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+Project Gutenberg's Le Roi de Rome (1811-1832), by Henri Welschinger
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Le Roi de Rome (1811-1832)
+
+Author: Henri Welschinger
+
+Release Date: August 12, 2011 [EBook #37050]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI DE ROME (1811-1832) ***
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+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).
+
+
+
+
+
+HENRI WELSCHINGER
+
+LE ROI DE ROME
+
+(1811-1832)
+
+_Avec portrait d'après Isabey_
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE PLON
+
+1897
+
+[Illustration: Le Roi de Rome]
+
+
+
+
+TABLE SOMMAIRE DES CHAPITRES
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LE SÉNATUS-CONSULTE DU 17 FÉVRIER 1810.
+
+La séance du Sénat du 17 février 1810.--Lecture du sénatus-consulte par
+Regnaud de Saint-Jean d'Angély.--Réunion de l'État de Rome à
+l'Empire.--Motifs de cette réunion.--Le nouveau roi de Rome.--L'Empereur
+des Romains ou le chef du Saint-Empire romain.--Le prince impérial est
+appelé roi de Rome plus d'un an avant sa naissance.--Son futur
+couronnement à Rome.--Attitude de Napoléon vis-à-vis du
+Saint-Siège.--Lettre qu'il voulait adresser en 1810 à Pie
+VII.--Conséquences du mariage de Napoléon avec Marie-Louise.--Faiblesse
+des Officialités de Paris et de Vienne.--Soumission adulatrice de
+Regnaud de Saint-Jean d'Angély.--Silence de l'Europe.--Tout s'incline
+devant l'Empereur des Français.--Mansuétude du Pape.--Violences
+nouvelles de Napoléon qui préparent sa chute.--Affectation de respect
+pour le pouvoir spirituel du Saint-Siège.--Prières demandées à l'église
+en faveur de Marie-Louise.--L'oraison _Pro
+laborantibus_.--Susceptibilités de Réal.--Ignorance de Bigot de
+Préameneu en matière canonique.--Prières du Consistoire central des
+Israélites.--Vœux des poètes pour Marie-Louise: Casimir Delavigne,
+Lemaire et Legouvé.
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA NAISSANCE ET LE BAPTÊME DU ROI DE ROME.
+
+Toast de Metternich, le soir du mariage de Napoléon.--La couronne des
+Romains.--Le 20 mars 1811.--Lettre de Napoléon à François II.--Réponse
+de l'empereur d'Autriche.--Avis du _Moniteur_.--Procès-verbal de la
+naissance.--Pages et courriers.--Prières dans les églises.--Le 22e coup
+de canon.--Joie de l'Empereur.--Berceau offert par la Ville de
+Paris.--Ondoiement du roi de Rome.--Fêtes, illuminations, feux
+d'artifice.--Bulletins de santé.--Félicitations des sénateurs,
+conseillers d'État et diplomates.--Projet de lettre aux évêques.--_Te
+Deum_.--Démonstrations à l'étranger.--Théâtres de Paris.--Gratifications
+aux poètes.--Leurs œuvres.--Compte rendu de M. de
+Montalivet.--L'Université et le roi de Rome.--Adresses à l'Empereur.--Le
+marquis de Gallo.--Adresse des mères allemandes.--Aménophis et
+Sésostris.--Rapport du duc de Frioul.--Relevailles de Marie-Louise.--Ses
+lettres à son-père.--Le baptême du roi de Rome.--Le 9 juin 1811.--Les
+Tuileries et Notre-Dame.--L'Empereur et son fils.--Fête à l'Hôtel de
+ville.--Fêtes dans Paris.--Ovations et enthousiasme général.--Présents
+impériaux.--Grâces et décorations.--Ouverture du Corps législatif le 16
+juin.--Discours de Napoléon.--Nouvelles menaces contre le
+Saint-Siège.--Craintes pour l'avenir de la dynastie impériale.
+
+CHAPITRE III
+
+L'ENFANCE DU ROI DE ROME.
+
+Lettres de Marie-Louise à son amie Mme de Crenneville sur son mariage
+avec Napoléon.--Détails sur le roi de Rome.--Tendresse de Napoléon pour
+Marie-Louise.--Mme de Montesquiou, gouvernante du roi de Rome.--Le comte
+de Montesquiou.--La comtesse de Montebello.--Napoléon et son fils.--Le
+départ pour Dresde.--Apparition du général comte de Neipperg.--Le
+portrait du roi de Rome par Gérard.--Joie de Napoléon et de l'armée à la
+vue de ce portrait.--La conspiration Malet et Marie-Louise.--Le retour
+de Napoléon.--Dernières joies intimes.--Le récit du comte
+d'Haussonville.--La prière du roi de Rome.
+
+CHAPITRE IV
+
+LE ROI DE ROME ET L'EMPIRE EN 1813.
+
+Lettres de Marie-Louise sur l'absence de l'Empereur et les consolations
+que lui donne son fils.--Portrait de Marie-Louise par
+Lamartine.--Opinions de M. de Laborde et de Thiers sur la beauté de
+l'Impératrice.--Affection que lui témoigne Napoléon.--Difficultés de la
+situation de l'Empereur.--Nouveaux différends avec le Saint-Siège.--Le
+Concordat de Fontainebleau.--Attitude de l'Autriche.--Elle refuse
+d'augmenter son contingent auxiliaire.--Politique secrète de
+Metternich.--Lettre conciliante de François II à Napoléon.--Réponse de
+l'Empereur.--Intrigues diplomatiques de M. de Neipperg.--Bataille de
+Lutzen.--Régence de Marie-Louise.--Bataille de Bautzen.--Embarras de
+l'Autriche.--Mission confiée au comte de Bubna.--Son entrevue à Prague
+avec l'Empereur.--Déclarations de Napoléon.--Hésitations de François
+II.--Habileté de Metternich.--Entretien de Dresde.--L'armistice.--Les
+négociations de Prague.--La rupture.--Menées secrètes de l'Autriche.--Le
+traité de Reichenbach.--La bataille de Dresde.--La bataille de
+Leipzig.--Le retour de l'Empereur à Saint-Cloud.--Napoléon et le roi de
+Rome.--Lettre de Marie-Louise à son père.--Défection de
+l'Autriche.--Déclaration de Francfort.--Le journal du comte Molé.--Les
+intrigues à l'intérieur.--Tentative de réconciliation de Napoléon avec
+le Saint-Siège.
+
+CHAPITRE V
+
+FONTAINEBLEAU, BLOIS, RAMBOUILLET.
+
+L'invasion.--La Régence.--Cambacérès et le roi Joseph.--Le duc de Rovigo
+et le prince de Bénévent.--Discours de Napoléon aux réceptions de la
+nouvelle année (1814).--Les dernières joies de Napoléon.--Son allocution
+aux officiers de la garde nationale.--Il leur confie sa femme et son
+fils.--Retour de Pie VII dans ses États.--La campagne de
+France.--Efforts héroïques de Napoléon.--Dissentiments chez les
+alliés.--Schwarzenberg et Blücher.--Critiques violentes du généralissime
+autrichien contre Alexandre et Frédéric-Guillaume.--Le congrès de
+Châtillon.--Les combats de Champaubert, Montmirail et
+Vauchamps.--Exigences des alliés.--_Ultimatum_ de Chaumont.--Nouvelles
+récriminations de Schwarzenberg.--Aveux de la détresse des alliés par
+eux-mêmes.--Napoléon accepte enfin les anciennes limites.--Refus des
+alliés.--Les derniers combats et la capitulation de Paris.--Intrigues de
+Talleyrand.--Le Sénat et le gouvernement provisoire.--La trahison du duc
+de Raguse.--L'abdication conditionnelle de Napoléon.--Le Sénat appelle
+au trône le comte de Provence.--L'abdication définitive de Napoléon.--Le
+traité de Fontainebleau.--Part personnelle de Metternich à ce
+traité.--Instructions que Napoléon avait données à Joseph pour
+Marie-Louise et le roi de Rome.--Le sort d'Astyanax.--Conduite de
+Marie-Louise durant la campagne de France.--Conseil du 28 mars.--On
+décide le départ de la régente.--Résistance du roi de Rome.--Le 29
+mars.--Habiletés de Talleyrand.--Manifestation royaliste.--Le fils de
+Napoléon est exclu du trône.--Arrivée de Marie-Louise à Rambouillet,
+puis à Blois.--Son message à François II.--Entrevue avec le colonel de
+Garbois.--Proclamation de Marie-Louise.--Le 8 avril.--Manœuvres de
+Joseph et de Jérôme.--Arrivée de Schouvaloff et de
+Saint-Aignan.--Napoléon croit que Marie-Louise pourra le rejoindre à
+l'île d'Elbe.--L'Impératrice en a d'abord l'intention.--Sa
+versatilité.--Son entrevue avec M. de Saint-Aulaire.--Les exigences de
+M. Dudon.--Départ pour Orléans.--Lettre de Napoléon.--Départ de
+Marie-Louise pour Rambouillet.--Elle revoit son père.--François II et le
+roi de Rome.--Conseil donné à Marie-Louise d'aller momentanément à
+Schœnbrunn.--François II et la question de l'île d'Elbe.--Attitude
+rigoureuse de l'Autriche envers l'Empire déchu.--Mission de
+Maubreuil.--Les ordres authentiques.--Dernière lettre de François II à
+Napoléon.--Alexandre et Frédéric-Guillaume viennent voir le roi de
+Rome.--Lettres de Napoléon à Marie-Louise.--Son départ pour l'île
+d'Elbe.--Marie-Louise au château de Grosbois.
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LE DÉPART POUR L'AUTRICHE.
+
+Jugement de Napoléon sur Marie-Louise.--Hésitations de l'Impératrice à
+rejoindre son époux.--Elle cède aux mauvais conseils de Metternich.--Son
+voyage de Grosbois à Bâle.--Lettre de Napoléon.--Lettre de Marie-Louise
+à son père.--Arrivée à Innsbruck.--Le roi de Rome et le portrait de
+Joseph II.--Marie-Louise à Melk et à Saint-Poelten.--Arrivée à
+Schœnbrunn le 18 mai.--Lettre du général Caffarelli.--Installation au
+château.--Mme de Montesquiou et Mme Soufflot.--Distractions de
+Marie-Louise.--Entrevue avec son père à Siegartskirchen.--Entrée de
+François II à Vienne.--Départ de la duchesse de Montebello pour la
+France.--Nomenclature des Français qui restent à Schœnbrunn.--Arrivée de
+la reine Marie-Caroline de Naples.--Ses conseils à
+Marie-Louise.--L'Impératrice veut aller aux eaux d'Aix.--Elle obtient
+l'autorisation de s'y rendre, mais elle laissera son fils à
+Schœnbrunn.--Mission confiée par Metternich au général de
+Neipperg.--Détails sur ce personnage.--Il accompagne Marie-Louise à
+Aix.--Dernières lettres de Marie-Louise à Napoléon.--Le buste du roi de
+Rome envoyé à l'île d'Elbe.--Marie-Louise refuse d'aller en Toscane pour
+se rapprocher de son époux.--Napoléon l'attend toujours pour la fin
+d'août.--Ses lettres à Méneval et à l'Impératrice.--Attitude de
+Neipperg.--Courses de Marie-Louise en Suisse.--Entrevue à Berne avec
+Caroline d'Angleterre.--_Don Juan_ et _La ci darem la mano_.--Rentrée à
+Schœnbrunn.--Organisation des nouveaux domaines de
+Marie-Louise.--François II dissuade sa fille d'aller à Parme.--Intrigues
+et complots.--Mort de Marie-Caroline.--Jugement de Méneval sur
+Marie-Louise.--Commencement du congrès de Vienne.--Fêtes, bals et
+festins.--Menaces contre Napoléon.--On parle déjà de l'envoyer à
+Sainte-Lucie, à Madagascar ou à Sainte-Hélène.--Question de l'entrée
+future du fils de Napoléon dans les Ordres.--Animosité du congres contre
+la France.--Habileté de Talleyrand, qui fait peu à peu rendre à la
+France son véritable rang.--Marie-Louise se tient à l'écart des
+fêtes.--Le berceau du roi de Rome lui est rendu.--Le roi de Rome et le
+prince de Ligne.--Nouveaux propos sur l'entrée du petit roi dans les
+Ordres.--Les armoiries impériales.--Interruption de la correspondance de
+Marie-Louise avec l'île d'Elbe.--Douleur de Napoléon.--Sa requête au
+grand-duc de Toscane.--Attitude de Talleyrand à Vienne.--Il réclame
+Parme pour la reine d'Étrurie.--Il propose les Açores pour y interner
+Napoléon.--Talleyrand, l'archiduc Charles et le roi de Rome.--Menaces
+d'Alexandre au sujet de la candidature possible du fils de Napoléon au
+trône d'Italie.--Réponse de Louis XVIII.--Mot du duc de
+Berry.--Marie-Louise et les Légations.--Lettre du roi Murat à
+Marie-Louise.--Astuce de Metternich.--Egoïsme de Marie-Louise.
+
+CHAPITRE VII
+
+LA COUR DE VIENNE ET LE RETOUR DE L'ÎLE D'ELBE.
+
+Influence de Neipperg sur Marie-Louise.--François II montre aux alliés
+les lettres de Napoléon.--On se rit des douleurs de l'Empereur.--Louis
+XVII et le duc d'Enghien.--Méneval et le roi de Rome.--Éducation du
+petit prince impérial.--Le jour des Rois à Schœnbrunn.--Opposition de la
+France et de l'Autriche à l'exécution du traité de
+Fontainebleau.--Metternich et la reine de Naples.--Railleries de Louis
+XVIII à ce propos.--Pensions proposées à Marie-Louise avec quelques
+fiefs en Bohême.--Jugement de Talleyrand sur Metternich.--Refus de
+Marie-Louise d'accepter les pensions.--Conférence d'Alexandre et de
+Talleyrand.--Le Tsar demande pourquoi on n'exécute pas le traité de
+Fontainebleau.--Intervention du Tsar en faveur de Marie-Louise.--Le
+traité de Fontainebleau.--Talleyrand et la diplomatie russe.--Lord
+Castlereagh engage Louis XVIII à exécuter le traité de Fontainebleau,
+sous réserve d'indemnités pour la reine d'Étrurie.--Réversion des duchés
+sur cette reine et son fils à la mort de Marie-Louise.--Talleyrand et
+Alexandre.--Protestation apocryphe de Marie-Louise au congrès de
+Vienne.--Elle confie tous ses intérêts à Neipperg.--Elle demande la
+permission de le garder auprès d'elle.--Raisons qui motivent le retour
+de l'île d'Elbe.--L'Europe n'a pas tenu ses engagements.--Projet de
+déclaration contre Bonaparte.--Mémoire inédit de Talleyrand qui contient
+les bases de la déclaration du 13 mars.--Provocation officielle à un
+attentat contre la vie de l'Empereur.--Mesures prises contre sa
+famille.--La nouvelle du retour est connue à Schœnbrunn le 7
+mars.--Opinion de l'archiduc Jean.--Inquiétudes de Marie-Louise.--Sa
+lettre à Metternich.--Neipperg est nommé maréchal de la
+cour.--Intentions secrètes de François II et de Metternich.--Le roi de
+Rome est conduit à la Burg à Vienne.--Renvoi de Mme de
+Montesquiou.--Accusations contre son fils d'avoir voulu enlever le
+prince impérial.--Ajournement du départ de Mme de Montesquiou.--Chagrin
+du roi de Rome.--Mesures sévères contre le comte Anatole de
+Montesquiou.--La _Gazette de Vienne_.--Mme de Mitrowsky remplace Mme de
+Montesquiou.--Émissaires envoyés de Paris à Vienne.--M. de Montrond et
+sa mission réelle.--Talleyrand et Caulaincourt.--Accusations non
+motivées de Talleyrand contre Mme de Montesquiou.--Rentrée de Napoléon
+aux Tuileries, le 20 mars.--Lettre confiée à M. de Stassart.--Napoléon
+prie François II de lui rendre sa femme et son enfant.--Refus de ce
+prince.--Vains efforts de Caulaincourt, ministre des affaires
+étrangères.--Ses lettres à Méneval, à Mme de Montesquiou, à M. de la
+Besnardière, au prince de Metternich.--Circulaire pacifique adressée aux
+agents diplomatiques.--Interception des missives à Kehl.--Inutiles
+protestations de Caulaincourt.--Lettre de Napoléon à
+Marie-Louise.--Caulaincourt et le cardinal Fesch.--Nouvelle politique de
+l'Empire envers le Saint-Siège.--Projet de couronnement du prince
+impérial.--Lettre de Méneval sur la situation à Vienne.--Méfiances des
+alliés contre le prince de Talleyrand.--Comment on est arrivé à modifier
+les intentions de Marie-Louise.--Son mauvais entourage.--Aveux de
+Marie-Louise à Méneval.--Elle désire une séparation à l'amiable avec
+Napoléon.--Ses lettres à Neipperg.--Isolement du roi de Rome.
+
+CHAPITRE VIII
+
+LES INTRIGUES DE FOUCHÉ ET DE METTERNICH EN 1815.
+
+La Régence et l'Autriche.--Thiers et Metternich en 1849.--Questions
+historiques à élucider.--Mission du faux Werner à Bâle.--Opinion du
+prince Richard de Metternich.--Complications des intrigues de Metternich
+et de Fouché.--Étude de l'état de la France sous la première
+Restauration.--Mécontentement et complots.--Menées secrètes de
+Fouché.--Ses relations avec Talleyrand.--Ses propositions diverses au
+duc d'Orléans et à Marie-Louise.--Projet d'envoyer Napoléon aux Açores
+ou à Sainte-Lucie.--Correspondance secrète de Fouché et de
+Metternich.--Débarquement de Napoléon.--Fouché se croit trahi par
+Talleyrand.--Le duc d'Otrante reparaît le 20 mars.--Talleyrand se croit,
+de son côté, trahi par Fouché.--Décret impérial contre
+Talleyrand.--Conversation de Fouché et de Pasquier le 25 mars.--Double
+et triple jeu de Fouché.--Sa lettre secrète à Wellington.--L'affaire
+d'Ottenfels est plus qu'un incident.--Aveux incomplets de
+Metternich.--Confidences de Perregaux.--Arrestation du commis de la
+banque Eskelès et Cie.--Révélations de ce commis.--Le rendez-vous avec
+Henri Werner ou baron d'Ottenfels à Bâle.--Napoléon décide d'approfondir
+l'affaire.--Silence de Fouché.--Mission donnée par l'Empereur à Fleury
+de Chaboulon.--Départ de ce secrétaire.--Aveux tardifs de
+Fouché.--Pourquoi Napoléon ne le fait pas arrêter.--Fleury est chargé
+d'arriver à obtenir un rapprochement pacifique avec
+l'Autriche.--Prescriptions de Metternich à Werner ou
+Ottenfels.--Instructions écrites.--Entrevue de Fleury et du faux
+Werner.--Défiance réciproque des deux agents.--Confidences de
+Fleury.--Surprise de Werner, qui ne comprend rien au changement de
+politique de Fouché.--Les deux agents conviennent de se retrouver à Bâle
+huit jours après.--Fleury rapporte les détails de l'entrevue à
+Napoléon.--L'Empereur ne veut pas croire encore à la culpabilité de
+Fouché.--Fleury va, de la part de Napoléon, tout raconter au ministre de
+la police.--Surprise affectée de Fouché.--Il consent à remettre à
+Fleury, à son nouveau départ, une lettre pour Metternich.--Second
+entretien de Fouché et de Pasquier le 2 mai.--Indulgence de Napoléon
+pour les traîtres.--Fouché remet deux lettres à Fleury pour
+Metternich.--Des trois hypothèses discutées, le règne de Napoléon est
+seul possible.--Nouvelle entrevue de Fleury et de
+Werner-Ottenfels.--Confidences de ce dernier.--Les alliés consentent à
+la régence.--Fleury demande ce qui a été décidé pour Napoléon.--Werner
+répond que les alliés ne poseront pas les armes tant qu'il sera sur le
+trône.--Lecture des lettres de Fouché.--Surprise et défiance de
+Werner.--Nouveau rendez-vous fixé au 7 juin.--L'Empereur croit à une
+détente chez les alliés.--Il reconnaît la trahison de Fouché, mais il
+préfère attendre les événements pour s'en débarrasser.--Ses menaces
+devant Lavalette au ministre de la police.--Troisième départ de Fleury
+pour Bâle.--Ottenfels-Werner ne reparaît plus.--Napoléon et la
+Régence.--Mission de Saint-Léon à Vienne.--Lettre de Fouché en date du
+23 avril 1815 à Metternich.--Talleyrand en détruit
+l'importance.--Conclusion à tirer de l'affaire d'Ottenfels
+(Werner).--Audace de Fouché.--L'Autriche et les Bourbons.--Appréciations
+insolentes de Schwarzenberg sur Louis XVIII, le duc d'Angoulême et le
+duc de Berry.--La situation telle qu'elle était en mai 1815.--Politique
+tortueuse des alliés.--La régence de Marie-Louise n'eût pas permis à la
+France de se faire respecter par l'Europe, autant que la monarchie
+légitime.
+
+CHAPITRE IX
+
+NAPOLÉON II ET LA CHAMBRE DES REPRÉSENTANTS.
+
+Persistance de l'espoir de Napoléon dans le retour de Marie-Louise et du
+roi de Rome.--Surveillance établie à Vienne et à Schœnbrunn.--Mort de la
+femme de Neipperg.--Départ de Méneval.--Ses adieux au roi de
+Rome.--Dernière entrevue de Méneval et de Marie-Louise.--Oubli et
+ingratitude de cette princesse.--Jugement de Méneval sur elle.--Saisie
+de lettres de Napoléon.--Railleries de Talleyrand à ce sujet.--Attitude
+de François II.--Marie-Louise obtient enfin ses duchés.--L'article 99 de
+l'Acte final du congrès de Vienne.--Nouvelle déclaration projetée par
+les alliés contre Napoléon.--Placard anglais mettant à prix la tête de
+l'Empereur.--Menaces de lord Castlereagh.--Conseils modérés de
+Caulaincourt.--Entrevue de Méneval et de Napoléon.--Note dictée par
+l'Empereur à Caulaincourt pour la Chambre des représentants.--Réunion
+des Chambres le 3 juin.--Rapports de Carnot et de Caulaincourt.--Fleurus
+et Waterloo.--Retour de Napoléon à l'Élysée.--L'abdication.--L'armée et
+le maréchal Ney.--Le prince Lucien propose aux pairs de prêter serment à
+Napoléon II.--Opposition de M. de Pontécoulant.--Colère et violences du
+colonel de Labédoyère.--Ajournement de la discussion à la Chambre des
+pairs.--Élection de Caulaincourt et de Quinette pour le gouvernement
+provisoire.--Lecture à la Chambre des représentants du dernier message
+de Napoléon.--Propositions diverses de Mourgues, Dupin,
+Garreau.--Question de la nomination de la Commission de
+gouvernement.--Paroles de Napoléon au bureau de la Chambre des
+représentants, délégué auprès de lui.--Élection de Carnot, Fouché et
+Grenier pour le gouvernement provisoire.--Confidences de Fouché à
+Pasquier.--Ses projets secrets.--Il veut empêcher la reconnaissance des
+droits de Napoléon II.--Motions de MM. Bérenger et Dupin.--Discours de
+M. Defermon.--L'Assemblée acclame Napoléon II.--Discours de Boulay de la
+Meurthe.--Observations de MM. Denières, général Mouton-Duvernet, de
+Maleville, Regnaud de Saint-Jean d'Angély, Dupin.--Habile intervention
+de Manuel qui fait le jeu de Fouché.--La Chambre des représentants
+adopte un ordre du jour motivé qui, tout en paraissant reconnaître les
+droits du fils de Napoléon, fait écarter le serment et la proclamation
+officielle.--Illusions des divers partis.--Équivoques de part et
+d'autre.--Le gouvernement provisoire veut traiter au nom de la
+nation.--intrigues de Fouché avec la cour de Gand et avec
+Wellington.--Talleyrand reparaît.--Lettre que lui adresse
+Caulaincourt.--Autre lettre du même à Nesselrode.--Attitude réservée
+d'Alexandre.--Menées de Talleyrand.--Ses confidences à Louis XVIII.--Il
+s'oppose à l'entrée de Fouché au ministère.--Habileté de celui-ci qui
+veut et sait se faire payer ses services.--Sa lettre à
+Wellington.--Lettre du prince d'Eckmühl qui accepte Louis XVIII avec la
+cocarde tricolore et les institutions parlementaires.--Agissements de
+Fouché contre Napoléon II.--Départ de l'Empereur.--Séance du 30 juin à
+la Chambre des représentants.--Acclamations en faveur de Napoléon
+II.--L'armée lui est favorable.--Projet d'Adresse aux Français.--Lettre
+des généraux qui repoussent les Bourbons.--Vote de l'Adresse par les
+deux Chambres.--Nouvelle lettre de Fouché à Wellington le 1er juillet,
+où Fouché paraît défendre les droits de la nation.--Ses déclarations
+contraires au sein du gouvernement provisoire.--Changement d'attitude du
+maréchal Davout.--Capitulation de Paris.--Relations de Fouetté avec
+Talleyrand à Cambrai.--Motion de Garat relative aux droits des
+Français.--Cette motion est votée le 5 juillet.--Adresse au
+pays.--Opposition de Manuel.--Travaux de Constitution.--Apparition des
+soldats étrangers au Luxembourg.--Protestations du maréchal
+Lefebvre.--Message de dissolution du gouvernement provisoire le 7
+juillet.--La Chambre des pairs se retire.--Discours de Manuel aux
+représentants.--Simulacre de séance par les pairs le 8 juillet.--La
+cause de Napoléon II paraît perdue.
+
+CHAPITRE X
+
+NAPOLÉON ET LA DUCHESSE DE PARME.
+
+Rentrée de Louis XVIII à Paris.--Serments de Fouché.--Talleyrand
+président du conseil.--L'Autriche abandonne les intérêts du fils de
+Napoléon.--Opinion de Gentz à cet égard.--Napoléon se rend aux
+Anglais.--On l'envoie à Sainte-Hélène.--Ce qu'en disent Chateaubriand et
+Lamartine.--Silence de Marie-Louise.--Générosité de Napoléon à son
+égard.--Mesures contre la famille Bonaparte.--Le roi de Rome est déjà
+considéré comme un otage.--Départ de Mme Soufflot pour la France.--Le
+comte Maurice de Dietrichstein gouverneur du roi de Rome.--Le capitaine
+Foresti.--Ses observations sur l'intelligence et l'esprit de son
+élève.--Indifférence de Marie-Louise pour son fils.--Elle ne songe plus
+qu'à Neipperg.--Attitude des alliés vis-à-vis de la France.--Manquements
+graves à leurs promesses.--Talleyrand et Fouché sont écartés du
+ministère.--Lourde tâche imposée au duc de Richelieu.--Les alliés
+veulent annihiler la France.--Inquiétudes que leur cause le fils de
+Napoléon.--Éducation du petit prince.--Opinion de Gentz.--La politique
+de l'Autriche.--Renonciation au titre d'Impératrice par
+Marie-Louise.--Mesures contre les Français restés à Vienne.--Départ du
+marquis de Bausset et de Mme Marchand.--Foresti et le roi de
+Rome.--Départ de Marie-Louise pour Parme avec Neipperg.--Incident au
+théâtre de Vérone.--Le baron de Vincent informe le duc de Richelieu que
+Marie-Louise a quitté le titre impérial.--Entrée de Marie-Louise,
+duchesse de Parme, dans ses États.--La nouvelle Cour.--Neipperg et la
+comtesse Scarampi.--Surveillance des menées
+bonapartistes.--Prescriptions de Metternich au sujet de la princesse
+Borghèse.--Marie-Louise demande qu'on interdise au prince Louis
+Bonaparte d'habiter Livourne.--Même demande contre le prince Lucien, qui
+voudrait demeurer à Gênes.--Lettres de Marie-Louise à Mme de Crenneville
+sur sa vie heureuse.--Réclamations de Metternich contre les titres
+honorifiques donnés par Napoléon à ses généraux.--Observations de M. de
+Caraman à cet égard.--Effervescence bonapartiste en Italie.--Mesures
+sévères pour la réprimer.--Déclaration de Neipperg au sujet du roi de
+Rome.--Manifestations napoléoniennes à Vienne et à Bologne.--Ce que
+Napoléon dit à Sainte-Hélène de son mariage avec Marie-Louise.--Son
+jugement sur François II.--Traitements indignes dont l'Empereur est
+l'objet.--Affaire de la boucle de cheveux du roi de Rome.--Stürmer et
+Welle.--Éloges de Metternich à propos de la conduite correcte de
+Marie-Louise.--Elle écarte les Français et sert les rancunes
+autrichiennes.--Défense de faire le portrait de son fils.--Haine contre
+Napoléon.--Le roi de Rome a conscience de son abandon.--Il interroge ses
+maîtres sur son père.--Tristesse secrète de l'enfant.--Désespoir de
+Napoléon d'être privé de nouvelles et de lettres de sa femme et de son
+fils.--Le buste du roi de Rome.--Lettre apocryphe de Napoléon à la
+maréchale Ney.--Inquiétudes nouvelles de Metternich.--Il voudrait que la
+France rompît toutes relations avec les Pays-Bas.--Légendes créées par
+l'_Abeille américaine_.--Le chevalier Artaud et l'_Almanach militaire_
+d'Autriche.--Suppression du titre de prince de Parme.--On ne sait
+comment nommer le fils de Napoléon.--Bruit de divorce entre Marie-Louise
+et l'Empereur.--Nouvelles mesures contre la famille Bonaparte.--Décision
+des alliés à propos de la succession des duchés.--Violation du traité de
+Fontainebleau.--Le fils de Marie-Louise ne lui succédera pas à
+Parme.--Marie-Louise se contentera de lui souhaiter d'être «le plus
+riche particulier de l'Autriche».--Surprise de Gentz à ce sujet.--Il
+rappelle l'intervention d'Alexandre et fait connaître une convention
+secrétissime passée entre l'Autriche, la Prusse et la Russie.--Par cette
+convention il était décidé que la question de Parme serait résolue en
+faveur du jeune Napoléon.--Embarras de Metternich devant les questions
+de lord Stewart sur ce sujet.--Aveux de Metternich.--Il regarde la
+Convention comme non avenue.--Alexandre cède à son tour et la succession
+de Parme revient au fils de la reine d'Étrurie.--Gentz admire le
+désintéressement surprenant de l'Autriche.--Rapprochement de la Russie
+et de la France.--Exigences jalouses de la Russie.--Opinion d'Artaud sur
+Gentz.--Le _Beobachter_.--Stachelberg et Metternich.--Intervention
+généreuse de Pie VII en faveur de Napoléon.--Les alliés n'écoutent pas
+le Saint-Père.--Redoublement de surveillance à Sainte-Hélène et à
+Schœnbrunn.
+
+CHAPITRE XI
+
+LE DUC DE REICHSTADT (1818-1820).
+
+Déclaration du ministre d'Autriche à Paris le 4 décembre
+1817.--Concession des terres bavaro-palatines faite par François II au
+fils de l'archiduchesse Marie-Louise.--Mesures prises par Marie-Louise
+contre les menées bonapartistes.--Sa réponse à M. de Las
+Cases.--Intervention de Metternich.--M. de Caraman informe le duc de
+Richelieu qu'on destine le roi de Rome à l'état
+ecclésiastique.--Satisfaction de Richelieu à cette nouvelle.--Goûts
+militaires du petit prince.--Défiance des Autrichiens contre tout ce qui
+est Français.--M. de Caraman et le prince de Metternich.--Paroles de
+Napoléon à O'Méara.--Recommandations pour son fils.--Le roi de Rome
+devient le duc de Reichstadt.--Patentes du 22 juillet 1818.--Titres et
+armoiries.--Signification de ce changement de nom, indiquée par
+Metternich.--Le fils de Napoléon demeurera quand même «prince
+français».--Adhésion du gouvernement de Louis XVIII à l'article 99 de
+l'Acte final du congrès de Vienne.--Neipperg et Marie-Louise se
+déclarent satisfaits du nouveau titre donné au fils de Napoléon.--L'_Eau
+du duc de Reichstadt_.--Lettre du général Gourgaud à Marie-Louise.--Il
+la supplie d'intervenir au congrès d'Aix-la-Chapelle en faveur de
+Napoléon.--Silence de Marie-Louise.--Accusation d'un journal anglais
+contre Gourgaud.--Réponse catégorique du général.--Intervention de
+Metternich.--Lettre de la mère de Napoléon aux membres du congrès
+d'Aix-la-Chapelle.--Le protocole du 13 novembre.--Affection de François
+II pour son petit-fils.--Questions de l'enfant à son grand-père.--Leçons
+d'équitation.--Abdul-Hassan et le peintre Lawrence.--Mot du duc de
+Reichstadt.--Études nouvelles.--Les sciences militaires.--Indifférence
+accentuée de Marie-Louise pour son fils.--Oubli de la France et de son
+propre règne.--Éloges de Caraman pour sa mesure et sa
+prudence.--Mouvements bonapartistes à Bologne.--Inquiétudes de
+Metternich.--Conférences de Carlsbad.--Éventualité de la mort de Louis
+XVIII.--Instructions de M. Pasquier à cet égard.--Napoléon prévoit sa
+fin prochaine.--Il réclame l'envoi de prêtres à Sainte-Hélène.--La
+chapelle de Longwood.
+
+CHAPITRE XII
+
+LE TESTAMENT ET LA MORT DE NAPOLÉON.
+
+Préoccupations de l'Autriche au sujet de la situation faite à la France
+par la possibilité de la mort de Louis XVIII.--Mouvements favorables au
+duc de Reichstadt depuis 1817.--Émeutes à Saint-Genis-Laval.--Le
+capitaine Oudin.--Agitation dans le Lyonnais.--Le Dauphiné et la
+Franche-Comté.--Conspiration de l'Est.--Conduite de M. de Caraman à
+Vienne.--Ce diplomate se laisse influencer par Metternich et lui confie
+une note du Roi.--Mécontentement de M. Pasquier.--Politique de
+l'Autriche à l'égard des Bourbons.--Louis XVIII et Marie-Louise.--Les
+émissaires bonapartistes.--Vidal et Carret.--Le roi Joseph.--Éloges de
+M. de Fontenay sur M. de Neipperg.--Le roi de France fait part à
+Marie-Louise de la naissance du duc de Bordeaux.--Le carnaval à
+Parme.--Le duc de Reichstadt, cousin du duc de Bordeaux.--Lettre du
+préfet de l'Isère sur le duché de Parme.--L'Autriche proteste contre la
+sympathie qu'on lui prête pour la cause du duc de
+Reichstadt.--Metternich demande qu'on redouble les mesures de
+surveillance à Sainte-Hélène.--Napoléon est la «propriété» des
+alliés.--La maladie de l'Empereur s'aggrave.--Reproches de Napoléon au
+docteur Arnott.--L'Empereur écrit son testament.--Recommandations et
+legs à son fils.--Conseils dictés à Montholon pour lui.--Politique à
+suivre.--Conditions nouvelles du gouvernement et de la société.--Leçons
+à tirer de l'Histoire.--Préoccupations de Napoléon pour garantir son
+fils de la maladie dont il meurt.--La chapelle ardente.--Sentiments
+religieux de Napoléon.--Dernier entretien avec l'abbé Vignali.--L'agonie
+et la mort.--Émotion dans le monde entier.--Réflexions sur la mort de
+l'Empereur.--Metternich engage le cabinet anglais à empêcher la
+publication du testament de Napoléon.--Sa lettre à Esterhazy.--Le
+générai de Neipperg demande au chancelier des détails sur la mort de
+l'Empereur.--Il le prie, au nom de la duchesse de Parme, d'intervenir en
+ce qui concerne le testament.--Marie-Louise et la Gazette du
+Piémont.--Lettre de la duchesse de Parme à Mme de Crenneville sur la
+mort de Napoléon.--Neipperg et la Gazette de Parme.--L'Empereur est
+qualifié de _Serenissimo_.--Détails sur la cérémonie funèbre à
+Parme.--Deuil officiel.--Prières pour Napoléon _consorti Ducis
+nostræ_.--L'Autriche rend hommage à la parfaite mesure de la duchesse de
+Parme.--Elle va donner naissance à un enfant qui s'appellera le prince
+de Montenuovo.--Foresti apprend au fils de Napoléon la mort de son
+père.--Douleur de l'enfant.--Il prend le deuil, ainsi que sa
+Maison.--Aveux de Marie-Louise.--On l'a «détachée du père de son
+enfant».--Regrets et remords passagers.--Lettre de Madame Mère à lord
+Londonderry.--Elle réclame vainement le corps de Napoléon.--Le marquis
+de la Maisonfort et M. de Neipperg.--Éloges du marquis sur Marie-Louise
+et sur son chevalier d'honneur.--Le cœur de Napoléon.--La pension
+d'Antomarchi.--La duchesse ne veut pas recevoir ce docteur.--Entretien
+d'Antomarchi et de Neipperg.--Antomarchi aperçoit la duchesse de Parme
+au théâtre.--Entretien d'Antomarchi et de Madame Mère à Rome.--La mort
+de Napoléon n'est pas la fin du bonapartisme.--Les partisans du duc de
+Reichstadt et la Restauration.--Les lettres de Napoléon au banquier
+Laffitte et au baron de la Bouillerie.--Mission de M. de Montholon.--Le
+prince Esterhazy et le prince de Metternich.--Question du testament
+impérial.--Lettre de Marie-Louise refusant de recevoir les restes
+mortels de son époux.--Ses préoccupations au sujet du testament.--M. de
+Neipperg intervient avec elle pour défendre à cet égard les intérêts du
+duc de Reichstadt.--Question des fonds laissés par
+l'Empereur.--Marie-Louise réclame, entre autres, la propriété de San
+Martino.--Elle refuse de voir les exécuteurs testamentaires.--Laffitte
+ne veut point se dessaisir du dépôt à lui laissé par Napoléon.--Neipperg
+prie Metternich d'intervenir.--Instructions données au baron de
+Vincent.--Nouvelles instances de Neipperg au sujet du
+testament.--Montholon et Dupin.--Consultation des avocats Dupin, Bonnet,
+Tripier et Gairal.--Plaidoirie de Dupin.--Jugement et
+arbitrage.--Marie-Louise refuse de rendre les deux millions emportés de
+Paris en 1814.--Elle remet ses pleins pouvoirs au baron de
+Vincent.--Lettre du comte Bertrand.--Correspondance de Metternich et de
+Neipperg au sujet du testament impérial.--François II recommande à son
+ambassadeur à Paris d'agir en faveur des droits du duc de
+Reichstadt.--Examen des legs de Napoléon à son fils.--Réclamations de
+l'Autriche au ministère des affaires étrangères.--Réponse de
+Chateaubriand.--Nouvelles réclamations de l'Autriche et fin de
+non-recevoir opposée par Chateaubriand.--L'Autriche continue à
+réclamer.--Lettre de M. de Peyronnet.--Lettre de Metternich au baron
+Marschall, qui veut encore intervenir au nom de Marie-Louise.--La
+duchesse de Parme ne cesse ses réclamations qu'en 1837.
+
+CHAPITRE XIII
+
+L'ÉDUCATION DU DUC DE REICHSTADT ET M. DE METTERNICH.
+
+Études classiques du prince avec Mathieu Collin.--Études militaires avec
+Foresti.--Études religieuses avec Mgr Wagner.--Examens périodiques du
+duc de Reichstadt.--Le professeur Collin, à sa mort, est remplacé par le
+baron d'Obenaus.--Leçons d'histoire et de statistique.--Précocité et
+fermeté d'esprit du duc de Reichstadt.--Ses boutades.--Étude des
+classiques français, allemands et italiens.--Ses maîtres Pina et
+Baumgartner.--Éducation étendue du prince.--L'histoire de
+Napoléon.--Entretiens avec l'impératrice.--Liaison du duc de Reichstadt
+avec l'archiduc François et l'archiduchesse Sophie.--Divertissements et
+plaisirs de Marie-Louise.--Elle va voir son père au congrès de
+Vérone.--Chateaubriand accepte d'elle une invitation.--Portrait qu'il en
+fait.--Marie-Louise et M. de Castellane.--Le cabinet des Tuileries fait
+part à Marie-Louise de la mort de Louis XVIII.--Le marquis de la
+Maisonfort est accrédité auprès d'elle.--Ses instructions.--Jugement
+élogieux qu'il porte sur la duchesse et sur M. de Neipperg.--Lamartine
+accentue encore ces éloges.--Inquiétudes nouvelles sur les agissements
+bonapartistes.--Les frères Le Bret de Stuttgard.--M. de Caraman et le
+duc de Reichstadt.--Détails donnés sur le jeune prince.--Affection de
+François II pour lui.--Lettres du duc à son grand-père.--Dénonciation
+par un sieur Poppon d'un complot bonapartiste en Suisse.--Nouvelles
+inquiétudes en France.--Le voyage de Dietrichstein.--La confirmation du
+duc de Reichstadt.--Prévisions de Talleyrand à son égard.--Études du
+jeune prince.--Son goût pour l'histoire.--François II invite Metternich
+à lui raconter l'histoire de son père.--Influence de Metternich sur M.
+de Montbel.--Comment Metternich eût-il pu être impartial dans ses
+jugements sur Napoléon?--Qualités que le chancelier veut bien
+reconnaître à l'Empereur.--Défauts qu'il exagère.--Il rabaisse les faits
+pour abaisser l'homme.--Ses récriminations et ses insinuations.--Sa
+conduite au sujet de Marie-Louise et de Neipperg.--Le chancelier n'avait
+pas ce qu'il fallait pour éclairer le duc de Reichstadt sur la vérité
+des événements.--Portrait de Metternich, unique et officiel représentant
+de l'Europe.
+
+CHAPITRE XIV
+
+LE «FILS DE L'HOMME» (1829).
+
+Loisirs et délassements de Marie-Louise.--Inquiétudes subites sur la
+santé du comte de Neipperg.--Mort du comte.--Mausolée que lui fait
+élever Marie-Louise.--Sa douleur profonde.--Ses lettres à Mme de
+Crenneville sur «le cher défunt».--Sa lettre au docteur
+Aglietti.--Observations du Baron de Vitrolles sur la duchesse de
+Parme.--Portrait qu'il fait de Marie-Louise.--Son oubli de la
+France.--Le comte Portalis et ses appréciations sur Neipperg.--Nouveaux
+projets de Marie-Louise: dîners, réceptions, soirées, inauguration d'un
+grand théâtre.--Voyage en Suisse.--Poème d’Élisée Lecomte.--Surveillance
+de la police française.--Excursions et réceptions de la duchesse de
+Parme.--Entrevue avec la duchesse de Saint-Leu.--Le ministre de
+l'intérieur, le baron de la Bourdonnaye, fait un triste portrait de
+Marie-Louise.--Retour dans son duché.--Reprise de ses réceptions.--Sa
+fausse sensibilité.--Elle oublie d'aller revoir son fils.--Manœuvres
+bonapartistes.--Moyens de propagande: cocardes tricolores, cartes,
+pipes, mouchoirs, rubans, foulards, etc., à l'effigie du prince
+impérial.--La police redouble de surveillance.--Tentative de
+soulèvements.--Complots du 12 août 1820.--Condamnations à
+mort.--Complots de Belfort et de Neubrisach.--Affaire du colonel Caron à
+Colmar.--Complot des sous-officiers de Saumur.--Les quatre sergents de
+la Rochelle.--Complot de la Bidassoa.--Le colonel Fabvier et le général
+Vallin.--Les poètes Barthélémy et Méry.--Ils conçoivent un nouveau poème
+bonapartiste.--_Napoléon en Égypte_.--Le _Fils de l'Homme_.--Arrivée de
+Barthélémy à Vienne.--Son entrevue avec le comte de Czernine et avec le
+comte de Dietrichstein.--Ses aveux au gouverneur du duc.--Le comte lui
+refuse de lui laisser voir le prince.--Il ne remettra même pas au duc de
+Reichstadt l'ancien poème de Barthélémy, _Napoléon en Égypte_.--Nouvelle
+demande d'entrevue par le poète.--Refus obstinés de
+Dietrichstein.--Barthélémy met son voyage en vers.--Extraits du _Fils de
+l'Homme_.--Le poète est traduit en police correctionnelle.--Il présente
+lui-même sa défense.--Plaidoirie de Me Mérilhou.--Jugement et
+condamnation de l'auteur.
+
+CHAPITRE XV
+
+LE CHEVALIER DE PROKESCH-OSTEN.
+
+Marie-Louise n'est occupée que de théâtres et de bals.--Voyage à
+Vienne.--Éducation du duc de Reichstadt.--Les examens.--Les exercices du
+corps.--Les exercices militaires.--Les grades du duc dans l'armée.--Son
+séjour à Baden.--Le docteur Hermann-Rollett et les papillons.--Portrait
+du prince.--Il fait la connaissance de Prokesch-Osten.--Détails sur le
+chevalier.--François II l'invite, à Gratz, à la table
+impériale.--Impression causée par le duc sur Prokesch.--Le duc a lu le
+mémoire de Prokesch sur Waterloo et le remercie d'avoir défendu
+l'honneur de son père.--Conversation sur la Grèce.--Le duc pourrait être
+candidat au trône de ce pays.--Ambitions plus hautes.--Conversation sur
+la campagne de Bonaparte en Syrie.--Aptitudes militaires du prince.--Il
+supplie Prokesch de rester auprès de lui.--Nouveaux
+entretiens.--L'Égypte et Napoléon.--Le duc demande à Prokesch ce qu'il
+pense de lui et de son avenir.--Relations amicales qui s'établissent
+entre le prince et le chevalier.--Détails sur la valeur personnelle du
+fils de Napoléon et la noblesse de son caractère.--La légende et la
+réalité.--Le duc de Reichstadt était un prince du plus grand
+avenir.--Motifs de sa gravité et de sa mélancolie précoces.--Études
+sérieuses auxquelles il s'adonne.--Amour des choses militaires.--La
+guerre.--Il voulait écrire l'histoire stratégique des campagnes de son
+père.--Nouvelles entrevues avec Prokesch.--Le prince et François II.--La
+bibliothèque du prince.--Le portrait de Napoléon par Gérard.--Don Carlos
+et le marquis de Posa.--Plutarque et César.--Le prince Eugène.--Pensées
+du duc de Reichstadt.--Sa candidature au trône de Pologne.--Insurrection
+de ce pays.--Le duc est forcé de dissimuler ses ambitions.--Tortures
+auxquelles est condamné son esprit.--Prokesch et lui se séparent pour
+quelque temps.--La médaille d'Alexandre le Grand.
+
+CHAPITRE XVI
+
+LE DUC DE REICHSTADT ET LA RÉVOLUTION DE 1830.
+
+Chute du gouvernement de Charles X.--Ce que Prokesch entend dire en
+Allemagne sur l'avènement possible du fils de Napoléon au trône de
+France.--Metternich raye le nom de Prokesch de la maison militaire
+qu'aurait voulu se créer le duc de Reichstadt.--Motifs politiques de
+cette radiation.--Arrivée du général Belliard à Vienne.--Metternich
+refuse de le laisser approcher du duc.--Belliard aurait proposé à Maison
+et à divers généraux de ramener le duc à Paris.--Le fils de
+Fouché.--Propositions secrètes faites à Metternich au sujet du duc de
+Reichstadt qu'on aurait voulu faire Empereur.--Politique de
+Metternich.--La Russie et l'Autriche.--Nicolas Ier et la révolution de
+1830.--Metternich se sert du duc de Reichstadt, et à l'insu de ce
+prince, comme d'un instrument.--Les divers desseins du
+chancelier.--Situation troublée de l'Europe.--Retour de Prokesch à
+Vienne.--Entrevue avec le duc de Reichstadt.--Le prince l'interroge sur
+les événements actuels et sur son avenir.--Doutes sur lui-même.--Il veut
+aller à Prague.--Prokesch parle des aptitudes du prince à
+Metternich.--Silence du chancelier.--Motifs de cette attitude.--Le parti
+du duc de Reichstadt.--Ébauche de manifestations en sa faveur.--Culte de
+Napoléon.--Le préfet de police Gisquet.--Ce que pense Metternich des
+journées de Juillet.--Inquiétudes pour la vieille Europe.--Troubles de
+Bruxelles.--Audience impériale accordée au général Belliard.--Illusions
+de ce général.--Apparences favorables de Metternich, puis récriminations
+contre le nouveau gouvernement.--Situation extraordinaire.--Propositions
+du comte d'Otrante.--Ce que serait Napoléon II.--Projet de constitution
+impériale.--Metternich demande des garanties.--Il ne les juge pas
+suffisantes.--Son dédain pour l'instabilité des esprits en
+France.--François II et le duc de Reichstadt.--L'empereur d'Autriche
+laisse entendre à son petit-fils qu'il pourrait bien monter sur le trône
+de France.--Metternich. dissipe ces espérances.--Son entretien avec le
+duc.--Démarches des bonapartistes.--Lettre de Joseph Bonaparte à
+François II.--Silence de l'Empereur et du chancelier.--Ladvocat et
+Dumoulin veulent proclamer à Paris Napoléon II.--Vaines tentatives du
+général Gourgaud.--François II emmène son petit-fils en Hongrie.--À son
+retour, la Belgique est en révolution.--Candidature possible du prince
+au trône de ce pays.--Arrêt rendu par Metternich.--Le prince de
+Dietrichstein et le duc de Reichstadt.--Encore le prince Eugène de
+Savoie.--Sympathie du duc pour la cause de Charles X.--François II et ce
+roi.--Politique de l'Europe.--Metternich refuse au duc de laisser
+attacher Prokesch à sa personne.--Le fils de Napoléon et le testament
+impérial.--Il doit et il veut rester prince français.--Origines de la
+maladie du duc de Reichstadt.--Abus des exercices de toute
+sorte.--Croissance prolongée.--Études absorbantes.--Ambitions
+déçues.--Incident du 2 octobre 1830 à la Chambre des députés.--Pétition
+relative au retour des cendres de Napoléon.--Le duc de Reichstadt et la
+fille de la princesse Bacciochi.--Le maréchal Marmont.--Le duc veut le
+connaître et s'entretenir avec lui.--Persistance de l'opposition de
+Metternich à toute candidature du prince à un trône quelconque.--Sa
+politique veut qu'il soit et qu'il reste un prince autrichien.
+
+CHAPITRE XVII
+
+LE DUC DE REICHSTADT ET LES MARÉCHAUX.
+
+Séjour de Marie-Louise à Vienne et à Schœnbrunn de mai à novembre
+1830.--Ce qu'elle dit de son fils à Mme de Crenneville.--Elle ne peut
+avoir d'influence sur lui.--Frivolité de cette princesse.--Nouvelles
+confidences politiques de François II à son petit-fils.--L'empereur
+d'Autriche agite et bouleverse son esprit ambitieux.--Le parti
+napoléonien.--Question de l'entrée du prince dans le monde.--Le général
+Hartmann.--Le prince se compose un programme politique.--Il le confie au
+comte de Dietrichstein.--Embarras et émoi du gouverneur.--Prokesch
+déchire le programme du prince.--Le maréchal Maison à Vienne.--Sa
+première entrevue avec Metternich.--Déclarations du chancelier sur le
+gouvernement de Juillet.--Le duc de Leuchtenberg candidat au trône
+belge.--Ce que Metternich pense de Napoléon II.--Aveux à
+Appony.--Mouvements bonapartistes à Modène et dans les États de
+l'Église.--Louis-Philippe et l'Italie.--Menaces secrètes de
+Metternich.--Lettres du duc de Reichstadt à son ami Prokesch.--Débuts du
+prince dans le monde.--Le bal de lord Cowley.--Portrait du duc de
+Reichstadt.--Son entretien avec Marmont.--Le duc de Raguse obtient de
+Metternich la permission d'aller voir le prince.--Le maréchal Maison
+demande des instructions à Sébastiani.--Maison et François
+II.--L'archiduc Charles et le trône de Belgique.--Maison et
+Metternich.--Éloge du duc de Reichstadt par le maréchal.--Encore le
+prince de Leuchtenberg.--Troubles d'Italie.--Instructions de Sébastiani
+à Maison.--Entrevue du duc de Reichstadt et de ce maréchal.--Conférences
+de Marmont.--La capitulation d'Essonnes.--La campagne de 1796.--Histoire
+de Napoléon.--Ce que le duc de Reichstadt pense de Marmont.--Ambitions
+secrètes du maréchal.--Le portrait du duc et les vers de _Phèdre_.--Les
+partisans du fils de Napoléon en Italie.--Mouvements et
+intrigues.--Déclarations de Metternich en faveur de
+Louis-Philippe.--Autres déclarations à Appony.--François II et le duc de
+Reichstadt.--Espérances du jeune prince favorisées par son
+grand-père.--Le principe de non-intervention.--Émeutes dans les États
+pontificaux et à Parme.--Fuite de Marie-Louise.--Nouvelles confidences
+de François II à son petit-fils.--Troubles de Modène, Bologne, Ferrare
+et Parme.--Metternich et le fils de Napoléon.--Part de la faction
+bonapartiste dans les affaires italiennes.--Refus de laisser le duc de
+Reichstadt porter secours à sa mère.--Inquiétudes et tristesses du
+prince.--Les deux fils de Louis Bonaparte et l'Italie.--Politique de
+Metternich.--Maison et Sébastiani.--Le peintre Goubeaud.--Succès du duc
+de Reichstadt dans le monde.--La comtesse de ***.--Le comte Maurice
+Esterhazy.--La chanoinesse et le comte de Dietrichstein.--Le duc de
+Reichstadt préférait l'ambition et la gloire aux romans.
+
+CHAPITRE XVIII
+
+LA MALADIE DU DUC DE REICHSTADT.
+
+Retour de Marie-Louise à Parme.--M. de Dalberg et Casimir Périer.--La
+statue de Napoléon et la colonne Vendôme.--Le parti bonapartiste et les
+desseins secrets de Metternich.--M. de Dalberg et Talleyrand.--Réveil du
+bonapartisme avec les journées de Juillet.--Ignorance du duc de
+Reichstadt à cet égard.--Défiance de Metternich contre l'influence de
+Prokesch.--Mission de celui-ci à Bologne.--Lettre du duc de Reichstadt à
+son ami.--Adieux et présents.--Le docteur Malfatti.--Continuation d'une
+croissance exagérée chez le jeune prince et faiblesse de sa
+poitrine.--Son traitement.--Retard momentané pour le service
+militaire.--Amélioration passagère.--Le duc abuse des exercices.--Sa
+santé s'en ressent de nouveau.-Commandement des troupes et abus de
+l'équitation.--Ordre au duc de se rendre à Schœnbrunn pour s'y
+reposer.--Le duc et le docteur Malfatti.--Entretiens sur Byron et
+Lamartine.--L'_Andromaque_ de Racine.--Allusions à sa situation
+personnelle recherchées par le duc de Reichstadt.--Le trône de
+Belgique.--Casimir Périer et le fils de Napoléon.--Conférence de
+Londres.--Manifestations à la place Vendôme.--Lettre de Victor Hugo à
+Joseph Bonaparte en faveur du duc de Reichstadt.--Le duc et M. de
+Prokesch.--Situation de l'Europe.--Le principe de non-intervention et M.
+de Talleyrand.--Lettre du duc à son ami.--La politique et la
+religion.--Réponse de Prokesch.--Sentiments religieux du duc de
+Reichstadt.--Il offre à son ami les _Saintes Harmonies_
+d'Albach.--Confidences intimes.--Fanny Essler et le duc de
+Reichstadt.--Fausseté de leurs relations.--Gentz et Fanny
+Essler.--Aggravation de l'état maladif du prince.--Son
+découragement.--Conseils de Prokesch.--Nouvelles lettres du prince.--M.
+Thiers et la pairie en 1831.--Le duc de Reichstadt à la
+Hofburg.--Indifférence de Marie-Louise pour son fils.--Débats à la
+Chambre des députés sur le bannissement de Charles X.--La loi du 12 juin
+1816 contre les Bonaparte.--Proposition d'Isambert et de Gaëtan Murat
+relatives à l'abrogation de l'article 4 de cette loi.--Rapport favorable
+d'Abbatucci.--Nouvelle proposition de M. de Briqueville concernant le
+bannissement de Charles X.--Rapport d'Amilhau, qui applique la même
+mesure aux ascendants et descendants de Napoléon.--Discussions à la
+Chambre des députés et à la Chambre des pairs de novembre 1831 à mars
+1832.--Intervention de Pagès, Portalis, Martignac, Duvergier de
+Hauranne, Rémusat, Guizot, Broglie.--Vote de la proposition Briqueville
+le 20 mars 1832.--Brochure de Chateaubriand contre le bannissement.--Ses
+observations sur la République, sur le duc de Bordeaux, le duc de
+Reichstadt et les Bonaparte.--Pétition du sieur Lepayen relative aux
+cendres de Napoléon.--Discours de Martin du Nord, du général Lamarque,
+de Lameth, du général Bertrand.--Renvoi de la pétition au ministre des
+affaires étrangères.--Conseils de Chateaubriand à un jeune
+prince.--Application personnelle qu'en voudrait faire le duc de
+Reichstadt.--Son amour de la guerre.
+
+CHAPITRE XIX
+
+LA MORT.
+
+Santé précaire du duc de Reichstadt.--Les funérailles du général
+Siegenthal.--Le prince est obligé de renoncer encore aux exercices
+militaires.--Ses études historiques.--Lettres du prince à
+Prokesch.--Conseils de celui-ci.--Bruit des fiançailles du duc de
+Reichstadt avec la fille de l'archiduc Charles.--Imprudences du
+prince.--Le bal du maréchal Maison.--Refus du prince de s'y
+rendre.--Nouvelle mission diplomatique imposée à Prokesch par
+Metternich.--Dernier entretien des deux amis.--Le duc remet son épée à
+Prokesch.--Lettre de Marchand au duc.--Refus de laisser Marchand venir
+en Autriche.--Mélancolie du prince.--Ses vers sur un portrait
+d'Isabey.--Propos maladroits du général Kutschera.--Imprudences du duc
+de Reichstadt.--Aggravation de sa maladie.--Consultation des principaux
+docteurs.--Nouveaux avertissements donnés à Marie-Louise.--Indifférence
+et légèreté de la duchesse de Parme.--Revues, dîners, bals et spectacles
+en son duché.--Voyage à Naples projeté pour le duc de
+Reichstadt.--Permission accordée par M. de Metternich.--Transport du
+prince au château de Schœnbrunn.--Le château et le parc.--L'appartement
+du prince.--Chambre où demeurait Napoléon en 1809.--Le lit de
+camp.--Départ de M. de Dietrichstein.--La promenade à
+Laxenbourg.--Nouvelle consultation.--Pronostics inquiétants.--Le prince
+refuse de recevoir le maréchal Maison.--Le jardin réservé.--Confidences
+du prélat Wagner à l'archiduchesse Sophie.--La dernière communion du
+prince.--L'archiduc Maximilien.--La _Kaisergruft_.--La duchesse de Parme
+ne peut se décider à venir à Vienne.--Ses illusions sur la santé de son
+fils.--Aggravation effrayante.--Nouvelles données par Metternich au
+comte Appony.--Communications destinées à Louis-Philippe.--Craintes du
+chancelier au sujet du prince Louis Bonaparte.--Arrivée de Marie-Louise
+à Schœnbrunn.--Entrevue du fils et de la mère.--Lettre du prince
+Louis-Napoléon à son cousin.--Le duc de Reichstadt se sent perdu.--Son
+courage devant la mort.--Le berceau et la tombe.--L'orage du 21
+juillet.--Chute d'un aigle à Schœnbrunn.--Agonie et mort du
+prince.--Douleur de l'archiduchesse Sophie.--Émotion de François
+II.--Jugement de M. de Méneval sur la conduite de l'empereur
+d'Autriche.--Le duc de Reichstadt a laissé à Prokesch le sabre de
+Napoléon et ses livres.--Exposition du corps du prince à Schœnbrunn.--Le
+masque du duc de Reichstadt et celui de Napoléon.--Le musée de Baden et
+le docteur Hermann-Rollett.--Autopsie du prince.--Transport de ses
+restes dans la chapelle de la Hofburg.--Nouvelle exposition et dernières
+prières.--Le cœur du prince est porté à l'église des Augustins.--Les
+funérailles.--Absoute en l'église des Capucins.--Descente du cercueil
+dans la _Kaisergruft_.--Deuil officiel à la cour.--Lettre du maréchal
+Maison à son gouvernement.--Émotion de Marie-Louise.--Sa lettre à la
+comtesse de Crenneville.--Elle pleure le duc de Reichstadt et le comte
+de Neipperg.--Tristes pressentiments qu'avait Prokesch en quittant le
+duc de Reichstadt.--Son séjour à Rome.--Ses relations avec le prince
+Gabriel et la princesse Charlotte Bonaparte.--Rappel de Prokesch.--Il
+consent, avant de partir, à une entrevue avec Mme Lætitia.--Ses détails
+sur le duc de Reichstadt.--Mission dont le charge Mme Lætitia pour son
+petit-fils.--La bénédiction d'une aïeule.--Prokesch apprend la mort de
+son ami à Bologne.--Sa douleur.--Audience que lui accorde François
+II.--Lettre de Prokesch à la princesse Charlotte.--Noble conduite de
+Prokesch.--Comment il a conquis l'amitié du prince et l'estime de tous
+les gens de cœur.--Causes de la mort prématurée du duc de
+Reichstadt.--Indifférence de l'Europe.--La presse viennoise:
+l'_Observateur autrichien_.--La presse allemande: la _Gazette
+d'Augsbourg_, le _Correspondant de Nuremberg_, le _Journal de
+Francfort_.--La presse anglaise: le _Times_.--La presse française: le
+_Moniteur_, la _Quotidienne_, le _Constitutionnel_, la _Gazette de
+France_, la _Revue des Deux Mondes_, la _Chronique_, le
+_Temps_.--L'opposition et les souvenirs de Napoléon.--Le théâtre: _Le
+duc de Reichstadt_, _Le roi de Rome_.--Les manifestations.
+
+CONCLUSION
+
+Si le fils de Napoléon eût réussi à monter sur le trône, aurait-il pu
+s'y maintenir?--Ce que François II pensait de son avènement
+probable.--Opinion du duc de Reichstadt sur les garanties qu'il aurait
+pu offrir à la France.--Espérances et illusions.--Puissance du nom de
+Napoléon.--Impossibilité du jeune prince à se prévaloir, comme son père,
+de gloire personnelle et de services rendus à la France.--Difficultés
+extérieures auxquelles il eût été exposé.--Le prince n'aurait pu se
+renfermer dans une politique exclusivement pacifique.--Sur quels hommes
+se serait-il appuyé?--Comment eût-il constitué son
+gouvernement?--Napoléon II et Napoléon III.--La France ne connaissait
+pas le duc de Reichstadt.--Légendes répandues sur lui.--Sa vraie
+situation à la cour d'Autriche.--Séquestration dont il était la
+victime.--Ambitions inassouvies.--Il ne pouvait vivre comme un simple
+officier ou comme un archiduc.--Faut-il regretter la perte prématurée de
+ce prince?--Observations du chevalier de Prokesch et du comte Maurice
+Esterhazy à ce sujet.--Nouveau portrait du fils de Napoléon par
+Prokesch.--Ressemblance physique et morale du prince avec son
+père.--Exposition rétrospective de l'Empire.--Souvenirs du roi de
+Rome.--Les jeunes princes et la destinée.--La _Kaisergruft_ ou caveau
+impérial à Vienne.--Les mausolées des empereurs.--Les tombeaux des
+archiducs et du duc de Reichstadt.--Fin de la duchesse de Parme.--Examen
+des résultats du divorce de Napoléon et de son second mariage.--Les
+prédictions du sénatus-consulte du 17 février 1810.--Ce que l'avenir en
+a fait.--L'Empire et la Papauté.
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+Le fils de Napoléon a porté plusieurs noms. Celui de roi de Rome, qui
+lui avait été attribué avant sa naissance par le Sénatus-consulte du 17
+février 1810, lui fut confirmé le 20 mars 1811. Par l'article 5 du
+traité de Fontainebleau en date du 11 avril 1814, l'héritier de
+l'Empereur reçut le titre de prince de Parme, Plaisance et Guastalla.
+Dans la période des Cent-jours, le 23 juin 1815, il fut proclamé
+Empereur sous le nom de Napoléon II par la Chambre des représentants et,
+avec la même qualification, dans l'Adresse au peuple français votée par
+les deux Chambres, les 1er et 2 juillet. Enfin il fut appelé, en 1818,
+duc de Reichstadt par l'empereur François II, son grand-père, et mourut,
+en 1832, au palais de Schœnbrunn, sous ce quatrième et dernier nom.
+
+Pour le titre de cet ouvrage, j'ai préféré restituer au prince impérial
+l'appellation grandiose que son père lui avait donnée, parce que, dès le
+premier jour, elle a été populaire, et surtout parce qu'elle me paraît
+accentuer la leçon philosophique que je voudrais voir sortir de mon
+travail, c'est-à-dire l'inanité des prétentions humaines, quand elles
+offensent le droit. Non content, en effet, de dérober à Pie VII le
+patrimoine du Saint-Siège, Napoléon avait encore voulu prendre pour son
+héritier le nom de la Ville sacrée dont il avait chassé le Pape, afin
+d'attester devant l'Europe entière sa toute-puissance sur l'Église comme
+sur la société. Mais ce titre pompeux ne sera qu'un titre éphémère.
+Moins de cinq ans après, Pie VII rentrera à Rome en souverain, tandis
+que l'Empereur et son fils partiront pour l'exil, démonstration
+saisissante du triomphe inévitable de la Justice, même lorsqu'elle a
+paru succomber sous les coups de la plus formidable volonté qui ait
+jamais fait trembler les hommes.
+
+Une autre leçon me paraît se dégager de l'histoire que j'ai entrepris
+d'écrire. J'ai dit ailleurs que, la veille d'Austerlitz, Napoléon,
+laissant errer sa pensée sur divers sujets, était arrivé à la question
+des crimes politiques et avait essayé d'en tempérer l'horreur en
+invoquant la nécessité ou la raison d'État. C'était le meurtre du duc
+d'Enghien qui obsédait alors sa mémoire. Il cherchait vainement des
+prétextes pour se persuader qu'il avait frappé un vrai coupable. Le
+remords était entré dans sa conscience et ne la quittait point.
+L'expiation vint un jour, et elle l'atteignit au plus intime de son
+être. «Napoléon, disais-je, a ressenti, lui aussi, la douleur qui
+arrachait au duc de Bourbon des cris de désespoir... Pendant six longues
+années, l'Empereur allait éprouver l'affreuse angoisse de n'avoir pu
+élever et former lui-même ce fils tant désiré, cet espoir et cette
+raison de sa vie. Dans ces peines, dans ce supplice que l'on ne saurait
+dépeindre, il a dû souvent regretter l'arrêt implacable qu'il avait
+rendu contre le duc d'Enghien et reconnaître que tout crime entraîne
+après lui une expiation nécessaire[1].»
+
+La vie du fils de Napoléon, qui va si rapidement du berceau à la tombe,
+présente, lorsqu'on y pénètre, des détails du plus haut intérêt, des
+faits et des enseignements graves. Résumez-les un instant par la pensée
+et dites s'ils ne méritaient pas l'attention de l'historien?... La
+naissance d'un fils voulue et prédite par un Empereur auquel la nature
+et les hommes ne demandaient qu'à obéir, les acclamations de la France
+et de l'Europe entière à la venue de ce fils, son baptême solennel et
+les vœux des princes, des courtisans, des rois et des peuples, les
+premiers malheurs de l'Empire succédant aux jours de gloire, les
+dernières et inutiles victoires, puis les grands désastres, la déchéance
+et l'exil de l'Empereur, l'arrivée en Autriche et la séquestration de
+son fils, les intrigues et les dessous du congrès de Vienne, la
+tourmente des Cent-jours, la seconde abdication, puis Sainte-Hélène,
+l'éloignement des Français restés fidèles au roi de Rome, la suppression
+de tout ce qui peut lui rappeler la France, le remplacement de son nom
+par un nom allemand, la mort de Napoléon et les premières douleurs de
+l'enfant, ses désirs, ses ambitions, puis ses illusions et ses
+découragements, son constant amour pour son père et pour la France, ses
+dernières joies et ses derniers espoirs, ses vains efforts pour dompter
+un corps rebelle, enfin la maladie implacable, le suprême recours à
+Dieu, l'agonie et la mort en pleine jeunesse, n'y avait-il pas là
+matière suffisante pour contempler et étudier dans un seul être les
+pitoyables contrastes des grandeurs et des misères humaines?
+
+Ce qu'on ne sait pas ou presque pas, car en cette histoire la légende a
+jusqu'ici prédominé sur la vérité, c'est que le fils de Napoléon a, dès
+les premiers moments d'une maturité précoce, eu conscience de son
+origine, de ses devoirs, de son avenir. Il avait beaucoup appris, il
+avait beaucoup médité. Dans un écrit du prince, je trouve cette pensée
+qui montre à elle seule combien ce jeune esprit était déjà pondéré: «Si
+nous commençons à juger, écrivait-il, par l'impulsion de nos passions et
+non d'après la raison, notre esprit perd le sentiment de la vérité, et
+nous devenons le jouet de nos désirs. Ceci est contraire à notre
+dignité.» Il avait conservé l'amour du sol natal et le respect de ses
+gloires. Quant aux devoirs d'un souverain, il s'en était formé l'idée la
+plus haute, voulant une autorité puissante et ferme, capable de
+satisfaire au bien moral du peuple comme à tous ses besoins, préoccupée
+sans trêve de l'honneur et de la grandeur de la patrie. Les lettres qui
+nous restent de lui attestent une générosité et une élévation d'âme
+vraiment peu ordinaires. Le prince cherchait à s'ouvrir la carrière des
+armes, la seule qui, suivant lui, convînt au fils de Napoléon, car il
+avait la conviction que la gloire militaire serait un acheminement plus
+rapide vers le trône qu'il ambitionnait. Mais il se refusait à courir
+les aventures. Ce qu'il voulait, c'était se rendre digne de sa grande
+mission par un travail assidu et par une instruction profonde. Les yeux
+fixés sur l'avenir, il souhaitait de n'être pas surpris quand sonnerait
+l'heure décisive. Aussi s'apprêtait-il à s'affranchir de tout joug
+importun, à voir par lui-même, à être vu et à montrer partout, comme le
+lui avaient prescrit les dernières volontés de son père, «qu'il était né
+prince français». Surveillé et observé de près par les agents de
+Metternich, il gardait jalousement en son cœur certains secrets. Plus
+d'une fois, au moment des crises politiques extérieures, des orages y
+grondèrent; sa physionomie demeura impassible. Cependant ces luttes
+pénibles finirent par briser son corps. Les souffrances morales ont en
+effet développé chez lui les maux physiques et les ont même aggravés. La
+froide détermination du chancelier autrichien qui, en détournant les
+occasions ainsi que les hommes propres à les seconder, s'opposa sans
+pitié à ses projets d'ambition, fut une des causes non discutables de
+son prompt dépérissement.
+
+L'égoïsme de sa mère accrut encore ses douleurs. Comment cette princesse
+avait-elle pu oublier ainsi et son fils et son époux? Elle s'imagina,
+avec une naïveté voisine de l'impudeur, avoir le droit de rechercher
+d'autres affections, ne comprenant pas qu'elle ne s'appartenait plus,
+ayant été marquée pour une seule et même destinée. Un souvenir classique
+rendra ma pensée. Euripide a cru pouvoir intéresser au sort d'Andromaque
+en lui supposant des inquiétudes et des craintes pour la vie d'un fils
+qu'elle aurait eu de Pyrrhus. Racine s'en est justement étonné et a dit:
+«La plupart de ceux qui ont entendu parler d'Andromaque ne la
+connaissent guère que pour la veuve d'Hector et la mère d'Astyanax. On
+ne croit point qu'elle doive aimer ni un autre mari ni un autre fils, et
+je doute que les larmes d'Andromaque eussent fait sur l'esprit de mes
+spectateurs l'impression qu'elles y ont faite, si elles avaient coulé
+pour un autre fils que celui qu'elle avait eu d'Hector...»
+
+Le prince Napoléon n'avait vu Marie-Louise qu'une fois. C'était en 1836,
+sur la grand'route près de Parme. Il était avec son père, lorsque tout à
+coup le roi Jérôme lui saisit la main avec une violente émotion et lui
+dit: «Voilà l'impératrice Marie-Louise!... Non, reprit-il, ce n'est plus
+l'impératrice, c'est madame Neipperg!...» Aussi le fils de Napoléon,
+tout en gardant à sa mère un attachement respectueux, n'a-t-il jamais pu
+lui témoigner une tendresse égale à celle qu'il avait vouée à son père.
+Il avait le culte absolu d'une mémoire sacrée, et, sans jamais prononcer
+un mot qui eût l'apparence d'un regret ou d'un blâme, il dut se dire
+plus d'une fois, avec une peine amère, que l'impératrice Marie-Louise
+avait disposé de sa vie contrairement à d'inviolables devoirs. Comment
+l'histoire ne s'attendrirait-elle pas sur les chagrins et les tortures
+que subit et endura ce prince, dès qu'il fut arrivé à l'âge de
+comprendre son infortune?
+
+J'ai mis à profit pour mon livre les différentes pièces des Archives
+nationales et les dépêches du Ministère des Affaires étrangères qui
+m'ont été libéralement communiquées. Ayant à examiner la période
+historique qui s'écoule entre 1810 et 1832, et à faire l'étude des
+hommes et des événements de cette période, j'ai employé encore de
+nombreux Mémoires et des opuscules oubliés ou peu connus. Je me suis
+servi également des indications fournies par les journaux français et
+étrangers de l'époque. J'ai profité de quelques observations
+personnelles faites en Autriche, tout en regrettant que les archives de
+l'État et de la Cour soient peu abondantes aujourd'hui en documents
+relatifs au fils de Napoléon. Mais le voyage que j'ai fait à Vienne, à
+Schœnbrunn, à Baden, dans les endroits mêmes que le prince habitait ou
+fréquentait, m'a été fort utile pour me rendre un compte exact de sa vie
+intime. J'ai consulté, en outre et avec soin, la Correspondance de
+Marie-Louise, puis l'ancien ouvrage de M. de Montbel, sachant que M. de
+Metternich lui avait ouvert les Archives de la chancellerie d'État et
+celles de la famille impériale, alors en possession de pièces très
+curieuses. Mais je n'ai pas oublié que le chancelier a reconnu lui-même
+avoir exercé une influence décisive sur l'auteur dans toutes les parties
+du livre qui n'avaient pas pour objet de rendre hommage à la branche
+aînée des Bourbons. M. de Montbel a bien juré qu'il était demeuré
+indépendant; ce qui diminue un peu la valeur de son affirmation, c'est
+cette déclaration de Metternich faite au baron de Neumann: «Les grands
+points de vue politique, et surtout ce qui est relatif au bonapartisme,
+sont écrits sous ma direction[2]...» La princesse Mélanie, troisième
+femme de Metternich, a dit aussi, dans son _Journal_, que son mari avait
+chargé M. de Montbel de composer cette histoire, et lui avait fourni
+toutes les indications nécessaires. Elle trouvait «du charme et du
+piquant» à voir un ancien ministre de Charles X «entreprendre de
+raconter au public la courte existence de ce pauvre jeune homme».
+Lorsqu'elle entendit la lecture de l'ouvrage, elle se permit d'en
+critiquer le style. Le prince de Metternich fut plus aimable pour
+l'auteur, sans doute à cause de sa collaboration personnelle.
+
+Après les pages agréables que M. Imbert de Saint-Amand, dans sa
+collection des «Femmes des Tuileries», a consacrées en 1885 à
+Marie-Louise et au duc de Reichstadt, j'ai lu avec intérêt et profit les
+deux excellents écrits du chevalier de Prokesch-Osten sur ses _Relations
+avec le duc de Reichstadt_ et sur la mort de ce prince, ainsi que
+l'édition allemande qui contient plusieurs lettres non traduites dans
+l'édition française qu'a publiée son fils, le comte de Prokesch-Osten,
+en 1878.
+
+MM. Antonin et Amédée Lefèvre-Pontalis, petits-fils de Mme Soufflot, qui
+fut nommée première dame du roi de Rome en 1811, puis devint
+sous-gouvernante en 1814, ont bien voulu m'ouvrir leurs archives de
+famille et me communiquer des documents précieux. Mme Soufflot, veuve
+d'André Soufflot, ancien membre du Corps législatif, consentit à l'exil
+en 1814 pour rester fidèle aux obligations qu'elle avait acceptées. Elle
+se rendit en Autriche avec sa fille Fanny, qui devint l'amie préférée du
+petit prince. Mme Soufflot, à son retour en France, reçut de nombreux et
+flatteurs témoignages de la haute estime qu'elle avait su inspirer à la
+Cour d'Autriche. Pour n'en donner ici qu'un exemple, la comtesse
+Scarampi, grande maîtresse de la duchesse de Parme, lui écrivait le 1er
+septembre 1817: «Sa Majesté a les meilleures nouvelles possibles de son
+auguste fils qui, à ce que le comte de Dietrichstein assure, répond
+parfaitement aux espérances que vous avez vues naître et que vos
+sollicitudes ont tant contribué à fonder en lui.»
+
+Je remercie également Mme la baronne Chr. de Launay de m'avoir autorisé
+à reproduire en tête de cet ouvrage la miniature originale d'Isabey
+faite à Vienne en 1815, et qui est, sans contredit, le plus exact comme
+le plus charmant portrait du roi de Rome.
+
+Peu de jours avant la mort du prince, un de ses amis, le comte Maurice
+Esterhazy se désolait de le voir disparaître sans avoir été connu et
+apprécié, sans avoir donné la mesure de son intelligence et de sa
+valeur. «Cette courte existence, disait-il, sera bientôt oubliée,
+ignorée un jour, et pourtant il semblait annoncer d'autres destinées.»
+J'ai compris ces regrets et j'ai tenu à prouver, par une étude
+approfondie, qu'il y avait un intérêt historique à s'occuper d'un prince
+français qui fut l'objet de tant de vœux et de tant d'espérances. En
+même temps, j'ai cru qu'après l'exposé du divorce de Napoléon, il était
+utile de montrer ce que l'avenir avait fait des projets ambitieux de
+l'Empereur. Il m'a paru nécessaire, chemin faisant, de signaler les
+causes de la chute du régime impérial, les machinations subtiles de ses
+ennemis, et plus particulièrement les intrigues et les menées du prince
+de Metternich, qui, usant de tous les moyens permis ou non en politique,
+voulut éteindre dans la lointaine captivité du père et dans l'obscurité
+systématique du fils le souvenir d'une alliance imposée par les
+circonstances, mais détestée dès son origine par l'orgueilleuse Maison
+des Habsbourg.
+
+ H. W.
+
+ Paris, février 1897.
+
+
+
+
+LE ROI DE ROME
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LE SÉNATUS-CONSULTE DU 17 FÉVRIER 1810.
+
+
+Le 17 février 1810, trois jours après l'adhésion officielle de
+l'empereur d'Autriche au mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec
+Napoléon, le ministre d'État, comte Regnaud de Saint-Jean d'Angély,
+lisait aux sénateurs réunis en séance solennelle l'exposé des motifs du
+sénatus-consulte qui réunissait l'État de Rome à l'Empire. Après avoir
+dit que les circonstances avaient forcé l'Empereur à faire la conquête
+du sol romain, puis à régler l'usage de cette conquête; après avoir
+accusé la Papauté d'être la cause volontaire de ce qu'il appelait une
+révolution, le ministre félicitait Napoléon de placer une seconde fois
+sur sa tête la couronne de Charlemagne. Il dévoilait ensuite la pensée
+maîtresse de son souverain: «Il veut, disait-il, que l'héritier de cette
+couronne porte le titre de roi de Rome; qu'un prince y tienne la Cour
+impériale, y exerce un pouvoir protecteur, y répande ses bienfaits en y
+renouvelant la splendeur des arts.» L'article 7 du sénatus-consulte, que
+le Sénat s'empressa de voter sans opposition comme tous les autres
+articles, était ainsi libellé: «Le prince impérial porte le titre et
+reçoit les honneurs de roi de Rome.»
+
+Ainsi ce n'était pas assez pour l'Empereur de vouloir ressembler par sa
+puissance et par sa gloire à Charlemagne; il tenait encore à prendre,
+pour le donner à son héritier, un titre analogue à celui que la Papauté
+avait rétabli pour le roi des Francs. Après la dissolution de l'empire
+carlovingien, le titre d'Empereur des Romains ou de Chef du Saint-Empire
+romain était resté attaché au monarque appelé par le choix de la Diète à
+gouverner l'Allemagne. À partir du règne de Frédéric III, la
+dénomination d'Empereur élu d'Allemagne et de Chef du Saint-Empire
+échut, par succession, aux princes de la Maison d'Autriche. Le 6 août
+1806, par suite du protectorat de l'empereur des Français imposé à la
+Confédération germanique, François II dut renoncer à la couronne
+d'Allemagne, prit le titre d'empereur héréditaire d'Autriche sous le nom
+de François Ier et perdit la qualification solennelle de «Chef du
+Saint-Empire romain, Avocat et Chef temporel de la Chrétienté» dont ses
+ancêtres avaient été honorés. C'est donc intentionnellement, et afin de
+diminuer encore le prestige de la Maison d'Autriche, que Napoléon avait
+choisi le titre de roi de Rome pour le futur prince impérial[3]. Il
+avait substitué le nom de roi à celui d'empereur par une transformation
+empruntée aux Grecs byzantins qui traduisaient en Βασιλεύς le mot
+_Imperator_. On peut croire aussi que dans sa pensée l'appellation de
+«Roi de Rome» lui paraissait plus précise, plus complète, plus
+autoritaire que celle d'Empereur des Romains. Il se plaisait d'ailleurs,
+lui qui vivait dans les grands souvenirs classiques et qui tenait à
+frapper les imaginations par la majesté de l'histoire ancienne, à
+rétablir pour son héritier le titre qu'avaient porté Romulus et ses
+successeurs. Mais il détruisait ainsi les illusions de ceux qui le
+croyaient disposé à séparer un jour la couronne d'Italie de la couronne
+de France, puis il inquiétait le roi Murat sur le maintien de sa propre
+couronne et il enlevait à son meilleur serviteur, le prince Eugène, tout
+espoir d'en obtenir une.
+
+Donc, plusieurs semaines avant le mariage autrichien et de longs mois
+avant la naissance d'un fils, Napoléon décrétait qu'il aurait un
+héritier et que cet héritier occuperait dans la ville des Papes la place
+prépondérante; qu'il en serait le roi et qu'il en recevrait les
+honneurs. Il décrétait cela au moment même où Pie VII, arraché de sa
+capitale, était devenu son prisonnier. Que dire d'une telle confiance et
+d'une telle audace? Si elles nous surprennent, nous qui examinons les
+événements près d'un siècle après leur réalisation, comment les
+contemporains, qui virent les faits eux-mêmes répondre aux volontés de
+Napoléon, n'auraient-ils pas été frappés et stupéfiés par une telle
+puissance? Il leur semblait y apercevoir quelque chose de surhumain;
+aussi les plus sceptiques s'étonnaient-ils d'une pareille fortune. Tout,
+d'ailleurs, avait été si merveilleux dans sa vie que Napoléon se croyait
+lui-même placé en dehors des conditions imposées aux autres hommes. Il
+en était arrivé à ne plus admettre la moindre opposition à ses volontés,
+à ses caprices. Il s'était fait une loi de tout vouloir, de tout oser.
+Tout devait lui obéir. La religion, comme les autres institutions,
+n'avait qu'à s'incliner devant ses ordres. Et si elle se permettait la
+plus simple résistance, elle serait frappée et asservie.
+
+L'article 10 du sénatus-consulte stipulait que les Empereurs, après
+avoir été couronnés à Notre-Dame de Paris, le seraient à Saint-Pierre de
+Rome avant la dixième année de leur règne. Comment ne pas faire
+observer, avant tout développement, que le roi de Rome, ayant à peine
+atteint l'âge de quatre ans, n'aura déjà plus de couronne et ne sera
+plus pour l'Europe qu'un prince autrichien?... Ainsi devaient s'évanouir
+les exigences impérieuses de celui qui se croyait le maître des rois.
+C'est en vain que Napoléon avait prétendu s'arroger un pouvoir sans
+contrôle et sans limites. C'est en vain que, dans le même
+sénatus-consulte, il avait fait donner au titre second cette rédaction
+orgueilleuse: «_De l'indépendance du trône impérial de toute autorité
+sur la terre_.» Il devait plier, lui comme les autres, sous l'action non
+pas du sort, car ce serait donner de l'importance à ce mot, mais sous
+l'action d'une volonté supérieure. Il avait dit dans l'article 12:
+«Toute souveraineté étrangère est incompatible avec l'exercice de toute
+autorité spirituelle dans l'intérieur de l'Empire.». Il avait voulu
+restreindre l'autorité papale, en édictant par l'article 13 du même
+sénatus-consulte que les Papes prêteraient serment, lors de leur
+exaltation, de ne jamais rien faire contre les quatre propositions de
+1682[4]. Il avait projeté en même temps d'écrire à Pie VII une lettre où
+il lui manifesterait avec hauteur son exécration pour les principes des
+Jules, des Boniface et des Grégoire. «C'est à Votre Sainteté à choisir,
+disait-il orgueilleusement. Moi et la France, nous avons choisi.»
+Quoique cette lettre, après réflexion, n'ait pas été expédiée, elle
+existe cependant et elle jette un jour singulier sur la politique
+impériale[5]. D'après ses termes, il fallait que le Pape fût dépendant
+de l'Empereur, pour que celui-ci consentît à le traiter avec les
+honneurs dus à un prince vassal. En échange de sa soumission, en
+compensation du rapt de son territoire, Napoléon lui offrait, par le
+sénatus-consulte du 17 février, des palais partout où il voudrait
+résider et deux millions de revenus. On sait qu'au fur et à mesure que
+le différend s'accentuera entre l'Empire et l'Église, l'Empereur
+diminuera les revenus promis, si bien que Pie VII finira par vivre de
+quelques écus et sera réduit à raccommoder de ses propres mains ses
+pauvres vêtements.
+
+Maintenant, si l'on veut être fixé sur l'événement précis qui va rendre
+plus aigu encore le conflit entre la Papauté et l'Empire, il faut se
+reporter au mariage de Napoléon avec l'archiduchesse Marie-Louise.
+C'est, en effet, ce mariage glorieux qui poussera l'Empereur à outrer
+ses violences contre le Pape. L'Officialité diocésaine de Paris avait eu
+la faiblesse de céder aux exigences de l'Empereur et de consentir à
+déclarer nulle son union avec l'impératrice Joséphine, quoique le
+cardinal Fesch eût célébré cette union en pleine validité, avec toutes
+les dispenses accordées en connaissance de cause par Pie VII.
+L'Officialité de Vienne, après une timide résistance, avait renoncé à
+examiner la sentence illégale d'annulation, et le comte de Metternich
+s'était empressé d'annoncer à Paris que son maître avait donné son
+consentement au mariage de sa fille avec Napoléon, tant il redoutait que
+l'empereur des Français, par un nouveau caprice, ne se désistât et ne
+fît un autre choix préjudiciable aux intérêts de l'Autriche[6]. Dès ce
+moment solennel, impatiemment attendu par lui, moment où sa puissance se
+manifestait dans tout son éclat, Napoléon ne devait plus garder le
+moindre ménagement avec le Saint-Père. Délivré des préoccupations d'une
+guerre contre l'Autriche, satisfait de la paix de Vienne, il avait songé
+«à finir les affaires de Rome» par un sénatus-consulte catégorique.
+C'est pourquoi il faisait dire par son ministre que la nécessité l'avait
+amené à mettre la main sur les États pontificaux. Regnaud de Saint-Jean
+d'Angély arrangeait les faits à sa façon. Il rappelait le refus de Pie
+VII d'armer la citadelle d'Ancône lorsque la flotte anglaise menaçait
+l'Italie vers l'Adriatique, le fanatisme de la cour de Rome qui excitait
+les Italiens contre la France, et il tenait à constater que «le domaine
+de Charlemagne avait dû rentrer dans les mains d'un plus digne
+héritier». Il disait cela en termes empreints de la plus solennelle
+emphase. Cette phraséologie n'a rien qui étonne. Chaque fois, en effet,
+qu'un despote viole le droit, il est assuré de trouver un courtisan qui
+l'approuve et qui essaye toujours de donner à ses actes iniques
+l'apparence trompeuse de l'équité. Regnaud de Saint-Jean d'Angély, qui
+n'en était pas à sa première harangue adulatrice, glorifiait donc la
+politique spoliatrice de Napoléon au sujet de l'ancien patrimoine des
+Césars. Il voyait déjà son maître réparant les fautes de la faiblesse et
+faisant de Rome, naguère chef-lieu d'un petit État, une des capitales du
+grand empire. «Elle remontera plus haut, disait-il, qu'elle n'a jamais
+été depuis le dernier des Césars. Elle sera la sœur de la ville chérie
+de Napoléon. Il s'abstint, aux premiers jours de sa gloire, d'y paraître
+en vainqueur. Il se réserve d'y paraître en père...» Or, Napoléon
+n'entra pas à Rome. Cependant il en exprima plusieurs fois le désir. Il
+ne put jamais le réaliser.
+
+L'Empereur veut donc consommer la ruine politique de la Papauté et ne
+lui laisser que l'apparence du pouvoir spirituel[7]. Ordre est donné par
+lui aux évêques qui se rendront à Savone auprès du Pape pour essayer de
+lui arracher l'abandon de ses prérogatives, de mettre leurs paroles et
+leur conduite d'accord avec l'Acte officiel du 17 février. «Tout le
+sénatus-consulte, dira Napoléon, et rien que le sénatus-consulte[8].» Le
+comte d'Haussonville a fait judicieusement observer qu'aucun cabinet
+étranger ne protesta contre l'usurpation qui transformait Rome en
+seconde ville de l'Empire. Ainsi l'Autriche, qui aurait dû, avant les
+autres puissances, présenter des observations, ne dit mot. Elle était
+trop préoccupée du mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec
+l'empereur des Français, et ce n'est point même pour sauvegarder les
+droits du Saint-Père qu'elle eût alors soulevé le moindre conflit. Tout
+s'incline donc devant l'Empereur. Il commande aux hommes; il semble même
+commander à la nature. Des courtisans comme Séguier, Carion-Nisas et
+François de Neufchâteau vont en faire presque un dieu. Enfin Napoléon
+épouse Marie-Louise devant la France et l'Europe étonnées. Le nouvel
+empereur d'Occident plie à ses volontés l'ancien empereur d'Allemagne.
+Les rois, les princes, les membres des plus grandes familles du monde se
+disputent ses faveurs et ses sourires. Avec une mansuétude inouïe, le
+Pape oublie tout. Il souhaite que celui qui l'a spolié et emprisonné
+soit heureux. Il le souhaite pour le repos du monde, pour le bien de la
+religion[9]. Il voudrait même que le mariage autrichien, cet événement
+imprévu, ce mariage illégalement conclu, consolidât la paix
+continentale. À ces vœux si généreux Napoléon répond par la destruction
+des Ordres religieux dans les départements de Rome et de Trasimène, par
+la saisie des biens des évêques qui ont refusé de prêter serment, par
+d'autres violences encore. Et comme Pie VII persiste à ne pas lui céder
+sur le point capital de l'institution canonique, il s'en prend
+directement à lui. Il le fait souffrir dans sa personne et dans son
+entourage; il réduit presque à rien l'état de sa maison; il lui interdit
+toute correspondance et toute relation avec le dehors, il fait fouiller
+ses tiroirs et ses papiers, et saisir jusqu'à son bréviaire et son
+anneau. Puis, après ces odieux traitements, il osera accuser sa victime
+de négliger «la douceur et les bonnes manières qui auraient pu réussir
+auprès de lui[10]», et il menacera l'Église de s'emparer du reste de son
+temporel. Napoléon espère que, mis en face de violences qui ne feront
+que s'aggraver, le Pape, effrayé, souscrira à la suppression de son
+pouvoir temporel, à la réunion des États romains à l'Empire, à
+l'établissement, soit à Paris, soit à Avignon, d'une Papauté dépendante
+de l'autorité impériale. Il se trompe. Partout la politique de César
+sera mise en échec par un vieillard débile, abandonné de tous et livré à
+lui-même.
+
+Telle est la situation exacte au lendemain du nouveau mariage de
+Napoléon. Il était nécessaire de l'exposer sommairement pour dissiper
+toutes les illusions que peut causer à cette date la fortune inouïe du
+vainqueur de Wagram; pour montrer la mine qui se creuse déjà sous
+l'édifice superbe de l'Empire et qui, dans quelques années, fera crouler
+de fond en comble le régime lui-même.
+
+ * * * * *
+
+Tout en adoptant une politique résolument hostile au Saint-Siège,
+l'Empereur affectait cependant de respecter le pouvoir spirituel du
+Pape. Il prétendait n'avoir d'autre but dans ses actes que la gloire de
+la religion et l'autorité de l'Église, en même temps que la force de
+l'Empire et l'indépendance du trône[11]. Aussi c'est à l'Église qu'il va
+s'adresser officiellement pour la prier de répandre ses bénédictions sur
+la nouvelle Impératrice. Lorsqu'il eut acquis la certitude que
+Marie-Louise allait devenir mère, Napoléon fit envoyer à tous les
+évêques de France et d'Italie une lettre pour leur annoncer l'heureuse
+nouvelle et les inviter à prescrire des prières spéciales pour
+l'Impératrice. «Cette preuve de la bénédiction que Dieu répand sur ma
+famille, écrivait-il à la date du 13 novembre 1810, et qui importe tant
+au bonheur de mon peuple, m'engage à vous faire cette lettre pour vous
+dire qu'il me sera agréable que vous ordonniez des prières particulières
+pour la conservation de sa personne...[12].» Les évêques répondirent
+unanimement à ce désir. Voici comment, entre autres, l'évêque de la
+Rochelle, Mgr Paillon, annonçait l'heureuse nouvelle à ses ouailles: «Le
+mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec Napoléon le Grand, Nos très
+chers Frères, est sans doute un de ces événements historiques dont il
+serait difficile de calculer les résultats. L'Europe, ébranlée depuis
+vingt ans, va prendre une assiette solide, et tout lui promet que les
+ferments de discorde qui nous ont agités, disparaîtront pour jamais sous
+l'égide d'une si auguste alliance. Puisse le Tout-Puissant, avions-nous
+dit, bénir par une heureuse fécondité cette union, l'assurance de notre
+bonheur! Aujourd'hui nous venons, au nom de la religion, vous inviter à
+des sentiments d'allégresse. Nos vœux sont sur le point d'être
+exaucés...» L'évêque de la Rochelle invitait en conséquence les fidèles
+à remercier Dieu d'une telle grâce, et il ordonnait à ses prêtres de
+dire à toutes les messes l'oraison spéciale, en y ajoutant ces mots:
+«_Pro Famula tua Maria Ludovica, Imperatrice nostra_», jusqu'à l'époque
+de son heureuse délivrance[13]. Le cardinal Maury ordonna également des
+prières pour attirer la bénédiction divine «sur le premier fruit d'un
+mariage à jamais mémorable[14]». L'évêque d'Angers, Mgr Charles
+Montault, après avoir constaté dans son mandement que les vœux de la
+famille impériale et les siens étaient exaucés, prescrivit de dire
+l'oraison _Pro laborantibus in partu_, ce qui parut choquer le ministre
+des cultes. Bigot de Préameneu fît observer que cette prière ne lui
+semblait pas la prière convenable[15]. Il s'en tint à un blâme sévère
+qui indiquait, chez un ministre, fort instruit du reste, une certaine
+ignorance de la liturgie catholique. L'évêque de Nantes, Mgr Duvoisin,
+qui était pourtant en faveur à la Cour, s'attira également des
+observations. Il avait ordonné, comme les autres évêques, l'oraison
+spéciale, lorsque le sous-préfet de Savenay, qui se vantait de savoir
+encore le latin, crut y trouver une formule offensante pour la majesté
+impériale. Ce latin d'Église, murmuré aux oreilles du comte Réal, parut
+au vieux jacobin, devenu courtisan exalté, un latin inconvenant. Sur sa
+demande, on se livra à une enquête. Or, le conseiller de préfecture, qui
+faisait fonction de préfet, informa bientôt le ministre des cultes qu'il
+avait consulté un prêtre discret et savant, lequel lui avait fait lire
+cette oraison dans le missel parisien de 1762[16]. Il n'y avait donc là
+rien d'extraordinaire, et l'on ne pouvait faire de reproches à un prélat
+qui s'était conformé aux rites ecclésiastiques et qui, d'ailleurs, avait
+donné plus d'une preuve d'attachement et de dévouement à l'Empereur. Le
+conseiller aurait dû ajouter, mais il ne l'osa pas, qu'à côté de
+l'oraison incriminée s'en trouvait une autre que Napoléon aurait pu
+faire dire pour obtenir un fils[17], ainsi que le faisaient les rois,
+dont il imitait volontiers les usages, et qui suppliaient Dieu de leur
+donner un héritier pour la perpétuité de leur dynastie et la paix de la
+France. Mais il avait décrété par un Sénatus-consulte qu'il aurait un
+fils, et dès lors il lui semblait inutile de recourir aux prières de
+l'Église. Cependant il demandait d'autres prières quelque temps après.
+Ce sont là des contradictions bizarres auxquelles Napoléon était sujet
+assez souvent et qu'il ne prenait pas la peine d'expliquer. Les
+Israélites reçurent également la circulaire du ministre des cultes.
+Aussi le Consistoire central, en ordonnant des prières dans toutes les
+synagogues, fit-il savoir que la miséricorde divine avait exaucé les
+vœux de la France et de l'Europe. Les poètes tinrent à prendre part, eux
+aussi, à ces vœux solennels. Parmi les plus enthousiastes, il faut citer
+Casimir Delavigne et Legouvé, professeur au Collège de France et membre
+de l'Institut, qui traduisit en vers français un poème latin composé par
+son collègue Lemaire, professeur de poésie latine à l'Université[18]. Ce
+poème était écrit avec une ardeur que Bigot de Préameneu regrettait
+naïvement de n'avoir pas trouvée dans les mandements épiscopaux. Mais
+toutes ces démonstrations n'étaient rien à côté des transports qu'allait
+soulever la naissance du roi de Rome.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA NAISSANCE ET LE BAPTÊME DU ROI DE ROME.
+
+
+Nul n'avait paru plus heureux que M. de Metternich, au moment de la
+conclusion du mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec Napoléon.
+Depuis 1807, en effet, il méditait une alliance de famille entre la
+maison des Habsbourg et l'empereur des Français, afin d'arrêter les
+coups qui menaçaient l'existence même de l'Autriche. Aussi, le soir du
+mariage, M. de Metternich, qui avait accepté à dîner avec Regnaud de
+Saint-Jean d'Angély, de Barante et autres courtisans dans une salle du
+Conseil d'État, s'était-il avancé au balcon et, devant une foule
+enthousiaste, avait-il porté ce toast, un verre de champagne à la main:
+«Au roi de Rome!» Barante, qui rapporte cet incident, déclare que les
+convives demeurèrent un moment surpris et que Regnaud de Saint-Jean
+d'Angély lui dit tout bas: «Nous ne sommes pas encore aussi courtisans
+que M. de Metternich.» M. Albert Vandal nous donne l'explication de
+cette observation ironique: «La maison d'Autriche avait revendiqué
+jusqu'au lendemain d'Austerlitz comme une distinction purement
+honorifique, mais conservée avec un soin jaloux, la couronne des
+Romains. Par cette reconnaissance anticipée d'un titre qui lui avait été
+ravi, elle semblait légitimer l'usurpation, abdiquer en faveur du nouvel
+Empire ses plus insignes prérogatives et l'établir dans ses droits. Cet
+acte d'audacieuse déférence retentit par toute l'Europe[19].» Il ne faut
+pas oublier non plus, comme je l'ai mentionné plus haut, que, lorsque la
+Confédération des États du Rhin prit Napoléon pour protecteur, François
+II renonça au titre d'empereur élu d'Allemagne et à la dignité de chef
+du Saint-Empire romain.
+
+Le souhait flatteur de M. de Metternich s'était réalisé, et, le 20 mars
+1811, Napoléon informait solennellement François II de la naissance du
+prince impérial. L'accouchement de l'Impératrice avait eu lieu dans les
+plus grandes angoisses, mais s'était heureusement terminé avec le plus
+grand succès. L'enfant se portait parfaitement bien. «Ce soir, à huit
+heures, disait l'Empereur, l'enfant sera ondoyé. Ayant le projet de ne
+le faire baptiser que dans six semaines, je charge le comte Nicolaï, mon
+chambellan, qui portera cette lettre à Votre Majesté, de lui en porter
+une autre pour le prier d'être le parrain de son petit-fils. Votre
+Majesté ne doute pas que, dans la satisfaction que j'éprouve de cet
+événement, l'idée de voir perpétuer les liens qui nous unissent ne
+l'accroisse considérablement...» L'empereur d'Autriche répondit par de
+vives félicitations personnelles et envoya l'un des grands officiers de
+sa cavalerie, le comte Clary, avec la mission de remettre au roi de Rome
+le collier en diamants de tous les ordres autrichiens. Il dit dans sa
+lettre à Napoléon que si les souffrances de Marie-Louise avaient été
+grandes, le bonheur d'avoir rempli les vœux de Napoléon et de ses
+peuples l'avait complètement dédommagée.
+
+Le _Moniteur_ du 21 mars contenait, à la date du 20, cet avis solennel:
+«Aujourd'hui 20 mars, à neuf heures du matin, l'espoir de la France a
+été rempli. Sa Majesté l'Impératrice est heureusement accouchée d'un
+prince. Le roi de Rome et son auguste Mère sont en parfaite santé.» En
+présence de l'Empereur, de Madame Mère, de la reine d'Espagne, de la
+reine Hortense, de la princesse Pauline, du prince Borghèse, du prince
+archichancelier, le procès-verbal de la naissance fut dressé par le
+comte Regnaud de Saint-Jean d'Angély. Le grand-duc de Wurtzbourg et le
+vice-roi d'Italie servaient de témoins. Lorsque le procès-verbal eut été
+signé, le roi de Rome, précédé par les officiers de son service et suivi
+par un colonel général de la garde, fut porté par la comtesse de
+Montesquiou, gouvernante des enfants de France, dans son appartement.
+L'Empereur reçut ensuite les félicitations des princes, des grands
+dignitaires et des ministres. Des pages furent chargés d'aller apprendre
+la bonne nouvelle au Sénat, au conseil municipal de Paris, au Sénat
+d'Italie, aux corps municipaux de Milan et de Rome. Le duc de Cadore,
+ministre des affaires étrangères, dépêcha des courriers extraordinaires
+aux ambassadeurs et ministres de l'Empereur dans les cours de l'Europe.
+Des lettres personnelles de Napoléon furent portées aux princes et
+princesses de sa famille. Enfin des messagers se rendirent dans tous les
+départements. Le prince de Wagram, major général de l'armée, ordonna de
+tirer dans les grandes villes les mêmes salves qu'à Paris. Le duc de
+Feltre, ministre de la guerre, donna des ordres semblables pour toutes
+les villes de guerre et les pays occupés, et le comte Decrès, ministre
+de la marine, prescrivit les mêmes mesures pour les différents ports.
+
+Toute la nuit qui avait précédé la délivrance de l'Impératrice, les
+églises de la capitale s'étaient remplies d'une foule immense qui priait
+pour Marie-Louise et Napoléon. Lorsque le vingt-deuxième coup de canon
+annonça à la population la naissance du fils tant désiré, ce fut une
+allégresse universelle. L'enfant était venu au monde presque inanimé.
+Napoléon le crut mort et ne proféra pas un mot. Il ne songeait qu'à
+l'Impératrice et aux souffrances qu'elle venait de subir. Tout à coup le
+roi de Rome jeta un cri, et l'Empereur, sortant de son mutisme et de ses
+angoisses, vint embrasser cet enfant, ce fils qui était la consécration
+définitive de son Empire. Les chirurgiens Dubois, Corvisart, Bourdier et
+Ivan, Mmes de Montesquiou, de Montebello et de Luçay, plusieurs dames de
+la cour et l'archichancelier Cambacérès avaient été présents à la
+délivrance. Lorsque la foule se répandit en clameurs enthousiastes,
+Napoléon vint se placer à une fenêtre du palais et écarta les rideaux
+pour jouir de la joie générale. Ce spectacle l'attendrit au point qu'il
+versa de grosses larmes et qu'il vint de nouveau embrasser son fils. «Un
+instant après la naissance du Roi, raconte M. de Bausset alors préfet du
+Palais, je le vis porté sur un carreau par Mme de Montesquiou. Les
+petites plaintes qu'il poussait encore nous firent un plaisir extrême,
+puisqu'elles annonçaient la force et la vie[20].»
+
+On déposa l'enfant impérial dans le berceau offert quinze jours avant la
+naissance par la ville de Paris. C'était une très belle œuvre d'art,
+dont Prud'hon avait composé le dessin, Roguet fait le modelé, Thomas et
+Odiot l'exécution définitive. Entouré d'un triple rang de lierre et de
+lauriers, d'ornements en vermeil sur fond de velours nacarat, formé de
+balustres de nacre et semé d'abeilles d'or, ce magnifique berceau était
+supporté par quatre cornes d'abondance auprès desquelles se tenaient les
+génies de la Force et de la Justice. La Gloire soutenait la couronne
+triomphale au milieu de laquelle brillait l'étoile de Napoléon. Au pied
+du berceau un jeune aigle fixait cette étoile et semblait vouloir
+s'élever jusqu'à elle. Un large rideau de merveilleuses dentelles
+brodées d'or recouvrait cette couchette artistique que les hasards de la
+fortune ont amenée et retenue à Vienne[21].
+
+Le 20 mars, à neuf heures du soir, le roi de Rome fut ondoyé dans la
+chapelle des Tuileries, en présence de l'Empereur, du grand-duc de
+Wurtzbourg et du prince Eugène, des princes et des dignitaires, de
+cardinaux et d'évêques. L'ondoiement fut fait par le cardinal Fesch,
+assisté du prince de Rohan, premier aumônier, «le seul de son nom qui,
+dès le premier moment, s'était hâté de s'offrir[22]». La cérémonie se
+termina par le _Te Deum_, pendant lequel le roi de Rome, dont le duc de
+Conegliano soutenait le manteau, fut reconduit dans ses appartements.
+Puis le comte de Lacépède, grand chancelier de la Légion d'honneur, et
+le comte Marescalchi, grand chancelier de la Couronne de fer, déposèrent
+sur son berceau les grands cordons de ces deux ordres. Ceux de l'empire
+d'Autriche avaient déjà été apportés par M. de Metternich en personne.
+Un feu d'artifice et de splendides illuminations terminèrent cette
+mémorable soirée. Le lendemain, le général Hulin, le même qui avait
+présidé le simulacre de tribunal à Vincennes le 21 mars 1804, adressait
+un rapport enthousiaste au ministre de la guerre sur la joie de la
+capitale au vingt-deuxième coup de canon qui avait annoncé la naissance
+du fils de l'Empereur[23]. Des bulletins, affichés dans tout Paris et
+autour desquels se groupait une foule anxieuse, donnaient les moindres
+détails sur la santé du précieux enfant. L'impératrice Joséphine avait
+eu la bonté de féliciter elle-même Napoléon de cet heureux événement, et
+l'Empereur, en la remerciant, lui dit qu'il espérait bien que son fils
+remplirait sa destinée. Cette phrase, qu'un prochain avenir allait si
+étrangement souligner, il la répéta aux sénateurs qui lui apportaient
+leurs vœux et leurs félicitations. C'était à qui saluerait avec le plus
+d'empressement son heureuse fortune. Le Conseil d'État se montra aussi
+enthousiaste que le Sénat. Le corps diplomatique se répandit en
+compliments et en adulations. Quant au comte Garnier, président du
+Sénat, il ne crut pas sa tâche terminée et alla prononcer un discours au
+pied du berceau du roi de Rome, puis il offrit ses hommages et ses
+éloges à la gouvernante[24].
+
+Napoléon n'oublia point l'Église en cette circonstance. Le 20 mars, il
+avait fait adresser aux évêques une lettre qui leur prescrivait de
+chanter le _Te Deum_ pour remercier le ciel de lui avoir donné un fils
+qui allait fixer les destinées de l'Empire. Cette lettre brève, qui a la
+forme d'une circulaire, avait remplacé un projet de lettre plus étendue
+et qu'il importe de connaître, car elle jette un nouveau jour sur les
+véritables sentiments de Napoléon à l'égard du Saint-Siège. L'Empereur
+se félicitait de la venue d'un fils, héritier de son pouvoir. «Le roi de
+Rome, disait-il, lorsqu'il montera sur le trône, consolidera ce que nous
+avons fait. Il saura que la religion est la base de la morale, le
+fondement de la société et le plus ferme appui de la monarchie.»
+Venaient ensuite d'étranges considérations. «Il saura que la doctrine de
+Grégoire VII et de Boniface, doctrine destructive de la religion de
+Jésus-Christ, et qui portait les Papes à s'ingérer dans les affaires
+temporelles, doit être proscrite. Il n'oubliera pas que le fils de
+Charlemagne fut, à l'instigation des Papes, privé de son trône, de son
+honneur et de sa liberté. Ne tenant sa couronne que de Dieu, et soutenu
+par l'amour de ses peuples, il contiendra, il repoussera les hommes
+impies qui, abusant des choses les plus sacrées, voudraient fonder un
+empire temporel sur une influence spirituelle; il protégera l'Église, il
+en suivra les dogmes; il ne souffrira jamais aucune entreprise contre
+l'indépendance de son trône et aucune influence étrangère dans le sein
+de l'Église, si ceux qui seront appelés à l'exercer ne contractent
+l'obligation de ne rien faire dans ses États de contraire à la doctrine
+et aux privilèges de l'Église gallicane, conformes aux vrais dogmes et à
+la vraie religion de Jésus-Christ[25].» Après y avoir réfléchi, et
+probablement sur les sages conseils de son ministre des cultes, Bigot de
+Préameneu, Napoléon s'en tint à une missive plus simple où il se bornait
+à ordonner le chant du _Te Deum_. Les évêques se conformèrent à cet
+ordre. La plupart remercièrent Dieu de la naissance d'un héritier de
+l'Empire et y virent pour la France et l'Europe le gage de la paix.
+Invités, eux aussi, à s'associer à la joie de l'Empereur, les
+consistoires réformés prescrivirent des prières pour Napoléon et son
+fils.
+
+À l'étranger, les démonstrations ne furent pas moins éclatantes qu'en
+France. À Milan, Turin, Naples, Venise, Rome, Amsterdam, Bruxelles,
+Francfort, Bade, Darmstadt, Wurtzbourg, Munich, Dusseldorf, Berne,
+Berlin, Trieste, Stockholm, partout enfin, ce ne fut que salves
+d'artillerie, illuminations, ovations, acclamations. À Vienne, on
+attendait avec impatience la nouvelle de la délivrance de Marie-Louise.
+Une correspondance de cette ville, en date du 26 mars, nous apprend que
+le dimanche 24, la dépêche reçue par l'ambassadeur de France causa une
+joie générale. Le 25, un courrier spécial apporta au palais impérial la
+nouvelle officielle, et l'Empereur d'Autriche ordonna pour le lendemain
+grand cercle à la cour, puis des représentations gratuites sur tous les
+théâtres afin d'associer le peuple à la joie du souverain.
+
+Les théâtres de Paris s'étaient ingéniés à flatter Napoléon. L'Opéra
+avait donné le _Berceau d'Achille_ de Dumaniant et Kreutzer, composé et
+appris en quelques jours, ce qui fut considéré «comme une sorte de
+prodige». L'Opéra-Comique représentait le _Berceau_ de Pixérécourt; le
+Théâtre-Français, la _Gageure imprévue_ de Désaugiers; les Variétés, la
+_Bonne Nouvelle_ de Genty. Achille, Mars, Vénus, tous les dieux de
+l'Olympe furent mis à contribution sur les autres scènes. Les auteurs,
+qui s'étaient préparés à tout événement et voulaient arriver en temps
+opportun, avaient pris la précaution d'écrire à l'avance un double
+dénouement, l'un pour la naissance d'un fils, l'autre pour la naissance
+d'une fille[26]. Les poètes s'étaient, eux aussi, piqués d'émulation, et
+le censeur Sauvo, qui examina leurs œuvres, daigna parfois y reconnaître
+le tribut de l'admiration, de la reconnaissance et de l'amour. Il
+signala entre autres les compositions de Davrigny, Michaud,
+Baour-Lormian, de Treneuil, Delrieu, Vigée et Briffaut, fournisseurs
+attitrés de l'_Almanach des Muses_. J'ai lu tous ces poèmes. Il est
+impossible de rien imaginer de plus médiocre, de plus banal. Que dire
+des autres qui pullulèrent à l'envi? Que dire de ces milliers d'odes, de
+ballades, de sonnets, d'idylles, de stances, de cantates et
+d'églogues?... L'indulgence de l'Empereur fut grande, car tous ces
+vermisseaux de lettres reçurent près de cent mille francs de
+gratification, distribués par les mains délicates du ministre de la
+justice, transformé pour le moment en Apollon[27]. Les musiciens
+reçurent aussi leur part de cette manne généreuse[28]. M. de Montalivet,
+ministre de l'intérieur, avait été chargé de présenter un compte rendu
+détaillé de toutes ces productions. Il dut constater qu'en général les
+intentions étaient excellentes, mais les compositions bien mauvaises. Il
+eut alors l'idée d'associer l'Université aux fêtes de la naissance du
+roi de Rome et rappela les précédents de 1661 à 1781 pour la naissance
+des Dauphins. Il cita le compliment du dernier recteur, M. Charbonnel,
+qui vivait encore et qui avait dit au premier fils de Louis XVI:
+«Monseigneur, vous avez été longtemps l'objet de nos désirs. Vous l'êtes
+maintenant de nos espérances. Puissions-nous l'être un jour de vos
+bontés, comme vous le serez sans cesse de notre amour.» On ne pouvait,
+en réalité, conjuguer plus élégamment le verbe «être». L'Empereur
+repoussa le projet de harangue à l'enfant qui lui parut ridicule et
+n'admit qu'une chose: la célébration d'un _Te Deum_, auquel
+l'Université, les lycées et les collèges assisteraient[29].
+
+On se pressait, on s'étouffait presque aux Tuileries pour avoir des
+nouvelles de la santé du roi de Rome. Dans les listes qui figuraient à
+l'entrée des appartements on trouve les signatures de la plus grande
+partie des représentants de la noblesse française. Les adresses
+pleuvaient par milliers. Cahiers bleus, cahiers roses, cahiers dorés,
+cahiers ornés de dessins à la plume, écrits par les meilleurs
+calligraphes, tout cela est encore aux Archives nationales. Militaires,
+magistrats, professeurs, fonctionnaires de tout rang, avocats,
+écrivains, jeunes gens, jeunes filles, enfants, tous se réunissent pour
+apporter des félicitations, des compliments, des vœux enthousiastes. Les
+grandes villes se joignent à ce concert de louanges[30]. Les diplomates
+offrent, eux aussi, leur tribut. Pour ne donner qu'un exemple, le
+marquis de Gallo écrit de Naples à l'Empereur, le 10 avril: «Voilà donc
+accomplis les vœux de votre cœur, Sire, et les voilà remplis par la plus
+grande et la plus adorable princesse qui fût digne de donner un héritier
+à Votre Majesté Impériale et Royale. Avoir eu l'honneur d'admirer de
+près les vertus de cette auguste princesse pendant son éducation, ajoute
+infiniment, Sire, au bonheur qui enivre mon âme à l'occasion de ce grand
+événement.» Il dit que ses vœux partent «d'un cœur qui admire et adore
+Votre Majesté Impériale et Royale depuis le commencement de sa carrière
+immortelle et qui n'a démenti dans aucune occasion le zèle, le
+dévouement et l'admiration qu'il lui a voués, depuis les heureux et
+mémorables jours de Leoben[31]». Les étrangers prenaient part à ces
+démonstrations, comme le prouve une lettre de l'ambassadeur de France à
+Berlin, qui écrit, le 19 avril 1811, à l'Empereur, qu'il reçoit chaque
+jour une foule d'écrits pour célébrer sa gloire et sa fortune. L'un
+d'eux mérite plus particulièrement son attention. La naissance du roi de
+Rome l'a dicté aux malheureux parents des jeunes gens séduits par
+Schill[32]. C'est un beau cahier bleu orné de faveurs jaune d'or et
+intitulé: «Les mères allemandes, dont les fils sont encore aux fers de
+France, à Napoléon le Grand, empereur de France et roi d'Italie, à
+l'occasion de la naissance de Sa Majesté le roi de Rome.» Les
+signataires de cette adresse suppliaient l'Empereur comme si elles
+s'adressaient à un dieu, et le priaient d'être à la fois Titus et Trajan
+afin que son nom vécût à jamais dans les siècles[33].
+
+Le ministre de l'intérieur, qui tenait à perpétuer le souvenir d'un
+événement aussi considérable, soumettait à Napoléon un pressant rapport
+sur l'opportunité de gratifier les enfants nés en France le même jour
+que le roi de Rome. Il rappelait «l'exemple d'Aménophis, père de
+Sésostris, qui voulut que tous les enfants mâles--ils étaient mille sept
+cents--nés le même jour que Sésostris, fussent élevés avec le jeune
+prince»! Il proposait, «à l'imitation de l'un des plus grands hommes de
+l'antiquité», de faire instruire dans les écoles impériales les enfants,
+au nombre de deux mille, nés le 20 mars[34]. Enfin le grand maréchal du
+palais, le duc de Frioul, soumettait, le 9 avril, à l'Empereur, un
+rapport sur les fêtes qui devaient avoir lieu le jour où Sa Majesté se
+rendrait à la métropole pour remercier Dieu. Largesses et dons divers,
+grâces multiples, secours extraordinaires, mariages de jeunes filles
+pauvres avec d'anciens militaires, divertissements et réjouissances de
+toute nature, tel était le programme qui fut adopté et exécuté. Le 19
+avril, Marie-Louise fit ses relevailles dans la chapelle des Tuileries.
+L'abbé de Pradt dit la messe; la duchesse de Montebello et la marquise
+de Luçay portèrent les offrandes. Le 23 avril, l'Impératrice fit part à
+son père de «son immense bonheur», se louant beaucoup des bontés
+particulières de l'Empereur et se disant émue jusqu'aux larmes, des
+témoignages d'affection qu'il lui avait donnés. «Quand je lui dis que
+vous aimez déjà cet enfant, ajoutait-elle, il en est tout ravi!...» Un
+mois après, Napoléon informait les évêques que le 9 juin, jour de la
+Trinité, il irait lui-même présenter son fils au baptême dans l'église
+Notre-Dame. Son intention était que, le même jour, ses peuples vinssent
+dans leurs églises entendre le _Te Deum_ et unir leurs prières et leurs
+vœux aux siens. À la même date, le cardinal Fesch, le comte de Ségur,
+grand maître de la cour, l'abbé de Sambucy, maître des cérémonies de la
+chapelle impériale, et l'architecte Fontaine, visitèrent la cathédrale
+pour régler et ordonner, de concert avec l'archevêque Maury, les
+préparatifs de la solennité.
+
+Le 9 juin, toutes les rues que devait traverser le cortège impérial
+étaient occupées par la garde et par les troupes de la garnison. La
+place de la Concorde, les rues, les boulevards étaient ornés de
+drapeaux, d'oriflammes, de festons de verdure, et les maisons d'emblèmes
+impériaux, d'écussons et de tapisseries. Les trottoirs et les fenêtres
+étaient garnis d'innombrables spectateurs qui criaient à tue-tête: «Vive
+l'Empereur! Vive l'Impératrice! Vive le roi de Rome!...» Le ciel était
+clair, la température très douce. À cinq heures du soir, le canon
+retentit; les portes des Tuileries s'ouvrirent. Un régiment de chasseurs
+de la garde parut en grand uniforme, puis les voitures impériales où se
+trouvaient Napoléon et Marie-Louise, le roi de Rome et Mme de
+Montesquiou, sa gouvernante. «Tous les regards se portaient, dit un
+témoin, sur l'auguste enfant dont le nom royal allait être consacré sous
+les auspices de la religion.» Des acclamations enthousiastes saluèrent
+le cortège jusqu'à l'arrivée à la cathédrale. Devant l'entrée centrale
+de Notre-Dame on avait disposé une tente soutenue par des lances et
+parée de draperies, de guirlandes et de drapeaux. Dans la tribune du
+chœur, à droite, se trouvaient les princes étrangers; dans celle de
+gauche, le corps diplomatique; dans le pourtour, les femmes des
+ministres et des grands officiers de la couronne; dans le sanctuaire,
+les cardinaux et les évêques; dans le chœur, le Sénat, le Conseil
+d'État, les maires et les députés des bonnes villes; dans la nef, les
+membres du Corps législatif, de la Cour de cassation, de la Cour des
+comptes, du Conseil de l'Université et de la Cour impériale,
+l'état-major et les autres invités. Au seuil de la cathédrale, le
+cardinal Fesch, grand aumônier, reçut Leurs Majestés, puis, aux sons des
+grandes orgues et de nombreux instruments, le cortège entra lentement
+dans l'enceinte sacrée. Vinrent d'abord les hérauts d'armes, les pages,
+les maîtres des cérémonies, les officiers d'ordonnance, le préfet du
+palais, les officiers de service du roi de Rome, les écuyers de
+l'Empereur, les chambellans, le premier écuyer, les grands aigles de la
+Légion d'honneur, les grands officiers de l'Empire, les ministres, le
+grand chambellan, le grand écuyer et le grand maître des cérémonies,
+tous en costume d'apparat. Parurent ensuite les Honneurs de l'enfant et
+les Honneurs des parrain et marraine. Le cierge était tenu par la
+princesse de Neufchâtel, le chrémeau par la princesse Aldobrandini, la
+salière par la comtesse de Beauvau, le bassin par la duchesse de
+Dalberg, l'aiguière par la comtesse Vilain XIV, la serviette par la
+duchesse de Dalmatie. Ces honneurs avaient été aussi enviés que jadis le
+privilège de remettre la chemise au roi de France. Marchaient devant le
+roi de Rome: à droite, l'archiduc Ferdinand et le grand-duc de
+Wurtzbourg, représentant son frère l'empereur d'Autriche, parrain; à
+gauche, Son Altesse Impériale Madame Mère, marraine, et la reine
+Hortense, représentant la reine de Naples. Le roi de Rome était porté
+par sa gouvernante, Mme de Montesquiou. L'enfant impérial était revêtu
+d'un manteau d'or, tissé d'argent, doublé d'hermine. Le duc de Valmy
+portait fièrement la queue du manteau. À droite et à gauche se tenaient
+les deux sous-gouvernantes et la nourrice. Sous un dais soutenu par des
+chanoines, on apercevait l'Impératrice portant le diadème et l'immense
+manteau de cour, dont le grand écuyer tenait la queue. Marie-Louise
+était entourée de la première dame d'honneur et de la dame d'atour, du
+chevalier d'honneur et du cardinal de Rohan, premier aumônier. Venaient
+ensuite la princesse Pauline, les dames du palais, le duc de Parme,
+archichancelier, le prince de Neufchâtel et de Wagram, vice-connétable,
+le prince de Bénévent, vice-grand électeur, le prince Borghèse, duc de
+Guastalla, le prince Eugène, vice-roi d'Italie, le prince Joseph
+Napoléon, roi d'Espagne, et le prince Jérôme, roi de Westphalie.
+Apparaissait enfin, sous un autre dais porté également par des
+chanoines, l'Empereur ayant à sa droite et à sa gauche ses aides de
+camp. Derrière le dais marchaient le colonel général de la garde de
+service au Palais, le grand maréchal, les dames d'honneur des
+princesses, les dames et officiers de service.
+
+L'Empereur et l'Impératrice allèrent se placer à leurs prie-Dieu dans la
+partie supérieure de la nef, le roi de Rome à la droite de l'Empereur,
+le parrain et la marraine également à droite, puis les princes,
+princesses, ministres, grands officiers, grands aigles, chambellans,
+aides de camp et généraux autour de Leurs Majestés. Après le chant du
+_Veni Creator_, le grand aumônier se présenta à l'entrée du chœur et
+procéda à la cérémonie du baptême. Alors le chef des hérauts d'armes
+s'avança au milieu du chœur et cria par trois fois d'une voix puissante:
+«Vive le roi de Rome!» Tous les spectateurs répétèrent ce cri qui
+redoubla d'intensité, lorsque l'Empereur, élevant l'enfant dans ses
+bras, le présenta lui-même à l'assistance. À ce moment, un immense
+orchestre, dirigé par Lesueur, exécuta un _Vivat_ triomphal qui redoubla
+l'émotion des spectateurs de cette scène grandiose.
+
+Comment ne pas s'arrêter ici un instant pour se rendre compte des
+sentiments qui devaient remplir à cette heure solennelle le cœur de
+l'Empereur?... Qu'avait-il voulu avec le mariage autrichien, et que
+croyait-il avoir obtenu? La fondation de sa dynastie, la consolidation
+du pouvoir qu'il avait créé, la mise à l'abri de ce pouvoir
+extraordinaire contre les haines et les jalousies de sa famille qui
+auraient éclaté quand il ne serait plus là; enfin la défense de son
+œuvre contre les rancunes de l'Europe qui aurait rapidement renversé un
+édifice énorme, construit avec tant de labeurs, et au prix de quels
+sacrifices! Sans doute, sa gloire n'était pas une gloire éphémère, son
+nom devait durer dans l'histoire, ses institutions avaient des chances
+de vie, mais ce n'était pas encore assez. Il fallait une alliance, la
+plus haute de toutes, avec une monarchie orgueilleuse et fière de ses
+mariages. Il fallait que la Révolution elle-même fût couronnée et sacrée
+dans son chef par cette union solennelle, et que de cette union sortît
+un fils dont le monde reconnaîtrait tous les droits. Et voilà que ce
+rêve prodigieux, qu'il avait conçu depuis plusieurs années[35], il
+venait enfin de le réaliser. Comment n'aurait-il pas ressenti une joie
+profonde, comment n'aurait-il pas aveuglément compté sur ses destinées,
+alors que, dans cette cathédrale, la religion avec ses prêtres, la cour
+avec ses pompes, la société avec ses directeurs, l'Europe avec ses
+représentants, tout enfin s'inclinait devant lui?
+
+Le baptême terminé, Mme de Montesquiou reprit l'enfant, fit une grande
+révérence à l'Empereur et sortit par la porte du sanctuaire. Elle se
+rendit avec le roi de Rome à l'archevêché, d'où elle repartit avec lui
+pour les Tuileries. Après le _Te Deum_ et le _Domine, salvum fac
+Imperatorem et Regem_, le cardinal Fesch donna la bénédiction épiscopale
+et le cortège se retira, avec le même cérémonial que pour l'entrée, dans
+une majestueuse splendeur. Un murmure, puis une clameur d'admiration
+saluèrent ce prestigieux cortège qui constituait le plus beau et le plus
+expressif des spectacles.
+
+L'Empereur et l'Impératrice remontèrent en voiture pour se rendre à la
+grande fête donnée à l'Hôtel de ville. Le préfet de la Seine, comte
+Frochot, les reçut à l'entrée du palais municipal, les harangua et les
+conduisit à l'appartement impérial où les attendaient le préfet de
+police, les secrétaires généraux, les sous-préfets, les maires et les
+adjoints de Paris. On se rendit ensuite au banquet où l'Empereur, placé
+sous un dais, avait à sa droite Madame Mère, à sa gauche l'Impératrice,
+et autour de lui les principaux personnages de l'Empire. Après le
+banquet, on entendit un concert; puis Leurs Majestés voulurent bien
+recevoir leurs invités jusque vers minuit. Un bal et un grand souper
+terminèrent la fête de l'Hôtel de ville, tandis qu'au dehors des
+illuminations nombreuses et de brillants feux d'artifice réjouissaient
+les Parisiens. Dès le matin de cette belle journée, les cloches et le
+canon n'avaient cessé de retentir; dans toutes les églises, le _Te Deum_
+avait été chanté; dans toutes les rues et sur toutes les places, des
+acclamations frénétiques avaient salué l'héritier de l'Empire. Et ces
+sonneries, ces salves, ces vivats, ces acclamations avaient éclaté aux
+mêmes heures dans la France tout entière, dans presque toute l'Europe.
+Partout, au milieu des fêtes et des réjouissances publiques, ce n'était
+que le même vœu exprimé par des millions de voix: «Vive le roi de Rome!»
+Des évêques, comme ceux de Nantes et d'Angers, avaient adressé des
+discours enthousiastes au peuple. «Que l'ange tutélaire de la France,
+disait l'évêque d'Angers, veille autour de son berceau et en écarte tous
+les dangers! Qu'il vive pour la gloire de la religion dans le sein de
+laquelle il vient de naître, et que, fidèle aux serments de son baptême,
+le titre de fils aîné et de protecteur de l'Église soit le plus beau de
+ses titres!» Les poètes se montrèrent plus enthousiastes encore, si bien
+que le censeur Sauvo put affirmer dans un rapport officiel: «Tous les
+âges, toutes les classes et presque tous les idiomes ont acquitté
+noblement leur tribut, sûrs d'être accueillis par l'estime due au
+succès, ou par l'indulgence qui sourit à l'intention.»
+
+L'Empereur, satisfait de toutes ces ovations, se montra généreux. Le
+grand-duc de Wurtzbourg reçut une épaulette en diamants de 100,000
+francs et des porcelaines de Sèvres d'une valeur de 42,700 francs; la
+marraine, un médaillon dont le prix était de 100,000 francs et des vases
+de Sèvres estimés 36,700 francs; la gouvernante, une parure de 60,000
+francs et deux tapisseries des Gobelins, le _Combat de Mars et de
+Diomède_ et _Cornélie, mère des Gracques_, évaluées à 57,146 francs; la
+reine Hortense, des porcelaines de Sèvres pour 15,440 francs; les six
+dames chargées des Honneurs, des bijoux dont le montant s'élevait à
+120,000 francs. Le roi de Westphalie eut une tapisserie, _Aria et
+Pætus_, d'une valeur de 13,220 francs; l'archichancelier, une tapisserie
+de 12,500 francs. Déjà, à l'occasion des couches de l'Impératrice et de
+la naissance de son fils, Napoléon avait distribué en divers cadeaux
+plus de 500,000 francs[36]. Les premières médailles frappées à
+l'occasion de la naissance coûtèrent à elles seules 50,000 francs. Le
+vice-roi d'Italie reçut un admirable service de Sèvres, et les aides de
+camp des porcelaines de prix, de la même manufacture[37]. Le comte de
+Montesquiou, chambellan de Sa Majesté, lui présenta, quelque temps
+après, un rapport où il lui rappelait qu'il avait promis des «grâces» au
+Corps législatif à l'occasion de la naissance et du baptême du roi de
+Rome. Il lui soumettait une liste de soixante-cinq candidats, parmi
+lesquels Napoléon nomma deux officiers de la Légion d'honneur et douze
+chevaliers, ce qui, pour un temps où la décoration n'était point
+prodiguée, parut une promotion considérable.
+
+Le 16 juin, l'Empereur ouvrait solennellement les séances du Corps
+législatif. On remarqua l'allure hautaine de son discours. «La paix
+conclue avec l'empereur d'Autriche, disait-il, a été depuis cimentée par
+l'heureuse alliance que j'ai contractée; la naissance du roi de Rome a
+rempli mes vœux et satisfait à l'avenir de mes peuples. Les affaires de
+la religion ont été trop souvent mêlées et sacrifiées aux intérêts d'un
+État de troisième ordre. Si la moitié de l'Europe s'est séparée de
+l'Église de Rome, on peut l'attribuer spécialement à la contradiction
+qui n'a cessé d'exister entre les vérités et les principes de la
+religion qui sont pour tout l'univers, et des prétentions et des
+intérêts qui ne regardent qu'un petit coin de l'Italie. J'ai mis fin à
+ce scandale pour toujours. J'ai accordé des palais aux papes à Rome et à
+Paris. S'ils ont à cœur les intérêts de la religion, ils voudront
+séjourner souvent au centre des affaires de la chrétienté. C'est ainsi
+que saint Pierre préféra Rome au séjour même de la Terre Sainte!...» Ces
+quelques mots dédaigneux furent dits d'une voix menaçante et répandirent
+une certaine émotion dans une assistance habituée cependant à toutes les
+surprises. Parlant ensuite de la réunion de la Hollande, Napoléon
+déclara qu'elle n'était qu'une émanation de l'Empire. Il avait eu soin
+de s'assurer les débouchés de l'Ems, du Weser et de l'Elbe. Quant à
+l'Espagne, que soutenaient les forces anglaises, «lorsque l'Angleterre
+sera épuisée, dit-il, un coup de tonnerre mettra fin aux affaires de la
+Péninsule». Il terminait par cette espérance: «Je me flatte que la paix
+du continent ne sera pas troublée.»
+
+Les députés acclamèrent ce discours, comme ils avaient acclamé les
+autres. Mais plusieurs, parmi eux, se retiraient inquiets de la façon
+injuste et violente dont l'Empereur traitait le Saint-Père. L'heure
+paraissait cependant toute aux fêtes, aux réjouissances, aux ovations.
+La France et l'Europe avaient salué la naissance du roi de Rome, comme
+si le ciel eût fait descendre parmi les hommes l'Ange de la paix. Mais
+l'Empire n'avait que l'apparence du calme. Son maître, qui avait
+consommé une rupture éclatante avec le Saint-Siège, venait de convoquer
+à Paris un concile national qui allait s'ouvrir le 21 juin. Il en
+espérait une prompte et servile obéissance à ses volontés. Or, ce ne
+sera pas sans violences nouvelles qu'il domptera cette malheureuse
+assemblée; et ce qu'il en obtiendra ne mettra pas fin aux embarras
+considérables que la politique impériale a soulevés partout. Il espérera
+y remédier par d'autres exigences, d'autres menaces, d'autres colères,
+puis par une guerre contre la Russie. Cette fois, ce sera le signal de
+sa ruine. Napoléon voudra être le maître de l'Europe, comme il est en
+apparence le maître de la Papauté. Il ne sera longtemps ni l'un ni
+l'autre. Les princes, les ambassadeurs, les ministres, les maréchaux,
+les députés, les sénateurs, les courtisans qui l'ont félicité et adulé,
+les poètes qui l'ont chanté, les auteurs qui l'ont célébré et déifié,
+tous ceux qui ont mendié de lui la faveur d'un mot ou d'un regard, se
+retireront précipitamment dès qu'ils verront sa puissance ébranlée, ou
+viendront lâchement jeter la dernière insulte au lion affaibli.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+L'ENFANCE DU ROI DE ROME.
+
+(1811-1812)
+
+
+Le 10 janvier 1810, l'archiduchesse Marie-Louise avait écrit à son amie
+Mlle de Poutet: «Bude est comme Vienne, et l'on ne parle que du divorce
+de Napoléon. Je laisse parler tout le monde et ne m'en inquiète pas du
+tout. Je plains seulement la pauvre princesse qu'il choisira, car je
+suis sûre que ce ne sera pas moi qui deviendrai la victime de la
+politique[38].» Le 23 janvier, elle savait qu'à Vienne on la mariait
+déjà avec le grand Napoléon, et elle remerciait son amie de ses vœux,
+«étant la seule, disait-elle, qui ne s'en réjouirait pas». Cependant,
+quelque temps après le mariage, le 24 avril, elle souhaitait à son amie,
+qui allait épouser le comte de Crenneville, un bonheur pareil à celui
+qu'elle éprouvait. Le 11 mai, elle lui disait encore: «Peut-être que
+dans ce moment où vous êtes déjà mariée, vous goûterez un bonheur aussi
+inaltérable que le mien. Je suis charmée que vous vous mariiez dans le
+même mois que moi. Je souhaite que, comme tout se réunit pour faire se
+ressembler nos mariages, vous deveniez mère d'un joli enfant en même
+temps que moi. J'ai demandé à l'Empereur la permission de signer votre
+contrat de mariage. Il y a acquiescé tout de suite avec cette grâce,
+cette obligeance qui lui est si naturelle...[39].» Elle disait ailleurs
+que les moments qu'elle passait le plus agréablement étaient ceux où
+elle se trouvait seule avec l'Empereur. Un an après, elle se déclarait
+touchée des vœux de la comtesse de Crenneville pour son fils: «J'espère
+qu'ils se réaliseront et qu'il fera un jour, comme son père, le bonheur
+de tous ceux qui rapprocheront et le connaîtront... Mon fils est
+étonnant pour son âge. Il a l'air d'avoir trois mois et rit déjà aux
+éclats. Il ressemble beaucoup à l'Empereur.» Elle ajoutait avec orgueil:
+«Mon fils est fort et beau. L'air de Saint-Cloud, que nous habitons
+depuis un mois, lui fait grand bien.» Puis le 2 septembre 1811: «Mon
+fils profite à vue d'œil. Il devient charmant, et je crois même lui
+avoir déjà entendu dire «Papa». Mon amour maternel veut au moins s'en
+flatter.» Après un voyage de deux mois en Belgique, elle revoyait toute
+joyeuse cet enfant chéri: «L'émotion que j'éprouvais peut être sentie,
+mais pas exprimée. Je l'ai trouvé bien fortifié, ayant quatre dents et
+disant «Papa», mais maigri et pâle, ce qui provient de la dentition...
+Vous pouvez vous figurer qu'il ne m'a pas reconnue; mais peu de jours
+après mon retour, j'avais déjà très bien renouvelé connaissance avec
+lui[40].»
+
+On voit par ces simples extraits que Marie-Louise était une épouse et
+une mère heureuses. Il est une légende, encore vivace, qui la représente
+comme une victime livrée à une sorte de Minotaure et qui prétend faire
+répandre des larmes sur son immolation. Certainement, son mariage a été
+un mariage politique, et la jeune archiduchesse a dû se soumettre avant
+tout, et comme bien d'autres, à la raison d'État[41]. On n'ignore pas,
+en effet, qu'elle avait répondu à Metternich, lorsqu'il vint la prier
+d'accepter la main de Napoléon: «Je suis prête à me sacrifier pour mon
+père et pour ma patrie.» Il va sans dire qu'au premier abord, elle ne
+pouvait avoir d'affection pour celui qui avait ruiné l'Autriche et
+vaincu plusieurs fois son père, pour le guerrier dont elle comparait les
+soldats aux Huns. Mais l'éditeur de sa correspondance intime nous
+apprend lui-même que du moment où elle fut liée par son serment, «elle
+ne songea qu'à en subir les conséquences et sans se poser en
+victime[42]». Aussitôt que Marie-Louise eut pris confiance dans la
+tendresse de Napoléon,--et sa tendresse lui fut révélée dès la première
+heure,--elle comprit que dans cette union elle trouverait autant de
+bonheur que d'orgueil. Si elle apportait au nouveau César la main de la
+fille de l'empereur d'Autriche, le noble descendant des Habsbourg, elle
+allait mêler son sang altier au sang d'un héros. Sans doute, parmi les
+victoires qui l'avaient déjà immortalisé, elle rencontrait des noms
+comme Austerlitz et Wagram, qui lui avaient fait prendre Napoléon pour
+l'Antéchrist[43]. Sans doute, elle avait dit que Napoléon avait trop
+peur d'un refus et trop envie de faire encore du mal à l'Autriche pour
+demander sa main... Mais elle admit bientôt elle-même que pour sauver le
+reste de la monarchie autrichienne, il fallait faire à tout prix un
+sacrifice aux nécessités du moment, c'est-à-dire accepter une alliance
+de famille avec l'empereur des Français, laquelle conduirait à une
+alliance politique. Elle espérait, comme son père, que Napoléon rendrait
+à l'Autriche quelques-unes de ses anciennes possessions et lui
+permettrait en tout cas de respirer et de refaire un peu ses forces
+ébranlées. C'est ce que disait Gentz: «La monarchie consolidée par le
+mariage, quelque amer que puisse être ce dernier remède, peut subsister
+et braver toutes les tempêtes, si elle évite chaque emploi de ses forces
+à des guerres quelconques, au moins pour six ou huit ans[44].»
+
+Marie-Louise, élevée, comme toutes les archiduchesses, dans une
+discipline étroite, n'avait pas abordé sans timidité son terrible époux.
+Mais celui-ci lui montra immédiatement une telle affection qu'elle
+sentit en peu de temps toutes ses craintes s'évanouir. On se rappelle
+avec quelle impatience Napoléon avait attendu l'arrivée de Marie-Louise
+à Compiègne, comment il avait devancé sa venue et de quelles prévenances
+il l'avait entourée. Elle a reconnu elle-même que, loin de la rudoyer,
+comme on le croyait en Autriche, il lui avait témoigné les plus grands
+égards. Les contemporains affirment tous que Napoléon voulait, toujours
+et avant tout, plaire à Marie-Louise; qu'il avait donné les ordres les
+plus sévères pour que chacun obéît à ses volontés. Il ne la quittait
+pas, lui prodiguant les attentions les plus délicates et les plus
+gracieuses, allant, dans les manifestations de sa tendresse, jusqu'à des
+enfantillages de jeune amoureux. Lorsque Marie-Louise devint mère, cet
+amour grandit encore et s'exalta. Les rares loisirs que lui laissaient
+les soins d'un immense empire, Napoléon les consacrait à sa femme et à
+son fils. Il trouvait à Marie-Louise le charme et l'esprit qu'il avait
+désirés; il se plut à la parer de toutes les qualités et de toutes les
+grâces. Il disait souvent--c'est Chaptal qui l'affirme, et ce témoin
+n'est guère complaisant pour l'Empereur--: «Si la France connaissait
+tout le mérite de cette femme, elle se prosternerait à ses genoux!» Il
+lui laissa prendre sur son cœur un tel empire qu'elle en vint elle-même
+à dire à Metternich, quelques mois après le mariage: «Je n'ai pas peur
+de Napoléon, mais je commence à croire qu'il a peur de moi!» Il
+paraîtrait, d'après la générale Durand, que Marie-Louise ne manifestait
+pas un amour excessif pour son fils. N'ayant jamais vu d'enfants, ne
+s'étant pas familiarisée avec eux pendant sa propre enfance et pendant
+sa jeunesse, elle n'osait le prendre dans ses bras ni le caresser, de
+crainte de lui faire quelque mal. Aussi le roi de Rome était-il plus
+affectueux pour sa gouvernante qui ne le quittait pas. Il aurait été
+difficile d'ailleurs de faire un meilleur choix. «Cette dame d'une
+famille illustre, dit la générale Durand, avait reçu une excellente
+éducation. Elle joignait le ton du grand monde à une piété solide et
+éclairée. Sa conduite avait toujours été si régulière que la calomnie
+n'avait jamais osé diriger une attaque contre elle. On lui reprochait un
+peu de hauteur, mais cette hauteur était tempérée par la politesse et
+par l'obligeance la plus gracieuse...[45].»
+
+Le comte de Montesquiou était grand chambellan et possédait justement la
+confiance de l'Empereur. Il obtenait, avec sa femme, des grâces et des
+faveurs pour des émigrés auxquels il s'intéressait, estimant que c'était
+le meilleur moyen de les rallier à l'Empire et à son maître. Mme Durand
+affirme que la comtesse de Montebello était jalouse du crédit de la
+comtesse de Montesquiou, et qu'elle avait essayé de faire croire à
+Marie-Louise que la tendresse de la gouvernante pour le prince impérial
+n'était que de l'intérêt personnel. Avisée de ce fait, Mme de
+Montesquiou s'en plaignit directement à l'Impératrice, qui ne lui rendit
+pas une justice suffisante. Marie-Louise était d'ailleurs mécontente de
+l'attachement que son fils montrait à sa gouvernante. Mais pourquoi
+n'imitait-elle pas l'Empereur qui, à tout moment, s'emparait du petit
+prince, le caressait et jouait avec lui? Ainsi, lorsqu'il déjeunait, il
+le faisait chercher, l'asseyait sur ses genoux, trempait un doigt dans
+la sauce de quelque plat et s'amusait à lui en barbouiller le visage. La
+gouvernante osait faire quelques objections, mais l'Empereur riait aux
+éclats, et l'enfant ne s'effrayait pas de cette hilarité bruyante. On a
+remarqué que c'est avec son fils seulement que Napoléon donnait libre
+cours à sa bonne humeur. Il témoignait à la gouvernante du roi de Rome
+une déférence particulière. Il lui écrivait directement. Le 30 septembre
+1811, il mande à Mme de Montesquiou de ne pas écouter les médecins,
+peut-être trop soigneux, et de former de bonne heure la constitution du
+roi de Rome par un régime solide. Au moment où il s'occupe des
+préparatifs de la guerre de Russie, il fait cette recommandation à la
+gouvernante: «J'espère que vous m'apprendrez bientôt que les quatre
+dernières dents sont faites», et il promet de ne pas oublier la
+nourrice[46].
+
+«Il s'occupe beaucoup de son fils, écrivait, le 23 avril 1812,
+Marie-Louise à son père. Il le porte dans ses bras, fait l'enfant avec
+lui, veut lui donner à manger, mais n'y réussit pas[47].» Le roi de Rome
+grandissait et déjà faisait preuve d'un caractère docile. Cependant, il
+avait parfois de petites colères, mais Mme de Montesquiou savait les
+réprimer sans avoir besoin de recourir aux verges. Un jour qu'il se
+roulait à terre en jetant des cris aigus, elle ferma immédiatement les
+fenêtres et les contrevents. L'enfant cessa de crier un moment et
+demanda pourquoi sa gouvernante agissait ainsi: «Pensez-vous,
+répondit-elle, que les Français voudraient d'un prince comme vous, s'ils
+savaient que vous vous mettez ainsi en colère?...--Crois-tu, répliqua le
+roi de Rome, qu'on m'ait entendu? Oh! j'en serais bien fâché. Pardon,
+_maman Quiou_, je ne le ferai plus.» Et il tint parole. L'influence de
+cet enfant sur Napoléon était incroyable. Un jour, on lui apporta la
+pétition d'un homme d'esprit fort malheureux, qui, dans sa détresse,
+s'adressait directement au roi de Rome. L'Empereur fit présenter la
+pétition à son fils. «Qu'a-t-il dit? demanda-t-il gravement.--Sire, Sa
+Majesté le roi de Rome n'a rien répondu.--Eh bien, qui ne dit mot,
+consent.» Et le pétitionnaire obtint un poste dans une des préfectures
+de l'Empire[48].
+
+«Accablé de soins et de soucis, rapporte Méneval, c'était seulement
+auprès de sa femme et de son fils que Napoléon rencontrait une agréable
+distraction à tant de fatigues. Le peu de loisirs que lui laissaient les
+affaires dans la journée, il les consacrait à son fils, dont il se
+plaisait à guider les pas chancelants avec une sollicitude toute
+féminine. Les chutes fréquentes de cet enfant chéri étaient accueillies
+par les caresses et les éclats de rire bruyants de son père... Ce trio,
+dont la simplicité aurait pu faire oublier la grandeur, offrait le
+spectacle d'un ménage bourgeois uni par les liens de l'intimité la plus
+douce[49].» À peine le prince impérial avait-il terminé sa première
+année, que Napoléon partait pour Dresde, décidé à entreprendre la
+campagne de Russie. Marie-Louise le suivit, heureuse de revoir son père
+et la cour autrichienne. On a décrit ces journées fameuses, ce parterre
+de princes et de rois plus courtisans que leurs propres courtisans, les
+obséquiosités de Metternich et de Hardenberg allant jusqu'à
+l'agenouillement. On se rappelle que l'empereur d'Autriche crut faire
+plaisir à son gendre en lui découvrant une noblesse ancienne, et comment
+Napoléon répondit brusquement: «Ma noblesse à moi date du 18 brumaire.»
+Il est inutile de raconter encore les fêtes, les concerts, les banquets,
+les spectacles, les chasses, les divertissements les plus
+extraordinaires qui se virent jamais. Marie-Louise apparut portant les
+superbes diamants de la couronne et faisant pâlir d'envie l'impératrice
+d'Autriche, qui, malgré ses préventions, céda, elle aussi, à l'ascendant
+de l'empereur des Français. Le 28 mai, Napoléon quitta Dresde et lança
+son ultimatum à la Russie, pendant que Marie-Louise, après une excursion
+à Prague, retournait à Saint-Cloud[50]. C'est à Dresde qu'elle avait vu
+pour la première fois le général de Neipperg, mais sans faire attention
+à cet individu qui devait tant l'occuper deux ans après. Elle écrivait à
+Madame Mère, le lendemain du départ de Napoléon: «Rien ne peut me
+consoler de l'absence de l'Empereur, pas même la présence de toute ma
+famille.»
+
+Le préfet du palais, M. de Bausset, était parti pour la Russie quelque
+temps après son maître, emportant dans une caisse le portrait du roi de
+Rome par Gérard. M. de Bausset arriva à la tente de Napoléon le 6
+septembre 1812. Il remit à l'Empereur des lettres de Marie-Louise et lui
+demanda ses ordres au sujet du portrait qu'il apportait. «Je pensais,
+dit-il, qu'étant à la veille de livrer la grande bataille qu'il avait
+tant désirée, il différerait de quelques jours d'ordonner l'ouverture de
+la caisse dans laquelle ce portrait était renfermé. Je me trompais.
+Pressé de jouir d'une vue aussi chère à son cœur, il m'ordonna de le
+faire porter tout de suite à sa tente. Je ne puis exprimer le plaisir
+que cette vue lui fit éprouver. Le regret de ne pouvoir serrer son fils
+contre son cœur fut la seule pensée qui vint troubler une jouissance
+aussi douce. Ses yeux exprimaient l'attendrissement le plus vrai. Il
+appela lui-même tous les officiers de sa maison et tous les généraux qui
+attendaient à quelque distance ses ordres, pour leur faire partager les
+sentiments dont son cœur était rempli. «Messieurs, leur dit-il, si mon
+fils avait quinze ans, croyez qu'il serait ici autrement qu'en
+peinture!» Un moment après, il ajouta: «Ce portrait est admirable.» Il
+le fit placer en dehors de la tente sur une chaise, afin que les braves
+officiers et les soldats de sa garde pussent le voir et y puiser un
+nouveau courage. Ce portrait resta ainsi toute la journée. Pendant tout
+le temps du séjour de Napoléon au Kremlin, le portrait de son fils fut
+placé dans sa chambre à coucher. J'ignore ce qu'il est devenu[51].»
+
+Ce tableau de Gérard figurait dernièrement à l'_Exposition historique et
+militaire de la Révolution et de l'Empire_. Il appartient au comte de
+Reinach. Il a été popularisé par la gravure. Il en existe une
+reproduction au Musée de Versailles. Tout le monde le connaît. Qui ne se
+rappelle, en effet, cette gracieuse tête ronde, ces fins cheveux blonds,
+avec la mèche caractéristique tombant sur le front, ces yeux d'un bleu
+vif, cette bouche rose et ce menton accentué? Le peintre avait assis sur
+un coussin de velours vert l'enfant impérial, tenant de la main droite
+le sceptre, et de la gauche le globe. Sur sa fine chemisette flotte le
+grand cordon de la Légion d'honneur. Le cou et les bras sont nus. Le
+regard est joyeux, clair et profond. Aussi comprend-on l'enthousiasme
+des soldats quand ils virent leur petit empereur. De ce portrait fait
+par un maître, et sur lequel les yeux de Napoléon et de tant de braves
+se sont fixés avec amour au moment où se jouait le sort de l'Empire,
+semble se dégager comme une vision du passé. Il est impossible que cette
+toile n'ait pas gardé quelque reflet de l'instant où elle apparut, de
+l'heure où on l'a contemplée, de l'allégresse et de l'enthousiasme
+qu'elle a excités. Empreinte de tant de souvenirs, c'est un document
+propre à la méditation et bien fait pour émouvoir.
+
+ * * * * *
+
+On sait que pendant que Napoléon était aux prises en Russie avec les
+plus effroyables difficultés, éclata la conspiration du général Malet.
+Le 23 octobre, l'audacieux général se rendit à la caserne Popincourt,
+puis à la caserne des Minimes, annonça la mort de Napoléon, lut un
+sénatus-consulte qui abrogeait le gouvernement impérial et
+l'investissait, lui, Malet, de tous les pouvoirs. Il réquisitionna des
+troupes, délivra les généraux Lahorie et Guidal enfermés à la Force, se
+dirigea sur l'état-major de la place Vendôme, fit arrêter le préfet de
+police Pasquier et le ministre de la police Rovigo, blessa grièvement le
+général Hulin et allait en faire autant à son adjudant général, lorsque
+Laborde l'arrêta courageusement et par cet acte d'énergie mit fin à la
+conspiration. Elle n'avait eu que quatre heures de succès; mais sans la
+décision de Laborde, elle eût pu se prolonger, et la situation se fût
+aggravée. Il faut considérer, en effet, que le préfet de la Seine,
+Frochot, avait eu la naïveté de croire à la nouvelle de la mort de
+l'Empereur et d'obéir aveuglément aux conspirateurs. Dans toute cette
+affaire, c'est le détail qui impressionna le plus Napoléon, et c'est à
+Frochot qu'il fit plus tard allusion en ces termes: «Des magistrats
+pusillanimes détruisent l'empire des lois, les droits du trône et
+l'ordre social même.» Le chancelier Pasquier fait observer que ce qui
+apparaissait au milieu de tous les discours de l'Empereur, «c'était la
+pensée qu'il avait suffi de répandre le bruit de sa mort pour faire
+oublier les droits de son fils[52]». Pendant l'audacieuse tentative du
+général Malet, que faisait l'Impératrice? Elle était fort tranquille
+avec le roi de Rome à Saint-Cloud, «lorsque l'apparition d'un
+détachement de la garde, envoyé par le ministre de la guerre, vint
+l'effrayer. Elle courut aussitôt en peignoir et les cheveux épars sur le
+balcon donnant sur la cour, et là, elle reçut le premier avis d'un
+attentat inattendu pour elle, mais sa consternation ne fut pas de longue
+durée.» Elle apprit, presque en même temps la fin de la conspiration.
+Deux mois après, Napoléon rentrait aux Tuileries, sans s'être fait
+annoncer. «Inquiète des bruits qu'elle entendait dans le salon qui
+précédait sa chambre à coucher, elle se levait pour en savoir la cause,
+quand elle vit entrer l'Empereur, qui se précipita vers elle et la serra
+dans ses bras[53].» Napoléon reçut le lendemain les principaux corps de
+l'État qui venaient lui prodiguer les nouvelles assurances d'un
+dévouement qu'ils allaient oublier un an après. Le Sénat, toujours
+obséquieux, parla de la convenance de faire couronner l'Impératrice et
+le roi de Rome; mais les événements devenant de plus en plus graves,
+cette cérémonie fut ajournée. Une question plus urgente fut étudiée et
+bientôt résolue: celle de la régence. On allait la confier à
+Marie-Louise et l'investir du souverain pouvoir, en l'absence de
+l'Empereur, sous la surveillance et avec l'appui d'un conseil.
+
+En attendant le jour prochain où il espérait prendre la revanche de sa
+défaite en Russie, en formant de nouvelles armées et en préparant
+attentivement leur organisation, l'Empereur aimait encore à se distraire
+de ses terribles préoccupations avec sa femme et son fils. «Un jour,
+raconte le comte d'Haussonville, alors chambellan de l'Empereur, la
+porte du cabinet impérial était restée entre-bâillée à cause des jeux du
+petit roi de Rome. De la salle d'attente on voyait l'Empereur assis
+auprès de Marie-Louise et badinant avec l'enfant. Mon père se sentit
+frapper sur l'épaule. C'était un maréchal fameux qui n'était pas venu à
+Paris depuis longtemps et qui recevait une première audience.--Mais,
+voyez donc, monsieur, dit-il à mon père, n'est-ce pas là le parfait
+modèle du bonheur domestique?» Et le maréchal n'était pas seulement ému;
+il pleurait à chaudes larmes. «Le spectacle de la grandeur heureuse,
+ajoute le chambellan, a toujours eu le privilège d'attendrir le cœur des
+hommes.» On sait que Napoléon avait fait fabriquer des pièces de bois de
+divers genres pour figurer des compagnies, des bataillons, des sections
+d'artillerie, et qu'il manœuvrait lui-même ces pièces comme des échecs
+sur un échiquier. Que de fois les courtisans n'ont-ils pas vu le roi de
+Rome se jetant impétueusement au milieu de ses combinaisons stratégiques
+et bouleversant l'ordre de ces morceaux de bois, sans que l'Empereur ait
+manifesté le moindre mouvement d'impatience ou d'irritation! Heureux
+instants, mais qui ne devaient être que des instants!... S'il n'eût
+écouté que le sentiment paternel, Napoléon eût fait la paix avec
+l'Europe. Cependant il ne pouvait demeurer sous le coup des derniers
+revers; il ne pouvait accepter que la France fût amoindrie et perdît une
+partie de ses conquêtes et la gloire dont il l'avait honorée. «Un homme
+dans ma position, avait-il dit, ne peut pas faire la paix, s'il a été
+battu et s'il n'a pas réparé son échec.» Il fallait donc qu'il marchât à
+de nouveaux combats, avec l'espoir que quelques triomphes éclatants
+répareraient les fautes du passé et le mettraient dans une position qui
+inspirât le respect et la crainte à ses adversaires. On le voyait plus
+qu'autrefois préoccupé de cette nécessité redoutable, mais personne dans
+le palais n'osait aborder directement avec lui ce grave sujet.
+
+Un soir, Napoléon passait par les appartements du roi de Rome, à l'heure
+où, sous la direction de Mme de Montesquiou, l'enfant faisait sa prière
+avant de s'endormir. «Mon Dieu, disait-il de sa petite voix naïve,
+inspire à papa le désir de faire la paix, pour le bonheur de la France
+et de nous tous!» L'Empereur, qui s'était arrêté, sourit et se retira
+sans dire mot. Là où les courtisans gardaient un silence timide, c'était
+une femme et un enfant qui venaient de lui faire connaître, sous une
+forme humble et touchante, le vœu le plus cher de la France. Mais
+Napoléon, se confiant à son génie fécond en prodiges, croyait encore que
+la guerre seule pouvait empêcher la chute de son empire et de sa
+dynastie.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LE ROI DE ROME ET L'EMPIRE EN 1813.
+
+
+Marie-Louise avait paru se préoccuper assez vivement des nouvelles
+complications où s'était jeté l'Empereur après son départ de Dresde, et
+ne trouver quelque apaisement à ses inquiétudes que dans son amour pour
+son fils. Elle l'avait écrit, le 1er octobre 1812, à la comtesse de
+Crenneville: «Vous me connaissez assez pour savoir que quand j'ai un
+chagrin, il est bien cruel et que, malgré cela, je ne le montre pas.
+Aussi vous pouvez juger celui que doit me causer l'absence de l'Empereur
+et qui ne finira qu'à son retour! Je me tourmente et m'inquiète sans
+cesse. Un jour passé sans avoir de lettre suffit pour me mettre au
+désespoir, et quand j'en reçois une, cela ne me soulage que pour peu
+d'heures... La seule consolation que j'aie dans ce moment est mon fils,
+qui devient tous les jours plus aimable, et qui grandit et embellit
+beaucoup. Le plaisir de venir le retrouver a beaucoup diminué le chagrin
+que j'ai éprouvé en quittant mes parents, et trois mois ont suffi à
+produire un changement si favorable en lui que j'aurais eu de la peine à
+le reconnaître...[54].» Et dans une autre lettre: «J'ai été bien
+contente de me retrouver auprès de mon fils et au milieu d'un peuple que
+j'estime tant que les Français... J'ai revu mon fils embelli et grandi.
+Il est si intelligent que je ne me lasse pas de l'avoir près de moi;
+mais, malgré toutes ses grâces, il ne peut parvenir à me faire oublier,
+fût-ce pour quelques instants, l'absence de son père...» Au début de
+l'année 1813, elle écrit encore: «Mon fils se porte à merveille. Il n'a
+jamais été un instant sérieusement malade depuis sa naissance, et il a
+toutes ses dents depuis trois mois... Je n'ai qu'à me louer de sa santé.
+Il embellit et se fortifie à vue d'œil. C'est un enfant charmant...» Ces
+quelques extraits semblent prouver, contrairement à certaines
+affirmations, que Marie-Louise avait, à ce moment, tous les sentiments
+d'une mère. Pourquoi n'en a-t-il pas été toujours ainsi?
+
+Lamartine, à qui il est arrivé plus d'une fois de transformer les loups
+en agneaux et les monstres mêmes en êtres harmonieux, a cru voir une
+Marie-Louise dont les portraits les plus flatteurs n'ont jamais
+approché. Il a voulu la réhabiliter, prétendant qu'elle avait été
+calomniée. Il lui accorde tous les dons, la grâce, la tendresse, la
+pitié... «C'était, déclare-t-il, une belle fille du Tyrol, les yeux
+bleus, les cheveux blonds, le visage nuancé de la blancheur de ses
+neiges et des roses de ses vallées, la taille souple et svelte,
+l'attitude affaissée et langoureuse de ces Germaines qui semblent avoir
+besoin de s'appuyer sur le cœur d'un homme, le regard plein de rêves et
+d'horizons intérieurs voilés sous le léger brouillard des yeux.» Est-ce
+tout? Non. Il vante encore «sa poitrine pleine de soupirs et de
+fécondité, ses bras longs, blancs, admirablement sculptés et retombant
+avec une gracieuse langueur comme lassés du fardeau de sa destinée; le
+cou naturellement penché sur l'épaule». Il la comparait à la «statue de
+la Mélancolie du Nord, dépaysée dans le tumulte d'un camp français[55]».
+Enfin cette Germaine avait «une nature simple, touchante, renfermée en
+soi-même, muette au dehors, pleine d'échos au dedans...» C'est ainsi que
+parlait un grand poète qui, l'ayant vue, dix ans après, déjà lourde et
+massive, ayant perdu les charmes de la première jeunesse, la décrétait,
+de par lui, souple, svelte, langoureuse. La vérité, c'est qu'elle avait
+de beaux yeux et un teint animé. C'étaient là ses seuls avantages...
+Lorsque M. de Laborde revint d'Autriche, Napoléon, impatient, le pressa
+de questions sur la future Impératrice. «Que Votre Majesté, finit par
+répondre le prudent conseiller d'État, sauve le premier coup d'œil, et
+comme mari, je crois qu'Elle aura lieu d'être satisfaite.» M. Frédéric
+Masson, qui en a parlé autrement qu'en poète, ne lui a trouvé que «l'air
+d'une nourrice[56]». M. Thiers constate que l'Empereur sembla content du
+genre de beauté et d'esprit qu'il crut voir en elle. D'ailleurs, «une
+femme bien constituée, bonne, simple, convenablement élevée, était tout
+ce qu'il désirait...» Lorsque Napoléon voulut savoir quels conseils ses
+parents lui avaient donnés: «D'être à vous tout à fait et de vous obéir
+en toutes choses», avait-elle répondu avec une sincère candeur. Et elle
+tint parole jusqu'en 1814, se montrant fort touchée des tendresses que
+l'Empereur ne cessait de lui prodiguer. «Elle semblait, affirme M.
+d'Haussonville, avoir pour lui une affection véritable. Il ne déplaisait
+pas à l'Empereur qu'on s'en aperçût. Peut-être même y avait-il quelque
+affectation dans la familiarité conjugale et bourgeoise avec laquelle il
+traitait la fille des empereurs d'Allemagne[57].»
+
+Pendant les quatre mois qui s'écoulent avant la reprise des hostilités
+contre la Prusse et la Russie, l'Empereur ne s'oublie pas dans les
+effusions intimes. Sans doute, il montre qu'il a du bonheur à se trouver
+avec sa femme et son fils, mais il tient tête aux difficultés et aux
+soucis les plus effrayants qui aient jamais assailli un capitaine et un
+chef d'État. Il obtient du Sénat de nouveaux contingents; il veut
+maintenir à tout prix ses aigles dans l'Espagne insurgée. Il essaye même
+de venir à bout des résistances du Pape qu'il a fait transférer de
+Savone à Fontainebleau. Profitant de sa faiblesse et abusant de ses
+fatigues, il lui arrache le Concordat du 25 janvier que Pie VII, mieux
+conseillé et plus éclairé, rétractera formellement deux mois après.
+L'Empereur, qui avait informé son beau-père de l'heureux apaisement du
+différend de l'Église et de l'Empire, s'irrite et menace encore la
+Papauté, lorsque les affaires extérieures s'aggravent et imposent un
+dérivatif à son injuste courroux. La Prusse et la Russie viennent de se
+liguer ouvertement contre la France. L'Autriche, qui avait cru un
+instant aux succès de Napoléon en Russie, et qui redoutait qu'il n'en
+profitât pour achever la Prusse et l'achever elle-même, refusait
+poliment, à la fin de 1812, après les revers de la Grande Armée,
+d'augmenter l'effectif de son contingent auxiliaire. Elle se bornait à
+déclarer qu'elle était disposée à s'interposer pour amener le bienfait
+d'une paix nécessaire[58]. Metternich, qui paraissait assez disposé à
+une politique d'accommodement, n'avait pas les allures impérieuses qu'il
+prit plus tard. Il affirmait que l'Autriche seule pouvait contenir par
+son calme et sa fermeté des millions d'hommes prêts à profiter des
+malheurs de la France. «Les rapports de sang qui lient les deux maisons
+impériales d'Autriche et de France, disait-il à Floret, son agent à
+Paris, donnent un caractère particulier à toute démarche faite par notre
+auguste maître... L'empereur des Français paraît avoir pressenti ce qui
+se passe en ce moment, en me disant si souvent que le mariage avait
+changé la face des choses en Europe. Le moment s'approche. Il peut être
+venu où Napoléon peut tirer le véritable profit de cette heureuse
+alliance...[59].» Le 20 décembre, François II appuya cette déclaration
+par une lettre personnelle à Napoléon, où il lui affirma qu'il n'avait
+d'autre but que le bien-être d'un monarque «auquel l'attachait
+personnellement le lien le plus sacré[60]». Le 7 janvier 1813, Napoléon
+répondit que le froid seul avait été la cause de ses revers, mais que
+ses forces étaient déjà reconstituées. Il admettait cependant des
+ouvertures de paix, à la condition que la France ne céderait aucun des
+pays réunis par des sénatus-consultes. Mais cette réponse rendait, pour
+ainsi dire, les négociations impossibles. Aussi l'Autriche, tout en
+affirmant son dévouement à Napoléon et son amour de la paix,
+renforçait-elle son armée et choisissait-elle de fortes positions
+stratégiques. L'Empereur s'en plaignait et blâmait entre autres un agent
+autrichien, dont j'ai déjà parlé, M. de Neipperg, de travailler
+ouvertement en Suède contre la France[61]. Metternich se récriait. Il
+jurait que sa cour tenait «la conduite la plus franche et la plus loyale
+que jamais personne eût tenue[62]». Ce qui ne l'empêchait pas de confier
+à Lebzeltern que lorsque l'Autriche serait chargée d'une médiation
+efficace, elle dicterait impérieusement les conditions de la paix.
+
+Le 1er avril, Napoléon déclarait la guerre à la Prusse, puis un mois
+après battait les Prussiens et les Russes à Lutzen; il informait
+François II de sa victoire et l'assurait en même temps que Marie-Louise
+était son premier ministre et s'acquittait admirablement de ses
+fonctions. L'Empereur l'avait en effet investie de la régence, en lui
+donnant pour premier conseiller le vieux Cambacérès, dont il estimait
+l'expérience et la sagacité, mais qui était devenu bien pusillanime.
+Trois semaines après, il achevait ses adversaires à Bautzen et jetait
+l'Autriche dans l'incertitude la plus cruelle. Metternich, sachant que
+l'armée russe et l'armée prussienne étaient démoralisées, conseilla à
+François II de rassurer Alexandre et Frédéric-Guillaume. Il fallait
+envoyer à Napoléon le comte de Bubna et obtenir de lui de sérieuses
+promesses de paix, fondées sur la reconstitution de la Prusse et sur le
+renoncement au protectorat de l'Empire germanique, au duché de Varsovie
+et aux provinces illyriennes. Bubna se rend alors à Prague, au quartier
+général de l'Empereur, et lui soumet les propositions de l'Autriche.
+«Vous voulez me déshonorer, s'écrie Napoléon. Monsieur, l'honneur avant
+tout, puis la femme, puis l'enfant, puis la dynastie!» Il affirma que le
+monde allait être bouleversé. Il prédit les plus grands malheurs. «La
+meilleure des femmes en sera la victime. La France sera livrée aux
+jacobins. L'enfant dans les veines duquel le sang autrichien coule, que
+deviendra-t-il? J'estime mon beau-père depuis que je le connais. Il a
+fait le mariage avec moi de la manière la plus noble. Je lui en sais gré
+de bien bon cœur. Mais si l'empereur d'Autriche veut changer de système,
+il aurait mieux valu ne pas faire ce mariage dont je dois me repentir en
+ce moment-ci. Je vous l'ai dit à Paris et je l'ai répété au prince
+Schwarzenberg, rien ne me répugne tant que de faire la guerre à
+l'Autriche. Ce qui me tient le plus à cœur, c'est le sort du roi de
+Rome. Je ne veux pas rendre odieux le sang autrichien à la France. Les
+longues guerres entre la France et l'Autriche ont fait germer des
+ressentiments. Vous savez que l'Impératrice, comme princesse
+autrichienne, n'était point aimée à son arrivée en France. À peine
+commence-t-elle à gagner l'opinion publique par son amabilité, par ses
+vertus, ses talents qu'elle développe dans les affaires, que vous voulez
+me forcer à donner des manifestes qui irriteront la nation. Certes, on
+ne me reproche pas d'avoir le cœur trop aimant. Mais si j'aime quelqu'un
+au monde, c'est ma femme. Quelle que soit l'issue que prenne la guerre,
+cela influera sur l'avenir du roi de Rome. C'est sous ce rapport-là
+qu'une guerre contre l'Autriche m'est odieuse[63]!» Puis s'indignant
+contre une médiation armée, par laquelle on voulait lui imposer les plus
+grands sacrifices, il s'écria: «Vous vous dites encore mes alliés,
+pendant que vous facilitez les mouvements des Russes en m'ôtant votre
+corps auxiliaire, en chassant les Polonais du royaume de Cracovie!» Il
+conclut énergiquement que si on voulait lui reprendre ses conquêtes, il
+fallait que le sang coulât.
+
+L'empereur d'Autriche était plus hésitant que son ministre. Il prévoyait
+que si Napoléon gagnait encore une ou deux batailles, l'Europe
+redeviendrait ce qu'elle était en 1811, ou peut-être pire encore. M. de
+Metternich eut de la peine à l'amener à suivre une politique qui
+consistait à avoir les apparences de la neutralité, et qui donnait le
+temps de préparer une habile défection. Il y parvint cependant. Et
+pendant que la cour de Vienne protestait de sa loyauté, elle signait
+avec la Prusse et la Russie une convention secrète par laquelle
+l'Autriche s'engageait à se joindre aux alliés, si Napoléon repoussait
+le projet de médiation armée. L'Empereur, qui connaissait toutes ces
+perfidies, aurait pu refuser l'armistice proposé jusqu'au 20 juillet. Il
+l'accepta et le porta même jusqu'au 10 août, car il lui fallait ce temps
+pour concentrer et augmenter ses forces. Le 26 juin, Napoléon et M. de
+Metternich ont, à Dresde, ce terrible entretien de six heures d'où l'on
+peut dire que la guerre est sortie. L'Empereur s'y répand en menaces et
+en reproches. Ce qui revient à chaque instant dans ses plaintes, c'est
+la folie qu'il a faite en épousant une archiduchesse. Et le ministre
+autrichien,--si l'on admet son dire,--aurait, répondu: «Puisque Votre
+Majesté veut connaître mon opinion, je dirai très franchement que
+Napoléon le Conquérant a commis une faute[64].» L'Empereur, sans se
+déconcerter, va droit au but: «Ainsi l'empereur François veut détrôner
+sa fille?--Quoi que la fortune réserve à sa fille, l'empereur François
+est avant tout souverain, et l'intérêt de ses peuples tiendra toujours
+la première place dans ses calculs.» Devant le sang-froid de son
+adversaire, Napoléon s'emporte. Il s'étonne qu'on lui demande de livrer
+ses conquêtes sans tirer l'épée. «Et c'est mon beau-père, s'écria-t-il,
+qui accueille un tel projet! C'est lui qui vous envoie! Dans quelle
+attitude veut-il donc me placer en présence du peuple français? Il
+s'abuse étrangement s'il croit qu'un trône mutilé puisse être en France
+un refuge pour sa fille et son petit-fils!...» Et alors il lui échappe
+des paroles cruelles, des paroles irréparables qui expliquent la haine
+posthume de Metternich: «Combien l'Angleterre vous a-t-elle donné pour
+vous décider à jouer ce rôle contre moi[65]?»
+
+Un profond silence succède à cette violente apostrophe. Puis Napoléon
+croit pouvoir ajouter: «Vous ne me ferez pas la guerre?» Et Metternich
+lui répond, ou lui aurait répondu: «Vous êtes perdu, Sire!» Et à peine
+est-il sorti qu'il expédie un courrier à Schwarzenberg pour savoir, au
+point de vue pratique, quelle doit être la durée de l'armistice.
+Schwarzenberg fixe un délai de vingt jours pour renforcer son armée de
+75,000 hommes, et le prétendu négociateur de la paix consacre tous ses
+efforts à obtenir ce délai. Les négociations de Prague, entre
+Metternich, d'Anstett, Caulaincourt et Narbonne, qui s'engagent alors,
+ne sont en réalité que des conversations diplomatiques. Ni d'un côté ni
+de l'autre, on n'était sincère. Si Napoléon eût accordé les concessions
+exigées, l'Autriche en eût immédiatement présenté d'autres. Quant à
+l'Empereur, il ne voulut jusqu'au dernier moment en admettre aucune. Il
+quitta Dresde pendant quelques jours pour aller recevoir Marie-Louise à
+Mayence, pensant que de grands égards, témoignés officiellement à la
+fille de François II, produiraient une impression favorable en Autriche
+et faciliteraient un rapprochement. Il engagea même l'Impératrice à
+écrire à son père une lettre capable de toucher son cœur et de le
+déterminer à une paix plus honorable[66]. À la veille même de la rupture
+de l'armistice, Napoléon sembla disposé à céder sur quelques points,
+mais, cette fois, il était trop tard. Les signaux préparés de Prague à
+la frontière de Silésie s'allumèrent dans la nuit du 10 au 11 août,
+apprenant aux alliés que les négociations étaient rompues. Sans doute,
+l'Empereur avait eu tort de ne point chercher à faire la paix, comme il
+l'avoua plus tard à M. Fazakerley[67]; mais la médiatrice de cette paix,
+l'Autriche, était-elle sincère dans ses offres? Elle qui, le 27 juin,
+avait signé avec la Prusse et la Russie le traité secret de Reichenbach,
+dressé le 9 juillet le plan de campagne à Trachenberg avec les alliés,
+conclu le traité secret de Prague avec l'Angleterre le 27 juillet,
+pouvait-elle dire qu'elle avait négocié loyalement?... Quoi qu'il en
+soit, elle était arrivée à son but; gagner du temps. Et le 12 août,
+grâce à son concours et à son adresse, la Triple Alliance devenait un
+acte officiel. Les 26 et 27 août, les alliés sont battus à Dresde; les
+Autrichiens, entre autres, abandonnent à Napoléon 20,000 prisonniers, 60
+pièces de canon et de nombreux équipages de guerre, ce qui n'empêche pas
+Metternich d'affirmer «que les troupes de Napoléon ne méritaient plus le
+nom d'armée». Mais les lieutenants de l'Empereur n'ont malheureusement
+ni son génie ni ses triomphes. Les 18 et 19 octobre, à Leipzig, la
+trahison des Saxons et des Wurtembergeois transforme la bataille en
+déroute, quoique les pertes des alliés soient énormes. Le combat plus
+heureux de Hanau facilite la retraite de l'armée française; mais c'en
+est fait, l'invasion est proche et l'Empire menacé. Napoléon allait
+revenir en hâte à Saint-Cloud, prêt à créer de nouvelles armées et avec
+la certitude inébranlable de trouver dans son génie militaire les
+occasions de réparer ses désastres.
+
+Pendant cette terrible campagne et les péripéties extraordinaires qui
+l'avaient remplie, l'Empereur n'oubliait pas son fils. Ainsi, le 7 juin,
+il avait écrit à Mme de Montesquiou: «Je vois avec plaisir que mon fils
+grandit et continue à donner des espérances», et il avait assuré la
+gouvernante de toute sa satisfaction. Quant à Marie-Louise, il s'en
+préoccupait à tout instant, inquiet de sa santé et voulant qu'on lui
+procurât des distractions de nature avec son âge. Mais l'Impératrice
+avait pris son rôle de régente au sérieux et les tristesses, de 1813,
+qui avaient singulièrement aggravé celles de 1812, ne lui inspiraient
+pas beaucoup le désir de chercher des plaisirs et des divertissements.
+Napoléon avait eu un moment l'intention de faire couronner
+solennellement le roi de Rome; les circonstances pénibles où se trouvait
+jetée la France l'en avaient dissuadé. Marie-Louise, qui désirait
+ardemment la paix, avait consenti avec joie à écrire à son père, quelque
+temps après son voyage à Mayence. Elle émettait l'espérance que
+l'empereur d'Autriche ne se mêlerait pas à la guerre. Elle lui parlait
+en même temps de son intérieur. Elle se félicitait d'avoir retrouvé son
+fils bien portant, très gai, très aimable et prononçant déjà quelques
+paroles. Six semaines après, le 23 septembre, n'ayant pas reçu de
+réponse favorable, elle suppliait encore son père de mettre fin aux
+hostilités. Avant la bataille de Leipzig, elle était allée au Sénat lire
+un discours patriotique où elle faisait hautement appel à la vaillance
+des Français contre l'Angleterre et la Russie, qui avaient entraîné la
+Prusse et l'Autriche dans leur coalition. «Associée depuis quatre ans
+aux pensées les plus intimes de mon époux, disait-elle, je sais de quels
+sentiments il serait agité sur un trône flétri et sous une couronne sans
+gloire.» Elle souleva un enthousiasme sénatorial qui dura toute une
+séance.
+
+Lorsque, le 9 novembre à cinq heures du soir, Napoléon revint subitement
+au château de Saint-Cloud, il trouva l'Impératrice en larmes. «Ému et
+attendri, rapporte un témoin, il la prit sur son cœur avec un
+redoublement de tendresse. Leur fils, amené par la gouvernante, vint
+mettre le dernier trait à ce tableau de famille, qui intéressa vivement
+le petit nombre des spectateurs qui en étaient témoins.» Méneval, qui se
+trouvait à Saint-Cloud, dit du roi de Rome: «C'était alors un très bel
+enfant. Il avait toutes les apparences de la force de la santé, et son
+intelligence se développait d'une manière remarquable. La reine de
+Naples lui avait fait présent d'une petite calèche dans laquelle il se
+promenait joyeusement dans les jardins du château. Cette voiture était
+traînée par des moutons qu'avait dressés l'habile écuyer Franconi.» Ces
+joies ne sont que des joies éphémères. L'Empereur, qui prodigue à sa
+femme et à son fils ses plus vives tendresses, ne soupçonne pas qu'il
+les voit pour la dernière fois. Quelques semaines encore, et tout sera
+rompu entre eux. La campagne de France, l'abdication, l'île d'Elbe, les
+Cent-jours, la seconde abdication, le départ pour Sainte-Hélène, tous
+ces événements dramatiques se succéderont tumultueusement, sans que
+Napoléon puisse revoir Marie-Louise et le roi de Rome.
+
+En apprenant la défection officielle de l'Autriche, défection qui
+n'aurait cependant pas dû la surprendre, Marie-Louise avait manifesté le
+plus vif chagrin. Elle craignait pourtant que l'Empereur ne lui en
+voulût et ne lui témoignât une affection moindre. Elle se trompait;
+jamais Napoléon ne fut plus aimant. Il souriait seulement, lorsqu'elle
+lui disait: «L'Empereur mon père m'a répété vingt fois, quand il m'a
+mise sur le trône de France, qu'il m'y soutiendrait toujours, et mon
+père est un honnête homme...» Le 14 novembre, l'éternel Lacépède
+haranguait Napoléon au nom du Sénat et lui dépeignait la sollicitude de
+cette assemblée pour lui. Le lendemain, le Sénat mettait à la
+disposition de l'Empereur trois cent mille conscrits. Le 1er décembre,
+les alliés lancent la fameuse déclaration de Francfort où ils cherchent
+à séparer la cause de Napoléon de la cause du pays. Ils jurent que c'est
+à l'Empereur seul qu'ils font la guerre[68]. Ils veulent la France forte
+et heureuse, et lui laissent une étendue de territoire plus grande que
+sous ses rois. L'offre des limites naturelles et la bienveillance pour
+les intérêts de la France n'étaient en réalité qu'un leurre. On le vit
+bientôt. Mais ce n'était pas seulement à l'extérieur que Napoléon allait
+rencontrer des embûches, c'était encore chez lui, dans son propre
+empire. Le Sénat, qui était toujours prêt, sur un signe du maître, à
+envoyer des millions d'hommes à la mort[69], attendait l'occasion pour
+se livrer, sans péril, à une lâche défection. Le 16 novembre 1813, le
+lendemain du sénatus-consulte qui ordonnait de nouvelles levées, le
+comte Molé écrivait dans son Journal intime: «À quatre heures, je fus
+chez Fontanes. Nous causâmes longtemps. Il me fit connaître l'opinion du
+Sénat. La très grande majorité hait l'Empereur. Elle ne le cache pas. Ce
+qu'on appelle le vieux Sénat, c'est-à-dire un noyau de dix-huit environ,
+tels que Sieyès, Tracy, Lanjuinais, Garat, Villetard, voudraient un
+directoire; un grand nombre veut le roi de Rome et la régente; un très
+petit nombre est dévoué à l'Empereur. Ces derniers mêmes demandent la
+paix à tout prix. Tous repoussent les Bourbons.» Moins de cinq mois
+après, Napoléon était frappé de déchéance, le roi de Rome et la régente
+abandonnés à l'Autriche, et Louis-Stanislas-Xavier de France appelé au
+trône par ces mêmes sénateurs, qui avaient eu bien soin de stipuler en
+même temps qu'ils seraient inamovibles et garderaient leurs traitements
+et leurs majorats.
+
+Au cours de ces événements, Pie VII avait, malgré une surveillance
+rigoureuse, pu faire connaître au nonce sa rétractation du concordat de
+Fontainebleau. Lors des conférences de Prague, il avait, par l'entremise
+du nonce Severoli, déclaré à l'empereur d'Autriche qu'il maintenait ses
+droits à la souveraineté temporelle. Napoléon fut averti de ces
+démarches. Il comprit cette fois, mais trop tard encore, qu'il fallait
+céder. Il fit faire des propositions au cardinal Consalvi pour arriver à
+une sorte de pacification entre le Saint-Siège et l'Empire. Qui aurait
+pu admettre cette hypothèse même quelques mois auparavant?... Celui qui
+avait pris Rome pour en donner le titre et la souveraineté à son fils,
+allait être contraint de reconnaître la souveraineté temporelle de ce
+Pape qu'il avait si brutalement dépossédé.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+FONTAINEBLEAU, BLOIS, RAMBOUILLET.
+
+(1814)
+
+
+Le 31 décembre 1813, Blücher passait le Rhin avec ses soldats. Bientôt
+un million d'ennemis vont combattre trois cent mille Français qui, sous
+la direction de leur Empereur, se couvriront d'une gloire immortelle.
+Napoléon, qui lutte non seulement pour maintenir ses conquêtes et sauver
+l'avenir de sa dynastie, a retrouvé le secret des belles et grandes
+combinaisons d'autrefois. Si les alliés finissent par avoir raison de
+ces gigantesques efforts, c'est parce que la lassitude des uns, la
+trahison des autres leur sont venues en aide, car jamais leurs généraux
+n'ont manœuvré plus pitoyablement.
+
+Avant de se remettre à la tête de ses troupes, Napoléon réorganise la
+régence. Marie-Louise en est chargée une seconde fois. Elle s'inspirera
+encore des conseils de Cambacérès. Elle aura également auprès d'elle
+Joseph Napoléon qui la remplacera à Paris et dirigera la défense, au cas
+où la régente, à l'approche des étrangers, serait forcée de quitter la
+capitale. Jetant alors ses regards autour de lui pour intimider les
+traîtres qui se dissimulent, l'Empereur menace hautement le prince de
+Bénévent. Il ordonne au duc de Rovigo d'exercer une surveillance active
+sur ce personnage, surveillance que le duc ne rendra pas rigoureuse, car
+il n'a plus d'espoir en l'avenir de la dynastie impériale et il se
+ménage, lui aussi, des protecteurs. La rancune de Napoléon avait deviné
+juste. C'est, en effet, l'ancien ministre des affaires étrangères qui
+rassemblera, quelques mois plus tard, une poignée de sénateurs pour
+proclamer la déchéance de l'Empire et leur conseiller de se rendre aux
+alliés et de se vendre aux Bourbons. Cependant l'Empereur a confiance
+encore dans son étoile. Il est résolu à tout essayer pour délivrer le
+sol sacré. Il l'a dit à la députation du Corps législatif, lors des
+réceptions de nouvel an: «Dans trois mois nous aurons la paix, nos
+ennemis seront chassés, ou je serai mort!...» Les derniers jours qui lui
+restent, il les passe auprès de sa femme, auprès de ce fils aimé qui lui
+semblait la consécration suprême de ses volontés et de ses désirs. Au
+moment même où, dans son cabinet de travail, il signait les décrets les
+plus importants, où il examinait les affaires les plus considérables, il
+ne pouvait se détacher de cet enfant qu'il tenait sur ses genoux, ou
+serré contre sa poitrine. Le roi de Rome était alors âgé de trois ans et
+dix mois. Son esprit avait toutes les vivacités et tous les charmes
+d'une enfance précoce et attachante. Il rendait caresses pour caresses à
+son père, et ses instants les plus joyeux étaient ceux où il pouvait
+venir jouer librement auprès de lui. La gravure a popularisé ces scènes
+intimes. Qui ne se rappelle en effet le roi de Rome endormi aux pieds de
+son père, tandis que celui-ci parcourt d'un œil attentif la carte de
+France où vont irrévocablement se jouer ses destinées[70]?
+
+Enfin l'heure du départ a sonné. Le 23 janvier, Napoléon fait réunir aux
+Tuileries, dans la salle des Maréchaux, les officiers de la garde
+nationale. Quand ils sont tous arrivés, une porte s'ouvre et
+Marie-Louise apparaît, suivie de la comtesse de Montesquiou qui tient le
+roi de Rome dans ses bras. Napoléon, avec cette dignité imposante qu'il
+savait prendre dans les grandes circonstances, présente aux officiers ce
+qu'il a de plus cher au monde. «Messieurs, leur dit-il, une partie du
+territoire est envahie. Je vais me placer à la tête de mon armée, et,
+avec l'aide de Dieu et la valeur de mes troupes, j'espère repousser
+l'ennemi au delà des frontières.» Puis, prenant l'Impératrice d'une main
+et le roi de Rome de l'autre, il fait un pas vers les officiers et leur
+dit d'une voix mâle où vibrait cependant une certaine émotion: «Si
+l'ennemi approchait de la capitale, je confie au courage de la garde
+nationale l'Impératrice et le roi de Rome... ma femme et mon fils.» Ces
+simples paroles attendrissent les officiers; plusieurs sortent des rangs
+et se jettent sur les mains de l'Empereur qu'ils baisent avec respect.
+La plupart d'entre eux versent des larmes et ne songent pas à les
+cacher. Ils étaient presque tous chefs de famille et ils sentaient
+quelle devait être la peine de Napoléon au moment d'une telle
+séparation. Puis cet appel subit fait à leur dévouement par un héros qui
+était encore la gloire de la France et l'effroi du monde, par ce grand
+Empereur dépouillant un instant la majesté suprême pour se montrer
+simplement époux et père, ce spectacle unique était bien fait pour les
+impressionner. Deux jours après, l'Empereur embrassait pour la dernière
+fois Marie-Louise et son fils.
+
+La veille de cette séparation, Napoléon avait appris que l'aide de camp
+de Murat, le général de Lavauguyon, était entré à Rome. Connaissant les
+desseins des alliés sur la restauration du Pape dans tous ses droits,
+l'Empereur avait donné l'ordre au commandant Lagorce de ramener le
+Saint-Père dans ses États. Pie VII, que cette nouvelle ne surprit pas,
+tant il avait confiance dans une réparation providentielle, fit
+paisiblement ses adieux aux cardinaux présents à Fontainebleau. Il ne se
+laissa pas aller à des récriminations. Cela eût été indigne de son
+caractère. Il défendit seulement aux prélats, rassemblés autour de lui,
+d'écouter aucune proposition qui eût trait aux affaires de l'Église et
+de la Papauté. Son allocution terminée, il partit dans un modeste
+équipage avec l'évêque Bertalozzi. Et c'est ainsi que ce même mois de
+janvier voit le Pape, longtemps prisonnier, s'acheminer lentement vers
+la Ville éternelle où l'attend une réception triomphale, tandis que
+l'Empereur, longtemps victorieux, se dirige vers ses dernières armées où
+l'attendent, il est vrai, quelques ressouvenirs de gloire, mais, bientôt
+après, la déchéance et l'abdication. Singulier retour des choses! C'est
+au moment où il n'a plus qu'une partie à jouer pour perdre ou conserver
+son Empire, qu'il est forcé, lui, l'impérieux despote, de rendre la
+liberté à ce vieux pontife qui n'a d'autres armes que sa faiblesse et
+son droit. Aussi va-t-il se venger sur les alliés des amertumes et des
+souffrances par lesquelles il vient de passer.
+
+Le 26 janvier, il est à Châlons-sur-Marne; le 27, il reprend
+Saint-Dizier. Le 29, à Brienne, il inflige aux Prussiens et aux Russes
+une sanglante défaite. Schwarzenberg se plaint à Metternich de Blücher,
+qui «a couru comme un écolier en méprisant toutes les règles du
+métier[71]». Il blâme la sublime légèreté des alliés, unie à leur rage
+ridicule d'aller visiter le Palais-Royal, ce qui peut leur faire perdre
+le fruit de leurs travaux. «Au quartier général, dit-il, on ne rêve que
+Paris. Que l'empereur Alexandre n'aille pas se procurer une seconde
+leçon, pareille à celle qu'il a été chercher à Lutzen! Il le doit
+également à ces messieurs qui ne voyaient dans l'armistice salutaire que
+la perte des deux nations et qui aujourd'hui, écumant de vin de
+Champagne, ne cessent de crier: À Paris! Si on veut y arriver, que l'on
+s'occupe au moins des moyens! Mais, au lieu de couvrir ma droite,
+m'obliger à morceler mon armée pour couvrir leurs derrières! Voilà, mon
+ami, ce qui s'appelle _manœuvrer comme des cochons_!...» Metternich lui
+répond le lendemain: «Je suis quasi fâché qu'il n'y ait pas un petit
+échec pour Blücher. Cela aurait le grand avantage de le rendre plus
+coulant. Que Dieu vous préserve d'un grand échec, car l'empereur
+Alexandre court à Pétersbourg sans s'arrêter!» Il saisit cette occasion
+pour parler du changement de dynastie en France, et avoue que cet objet
+est du domaine de la France seule. «Si un parti se déclare, si on peut
+détrôner Napoléon, si Louis XVIII est proclamé par la grande majorité de
+la Chambre, on traitera avec lui.» Que devient, après cette lettre,
+l'affirmation répétée de l'empereur François à Marie-Louise qu'il ne
+sacrifierait jamais, quoi qu'il arrivât, la cause de sa fille et de son
+petit-fils[72]?
+
+Le 5 février, les alliés ouvrent le congrès de Châtillon et consentent à
+négocier avec les plénipotentiaires français. De part et d'autre on
+parle, comme à Prague, sans avoir le ferme dessein de tenir autre chose
+que des conversations. Mais Napoléon ne s'arrête pas à ces bagatelles.
+Le 10, le 11, le 14 février, il bat les Russes et les Prussiens, à
+Champaubert, à Montmirail, à Vauchamps. En quelques jours, il a écrasé
+les cinq corps de l'armée de Silésie et démontré l'incapacité formelle
+des généraux qui osent se mesurer avec lui. «Mon infanterie, écrit
+Schwarzenberg à Metternich, a tellement besoin de repos que je suis dans
+l'impossibilité de continuer une opération sérieuse[73]. «Et quelque
+temps après, il fait cet aveu: «Pour ne pas être battu en détail, je me
+bornerai à défendre sérieusement les ponts de Bray et de Nogent, et je
+concentrerai les forces derrière la Seine et l'Yonne. Nous avons laissé
+échapper un moment que nous regretterons, et à juste titre. Le monde me
+jugera sévèrement[74].»
+
+Cependant, les alliés, sous la pression tenace de Castlereagh,
+persistent au congrès de Châtillon à vouloir imposer à l'Empereur les
+conditions les plus dures: renonciation à toutes les conquêtes depuis
+1792, ainsi qu'aux places de Besançon, Belfort et Huningue. À ces
+insolences Napoléon répondra encore par des victoires. Wittgenstein est
+battu le 18 février à Montereau; Sacken, à Méry-sur-Seine, le 22. Les
+alliés ne remportent aucun avantage à Bar et à la Ferté-sur-Aube. Ils
+veulent cependant faire mine résolue et le 1er mars, par le traité de
+Chaumont, s'engagent à ne point déposer les armes tant que la France
+n'acceptera pas l'ultimatum de Châtillon. On se bat à Craonne le 7 mars
+sans que personne puisse s'attribuer l'avantage. Les généraux alliés ne
+s'entendent plus. «Sans moi, écrit Schwarzenberg à Metternich,
+l'imbécile Wittgenstein allait être culbuté.» Il se plaint de Wolkowsy
+qui le traite avec impudence et ne lui rend pas justice. «Des procédés
+de cette nature, avoue-t-il, achèvent d'épuiser le peu de patience qui
+me reste encore.» Puis il blâme les lésineries impardonnables des
+Anglais qui soulèvent des difficultés pour faire des avances
+d'argent[75]. Huit jours après, Schwarzenberg s'en prend à Alexandre
+lui-même qui, comme on le sait, avait voulu lui préférer Moreau. «Il
+doit apprendre, dit-il orgueilleusement, à respecter un homme de ma
+trempe et savoir que de son auguste caractère au mien, il y a une
+différence du jour à la nuit.» Il ne traite pas mieux le roi de Prusse.
+«Pour le Roi, il n'est pas digne d'être jugé par les hommes d'honneur.
+Il soupçonne tous les vices chez les autres, parce qu'il les aurait
+tous, s'il en avait le courage et la force.» Quant aux ministres de ces
+souverains, il les traite de la sorte: «Et les ministres aussi sont
+assez imbéciles, assez lâches, assez chétifs pour m'accuser de sacrifier
+Blücher, moi qui l'ai sauvé tant de fois!... Ah! quelle engeance! quelle
+mauvaise race. Comment! servir sous de tels auspices[76]?» Voilà,
+d'après les dépêches officielles, quels étaient les adversaires de
+Napoléon et les ennemis de la France!... Leur détresse était bien grande
+alors, puisqu'elle arrache à Schwarzenberg ce dernier cri: «Si nous
+vivons encore, c'est par miracle!» Il a dû écrire à Alexandre pour lui
+affirmer qu'il n'a jamais eu les mains liées, et qu'il n'a agi que
+d'après ses calculs militaires. «Combien l'empereur Napoléon, dit-il,
+serait glorieux s'il pouvait imaginer que de pareils soupçons
+parviennent à se glisser chez les monarques alliés!» Pendant ce temps,
+Blücher accusait Schwarzenberg de trahison. Les Prussiens se défiaient
+de leurs alliés, et, d'autre part, le généralissime autrichien suppliait
+Dieu de lui donner assez de force pour le mettre «au-dessus des sottises
+de ses chers amis[77]»!
+
+Au dernier moment, Napoléon, qui avait paru n'admettre que la paix basée
+sur les conditions de Francfort, c'est-à-dire sur les frontières
+naturelles, consent à accepter les anciennes limites avec la Savoie,
+Nice, l'île d'Elbe et une partie de l'Italie pour le prince Eugène. Les
+alliés refusent. Ils continuent la guerre, répétant qu'ils la font à
+Napoléon et non pas à la France. Mais quand il s'agira de régler les
+comptes et lorsque le roi de France devra signer le traité de Paris, on
+verra ce que devient la sincérité de cette affirmation. Caulaincourt
+conseille à Napoléon d'accepter quand même les conditions des alliés.
+Ses conseils courageux et patriotiques ne sont point écoutés[78].
+L'Empereur ne se décourage pas encore. Il combat en soldat à
+Arcis-sur-Aube, avec vingt mille hommes contre quatre-vingt-dix mille.
+Puis il songe à couper les communications de l'ennemi, espérant que ses
+lieutenants lui feront tête. Ceux-ci, malgré leur bravoure, plient à la
+Fère-Champenoise, et Napoléon est contraint de revenir de Saint-Dizier
+sur Paris, pour marcher au secours de la capitale. En trois jours, il
+est à Fromenteau; mais, malgré sa rapidité, il est arrivé trop tard.
+
+Le 31 mars, après une défense que Joseph a dirigée pendant une journée,
+Paris capitule. Les alliés y pénètrent. Alexandre déclare en leur nom
+qu'ils ne traiteront ni avec Napoléon Bonaparte, ni avec aucun des
+siens. Il invite le Sénat à désigner un gouvernement provisoire. C'est
+Talleyrand qui en devient le chef; il peut alors donner un libre cours à
+ses intrigues. Le conseil municipal de Paris se prononce contre
+l'Empereur. Une partie du Sénat décrète la déchéance de celui que tous
+ont adulé. Les sénateurs motivent la déchéance sur des taxes illégales,
+sur des guerres injustes, sur des atteintes à la liberté de la presse et
+à la liberté civile, mesures que tous ont approuvées. Soixante-dix
+députés adhèrent à la manifestation sénatoriale. Caulaincourt essaye de
+plaider auprès d'Alexandre la cause de l'Empereur, de Marie-Louise et du
+roi de Rome. On ne l'écoute plus. Le gouvernement provisoire s'adresse à
+la France et l'invite à repousser Napoléon qui la gouvernait «comme un
+roi de barbares». Il va jusqu'à dire que l'homme auquel il prodiguait
+hier encore les marques de l'adulation la plus servile, n'avait jamais
+été Français. Il fait l'éloge des «magnanimes alliés», de leur justice
+et de leur humanité. Sur ces entrefaites, le maréchal Marmont, duc de
+Raguse, cédant, dit-il, «à l'opinion publique», s'apprête à passer à
+l'ennemi. Le sort voudra cependant que ce traître entre un jour en
+relation avec le roi de Rome et vienne célébrer devant lui la valeur et
+la grandeur de son père!... Les maréchaux Ney, Lefebvre, Macdonald,
+Oudinot, pressés d'en finir et de sauver leur situation personnelle,
+obsèdent, menacent presque l'Empereur et lui arrachent une abdication
+conditionnelle, par laquelle Napoléon réserve les droits de la régente
+et de son fils. C'est dans le même palais où il a enfermé Pie VII et où
+il a essayé de lui arracher l'abandon de tous ses droits, que des
+maréchaux ingrats ont bloqué l'Empereur et lui ont signifié que son
+règne était passé[79].
+
+Le Sénat, enhardi par la présence des alliés, appelle au trône
+Louis-Stanislas-Xavier de France. Le 5 avril, Napoléon signe la seconde
+abdication, et cette fois sans réserves. Il traite la défection de
+Marmont avec le mépris qu'elle mérite; il déclare que, puisqu'il est le
+seul obstacle à la paix, il fait le sacrifice de sa personne à la
+France. C'est par la trahison, c'est par la défection qu'on est venu à
+bout du colosse. Mais l'Autriche ne pardonne pas à Alexandre d'avoir
+montré de la générosité à l'égard de son ennemi, et si elle adhère à la
+convention qui lui assure une principauté indépendante et lui maintient
+le titre d'Empereur, c'est bien malgré elle. Le 11 avril, un traité
+passé à Fontainebleau entre les maréchaux, les ministres d'Autriche, de
+Russie et de Prusse, et auquel consent le gouvernement britannique,
+reconnaît à Napoléon, en échange de sa renonciation à toute souveraineté
+sur la France et l'Italie, l'île d'Elbe comme propriété personnelle et
+deux millions de revenu; à Marie-Louise, les duchés de Parme, de
+Plaisance et de Guastalla, avec réversibilité sur le roi de Rome; enfin
+au prince Eugène un établissement convenable hors de France. Le même
+traité met à la disposition de l'Empereur deux millions sur ses fonds
+personnels, pour lui permettre de donner des gratifications à ses
+meilleurs serviteurs. Il accorde également sur les fonds du Trésor et
+sur les revenus des pays cédés par la France deux millions aux frères et
+aux sœurs de Napoléon[80]. Talleyrand garantit, au nom du gouvernement
+du Roi, l'exécution de ce traité en tout ce qui concerne la France,
+«dans la vue de concourir efficacement à toutes les mesures adoptées
+pour donner aux événements qui ont eu lieu un caractère particulier de
+modération, de grandeur et de générosité[81]». L'Empereur paraît
+accepter toutes ces conditions avec une tranquillité majestueuse, mais,
+une fois seul, il pense à s'arracher la vie. «Laisser la France si
+petite, après l'avoir reçue si grande!...» C'est là toute l'explication
+qu'il donne de son désespoir. Heureusement sa tentative échoue. Il en a
+honte lui-même et il se ressaisit. Il se soumettra aux nouvelles
+épreuves qui l'attendent et il acceptera l'exil. Le lendemain du traité
+de Fontainebleau, Monsieur entrait à Paris, et le 3 mai Louis XVIII
+montait sur le trône. Le 20 avril, Napoléon s'acheminait vers l'île
+d'Elbe.
+
+Metternich ne peut nier la part personnelle qu'il a prise au traité de
+Fontainebleau. En effet, le 11 avril 1814, il mandait à l'empereur
+François: «Depuis quatre jours, les plénipotentiaires (Ney, Macdonald et
+Caulaincourt) travaillaient avec le comte de Nesselrode à la rédaction
+du traité. Mais l'empereur de Russie a désiré que je prisse part aux
+délibérations avant la signature de l'acte, attendu qu'un des articles
+contenait la stipulation d'un établissement indépendant pour
+l'Impératrice et le roi de Rome. Ce soir, j'ai eu une séance de trois
+heures avec les trois plénipotentiaires français et le comte de
+Nesselrode, auquel s'était joint lord Castlereagh. Dans cette réunion,
+nous sommes arrivés à nous entendre relativement au traité. J'ai cru
+pouvoir assigner à l'Impératrice les duchés de Parme, de Plaisance et de
+Guastalla, comme étant l'objet le plus convenable à lui attribuer, et
+toutes les parties sont tombées d'accord là-dessus. En conséquence,
+l'acte fut signé. Demain, il sera expédié en bonne et due forme, et,
+comme le gouvernement provisoire est également d'accord avec nous sur
+l'ensemble, nous pourrons d'ici à deux jours publier cette pièce si
+importante. Immédiatement après, Napoléon sera conduit à l'île
+d'Elbe...» Et l'empereur d'Autriche lui répondait: «Vous avez agi dans
+cette affaire comme il convenait, et, comme père, je vous remercie de
+tout mon cœur de ce que vous avez fait dans cette circonstance pour ma
+fille.» Le 12 avril, il ajoutait: «Vous avez eu raison de ne pas
+différer la conclusion du traité jusqu'à mon arrivée à Paris, car ce
+n'est que par ce moyen qu'on peut mettre fin à la guerre[82].»
+
+ * * * * *
+
+Il nous faut maintenant revenir un peu en arrière pour savoir ce
+qu'étaient devenus Marie-Louise et son fils pendant ces quelques mois si
+remplis d'événements. Napoléon avait écrit, le 8 février 1814, au roi
+Joseph une lettre péremptoire où il lui recommandait de ne jamais
+laisser tomber son enfant dans les mains de l'ennemi. «Soyez certain,
+disait-il, que dès ce moment l'Autriche, étant désintéressée,
+l'emmènerait à Vienne avec un bel apanage; et, sous prétexte de voir
+l'Impératrice heureuse, on ferait adopter par François tout ce que le
+régent d'Angleterre et la Russie pourraient lui suggérer. Tout parti se
+trouverait par là détruit. Si je meurs, mon fils et l'Impératrice
+régente doivent, pour l'honneur des Français, ne pas se laisser prendre
+et se retirer au dernier village. Souvenez-vous de ce que disait la
+femme de Philippe V. Que dirait-on, en effet, de l'Impératrice? Qu'elle
+a abandonné le trône de son fils et le nôtre; et les alliés aimeraient
+mieux tout finir en les conduisant prisonniers à Vienne. Je préférerais
+qu'on égorgeât mon fils, plutôt que de le voir jamais élevé à Vienne
+comme prince autrichien, et j'ai assez bonne opinion de l'Impératrice
+pour être persuadé qu'elle est de cet avis, autant qu'une femme et une
+mère peuvent l'être. Je n'ai jamais vu représenter _Andromaque_ que je
+n'aie plaint le sort d'Astyanax survivant à sa maison, et que je n'aie
+regardé comme un bonheur, pour lui de ne pas survivre à son père!»
+
+Comme Joseph avait averti Napoléon que Marie-Louise avait supplié son
+père de ne pas favoriser les Bourbons, l'Empereur se fâcha. Il déclara
+qu'il ne voulait pas être protégé par une femme. «Cette idée, disait-il,
+la gâterait et nous brouillerait... Ne lui parlez que de ce qu'il faut
+qu'elle sache pour signer, et surtout évitez les discours qui lui
+feraient penser que je consens à être protégé par elle ou par son père.
+«Cependant, Napoléon avait écrit, au lendemain du succès de Montereau, à
+son beau-père pour lui proposer de s'entendre sur les bases de
+Francfort. Essayant de toucher ce souverain impassible, il lui avait,
+mais en vain, rappelé «que, quels que fussent ses sentiments ennemis, il
+avait dans ses veines du sang français». L'attitude de François II était
+bien faite pour l'inquiéter. Aussi, le 16 mars, avait-il renouvelé à
+Joseph ses adjurations: «Si l'ennemi s'avançait sur Paris avec des
+forces telles que toute résistance devînt impossible, faites partir,
+dans la direction de la Loire, la régente, mon fils, les grands
+dignitaires, les grands officiers, le baron de la Bouillerie et le
+Trésor.» Viennent alors ces lignes connues où le malheureux père semble
+prévoir le triste sort de l'enfant impérial: «Ne quittez pas mon fils et
+rappelez-vous que je le préférerais voir dans la Seine plutôt que dans
+les mains des ennemis de la France. Le sort d'Astyanax, prisonnier des
+Grecs, m'a toujours paru le sort le plus malheureux de l'histoire!...»
+
+Jusqu'au milieu de février, Marie-Louise avait compté sur une paix
+honorable, amenée par les brillants succès de Napoléon. Elle
+s'acquittait dignement de ses devoirs de régente et consacrait ses
+heures de loisir soit à s'occuper de son fils, soit à faire de la
+charpie pour les blessés, avec les dames de la Cour. Le 11 février, elle
+avait passé en revue la garde nationale, tandis que les troupes
+acclamaient le petit roi de Rome qui, des fenêtres des Tuileries,
+suivait avec joie leurs évolutions. Le 21 février, elle avait reçu de
+Napoléon le conseil d'écrire de sa main des proclamations guerrières,
+adressées aux grandes villes du Nord et de la Belgique. Le 27, elle
+avait assisté à la cérémonie de la remise de quatorze drapeaux pris aux
+alliés, et elle avait publiquement exprimé le vœu que tous les Français
+allassent se ranger autour de leur monarque pour assurer par leur
+courage la délivrance de Paris. En même temps, elle avait écrit à son
+père, lui demandant encore une fois de se souvenir de sa fille et de son
+petit-fils, et de ne pas imposer à la France une paix honteuse. Elle
+s'entendait ainsi, et sans l'avoir cherché, avec Napoléon qui avait
+adressé à François II ces lignes si fières: «Si j'avais été assez lâche
+pour accepter les conditions des ministres anglais et russes, Votre
+Majesté aurait dû m'en détourner, parce qu'elle sait que ce qui avilit
+et dégrade trente millions d'hommes ne saurait être durable.» Mais ni la
+lettre de Marie-Louise ni celle de Napoléon ne purent toucher un prince
+qui obéissait aux âpres volontés et aux ressentiments de son premier
+ministre.
+
+Lorsque les alliés se rapprochèrent de Paris, le roi Joseph communiqua à
+la régente et à son intime conseiller, Cambacérès, la lettre du 16 mars,
+puis un conseil important fut tenu aux Tuileries. C'était le 28 mars. La
+majorité parut d'abord opposée au départ de l'Impératrice. Talleyrand,
+qui savait fort bien qu'il ne serait pas écouté, affirma, mais sans
+insister, que si Marie-Louise quittait Paris, elle céderait la place aux
+royalistes. Le duc de Rovigo fut de cet avis; le conseil semblait
+ébranlé, lorsque Joseph lui lut les lettres de Napoléon en date des 8
+février et 16 mars. Ce fut un véritable coup de foudre. On conclut
+naturellement au départ[83]. Un instant, Marie-Louise avait eu
+l'intention d'aller droit à l'Hôtel de ville, et d'y renouveler la
+conduite de Marie-Thérèse. On l'en dissuada. Méneval le regrette fort.
+«La présence de Marie-Louise à Paris, dit-il, aurait pu y déjouer de
+coupables manœuvres et donner à Napoléon le temps d'arriver au secours
+de Paris[84].» La régente, très embarrassée, demanda l'avis personnel de
+Cambacérès, qui, craignant de se compromettre, se récusa. Elle relut
+alors les lettres de l'Empereur et les considéra comme un ordre sacré.
+Elle fixa le départ au lendemain matin, 29 mars. Au dernier moment,
+prise d'angoisses et de remords, entendant autour d'elle des avis
+différents, ne sachant que répondre aux officiers de la garde nationale
+qui lui rappelaient le discours de Napoléon, elle rentra dans sa chambre
+à coucher, jeta son chapeau sur le lit, s'assit dans une bergère, prit
+sa tête à deux mains et pleura abondamment. Au milieu de ses sanglots,
+on entendait ces paroles: «Mon Dieu! qu'ils se décident donc et qu'ils
+mettent un terme à cette agonie[85]!» D'après M. de Bausset, elle aurait
+dû accepter la capitulation et répondre par sa présence à la
+proclamation des alliés qui disaient chercher de bonne foi en France une
+autorité capable de cimenter l'union de toutes les nations et de tous
+les gouvernements[86]. Malheureusement, Marie-Louise était une jeune
+femme de vingt-trois ans, qui avait plus de timidité que d'énergie, et
+qui n'osa jamais prendre une décision ferme. Elle eût tenu une place
+brillante dans un règne pacifique. Elle était absolument désorientée au
+milieu de ces événements tragiques, en face des horreurs de la guerre et
+de l'invasion, des intrigues de toutes sortes qui l'entouraient et
+l'enserraient.
+
+Les cours des Tuileries étaient remplies d'équipages et de fourgons; des
+voitures de parade, même celle du sacre, des caissons du Trésor et de
+l'argenterie étaient là. Les mouvements des hommes et des chevaux
+amusaient le roi de Rome, qui ne croyait pas à un départ immédiat. À
+neuf heures du matin, les préparatifs étaient terminés. Ce ne fut
+pourtant qu'à dix heures et demie que l'Impératrice monta en
+voiture[87]. Elle était accompagnée de Mmes de Montesquiou, de
+Montebello, de Brignole, de Montalivet et de Castiglione. Lorsqu'on
+voulut faire descendre le roi de Rome, l'enfant opposa la plus vive
+résistance. Il pleurait, il poussait des cris, il s'accrochait aux
+rideaux de son appartement, puis aux portes et à la rampe de l'escalier.
+«N'allons pas à Rambouillet, disait-il, c'est un vilain château. Restons
+ici!» La comtesse de Montesquiou, puis la sous-gouvernante, Mme
+Soufflot, furent obligées de le prendre dans leurs bras. Il se débattait
+violemment, et l'écuyer de service, M. de Canisy, arriva, non sans
+peine, à le porter jusqu'à la voiture de sa mère. «Je ne veux pas
+quitter ma maison, criait-il; je ne veux pas m'en aller. Puisque papa
+est absent, c'est moi qui suis le maître!» Cette résistance inattendue,
+ces cris et ces pleurs d'enfant troublaient un pénible silence et
+jetaient dans l'âme de ceux qui assistaient à cette scène les
+pressentiments les plus sinistres[88]. «J'étais près de lui, rapporte M.
+de Bausset, et j'entendis l'expression de sa petite colère... L'instinct
+de ce jeune prince parla d'une autre manière que les conseillers du
+trône...» Comment ne pas évoquer ici un souvenir d'une analogie
+frappante: le duc de Bordeaux refusant à Cherbourg de monter sur le
+navire qui devait l'emmener avec Charles X en exil? M. de Damas, qui
+portait l'enfant, dut, comme M. de Canisy pour le roi de Rome, faire un
+violent effort pour venir à bout de sa résistance. Ainsi que l'a dit un
+historien, «toutes ces infortunes se ressemblent...» M. de Bausset, qui
+assistait au départ de Marie-Louise, dépeint le découragement et la
+peine des Parisiens en voyant passer cet interminable cortège, rendu
+plus considérable encore par les voitures des membres du gouvernement et
+des diverses chancelleries ministérielles, marchant sous la protection
+d'une escorte de mille à douze cents hommes, et occupant près d'une
+lieue de terrain!... «Rien ne ressemblait moins à un voyage de cour que
+cette tumultueuse retraite de personnes et de bagages de toute
+nature[89].» C'était plutôt, pour employer une expression de Tacite, un
+long cortège de deuil... _veluti longæ exesquiæ_. Outre les dames
+d'honneur, le comte de Beauharnais, MM. de Gontaut et d'Haussonville, le
+prince Aldobrandini, MM. d'Héricy et de Lambertye, de Cussy et de
+Bausset, de Seyssel et de Guerchy, MM. Corvisart, Bourdier et Boyer
+étaient les principaux personnages qui suivaient Marie-Louise et le
+prince impérial. «Les voitures traversaient une foule de peuple dont la
+contenance indiquait la sombre tristesse[90].» L'Impératrice laissait,
+par son départ, le champ libre aux intrigues de Talleyrand.
+
+On sait avec quelle habileté le vice-grand électeur, aidé en cela par M.
+de Rémusat et ses gardes nationaux, demeura à Paris et se dispensa de
+suivre l'Impératrice comme il en avait reçu l'ordre. L'astucieux
+personnage n'était pas encore entièrement décidé en faveur des Bourbons,
+car il voulait savoir d'abord ce que pensaient les alliés, qui eux-mêmes
+paraissaient encore indécis. La régence de Marie-Louise, dont il serait
+le premier ministre, était une idée qui ne lui déplaisait point[91].
+Napoléon pouvait, en effet, abdiquer ou mourir subitement. D'autre part,
+si l'Autriche ne soutenait pas la régence, si la Russie y était opposée,
+il serait toujours temps de se retourner du côté des Bourbons et de leur
+faire croire que leur restauration était due à son habileté et à son
+empressement. Talleyrand eut soin de faire dire à Nesselrode par un
+officieux, Alexandre de Laborde, qu'il était à Paris, au courant de
+l'état des esprits et prêt à être consulté. Une manifestation royaliste
+qui avait paru être du goût des alliés, et l'attitude de l'Empereur qui
+n'avait pas encore l'air d'un homme qui veut abdiquer, ramenèrent
+Talleyrand aux Bourbons. L'arrivée du Tsar dans son hôtel de la rue
+Saint-Florentin, son langage et celui de Nesselrode, partisan de la
+Restauration, achevèrent de le convaincre. Alors le 1er avril, dans le
+conseil tenu chez lui en présence du Tsar, du roi de Prusse et des
+ministres étrangers, il déclara que la régence serait dangereuse pour le
+repos de l'Europe, car ce serait l'Empereur qui régnerait sous le nom de
+Marie-Louise[92]. Il fît intervenir le baron Louis et l'abbé de Pradt
+pour soutenir cette opinion et affirmer avec lui que la France était
+royaliste; enfin, il répondit de l'assentiment du Sénat[93]. À sa
+demande, les alliés décidèrent qu'on ne traiterait ni avec Napoléon, ni
+avec aucun membre de sa famille. Ainsi, comme le fait remarquer le
+chancelier Pasquier, ils consentirent formellement à exclure du trône de
+France le fils de Marie-Louise. Très certainement, ils n'avaient aucune
+autorisation de l'empereur d'Autriche pour prendre un tel engagement. La
+proclamation avait été préparée à l'avance par Talleyrand et par
+Pozzo[94], ou par Nesselrode. Mais tous savaient que François II
+laisserait faire, car l'empereur d'Autriche n'hésiterait pas entre la
+reprise de ses anciennes provinces et la conservation d'un trône pour sa
+fille[95].
+
+Pendant que se préparait cette œuvre d'intrigues, Marie-Louise arrivait
+le soir du 29 mars au château de Rambouillet, et en repartait le
+lendemain pour Châteaudun, où elle retrouvait les frères de Napoléon,
+Joseph et Jérôme. À Vendôme, le 1er avril, elle reçut des nouvelles de
+Napoléon, qui, à l'endroit appelé la «Cour de France», venait
+d'apprendre la capitulation de Paris et de là s'était rendu à
+Fontainebleau. Le 2 avril, elle était à Blois. Elle y exerça la régence
+pendant quelques jours encore. Le 3,--c'était le dimanche des
+Rameaux,--elle reçut après la messe les autorités et ne put leur
+dissimuler sa profonde tristesse. Le 4, elle chargea le duc de Cadore
+d'un message pour son père, message où elle répète que son fils et elle
+n'ont de refuge qu'auprès de lui. Elle le suppliait de ne pas sacrifier
+à l'Angleterre et à la Russie le repos et les intérêts de son
+petit-fils. «Je vous confie, écrivait-elle, le salut de ce que j'ai de
+plus cher au monde, un fils encore trop jeune pour connaître le malheur
+et le chagrin[96]!» Le 7 avril, elle reçoit la visite du colonel de
+Garbois, qui vient, de la part de Napoléon, lui annoncer l'abdication.
+Elle s'étonne et s'afflige de cet acte. Elle dit qu'elle veut aller
+rejoindre l'Empereur. Le colonel objecte que la chose n'est pas
+possible. Alors elle s'écrie: «Pourquoi donc, monsieur le colonel? Vous
+y allez bien, vous! Ma place est auprès de l'Empereur, dans un moment où
+il doit être si malheureux! Je veux le rejoindre et je me trouverai bien
+partout, pourvu que je sois avec lui!...» Le colonel de Garbois présenta
+d'autres objections, parla de dangers de toutes sortes. Il eut beaucoup
+de peine à dissuader l'Impératrice, qui finit par écrire à Napoléon. Le
+colonel porta aussitôt la lettre à l'Empereur. «Il me parut, dit
+Garbois, très touché du tendre intérêt que cette princesse lui
+témoignait. L'Impératrice parlait de la possibilité de réunir cent
+cinquante mille hommes. L'Empereur lut ce passage à haute voix, et il
+m'adressa ces paroles remarquables:--Oui, sans doute, je pourrais tenir
+la campagne, et peut-être même avec succès. Mais je mettrais la guerre
+civile en France, et je ne le veux pas. D'ailleurs, j'ai signé mon
+abdication. Je ne reviendrai pas sur ce que j'ai signé[97].
+«Marie-Louise, si l'on en croit Méneval et d'autres personnes qui
+l'entouraient, était alors réellement décidée à rejoindre Napoléon. Elle
+ne croyait pas à ce moment qu'on la séparerait de son époux. Elle avait
+parlé plusieurs fois en ce sens à Mme de Luçay et à Mme de Montesquiou.
+Le 7, elle avait lancé une dernière proclamation, dont l'auteur était
+Cambacérès[98]; elle y suppliait les Français d'écouter la voix de
+Napoléon. Elle se disait confiée à leur bonne foi, glorieuse d'être
+Française et d'être associée aux destinées du souverain qu'ils avaient
+librement choisi. «Mon fils, ajoutait-elle, était moins sûr de vos cœurs
+au temps de sa prospérité. Ses droits et sa personne sont sous votre
+sauvegarde.» Mais cette proclamation, si elle fut lue, ne produisit
+aucun effet. La France était lasse de la guerre et toute prête à
+accepter le régime qui lui assurerait la paix[99]. Cette lassitude, plus
+que tout autre sentiment, explique comment l'opinion publique accueillit
+favorablement le retour des Bourbons. Le 8 avril,--c'était le vendredi
+saint,--Joseph et Jérôme, accompagnés de Cambacérès, vinrent, dès le
+matin, conférer avec la régente. Ils lui dépeignirent les dangers très
+prochains qui la menaçaient et lui dirent qu'il fallait quitter Blois au
+plus vite. «Soit qu'ils eussent l'intention, rapporte M. d'Haussonville,
+de se ménager une garantie du côté de l'Autriche en s'emparant de la
+personne de l'Impératrice, soit qu'ils eussent songé à rejoindre avec
+elle et son fils l'armée française qui revenait d'Espagne, et à tenter
+les dernières chances d'une guerre civile, ils employèrent tous les
+moyens pour décider l'Impératrice à passer de l'autre côté de la Loire.
+Elle résista tant qu'elle put. Ils parlèrent alors de l'y contraindre de
+force[100].»
+
+C'est ce que Marie-Louise apprit elle-même à M. de Bausset. Alors
+celui-ci demanda à la régente ce qu'elle comptait faire. «Rester à Blois
+et y attendre les ordres de l'Empereur», telle fut sa réponse brève. Sur
+ce, M. de Bausset alla raconter au chambellan d'Haussonville ce qui se
+passait. M. d'Haussonville appela les officiers qui veillaient avec
+quelques troupes sur la sécurité de la régente et leur demanda s'ils
+laisseraient violenter Marie-Louise. Les officiers se présentèrent en
+masse à elle et lui jurèrent formelle obéissance, ce qui déjoua les
+projets des frères de Napoléon. Peu de temps après survinrent le comte
+Schouvaloff, aide de camp du Tsar, et le baron de Saint-Aignan pour
+faciliter la retraite de la régente sur Orléans[101]. L'Empereur avait
+abdiqué, et la malheureuse princesse était livrée désormais à tous les
+caprices de la fortune. Marie-Louise remet à M. de Bausset une lettre
+pour Napoléon et une autre pour son père. Le grand maître du palais
+parvient non sans peine à Fontainebleau et s'acquitte de sa mission. La
+lettre touchante de Marie-Louise émeut Napoléon, qui s'écrie: «Bonne
+Louise!» puis fait mille questions à M. de Bausset sur sa santé et sur
+celle de son fils. On parla ensuite de l'île d'Elbe: «L'air y est pur et
+sain, dit l'Empereur, et les habitants sont excellents. Je n'y serai pas
+trop mal, et j'espère que Marie-Louise ne s'y trouvera pas mal non
+plus.» Il croyait qu'une fois en possession du duché de Parme, il serait
+permis à l'Impératrice de venir avec son fils s'établir auprès de lui à
+l'île d'Elbe. Les calculs haineux de Metternich empêchèrent cette
+réunion. On peut dire que ce fut un malheur pour tous, car cette réunion
+et l'exécution fidèle du traité de Fontainebleau eussent probablement
+empêché les Cent-jours. Heureux auprès d'une femme et d'un fils qu'il
+adorait, Napoléon n'aurait peut-être pas songé à rompre ses liens. En
+tout cas, il n'eût pu fournir les raisons ou les prétextes qui rendirent
+sa conduite excusable[102]...
+
+Marie-Louise était, je le répète, bien décidée à le rejoindre alors, et
+il fallut toutes les intrigues de la diplomatie pour l'empêcher de
+réaliser cette intention formelle. M. d'Haussonville l'atteste:
+«L'Impératrice, dit-il, en apprenant que l'Empereur avait reçu en
+souveraineté l'île d'Elbe, voulut savoir ce qu'elle devait penser de son
+nouveau séjour. Elle fit aussitôt demander Mme de Brignole, qui était
+Génoise et qui y avait séjourné quelque temps. Il n'est pas de questions
+qu'elle ne lui fît sur le climat, sur les habitants, sur les ressources
+du pays. Elle ne paraissait pas admettre qu'elle pût avoir d'autre
+séjour que celui de son époux, ni d'autre avenir que le sien. Son
+langage n'était pas seulement convenable sur le compte de l'Empereur; il
+était plutôt exalté... Mon père est demeuré persuadé qu'elle était de
+bonne foi et ne songeait pas alors à séparer son sort de celui qu'elle a
+depuis si complètement oublié[103].» Il convient de faire remarquer ici
+combien la conduite de Marie-Louise au milieu de ces graves événements
+est à son honneur. Comment, peu de temps après, changera-t-elle de
+sentiments et sera-t-elle aussi frivole et aussi inconsidérée qu'elle a
+été sérieuse et digne?... Devant une telle versatilité, je ne vois
+qu'une explication. Tant que Marie-Louise est sous l'influence et la
+direction de Napoléon, elle comprend ses devoirs et s'y montre fidèle.
+Mais, lorsqu'elle tombe sous l'influence délétère de Metternich et de
+son agent Neipperg, elle change brusquement d'attitude et perd l'estime
+qu'elle avait si justement méritée pendant les jours d'angoisses et de
+périls. Arrivée à Orléans, le samedi saint 9 avril, Marie-Louise reçut
+une lettre de son père que lui apportait le duc de Cadore. François II
+l'assurait de son affection, mais il doutait que les alliés
+partageassent son zèle pour les intérêts et les droits de sa fille. Ce
+malheureux monarque, dont un sujet, Schwarzenberg, était pourtant le
+généralissime de la coalition, s'était annihilé à tel point qu'il
+n'avait plus la faculté d'émettre un désir. Le lien qui l'attachait aux
+autres souverains depuis le traité de Chaumont était un lien
+infrangible. L'empereur d'Autriche était bien monarque et membre de la
+Quadruple Alliance, mais il ne semblait vraiment plus ni souverain, ni
+père. M. de Sainte-Aulaire, porteur d'une autre lettre de l'empereur
+d'Autriche, où celui-ci donnait à Marie-Louise quelques détails sur la
+tentative de suicide de Napoléon, a raconté à M. d'Haussonville un
+incident que je crois enjolivé. Il paraîtrait qu'il fut reçu le matin
+par l'Impératrice dans sa chambre à coucher. Elle était à peine éveillée
+et assise sur le bord de son lit, tandis que ses pieds sortaient de
+dessous les couvertures. Embarrassé de se trouver en présence d'une si
+grande infortune, M. de Sainte-Aulaire tenait les yeux baissés pour
+n'avoir pas l'air d'observer sur sa figure l'effet de la triste missive.
+«Ah! vous regardez mon pied, s'écria l'Impératrice. On m'a toujours dit
+qu'il était joli...» Quel que soit l'intérêt avec lequel il faut
+accueillir les dires de M. de Sainte-Aulaire, il est difficile de croire
+à celui-ci. Tant de coquetterie féminine, et, le dirai-je? si familière
+et si bourgeoise, ne semble pas possible en pareille circonstance,
+surtout de la part d'une archiduchesse d'Autriche. Marie-Louise a pu
+avoir un moment de distraction ou de trouble. M. de Sainte-Aulaire a
+sans doute cru piquant d'y ajouter cet étrange commentaire.
+
+L'Impératrice avait un chagrin bien réel en ce moment et ne songeait
+qu'au départ de Napoléon et aux intérêts de son fils. Elle voyait avec
+stupéfaction disparaître tous ceux qui, jusqu'alors, l'avaient entourée
+de leurs hommages. Elle les voyait allant au plus vite chercher des
+passeports et préparant déjà leur soumission au gouvernement nouveau. Un
+grossier personnage, M. Dudon, apparaît tout à coup. Il vient, au nom du
+gouvernement provisoire, fouiller les voitures de l'Impératrice, enlever
+l'or, l'argenterie et les diamants qui s'y trouvaient. Il pousse ses
+exigences si loin qu'il veut même enlever à la malheureuse femme la
+parure qu'elle porte sur elle. L'Impératrice le traite avec dédain et
+part pour Orléans. Les Cosaques pillent à leur tour ses bagages, mais,
+sur l'ordre du commissaire russe, Schouvaloff, ils rendent bientôt à
+Marie-Louise ce qu'ils ont pris. M. de Méneval, qui était resté auprès
+d'elle, recevait force lettres de Napoléon, qui demandait si
+l'Impératrice voulait le suivre dans sa mauvaise fortune, ou se retirer
+dans ses nouveaux États, ou rejoindre son père. Il voulait savoir
+également si Mme de Montesquiou resterait auprès de son fils. Méneval
+lui répondit que la gouvernante ne quitterait jamais le roi de Rome, «à
+moins que la force ne l'arrachât de ses bras[104]». Marie-Louise était
+de plus en plus dévorée par les inquiétudes et par le désir ardent de
+revoir enfin l'Empereur. «Se dérobant à des conseils qui n'étaient pas
+en harmonie avec la pensée qui la préoccupait, rapporte Méneval, elle
+sortit précipitamment, un jour, de son cabinet de toilette, à demi
+vêtue, traversa une terrasse qui séparait son appartement de celui de
+son fils et alla se jeter dans les bras de Mme de Montesquiou, qu'elle
+tenait en grande estime... Elle s'affermit auprès d'elle dans sa
+résolution d'aller rejoindre Napoléon à Fontainebleau.» Elle fit même
+des préparatifs sérieux pour un départ qui ne put se faire, car
+Metternich et François II surent s'y opposer[105]. Il paraîtrait que la
+duchesse de Montebello, jalouse de Mme de Montesquiou, fut une des
+personnes qui dissuadèrent le plus Marie-Louise d'aller à l'île d'Elbe.
+La régente quitta Orléans, et le lendemain le général Cambronne arrivait
+en cette ville, suivi de deux bataillons de la Garde, pour la ramener
+avec son fils à Fontainebleau. Il était trop tard.
+
+Marie-Louise avait reçu une lettre de Metternich, lui affirmant qu'il
+aurait bientôt de nouvelles preuves à lui fournir de la sollicitude de
+son père; qu'il pouvait toutefois lui donner d'avance la certitude d'une
+existence indépendante; mais que l'arrangement le plus convenable serait
+qu'elle se rendît «momentanément» en Autriche avec son enfant, en
+attendant qu'elle choisît entre le séjour de l'empereur Napoléon et son
+propre établissement. Le ministre ajoutait que son père aurait ainsi le
+bonheur d'aider de son mieux à sécher des larmes qu'elle n'avait que
+trop de motifs de répandre. Il affirmait qu'elle serait tranquille, pour
+le moment, et libre de sa volonté, pour l'avenir; qu'elle pourrait
+emmener avec elle les personnes auxquelles elle accordait le plus de
+confiance[106]. Les princes Paul Esterhazy et Wenzel-Lichtenstein
+avaient été chargés de la conduire à Rambouillet, où son père devait la
+rejoindre. Marie-Louise informa Napoléon de toutes ces nouvelles, en
+regrettant la hâte avec laquelle on décidait de son sort. «Je ne vis que
+de larmes!» s'écriait-elle. Et pendant qu'avec les égards les plus
+délicats en apparence on l'amenait vers l'issue fatale, c'est-à-dire
+vers la séparation d'avec son époux, celui-ci, réduit au désespoir,
+disait tristement: «Je suis un homme condamné à vivre!» Ainsi
+s'écroulait un gigantesque Empire, au milieu des angoisses de son
+fondateur, au milieu des larmes d'une femme et des regrets instinctifs
+d'un enfant, sous les coups des intrigues des uns et de la défection des
+autres[107].
+
+Le 18 avril, l'empereur François arrive à Rambouillet. Marie-Louise
+descend le recevoir aux portes mêmes du palais «prédestiné pour servir
+d'agonie à toutes les dynasties expirantes[108]». Elle prend son fils
+des mains de Mme de Montesquiou et le jette en pleurant dans les bras de
+l'Empereur, avant d'avoir reçu elle-même ses premières caresses. «Ce
+mouvement, dit un témoin de la scène, produisit une émotion visible dans
+les traits de l'empereur François[109].» Il embrassa cordialement son
+petit-fils. Mais, d'après un autre témoin, le roi de Rome parut peu
+sensible à cette marque de tendresse. Il considérait avec étonnement
+cette longue et grave figure. «Quand il rentra dans son appartement, il
+dit: «Je viens de voir l'empereur d'Autriche; il n'est pas beau[110].»
+L'enfant impérial annonçait déjà un esprit attentif. Il confiait à
+Méneval que Blücher était son plus grand ennemi; que Louis XVIII avait
+pris la place de son papa et qu'il retenait tous ses joujoux, mais qu'il
+faudrait bien qu'il les lui rendît[111]. Un mot, saisi au passage, se
+gravait dans sa mémoire et lui faisait souvent comprendre bien des
+choses. Mme de Montesquiou, qui était la prudence même, prenait toutes
+les mesures possibles pour ne pas enflammer et fatiguer une imagination
+aussi précoce.
+
+L'entrevue de l'empereur François avec sa fille fut émouvante. Sous le
+monarque impassible le père reparut un moment. Il fit revenir le roi de
+Rome et le contempla avec tendresse. Il crut y voir l'image même de
+Marie-Louise et s'écria que «c'était bien son sang qui coulait dans ses
+veines». Il jura à sa fille qu'il le prenait sous sa protection et qu'il
+lui servirait de père[112]. Lorsque l'empereur d'Autriche et
+Marie-Louise furent de nouveau seuls, la question du départ se
+représenta urgente. L'Impératrice eût préféré attendre en Italie le
+moment favorable pour se rendre auprès de Napoléon. Elle ne pouvait
+admettre l'idée d'une séparation prolongée. Elle laissait entendre
+qu'elle saurait se partager entre le duché de Parme et l'île d'Elbe.
+François II, au contraire, suivant exactement les conseils de Metternich
+qui l'avait supplié de ne pas se laisser fléchir, insistait pour un
+séjour momentané à Schœnbrunn, loin de tous les périls et de tous les
+embarras. Méneval, qui a vu alors Marie-Louise de près, nous affirme que
+l'Impératrice, ne pouvant surmonter sa douleur, se retirait souvent dans
+sa chambre «et là, les coudes sur ses genoux et la tête dans ses mains,
+s'abandonnait à l'amertume de ses pensées et versait d'abondantes
+larmes». Pourquoi la politique autrichienne était-elle si dure et
+imposait-elle ainsi, à qui n'en voulait pas, une séparation d'autant
+plus cruelle, que cette séparation, dite momentanée, devait être
+éternelle? Puisque l'Empereur avait renoncé officiellement à tous ses
+droits sur les couronnes de France et d'Italie, puisqu'il avait accepté
+l'exil et une modeste principauté, pourquoi ajouter à ses déceptions et
+à ses désillusions une barbarie inutile? En quoi la défense de revoir sa
+femme et son fils affermissait-elle les précautions que l'Autriche
+croyait devoir prendre avec les autres puissances contre sa personne?...
+L'observateur le moins partial n'y voit que la volonté d'effacer par
+tous les moyens possibles la honte d'avoir, après la paix de Vienne,
+sacrifié une archiduchesse au vainqueur. Il semble,--et le reste de ce
+récit le prouvera,--que M. de Metternich tenait à rayer des fastes de
+l'Autriche et des chartes impériales, non seulement le nom de Napoléon,
+mais encore le souvenir de toute union avec lui. Pour le punir d'avoir
+osé prétendre à s'allier aux Habsbourg,--comme si ce n'était pas
+l'Autriche qui avait fait les premiers pas[113],--il fallait lui
+arracher son fils et sa femme, lui dérober leurs embrassements, lui
+refuser la consolation suprême de leur présence, leur enlever même leurs
+titres et leurs noms, et en faire des étrangers à la France. C'était
+aggraver inutilement la douleur de l'illustre vaincu. Qu'importe? La
+politique le voulait, et, comme le disait récemment un diplomate, élevé,
+lui aussi, dans les habitudes d'un sinistre sang-froid, «la douleur n'a
+rien à voir avec les affaires!» Si l'on doute de ces affirmations, qu'on
+lise cette dépêche de l'empereur François à Metternich, écrite six jours
+avant l'entrevue de Rambouillet: «L'important est d'éloigner Napoléon de
+la France, et plût à Dieu qu'on l'envoyât bien loin!... Je n'approuve
+pas le choix de l'île d'Elbe comme résidence de Napoléon. On la prend à
+la Toscane; on dispose _en faveur d'étrangers_ d'objets qui conviennent
+à ma famille. C'est un fait qu'on ne peut admettre pour l'avenir.
+D'ailleurs, Napoléon reste trop près de la France et de l'Europe. Au
+demeurant, il faut tâcher d'obtenir que, si la chose ne peut être
+empêchée, l'île d'Elbe revienne à la Toscane après la mort de Napoléon;
+que je sois nommé cotuteur de l'enfant pour Parme, etc., et que, dans le
+cas où ma fille et l'enfant viendraient à mourir, les États qui leur
+sont destinés ne soient pas réservés à la famille de Napoléon[114]. «On
+ne soutiendra pas que ce souverain avait la fibre bien paternelle, car,
+avec le calme professionnel d'un notaire, il réglait sagement et
+méthodiquement l'avenir. Comme l'avait dit Napoléon à Caulaincourt,
+«l'Autriche était sans entrailles!» Elle était d'accord avec les alliés
+pour faire payer à Napoléon toutes les inquiétudes et toutes les
+angoisses par lesquelles l'Europe venait de passer. Les pouvoirs
+extraordinaires donnés au marquis de Maubreuil, ainsi que l'attestent
+les ordres authentiques du général baron de Sacken et du général baron
+de Brokenhausen, commandants des troupes russes et autrichiennes à la
+date du 17 avril 1814, prouvent que les alliés auraient même voulu aller
+plus loin. On sait que la proposition de l'aventurier Maubreuil,
+acceptée par les ministres de Louis XVIII, Dupont, Anglès et Bourrienne,
+et par les puissances, était de se débarrasser de Napoléon par tous les
+moyens. Si elle ne réussit pas, ce ne fut point la faute de Maubreuil.
+Il avait, pour ainsi dire, prévu un an d'avance l'objet de la
+déclaration des alliés qui, de l'aveu de Talleyrand lui-même, était
+«projetée de manière à porter tous les individus qui figurent dans les
+divers partis à faire disparaître Bonaparte[115]».
+
+Il paraîtrait cependant que, le jour même de l'entrevue avec sa fille,
+l'empereur d'Autriche aurait écrit à Napoléon, en lui donnant encore le
+titre d'Empereur et de gendre, une lettre où il l'informait que, venant
+de constater que la santé de Marie-Louise avait «prodigieusement
+souffert», il lui avait proposé de «passer quelques mois dans le sein de
+sa famille». Napoléon avait donné trop de véritables preuves
+d'attachement à Marie-Louise pour ne point partager ses vues à cet
+égard. «Rendue à la santé, affirmait François, ma fille ira prendre
+possession de son pays, ce qui la rapprochera tout naturellement du
+séjour de Votre Majesté. Il serait superflu, sans doute, ajoutait-il,
+que je donnasse à Votre Majesté l'assurance que son fils fera partie de
+ma famille, et que, pendant son séjour dans mes États, je partagerai les
+soins que lui voue sa mère...[116]. «Pourquoi promettre à l'exilé qu'on
+lui rendra bientôt ce qu'il a de plus cher, et décider secrètement qu'on
+ne tiendra pas cette promesse? Cette politique, toute de ruses et
+d'expédients, était méprisable, surtout à l'égard d'un tel vaincu. Le 19
+avril, l'empereur Alexandre arriva à Rambouillet et désira voir
+Marie-Louise, qui s'en plaignit, car elle lui attribuait toutes les
+mesures prises contre Napoléon, ignorant que sans lui on eût envoyé
+l'Empereur aux Açores. Alexandre lui témoigna les plus grands égards et
+demanda à voir le roi de Rome. M. de Bausset le précéda, après avoir
+fait prévenir Mme de Montesquiou. «En voyant ce bel enfant, Alexandre
+l'embrassa, le caressa, l'admira beaucoup. Il dit des choses flatteuses
+à Mme de Montesquiou et embrassa encore, en le quittant, le petit
+roi...[117].» Deux jours après, le roi de Prusse voulut voir, lui aussi,
+le roi de Rome. Il fut moins affectueux, moins caressant que l'empereur
+Alexandre; mais, comme lui, il embrassa le petit roi[118]. D'après
+Méneval, ces visites à Marie-Louise et à son fils auraient été
+conseillées par Metternich «pour faire croire que Marie-Louise avait
+renoncé à faire cause commune avec Napoléon et s'était jetée dans les
+bras de ses ennemis». Le roi de Rome n'avait pas été bien démonstratif
+pour les souverains qui étaient venus le voir. «Cet intéressant enfant
+était assez ennuyé de ces visites. Il voyait bien qu'il n'était que
+l'objet d'une indiscrète curiosité...[119].» Lorsque Napoléon en eut
+connaissance, il blâma les visites du Tsar et du roi de Prusse, et
+considéra comme chose inconvenante d'avoir imposé à l'Impératrice la
+présence de princes qui venaient d'exiler son mari. Avant son départ, il
+écrivit encore trois lettres à Marie-Louise, où il l'engageait à aller
+aux eaux d'Aix conseillées par Corvisart, car il lui fallait conserver
+sa santé pour son fils, qui avait tant besoin de ses soins. Ses derniers
+mots étaient ceux-ci: «J'espère que ta santé se soutiendra et que tu
+pourras me rejoindre... Tu peux compter sur le courage, le calme et
+l'amitié de ton époux.... Un baiser au petit roi!» Il dit alors à
+Caulaincourt, le seul homme qui eût osé lui parler avec une franchise
+absolue aux heures les plus terribles: «La Providence l'a voulu, je
+vivrai... Qui peut sonder l'avenir? D'ailleurs, ma femme et mon fils me
+suffisent. Je les verrai, j'espère, je les verrai souvent. Quand on sera
+convaincu que je ne songe plus à sortir de ma retraite, on me permettra
+de les recevoir, peut-être d'aller les visiter.» Puis, emportant cette
+espérance qui devait être si cruellement déçue, il s'achemina vers l'île
+d'Elbe, après avoir fait aux soldats de sa vieille Garde ces adieux
+qu'un Français ne peut lire sans frissonner, et après avoir baisé le
+drapeau dont le souffle des batailles avait terni les couleurs, mais
+dont les derniers revers n'avaient pu effacer la gloire.
+
+Le 23 avril, Marie-Louise, cédant enfin aux volontés de son père,
+quittait le château de Rambouillet, se dirigeant sur Vienne. Elle
+s'arrêta un jour au château de Grosbois, où elle reçut les derniers
+hommages du prince de Wagram, le même qui, ambassadeur extraordinaire et
+plénipotentiaire de Napoléon, avait fait à Vienne, le 8 mars 1810, la
+demande solennelle de la main de l'archiduchesse Marie-Louise et déclaré
+devant toute la Cour que cette princesse «assurerait le bonheur d'un
+grand peuple et celui d'un grand homme».
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LE DÉPART POUR L'AUTRICHE.
+
+
+«Je connais les femmes, et surtout la mienne, disait Napoléon dans son
+dernier entretien avec Caulaincourt. Au lieu de la cour de France, telle
+que je l'avais faite, lui offrir une prison, c'est une bien grande
+épreuve. Si elle m'apportait un visage triste ou ennuyé, j'en serais
+désolé. J'aime mieux la solitude que le spectacle de la tristesse ou de
+l'ennui. Si l'inspiration la pousse vers moi, je la recevrai à bras
+ouverts. Sinon, qu'elle reste à Parme ou à Florence, là où elle régnera
+enfin. Je ne lui demanderai que mon fils...» Le malheureux Empereur
+n'aura ni l'un ni l'autre. Il a bien jugé sa femme quand il ne l'a pas
+crue capable de subir une grande épreuve et quand il a ajouté: «Je la
+connais. Elle est bonne, mais faible et frivole. Mon cher Caulaincourt,
+César peut devenir citoyen, mais sa femme peut difficilement se passer
+d'être l'épouse de César...[120].» Il n'avait pas tout prévu. Un
+prochain avenir allait montrer en Marie-Louise non seulement une épouse
+faible et frivole, mais oublieuse de sa dignité, insoucieuse du trône
+sur lequel elle était montée.
+
+Je sais bien que dans le moment même, c'est-à-dire à l'heure du départ,
+Marie-Louise n'aurait pas demandé mieux, si son père l'y eût encouragée,
+de rejoindre l'Empereur et de partir avec lui pour l'île d'Elbe. Elle le
+dit même à Caulaincourt qui était venu la voir de la part de Napoléon.
+Elle le chargea sincèrement de paroles de tendresse pour lui; elle
+renouvela ses promesses de fidélité et d'attachement à son époux; elle
+jura de lui ramener bientôt son fils. Tout cela pouvait être sincère,
+mais ne dura que peu de temps. Marie-Louise eut le tort de penser
+qu'elle serait un embarras de plus pour Napoléon, tandis qu'il
+traverserait la France. Elle crut trop facilement aux périls qui les
+attendaient, elle et le roi de Rome, à ce moment, alors qu'il eût été si
+facile aux alliés de les protéger. Toujours est-il qu'elle céda aux
+instances de son père comme aux perfides conseils de son premier
+ministre, et qu'elle perdit ainsi l'occasion d'assurer à son nom une
+gloire ineffaçable. Élevée pourtant dans la pratique et le respect de la
+religion, elle ne se rappelait déjà plus les belles paroles des Livres
+sacrés qui, enveloppant l'épouse d'un voile de respect et de pureté, lui
+recommandent de demeurer ferme dans la foi et dans l'observance des
+commandements divins. C'en est fait désormais de son honneur. Pendant
+quelques jours encore, elle aura presque envie d'imiter la noble
+conduite de la princesse Augusta qui s'était attachée au prince Eugène,
+malgré l'opposition et les menaces de son père, le roi de Bavière, et
+avait opposé un non formel à toutes les promesses qu'on lui avait faites
+pour oublier la loi inoubliable du devoir. Mais ce ne sera qu'une
+velléité chez Marie-Louise. Cependant sa conscience se révoltera parfois
+et lui dira secrètement qu'elle est une mauvaise épouse, jusqu'au jour
+prochain où elle lui dira qu'elle est une mauvaise mère. Elle
+s'attendrira un peu; elle représentera dans une aquarelle mélancolique
+une jeune femme saluant de son écharpe un navire qui disparaît à
+l'horizon; elle versera quelques larmes, et enfin elle s'associera
+faiblement, puis résolument, à la politique impitoyable de l'Autriche.
+Elle se laissera dominer par un général de rencontre à la solde de
+Metternich. L'histoire ne peut plus avoir pour elle de la compassion;
+elle ne lui doit que du mépris[121].
+
+Le 25 avril, Marie-Louise, accompagnée par Mmes de Montebello et de
+Brignole, le général Caffarelli, MM. de Saint-Aignan, de Méneval et de
+Bausset, le docteur Corvisart et le chirurgien Lacorner, quittait le
+château de Grosbois. Le roi de Rome la suivait avec Mme de Montesquiou,
+Mme Rabusson, Mmes Soufflot et Marchand, sous la surveillance du général
+Kinski et de plusieurs officiers. Marie-Louise arriva le 25 à Provins,
+où elle écrivit quelques mots à Napoléon, qui les reçut à Porto-Ferrajo.
+Le 26, elle était à Troyes, le 28 à Dijon, le 29 à Gray, le 30 à Vesoul,
+le 1er mai à Belfort. Le 2 mai, elle passait le Rhin, près de Huningue,
+et se dirigeait sur Bâle. Méneval, qui nous donne ces détails, nous
+apprend qu'elle reçut dans cette ville une lettre de Napoléon, datée de
+Fréjus, et que cette lettre éveilla dans son cœur un nouveau regret de
+n'avoir pas rejoint l'Empereur à Fontainebleau. «C'était, dit-il, une
+peine secrète, une sorte de remords qui se manifestait souvent, malgré
+tous les efforts qu'elle faisait pour n'en rien laisser
+paraître...[122].» Marie-Louise entra à Bâle à cinq heures du soir, au
+milieu de troupes suisses, bavaroises et autrichiennes qui lui rendirent
+les honneurs comme à une souveraine. Il convient de dire qu'elle se
+déroba aux bruyantes acclamations de la foule et demeura un jour entier
+chez le sénateur Wincker, sans vouloir recevoir d'autres personnes que
+le général Kinski et les chambellans Wrbna et de Tosi. Elle partit avec
+un équipage nombreux; vingt-quatre voitures la suivaient. Le roi de Rome
+était dans une voiture particulière avec sa gouvernante, Mme de
+Montesquiou. Le voyage le distrayait visiblement, mais il lui échappa
+tout à coup cette triste réflexion: «Pourquoi ne veut-on plus me laisser
+embrasser mon papa[123]?»
+
+Marie-Louise écrivit de Zurich à son père pour lui dire que les
+nouvelles reçues de l'Empereur, dans sa dernière lettre, l'avaient fort
+impressionnée. Napoléon paraissait attristé de son passage en Provence,
+où il avait eu à subir les invectives de la foule, comme si les alliés,
+qui lui avaient maintenu le titre d'Empereur et accordé une principauté,
+n'auraient pas pu faire protéger son voyage avec les quatorze cents
+soldats qu'ils lui avaient laissés. Marie-Louise prenait sur elle
+d'engager son père à faire remettre à Napoléon ses objets confisqués à
+Orléans, sa bibliothèque et les économies qu'il avait pu réaliser sur sa
+liste civile. Son gendre n'était plus son ennemi; il devait avoir
+confiance dans sa générosité et sa bonté. Ce fut la dernière démarche
+qu'elle tenta auprès de l'empereur François. La façon dont elle fut
+accueillie devait la dissuader, d'ailleurs, de renouveler de pareilles
+instances. Partout on célébrait son retour, et sur son passage des
+députations badoises, wurtembergeoises, bavaroises venaient la saluer.
+Elle traversa la Suisse, passant par Schaffouse et le lac de Constance.
+Une fois dans le Tyrol, ce furent des ovations enthousiastes. À
+Innsbruck, qui appartenait alors à la Bavière et qui aurait voulu
+revenir à l'Autriche, on détela les chevaux de sa voiture, et les
+habitants la traînèrent comme en triomphe. Le soir, sous ses fenêtres,
+des Tyroliens firent entendre leurs chants nationaux. À la vue d'un des
+tableaux qui ornaient le palais d'Innsbruck et qui représentait
+Marie-Thérèse et Joseph II, M. de Bausset remarqua que le roi de Rome
+ressemblait au jeune prince autrichien. Marie-Louise fit appeler son
+fils. M. de Bausset le prit alors dans ses bras et l'éleva à la hauteur
+du tableau pour qu'on pût faire la constatation. Et chacun convint
+aussitôt de la ressemblance[124]. Il y avait là une flatterie de
+courtisan, car tous les portraits du roi de Rome--et j'ai vu
+personnellement les meilleurs--attestent que l'enfant impérial n'avait
+du type autrichien que la lèvre inférieure. Le nez, les yeux, le front,
+le menton sont visiblement napoléoniens. Pendant la durée de ce long
+voyage, le roi de Rome resta confié à sa gouvernante. «Il ne voyait sa
+mère, rapporte Méneval, qu'aux lieux où elle s'arrêtait. Il avait oublié
+le chagrin avec lequel il avait quitté les Tuileries. La nouveauté des
+objets qui passaient sous ses yeux le divertissait, et il en jouissait
+avec l'heureuse insouciance de son âge[125].» À Salzbourg, la princesse
+de Bavière fit un aimable accueil à Marie-Louise. À Melk, elle fut reçue
+par le prince Trautmannsdorf, et, près de Saint-Poelten, par
+l'impératrice d'Autriche, sa belle-mère, et la comtesse Lazouska, son
+ancienne grande maîtresse. Le 21 mai 1814, elle arriva à Schœnbrunn. Ses
+sœurs, Léopoldine, Marie-Clémentine, Caroline, Ferdinande et Marie-Anne,
+ses frères et les archiducs ses oncles, l'attendaient impatiemment. Le
+jeune prince François-Charles-Joseph devait être le compagnon habituel
+des jeux de son fils. L'archiduc Charles donna la main à Marie-Louise
+pour descendre de voiture. Cette fois, elle était redevenue
+l'archiduchesse d'Autriche. Le général Caffarelli, qui avait accompli sa
+mission, lui laissa une longue lettre où l'on remarque ce passage: «Dès
+ce moment, Votre Majesté ne s'appartient plus à elle-même; elle
+appartient à la postérité. Il faut donc continuer à ennoblir le malheur;
+et c'est la conduite de Votre Majesté qui fixera l'opinion de la France,
+de l'Allemagne, de l'Europe entière...[126].» Cette opinion allait
+bientôt être fixée.
+
+Marie-Louise s'installa au château, au premier étage, dans un
+appartement voisin de celui de son fils, et donnant de côté sur l'allée
+centrale du parc. On le montre encore aujourd'hui aux visiteurs, et j'ai
+pu constater moi-même que la situation de ces appartements, entourés
+d'une verdure riante, devait être des plus agréables. Marie-Louise
+reprit ses relations de douce intimité avec ses jeunes sœurs. Le matin,
+elle aimait à s'occuper de son fils; elle le faisait venir à la fin du
+déjeuner pour lui donner quelques friandises; mais c'était Mme de
+Montesquiou, «noble de cœur, noble de nom», comme le dit si bien le
+baron d'Helfert, qui, aidée de Mme Soufflot et de sa fille Fanny,
+veillait sur cet aimable enfant. La fidèle gouvernante lui apprenait à
+prier pour son père absent, et, chaque fois qu'elle en trouvait
+l'occasion, elle lui en parlait, pour habituer le roi de Rome à ne pas
+oublier l'empereur Napoléon. Le reste du jour, Marie-Louise faisait de
+la musique ou du dessin, apprenait l'italien, montait à cheval ou en
+voiture. Ses chevaux de selle et ses objets particuliers arrivèrent
+bientôt au palais, venant de Rambouillet où elle les avait laissés. Elle
+emmenait parfois avec elle son fils, dont les Viennois ou les habitants
+de Schœnbrunn admiraient la grâce et le charmant visage. Le public
+l'appelait familièrement le _petit Bonaparte_, et, sauf les courtisans,
+personne ne songeait à le nommer «Mgr le duc de Parme», comme l'avait
+voulu le traité de Fontainebleau. Le 15 juin 1814, Marie-Louise alla
+au-devant de son père à Siegartskirchen, et revint avec lui à
+Schœnbrunn. L'Empereur la traitait visiblement comme une fille chérie,
+mais ne la considérait plus comme une souveraine. Le lendemain, François
+II fit une entrée triomphale à Vienne et vint remercier Dieu à la
+cathédrale de Saint-Étienne, où l'attendait l'archevêque Sigismond, le
+même qui en 1805 avait reçu à Vienne Napoléon triomphant, et qui, en
+1810, avait béni son mariage par procuration. Du 29 au 30 juin, la
+duchesse de Montebello, Mme de Saint-Aignan et le docteur Corvisart
+prirent congé de Marie-Louise, ce qui lui causa quelques instants de
+tristesse. Bausset conservait encore ses fonctions de grand maître;
+Méneval, celles de secrétaire intime; M. Héreau, celles de médecin; Mme
+de Montesquiou, de gouvernante; Mme Soufflot, de sous-gouvernante; Mmes
+Hureau de Sorbec et Rabusson, celles de lectrices. Mlle Fanny Soufflot
+secondait sa mère auprès du petit prince, qui l'aimait tout
+particulièrement et ne voulait pas la quitter.»
+
+La reine Marie-Caroline, fille de Marie-Thérèse, sœur de
+Marie-Antoinette, était venue s'installer au château d'Hertzersdorf,
+voisin de Schœnbrunn, avec l'espoir d'obtenir la reconnaissance de ses
+droits au trône de Naples. On sait quelle inimitié avait régné entre
+elle et Napoléon; mais les malheurs de l'Empereur avaient adouci les
+rancunes de la vieille reine. Elle ne comprenait pas que Marie-Louise
+fût revenue à Schœnbrunn. «Quand on est marié, disait-elle avec sa
+franchise ordinaire, c'est pour la vie!» Elle s'étonna de voir que
+Marie-Louise eût caché dans un écrin le portrait de Napoléon, le même
+portrait, entouré de seize gros diamants, que sa grande maîtresse avait
+solennellement attaché à son cou, le 7 mars 1810. Elle avait pris en
+affection le petit roi de Rome et le comblait de caresses. Un jour
+qu'elle parlait de l'Empereur avec sa nièce, elle exprima de nouveau son
+étonnement de ne l'avoir pas encore vue se rendre à l'île d'Elbe. «Je ne
+suis pas libre, répliqua tristement Marie-Louise.--On saute par la
+fenêtre!» s'écria Marie-Caroline. Mais sa nièce n'avait ni son audace,
+ni son énergie. Au bout d'un mois, Marie-Louise parut s'ennuyer de la
+vie monotone de Schœnbrunn, où elle n'avait pour distractions que la
+compagnie de ses sœurs, des archiducs Charles et Rodolphe, quelquefois
+de l'Empereur et de l'Impératrice. Son fils ne suffisait pas à
+l'occuper. Sous le coup de remords évidents, elle avait besoin, pour les
+dissiper, de changer de pays, de se distraire par un voyage. Schœnbrunn
+est cependant à quelques pas de Vienne et contient de magnifiques
+ombrages. Mais le calme de ce palais et de son parc ne convenait pas à
+l'agitation secrète de Marie-Louise. Elle voulait partir pour les eaux
+d'Aix que lui avait conseillées Corvisart; elle parlait de ce voyage
+avec affectation. Sa famille cherchait à l'en dissuader, de crainte
+qu'elle ne revînt pas et qu'elle ne trouvât quelque moyen de rejoindre
+Napoléon, car des lettres étaient venues de l'île d'Elbe qui rappelaient
+à l'Impératrice ses récentes promesses. Marie-Louise demanda directement
+à son père la permission d'aller à Aix en Savoie, espérant qu'elle
+pourrait de là se rendre à Parme, comme on le lui avait assuré.
+Celui-ci, après avoir consulté Metternich, autorisa ce voyage à deux
+conditions: elle laisserait son fils à Schœnbrunn et elle prendrait avec
+elle une personne de choix qui servirait d'intermédiaire entre elle et
+le cabinet autrichien. Elle accepta. Metternich avait d'abord pensé au
+prince Nicolas Esterhazy, puis son attention politique se porta sur le
+général comte de Neipperg, qui commandait une division près de Genève.
+Ce Neipperg avait déjà une histoire. Beau cavalier, à la chevelure
+blonde et au teint coloré, portant gracieusement le bel uniforme des
+hussards hongrois, homme distingué et élégant, quoiqu'une blessure reçue
+à la guerre l'eût privé d'un œil et l'obligeât à porter un bandeau noir
+qui coupait son front en deux, doué d'un esprit souple et astucieux,
+passionné pour les arts et surtout pour la musique, le comte avait
+enlevé la femme d'un de ses amis et en avait eu plusieurs enfants. Cela
+ne l'empêchait pas de mener encore joyeuse vie.
+
+Le comte de Neipperg, né à Salzbourg en 1771, était issu d'une famille
+de Souabe au service de l'Autriche[127]. Il avait autant de disposition
+pour les négociations diplomatiques que pour les études militaires.
+Metternich saisit bientôt ses aptitudes et l'employa dans plusieurs
+missions délicates. Ce fut Neipperg qui, ministre plénipotentiaire en
+Suède, contribua à détacher Bernadotte de Napoléon et à montrer aux
+alliés «le chemin du sol sacré». Ce fut Neipperg qui poussa le roi Murat
+à se réunir aux ennemis de la France, le 11 janvier 1814. Ce fut encore
+lui qui, muni d'une lettre du roi de Bavière, osa inviter le prince
+Eugène à imiter un pareil exemple. On sait le refus qu'il essuya... À
+vrai dire, il fallait être singulièrement apte à l'intrigue pour
+accepter successivement de pareilles tâches. De tels services avaient
+attiré les regards de l'empereur d'Autriche et du premier ministre sur
+lui; on comprit que l'on avait affaire à un homme précieux qui, à
+l'occasion, ne reculerait devant aucun ordre ni aucune besogne. C'est,
+en effet, ce qui arriva.
+
+Neipperg se présenta donc à Marie-Louise qui voyageait secrètement sous
+le nom de duchesse de Colorno, comme un officier désigné par le
+gouvernement autrichien pour être attaché à sa personne. Il l'accompagna
+de Carouge à Aix, se tenant toujours à cheval auprès de sa voiture.
+Méneval, qui l'observa dès son apparition, lui trouva un air
+bienveillant et des manières polies, mais le jugea bientôt «adroit et
+peu scrupuleux, sachant cacher sa finesse sous les dehors de la
+simplicité[128]». Marie-Louise se rappelait vaguement cet homme qui
+devait avoir une si grande influence sur sa destinée. C'était en 1812, à
+Dresde, époque à laquelle, chambellan de son père, il avait été mis pour
+la première fois à ses ordres. Insinuant et flatteur, actif et prudent,
+il devint bientôt son factotum. Ce fut lui qui lui choisit une villa aux
+environs d'Aix. Il eut le talent d'en trouver une qui offrait une vue
+charmante. Il ne laissa pas l'Impératrice s'ennuyer un moment. Il lui
+procura, entre autres distractions, plusieurs auditions de Talma. Il fit
+venir Isabey, son peintre préféré, pour qu'il s'occupât de son portrait.
+Il la conduisit souvent en barque sur le lac du Bourget. Enfin, il ne
+négligea aucune occasion de distraire cette belle égoïste qui se
+laissait faire et soignait minutieusement «sa fragile santé», et qui
+devait cependant survivre vingt-six ans à son époux. Quinze jours après
+son arrivée à Aix, elle écrivit à Napoléon une lettre dont M. de Bausset
+se chargea. Ce fut l'une des dernières. M. de Bausset, qui allait faire
+un petit voyage à Parme pour se rendre compte de la future résidence de
+sa souveraine, eut la bonne pensée de faire parvenir secrètement à l'île
+d'Elbe un petit buste du roi de Rome, d'une ressemblance parfaite et qui
+était, paraît-il, l'œuvre d'un statuaire français établi à Vienne[129].
+La joie de l'Empereur fut grande en recevant cet objet si précieux. Mais
+ses désirs étaient loin d'être satisfaits. Ce qu'il aurait voulu avant
+tout, c'était la présence même de sa femme et de son fils. Le 9 août,
+Marie-Louise avait reçu de lui une lettre qui la suppliait de se rendre
+en Toscane, pour se rapprocher de l'île d'Elbe. «Vous savez combien je
+désire faire la volonté de l'Empereur, écrivait Marie-Louise à Méneval,
+qui était alors pour quelques semaines à Paris; mais, dans ce cas,
+dois-je la faire, si elle ne s'accorde pas avec les intentions de mon
+père?» Certainement, elle aurait dû obéir à son époux, qui devait,
+suivant toutes les lois, être préféré à son père; mais elle se bornait à
+se dire malheureuse et à vouloir mourir... Cette douleur et ce désespoir
+n'étaient que factices, car on savait que le séjour d'Aix était pour
+elle la fréquente occasion des plus agréables divertissements.
+
+À cette même date, Napoléon faisait informer Méneval qu'il attendait
+l'Impératrice pour la fin d'août. «Écrivez-lui, disait-il au général
+Bertrand, que je désire qu'elle fasse venir mon fils, et qu'il est
+singulier que je ne reçoive pas de ses nouvelles, ce qui vient de ce
+qu'on retient les lettres; que cette action ridicule a lieu probablement
+par les ordres de quelque ministre subalterne et ne peut pas venir de
+son père; toutefois, que personne n'a de droits sur l'Impératrice et son
+fils.» Le ministre subalterne était le comte de Neipperg, qui, fidèle
+aux prescriptions du cabinet de Vienne, exerçait, avec autant d'adresse
+que de courtoisie apparente, la surveillance la plus rigoureuse sur la
+correspondance de Marie-Louise. Quelque temps après, le malheureux
+empereur renouvellera vainement sa tentative. Il fera écrire par quatre
+voies différentes et dira cette fois qu'il attend l'Impératrice à la fin
+de septembre. Ses lettres ne lui parviendront pas davantage, et
+Marie-Louise n'aura pas la vertu d'obéir à sa conscience et de faire son
+devoir en allant spontanément le retrouver. L'ingrate épouse, après sa
+cure, a le désir de voir quelques beaux sites de la Suisse. Le 9
+septembre, on la voit à Lausanne; le 10, à Fribourg; le 11, à Berne.
+Elle a quitté Aix, non point parce que le gouvernement français l'a
+désiré[130], mais parce qu'elle a fini son traitement. Du 11 au 20
+septembre, elle va visiter les glaciers de la région, en compagnie de
+Mme de Brignole et de M. de Neipperg, deux créatures qui semblent avoir
+été inventées tout exprès pour la détourner de son époux, car l'une,
+stylée par M. de Talleyrand, parlait adroitement contre l'Empereur, et
+l'autre savait qu'en disant du mal de Napoléon, il ne déplairait point à
+M. de Metternich et à François II. Marie-Louise rentre à Berne le 21
+septembre et reçoit dans cette ville la visite de la princesse de
+Naples, Caroline d'Angleterre. Les deux princesses passent la journée au
+milieu d'agréables distractions; le soir venu, elles chantent le duo de
+_Don Juan: La ci darem la mano_, accompagnées au piano par Neipperg
+lui-même, aussi bon musicien que bon officier. Et, pendant ce temps,
+Napoléon croit sa femme malheureuse, et il gémit sur son sort
+déplorable!... Après une visite à Zurich et au château de Habsbourg,
+Marie-Louise revient à Schœnbrunn. Elle a laissé son fils pendant trois
+mois aux mains de sa gouvernante; elle veut bien reconnaître qu'il est
+«fort aimable et se porte à merveille».
+
+On sait maintenant qu'elle aurait désiré prolonger son séjour, de façon
+à ne quitter la Suisse que pour aller prendre possession de ses duchés.
+Elle avait reçu au mois d'août un pli officiel signé de son père,
+relatif à l'organisation de ses nouveaux domaines. Les étrangers,
+c'est-à-dire les Français, n'avaient pas droit de séjour chez elle. Le
+comte Magnanoli allait être chargé de l'administration, et Marie-Louise
+espérait bien que le comte de Neipperg, devenu pour elle un compagnon
+indispensable, aurait, comme ministre, la haute main sur les duchés.
+Mais voici qu'une lettre de Metternich lui parvient peu de temps après
+et l'informe respectueusement que l'Empereur la dissuade de tout voyage
+à Parme pour le moment et l'invite même à rentrer en Autriche. Les
+royalistes et les jacobins se remuaient beaucoup, paraît-il; des
+conspirations s'ourdissaient dans l'ombre, et il fallait attendre, pour
+aller à Parme, des jours plus calmes. Le comte de Neipperg, avec
+beaucoup d'habileté et d'insistance, fit valoir toutes ces raisons et
+décida l'Impératrice à se soumettre. Pendant le voyage de Suisse, sa
+tante, Marie-Caroline, était morte. Cette fin subite attrista quelque
+temps Marie-Louise et lui remit en mémoire les conseils énergiques de la
+vieille reine, conseils qu'elle s'était bien gardée de suivre, et
+qu'elle allait à jamais oublier. «Les fautes dans lesquelles
+Marie-Louise est tombée, assure formellement Méneval, doivent être
+imputées à ceux entre les mains desquels elle a été un instrument de
+haine et de vengeance. Ses liens ont été brisés par la politique qui les
+avait formés[131].» Ceci ne veut pas dire que Méneval excuse
+Marie-Louise, car il la savait d'une nature très égoïste. Un jour de
+franchise, elle-même l'avait avoué à l'Empereur, qui s'était ainsi
+récrié: «C'est le vice le plus affreux que je connaisse[132]!»
+
+Marie-Louise était rentrée à Schœnbrunn, au moment où la ville de Vienne
+recevait les souverains alliés, leurs ministres et de nombreux
+diplomates pour le congrès qui allait s'ouvrir un mois après. Ce fut
+surtout, comme on le sait, une occasion de divertissements et de fêtes
+de tout genre, festins, bals, concerts, représentations, carrousels,
+redoutes, avant d'être l'objet de discussions graves, car on était
+tellement heureux de la chute de Napoléon, qu'on ne pensait qu'à s'en
+réjouir de toutes les façons. Aussi, comme l'avait dit le prince de
+Ligne, le Congrès ne marchait pas, il dansait. Cependant, un grand
+nombre de diplomates ne se gênaient point pour déclarer aux heures
+graves que l'Empereur était encore trop près de l'Italie et de la
+France. On répétait à Vienne ce qu'on disait à Paris. «On murmure ici
+beaucoup, écrivait Mme de Rémusat à son mari, que l'Empereur ne
+demeurera point à l'île d'Elbe. On l'envoie à Sainte-Lucie ou à
+Madagascar.» Il est certain que le choix de cette dernière île eût été
+singulièrement heureux. Quelques mois de séjour dans la région fiévreuse
+de Majunga, et l'Europe eût été délivrée de celui qui faisait encore sa
+terreur et son obsession. D'autres parlaient déjà de Sainte-Hélène. Le
+fils n'était pas ménagé non plus. M. de Bausset dit avoir entendu à
+Vienne le propos suivant relatif au roi de Rome: «Quant à son fils, il
+fallait l'élever pour en faire un prêtre.» Qu'on ne s'étonne point de ce
+propos; nous lui verrons prendre bientôt une forme officielle.
+L'animosité contre la France, même gouvernée par un roi, n'était pas
+moins ostensible. Les membres du congrès de Vienne s'étonnaient d'avoir
+tiré un parti insuffisant de la capitulation de Paris et se reprochaient
+de n'avoir pas assez affaibli la France. L'un des principaux, Hardenberg
+ou Humboldt, disait avec un sentiment de jalousie évidente: «Il n'a
+fallu que trois mois à la France pour reprendre son rang et sa
+considération politique dans les affaires de l'Europe[133].» Aussi se
+concertaient-ils tous pour amoindrir son influence et pour l'exclure
+presque officiellement des délibérations du Congrès. On sait comment
+l'extrême habileté de M. de Talleyrand arriva à triompher de toutes ces
+intrigues et à semer la division parmi ses adversaires. Dès la première
+conférence, avec un sang-froid imperturbable, il ne voulut rien
+reconnaître de ce qui avait pu être décidé avant son arrivée entre les
+quatre Cours principales; il protesta contre les idées ambitieuses
+prêtées à la France et ne demanda que de grands égards pour elle; puis
+en faisant valoir, selon les instructions de Louis XVIII, le principe de
+la légitimité, principe d'ordre et de stabilité pour toutes les
+puissances, en obtenant enfin que les pouvoirs du Congrès fussent
+attribués aux huit Cours signataires du traité de Paris, il replaça peu
+à peu la France à son rang[134].
+
+Il faut reconnaître ici,--et cela est de simple justice,--que
+Marie-Louise se tint à l'écart des fêtes qui ne convenaient point à sa
+situation, et des réunions où elle aurait pu entendre des paroles
+malsonnantes. Elle se reprenait à s'occuper de son fils, dont la grâce
+enfantine et les aimables paroles la charmaient. À ce moment même, des
+souvenirs touchants furent réveillés en elle. Le directeur du
+garde-meuble de la couronne de France fit prévenir M. de Méneval que le
+ministère de la maison du Roi était disposé à lui rendre le berceau du
+roi de Rome, ce berceau magnifique que la ville de Paris avait offert à
+Marie-Louise quelque temps avant la naissance du petit roi. On comprend
+quelles durent être les impressions de l'Impératrice, lorsqu'elle revit
+cette œuvre d'art qui rappelait de si belles espérances et de si douces
+joies!... Quelques jours avant l'ouverture du Congrès, le général
+autrichien Delmott mourut, et de pompeuses obsèques lui furent faites à
+Vienne. Le roi de Rome tint à voir le cortège, et comme le soir il
+racontait naïvement au prince de Ligne le plaisir qu'il avait éprouvé à
+voir défiler tant de soldats: «À ma mort, lui dit le prince, vous verrez
+bien autre chose. L'enterrement d'un feld-maréchal est tout ce que l'on
+petit voir de plus beau en ce genre.» Un mois après il mourait, et le
+petit prince pouvait admirer les régiments qui suivaient le cercueil de
+son vieil ami[135]. Le roi de Rome n'était conduit chez son grand-père
+que dans les circonstances solennelles. Celui-ci lui témoignait une
+réelle affection. Les sœurs de Marie-Louise étaient également fort
+gracieuses pour lui. Seule, l'impératrice d'Autriche lui montrait
+quelque froideur. Elle et ses beaux-frères parlaient de le faire entrer
+plus tard dans les Ordres, et il fallut plusieurs fois que l'Empereur
+s'interposât pour faire cesser la conversation sur un sujet qui blessait
+Marie-Louise. Autour d'elle s'échangeaient des propos hostiles contre
+Napoléon et contre son fils, propos qu'elle trouvait ensuite reproduits
+par les feuilles autrichiennes. C'était ce que Napoléon avait le plus
+redouté, et ses lettres à Joseph montrent combien il avait eu raison de
+craindre pour son fils le sort douloureux du fils d'Hector. Le 2
+décembre 1814, Marie-Louise s'était rendue à Vienne avec le petit roi.
+Des curieux s'arrêtèrent avec insistance devant les armoiries impériales
+qui ornaient encore sa voiture et s'exprimèrent à ce sujet en termes
+presque inconvenants. De retour à Schœnbrunn, Marie-Louise donna à M. de
+Bausset l'ordre de faire effacer les armoiries et de les remplacer par
+son chiffre. La livrée verte des laquais fit place à une livrée bleue,
+et, dès ce moment, on n'appela plus Marie-Louise que la duchesse de
+Parme[136]. Neipperg ne la quittait pas. Ayant accepté de l'observer, de
+la surveiller à toute heure, il s'acquittait de cette triste mission
+avec un zèle particulier et une sorte de conscience. Ce qu'il empêchait
+surtout, c'était toute correspondance venue de l'île d'Elbe ou partie de
+Schœnbrunn pour cette île. Napoléon s'impatientait d'un tel silence. Il
+en était réduit le 10 octobre à recourir au grand-duc de Toscane pour
+lui demander «s'il voulait bien permettre» qu'il lui adressât chaque
+semaine une lettre destinée à l'Impératrice, espérant qu'il recevrait en
+retour des lettres d'elle et quelques mots de son fils. «Je me flatte,
+disait-il, que, malgré les événements qui ont changé tant de choses,
+Votre Altesse Royale me conserve quelque amitié.» Telle était la
+situation pénible à laquelle on avait osé réduire l'Empereur. Est-ce que
+le traité de Fontainebleau était vraiment observé ainsi? Et lorsque les
+alliés signèrent ce traité, tous, sauf les représentants de l'Autriche,
+ne crurent-ils pas que l'impératrice et le roi de Rome iraient séjourner
+à l'île d'Elbe, ou pourraient tout au moins correspondre avec Napoléon?
+Encore une fois, à quoi servait ce raffinement de cruauté?
+
+Il est curieux d'examiner ici, comme le comporte d'ailleurs notre sujet,
+l'attitude du prince de Talleyrand à Vienne au sujet de Marie-Louise et
+de son fils, et de voir quelles impressions il transmettait à Louis
+XVIII sur Vienne et sur Schœnbrunn. Il réclamait Parme, Plaisance et
+Guastalla pour la reine ou le petit roi d'Étrurie, en raison du principe
+sacré de la légitimité, et parce que c'était leur patrimoine[137]. Il
+affirmait le 13 octobre que l'empereur d'Autriche avait déjà fait
+pressentir l'archiduchesse Marie-Louise «qu'il avait peu d'espoir de lui
+conserver Parme». En effet, devant l'opposition de la France et de
+l'Espagne, l'Autriche hésitait à tenir la promesse contresignée à
+Fontainebleau. Marie-Louise était, comme le remarque justement Méneval,
+«réduite au rôle d'une plaideuse[138]», et ses affaires marchaient mal.
+On verra bientôt que Neipperg les prit au sérieux, s'en occupa
+activement et, avec l'appui d'Alexandre, sut leur donner une tournure
+plus favorable. Dans la même lettre, Talleyrand révélait ainsi les
+desseins des alliés et les siens à l'égard de Napoléon: «On montre ici
+une intention assez arrêtée d'éloigner Bonaparte de l'île d'Elbe.
+Personne n'a encore d'idée fixe sur le lieu où on pourrait le mettre.
+J'ai proposé l'une des Açores. C'est à cinq cents lieues d'aucune terre.
+Le fils de Bonaparte n'est plus traité maintenant comme dans les
+premiers jours de son arrivée à Vienne. On y met moins d'appareil et
+plus de simplicité. On lui a ôté le grand cordon de la Légion d'honneur
+et on y a substitué celui de Saint-Étienne[139].» Un jour, le fin
+diplomate avait eu l'occasion de rencontrer le petit roi, et l'archiduc
+Charles, le lui désignant, lui dit malicieusement: «Reconnaissez-vous
+cet enfant?--Altesse, fit l'autre, je le connais, mais je ne le
+reconnais pas.» Le 12 novembre, il rappelait à Louis XVIII qu'Alexandre,
+contrarié de l'opposition de l'Autriche à ses vues secrètes et mécontent
+surtout de Metternich, aurait dit: «L'Autriche se croit assurée de
+l'Italie, mais il y a là un Napoléon dont on peut se servir.» À quoi
+Louis XVIII avait répondu à son ministre: «Je crois au propos attribué à
+l'empereur Alexandre au sujet de l'Italie. Il est dans ce cas de la plus
+haute importance que l'Autriche et l'Angleterre se pénètrent bien de
+l'adage, trivial si l'on veut, mais plein de sens et surtout éminemment
+applicable à la circonstance: _Sublata causa, tollitur effectus_[140].»
+Voilà quatre mots latins dont il ne faudrait pas trop vouloir
+approfondir le sens, ni étendre la portée, car on pourrait alors leur
+trouver une certaine ressemblance avec quelques mots français du duc de
+Berry dits à M. de Bruslart, à propos de Napoléon: «Ne se trouvera-t-il
+pas quelqu'un pour lui donner le coup de pouce?»
+
+À la même date du 12 novembre, les ambassadeurs du roi de France
+écrivaient au ministre des affaires étrangères: «Nous sommes fondés à
+espérer de faire rendre Parme à la famille d'Espagne et de faire donner
+une des Légations à l'archiduchesse Marie-Louise. Si cet échange peut
+être observé, on en proposera le retour au Saint-Siège, dans le cas où
+le prince son fils mourrait sans enfants[141].» Metternich paraissait
+être de cet avis, car il avait laissé entendre à Talleyrand qu'il
+désirait «qu'une ou deux Légations fussent données à l'archiduchesse
+Marie-Louise et à son fils[142]». Le 23, les ambassadeurs du Roi mandent
+au ministre des affaires étrangères: «Si les paroles de M. de Metternich
+pouvaient inspirer la moindre confiance, on serait fondé à croire qu'il
+trouverait l'archiduchesse Marie-Louise suffisamment établie en obtenant
+l'État de Lucques qui rapporte cinq à six cent mille francs, et que,
+pour lors, les Légations pourraient être rendues au Pape et Parme à la
+reine d'Étrurie[143].» Mais les affaires ne prenaient pas une tournure
+aussi favorable. Le 30 novembre, Talleyrand écrivait au Roi que le
+prince de Metternich avait assuré récemment à Marie-Louise qu'elle
+conserverait Parme. On avait appris que Murat avait adressé à
+l'ex-Impératrice une longue lettre dans laquelle il lui promettait, si
+l'Autriche l'aidait à rester à Naples, de la faire remonter au rang dont
+elle n'aurait jamais dû descendre. Le 7 décembre, Talleyrand se
+plaignait de l'astuce de Metternich, qui ne songeait qu'à faire perdre
+du temps au Congrès et détournait par des fêtes multipliées son
+attention sur les choses graves. Cependant, le 20 décembre, il croyait
+pouvoir dire: «Je suis fondé à espérer que la reine d'Étrurie aura pour
+Parme l'avantage sur l'archiduchesse[144].» Il se trompait. Marie-Louise
+allait obtenir les duchés de Parme, Plaisance et Guastalla; mais son
+fils n'en devait pas avoir l'héritage, contrairement aux prescriptions
+formelles du traité du 11 avril. Ses droits, on ne se donnera pas la
+peine de les examiner, et sa mère, par un égoïsme sans nom, ne songera
+même pas à émettre la moindre protestation. L'Autriche avait trouvé
+cette exclusion nécessaire pour faire admettre par les alliés la
+concession faite à Marie-Louise.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LA COUR DE VIENNE ET LE RETOUR DE L'ÎLE D'ELBE.
+
+
+L'influence du comte de Neipperg sur Marie-Louise se faisait sentir de
+plus en plus. C'est ainsi qu'il avait amené l'Impératrice à céder au
+désir, hautement exprimé par le prince de Metternich, de ne plus
+communiquer avec l'île d'Elbe et de remettre au premier ministre et à
+l'empereur François II les lettres qu'elle recevrait de Napoléon. Elle
+osa avouer ce fait à Méneval. Et, grâce à cette lâche soumission,
+l'empereur d'Autriche, voulant prouver jusqu'où allait son énergie
+personnelle, avait pu montrer aux alliés réunis à Vienne une lettre où
+Napoléon se plaignait, à la date du 20 novembre, du silence obstiné de
+Marie-Louise. Le captif de Sainte-Hélène avait dit, à ce propos, au
+commissaire anglais, le colonel Campbell: «Ma femme ne m'écrit plus. Mon
+fils m'est enlevé, comme jadis les enfants des vaincus, pour orner le
+triomphe des vainqueurs. On ne peut citer dans les temps modernes
+l'exemple d'une pareille barbarie!» Hélas! on pouvait citer
+l'arrachement du petit Louis XVII à sa mère et son enfance livrée à la
+férocité et à la perversité du savetier Simon, actes abominables qui
+resteront parmi les plus grandes monstruosités que l'histoire ait jamais
+relevées et flétries... On pouvait citer encore l'enlèvement et le
+meurtre du duc d'Enghien; attentat inique dont l'auteur, à son insu
+peut-être, subissait en ce moment même le châtiment... Mais si tout à
+coup la pensée de Napoléon le ramenait à la fatale matinée du 21 mars,
+il devait se dire avec effroi qu'il avait méconnu, onze ans auparavant,
+le désespoir d'un père, et qu'il n'avait pas reculé devant l'assassinat
+d'un jeune prince innocent, croyant en être absous par l'approbation de
+lâches courtisans et par la trop facile raison d'État.
+
+Méneval, qui, en ces tristes circonstances comme partout ailleurs, se
+montra homme de cœur et de courage, faisait parvenir de temps à autre à
+l'île d'Elbe des nouvelles de Marie-Louise et du roi de Rome. La plus
+grande distraction de Méneval était,--il l'avoue dans ses intéressants
+Souvenirs--de passer chaque jour quelques heures dans l'appartement du
+petit prince. Il loue sans restriction sa gentillesse et sa douceur, son
+intelligence précoce, ses vives reparties. Il en fait alors ce gracieux
+portrait qui répond fidèlement à celui d'Isabey placé en tête de cet
+ouvrage; une chevelure blonde et bouclée, de beaux yeux bleus, un teint
+frais et animé, des traits réguliers. La santé de l'enfant était
+excellente et permettait de lui donner une instruction au-dessus de son
+âge. Sa dévouée gouvernante avait pour lui une tendresse et des soins
+exceptionnels. Elle le levait habituellement à sept heures du matin.
+Après une prière où le roi de Rome n'oubliait jamais son père,
+commençaient les leçons. Déjà l'enfant, qui allait avoir quatre ans,
+lisait couramment. C'était avec l'aimable fille de Mme Soufflot qu'il
+avait appris ses premières lettres. Il possédait quelques petites
+notions d'histoire et de géographie. L'aumônier de la Légation
+française, l'abbé Lanti, lui parlait italien; un valet de chambre lui
+parlait allemand; cette dernière langue ne plaisait guère au roi de
+Rome; il en trouvait la prononciation rude et pénible[145]. Après ses
+leçons, l'enfant courait à ses promenades et à ses jeux dans le parc de
+Schœnbrunn. Le jour des Rois, Marie-Louise donna un goûter à ses frères
+et à ses sœurs. Elle y fit venir son fils, et le hasard voulut qu'il
+trouvât la fève dans sa part de gâteau. On but à la santé du petit roi,
+et le jeune prince se réjouit des acclamations qui saluaient sa royauté
+fortuite, aussi éphémère cependant que la royauté dont son père avait
+cru lui assurer le pompeux héritage.
+
+Marie-Louise ne cessait de penser aux duchés de Parme, de Plaisance et
+de Guastalla, que lui avait concédés le traité de Fontainebleau, sous la
+garantie des alliés et du gouvernement français. Mais, comme je l'ai dit
+plus haut, tout était remis en question par l'opposition subite de la
+France et de l'Espagne. Le prince de Talleyrand, qui venait de signer,
+avec l'Autriche et l'Angleterre, un traité secret d'alliance défensive
+contre la Russie et la Prusse, espérait toujours que l'Autriche
+abandonnerait Parme à la reine d'Étrurie ou au jeune roi, son fils.
+L'adroit négociateur aurait voulu également que Metternich lui sacrifiât
+les intérêts du roi Murat, mais il redoutait d'être moins exaucé sur ce
+point que sur l'autre, car il savait que le ministre de François II
+était passionnément épris de la reine de Naples. Ce détail faisait
+sourire Louis XVIII et lui inspirait ce souvenir classique: «Si Antoine
+abandonna lâchement sa flotte et son armée, du moins c'était lui-même et
+non pas son ministre que Cléopâtre avait subjugué[146]...» Dans sa
+lettre du 19 janvier 1815 au Roi, Talleyrand laissait entendre qu'il
+avait quelque motif d'espérer que l'archiduchesse Marie-Louise serait
+réduite à une pension considérable: «Je dois dire à Votre Majesté,
+ajoutait-il, que je mets à cela un grand intérêt, parce que décidément
+le nom de Buonaparte serait par ce moyen, et pour le présent et
+l'avenir, rayé de la liste des souverains, l'île d'Elbe n'étant à celui
+qui la possède que pour sa vie, et le fils de l'archiduchesse ne devant
+pas posséder d'État indépendant[147].» Le 15 février, il donnait au roi
+de France des détails minutieux sur l'affaire des duchés qui le
+préoccupait toujours. La commission, chargée des arrangements
+territoriaux, avait proposé de rendre à la reine d'Étrurie Parme,
+Plaisance et Guastalla; les Légations au Saint-Siège; Lucques, les
+Présides, Piombino et la réversion de l'île d'Elbe au grand-duc de
+Toscane. Quant à Marie-Louise, avec la pension payée par la Toscane,
+elle aurait eu quelques fiefs situés en Bohême. Talleyrand ajoutait que
+ce plan, inspiré par lui, permettrait de diminuer en Italie les petites
+souverainetés et d'enlever au fils de l'archiduchesse tout espoir de
+gouverner le moindre État. Après bien des atermoiements, François II
+paraissait consentir à rendre les duchés à la reine d'Étrurie et à
+attribuer Lucques à Marie-Louise, avec deux pensions sur l'Autriche et
+sur la France, à la condition que Lucques reviendrait à l'Autriche après
+la mort de l'archiduchesse. Talleyrand laissait entendre qu'il y aurait
+discussion sur ce dernier point, comme sur la pension française. Il en
+avait parlé à Metternich et ne semblait pas satisfait de son entretien.
+Sa grande présomption et sa grande légèreté, disait-il, l'avaient
+empêché de prévoir qu'il pourrait ne pas avoir un succès complet. Mais,
+au premier mot, l'archiduchesse Marie-Louise a paru ne pas vouloir se
+contenter de Lucques, ni même se souvenir de cette principauté, «où il
+ne lui serait pas agréable d'aller, disait-elle, tant que Napoléon sera
+à l'île d'Elbe». S'appuyant sur le traité du 11 avril, elle voulait au
+moins quelque chose d'équivalent au duché de Parme. Elle aurait bien
+accepté les Légations, mais on craignait que la cour de Rome ne jetât
+les hauts cris... Metternich avait, en dernier lieu, demandé trois jours
+de délai pour arriver à une détermination ferme.
+
+Le 13 février, Talleyrand eut un entretien désagréable avec l'empereur
+Alexandre. Celui-ci lui demanda brusquement pourquoi la France
+n'exécutait pas le traité de Fontainebleau. C'était une affaire
+d'honneur, et lui et l'empereur d'Autriche étaient blessés qu'on ne s'y
+conformât point. Quand on pense que, dans ce moment même, le cabinet de
+Vienne se disait prêt à abandonner Parme à la reine d'Étrurie,
+contrairement aux engagements pris le 11 avril, on se demande lequel
+était le plus fourbe de Talleyrand ou de Metternich. Pressé ensuite sur
+la question de savoir pourquoi le gouvernement français ne faisait pas
+remettre à Napoléon les sommes fixées par le même traité, Talleyrand
+essayait de se tirer d'affaire en faisant remarquer qu'il y aurait «du
+danger à fournir des moyens d'intrigue aux personnes que l'on pouvait
+croire disposées à en former[148]». L'empereur de Russie prit cette
+réponse pour ce qu'elle valait. Devant son attitude, Talleyrand ne
+craignit pas de dire au Roi que l'affaire du traité du 11 avril était à
+l'ordre du jour; que tout le monde en parlait; qu'elle reparaissait
+souvent «et d'une manière déplaisante». Louis XVIII pouvait, selon lui,
+se débarrasser de certains points pénibles au moyen d'un arrangement
+avec l'Angleterre, laquelle prendrait peut-être à sa charge les pensions
+stipulées. Le 26 février, Talleyrand fit encore remarquer que l'empereur
+de Russie était fort actif dans les affaires de l'archiduchesse, et
+qu'il avait dressé un plan dans lequel les Légations seraient presque en
+entier enlevées au Pape, ce qui mettrait Alexandre en opposition avec
+les principes convenus entre les plénipotentiaires des grandes
+puissances. Une lettre, venue de Vienne à cette date, apprenait au
+ministre des affaires étrangères à Paris que le projet, soutenu par la
+France, de restituer Parme et Plaisance à la reine d'Étrurie et
+d'apanager Marie-Louise, venait d'être rejeté, quoique l'Autriche y eût
+d'abord consenti. L'opinion publique attribuait ce changement à
+l'empereur de Russie, qui s'intéressait vivement au sort de la
+malheureuse princesse. «On dit, ajoutait la lettre, que le prince de
+Talleyrand s'était adressé à un diplomate russe pour gagner son
+influence en faveur de la reine d'Étrurie, et que celui-ci lui avait
+répondu qu'il était impossible de donner à une autre les pays qui
+avaient été assignés à l'impératrice des Français par le traité de
+Fontainebleau.--Ce traité, a dit Talleyrand, a été signé le pistolet sur
+la gorge.--N'oubliez pas, répliqua gravement le ministre, que c'est le
+même pistolet qui a remis Louis XVIII sur le trône de France[149]!»
+
+Le Roi répondit à son ambassadeur, le 3 mars, que lord Castlereagh avait
+également insisté auprès de lui pour l'exécution de la convention du 11
+avril. Le diplomate anglais, se disant d'accord avec le ministre
+autrichien qui consentait à coopérer à l'expulsion de Murat, lui avait
+demandé de reconnaître que les duchés fussent donnés à Marie-Louise. Il
+était, d'ailleurs, entendu que les trois branches de la maison de
+Bourbon se chargeraient d'indemniser la reine d'Étrurie. Le Roi avait
+répondu que si l'Autriche tenait à ce que la convention du 11 avril fût
+exécutée à l'égard de l'archiduchesse Marie-Louise, il exigeait que la
+reine d'Étrurie, ou son fils, reçût en indemnité Lucques et l'État des
+Présides. En outre, il posait la condition que la souveraineté de Parme
+serait reconnue comme appartenant à la Reine ou à son fils et devrait
+leur revenir à la mort de Marie-Louise, époque à laquelle Lucques et les
+Présides seraient réunis à la Toscane. À la même date, Talleyrand,
+assuré de plaire au Roi qui ne pouvait supporter les airs protecteurs de
+l'empereur de Russie, se raillait de ce souverain en ces termes:
+«L'Empereur, disait-il, a promis d'être chez lui pour la Pâque russe, et
+je crois que de tant de promesses qu'il a faites, c'est la seule qu'il
+tiendra, parce qu'il verrait pour lui de l'inconvénient à ne pas la
+tenir... Ce besoin, ou ce désir que tout le monde a de s'en aller,
+hâtera la conclusion des affaires[150].» Ces affaires allaient devenir
+bientôt plus graves qu'on n'aurait pu le supposer, et les railleries
+devaient faire place à des préoccupations extrêmement importantes.
+
+On a dit que Marie-Louise, préoccupée de l'avenir de son fils et
+renonçant tout à coup à sa froide indifférence, aurait, à la date du 19
+février 1815, fait valoir auprès du Congrès les droits de ce fils à la
+couronne de France, et que cette protestation aurait été insérée au
+protocole du 24 février dudit Congrès, malgré le refus de signer fait
+par les ministres français. J'ai compulsé les protocoles aux Affaires
+étrangères et n'y ai rien trouvé[151]. J'ai seulement, dans un des
+volumes originaux du congrès de Vienne qui contient diverses pièces,
+découvert une copie de cette protestation à la date indiquée, copie
+faite d'après le _Vrai Libéral_ du 10 août 1817, qui l'avait empruntée à
+des journaux anglais[152]. Metternich et Talleyrand n'en disent rien. Je
+veux bien faire une courte analyse de cette pièce dont on n'a pas encore
+parlé, mais je me hâte de dire qu'elle me paraît apocryphe. Marie-Louise
+y prenait une allure fière qu'on ne lui connaissait pas. Elle citait
+l'exemple de Marie-Thérèse; elle revendiquait les droits de son fils au
+trône de France donné par le peuple et consacré par Dieu, «trône
+national et de droit divin». Elle présentait un long exposé historique
+des événements qui avaient amené Napoléon à prendre le pouvoir suprême
+et à en faire reconnaître la légitimité par toutes les nations. Elle
+composait un tel éloge de l'Empire et attaquait avec tant de violence la
+monarchie légitime que je ne doute pas que cette protestation ne vienne
+de Sainte-Hélène ou n'ait été fabriquée dans quelque officine
+bonapartiste. On peut donc affirmer, sans crainte de se tromper, que
+jamais Marie-Louise n'a été capable d'écrire ni de signer une pièce
+pareille. Ce qui était plus vrai, c'est que Marie-Louise, qui voulait à
+tout prix conserver les duchés de Parme, Plaisance et Guastalla, avait
+confié au comte de Neipperg tous ses intérêts. Celui-ci, qui s'était
+préalablement assuré de l'adhésion et de l'appui secrets d'Alexandre,
+avait promis de les défendre énergiquement, mais à la condition que
+l'Impératrice ne songerait pas à demander la réversion des duchés pour
+son fils, ni à vouloir l'emmener avec elle. Cette dernière proposition
+eût dû paraître inadmissible à une mère; cependant elle fut acceptée par
+Marie-Louise. Méneval, qui était au courant de tous ces conciliabules,
+ne put s'empêcher de dire combien il était affecté de voir l'Impératrice
+prendre si facilement son parti[153]. Elle n'écoutait plus que Neipperg.
+Elle avait fini par s'attacher à lui, au point que le général ayant reçu
+l'ordre de se rendre provisoirement à Turin, elle alla demander à
+Metternich la permission de le garder auprès d'elle jusqu'au règlement
+définitif de ses affaires. Le ministre céda. Cette demande ne dérangeait
+point ses plans, au contraire.
+
+ * * * * *
+
+L'événement qui allait subitement arrêter à Vienne les bals, les
+concerts, les tableaux vivants, les jeux, les loteries et les redoutes
+était, comme on le sait, le retour de l'île d'Elbe.
+
+J'ai été personnellement frappé, et depuis longtemps, de voir que
+beaucoup d'historiens[154] ont attribué si peu d'importance aux raisons
+intimes qui agirent si fortement sur l'esprit de Napoléon et le
+décidèrent à sortir de l'île d'Elbe. Il est cependant de la dernière
+évidence que la non-exécution du traité du 11 avril 1814 a dû
+particulièrement impressionner et irriter l'Empereur. Ainsi on ne lui
+avait pas encore remis la rente des deux millions promis; on laissait
+dire partout que les duchés de Parme, Plaisance et Guastalla allaient
+revenir à la reine d'Étrurie, et qu'une pension serait seulement allouée
+à Marie-Louise. On ne donnait plus à l'impératrice les titres que
+l'article 2 du traité lui avait cependant maintenus comme à l'Empereur.
+La famille impériale, qui eût dû être traitée avec égards, était l'objet
+de menaces non déguisées. Enfin on n'avait pas encore attribué aux
+officiers et aux serviteurs de l'Empereur, sur les fonds placés par
+Napoléon sur le Grand-Livre, la Banque et les actions des forêts, les
+gratifications promises par l'article 4. Un tel oubli des actes
+approuvés officiellement par l'Europe et le gouvernement français était
+fait pour l'exaspérer. Mais il y avait autre chose. Napoléon savait qu'à
+Vienne on avait parlé, entre diplomates[155], de la nécessité de
+l'enlever de l'île d'Elbe et de le mener soit aux Açores, soit à
+Sainte-Lucie. Un nommé Mariotti, consul de France à Livourne, avait
+écrit à Talleyrand, le 28 septembre 1814, qu'il serait facile de
+l'enlever et de le conduire à l'île Sainte-Marguerite[156]. On a
+contesté ce fait. Or, une nouvelle lettre de Mariotti, découverte
+récemment par M. Wertheimer et datée du 5 octobre 1814, a été, celle-là,
+vraiment envoyée à Talleyrand. Elle est ainsi conçue: «J'ai adressé le
+28 (septembre) à Paris et le 30 à Vienne le projet d'une entreprise
+destinée à enlever _le voisin_. Ce projet est, à mon avis, le seul qui
+puisse réussir en ce moment. Pour peu que le capitaine (Taillade) du
+brick (_l'Inconstant_) entre dans nos intérêts, le succès est certain.
+J'ai exposé dans mes rapports les moyens à employer pour le sonder et
+pour le séduire. J'envoie maintenant de Genève un marchand de légumes,
+et de Florence par Piombino (à l'île d'Elbe) une marchande de modes, car
+tout ce qui vient d'ici est tellement suspect qu'un séjour de plus de
+trois jours est impossible. Je fais tout pour arriver à bonne fin, mais
+je plie sous le poids des dépenses, car jusqu'ici je n'ai pas reçu un
+rouge liard[157].» Le fait est donc certain aujourd'hui. Outre
+l'enlèvement, il avait été question de l'assassinat. Des bruits sérieux
+étaient venus jusqu'à l'Empereur, qui avait cru devoir prendre les
+précautions les plus minutieuses dans l'île d'Elbe et autour de l'île.
+Enfin, on s'était appliqué à écarter de Parme sa femme et son fils, pour
+les empêcher de le venir voir et de demeurer avec lui. On avait arrêté
+toute correspondance entre eux, comme si les liens du sang étaient à
+jamais rompus.
+
+En conséquence, il est permis de dire: «Si Napoléon n'a pas tenu ses
+engagements, qu'est-ce que l'Europe a fait des siens? Pourquoi lui
+a-t-elle fourni des motifs plausibles pour s'échapper de sa
+retraite?...» On voit que la politique autrichienne, mesquine et
+méchante, portait ses fruits. Elle jetait l'Europe dans de nouveaux
+périls; elle l'exposait à de nouvelles angoisses; elle allait affaiblir
+la monarchie des Bourbons, faire verser inutilement des flots de sang,
+bouleverser et ruiner la France déjà si éprouvée, amener sur son sol
+attristé les confiscations, les proscriptions, la terreur et la guerre
+civile... Encore une fois, si l'Empereur eût trouvé devant lui des
+souverains et des ministres faisant honneur à leurs serments et à leurs
+signatures, s'il avait eu la situation solennellement promise par le
+traité du 11 avril 1814, si on lui avait épargné la douleur de le
+séparer brutalement de sa femme et de son fils, si des projets sinistres
+n'avaient pas menacé sa liberté et sa vie, il eût été impardonnable de
+quitter sa retraite et de rejeter sa patrie dans des maux
+incommensurables. Sans doute, les débuts de la Restauration n'avaient
+pas été heureux. Sans doute, de nombreux mécontentements s'étaient
+élevés, et leurs rumeurs étaient arrivées jusqu'à l'île d'Elbe. Mais
+quelle que fût l'ambition de Napoléon, quel que fût son désir de
+reprendre le pouvoir, de châtier ses ennemis, de punir les traîtres et
+de dominer encore une fois l'Europe, s'il s'était trouvé en face des
+alliés respectueux de son infortune et de ses droits suprêmes, il n'eût
+pu invoquer des raisons sérieuses pour justifier sa réapparition parmi
+les Français. Il faut bien admettre encore que la façon insolente dont
+le congrès de Vienne osait traiter la France, et que les mesures
+impolitiques des Bourbons contre les institutions nouvelles et contre
+les soldats de la vieille armée, avaient fait bouillonner son sang et
+lui avaient inspiré l'ardent désir de défendre les unes et de venger les
+autres. Toutefois, ce qu'on a appelé les causes secondaires,
+c'est-à-dire la violation des articles du traité et les menaces dirigées
+contre lui et les siens, a dû figurer, suivant moi, parmi les causes
+primordiales de son départ. Une politique plus habile, sinon plus
+généreuse, eût évité de les lui fournir.
+
+ * * * * *
+
+En remettant le pied sur le sol français, l'Empereur disait au peuple:
+«J'arrive parmi vous reprendre mes droits. Tout ce qui a été fait sans
+vous est illégitime.» Il affirmait à ses soldats qu'ils n'avaient pas
+été vaincus, et il les invitait à reprendre le drapeau tricolore, le
+drapeau de la nation et de la victoire. «Nous devons oublier,
+ajoutait-il cependant, que nous avons été les maîtres des nations, mais
+nous ne devons pas souffrir qu'aucune se mêle de nos affaires.» Ces
+paroles allaient droit au cœur des Français. Mais l'étranger ne croyait
+pas à la modération de Napoléon et au changement de sa politique. Ce fut
+dans la soirée du 6 mars qu'on apprît à Vienne la nouvelle de son
+retour. On donnait à ce moment à la Burg devant les membres du Congrès
+une belle représentation de tableaux vivants[158], lorsqu'une agitation
+subite se manifesta parmi les spectateurs. Comme cela se voit au
+troisième acte d'un grand opéra, la fête fut brusquement interrompue.
+Les empereurs et les rois se réunirent aussitôt pour se concerter sur
+les mesures à prendre. Le 7 mars, Talleyrand, qui avait eu connaissance
+de la terrible nouvelle par un agent des Rothschild de Vienne, et par M.
+de Metternich, en informa Louis XVIII à tout hasard. Il croyait que
+Bonaparte se porterait de côté de Gênes ou vers le midi de la France. Il
+conseillait aussitôt de le traiter comme un bandit[159]. «Je ferai,
+disait-il, tout ce qui sera en moi pour qu'ici l'on ne s'endorme pas et
+pour faire prendre par le Congrès une résolution qui fasse tout à fait
+descendre Bonaparte du rang que, par une inconcevable faiblesse, on lui
+avait conservé, et le mette enfin hors d'état de préparer de nouveaux
+désastres à l'Europe.» Le 12 mars, il informait le Roi que le projet de
+déclaration contre Bonaparte avait été rédigé par la légation française
+et communiqué à Wellington et à Metternich. Il lui importait plus qu'à
+personne de montrer contre Napoléon un acharnement impitoyable, parce
+que la haute société de Vienne et la plupart des diplomates le
+soupçonnaient de connivence avec l'Empereur. Aussi, lui d'ordinaire si
+réservé, se répandait-il en paroles menaçantes. Il disait à tout propos
+que l'on devait «lui courir sus comme à un chien enragé». Il pariait, en
+proposant une forte somme, que dans trois mois l'usurpateur serait
+anéanti[160].
+
+Talleyrand avait chargé son secrétaire de confiance, La Besnardière, de
+rédiger un mémoire où se trouveraient exposés tous les motifs qui
+devaient porter les alliés à réunir leurs forces et à marcher sans
+retard contre Napoléon. Voici comment débute ce mémoire que l'on croyait
+perdu[161]: «Les puissances de la chrétienté, réunies en congrès général
+à Vienne pour compléter les dispositions du traité du 30 mai 1814, ayant
+appris de quelle manière et avec quelle suite Napoléon Bonaparte avait
+quitté l'asile dont il était redevable à la clémence de l'Europe, n'ont
+pu douter qu'il ne méditât quelque nouvel attentat contre les droits et
+le repos des nations, et l'événement vient de prouver qu'il aspire à
+faire encore de la France son instrument et sa première victime. Les
+entreprises, qu'un seul individu ose ainsi, sans droit, sans titre, sans
+prétexte quelconque, former contre un grand royaume par l'unique motif
+d'une ambition furieuse et sans autre moyen que ceux qu'il espère tirer
+de l'égarement des peuples et des doctrines révolutionnaires,
+n'appartiennent point à l'état de guerre, tel que la loi des nations le
+reconnaît et l'admet, et constituent un acte de brigandage, dans le sens
+propre et précis du mot. Cet individu s'est donc placé lui-même hors de
+la protection de toute loi divine et humaine; _c'est justement qu'il
+tombera sous les coups du premier qui l'aura frappé_, et il est,
+d'ailleurs, passible de toutes les peines que les codes des peuples
+civilisés décernent contre les brigands et les malfaiteurs.» Comment,
+après de pareilles provocations à l'assassinat, douter de la mission
+confiée à M. de Maubreuil?... Mais ce n'est pas fini. «Tout persuade,
+ajoutait le mémoire, aux puissances de la chrétienté qu'au lieu de
+fauteurs et de complices, les tentatives de Napoléon Bonaparte ne
+rencontreront en France que l'horreur qu'elles méritent et le châtiment
+qui leur est dû. Mais, comme en rétablissant, par le traité du 30 mai
+1814, la paix générale de la chrétienté, les puissances, et
+particulièrement celles qui ont signé ce traité, se sont, par cela même,
+engagées et ont, d'ailleurs, un intérêt évident et commun à concourir de
+tout leur pouvoir au maintien de cette paix par la base immuable des
+négociations qui l'ont formée, elles regardent comme un devoir, dans les
+circonstances présentes, de déclarer, ainsi qu'elles le font, que, sur
+la première demande de Sa Majesté Très Chrétienne, elles seront prêtes à
+se porter, et si besoin était, avec toutes leurs forces, au secours du
+roi et du royaume de France contre tout perturbateur de cette paix,
+spécialement contre Napoléon Bonaparte, et qu'il ne sera jamais accordé
+ni paix, ni trêve, ni asile à cet ennemi de tous les hommes. Donné à
+Vienne, etc.[162].» Le 13 mars, la fameuse déclaration était signée par
+les représentants des huit puissances et envoyée immédiatement aux
+préfets des départements frontières. Talleyrand en informait ainsi M. de
+Jaucourt, le 14 mars: «Jamais il n'y a eu une pièce de cette force et de
+cette importance signée par tous les souverains de l'Europe... Je ne
+crois pas qu'ici nous ayons pu faire mieux[163].» On en connaît la
+teneur, mais il est bon d'en rappeler ces quelques lignes: «En rompant
+ainsi la convention qui l'avait établi à l'île d'Elbe, Buonaparte
+détruit le seul titre légal auquel son existence se trouvait attachée...
+Les puissances déclarent en conséquence que Napoléon Buonaparte s'est
+placé hors des relations civiles et sociales, et que, comme ennemi et
+perturbateur du repos du monde, il s'est livré à la vindicte publique.»
+Il est facile de remarquer la corrélation qu'il y a entre cette pièce et
+le mémoire publié plus haut.
+
+C'était, en réalité, une provocation officielle à un attentat direct
+contre la vie de l'Empereur[164]. Les alliés avaient pris, toujours à
+l'instigation de Talleyrand, comme le prouvent les documents officiels,
+des mesures contre Pauline Borghèse, Jérôme et Joseph Bonaparte. Les
+Polonais au service de Napoléon étaient rappelés par le gouvernement
+russe. Napoléon était déclaré par Louis XVIII traître et rebelle; chacun
+devait lui courir sus. Les adresses en faveur de la monarchie légitime
+se multipliaient chaque jour. Les grands Corps et les conseils
+municipaux, les maréchaux, les généraux, les magistrats, les
+fonctionnaires, tous juraient fidélité au Roi. Une semaine après, les
+mêmes, avec un non moindre enthousiasme, prêtaient serment à l'Empereur.
+
+C'est le 7 mars seulement qu'on avait appris à Schœnbrunn le départ de
+l'île d'Elbe. Marie-Louise en fut informée au retour d'une promenade à
+cheval avec le comte de Neipperg[165]. L'archiduc Jean souhaita
+franchement devant elle que Napoléon se cassât le cou dans une telle
+aventure. Marie-Louise parut très affligée, mais ceux qui la
+connaissaient intimement ne doutaient pas que son émotion ne fût excitée
+que par l'égoïsme et par la crainte. Ces duchés de Parme, Plaisance et
+Guastalla qu'elle croyait avoir reconquis, elle allait donc les perdre
+par la faute de son impatient époux. Il faudrait, à la suite de ce
+terrible coureur d'aventures, reprendre une vie d'angoisses et de
+périls!... Non, car cette fois elle était bien résolue à ne pas revoir
+l'homme dont le génie tumultueux l'épouvantait. Méneval affirme que
+François II avait dit à sa fille «que si Napoléon pouvait réussir, il ne
+la laisserait aller en France que lorsque l'expérience aurait fait voir
+qu'on pouvait se fier à ses dispositions pacifiques». Quelles que soient
+la précision et la valeur habituelles des affirmations de Méneval, je
+crois qu'il a dû se tromper ici, ou reproduire une parole sans
+conséquence. Des entretiens de Marie-Louise et de son père à cette
+époque, il est sorti autre chose qu'une promesse de laisser Marie-Louise
+revenir tôt ou tard en France. D'abord toute communication fut interdite
+avec cette terre dangereuse. Lettres et journaux furent interceptés.
+Puis Metternich eut avec l'archiduchesse un mystérieux entretien. Le 12
+mars, Marie-Louise écrivit à ce ministre une lettre préparée par M. de
+Neipperg et dans laquelle, se disant étrangère aux projets de Napoléon,
+elle se mettait sous la protection des puissances. Le 13, les alliés
+lançaient leur déclaration menaçante. En échange de sa soumission,
+Marie-Louise recevait l'assurance que les duchés lui resteraient; de
+plus, Neipperg, pour tous ses services, obtenait la dignité de maréchal
+de la cour, ce qui lui permettait de monter désormais dans le carrosse
+de l'archiduchesse... Voilà ce que l'empereur d'Autriche et sa
+diplomatie avaient su trouver pour se venger de l'empereur des Français!
+Non seulement François II s'associait aux puissances qui le livraient «à
+la vindicte publique», mais encore il essayait de le déshonorer, car il
+connaissait bien le genre d'intimité qui régnait ouvertement entre le
+comte de Neipperg et sa fille[166]. En tolérant une pareille intrigue,
+il faisait tomber sur la maison d'Autriche une honte que ne voulut pas
+admettre Napoléon, car celui-ci persistait à croire sa femme fidèle et
+n'osait pas soupçonner de telles infamies[167]. Il paraîtrait que
+l'empereur Alexandre était venu secrètement à Schœnbrunn pour conférer
+avec Marie-Louise et savoir ses intentions définitives. Elle avait
+répondu que son père était seul maître de ses destinées, et elle avait
+refusé de se prononcer sur la possibilité de reprendre la régence[168].
+Elle était décidée depuis longtemps à ne plus retourner en France. Elle
+ne souhaitait qu'un petit pays paisible où elle occuperait ses loisirs
+auprès de l'homme qui avait remplacé pour elle le héros dont la
+réapparition subite faisait trembler l'Europe.
+
+La surveillance sur les quelques Français encore en résidence à Vienne
+était devenue très rigoureuse. M. de Bausset s'était arrangé pour
+recevoir en cachette des journaux de Paris, par l'entremise d'un
+joaillier de Vienne. On le sut et on menaça si sérieusement le joaillier
+que celui-ci dut renoncer à servir d'intermédiaire pour ces périlleuses
+communications. Bientôt François II fit entendre à Marie-Louise que les
+événements étaient devenus trop graves pour laisser l'enfant impérial à
+Schœnbrunn[169]. On avait répandu depuis quelque temps des bruits
+fâcheux sur la gouvernante du prince, la vertueuse et fidèle Mme de
+Montesquiou. On l'accusait de parler au prince de ce qui se passait et
+de lui faire entendre qu'il pourrait retourner à Paris auprès de son
+père. Cela était faux. Mme de Montesquiou ménageait, au contraire,
+l'esprit d'un enfant aussi jeune; elle se contentait seulement de le
+faire prier matin et soir pour son père. Mais c'était là encore un grief
+impardonnable... Marie-Louise informa tristement la gouvernante qu'elle
+allait conduire son fils au château impérial à Vienne. Le 20 mars, en
+effet, le roi de Rome y arriva avec sa mère. En ce même jour qui était
+l'anniversaire de sa naissance, et comme par un redoublement de
+méchanceté inexplicable, le comte Wrbna reçut l'ordre de signifier à Mme
+de Montesquiou qu'elle n'était plus chargée de l'éducation du prince, et
+qu'elle eût à quitter Vienne au plus tôt. «Malgré ses prières, ses
+instances, ses protestations, écrit Méneval, elle fut forcée
+d'obtempérer à un ordre aussi cruel. Il lui fallut abandonner à des
+subalternes un enfant qu'elle avait reçu dans ses bras, qu'elle n'avait
+pas quitté un instant depuis sa naissance, et qui avait été l'objet de
+sa constante sollicitude[170].» Le motif de cette séparation si brusque
+était, si l'on en croit Mme de Colloredo, que l'on soupçonnait le comte
+Anatole de Montesquiou, son fils, présent alors à Vienne, d'avoir voulu
+enlever l'enfant. Or, le 20 mars, le comte devait partir pour Paris. Il
+avait quitté Schœnbrunn en même temps que Marie-Louise et le roi de
+Rome, pour aller voir à Vienne son ami M. de Bresson de Valensole. Les
+ordres qu'il avait donnés à son cocher n'avaient sans doute pas été
+compris, car sa voiture se rendit au Prater. La police viennoise,
+retrouvant cette voiture dans le parc, supposa que tout était arrangé
+pour un enlèvement. Comme M. de Montesquiou était revenu à pied à
+Schœnbrunn et un peu tard, les soupçons s'accentuèrent, d'autant plus
+que, depuis le mois de janvier, on avait su que Fouché avait eu
+l'intention de faire enlever le prince, afin d'établir une régence dont
+il aurait été le premier ministre[171]. Je ne dis pas, en ce qui
+concerne M. de Montesquiou, que celui-ci n'ait pas eu un moment
+l'intention de soustraire le roi de Rome aux Autrichiens, mais de là à
+une action définitive il y a loin, et rien ne prouve que M. de
+Montesquiou ait alors voulu ou pu agir[172].
+
+Mme de Montesquiou, qui avait obtenu la permission de voir encore une
+fois le roi de Rome, était revenue à Schœnbrunn, après lui avoir
+prodigué ses caresses. Le lendemain, elle songeait à partir, lorsque le
+comte Wrbna revint auprès d'elle et lui dit que l'Empereur, ayant décidé
+d'ajourner son départ, la priait de rester à Schœnbrunn. Elle refusa,
+préférant se rendre au couvent de la Visitation à Vienne. Mais avant
+d'abandonner pour toujours l'enfant qu'elle adorait, elle exigea un
+ordre écrit de l'Empereur et un certificat médical attestant qu'elle
+laissait le roi de Rome dans un parfait état de santé. François II lui
+écrivit une lettre affectueuse, motiva son désir sur la rigueur des
+circonstances et lui fit offrir une parure de saphirs. Marie-Louise y
+ajouta une boucle des cheveux de son fils. On se figure aisément le
+chagrin du roi de Rome, quand il ne retrouva plus auprès de lui celle
+qu'il appelait dans son langage tendre et naïf «_maman Quiou_»...
+D'après Méneval, cette séparation douloureuse fut vivement ressentie par
+l'enfant, qui s'était fait une douce habitude des soins empressés et
+maternels de sa gouvernante. «Il la redemandait sans cesse, et les
+regrets qu'il témoignait de sa perte étaient la seule consolation
+qu'elle pût recevoir dans cette triste circonstance[173].» Ainsi, une
+femme dévouée était l'objet de la défiance et de la crainte de tout un
+gouvernement. On persistait à croire que son fils était le chef d'un
+complot, et on le lui fit bien voir. Le comte Anatole avait été autorisé
+à retourner en France; mais, arrivé à Lembach, il fut brutalement arrêté
+et ramené à Vienne, où on le tint plusieurs jours au secret. Il n'obtint
+son élargissement que grâce aux instances du prince de Talleyrand[174];
+mais il dut donner sa parole d'honneur de ne point quitter Vienne, sans
+avoir demandé et obtenu un passeport en règle. La comtesse de
+Montesquiou s'indigna des soupçons de la police, et, comme la _Gazette
+de Vienne_ s'était faite spécialement l'écho de ces bruits, elle lui
+adressa un démenti formel, que le journal, avec une discourtoisie peu
+habituelle cependant en Autriche, ne publia pas[175].
+
+La veuve du général de Mitrowsky remplaça provisoirement Mme de
+Montesquiou; mais, si distinguée que fût cette dame, ce n'étaient plus
+les mêmes soins maternels ni la même sollicitude[176]. On allait bientôt
+remettre l'enfant aux mains de gouverneurs qui devaient lui faire
+regretter encore plus celle qu'il avait considérée comme une seconde
+mère, car Marie-Louise ne lui témoignait un peu d'affection que par
+intervalles et se reposait sur les autres de la tâche, pourtant si
+douce, d'instruire et d'élever son fils. Elle paraissait alors très
+occupée à des exercices de piété. Une foi plus sincère et plus
+intelligente lui eût fait comprendre ses devoirs d'épouse et de mère.
+Mais elle manquait avec insouciance aux uns comme aux autres. De
+nombreux émissaires étaient partis de Paris pour Vienne. Un seul, qui
+avait, paraît-il, l'appui secret de Fouché, parvint en cette ville. On
+suppose que Fouché voulait connaître définitivement l'opinion secrète de
+Talleyrand sur la régence de Marie-Louise, et demandait s'il pouvait
+compter sur lui. Cet émissaire était M. de Montrond, l'âme damnée de
+Talleyrand. J'ai fait ailleurs le portrait de cet intrigant; je n'y
+reviendrai pas[177]. M. de Montrond, qui s'était servi du passeport d'un
+Italien, l'abbé Altieri, remit à Méneval une lettre de Napoléon pour
+Marie-Louise, et des lettres de Caulaincourt pour lui et pour Mme de
+Montesquiou. Il avait confié à Méneval, mais sur un ton plaisant qui
+inspirait la défiance, qu'il avait carte blanche pour enlever
+Marie-Louise en la faisant déguiser sous des habits d'homme. «Je pensai,
+dit Méneval, qu'il venait plutôt pour faire les affaires de Talleyrand
+que celles de Napoléon.» Il est bien permis de croire à cette
+observation, car Montrond s'étonnait lui-même de la confiance subite que
+lui avait témoignée le gouvernement impérial. Ayant à s'expliquer un peu
+plus tard sur les émissaires envoyés par Napoléon à Vienne, Talleyrand
+parlait ainsi de Montrond: «Il n'avait ni dépêche, ni mission
+ostensible...» Talleyrand savait le contraire. «Ou plutôt, ajoute-t-il,
+a-t-il été envoyé par le parti qui sert ostensiblement Bonaparte, que
+par Bonaparte lui-même.» Ceci semble plus vrai. «Il était chargé de
+paroles pour M. de Metternich, M. de Nesselrode et moi.» Or, il leur
+remit des lettres de Caulaincourt. «Ce qu'il était chargé de me
+demander, dit encore Talleyrand, était si je pouvais bien me résoudre à
+exciter une guerre contre la France.--Lisez la déclaration, lui ai-je
+répondu. Elle ne contient pas un mot qui ne soit dans mon opinion. Ce
+n'est pas d'ailleurs d'une guerre contre la France qu'il s'agit; elle
+est contre l'homme de l'île d'Elbe[178].» Ceci était un sophisme, car la
+France, qui avait acclamé le retour de Napoléon, marchait avec lui.
+Montrond ayant ensuite demandé à M. de Metternich si le gouvernement
+autrichien avait totalement perdu de vue ses idées du mois de mars 1814:
+«La régence? nous n'en voulons point», répondit M. de Metternich[179].
+Enfin, Montrond chercha à connaître les dispositions de l'empereur
+Alexandre. «La destruction de Bonaparte et des siens», répondit
+Nesselrode, et les choses en restèrent là. «On s'est borné, ajoute
+Talleyrand, à faire connaître à M. de Montrond l'état des forces qui
+vont être immédiatement employées, ainsi que le traité du 25 mars
+dernier. Il est reparti pour Paris, avec ces renseignements et ces
+réponses qui pourront donner beaucoup à penser à ceux qui, aujourd'hui,
+se sont attachés à la fortune de Bonaparte[180].» La mauvaise humeur de
+Talleyrand s'explique par la connaissance qu'il eut du décret de
+confiscation pris par Napoléon contre lui et les membres du gouvernement
+provisoire, ce qui fut une faute de la part de l'Empereur. Cette faute,
+le courageux Caulaincourt aurait voulu la lui éviter, comme en témoigne
+la lettre du 4 avril 1815, où il ose une fois de plus lui dire la
+vérité, blâmant une mesure impolitique, contraire aux promesses de
+tolérance et d'oubli faites par Napoléon. Le gouvernement provisoire
+avait été créé à l'instigation formelle d'Alexandre. Les alliés avaient
+négocié et conclu avec lui un armistice qui avait servi de base au
+traité de Paris. Mettre en jugement les hommes de ce gouvernement,
+c'était offenser sans utilité les principales puissances[181].
+
+En attendant qu'il se prononçât définitivement pour la cause de
+l'Empereur ou pour celle du Roi, Talleyrand mandait à Louis XVIII que le
+voyage du comte de Montesquiou avait été l'objet de réels soupçons. Il
+avait invité le comte à retourner immédiatement, en France, affirmant
+que son voyage avait eu pour objet l'enlèvement du roi de Rome. «Le
+langage de madame sa mère, recueilli par la surveillance autrichienne
+établie auprès d'elle, permettrait, disait-il, de le croire[182].» Or,
+jamais Mme de Montesquiou n'avait parlé de l'enlèvement possible du
+prince confié à ses soins. Mais ce n'était pas encore assez. Talleyrand,
+informant le Roi de la remise du roi de Rome à l'empereur d'Autriche par
+la gouvernante, osait ajouter: «Son langage a été si opposé aux
+résolutions prises par l'Autriche et par les autres puissances, que
+l'Empereur n'a pas voulu permettre qu'elle restât plus longtemps auprès
+de son petit-fils.» Ceci était une fausseté de plus. Il est probable que
+la déclaration du 13 mars, où l'on traitait Napoléon de «brigand», avait
+blessé Mme de Montesquiou; mais il est impossible de prouver qu'elle ait
+tenu ouvertement le moindre propos contre l'Autriche et contre son
+Empereur.
+
+Le jour où l'on signifiait à la gouvernante l'ordre d'avoir à se séparer
+du roi de Rome, le jour où l'on enfermait le pauvre enfant au château
+impérial sous les yeux de son grand-père, Napoléon rentrait aux
+Tuileries. C'était le 20 mars. Il avait combiné son retour avec cette
+date qui lui rappelait la naissance du fils tant désiré. Contrairement à
+ses espérances, il rentrait seul dans ce palais. Aussi, quelques jours
+après, confiait-il à un chambellan autrichien, M. de Stassart, de
+passage à Paris, une lettre touchante pour l'empereur François. Il
+disait à son beau-père que le plus vif de ses vœux était de revoir
+bientôt les objets de ses plus douces affections. Il désirait que
+l'Impératrice et le roi de Rome vinssent par Strasbourg, les ordres
+étant donnés sur cette ligne pour leur réception dans l'intérieur de ses
+États. Il ne doutait pas que l'Empereur ne se hâtât de presser l'instant
+de la réunion d'une femme avec son mari, d'un fils avec son père. Il
+n'avait d'ailleurs qu'un but: consolider le trône que l'amour de ses
+peuples lui avait conservé et rendu, pour le léguer un jour, affermi sur
+d'inébranlables fondements, à l'enfant que François II avait entouré de
+ses bontés paternelles[183]. Cette lettre fut interceptée à Linz. Les
+souverains alliés en sourirent devant le beau-père de Napoléon, et le
+beau-père la laissa sans réponse.
+
+Caulaincourt essayait, en sa qualité de ministre des affaires
+étrangères, de faire connaître partout la valeur réelle des événements
+qui avaient ramené Napoléon en France. Il écrivait à Méneval, le 26
+mars, que le _Moniteur_ contenait l'exacte vérité, et que, pour le
+surplus, il s'en rapportait à ceux qui avaient vu les choses.
+«Ramenez-nous l'Impératrice, disait-il. Nous ne pouvons pas mettre son
+retour en doute... Tant de vœux et de si bons sentiments l'appellent ici
+qu'elle ne saurait trop se hâter.» En même temps, il mandait à Mme de
+Montesquiou: «Isabey vient de rendre l'Empereur bien heureux en lui
+remettant le joli portrait du prince impérial qu'il vient de finir[184].
+Revenez vite, ramenez-nous, avec l'Impératrice, ce cher enfant que nous
+aimons à devoir à ses soins et aux vôtres. L'Empereur ne s'est jamais
+mieux porté. Il parle avec attendrissement de tout ce qu'il aime et nous
+ne pouvons pas mettre en doute que son auguste beau-père ne rende tout
+de suite une femme à son mari et un fils à son père...» Le duc de
+Vicence écrivait dans le même sens au prince Eugène. Puis s'adressant à
+M. de la Besnardière, le factotum de M. de Talleyrand: «Je ne vous parle
+pas des événements, Monsieur; les résultats vous disent ce qui est. Ceux
+qui en ont été spectateurs peuvent vous attester qu'il n'y a plus que
+des vœux pour l'Empereur dans le Midi, dans la Bretagne, comme à Paris
+et dans le Nord. Tous les princes sont partis en licenciant leurs
+maisons, et vos courriers de Vienne et de Madrid m'arrivent comme si on
+me les expédiait. Votre retour est exigé... L'Empereur aime à penser
+que, depuis _le chef_ jusqu'aux derniers employés, tout le monde est
+avant tout Français, dans cette affaire toute nationale. Le passé n'est
+rien. La patrie est tout. Nos premiers vœux et tous nos vœux sont pour
+le maintien de la paix...»
+
+Le 27 mars, Caulaincourt avait adressé à M. de Metternich une lettre
+importante où il montrait comment la nation française, «trompée dans ses
+vœux et lasse d'obéir à un gouvernement dont les mesures irréfléchies et
+les principes mal déguisés tendaient à faire rétrograder la raison
+humaine», avait rappelé l'Empereur. Il affirmait que la première pensée
+de Napoléon avait été le maintien de la paix. Il tenait à en donner
+l'assurance formelle à l'Autriche. Il attendait des principes et des
+sentiments de son beau-père le retour de l'Impératrice et du roi de
+Rome. Une circulaire, empreinte des mêmes déclarations pacifiques, était
+adressée en même temps à tous les agents diplomatiques de la
+France[185]. Mais le général allemand commandant à Kehl faisait savoir
+au général commandant à Strasbourg qu'il ne pouvait laisser passer de
+courriers allant à Vienne. Le duc de Vicence protesta vainement contre
+ce procédé contraire aux droits et aux usages, d'autant plus irrégulier
+que la France était en paix avec l'Europe entière. Sa lettre au ministre
+des affaires étrangères du grand-duc de Bade n'obtint pas plus de
+réponse que les autres. Les souverains firent aussi semblant de n'avoir
+pas reçu la lettre de Napoléon, en date du 4 avril, où celui-ci disait
+que son retour était l'ouvrage d'une irrésistible puissance, la volonté
+unanime d'une grande nation qui connaissait ses devoirs et ses droits,
+et où il réitérait ses vœux pour le maintien d'une honorable
+tranquillité. Napoléon écrivait encore à Marie-Louise: «Ma bonne Louise,
+je t'ai écrit bien des fois... Je t'envoie un homme pour te dire que
+tout va très bien. Je suis très adoré et maître de tout. Il ne me manque
+que toi, ma bonne Louise, et mon fils.--Napoléon[186].» Marie-Louise,
+qui reçut ce mot, ne répondit pas. Un autre billet, daté de Lyon, 11
+mars, et tout entier de la main de Napoléon, avait été apporté à
+Schœnbrunn par un cavalier qui l'avait caché dans une de ses bottes. Il
+contenait à la fin cette pressante invitation: «Viens me rejoindre avec
+mon fils. J'espère t'embrasser avant la fin de mars[187].» Marie-Louise
+parut n'avoir reçu aucun de ces billets et, oubliant délibérément
+qu'elle était la femme de Napoléon, garda le même et odieux silence.
+
+De son côté, et sans se lasser, Caulaincourt continuait ses
+communications. Le 8 avril, il informait le cardinal Fesch que
+l'Empereur le nommait ambassadeur près le Saint-Siège. Il lui résumait
+ainsi la nouvelle politique de son maître: «Assagi par les événements,
+mais se croyant toutefois encore en mesure de parler haut à l'Église,
+l'Empereur n'a plus aucune vue sur le temporel de Rome. Dès lors, il n'y
+a plus aucun sujet de discussion entre Sa Majesté et cette cour. Quant
+au spirituel, Sa Majesté s'en tient à la bulle de Savone... Pour le
+moment, l'Empereur veut s'abstenir de s'occuper d'affaires
+ecclésiastiques. Il a cependant à cœur que le Saint-Père donne
+l'institution canonique aux évêques qu'Elle avait nommés avant son
+départ. Votre Éminence doit en avoir la liste... Sa Majesté a vu avec
+plaisir, par les correspondances qu'a laissées le comte de Lille et par
+celles qui ont été interceptées, que le Saint-Père n'a point cédé sur
+les principes du Concordat, et qu'il s'est refusé à reconnaître les
+évêques émigrés. Cette conduite n'a pu que lui être très agréable.
+Cependant, d'un autre côté, on a trouvé dans les mêmes pièces la preuve
+que la cour de Rome avait mis en usage contre le roi de France les
+pratiques obscures et illégales dont l'Empereur avait eu aussi
+précédemment à se plaindre. Il ne peut convenir à Sa Majesté d'admettre
+en France ni des Jésuites, ni des Pères de la Foi. Lors de la vacance
+des sièges, Sa Majesté ne peut reconnaître que des vicaires
+capitulaires[188].» La lettre se terminait par ce curieux détail: «Sa
+Majesté a vraiment à cœur que Votre Éminence puisse s'arranger pour être
+à Paris le 30 mai, afin d'officier au couronnement du prince impérial.»
+Donc, d'après cette lettre, Napoléon n'avait pas perdu l'espoir de voir
+revenir son fils auprès de lui; il parlait même de le faire couronner,
+ainsi que le stipulait un des articles du sénatus-consulte du 5 février
+1813, comme s'il était absolument maître de sa destinée et de celle du
+roi de Rome.
+
+Le 8 mars, M. de Méneval avait fait parvenir secrètement au duc de
+Vicence une lettre détaillée sur la situation à Vienne. Les journaux
+français étaient soigneusement interdits par le ministère autrichien;
+les négociations du Congrès suspendues, les troupes en mouvement sur
+tous les points. L'empereur Alexandre avait «une haine d'enfant contre
+Napoléon». Tout gouvernement monarchique, aristocratique ou
+démocratique, lui paraissait bon en France, sauf le gouvernement
+impérial. Cependant, la seule personne qui pût encore obtenir quelque
+chose de lui, c'était Caulaincourt. On n'était pas rassuré pour
+l'avenir, car les fonds avaient baissé à Vienne dès l'arrivée de
+Napoléon à Paris. «M. de Talleyrand, ajoutait Méneval, est en défiance
+aujourd'hui près des alliés et de tout le monde.» Il était évident que
+ni ses démonstrations actives ni la déclaration du 13 mars, dont il
+était l'auteur, n'avaient rassuré les alliés contre sa versatilité si
+connue.
+
+On supposait en effet à toutes ses actions des motifs doubles et
+contradictoires. Quant au retour de l'Impératrice en France, le cabinet
+de Vienne ne paraissait pas disposé à l'admettre. «L'esprit de
+l'Impératrice, disait encore Méneval, est tellement travaillé à cet
+égard, qu'elle n'envisage son retour en France qu'avec terreur. Tous les
+moyens possibles ont été employés depuis huit mois,--dois-je dire depuis
+trois ans?--pour l'éloigner de l'Empereur... On ne m'a pas permis depuis
+six mois de lui parler sans témoin... On lui a fait faire, à l'insu de
+tout le monde, plusieurs démarches pour se déclarer étrangère aux
+projets de l'Empereur, pour se mettre sous la sauvegarde de son père et
+des alliés, pour demander la couronne de Parme...» Sa santé n'en avait
+pas souffert. «L'Impératrice a beaucoup engraissé. Le prince impérial
+est un ange de beauté, de force et de douceur. Mme de Montesquiou le
+pleure tous les jours. Cette pauvre dame est traitée avec bien de la
+rigueur. Elle est reléguée dans un petit appartement de deux pièces dans
+une maison particulière à Vienne...» À cette lettre Méneval ajoutait un
+petit post-scriptum afin d'excuser un peu Marie-Louise, ce qui prouvait
+sa générosité naturelle. «Elle est vraiment bonne au fond, disait-il,
+mais bien faible et ennemie de la réflexion. Il est bien fâcheux qu'elle
+n'ait pas eu un meilleur entourage[189].»
+
+Vers cette même époque, Marie-Louise, causant avec Méneval, lui avait
+confié que si elle consentait à laisser son fils à Vienne et à se rendre
+sans lui à Parme, c'était dans son intérêt. Elle pensait bien, dans ses
+duchés, faire une économie annuelle de cinq cent mille francs et lui
+assurer ainsi en quelques années une existence indépendante. À quoi
+Méneval s'était permis de répondre que le nom de Napoléon lui paraissait
+une fortune suffisante pour l'enfant impérial. Peu de temps après, il
+voulut savoir si Marie-Louise consentirait à rejoindre l'Empereur, un
+jour ou l'autre. Elle commença par déclarer qu'elle n'était plus
+maîtresse de ses actions, qu'elle était née sous une étoile funeste, et
+qu'elle était condamnée à n'être jamais heureuse[190]. Elle ajouta enfin
+que son oncle l'archiduc Charles et un jurisconsulte avaient dissipé ses
+incertitudes au sujet de son rapprochement avec l'Empereur, et «qu'elle
+traiterait avec Napoléon de séparation à l'amiable, quand elle pourrait
+lui écrire[191]». Elle n'en avait pas encore l'autorisation, mais, en
+revanche, on lui laissait adresser des lettres aussi nombreuses que
+passionnées au général de Neipperg, qui était parti le 18 avril, à la
+tête d'une division, pour combattre Murat. Le séjour de Vienne et de
+Schœnbrunn étant devenu intolérable pour les Français, Méneval demanda
+la permission de retourner en France. Le pauvre petit roi de Rome allait
+rester presque seul au milieu des Autrichiens, qui espéraient en faire
+ce qu'avait tant redouté Napoléon: un prince étranger.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LES INTRIGUES DE FOUCHÉ ET DE METTERNICH EN 1815.
+
+
+On a lu, dans une dépêche du prince de Talleyrand à Louis XVIII, que M.
+de Metternich, interrogé par M. de Montrond sur les sentiments de
+l'Autriche à l'égard de la régence de Marie-Louise, aurait sèchement
+répondu: «La régence? Nous n'en voulons point[192].» Les documents et
+les faits que j'ai étudiés imposent, comme on va le voir, un démenti
+absolu à cette assertion. Les relations de Fouché et de Metternich au
+début des Cent-jours, leurs communes intrigues au sujet du renversement
+de Napoléon et son remplacement éventuel par Napoléon II ou par le duc
+d'Orléans,--car Louis XVIII ne venait dans leurs combinaisons qu'en
+troisième ligne,--sont un très intéressant point d'histoire qui doit
+former une des parties essentielles de ce récit. Ces intrigues si
+curieuses ont donné lieu à ce que l'on a appelé la «mission
+d'Ottenfels».
+
+M. Thiers avait posé, en 1849, à M. de Metternich,--quelques mois avant
+la mort du chancelier,--la question suivante: «La mission de M.
+Werner[193] à Bâle est certaine. Quels en étaient l'objet et
+l'importance? Ce point a de la gravité, car cette mission, en brouillant
+Napoléon avec Fouché, eut des conséquences assez sérieuses.» On verra
+bientôt que l'affaire d'Ottenfels n'eut aucune action décisive sur les
+sentiments du duc d'Otrante, puisque, dès sa rentrée au ministère de la
+police, il était disposé à trahir l'Empereur. D'autre part, le prince
+Richard de Metternich admet que le récit de M. Thiers[194] est assez
+fidèle, ce qui s'expliquerait, d'après lui, par les renseignements que
+M. de Metternich lui aurait communiqués. On verra aussi quelle confiance
+il faut attacher à ces renseignements. Rien n'est si compliqué que les
+machinations de Fouché et de Metternich à propos de l'éventualité de la
+régence de Marie-Louise avec Napoléon II, et il m'a fallu les regarder
+de bien près pour en découvrir tous les ressorts. Mais pour comprendre
+clairement cette question, il convient de revenir un peu en arrière.
+
+À peine Louis XVIII, après vingt-cinq années d'exil, était-il monté sur
+le trône, que les fautes de son ministère et les imprudences de son
+entourage lui avaient aliéné beaucoup d'esprits. Le mécontentement
+s'était étendu de la vieille armée napoléonienne à la nation[195]. Aussi
+des complots allaient-ils menacer l'autorité royale. Ils étaient formés
+par des individus experts en agitation, et parmi eux devait reparaître
+un des hommes les plus adroits et les plus dangereux de la Révolution:
+j'ai nommé Fouché, duc d'Otrante. Celui-ci ne pouvait se consoler d'être
+arrivé trop tard à la curée de 1814. Il espérait cependant avoir bientôt
+une forte compensation, car il se rendait parfaitement compte que les
+fautes de la Restauration amèneraient à bref délai une réaction fatale.
+Lorsque les violences des ultras eurent répandu dans le pays un
+véritable malaise et fourni un prétexte naturel d'agitation, il
+recommença à comploter. Il s'était remis en relation avec le prince de
+Talleyrand, auquel il avait confié ses intérêts pour le maintien de ses
+dotations. Avant le départ de l'ambassadeur pour Vienne, il était allé
+plusieurs fois rue Saint-Florentin sans avoir «l'avantage de le trouver
+et de lui faire ses adieux[196]». Il aurait désiré lui parler des
+affaires intérieures de la France et surtout des Français qu'on avait
+exclus des places et qu'on allait obliger à quitter le pays. «Votre
+Altesse, disait-il, peut s'en rapporter à moi sur la situation des
+choses et les dispositions secrètes des esprits... Bientôt il n'y aura
+ici de tranquillité pour personne.» Il le priait de se souvenir
+quelquefois d'un homme qui lui était et lui serait toujours
+attaché[197].
+
+D'accord avec lui et prévoyant une catastrophe prochaine, il avait pensé
+à faire offrir le pouvoir au duc d'Orléans, puis à Napoléon II avec
+Marie-Louise régente. Toutes les combinaisons éloignaient naturellement
+l'Empereur, qu'on devait envoyer aux Açores ou à Sainte-Lucie.
+Talleyrand, qui était en rapport avec les diverses coteries parisiennes,
+savait par Fouché, Jaucourt et d'Hauterive que l'autorité de Louis XVIII
+était battue en brèche, et il prenait déjà ses dispositions, suivant son
+habitude, pour se ranger du côté du plus fort. D'autre part, Fouché
+s'était entendu avec le duc de Dalberg pour correspondre plus aisément
+avec le prince de Metternich, auquel il faisait part de toutes ses
+inquiétudes sur la triste situation de la monarchie. Aussi le ministre
+de François II, si l'on en croit le duc de Rovigo, avait-il fait
+adresser au duc d'Otrante, au commencement de l'année 1815, ces trois
+questions: «1° Qu'arriverait-il si Napoléon reparaissait; 2° si le roi
+de Rome se montrait à la frontière, appuyé par un corps autrichien; 3°
+si simplement une révolution éclatait en France?» À la première
+question, Fouché aurait répondu que tout dépendrait du premier régiment
+français; à la seconde, que toute la France se prononcerait pour le roi
+de Rome; à la troisième, que la révolution aurait lieu en faveur du duc
+d'Orléans. Ces prévisions étaient exactes. En attendant, Fouché se
+tenait adroitement à l'écart et laissait à d'autres le soin de préparer
+le terrain. On travaillait l'armée et les ouvriers. De nombreux généraux
+consultés acceptaient volontiers l'idée d'une régence[198]. «On
+n'attendait plus qu'une réponse de Vienne pour commencer, rapporte le
+duc de Rovigo, lorsque Napoléon débarque à Cannes. Il se fait précéder
+de proclamations et du bruit que sa femme et son fils viennent le
+joindre, si bien que tout le monde le croit.» Le duc de Rovigo ajoute
+que ce langage était si conforme à celui que tenaient les gens de M.
+Fouché, que tout le monde fit compliment au duc d'Otrante d'un événement
+dont il était intérieurement mécontent.
+
+Chose plaisante, la rumeur accentuée de l'arrivée de Marie-Louise et du
+roi de Rome[199] fit croire à Fouché que Talleyrand l'avait joué en
+disposant l'Autriche à céder ce précieux dépôt et en prévenant Napoléon
+du moment favorable pour quitter l'île d'Elbe. Ce ne fut pas cette seule
+hypothèse qui détermina Fouché à agir. À la nouvelle de la marche de
+l'Empereur sur Paris, il vit la monarchie perdue; se dérobant alors aux
+agents du Roi qui voulaient l'emmener de force à Gand, il prit son
+parti. Le jour de la rentrée de Napoléon, il apparut. Cette fois, il
+était satisfait, car son plus redoutable rival était retenu à Vienne. Le
+duc d'Otrante allait pouvoir conduire les affaires à son gré, caresser
+et tromper Napoléon beaucoup trop crédule, préparer sa chute et dicter
+ses conditions au successeur, quel qu'il fût, de l'Empereur. Il reprit
+le ministère de la police, où se trouvaient déjà ses créatures, et,
+affectant une vive émotion, dit à Napoléon: «Sire, vous m'avez sauvé la
+vie. J'étais caché depuis huit jours pour fuir la persécution!»
+
+De son côté, Talleyrand se croyait joué par Fouché. Quand il apprit la
+rentrée de son ami au ministère, il n'en douta plus. Les deux rusés
+compères s'observaient sans rien dire, redoutant chacun, de la part de
+l'autre, quelque rouerie nouvelle, lorsque Talleyrand, ayant été
+maladroitement proscrit par un décret impérial[200], résolut de se
+prononcer contre le nouveau régime. Il conseilla à Metternich d'envoyer
+à Fouché un courrier secret chargé de connaître les sentiments réels de
+ce dernier et de lui offrir, à la condition que Napoléon
+disparût,--c'était la condition nécessaire et toujours
+invoquée,--l'appui de l'Autriche pour réinstaller, à son choix, Louis
+XVIII, la régence ou le duc d'Orléans. Talleyrand laissait, comme on le
+voit, le champ libre aux intrigues de Fouché.
+
+Le 25 mars, le duc d'Otrante eut avec le baron Pasquier, dans son
+jardin, un entretien mystérieux. Il lui dit audacieusement que
+l'Empereur était plus fou que jamais, et que son affaire serait faite
+avant quatre mois. Il ne demandait pas mieux que les Bourbons
+revinssent, mais il fallait que les affaires fussent arrangées «un peu
+moins bêtement que l'année précédente». Des garanties bonnes et solides
+étaient nécessaires. Il invita donc Pasquier à se tenir prêt au moindre
+signal, ce qui indiquait bien que Fouché était disposé à trahir
+Napoléon, qui ne l'avait employé qu'à regret sur le conseil de ses
+intimes[201]. Or, Fouché jouait cyniquement son double jeu, paraissant
+servir à la fois les intérêts du Roi et ceux de l'Empereur. Mais si,
+contrairement à ses prévisions, le régime impérial se maintenait par des
+victoires, il pouvait être, sinon emprisonné, du moins jeté dehors à la
+première occasion. C'était une de ses craintes. Son entretien avec
+Pasquier le prouve. Il cherchait donc d'autres combinaisons politiques,
+soit avec Marie-Louise, soit avec Louis XVIII, soit avec le duc
+d'Orléans. Il correspondait secrètement, comme je l'ai dit, avec
+Metternich, allant jusqu'à livrer l'état de certains armements; mais, de
+crainte d'être découvert, il demandait à Wellington, en avril 1815, de
+lui procurer un asile en Angleterre, au cas où il serait proscrit.
+
+Ces préliminaires, importants à connaître, nous amènent précisément aux
+rapports de Fouché avec Metternich, c'est-à-dire à ceux qui ont trait à
+la mission du baron d'Ottenfels à Bâle. Dans ses Mémoires, le chancelier
+autrichien appelle cette mission «un incident dans l'histoire des
+Cent-jours», et il paraît ne lui accorder qu'une valeur légère. On verra
+bientôt que c'était là plus qu'un incident. Metternich dit que Fouché,
+après avoir repris le portefeuille de la police au retour de Napoléon,
+faisait voir pour la seconde fois «ce singulier mélange de soumission
+aux volontés de l'Empereur et d'insubordination qui le caractérisait. Ce
+ministre, ajoutait-il, voyait parfaitement clair dans la situation de
+Napoléon et de la France. Il savait on ne peut mieux ce que voulaient et
+pouvaient les puissances alliées; aussi ne croyait-il pas à la victoire
+finale de Napoléon revenu sur le trône de France. Il m'envoya donc à
+Vienne un agent secret, chargé de proposer à l'empereur François de
+laisser proclamer empereur le roi de Rome. En même temps, il me faisait
+prier d'expédier un affidé à Bâle pour qu'on pût s'entendre sur les
+moyens d'exécution de l'entreprise. L'empereur François était incapable
+de se prêter à une démarche pareille; le ministre de la police française
+pouvait seul se faire illusion à cet égard[202]...» Cette façon de
+narrer les choses n'est pas exacte. M. de Metternich, qui redoutait
+encore la puissance et le génie militaires de Napoléon, profita de
+l'offre de Fouché pour tenter de renverser au plus tôt le pouvoir
+renaissant de l'Empereur. Il résolut de caresser la vanité et l'ambition
+du duc d'Otrante, et, pour cela, il lui laissa entrevoir que, dans un
+avenir prochain, lui, Fouché, serait peut-être appelé à jouer le rôle
+considérable que Talleyrand avait su prendre en 1814. Telle est la
+vérité.
+
+À la fin du mois d'avril, le comte Perregaux, chambellan de service
+auprès de Napoléon, lui annonça qu'un premier commis de la banque
+Eskelès et Cie, de Vienne, était arrivé à Paris pour des règlements de
+comptes avec la banque Perregaux, Laffitte, Baguenault et Delchert; il
+ajouta que ce voyage, dont l'urgence ne lui paraissait pas justifiée,
+devait avoir un motif secret. Le 28 avril, Réal fut averti, rechercha le
+commis, le fit arrêter et conduire à l'Élysée, où Napoléon lui-même
+l'interrogea[203]. On examina ses papiers, qui n'avaient rien de
+mystérieux. On avait arrêté par précaution son jeune fils venu avec lui;
+puis on avait promis à l'agent autrichien de le rendre à la liberté,
+ainsi que son enfant, s'il avouait qu'il avait une mission secrète.» Il
+déclara--c'est le chancelier Pasquier qui le raconte--que le prince de
+Metternich l'avait chargé d'une mission secrète auprès du duc d'Otrante;
+qu'il avait déjà vu deux fois ce dernier, la veille et l'avant-veille, à
+l'hôtel de la Police générale. Il ajouta que le but de sa mission était
+d'engager le duc d'Otrante à envoyer promptement à Bâle, à l'auberge des
+_Trois Rois_, une personne de sa confiance intime, laquelle y trouverait
+un secrétaire du prince de Metternich sous le nom de Henri Werner. Quant
+à lui, ses pouvoirs consistaient dans une lettre en chiffres du prince
+de Metternich (il l'avait laissée au duc d'Otrante) et dans un bordereau
+avec lequel celui qui en serait porteur se ferait reconnaître de M.
+Henri Werner. Il expliqua à peu près le contenu de ce bordereau, qui
+était resté aussi dans les mains de M. Fouché». La lettre de Metternich
+était écrite en caractères sympathiques, et le prince avait remis au
+commis une poudre spéciale pour faire ressortir l'écriture. Le
+rendez-vous avec Henri Werner était fixé au 1er mai. Napoléon songea
+tout de suite à faire arrêter Fouché et saisir ses papiers; puis il
+réfléchit que les papiers devaient être en sûreté, loin de toute
+recherche[204]. Alors il résolut d'approfondir l'affaire, mais très
+secrètement.
+
+Deux heures après, Fouché vint, comme il le faisait chaque jour,
+travailler chez l'Empereur. Le travail terminé, Napoléon l'emmena dans
+le jardin de l'Élysée et mit la conversation sur la politique des
+diverses puissances, cherchant évidemment à le faire parler. Fouché ne
+dit mot de la lettre de Metternich et ne manifesta aucun embarras. Dès
+qu'il fut parti, Napoléon appela un de ses secrétaires, Fleury de
+Chaboulon, celui qui lui avait rendu tant de services à l'île d'Elbe, et
+qui l'avait décidé au retour. Il lui expliqua ce qu'il attendait de lui:
+prendre des passeports chez le duc de Vicence, aller à Bâle et chercher
+à savoir ce que voulait cet Henri Werner. Fleury reçut en même temps, de
+la main de l'Empereur, un ordre ainsi libellé:
+
+«_Paris_, 28 _avril_ 1815.--Le lieutenant général Rapp, notre aide de
+camp, les généraux commandant à Huningue et nos agents civils et
+militaires, à qui le présent ordre sera communiqué, accorderont pleine
+et entière confiance au chevalier Fleury, notre secrétaire, et lui
+faciliteront, par tous les moyens qui sont en leur pouvoir, la
+communication avec Bâle, soit pour y passer, soit pour en faire venir
+des individus[205].» La relation impériale de _L'île d'Elbe et les
+Cent-jours_, celles de Fleury de Chaboulon[206] et de Pasquier, disent
+que l'Empereur ne parla à son ministre de l'agent secret que plusieurs
+jours après, lorsque Fouché, averti par Réal, vint faire l'aveu d'une
+lettre venue de Vienne. Mais les minutes des lettres de Napoléon placent
+cet aveu le jour même de l'interrogatoire de l'agent autrichien et du
+départ de Fleury. Je trouve en effet à la date du 29 avril 1815[207] un
+billet de Napoléon au comte Réal, où l'Empereur lui mande ces détails
+précis: «Fouché m'a parlé hier de cet homme. Il supposait que c'était un
+mystificateur. Il paraîtrait que cet homme aurait menti et lui aurait
+apporté une lettre à l'encre sympathique qui était pour...--l'adresse du
+banquier à qui il en a remis une autre en même temps
+(_sic_).--Interrogez là-dessus ces individus. Il pourrait avoir remis
+d'autres lettres à d'autres personnes.» Tout me porte donc à croire
+qu'après son travail habituel avec l'Empereur, Fouché a été aussitôt
+prévenu de ce qui avait été découvert, et qu'il est revenu auprès de
+Napoléon pour lui dire simplement la chose, en affectant de la
+considérer comme ridicule et en laissant croire qu'il n'était peut-être
+pas la seule personne à laquelle l'agent de Metternich eût remis une
+lettre confidentielle. Et ici je reprends la version impériale:
+«L'Empereur demanda seulement s'il savait ce qu'était devenu son agent.
+Le duc d'Otrante balbutia et finit par avouer qu'il venait d'apprendre
+que la préfecture de police l'avait fait arrêter. Il était donc bien
+évident que la confidence n'était faite que parce que l'intrigue était
+éventée. Il eût été bien sans doute, dès ce moment, de faire arrêter ce
+ministre; mais l'Empereur jugea plus prudent d'attendre le retour de
+l'agent qu'il avait envoyé à Bâle, et se contenta de défendre à Fouché
+de donner suite à cette négociation[208].»
+
+Napoléon avait dit à Fleury de profiter de la circonstance pour faire
+connaître à M. de Metternich sa position et ses intentions pacifiques,
+et tâcher d'établir un rapprochement entre lui et l'Autriche. Fleury,
+qui ne voulait pas se laisser devancer par l'agent véritable de Fouché,
+ne perdit pas une minute. Il se pourvut d'une commission d'inspecteur
+général des vivres, et le 3 mai se présenta à Bâle, sous le prétexte d'y
+faire de nombreux achats. «On est, disait-il avec humour, toujours bien
+reçu des Suisses avec de l'argent.» Il se rendit sans obstacle à
+l'auberge des _Trois Rois_, où devait descendre M. Werner. Celui-ci
+était déjà arrivé depuis le 1er mai. «L'agent secret de Metternich,
+disent les notes de l'éditeur des _Mémoires_, était le baron
+d'Ottenfels, alors secrétaire aulique à la chancellerie d'État. Il avait
+reçu l'ordre de se rendre incognito à Bâle, sous le pseudonyme de Henri
+Werner, et de s'y rencontrer à l'hôtel des _Trois Rois_ avec l'affidé de
+Fouché...» Comment Metternich, qui prétend avoir été convié à cette
+négociation par Fouché, finit-il par y accéder?... L'empereur d'Autriche
+lui aurait dit de communiquer l'affaire au Tsar et au roi
+Frédéric-Guillaume, et de leur laisser le soin de décider si l'on devait
+envoyer «un homme de confiance à Bâle pour s'édifier sur les vues et les
+desseins de l'auteur de la proposition». Les deux souverains voulurent
+bien y acquiescer. «Je chargeai de cette mission, dit Metternich, un
+employé de mon département. Je lui indiquai les signes auxquels il
+reconnaîtrait l'agent français et lui recommandai de bien écouter _sans
+rien répondre_.»
+
+Voici maintenant les instructions écrites que le secrétaire aulique
+avait reçues de Metternich lui-même, s'il rencontrait aux _Trois Rois_
+une personne qui se dirait envoyée par le duc d'Otrante et le prouverait
+par une copie du même document ainsi conçu: «_Le_ 9 _avril_ 1815. Les
+puissances ne veulent pas de Napoléon Bonaparte. Elles lui feront une
+guerre à outrance, désirant ne pas la faire à la France[209]. Elles
+désirent savoir ce que veut la France et ce que vous voulez. Elles ne
+prétendent point s'immiscer dans les questions de nationalité et dans
+les désirs de la nation, relativement à son gouvernement; mais elles ne
+sauraient, dans aucun cas, souffrir Bonaparte sur le trône de France.
+Envoyez une personne qui possède votre confiance exclusive au lieu que
+vous indiquera le porteur. Elle y trouvera à qui parler[210].» C'était
+la lettre écrite par Metternich, mais sans signature et avec de l'encre
+sympathique, lettre qui démontre que Metternich a fixé lui-même le
+rendez-vous à Bâle et ce qu'il attendait de Fouché.
+
+Le baron d'Ottenfels devait dire qu'il avait été envoyé à Bâle par le
+cabinet autrichien pour s'aboucher avec la personne de confiance
+déléguée par le duc d'Otrante, en vertu d'une invitation qui lui aurait
+été adressée directement à Paris. Il devait ajouter que le duc d'Otrante
+connaissait le but de sa mission; qu'il savait que les puissances ne
+voulaient plus traiter avec Napoléon Bonaparte, et qu'il s'agissait de
+s'expliquer sur le choix de la personne destinée à le remplacer, sans
+avoir recours préalablement à une guerre redoutable pour tous. On
+pouvait donc faire la chose pacifiquement. Si la France désirait Louis
+XVIII, les puissances l'engageraient à rentrer en vertu d'un nouveau
+pacte, en le priant d'éloigner les émigrés et d'écarter les entraves que
+les alentours du Roi avaient mises à l'établissement d'un nouvel ordre
+de choses. Si la France, au contraire, voulait le duc d'Orléans, les
+puissances serviraient d'intermédiaire «pour engager le Roi à se
+désister de ses prétentions». Enfin, si la France préférait la régence,
+la lettre de Metternich répondait à cette hypothèse par ces cinq mots
+bien clairs: «On ne s'y refusera pas.» Toutefois les instructions du
+baron d'Ottenfels contenaient cette restriction relative à la régence:
+«L'Autriche, la première, est loin de la désirer:
+
+«_a_.--Parce qu'une longue minorité du souverain offre une infinité de
+chances de désordres;
+
+«_b_.--Parce que l'Autriche ne se soucie pas d'exercer une influence
+directe en France, ce dont elle pourrait être accusée bientôt par cette
+nation et par les autres puissances de l'Europe[211].»
+
+Mais ce n'était là qu'une précaution diplomatique, car, quelque temps
+après, l'Autriche elle-même offrira nettement la régence.
+
+Le baron d'Ottenfels ne devait faire d'ouvertures officieuses qu'après
+avoir écouté tout ce que l'envoyé du duc d'Otrante pouvait avoir à lui
+dire. Par excès de prudence, Metternich avait ajouté: «Il ne lui donnera
+dans aucun cas _rien par écrit_ et se dira spécialement homme de ma
+confiance. Il sera prêt à retourner à Vienne sur-le-champ avec les
+ouvertures dont pourrait le charger la personne munie des communications
+du duc d'Otrante.» Ces détails prouvent bien que Metternich et son
+souverain n'ont pas eu la moindre hésitation à se prêter à une entrevue
+qui devait les fixer sur les points les plus importants de la situation
+et les préserver peut-être d'une guerre nouvelle où ils auraient eu plus
+à perdre qu'à gagner, étant données les compétitions si ardentes des
+alliés. Fleury, déterminé à bien jouer son rôle, annonce donc au faux
+Werner qu'il était chargé par _quelqu'un_ de Paris de s'entretenir avec
+lui. Ils se montrent leurs signes de ralliement, puis ils se mettent à
+causer. Werner fait d'abord à Fleury les politesses d'usage; il lui dit
+ensuite qu'il l'attendait depuis deux jours, et qu'il commençait à
+craindre que Fouché ne se fût désisté. Fleury, qui ne savait rien et qui
+ne voulait cependant pas se compromettre, répond, en s'avançant pas à
+pas, que la lettre de Metternich laissait bien quelques incertitudes,
+mais que le ministre de la police était prêt à offrir au chef du cabinet
+autrichien toutes les preuves de son dévouement. Lui, son agent de
+confiance, devait répondre en toute franchise aux ouvertures qui lui
+seraient faites. Il demandait donc nettement ce qu'on attendait de lui.
+Werner, qui ne devait point parler, répond alors que Metternich a
+l'espoir qu'un homme aussi prévoyant que Fouché n'a dû accepter le
+ministère de la police que pour épargner aux Français les malheurs de la
+guerre civile et ceux de la guerre étrangère. Il compte bien qu'il
+secondera les efforts des alliés pour se débarrasser de Bonaparte. «Par
+quels moyens? demande Fleury sans sourciller.--M. de Metternich, déclare
+Werner, ne m'a point entièrement communiqué ses vues à cet égard.» On
+voit que les deux agents jouaient serré. Fleury insiste. «M. Fouché,
+ajoute alors Werner, pourrait trouver les moyens de délivrer la France
+de Bonaparte, sans que les alliés répandissent de nouveaux flots de
+sang.
+
+«--Je ne connais que deux moyens, dit brutalement Fleury: le premier,
+c'est de l'assassiner...
+
+«--L'assassiner! s'écrie Werner; jamais un tel moyen ne s'offrit à la
+pensée de M. de Metternich!
+
+«--Le second moyen, poursuit Fleury sans se déconcerter, c'est de
+conspirer contre Napoléon... M. de Metternich et les alliés ont-ils déjà
+quelques relations d'établies?
+
+«--Ils n'en ont aucune. À peine a-t-on eu le temps à Vienne de
+s'entendre. C'est à M. Fouché à préparer, à combiner ses plans...»
+
+Alors Fleury change de langage et va droit au but que lui avait
+recommandé l'Empereur. Il affirme audacieusement que les alliés ont été
+trompés, et qu'il n'est plus facile de soulever la France contre
+Napoléon. Les ennemis des Bourbons sont devenus ses partisans. Sur ce,
+Werner s'étonne et objecte que cette affirmation est entièrement
+contraire aux rapports venus de Paris. Fleury soutient que l'accueil
+enthousiaste fait à l'Empereur depuis le golfe de Jouan jusqu'à la
+capitale montre qu'il a pour lui aussi bien la nation que l'armée.
+Werner veut protester. Fleury, sans l'écouter, développe et soutient
+énergiquement cette idée. D'ailleurs, comment Napoléon aurait-il pu
+faire la loi à des millions d'hommes disséminés sur sa route? La nation,
+quoi qu'on en dise, approuve les sentiments de l'armée pour son chef. Et
+l'approche des alliés, loin de diviser les Français, les réunira plus
+étroitement encore. Alors Werner croit que son interlocuteur veut lui
+assurer que la France secondera, comme autrefois, les projets de
+conquête de Napoléon. Fleury proteste. La France veut les garanties que
+lui ont refusées les Bourbons, mais elle veut aussi la paix. Si
+l'Empereur refusait cela, Fouché et les véritables patriotes se
+réuniraient pour se défaire de lui. «Mais, répond Werner, le duc
+d'Orléans procurerait à la France ces garanties.--Le duc d'Orléans
+aurait contre lui les partisans de Louis XVIII, de Napoléon et de la
+régence.--Eh bien, alors, les alliés pourraient consentir à vous donner
+le jeune Napoléon et la régence...--Un peuple qui a été en guerre avec
+lui-même et avec ses voisins a besoin d'être conduit par un homme qui
+sache tenir ferme les rênes du gouvernement...--Mais l'on pourrait vous
+composer un conseil de régence qui répondrait à l'attente des alliés et
+de la France.» Ottenfels livrait ainsi la pensée secrète de l'Autriche
+et des alliés.
+
+Fleury fait immédiatement remarquer que les difficultés et les périls
+viendront des hommes de guerre rivaux et jaloux. Il n'y a qu'un seul
+homme qu'on pourrait placer à la tête du gouvernement, c'est le prince
+Eugène. Que dirait M. de Metternich de cette proposition?... Werner
+répond qu'il ne le sait pas. Et les alliés?... Les alliés non plus.
+D'ailleurs, cette question n'ayant point été prévue, Werner ne peut ni
+ne doit y répondre. Fleury reprend ses affirmations. Le seul chef qui
+convienne à la France, c'est Napoléon, non plus l'ambitieux et le
+conquérant, mais l'homme corrigé par l'adversité. S'il est tel que
+Fouché l'espère maintenant, Fouché s'estimera heureux de pouvoir
+concourir, avec Metternich, à établir la bonne harmonie entre l'Autriche
+et la France, et à restreindre en même temps la puissance de l'Empereur,
+de telle façon qu'il ne puisse plus troubler la tranquillité
+universelle. Voilà quel doit être aussi le but des alliés... Au surplus,
+Fleury se chargera de rendre compte à Fouché de ce qu'il a entendu; mais
+à supposer qu'on écarte Napoléon, qu'en fera-t-on?...--Je l'ignore,
+répond Werner; M. de Metternich ne s'est point expliqué à cet égard. Je
+lui soumettrai cette question. Je lui ferai connaître votre opinion sur
+la situation de la France et de Napoléon; mais je prévois d'avance
+combien les sentiments actuels de M. Fouché lui causeront de
+l'étonnement...--Les circonstances changent les hommes, conclut
+sentencieusement Fleury. M. Fouché a pu détester l'Empereur quand il
+tyrannisait la France, et s'être réconcilié avec lui depuis qu'il veut
+la rendre libre et heureuse.--Tel est succinctement le premier entretien
+de Fleury et d'Ottenfels[212]. Les deux agents, après quelques autres
+propos sur divers sujets, convinrent de se rendre immédiatement à leurs
+postes respectifs, et de se retrouver huit jours après à Bâle.
+
+Fleury, au bout de quatre jours, vint rapporter à l'Empereur les détails
+de son entrevue. Celui-ci fut satisfait de son empressement, et se
+félicita de ce que Metternich n'avait rien projeté contre sa vie.
+«Avez-vous demandé à M. Werner, interrogea-t-il ensuite, des nouvelles
+de l'Impératrice et de son fils?--Oui, Sire. Il m'a dit que
+l'Impératrice se portait bien, et que le jeune prince était
+charmant.--Vous êtes-vous plaint qu'on violait à mon égard le droit des
+gens et les premières lois de la nature? Lui avez-vous dit combien il
+est odieux d'enlever une femme à son mari, un fils à son père; qu'une
+telle action est indigne des peuples civilisés?...--Sire, je n'étais que
+l'ambassadeur de M. Fouché...» Ce nom rappela les intrigues qu'il
+fallait découvrir. «Fouché, confia l'Empereur à Fleury, pendant votre
+absence est venu me raconter l'affaire. Il m'a tout expliqué à ma
+satisfaction. Son intérêt n'est point de me tromper. Il a toujours aimé
+l'intrigue, il faut bien le laisser faire...» Ainsi, Napoléon s'était,
+une fois de plus, laissé duper par son ministre. Plus tard à
+Sainte-Hélène, et après avoir vu de quelles trahisons il avait été la
+victime, il regretta de ne l'avoir point fait arrêter. Cependant, là
+encore, il affirma que cette arrestation aurait produit un éclat qui eût
+brusquement suspendu une négociation si importante. Fleury remarque de
+son côté, pour expliquer une telle indulgence, que Fouché avait le don
+de plaire et de persuader au plus haut degré, et qu'il avait su obtenir
+de l'Empereur plus de confiance que celui-ci ne désirait lui en
+accorder.
+
+Se conformant aux ordres de Napoléon, qui lui dit d'aller raconter sa
+mission à Fouché, Fleury se rendit auprès du ministre de la police et
+lui fit un récit complet de l'affaire, sans lui indiquer toutefois la
+date précise de la seconde entrevue.
+
+«Belle mission! s'écria audacieusement Fouché, voilà comment est
+l'Empereur!... Il se méfie toujours de ceux qui le servent le mieux!...
+Savez-vous que vous m'avez donné de l'inquiétude? Si l'on vous avait
+vendu, on aurait bien pu vous envoyer dans quelque forteresse et vous y
+garder jusqu'à la paix!...» Fleury, en entendant ces menaces indirectes,
+ne se troubla point. Il répliqua que, devant des intérêts aussi grands,
+il ne fallait pas songer à soi. «J'avais d'abord, reprit Fouché, regardé
+tout cela comme une mystification; mais je vois bien que je m'étais
+trompé.» Et le vieux renard, paraissant enchanté de ce qu'avait dit
+Fleury à Ottenfels, déclara que cette conférence pouvait ouvrir les yeux
+à Metternich. «Pour achever de le convaincre, dit-il sans sourire, je
+lui écrirai et je lui peindrai avec tant de clarté et de vérité la
+situation réelle de la France, qu'il sentira que le meilleur parti à
+prendre est d'abandonner les Bourbons à leur malheureux sort et de nous
+laisser nous arranger à notre guise avec Bonaparte. Quand vous serez
+près de partir, venez me revoir, et je vous remettrai une lettre.» Puis,
+semblant s'ouvrir entièrement à Fleury: «Je n'avais point parlé tout de
+suite à Napoléon de la lettre de Metternich, parce que son agent ne
+m'avait point remis la poudre nécessaire pour faire reparaître
+l'écriture. Il a fallu avoir recours à des procédés chimiques qui ont
+demandé du temps.» Enfin il lui lut la lettre qui forme l'annexe des
+instructions d'Ottenfels. «Vous voyez qu'elle ne dit rien», ajouta-t-il
+avec une incroyable indifférence... Ainsi, une lettre où l'on refusait
+de traiter avec Napoléon, où l'on parlait de guerre à outrance contre
+lui, où l'on invitait enfin Fouché à révéler «ce qu'il voulait», une
+telle lettre ne disait rien!... Sans vouloir remarquer l'incrédulité de
+Fleury, Fouché ajouta qu'il méprisait et détestait les Bourbons, au
+moins avec autant de violence que Napoléon les méprisait et les
+détestait lui-même. Fleury quitta le ministre de la police, certain,
+cette fois, qu'il venait de parler à un traître; puis il alla faire part
+à l'Empereur de sa conviction. À sa grande surprise, Napoléon ne la
+partagea point. Il rassura seulement Fleury sur les insinuations
+menaçantes de Fouché, et lui dit qu'il n'avait rien à craindre.
+
+Or, au moment même de la première entrevue de Fleury et de Werner, il
+s'était passé à Paris un incident qui montre une fois de plus combien
+Fouché était perfide. M. Pasquier, qui tenait à être renseigné sur les
+événements, était venu le 2 mai demander à Fouché l'autorisation de
+séjourner quinze jours à Paris. Celui-ci l'avait engagé à y demeurer
+tout le temps qu'il voudrait, car l'Empereur allait être obligé de
+partir pour l'armée, «et, une fois parti, disait-il cyniquement, nous
+resterons maîtres du terrain. Je veux bien qu'il gagne une ou deux
+batailles, il perdra la troisième, et alors notre rôle à nous
+commencera. Croyez-moi, nous amènerons un bon dénouement...[213].» Le
+chancelier Pasquier a raison de dire que cette trahison de Fouché est
+une des particularités les plus singulières de cette époque. Mais ce qui
+est plus singulier, c'est que Napoléon, averti par ses meilleurs
+serviteurs, ait pu si longtemps ménager le duc d'Otrante. Cette
+indulgence ne s'explique, je le répète, que par sa confiance en lui-même
+et par la résolution secrète de faire justice quand les événements le
+permettraient. «Il paraît certain, affirme Bignon, que Napoléon n'avait
+fait que différer jusqu'à sa première victoire la mise en jugement de ce
+ministre[214].»
+
+Quelques jours après, Fleury retourna chez Fouché chercher la lettre
+promise. Celui-ci, après s'être étonné de son prompt départ, lui remit
+deux lettres au lieu d'une pour M. de Metternich. Dans la première, il
+déclarait que le trône de Napoléon, soutenu par la confiance et l'amour
+des Français, n'avait rien à redouter des attaques des alliés. Dans la
+seconde, il discutait habilement les ouvertures faites par Werner et il
+concluait après examen des trois propositions: République, Régence,
+Orléans, que Napoléon était le seul chef possible. Il est permis de
+croire que M. de Metternich dut recevoir, par un agent secret, une
+troisième lettre qui le mit un peu mieux au courant des réelles
+intentions de Fouché.
+
+Fleury revint auprès de Napoléon et lui montra la seconde lettre, mais
+il chercha vainement à faire ressortir les sous-entendus qui s'y
+trouvaient. «Il n'y vit, dit-il, que les éloges donnés à son génie; le
+reste lui échappa[215].»
+
+Le faux Werner fut exact au nouveau rendez-vous. Il dit à Fleury qu'il
+avait rapporté à M. de Metternich la conversation franche et loyale
+qu'ils avaient eue ensemble. «Il s'est empressé, affirma-t-il, d'en
+rendre compte aux souverains alliés, et les souverains ont pensé qu'elle
+ne devait rien changer à la résolution qu'ils ont prise de ne jamais
+reconnaître Napoléon pour souverain de la France et de n'entrer
+personnellement avec lui dans aucune négociation.» Puis il fit cette
+importante confidence: «Mais, en même temps, je suis autorisé à vous
+déclarer formellement qu'ils renoncent à rétablir les Bourbons sur le
+trône, et qu'ils consentent à vous donner le jeune prince Napoléon. Ils
+savent que la régence était, en 1814, l'objet des vœux de la France, et
+ils s'estiment heureux de pouvoir les accomplir aujourd'hui[216].--Mais
+que ferez-vous de l'Empereur? redemanda Fleury, car c'était là le point
+important à connaître.--Commencez par le déposer. Les alliés prendront
+ensuite, et selon les événements, la détermination convenable. Ils sont
+grands, généreux et humains, et vous pouvez compter qu'on aura pour
+Napoléon les égards dus à son rang, à son alliance et à son malheur.» De
+la part d'une puissance qui avait toujours protesté contre l'envoi trop
+clément de son ennemi à l'île d'Elbe et qui aurait voulu les Açores ou
+les petites Antilles pour lieu de détention de l'Empereur, ces
+assertions étaient vraiment peu rassurantes. Fleury voulut savoir si
+l'Empereur serait prisonnier des alliés ou libre de choisir sa retraite.
+«Je n'en sais pas davantage, se borna à répondre Werner.--Je vois,
+riposta Fleury, que les alliés voudraient qu'on leur livrât Napoléon
+pieds et poings liés. Jamais les Français ne se rendront coupables d'une
+pareille lâcheté!» Il fit alors valoir l'adhésion unanime de la France
+et sa ferme volonté, si on l'attaquait, de se défendre. Werner objecta
+que les Français n'avaient plus ni artillerie, ni cavalerie, ni argent
+pour faire la guerre. Fleury lui démontra en peu de mots qu'il se
+trompait. Alors Werner jura que les alliés ne poseraient point les armes
+tant que Napoléon serait sur le trône, car M. de Metternich l'avait
+chargé de dire que l'Autriche agissait d'un commun accord avec les
+autres puissances, et qu'elle n'entamerait aucune négociation sans leur
+assentiment.
+
+Fleury essaya de prouver éloquemment à Werner de quelle gloire le nom de
+M. de Metternich serait entouré, si le ministre autrichien consentait à
+devenir le médiateur de l'Europe et à défendre la cause de l'humanité.
+L'agent français crut découvrir (chose étonnante!) quelque émotion chez
+son interlocuteur, qui s'empressa d'affirmer que M. de Metternich
+accepterait le rôle de médiateur, si rien ne l'en empêchait. Fleury lui
+lut ensuite les lettres de Fouché, qui le surprirent beaucoup. Le faux
+Werner ajouta qu'elles surprendraient encore plus M. de Metternich. «Il
+me répétait, disait-il, la veille de mon départ, que le duc d'Otrante
+lui avait témoigné en toute occasion une haine invétérée contre
+Bonaparte, et que, même en 1814, il lui avait reproché de ne l'avoir
+point fait enfermer dans un château fort... Il faut que M. Fouché, pour
+croire au salut de l'Empereur, ignore totalement ce qui se passe à
+Vienne; ce qu'on lui a fait dire par M. de Montrond[217] et par M.
+Bresson le ramènera sans doute à des idées différentes et lui fera
+sentir qu'il doit, pour ses intérêts personnels et pour celui de la
+France, seconder les efforts des alliés...--Napoléon personnellement
+n'est rien pour nous, répéta Fleury, mais son existence sur le trône se
+trouve tellement liée au bonheur et à l'indépendance de la nation que
+nous ne pourrions le trahir sans trahir aussi la patrie... Le parti le
+plus sage est de se borner à lui lier les mains, de manière à l'empêcher
+d'opprimer de nouveau la France et l'Europe. Si M. de Metternich
+approuve ce parti, il nous trouvera tous disposés à seconder secrètement
+ou ouvertement ses vues salutaires...» Fleury affirme encore une fois
+qu'il est ainsi le fidèle interprète du duc d'Otrante. L'homme de
+Metternich dit, en quittant Fleury, qu'il répétera textuellement à son
+ministre tout ce qu'il a entendu. Les deux agents conviennent ensuite
+d'un nouveau rendez-vous pour le 7 juin.
+
+Fleury redit à l'Empereur les détails de son second entretien, et
+Napoléon, parut en concevoir quelques espérances. «Ces messieurs,
+remarquait-il, commencent à s'adoucir, puisqu'ils m'offrent la régence.
+Mon attitude leur impose. Qu'ils me laissent encore un mois, et je ne
+les craindrai plus!» Fleury insista sur les allures mystérieuses de
+Montrond et de Bresson. L'Empereur finit par admettre que Fouché le
+trahissait. «Je regrette, ajouta-t-il, de ne pas l'avoir chassé, avant
+qu'il fût venu me découvrir l'intrigue de Metternich. À présent,
+l'occasion est manquée. Il crierait partout que je suis un tyran
+soupçonneux et que je le sacrifie sans motif...» Napoléon craignait
+aussi de jeter en France quelque alarme, car les adversaires du régime
+impérial n'auraient pas manqué de dire que sa cause était perdue,
+puisque le ministre le plus habile l'abandonnait. L'Empereur recommanda
+ensuite à Fleury d'aller voir Fouché et de le laisser bavarder à son
+aise. Mais l'air contraint et les captieux efforts du ministre de la
+police pour connaître toutes les paroles d'Ottenfels prouvèrent à Fleury
+que ses soupçons étaient fondés.
+
+Le prince Richard de Metternich affirme que «dès la seconde entrevue de
+Bâle, la mystification devint si évidente que les pourparlers furent
+tout simplement rompus...» Ils ne le furent pas aussi simplement qu'il
+le suppose, ni dès la seconde entrevue, puisque le baron d'Ottenfels,
+dont la confiance dans Fleury était plus grande qu'on ne veut le
+reconnaître aujourd'hui, avait paru accepter une troisième entrevue.
+Seulement, comme je l'ai dit, il est plus que probable que dans
+l'intervalle Fouché avait trouvé le moyen d'éclairer Metternich.
+Napoléon s'en doutait bien, et si Waterloo eût été un succès comme
+Fleurus, le duc d'Otrante eût été révoqué et emprisonné. Un soir,
+Lavalette entendit Napoléon dire à Fouché: «Vous êtes un traître; il ne
+tiendrait qu'à moi de vous faire pendre, et tout le monde
+applaudirait[218].» Il paraîtrait que Fouché aurait froidement répondu:
+«Sire, je ne suis point de l'avis de Votre Majesté.» Mais il comprit une
+fois de plus combien l'Empereur le méprisait. Il devait se venger de ce
+mépris en faisant tous ses efforts pour anéantir le régime impérial.
+
+Lorsque approcha le moment fixé pour la troisième entrevue de Bâle,
+Fleury alla demander à Napoléon ses ordres à ce sujet. L'Empereur voulut
+s'opposer au départ de son zélé serviteur. Metternich devait être averti
+par Fouché. L'agent ne viendrait plus. Des périls certains attendraient
+Fleury à Bâle... Celui-ci insista. L'Empereur le laissa enfin partir,
+mais en lui recommandant beaucoup de prudence... Ce que Napoléon avait
+prévu arriva en partie. Ottenfels ne reparut point. «Ainsi se termina
+cette négociation qui peut-être aurait réalisé bien des espérances, si
+M. Fouché ne l'eût point fait échouer.» Fleury fait observer au cours de
+son récit que l'Angleterre, dans le mémorandum du 27 avril, et
+l'Autriche, dans la déclaration du 9 mai, avaient dit «qu'elles ne
+s'étaient point engagées, par le traité du 29 mars, à rétablir Louis
+XVIII sur le trône, et que leurs intentions n'étaient point de
+poursuivre la guerre dans la vue d'imposer à la France un gouvernement
+quelconque». C'étaient les paroles mêmes d'Ottenfels prononcées dans la
+première entrevue. Napoléon, les ayant retrouvées là, dit un jour à son
+lever, comme il l'avait déjà dit à Fleury: «Eh bien! messieurs, on
+m'offre déjà la régence! Il ne tiendrait qu'à moi de l'accepter.» Or
+Fouché s'empara de ce mot et fit donner une grande publicité aux
+propositions de Metternich pour diminuer ainsi le nombre des partisans
+de Napoléon. On voit d'ici le thème. Napoléon était d'un égoïsme odieux,
+puisqu'il aurait pu assurer à sa dynastie une succession paisible et
+épargner à la France les horreurs d'une lutte sans merci. Mais ce qu'on
+ne disait pas, c'est que la question réitérée de Fleury: «Que fera-t-on
+de Napoléon?» était toujours demeurée sans réponse. On connaît celle que
+fit l'Angleterre trois mois après.
+
+Fouché avait encore dirigé sur Vienne, et cela d'accord avec l'Empereur,
+un de ses familiers, M. de Saint-Léon, qui avait porté à Metternich une
+lettre du même style que la lettre remise à Ottenfels par Fleury. Elle
+est datée du 23 avril 1815. Elle mérite d'être examinée de près.
+
+«Tous les événements, disait Fouché, ont confirmé ce que je vous
+prédisais il y a un mois. Vous étiez trop préoccupé pour m'entendre.
+Écoutez-moi aujourd'hui avec attention et confiance.» Fouché faisait
+alors remarquer qu'ils pouvaient tous deux influer puissamment sur les
+destinées très prochaines et peut-être éternelles de la France, de
+l'Autriche et de l'Europe. On trompait Metternich sur ce qui se passait
+et sur ce qu'on préparait. Napoléon n'avait pas seulement pour lui une
+soldatesque ivre de guerre... L'armée était tirée du sein de la nation
+tout entière, et la nation se rangeait autour de Napoléon et de son
+trône. Les Bourbons, réduits à chercher partout la Vendée, ne l'avaient
+pas trouvée dans la Vendée même. Ils avaient à peine quelques petites
+bandes tremblantes dans le Midi. Sans doute, Napoléon avait beaucoup
+gêné la liberté, mais sans la détruire. La gloire était pour la France
+une compensation: «Elle n'a pu supporter l'avilissement où l'avait jetée
+le gouvernement des Bourbons. Le peuple français veut la paix; mais si
+on le force à la guerre, il se croit sûr avec Napoléon de n'être pas
+humilié[219]!»
+
+Fouché discutait alors le refus des puissances de reconnaître Napoléon
+et leur volonté d'obliger la France à choisir un autre prince. Il
+constatait que cette prétention portait atteinte au droit des gens, et
+que, de tous les sentiments de la nature, la haine était celui qui
+paraissait avoir le plus d'empire sur le cœur des rois. La France,
+d'ailleurs, était prête à se défendre. Avec un million d'hommes elle
+était résolue à maintenir le chef qui faisait son orgueil: «Dans cette
+guerre, qui sera réellement une croisade contre l'indépendance d'une
+nation, la contagion des principes de la Révolution française pourra
+passer chez des peuples trop ignorants et trop barbares encore pour
+qu'elle serve à leur bonheur. À l'approche de l'empereur Napoléon et de
+ses armées marchant au feu en chantant la liberté, les rois peuvent être
+abandonnés de leurs sujets, comme les Bourbons l'ont été par les soldats
+sur lesquels ils comptaient le plus...» Fouché paraissait impatient de
+connaître au plus tôt les secrets desseins de Metternich. Il désirait
+entre autres lui faire demander par son agent Saint-Léon «ce qu'on
+pourrait faire et obtenir en adoptant le duc d'Orléans. M. Fouché, dit
+Pasquier qui rapporte ce fait, voulait avoir plusieurs cordes à son arc.
+Il avait remis à M. de Saint-Léon une lettre que celui-ci avait cachée
+dans la selle d'un harnois. Il ne la remit pas dans le premier moment et
+voulut, sur sa simple parole, trancher du négociateur. Mais, voyant que
+ce qu'il pouvait dire de son chef était peu écouté, il se décida enfin à
+remettre la lettre dont il était porteur[220].» Talleyrand, faisant part
+de cette missive à Metternich, le prit sur le ton léger. Il dit que
+Saint-Léon était un agent bénévole de M. Mollien, et il ajouta même «un
+peu de mes affaires». Il fit croire que cet agent était venu avec des
+intentions menaçantes de la part de Napoléon; toutefois il se hâta de
+déclarer: «Saint-Léon est un fort bon et galant homme, mais qui entend
+les affaires politiques à peu près comme Dupont de Nemours, que l'on
+m'enverrait sûrement aussi, s'il n'était pas parti pour
+l'Amérique[221].» Le chancelier Pasquier est dans le vrai quand il
+conclut ainsi: «Toutes ces menées, toutes ces intrigues ne devaient
+conduire à rien, la situation étant de celles qui ne se dénouent que sur
+les champs de bataille.»
+
+Il ressort cependant bien des choses importantes de l'affaire
+d'Ottenfels. On y trouve d'abord la preuve de la trahison évidente de
+Fouché, trahison que l'Empereur finit par reconnaître et ne sut pas
+châtier[222]. Il subissait ainsi la faute d'avoir repris un pareil
+misérable, faute dont souffrira bientôt Louis XVIII lui-même. On peut
+constater ensuite que les entrevues de Bâle ont amené, par contre-coup,
+le rapprochement définitif de Talleyrand et de Fouché, et leur union
+étroite dans les mêmes intrigues et les mêmes complots. Mais c'est
+Fouché qui, cette fois, devait paraître le plus en avant, précipiter,
+dès Waterloo, la chute de l'Empereur, lui refuser tout moyen de tenter
+un effort suprême, envoyer des émissaires à Gand, puis les désavouer
+cyniquement, tromper à la fois les royalistes, les libéraux et les
+bonapartistes, enfin revenir comme pis aller aux Bourbons. Louis XVIII
+acceptera ses services et fera comme on l'a dit, «le plus cruel
+sacrifice qu'ait fait un frère et un roi».
+
+Il faudrait être bien naïf pour croire que Fouché ait un seul moment
+regretté ses palinodies et les trahisons qui ont signalé sa conduite. Il
+s'en félicita, au contraire, devant Fleury de Chaboulon. Il lui dit un
+jour qu'il avait prévu que Napoléon ne pourrait se soutenir, et qu'il
+avait dû «préférer le bien de la France à toute autre considération!...»
+M. Thiers, ajoutant un peu trop de confiance aux Mémoires de Lavalette,
+a reproché à l'Empereur d'avoir dit crûment à Fouché ce qu'il pensait de
+lui et d'avoir provoqué ainsi une défection irrémédiable. L'entretien du
+15 mars avec Pasquier prouve suffisamment que le duc d'Otrante était
+déjà résolu à trahir Napoléon, puisque cet entretien précède d'un mois
+l'affaire d'Ottenfels.
+
+Après les diverses intrigues que cette affaire a révélées, il convient
+encore de faire remarquer la manière dégagée avec laquelle la maison
+d'Autriche et son premier ministre y traitaient les Bourbons. Si la
+France veut leur retour, ce ne sera qu'en vertu d'un nouveau pacte. Ils
+devront éloigner les émigrés et changer de politique. Si la France aime
+mieux le duc d'Orléans, les puissances serviront d'intermédiaire pour
+engager le Roi et sa ligne _à se désister de leurs prétentions_... Voilà
+ce qui s'appelle malmener «le principe sacré de la légitimité», qui
+avait eu tant de succès à l'ouverture du congrès de Vienne! Enfin,
+l'Autriche va jusqu'à dire que si la France désire la régence, elle ne
+s'y refusera pas. Et bientôt l'Autriche offrira elle-même cette régence,
+oubliant tout à fait les Bourbons, dont elle avait paru, au retour de
+l'île d'Elbe, vouloir défendre les droits. Le généralissime de la
+coalition, le prince de Schwarzenberg, était d'accord avec Metternich
+pour traiter le Roi et les princes avec un dédain vraiment inouï. Ainsi,
+le 12 mai 1815, Schwarzenberg osait écrire à Metternich[223]: «Comment
+voudrait-on persuader aux Français que Louis XVIII est l'homme qu'il
+leur faut, tandis que son état de décrépitude ne leur assure pas une
+année de règne? Serait-ce l'imbécile d'Angoulême ou le ridicule Berry
+qui doit leur offrir la perspective d'un brillant règne?» Schwarzenberg
+pensait bien que Metternich déterminerait Fouché à préférer le duc
+d'Orléans, qui serait «toujours plus homogène à la France actuelle».
+Mais il fallait avant tout, suivant Schwarzenberg, faire disparaître
+Napoléon «de la scène qu'il n'a que trop longtemps souillée de sa
+présence outrageante pour l'humanité[224]». Puis, revenant aux Bourbons
+qu'il honore des mêmes injures: «Ces gens-là, dit le généralissime, ne
+sont plus faits pour régner. Il me semble que nos baïonnettes peuvent
+les mettre sur le trône, mais jamais elles ne parviendront à les y
+soutenir.» Cette constatation prouvait qu'il fallait choisir d'autres
+chefs pour la France, après avoir renversé ce Napoléon dont on redoutait
+toujours la popularité.
+
+Metternich était de cet avis. Le premier prétendant venu, pourvu qu'il
+ne fût pas jacobin, ferait probablement l'affaire. Puis le hasard
+arrange les choses même les plus difficiles. Ne savait-on pas,
+d'ailleurs, que l'empereur Alexandre ne cachait point ses sympathies
+pour le duc d'Orléans?... En se prononçant trop nettement pour telle ou
+telle résolution, les alliés pouvaient craindre de maintenir autour de
+l'usurpateur des hommes utiles à sa politique. L'Angleterre, il est
+vrai, par l'organe de lord Clancarty, paraissait devoir soutenir le
+souverain légitime; mais elle se heurtait à une telle opposition de la
+part du tsar, qu'elle se décidait, elle aussi, à attendre les
+événements.
+
+Talleyrand, qui informait exactement Louis XVIII, lui faisait entendre
+que le moyen de se concilier l'Europe serait de composer un ministère où
+chaque parti trouvât des garanties. En résumé, les alliés déclaraient
+que la présence de Bonaparte était incompatible avec le maintien de la
+paix en Europe, mais, en même temps, qu'ils ne cherchaient pas à imposer
+à la France l'obligation de prendre telle ou telle dynastie. Au fond,
+chacun agissait dans son intérêt; nul n'était sincère. Telle était la
+situation en mai 1815. Il fallut que Marie-Louise, à qui Alexandre avait
+lui-même offert la régence, refusât formellement de retourner en France;
+il fallut que le duc d'Orléans déclinât les propositions secrètes de
+Fouché et de Talleyrand; il fallut enfin que la possibilité d'une sorte
+de gouvernement fédératif ou républicain causât la plus grande frayeur à
+Metternich et aux Anglais, pour que Louis XVIII retrouvât quelques
+chances de ressaisir le pouvoir. Mais à quelles conditions?...
+Wellington imposa Fouché, et Metternich, Talleyrand. Les alliés,
+oubliant leur serment de ne faire la guerre qu'à Bonaparte, allaient
+rançonner impitoyablement la France, comme si elle était encore
+gouvernée par leur pire ennemi. Il convient cependant de reconnaître--et
+ce n'est que simple équité--que le Roi, secondé par le duc de Richelieu,
+montra le plus grand courage et la plus grande dignité au milieu de
+formidables épreuves[225], car même vaincue, quand elle a un chef qui la
+comprend, il faut toujours compter avec la France.
+
+Tout me porte à croire que, si Marie-Louise avait exercé la régence avec
+un conseil imposé par les alliés, la France n'aurait pas tenu la noble
+attitude qui, sans pouvoir venir à bout de toutes les exigences de
+l'Europe, imposa du moins le respect. On voit par le récit détaillé de
+la mission d'Ottenfels que M. de Metternich a eu tort de ne considérer
+cette mission que comme un incident. C'était quelque chose de plus en
+effet: c'était une forte intrigue. Elle a prouvé que l'empereur
+d'Autriche et son premier ministre étaient, en avril 1815, de concert
+avec Fouché, prêts à toutes les propositions, disposés à toutes les
+éventualités, tant était grande encore la terreur que leur inspirait
+Napoléon.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+NAPOLÉON II ET LA CHAMBRE DES REPRÉSENTANTS.
+
+
+Malgré le silence que l'on gardait à Vienne, malgré l'interruption de
+toute correspondance, Napoléon espérait encore que Marie-Louise et son
+fils viendraient le rejoindre à Paris. «Le peuple, dit un correspondant
+de Wellington, à la date du 9 avril 1815[227], attache un si grand prix
+au retour de Marie-Louise que dans tous les endroits où j'ai passé,
+depuis Paris jusqu'à Valenciennes, on se portait en foule sur mon
+passage, pour savoir si _Elle_ était déjà arrivée; et lorsque je
+répondais qu'elle était encore à Vienne, je lisais la consternation sur
+le visage des questionneurs, qui s'écriaient:--Oh! si Elle ne vient pas,
+nous sommes perdus! Son père sera contre nous...» L'Impératrice ne
+devait pas quitter Vienne en ce moment, ni pour son duché de Parme, ni
+pour Paris. Le 12 avril, on affichait à Parme une déclaration de
+Marie-Louise par laquelle elle faisait savoir à ses sujets «qu'ayant
+pris en considération les circonstances et l'impossibilité de se rendre
+en personne dans ses États, elle avait prié son très aimé père de
+vouloir bien les faire administrer en son nom[228]». Le petit roi de
+Rome était placé sous une surveillance rigoureuse. Des gardes nombreux
+veillaient aux portes de son appartement et sous ses fenêtres. Une
+police active examinait de près les alentours du palais où on le tenait
+enfermé. La ville de Vienne, le château impérial, le château de
+Schœnbrunn étaient inspectés jour et nuit par des agents qui avaient
+reçu les ordres et les consignes les plus sévères[229]. Pendant que le
+comte de Neipperg était occupé à manœuvrer avec sa division contre le
+roi Murat, sa femme vint à mourir subitement en Wurtemberg, laissant
+plusieurs enfants. J'ai dit que le comte l'avait jadis enlevée à son
+mari, lequel était mort à la fin de 1814. Neipperg l'avait délaissée,
+quoiqu'elle fût de bonne composition à son égard, lui permettant de se
+livrer en toute liberté aux plaisirs de la table et du jeu[230]. Il
+fallait à ce viveur hardi d'autres amours, et celles qu'il choisit
+montrent à quelle hauteur il avait osé élever ses prétentions.
+Marie-Louise apprit la mort de la femme de Neipperg avec une
+satisfaction peu déguisée. Un obstacle entre elle et son favori venait
+déjà de s'écarter. Les autres pouvaient disparaître à leur tour.
+
+Le 6 mai, Méneval, qui avait enfin obtenu son passeport pour la France,
+alla au palais impérial, à Vienne, faire ses adieux au roi de Rome. Il
+remarqua avec peine son air sérieux et mélancolique. Le petit prince
+avait perdu cet enjouement et cette loquacité enfantine qui avaient tant
+de charmes en lui. Il ne vint pas à la rencontre de son fidèle ami et le
+vit entrer sans donner aucun signe qui annonçât qu'il le connût.
+«Quoiqu'il fût déjà depuis plus de six semaines confié aux personnes
+avec lesquelles je le trouvai, rapporte Méneval, il ne s'était pas
+encore familiarisé avec elles, et il semblait regarder avec méfiance ces
+figures qui étaient toujours nouvelles pour lui. Je lui demandai, en
+leur présence, s'il me chargerait de quelques commissions pour son père
+que j'allais revoir. Il me regarda d'un air triste et significatif sans
+me répondre; puis, dégageant doucement sa main de la mienne, il se
+retira silencieusement dans l'embrasure d'une croisée éloignée. Après
+avoir échangé quelques paroles avec les personnes qui étaient dans le
+salon, je me rapprochai de l'endroit où il était resté à l'écart,
+debout, et dans une attitude d'observation; et comme je me penchais vers
+lui pour lui faire mes adieux, il m'attira vers la fenêtre et me dit
+tout bas, en me regardant avec une expression touchante:--Monsieur
+_Méva_, vous lui direz que je l'aime toujours bien!...»
+
+Pauvre enfant! Pauvre orphelin! car il est permis de l'appeler ainsi,
+puisque son père était à jamais éloigné de lui, puisque sa mère l'avait
+abandonné sans remords à des mains étrangères!... La scène que Méneval
+vient de décrire: cet air triste, ce silence étrange, cette fuite
+soudaine dans l'embrasure d'une croisée, puis ce dernier aveu confié
+tout bas à un ami montrent combien l'enfant impérial se méfiait des
+nouveaux gardiens qu'on venait de lui imposer. Les derniers détails que
+Méneval nous donne au moment de son départ nous attendrissent encore sur
+lui. L'enfant redemandait sans cesse Mme de Montesquiou à Mme Marchand
+qu'on ne lui avait laissée que provisoirement. Sa sous-gouvernante, Mme
+Soufflot, qui, aidée de sa charmante fille, Fanny, savait le distraire
+et l'intéresser mieux que personne, ne devait pas être plus épargnée que
+les autres[231].
+
+On avait cessé de l'appeler Napoléon, pour lui donner le nom de François
+qu'il n'aimait pas. Il le disait franchement, sans se préoccuper que ce
+fût le nom de son grand-père. Au moment où Méneval se séparait de lui,
+c'était un bel enfant doué de qualités précieuses, que les événements
+avaient singulièrement développées.
+
+Que fit Marie-Louise en recevant les adieux de M. de Méneval? De quel
+message le chargea-t-elle pour Napoléon? En termes d'une banalité
+extrême, elle dit qu'elle lui souhaitait «tout le bien possible». Elle
+se flattait d'apprendre que l'Empereur consentirait à une séparation «à
+l'amiable», sans que cette séparation altérât en elle les sentiments
+d'estime et d'affection. Elle disait cela au moment où elle s'était déjà
+abandonnée à Neipperg, au moment où elle désirait ardemment son retour
+d'Italie, «car, à son âge et dans sa situation, elle avait besoin de
+conseil[232]». Elle ne pensait qu'aux dangers que Neipperg pouvait
+courir, tandis qu'elle envisageait froidement la lutte gigantesque que
+Napoléon allait soutenir contre l'Europe. Elle cherche alors à se
+distraire. Elle commence à pincer de la guitare et se félicite
+d'acquérir un nouveau talent. Elle voudrait avoir un mari semblable à M.
+de Crenneville, «car, dit-elle naïvement, ce ne serait qu'un pareil qui
+pourrait peut-être me décider à reprendre un esclavage pareil[233]». Or,
+elle avait déjà fait son choix... En proie à une tristesse inexprimable,
+Méneval quitta Marie-Louise pour ne plus la revoir. «Elle est redevenue
+princesse autrichienne, dit-il; elle est aujourd'hui l'un des
+instruments de la politique antifrançaise en Italie.... Mariée à
+Napoléon, elle était unie à un homme trop grand pour qu'il pût y avoir
+entre eux communauté d'idées et de sentiments.» Méneval déplorait son
+caractère faible et mou, son esprit craintif, son absence de volonté, sa
+disposition malheureuse à subir les coups du sort et à les considérer
+comme irrémédiables.
+
+Le 5 mai 1815, M. de Talleyrand informait Louis XVIII, à Gand, que des
+lettres saisies sur M. de Stassart avaient été envoyées à Vienne[234].
+«Ces lettres, disait-il, réclament l'une et l'autre, pour des motifs
+différents, le retour de l'archiduchesse et de son fils. Le ton que
+prennent Buonaparte et son ministre est celui de la modération et de la
+sensibilité. Les lettres sont restées cachetées jusqu'au moment de la
+conférence; elles ont été ouvertes en présence des ministres des
+puissances alliées. On est convenu de n'y point répondre. L'opinion a
+été unanime[235].» Une demande aussi naturelle laissait le père de
+Marie-Louise si placide qu'il poussait la condescendance jusqu'à
+remettre aux alliés les lettres de son gendre. Cette conduite indignait
+M. de Gentz lui-même. Décidément, le beau rôle en cette circonstance
+n'était ni pour l'empereur d'Autriche, ni pour sa fille. Mais leur
+soumission avait été récompensée. Dans l'acte final du congrès de
+Vienne, par l'article 99, l'impératrice Marie-Louise était enfin
+reconnue duchesse de Parme, de Plaisance et Guastalla. La réversibilité
+des duchés n'était point déclarée en faveur de son fils. Elle devait
+être déterminée entre les alliés par un acte ultérieur. Marie-Louise
+était enfin au comble de ses vœux. Malgré l'opposition de la France et
+de l'Espagne, elle avait obtenu ce qu'on lui avait contesté pendant plus
+d'une année. Mais, en même temps, elle savait que son fils ne serait pas
+son héritier et elle ne protestait point contre cette déchéance
+injustifiée, de peur de perdre les États qui lui revenaient en vertu du
+traité du 11 avril 1814. Sa petite ambition était satisfaite.
+Marie-Louise pensait d'ailleurs qu'on trouverait bien en Autriche ou en
+Bohême quelque apanage et quelque titre d'occasion pour en parer le
+malheureux roi de Rome.
+
+ * * * * *
+
+La haine des ennemis de l'Empereur était arrivée à son paroxysme. Le 13
+avril, Talleyrand, dans une lettre au Roi, parlait de la «destruction»
+de Napoléon et espérait que, grâce à la déclaration du 13 mars, on
+arriverait à l'anéantir. «Cet objet rempli, les opinions particulières
+de chaque parti se trouveront sans appui, sans force, sans moyen d'agir,
+et ne présenteront plus aucun obstacle[236].» Il aurait même voulu que
+les puissances votassent une autre déclaration qui accentuât celle du 13
+mars, maintenant que Napoléon s'était rendu maître de Paris et avait
+repris le pouvoir[237]. Les alliés acceptèrent cette idée, mais ne
+purent s'entendre sur la forme à lui donner. Ils ajournèrent la
+discussion, pensant peut-être qu'une proclamation, faite par leurs
+généraux au moment de l'invasion du territoire français, suffirait[238].
+À Londres, un placard affiché sur les murs de la capitale promettait
+mille livres sterling à qui amènerait dans le royaume la personne «del
+signore Napoleone Buonaparte». Le 28 avril, lord Castlereagh fulminait
+contre l'Empereur à la Chambre des communes et insultait l'armée et la
+nation françaises pour leur coupable docilité à défendre sa cause.
+Napoléon essayait vainement d'apaiser toutes ces haines et de faire
+connaître ses réelles intentions à l'Europe, c'est-à-dire le maintien de
+la paix et l'espoir de revoir bientôt sa femme et son fils. Une note
+venue de Vienne répondait laconiquement: «La France n'a qu'à se délivrer
+de son oppresseur pour être en paix avec l'Europe[239].» Le roi de
+Prusse appelait l'armée française «une armée de rebelles» et la sienne
+«une armée de héros». Caulaincourt, qui informait l'Empereur de ces
+provocations, disait avec sagesse: «Votre Majesté y répondra par un
+noble silence, mais Elle verra sans doute dans ce nouvel acte d'une
+implacable animosité un motif de plus de proportionner les moyens de
+résistance à la violence de l'attaque.»
+
+Lorsque Méneval revint à Paris, le 17 mai, son premier soin fut d'aller
+voir l'Empereur pour lui donner des nouvelles de sa femme et de son
+fils. L'Empereur voulut d'abord connaître le sort du roi de Rome. Il en
+parla avec la plus grande tendresse et il écouta, visiblement ému, les
+moindres détails donnés sur cet enfant. Il s'entretint ensuite, mais
+avec beaucoup de ménagements, de Marie-Louise. Il la plaignit même de
+ses épreuves, ne paraissant douter ni de sa franchise ni de sa fidélité.
+Méneval rapportait à Napoléon l'émotion produite à Vienne et à
+Schœnbrunn par son retour; comment on avait privé Marie-Louise de toute
+communication avec lui; comment elle avait juré de ne point lui écrire
+et de remettre à François II les lettres de son mari. Il dépeignit, en
+termes attristés, ses insomnies et ses alarmes continuelles, sa
+séparation d'avec son fils, qui avait dû résider momentanément à la Burg
+sous les yeux de l'Empereur et des alliés. Il disait, en ces termes, les
+causes de l'éloignement de Mme de Montesquiou: «Les sentiments connus de
+cette dame respectable et le tendre attachement qu'elle se plaisait à
+nourrir dans le cœur de son auguste élève pour l'Empereur son père, la
+rendirent bientôt suspecte[240].» Quant au petit prince, voici le
+portrait qu'il en faisait: «Plus grand et plus fort que ne le sont
+ordinairement les enfants de son âge, beau, bon, doué des plus aimables
+qualités et annonçant les dispositions les plus heureuses, il fait la
+consolation de sa mère et a gagné la tendresse de l'Empereur son
+grand-père. Le souvenir de la France lui est toujours présent, et son
+affection enfantine pour sa chère patrie se peint dans les réflexions
+touchantes qui lui échappent, lorsqu'il en entend parler...»
+
+Quelque temps après, l'Empereur dicta au duc de Vicence une note
+spéciale dont le but était de faire écrire par Méneval un rapport sur la
+situation de l'Impératrice et du roi de Rome, rapport destiné à la
+Chambre des représentants, qui, dès l'ouverture de la session, serait
+peut-être appelée à se prononcer sur la conduite de l'Autriche. Voici
+quelle était cette note: «Il est possible que la Chambre fasse une
+motion pour le roi de Rome, tendant à faire ressortir l'horreur que doit
+inspirer la conduite de l'Autriche. Cela serait d'un bon effet. Méneval
+doit faire un rapport daté du lendemain de son arrivée. Il tracera,
+depuis Orléans jusqu'à l'époque de son départ de Vienne, la conduite de
+l'Autriche et des autres puissances à l'égard de l'Impératrice; la
+violation du traité de Fontainebleau, puisqu'on l'a arrachée, ainsi que
+son fils, à l'Empereur; il fera ressortir l'indignation que montra à cet
+égard à Vienne sa grand'mère, la reine de Sicile. Il doit appuyer
+particulièrement sur la séparation du prince impérial de sa mère, sur
+celle avec Mme de Montesquiou, sur ses larmes en la quittant, sur les
+craintes de Mme de Montesquiou relatives à la sûreté, à l'existence du
+jeune prince. Il traitera ces deux points avec la mesure convenable. Il
+parlera de la douleur qu'a éprouvée l'Impératrice, lorsqu'on l'arracha à
+l'Empereur. Elle a été trente jours sans dormir, lors de l'embarquement
+de Sa Majesté. Il appuiera sur ce que l'Impératrice est réellement
+prisonnière, puisqu'on ne lui a pas permis d'écrire à l'Empereur et
+qu'on lui a même fait donner sa parole d'honneur de ne jamais lui écrire
+un mot. Méneval encadrera dans ce rapport tous les détails qu'il a
+donnés à l'Empereur, et qui sont de nature à y trouver place et peuvent
+donner à ce rapport de la couleur[241].» Dans les deux mois qui
+précédèrent la reprise des hostilités, l'Empereur cherchait à tromper
+son impatience de revoir son fils, en recevant plusieurs fois les petits
+princes et les petites princesses, ses neveux et nièces. Il les faisait
+déjeuner avec lui, les interrogeait, leur demandait des fables; mais
+leur présence ne remplaçait point celle du roi de Rome tant désirée et
+si vainement attendue.
+
+ * * * * *
+
+Les Chambres se réunirent le 3 juin. La Chambre des pairs chargea
+Cambacérès, son président, de porter aux pieds de l'Empereur
+l'expression de ses sentiments de reconnaissance et de dévouement. La
+Chambre des représentants attendit qu'elle fût constituée pour offrir
+ses hommages à l'Empereur. Ce n'était là en réalité que de vaines
+formules. L'attention se portait ailleurs. Le 17 juin, Napoléon ouvre la
+session législative, informe les pairs et les représentants qu'une
+coalition formidable menace de nouveau la France, et déclare qu'il
+compte sur le patriotisme et le dévouement de tous pour assurer
+l'indépendance du pays. On l'acclame. On lui renouvelle des serments
+qu'on tiendra un mois à peine. Carnot fait connaître le lendemain à la
+France que le vœu national a rappelé l'Empereur, instruit par ses
+épreuves et prêt à réparer les malheurs des Français. Les étrangers vont
+apprendre quelle est l'énergie d'un grand peuple qui combat pour son
+indépendance. Benjamin Constant, qui, la veille encore, jurait de mourir
+pour la monarchie légitime, défend dans un manifeste éloquent la cause
+de l'Empereur qui s'apprête à ressaisir ses armes et à conduire ses
+soldats à la victoire[242]. Le 16 juin, Boulay de la Meurthe lit aux
+Chambres un rapport de Caulaincourt sur la situation extérieure, par
+lequel le ministre démontre que le retour de Napoléon n'a été pour
+l'Europe que le prétexte d'une nouvelle invasion, et que le but des
+alliés est le démembrement et la ruine de la France. Quatre jours après,
+on apprend, presque en même temps que la victoire de Fleurus, le
+désastre de Waterloo. Malgré l'héroïsme de la vieille armée et les
+efforts suprêmes de son chef, l'existence du pays était de nouveau
+menacée.
+
+Le mercredi 21 juin, Napoléon est de retour au palais de l'Élysée. À une
+heure, les Chambres se réunissent, et Carnot leur annonce les terribles
+nouvelles. L'intention de l'Empereur était de se concerter avec les
+Chambres sur les mesures à prendre contre l'invasion. Le représentant
+éternel de la Révolution, La Fayette, reparut à la tribune. Il fit voter
+une résolution par laquelle la Chambre des représentants se déclarait en
+permanence, proclamait le péril auquel était exposée l'indépendance de
+la nation, remerciait les armées de leur dévouement, invitait les
+ministres à se rendre auprès d'elle et disait que toute tentative faite
+pour dissoudre la Chambre serait réputée crime de haute trahison. Dès
+cet instant, il fut évident pour tous que Napoléon allait être acculé à
+une nouvelle abdication. Les ministres lurent un message de l'Empereur
+qui exposait la situation et réclamait la nomination d'une commission de
+cinq membres pour se concerter avec une commission pareille, nommée par
+la Chambre des pairs, en vue des mesures immédiates à prendre. Trois
+heures après, les commissaires étaient désignés, ils se réunirent et
+conclurent à l'élection de négociateurs chargés de s'entendre avec les
+puissances coalisées. Cette promptitude était significative. Napoléon la
+comprit. Sur la sollicitation de sa mère, de ses frères, du maréchal
+Davoust, de plusieurs généraux et de nombreux représentants, l'Empereur
+se décida à signer l'abdication fameuse, dont on connaît les termes.
+Elle fut lue le 22 juin à une heure à la Chambre des pairs, et à deux
+heures à la Chambre des représentants. Napoléon reconnaissait que ses
+efforts pour vaincre avaient échoué. Il ne blâmait personne. Il
+n'accusait que les circonstances. «Je m'offre, disait-il, en sacrifice à
+la haine des ennemis de la France. Puissent-ils être sincères dans leurs
+déclarations et n'en avoir voulu qu'à ma personne!» Un avenir prochain
+allait démontrer combien ces prévisions pessimistes et ces craintes
+étaient fondées. «Ma vie politique est terminée, ajoutait-il, et je
+proclame mon fils empereur des Français, sous le nom de Napoléon II. Les
+ministres actuels formeront provisoirement le conseil de gouvernement.»
+Il invitait les Chambres à organiser sans délai ce conseil. Le dernier
+souhait aux Français partait du cœur d'un patriote: «Unissez-vous pour
+rester encore une nation indépendante!» Ici, comme le fait observer le
+chancelier Pasquier, il alliait habilement l'idée de l'indépendance
+nationale avec celle de la proclamation de son fils comme empereur. Il
+espérait séduire ainsi l'armée et élever entre elle et les Bourbons une
+barrière infranchissable. Fouché paraissait être de l'avis d'une
+régence, mais ce n'était que pour gagner du temps. Sûr déjà du retour
+des Bourbons qui allaient s'imposer comme une nouvelle nécessité, il
+avait à préparer ses conditions. Pour cela, il fallait opposer de
+nombreux obstacles à un retour précipité, et paraître ensuite les
+aplanir, afin de donner à son concours une valeur toute particulière, ce
+qu'on peut littéralement appeler «une valeur marchande».
+
+Après la lecture de l'acte d'abdication, Carnot essayait de rassurer les
+pairs sur la situation de l'armée, lorsqu'il fut interrompu avec la
+dernière violence par le maréchal Ney, qui affirma que l'ennemi était à
+Nivelle avec quatre-vingt mille hommes; que dans six ou sept jours il
+serait dans le sein de la capitale, et qu'il n'y avait plus d'autre
+salut que dans des propositions de paix[243]. Cette scène fut des plus
+pénibles. L'intervention du général Drouot, qui annonça le ralliement
+d'une certaine partie de la vieille Garde, put seule en diminuer le
+déplorable effet. Mais lorsque le prince Lucien vint dire à la tribune:
+«L'empereur Napoléon a abdiqué en faveur de son fils. Politiquement,
+l'Empereur est mort. Vive l'Empereur!» et conseilla aux pairs de prêter
+un serment immédiat à Napoléon II, M. de Pontécoulant s'opposa
+immédiatement à cette motion. «Je suis loin, dit-il, de me déclarer
+contre ce parti, mais je déclare fermement,--quels que soient mon
+respect et mon dévouement pour l'Empereur,--que je ne reconnaîtrai
+jamais pour roi un enfant, pour mon souverain celui qui ne résiderait
+pas en France. On irait bientôt retrouver je ne sais quel
+sénatus-consulte. On nous dirait que l'Empereur doit être considéré
+comme étranger ou captif, et que la régence est étrangère ou captive, et
+on nous donnerait une autre régence qui nous amènerait la guerre
+civile[244]...» Le prince Lucien lui répliqua: «Du moment où Napoléon a
+abdiqué, son fils lui a succédé. Il n'y a pas de délibération à prendre,
+mais une simple déclaration à faire... En reconnaissant Napoléon II,
+nous appelons au trône celui que la Constitution et la volonté du peuple
+y appellent.»
+
+Le comte Boissy d'Anglas proposa l'ajournement, car c'était assez de la
+guerre étrangère, sans vouloir y ajouter la guerre civile. Aussitôt le
+brave Labédoyère, qui avait payé de sa personne dans les derniers
+combats, se précipite à la tribune. «L'Empereur, dit-il avec colère, a
+abdiqué en faveur de Napoléon II. Je regarde son abdication comme nulle,
+de toute nullité, si l'on ne proclame pas à l'instant Napoléon II. Eh!
+qui s'oppose à cette résolution généreuse? Ceux qui ont toujours été aux
+pieds du souverain, tant qu'il fut heureux et triomphant. Ces individus,
+qui se sont éloignés de lui dans son malheur, veulent aussi repousser
+Napoléon II. Ils sont déjà pressés de recevoir la loi de
+l'étranger[245]!» Ces paroles violentes déchaînent un tumulte
+effroyable. Labédoyère, rendu plus furieux, crie que de vils généraux
+méditent peut-être en ce moment de nouvelles trahisons. Il fallait les
+saisir, les traduire devant les Chambres, les juger et les punir pour
+effrayer ceux qui voudraient déserter les drapeaux; il fallait raser
+leurs maisons, proscrire leurs familles. «Je sais, ajoute-t-il, que les
+amis du patriotisme paraissent étrangers dans cette enceinte, où, depuis
+dix ans, il ne s'est fait entendre que des voix basses!» Une partie de
+la Chambre des pairs se dresse irritée. Elle interrompt bruyamment
+l'orateur. Labédoyère hausse encore la voix et menace du geste ses
+adversaires. «À l'ordre! à l'ordre! répondait-on de toutes parts.--Jeune
+homme! vous vous oubliez! disait le prince d'Essling.--Vous vous croyez
+encore au corps de garde! criait M. de Lameth exaspéré.--Désavouez ce
+que vous avez dit!...» objurguait le comte de Valence[246]. Le
+président, Lacépède, se couvrit, mais le calme ne se rétablit que très
+lentement.
+
+Le comte Cornudet prit ensuite la parole: «Le procès-verbal, dit-il, a
+constaté l'abdication de Napoléon; il constatera la réclamation du
+prince Lucien. Cette précaution suffira pour constater les droits de
+Napoléon II, mais il est hors de France. Tranchons le mot: il est
+captif.» En attendant, Cornudet réclamait, au nom de la sûreté publique
+et de l'indépendance nationale, l'établissement d'un gouvernement
+provisoire. Le comte de Ségur, appuyé par Joseph et Rœderer, et combattu
+par le comte de Pontécoulant, demanda que ce gouvernement prît le titre
+de Régence et négociât au nom de Napoléon II. Le duc de Bassano exigeait
+la proclamation immédiate du fils de l'Empereur. Après diverses
+observations de Quinette, du comte de Valence, de Thibaudeau,
+l'ajournement fut voté. Puis la Chambre des pairs procéda au scrutin
+pour la nomination de deux membres de la commission du gouvernement.
+Elle élut le duc de Vicence et le baron Quinette. À la Chambre des
+représentants, le général Grenier informa ses collègues que la
+commission nommée pour se concerter avec la Chambre des pairs sur les
+mesures de salut public, avait décidé la formation d'une commission
+chargée de négocier avec les puissances coalisées. MM. Legrand, Crochon,
+Duchesne se perdirent en divagations. Le prince d'Eckmühl décidé à
+rassurer l'opinion au sujet de la situation de l'armée et des prétendues
+menaces dirigées contre la Chambre. Enfin, le duc d'Otrante vint lire le
+message de Napoléon et conclut ainsi: «Ce n'est pas devant une Assemblée
+composée de Français que je croirais convenable de recommander les
+égards dus à l'empereur Napoléon, et de rappeler les sentiments qu'il
+doit inspirer dans son malheur. Les représentants de la nation
+n'oublieront point, dans les négociations qui devront s'ouvrir, de
+stipuler les intérêts de celui qui, pendant de longues années, a présidé
+aux destinées de la patrie.» On sait le peu d'importance qui fut attaché
+à cette recommandation, faite d'ailleurs pour la forme.
+
+Fouché proposa ensuite de nommer une commission de cinq membres, chargée
+de se rendre auprès des souverains alliés pour y traiter des intérêts de
+la France et soutenir l'indépendance du peuple français. M. Mourgues
+conseilla d'accepter l'abdication de Napoléon, de placer sa personne
+sous la sauvegarde de l'honneur national, de transformer la Chambre en
+Assemblée constituante, de confier le poste de généralissime au maréchal
+Macdonald, de nommer La Fayette général en chef des gardes nationales de
+France, et le maréchal Oudinot général en second, ce qui souleva de
+nombreux murmures. M. Dupin aurait désiré, lui aussi, que la Chambre des
+représentants se transformât en Assemblée nationale et préparât une
+Constitution nouvelle. M. Garreau voulut lire l'article 67 de l'Acte
+additionnel qui prohibait toute motion en faveur des Bourbons; mais le
+président lui fit observer que cet article était bien connu. On voit que
+Fouché avait déjà pris ses précautions pour ne rien compromettre.
+Regnaud de Saint-Jean d'Angély pria le bureau de la Chambre de se rendre
+auprès de l'Empereur et de lui exprimer la reconnaissance du peuple pour
+le sacrifice fait par lui à l'indépendance nationale. Il fit accepter
+cette proposition à l'unanimité, puis une autre qui repoussait les
+motions relatives à l'Assemblée nationale ou Constituante. Enfin, la
+Chambre arrêta la nomination sans délai d'une commission de cinq membres
+prise dans les deux Chambres, pour exercer provisoirement les fonctions
+du gouvernement, tout en conservant le ministère actuel.
+
+La séance fut ensuite suspendue de trois heures et demie à quatre
+heures. Le président rendit compte de la visite du bureau à l'Empereur.
+«Sa Majesté, dit-il, a surtout insisté sur le motif qui avait déterminé
+son abdication, et elle a recommandé à la Chambre de ne point oublier
+qu'elle avait abdiqué en faveur de son fils.» Il cita ces autres paroles
+de Napoléon: «Je vous remercie des sentiments que vous m'exprimez. Je
+recommande à la Chambre de renforcer les armées et de les mettre dans le
+meilleur état de défense. Qui veut la paix doit se préparer à la guerre.
+Ne mettez pas cette grande nation à la merci de l'étranger, de peur
+d'être déçus dans vos espérances. Dans quelque position que je me
+trouve, je serai heureux, si la France est libre et indépendante. Si
+j'ai remis le droit qu'elle m'a donné à mon fils, si j'ai fait de mon
+vivant ce grand sacrifice, je ne l'ai fait que pour le bien de la
+nation[247].» M. Durbach prit alors la parole et voulut faire admettre
+la nomination d'un conseil de régence. De nombreuses voix lui crièrent:
+«Ce n'est pas le moment!» Puis on procéda à l'élection de la commission.
+On choisit le comte Carnot, le duc d'Otrante et le général Grenier.
+Ceux-ci, avec le duc de Vicence et le baron Quinette de la Chambre des
+pairs, formèrent le gouvernement provisoire.
+
+Le même jour, Fouché fit part au chancelier Pasquier de sa joie d'avoir
+obtenu l'abdication. «Qu'allez-vous faire, demanda Pasquier, sur la
+condition faite en faveur de son fils qu'il prétend encore imposer à la
+France?... Ce qu'il faut avant tout, c'est la paix, et on ne peut la
+retrouver, au dehors, comme au dedans, qu'avec la maison de
+Bourbon.--Croyez-vous que je ne le sache pas comme vous? répliqua
+Fouché. Mais nous avons été pris de si court... On ne peut pas retourner
+ainsi les esprits du jour au lendemain. Nous avons d'ailleurs à ménager
+l'armée, qu'il ne faut pas effaroucher, qu'il faut tâcher de rallier,
+car elle pourrait encore faire beaucoup de mal...» Il confiait à
+Pasquier, avant la séance, qu'il serait président de la commission de
+gouvernement, qu'il était sûr de n'y avoir que des gens à lui, dont il
+ferait ce qu'il voudrait. «Vous voyez que je suis bien fort,
+s'écriait-il orgueilleusement, car il n'y a rien de tel qu'une puissance
+collective dont un seul homme dispose[248].»
+
+Le soir, dans son salon, au milieu de soixante personnes, il répéta son
+refrain: «Qu'on ne me presse pas! Si on ne me laisse pas le temps dont
+j'ai besoin, on gâtera toutes les affaires.» Il ne fut pas content de
+l'élection qui lui donnait Carnot et le général Grenier pour collègues.
+Il préférait le choix de Caulaincourt et de Quinette. Cependant il sut
+dissimuler sa mauvaise humeur, et il chercha immédiatement à s'entendre
+avec ses quatre collègues sur la nécessité d'empêcher dans les Chambres
+la reconnaissance des droits de Napoléon II. «Il est certain, dit le
+chancelier, que toutes les forces dont le parti impérial disposait
+encore allaient être mises en œuvre pour emporter un vote sur ce point.
+M. Fouché en était fort préoccupé[249].» Le lendemain matin, avant la
+séance des Chambres, Fouché et Pasquier reprirent leur conversation sur
+ce sujet. Fouché raconta que Napoléon, furieux du peu de succès que
+Lucien, Labédoyère, Bassano et Rœderer avaient eu à la Chambre des pairs
+pour faire proclamer son fils, avait tout fait pour ranimer le zèle de
+ses partisans et faire triompher sa cause à la Chambre des
+représentants. «Sait-on jamais, dit-il, ce qui peut se passer dans une
+Assemblée aussi mal organisée que celle-là?» Fouché redoutait beaucoup
+une déclaration en faveur de Napoléon II, qui rallierait certainement
+l'armée autour de lui. Rien ne pouvait être plus grave. «Hâtons-nous de
+faire proclamer Louis XVIII! conseilla Pasquier.--Vous en parlez bien à
+votre aise, répliqua Fouché. Voyez comme ils ont nommé hier Carnot! Ma
+puissance se borne dans ce moment à éviter le mal, à parer au danger le
+plus pressant!...» Il comptait sur Manuel. «Je lui disais encore tout à
+l'heure qu'il fallait absolument, à tout prix, empêcher que les droits
+de cet enfant ne fussent reconnus. Il m'a dit d'être tranquille et m'a
+répondu de tout.» On verra tout à l'heure la conduite ambiguë de Manuel
+et le résultat qu'elle produisit. Le duc d'Otrante était inquiet de
+n'avoir pas de nouvelles de Gand. Il se plaignait du silence des amis du
+Roi. «Est-ce qu'ils ne devraient pas avoir un agent ici? Est-ce qu'ils
+n'auraient pas dû déjà se mettre en rapport avec moi? Ils doivent
+connaître mes intentions...» Tout en paraissant favorable aux Bourbons,
+le duc d'Otrante ne s'avançait pas trop, car il se méfiait de la Chambre
+des représentants, et il voulait, comme toujours, se ménager plusieurs
+issues. La tâche qu'il assumait, n'était pas facile; elle eût fait
+reculer un homme moins habitué à manier plusieurs intrigues à la fois.
+
+Le 23 juin, la séance des représentants s'ouvrit à onze heures et demie
+du matin. M. Bérenger déposa une motion d'ordre tendant à rendre le
+gouvernement provisoire responsable collectivement. Il loua le sacrifice
+du plus grand des héros qui ferait bénir son nom par la postérité, avec
+ceux de Titus et de Marc-Aurèle. Mais, du moment qu'il n'y avait plus de
+monarque, il n'y avait plus d'inviolabilité, et dès lors il convenait de
+décréter la responsabilité collective des cinq membres du gouvernement
+provisoire. M. Dupin ajouta qu'il fallait prêter serment d'obéissance
+aux lois et de fidélité à la nation. M. Defermon vint déclarer que
+personne n'avait caractère pour recevoir ce nouveau serment. «Messieurs,
+dit-il avec vivacité, avons-nous ou n'avons-nous pas un Empereur des
+Français? Il n'est personne d'entre nous qui ne se dise à
+lui-même:--Nous avons un Empereur dans la personne de Napoléon. (_Oui!
+oui!_ s'écrient la plupart des membres de l'Assemblée.) Bien convaincu
+de cette vérité, je me suis demandé si les ennemis du dehors pourraient
+se jouer des efforts de la nation, lorsqu'ils verront que la
+Constitution est notre étoile polaire, et qu'elle a pour point fixe
+Napoléon II. (_Une foule de voix: Oui! oui!_). Que paraîtrions-nous aux
+yeux de l'Europe et de la nation, si nous n'observions pas fidèlement
+les lois fondamentales? Napoléon Ier a régné en vertu de ces lois.
+Napoléon II est donc notre souverain. (_Même assentiment._) Lorsqu'on
+verra que nous nous rallions fortement à nos constitutions, que nous
+nous prononçons en faveur du chef qu'elles nous avaient désigné, on ne
+pourra plus dire à la garde nationale que c'est parce que vous attendez
+Louis XVIII, que vous ne délibérez pas. (_Non! non!_) Nous rassurons
+l'armée, qui désire que nos constitutions soient observées. Il n'y aura
+plus de doute sur le maintien constitutionnel de la dynastie de
+Napoléon.»
+
+À ce moment, comme le constate le procès-verbal, un mouvement
+d'enthousiasme se manifesta dans toute l'Assemblée. Les cris de «_Vive
+l'Empereur!_» retentirent avec la dernière énergie. Un grand nombre de
+députés élevaient leurs chapeaux, en accentuant cette ovation. La
+majorité demanda et obtint que cette manifestation presque unanime fût
+consignée au procès-verbal. Boulay de la Meurthe profita de l'émotion
+générale pour préciser la question. «Je crois, dit-il, qu'il n'est aucun
+de nous qui ne professe que Napoléon II est notre empereur; mais, hors
+de cette enceinte, il en est qui parlent d'une autre manière. Il n'y a
+pas de doute que des journalistes affectent de considérer le trône comme
+vacant. Or, je déclare, l'Assemblée serait perdue, la France périrait,
+si le fait pouvait être mis en doute. Il ne peut pas y avoir de question
+à cet égard. N'avons-nous pas une monarchie constitutionnelle?
+L'Empereur mort, l'Empereur vit. Napoléon Ier a déclaré son abdication;
+vous l'avez acceptée. Par cela seul, par la force des choses, par une
+conséquence irrésistible, Napoléon II est empereur des Français...» Mais
+il dénonça aussitôt les machinations du dehors et du dedans. Il attaqua
+la faction d'Orléans. «Je sais, ajouta-t-il, que cette faction est
+purement royaliste. Je sais que son but secret est d'entretenir des
+intelligences même parmi les patriotes.» Puis, pour déjouer les
+intrigues, il fit la proposition suivante, qui fut chaleureusement
+applaudie: «Je demande que l'Assemblée déclare et proclame qu'elle
+reconnaît Napoléon II pour empereur des Français.»
+
+M. Penières, répondant à Boulay de la Meurthe, proposa d'édicter que les
+commissaires envoyés aux alliés seraient chargés de réclamer à
+l'empereur d'Autriche, «comme un gage de la paix», le jeune Napoléon et
+sa mère. Cette motion fut soulignée par des murmures. Le général
+Mouton-Duvernet fut mieux accueilli, quand il s'écria: «Je ne suis pas
+orateur, je suis soldat. L'ennemi marche sur Paris. Il faut que vous
+ayez des armes à lui opposer. Proclamez Napoléon II empereur des
+Français. À ce nom, il n'y aura pas un Français qui ne s'arme pour
+défendre l'indépendance nationale!» M. de Maleville intervint pour
+proposer l'ajournement, sous prétexte que les représentants n'avaient
+pas reconnu de successeur à Napoléon. Son discours fut interrompu par
+des négations et par des cris de colère: «Vous calomniez l'Assemblée!»
+lui disait-on. Regnaud de Saint-Jean d'Angély redemanda que dans cette
+même séance on proclamât Napoléon II empereur des Français, et que tous
+les actes publics ou privés fussent rédigés en son nom. «Appuyé!
+appuyé!» criaient de nombreuses voix. M. Dupin voulut s'opposer encore à
+une acclamation irréfléchie, à un mouvement d'enthousiasme peu raisonné.
+Comment pouvait-on espérer d'un enfant ce qu'on n'avait plus attendu
+d'un héros? «Gardons-nous, s'écria-t-il, d'interpréter le vœu de la
+nation et de lui imposer un choix!... C'est au nom de la nation qu'on se
+battra, qu'on négociera; c'est d'elle qu'on doit attendre le choix du
+souverain...» Une vive agitation suivit ce discours, et une voix cria:
+«Que ne proposez-vous la République?» M. Duchesne réclama l'ajournement,
+car, sans examiner si le traité de Fontainebleau avait été, oui ou non,
+violé, il suffisait de dire que Napoléon II n'était pas en France. La
+question ne serait éclaircie que lorsque l'Autriche, connaissant enfin
+ses véritables intérêts, aurait rendu le prince et sa mère.
+
+Apparut alors Manuel, sur lequel le duc d'Otrante comptait beaucoup pour
+retourner l'Assemblée et pour empêcher que les droits du roi de Rome ne
+fussent législativement reconnus. L'orateur résuma avec adresse le débat
+et essaya de montrer toutes les difficultés que présenterait une
+détermination quelconque. On l'écouta avec une attention marquée.
+«S'agit-il ici d'un homme, d'une famille? dit-il. Non, Messieurs, il
+s'agit de la patrie. Il s'agit de ne rien compromettre, de ne point
+proscrire l'héritier constitutionnel du trône et de se livrer à
+l'espérance que les alliés n'auront point contre ce fils d'un père--dont
+leur politique n'a point voulu reconnaître l'existence sur le trône de
+France,--et la même politique et les mêmes intérêts...» Il regardait
+cette discussion comme une calamité. «N'est-ce pas, en effet, un grand
+malheur que d'être obligé de divulguer, de proclamer, à la face de
+l'Europe, jusqu'à quel point des considérations politiques ont influé ou
+pourraient avoir influé dans la décision de Napoléon et dans celle que
+vous avez à prendre, relativement à son fils?» Mais la discussion
+s'était ouverte; il fallait établir et résoudre la question.
+L'abdication existait. Elle emportait avec elle une condition en faveur
+du fils de Napoléon. Cette condition, l'Assemblée l'avait acceptée, en
+recevant l'abdication de l'Empereur. Maintenant, il importait que le
+gouvernement provisoire agît au nom de la nation; mais dans cette nation
+n'y avait-il qu'une opinion, qu'un parti? Ce n'est pas que l'orateur
+crût les divers partis si nombreux et si forts qu'on le disait. Le parti
+républicain n'existait que chez des êtres dépourvus d'expérience et de
+maturité. Le parti d'Orléans n'était guère plus à craindre. Le parti
+royaliste avait de nombreux fidèles, mais qui ne servaient que par
+souvenir et par sentiment. Quels que fussent ces partis, le plus grand
+nombre des Français n'avaient d'autre idée que de sauver l'État. «Dans
+un tel moment, ajoutait Manuel, pouvez-vous avoir un gouvernement
+provisoire, un trône vacant? Laisserez-vous chacun s'agiter, les alarmes
+se répandre, les prétentions s'élever? Voulez-vous qu'ici on arbore le
+drapeau des lis, là le drapeau tricolore?... Au milieu de l'agitation et
+des troubles qui naîtraient d'un tel état de choses, que deviendrait le
+salut de la patrie? Je répète que, par cela seul qu'on l'a mis en
+question, Napoléon II doit être reconnu.» Manuel se gardait bien de
+contester les droits de Napoléon II, mais il s'arrangeait de façon qu'on
+ne tirât pas des conséquences positives et immédiates de ces droits.
+Très habilement, il laissait de côté la question de la régence, pour ne
+pas remettre le pouvoir aux frères de Napoléon. «Il faut, disait-il,
+éviter qu'on puisse réclamer les principes de la Constitution qui
+appelleraient tel ou tel prince à la tutelle du souverain mineur et qui
+donneraient à sa famille une influence immédiate sur la marche du
+gouvernement.»
+
+Il concluait ainsi: «La Chambre des représentants passe à l'ordre du
+jour motivé:
+
+«1° Sur ce que Napoléon II est devenu empereur des Français, par le fait
+de l'abdication de Napoléon Ier et par la force des constitutions de
+l'Empire;
+
+«2° Sur ce que les deux Chambres ont voulu et entendu, par leur arrêté à
+la date d'hier, portant nomination d'une commission de gouvernement
+provisoire, assurer à la nation les garanties dont elle a besoin pour sa
+liberté et son repos, au moyen d'une administration qui ait toute la
+confiance du peuple.»
+
+Ainsi Manuel, tout en paraissant défendre les droits du roi de Rome,
+faisait écarter le serment à Napoléon II et la proclamation officielle
+du nouvel Empereur. C'est ce qui allait permettre, deux jours après, au
+gouvernement provisoire de libeller tous ses actes: «Au nom du peuple
+français.» La Chambre ne vit pas les restrictions habiles glissées dans
+cette rédaction. Elle ne comprit qu'une chose: la reconnaissance
+incontestable des droits de Napoléon II. Aussi, lorsque l'ordre du jour
+fut soumis à son vote, elle se leva tout entière et l'adopta, en
+poussant le cri de «_Vive l'Empereur!_» qui fut acclamé dans l'enceinte
+législative et répété dans les tribunes. On crut Manuel plus
+impérialiste que les autres représentants, et l'on demanda l'impression
+de son discours. La Chambre des pairs fut presque aussitôt avisée de
+l'ordre du jour adopté, et elle s'y rallia à l'unanimité. Thibaudeau lui
+avait fait observer que ce vote devait causer toute satisfaction aux
+amis de la patrie, parce qu'il écartait le gouvernement royaliste qu'une
+minorité factieuse aurait voulu leur imposer, gouvernement qui n'était
+d'accord avec aucune des institutions militaires et civiles.
+
+On était cependant en face d'une réelle équivoque. «Si le parti
+napoléonien, dit le chancelier Pasquier, avait eu satisfaction dans les
+termes, leurs adversaires avaient le succès réel, parce que le second
+paragraphe de l'ordre du jour détruisait presque nécessairement dans ses
+effets le premier[250].» Toutefois la Chambre avait cru faire une
+véritable démonstration en faveur de Napoléon II. Le chancelier Pasquier
+l'en blâme ainsi: «La Chambre des représentants n'en fut pas moins, par
+cette concession au parti bonapartiste, compromise avec le pays, comme
+avec la maison de Bourbon. Elle perdit tout le mérite de la vigueur dont
+elle avait fait preuve en provoquant l'abdication.» Mais elle n'avait
+pas provoqué l'abdication de l'Empereur avec l'intention d'exclure son
+héritier légitime. Elle respectait la Constitution; elle voulait qu'elle
+fût appliquée strictement; c'est ce qu'on ne comprit pas. Quant à
+Manuel, il essaya d'être habile, et il le fut trop. Son habileté tourna
+contre lui, car les partisans de l'Empereur furent absolument persuadés
+qu'il avait parlé en faveur de Napoléon II. En réalité, aucun parti ne
+devait être satisfait de la séance de la Chambre, parce que les
+tentatives faites pour repousser ou pour reconnaître les droits du roi
+de Rome n'avaient point abouti.
+
+Le lendemain, 24 juin, la commission du gouvernement disait aux
+Français: «Un grand sacrifice a paru nécessaire à votre paix et à celle
+du monde. Napoléon a abdiqué le pouvoir impérial. Son abdication a été
+le terme de sa vie politique. Son fils est proclamé.» Mais la
+déclaration du gouvernement provisoire contenait un peu plus loin cette
+information qui paraissait en contradiction formelle avec les droits de
+Napoléon II: «Des plénipotentiaires sont partis pour traiter _au nom de
+la nation_ et négocier avec les puissances de l'Europe cette paix
+qu'elles ont promise à une condition qui est aujourd'hui remplie... Quel
+qu'ait été son parti, quels que soient ses dogmes politiques, quel
+homme, né sur le sol de la France, pourrait ne pas se ranger sous le
+drapeau national pour défendre l'indépendance de la patrie?...
+L'Empereur s'est offert en sacrifice en abdiquant. Les membres du
+gouvernement se dévouent en acceptant de vos représentants les rênes de
+l'État.» On va voir avec quelle habileté Fouché et ses amis
+confisquèrent les droits de Napoléon II, mais comment aussi ils furent
+amenés à subir Louis XVIII, que les uns auraient voulu écarter et les
+autres soumettre à toutes leurs exigences.
+
+Ne se laissant donc pas décourager par l'attitude des représentants qui
+étaient en grande partie favorables à Napoléon II, le duc d'Otrante
+correspondait en secret avec la cour de Gand, à laquelle il promettait
+d'étouffer l'esprit révolutionnaire. Il rentrait en relation avec
+Wellington en jurant de rétablir les Bourbons et en s'efforçant de
+tromper les alliés sur la situation réelle des partis. Ce qu'il voulait,
+c'était un gouvernement où il pût être le maître. Il se jugeait au moins
+aussi fort que Talleyrand en 1814, et il ne négligeait rien pour assurer
+ses propres intérêts. De son côté, Talleyrand ne demeurait pas dans
+l'ombre. Déjà on s'adressait à lui, car on pressentait le parti qu'il
+pouvait tirer de la situation. Au lendemain de l'abdication, le duc de
+Vicence, qui faisait partie du gouvernement provisoire, lui écrivait que
+le pays avait besoin d'hommes sages et d'un esprit supérieur à tous les
+événements. Il fallait un gouvernement selon l'esprit et les habitudes
+de la France, et qui offrît de solides garanties. Le prince connaissait
+mieux que personne les fautes du passé et les besoins de l'avenir. Il ne
+laisserait certainement pas échapper l'occasion de rendre un grand
+service à sa patrie[251]. Le duc de Vicence adressait en même temps au
+comte de Nesselrode une lettre où il se félicitait d'avoir pu apprécier,
+mieux que personne, la noblesse et la grandeur d'âme de l'empereur
+Alexandre. «Cette connaissance est pour moi, disait-il, une base sur
+laquelle je me plais à fonder l'espoir du rétablissement de la paix et
+du repos général de l'Europe, aujourd'hui que l'obstacle qu'on accusait
+la France d'y opposer, n'existe plus.»
+
+Caulaincourt constatait que l'empereur Alexandre avait été vainqueur
+sans avoir combattu, et qu'il pouvait jouir de son succès sans avoir
+perdu un seul homme. Il n'avait plus besoin que de savoir s'arrêter. «Ne
+serait-il pas, ajoutait-il, dans son grand caractère de dire: J'étais
+l'ennemi de l'empereur Napoléon, je n'étais point l'ennemi des Français?
+Napoléon est mort politiquement, la guerre est finie[252].» Cette
+déclaration suffisait, suivant Caulaincourt, pour amener la pacification
+générale. Mais, pour le moment, Alexandre n'était pas plus favorable à
+la cause de Napoléon qu'à celle de Louis XVIII. Il englobait un peu la
+France dans son ressentiment contre l'Empereur qui avait troublé la paix
+européenne, et contre le Roi qui avait cherché à le brouiller avec une
+partie des alliés. Il ne pardonnait pas à Louis XVIII ses dédains
+manifestes; il en voulait à Talleyrand qui avait signé un traité secret
+contre lui avec l'Autriche et l'Angleterre. Donc c'était chose assez
+imprudente de compter en cet instant sur une bonne volonté de sa part,
+aussi grande qu'elle avait paru l'être en 1814. Talleyrand savait tout
+cela. Mais connaissant aussi les sympathies nouvelles du Tsar pour le
+duc d'Orléans, il était prêt à aller au prince vers lequel le portaient
+d'ailleurs des tendances intimes et déjà anciennes[253]. Il n'avait pas
+caché à Louis XVIII le mécontentement d'Alexandre fondé sur le refus du
+cordon bleu, sur l'inutilité de son intervention en faveur du duc de
+Vicence, sur le peu d'intérêt montré pour le projet de mariage entre le
+duc de Berry et la grande-duchesse Anne, sa sœur, et sur la politique
+antilibérale suivie par la cour et le ministère français. Il avait osé
+dire au Roi que l'empereur de Russie était plus sympathique au duc
+d'Orléans qu'à lui, car ce prince, qui avait porté la cocarde tricolore,
+lui semblait être le seul qui pût réunir tous les partis. Louis XVIII
+avait répondu à son ambassadeur qu'il avait besoin de ses sages avis et
+l'avait invité à venir le rejoindre à Gand, aussitôt après la signature
+de l'Acte final du Congrès. Talleyrand, attendant les événements pour
+prendre un parti définitif, eut l'art d'ajourner son retour jusqu'au 10
+juin. Il fut aidé en cela par la volonté des ministres des autres
+puissances qui, se méfiant de ses intrigues, ne se souciaient guère de
+voir un aussi habile homme reprendre trop tôt le chemin de la
+France[254]. Il ne revit donc Louis XVIII que le 22 juin, à Mons, au
+lendemain de Waterloo et lorsque la défaite de Napoléon lui eût permis
+de se décider en connaissance de cause. Après bien des efforts et bien
+des sacrifices, il obtint, le 28 juin, à Cambrai, une déclaration royale
+qui corrigeait les maladresses et les imprudences de celle de
+Cateau-Cambrésis. Il engagea en même temps Louis XVIII à s'opposer à
+l'entrée de Fouché dans le nouveau ministère, car un tel choix lui
+paraissait une faiblesse[255]. Mais il avait affaire à trop forte
+partie, et le duc d'Otrante, qui allait écarter les partisans de
+Napoléon II pour ramener la Restauration, devait exiger et obtenir le
+payement de ses services.
+
+Le 24 juin, Fouché, qui s'était fait nommer président du gouvernement
+provisoire, avait reçu aussitôt les pouvoirs nécessaires pour se
+débarrasser, à l'occasion, de ses rivaux ou de ses ennemis. Il envoie
+plusieurs négociateurs auprès de Wellington, mais avec mission de ne
+rien faire, ni de ne rien dire au sujet du futur gouvernement de la
+France. Fouché se réserve le droit d'agir et de décider. La présence de
+Napoléon à l'Élysée et les ovations qu'il y reçoit lui font peur, car il
+redoute un coup de main contre les Chambres et le gouvernement
+provisoire. Il laisse alors habilement répandre des bruits de complots
+contre Napoléon et cherche à hâter son départ sous prétexte de
+sauvegarder sa vie. Il fait lire à la Chambre des représentants une
+lettre où lui, président du gouvernement provisoire, écrit à Wellington
+que la France acceptera bien un monarque, mais un monarque qui voudra
+régner sous l'empire des lois. Il ne nommait personne. Toutefois son
+silence, défavorable à Napoléon II, parut à beaucoup favorable aux
+Bourbons. L'Assemblée, hésitante et troublée, passe à l'ordre du jour.
+Wellington refuse les passeports que le ministre de la police a
+sollicités pour Napoléon et veut que la personne de l'Empereur soit
+livrée aux alliés. Il conseille en même temps à Louis XVIII de ne pas
+insister sur le passage de sa déclaration du 28 où il parle de punir les
+régicides, «parce que le Roi ayant consenti avant son départ au principe
+de l'emploi de Fouché», il ne pouvait se refuser de l'employer.
+
+Fouché, qui prévoit tout, se fait écrire par le prince d'Eckmühl qu'il
+convient de traiter avec Louis XVIII, à la condition que le Roi rentrera
+sans garde étrangère, qu'il prendra la cocarde tricolore, qu'il assurera
+la sécurité des personnes et des propriétés, qu'il maintiendra les
+Chambres existantes et conservera les généraux et les fonctionnaires
+actuels. Il ne se préoccupe plus des droits de Napoléon II qu'il a paru
+défendre un instant. Maintenant qu'il se croit en mesure de dicter des
+conditions, il fait comprendre à ses amis et aux autres que ce serait un
+péril pour la France de risquer ses destinées en faveur d'un enfant
+prisonnier à Schœnbrunn. Il ajoute qu'on aura de la peine à le délivrer.
+Puis le fils de Napoléon, qui tient de près à l'Autriche, sera peut-être
+une source de grosses difficultés pour l'avenir. Enfin cet habile homme
+manœuvre si bien ses affaires que le comte d'Artois, les princes, le
+faubourg Saint-Germain le considèrent, sinon avec estime, du moins avec
+confiance. Et Wellington lui-même osera dire, quelque temps après, à
+Louis XVIII: «C'est à lui que vous devez d'être remonté sur le trône de
+vos pères!...»
+
+Napoléon, dont le gouvernement provisoire avait refusé les dernières
+offres contre l'armée étrangère, se décide à partir pour Rochefort. Le
+29 juin, Fouché informe hypocritement la Chambre de ses démarches en
+faveur de Napoléon. Le ministre de la marine avait armé deux frégates,
+et le général Becker avait été chargé de pourvoir à la sûreté de
+l'Empereur. Celui-ci venait de s'éloigner, en faisant des vœux pour la
+prospérité de la France et persuadé que son fils allait lui succéder,
+ainsi que les deux Chambres l'avaient déclaré par le vote de l'ordre du
+jour du 23 juin. Les partisans de Napoléon II étaient fort nombreux dans
+la Chambre des représentants; et si le duc d'Otrante avait voulu
+seconder leurs intentions et leurs votes, l'Autriche se fût probablement
+résignée à soutenir Napoléon II et la régence. Mais les politiciens
+intriguaient dans l'ombre. Les négociateurs, Andréossy, Boissy d'Anglas,
+Valence, Flauguergues et La Besnardière, qui ne devaient s'occuper que
+de l'armistice, n'avaient pas craint d'aborder la question politique.
+Leur désir, peu dissimulé, était de faire triompher la solution
+monarchique, mais avec une Charte qui consacrât le dogme de la
+souveraineté nationale. Ce n'était pas chose aussi facile qu'ils le
+pensaient. Pas plus que la majorité des représentants, l'armée n'était
+favorable à la Restauration. On allait s'en apercevoir à la séance du 30
+juin. Le général Laguette-Mornay vint dire tout à coup aux représentants
+qu'ayant visité, avec le prince d'Eckmühl, les troupes depuis la
+Villette jusqu'à Saint-Denis, il avait reçu d'elles l'assurance de
+défendre la liberté et la patrie jusqu'à la mort. Mais à ces intentions
+généreuses se mêlait le souvenir de leur ancien Empereur et de leurs
+serments d'obéissance et de fidélité à Napoléon II. L'autre commissaire,
+Garat, fit le même récit et ajouta: «Je me suis particulièrement attaché
+à prononcer aux soldats le nom de patrie, de liberté, de constitution,
+d'indépendance. Ils me répondaient avec transport, mais il est vrai de
+dire que le nom de Napoléon II était dans toutes les bouches.» Alors un
+membre s'écrie: «Eh bien, disons donc comme l'armée: Vive Napoléon II!»
+Et, dans un mouvement subit d'enthousiasme, la majorité de l'Assemblée
+se lève aux cris de: «Vive Napoléon II!» Cette nouvelle manifestation
+semblait un échec pour les intrigues de Fouché et pour les habiletés de
+Manuel. Le général Mouton-Duvernet accentua les dispositions ardentes
+des représentants en affirmant qu'ils n'accepteraient pas le
+gouvernement monarchique qui n'avait su que «flétrir leurs anciens
+lauriers». M. Garreau déclara qu'il avait vu des chefs et des soldats
+terrifiés à la lecture d'une adresse royaliste aux deux Chambres et au
+gouvernement, composée par M. de Maleville, qui, naguère encore,
+proposait de déclarer coupable quiconque proférait les cris séditieux
+de: «Vive Louis XVIII! Vivent les Bourbons!» Et ce même homme osait
+aujourd'hui proposer de les reprendre[256]. La Chambre ordonna
+l'impression et l'envoi aux départements et aux armées du discours de M.
+Durbach, qui reposait sur cette solennelle déclaration qu'aucune
+proposition de paix ne serait acceptée, si l'exclusion des Bourbons
+n'était reconnue. Manuel revint donner lecture d'une adresse patriotique
+aux Français, où M. Bérenger regretta de ne point trouver le nom de
+Napoléon II. Ce représentant réclama l'observation de la Constitution,
+c'est-à-dire l'exclusion des Bourbons et la possession du trône confiée
+à Napoléon et à sa famille. «Le père a abdiqué, dit-il, le fils règne;
+vous l'avez déclaré... Je demande que votre commission revoie son
+adresse, que vos véritables sentiments soient exprimés et qu'elle se
+termine par ces mots: «Vive Napoléon II!» Cette motion fut appuyée par
+de nombreux représentants. Manuel remonta à la tribune et exprima sa
+surprise de n'avoir pas été bien compris. «Je veux le bonheur des
+Français, dit-il, et je ne crois pas que ce bonheur puisse exister si le
+règne de Louis XVIII recommence.» Ici l'orateur fut interrompu par les
+applaudissements qui soulignèrent cet aveu, plus que Manuel ne l'aurait
+désiré. Le projet d'adresse fut renvoyé à la commission.
+
+Le 1er juillet, M. Bory de Saint-Vincent raconta qu'étant allé au
+quartier général de la Villette avec les commissaires de la Chambre, il
+avait entendu les soldats crier: «Vive la liberté! Vive Napoléon II!
+Vivent les représentants! Point de Bourbons!» Son discours, qui était
+dirigé contre Louis XVIII et contre les princes, fut, lui aussi, imprimé
+et envoyé aux départements et aux armées. M. Jacotot donna ensuite
+lecture de l'adresse remaniée. Il s'y trouvait entre autres le passage
+suivant: «Napoléon n'est plus le chef de l'État. Lui-même a renoncé au
+trône. Son abdication a été acceptée par nos représentants. Il est
+éloigné de nous. Son fils est appelé à l'Empire par les Constitutions de
+l'État. Les souverains coalisés le savent. La guerre doit donc être
+finie, si les promesses des rois ne sont pas vaines...»
+
+La lecture de l'adresse fut couverte de bravos et renvoyée à la Chambre
+des pairs, qui en soumit l'examen à une commission spéciale. Un
+secrétaire de la Chambre des représentants lut ensuite une lettre signée
+par le prince d'Eckmühl, les généraux Pajol, Fressinet, d'Erlon, Roguet,
+Petit, Henrion, Brunet, Vandamme. Cette lettre demandait aux
+représentants de ne pas reprendre les Bourbons rejetés par l'immense
+majorité des Français. «Les Bourbons, disaient les chefs de l'armée,
+n'offrent aucune garantie à la nation... Nous les avions accueillis avec
+les sentiments de la plus généreuse confiance. Nous avions oublié tous
+les maux qu'ils nous avaient causés par un acharnement à vouloir nous
+priver de nos droits les plus sacrés. Eh bien! comment ont-ils répondu à
+cette confiance? Ils nous ont traités comme rebelles et vaincus.
+L'inexorable histoire racontera un jour ce qu'ont fait les Bourbons pour
+se remettre sur le trône de France; elle dira aussi la conduite de
+l'armée, de cette armée essentiellement nationale, et la postérité
+jugera qui mérita mieux l'estime du monde!» La lettre fut lue deux fois
+et acclamée. On adopta l'ordre du jour, tout en disposant que des
+commissaires iraient à l'armée porter, avec l'adresse, le procès-verbal
+de la séance. Le 2 juillet, le comte Thibaudeau lut aux pairs le rapport
+de la commission sur l'adresse des représentants. Il eut soin de relever
+que, dans leurs diverses déclarations, «les alliés avaient promis de
+cesser la guerre, dès que Napoléon aurait disparu, et de laisser la
+France libre de choisir elle-même son gouvernement». Il insista sur la
+déclaration de l'Autriche, en date du 9 mai, où il était dit:
+«L'Empereur (François II), quoique irrévocablement résolu à diriger tous
+ses efforts contre l'usurpation de Napoléon Buonaparte, est néanmoins
+convaincu que le devoir qui lui est imposé par l'intérêt de ses sujets
+et par ses propres principes, ne lui permettra pas de poursuivre la
+guerre pour imposer à la France un gouvernement quelconque.» Il rappela
+que cette affirmation solennelle avait été adoptée le 12 mai par toutes
+les puissances participant au congrès de Vienne.
+
+Mais, malgré l'abdication de Napoléon, les armées anglaises et
+prussiennes avaient précipité leur marche sur Paris; les monarques
+avaient paru se jouer de leurs promesses et de leurs serments. Aussi,
+d'après Thibaudeau, la Chambre des pairs devait-elle partager les
+sentiments de la Chambre des représentants, défendre la souveraineté du
+peuple et son indépendance, enfin repousser tout chef qui, appuyé par
+les étrangers, viendrait opposer ses droits à ceux de la nation.
+L'adresse fut votée par quarante-quatre voix contre six. Fouché, qui
+voyait bien les intentions des Chambres, ne se pressait point de leur
+faire une opposition formelle. C'est ce que lui reproche le chancelier
+Pasquier, qui, dans ses Mémoires, s'étonne de ses irrésolutions et de
+ses tergiversations, et le blâme de n'avoir pas su entraîner les deux
+Chambres. Fouché écrivait à Wellington, le 1er juillet, une lettre qu'il
+faut examiner de près. Les commissaires chargés de négocier l'armistice
+avaient pu se rendre auprès du général anglais, qui leur annonça, le 27
+juin, de la part de Blücher, qu'aucun armistice n'aurait lieu, tant que
+Napoléon serait à Paris. Vainement il avait été répondu que l'Empereur
+avait quitté la capitale, les opérations des alliés avaient continué, et
+leur quartier général s'était installé le 1er juillet à Louvres, à six
+lieues de la capitale. Or, Fouché, dans sa lettre à Wellington[257],
+s'étonnait que les commissaires n'eussent pas encore reçu de réponse
+positive: «Je dois parler franchement à Votre Altesse, disait-il; notre
+état de possession, notre état légal, qui a la double sanction du peuple
+et des deux Chambres, est celui d'un gouvernement où le petit-fils de
+l'empereur d'Autriche est le chef de l'État. Nous ne pourrions songer à
+changer cet état de choses que dans le cas où la nation aurait acquis la
+certitude que les puissances révoquent leurs promesses et que leur vœu
+commun s'oppose à la conservation de notre gouvernement actuel.» Mais
+l'armistice était nécessaire pour laisser aux puissances le temps de
+s'expliquer, et à la France le temps de connaître leurs intentions
+réelles. «Toute tentative détournée pour nous imposer un gouvernement,
+avant que les puissances se soient expliquées, forcerait aussitôt les
+Chambres à des mesures qui ne laisseraient, dans aucun cas, la
+possibilité d'aucun rapprochement... Tout emploi de la force en faveur
+du Roi serait regardé par la France comme l'aveu du dessein formel de
+nous imposer un gouvernement malgré notre volonté... Plus on userait
+envers la nation de violence, plus on rendrait cette résistance
+invincible!» Pendant qu'il paraissait défendre ainsi les droits et
+l'indépendance de la France, Fouché laissait entendre au gouvernement
+provisoire qu'on pourrait en finir autrement. Ses communications
+insidieuses, ses mensonges et ses perfidies irritèrent Carnot, qui le
+traita avec une violence dont Fouché devait se souvenir[258]. Une autre
+déconvenue était réservée au président du gouvernement provisoire. Il
+avait cru que Davout était disposé à accepter le retour de Louis XVIII,
+et il lui avait dépêché Vitrolles pour s'entendre avec lui à ce sujet,
+lorsque survinrent la visite des représentants aux avant-postes et les
+démonstrations non équivoques des soldats. Les officiers, qui
+partageaient leurs sentiments pour Napoléon II, en parlèrent au
+maréchal, au moment même où celui-ci les interrogeait sur la possibilité
+du retour des Bourbons. De telles protestations s'élevèrent que Davout
+oublia l'acquiescement qu'il allait donner aux propositions du duc
+d'Otrante et signa même l'adresse napoléonienne de l'armée aux deux
+Chambres. Sur ces entrefaites, une vigoureuse offensive du maréchal
+Exelmans à Velizy et à Versailles rendit Blücher plus conciliant. Il
+consentit à recevoir les commissaires français à Saint-Cloud et à
+adhérer à une convention qui n'était autre que la capitulation de Paris,
+et dont l'un des articles, l'article 12, qui aurait dû sauver la vie à
+tous les généraux compromis, fut plus tard judaïquement interprété et
+trompa ainsi les légitimes espérances des négociateurs[259].
+
+Dès que Fouché apprit la présence de Talleyrand à Cambrai, il lui fit
+expliquer la situation et l'étendue des services que lui Fouché était
+appelé à rendre comme président du gouvernement provisoire. Il laissait
+entendre quelle était sa force, et quelle récompense il était en droit
+d'exiger s'il menait les choses au point où le voulaient les Bourbons.
+Le 4 juillet, les Chambres eurent connaissance de la capitulation de
+Paris. Le représentant Garat constata qu'on ne pouvait rien obtenir de
+plus avantageux, mais il ajouta qu'il fallait, par une série d'articles
+législatifs, établir les principes fondamentaux de la Constitution et
+faire reconnaître les droits des Français. Manuel, qui était d'accord
+avec Fouché pour retarder toute solution compromettante, demanda et
+obtint le renvoi de la motion de Garat à la commission chargée
+d'élaborer un projet de Constitution. Par un article spécial, la Chambre
+décréta que la cocarde, le drapeau et le pavillon aux trois couleurs
+étaient mis sous la sauvegarde de l'armée, de la garde nationale et de
+tous les citoyens. On revint ensuite à la motion de Garat. Le 5 juillet,
+les représentants la votèrent par trois cent vingt et une voix contre
+quarante-deux. Elle disait qu'aucun prince ne pourrait être appelé au
+trône, s'il ne jurait de reconnaître la souveraineté du peuple, la
+liberté individuelle, la liberté de la presse, la liberté de conscience,
+l'inamovibilité de la magistrature, l'égalité des droits civils et
+politiques, l'inviolabilité des propriétés nationales et des domaines
+nationaux. Le même jour, malgré l'opposition de Manuel, qui jouait
+vraiment un triste rôle, la Chambre discuta mot à mot une déclaration
+solennelle destinée au pays. «Le gouvernement de la France, disait-elle,
+quel qu'en puisse être le chef, doit réunir les vœux de la nation
+légalement émis. Un monarque ne peut offrir de garanties réelles, s'il
+ne jure d'observer une constitution délibérée par la représentation
+nationale et acceptée par le peuple.» Cette déclaration, qui convenait
+plutôt à un empire plébiscitaire qu'à une monarchie légitime, fut
+ajournée par la Chambre des pairs, qui n'en trouva point la délibération
+opportune.
+
+Le 6 juillet, Manuel vint présenter à ses collègues l'analyse des
+travaux de la commission chargée d'élaborer un projet de constitution.
+Le mode de gouvernement seul possible était un équilibre entre les
+pouvoirs du peuple et les pouvoirs du monarque. C'était donc la
+monarchie constitutionnelle qui paraissait le seul régime convenable, et
+la commission le proposait avec la division de la puissance législative
+entre deux Chambres. Ces dispositions furent aussitôt votées, mais la
+suite de la discussion fut interrompue par les récriminations de
+Bory-Saint-Vincent contre une minorité factieuse qui voulait substituer
+le drapeau blanc au drapeau tricolore. On s'ajourna au lendemain. Le 7,
+on vit paraître des soldats étrangers dans le jardin du Luxembourg. Le
+maréchal Lefebvre protesta à la Chambre des pairs contre cette présence
+offensante pour un des grands corps de l'État. Bientôt après, on vint
+lire un message du gouvernement provisoire, ainsi conçu: «Jusqu'ici nous
+avons dû croire que les intentions des souverains alliés n'étaient point
+unanimes sur le choix du prince qui doit régner en France; nos
+plénipotentiaires nous ont donné les mêmes assurances à leur retour.
+Cependant les ministres et les généraux des puissances alliées ont
+déclaré hier, dans la conférence qu'ils ont eue avec le président de la
+commission, que tous les souverains s'étaient engagés à replacer Louis
+XVIII sur le trône, et qu'il va faire ce soir ou demain son entrée dans
+la capitale. Les troupes étrangères viennent d'occuper les Tuileries, où
+siège le gouvernement. Dans cet état de choses, nous ne pouvons plus
+faire que des vœux pour la patrie, et, nos délibérations n'étant plus
+libres, nous croyons devoir nous séparer.» On ne pouvait finir plus
+misérablement, et, la conduite louche du président du gouvernement
+provisoire, qui, après avoir trompé les bonapartistes, les libéraux et
+les républicains, se vendait aux royalistes, méritait la plus entière
+réprobation. Fouché était arrivé à vaincre la résistance de ses
+collègues du gouvernement qui avaient eu l'idée de se retirer avec
+l'armée sur les bords de la Loire. Ce message était donc pour les uns
+l'aveu de leur impuissance, pour les autres l'aveu de leur défection.
+
+La Chambre des pairs écouta silencieusement cette communication, puis se
+retira, ou plutôt s'enfuit. Pendant ce temps, la Chambre des
+représentants perdait son temps à discuter de vaines questions
+constitutionnelles. On lui lut enfin le message du gouvernement, qui fut
+entendu avec stupeur. Alors Manuel, voulant ressaisir une popularité qui
+lui échappait, s'élança à la tribune et, parodiant Mirabeau, s'écria:
+«Nous sommes ici par la volonté du peuple, nous n'en sortirons que par
+la force des baïonnettes!» Ce pastiche oratoire n'eut aucun succès. La
+Chambre passa à l'ordre du jour pur et simple sur le message, puis
+invita le prince d'Essling à prendre les mesures d'ordre que nécessitait
+la situation de Paris. Le lendemain, 8 juillet, les portes du palais
+législatif étant fermées, un simulacre de séance se fit chez Lanjuinais.
+Les cent cinquante représentants présents signèrent un procès-verbal qui
+constatait l'illégalité des mesures prises et se séparèrent. La Chambre
+des représentants était morte, comme on l'a dit, «en travail de
+constitution». Malgré la bonne volonté de la majorité, la cause de
+Napoléon II était irrémédiablement perdue. Fouché avait obtenu de
+Wellington le 6 juillet, dans une secrète entrevue à Neuilly, la
+promesse qu'il ferait agréer ses services au Roi. Après avoir trahi
+l'Empereur, le duc d'Otrante trahissait son fils, et si quelques-uns
+s'en indignèrent, nul ne s'en étonna.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+NAPOLÉON ET LA DUCHESSE DE PARME.
+
+
+Louis XVIII était rentré à Paris le 8 juillet, après avoir reçu au
+château d'Arnouville, près Saint-Denis, les serments de Fouché, serments
+de fidélité et de dévouement à la monarchie légitime et à sa personne
+royale. Il avait confié la présidence du nouveau ministère au prince de
+Talleyrand, qu'il n'aimait pas plus que Fouché. Il acceptait
+provisoirement le concours de ces deux hommes, parce qu'il ne pouvait
+faire autrement; mais il était décidé à la première occasion à s'en
+débarrasser avec empressement. Cette occasion devait bientôt s'offrir.
+Le ministère, qui comptait orienter la monarchie avec une politique
+nouvelle et gouverner la France en maître après avoir réduit à néant les
+prétentions bonapartistes, allait disparaître dès la reprise des
+négociations diplomatiques, car il n'avait aucune autorité à l'intérieur
+et aucune influence à l'étranger. Les mêmes qui avaient contribué à le
+faire arriver étaient les mêmes qui réclamaient déjà son départ. Il
+s'agissait, en attendant, de faire sortir Napoléon du territoire
+français. L'empereur d'Autriche, qui aurait pu dire un mot en sa faveur,
+se garda bien d'intercéder. Il ne pensait guère davantage au roi de Rome
+et se souciait peu de soutenir le moindre de ses droits. Gentz s'en
+étonnait lui-même: «Quand on pense, écrivait-il alors, à quelle hauteur
+l'Autriche pourrait s'élever en embrassant fortement les intérêts du
+fils de Napoléon, on est sans doute étonné (la postérité le sera bien
+plus encore) qu'une résolution pareille ne se trouve même pas comptée
+aujourd'hui parmi les chances probables, à peine parmi les chances
+possibles!» Gentz constatait que l'Autriche sacrifiait son intérêt
+particulier à celui de ses alliés et même à l'opinion publique. François
+II n'avait pas en effet compris le profit qu'il eût pu tirer de la
+situation. «Les considérations personnelles ont peu de pouvoir sur lui,
+disait Gentz, et l'idée de séparer sa politique de celle des autres
+Cours lui répugnerait absolument[260].» L'empereur d'Autriche avait fini
+par accepter le retour des Bourbons, quoique son allié Alexandre les
+aimât si peu «que si l'on pouvait lui proposer un moyen terme entre
+Louis XVIII et Napoléon II, je ne doute pas, affirmait encore Gentz,
+qu'il ne le saisisse avec empressement». Voilà ce qu'écrivait l'intime
+conseiller de Metternich au moment de la seconde Restauration, ce qui
+démontre nettement que l'adhésion de l'Europe au retour de la monarchie
+légitime était loin d'être unanime, sans doute parce que l'Europe
+redoutait que Louis XVIII fît trop d'opposition à ses secrets desseins
+contre la France.
+
+On sait comment Napoléon, s'étant rendu compte qu'il lui était désormais
+impossible de s'échapper, décida de se rendre à un peuple qu'il appelait
+le plus constant et le plus généreux de ses ennemis[261], et comment à
+Plymouth il apprit qu'on le considérait comme prisonnier de guerre. Par
+le protocole du 28 juillet 1815, les alliés déclaraient que ce que la
+Grande-Bretagne se chargerait de faire à l'égard de Napoléon «lui
+donnerait de nouveaux titres à la reconnaissance de l'Europe[262]». Cinq
+jours après, les représentants des quatre grandes puissances laissaient
+la garde de l'Empereur, le choix de sa détention et les mesures à
+prendre au gouvernement britannique. Puis Hardenberg, Nesselrode,
+Castlereagh et Metternich informaient le prince de Talleyrand que ce
+gouvernement invitait les grandes puissances à envoyer un commissaire à
+Sainte-Hélène, lieu définitivement adopté pour y garder Napoléon[263].
+Les alliés avaient cru le dérober à la vue du monde en l'exilant à deux
+mille lieues de sa patrie, sur un îlot perdu au sein de l'Océan. C'était
+le mettre, au contraire, sur un sommet qui allait attirer tous les
+regards. «Aigle, s'est écrié Chateaubriand, on lui donna un rocher d'où
+il était vu de toute la terre.» Et cette fois Lamartine a pu dire avec
+raison: «La Providence lui avait accordé la dernière faveur qu'elle
+puisse faire à un grand homme: celle d'avoir un intervalle de paix entre
+sa vie et sa mort, de se recueillir dans la satisfaction et le repentir
+de ses actes, et de jouir, dans ce lointain qui donne leur vraie
+perspective aux choses humaines, du regard, de l'admiration et de la
+pitié de la postérité. Ni Alexandre ni César n'obtinrent de leur fortune
+ce don suprême des dieux. Que les insensés plaignent un pareil sort! Les
+hommes religieux de tous les cultes et les hommes qui auront dans l'âme
+l'instinct de la vraie gloire dans tous les siècles, y reconnaîtront une
+faveur du Ciel.»
+
+Marie-Louise apprend cet exil meurtrier, et elle ne proteste pas. On est
+en droit de se demander si elle ne fut pas satisfaite en secret d'un
+éloignement qui la laissait libre de vivre ouvertement avec l'homme
+qu'elle avait choisi et auquel elle devait s'unir six ans après. Le
+prince de Metternich s'était contenté de l'aviser ainsi le 13 août:
+«Napoléon est à bord du _Northumberland_ et en route pour
+Sainte-Hélène...». Quant à l'Empereur, qui ne veut pas douter de la
+fidélité et de l'attachement de Marie-Louise, il dira dans son testament
+«qu'il a toujours eu à se louer de sa très chère épouse, qu'il lui
+conserve jusqu'au dernier moment les plus tendres sentiments et la prie
+de veiller pour garantir son fils des embûches qui environnent encore
+son enfance[264]». Or, depuis le premier jour de l'an 1815, Marie-Louise
+n'avait point écrit à Napoléon, et cependant elle lui avait promis de
+lui donner souvent des nouvelles d'elle-même et de son enfant. Mais elle
+ne se rappelait plus les adieux de l'Empereur et ses derniers conseils.
+Elle avait intérêt à tout oublier.
+
+La haine de Fouché poursuivait aussi bien la famille de Napoléon que
+Napoléon lui-même. Dans son rapport au Roi sur la situation de la
+France, il écrivait qu'il fallait éloigner les frères de Napoléon. «Sans
+être d'aucun danger personnel, de fausses espérances pourraient survenir
+et les engager à servir d'instruments aux autres. Le chef de cette
+famille, disait-il, survivra peut-être à son abdication. Il a d'ailleurs
+un fils, et s'il a manqué quelque développement aux déclarations des
+puissances, il pourrait paraître nécessaire de les rendre maintenant
+explicites.» Que voulait-il encore? On va le savoir. Dans une séance
+tenue le 27 août par les ministres des Cours alliées, il fut convenu
+qu'on exigerait des personnes auxquelles il serait accordé asile dans
+les États alliés, une soumission conforme au formulaire ci-après: «Le
+soussigné... déclare que son désir est de rentrer en... et que désirant
+obtenir à cet effet l'agrément de Sa Majesté, il s'engage à s'établir
+dans la partie des domaines de Sa Majesté qui lui sera assignée et de se
+conformer en tous points aux lois et règlements en vigueur pour les
+étrangers dans les États... et en particulier à ceux que Sa Majesté
+pourrait ordonner d'appliquer plus particulièrement aux individus
+compris dans la liste susdite qui réclament l'hospitalité dans
+l'Empire[265].» Quels étaient «ces individus»? Une liste annexée au
+procès-verbal des conférences des ministres réunis nous les nomme. Ce
+sont: Mme Lætitia Bonaparte, _Marie-Louise et son fils_, Joseph, Lucien,
+Louis et Jérôme Bonaparte, leurs femmes et leurs enfants, Élise et
+Pauline Bonaparte avec leurs maris et leurs enfants, le cardinal Fesch,
+le prince Eugène, sa femme et ses enfants, Hortense et ses enfants[266].
+Ainsi, au premier rang de ces individus qui doivent se conformer aux
+lois et règlements de police en vigueur pour les étrangers, Hardenberg,
+Castlereagh, Nesselrode et Metternich ont placé l'impératrice
+Marie-Louise et le roi de Rome!... Nous sommes loin du traité de
+Fontainebleau et des engagements solennels pris par les alliés. Comment
+le prince de Metternich n'a-t-il pas eu honte d'adhérer à un tel
+protocole et de traiter ainsi la fille et le petit-fils de son
+maître?... Qu'on ne s'étonne donc pas si le prince de Talleyrand,
+président du conseil, remercie deux jours après, le 29 août, les
+ministres des quatre Cours alliées des mesures prises par eux à l'égard
+de la famille Bonaparte, aussi bien qu'à l'égard des Français proscrits
+par l'ordonnance du 24 juillet. Il applaudissait «à la sagesse de ces
+mesures». Il ne soulevait qu'une objection. La destination affectée à
+Lucien Bonaparte--c'était la ville de Rome--lui semblait le laisser trop
+en dehors de la surveillance nécessitée par le rôle qu'il était venu
+jouer récemment en France[267]. Le 1er septembre, les ministres alliés
+se hâtèrent de répondre que le gouvernement romain se chargeait de
+surveiller attentivement Lucien et sa famille.
+
+On n'osa pas cependant demander à Marie-Louise de signer le formulaire
+de résidence pour elle et pour son fils. Il est probable que l'empereur
+d'Autriche, ayant eu connaissance des résolutions prises le 27 août, se
+porta garant pour sa fille et son petit-fils auprès d'un ministre trop
+zélé. Seulement on exigea autre chose. Si le _Moniteur_ du 28 septembre
+est exactement renseigné, Marie-Louise aurait signé à Schœnbrunn un acte
+formel par lequel elle renonçait, pour sa personne et pour celle de son
+fils, au titre de Majesté et à toute prétention sur la couronne de
+France. Il ne lui était plus permis de prendre désormais que les titres
+d'archiduchesse d'Autriche et de duchesse de Parme. Il est vrai que M.
+de Bausset conteste ce fait[268]. Mais sa relation est d'une telle
+partialité en faveur de Marie-Louise qu'elle laisse subsister quelques
+doutes. L'ex-Impératrice a bien pu, avec sa faiblesse native, céder aux
+exigences nouvelles qu'on lui imposait, puisqu'elle avait couru, pour
+ainsi dire, au-devant des premières[269]. Quant au prince de Metternich,
+il témoignait une sorte d'indifférence pour Marie-Louise et son fils.
+Quelquefois seulement, et par occasion, il affectait un peu de
+bienveillance. «Le prince, écrivait Pozzo di Borgo à Nesselrode, le 5
+octobre, varie ses discours selon le désir de ceux qui l'écoutent. Il
+fréquente et ne décourage nullement ceux qui lui parlent des intérêts du
+roi de Rome...» Or, Metternich considérait cet enfant comme un otage mis
+entre les mains de l'Autriche par les alliés. Il avait déjà la ferme
+volonté de se servir du jeune prince comme d'un épouvantail et de
+l'opposer, suivant les circonstances, au gouvernement actuel de la
+France et à celui qui lui succéderait.
+
+Le petit roi de Rome, qui avait perdu son cher Méneval et sa bonne
+«maman Quiou», n'avait plus autour de lui d'autres visages amis que ceux
+de Mme Soufflot, la sous-gouvernante, Fanny sa fille, et Mme Marchand,
+la mère du premier valet de chambre de l'Empereur. Celle-ci veillait sur
+sa nuit et sur son réveil. Elle avait pour le jeune enfant des soins
+maternels et lui faisait réciter assidûment ses prières. Les dames
+Soufflot cultivaient avec soin l'esprit du roi de Rome, lui faisant la
+lecture, l'intéressant par d'aimables récits, répondant avec patience à
+ses questions multipliées. Ces personnes si bienveillantes et si
+délicates, si aimées par l'enfant impérial, devaient le quitter sous
+peu, car l'Autriche soupçonneuse ne voulait plus de Français autour d'un
+prince aussi français[270].
+
+Le 30 juin de cette même année, l'empereur d'Autriche avait confié
+l'éducation supérieure de son petit-fils au comte Maurice de
+Dietrichstein, d'une famille illustre qui comptait parmi ses aïeux un
+prince de l'Empire. Le comte Maurice, qui s'était fait remarquer par sa
+bravoure dans les campagnes de la Révolution, avait depuis cultivé avec
+talent les lettres et les arts. Il était d'un caractère affable et bon,
+un peu timide, mais ayant plus «de moyens» que ne lui en prête Gentz,
+dont la plume méchante n'épargne habituellement personne. Il n'avait
+nullement l'intention de faire languir son élève dans la médiocrité; il
+sut, au contraire, gagner son affection par sa bonté et son zèle. Il eut
+pour adjoint le capitaine Foresti, originaire du Tyrol, qui était un
+officier de mérite, instruit surtout dans les sciences mathématiques,
+parlant très couramment le français et l'italien. Il n'est pas vrai,
+comme l'a voulu établir une légende accréditée par le poète Barthélémy,
+qu'on ait cherché à oblitérer l'intelligence du jeune prince, car les
+résultats de cette éducation ont prouvé tout le contraire. On avait même
+commencé ses études un peu plus tôt que celle des archiducs, qui ne se
+faisaient qu'à partir de la cinquième année[271]. Toutefois, il est
+certain que le roi de Rome ne fut pas élevé à la française et qu'on
+chercha même à diminuer chez lui les instincts de naissance et de race
+pour lui inculquer autant que possible des manières et des goûts
+allemands. Mais la nature fut plus forte que les éducateurs. On n'y
+parvint pas, et, comme la suite des événements le prouvera, le fils de
+Napoléon est resté, ainsi que le voulait son père, un prince
+français[272].
+
+Le capitaine Foresti atteste que son élève était d'une grâce et d'une
+gentillesse parfaites. «Il parlait déjà facilement, dit-il, et avec cet
+accent particulier aux habitants de Paris. Nous prenions plaisir à
+l'entendre exprimer, dans le langage naïf de son âge, des pensées, des
+observations d'une extrême justesse.» Quand on voulut lui apprendre la
+langue allemande, il opposa aux leçons une résistance qui dura
+longtemps, comme s'il eût eu l'instinct qu'on voulût lui faire perdre
+ainsi sa qualité de Français. À force de patience, on arriva à vaincre
+cette résistance. Il dédommagea ses précepteurs dans ses autres études
+par sa facilité, son intelligence et son esprit ingénieux. «Il y avait
+dans cette jeune tête, rapporte Foresti, une faculté logique très
+intéressante à observer.» Sa nature, si expansive et si joyeuse au
+début, était devenue presque mélancolique, mais son caractère était
+resté résolu. S'il obéissait par conviction, il commençait d'abord par
+résister. Il n'était point démonstratif et semblait, au contraire, très
+réservé, ce qui pour les malveillants faisait croire à une sorte de
+dissimulation. Foresti remarque qu'il pensait beaucoup plus qu'il ne
+voulait dire. Comment en eût-il été autrement? Le malheur avait aiguisé,
+affiné ses facultés. Le roi de Rome avait vu écarter de lui, et sans
+motifs sérieux, tous ceux qu'il aimait. Il se défiait des nouveaux
+maîtres qu'on lui imposait. Ce ne fut qu'après avoir étudié
+attentivement son entourage que cet enfant si précoce lui manifesta
+quelque confiance. La bonté et la franchise étaient, d'ailleurs,
+spontanées chez lui. S'il avait reçu un blâme de ses maîtres, s'il avait
+témoigné quelque colère, il était le premier à leur tendre la main et à
+les prier d'oublier ses torts. Un caractère aussi aimable eût mérité les
+attentions vigilantes de Marie-Louise. On comprend quelle joie eût
+éprouvée un tel enfant à vivre intimement avec sa mère, à recevoir
+d'elle ces premières leçons, si douces et si charmantes, qui laissent
+sur la vie tout entière une impression ineffaçable. Pendant quelque
+temps, Marie-Louise vint s'informer des dispositions de son fils, lui
+donner quelques éloges et parfois quelques petites réprimandes, puis,
+lasse de tant d'efforts, elle cessa bientôt de s'occuper de ses études.
+Cependant, chaque fois qu'il pouvait voir sa mère, l'enfant lui
+prodiguait ses caresses. Elle les lui rendait bien, mais on la voyait
+absorbée par une pensée plus instante: le retour du comte de Neipperg.
+Enfin, lorsque celui-ci revint d'Italie à la date du 12 décembre, elle
+manifesta une joie surprenante. Elle avait retrouvé «un de ses bons
+amis», écrivait-elle à la comtesse de Crenneville; et elle ajoutait:
+«Ils sont bien rares dans ce monde pour moi!» La question du duché de
+Parme était aussi l'une de ses plus vives préoccupations. Elle comptait
+se rendre bientôt dans ses possessions. Il est vrai qu'elle déguisait
+son ambition sous le prétexte de rendre service à son enfant. «Je serai
+obligée, disait-elle, de laisser ici ce que j'ai de plus cher au monde,
+mais je m'armerai de courage, et l'idée que ce voyage sera nécessaire à
+ses intérêts m'en donnera.» Or, les intérêts du roi de Rome étaient si
+peu en cause, que l'enfant devait rester jusqu'en 1818 sans avoir de
+situation définitive. On l'appelait officiellement le prince de Parme,
+sans être assuré que ce nom lui resterait. Sa malheureuse destinée était
+livrée au caprice des hommes et des événements.
+
+ * * * * *
+
+Pendant ce temps, où en était la France? Quelle était la conduite des
+alliés qui avaient solennellement juré que leurs hostilités étaient
+dirigées contre le seul Napoléon?... Les alliés traitaient la France et
+la royauté en ennemies, comme si l'Empereur eût été encore là. Ils
+avaient exigé le licenciement de l'armée et le châtiment de ceux qu'ils
+appelaient les complices du 20 mars, alors que les Cent-jours avaient
+été la conséquence inévitable des fautes de la première Restauration.
+Ils intervenaient à tout moment dans les affaires intérieures de la
+France, manifestaient des exigences incroyables, commettaient toute
+sorte de vexations. Ils osaient demander la cession de l'Alsace, de la
+Lorraine, de la Flandre, de l'Artois, de la Savoie et des places
+frontières avec une écrasante indemnité de guerre. Il fallut que le
+prince de Talleyrand, qui avait brouillé Louis XVIII et Alexandre, cédât
+la place au duc de Richelieu pour que la Russie consentît à s'interposer
+et obtînt des conditions moins cruelles, quoique très rigoureuses
+encore[273]. Quelques jours auparavant, le duc d'Otrante, qui n'avait
+plus la moindre autorité dans le conseil et que l'on avait cessé de
+craindre, avait dû se retirer avec l'apparence d'une mission
+diplomatique qui se convertira bientôt en exil. Voilà à quoi devaient
+aboutir tant de machinations et tant d'intrigues!... Les deux complices,
+arrivés en même temps, s'en allaient congédiés presque à la même heure.
+Le duc de Richelieu acceptait la lourde responsabilité du traité de
+Paris, mais aucun diplomate n'eût obtenu des conditions meilleures. Le
+patriotisme et le dévouement du ministre et du Roi triomphèrent d'une
+situation effroyable, compliquée par l'attitude inouïe des puissances
+qui, oubliant volontairement la parole donnée les 13 et 25 mars 1815,
+traitaient la France et la monarchie légitime en vaincues et se
+moquaient «de la prétendue inviolabilité du territoire français». Ainsi,
+lorsque l'objet de la haine des souverains, l'empereur Napoléon, était
+exilé à deux mille lieues de son pays et gardé à vue par des soldats
+vigilants et un gouverneur impitoyable, lorsque le prince impérial était
+à la merci de l'Autriche qui comptait, grâce à la faiblesse et à
+l'abandon de sa mère, en faire un prince étranger et lui enlever tout
+espoir de monter sur un trône, lorsque les Français étaient dans
+l'impuissance absolue de reprendre leurs guerres et leurs conquêtes, les
+alliés n'en dévoilaient pas moins leurs anciens et véritables desseins:
+enlever à la France ses dernières ressources et l'annihiler pour jamais.
+Mais une sorte de terreur ou de remords viendra troubler les appétits de
+l'Europe. Tant que le fils de Napoléon vivra, elle ressentira une
+inquiétude indicible. Elle craindra qu'arrivé à l'âge viril, le jeune
+prince ne comprenne la force et la puissance de son nom. Elle craindra
+qu'il n'obtienne tout à coup l'appui d'audacieux partisans et qu'il ne
+profite du premier mouvement en France pour saisir le pouvoir et
+déchirer les odieux traités de 1814 et de 1815. Aussi ne faut-il pas
+s'étonner que l'Europe se soit préoccupée autant de Schœnbrunn que de
+Sainte-Hélène.
+
+Parmi les précepteurs du roi de Rome figurait Mathieu Collin, le frère
+du poète autrichien Henri Collin. C'était un écrivain de valeur qui
+s'était adonné à la littérature et à la composition dramatique. Son
+esprit et sa moralité l'avaient fait appeler auprès des archiduchesses
+Clémentine, Léopoldine et Caroline pour leur donner quelques leçons
+littéraires. Il voulut bien s'occuper de l'éducation du petit prince et
+s'y adonna avec zèle. D'un caractère affectueux et complaisant, il
+parvint à gagner en peu de temps la confiance du roi de Rome. Entre les
+leçons, il s'amusait avec lui dans un bosquet voisin de la Gloriette, ce
+portique laid et prétentieux qui domine le parc de Schœnbrunn. Ils
+jouaient tous deux à «Robinson Crusoë», creusaient une caverne et
+fabriquaient de petits ustensiles ingénieux. C'était avec ce mélange de
+gravité et de gaieté qu'on pouvait plaire à cet enfant. «Près
+d'accomplir sa cinquième année, écrit Gentz le 26 février 1816, il est
+rempli de charmes et de grâce, mais rien moins que facile à traiter,
+puisqu'à beaucoup d'esprit naturel il réunit une aversion pour tout ce
+qui est contrainte et assujettissement. Cet enfant qui, avec une
+éducation d'un genre élevé, deviendrait peut-être un homme remarquable,
+est naturellement condamné à languir dans la médiocrité[274].» Gentz
+n'était pas juste. L'éducation qu'on donnait au roi de Rome était la
+même que celle des archiducs. Quant à la destinée que Gentz lui
+prédisait, ce ne devait pas être la faute de ses maîtres. Si elle a été
+obscure, c'est parce que Metternich l'a voulu ainsi, en interdisant au
+fils de Napoléon toute ambition royale ou impériale. Gentz est plus
+exact lorsqu'il fait de cet enfant un objet d'alarmes et de terreurs
+pour la plupart des cabinets européens. «Il faut avoir assisté, dit-il,
+aux discussions politiques de l'été dernier pour savoir à quel point le
+nom de ce pauvre enfant agite et effraye les ministres les plus éclairés
+et tout ce qu'ils voudraient inventer ou proposer pour faire oublier
+jusqu'à son existence[275]!...» François II croyait devoir employer tous
+les moyens pour mettre fin à tant d'alarmes. Ainsi, il exigeait que le
+roi de Rome ne vît plus les personnes qui avaient pris part à sa
+première éducation. Gentz va jusqu'à dire qu'on aurait voulu faire
+oublier à l'enfant la langue française et ne lui laisser d'autre idiome
+que l'allemand. Gentz exagérait, mais c'était de bonne foi. Il
+s'étonnait d'un tel régime, et il formulait à cet égard des critiques
+fort sévères. «Si la maison d'Autriche avait pris l'engagement sacré,
+non pas seulement de combattre la dynastie de Napoléon, mais encore de
+calmer quiconque en Europe pourrait s'inquiéter de son nom ou de son
+ombre, on n'aurait pas pu adopter un système plus conséquent.» Il
+trouvait que le gouvernement autrichien n'était pas juste. «Il serait
+sans doute déloyal d'offrir cet enfant aux yeux des contemporains comme
+un épouvantail, ou comme point d'appui dans quelque grand revirement de
+l'avenir; une pareille conduite ne serait pas digne d'une grande
+puissance. Mais il y a une mesure en tout.» Gentz s'étonnait de la
+simplicité du cabinet autrichien et de son manque d'habileté. «Lorsqu'on
+entend encore parler bien souvent de la politique machiavélique de la
+cour de Vienne et de son égoïsme profondément calculé, de ses
+arrière-pensées, etc., on n'a qu'à s'arrêter sur ce seul objet pour
+juger ses accusateurs. Si l'empereur de Russie, ajoutait-il, avait pu
+marier une de ses sœurs à Napoléon, j'aurais été curieux de voir s'il
+eût sacrifié les intérêts de sa famille avec la même facilité, la même
+candeur que François II; et cependant pour toute récompense on nous a
+fait entendre plus d'une fois, l'été passé, combien l'Autriche était
+intéressée à détruire les soupçons que l'opinion publique ne cessait de
+nourrir sur notre compte.» En résumé, le confident de Metternich
+critiquait l'incapacité du ministère autrichien et le peu de profondeur
+de sa politique. Il affirmait que des bruits, «sortis d'une source
+supérieure», couraient sur une prétendue renonciation du titre
+d'Impératrice, faite solennellement à Schœnbrunn par Marie-Louise. «Par
+un autre trait de condescendance pour les prétentions peu généreuses de
+nos amis, disait-il encore, on va sacrifier le titre d'Impératrice que
+l'archiduchesse ne pouvait perdre d'après aucun principe du droit public
+et qui lui avait été confirmé par la convention de Fontainebleau. On lui
+laissera toutefois par courtoisie le titre de Majesté. Cependant, comme
+ce serait encore trop aux yeux des autres cours qui ont très souvent
+critiqué ce dernier reste de splendeur, on a déclaré qu'elle quitterait
+même la Majesté, si la reine d'Estrurie veut y renoncer à son
+tour[276]...»
+
+Le chevalier de Los Rios, chargé d'affaires de France à Vienne,
+informait, le 28 février, le duc de Richelieu que François II avait
+prescrit à sa fille de se rendre à Vérone le 18 mars. Il l'avait invitée
+en outre à ne garder à son service que les Français qui lui seraient
+absolument indispensables. «Elle en a renvoyé, dit Los Rios, une
+trentaine sur cinquante, y compris le marquis de Bausset, qu'elle a
+nommé grand maître honoraire de sa maison.» Or, peu de temps auparavant,
+le marquis de Bausset avait informé le chevalier de Los Rios qu'il
+tenait à sa qualité de Français et qu'il ambitionnait d'être compté au
+nombre des plus fidèles sujets de Louis XVIII. «Si mon séjour hors de
+France, avait-il dit, et les fonctions que je remplis ici n'avaient pas
+l'extrême approbation du Roi, je puis vous assurer qu'aucune
+considération ne saurait me retenir.» Il lui avait été répondu par
+l'ambassade française que le Roi ne voyait aucun inconvénient à ce qu'il
+demeurât auprès de l'archiduchesse, et que même il lui en octroyait la
+permission[277]. Et tout à coup, c'était l'empereur d'Autriche qui
+exigeait le départ de l'inoffensif Bausset, tant ce monarque avait peur
+de la moindre influence française[278]. Il est vrai qu'il nommait
+presque en même temps le comte de Neipperg chevalier d'honneur de sa
+fille, en lui donnant la mission de l'accompagner à Parme. Quant au roi
+de Rome, on avait décidé qu'il ne quitterait pas Vienne ou Schœnbrunn.
+Sa berceuse, Mme Marchand, venait de recevoir l'ordre de se retirer.
+Ainsi cette femme dévouée, qui avait veillé le prince depuis sa
+naissance, qui passait toutes les nuits dans sa chambre et recevait le
+matin ses premières caresses, qui était chargée du soin de le vêtir et
+qui lui faisait répéter ses prières en y mêlant, elle aussi, le nom de
+son père,--cette personne si modeste et si simple était devenue suspecte
+à son tour[279]! Dès son départ, le capitaine Foresti vint coucher dans
+la chambre de l'enfant impérial. «La première fois, je craignis qu'à son
+réveil, rapporte Foresti, il ne se livrât au vif chagrin de l'enfance en
+ne retrouvant plus près de lui celle qu'il était accoutumé de revoir
+chaque matin. En s'éveillant, il s'adressa à moi sans hésiter et me dit,
+avec un calme étonnant pour son âge: «Monsieur de Foresti, je voudrais
+me lever.»
+
+Déjà cette jeune nature se formait aux épreuves et prenait de l'empire
+sur elle-même. Ce n'est pas que le roi de Rome fût indifférent au départ
+de Mme Marchand; mais après l'avoir pleurée, il se rappela les conseils
+qu'elle lui avait donnés de se montrer courageux, et il tint à y être
+fidèle. Voici quelques mots de lui qui prouveront combien il pensait à
+sa situation et combien il était instruit du passé. La première fois
+qu'il vit le prince de Ligne, il demanda le rang de ce seigneur. «C'est
+un maréchal, lui répondit-on.--Est-il un de ceux, dit-il aussitôt, qui
+ont abandonné mon père?...» Une autre fois, jouant avec un jeune
+archiduc, il dit tout à coup: «Quand je serai grand, je prendrai mon
+sabre et j'irai délivrer mon père qu'ils retiennent en prison!...» Et en
+parlant ainsi, il agitait avec force un petit sabre que lui avait donné
+son grand-père. Le 7 mars, l'archiduchesse Marie-Louise partit pour
+Parme avec le comte de Neipperg et une suite nombreuse d'Autrichiens et
+d'Italiens. Elle passa par Vérone, où l'attendait une réception assez
+surprenante. Ayant l'intention d'assister à une représentation au
+théâtre de cette ville, elle fit retenir une loge sous un nom supposé et
+crut qu'elle pourrait garder ainsi un strict incognito. «Malgré ces
+précautions, écrit le consul de Livourne, elle fut reconnue et l'on
+commença à crier: Vive l'Impératrice Marie-Louise! Vive Napoléon II!»
+Ces cris devinrent unanimes et se prolongèrent avec un enthousiasme qui
+tenait de la fureur. L'archiduchesse en fut effrayée. Elle s'empressa de
+quitter le théâtre en toute hâte. Les spectateurs sortirent aussitôt et
+l'accompagnèrent jusque chez elle, avec les mêmes ovations. Les troupes
+autrichiennes prirent les armes, et diverses arrestations eurent lieu.
+Ces incidents devaient, quelques mois après, se reproduire à Bologne.
+
+Le 15 mars, le baron de Vincent informait le duc de Richelieu que S. M.
+l'empereur d'Autriche, «voulant donner une nouvelle preuve de l'intérêt
+qu'il portait au maintien de l'ordre de choses si heureusement établi en
+France, en prévenant les conjectures que pourrait rencontrer la
+malveillance», avait cru devoir, au moment où S. M. l'impératrice
+Marie-Louise se disposait à se rendre à Parme, «lui proposer de quitter
+le titre impérial[280]. Marie-Louise consentit en effet à prendre le
+titre suivant: «S. M. la princesse impériale, archiduchesse d'Autriche,
+Marie-Louise, duchesse de Parme, Plaisance et Guastalla[281].» Le titre
+de «Majesté» effarouchait encore plus d'un esprit en France. Aussi la
+dépêche de Vincent ajoute-t-elle: «L'archiduchesse se serait même prêtée
+à renoncer pour elle au titre de Majesté, s'il n'avait été conservé à
+l'infante Marie-Louise (la reine d'Étrurie), qui se trouve dans une
+situation absolument semblable[282]...» Le baron de Vincent faisait
+valoir la concession de François II comme une nouvelle preuve de sa
+sollicitude à s'occuper d'assurer la paix en Europe. Louis XVIII se
+déclara vivement touché des motifs qui avaient porté l'empereur
+d'Autriche à provoquer lui-même cette détermination... Le petit roi de
+Rome allait provisoirement garder le nom de prince de Parme avec le
+titre d'Altesse Sérénissime. Quelques jours après, le 24 mars, le prince
+de Metternich écrivait au comte de Neipperg qu'il avait remis à
+l'empereur d'Autriche une lettre où Neipperg mentionnait les difficultés
+qui s'élevaient au sujet du cérémonial à observer pour l'entrée
+solennelle de la duchesse de Parme dans sa capitale. Metternich faisait
+observer que si la princesse, par des considérations particulières,
+avait renoncé au port du titre impérial, elle avait conservé toutefois
+celui de Majesté, ce qui lui en donnait les prérogatives et lui assurait
+la préséance sur le cardinal Gazelli.
+
+Au mois d'avril, Marie-Louise, entourée du comte Magawli, de la comtesse
+de Scarampi et du général comte de Neipperg, entre dans la capitale de
+son nouveau duché. Elle va entendre aussitôt le _Te Deum_ à la
+cathédrale, puis prend possession du palais ducal. La petite cour de
+Parme était composée de dames du palais et de chambellans. Il y avait
+cercle tous les soirs. On y donnait quelques divertissements. Parfois la
+duchesse faisait apporter le portrait de son fils, l'admirait et
+laissait croire que le petit prince viendrait à Parme avant six mois.
+«Les amis de l'ordre, dit la dépêche qui relate ce fait, se persuadent
+volontiers que cette promesse ne se réalisera pas. Ce serait une
+démarche impolitique et dangereuse, vu la mauvaise disposition des
+esprits en Italie.» On faisait ainsi allusion à l'incident du théâtre de
+Vérone. Mais on ajoutait: «On a cru s'apercevoir que le général comte de
+Neipperg et la comtesse de Scarampi, grande maîtresse, sont placés
+auprès de la princesse pour l'aider de leurs conseils et empêcher qu'on
+ne puisse lui en donner de contraires à ses intérêts ou à leurs
+instructions.» C'étaient comme deux geôliers qu'on lui avait imposés,
+car la dépêche dit encore: «Ces deux surveillants ne la quittent pas et
+ne permettent que qui que ce soit puisse l'entretenir en
+particulier[283].» Un autre détail prouvera à quel point la duchesse
+était surveillée. «Son appartement (celui de M. de Neipperg) n'est
+séparé de celui de la princesse que par la chambre d'une demoiselle de
+compagnie qui est arrivée avec elle... Le soir, lorsque tout le monde
+est retiré, le général de Neipperg ferme les portes de cet appartement
+et en retire les clefs.» Telle était la mission d'un général autrichien.
+Neipperg l'avait prise au sérieux. Il ne permettait pas qu'aucun mémoire
+fût remis à sa souveraine ou que personne lui parlât, même lors des
+présentations, sans qu'il fût à ses côtés. Ce que l'Autriche redoutait
+par-dessus tout, c'était le réveil des espérances impériales. Des poèmes
+en l'honneur de Napoléon ayant paru à Parme, Metternich s'inquiéta. Il
+écrivit à Neipperg, le 25 juin, de prendre garde à certains passages
+dont la tendance ne pouvait être que nuisible à l'opinion, parce qu'ils
+contribuaient à «nourrir des espérances sur un ordre de choses devenu
+incompatible avec celui qui existe actuellement en Europe[284]». Il lui
+faisait remarquer que la cour de Parme pourrait, en tolérant de pareils
+écrits, s'exposer à des complications pénibles «avec les gouvernements
+intéressés à effacer jusqu'au souvenir de cette époque trop mémorable».
+On ne pouvait être plus dévoué à la monarchie légitime. Metternich avait
+d'ailleurs une crainte affreuse de tout ce qui était bonapartiste.
+Ainsi, ayant appris que la princesse Borghèse allait séjourner quelques
+semaines aux bains de Lucques, il informait Neipperg de cette nouvelle
+et l'invitait à faire en sorte que Marie-Louise évitât de voir cette
+personne, «même insignifiante», et se refusât au désir d'une audience de
+sa part.
+
+Mais la duchesse de Parme n'était pas plus empressée de voir la
+princesse Borghèse que tout autre membre de la famille impériale. Elle
+avait su, le 7 juillet, que le prince Louis Bonaparte allait habiter
+Livourne. Elle s'empressa de prier son oncle, le grand-duc de Toscane,
+de le faire renoncer à cette intention, car, suivant elle, un séjour
+prolongé en cette ville «ferait crier toute l'Europe». On lui attribuait
+des projets politiques, et, dans sa position, elle était obligée de
+prendre des précautions particulières, surtout à cause de l'avenir de
+son fils, l'être auquel elle était «le plus attachée en ce monde». Elle
+croyait peut-être avoir ces tendres sentiments, mais son départ de
+Schœnbrunn et ses lettres intimes n'en fournissaient guère la preuve.
+Marie-Louise ayant appris aussi que Lucien Bonaparte était arrivé à
+Gênes, avait eu recours également au grand-duc de Toscane pour éloigner
+ce prince. «Mon père, disait-elle, m'a bien recommandé d'éviter tout
+point de contact _avec la famille_, et je me suis trop bien trouvée de
+ce bon accueil pour ne pas désirer de m'y conformer... Toutes ces
+excursions sur les côtes de la Méditerranée suffiraient pour donner de
+l'ombrage aux Bourbons et troubler cette douce tranquillité dont je
+jouis dans ce petit État que le sort m'a dévolu et où je suis
+_parfaitement heureuse_...» Elle variait ses appréciations, suivant les
+personnes auxquelles elle écrivait. Ainsi, à la comtesse de Crenneville,
+elle disait que la vie ne lui était pas fort agréable à Parme. «Il n'y a
+que l'idée que je fais mon devoir, en sacrifiant tout à mon fils, qui me
+soutienne[285].» Qu'avait-elle donc sacrifié à ce fils? Rien. Tous ses
+efforts avaient tendu à aller à Parme avec le comte de Neipperg, le seul
+être vraiment auquel elle était le plus attachée... Mais pour éviter de
+justes reproches d'égoïsme, elle disait qu'elle ne pensait qu'à soulager
+la misère de ses peuples et à ménager un heureux avenir à son fils.
+«Sans cela, quoique bien jeune encore, j'ai un dégoût horrible du monde,
+et je vous assure qu'en entrant dans un couvent, il me prend toujours
+l'idée d'envier ceux qui y ont cherché le repos, car plus je pénètre
+dans les replis de ce monde et plus j'acquiers la triste certitude de sa
+perversité[286].» Or, sans entrer dans un couvent, elle eût pu choisir
+une retraite moins mondaine et se montrer plus fidèle et plus réservée.
+Tandis que l'Empereur était à jamais séparé de sa femme et de son fils,
+Marie-Louise eût dû, au moins pour le souci de sa dignité, partager les
+angoisses de l'exilé. Elle n'évitait que ce qui était de nature à donner
+à sa propre personne quelque peine ou quelque inquiétude. Elle ne
+songeait alors qu'à fortifier sa précieuse santé. «J'ai pris le courage,
+écrivait-elle à son amie, de me plonger dans les ondes, et je crains que
+je ne revienne avec une figure semblable à celle de la pleine lune, ce
+qui me fâcherait beaucoup. Du reste, je suis heureuse et tranquille, et
+je me félicite chaque jour de ma nouvelle situation. Nous allons tous
+les soirs au théâtre.» Telle était la créature frivole que l'Empereur
+avait eu la faiblesse de préférer à Joséphine.
+
+Metternich recherchait tous les moyens de plaire à Louis XVIII, mais en
+échange il demandait quelques concessions. Ainsi, conversant un jour
+avec le marquis de Caraman, notre ambassadeur à Vienne, il lui avait
+parlé des titres honorifiques que Napoléon avait donnés à ses généraux
+et à ses courtisans, titres empruntés à des lieux étrangers. Suivant
+lui, l'empereur d'Autriche avait exprimé le désir de les voir abolis.
+«Je l'ai assuré, écrivait Caraman à Richelieu, le 17 juillet, que les
+intentions du Roi étaient absolument conformes à celles de son
+souverain, mais que ces titres tenant à des souvenirs qu'il fallait
+encore ménager, la prudence exigeait que l'on prît des mesures largement
+combinées pour y parvenir[287].» Metternich, qui avait recueilli des
+informations à Paris, voulut bien, après enquête, paraître moins
+exigeant. François II ne soulevait aucune opposition contre les titres
+obtenus par des faits militaires remarquables, tels que ceux de Rivoli,
+d'Essling, de Wagram, etc. Mais il demandait le changement de ceux qui
+n'étaient fondés que sur des souvenirs d'usurpation. Pour
+contre-balancer l'effet produit par cette exigence nouvelle,--car parmi
+les survivants de la noblesse impériale, bon nombre s'étaient ralliés à
+la monarchie légitime,--Metternich rappela à Caraman, le 7 août, que
+l'Empereur avait de son propre mouvement réformé le titre de Majesté
+Impériale qu'on avait laissé à l'archiduchesse, quoique l'Acte du
+Congrès de Vienne eût reconnu officiellement ce titre. Le prince ajouta
+que l'année suivante, dans l'_Almanach impérial de la cour d'Autriche_,
+la qualification «impériale» ne figurerait plus parmi les titres de
+Marie-Louise. Metternich pria même l'ambassadeur de faire mettre dans
+l'_Almanach royal de France_, à l'article «Maison impériale d'Autriche»,
+cette mention abrégée: «Marie-Louise, archiduchesse d'Autriche, duchesse
+de Parme[288].»
+
+Une certaine effervescence bonapartiste se faisait alors remarquer en
+Italie. Des partisans de Napoléon et du roi de Rome s'étaient rendus à
+Florence, où Marie-Louise devait séjourner incognito. Mais des mesures
+sévères avaient été prises pour réprimer tout mouvement. Aussi se
+bornait-on à saluer l'ex-Impératrice quand elle visitait les musées de
+la ville. Ses promenades, ses distractions étaient nombreuses. Pour
+laisser croire qu'elle s'intéressait toujours à son fils, elle en
+parlait souvent et se plaignait d'en être séparée, comme si elle n'eût
+pas cherché elle-même cette séparation. Ses yeux se remplissaient de
+larmes quand elle prononçait le nom de son petit François, et ce chagrin
+maternel, plutôt nerveux que sincère, attendrissait naturellement le
+cœur des dames qui lui faisaient la cour. Cependant elle ne quittait
+jamais le comte de Neipperg, «qui brûlait pour elle d'un sentiment
+chevaleresque». C'est notre chargé d'affaires de France à Florence, M.
+de Fontenay, qui fait cette constatation. D'après le même diplomate,
+Neipperg aurait dit devant plusieurs personnes, à propos du roi de Rome:
+«J'espère bien que l'éducation qu'on donne à cet enfant sera toujours
+telle qu'il fera le bonheur de sa mère et que, sachant bientôt tout ce
+qu'exigent sa position et le repos de Marie-Louise, il évitera tout ce
+qu'une fausse et vaine politique pourrait jamais lui conseiller[289].»
+
+Si Neipperg, en parlant de sa souveraine, a dit «Marie-Louise», sans lui
+donner les titres auxquels elle avait droit, il a fait publiquement
+montre d'une familiarité qui donnait droit à plus d'une réflexion
+désagréable pour lui comme pour la duchesse de Parme. C'est ce qui
+permettait à M. de Fontenay d'ajouter: «Marie-Louise trouve, dit-on, le
+général Neipperg très aimable, et Neipperg a une opinion très prononcée
+contre Bonaparte. Marie-Louise aime les arts, s'occupe beaucoup de
+musique et de dessin, fait des projets pour remplir agréablement et
+utilement le temps qu'elle compte passer à Parme.» On voit une fois de
+plus que cette mère désolée se consolait rapidement.
+
+La police se préoccupait toujours des manifestations napoléoniennes. Le
+2 septembre, un rapport de police informait le ministre qu'il se vendait
+à Vienne des «schalls» parsemés d'étoiles et d'abeilles. Au milieu de
+ces schalls se trouvait le «temple de l'Hymen» avec le portrait de la
+duchesse de Parme. Aux quatre coins, on remarquait l'effigie du prince
+son fils. De plus, les élégants portaient des cravates dont les bouts
+représentaient l'image du roi de Rome. Ces objets avaient, paraît-il,
+une grande vogue à Vienne dans la bonne société. La police s'étonnait
+qu'on tolérât la vente d'objets aussi séditieux et demandait qu'on fît
+au marchand de sages observations. Quelques jours après, une
+manifestation eut lieu à Bologne, pendant que la duchesse visitait
+l'Institut. Le général de Neipperg s'en plaignit à M. de Metternich.
+«C'est dans cette occasion, disait-il, que les habitants de Bologne ont
+manifesté de la manière la plus indécente leur mauvais esprit. Plus de
+cinq cents personnes se sont assemblées autour de la voiture de madame
+l'archiduchesse en criant: _Viva Napoleone il grande e la sua infelice
+sposa, l'Impératrice, nostra Sovrana!_» L'ingrate épouse de l'Empereur
+se trouva malheureuse ce jour-là surtout. Elle dut s'échapper par une
+porte secrète de l'Institut et regagner en secret son auberge. Elle s'en
+plaignit amèrement. Elle maudit «cette vilaine populace de Bologne», ses
+vivats et ses acclamations, qui avaient tout à coup, par le rappel du
+nom de Napoléon, réveillé ses remords. Neipperg chercha à les dissiper
+en faisant lire à Marie-Louise les pamphlets qui circulaient en Europe
+contre l'Empereur prisonnier. Il accomplissait cette lâche besogne avec
+l'autorisation de Metternich, qui lui avait permis d'utiliser
+ingénieusement tous les moyens propres à amoindrir chez Marie-Louise le
+souvenir de Napoléon.
+
+Et cependant l'Empereur n'oubliait pas celle qu'il avait tenu à épouser,
+croyant que sa destinée l'exigeait et que la tranquillité de la France
+voulait une dynastie. Mais tout en regrettant Marie-Louise, il
+reconnaissait enfin la faute de ce second mariage, et il s'écriait: «Je
+n'hésite pas à prononcer que mon assassinat à Schœnbrunn eût été moins
+funeste à la France que ne l'a été mon union avec l'Autriche[290].» Un
+autre jour, il disait à M. de Montholon: «J'ai aimé Marie-Louise de
+bonne amitié; elle ne se mêlait pas d'intrigues. Mon mariage avec elle
+m'a perdu, parce qu'il n'est pas dans ma nature de pouvoir croire à la
+trahison des miens, et que du jour du mariage avec Marie-Louise, son
+père est devenu, pour mes habitudes bourgeoises, membre de ma famille.
+Il m'a fallu plus que de l'évidence pour croire que l'empereur
+d'Autriche tournerait ses armes contre moi et détrônerait, dans
+l'intérêt des Bourbons, sa fille et son petit-fils. Sans cette
+confiance, je n'aurais pas été à Moscou; j'aurais signé la paix de
+Châtillon.» Il déplorait la stérilité de son union avec Joséphine: «Un
+fils de Joséphine, avouait-il, m'eût rendu heureux et eût assuré le
+règne de ma dynastie. Les Français l'auraient aimé bien autrement que le
+roi de Rome, et je n'aurais pas mis le pied sur l'abîme couvert de
+fleurs qui m'a perdu...» Il reprochait à François II sa duplicité, et il
+se blâmait de n'avoir pas, en 1809, usé de tous les droits du vainqueur.
+«Je croyais l'empereur d'Autriche un bon homme; je me suis trompé. Ce
+n'est qu'un imbécile. Il s'est fait sans aucun doute l'instrument de
+Metternich pour me perdre. J'aurais mieux fait, après Wagram, d'écouter
+les vœux ambitieux de ses frères et de diviser sa couronne entre
+l'archiduc Charles et le grand-duc de Wurtzbourg[291].»
+
+Parfois le chagrin le prenait et, parfois aussi, le désespoir. Le 15
+août de cette première année d'exil, le général Gourgaud vint lui
+apporter un bouquet de violettes, en lui disant gracieusement: «C'est de
+la part du roi de Rome!--Bah! fit l'Empereur avec brusquerie, le roi de
+Rome ne pense pas plus à moi qu'à vous!...» Il se trompait, ou plutôt il
+faisait semblant de se tromper. Il ne pouvait douter en effet que cet
+enfant, si sensible et si précoce, n'eût gardé de lui un inaltérable
+souvenir, et que les derniers serviteurs restés auprès de lui ne lui
+eussent, en répétant son nom, appris à prier matin et soir pour lui,
+pour la fin de son exil. On ne savait qu'imaginer pour accroître les
+douleurs de Napoléon. N'ayant pas osé le tuer, on lui faisait subir un
+supplice de chaque jour, en saisissant tous les prétextes pour
+l'exaspérer et lui rendre la vie insupportable[292]. Ainsi le baron
+Stürmer, commissaire autrichien en résidence à Sainte-Hélène, apprit,
+peu de jours après son arrivée, qu'un grave incident s'était produit. On
+avait osé apporter au prisonnier des cheveux de son fils. On soupçonnait
+de ce crime le sieur Welle, jardinier de la cour d'Autriche, venu
+récemment dans l'île. Stürmer le fit appeler. Welle avoua qu'il avait
+été chargé d'un paquet pour Marchand, le valet de chambre de l'Empereur,
+et qu'il le lui avait remis le lendemain de son arrivée. Welle assura
+que ce paquet, confié par M. Boos, directeur des jardins de Schœnbrunn,
+ne contenait aucune lettre, mais simplement quelques cheveux du petit
+prince pour son père. «Je blâmai fort M. Welle, écrit Stürmer à
+Metternich, de m'en avoir fait un secret. Il s'excusa en m'assurant que
+ce paquet lui avait paru de trop peu de conséquence pour qu'il valût la
+peine d'en parler[293].» Ce pauvre homme, au cœur simple et bon, ne
+pouvait comprendre, en effet, comment on arriverait à faire de la remise
+d'une boucle de cheveux une véritable affaire d'État. Mais Hudson Lowe
+ne pardonna point à Stürmer d'avoir procuré à l'Empereur un peu de joie
+par un tel souvenir et le traita avec tant de rudesse que Metternich,
+informé de ce fait, fut obligé de s'en plaindre à l'ambassadeur
+d'Autriche à Londres, le prince Esterhazy. «Votre Altesse, lui
+écrivit-il, s'entretiendra à ce sujet, confidentiellement et très
+amicalement, avec lord Castlereagh, qui est trop perspicace pour ne pas
+comprendre que toute nuance dans la façon dont est traité le commissaire
+autrichien ne servirait qu'à encourager les espérances, soit affectées,
+soit véritables, dont se berce le parti bonapartiste, qui devrait
+pourtant depuis longtemps avoir renoncé à tout espoir de voir une
+puissance quelconque s'intéresser au sort d'un homme qui est l'objet de
+la malédiction universelle.» Il ajoutait, après cette réflexion un peu
+violente de la part de celui qui avait tant adulé Napoléon: «Rien n'est
+plus correct que la conduite de madame l'archiduchesse Marie-Louise, et
+elle pousse la réserve jusqu'au scrupule. Madame l'archiduchesse a non
+seulement rompu toutes relations avec la famille Bonaparte, mais elle ne
+permet le séjour à aucun Français dans son pays. Si elle a des
+difficultés à vaincre, ce n'est plus avec les individus de cette nation,
+mais bien plutôt avec la foule d'Anglais voyageurs qui parcourent
+l'Europe et l'Italie et qui prêchent les doctrines les plus
+révolutionnaires et les plus antisociales.»
+
+Ainsi, pendant que Napoléon s'attendrissait en baisant une boucle des
+cheveux de son fils, sans espoir de revoir jamais cette tête si chère,
+la mère bannissait impitoyablement de sa présence tous les «individus»
+qui lui rappelaient la France, son mariage et les splendeurs impériales.
+Elle servait sans honte les rancunes autrichiennes; elle ne se rappelait
+plus que, pendant quatre ans, elle avait été honorée par toute une
+nation à l'égal d'une Française. Elle livrait son fils à des étrangers
+dont la plupart cherchaient à lui faire oublier son origine. Elle
+obéissait à M. de Metternich qui le voulait ainsi. En effet, le
+chancelier avait dit au marquis de Caraman, qui exprimait quelque
+crainte au sujet de l'avenir du roi de Rome, qu'il ne fallait pas
+s'inquiéter, «que si on avait voulu faire quelque chose de lui, on s'en
+serait occupé dans des occasions qui présentaient à la fois facilité et
+sûreté d'exécution, mais qu'actuellement toute idée de ce genre ne
+serait qu'une absurdité. Il m'a dit, ajoute l'ambassadeur de Louis
+XVIII, que, toutes les fois que ceux qui avaient rêvé de reproduire cet
+enfant étaient venus en conséquence frapper à sa porte, ils avaient été
+si bien reçus qu'ils ne devaient plus penser à y revenir!...» Qui
+l'aurait cru? Le portrait d'un enfant, une boucle de ses cheveux, tout
+cela troublait l'Autriche et l'Europe! Aussi fallait-il redoubler de
+surveillance. On verra que le prince de Metternich ne cessera, à
+Schœnbrunn et à Vienne, d'entourer le roi de Rome de ses créatures,
+d'éloigner tout Français et toute personne qui pourrait lui parler de la
+France... Vaine politique, précautions inutiles! Qu'on lui retire toute
+relation avec son père et avec son pays natal, qu'on change son nom,
+qu'on cherche à lui imposer une éducation allemande, quoi qu'on fasse,
+le roi de Rome, par un instinct irrésistible, persistera à chérir la
+France et les Français. Quel cœur avaient donc ces hommes pour traiter
+aussi impitoyablement le père et l'enfant[294]? L'un n'était-il pas
+vaincu et captif? L'autre n'était-il pas séparé de ses parents et de ses
+amis? Que leur fallait-il de plus? Et comment ne pas s'émouvoir
+lorsqu'on entend Napoléon dire au comte de Las Cases, à la fin de
+l'année 1816: «Si vous voyez un jour ma femme et mon fils,
+embrassez-les. Depuis deux ans, je n'en ai aucune nouvelle ni directe ni
+indirecte. Il y a dans ce pays depuis six mois un botaniste allemand qui
+les a vus dans le jardin de Schœnbrunn, quelques mois avant ce départ.
+Les barbares ont empêché qu'il ne vînt me donner de leurs nouvelles...»
+
+Dans leur haine contre Napoléon, Metternich et Hudson Lowe s'étaient
+compris.
+
+ * * * * *
+
+Marie-Louise, très tranquille et très heureuse en son duché de Parme, ne
+songeait point à retourner, même pour quelques jours, dans sa chère
+Autriche. On lui rendait les honneurs d'une souveraine, et son petit
+orgueil s'en trouvait satisfait. Occupée de réceptions et de fêtes,
+donnant des dîners et des bals, elle n'avait pour le captif de
+Sainte-Hélène aucun souvenir ému. Quant à l'abandonné de Schœnbrunn,
+elle le laissait aux mains de Dietrichstein, de Collin et de Foresti,
+sans trop s'en préoccuper. L'enfant finissait par s'habituer à son
+silence. Privé de son père, privé de sa mère, il réfléchissait
+longuement; parfois quelques paroles graves montraient combien il avait
+connaissance de sa situation. Un jour qu'un petit archiduc lui montrait
+une médaille d'or frappée à l'occasion de sa naissance et lui demandait
+de qui était l'effigie: «C'est la mienne, dit-il aussitôt; c'est la
+mienne, quand j'étais roi de Rome.» En général, il était silencieux,
+mais il écoutait avec une profonde attention. Un officier supérieur
+autrichien, dans une conversation avec ses gouverneurs, oubliant qu'il
+était là et ne se doutant pas, d'ailleurs, qu'il ferait la moindre
+observation, nomma trois grands capitaines étrangers et dit qu'il n'en
+connaissait pas de plus illustres. «J'en connais un quatrième que vous
+n'avez pas nommé, interrompit brusquement l'enfant.--Lequel,
+monseigneur? fit l'officier étonné.--Mon père!» dit en rougissant le
+jeune prince, et il s'enfuit. Le capitaine Foresti, qui rapporte cette
+anecdote, ajoute que l'officier avait ramené le roi de Rome en lui
+déclarant qu'il avait eu raison de citer son père, mais qu'il avait eu
+tort de s'enfuir.
+
+Il paraît que l'enfant questionnait à tout moment Foresti, Collin et
+Obenaus sur son père, sur son gouvernement, sur sa chute, sur
+l'existence qu'il menait actuellement à Sainte-Hélène. Il exigeait des
+réponses très précises, ce qui gênait parfois les précepteurs. Ils
+durent en référer à l'empereur d'Autriche, qui leur permit de répondre
+nettement. Foresti constate que, dans les premiers jours, le roi de Rome
+l'interrogeait avec avidité et avec une affluence d'idées surprenante.
+Quelque temps après, il parut satisfait et devint, à ce sujet, plus
+calme, plus réservé. Il ne parla plus de sa situation d'autrefois. Le
+précepteur croit qu'il gardait pour lui certaines pensées; cela était
+vrai. Le jeune prince portait, en effet, des secrets que son âme seule
+pouvait méditer. L'isolement où on le laissait avait déterminé en lui
+une tristesse dont il n'aimait point à révéler la cause. Marie-Louise
+avait beau écrire à Mme de Crenneville[295], à propos du fils de Mme de
+Scarampi: «Le cœur me saigne, lorsque je pense qu'il y a plus d'un an
+que je n'ai vu le mien, et Dieu sait combien de mois encore s'écouleront
+avant que j'aie ce bonheur...», et une autre fois: «Vous qui savez comme
+j'aime mon fils, vous jugerez facilement de la peine que j'éprouve de
+retarder le moment de l'embrasser[296]»; sa tendresse vraie se
+partageait uniquement entre Neipperg et une perruche nommée
+Margharitina[297].
+
+Elle ne savait pas que Napoléon appelait souvent la mort pour mettre fin
+au supplice de sa détention lointaine. Cependant, l'Empereur avait
+encore quelques illusions. Un jour où il était moins triste, il disait:
+«Si j'étais libre, je trouverais un grand bonheur à parcourir incognito
+l'Allemagne, l'Italie, l'Angleterre, à méditer sur tout ce que je
+verrais... Me voyez-vous à Vienne ou à Parme, surprenant l'Impératrice à
+la messe ou dans une promenade?» Puis, apprenant le départ du jardinier
+Welle qui lui avait fait remettre la boucle de cheveux du roi de Rome,
+il s'écriait: «Il faut être bien barbare pour refuser à un époux, à un
+père la consolation d'entretenir une personne qui a vu sa femme depuis
+peu et touché son enfant!...» Une autre fois, il faillit verser des
+larmes en constatant que, par la sauvage politique de quelques
+individus, il était pour toujours privé de leurs embrassements. Il avait
+raison de dire: «Les cannibales désapprouveraient les cruautés que l'on
+commet ici.» En effet, on ne peut comprendre que le gouverneur de
+Sainte-Hélène et que le baron Stürmer aient empêché un jardinier
+inoffensif de donner à leur prisonnier quelques nouvelles des deux êtres
+qu'il aimait. C'était une méchanceté vraiment inexplicable. Au mois de
+juin, un sieur Radovitsch, employé de la maison de commerce Biagini, qui
+s'était fait matelot à bord d'un bâtiment anglais chargé
+d'approvisionner l'île de Sainte-Hélène, fit remettre secrètement à
+l'Empereur un buste du roi de Rome, exécuté par un habile sculpteur de
+Livourne. Cette œuvre d'art échappa, non sans peine, à la vigilance
+cruelle d'Hudson Lowe, qui l'aurait mise en pièces, si elle fût tombée
+en sa possession. «L'homme qui voudrait briser une telle image,
+s'écriait Napoléon devant O'Méara, ne serait-il pas un barbare, un
+monstre? Pour moi, je le regarderais comme plus méchant que celui qui
+donne du poison à un autre, car il est probable que celui-ci est
+toujours excité par l'appât de quelque gain, tandis que le premier ne
+serait poussé que par la plus noire atrocité et qu'il serait capable de
+commettre tous les crimes... Ce buste vaut pour moi un million, quoique
+ce gouverneur ait dit avec mépris que ce serait beaucoup de donner cent
+louis de cela!...» Comme O'Méara s'étonnait un jour de ce que
+l'Impératrice n'eût rien fait pour obtenir la délivrance de l'Empereur:
+«J'ai, répliqua vivement Napoléon, toujours eu lieu de me louer de la
+conduite de ma bonne Louise, et je pense qu'il est entièrement hors de
+sa volonté de rien faire pour me secourir.» Ainsi, éclairé ou non sur la
+conduite de Marie-Louise, il ne se permettait aucun reproche contre elle
+et la défendait généreusement en toute occasion.
+
+Le gouvernement de la Restauration redoutait encore l'ex-Empereur, même
+à Sainte-Hélène. Il paraît qu'en mars 1817, les journaux des Pays-Bas
+insérèrent une lettre apocryphe de Napoléon à la maréchale Ney. «Le
+prince de Metternich, écrivait le marquis de Caraman au duc de
+Richelieu, en m'en parlant avec toute l'humeur qu'une pareille
+effronterie peut donner, m'a reproché encore que nous ne nous mettions
+pas assez en avant pour obtenir justice d'un gouvernement assez faible
+ou assez fort pour se permettre chez lui de pareilles attaques.» M. de
+Caraman avait répondu que la présence des armées d'occupation était un
+obstacle pour une telle démonstration. Il était vraiment impossible de
+montrer trop de mécontentement, quand on se trouvait hors d'état de
+faire respecter son autorité. Cependant, le prince de Metternich blâma
+la modération du cabinet français. Il soutint «qu'il fallait forcer les
+puissances à adopter des-mesures violentes et efficaces, en les mettant
+au pied du mur; que la seule manière était de déclarer que le Roi ne
+pouvait supporter plus longtemps des insultes outrageantes pour sa
+dignité». Il conseillait donc la rupture de toutes relations avec les
+Pays-Bas et un appel aux grandes puissances pour obtenir l'éloignement
+des sujets français proscrits. Il affirmait que l'Autriche et la Prusse
+soutiendraient ces revendications. Malgré ces audacieux conseils, le
+gouvernement de Louis XVIII n'osa point protester.
+
+Un journal des États-Unis, l'_Abeille américaine_, contenait une lettre
+d'un sieur de Méraudet, datée de Hambourg, le 17 avril 1817, où cet
+individu affirmait que l'Empereur allait être transféré à Malte. Suivant
+lui, Bonaparte continuait à occuper l'attention publique. Un parti
+perfide faisait de grands efforts en Angleterre pour exciter l'intérêt
+en sa faveur. On le nommait sans cesse. On le mêlait à tout. On le
+faisait écrire. Ses courtisans s'occupaient aussi de son fils et en
+voulaient à la monarchie légitime[298]. Cet article avait causé une
+certaine inquiétude au gouvernement, ainsi qu'une lettre du général de
+Montholon qui circulait secrètement et que la police recherchait avec
+soin. Le 11 juin, le chevalier Artaud crut devoir écrire au ministre des
+affaires étrangères de France qu'il était étonné de voir, dans
+l'_Almanach militaire_ de la monarchie autrichienne, le nom de
+François-Joseph-Charles, prince de Parme. Il en avait parlé au duc de
+San-Carlos, qui lui avait répondu: «Il ne faut pas s'étonner que l'on
+ait donné encore au fils de Marie-Louise le titre de prince de Parme. Il
+est convenu qu'il aura ce titre, parce qu'on évite de lui donner celui
+de Napoléon ou celui de Buonaparte. Sans cela, le prince de Metternich
+dit qu'il ne sait comment le nommer, et le prince ajoute que ce titre de
+prince de Parme ne doit laisser rien préjuger sur la question de
+réversibilité du duché de Parme à la branche de Bourbon qui régnera sur
+cet État, question qui pourra s'élever à la mort de Marie-Louise...» Le
+chevalier Artaud ajoute: «Samedi dernier, pendant que je me promenais à
+Schœnbrunn avec M. de Schrœbel, un garde nous prévint que l'archiduc se
+promenait. Nous rencontrâmes, en effet, le fils de Marie-Louise avec un
+sous-gouverneur et un domestique[299].» Ainsi, le roi de Rome n'était
+plus qu'un archiduc!... Mais officiellement on l'appelait prince de
+Parme. On ne pouvait tolérer cela. Aussi, le 22 juin, Artaud apprit-il
+avec joie que, dans l'_Almanach impérial et royal de l'État_, à
+l'article intitulé: _Direction officielle du fils de Marie-Louise_, on
+avait supprimé ce titre qui l'offensait. «J'ai fait part, dit-il, de
+cette circonstance à M. le duc de San-Carlos, qui s'en est montré étonné
+et charmé[300].»
+
+Un bruit singulier courait depuis quelque temps, et le chevalier Artaud
+n'avait pas hésité à s'en faire le propagateur. «Des rumeurs sourdes,
+écrivait-il à Paris, portent à croire que le prince de Metternich dira à
+Rome quelques mots sur la possibilité d'une déclaration de divorce entre
+Marie-Louise et Napoléon. On pense, ajoutait-il, que la France
+appuyerait de tout son pouvoir cette négociation, qui serait complétée
+par un mariage entre Marie-Louise et l'archiduc Reinier[301].» Cela
+n'était qu'une fausse nouvelle. La vérité est que si Marie-Louise avait
+pu divorcer, c'eût été pour former des liens légaux avec le comte de
+Neipperg, qui lui était devenu aussi cher qu'indispensable. En
+attendant, l'Autriche continuait à poursuivre Napoléon de sa haine,
+jusque dans sa famille qu'on redoutait surtout à cause de certaines
+menées en Italie. Certains disaient que le roi de Rome allait, un jour
+ou l'autre, être mis à la tête de ce royaume. Aussi le prince de
+Metternich était-il d'avis[302] que Lucien fût obligé de se rendre en
+surveillance, jusqu'à nouvel ordre, dans une ville du nord de l'Italie.
+Quelque temps après, il exprimait au baron de Vincent le regret que les
+puissances n'eussent pas encore adopté, envers les partisans de la
+Révolution française, une conduite uniforme[303]. Metternich invitait
+donc le gouvernement français à prendre des mesures de circonstance. «Le
+seul remède, disait-il, est dans un accord parfait avec toutes les
+puissances pour étouffer partout cet esprit révolutionnaire que les
+derniers trois mois de règne de Napoléon en France ont développé avec
+plus de force et de danger qu'il n'en avait dans les premières années de
+la Révolution française...» En conséquence, les ministres des quatre
+Cours alliées décrétaient l'obligation, pour les individus compris dans
+les diverses listes de proscription du 24 juillet 1815, de se rendre en
+Autriche, en Prusse ou en Russie. On exceptait de cette mesure «Mme
+Joseph Bonaparte, aussi longtemps que sa conduite continuerait à être
+irréprochable». Il est vrai que, d'autre part, on n'était point
+rigoureux pour les régicides, «vu l'âge avancé, les infirmités et le peu
+de fortune de la plupart d'entre eux[304]».
+
+Le 10 juin 1817, les alliés statuaient enfin sur la succession des
+duchés. L'infant don Charles-Louis, fils de la duchesse de Lucques,
+ancienne reine d'Étrurie, devait être l'héritier de Parme, Plaisance et
+Guastalla, à la mort de Marie-Louise[305]. Cette fois, on violait
+ouvertement le traité de Fontainebleau et, plus particulièrement,
+l'article 5, qui avait stipulé la réversibilité des duchés sur le roi de
+Rome. On se bornait à promettre à l'enfant une dotation pécuniaire. Cela
+parut suffisant à Marie-Louise, car nous trouvons plus tard cet aveu
+dans une lettre intime: «Le sort et l'avenir de mon fils ont été
+fixés... Vous savez que ce n'était jamais ni des trônes, ni des États
+que j'ambitionnais pour mon enfant, mais je lui souhaitais d'être le
+plus riche et aimable particulier de l'Autriche. Mon premier souhait a
+été rempli par le traité du 10 juin, et je jouis d'une douce
+consolation, en pensant que je pourrai à présent fermer les yeux
+tranquillement, dans la persuasion qu'après moi mon fils ne sera ni
+abandonné, ni par le manque de fortune sous la dépendance de qui que ce
+soit[306]...» Son fils n'était même plus le prince de Parme, mais «un
+riche particulier», et cela lui semblait bien. Le conseiller de
+Metternich, Gentz, ne pensait pas de même. Dans une dépêche aux
+hospodars de Valachie, il s'occupait longuement de la question, et il
+révélait des faits curieux qui donnaient entre autres un démenti à
+l'assertion de Metternich relevée plus haut. Il rappelait que l'affaire
+des duchés avait été l'une des plus contestées pendant le congrès de
+Vienne[307]. La clause spéciale du traité de Fontainebleau aurait été
+annulée, si l'empereur Alexandre n'avait défendu les droits de
+Marie-Louise et de son fils «avec une chaleur tout à fait
+chevaleresque». Son intervention puissante avait amené la cession
+temporaire de Parme pour l'ex-Impératrice. La reine d'Étrurie avait eu
+Lucques à titre de compensation. Mais l'Espagne, comme on l'a déjà vu,
+avait protesté et refusé son adhésion à la résolution du Congrès et au
+traité de Paris. «L'été dernier, continue Gentz, le gouvernement
+anglais, gêné dans toutes ses relations avec l'Espagne, par la position
+isolée de cette puissance, et très désireux, en même temps, de fixer le
+sort futur de Parme et de Plaisance et l'existence problématique du
+petit Napoléon, sollicita vainement le cabinet de Vienne de mettre en
+train la négociation prévue et stipulée par l'article du Congrès.» Cet
+article avait remis à une négociation ultérieure le règlement de la
+succession de Parme et de Plaisance. L'affaire était délicate et pénible
+pour François II. En effet, l'intérêt politique de l'Autriche était lésé
+par la succession d'une branche des Bourbons à Parme et Plaisance. De
+plus, il paraissait un peu déloyal de dépouiller de tous les droits
+éventuels, créés par le traité de Fontainebleau, un enfant qui, bien que
+fils de Napoléon, ne cessait pas d'être le petit-fils de l'empereur
+François. Mais la France et l'Angleterre considéraient toujours comme un
+sujet d'alarmes la succession de cet enfant, même dans un État de peu
+d'importance[308]. Le cabinet de Vienne, plus intéressé que tout autre à
+la tranquillité de l'Italie et à la stabilité du système que l'on venait
+d'y fixer, n'était pas lui-même sans inquiétude sur l'effet que la
+succession éventuelle du jeune Napoléon pourrait produire sur l'esprit
+des Italiens. L'empereur d'Autriche s'était enfin décidé à déclarer
+qu'il abandonnait l'héritage des duchés à la branche des Bourbons de
+Parme et qu'il ferait «un autre sort au jeune Napoléon». Le cabinet
+anglais avait pu croire la question tranchée, mais une nouvelle
+difficulté allait bientôt surgir. Ici Gentz nous apporte des
+renseignements inédits.
+
+Pendant les dernières semaines de son séjour à Vienne, l'empereur
+Alexandre, ayant plusieurs fois conféré avec Marie-Louise, s'était
+réellement passionné pour ses intérêts. Il avait chargé une personne de
+confiance de dire à Metternich qu'il avait promis à l'ex-Impératrice de
+défendre non seulement sa cause, mais encore celle de son fils, et qu'il
+fallait assurer au roi de Rome la succession de Parme et Plaisance.
+Metternich fit les objections que l'on devine: résistance de la France
+et de l'Angleterre, etc. Alexandre insista. Metternich montra encore
+quelque opposition. Alors Alexandre fit rédiger «une convention
+secrétissime par laquelle la Russie, l'Autriche et la Prusse
+s'engageaient à unir leurs efforts pour faire décider la question de
+Parme et Plaisance en faveur du jeune Napoléon». L'Autriche finit par
+accéder à cette convention, qui fut signée entre les trois puissances,
+peu de jours avant le départ d'Alexandre. Le secret fut bien gardé. Mais
+lorsque l'Angleterre pressa les négociations relatives à Parme,
+Metternich ne put dissimuler un certain embarras. Il accepta toutefois
+d'examiner la question. Au mois de janvier 1816, lord Cathcart ayant
+proposé au cabinet de Saint-Pétersbourg de s'occuper de cette affaire,
+l'empereur de Russie dit à ce diplomate «qu'il ne pouvait entrer dans
+cette question, avant de s'être concerté avec la cour de Vienne, avec
+laquelle il avait des engagements particuliers». Cette réponse produisit
+une certaine sensation à Londres. Elle éveilla des soupçons. Lord
+Stewart voulut avoir des éclaircissements précis et questionna le
+cabinet de Vienne. Metternich se décida à lui confier la convention
+secrétissime et le mit au courant des circonstances qui l'avaient
+provoquée. Il ajouta cependant qu'il regardait «cette pièce comme non
+avenue»; que les dispositions de l'Empereur son maître et les siennes
+étaient les mêmes qu'en octobre 1815 et qu'il était prêt à charger le
+général Vincent de négocier sans retard. «La franchise de Metternich
+couvrit ce que la convention secrète de 1815 aurait pu avoir d'offensant
+pour l'Angleterre.» La cour de Londres se contenta de cette déclaration.
+Afin de rétablir de meilleures relations avec l'Espagne, le Tsar céda à
+son tour et la succession de Parme et Plaisance revint à l'héritier de
+la reine d'Étrurie. Telle fut la volte-face de l'Autriche qui amena
+nécessairement la Russie à modifier ses premiers desseins. Gentz, en
+exposant l'affaire, se défend de critiquer son gouvernement. Il
+reconnaît que son maître et son ministre ont eu des motifs impérieux
+pour ce changement d'attitude. Mais il ajoute, avec une ironie évidente,
+que si le dénouement de l'affaire de Parme lui inspire des regrets, il
+s'en console par le désintéressement et par la générosité de l'Autriche,
+si rares dans les transactions politiques. «Le jeune Napoléon, dit-il,
+n'est même pas nommé dans le traité sur la succession de Parme. Il est
+exclu tacitement de par le fait. L'Empereur, sans rien stipuler à son
+égard envers personne, se charge du sort de ce malheureux enfant.» Il
+paraissait lui promettre des terres en Bohême et un apanage décent.
+Gentz ajoute: «La mère en sera inconsolable. Après les promesses
+magnifiques de l'empereur Alexandre, elle ne pouvait guère entrevoir une
+issue pareille. Les grands intérêts du monde en ont autrement
+ordonné[309].» Or, Marie-Louise exprimait ainsi son sentiment au sujet
+de cette solution: «J'avoue que cette dernière m'a fait bien du
+plaisir[310]...»
+
+La Russie paraissait s'être rapprochée de la France, comme le montre la
+dépêche du chevalier Artaud au ministre des affaires étrangères, et dans
+laquelle ce diplomate racontait ainsi son entrevue avec le comte de
+Stachelberg, le 18 août 1817. «Pour nous, disait Stachelberg, la France
+ne saurait être trop grande, trop puissante; nous le disons, nous le
+prêchons, on ne nous écoute pas... Vous êtes heureux encore d'avoir à
+Paris M. Pozzo di Borgo; il vous est bien dévoué...» Puis, faisant
+allusion au congrès d'Aix-la-Chapelle: «Alors l'Empereur parlera à M. de
+Richelieu devant tous les princes. Il lui montrera son âme. Il a une
+âme, l'Empereur; qu'on le laisse faire! Ici, que vous promet-on?--On est
+très convenablement avec nous. La Russie nous aime, elle doit nous
+aimer. Elle veut nous faire du bien, elle veut nous en faire la
+première, et je dirai presque, la seule. Elle est jalouse. Dans toutes
+les concessions, elle désire qu'on sache qu'elle a parlé d'abord, mais
+il ne faut pas paraître compter après elle sur l'Angleterre, ni sur
+l'Autriche. Une conversation avec un ministre russe est d'un grand
+danger. Il accable de compliments, mais il faut qu'on épouse tous ses
+dépits[311].» Voilà pour la Russie; voyons maintenant pour l'Autriche.
+Amené à parler de Gentz, Artaud disait à Richelieu, le 19 octobre: «M.
+de Gentz est un personnage très remarquable, dans lequel il se trouve
+deux individus, deux caractères et deux points de départ bien distincts.
+Il a d'abord été homme de lettres, et ensuite il a dirigé ses
+méditations vers les études diplomatiques. Il a servi de sa plume la
+Prusse et l'Autriche, mais le politique n'a pas cessé d'être homme de
+lettres. On voit bien que son premier état est d'avoir de l'esprit[312],
+de plaire, de chercher à persuader, de bien parler, de dire tout ce qui
+est susceptible d'être exprimé avec vivacité, ce qui a du piquant, du
+naïf, du charme; il est aisé de s'apercevoir que quelquefois il est tout
+à fait à sec dans la connaissance des affaires, et qu'alors il n'a plus
+d'autre secours qu'une sagacité très exercée, à l'aide de laquelle il
+surprend ce qu'on ne lui a pas confié dans le cabinet de Vienne.» Enfin
+Artaud informait M. de Richelieu, le 14 novembre 1817, que Gentz lui
+avait fait cette confidence: «Vous comptez sur la Russie, mais n'y
+comptez pas. Elle vous poussera et ne fera que de faibles efforts pour
+vous. Savez-vous qui décidera tout?--car voilà la question.--La Prusse!»
+Puis il disait, quelques jours après, qu'il avait vu le secrétaire
+particulier de Metternich. Celui-ci avait voulu faire insérer dans le
+_Beobachter_ un article de l'_Allgemeine Zeitung_, n° 137. «Dans cet
+article, qui est très bien fait et dans un sens favorable à votre
+ministère, on parle des différents partis de la France, entre autres des
+bonapartistes, et l'on dit que ceux-ci n'ont plus de crédit et sont peu
+à redouter. J'ai donc voulu faire insérer cet article, et la censure de
+la chancellerie s'y est opposée, mais l'article paraîtra deux jours plus
+tard[312].» Les diplomates se dénonçaient entre eux. Caraman mandait à
+Richelieu, le 5 décembre 1817, que le comte de Stachelberg avait «de
+vraies inquiétudes sur la sincérité de Metternich»[313].
+
+La France avait donc à se défier aussi bien de l'Autriche que de la
+Russie et des autres puissances, car leur sympathie n'était
+qu'apparente. Pendant qu'elle cherchait par son gouvernement quelque
+appui en Europe contre les menées bonapartistes qu'elle redoutait plus
+que jamais, pendant que Louis XVIII et ses ministres ne trouvaient pas
+Napoléon assez éloigné et assez surveillé, un seul monarque, négligeant
+les offenses reçues,--et Dieu sait si elles avaient été longues et
+douloureuses!--un seul, le pape Pie VII, intercédait en faveur du captif
+de Sainte-Hélène. Il mandait de Castel-Gandolfo, le 6 octobre 1817, à
+Consalvi, que la famille de Napoléon lui avait fait connaître les
+souffrances de l'Empereur à Sainte-Hélène. Il l'invitait à écrire en son
+nom aux souverains alliés, et notamment au prince régent, pour les prier
+d'adoucir les rigueurs de son exil. Il se souvenait qu'après Dieu
+c'était à Napoléon qu'on devait le rétablissement de la religion en
+France. «Savone et Fontainebleau, ajoutait-il, ne sont que des erreurs
+de l'esprit et des égarements de l'ambition humaine[315].» Cette noble
+et touchante intervention d'un pontife qui avait été l'objet des plus
+indignes traitements de la part de l'Empereur, suffit pour montrer ce
+que peut une religion où le pardon est considéré comme une vertu. Pie
+VII avait demandé aux ennemis de Napoléon une grâce qu'ils refusèrent.
+Ils eurent tort. Ces souverains, qui se disaient les représentants de
+Dieu sur la terre, qui parlaient en toute occasion des principes sacrés
+et du droit éternel, oubliaient que leur premier devoir était la
+clémence et que manquer à ce devoir, c'était exposer leurs propres
+dynasties aux périls d'un avenir plus ou moins éloigné. Mais leurs
+passions parlaient plus haut que leurs consciences[316]. Après avoir
+éloigné pour jamais Napoléon de la France, ils allaient entourer le roi
+de Rome d'une surveillance inquiète et jalouse. L'Angleterre s'était
+constituée le geôlier du père; l'Autriche se constituait le geôlier de
+l'enfant.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+LE DUC DE REICHSTADT
+
+(1818-1820)
+
+
+Dans une conférence tenue à Paris le 4 décembre 1817, en présence du duc
+de Richelieu, des ambassadeurs d'Espagne et d'Angleterre, des ministres
+de Prusse et de Russie, le ministre d'Autriche avait fait, au nom de sa
+Cour, la déclaration suivante:
+
+«S. M. l'Empereur, croyant qu'il est de l'intérêt général de fixer le
+sort du prince François-Charles, fils de S. M. l'archiduchesse
+Marie-Louise, duchesse de Parme, Plaisance et Guastalla, au moment où la
+succession dans ces duchés vient d'être réglée définitivement entre les
+six cours appelées par l'article 99 de l'Acte du Congrès de Vienne à
+prendre en considération et à fixer les termes de cet arrangement,
+annonce aux cinq autres puissances ses intentions suivantes:
+
+«Sa Majesté Impériale et Royale Apostolique s'est décidée à renoncer
+pour Elle et ses successeurs, en faveur du prince François-Charles et de
+sa descendance directe et masculine, à la possession des terres de
+Bohême connues sous le nom de bavaro-palatines, possédées aujourd'hui
+par S. A. I. et R. le grand-duc de Toscane, lesquelles terres devaient,
+en vertu de l'article 101 de l'Acte du Congrès, rentrer dans le domaine
+particulier de Sa Majesté Impériale et Royale Apostolique, à l'époque de
+la réunion du duché de Lucques au grand-duché de Toscane. La réversion
+de ces terres au domaine particulier de Sa Majesté Impériale n'aura, en
+conséquence, lieu qu'après le décès du prince François-Charles, s'il ne
+devait point laisser de descendance directe et masculine, et dans le cas
+contraire, après l'extinction de cette descendance.» Cet acte
+particulier avait donc conféré au jeune prince la propriété éventuelle
+de terres en Bohême, dont les revenus étaient estimés à cinq cent mille
+francs environ. Mais le roi de Rome ne devait posséder cet apanage
+qu'après la mort de Marie-Louise. Pour le moment, celle-ci était obligée
+de subvenir à ses besoins par ses revenus de Parme, Plaisance et
+Guastalla.
+
+En attendant un titre et un rang, le petit prince vivait auprès de son
+grand-père, sans prévoir quel serait son avenir.
+
+Sa mère n'avait d'autre préoccupation que d'écarter les personnes qui
+venaient de France en Italie avec l'intention de l'approcher. Sa
+vigilance allait même plus loin. Elle avait su, entre autres, qu'un
+sieur Hennequin composait un ouvrage sur les campagnes de Bonaparte et
+qu'il avait l'intention de l'offrir à son fils. Elle lui fit défendre
+d'en envoyer un seul exemplaire à Parme[317]. Cependant elle était moins
+rigoureuse pour d'anciens amis, comme Méneval, car le 30 janvier 1818,
+elle lui écrivait pour le remercier de ses vœux. Elle se disait
+parfaitement heureuse et contente de la situation dans laquelle elle se
+trouvait[318]. Sur ces entrefaites, M. de Las Cases ayant écrit à
+Marie-Louise, il fallut que le prince de Metternich permît à la duchesse
+de répondre à celui qui avait montré tant de fidélité à Napoléon après
+sa chute. «Si Mme l'archiduchesse, lui mandait-il, se décide à écrire un
+peu de lignes à M. de Las Cases, je me chargerais de lui faire remettre,
+à son arrivée en Autriche, la lettre de Sa Majesté par une personne de
+confiance qui aurait l'ordre de lui déclarer que Mme l'archiduchesse, en
+trouvant du plaisir à lui donner cette marque d'intérêt, exige de lui sa
+parole qu'il n'en fasse aucun usage et qu'il tienne sa parole secrète
+pour tout le monde sans exception...» Il est peu probable que
+l'insouciante duchesse ait vu M. de Las Cases. La seule présence de ce
+bon Français aurait augmenté ses remords, car elle en avait, quoiqu'elle
+parût s'en défendre.
+
+M. de Caraman donnait, le 22 février, au duc de Richelieu quelques
+détails sur le fils de Marie-Louise et sur son avenir. Il affirmait que
+lui, ambassadeur français, aurait été prêt à faire à M. de Metternich
+les plus vives représentations, si le ministère autrichien avait semblé
+stipuler quelque avantage pour la descendance future du prince. «J'ai la
+satisfaction de pouvoir vous assurer qu'il n'y sera pas dit (dans le
+décret d'apanage que l'on préparait) un mot de succession ni de
+descendance, et tout se bornera aux dispositions qui lui sont
+personnelles.» L'ambassadeur apprenait à son gouvernement, au sujet de
+l'enfant impérial, une nouvelle assez surprenante. «Il paraît,
+assurait-il, que l'intention est de le réserver à l'état ecclésiastique,
+mais on ne veut pas l'annoncer d'avance[319].» Le duc de Richelieu
+répondait, deux semaines après: «Les nouveaux détails que vous
+transmettez sur le projet d'établissement dont la cour de Vienne
+s'occupe pour le fils de l'archiduchesse Marie-Louise, et l'intention
+qu'on paraît avoir de le destiner à l'état ecclésiastique, seraient de
+nature à nous convenir parfaitement.» Le duc était enchanté de cette
+nouvelle, et voici pourquoi: «Nous ne pouvons qu'applaudir à des
+dispositions qui ôteront à la malveillance un élément auquel elle aurait
+peut-être su donner de la valeur...» Ainsi qu'on l'avait fait jadis pour
+les fils des anciens rois francs, il eût fallu mettre le fils de
+Napoléon dans un cloître, afin de rassurer la France et ses alliés. À
+défaut d'un cloître, on lui donnera un palais dont les grilles et les
+murs seront tout aussi solides et aussi infranchissables. Mais pendant
+ce temps, le prince, poussé par ses instincts de race, manifestait un
+goût accentué pour tout ce qui était militaire. Il avait à peine sept
+ans, qu'il se plaçait gaiement avec un petit fusil à la porte du cabinet
+impérial et rendait les honneurs aux personnages qui se présentaient
+chez son grand-père. Il apprenait le maniement des armes avec ardeur.
+Quand on lui donna, pour le récompenser, les insignes de sergent, il
+montra la joie la plus vive. Qu'aurait dit son glorieux père en le
+voyant si empressé, dès l'enfance, à témoigner de son goût et de ses
+aptitudes pour la carrière militaire? Il eût reconnu son propre sang.
+Mais s'il avait vu l'enfant impérial avec l'uniforme autrichien, il
+n'eût pu longtemps supporter un tel spectacle. Ce qu'il avait voulu
+écarter semblait s'accomplir. Son fils bien-aimé devenait un étranger.
+Toutefois la douleur de Napoléon eût trouvé quelque vengeance dans
+l'attitude des étrangers à l'égard du nouveau gouvernement. On avait dit
+à tous que la présence de l'Empereur sur le sol français était la seule
+cause de leur ressentiment, et voilà que, Napoléon disparu, les alliés
+continuaient à se défier de la France et du Roi. «Lord Wellington,
+constatait Gentz en février 1818, n'a jamais aimé les Français, et je
+l'ai entendu plus d'une fois parler de cette nation avec un sentiment
+mal déguisé de haine et de mépris. Il regarde les efforts qu'ils font
+pour se relever de leur humiliation comme une espèce de révolte contre
+leurs vainqueurs[320].» L'Autriche affectait les mêmes sentiments, et M.
+de Caraman, notre ambassadeur à Vienne, avait à endurer parfois de M. de
+Metternich des observations fort désagréables pour l'amour-propre et
+l'indépendance des Français[321].
+
+Marie-Louise était enfin venue au mois de juillet passer quelques jours
+auprès de son père et de son fils. C'était le moment où Napoléon,
+contraint par l'Angleterre de se séparer du docteur O'Méara, lui donnait
+un mot d'introduction auprès de sa femme, et le rédigeait ainsi: «S'il
+voit ma bonne Louise, je la prie de lui permettre qu'il lui baise les
+mains!» Puis il ajoutait de vive voix: «Si vous voyez mon fils,
+embrassez-le pour moi.» Et répétant le conseil qu'il ne se lassait
+jamais de donner: «Qu'il n'oublie jamais qu'il est né prince français!»
+Sa dernière recommandation était celle-ci: «Faites tous vos efforts pour
+m'envoyer des renseignements authentiques sur la manière dont mon fils
+est élevé.» O'Méara n'était pas encore parti que l'Autriche imposait un
+nouveau nom au fils de Napoléon. Le 22 juillet, par quatre patentes
+impériales, François II, empereur d'Autriche, roi de Jérusalem, de
+Hongrie, de Bohême et autres lieux, déclarait se trouver, par suite de
+l'Acte du Congrès de Vienne et des négociations avec ses hauts alliés,
+dans le cas de déterminer le titre, les armes, le rang et les rapports
+personnels du prince François-Charles-Joseph, fils de sa bien-aimée
+fille Marie-Louise, archiduchesse d'Autriche, duchesse de Parme,
+Plaisance et Guastalla. L'Empereur lui donnait donc le titre de «duc de
+Reichstadt» avec celui d'Altesse Sérénissime. Il lui permettait de se
+servir d'armoiries particulières, savoir: de gueule à la face d'or, à
+deux lions passans d'or, tournés à droite, l'un en chef et l'autre en
+pointe, l'écu oval posé sur un manteau ducal et timbré d'une couronne de
+duc; pour supports, deux griffons de sable armés, becquetés et couronnés
+d'or, tenant des bannières sur lesquelles étaient répétées les armes
+ducales. Les griffons de sable remplaçaient les aigles impériales, et la
+couronne de duc, celle d'empereur. Le duc de Reichstadt devait prendre
+rang à la cour d'Autriche immédiatement après les princes de la famille
+impériale et les archiducs d'Autriche. La seigneurie de Reichstadt,
+située dans le royaume de Bohême, autrefois possession bavaro-palatine,
+et qui appartenait à l'archiduc Ferdinand, avait été érigée en duché par
+les mêmes lettres patentes. En même temps, l'Empereur accordait au
+nouveau duc la jouissance, sa vie durant, des terres bavaro-palatines en
+Bohême, savoir la seigneurie de Tachlowitz, la terre de Gross-Bohen, les
+seigneuries de Kasow, de Kron-Porzistchen et Ruppau, les seigneuries de
+Plosskowitz, de Buschtierad et de Reichstadt, les terres de Misowitz,
+Sandau, Tirnowan, Schwaden et Swoleniowes, et la maison numéro 182,
+située au Hradschin, avec toutes leurs appartenances, meubles, immeubles
+et droits y attachés. Les patentes ne qualifiaient le duc de Reichstadt
+que sous le nom de prince François-Charles-Joseph, fils de
+l'archiduchesse Marie-Louise. On ne disait pas un mot de son père, comme
+si l'enfant fût né d'un père inconnu... M. de Montbel, étonné, en parla
+plus tard au prince de Metternich, qui voulut bien lui répondre qu'il
+fallait, pour juger une telle détermination, se placer dans la situation
+même et se reporter à l'époque où elle avait été prise[322]. Ainsi
+Metternich l'engageait à reculer, par la pensée, jusqu'à l'époque où
+l'Europe s'était levée pour reconquérir son indépendance et se défendre
+contre Napoléon échappé de l'île d'Elbe. La victoire n'avait point
+apaisé la fureur des peuples. L'Allemagne, indignée, regardait sa haine
+contre Napoléon comme un _lien de vertu_ qui devait unir les peuples. Le
+nom de l'oppresseur inspirait à tous un même sentiment d'horreur;
+l'Europe venait de reconnaître «combien il y avait eu danger pour elle
+de laisser à un guerrier si entreprenant le prestige attaché au titre
+d'empereur». En donnant à tous les rois et souverains créés par lui le
+nom de Napoléon, l'empereur des Français en avait fait une dénomination
+de dynastie à laquelle il attachait une signification de puissance et
+d'autorité. «L'empereur d'Autriche, qui avait déjà sacrifié toutes ses
+affections à la sûreté et au bonheur de ses sujets, avait à cœur de leur
+prouver, ainsi qu'à l'Europe, que, dans aucune situation, ses sentiments
+paternels ne l'emporteraient sur ses principes et son amour pour ses
+peuples.» Remarquez que c'est là une phrase, pour ainsi dire,
+stéréotypée. S'agit-il pour François II de manquer aux engagements
+résultant de l'alliance entre la France et l'Autriche, ou aux promesses
+solennelles de l'alliance de famille faite entre lui et Napoléon, de
+méconnaître les intérêts de sa fille et de son petit-fils, c'est
+toujours en vertu des principes et de l'amour pour ses peuples. Il ôta
+donc au jeune prince son nom de dynastie, comme il lui avait refusé le
+titre d'empereur, «pour que, dès lors, des noms, tous consacrés en
+Autriche, prouvassent qu'il ne serait plus désormais qu'un prince
+autrichien».
+
+La crainte que Napoléon avait éprouvée, et qu'il venait de manifester
+récemment encore devant son entourage, semblait devenir une réalité.
+Mais, qu'on y prenne garde; ce ne sont là que des dehors fallacieux. On
+se tromperait beaucoup si on leur attachait plus d'importance qu'ils
+n'en méritent. Sans aucun doute, le prince impérial ne s'appellera plus
+Napoléon, mais il gardera l'amour de son père, l'amour de la France.
+Malgré les froids et habiles calculs de la diplomatie autrichienne, la
+flamme qui anime ce jeune cœur ne s'éteindra qu'avec son dernier
+souffle. On aura beau donner au fils de Napoléon des maîtres allemands
+et une éducation allemande, le faire vivre dans un air et dans un milieu
+allemands; il voudra être et il restera Français, tant il est vrai que
+les liens mystérieux formés par Dieu, sur le sol qui prend le doux nom
+de patrie, ne se dénouent qu'avec la mort.
+
+Le 2 août, M. de Saint-Mars envoyait au duc de Richelieu le rescrit par
+lequel étaient déterminés les nouveaux noms et titres du fils de la
+duchesse de Parme. Le secrétaire de l'ambassade française à Vienne en
+trouvait la rédaction «des plus simples et des plus convenables». Le duc
+de Reichstadt était placé à peu près dans la même situation politique
+que le duc de Leuchtenberg, sans avoir aucun droit de souveraineté[323].
+Quelques jours après, le duc de Richelieu adressait au baron de Vincent,
+ministre plénipotentiaire d'Autriche, l'adhésion du gouvernement
+français à l'accession de la duchesse de Parme à l'Acte du Congrès de
+Vienne. Il faisait toutefois remarquer que le gouvernement l'admettait
+uniquement par esprit de conciliation, mais sans que cela tirât à
+conséquence pour les actes de même nature qui pourraient lui être
+présentés à l'avenir. Le chargé d'affaires de Florence, M. de Fontenay
+écrivait de son côté, à la même date, au duc de Richelieu, que le
+grand-duc de Toscane n'avait fait aucun obstacle à la cession des terres
+bavaro-palatines au fils de Marie-Louise. Quant à la duchesse de Parme,
+elle avait paru «extrêmement sensible» au nouveau titre qui venait
+d'être accordé à son fils. «Le comte de Neipperg, ajoutait Fontenay dans
+la lettre de remerciement écrite à ce sujet à M. le comte d'Appony[324],
+reconnaît que le titre actuel du jeune duc de Reichstadt est convenable,
+sous tous les rapports, à la naissance et au rang de ce prince, et qu'on
+ne pouvait rien faire qui fût plus agréable à Mme la duchesse de
+Parme[325]». Il paraît qu'on avait hésité entre le nom de comte de
+Multing et celui de duc de Reichstadt. Mais la duchesse de Parme avait
+qualifié le premier nom «de mauvaise plaisanterie». Elle trouvait qu'à
+un fils d'empereur revenait au moins de droit le titre de duc. Ce titre
+que subit le gouvernement de Louis XVIII, parut cependant séditieux et
+capable d'exercer des troubles, puisque la police française imposa aux
+sieurs Laugier, parfumeurs à Paris, l'engagement de ne plus mettre en
+vente, sous le nom d'_Eau du duc de Reichstadt_, une essence qu'ils
+débitaient autrefois sous le nom d'_Eau du roi de Rome_[326]. Le 29
+août, le général Gourgaud, qui revenait de l'île Sainte-Hélène, adressa
+à Marie-Louise une lettre qui causa un certain trouble à Parme et à
+Vienne, les journaux anglais l'ayant publiée peu de temps après. La
+voici textuellement. Elle est d'une authenticité certaine et elle mérite
+d'être connue, car elle imprime à la mémoire de Marie-Louise une
+flétrissure méritée:
+
+ «MADAME,
+
+«Si Votre Majesté daigne se rappeler l'entretien que j'ai eu avec Elle,
+en 1814, à Grosbois[327], lorsque, la voyant malheureusement pour la
+dernière fois, je lui fis le récit de tout ce qu'avait éprouvé
+l'Empereur à Fontainebleau, j'ose espérer qu'Elle me pardonnera le
+triste devoir que je remplis en ce moment, en lui faisant connaître que
+l'empereur Napoléon se meurt dans les tourments de la plus affreuse et
+de la plus longue agonie. Oui, Madame, celui que les lois divines et
+humaines unissent à vous par les liens les plus sacrés, celui que vous
+avez vu recevoir les hommages de presque tous les souverains de
+l'Europe, celui sur le sort duquel je vous ai vue répandre tant de
+larmes lorsqu'il s'éloignait de vous, périt de la mort la plus cruelle,
+captif sur un rocher au milieu des mers, à deux mille lieues de ses plus
+chères affections, seul, sans amis, sans parents, sans nouvelles de sa
+femme et de son fils, sans aucune consolation. Depuis mon départ de ce
+roc fatal, j'espérais pouvoir aller vous faire le récit de ses
+souffrances, bien certain de tout ce que votre âme généreuse était
+capable d'entreprendre; mon espoir a été déçu: j'ai appris qu'aucun
+individu pouvant rappeler votre époux, vous peindre sa situation, vous
+dire la vérité, ne pouvait vous approcher; en un mot, que vous étiez au
+milieu de votre cour comme au milieu d'une prison. Napoléon en avait
+jugé ainsi. Dans ses moments d'angoisse, lorsque pour lui donner
+quelques consolations nous lui parlions de vous, souvent il nous a
+répondu: «Soyez bien persuadés que si mon épouse ne fait aucun grand
+effort pour alléger mes maux, c'est qu'on la tient environnée d'espions
+qui l'empêchent de rien savoir de tout ce qu'on me fait souffrir, car
+Marie-Louise est la vertu même!»
+
+Privé de l'honneur de se rendre auprès d'elle, le général saisissait une
+occasion sûre pour lui faire parvenir cette lettre; il espérait qu'il
+n'invoquerait pas en vain la générosité de son caractère et la bonté de
+son cœur. «Le supplice de Napoléon, disait-il, peut durer longtemps
+encore. Il est temps de le sauver. Le moment présent semble bien
+favorable: les souverains vont se réunir au congrès d'Aix-la-Chapelle,
+les passions paraissent calmées. Napoléon est loin d'être à craindre; il
+est si malheureux que les âmes nobles ne peuvent que s'intéresser à son
+sort. Dans de telles circonstances, que Votre Majesté daigne réfléchir à
+l'effet que produirait une grande démarche de votre part; celle, par
+exemple, d'aller à ce congrès, d'y solliciter la fin du supplice de
+Napoléon, de supplier son auguste père de joindre ses efforts aux vôtres
+pour obtenir que votre époux lui soit confié, si la politique ne
+permettait pas encore de lui rendre la liberté. Lors même qu'une telle
+démarche ne réussirait pas en entier, le sort de Napoléon en serait bien
+amélioré. Quelle consolation n'éprouverait-il pas en vous voyant agir
+ainsi? Et vous, Madame, quel serait votre bonheur! Combien d'éloges, de
+bénédictions vous attirerait une telle conduite, que vous prescrivent la
+religion, votre honneur, votre devoir; conduite que vos plus grands
+ennemis peuvent seuls vous conseiller de ne pas suivre! On dirait: Les
+souverains de l'Europe, après avoir vaincu Napoléon, l'ont abandonné à
+ses plus cruels ennemis; ceux-ci le faisaient mourir du supplice le plus
+long et le plus barbare; la durée de son agonie le réduisait à demander
+des bourreaux plus prompts. Il paraissait oublié et sans secours; mais
+Marie-Louise lui restait, et la vie lui a été rendue. Ah! Madame, au nom
+de ce que vous avez de plus cher au monde, de votre gloire, de votre
+avenir, faites tout pour sauver votre époux; l'ombre de Marie-Thérèse
+vous l'ordonne!... Pardonnez-moi, Madame, pardonnez-moi d'oser vous
+parler ainsi; je me laisse aller aux sentiments dont je suis pénétré
+pour vous; je voudrais vous voir la première de toutes les femmes!...»
+
+Cette lettre, qui lui rappelait si éloquemment ses devoirs, ne fit
+qu'importuner Marie-Louise. Elle ne lui causa aucune émotion. Un journal
+anglais, inspiré par Metternich, osa dire que le général Gourgaud avait
+reçu de l'argent à la suite de sa missive, en même temps que l'ordre de
+ne plus faire de démarches. Cela était faux. En effet, le général
+indigné crut devoir écrire au directeur du journal anglais qui avait
+reproduit le bruit mensonger, ces quelques mots:
+
+ «Londres, 26 octobre 1818[328].
+
+«Dans une des colonnes de votre journal d'aujourd'hui, sous la rubrique
+d'«Aix-la-Chapelle, _correspondance particulière_», on lit: «Le général
+Gourgaud, qui a adressé dernièrement une lettre à Sa Majesté
+l'archiduchesse Marie-Louise, duchesse de Parme, pour lui demander
+d'user de toute son influence près du Congrès, en faveur de son époux et
+de son maître, _a reçu pour réponse à sa lettre une somme d'environ
+trente mille francs et, en même temps, l'ordre positif de ne plus, à
+l'avenir, entretenir Sa Majesté de ce sujet_.»
+
+«Les deux dernières assertions, contenues dans cet article sont
+entièrement fausses; la défense de dire la vérité n'est pas et ne
+pouvait pas être la réponse de la lettre confidentielle que j'eus
+l'honneur d'adresser à Sa Majesté le 29 août dernier. Cette supposition
+même est injurieuse au caractère bien connu de cette princesse. Il n'est
+pas vrai non plus que j'aie reçu de présent; je n'ai reçu d'autre
+récompense de cette démarche que l'approbation flatteuse d'un certain
+nombre d'hommes respectables et la satisfaction que je goûte d'avoir
+satisfait à mes devoirs.
+
+«J'ai l'honneur d'être, etc.
+
+ «Le général GOURGAUD.
+
+ «N° 22, Compton-Street, Brunswick-Square.»
+
+Comme le comte de Neipperg et Marie-Louise s'étaient aussi préoccupés du
+général Gourgaud, Metternich crut devoir écrire à ce sujet à Neipperg
+lui-même: «Quant au général Gourgaud, je prie Votre Excellence de dire à
+Sa Majesté qu'il est à Hambourg; que, pour le moment, il ne peut pas se
+rendre en Italie...» Metternich ajoutait que, pour le mettre hors d'état
+de nuire, l'Empereur consentait à lui accorder asile dans ses États. Je
+ne crois pas que Gourgaud eût demandé cet asile. Sa lettre et son
+attitude n'étaient pas faites d'ailleurs pour le lui assurer[329].
+
+À défaut de l'épouse ingrate, la mère de Napoléon s'était adressée
+directement et sans crainte, le 19 août, aux souverains réunis au
+congrès d'Aix-la-Chapelle. Elle leur disait: «Mon fils aurait pu
+demander asile à l'Empereur, son beau-père. Il aurait pu s'abandonner au
+grand cœur de l'empereur Alexandre, dont il fut jadis l'ami. Il aurait
+pu se réfugier chez Sa Majesté Prussienne, qui, sans doute, se voyant
+implorée, ne se serait rappelé que son ancienne alliance. L'Angleterre
+peut-elle le punir de la confiance qu'il lui a témoignée?» On objectait
+la raison d'État; mais cette raison avait ses limites... Le congrès
+d'Aix-la-Chapelle répondit que le maintien de Napoléon Bonaparte dans
+l'île de Sainte-Hélène était nécessaire au repos de l'Europe, «car
+c'était le pouvoir de la Révolution française, incarné dans un individu
+qui s'en prévalut pour asservir les nations sous le joug de l'injustice,
+que les alliés étaient heureusement parvenus à détruire». En conséquence
+on devait plutôt renforcer qu'atténuer les dispositions propres à
+assurer la détention de l'ex-Empereur[330]. Le protocole du 13 novembre
+établissait que toute correspondance avec le prisonnier de
+Sainte-Hélène, toute communication quelconque qui ne serait pas soumise
+à l'inspection du gouvernement britannique, serait regardée «comme
+attentatoire à la sûreté publique et qu'il serait porté plainte et pris
+des mesures contre quiconque se rendrait coupable d'une pareille
+infraction[331]». Telle fut la réponse des alliés. Ils n'avaient
+d'ailleurs pas plus de pitié pour le fils et conseillaient secrètement
+de redoubler la surveillance à Schœnbrunn. Cependant l'Empereur
+d'Autriche ne cachait pas son affection pour le jeune prince qui lui
+avait plu par son caractère aimable et franc[332]. François II était au
+fond un bon père de famille. Lorsque la politique et ses tristes
+nécessités lui permettaient de s'abandonner à ses impulsions natives,
+lorsqu'il se croyait libre de montrer que la raison d'État n'étouffait
+pas en lui la bonté, il était vraiment affectueux pour cet être si
+intéressant, si délaissé et que l'Europe, toujours inquiète, redoutait.
+Aussi lui avait-il permis de venir s'installer auprès de lui, dans son
+propre appartement. De même qu'autrefois le roi de Rome jouait dans le
+cabinet de Napoléon et par ses grâces enfantines déridait le front
+sévère de l'Empereur, ainsi aujourd'hui, celui qu'une politique
+implacable avait appelé «le duc de Reichstadt» ne craignait pas de
+troubler les graves occupations du souverain de l'Autriche. Il lui
+adressait souvent de ces questions, naïves en apparence, et qui donnent
+tant à penser.
+
+M. de Montbel raconte à ce propos que le fils de Napoléon, s'approchant
+un jour de l'empereur François II, lui dit tout à coup d'un air
+préoccupé:
+
+«Mon grand-papa, n'est-il pas vrai, quand j'étais à Paris, que j'avais
+des pages?
+
+--Oui, je crois que vous aviez des pages.
+
+--N'est-il pas vrai aussi que l'on m'appelait le roi de Rome?
+
+--Oui, l'on vous appelait le roi de Rome.
+
+--Mais, mon grand-papa, qu'est-ce donc être roi de Rome?»
+
+Ici, l'empereur François, qu'on accuse un peu trop de manquer d'esprit
+de repartie, fit une réponse judicieuse: «Mon enfant, quand vous serez
+plus âgé, il me sera plus facile de vous expliquer ce que vous demandez.
+Pour le moment, je vous dirai qu'à mon titre d'empereur d'Autriche je
+joins celui de roi de Jérusalem, sans avoir aucune sorte de pouvoir sur
+cette ville... Eh bien, vous étiez roi de Rome comme je suis roi de
+Jérusalem.» L'enfant regarda son grand-père, réfléchit et se tut. Il
+avait, malgré la simplicité de ses huit ans, compris que son titre
+n'était qu'un titre éphémère et que cette ville de Rome, dont on lui
+avait déjà tant parlé, ne lui appartenait pas. C'était sans doute pour
+cela qu'on lui avait cherché un autre nom... Il suivait son grand-père à
+Vienne aussi bien qu'à Schœnbrunn, et il le charmait par sa vivacité et
+son adresse. Le prince impérial n'aimait pas à être traité en enfant. À
+ses premières leçons d'équitation, on lui avait amené un tout petit
+cheval. Il refusa de le monter. «Je veux, dit-il, un grand cheval comme
+celui de papa pour aller à la guerre!» Un autre fait montre encore le
+sentiment précoce que le fils de Napoléon avait de sa dignité.
+L'ambassadeur de Perse Abdul-Hassan-Chan était venu, à la Cour, offrir à
+l'Empereur et à l'Impératrice des présents de la part du Schah. Le jeune
+prince le rencontra chez le peintre Lawrence et l'entendant converser
+bruyamment avec son gouverneur, le comte de Dietrichstein, sans se
+préoccuper de lui, il dit tout à coup, avec une gravité comique qui fit
+sourire tout le monde: «Voilà un Persan bien vif! Il paraît que ma
+présence ne lui cause pas le plus léger embarras.»
+
+Le duc de Reichstadt--puisque désormais le prince va s'appeler
+ainsi--avait terminé à huit ans ses études préparatoires aux études
+classiques. Il savait déjà très bien le français, un peu d'italien et
+d'allemand. À dater de ce moment, il aborda avec son maître Mathieu
+Collin les études classiques et les langues anciennes. L'enfant
+s'appliquait à ces nouvelles études, mais sans ardeur. Il se sentait
+attiré davantage par les sciences militaires, dont on commençait à
+l'entretenir. Sous la surveillance du colonel Schindler et du major
+Weiss, il fit, si l'on en croit le capitaine Foresti, de rapides
+progrès. Il allait lui-même au-devant des questions, cherchant à mériter
+de favorables suffrages et à se faire heureusement apprécier. Celle qui
+aurait dû être là, jouissant de sa présence et de ses entretiens, de ses
+plaisirs et de ses études, se bornait à demander quelquefois, par
+lettres, des nouvelles de sa santé. Un jour, elle apprend qu'il a la
+rougeole, et elle s'en inquiète. Lorsqu'elle sait que cette maladie est
+terminée, elle en rend grâces au Ciel. Elle ne se dit pas que d'autres
+qu'elle se sont installés au chevet du petit malade. Non, elle n'a
+qu'une pensée, une pensée singulière. En remerciant Dieu d'avoir
+préservé son fils, elle constate que c'est un bonheur pour lui d'avoir
+eu la rougeole à son âge, car «au moins n'aura-t-il pas les inquiétudes
+que j'ai de cette contagion, n'ayant jamais eu cette maladie, qui est
+bien dangereuse pour les grandes personnes[333]». Marie-Louise
+continuait à faire preuve d'un surprenant oubli au sujet de son passage
+en France comme impératrice. Il semblait vraiment que Napoléon et
+l'Empire n'eussent point existé pour elle. Le comte de Dillon, ministre
+de France à Florence, informait le marquis Dessoles, à la date du 13
+mars 1819, que la duchesse de Parme s'était beaucoup préoccupée, à sa
+réception, de la santé du Roi. Elle avait fait aussi de nombreuses
+questions sur la famille royale, évitant dans sa conversation de
+rappeler tout ce qui pouvait se rattacher au temps qu'elle avait passé
+en France, «comme un songe dont elle fuyait le souvenir»... De son côté,
+et quelques jours après, le marquis de Caraman écrivait qu'il était
+impossible de mettre plus de mesure et de prudence que l'archiduchesse
+Marie-Louise, dans une position aussi délicate. «En toutes les
+circonstances, on ne retrouve jamais que la duchesse de Parme. Le comte
+de Neipperg la seconde bien franchement dans la marche qu'elle a
+adoptée. Toutes les tentatives qui ont pu être faites pour rappeler
+d'anciens souvenirs ont été écartées avec soin.» Le marquis de Caraman
+ajoutait que Bologne était un foyer des plus actifs où se rassemblaient
+ceux qui conservaient de coupables espérances. «L'archiduchesse
+Marie-Louise en a eu la preuve à son dernier passage. Elle avait, par
+prudence, ordonné que ses chevaux l'attendissent hors de la ville.
+Aussitôt qu'on l'a su, une foule de gens très bien mis se sont postés de
+ce côté, et les cris les plus séditieux appelaient hautement pour leur
+empereur celui que l'Europe entière a repoussé. Cette scène a été
+tellement scandaleuse et si embarrassante pour l'archiduchesse, qu'elle
+a pris la résolution de ne plus passer par Bologne[334].»
+
+Cependant, la duchesse de Parme aurait voulu suivre à Rome l'empereur
+François qui devait s'y rendre. Mais celui-ci, redoutant quelque
+aventure pareille à celle de Bologne, s'y refusa. Le comte de Dillon
+s'étonnait du désir de la duchesse, car «dans un temps où la famille de
+Bonaparte se trouvait en présence de la sienne, toute la prévoyance
+humaine n'aurait pu lui éviter des moments très embarrassants».
+Déconseillée par son père, la duchesse renonça à son voyage à Rome et
+pour son retour à Parme--elle était à Sienne au commencement
+d'avril--choisit la route de Pistoia à Modène, moins fréquentée que
+celle d'Arrezzo, car elle craignait une nouvelle manifestation. Il
+paraît qu'elle aurait répondu à ceux qui l'avaient acclamée, lorsqu'elle
+traversait Bologne: «Gardez cet enthousiasme pour votre légitime
+souverain; il ne peut que me déplaire!» Les cris de «Vive Napoléon!»
+l'avaient fort irritée. Quant à M. de Neipperg, il n'avait pu
+dissimuler, lui aussi, une violente colère. La duchesse et ses
+courtisans redoutaient une révolution avec autant d'effroi que les
+diplomates autrichiens eux-mêmes. Dans une dépêche de Metternich au
+baron de Lebzeltern, ministre d'Autriche près la cour de Russie, en date
+du 30 septembre 1819, il était dit «que l'esprit de vertige et de
+révolution menaçait d'un bouleversement total les trônes, les
+gouvernements et toutes les institutions». Il était donc nécessaire,
+suivant Metternich, pour toutes les cours allemandes de se bien
+concerter. Les conférences de Carlsbad avaient réalisé en principe ce
+qui, peu de mois auparavant, n'eût point été compris. Les mesures de
+précaution adoptées à Carlsbad avaient été converties en lois par la
+diète fédérale le 20 septembre, et l'on espérait que le ministère
+français, s'inspirant, lui aussi, de leur esprit, cesserait de ménager
+tous les partis, sous peine de complications extérieures[335].
+
+On redoutait surtout en Autriche l'éventualité de la mort de Louis XVIII
+et des crises qui la suivraient. Rendant compte d'une conversation avec
+Metternich, M. de Caraman écrivait le 29 novembre 1819 au marquis
+Dessoles: «Le prince ne m'a pas dissimulé qu'il croyait que la mort du
+Roi serait l'époque où tous les partis, comprimés et dissimulés,
+chercheraient à reprendre de l'influence et ranimeraient tous leurs
+moyens. Il ne voit de dangereux parmi ces partis que le reste de celui
+qui tient encore aux Bonaparte, celui qui, parmi les militaires, appelle
+le prince Eugène, et enfin celui qui désire la réunion de la France aux
+Pays-Bas, sous le prince d'Orange. Le premier de ces partis chercherait,
+à ce que croit le prince de Metternich, à exciter quelque mouvement en
+faveur du jeune duc de Reichstadt; mais il m'a fait observer, en même
+temps, combien toutes ces idées seraient faciles à déjouer, parce
+qu'elles seraient repoussées aussitôt que connues, l'Autriche étant bien
+loin de s'engager dans une question aventureuse, aussi éloignée de ses
+principes; et que, d'ailleurs, elle ne peut pas se dissimuler qu'en se
+prêtant le moins du monde à une démarche aussi coupable, loin d'être
+soutenue par aucune puissance, elle éveillerait l'inquiétude et la
+jalousie de toutes et compromettrait pour un succès, rien moins que
+probable, toutes les chances de sa tranquillité et peut-être l'existence
+de toute la monarchie. Le prince de Metternich a analysé ensuite avec
+moi les chances plus ou moins favorables dont pouvait se flatter le
+parti militaire, soit en mettant en avant le prince Eugène, soit en se
+servant de la popularité du prince d'Orange. Il voit peu de probabilités
+à ce que le premier obtienne quelque succès, mais il n'est pas aussi
+rassuré sur les facilités que trouverait le second.» Le marquis de
+Caraman demandait à M. Pasquier si, en cas de succession légitime,
+l'Europe aurait un nouvel hommage à rendre au Roi. Dans le cas
+contraire, les ministres étrangers se tiendraient à l'écart et
+attendraient des instructions. Une réunion des souverains signataires du
+traité de Chaumont aurait lieu, au premier moment favorable, pour
+statuer. D'ailleurs, le prince de Metternich était prêt à s'occuper de
+cette affaire. M. Pasquier, ministre des affaires étrangères, écrivit
+alors à M. de Caraman une lettre importante. Il venait de converser avec
+le Roi sur la situation. Louis XVIII parlait lui-même froidement de
+l'éventualité de sa mort. Il disait que «le mort saisit le vif», et que
+la politique des souverains était de déjouer le complot des ambitieux.
+«Mon successeur, affirmait le Roi, doit naturellement être à l'instant
+reconnu aux Tuileries, dans Paris et dans toute la France.» Les
+ministres étrangers devaient, eux aussi, reconnaître le nouveau roi et,
+si une révolte contre l'autorité légitime éclatait, intervenir aussitôt
+«en montrant aux factieux l'Europe entière prête à fondre encore une
+fois sur la France»!... M. Pasquier répondait que «les puissances
+avaient, sans perdre de temps, intérêt à donner à leurs ministres des
+instructions éventuelles dans ce sens». Il priait M. de Caraman de
+renouer une conversation avec le prince de Metternich et de lui faire
+comprendre que c'étaient là ses réflexions personnelles[336].
+
+Pendant ce temps, par une coïncidence curieuse, Napoléon était
+préoccupé, lui aussi, de la triste éventualité de sa fin. «Ma forte
+constitution fait un dernier effort, après quoi elle succombera. Je
+serai délivré, disait-il à Marchand, et vous le serez aussi...» Mais il
+ne voulait pas mourir sans les secours de la religion. À sa demande, le
+cardinal Fesch était allé, l'année précédente, à une audience du
+cardinal Consalvi, pour lui annoncer que l'Empereur et sa suite
+s'attristaient de n'avoir point encore de prêtre à Sainte-Hélène. Ils
+désiraient que le gouvernement britannique mît fin à cette déplorable
+lacune. Le Pape, très ému, avait donné des ordres pour entamer une
+négociation pressante à ce sujet. Ce n'est qu'à la fin de septembre 1819
+que les abbés Buonavita et Vignal parvinrent à Longwood. Ainsi, depuis
+son arrivée, en 1815, dans cette île maudite, c'est-à-dire depuis plus
+de quatre ans, Napoléon n'avait pas entendu une seule fois la messe.
+C'est à quoi n'avaient pensé ni la catholique Autriche, ni l'Angleterre,
+ni aucun des commissaires étrangers chargés de garder celui qui avait
+signé le Concordat de 1801. L'homme qui avait fait revivre les
+splendeurs du culte dans l'antique cathédrale de Paris et dans toutes
+les églises de France se contentait maintenant d'un petit autel dressé,
+le dimanche, dans la modeste salle à manger de Longwood. Privé de tout
+ce qui pouvait adoucir un exil aussi affreux que le sien, séparé de
+cette femme et de cet enfant qu'il avait en vain redemandés à ses
+vainqueurs, oublié de la terre qu'il avait emplie du fracas de ses armes
+et de la gloire de son nom, il cherchait et trouvait quelque consolation
+dans la religion, qui, seule, reste fidèle à l'infortune.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+LE TESTAMENT ET LA MORT DE NAPOLÉON.
+
+
+À la fin de l'année 1819, le cabinet de Vienne avait, comme je l'ai
+indiqué plus haut, interrogé secrètement les grandes puissances pour
+savoir quelles seraient la situation de la France à la mort de Louis
+XVIII et la conduite qu'il importerait de tenir lors de ce grave
+événement. Sans affirmer que l'hypothèse d'une régence avec Napoléon II
+se fût de nouveau présentée à l'esprit de Metternich, il est cependant
+certain que divers mouvements favorables à la cause du duc de Reichstadt
+avaient dû, depuis longtemps, attirer son attention. Ainsi, au mois de
+juin 1817, sous le prétexte de la pénurie des subsistances et de la
+cherté progressive du pain, une tentative de révolte s'était produite à
+Lyon, mais elle avait été aussitôt comprimée. Dans une commune
+avoisinante, à Saint-Genis-Laval, le capitaine Oudin s'était emparé,
+avec quelques hommes, de la caserne de la gendarmerie, et avait proclamé
+Napoléon II empereur. Dans sept autres communes, le drapeau blanc avait
+été abattu et les bustes du Roi brisés. Quelques troupes eurent raison
+des factieux. De nombreuses arrestations furent opérées, une soixantaine
+d'individus condamnés à la déportation, à l'emprisonnement, et
+quelques-uns à mort, parmi lesquels le capitaine Oudin. Les soldats qui
+avaient été chargés de l'exécution des condamnés se livrèrent, sous
+l'excitation d'un de leurs chefs, à des violences abominables qui
+produisirent la plus douloureuse impression dans la région
+lyonnaise[337]. Elles causèrent en France de vives inquiétudes qui se
+propagèrent jusqu'à l'étranger. Aux menées bonapartistes s'ajoutèrent
+bientôt des menées ultra-royalistes et des complots fomentés par les
+libéraux qui, accusant le gouvernement d'être l'œuvre des alliés,
+revendiquaient le drapeau tricolore. Là où leurs intrigues étaient le
+plus à redouter, c'était dans la zone comprise entre Lyon, Grenoble et
+Dijon. Les villes industrielles du Lyonnais, du Dauphiné et de la
+Franche-Comté témoignaient une vive sympathie aux mécontents, qui se
+recrutaient de préférence parmi les anciens officiers supérieurs de
+l'Empire. La Fayette, Manuel, Benjamin Constant, d'Argenson, Laffitte
+étaient leurs principaux inspirateurs. Grâce à une surveillance très
+vigilante et à la dénonciation d'un sieur Tiriot, la conspiration dite
+«de l'Est» devait échouer. On arrêta un certain nombre de suspects, mais
+ils furent acquittés par la cour de Riom, faute de preuves
+suffisantes[338]. Toujours est-il que la situation du gouvernement
+n'était pas très solide, ou du moins ne semblait pas telle. On craignait
+donc à l'extérieur que, si Louis XVIII venait à mourir subitement, il
+n'y eût des troubles en France et des tentatives sérieuses pour
+substituer un nouvel empire à la monarchie.
+
+Il faut reconnaître que nous n'étions pas brillamment représentés à
+l'étranger. À Vienne, entre autres, l'ambassadeur français, le marquis
+de Caraman, ne paraissait pas à la hauteur de sa tâche. C'était le même
+homme qui, étant à Berlin lors de la défaite de Waterloo, avait eu
+l'idée malheureuse de convier le corps diplomatique à aller féliciter
+avec lui la maréchale Blücher, au sujet des succès de son mari[339].
+Cette démarche déplorable montre ce que valaient son tact et son esprit
+d'à-propos. Or, le ministre des affaires étrangères, M. Pasquier, lui
+avait donné mission de vérifier si le mémoire adressé par le cabinet de
+Vienne aux autres puissances était exact, tout en prenant les plus
+strictes précautions pour éviter que ces investigations fussent connues.
+M. de Caraman crut plus habile d'en converser directement avec M. de
+Metternich et lui demanda--comme je l'ai déjà relevé--quelle serait
+l'attitude de l'Europe en pareille occurrence. Metternich, qui parlait
+toujours en son nom, répondit qu'elle ferait respecter les conditions du
+traité de Chaumont. «Sa Majesté, rapporte M. Pasquier, fut très frappée
+de l'astuce, de la perfidie du langage de M. de Metternich et, en même
+temps, de la simplicité de M. de Caraman, qui ne semblait pas s'en être
+aperçu[340].» Le Roi n'admettait pas que les ministres étrangers eussent
+besoin de nouvelles instructions en cas de sa mort, attendu que, d'après
+l'axiome même de la monarchie, «le Roi ne meurt jamais en France». Il
+rédigea même à ce sujet une note précise et digne, comme tout ce qui
+sortait de sa plume. Le ministre des affaires étrangères, dans sa
+réponse à M. de Caraman, inséra la plus grande partie de cette note en
+la lui indiquant comme texte du langage à tenir, sans en mentionner la
+source. Malheureusement, la discrétion de l'ambassadeur ne put tenir à
+pareille épreuve. «On savait déjà, et il a été prouvé depuis, qu'il ne
+pouvait rien cacher à M. de Metternich. Il lui remit donc, sur sa
+demande, une copie de la partie de la dépêche contenant le texte même de
+la note rédigée par le Roi. Cette copie fut mise sous les yeux de
+l'empereur d'Autriche[341]. On affecta à Vienne d'en être dans la plus
+grande admiration. M. de Metternich ne craignit pas de mettre la
+crédulité de M. de Caraman à une nouvelle épreuve, en lui persuadant que
+les principes de cette note devaient fournir la matière d'une
+communication que la France adresserait à toutes les cours. L'Autriche
+se ferait un devoir de l'appuyer; ce serait l'occasion que chacun
+saisirait pour adresser des instructions communes à leurs légations et
+ambassades à Paris. Ainsi, quand le Roi avait pris le soin de montrer
+lui-même que la question ne devait pas être examinée, puisqu'elle était
+résolue à l'avance, on lui proposait de la faire traiter _ex professo_
+par-devant et par tous les cabinets de l'Europe[342].» Cette conduite de
+M. de Metternich prouvait combien il tenait à démontrer le peu de
+stabilité de la France et combien ce pays avait besoin de sa protection.
+Il avait peut-être d'autres pensées en tête, notamment celle de faire
+servir le duc de Reichstadt à sa politique, comme un instrument placé
+entre ses mains pour flatter ou réduire à volonté les prétentions de tel
+ou tel parti... Toujours est-il que M. Pasquier répondit, le 24 mars
+1820, à M. de Caraman qu'il regrettait l'usage fait par lui de la note
+de Louis XVIII. «Le Roi, disait-il, ne peut douter des droits de
+l'héritier de la Couronne, ni demander aux cours étrangères que leurs
+ministres reconnaissent son successeur légitime[343].» Il fallait donc
+laisser les choses en l'état... Il subsistait cependant de cette affaire
+un fait curieux, c'est que l'Autriche, qui s'était si souvent fait
+gloire d'avoir contribué au retour de la monarchie légitime, paraissait
+soumettre officiellement au consentement de l'Europe la reconnaissance
+de la succession directe au trône en France, et laissait même prévoir
+certaines complications prochaines.
+
+Louis XVIII n'avait point pour Marie-Louise l'antipathie qu'il
+témoignait ouvertement à tous les membres de l'ancienne famille
+impériale. Il est vrai que la duchesse de Parme saisissait toutes les
+occasions pour témoigner humblement à la cour de France son zèle et sa
+déférence. M. de Neipperg faisait d'ailleurs bonne garde. Ainsi, le 17
+mai 1820, il informait son maître des menées bonapartistes qu'il avait
+su prévenir. Un individu, nommé Vidal, avait voulu remettre à
+Marie-Louise une lettre de Joseph Bonaparte. Un autre émissaire, nommé
+Carret, devait dire à la duchesse de Parme, de la part du roi Joseph:
+«Le Roi prie Votre Majesté de conserver sa santé. C'est la plus chère
+espérance de l'Empereur. Vous êtes, Majesté, le seul soutien de son
+fils, qui ne sera, à ce qu'espère le Roi, ni cardinal, ni archevêque. Il
+a de très fortes raisons de croire que le père, la mère et le fils
+seront enfin réunis[344]...» Naturellement, on avait empêché le sieur
+Carret de transmettre cet avis à Marie-Louise, qui, d'ailleurs, n'aurait
+pas voulu recevoir le messager du roi Joseph. Le chargé d'affaires à
+Florence, M. de Fontenay, s'était étonné, le 1er avril 1820, de la
+persistance de certains journaux français à attaquer la duchesse et son
+gouvernement. Nulle part, cependant, on ne surveillait plus
+attentivement les menées révolutionnaires. «Le comte de Neipperg,
+affirmait-il, est un ministre qui, par ses bons principes, sa fermeté et
+l'influence puissante qu'il exerce sur les volontés de Mme
+l'archiduchesse, mérite une grande confiance.» On devait bien quelques
+égards à Marie-Louise pour une telle conduite. Aussi le roi de France
+lui adressa-t-il lui-même une lettre pour lui annoncer l'heureux
+accouchement de la duchesse de Berry. Le ministre des affaires
+étrangères, en la lui faisant parvenir, osait espérer que la cour de
+Parme prendrait part à la satisfaction de la France et de la monarchie.
+
+La duchesse ne s'ennuyait pas trop à Parme, si l'on en juge par ses
+lettres. Elle disait en avril, à la comtesse de Crenneville, que le
+carnaval était fort gai, qu'elle donnait tous les mardis des petits bals
+où elle dansait elle-même autant qu'il fallait pour ne pas
+s'endormir[345]. L'air était très pur à Parme, et elle avait repris ses
+forces et son embonpoint. «J'y suis si heureuse et tranquille,
+disait-elle, que je crains toujours quelque malheur, puisqu'on dit que
+le bonheur ne peut pas exister sur la terre...» Pendant ce temps,
+Napoléon se mourait lentement sur le sol meurtrier que l'Angleterre
+avait choisi tout exprès pour venir plus facilement à bout de sa robuste
+constitution. Tandis qu'il endurait les plus terribles souffrances, sa
+femme ne songeait qu'à elle-même, à sa vie paisible que pouvait troubler
+un malheur subit. Lequel? La mort de Napoléon?... Non, mais des
+agitations en Italie, la guerre civile, la guerre étrangère et, surtout,
+l'absence du général de Neipperg, qui lui était devenu «bien
+nécessaire». Elle redoutait encore quelque mouvement préjudiciable au
+gouvernement des Bourbons, car elle était maintenant, comme on le sait,
+favorable à Louis XVIII qui, cependant, avait tout employé au congrès de
+Vienne pour lui disputer ses duchés. Les communications adressées par
+les soins de Louis XVIII à l'épouse de Napoléon, et faites pour prévenir
+toutes les illusions qu'elle aurait pu encore conserver sur l'avenir de
+son fils, ne laissaient pas d'être piquantes. En effet, le duc de
+Reichstadt devenait par sa mère le cousin du duc de Bordeaux.
+Marie-Louise, mère du duc de Reichstadt, et Marie-Clémentine, mère de la
+duchesse de Berry, étaient petites-filles de Marie-Caroline de Naples,
+sœur de Marie-Antoinette. Les deux princes descendaient ainsi tous les
+deux de Marie-Thérèse. Une mystérieuse destinée allait bientôt placer le
+cercueil du duc de Reichstadt dans la crypte de l'église des Capucins à
+Vienne, à quelques pas du mausolée de la grande Impératrice, et, sur
+cette même terre autrichienne, devait mourir en exil, lui aussi, le duc
+de Bordeaux.
+
+Le bruit avait couru, en France, que les augustes parents de
+Marie-Louise avaient des vues favorables sur l'avenir de son fils. Des
+Français, qui avaient visité le duché de Parme, disaient que le portrait
+du jeune prince était reproduit plusieurs fois dans chaque salon du
+palais ducal et, presque toujours, en costume militaire. «On parle,
+assuraient-ils, de l'affection que lui témoigne la famille de sa mère,
+et l'on a l'air de regarder le triomphe du gouvernement impérial comme
+immanquable.» Voilà ce que le préfet de l'Isère mandait au ministre de
+l'intérieur le 16 juillet 1820. On ne pouvait être plus mal renseigné,
+car la cour de Vienne était, au contraire, peu sympathique à l'avènement
+du duc de Reichstadt au trône de France. M. de Caraman écrivait,
+d'ailleurs, le 11 octobre au baron Pasquier: «La première pensée du
+cabinet de Vienne a été d'attacher beaucoup de prix à devancer toutes
+les formes d'usage pour adresser au Roi les félicitations de l'Empereur,
+afin de ne laisser aucune prise aux calomnieuses insinuations que les
+malveillants ne cessent de répandre sur les espérances qu'ils osent
+rattacher à l'existence du duc de Reichstadt[346].» On avait parlé un
+moment d'une autre éventualité: la mise en liberté de Napoléon. Là
+encore, le cabinet de Vienne montrait la persistance et l'âpreté de sa
+haine. M. de Caraman en informait ainsi le baron Pasquier, le 28 octobre
+1820: «Les appréhensions que donnent les affaires d'Angleterre et la
+crainte des suites qui pourraient résulter d'un changement de ministère
+et, par conséquent, d'une nouvelle direction dans l'opinion politique du
+cabinet anglais, ont engagé le prince de Metternich à prendre en
+considération s'il ne serait pas prudent d'adopter quelques précautions
+pour assurer l'Europe contre la possibilité de voir rendre la liberté au
+prisonnier de Sainte-Hélène.» Il fallait donc une résolution commune
+pour s'opposer à tout changement. «Si l'opinion ou les intérêts du
+cabinet anglais le portaient à vouloir se débarrasser de la garde du
+prisonnier, les puissances alliées le réclameraient _comme leur
+propriété_, et si les Anglais voulaient l'éloigner de Sainte-Hélène, on
+exigerait qu'il fût remis entre les mains des puissances pour en
+disposer suivant ce que leur sûreté pourrait exiger. Ceci, ajoutait M.
+de Caraman, n'est encore qu'un projet[347].» On voit que le prince de
+Metternich n'admettait aucun adoucissement au sort du captif de
+Sainte-Hélène. Il le considérait comme «la propriété» de l'Europe.
+Pouvait-il penser autrement du fils?
+
+Mais la mort allait bientôt servir la haine de l'Autriche et des
+puissances alliées. Au commencement de l'année 1821, Napoléon se sentit
+perdu. «Je ne suis plus Napoléon! répétait-il douloureusement. Les
+monarques qui me persécutent peuvent se rassurer, je leur rendrai
+bientôt la sécurité!...» Son état empira très rapidement. «L'Angleterre,
+disait-il au docteur Arnott, réclame mon cadavre. Je ne veux pas la
+faire attendre et mourrai bien sans drogues. C'est votre ministère qui a
+choisi cet affreux rocher, où se consume en moins de trois ans la vie
+des Européens, pour y achever la mienne par un assassinat. Et comment
+m'avez-vous traité, depuis que je suis sur cet écueil? Il n'y a pas une
+indignité, pas une horreur dont vous ne vous soyez fait une joie de
+m'abreuver. Les plus simples communications de famille, celles même
+qu'on n'a jamais interdites à personne, vous me les avez refusées. Vous
+n'avez laissé arriver jusqu'à moi aucune nouvelle, aucun papier
+d'Europe. Ma femme, mon fils n'ont plus vécu pour moi. Vous m'avez tenu
+six ans dans la torture du secret. Dans cette île inhospitalière, vous
+m'avez donné pour demeure l'endroit le moins fait pour être habité,
+celui où le climat meurtrier du tropique se fait le plus sentir. Il m'a
+fallu me renfermer entre quatre cloisons, dans un air malsain, moi qui
+parcourais à cheval toute l'Europe[348]!...»
+
+Malgré le mal qui ne lui laissait pas un instant de répit, malgré la
+fièvre, les vomissements et les suffocations, Napoléon a le courage,
+dans la matinée du 15 avril, de faire et d'écrire lui-même son
+testament, moins le détail des différents legs qu'il se borna à
+contresigner. J'ai tenu entre mes mains ce précieux écrit, qui est
+conservé avec le plus grand soin aux Archives nationales. Je voulais
+examiner de près la composition de cet acte solennel[349]. À la deuxième
+page, on lit: «Ce présent testament, tout écrit de ma propre main, est
+signé et scellé de mes armes: Napoléon.» À la quatrième page, on trouve
+ces lignes autographes: «Ceci est mon testament écrit tout entier de ma
+propre main: Napoléon.» Le cachet aux armes impériales est attaché au
+papier par de la soie rouge. Sur le revers de la dernière feuille, qui a
+été pliée en deux, on lit: «Ceci est une instruction pour Montholon,
+Bertrand et Marchand, mes exécuteurs testamentaires. J'ai fait un
+testament et sept codicilles dont Marchand est dépositaire:
+Napoléon[350].» La signature de la deuxième page est une des plus nettes
+qu'ait données l'Empereur; on en lit toutes les lettres sans difficulté.
+Le parafe est vigoureusement accentué. Le texte du testament impérial
+est connu, et je ne veux en reproduire que ce qui intéresse directement
+cet ouvrage. Après avoir dit qu'il mourait dans le sein de la religion
+catholique, dans le sein de laquelle il était né, après avoir demandé
+que ses cendres reposassent sur les bords de la Seine au milieu du
+peuple français, Napoléon écrivait les paragraphes suivants qu'il faut
+considérer avec attention:
+
+«3° J'ai toujours eu à me louer de ma très chère épouse Marie-Louise. Je
+lui conserve jusqu'au dernier moment les plus tendres sentiments. Je la
+prie de veiller pour garantir mon fils des embûches qui environnent
+encore son enfance.
+
+«4° Je recommande à mon fils de ne jamais oublier qu'il est né prince
+français et de ne se prêter à être un instrument entre les mains des
+triumvirs qui oppriment les peuples de l'Europe. Il ne doit jamais
+combattre, ni nuire en aucune manière à la France. Il doit adopter ma
+devise: «Tout pour le peuple français.»
+
+Cette prescription solennelle allait servir de règle au fils de
+l'Empereur. Dans la suite de son testament, Napoléon disait: «Je lègue à
+mon fils les boîtes, ordres et autres objets tels qu'argenterie, lit de
+camp, armes, selles, éperons, vases de ma chapelle, livres, linge qui
+ont servi à mon corps et à mon usage... Je désire que ce faible legs lui
+soit cher comme lui retraçant le souvenir d'un père dont l'univers
+l'entretiendra.» Jamais la pensée, la préoccupation de son fils ne
+furent plus instantes dans l'esprit de Napoléon qu'à ces dernières
+heures. Le testament parle à toutes les pages de ce fils tant aimé[351].
+Napoléon lui lègue tout ce qu'il possède encore. Dans les codicilles,
+signés le 26 avril, il prie les exécuteurs testamentaires de redresser
+les idées de son fils sur les faits et sur les choses et de l'engager à
+reprendre le nom de Napoléon, aussitôt qu'il sera en âge de raison et
+pourra le faire convenablement. Il veut qu'on réunisse et qu'on lui
+acquière tout ce qui pourra lui rappeler sa personne. «Mon souvenir,
+dit-il avec la même fierté, fera la gloire de sa vie.» Cet espoir fut
+réalisé par le prince lui-même qui, sans avoir besoin d'y être incité
+par personne, garda jusqu'au dernier soupir le culte de l'Empereur.
+Napoléon semblait n'avoir rien oublié. Il demandait qu'on recherchât
+chez Denon et d'Albe les plans qui lui appartenaient et qu'on fît une
+réunion de gravures, tableaux, livres et médailles «pour donner à son
+fils des idées justes et détruire les idées fausses que la politique
+étrangère aurait pu vouloir lui inculquer». L'Empereur invitait en outre
+les exécuteurs testamentaires, lorsqu'ils auraient la possibilité de
+voir l'Impératrice, à dissiper aussi chez elle les mêmes idées, à
+l'entretenir de l'estime et des sentiments que son mari avait eus pour
+elle, et à lui recommander son fils, qui n'avait de ressources que de
+son côté. Napoléon se rappelait avoir donné, à Orléans, deux millions en
+or à Marie-Louise. Il voulait que cette somme ne fût réclamée qu'autant
+que cela serait nécessaire pour compléter ses legs. Enfin, aussitôt que
+son fils serait en âge de raison, il espérait qu'il pourrait rentrer en
+relation avec sa grand'mère, avec ses oncles et tantes, quelque obstacle
+qu'y mît la maison d'Autriche. Si, par un retour de fortune, il
+remontait sur le trône, il était du devoir des exécuteurs testamentaires
+de lui mettre sous les yeux tout ce qu'il devait à ses vieux officiers,
+soldats et serviteurs. Le testament terminé, Napoléon dit simplement à
+ceux qui l'entourent: «Maintenant que j'ai si bien mis ordre à mes
+affaires, ce serait vraiment dommage de ne pas mourir!»
+
+Deux jours après, il appelle le général de Montholon, car il a à remplir
+un dernier devoir. Il va lui faire connaître les conseils dont il le
+charge pour son fils. Sous sa dictée, Montholon écrit quelques pages
+admirables. L'Empereur dit ce qu'il a fait et ce qu'il aurait voulu
+faire; il indique les conditions nouvelles du gouvernement et de la
+société; il proclame l'importance que doit avoir la religion; il montre
+de quel intérêt et de quelle valeur sont les leçons de l'histoire; il
+cherche enfin à pénétrer, à animer un jeune cœur de la sagesse qui donne
+tant de grandeur à ses derniers moments. Ces paroles suprêmes revêtent
+un caractère de calme et de gravité extraordinaires.
+
+Les conseils de Napoléon commençaient par une leçon de modération et de
+clémence: «Mon fils ne doit pas songer à venger ma mort. Il doit en
+profiter. Que le souvenir de ce que j'ai fait ne l'abandonne jamais;
+qu'il reste toujours, comme moi, Français jusqu'au bout des ongles! Tous
+ses efforts doivent tendre à régner par la paix... Refaire mon ouvrage,
+ce serait supposer que je n'ai rien fait. L'achever au contraire, ce
+sera montrer la solidité des bases, expliquer tout le plan de l'édifice
+qui n'était qu'ébauché. On ne fait pas deux fois la même chose dans un
+siècle. J'ai été obligé de dompter l'Europe par les armes. Aujourd'hui,
+il faut la convaincre. J'ai sauvé la Révolution qui périssait; je l'ai
+lavée de ses crimes; je l'ai montrée au monde resplendissante de gloire.
+J'ai implanté en France et en Europe de nouvelles idées; elles ne
+sauraient rétrograder. Que mon fils fasse éclore tout ce que j'ai semé.
+Qu'il développe tous les éléments de prospérité que renferme le sol
+français. À ce prix, il peut être encore un grand souverain.» L'Empereur
+affirmait que les Bourbons ne se maintiendraient pas, et qu'à sa mort il
+y aurait partout une réaction en sa faveur. Il était possible que, pour
+effacer le souvenir de leurs persécutions, les Anglais songeassent à
+favoriser le retour de Napoléon II. En ce cas, le rôle du jeune
+souverain était tout tracé. Il fallait partager avec l'Angleterre le
+commerce du monde. D'ailleurs, Napoléon léguait à son fils assez de
+force et de sympathie pour qu'il pût continuer son ouvrage avec les
+seules forces d'une diplomatie élevée et conciliatrice. Mais l'Autriche
+consentirait-elle à le rendre à la France et sans conditions? C'était là
+le point douteux. «Que mon fils, s'empressait-il d'ajouter, ne remonte
+jamais sur le trône par une influence étrangère. Son but ne doit pas
+être seulement de régner, mais de mériter l'approbation de la
+postérité.» Sans doute, la situation était très difficile, mais
+«François Ier, remarquait-il, s'est trouvé dans une position plus
+critique, et la nationalité française n'y a rien perdu». Napoléon
+engageait encore son fils à se rapprocher de sa famille. Joseph et
+Eugène pouvaient lui donner de bons conseils. Hortense et Catherine
+étaient des femmes supérieures. «S'il reste en exil, disait-il encore,
+qu'il épouse une de mes nièces. Si la France le rappelle, qu'il épouse
+une princesse de Russie; c'est la seule Cour où les liens de famille
+dominent la politique.» L'Empereur avait trop souffert du mariage avec
+une archiduchesse pour recommander une alliance autrichienne. Il
+fallait, d'ailleurs, s'unir à une grande puissance pour accroître
+l'autorité de la France à l'extérieur, mais éviter en même temps
+d'introduire dans le conseil une influence étrangère. De plus, Napoléon
+invitait le prince impérial à ne pas prendre son pays à rebours, à
+parler à ses sens comme sa raison, à ne craindre enfin qu'un parti,
+celui du duc d'Orléans. Il savait que ce parti était à l'œuvre depuis
+longtemps. Ces craintes étaient réellement justifiées, puisque les
+seules chances du duc de Reichstadt s'évanouirent avec les suites
+immédiates de la révolution de 1830.
+
+Quant à la politique gouvernementale, l'Empereur recommandait à son
+héritier d'éviter les hommes qui avaient trahi la patrie, mais d'oublier
+les antécédents des autres, de récompenser le talent, le mérite et les
+services partout où il les trouverait, de s'entourer de toutes les
+capacités réelles du pays, de s'appuyer sur les masses, de gouverner
+pour la communauté, pour toute la grande famille française. «Mon fils,
+disait-il encore, doit prévenir tous les désirs de la liberté. Il est,
+d'ailleurs, plus facile, dans les temps ordinaires, de régner avec des
+Chambres que seul. Les Assemblées prennent une grande partie de votre
+responsabilité, et rien n'est plus facile que d'avoir toujours la
+majorité pour soi; mais il faut prendre garde et ne pas démoraliser le
+pays. L'influence du gouvernement est immense en France. S'il sait s'y
+prendre, il n'a pas besoin de corrompre pour trouver partout des appuis.
+Le but d'un souverain ne doit pas être seulement de régner, mais de
+répandre l'instruction, la morale, le bien-être. Tout ce qui est faux
+est un mauvais secours... Il faut que la loi et l'action du gouvernement
+soient égales pour tous, que les honneurs et les récompenses tombent sur
+les hommes qui, aux yeux de tous, en paraissent les plus dignes. On
+pardonne au mérite, on ne pardonne pas à l'intrigue.» Pour la Légion
+d'honneur, qui avait été un immense et puissant levier pour la vertu, le
+talent et le courage, il fallait la donner à propos. «Mal employée,
+disait-il justement, ce serait une peste!»
+
+Il importait encore que l'héritier impérial comprît la nécessité
+actuelle de régner avec la liberté de la presse, sans toutefois
+l'abandonner à elle-même. Cette nécessité se justifiait par cette courte
+observation: «Il faut, sous peine de mort, ou tout conduire, ou tout
+empêcher.» Régénérer le peuple, établir des institutions capables
+d'assurer la dignité humaine, de développer les germes latents de
+prospérité, de propager partout les bienfaits du christianisme et de la
+civilisation, c'était le rôle de l'héritier de l'Empereur. «Avec mon
+fils, disait Napoléon, les intérêts opposés peuvent vivre en paix et les
+idées nouvelles s'étendre, se fortifier sans secousses et sans
+victimes... Mais si la haine aveugle des rois poursuit mon sang après ma
+mort, je serai vengé, mais cruellement vengé. La civilisation y perdra
+de toutes les manières si les peuples se déchaînent.» Au point de vue de
+la politique générale, il fallait satisfaire à des désirs de nationalité
+qui se manifestaient en Europe, faire avec le consentement de tous ce
+que Napoléon avait dû faire avec la force des armes, écarter le souvenir
+des trônes élevés dans l'intérêt de ses frères, chercher à résoudre les
+graves questions extérieures dans la Méditerranée. «Là, il y a de quoi
+entretenir toutes les ambitions des puissances, et avec des lambeaux de
+terres sauvages on peut acheter le bonheur des peuples civilisés.» Quant
+à la valeur de la politique intérieure, il indiquait un critérium
+infaillible: «Pour que mon fils sache si son administration est bonne ou
+mauvaise, qu'il se fasse présenter un rapport annuel et motivé des
+condamnations prononcées par les tribunaux. Si les crimes et les délits
+augmentent, c'est une preuve que la misère s'accroît, que la société est
+mal gouvernée. Leur diminution est la preuve du contraire.» Enfin,
+arrivant aux idées religieuses et aux rapports avec le Saint-Siège: «Les
+idées religieuses, dit-il, ont encore plus d'empire que ne le croient
+certains philosophes bornés... Pie VII sera toujours bien pour mon fils.
+C'est un vieillard plein de tolérance et de lumières. De fatales
+circonstances ont brouillé nos cabinets. Je le regrette vivement.» Puis,
+songeant à l'histoire et à ses leçons, lui qui n'avait jamais pu
+souffrir les écrits vengeurs de Tacite, il se repent et dit: «Que mon
+fils lise et médite souvent l'histoire: c'est là la seule véritable
+philosophie. Qu'il lise et médite les guerres des grands capitaines.
+C'est le seul moyen d'apprendre la guerre. Mais tout ce que vous lui
+direz, tout ce qu'il apprendra lui servira peu, s'il n'a pas au fond du
+cœur ce feu sacré, cet amour du bien qui seul fait faire les grandes
+choses. Mais je veux espérer qu'il sera digne de sa destinée...» Ici la
+voix de l'Empereur s'éteignit. Il ne put en dire davantage. Il avait
+cependant, au milieu de ces conseils de haute politique, glissé un
+dernier mot pour ses vieux compagnons d'armes. Il ne les avait pas plus
+oubliés dans son testament que dans ses adieux suprêmes, recommandant à
+la sollicitude de son fils «ces pauvres soldats si magnanimes, si
+dévoués...». Ce qui frappe dans la dictée faite au général de Montholon,
+c'est le ton de justice et d'équité sereines, de recueillement et de
+possession de soi-même, de raison, de calme et de sagesse. La politique
+de dictature et de combat avait vécu.
+
+Une autre pensée préoccupait fortement Napoléon: garantir son fils de la
+maladie dont il allait périr. Les vomissements fréquents qu'il endurait
+lui faisaient penser que de ses organes, c'était l'estomac le plus
+malade. Il exigeait donc que l'on ouvrît son corps après sa mort, qu'on
+fît des observations exactes sur l'état de son pylore et qu'on les
+soumît à son fils. «Je veux du moins le garantir de cette maladie»,
+dit-il plusieurs fois. Ses volontés devaient être exécutées[352]. Le 20
+avril, l'Empereur avait demandé à rester seul avec l'abbé Vignali. Après
+un long entretien avec le prêtre, il avait fait préparer une chapelle
+ardente. Le 1er mai, faisant preuve d'une lucidité d'esprit et d'une
+volonté peu ordinaires, il avait donné l'ordre d'exposer le Saint
+Sacrement et de dire les prières des Quarante Heures. Au lendemain de
+son entretien solennel avec le prêtre, il dit au docteur Antomarchi,
+qu'il prenait à tort pour un sceptique: «Je crois en Dieu. Je suis de la
+religion de mes pères. N'est pas athée qui veut[353]!» Comment
+d'ailleurs un tel homme eût-il pu dédaigner les consolations de la
+religion chrétienne, lui qui la savait grande et généreuse entre toutes,
+lui qui n'avait jamais douté de Dieu? Que de fois, dans ses méditations
+profondes, ne s'était-il pas dit qu'il était impossible d'opposer des
+barrières aux investigations de l'esprit, de l'arrêter à un point
+déterminé et de lui défendre d'aller plus avant, comme si la notion de
+l'infini, et de l'infini représenté par Dieu, et dont l'expression est
+partout, ne s'imposait pas irrésistiblement à l'homme! «Pouvez-vous,
+disait alors Napoléon à Antomarchi, ne pas croire à Dieu? Car enfin tout
+proclame son existence, et les plus grands esprits y ont cru.»
+
+Au moment où je retrace cette affirmation si ferme et si nette de
+l'Empereur, il me revient en souvenir une parole que je veux citer, car
+elle est comme le puissant corollaire de ce qui précède. Dans son
+discours de réception à l'Académie française, en 1882, M. Pasteur
+s'exprimait ainsi: «La grandeur des actions humaines se mesure à
+l'inspiration qui les fait naître. Heureux celui qui porte en soi un
+Dieu, un idéal de beauté, et qui lui obéit: idéal de l'art, idéal de la
+science, idéal de la patrie, idéal des vertus de l'Évangile! Ce sont là
+les sources vives des grandes pensées et des grandes actions. Toutes
+s'éclairent des reflets de l'infini...» Celui qui a dit cela est le plus
+grand savant de ce siècle, et je me plais à rapprocher, dans le même
+acte de foi, le génie de la science moderne du génie des armées.
+
+Le 4 mai, une tempête s'abattit sur Sainte-Hélène. La pluie tombait à
+torrents. Le vent, soufflant en foudre, ébranlait l'île entière. La
+nature semblait s'associer dans ses déchaînements terribles à
+l'effrayante agonie qui venait de commencer. Le 5 mai, à deux heures du
+matin, le délire apparut. Il dura toute la journée. Il était accompagné
+de cris lamentables, de bruyants et sinistres sanglots, comme si la vie
+avait horreur de s'arracher de ce corps robuste qui avait résisté à tant
+de fatigues, à tant d'angoisses, à tant d'épreuves. Enfin Napoléon
+demeura immobile, la main droite hors du lit, le regard fixe, la bouche
+un peu contractée. Les derniers mots recueillis par Antomarchi furent:
+«France... Armée... Joséphine!...» Puis une légère écume vint aux lèvres
+du moribond. Au moment même où le soleil, qui avait reparu après la
+tempête, se couchait dans la mer, le comte de Montholon fermait les yeux
+de l'Empereur... Ce n'était pas Marie-Louise, c'était la pauvre
+Joséphine qui avait eu la dernière pensée de Napoléon[354]. On sait les
+tristes incidents qui suivirent la fin du héros, l'attitude indigne de
+Hudson Lowe et des médecins anglais, qui n'eurent pas plus de respect
+pour Napoléon mort que pour Napoléon vivant. Le 9 mai eurent lieu les
+obsèques au bruit du canon des forts et de l'escadre. Tout était fini.
+L'Angleterre était venue à bout de son prisonnier[355], mais celui-ci
+lui léguait pour jamais «l'opprobre de sa mort».
+
+Cette fin cruelle, qui prouvait que «les malheurs ont aussi leur
+héroïsme et leur gloire[356]», répandit une émotion immense dans le
+monde entier. Sir Thomas Moore et lord Byron dirent, avec des accents
+indignés, la douleur que leur avait causée la conduite de leurs
+compatriotes. Si l'Empereur avait commis de ces fautes qu'il est
+impossible d'atténuer, il faut reconnaître qu'il venait de les expier
+longuement. Il avait retenu le Pape en captivité pendant quatre ans, et
+voilà qu'il avait été cloué sur un roc jusqu'à ce que le temps et la
+maladie, vautours impitoyables, fussent venus à bout de lui. Il avait
+enlevé au duc de Bourbon un fils innocent et l'avait, sans pitié, frappé
+de mort. Et voilà que le roi de Rome, qui lui avait été enlevé dès l'âge
+de quatre ans, était condamné à périr lentement sur un sol étranger, au
+milieu de ses ennemis, et détruisait ainsi les espérances attachées à la
+durée éternelle de sa dynastie!... De combien de familles l'Empereur
+n'avait-il pas été la désolation? Que de mères, que de femmes n'avait-il
+pas mises en deuil? Que de foyers n'avait-il pas détruits? Aussi que lui
+réservait sa destinée? Il avait perdu par sa faute une épouse qu'il
+adorait, et l'ingrate que son orgueil insensé avait choisie pour la
+remplacer, non seulement l'avait abandonné, mais encore le trompait
+lâchement avec le premier venu. Toutes les douleurs, toutes les
+amertumes, toutes les déceptions et toutes les souffrances, il les avait
+subies lentement pendant six longues années, à tel point qu'on
+l'entendit s'écrier plus d'une fois: «Les monstres! Que ne me
+faisaient-ils fusiller? J'aurais du moins reçu la mort d'un soldat!...»
+Lui qui avait dompté l'Europe et s'était assis en maître sur le plus
+beau trône du monde, il mourait dans une île inaccessible, sans avoir
+même à son lit de mort les consolations de sa femme et les caresses de
+son enfant!
+
+Le 15 juillet 1821, le marquis de Caraman mandait au baron Pasquier,
+ministre des affaires étrangères, qu'il avait reçu sa dépêche du 6 où il
+lui annonçait la mort du prisonnier de Sainte-Hélène. M. de Metternich
+l'en avait avisé de son côté aux bains de Baden. Venait ensuite une
+partie secrète écrite en chiffres et qu'il faut méditer: «M. de
+Metternich a senti tous les inconvénients qui pourraient résulter de la
+publication des pièces qui seraient apportées sur le continent après la
+mort de Buonaparte, et il a expédié sur-le-champ un courrier à Londres.
+Il réclame du ministre anglais tous les secours de l'amitié pour
+s'assurer de ce qui pourrait être envoyé de Sainte-Hélène en Angleterre,
+pour que l'on se borne à le connaître au cabinet, sans en occuper le
+public. Il m'a paru qu'il craignait surtout la publication d'un
+testament qui pourrait rappeler d'une manière trop vive l'intérêt qui
+s'attache aux sentiments de père et d'époux que l'on voudrait pouvoir
+faire oublier. On évitera ici tout ce qui peut réveiller l'attention sur
+les relations qui ont existé avec Buonaparte[357].» Ce passage en dit
+long sur la politique autrichienne. Ainsi, à ce moment suprême où les
+âmes les plus rebelles éprouvent un mouvement de pitié, à l'heure
+solennelle de la mort, c'est-à-dire à l'heure de l'oubli et du pardon,
+le prince de Metternich, interprète de sa cour, ne songeait qu'à
+détruire les derniers indices des relations intimes entre Napoléon et
+François II. Il n'y avait plus ici de gendre, ni de beau-père. Un sieur
+Buonaparte venait de mourir. Quel pouvait bien être cet inconnu?... M.
+de Metternich essayait, en cette occasion, de montrer un beau sang-froid
+qui parut étonnant même aux diplomates. Le 16 juillet, il écrivait à
+Esterhazy, à Londres: «Cet événement met un terme à bien des espérances
+et des trames coupables. Il n'offre au monde nul autre intérêt.» C'est
+d'ailleurs le même personnage qui se demandait sérieusement si Napoléon
+avait bien mérité le titre de grand homme. Poussées jusque-là,
+l'indifférence et la suffisance confinent au ridicule et à la sottise.
+Metternich devait avoir, en ces circonstances, un digne Sosie. Le
+général comte de Neipperg lui mandait, le 17 juillet, que Marie-Louise
+avait été «très frappée» en lisant dans la _Gazette de Piémont_ la
+nouvelle de la mort de l'ex-Empereur. La duchesse espérait, par le
+prince de Metternich, avoir des détails plus complets. Si l'événement se
+confirmait, la duchesse et sa cour prendraient le deuil pour trois mois.
+Neipperg rappelait à Metternich que ces mesures avaient été convenues
+avec lui lors de son dernier séjour à Parme. Ainsi, on avait réglé bien
+à l'avance ce que Marie-Louise devrait faire en cas de la mort subite de
+son époux. C'était une précaution utile. Le 20 juillet, Neipperg
+ajoutait que le baron Vincent, ambassadeur d'Autriche à Paris, l'avait
+officiellement avisé de la mort de Napoléon, et que l'empereur
+d'Autriche avait chargé le capitaine Foresti de l'annoncer au duc de
+Reichstadt. La duchesse de Parme priait le prince d'intervenir auprès du
+gouvernement anglais pour tout ce qui concernait «le testament du
+défunt» et l'héritage laissé par lui au prince son fils. Elle désirait,
+en outre, avoir un compte exact en sa qualité de tutrice. «Sa Majesté,
+continuait Foresti, quoique très affectée de la nouvelle qui lui est
+parvenue et surtout de la manière inattendue qui la lui a fait connaître
+en lisant les journaux, continue cependant à jouir d'une très bonne
+santé[358].»
+
+De son côté, Marie-Louise écrivait, le 19 juillet, à la comtesse de
+Crenneville: «La _Gazette de Piémont_ a annoncé, d'une manière si
+positive, la mort de l'empereur Napoléon qu'il n'est presque plus
+possible d'en douter. J'avoue que j'en ai été extrêmement frappée;
+quoique je n'aie jamais eu de sentiment vif d'aucun genre pour lui, je
+ne puis oublier qu'il est le père de mon fils et que, loin de me
+maltraiter, comme le monde le croit, il m'a toujours témoigné tous les
+égards, seule chose que l'on puisse désirer dans un mariage de
+politique.» Elle savait bien le contraire, puisque Napoléon,
+littéralement épris d'elle, lui avait montré l'attachement le plus
+tendre. «J'en ai donc été très affligée, continuait-elle, et quoiqu'on
+doive être heureux qu'il ait fini son existence malheureuse d'une
+manière chrétienne, je lui aurais cependant désiré encore bien des
+années de bonheur et de vie, pourvu que ce fût loin de moi.» Elle n'eût
+pas été en effet très désireuse de lui laisser voir auprès d'elle le
+général de Neipperg, qui ne la quittait plus. Dans l'incertitude où elle
+se trouvait encore de la mort certaine de Napoléon, elle s'était
+installée à Sala, refusant d'aller au théâtre jusqu'à ce que l'on sût
+quelque chose de définitif. Elle se plaignait toujours de sa santé, mais
+sa faiblesse de constitution ne l'empêcha pas de survivre bien longtemps
+à Napoléon. Elle se plaignait de la chaleur et des cousins. «J'en ai été
+tellement piquée dans la figure, confiait-elle à son amie, que j'ai
+l'air d'un monstre et que je suis contente de ne pas devoir me montrer.
+Je ferai sous peu un voyage à cheval dans la montagne pour voir les
+parties du duché qui me sont encore inconnues[359].» Ces petites choses
+la préoccupaient plus que le grand événement dont l'Europe frémissait,
+et de frivoles distractions arrivaient à propos pour distraire son
+esprit médiocre. Neipperg écrivait, le 24 juillet, à Metternich, qu'il
+avait trouve l'ingénieux moyen de parler de Napoléon dans la _Gazette de
+Parme_, sans faire mention des titres d'Empereur, d'ex-Empereur ou des
+noms de Buonaparte ou de Napoléon, «inadmissibles en tout cas et qui
+auraient froissé ou le cœur de Sa Majesté, ou les principes de politique
+en vigueur». Il espérait que le biais qu'il avait cru devoir adopter ne
+serait point condamné par le prince. «Le mot de _Serenissimo_ est dans
+la langue italienne encore plus générique que dans toutes les autres et
+s'applique différemment à chaque gradation princière. C'est la raison
+qui m'a engagé à le proposer à Sa Majesté pour l'insertion de l'article
+officiel dans la _Gazette de Parme_, dont Votre Altesse trouvera un
+exemplaire ci-joint.»
+
+Donc, Marie-Louise et Neipperg se félicitaient d'avoir trouvé un biais
+ingénieux en cette grave affaire. En effet, transformer le titre
+d'Empereur en celui de «Serenissimo» était une trouvaille et ne choquait
+en rien les principes actuels de l'Autriche. C'était pour elle une façon
+de se venger des humiliations tant de fois subies, notamment en 1809 et
+en 1810. Le 31 juillet, Neipperg donnait à Metternich quelques détails
+sur la cérémonie funèbre. «Les vigiles et les obsèques ont eu lieu hier
+soir dans la chapelle du palais de Sala, qui était toute drapée en noir
+et ornée avec simplicité, mais avec toute la décence qu'exigeait la
+circonstance. Sur le sarcophage, il n'y avait aucune espèce d'emblème ni
+d'ornement qui aurait pu rappeler le passé.» Marie-Louise assistait au
+service funèbre, avec les personnes du service intérieur de sa cour.
+«L'émotion de Sa Majesté a été très forte et bien naturelle, quand Elle
+dut se rappeler le père de son fils et sa malheureuse fin. Elle a
+ordonné de faire célébrer mille messes ici et mille messes à Vienne à la
+mémoire du défunt[360].» Quand on pense que ce Neipperg est le favori
+avoué de Marie-Louise, qu'il est admis à communiquer officiellement avec
+le prince de Metternich, que celui-ci, d'accord avec le gouvernement
+autrichien, tolère et même encourage sa position équivoque; que
+Marie-Louise est à la veille de donner au duc de Reichstadt un frère
+adultérin, et que tous, sous prétexte que les convenances s'y opposent,
+refusent à Napoléon un titre que l'Europe entière et eux-mêmes ont
+reconnu, on se demande quel est le plus hypocrite et le plus fourbe en
+cette affaire?
+
+D'après les instructions de Metternich transmises directement à
+Neipperg, le deuil officiel de la cour de Parme fut fixé du 25 juillet
+au 24 octobre. Il ne devait s'étendre qu'à la duchesse, à sa maison et à
+ses gens[361]. Le mode habile inventé par Neipperg pour annoncer la mort
+de Napoléon et le deuil de l'archiduchesse reçut l'approbation de la
+cour de Vienne. L'article de la _Gazette de Parme_ fut reproduit dans
+l'_Observateur autrichien_[362]; Marie-Louise fut très satisfaite
+d'apprendre que les dispositions prises à sa Cour avaient été approuvées
+par l'Empereur et «trouvées conformes à sa position, aussi délicate que
+difficile». La duchesse de Parme avait ordonné que les cérémonies
+funèbres continueraient jusqu'au 4 août et que, dans les prières pour le
+défunt, on se servît de la formule «_pro famulo tuo consorti Ducis
+nostræ_», avec l'ordre rigoureux de ne point faire intervenir le nom de
+Napoléon. Ainsi le grand Empereur était appelé «l'époux de notre
+duchesse» au moment même où cette duchesse allait mettre au monde
+l'enfant qui devait, huit jours après, s'appeler le prince de
+Montenuovo[363]. En outre, la _Gazette de Parme_ avait reçu la défense
+d'insérer aucun des articles de Sainte-Hélène qu'avaient reproduits les
+autres journaux. Vaines mesures! Défense plus inutile encore que
+monstrueuse! Le monde entier parlait de la mort de Napoléon, et tout
+s'effaçait alors devant cet événement. Qu'importait à sa gloire qu'on le
+passât sous silence dans les petits duchés de Parme, de Plaisance et de
+Guastalla? L'empereur d'Autriche était seul à rendre «la plus entière
+justice à la parfaite mesure de la conduite de Mme l'archiduchesse».
+
+Le 22 juillet, le capitaine Foresti, sur l'ordre de l'Empereur, avait dû
+annoncer au prince impérial la mort de son père. Depuis quatre mois,
+l'enfant avait dépassé sa dixième année. Il était arrivé à un âge où une
+nature telle que la sienne pouvait comprendre un pareil malheur et en
+mesurer l'étendue. «Je choisis l'heure paisible du soir, écrivit Foresti
+à Neipperg, et je vis couler plus de larmes que je n'en aurais attendu
+d'un enfant qui n'a vu ni connu son père[364]. D'après les pressantes
+instructions du prince de Metternich, l'empereur François a décidé que
+la cour s'abstiendrait de tout deuil et que seul le duc de Reichstadt le
+porterait.» On vient de lire que le jour où Foresti fut chargé
+d'apprendre, à Schœnbrunn, au duc de Reichstadt la mort de son père
+était le 22 juillet. «Dans le même lieu, le même jour où lui-même, onze
+ans après, devait expirer, je lui annonçai, ajoute le précepteur, la fin
+de son père. Il pleura amèrement, et sa tristesse dura plusieurs jours.»
+Puis l'enfant, reconnaissant de la sollicitude qui lui était témoignée,
+dit à Foresti: «Mon père était bien loin de penser en mourant que c'est
+de vous que je recevrais des soins si affectueux et tant de preuves
+d'attachement.» Le duc de Reichstadt faisait ainsi allusion à une scène
+assez violente que Napoléon avait faite au même Foresti en 1809. Après
+le combat de Ratisbonne, Foresti et plusieurs officiers autrichiens
+avaient été amenés prisonniers devant l'Empereur. Napoléon était à
+cheval, entouré d'un nombreux état-major. «Où donc est l'archiduc?»
+demanda-t-il vivement à Foresti. Et sans l'écouter, il incrimina la
+politique autrichienne qui avait voulu profiter des difficultés de la
+guerre d'Espagne pour le surprendre. Le prince remarquait avec un tact
+souverain que l'officier rudoyé par Napoléon était le même qui venait
+s'acquitter si délicatement envers lui de la mission la plus
+pénible[365]. Le jeune prince ne se borna pas, comme sa mère, à prendre
+un deuil passager. Il le porta longtemps avec ses gouverneurs et sa
+Maison. Quant au deuil de cœur, à ces regrets qui, pour être profonds et
+sincères, n'ont pas besoin d'être exprimés par des manifestations
+extérieures, ce ne fut point l'affaire de quelques mois ou même de
+quelques années. Jusqu'à la dernière minute de sa trop courte existence,
+le fils de Napoléon garda précieusement en son âme le souvenir
+inaltérable de celui qui incarnait à ses yeux toutes les grandeurs et
+tous les prestiges. «L'objet essentiel de ma vie, disait-il un jour à
+l'empereur François II et au prince de Metternich, doit être de ne pas
+rester indigne de la gloire de mon père.»
+
+Marie-Louise, alors préoccupée de la naissance d'un nouvel enfant, avait
+accueilli comme on le sait la mort de Napoléon avec une émotion de pure
+convenance. Cependant, un mois après, elle semblait se montrer un peu
+moins indifférente. Elle disait à son amie, le 16 août, qu'elle avait
+reçu très peu de marques d'intérêt, ce qui lui avait causé beaucoup de
+chagrin. Elle le manifestait en termes qu'il faut retenir. «_On a eu
+beau me détacher du père de mon enfant_; la mort, qui efface tout ce qui
+a pu être mauvais, frappe toujours douloureusement, et surtout lorsqu'on
+pense à l'horrible agonie qu'il a eue depuis plusieurs années. Je
+n'aurais donc pas de cœur si je n'en avais pas été extrêmement émue,
+d'autant plus que je l'ai appris par la _Gazette piémontaise_... Toutes
+les cérémonies funèbres m'ont aussi affectée, et je dois dire que je
+suis plus maigre et plus souffrante des nerfs que jamais[366].» Elle se
+repentait peut-être alors du silence obstiné qu'elle avait gardé pendant
+six ans à l'égard de Napoléon et de sa lâche soumission à la politique
+cruelle de Metternich. Mais ces regrets et ces remords ne durèrent pas
+longtemps. Il ne lui était pas même venu à l'idée de réclamer le corps
+de son époux, ou seulement quelque souvenir de lui. Ce fut Madame Mère
+qui écrivit de Rome à lord Londonderry, le 15 août, pour le supplier de
+lui faire rendre le corps de Napoléon. Elle le fit dans les termes les
+plus touchants: «Même dans les terres les plus reculées, disait-elle,
+chez les nations les plus barbares, la haine ne s'étendait pas au delà
+du tombeau... Je demande les restes de mon fils. Personne n'y a plus de
+droits qu'une mère. Sous quel prétexte pourrait-on retenir ces restes
+immortels? La raison d'État et tout ce qu'on appelle politique n'ont
+point de prix sur des restes inanimés... J'ai donné Napoléon à la France
+et au monde. Au nom de Dieu, au nom de toutes les mères, je vous en
+supplie, mylord, qu'on ne me refuse pas les restes de mon fils[367]!»
+Cette demande resta sans réponse. L'ombre du héros faisait encore peur à
+l'Angleterre.
+
+Une note, émanant des bureaux de la direction générale de
+l'administration départementale et de la police française, en septembre
+1821, affirmait que les États de l'archiduchesse Marie-Louise avaient
+été souvent signalés comme un lieu de refuge pour les mécontents
+italiens et français. Pour compenser cette fâcheuse nouvelle, la note
+ajoutait que le comte de Neipperg avait dîné chez le ministre de France
+et offert assez ouvertement au marquis de La Maisonfort de lui faire
+avoir une audience particulière de la duchesse, proposition qui avait
+été poliment déclinée. «M. de Neipperg, affirmait-on, est tout ce qu'on
+peut désirer de mieux. On dirait que c'est à Paris qu'il a été nommé
+chevalier de S. M. madame l'archiduchesse Marie-Louise[368].» Le marquis
+se ravisa peu après et, le 27 septembre, fut présenté. La duchesse lui
+demanda des nouvelles de Louis XVIII, de sa goutte, de ses promenades.
+Elle désira aussi savoir des détails sur le voyage de la duchesse de
+Berry au Mont-Dore. Elle s'exprimait avec aisance et naturel. «Elle
+était en deuil, mais en soie, sans aucun des attirails de veuve. Sa
+suite porte le crêpe. Elle va tous les jours au spectacle et saisit
+toutes les occasions de se distraire...» Elle ne se souvenait déjà plus
+de Napoléon. Cependant celui-ci, lui consacrant une pensée suprême,
+avait chargé le docteur Antomarchi de prendre son cœur, après
+l'autopsie, de le porter à Parme à sa chère Marie-Louise, et de lui
+raconter tout ce qui se rapportait à sa situation et à sa mort[369]. À
+son testament, il avait ajouté un codicille spécial où il priait sa
+femme de prendre Antomarchi à son service et de lui payer une pension
+annuelle de six mille francs. Hudson Lowe refusa de laisser emporter le
+cœur de Napoléon à Parme. Antomarchi, qui put sortir de Sainte-Hélène le
+27 mai, ne parvint dans le duché de Parme que le 15 octobre. Le
+chevalier Rossi, dont il était connu, le présenta au comte de Neipperg,
+qui lui adressa de nombreuses questions sur la maladie et la mort de
+l'Empereur. Antomarchi demanda à voir Marie-Louise. «La nouvelle de
+votre arrivée, répondit Neipperg, n'a fait qu'accroître la douleur de
+l'archiduchesse. Elle se plaint. Elle gémit. Elle n'est pas en état de
+vous recevoir.» Sur ce, Antomarchi lui montra une lettre de Montholon et
+de Bertrand qui, l'accréditant auprès de Marie-Louise, priaient la
+duchesse, au nom de l'Empereur, de prendre le chirurgien à son service
+et de lui payer une pension viagère de six mille francs. Dans la même
+missive, ils demandaient à Marie-Louise d'admettre également auprès
+d'elle l'abbé Vignali et de l'employer comme aumônier jusqu'à la
+majorité du prince impérial. La duchesse se fit lire la lettre par
+Neipperg, puis renvoya son favori avec cette réponse: «Sa Majesté
+regrette vivement d'être hors d'état de vous recevoir, mais elle ne le
+peut. Elle accueille avec transport les dernières volontés de Napoléon à
+votre égard. Cependant, elle a besoin, avant de les exécuter, de les
+soumettre à son auguste père.» Neipperg assura ensuite Antomarchi de la
+bienveillance de la duchesse et lui offrit même une bague en son nom. Le
+docteur parut assez surpris de voir les personnes de la Cour en grand
+deuil. Neipperg lui dit doucereusement, et en affectant même une sorte
+d'émotion, que c'était par ordre de la duchesse: «Elle voulut, associant
+toute la Cour à sa douleur, que chacun donnât des regrets à celui
+qu'elle pleurait. Elle se plaisait à rendre à Napoléon mort le culte
+qu'elle lui avait voué pendant sa vie.--Et le prince?--Il va à
+merveille.--Il est fort?--D'une santé à toute
+épreuve.--D'espérances?--Il étincelle de génie. Jamais enfant ne promit
+tant.--Il est confié à d'habiles mains?--À deux hommes de la plus haute
+capacité qui lui donnent à la fois une éducation brillante et solide.
+Chéri de toute la famille impériale, il l'est surtout de l'Empereur, du
+prince Charles qui le surveille avec une sollicitude sans égale.»
+
+Antomarchi se retira. Le soir, il aperçut la duchesse de Parme au
+théâtre, où l'on jouait la _Cenerentola_. «Ce n'était plus ce luxe de
+santé, cette brillante fraîcheur dont Napoléon l'entretenait si souvent.
+Maigre, abattue, défaite, elle portait la trace des chagrins qu'elle
+avait essuyés. Elle ne fit, pour ainsi dire, qu'apparaître. Mais je l'ai
+vue. Cela me suffisait.» Ce n'étaient pas les chagrins qui l'avaient
+ainsi changée, ni les pleurs qu'elle donnait à la mémoire de Napoléon,
+mais les suites d'une récente et mystérieuse grossesse qu'Antomarchi
+ignorait. Le docteur partit pour Rome, où il vit la princesse Pauline,
+puis Madame Mère. L'émotion de Lætitia fut grande. Antomarchi ne put lui
+confier qu'une partie des événements dont il avait été le témoin. À une
+seconde visite, il osa en dire davantage, mais à tout instant il était
+interrompu par des sanglots. Puis la malheureuse mère séchait ses larmes
+et reprenait ses questions. «Le courage et la douleur, dit-il, étaient
+aux prises; jamais déchirement ne fut plus cruel.» Marie-Louise avait
+évité une entrevue aussi pénible, sans doute pour échapper aux remords,
+sinon à une terrible angoisse. Quelque temps après, elle fit remettre à
+Antomarchi une lettre destinée à l'ambassadeur d'Autriche en France,
+lettre où elle exprimait sa bienveillance pour le médecin de son époux,
+dont elle tenait à remplir la dernière volonté[370]. Il s'agissait de la
+pension viagère, qui ne fut jamais payée par la duchesse. Marie-Louise
+oubliait cela comme le reste. Napoléon l'avait suppliée de veiller sur
+son fils, dont elle était la suprême ressource. Elle abandonnait ce soin
+au prince de Metternich.
+
+La mort de Napoléon n'était pas, ainsi qu'on l'avait cru en Autriche et
+en France, la fin du bonapartisme. Il allait, au contraire, reparaître
+sous une forme surprenante. Ceux-là mêmes qui avaient le plus combattu
+Napoléon et sa tyrannie devaient en faire l'incarnation du patriotisme.
+Libéraux, patriotes, républicains unis aux bonapartistes, tous
+s'empressèrent d'opposer à la Restauration, qu'ils accusaient d'être
+l'œuvre des alliés, la mémoire de l'Empereur, qui seul représentait pour
+eux la grandeur et la gloire de la patrie. Les partisans du duc de
+Reichstadt allaient exploiter avec habileté ce sentiment qui devait
+trouver immédiatement un profond écho dans le peuple et dans l'armée.
+
+ * * * * *
+
+Le 25 avril 1821, dix jours avant sa mort, Napoléon avait écrit une
+lettre, adressée au banquier Laffitte, où il lui rappelait qu'à son
+départ de Paris, en 1815, il lui avait remis une somme de près de six
+millions, dont le banquier avait donné double reçu. L'Empereur annulait
+un de ces reçus et chargeait, après sa mort, le comte de Montholon de
+présenter l'autre, pour que Laffitte remît au comte ladite somme avec
+les intérêts à cinq pour cent, à dater du 1er avril 1815, en défalquant
+les payements dont il avait été chargé par différents ordres. Il
+désirait que la liquidation de ce compte eût lieu entre Laffitte,
+Montholon, Bertrand et Marchand. Cette liquidation une fois réglée, il
+donnait par sa lettre décharge entière du dépôt[371]. Puis Napoléon
+dictait une autre lettre au trésorier de son domaine privé, le baron de
+La Bouillerie, pour l'inviter à remettre également le compte et le
+montant de son domaine à M. de Montholon. Avant de s'acquitter des
+dernières intentions de l'Empereur, les exécuteurs testamentaires
+demandèrent à l'Angleterre le retour de ses restes en France. On leur
+répondit que, si le gouvernement les réclamait, il serait fait droit à
+leur demande. Les nouvelles démarches de Bertrand et de Montholon, même
+limitées à la sépulture à Ajaccio, n'aboutirent pas.
+
+Le 14 juillet 1821, l'ambassadeur d'Autriche à Londres, le prince
+Esterhazy, mandait à Metternich que lord Bathurst avait attiré son
+attention sur un point particulier: les dispositions du testament
+relatives à la remise du cœur de Napoléon à l'archiduchesse Marie-Louise
+et de son estomac à son fils. Le ministre anglais avait approuvé la
+ligne de conduite que le gouverneur avait tenue en cette occasion,
+c'est-à-dire le refus du transport des organes en Autriche. «Sans
+émettre une opinion positive, lord Bathurst, disait Esterhazy, m'a
+laissé entrevoir son opinion particulière; que si Mme l'archiduchesse
+énonçait le vœu que les dépouilles mortelles fussent respectées, on
+obvierait de cette manière, non seulement aux inconvénients d'un refus
+positif, mais on faciliterait également les moyens de prévenir que, soit
+sa famille, soit quelques-uns de ses adhérents en France, en tentent un
+essai d'emporter ses restes, soit par négociation, soit par ruse, soit
+même par force[372].» Metternich eut alors l'idée de faire écrire par
+Marie-Louise une lettre à son père, en la datant des derniers jours du
+mois d'août. Elle était ainsi conçue:
+
+«D'après les indications que Votre Majesté m'a fait donner dans le
+courant du mois de juillet dernier, et d'après celles qui me sont
+parvenues depuis, il ne m'est plus permis de douter que le Tout-Puissant
+a disposé des jours de douleurs de Napoléon, mon époux. Les journaux
+avaient devancé dans l'annonce de cette nouvelle les lettres que j'ai
+reçues de Vienne et de Paris; ils vont même plus loin et présentent déjà
+plusieurs versions sur le lieu destiné à son sépulcre. Si, depuis 1814,
+il ne m'a plus été donné de faire entendre ma voix dans les conjonctures
+qui ont décidé de son sort, je pense qu'il doit en être de même encore
+aujourd'hui et qu'en persévérant dans le silence, dont vos conseils et
+ma situation m'ont fait un devoir, il ne me reste qu'à renfermer en moi
+les sentiments que je dois naturellement éprouver. Toutefois, si après
+tant de vicissitudes j'avais un vœu à exprimer, et pour moi, et, à ce
+qu'il me semble, pour le duc de Reichstadt, ce serait que les restes
+mortels de mon mari, du père de mon fils, fussent respectés. En déposant
+avec une confiance sans bornes ce vœu dans le cœur paternel de Votre
+Majesté, je lui abandonne le soin de le faire connaître, si Elle le juge
+convenable ou nécessaire. «Donc, par obéissance pour son père, par
+respect pour son époux, la femme qui avait trahi Napoléon avec le
+général de Neipperg refusait le don de son cœur. Elle avait raison,
+après tout. Elle n'en était plus digne.
+
+Nous allons lui voir d'autres préoccupations. Le 16 juillet, Metternich
+écrivait à Esterhazy qu'il était possible que Napoléon eût fait des
+dispositions testamentaires et qu'elles allaient être apportées en
+Angleterre[373]. «Il est difficile de croire, disait-il, que dans ces
+pièces Bonaparte n'ait point mêlé des objets prêtant au jeu des partis.
+Ce sera au gouvernement britannique à porter une attention particulière
+sur cette possibilité, et nous nous fions trop à sa sagesse pour ne pas
+être convaincu des soins qu'il prendra pour empêcher que, par des
+publications indiscrètes, les esprits ne puissent être remués. Cette
+considération porte directement sur les dispositions qui peuvent être
+relatives à Mme la duchesse de Parme et à son fils...[374].» Metternich
+ajoutait--et voici où l'Autriche cesse d'être dédaigneuse de tout ce qui
+concernait l'Empereur--que, si Napoléon avait laissé une grande fortune,
+il ne pouvait pas être indifférent, pour les souverains alliés et pour
+le repos de l'Europe, de la laisser à des individus dévoués à son parti
+qui pourraient en faire un usage pernicieux. M. de Neipperg se mettait à
+la disposition de Metternich. Il s'empressait de l'informer, le 3 août,
+que la duchesse de Parme se conformerait entièrement à ses conseils
+«relativement aux dispositions données par le défunt à l'égard de son
+cœur et de son estomac, déposés par ordre du gouvernement anglais dans
+le tombeau de Sainte-Hélène». Le même jour, Neipperg écrivait une autre
+lettre où se trouvent ces détails intéressants: «Sa Majesté Madame
+l'archiduchesse, duchesse de Parme, me charge de témoigner à Votre
+Altesse sa reconnaissance particulière pour la sollicitude qu'Elle met à
+recueillir les dispositions testamentaires du défunt et pour avoir fixé,
+dans l'intérêt de S. A. S. le duc de Reichstadt, son bien-aimé fils, les
+bases sur lesquelles les affaires de la succession se traiteront à
+Vienne, lesquelles ont été approuvées par l'Empereur, son auguste père.
+Madame l'archiduchesse a choisi le comte Maurice de Dietrichstein pour
+son fondé de pouvoir près du conseil qui sera présidé par Votre
+Altesse.» Neipperg ajoutait que Marie-Louise était d'accord avec
+Metternich «pour couvrir du voile du plus grand secret» tout ce qui se
+rapportait aux affaires de la succession. La question des fonds laissés
+par l'Empereur l'intéressait beaucoup. «Sa Majesté trouve inconcevable,
+disait-il, que le gouvernement anglais n'ait ou ne veuille pas avoir
+l'air d'avoir des notions positives sur l'existence d'un testament et
+généralement sur les fonds que le défunt peut avoir placés dans la
+banque de Londres... Il lui paraît aussi assez invraisemblable qu'avec
+la grande surveillance exercée par sir Hudson Lowe, il soit possible que
+le testament ait été envoyé en Europe, à l'exemple d'autres papiers
+intéressants et importants que le comte de Montholon prétend avoir
+expédiés en Angleterre. Il règne en tout ceci une teinte mystérieuse qui
+mérite certainement l'attention de Votre Altesse.»
+
+Le 26 septembre, Marie-Louise, que l'héritage de Napoléon préoccupait
+toujours, priait M. de Bombelles de s'informer si elle pouvait
+revendiquer pour son fils la propriété de San Martino, achetée par
+l'Empereur, en 1814, à l'île d'Elbe. Elle faisait rechercher le
+testament, qu'elle soupçonnait être, comme l'écrivait Neipperg, «dans
+les mains de quelque _individu_ de la famille Bonaparte, peut-être de
+Joseph». Metternich se défiait des imprudences de Marie-Louise et
+continuait à la guider en cette affaire, comme dans toutes les autres.
+Il en avertissait ainsi l'ambassadeur Esterhazy, à la date du 2 octobre:
+«En général, nous désirons que madame l'archiduchesse, dans son intérêt,
+comme dans celui de son fils, évite soigneusement d'agir en son nom dans
+une affaire aussi délicate. Le seul moyen pour elle de prévenir toute
+complication embarrassante et compromettante, est de se maintenir
+positivement sous l'égide de l'Empereur, son auguste père.» Les
+exécuteurs testamentaires avaient demandé par lettre à voir
+Marie-Louise. Neipperg en informa Metternich le 16 novembre et lui dit
+que la duchesse n'avait d'autre intérêt à les recevoir que «pour en
+tirer des renseignements sur le testament de son défunt époux». Elle
+aurait préféré que ces messieurs voulussent bien fournir ces lumières
+directement à l'ambassadeur, le baron de Vincent, car leur arrivée à
+Parme produirait un effet déplorable[375]. Elle pensait donc que sa
+position ne lui permettait pas de leur donner l'audience sollicitée.
+
+Le 4 décembre, le cabinet autrichien apprit par le baron de Vincent que
+Napoléon avait laissé, en 1815, quatre ou cinq millions en dépôt chez
+Laffitte. Or, Laffitte refusait de s'en dessaisir jusqu'à ce qu'il eût
+pris conseil à cet égard, ne se croyant pas suffisamment autorisé par le
+titre dont Bertrand et Montholon avaient fait usage vis-à-vis de
+lui[376], d'autant plus qu'il était question d'un testament. On assurait
+que les délégués de Napoléon s'en disaient dépositaires, mais n'étaient
+autorisés à en faire usage qu'à la majorité du duc de Reichstadt.
+Quelques jours après, Neipperg priait Metternich, au nom de la duchesse
+de Parme, de prendre les mesures nécessaires pour empêcher la perte du
+dépôt fait chez Laffitte, car ces fonds devaient revenir à son fils.
+Marie-Louise suppliait en outre le chancelier de s'opposer à la remise
+des legs faits aux exécuteurs testamentaires et autres. Metternich
+commença par donner des instructions au baron de Vincent pour s'informer
+de la présence réelle du dépôt[377]. Le 28 janvier 1822, le comte de
+Neipperg insistait au nom de Marie-Louise et demandait à Metternich si
+la duchesse de Parme ne pouvait pas défendre ses intérêts par voie
+judiciaire. Il était évident que sa sollicitude maternelle ne lui
+permettait point de renoncer au moindre avantage en faveur de son
+bien-aimé fils. Pendant ce temps, voici ce qui se passait entre les
+exécuteurs testamentaires et la banque qui avait reçu le dépôt de
+Napoléon. M. de Montholon avait vu l'avocat Dupin, le 7 novembre 1821.
+Il lui avait présenté la reconnaissance authentique de la banque
+Perregaux-Laffitte, la lettre de Napoléon et toutes les clauses du
+testament. Dupin alla voir Laffitte qui, tout en excipant de sa bonne
+volonté personnelle, montra quelque crainte que les exécuteurs
+testamentaires n'eussent pas qualité suffisante pour donner décharge. M.
+de Montholon résolut de plaider et rapporta d'Angleterre une expédition
+du testament dûment légalisée. Après une consultation avec Dupin,
+Bonnet, Tripier et Gairal, assignation fut donnée à la banque Laffitte.
+Celle-ci objecta que Napoléon était frappé d'incapacité par l'ordonnance
+royale du 6 mars 1815, que les actes passés à l'étranger n'étaient pas
+exécutoires en France et que le testament n'accordait pas la saisie aux
+exécuteurs testamentaires. La banque demanda la vérification du
+testament par expert. Dupin plaida à huis clos, le 25 février 1822, et
+repoussa hautement ces conclusions. Ayant à combattre l'objection de la
+mort civile, il s'indigna. «Puisqu'on se mettait furtivement à la place
+de l'héritier du sang, c'était, disait-il, faire injure à cet héritier
+que de supposer qu'il lui vînt jamais à la pensée d'invoquer un tel
+moyen contre son père!» D'ailleurs une ordonnance ne pouvait prononcer
+efficacement sur l'état d'un citoyen. Il fallait une loi. Dupin fit
+observer ironiquement que Laffitte n'était pas pressé de se séparer
+brusquement de plusieurs millions, ni de payer les intérêts, qui
+montaient à 1,750,000 francs. Le tribunal donna acte à Laffitte des
+offres qu'il fit le 28 février de verser les fonds à la Caisse des
+consignations. Les exécuteurs testamentaires, s'appuyant sur le conseil
+d'arbitres qui étaient le duc de Bassano, le duc de Vicence et le comte
+Daru, acceptèrent et considérèrent le jugement comme une transaction.
+Les arbitres décidèrent en outre qu'une pension provisoire de 3,000
+francs serait faite, à la charge des légataires, au docteur Antomarchi,
+jusqu'au moment où Marie-Louise se déciderait à accomplir les intentions
+de son époux[378].
+
+Juridiquement, l'affaire paraissait éteinte, et les exécuteurs
+testamentaires n'avaient nullement l'intention, au moins pour l'instant,
+de pousser, les choses plus loin. Mais il n'en fut pas de même en
+Autriche. Vers cette même époque, Marie-Louise, qui avait connu la
+teneur du testament, faisait écrire, le 29 mars, par Neipperg à
+Metternich, que la lecture de cet acte avait produit une impression
+désagréable sur son esprit. Le premier codicille surtout l'avait
+singulièrement étonnée. La duchesse de Parme avait vu «avec surprise,
+disait Neipperg, que son défunt époux disposait de la somme de deux
+millions que Sa Majesté avait emportée de Paris, au moment où elle crut,
+à l'approche des armées alliées, devoir quitter cette capitale pour se
+réfugier à Blois et à Orléans». Elle prétendait que, sur cette somme,
+neuf cent mille francs avaient été renvoyés à l'Empereur et que le reste
+avait servi aux frais de son voyage avec une Cour immense et à son
+séjour à Schœnbrunn, d'octobre 1814 à mars 1816. D'ailleurs, elle
+regardait «au-dessous de sa dignité de jamais rendre compte de l'emploi
+d'une somme aussi peu importante». À peu près à la même date, le baron
+de Vincent informait Metternich que M. de Montholon lui avait donné
+connaissance du testament et copie de certains articles. Les fonds
+déposés chez Laffitte devaient y rester cinq ans. Enfin le testament ne
+serait remis au duc de Reichstadt qu'à sa majorité. Le baron de Vincent
+avait reçu les pleins pouvoirs de Marie-Louise, mais il estimait que ses
+réclamations en faveur du duc de Reichstadt ne pouvaient porter que sur
+la moitié des fonds. Entre temps, le comte Bertrand, qui n'avait pu être
+reçu par Marie-Louise, essayait de l'émouvoir au sujet du retour des
+restes de Napoléon. Il lui écrivait, le 16 mai, «que le plus illustre
+des captifs dont l'histoire fasse mention» avait exprimé le désir que sa
+dépouille mortelle fût transférée en France. Les exécuteurs
+testamentaires avaient adressé une requête à cet égard au roi George IV
+et à l'empereur François II. Bertrand et Montholon suppliaient la
+duchesse de Parme d'intervenir. Marie-Louise ne tenta pas la moindre
+démarche à cet égard. Et comme Marchand et les exécuteurs testamentaires
+avaient demandé à lui remettre eux-mêmes les dentelles de l'Empereur et
+un bracelet tressé avec ses cheveux, elle fit répondre le 23 mai que
+l'empereur d'Autriche n'autorisait pas leur venue, mais que
+l'ambassadeur Appony était autorisé à donner reçu de ces legs et à les
+faire parvenir à destination[379].
+
+Le 12 juin, Metternich demandait à Neipperg s'il pouvait répondre à
+l'une de ces deux questions: «Doit-on recueillir la moitié de la
+succession (de Napoléon), en se prévalant des lois françaises qui ne
+permettent à un père que de disposer de la moitié de ses biens,
+lorsqu'en mourant il laisse un fils? Ou doit-on, dans l'intérêt du duc
+de Reichstadt et de madame l'archiduchesse, donner acte de renonciation
+à cette succession? Voilà toute la question.» Il faut croire que
+Neipperg répondit favorablement à la première question, car la duchesse
+de Parme ne renonça pas à l'héritage de Napoléon. En effet, le 12 août,
+Metternich informa le baron de Vincent que l'empereur François, par une
+résolution du 10 juillet, recommandait à son ambassadeur en France de ne
+rien négliger pour assurer les droits de propriété qui pourraient être
+dévolus au duc de Reichstadt. Mais il est bon de constater, dès à
+présent, qu'en agissant ainsi, l'ex-Impératrice allait directement
+contre les décisions mêmes de son époux. Si l'Empereur avait voulu
+laisser sa fortune au duc de Reichstadt, il n'eût eu besoin d'aucun
+conseil pour un tel legs. Il aimait assez son fils pour lui témoigner de
+toute façon sa profonde tendresse. Qu'avait-il jugé bon de lui
+laisser?... Ses armes, l'épée d'Austerlitz, le sabre de Sobieski, son
+nécessaire d'or, les vases sacrés de sa chapelle, ses lits de camp, sa
+lunette de guerre, ses montres, ses médailles, son argenterie, ses
+selles et ses éperons, ses fusils de chasse, sa bibliothèque, ses
+cachets, ses uniformes, le manteau bleu de Marengo, le grand collier de
+la Légion d'honneur, le collier de la Toison d'or, le glaive du premier
+Consul, l'épée du Sacre... Quant à l'argent, lui qui n'avait jamais
+thésaurisé pour lui-même, il le jugeait indigne d'être mis dans
+l'héritage transmis à son fils. Les six millions placés chez Laffitte en
+1815, son domaine privé, c'est-à-dire les économies faites pendant
+quatorze ans sur la liste civile, à raison de douze millions par an, les
+meubles de ses châteaux, les palais de Rome, Florence et Turin, il
+considérait tout cela comme devant faire retour à ses soldats et aux
+villes et campagnes qui avaient souffert de l'invasion. Il était entré
+pauvre au pouvoir; il en voulait sortir pauvre. Il croyait honorer ainsi
+son unique héritier, et il est certain que si le prince impérial eût
+alors atteint sa majorité, il n'eût jamais élevé la moindre protestation
+contre les dispositions suprêmes de son père.
+
+Le 17 octobre 1822, le baron de Vincent recevait copie authentique du
+testament et des codicilles. Mais, malgré leur teneur formelle,
+l'Autriche persistait à réclamer auprès du ministre des affaires
+étrangères. C'était Chateaubriand qui occupait alors ce poste. Le 20 mai
+1823, il répondit au baron de Vincent que l'affaire du testament était
+arrangée entre les divers légataires. Il le priait, en conséquence,
+d'inviter le prince de Metternich à renoncer à toute revendication au
+nom de la maison d'Autriche. Mais le baron de Vincent exigeait des
+raisons plus péremptoires[380]. Cette insistance finit par froisser
+Chateaubriand, qui demanda à ses bureaux une note par laquelle il pût
+connaître le testament lui-même, la correspondance des Affaires
+étrangères avec le cabinet de Vienne, l'objet précis de la réclamation
+des exécuteurs testamentaires, les hésitations du banquier Laffitte pour
+rendre le dépôt des cinq millions, le procès devant les tribunaux. Il
+savait déjà que le cabinet français n'avait pas voulu admettre les dons
+faits par Napoléon, alléguant que le testateur était en état de mort
+civile d'après l'ordonnance du 6 mai 1815 et par la loi du 12 janvier
+1816, et qu'il n'avait pu disposer de sa fortune par voie de dernière
+volonté. De plus, le testament contenait des dispositions exorbitantes
+et inexécutables. Il disposait de biens qui n'appartenaient pas au
+testateur. Le duc de Reichstadt, d'ailleurs, ne pouvait être considéré
+comme héritier, puisque la loi du 12 janvier 1816 lui en refusait les
+droits[381]. Mais le prince de Metternich insistait toujours auprès du
+baron de Vincent. Il lui rappelait que, par suite d'une résolution du 13
+septembre 1823, S. M. l'empereur d'Autriche, aïeul et tuteur naturel du
+duc de Reichstadt, l'avait invité à faire connaître qu'il était dans
+l'impossibilité de prendre une décision relativement aux droits
+particuliers de succession de son petit-fils et aux dispositions
+dernières de Napoléon Bonaparte, jusqu'à ce qu'on pût savoir si le
+testateur avait laissé des biens propres et disponibles, et quels
+étaient ces biens. Ces éclaircissements devaient être obtenus par
+l'intermédiaire du ministère des Affaires étrangères pour que la tutelle
+pût se déclarer en connaissance de cause.
+
+Le 30 avril 1824, M. de Chateaubriand écrivit avec hauteur au baron de
+Vincent que le gouvernement du Roi avait pensé que la cour de Vienne
+était dans l'intention de regarder ou de faire regarder comme une simple
+formalité la renonciation que les exécuteurs testamentaires et quelques
+légataires de Napoléon Bonaparte avaient eu l'idée de lui réclamer. «Il
+semblait convenable, en effet, disait-il, et la cour de Vienne partage
+sans doute cette opinion, d'éviter l'espèce de scandale qui pourrait
+résulter d'une discussion ouverte sur des questions qui tiennent aux
+ressorts les plus délicats de l'ordre social, sur les droits de la
+légitimité, sur les faits de l'usurpation et sur les tristes
+conséquences qu'ils ont entraînées. Frappé de cette considération, le
+Roi, qui n'a point hésité à faire le sacrifice de sommes qu'il était en
+droit de revendiquer, ne m'aurait point autorisé à demander la
+renonciation, s'il n'eût dû croire que, comme chose convenue et de pure
+forme, elle serait immédiatement envoyée. Votre Cour n'ayant pas cru
+pouvoir terminer cette affaire, le gouvernement du Roi doit replacer
+sous son véritable jour la question de l'héritage de Bonaparte... Aucune
+personne tenant à lui par les liens du sang ne peut ni hériter ni
+posséder en France.» La loi de 1816 rendait superflue toute renonciation
+à des droits frappés de nullité et détruisait le motif des questions que
+la cour de Vienne avait cru devoir poser. La Restauration avait
+d'ailleurs remis aux mains du roi de France les biens de toute nature
+que l'usurpateur avait pu acquérir.
+
+Cette réponse paraissait péremptoire. Elle ne termina cependant pas le
+différend. Sur de nouvelles réclamations de la part de l'Autriche, le
+garde des sceaux, comte de Peyronnet, était obligé d'affirmer encore une
+fois, le 22 octobre 1825,--c'est-à-dire un an après,--à M. de
+Chateaubriand que, par suite de l'ordonnance du 6 mars 1815 et de la loi
+du 12 janvier 1816, Bonaparte ne pouvait jouir en France d'aucun droit
+civil, et par conséquent n'avait pu ni acquérir ni donner[382].
+L'Autriche ne se déclara pas encore convaincue, puisque moins de trois
+mois après la mort du duc de Reichstadt, Metternich écrivait au baron
+Marschall «que la solution des questions relatives à la succession de
+feu l'empereur Napoléon et qui, avant le triste événement que nous
+déplorons tous[383], auraient dû être soumises à la haute tutelle de Mgr
+le duc de Reichstadt, dépendaient uniquement du bon plaisir de Sa
+Majesté l'archiduchesse, duchesse de Parme». Or, Marie-Louise, sur les
+conseils de Metternich, faisait valoir ses droits à une partie de la
+succession de Napoléon, même après la mort de son fils. Ce ne fut que le
+18 mai 1837, lorsqu'elle fut convaincue du peu de solidité de ses
+réclamations, qu'elle envoya à Me Porcher de Lafontaine, avocat de la
+cour royale de Paris, «sa renonciation comme héritière, disait-elle, de
+feu Napoléon-François-Charles-Joseph, duc de Reichstadt, notre fils, à
+tous droits et prétentions quelconques sur tous les biens, meubles et
+immeubles, situés en France, ayant appartenu à l'empereur Napoléon,
+notre illustre époux[384]». Ainsi, ce nom de Napoléon, que l'Autriche
+avait effacé de ses chartes et de ses annales, ce nom qu'elle refusait
+au duc de Reichstadt comme à l'Empereur depuis de longues années,
+reparaît tout à coup, non pas dans quelque acte mémorable, mais dans une
+procédure dont l'unique but était l'héritage impérial[385]. De son
+«illustre époux», le souvenir des biens qu'elle aurait pu obtenir était
+le seul que Marie-Louise conservera, même après la mort de son fils.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+L'ÉDUCATION DU DUC DE REICHSTADT ET M. DE METTERNICH.
+
+
+L'éducation du duc de Reichstadt se poursuivait méthodiquement. Le jeune
+prince faisait ses études classiques arec le professeur d'histoire et de
+littérature Mathieu Collin. Il apprenait les mathématiques, l'italien et
+les premiers principes d'art militaire avec le capitaine Foresti. Le
+prélat de la cour, Mgr Wagner, lui donnait deux fois par semaine
+l'enseignement religieux, développant en lui les qualités et les vertus
+natives. La science et les manières aimables de ce prélat avaient
+inspiré au duc de Reichstadt beaucoup d'estime et d'affection pour lui.
+Le duc faisait ses devoirs avec une grande attention. Les cahiers que
+Foresti montra en 1832 à M. de Montbel, étaient d'une belle écriture,
+sans ratures et sans taches. On y trouvait des traductions en latin de
+textes allemands signées _Franciscus_. «Pour suppléer à l'émulation que
+seule peut créer la concurrence des élèves, rapporte Foresti, en même
+temps que pour s'assurer que l'instruction était suivie avec assiduité,
+l'Empereur avait institué deux commissions chargées d'examiner le prince
+à des époques déterminées. La commission des études classiques était
+composée des gouverneurs, du prélat de la Cour et du conseiller aulique
+Sommaruga. La commission à laquelle était confié l'examen des études
+militaires, comptait au nombre de ses membres un officier supérieur, le
+colonel du génie Schindler, le major Weiss, professeur à l'Académie
+militaire, et les gouverneurs.» Le 14 novembre 1823, le professeur
+Collin mourut après une courte maladie et fut remplacé par Joseph
+d'Obenaus, ancien gouverneur de l'archiduc François-Charles. Ce nouveau
+professeur, qui avait dirigé l'éducation de Henri de Hesse, du comte
+Eugène Wrbna et du comte Charles Pachta, s'était chargé d'enseigner au
+duc de Reichstadt l'histoire universelle et l'histoire d'Autriche
+jusqu'en 1815, la philosophie, le droit public et le droit des gens,
+l'économie politique et la statistique[386]. Ce furent surtout les
+leçons d'histoire et de statistique que goûta particulièrement le jeune
+prince. «Il aimait, dit encore Foresti, à s'occuper de spéculations
+historiques. Il y portait de la pénétration et une grande justesse de
+jugement.» En 1823, il commença l'étude de la géométrie et de la levée
+des cartes, faisant déjà des travaux sur le terrain[387]. Avec le major
+Weiss, il apprit l'art des fortifications et étonna bientôt ses juges
+par son instruction et ses aptitudes.
+
+La précocité et la fermeté de son esprit frappaient tout le monde. «On a
+remarqué toujours en lui tant de réflexion, affirme Foresti, qu'à
+proprement parler il n'a presque pas eu d'enfance. Vivant habituellement
+avec des personnes d'un âge différent du sien, il semblait se plaire
+dans leur conversation. Sans avoir, dans ses premières années, rien
+d'extraordinaire, son intelligence était néanmoins précoce; ses
+reparties étaient aussi vives que justes; il s'exprimait avec précision
+et un choix de termes remarquables.» Il traitait ses maîtres avec bonté,
+mais sans ces épanchements affectueux qu'il avait témoignés tant de fois
+à M. de Méneval et à Mme de Montesquiou. Parfois, il lui échappait des
+boutades un peu rudes. Un jour, il affirmait devant une dame d'honneur
+très coquette et déjà sur le retour que la France était un beau pays; et
+comme la dame lui répondait sèchement: «Il était plus beau, il y a douze
+ans.--Et vous aussi!» osa-t-il répliquer.
+
+Sous la direction de deux professeurs érudits, MM. Podevin et
+Barthélémy, le duc de Reichstadt étudia soigneusement les classiques
+français. Parmi les poètes, il préférait Corneille et Racine. Parmi les
+prosateurs, il aimait surtout La Bruyère, lisant et relisant ses
+_Caractères_, admirant la profondeur de ses observations. Les chapitres
+de _la Cour_, des _Grands_ et de _l'Homme_ étaient ceux qu'il se
+plaisait à approfondir. «Cette prédilection, remarque un de ses maîtres,
+tenait essentiellement à la nature de son esprit. Peu confiant,
+peut-être par suite de sa position qu'il jugeait avec discernement, il
+portait sur les hommes un regard scrutateur. Il savait les interroger,
+les examiner. Il les devinait. Ses idées à leur égard étaient
+généralement sévères; mais souvent nous étions obligés de reconnaître la
+vérité et la justesse de ses observations.» Il affectionnait
+Chateaubriand et avait annoté l'_Itinéraire de Paris à Jérusalem_. Il
+pratiquait également la littérature allemande. Il aimait Gœthe, mais
+surtout Schiller. La _Guerre de Trente ans_ le passionnait. Parmi les
+historiens allemands, il avait distingué Schmidt et Muller. La langue
+italienne, que lui enseignaient l'abbé Pina et Foresti, lui était fort
+agréable. La _Jérusalem_ du Tasse l'avait ravi. Il en savait de
+nombreuses stances. M. Baumgartner, professeur à l'Université de Vienne,
+lui apprit la physique, la chimie et les sciences naturelles. On
+enseigna également au jeune prince la musique, dont il se dégoûta
+rapidement. Du dessin, il ne retint que le goût des procédés graphiques
+nécessaires aux travaux de fortification et d'architecture. Tous ces
+détails prouvent une fois de plus que l'éducation du duc de Reichstadt
+était au moins aussi soignée et aussi étendue que celle d'un archiduc.
+Quant à l'histoire de Napoléon, dès l'âge de quinze ans, il put, en
+lisant de nombreux ouvrages, se rendre un compte précis des
+événements[388]. La nouvelle Impératrice, la princesse Caroline-Augusta
+de Bavière, lui témoignait, comme François II, beaucoup de tendresse.
+Elle aimait à causer avec lui et à développer son intelligence. Le
+second fils de l'Empereur, l'archiduc François, et l'archiduchesse
+Sophie, femme de l'archiduc, étaient pour le jeune prince de véritables
+amis. L'archiduchesse, qui n'avait que six ans de plus que lui, lui
+montrait une affection qui lui fut d'un charme sans pareil. En l'absence
+d'une mère qui se bornait de temps en temps à émettre quelques regrets
+peu sincères, il put sentir combien sont exquis et sûrs le dévouement et
+l'amitié d'une femme de cœur.
+
+La duchesse de Parme--si l'on en juge par ses lettres intimes--se
+portait maintenant à merveille. Elle commençait «même à engraisser».
+Elle avait dit adieu à la médecine et s'occupait beaucoup de concerts
+d'amateurs. Elle y faisait sa partie et exécutait des morceaux sur le
+clavecin, comme les variations de Mayseder sur un thème de _Nina_. Elle
+montait presque tous les jours à cheval. Depuis que ses nerfs s'étaient
+remis, elle était devenue très habile et même imprudente en ce genre
+d'exercice. Elle donnait des dîners et des fêtes; elle allait au théâtre
+et elle disait dans sa joie: «Je me trouve d'ailleurs si contente ici
+que, si j'avais mon fils auprès de moi, je ne demanderais plus rien
+d'autre dans ce monde; mais le bonheur parfait ne peut pas y
+exister[389].» Elle n'eût cependant point osé sacrifier le duché de
+Parme, ni l'intimité enfin avouée et connue avec le général de Neipperg,
+pour aller rejoindre son fils à Schœnbrunn. Toutefois, Marie-Louise
+avait été voir son père à Vérone, où se tenait le Congrès qui allait
+décider de l'intervention en faveur de Ferdinand VII contre les Cortès.
+Elle se déclarait satisfaite d'être réunie aux siens,--le duc de
+Reichstadt pourtant n'y était pas,--mais elle s'ennuyait à mourir, «non
+faute d'amusements, mais de société, et faute d'avoir un moment pour
+respirer. À présent, disait-elle à la comtesse de Crenneville, nous
+n'avons même plus de théâtre, ce qui était la seule ressource, car le
+reste du jour se passe à rendre et à recevoir des visites et à faire des
+toilettes.» À Vérone se trouvaient, outre l'empereur et l'impératrice
+d'Autriche, le roi de Prusse, le vice-roi et la vice-reine d'Italie, le
+roi des Deux-Siciles, le roi et la reine de Sardaigne, le duc de Modène,
+le prince de Metternich, M. de Gentz, etc. Chateaubriand, qui
+représentait la France, fut invité par Marie-Louise à ses réceptions. Il
+en parle ainsi dans son _Histoire du Congrès de Vérone_[390]: «Nous
+refusâmes d'abord une invitation de l'archiduchesse de Parme. Elle
+insista, et nous y allâmes. Nous la trouvâmes fort gaie; l'univers
+s'étant chargé de se souvenir de Napoléon, elle n'avait plus la peine
+d'y songer. Elle prononça quelques mots légers et, comme en passant, sur
+le roi de Rome: elle était grosse. Sa cour avait un certain air délabré
+et vieilli, excepté M. de Neipperg, homme de bon ton. Il n'y avait là de
+singulier que nous, dînant auprès de Marie-Louise, et les bracelets
+faits de la pierre du sarcophage de Juliette, que portait la veuve de
+Napoléon. En traversant le Pô, à Plaisance, une seule barque,
+nouvellement peinte, portant une espèce de pavillon impérial, frappa nos
+regards. Deux ou trois dragons, en veste et en bonnet de police,
+faisaient boire leurs chevaux; nous entrions dans les États de
+Marie-Louise: c'est tout ce qui restait de la puissance de l'homme qui
+fendit les rochers du Simplon, planta ses drapeaux sur les capitales de
+l'Europe, releva l'Italie prosternée depuis tant de siècles!...» En
+parlant à Marie-Louise, Chateaubriand lui dit qu'il avait rencontré ses
+soldats à Plaisance, mais que cette petite troupe n'était rien à côté
+des grandes armées impériales d'autrefois. Elle lui répondit sèchement:
+«Je ne songe plus à cela!» L'impératrice des Français n'était plus
+désormais qu'une petite princesse, se contentant d'une vie facile où les
+concerts, les dîners, les spectacles, les voyages constituaient pour
+elle les jouissances les plus grandes. La _Cassina dei Baschi_ lui
+paraissait un séjour plus enviable que celui des Tuileries, et l'amour
+d'un majordome préférable à celui d'un Empereur. Le maréchal de
+Castellane dit que son père vit la duchesse quelque temps après. «Elle a
+parlé de la France seulement comme si elle y avait voyagé, sans laisser
+la possibilité d'en rien dire, sans parler du rôle qu'elle y a joué.
+Elle a beaucoup parlé de l'empereur François, des souverains de
+l'Europe; mais son fils n'a pas même été nommé[391].»
+
+Ce n'était pas Marie-Louise qui donnait de l'inquiétude au gouvernement
+de la Restauration. Elle saisissait, au contraire, toutes les occasions
+pour montrer à la famille royale combien elle lui était dévouée. On
+savait, d'ailleurs, qu'elle n'avait jamais encouragé les tentatives des
+partisans de Napoléon II. Elle avait fait même tous ses efforts pour les
+écarter de ses États et pour anéantir leurs espérances. Aussi la
+jugea-t-on digne des plus grands égards. Au lendemain de la mort de
+Louis XVIII, le ministre des affaires étrangères écrivait au baron de
+Vincent, ambassadeur d'Autriche en France: «J'ai l'honneur d'envoyer à
+Votre Excellence une lettre que le Roi adresse à Madame sa sœur et
+cousine, l'archiduchesse duchesse de Parme, sur la mort du Roi que la
+France vient de perdre. Toute la famille des souverains avait pour lui
+de l'estime et de la vénération. Elle partagera les regrets de Sa
+Majesté Très Chrétienne, et je ne doute pas que la cour de Parme ne soit
+vivement touchée de son affliction[392].» Le 4 octobre de la même année,
+le baron de Damas proposait à Charles X d'accréditer auprès des cours de
+Parme et de Modène le marquis de la Maisonfort, déjà accrédité près des
+cours de Lucques et de Florence. «L'ancienne position de Mme la duchesse
+de Parme, disait-il, avait fait penser, vers l'époque de la
+Restauration, qu'il serait embarrassant d'avoir un ministre auprès
+d'elle... Les circonstances ne sont plus les mêmes qu'en 1814, et la
+France en est séparée par la longueur d'un règne. La famille royale n'a
+éprouvé, de la part de Mme la duchesse de Parme, que des témoignages
+d'égards et d'amitié; Votre Majesté croira peut-être devoir y répondre
+par la mesure que j'ai l'honneur de lui proposer.» Charles X s'empressa
+d'approuver ce rapport, et le marquis de la Maisonfort fut accrédité.
+«Le roi de France, lui écrivit M. de Damas, ne donne point à Mme la
+duchesse de Parme le titre de Majesté[393], et il continuera de suivre
+cette règle dans ses communications personnelles... Quant à vos
+relations, vous vous conformerez, pour leur style, au protocole usité.
+Chaque Cour a son langage, et vous saurez toujours employer celui qui
+conviendra le mieux à une princesse avec laquelle le Roi ne veut
+entretenir que des relations amicales.» Le 27 novembre, le marquis
+informait le ministre qu'arrivé le 16 à Parme, il avait, pendant une
+réception solennelle à la Cour, entendu la duchesse s'exprimer avec le
+plus grand intérêt sur la famille royale, sur Mme la Dauphine, qu'elle
+avait vue à Vienne dans son enfance, et sur le duc de Bordeaux. Le
+marquis de la Maisonfort put constater dans ses relations avec la
+duchesse de Parme qu'elle parlait sans affectation de la France et du
+rôle qu'elle y avait joué. «Jamais, disait-il, elle n'a prononcé devant
+moi le nom de l'usurpateur, mais elle me l'a souvent désigné comme le
+moteur de grandes choses qui n'ont jamais contribué à son bonheur.» On
+conçoit qu'un pareil tact, une pareille correction aient ravi ceux qui
+maudissaient «l'ogre de Corse». Aussi le marquis ne tarissait-il pas
+d'éloges sur la veuve de Napoléon. «Née trop grande dame, ajoutait-il,
+pour regretter une élévation que les événements ont prouvé n'être que
+factice, _elle a l'air de solliciter l'indulgence pour ce qu'elle a été
+et d'appeler l'estime pour ce quelle est et veut être_.» Ainsi
+Marie-Louise, trop heureuse de recevoir l'ambassadeur du roi Charles X,
+s'effaçait devant lui, s'humiliait presque. Elle était stylée par
+Neipperg, qui avait su, lui aussi, gagner les bonnes grâces du marquis
+de la Maisonfort. Grâce à lui, la cour de Parme avait de l'apparence:
+«Le comte de Neipperg y prévoit tout, y anime tout, y répond de tout. Il
+est impossible de ne pas croire à son dévouement pour la cause des rois
+qu'il a servis toute sa vie et à son penchant pour la France... Il est
+impossible de mieux penser que ce général, chevalier d'honneur de Sa
+Majesté la Duchesse et le véritable interprète de ses volontés.» M. de
+Lamartine, secrétaire de légation auprès du ministre de France à
+Florence, et qui écrivait alors «deux petits volumes de poésies purement
+et simplement religieuses, destinées à la génération qui a conservé un
+Dieu dans son cœur», avait eu également l'honneur de dîner avec la
+duchesse de Parme. «Cette princesse, mandait-il à M. de Damas, plus à
+l'aise dans son État borné qu'elle ne l'était à une autre époque, se
+montre infiniment plus aimable et plus spirituelle à Parme qu'à Paris...
+Elle parle du passé comme d'une époque historique qui ne tient plus à
+elle ni au temps présent[394].» Le secrétaire ne se gênait point pour
+indiquer la véritable situation de la duchesse. Il disait tout haut ce
+qu'on disait tout bas: «Le comte de Neipperg, favori et époux de
+l'archiduchesse, est à la tête de toutes les administrations.» Il en
+faisait, lui aussi, l'éloge. Il affirmait, en outre, que Neipperg avait
+su éloigner de la cour de Parme toutes les intrigues qui auraient tenté
+de s'y rattacher. «S'il se passait quelque chose de mal contre les
+Bourbons et la légitimité, me disait-il ce matin, je ne serais pas ici,
+et puisque j'y suis, c'est qu'on n'y a pour eux que les sentiments qu'on
+doit y avoir. Car je suis un vieux serviteur de leur Cour et un ennemi
+de leurs ennemis.» Ce langage «fier et hardi, sincère et loyal»,
+prouvait à Lamartine combien Marie-Louise et Neipperg étaient éloignés
+de soutenir la cause du duc de Reichstadt. Le poète se laissa donc
+séduire par l'accueil flatteur de la duchesse de Parme. Aussi va-t-il
+jusqu'à excuser ses fautes. Il reconnaît qu'elle était fidèle à sa
+nature affaissée et langoureuse; il avoue même qu'elle avait bien fait
+d'écarter la «gloire théâtrale et stoïque» qu'on exigeait d'elle. Mais
+c'est en vain que Lamartine cherche à lui attribuer de l'émotion et de
+la grâce; il ne parviendra point à dissimuler son égoïsme et ses tristes
+faiblesses.
+
+Le cabinet des Tuileries ne cessait de se préoccuper du duc de
+Reichstadt et des personnes venues de France, d'Italie ou d'Allemagne
+qui cherchaient à l'approcher. Le marquis de Caraman écrivait, le 4
+janvier 1825, au baron de Damas, qu'il avait pris tous les
+renseignements possibles sur les relations que les frères Le Bret, de
+Stuttgard, paraissaient avoir avec le prince. La surveillance dont ils
+étaient l'objet ne leur permettait que difficilement de remplir les
+promesses faites par eux à M. de Las Cases. «Je me suis assuré,
+disait-il, que tous les jours les subalternes qui se trouvent autour du
+duc de Reichstadt, y ont été placés par la police et relèvent
+directement de cette partie de l'administration. Le comte de Sedlinstky,
+chargé du département, y met une conscience religieuse. L'Empereur a cru
+devoir lui abandonner le soin du choix de ces individus, depuis la
+tentative de M. de Montesquiou, et il lui répond de tout ce qui pourrait
+se passer dans l'intérieur du jeune duc. Le comte m'a assuré que tout ce
+qui entourait le jeune duc était placé par lui et qu'il en répondait.»
+Puis venaient des renseignements fort intéressants sur le prince
+lui-même: «Le jeune duc de Reichstadt commence à se former. Il est d'une
+figure agréable et amuse toute la Cour par des manières vives et
+spirituelles qui contrastent singulièrement avec la gravité habituelle
+de toute la famille impériale. Il se distingue par son adresse dans tous
+les exercices du corps, mais il a un éloignement absolu pour toute
+espèce d'occupation sérieuse.» Ce renseignement était inexact, comme le
+prouvent les détails donnés par M. Prokesch-Osten. «L'Empereur le gronde
+souvent, ajoutait M. de Caraman, mais l'Impératrice, les archiducs et
+les archiduchesses ne résistent pas à la séduction de ses manières. Il
+le sait et en fait usage pour obtenir tout ce qu'il désire. Il est
+impossible de ne pas s'arrêter au moment où il acquerra la connaissance
+de tout ce qui s'est passé et du rôle qu'il était appelé à jouer dans
+l'avenir. Il est difficile de prévoir ce que le développement d'idées
+aussi nouvelles produira dans une tête vive gué l'intérêt personnel
+trouvera peut-être moyen d'exciter encore plus et qu'une situation déjà
+trop élevée aura préparée à recevoir les germes d'ambition qui ne seront
+que trop aisés à faire fructifier. La sagesse de l'Empereur n'a
+peut-être pas assez combattu l'attrait qu'il a senti pour cet enfant,
+par cela même qu'il était abandonné. Les personnes qui peuvent se
+permettre des observations en ont fait, mais elles n'ont pas été
+écoutées, et je crains qu'il n'arrive une époque où la position de ce
+jeune homme deviendra embarrassante. Je ne suis pas le seul à avoir
+cette opinion, mais la qualité de petit-fils de l'Empereur oblige à une
+grande réserve, dans une question aussi délicate[395].»
+
+J'ai lu à Vienne, aux Archives impériales et royales, trois lettres du
+duc, écrites en allemand et adressées en 1821 à son grand-père, où il
+l'assure de sa tendresse et où il fait des vœux pour la durée de sa vie
+et de son bonheur. Il déclare qu'il saura s'acquitter de la tâche qui
+lui incombe et lui obéira toujours. Deux de ces lettres sont des
+compliments pour le jour de sa fête et le jour de sa naissance. Il s'y
+montre très modeste, car il s'appelle lui-même: «_Ein so kleiner und
+bedeutender Mensch als ich_... un petit homme insignifiant.» Le marquis
+de Caraman aurait donc voulu que le grand-père du duc de Reichstadt le
+tînt à l'écart et lui témoignât une froideur officielle. Il osait
+reprocher au souverain une trop grande sympathie que la gentillesse de
+l'enfant et l'abandon de sa mère, motivé par les cruelles exigences de
+la politique, avaient peu à peu déterminée et consolidée. Encore une
+fois, l'existence de l'héritier de Napoléon était une sorte de cauchemar
+pour les monarchies, surtout pour la monarchie française. Le 4 octobre
+1825, un sieur Poppon informait la police qu'on avait découvert à Genève
+un dépôt de pièces de vingt francs et de quarante francs à l'effigie de
+Napoléon II. Il prétendait qu'un complot se tramait dans le canton de
+Vaud contre Charles X. Suivant lui, il aurait été question d'assassiner
+le Roi, le Dauphin et le duc de Bordeaux, pour leur substituer le duc de
+Reichstadt. Heureusement, la police put s'assurer qu'elle avait affaire
+à un exalté qui avait pris ses visions pour des réalités[396].
+L'attention des agents fut attirée, six mois après, sur un officier
+général autrichien, aide de camp du jeune Napoléon, qui était venu
+visiter le château de Versailles et qui entretenait, disait-on, une
+correspondance secrète avec des individus suspects à Nancy.
+Renseignements pris, on reconnut que c'était le prince de Dietrichstein,
+le frère du gouverneur, qui faisait un voyage d'agrément en France et
+qui ne s'était nullement occupé de politique intérieure ou
+extérieure[397]. Les moindres détails faisaient l'objet de graves
+communications. Ainsi l'un des secrétaires de l'ambassade française à
+Vienne envoyait, le 5 août 1828, au comte de La Ferronnays, ministre des
+affaires étrangères, le renseignement suivant: «Le duc de Reichstadt a
+été confirmé la semaine dernière par le cardinal-archiduc Rodolphe, dans
+la chapelle de l'Empereur, à Baden. Il fut conduit à l'autel par
+l'Empereur. On assure que Sa Majesté lui donnera incessamment un
+régiment[398].» Ce n'étaient pas seulement les agents du ministère qui
+pensaient au duc de Reichstadt et à l'éventualité menaçante de son
+retour! M. de Talleyrand y faisait lui-même grande attention. «Ses
+regards, rapporte Vitrolles, ne s'arrêtaient jamais au présent et ne se
+perdaient point dans un avenir éloigné, vague et incertain, mais ils
+s'attachaient à ce qui était prochain. Il prenait ses mesures en
+conséquence. Dès qu'il vit les difficultés s'amonceler devant le
+gouvernement du Roi, il se porta au-devant de tout ce qui pouvait le
+remplacer. «Prenez-y garde, monsieur de Vitrolles, me disait-il dans les
+commencements; le duc d'Orléans marche sur leurs talons!» et plus tard:
+«Voyez-vous, la question se place entre le duc de Bordeaux et le duc de
+Reichstadt[399].»
+
+Qu'il songeât ou non à un glorieux avenir, le jeune prince se livrait
+avec acharnement à l'étude, et particulièrement à celle de l'histoire.
+«Dans ce genre, affirme le capitaine Foresti, il avait certainement plus
+de lectures qu'aucun jeune homme de son âge, lorsque le baron d'Obenaus
+commença à lui donner des leçons formelles et systématiques sur
+l'histoire universelle...» Foresti ajoute que, dès qu'il eut atteint sa
+quinzième année, le comte de Dietrichstein se fit un devoir de mettre
+sous ses yeux tous les écrits, sans exception, qui avaient été publiés
+sur l'histoire de son père et sur la Révolution française. Le comte lui
+parla toujours sur ce thème délicat avec franchise et les convenances
+nécessaires. «Aussi personne n'avait lu et ne savait autant que lui à
+cet égard[400].» On voit donc, contrairement à une légende trop
+accréditée, qu'on ne voulait ni étouffer son intelligence, ni lui cacher
+ses origines. Cependant, M. de Montbel affirme qu'il n'avait encore sur
+l'histoire de Napoléon que les notions généralement reçues, et qu'il
+fallait lui apprendre à discerner la vérité, au milieu d'une foule
+d'écrits inexacts ou passionnés. L'empereur d'Autriche, préoccupé du
+développement moral de son petit-fils, manda le prince de Metternich et
+l'invita à parler au prince impérial de son père, en toute sincérité. Il
+lui aurait même dit: «Ne lui cachez à cet égard aucune vérité;
+enseignez-lui à vénérer sa mémoire!...» Ces paroles furent répétées par
+M. de Metternich à M. de Montbel, qui les reproduisit dans son ouvrage.
+Cet honorable écrivain ne s'est peut-être pas assez dégagé de
+l'influence qu'exerçait sur lui un homme d'État éminent, auquel il
+reconnaissait plus qu'à tout autre le pouvoir de répondre aux intentions
+du monarque. Il n'est pas un passage de son livre où il ne rende,
+perpétuellement et sans aucune restriction, un hommage pompeux à la
+sagesse, aux lumières, au désintéressement et à la bonté du prince de
+Metternich. Mais certaines parties ont été visiblement écrites sous sa
+dictée, ce qui en diminue quelque peu l'autorité et l'impartialité[401].
+Tout en ne contestant point la haute impulsion imprimée par le ministre
+aux études historiques du jeune prince, tout en avouant son habileté et
+son expérience en cette matière, je ne puis croire cependant qu'il ait
+tracé un tableau fidèle de la carrière de Napoléon, qu'il ait séparé
+consciencieusement le juste de l'arbitraire, l'impérieux du violent, le
+superbe de l'exagéré. Il eût fallu pour cela une équité parfaite, un
+empire sur soi-même qu'une froideur et un calme apparents ne suffisent
+point à inspirer. Il eût fallu, pour juger un être aussi extraordinaire
+et aussi complexe que Napoléon, attendre le recul des années et des
+événements; ce n'est point cinq ou six ans après sa mort que ce jugement
+était possible.
+
+Le prince de Metternich, d'ailleurs, avait été trop l'adversaire acharné
+et l'ennemi personnel de l'Empereur pour pouvoir porter sur sa vie
+entière, et devant son fils, une appréciation équitable. M. de Montbel
+nous assure que le tableau qu'il en fit avait pour objet de démontrer
+que l'abus des mêmes qualités comme l'abus des mêmes défauts
+contribuèrent à élever Napoléon au faîte de la puissance et à le
+précipiter. Je le veux bien, mais l'admirateur de Metternich a une
+réflexion surprenante que je tiens à relever ici: «Il manquait à
+Napoléon une qualité essentielle qui, seule, peut assurer le bonheur des
+peuples et la solidité des trônes: la modération; mais sans la
+modération, il ne serait jamais parvenu à l'Empire.» Si le prince de
+Metternich dans ses hautes instructions a employé des naïvetés de ce
+genre, il a dû faire sourire plus d'une fois son illustre élève. Mais,
+qu'on se rassure, il ne fut point naïf. Et d'ailleurs, pour juger ce
+qu'il lui dut dire, nous n'avons qu'à examiner un peu la «Biographie de
+Napoléon» qu'il a insérée dans ses Mémoires[402] et dont le duc de
+Reichstadt eut certainement la primeur, si ce n'est par le texte
+lui-même, au moins par les idées.
+
+Metternich veut bien reconnaître à l'Empereur une rare sagacité, une
+persévérance infatigable à accomplir ses desseins, un esprit de
+domination actif et clairvoyant, une remarquable adresse. Il avoue que
+Napoléon n'éprouvait aucune difficulté ni aucune incertitude dans
+l'action, qu'il allait toujours droit au but; qu'il avait horreur des
+idées vagues et de la fausse philosophie; qu'il aimait les aperçus
+clairs et les résultats utiles. Il dit qu'il était législateur,
+administrateur et capitaine par son seul instinct. Il consent même à
+admettre qu'il avait du génie pour les grandes combinaisons militaires
+et qu'il était toujours à la place, dangereuse ou non, du chef d'une
+grande armée. Il le voit ayant l'unique passion du pouvoir, maître de
+lui-même, des hommes et des événements. Il le montre encore facile et
+bon dans la vie privée, indulgent jusqu'à la faiblesse, «simple et même
+coulant» dans la société intime, toujours bon fils et bon parent. «Ni
+l'une ni l'autre de ses épouses, ajoute-t-il, n'ont jamais eu à se
+plaindre de ses procédés.» Il rend hommage à la force de son caractère,
+à l'activité et à la lucidité de son esprit, au charme de sa
+conversation, à l'abondance de ses idées et à la clarté de ses
+conceptions, à sa facilité d'élocution; à sa mémoire, «assez riche de
+noms et de faits pour en imposer à ceux dont les études étaient moins
+solides que les siennes»; à ses facultés naturelles, qui suppléaient au
+savoir; à son mépris pour tout ce qui était petit. Passant aux défauts,
+il cherche tout de suite, en grand seigneur qui seul croit avoir le
+sentiment de la grandeur et des convenances, à le déprécier et même à le
+ridiculiser. Il dépeint sa figure courte et carrée, sa tenue négligée,
+ses vains efforts pour se rendre imposant, sa gaucherie dans la tenue,
+son désespoir de ne pouvoir hausser sa taille et d'ennoblir sa tournure,
+sa marche guindée sur la pointe du pied et un bizarre mouvement du
+corps, copié des Bourbons, ses poses enseignées par Talma et sa joie de
+se retrouver dans ce comédien. Il blâme son manque de savoir-vivre et de
+politesse. Si Napoléon invoque souvent l'histoire, cela ne l'empêche pas
+d'avoir une connaissance imparfaite des faits historiques. L'auteur du
+Concordat soutient la religion, mais c'est plutôt chez lui une affaire
+de sentiment que de politique éclairée. Napoléon ne nie pas la vertu et
+l'honneur, mais il croit que tout homme n'a d'autre mobile que
+l'intérêt. En se défendant d'avoir usurpé le trône de France, il ne
+cherche qu'à s'étourdir et à dérouter l'opinion. Il dit bien que son
+origine est le 18 brumaire, mais il attache cependant beaucoup de prix à
+la noblesse de sa naissance et à l'antiquité de sa famille. Sensible aux
+malheurs bourgeois, il ne recule jamais devant la somme immense des
+souffrances individuelles pour assurer l'exécution de ses projets. Il
+est généreux, mais d'une générosité intéressée. S'il attache les hommes
+à sa fortune, c'est pour les compromettre. Sans doute, il est impossible
+de lui dénier «de grandes qualités», sans doute, il a de la force, de la
+puissance, de la supériorité, mais ce sont «des termes plus ou moins
+relatifs». Et Metternich en arrive à cette conclusion impertinente:
+«L'opinion du monde est partagée et le sera peut-être toujours sur la
+question de savoir si Napoléon méritait le titre de grand homme.»
+
+Qu'est-il donc le vainqueur de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna et de
+Wagram, aux yeux de cet homme si infatué de lui-même? «Un météore qui
+n'a eu qu'à s'élever au-dessus des brouillards d'une dissolution
+générale!» Cependant, ses succès ont eu un éclat inouï. Soit; mais leur
+éclat «diminue à proportion de la facilité qu'il a eue à les obtenir».
+Comment contester qu'il a eu à combattre des résistances opiniâtres, des
+rivalités et des passions prodigieuses, des adversaires formidables?...
+Ici, oubliant qu'il réduit à rien le prestige de l'Europe dont il s'est
+fait le défenseur, Metternich abaisse tout pour abaisser le héros. Les
+résistances étaient amorties par la lassitude universelle, les rivalités
+impuissantes, les passions misérables, les adversaires désunis et
+paralysés par leur désunion. Aussi ne faut-il pas s'exagérer l'idée de
+la grandeur de Napoléon. Il se disait bien le successeur de Charlemagne,
+mais la suprématie qu'il voulait exercer sur l'Europe n'était que
+l'idéal défiguré et exagéré de l'empire de Charlemagne. Tout au plus
+Napoléon paraissait-il être «comme un chef d'atelier qui commande à des
+ouvriers». Son orgueil était si démesuré qu'il ne comprenait pas comment
+le monde pouvait aller sans lui. L'édifice qu'il avait élevé avait paru
+colossal, mais formé de matériaux pourris et sans consistance, il avait
+croulé de fond en comble. Restaient enfin les écrits de l'Empereur, qui
+passionnaient et émouvaient l'univers. Il ne fallait point y attacher de
+l'importance, parce qu'ils le montraient «non pas tel qu'il était, mais
+tel qu'il voulait paraître». Voilà quel était l'historien chargé par
+François II de faire connaître l'empereur Napoléon à son fils[403]!
+
+J'aimerais à croire, cependant, que dans ses entretiens avec le prince
+impérial, le premier ministre de François II sut mettre de côté les
+récriminations, les insinuations et les rancunes qui font du portrait de
+Napoléon une gravure trop poussée au noir. M. de Montbel, qui alla
+prendre ses inspirations auprès de M. de Metternich, n'a point remarqué
+cela. Il se confond en admiration devant les leçons du prince; il dit,
+de confiance, que «le duc de Reichstadt recevait ces hautes instructions
+avec un grand empressement». Il nous le présente allant consulter
+Metternich dans tous ses doutes à propos des ouvrages historiques
+contemporains, lui soumettant ses observations, recevant de lui des
+indications précises, interrogeant son expérience et son habileté sur
+les événements auxquels il avait pris part, examinant les pièces
+diplomatiques, tous les documents qui montrent «l'histoire dans sa
+nudité, et non déguisée sous ces ajustements fantastiques dont se
+plaisent à la revêtir les passions intéressées des partis ou les
+rêveries de quelques imaginations brillantes». Je sais, par expérience,
+comment il faut lire ces pièces diplomatiques, quelle valeur il faut
+leur attribuer, quel soin il faut mettre à en saisir le sens
+déguisé,--car il est peu de documents aussi ambigus, aussi mystérieux,
+aussi faux,--et je me demande si le diplomate qui voulait former le
+jeune Napoléon à l'étude exacte de l'histoire avait l'impartialité
+nécessaire. Comment aurait-il pu être dévoué aux intérêts du prince
+impérial, l'homme qui disait à Vitrolles, en mars 1814, au moment où il
+devait soutenir les intérêts de Marie-Louise et du roi de Rome:
+«Croyez-vous que nous nous regardions comme liés par les intérêts de
+notre archiduchesse et de son fils? Il n'en est rien. On ne sacrifie pas
+le salut des États à des sentiments de famille, et la perspective même
+d'une régence qui donnerait le pouvoir à l'Impératrice et à son fils ne
+nous détournerait pas de poursuivre les conditions nécessaires à
+l'existence des États européens. L'Autriche se suffit à elle-même. Elle
+ne doit pas compliquer sa situation en embrassant des intérêts qui lui
+sont étrangers[404].» Comment eût-il été sincère l'homme qui disait le
+25 janvier 1814 à Alexandre: «Le jour de la chute de l'Empire, il n'y
+aura de possible que le retour des Bourbons. Jamais l'empereur François
+ne soutiendra un autre gouvernement que le leur»; et le 11 avril
+suivant, sans se préoccuper de la différence de ses déclarations: «Le
+vœu sincère du cabinet d'Autriche était de faire la paix avec Napoléon,
+de limiter son pouvoir, de garantir ses voisins contre les projets de
+son ambition inquiète, mais de le conserver, lui et sa famille, sur le
+trône de France»? Comment eût-il été honnête le ministre qui avait fait
+grand maître de la maison de Marie-Louise ce Neipperg qui, après avoir
+été son amant, devenait son époux morganatique? Comment eût-il pu
+montrer une véritable sollicitude au duc de Reichstadt, lui qui se
+préoccupait de faire légitimer les enfants nés de cette union singulière
+et de leur assurer une situation à la Cour? N'avait-il pas, d'ailleurs,
+fait du fils de Napoléon un prisonnier dont les moindres paroles, les
+moindres gestes, les moindres écrits étaient surveillés?... M. de
+Montbel approuve cependant cette surveillance et déclare qu'il fallait
+préserver le prince «de la rencontre de personnes dont on pouvait
+suspecter les intentions».
+
+Était-ce bien le guide qu'il fallait au roi de Rome, le diplomate qui se
+faisait honneur d'une duplicité de carrière, d'une souplesse et d'une
+dextérité si éloignées de la franchise ordinaire, qui avait osé
+qualifier la France «de peuple dégradé»? Pouvait-il réellement inspirer
+des sentiments français au prince impérial, celui qui, depuis la
+Révolution, poursuivait notre pays d'une haine infatigable, qui le
+dénonçait sans cesse comme un pays menaçant pour l'Europe; qui, l'ayant
+réduit à d'étroites limites, aurait voulu le mutiler davantage; qui
+avait fait mettre Napoléon au ban de l'Europe et l'avait désigné à la
+vindicte populaire; qui avait contribué à son cruel exil et à sa mort
+prématurée sur le rocher de Sainte-Hélène? Il est vrai qu'il ne doutait
+de rien le chancelier qui disait un jour à un historien impressionné par
+ses confidences: «Je suis un peu le confesseur de tous les cabinets. Je
+donne l'absolution à celui qui a le moins de péchés, et je maintiens
+ainsi la paix du monde[405]!» Je doute fort qu'il y ait eu de la part du
+duc de Reichstadt un vif empressement à se rapprocher du prince de
+Metternich. Le bel ambassadeur qui, jadis, se faisait un devoir de se
+signaler par une grâce et une afféterie toutes mondaines, était devenu
+sec et gourmé. Son visage pâle avait pris une impassibilité rigide, que
+ses courtisans appelaient sublime et où les hommes indépendants ne
+voyaient que la marque d'une importance et d'une suffisance
+extraordinaires. Sa confiance en lui-même et sa présomption superbe, ses
+habitudes d'égoïsme et de dissimulation, ses instincts d'expédients et
+de haute comédie qui en faisaient un acteur consommé, ne pouvaient
+amener entre lui et la nature si ouverte du jeune prince une sympathie
+réelle. Le fils de Napoléon avait compris qu'il avait devant lui un
+homme qui ne savait pas oublier et qui était résolument prêt à se
+montrer hostile à la France, le jour où l'Autriche en redouterait le
+relèvement. Il allait apprendre, par l'étude directe de l'histoire des
+derniers temps, que le plus grand ennemi de son père avait été ce même
+prince de Metternich qui, avec une adresse et une constance
+incomparables, avait su endormir les soupçons de Napoléon et déterminer
+peu à peu sa chute.
+
+Cette confiance que le duc de Reichstadt n'accordait pas au ministre de
+François II, il la témoignait par contre à son grand-père. Si l'empereur
+d'Autriche, dont le cœur était bon mais faible, n'avait craint
+d'encourir les reproches du chancelier, dont il jugeait la présence
+indispensable au salut de la monarchie autrichienne[406], s'il n'avait
+pas cru devoir céder aux exigences implacables de la politique, il eût
+peut-être autorisé le duc à rejoindre sa mère à Parme. Mais l'Europe
+voulait que l'on gardât le jeune prince à Schœnbrunn ou à Vienne, et
+l'Empereur se résignait à subir les volontés de l'Europe, dont le prince
+de Metternich aimait à se dire l'unique et officiel représentant.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+«LE FILS DE L'HOMME.»
+
+(1829)
+
+
+Marie-Louise continuait à vivre agréablement et paisiblement à Parme.
+D'après ses lettres, on voit qu'elle prenait part aux plaisirs du
+carnaval, où elle se déguisait comme ses invités[407]. Le général comte
+de Neipperg ne la quittait point. Il avait, à ce moment, un gros rhume
+«qu'il ne veut point du tout ménager, écrit-elle, et avec lequel il
+m'inquiète, car il est toujours enroué le soir à ne pouvoir parler».
+Cette santé lui était plus chère que toute autre. «Le général, dit-elle
+ailleurs, qui a horriblement toussé dans ces derniers temps, est mieux
+mais si maigre que cela m'effraye[408]!...» Elle aimait toujours à
+voyager. Elle se rendit à Naples, qu'elle appelait un «paradis
+terrestre». Elle ne disait plus rien de son fils; elle semblait l'avoir
+tout à fait oublié. Puis elle s'inquiète de nouveau de la santé de son
+pauvre général, qu'elle croyait en convalescence. Il a eu une rechute et
+elle se dit découragée, car elle redoute une pleurésie dangereuse. La
+maladie de Neipperg dégénère en un état d'affaiblissement général qui
+dure quelques années, puis la mort apparaît menaçante. «Quelle triste
+vie! s'écrie Marie-Louise. Il faut savoir ce que c'est de devoir
+trembler pour la vie de personnes que l'on aime pour pouvoir bien se
+représenter ma triste situation, et je ne sais pas si je ne serais pas
+plus heureuse que le bon Dieu m'enlève de la terre, que de continuer à
+vivre de cette manière. Ma santé s'en ressent aussi[409]...» Le 22
+février 1829, le comte de Neipperg, conseiller intime et chambellan de
+l'empereur d'Autriche, feld-maréchal et ministre de la duchesse de
+Parme, chevalier de la Toison d'or et titulaire d'autres ordres, mourait
+en laissant deux enfants de son mariage morganatique, plus deux enfants
+de son mariage avec la comtesse de Neipperg; le comte Alfred de
+Neipperg, qui, devenu chambellan de l'Empereur, épousa une fille du roi
+de Wurtemberg, et le comte Erwin de Neipperg, qui fut capitaine des
+trabans, conseiller privé et membre à vie de la Chambre des seigneurs
+d'Autriche[410].
+
+Marie-Louise pleura amèrement la mort de son favori et lui fit élever un
+mausolée magnifique, symbole de ses immenses regrets. Elle manifestait
+une douleur profonde qui surprit et blessa tous ceux qui persistaient à
+ne voir en elle que la veuve de Napoléon. Le 30 mars, elle écrivait à la
+comtesse de Crenneville que cette dernière perte était le plus triste,
+le plus cruel événement de sa vie. «Le temps, loin d'affaiblir mes
+regrets, disait-elle, ne fait que les augmenter, et j'ai bien moins
+pleuré au commencement que je ne le fais à présent journellement, et
+chaque jour amène de plus douloureuses pensées. Je sens si bien que tout
+mon intérieur, tout mon bonheur sont détruits à jamais, que, pour que je
+connusse encore ce dernier, le cher défunt devrait revenir à la vie.
+Enfin j'ai beau me répéter qu'il est heureux, _qu'il veille sur moi du
+haut du ciel_; je ne puis me consoler!...» Il y a, dans l'expression
+ardente de cette douleur, comme une ingénuité qui désarmerait presque,
+si l'on ne se rappelait aussitôt la froideur avec laquelle Marie-Louise
+apprit la mort de Napoléon. La duchesse de Parme se loue beaucoup des
+égards de Metternich. «Il s'est montré, dans cette circonstance, comme
+le vrai ami du général et de moi, et je m'abandonne aveuglément à lui
+pour ce qui regarde le testament. Quant à l'autre chapitre, je suis
+décidée à ne plus prendre personne dans la maison, à la place du
+général...[411].» C'était une décision peu ferme, car Marie-Louise
+devait lui donner comme successeur le comte de Bombelles, dont elle
+allait faire son grand maître, puis encore son mari secret, cinq ans
+après[412]. On voit que Marie-Louise ne pouvait se passer de
+consolateurs. Toutefois, à ce moment, elle paraissait inconsolable. «Mes
+nerfs, avoue-t-elle encore, sont dans un état affreux... Au reste, ma
+santé m'est devenue indifférente. Je la soigne, parce que je la dois à
+tous mes enfants, mais je n'y tiens plus. Ma vie est trop sans agrément
+pour que je tienne à quelques années de plus ou de moins.» Le Ciel
+devait lui accorder encore dix-sept années de répit pour s'habituer à ce
+terrible chagrin. «Je dois avouer, dit-elle dans cette même lettre du 30
+mars, qu'à mesure que le temps s'écoule, j'ai moins le courage de faire
+le voyage de Vienne. Je donnerais tout au monde pour rester tranquille
+cet été; je prendrai cependant, s'il m'est possible, une grande
+résolution.» Elle ira sans doute, à Schœnbrunn, s'installer auprès du
+duc de Reichstadt... Non, ce sera un voyage d'agrément qu'elle fera en
+Suisse.
+
+Un ami du général de Neipperg, le célèbre docteur Aglietti, qui lui
+avait prodigué ses soins, avait adressé d'affectueuses condoléances à la
+duchesse de Parme. Elle lui répondit ainsi, le 5 avril 1829: «J'ai reçu,
+il y a peu de jours, mon cher Aglietti, votre lettre du 29 mars. Les
+sentiments que vous m'exprimez m'ont infiniment touchée, et je vous prie
+de croire que je vous rends la pleine justice que vous avez fait tout au
+monde pour sauver la vie à notre cher défunt; mais il y a
+malheureusement des occasions où tout le grand talent que vous possédez
+à un si haut degré et tous les efforts de l'art sont impuissants, car il
+est impossible de lutter contre la volonté divine. Vous avez bien raison
+de dire que le temps et la religion peuvent seuls adoucir l'amertume
+d'une pareille perte. Hélas! le premier, loin d'opérer son pouvoir sur
+moi, ne fait qu'augmenter journellement ma douleur, et si vous me voyiez
+dans ce moment, vous me trouveriez bien moins calme et résignée que
+lorsque vous êtes parti de Parme. J'ai été bien malade, depuis, d'une
+fièvre rhumatismale avec des douleurs nerveuses périodiques. Mariggi m'a
+parfaitement traitée et remise sur pied, mais j'éprouve de la peine à me
+remettre entièrement. Dans ces sortes de maux, il faudrait de la
+distraction; mais où en trouver, lorsqu'on ne sent qu'un vide affreux
+autour de soi et que le cœur est mort pour toujours au bonheur!...»
+
+Le baron de Vitrolles, qui venait de remplacer le marquis de la
+Maisonfort, attestait lui-même cette émotion persistante: «Toutes ses
+pensées, mandait-il au comte Portalis, étaient empreintes de ces
+douloureux souvenirs. Ses yeux se remplissent de larmes lorsqu'elle en
+parle, et elle en parle sans cesse. Elle avait placé en lui (Neipperg)
+toute la tendresse d'une femme, tout l'attachement d'une mère pour le
+père de ses enfants, enfin toute la confiance d'un souverain pour le
+conseiller le plus intime et le ministre le plus digne de sa faveur...»
+Vitrolles trouvait l'archiduchesse maigre et changée. Avec une taille
+plus haute et des traits plus réguliers, elle faisait penser à la
+duchesse de Berry. «On lui attribue, ajoutait-il, de la bonté de cœur,
+un esprit assez élevé, un caractère facile et même un peu mobile.» Comme
+tous les Français qui l'avaient approchée, il s'étonnait «du merveilleux
+oubli» qu'elle montrait de Paris, de son séjour et de son existence en
+France.» Les personnes de la famille de Napoléon, disait-il encore, lui
+paraissent être à peu près inconnues quand on lui en parle. Les dames
+mêmes qui ont été attachées à sa personne, sont tellement oubliées
+qu'elle fait des questions sur leur taille, leur figure, leur esprit.
+Dans une dernière conversation, elle me disait en parlant du temps
+qu'elle avait passé à Paris: «Ah! mon Dieu! jusqu'à présent j'étais bien
+heureuse ici, et cette époque de ma vie ne se présentait à moi que comme
+un mauvais rêve[413]!»
+
+Le bruit courait que la mort du comte de Neipperg et l'impression
+produite sur la duchesse par cette mort, hâteraient le moment où
+Marie-Louise céderait volontairement l'État de Parme au duc de Lucques,
+moyennant une rente d'un million deux cent mille francs. Le duc de
+Reichstadt pourrait entrer en possession de ses revenus des terres
+bavaro-palatines, et cet argent lui permettrait de faire brillante
+figure à la cour de Vienne. Mais d'autres--et ceux-là étaient mieux
+renseignés--disaient que Marie-Louise préférait sa petite Cour aux
+obligations de la Cour autrichienne, et que les charges actuelles du duc
+étaient déjà payées sur l'État de Parme. Vitrolles interrogea à cet
+égard la duchesse. Elle lui répondit que le séjour de Vienne lui était
+agréable par la présence de son fils et par les bontés de l'Impératrice,
+qu'elle éprouverait une véritable peine à le quitter, que cependant elle
+se repentait presque autant, lorsqu'elle s'éloignait de Parme. Elle
+avouait regretter plus que jamais la mort de Neipperg, qui n'avait pas
+soupçonné la gravité de sa maladie. «Non, certainement, dit-elle, il ne
+l'a pas connue, car, sans cela, il m'aurait donné des conseils sur la
+situation où il me laissait, conseils qui me seraient si nécessaires, et
+il ne l'a pas fait!» Le ministre des affaires étrangères, le comte
+Portalis, répondait gravement à Vitrolles le 25 avril: «Rien de plus
+intéressant et de mieux exprimé que ce que vous me mandez de la
+personne, du caractère de Mme la duchesse de Parme et de la douleur
+profonde dont l'a frappée la perte d'un homme qui, comme ami sincère et
+comme ministre éclairé, possédait à juste titre sa confiance et son
+estime[414].» Le langage diplomatique a des nuances admirables pour
+toutes les situations; il sait vraiment leur donner une forme et un
+relief extraordinaires.
+
+La douleur de Marie-Louise n'empêchait point les dîners, les réceptions
+et les soirées au théâtre... La duchesse allait même prochainement
+inaugurer, et en grande pompe, le nouveau théâtre de Parme devant le roi
+de Sardaigne, avec le concours de la Pasta. À ces fêtes devait bientôt
+succéder un voyage en Suisse. Marie-Louise en informait ainsi la
+comtesse de Crenneville, à la date du 11 juillet: «Je devrais aller
+prendre les eaux d'Aix, mais j'avoue qu'il me serait trop pénible de me
+retrouver seule dans ce lieu.» Elle se rappelait la compagnie du général
+de Neipperg en 1814. «J'irai donc prendre une cure d'eau et d'air près
+de Genève.» Elle aurait bien voulu voir «ses enfants», car leur présence
+lui aurait été bien nécessaire cette année. «Comme ils vous auront parlé
+de mes souffrances, je ne vous les répète pas. Elles ont été bien
+grandes, mais le bon Dieu a voulu me conserver encore cette fois-ci. Il
+saura pourquoi, car je tiens chaque jour moins à la vie.» Ses enfants
+étaient ceux de Neipperg. Il ne peut naturellement venir à l'idée de
+personne que le duc de Reichstadt ait partagé la douleur de sa mère et
+que la cour de Vienne ait jugé nécessaire de l'associer au deuil de
+Marie-Louise. La duchesse termine cette lettre découragée en priant son
+amie de lui retenir une loge au Carcano, si la Pasta vient y chanter.
+Puis Marie-Louise se rend à Genève, et l'administration et la police
+royales s'occupent fort de sa présence en ce pays. Sa vue inspira à un
+sieur Élisée Lecomte de mauvais vers qui inquiétèrent le préfet de
+l'Ain. «Si l'auteur, écrit ce fonctionnaire zélé, était en France, je
+l'eusse déféré au procureur du Roi.» Le poème suspect était intitulé
+_Marie-Louise à Genève_. On y relevait certains passages qui faisaient
+allusion à la veuve d'Hector. Ce poème, qui eut alors un certain
+retentissement, se vendit, même en France, à bon nombre d'exemplaires,
+malgré les efforts du préfet de l'Ain pour en empêcher la
+circulation[415]. D'après les rapports de la police, nous apprenons que
+la duchesse de Parme habitait au château du petit Saconnex[416]. Elle
+avait eu d'abord l'intention «d'aller à Aix, dit un rapport, suivie de
+vingt Allemands et de deux ou trois bâtards. Elle a excité peu d'intérêt
+et même de curiosité. Elle a renoncé à aller à Aix pour retourner en
+Italie par l'Oberland et les Grisons. Elle est perdue de rhumatismes et
+d'obstructions. Elle a l'air d'une femme de cinquante-cinq ans, mal
+conservée. Elle est fort triste et a refusé toute démonstration
+d'honneurs[417].» Elle était allée voir la reine Hortense, qui se
+faisait, comme on le sait, appeler la duchesse de Saint-Leu. Elle avait
+reçu la visite de la duchesse de Clermont-Tonnerre et de Mme de Staël.
+Le 2 septembre, le préfet de l'Ain affirmait qu'elle avait, dans un
+dîner, demandé des nouvelles «de ce petit duc de Bordeaux qui fait,
+dit-on, le bonheur de la France[418]». Elle sortait souvent pour aller
+visiter les villages voisins. Vêtue de longs habits de deuil, elle
+parcourait les sites pittoresques et causait familièrement avec les
+paysans. Le préfet de l'Ain faisait surveiller sa demeure, afin de
+savoir si les Français venaient la visiter. Il avait donné l'ordre
+d'interdire la vente du portrait du duc de Reichstadt en deçà de la
+frontière. Le préfet de l'Isère mandait au ministre de l'intérieur que
+le peuple genevois faisait tout haut, sur l'ex-Impératrice, des
+réflexions qui ne devaient pas lui plaire. Le préfet du Jura allait
+jusqu'à s'écrier: «Son inconduite a terni l'éclat de sa première
+position.» Le préfet de l'Ain l'appelait «la comtesse de Neipperg», car
+c'était le nom qu'elle avait osé avouer pour ses voyages[419]. Il
+annonçait qu'elle était accompagnée de la baronne Hamelin, de Mme de
+Sainte-Marie, de la comtesse de Valin, du baron de Werklin, du
+professeur Morigé et du capitaine Richard. Il constatait la maigreur de
+sa taille et l'altération de son teint, devenu couperosé. On avait
+relevé sur les registres du château de Ferney sa signature, ainsi
+conçue: «L'archiduchesse Marie-Louise, infante de Parme.» Le séjour au
+petit Saconnex dura du 8 août au 19 septembre 1829 et excita les
+inquiétudes du gouvernement français. Le ministre de l'intérieur, le
+baron de La Bourdonnaye, informait le prince de Polignac que son départ
+subit tenait au désordre de ses affaires et à l'épuisement de ses fonds.
+Si elle avait généreusement traité quelques serviteurs de son mari, elle
+avait, en général, repoussé les suppliques qu'on lui adressait de toutes
+parts. Elle n'avait reçu, comme visites d'apparat, que celles du
+résident d'Autriche et d'un officier envoyé par le roi de Sardaigne. Le
+changement de sa physionomie, le peu d'agrément de ses manières, les
+défauts de son caractère avaient bientôt dissipé l'intérêt et la
+curiosité que l'annonce de son voyage en Suisse avait, au premier
+moment, excités[420]. L'opinion ne se préoccupait donc plus guère de
+Marie-Louise. Il faut reconnaître, d'ailleurs, qu'elle n'en recherchait
+pas les manifestations.
+
+Elle revint dans son duché. Elle se retira à Sala, dans une campagne
+éloignée, ne voulant voir personne. Elle se félicitait de son dernier
+voyage. Elle prétendait que l'excellent air de la Suisse et, plus
+encore, les soins d'un des plus célèbres médecins de l'Europe, M.
+Buttini, qu'elle avait consulté à Genève, l'avaient fait renaître à la
+vie et lui avaient rendu une partie de sa santé. Elle confondait
+maintenant, dans la même tendresse, tous ses chers enfants, qui étaient
+«son seul bonheur sur la terre et sa consolation». Vers la fin de
+l'année 1829, elle rentra à Parme et reprit ses réceptions. «Cela m'a
+été bien pénible, écrivait-elle à son amie, depuis la perte que j'ai
+faite. Je crains les plaisirs de la société, et c'est la solitude qui
+convient le plus à un cœur brisé; mais chacun a ses devoirs, et celui-ci
+est un des miens, mais un des plus terribles à remplir pour moi.» Le
+jour de sa naissance était revenu, et elle en disait avec amertume:
+«C'est dans des jours pareils à celui d'hier que je sens doublement la
+perte que j'ai faite, et ce jour qui ne respirait autrefois que bonheur
+et contentement pour moi, a été, par les tristes souvenirs qu'il a
+réveillés en moi, un jour de deuil et de larmes[421].» Elle ne se
+rappelait que le général de Neipperg. Elle avait oublié avec quelle
+tendresse Napoléon célébrait ce jour chéri, avec quelle grâce son fils
+lui adressait à ce propos ses petits compliments. Cependant, elle avait
+pensé une fois au duc de Reichstadt, car elle avait demandé à son amie
+de lui adresser quelques nouveautés de Paris en gilets et en cravates,
+pour les lui offrir. Un simple présent, pour lui prouver qu'elle pensait
+encore à lui, et c'était tout. Mais elle ne songeait point à aller le
+voir à Schœnbrunn, ni à se préoccuper de son instruction, de son
+éducation, de sa santé, de ses projets, de son avenir.
+
+D'autres pensaient à lui. C'étaient d'anciens partisans de l'Empereur.
+Aussi la police française surveillait-elle avec soin les moindres menées
+bonapartistes. J'ai retrouvé, dans plusieurs cartons aux Archives
+nationales[422], de nombreux rapports inédits sur les emblèmes séditieux
+avec lesquels les défenseurs de l'Empire essayaient de réchauffer le
+zèle des populations. Ainsi, dès 1817, on signale des cocardes
+tricolores répandues à profusion à Lisieux et une protestation de
+Marie-Louise au congrès de Vienne. Dans l'Hérault et la Côte-d'Or, une
+foule de gravures représentent le roi de Rome en sergent; des cartes
+portent l'image de Napoléon II. Dans l'Allier et dans l'Indre, on voit
+des tabatières avec les portraits de la famille impériale, Napoléon,
+Marie-Louise et leur fils; dans l'Indre-et-Loire, on trouve des pipes de
+terre à l'effigie des Bonaparte, des placards séditieux où il est dit
+que Napoléon, échappé de Sainte-Hélène, se rend avec des soldats en
+France et va mettre son fils sur le trône, en devenant lui-même
+lieutenant général. On vend partout des foulards avec l'image du roi de
+Rome et des médaillons du petit prince. En 1829, on écrit à Romilly sur
+les arbres: «Vive Napoléon II!» À Metz, le 7 juin, on saisit des
+gravures représentant Napoléon, sous le saule de Sainte-Hélène, et
+embrassant la France, tandis que la Vérité tient un livre sur lequel
+sont écrits: «L'honneur anglais est à jamais flétri!» Dans le
+département de la Seine, on vend de nombreux flacons à liqueur avec
+l'effigie du duc de Reichstadt, des médaillons et des mouchoirs à la
+même effigie. Dans la Seine-Inférieure, on colporte des tabatières, des
+gilets, des cravates, des gravures avec le portrait du jeune
+prince[423]. Dans Seine-et-Marne et dans Seine-et-Oise, ce ne sont que
+des gravures, des cocardes, des placards bonapartistes. À Ploërmel, on
+vend jusqu'à des bretelles avec l'image de Napoléon II. En Corse, on
+répand des placards napoléoniens. À Sisteron et dans toutes les
+Basses-Alpes, on affiche des placards séditieux.
+
+Dans toute la France, c'est une véritable avalanche de mouchoirs, de
+rubans, de pipes, de bustes, de bonnets, de tabatières, de médaillons,
+de bérets, de bretelles, de statuettes, de gravures, d'assiettes, de
+couteaux, de canifs, de gilets, d'épingles, de foulards, de coquetiers,
+de verres à boire, de cocardes, de cartes, etc., sans compter les
+brochures, les chansons, les affiches, les pièces de monnaie qui
+représentent le fils de Napoléon dans toutes les poses et dans tous les
+costumes[424]. On arrête, on met en prison les colporteurs; on menace
+des peines les plus sévères les détenteurs de ces objets suspects. Une
+note de police, datée du 12 juin 1828, indique combien on se préoccupait
+de ces manifestations. «Napoléon, dit-elle, appartient à l'histoire, et
+son fils à l'Autriche. Qu'on vende le portrait de ce dernier, il n'y a
+rien de prohibé là dedans, du moment qu'on lui laisse ses noms et titres
+actuels, les seuls légitimes. Mais qu'on vende son portrait qui le
+représente à cheval en uniforme de hussard et qu'on ajoute en bas de la
+gravure un _N_ couronné et entouré d'une auréole, cela passe les
+limites,--car le duc de Reichstadt a même renoncé au nom de
+Napoléon,--et rappeler ce nom, en l'appliquant à son fils, cela paraît
+inconvenant.» Un inspecteur de la librairie alla perquisitionner à la
+librairie de la rue Neuve-Saint-Augustin, n° 25, où se vendaient ces
+gravures, et en fit la saisie[425]. Le 8 septembre 1829, le ministre de
+l'intérieur, M. de La Bourdonnaye, adressa aux préfets une circulaire
+interdisant formellement les dessins qui porteraient atteinte à
+l'autorité légitime. «Lorsque les tableaux gravés ou lithographies,
+disait la circulaire, où Bonaparte figure comme général, représentent
+des batailles et portent un caractère historique, l'autorisation peut
+être accordée... Toutes les autres compositions doivent être évidemment
+écartées. Ainsi les portraits et gravures qui représentent Bonaparte
+sous toutes les formes, dans sa vie publique comme dans sa vie privée,
+et reproduisent des faits d'armes isolés, des incidents ou des épisodes
+plus ou moins apocryphes et trop souvent en opposition avec l'histoire,
+doivent être proscrits. Vous repousserez également ces lithographies de
+formats divers qui n'ont pour objet que de rappeler à l'imagination et à
+la mémoire du peuple les insignes et les souvenirs d'un pouvoir
+illégitime... Mais la distinction qui vient d'être faite relativement à
+Bonaparte ne doit, en aucune manière, s'appliquer à son fils. Celui-ci
+n'appartient ni à l'histoire, ni à la France, et la malveillance peut
+seule chercher à répandre son portrait. Ainsi, sous quelque prétexte ou
+sous quelque déguisement qu'il vous soit présenté, vous refuserez votre
+autorisation[426].»
+
+Les bonapartistes ne se contentaient pas de répandre des objets
+séditieux, sous forme de bustes, de médailles, d'assiettes ou de
+foulards; ils avaient, comme je l'ai déjà relevé, essayé des complots.
+Ce fut ainsi qu'à Bordeaux, en 1817,--pour reprendre les choses d'un peu
+plus haut,--on avait songé à supprimer les autorités civiles et
+militaires, et à rétablir le pouvoir suprême entre les mains de Napoléon
+et de son fils. À Lyon, dans la même année, on devait proclamer Napoléon
+II. Ces deux affaires échouèrent et amenèrent seize condamnations à
+mort. Le complot de Paris, du 12 août 1820, où entrèrent des officiers,
+comme le général Tarayre, les colonels Fabvier, Caron, Combes, Ordener,
+Pailhès, Varlet, les capitaines Nantil, Michelet, Thévenet, les
+lieutenants Maillet, Krettly, Lavocat et divers personnages politiques,
+fut une des plus sérieuses affaires qui aient été tentées. On voulait
+s'emparer des Tuileries et de la famille royale, proclamer un
+gouvernement provisoire, tout en invoquant, pour enlever les troupes, le
+nom de Napoléon II[427]. Le complot échoua. Le procès qui s'ensuivit
+amena trois condamnations à mort. Le général Maison, qui avait paru
+sympathique aux accusés, fut remplacé au gouvernement de Paris par le
+maréchal Marmont, et le général Defrance, qui était devenu suspect, fut
+remplacé à la 7e division militaire par le général Coutard. Après la
+mort de Napoléon, les conspirations, au lieu de cesser, continuèrent.
+Dans l'Est, le parti bonapartiste trouva le terrain tout préparé par la
+Charbonnerie. Les garnisons de Belfort et de Neuf-Brisach devaient, dans
+la nuit du 29 au 30 décembre 1821, arborer le drapeau tricolore,
+proclamer la déchéance des Bourbons et installer un gouvernement
+provisoire avec La Fayette, Voyer d'Argenson et J. Kœchlin. Les
+garnisons de Saumur et de Marseille devaient, elles aussi, entrer dans
+le mouvement. Le hasard fit découvrir et échouer le complot[428]. En
+juillet 1822, une autre affaire organisée à Colmar par le colonel Caron,
+en faveur de Napoléon II, n'eut pas plus de succès. Le colonel Caron fut
+condamné et fusillé à Strasbourg. Le complot des sous-officiers de
+Saumur qui avaient, sur l'instigation de La Fayette, de Laffitte et de
+Benjamin Constant, songé à mettre Napoléon II sur le trône en lui
+imposant la constitution de 1791, échoua également et fut suivi de
+plusieurs condamnations à mort dans la même année. Le second complot de
+Saumur, organisé par le général Berton, fut jugé en août. Six
+condamnations à mort furent prononcées et, parmi elles, celle du
+général[429]. Je ne cite ici que pour mémoire le complot des quatre
+sergents de la Rochelle, qui fut plutôt un complot libéral qu'un complot
+bonapartiste.
+
+Celui de la Bidassoa, organisé en 1823, en faveur des libéraux
+espagnols, avait des attaches et des tendances nettement napoléoniennes.
+Les prévenus acquittés des anciens complots de l'Est et beaucoup de
+carbonari s'étaient donné rendez-vous en Espagne, puis s'étaient
+rapprochés de la frontière française. L'_Observateur_, journal espagnol,
+disait, à la date du 19 février 1823: «Plusieurs Français de distinction
+ont conçu le projet de passer en Espagne et d'y former une régence qui
+expédiera des ordres et des décrets au nom de Napoléon II, légitime
+empereur des Français, et proclamera l'Acte additionnel de 1815... Sa
+Majesté l'Impératrice Marie-Louise sera invitée à venir présider la
+Régence[430]...» Des officiers en réforme ou en retraite allaient
+travailler les troupes. Ils répandaient partout des adresses séditieuses
+où ils suppliaient les vainqueurs de Fleurus, d'Iéna, d'Austerlitz, de
+Wagram, de se refuser aux insinuations des puissances étrangères qui
+voulaient leur faire combattre la liberté, ils criaient: «Vive Napoléon
+II! Vivent les braves!» D'autres, qui se disaient «le conseil de régence
+de Napoléon II», protestaient contre la légitimité et le gouvernement de
+Louis XVIII. Ils déclaraient antinational tout attentat, émané de ce
+prince, contre l'indépendance de la nation espagnole. Ils faisaient
+circuler le bruit que le roi de Rome était en Espagne et qu'il allait
+apparaître à l'armée. Le colonel Fabvier, qui avait déjà dirigé le
+complot de Paris en 1820, s'était mis à la tête du mouvement dit «de la
+Bidassoa» et n'hésitait pas à conseiller aux soldats français de
+désobéir à leurs chefs. Il donna de sa personne le 6 avril et voulut
+empêcher le passage de l'armée. Mais la décision énergique du général
+Vallin, qui fit tirer à boulets sur les insurgés et franchir la Bidassoa
+par ses troupes, mit fin à cette tentative rebelle. Fabvier se retira en
+Angleterre[431]. Le succès de l'expédition d'Espagne et la fuite ou la
+retraite des principaux conspirateurs allaient désormais empêcher toute
+tentative de complots militaires.
+
+ * * * * *
+
+L'année 1829 devait être signalée par un procès destiné à devenir
+célèbre sous le nom de _Procès du Fils de l'Homme_. Voici ce qui lui
+donna naissance. Le poète Barthélémy, l'auteur des _Némésis_, avait
+écrit, avec la collaboration de Méry, un poème bonapartiste intitulé:
+_Napoléon en Égypte_. Il l'avait offert, en 1828, aux membres de la
+famille impériale dispersés à Rome, à Florence, à Trieste, à
+Philadelphie. Il décida ensuite d'aller le porter, lui-même, à un prince
+que des affections plus intimes--pour se servir de son
+langage--attachaient plus particulièrement à son héros. Tandis que Méry
+partait pour la Provence afin d'y rétablir une santé usée par les
+veilles, Barthélémy quittait Paris pour se rendre à Vienne, dans
+l'espoir de parvenir jusqu'au jeune duc de Reichstadt. «Cette
+entreprise, purement littéraire et tout à fait inoffensive, n'obtint
+aucun résultat. Il fallut reculer devant des obstacles politiques, et le
+poète voyageur est revenu dans sa patrie, sans avoir recueilli le fruit
+de sa course aventureuse[432].» Mais, en même temps qu'il conçut un
+nouveau poème sous ce titre pompeux: _Le Fils de l'Homme_, poème qu'il
+devait écrire de concert avec Méry, il donna au public le récit de son
+voyage en Autriche. Ce récit est des plus curieux. Je vais en résumer
+quelques passages intéressants pour le sujet dont je m'occupe.
+
+Le jour même de son arrivée à Vienne, Barthélémy alla aux bureaux de la
+police demander un permis de séjour. Après un véritable interrogatoire
+sur sa personne et sur les motifs de son voyage, le poète obtint pour un
+mois le droit de bourgeoisie dans la capitale de l'Autriche. Grâce à
+quelques lettres de recommandation et à la rencontre d'un obligeant
+compatriote, il put fréquenter les maisons les plus honorables de
+Vienne. Sa qualité de Français et d'auteur le mit en relation avec le
+poète Sedlitz, l'orientaliste Hammer, la romancière Mme Pichler. Bientôt
+il se présenta chez le comte de Czernine, grand chambellan de
+l'Empereur, qui le reçut avec bonté. Lorsque celui-ci apprit le but de
+son voyage, c'est-à-dire une entrevue du poète avec le duc de Reichstadt
+pour lui remettre le poème de _Napoléon en Égypte_, il l'engagea à aller
+voir le comte de Dietrichstein. Barthélémy eut le plaisir de trouver en
+lui un des seigneurs les plus aimables et les plus instruits de la cour
+de Vienne. Le comte voulut bien dire au poète que son nom et ses
+ouvrages, comme ceux de Méry, ne lui étaient pas inconnus. Barthélémy,
+lui offrant alors un exemplaire de son dernier poème, lui dit aussitôt:
+«Puisque vous voulez bien me témoigner tant de bienveillance, j'oserai
+vous supplier de me servir dans l'affaire qui m'attire à Vienne. Je suis
+venu dans le but unique de présenter ce livre au duc de Reichstadt.
+Personne, mieux que son maître, ne peut me seconder dans ce dessein...»
+Aux premiers mots de cette requête verbale, le visage de Dietrichstein
+prit une expression de malaise. Après quelques instants de silence, le
+gouverneur répondit: «Est-il bien vrai que vous soyez venu à Vienne pour
+voir le jeune prince? Qui a pu vous engager à une pareille démarche?
+Est-il possible que vous ayez compté sur le succès de votre voyage? Ce
+que vous me demandez est tout à fait impossible...» Barthélémy répliqua
+franchement qu'il n'avait reçu de mission de personne; qu'il s'était
+décidé à ce voyage de son propre mouvement; qu'en France on ne savait
+pas, on ne prévoyait pas qu'il fût si difficile de voir le duc de
+Reichstadt. Il croyait que, d'ailleurs, les mesures exceptionnelles
+prises pour le préserver de tout contact avec des imposteurs ou des
+hommes dangereux ne devaient pas le concerner, puisque lui, poète,
+n'était qu'un homme de lettres, un citoyen inaperçu, étranger à tout
+rôle ou à toutes fonctions politiques. «Je ne demande pas, ajouta-t-il,
+à entretenir le prince sans témoins. Ce sera devant vous, devant dix
+personnes, s'il le faut, et s'il m'échappe un seul mot qui puisse
+alarmer la politique la plus ombrageuse, je consens à finir ma vie dans
+une prison d'Autriche.»
+
+M. de Dietrichstein se déclara persuadé des bonnes intentions de
+Barthélémy, qu'il pensait «éloigné de toute vue politique». Mais il lui
+était impossible d'outrepasser les ordres qui s'opposaient à toute
+entrevue. Le motif réel de ces rigueurs était, paraît-il, la crainte
+d'un attentat sur sa personne. «Mais, objecta Barthélémy, un attentat de
+cette nature est toujours à craindre, car le duc de Reichstadt n'est pas
+entouré de gardes. Un homme résolu pourrait l'aborder, et une seconde
+suffirait pour consommer un crime.» Puis il ajouta: «Vous craignez
+peut-être qu'une conversation trop libre avec des étrangers ne lui
+révèle des secrets, ou ne lui inspire des espérances dangereuses. Mais
+est-il possible à vous d'empêcher qu'on ne lui transmette ouvertement ou
+clandestinement une lettre, une pétition, un avis, soit à la promenade,
+soit au théâtre ou dans tout autre lieu?...» Alors le gouverneur
+répondit sèchement: «Soyez bien persuadé, monsieur, que le prince
+n'entend, ne voit et ne lit que ce que nous voulons qu'il lise, qu'il
+voie et qu'il entende...--Il paraît d'après cela, dit Barthélémy, que le
+fils de Napoléon est loin d'être aussi libre que nous le supposons en
+France...--Le prince n'est pas prisonnier, mais... il se trouve dans une
+position toute particulière.» Et comme le poète insistait: «Veuillez
+bien ne plus me presser de vos questions; je ne pourrais vous satisfaire
+entièrement. Renoncez également au projet qui vous a conduit ici...--Du
+moins, dit encore Barthélémy, vous ne pouvez me refuser de lui remettre
+cet exemplaire au nom des auteurs. Il a sans doute une bibliothèque, et
+ce livre n'est pas assez dangereux pour être mis à l'Index.» M. de
+Dietrichstein secoua la tête comme un homme irrésolu. Le poète comprit
+qu'il lui était pénible de l'accabler de deux refus dans la même
+journée. Aussi prit-il congé de lui, en le priant de lire son poème,
+afin de se convaincre qu'il ne contenait rien de séditieux, et de lui
+permettre d'espérer qu'après la lecture il se montrerait moins sévère.
+
+Quinze jours s'écoulèrent. Barthélémy revint chez le gouverneur du duc
+et réitéra sa demande d'entrevue: «Je ne vous conçois pas, répondit M.
+de Dietrichstein. Vous mettez trop d'importance à voir le prince. Quant
+à la remise de votre exemplaire, n'y comptez pas. Votre livre est fort
+beau comme poésie, mais il est dangereux pour le fils de Napoléon. Votre
+style plein d'images, cette vivacité de descriptions, ces couleurs que
+vous donnez à l'Histoire, tout cela dans sa jeune tête peut exciter un
+enthousiasme et des germes d'ambition qui, sans aucun résultat, ne
+serviraient qu'à le dégoûter de sa position actuelle.»
+
+Barthélémy voulut ajouter quelques mots, mais il était visible que
+Dietrichstein ne l'écoutait plus. Il prit un congé définitif et résolut
+de retourner en France. Jusqu'au moment de son départ, il continua à
+voir les personnes qui s'étaient intéressées à lui. Un soir, au
+Hoftheater, enceinte elliptique mal éclairée par un lustre à huit
+branches, Barthélémy aperçut le duc de Reichstadt dans une loge voisine
+de la loge impériale. Il décrit ainsi sa vision--car il mit son voyage
+en vers, sous le titre que j'ai déjà indiqué: _Le Fils de l'Homme_.
+
+ Dans la loge voisine une porte s'ouvrit
+ Et, dans la profondeur de cette enceinte obscure,
+ Apparut tout à coup une pâle figure.
+ Étreinte dans ce cadre, au milieu d'un fond noir,
+ Elle était immobile, et l'on aurait cru voir
+ Un tableau de Rembrandt, chargé de teintes sombres
+ Où la blancheur des chairs se détache des ombres...
+ Acteurs, peuple, empereur, tout semblait avoir fui,
+ Et, croyant être seul, je m'écriai: C'est lui!...
+
+Le poète examinait curieusement cet être mystérieux:
+
+ Voyez cet œil rapide où brille la pensée,
+ Ce teint blanc de Louise et sa taille élancée,
+ Ces vifs tressaillements, ces mouvements nerveux,
+ Ce front saillant et large orné de blonds cheveux.
+ Oui, ce corps, cette tête où la tristesse est peinte,
+ Du sang qui les forma portent la double empreinte.
+ Je ne sais toutefois... je ne puis sans douleur
+ Contempler ce visage éclatant de pâleur.
+ On dirait que la vie à la mort s'y mélange...
+
+Ici, Barthélémy se laisse aller à d'étranges suppositions. Il se demande
+quel germe destructeur a sitôt défloré ce fruit adolescent. Il redoute,
+par une regrettable insinuation que rien n'a justifiée et qui souleva
+les plus formels démentis, que le prince ne soit condamné à une fin
+précoce par la volonté d'une politique perverse.
+
+Si le duc de Reichstadt a lu ce poème, comme le dit M. de Montbel, il
+est possible qu'il ait déclaré qu'on avait eu raison de ne pas laisser
+arriver jusqu'à lui l'auteur d'un écrit où on le représentait comme
+victime d'une corruption inventée par la politique; mais je ne crois pas
+qu'il ait protesté contre le reste. Le poème du _Fils de L'Homme_ est,
+en effet, sorti d'une belle inspiration. Il a du souffle, de la vigueur,
+de l'élévation. Le poète s'adressait ainsi à l'ardeur ambitieuse du
+jeune duc:
+
+ Mais quoi! content d'un nom qui vaut un diadème,
+ Ne veux-tu rien un jour conquérir par toi-même?...
+ La nuit, quand douze fois ta pendule a frémi,
+ Qu'aucun bruit ne sort plus du palais endormi,
+ Et que seul, au milieu d'un appartement vide,
+ Tu veilles, obsédé par ta pensée avide,
+ Sans doute que parfois sur ton sort à venir
+ Un démon familier te vient entretenir!...
+
+Il lui faisait entrevoir le retour en France et la résurrection de
+l'Empire:
+
+ Si le fer à la main, vingt nations entières,
+ Paraissant tout à coup autour de nos frontières,
+ Réveillaient le tocsin des suprêmes dangers;
+ Surtout si, dans les rangs des soldats étrangers,
+ L'homme au pâle visage, effrayant météore,
+ Venait en agitant un lambeau tricolore;
+ Si sa voix résonnait à l'autre bord du Rhin...
+ Comme dans Josaphat, la trompette d'airain,
+ La trompette puissante aux siècles annoncée,
+ Suscitera des morts dans leur couche glacée.
+ Qui sait si cette voix, fertile en mille échos,
+ D'un peuple de soldats n'éveillerait les os?
+ Si, d'un père exilé renouvelant l'histoire,
+ Domptant des ennemis complices de sa gloire,
+ L'usurpateur nouveau, de bras en bras porté,
+ N'entrerait pas en roi dans la grande cité?...
+
+Mais c'était un rêve. Le poète n'avait fait qu'entrevoir le jeune
+prince, et il plaignait cet adolescent oublié, méconnu, caché:
+
+ Combien dans ton berceau fut court ton premier rêve!
+ Doublement protégé par le droit et le glaive,
+ Des peuples rassurés esprit consolateur,
+ Petit-fils de César et fils d'un Empereur,
+ Légataire du monde, en naissant roi de Rome,
+ Tu n'es plus aujourd'hui rien que le _Fils de l'Homme_!
+ Pourtant, quel fils de roi, contre ce nom obscur,
+ N'échangerait son titre et son sceptre futur?
+
+M. de Montbel prétend que l'opinion publique s'indigna à Vienne contre
+le poème de Barthélémy et de Méry, et que les personnages distingués qui
+avaient reçu Barthélémy s'affligèrent qu'il eût répondu à leur
+hospitalité en insultant l'Autriche dans ses sentiments les plus sacrés
+et les plus chers. Il se demande si le poète n'avait pas cherché avec ce
+libelle autre chose que l'occasion d'éveiller l'attention publique par
+la violence de ses accusations. Cela est possible. Mais cette émotion ne
+fut rien à côté de celle du gouvernement français. Il vit, dans le _Fils
+de l'Homme_, un libelle séditieux, et il traduisit, le 29 juillet 1829,
+Barthélémy devant le tribunal de police correctionnelle. Une foule
+d'avocats distingués et des personnages, comme Victor Hugo, M. de
+Schonen, le général Gourgaud, se pressaient dans l'étroite enceinte. Le
+tribunal se composait du président Meslin, des juges Phélipe de la
+Marnière, Colette de Beaudicourt et Mathias, de l'avocat du Roi, Menjaud
+de Dammartin. Les prévenus étaient le poète Barthélémy, l'imprimeur
+David et les libraires Denain et Levanneur[433]. Menjaud établit
+aussitôt la prévention. M. Barthélémy, poète encore jeune[434] mais non
+pas obscur, écrivain spirituel au contraire, plein de verve et de
+facilité, n'avait pas recherché un procès pour réchauffer l'intérêt et
+recruter des lecteurs. Mais il avait à répondre sincèrement d'attaques
+contre la dynastie, contre les droits du Roi, et de provocations à
+renverser le gouvernement. L'avocat ne cherchait pas à connaître la
+pensée, le but, les coupables désirs de l'auteur. Il n'avait à apprécier
+que l'ouvrage, et il en incriminait d'abord le titre. «Le _Fils de
+l'Homme_! s'écriait-il... Quel homme? Sans doute de cet homme dont des
+agitateurs s'efforcent sans cesse d'évoquer le fantôme...» L'épigraphe
+du poème:
+
+ _Quid puer Ascanius? Superatne et vescitur aura?_
+
+était significative et faisait apprécier, à elle seule, la direction
+d'esprit qui allait dominer tout l'ouvrage. Menjaud attaquait ensuite la
+préface, la profession de foi dans laquelle le poète disait qu'il avait
+voulu répéter aux oreilles d'un fils:
+
+ La gloire paternelle aux plaines de Memphis!
+
+Il signalait à la répression les vers par lesquels Barthélémy offrait un
+souvenir pieux à Napoléon, tournait en dérision les fils de saint Louis
+et la Charte, et Metternich lui-même! Puis il dénonçait ceux où l'auteur
+déplorait la chute de Napoléon, ses tortures à Sainte-Hélène, son
+désespoir d'être privé de son fils, puis la situation douloureuse de ce
+fils, l'appel à l'usurpateur, l'appel à l'invasion du pays et au
+renversement du trône légitime. Il fallait que la magistrature déployât
+une rigueur salutaire pour venger les offenses faites au Roi, à la
+monarchie, à la société.
+
+Barthélémy fut admis à présenter lui-même sa défense en vers. M. de
+Montbel le déplorait ainsi: «C'était le premier exemple de Thémis
+admettant les Muses à altérer par leurs accents la sévérité du langage
+des lois et l'austère dignité de leur sanctuaire!...»
+
+Barthélémy commença de la sorte:
+
+ Voilà donc mon délit?... Sur un faible poème
+ La critique en simarre appelle l'anathème,
+ Et ces vers, ennemis de la France et du Roi,
+ Témoins accusateurs, s'élèvent contre moi!...
+ Aussi, je l'avouerai, la foudre inattendue,
+ Du haut du firmament à mes pieds descendue,
+ D'une moindre stupeur eût frappé mon esprit
+ Que le soir, si funeste à mon livre proscrit,
+ Où d'un pouvoir jaloux les sombres émissaires
+ Se montraient en écharpe à mes pâles libraires
+ Et, craignant d'ajourner leur gloire au lendemain,
+ Cherchaient le _Fils de l'Homme_, un mandat à la main!
+
+Toutefois, Barthélémy rendait grâce au hasard tutélaire qui sur lui seul
+suspendait l'arrêt fatal. Il avait, il est vrai, à la cour de Pyrrhus,
+voulu chercher le fils d'Hector et lui redire les gloires de son père,
+mais, loin d'un Argus que rien n'avait fléchi, il avait repassé le Rhin,
+et, depuis, il avait raconté cette pénible histoire. Il avouait sa
+faute:
+
+ En voyant l'héritier de ces grandes douleurs,
+ J'ai soupiré d'angoisse et j'ai versé des pleurs,
+ Et j'ai cru qu'on pouvait, sans éveiller des craintes,
+ Exhaler des regrets mêlés de douces plaintes.
+ Moins sévère que vous, la royale bonté
+ Excuse les erreurs de la fidélité.
+ Delille, _à la Pitié_ vouant sa noble lyre,
+ Chantait pour les Bourbons en face de l'Empire.
+ Voulez-vous nous ravir sous nos rois tolérans
+ Un droit que le poète obtenait des tyrans?
+ Ah! laissez-moi gémir sur les jeunes années
+ D'un frêle adolescent mort à ses destinées,
+ Et, tribut éphémère emporté par le vent,
+ Semer de quelques fleurs la tombe d'un vivant!
+
+Une élégie était-elle donc un crime? Aux applaudissements de
+l'auditoire, Barthélémy demandait à son accusateur d'être de bonne foi,
+de ne pas dépecer son livre, de ne pas détourner le sens exact de ses
+pensées, de ne pas lui prêter l'intention d'invoquer la discorde. Il
+relisait les passages suspects, et il en montrait la loyauté. Il ne
+cherchait point à rallumer la guerre civile, à combattre et à renverser
+la monarchie. Les temps étaient passés où les fils d'Apollon, au seul
+frémissement de leur luth, excitaient ou calmaient les passions. Il
+terminait ainsi sa défense:
+
+ Cessez donc d'affecter de puériles craintes!
+ Des élans généreux les flammes sont éteintes,
+ L'égoïsme glacé nous rend muets ou sourds.
+ Dans le paisible sein des hommes de nos jours
+ Les cœurs dégénérés battent sans énergie.
+ Les chants des Marseillais ont perdu leur magie,
+ Et, des peuples vieillis respectant le repos,
+ La lyre rend des sons qui meurent sans échos!...
+
+Me Mérilhou, avocat du prévenu, prit ensuite la parole. Quinze ans
+s'étaient déjà écoulés depuis la chute de Napoléon et les temps d'une
+ombrageuse susceptibilité semblaient avoir disparu. On pouvait, ce
+semble, s'exprimer sur un homme «qu'aucun effort humain ne saurait
+exiler de l'histoire»! Béranger, Delavigne, Lamartine, Victor Hugo,
+Lebrun, lord Byron et bien d'autres avaient célébré l'homme du Destin.
+Et pourtant la monarchie était encore debout. Tout à coup, un poète
+était l'objet d'une poursuite rigoureuse. Pourquoi?... Il avait publié
+un poème où vivait la mémoire de Napoléon. Il avait voulu présenter à
+son fils les chants que lui avaient inspirés les travaux et les
+victoires de son père, et voilà qu'on l'accusait d'avoir méconnu les
+droits de la maison de Bourbon et cherché à ébranler le plus ancien des
+trônes européens. La gravité du crime contrastait avec l'exiguïté et
+l'innocence des moyens, comme le procès contrastait avec la longanimité
+du pouvoir qui souffrait tant de publications napoléoniennes. Comment
+expliquer tant de rigueurs contre une œuvre légère où le génie du poète
+n'avait exprimé que des sentiments douloureux? Elle ne pouvait se
+comprendre que par le zèle nouveau du ministère public, qui croyait
+apercevoir des délits dans toutes les opinions contraires aux siennes.
+Comment pouvait-on poursuivre le _Fils de l'Homme_, alors que le
+tribunal avait, dans la chambre du conseil, déclaré qu'il n'y avait lieu
+à poursuites?
+
+L'avocat repoussa le commentaire trop ingénieux de l'avocat du Roi,
+qu'il appelait «une vraie falsification». Il rappela que les auteurs de
+_Napoléon en Égypte_ avaient eu l'idée de déposer aux pieds du fils «le
+plus noble et le plus désintéressé des hommages, le monument élevé à la
+gloire du père, idée touchante dont l'accomplissement ne pouvait trouver
+d'entraves que dans un seul lieu du monde. Les héros d'Homère envoyaient
+aux enfants les cadavres de leurs pères morts au champ d'honneur pour
+recevoir l'hommage de leur piété filiale. La cour de Vienne avait été
+moins généreuse envers le fils de son ancien ennemi.» Mérilhou analysait
+le poème avec une véhémence, une noblesse de termes, une émotion
+vibrantes. «S'il est vrai, disait-il, que la poésie vit de contrastes,
+quel sujet plus touchant que le sort d'un jeune homme qui n'a reçu de
+son père d'autre héritage qu'un nom qui ne lui permet ni la gloire, ni
+l'obscurité?...» Il défendait ensuite l'auteur d'avoir voulu provoquer à
+la révolte. D'ailleurs, était-ce au duc de Reichstadt, était-ce au
+peuple français que s'adressait la provocation? Quels motifs, quels
+faits de révolte indiquait Barthélemy? Ici, l'accusation était muette...
+Enfin, parler d'un événement qu'on redoutait, ce n'était point le
+provoquer. «La poésie n'a-t-elle donc plus sa licence et ses privilèges,
+disait-il encore, et n'est-ce pas briser sa lyre et le déshériter d'un
+patrimoine de génie que de lui interdire ces formes véhémentes, ces
+figures passionnées par lesquelles elle remue l'âme de l'homme?... Ôter
+à Archiloque son fouet vengeur, à Juvénal sa mordante hyperbole, à
+Tibulle, à Parny leur palette enchanteresse, à Corneille ses vers
+républicains, c'est proscrire la poésie, c'est lui défendre d'émouvoir
+et de charmer. Louis XIV toléra, dans Racine poète, des réflexions
+critiques qui l'indignèrent dans Racine prosateur. Et de nos jours,
+Napoléon au faîte de la gloire, obsédé d'adulateurs, entendit sans
+s'indigner de simples poètes protester contre son pouvoir et évoquer
+autour de lui des fantômes accusateurs...» Mérilhou rappelait qu'il
+avait laissé Marie-Joseph Chénier lui reprocher d'avoir étouffé la
+République, sa mère, et Delille chanter les malheurs de la race royale
+dans le poème _la Pitié_. Il en citait des vers véhéments. «Eh bien,
+Napoléon pensionna Chénier et honora Delille. Il ne les envoya pas à la
+police correctionnelle.» Et si l'Empire était tombé, ce n'était point
+par les vers républicains de Chénier, ni par les vers royalistes du
+chantre de la _Pitié_. L'avocat repoussait aussi l'accusation sur les
+prétendues attaques à l'ordre de successibilité au trône. Ce procès
+était un étrange anachronisme. Il semblait un procès du genre de ceux
+que la loi du 11 novembre 1815 avait fait inopinément surgir. Mais le
+système des tendances n'avait plus de raison d'être, pas plus que la
+théorie des provocations indirectes et la théorie des accusations
+collectives. La nation était tranquille et libre. On avait le droit de
+dire que Napoléon avait existé, avait régné, avait vaincu et que son
+règne n'avait pas été sans gloire.
+
+«Et l'on ne pourrait pas, s'écriait l'éloquent défenseur dans sa
+conclusion, imprimer qu'il a un fils, que ce fils hérite de son
+infortune, en expiation des courtes joies qui ont entouré ses jeunes
+ans! On ne pourrait pas dire que ce jeune homme est captif, et il serait
+défendu de plaider un malheur dont les Annales modernes n'offrent pas
+d'exemple! Et ce qui serait innocent en parlant du père, deviendrait un
+crime en parlant du fils?... Qu'a-t-il fait jusqu'ici pour mériter
+l'honneur d'être l'objet de tant d'alarmes? Courbé d'avance sous le
+poids d'un grand nom, on ne le distingue des princes de sa maison que
+par les soupçons et les précautions injurieuses pour la France dont on
+accable sa vie!... L'exécution fidèle de la Charte, l'abnégation sincère
+de ces voies de violence ou de fourberie qui ne peuvent que discréditer
+le pouvoir, voilà le meilleur rempart contre les vaines terreurs. Cessez
+de combattre des fantômes! Cessez de donner par vos poursuites de la
+réalité à des chimères que l'ambition de nos voisins peut exploiter un
+jour contre la grandeur de notre belle France!»
+
+Sans se laisser convaincre par l'éloquence de cette belle plaidoirie;
+sans écouter Me Persin, avocat de l'imprimeur David, qui déclarait qu'il
+n'existait plus de roi de Rome et qu'on ne connaissait que «le fils de
+l'étrangère et l'élève de Metternich», le tribunal, s'appuyant sur
+l'article 2 de la loi du 25 mars 1822 et sur les articles Ier et 2 de la
+loi du 17 mai 1819, ainsi que sur l'article 87 du Code pénal, condamna
+l'auteur incriminé à trois mois de prison et à mille francs d'amende...
+Le ministère public l'emportait, mais le gouvernement n'avait pas lieu
+de se féliciter de son triomphe. Le procès du 29 juillet 1829 amenait,
+en effet, deux résultats inattendus pour lui. Malgré une condamnation
+sévère, le poète Barthélémy voyait sa réputation s'accroître. On allait
+jusqu'à comparer les rigueurs de sa situation à celles de la situation
+faite à Béranger. D'autre part, l'opinion publique, hier encore assez
+indifférente, semblait aujourd'hui attentive et sympathique au nom de
+celui qui avait cessé un instant d'être le duc de Reichstadt pour
+redevenir le fils de l'Homme, c'est-à-dire le fils de l'Empereur.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+LE CHEVALIER DE PROKESCH-OSTEN
+
+
+La duchesse de Parme attendait que le temps fixé pour la durée de son
+grand deuil fût terminé pour donner des bals à ses sujets. Elle se
+consolait de ce retard en allant souvent au théâtre, mais elle n'était
+point ravie de ses chanteurs: «C'était à qui hurlerait le plus,
+écrivait-elle. Je suis charmée que le roi de Sardaigne ne soit pas venu
+à présent, car il y aurait de quoi prendre des maux de nerfs si on
+restait du commencement à la fin[435].» Quelques jours après, le deuil
+était clos et les bals reprenaient. «J'ai donné, disait-elle, un premier
+bal mardi passé. Il a été très brillant, et je dois dire que nous avons
+à présent, pour une petite ville comme Parme, de bien jolies jeunes
+femmes et en assez grand nombre.» Puis, comme elle craignait de paraître
+trop frivole: «Le monde, ajoutait-elle, n'a plus d'attraits pour moi.
+Quand j'y vais, c'est par devoir, et je ne trouve de vrai bonheur qu'en
+m'occupant de l'éducation des enfants que le cher défunt m'a
+laissés[436].» Et son fils, le fils de l'Empereur? Elle n'en parle pas;
+seulement, trois mois après, au moment d'aller passer quelque temps avec
+lui et avec l'empereur d'Autriche, elle avoue qu'elle ne part qu'avec
+regret. «Outre le chagrin, dit-elle, que j'ai de quitter pour trois mois
+mes enfants, je n'ai jamais entrepris un voyage plus à contre-cœur,
+parce que je n'y prévois que déboires et contrariétés, et que je prévois
+aussi qu'à cause de mon fils je serai obligée de tenir tête à mon père,
+dans ce moment où j'aurais tant besoin de le ménager... Je voudrais déjà
+être de retour.» Que voulait-elle dire par cette lutte contre son père?
+Aurait-elle eu l'intention de lui redemander son fils, de le ramener
+avec elle à Parme? Je n'ai malheureusement pu éclaircir ce point
+particulier... Elle voyageait presque seule et avait besoin de recourir
+parfois aux bons offices de ses amies. «Pardon de cet ennui,
+mandait-elle à la comtesse de Crenneville, mais autrefois j'avais le
+général qui me montrait tout, et à présent je suis seule. Quelles
+tristes réflexions cela fait naître!» Pour le moment, nul n'avait encore
+remplacé «le cher défunt».
+
+L'empereur d'Autriche continuait à porter un vif intérêt à l'éducation
+de son petit-fils. Il assistait parfois avec l'Impératrice à ses
+examens. Le dernier eut lieu le 1er mai 1830. Foresti rapporte qu'on
+interrogeait le jeune prince sur le code de législation militaire,
+lorsque l'examen fut interrompu par la débâcle subite du Danube, qui
+s'était rué dans les faubourgs de Léopoldstadt et de Rossau, renversant
+des maisons entières et faisant un grand nombre de victimes. L'Empereur
+et l'Impératrice montèrent en bateau pour parcourir les lieux les plus
+menacés et porter des secours aux indigents. Le duc de Reichstadt,
+emporté par son ardeur généreuse, eût bien voulu les suivre, mais ses
+médecins, qui avaient des craintes pour sa santé, s'y opposèrent. Il
+faut dire que le duc de Reichstadt subissait une croissance inquiétante
+et que sa taille se développait d'une façon presque anormale. Aussi
+l'Empereur lui défendit-il de le suivre. Le duc s'en consola en lui
+remettant pour les pauvres et les malheureux tout ce que contenait sa
+bourse.
+
+En même temps que ses diverses études, le jeune prince aimait beaucoup
+l'équitation. Il y avait dès l'enfance pris un goût particulier, et
+c'était plaisir de le voir monter des chevaux impétueux, soit au milieu
+des troupes, soit au Prater. Dès l'âge de sept ans, il avait voulu
+revêtir l'uniforme de soldat. De sergent, il était devenu officier, puis
+en 1828 capitaine au régiment des chasseurs de l'Empereur. En 1829, il
+commandait une compagnie de grenadiers. En juillet 1830, il allait
+devenir major au régiment de Salins; en novembre, lieutenant-colonel du
+régiment d'infanterie de Nassau. Le 20 mars 1830, il avait atteint l'âge
+de dix-neuf ans et ne songeait qu'à la carrière des armes, où il voulait
+s'illustrer à tout prix. En attendant, il avait consenti à passer
+quelques mois à Baden, jolie petite ville d'eaux voisine de Vienne, où
+sa mère était enfin venue le rejoindre. Un savant docteur, directeur du
+musée de Baden, que j'ai eu l'honneur et le plaisir de voir dans ce
+charmant pays, il y a deux ans, raconte ainsi une entrevue qu'il eut en
+1830 avec le jeune prince: «Marie-Louise, dit-il, habitait avec son
+fils, pendant l'été, la délicieuse station balnéaire de Baden, près de
+Vienne. Elle s'y trouvait notamment en 1830, au «pavillon de Flore», et
+le duc de Reichstadt était installé en face d'elle, dans la maison du
+«Temple grec». Presque tous les matins et souvent le soir, je voyais
+sortir à cheval le pâle et mince jeune homme; il était toujours vêtu
+très simplement d'un habit brun foncé, coiffé d'un chapeau de feutre
+noir et accompagné d'un valet à cheval comme lui. Il descendait au pas
+la Gutenbrunnerstrasse, où je suis né, et que nous habitions alors;
+puis, arrivé dans l'Helenenthal, il faisait prendre le galop à sa
+monture. Mon père était médecin et avait eu l'occasion de donner ses
+soins à l'ex-Impératrice. Un jour qu'elle venait le consulter, elle me
+vit--j'avais alors dix ans--en train de préparer des insectes pour la
+collection entomologique de mon père. Elle regarda mon travail, loua le
+goût avec lequel j'avais disposé les papillons, que je me procurais en
+élevant des chenilles, et finit par dire en poussant un soupir:
+
+«--Ah! si mon fils pouvait s'intéresser à ces choses!
+
+«--Pourquoi ne pas essayer, Altesse Impériale? répliqua mon père de son
+ton brusque et rond.
+
+«--Oui; mais comment faire?
+
+«--Il pourrait venir ici voir ma collection.
+
+«--Oh! il ne voudra pas, dit la mère tristement.
+
+«--Eh bien! le gamin ira lui montrer quelques-uns de ses papillons...»
+
+«Marie-Louise dit qu'elle en serait enchantée et, deux ou trois jours
+plus tard, me fit avertir de l'heure la plus convenable pour cette
+visite. J'avais de grandes boîtes couvertes de gaze verte et remplies de
+chenilles à divers états de leur transformation. J'espérais ainsi amuser
+ou intéresser le jeune duc. Mais, à cette époque, il nourrissait des
+pensées ambitieuses qui l'absorbaient tout entier et égarait ses
+rêveries en des projets césariens que son entourage et l'empereur
+François lui-même avaient fini par ne plus combattre, quoiqu'ils en
+vissent bien l'inanité. Néanmoins, pour faire plaisir à sa mère,
+l'ex-roi de Rome essaya de s'intéresser à mes insectes; mais il n'eut
+pas la force de jouer longtemps cette petite comédie, et, après un
+instant, il y renonça. Le souvenir de cette entrevue n'en a pas moins
+laissé en moi une image très nette et très précise de ce malheureux
+prince. Rien de plus séduisant que sa physionomie, sa personne tout
+entière et ses manières. Il avait l'air doux et triste, et ressemblait
+d'une manière frappante à son père et à sa mère. Le menton, la courbe
+des maxillaires étaient essentiellement napoléoniens; le front, par
+contre, avait la courbe si particulière aux Habsbourg. Il tenait aussi
+de Marie-Louise ses yeux d'un bleu clair, ses cheveux blonds, son nez
+plutôt long et busqué, bien que délicatement dessiné. L'ensemble était
+rayonnant d'intelligence et de poésie, à raison même du terrible
+amaigrissement qui commençait à creuser ses traits, et qui se retrouve
+dans le plâtre moulé sur sa face, immédiatement après sa mort, et que
+conserve aujourd'hui le musée de Baden[437].»
+
+C'est vers cette même époque que le duc de Reichstadt fit la
+connaissance du chevalier de Prokesch-Osten, qui allait devenir son
+meilleur et son plus fidèle ami. Antoine Prokesch, né en 1795 à Gratz,
+était issu d'une très honorable famille bourgeoise. Son père, qui
+jouissait de l'estime de Joseph II, était propriétaire en Styrie d'une
+terre située dans la vallée de la Murz. Après une éducation très
+soignée, le jeune homme entra dans l'armée autrichienne et fit les
+campagnes de 1813, 1814 et 1815. Il avait ressenti, comme ses camarades,
+la haine du despotisme napoléonien, en même temps qu'une admiration
+irrésistible pour l'énergie et l'ascendant de l'Empereur. Il ne fut
+point favorable au retour des Bourbons, qu'il jugeait un anachronisme.
+Il croyait que le renversement de Napoléon était, de la part des
+puissances, un manque de confiance dans leurs propres forces. Le retour
+de l'île d'Elbe ne le surprit pas. Il le considéra comme une preuve de
+ce qu'un tel homme pouvait faire en France. Les revers de l'Empereur ne
+diminuèrent point l'estime qu'il lui avait vouée. Il avait l'âme assez
+haute, lui qui avait été dans les rangs des adversaires de Napoléon,
+pour ne point partager les sentiments médiocres de certains hommes qui
+s'acharnaient alors sur le prisonnier de Sainte-Hélène et qui allaient
+jusqu'à dénier ses talents militaires. Prokesch, indigné, fit paraître
+dans le cours de l'année 1818 un mémoire intitulé: _Les batailles de
+Ligny, des Quatre-Bras et de Waterloo_, mémoire qui fut lu avec le plus
+grand intérêt par les principaux officiers de l'armée autrichienne. Ce
+travail allait devenir, à l'insu de l'auteur, le point de départ de ses
+relations avec le duc de Reichstadt. Prokesch avait étudié la stratégie
+dans les bureaux de l'archiduc Charles et s'était passionné pour les
+mathématiques, qu'il professa à l'École des cadets à Olmütz de 1816 à
+1818. Il devint aide de camp du feld-maréchal de Schwarzenberg et
+composa des écrits militaires intéressants. Il se livra ensuite à des
+études géodésiques dans les Karpathes et fit de grands voyages en Grèce,
+dans l'Asie Mineure et en Égypte. Il revint sur les côtes de la Grèce
+prendre, sous les ordres de l'amiral Dandolo, le commandement d'une
+flotte armée contre les pirates qui menaçaient le commerce autrichien.
+Enfin il se distingua dans différentes missions à Smyrne, à Saint-Jean
+d'Acre, à Alep, à Rhodes, en Égypte. Pour de tels services il obtint le
+titre de chevalier d'Orient, _Ritter von Osten_[438].
+
+Après plusieurs années d'absence, il revint à Gratz, où ses compatriotes
+lui firent l'accueil le plus flatteur. François II, qui visitait alors
+la Styrie, s'était arrêté dans cette ville. Il voulut voir l'officier
+distingué qui avait pris part à des événements aussi dramatiques que les
+luttes des Grecs contre les Turcs, et s'était acquitté avec habileté de
+missions délicates. Le 22 juin 1830, le chevalier de Prokesch-Osten fut
+invité à la table impériale et placé à côté du duc de Reichstadt, qu'il
+n'avait pas eu jusqu'alors l'occasion d'approcher, quoiqu'il désirât
+beaucoup le connaître. La destinée allait les lier tous deux d'une
+amitié étroite. Cette amitié fut un doux et clair rayon dans la trop
+courte et trop sombre vie du prince. Il trouva dans le chevalier de
+Prokesch comme un frère aîné qui lui montra presque aussitôt un
+dévouement absolu. Prokesch avoue que ce beau et noble jeune homme, aux
+yeux bleus et profonds, au front mâle, aux cheveux blonds et abondants,
+calme et maître de soi dans tout son maintien, fit sur lui, dès la
+première heure, une impression vraiment extraordinaire[439]. Il
+n'échangea avec le duc que quelques paroles timides, car, pendant tout
+le dîner, l'Impératrice et l'archiduc Jean se plurent à l'interroger sur
+ses voyages. Ce ne fut qu'à la fin de la soirée que le jeune prince put
+lui serrer fortement la main et lui dire ces mots significatifs: «Vous
+m'êtes connu depuis longtemps!» Cette poignée de main cordiale était,
+comme le reconnut bientôt Prokesch, un gage d'affection certaine[440].
+
+Le lendemain matin, le comte de Dietrichstein vint le voir et le pria de
+le suivre chez son illustre élève. Dès qu'il l'aperçut, le fils de
+Napoléon accourut à lui, le regard animé, l'attitude pleine de
+confiance, et il lui répéta: «Vous m'êtes connu et je vous aime depuis
+longtemps! Vous avez défendu l'honneur de mon père à un moment où chacun
+le calomniait à l'envi. J'ai lu votre mémoire sur la bataille de
+Waterloo, et, pour mieux me pénétrer de chaque ligne, je l'ai traduit
+deux fois, d'abord en français, puis en italien.» Dans cet écrit,
+Prokesch avait montré qu'au rebours des guerres précédentes, où la
+fortune s'était plu à accorder ses faveurs à Napoléon, l'Empereur avait
+eu contre lui à Waterloo mille obstacles: des pluies diluviennes qui
+avaient détrempé le terrain de manœuvres, retardé ses mouvements et
+harassé ses troupes, enfin des difficultés de toute nature qui avaient
+fait intercepter ses courriers. En réalité, ses talents étaient demeurés
+les mêmes et ses conceptions aussi puissantes, mais un sort ennemi avait
+contrarié tous ses efforts. La conversation tomba ensuite sur la Grèce.
+Or, la veille, dans la conversation qui avait suivi le dîner, devant
+l'Impératrice, l'archiduc Jean et le comte de Dietrichstein, Prokesch
+avait eu la hardiesse de dire que, le trône de Grèce manquant de
+prétendants depuis le refus du prince de Cobourg, le fils de Napoléon
+semblait naturellement désigné pour l'occuper; et, à sa grande surprise,
+l'auditoire avait paru l'approuver.
+
+Dans son entretien avec le duc de Reichstadt, Prokesch revint
+adroitement sur cette idée; le jeune prince le comprit aussitôt sans
+qu'il eût besoin d'insister. Mais, un autre jour, il fit entendre au
+chevalier qu'il avait des visées plus hautes. Toutefois, avec une
+modestie sincère, il se défendait d'une ambition prématurée. Même pour
+la couronne hellénique, il se jugeait encore trop jeune. De la Grèce, on
+en vint à la Syrie. Le duc se mit à parler de la campagne de Bonaparte
+et des causes de son arrêt devant Saint-Jean d'Acre[441]. Il s'exprimait
+avec ardeur. Il examinait en juge compétent les résultats considérables
+qu'aurait pu amener la prise de cette ville. De là à s'occuper plus
+amplement de Napoléon, il n'y eut qu'un pas. Le duc parlait avec
+animation. «On sentait, dans chacune de ses paroles, la plus chaleureuse
+admiration, l'attachement le plus profond pour son père. Il appuyait de
+préférence sur ses talents militaires. Le prendre pour modèle et devenir
+un grand capitaine, sur ce point il était tout feu, toute flamme.»
+Prokesch et lui discutèrent plusieurs manœuvres de l'Empereur. Le
+chevalier fut surpris de la sagacité du prince. Il déclara en toute
+franchise que, parmi les officiers alors réunis à Gratz, personne ne lui
+paraissait avoir le coup d'œil militaire plus pénétrant et des aptitudes
+plus prononcées pour le commandement en chef. Lorsque le duc de
+Reichstadt vit qu'il avait découvert en son interlocuteur un esprit
+capable de l'apprécier, une âme loyale et sûre comme la sienne, il le
+supplia de rester auprès de lui. «Sacrifiez-moi, dit-il, votre avenir...
+Nous sommes faits pour nous entendre. Si je suis appelé à devenir pour
+l'Autriche un autre prince Eugène, la question que je me pose est
+celle-ci: comment me sera-t-il possible de me préparer à ce rôle?» Et,
+en présence du comte Dietrichstein qui eut le bon goût de ne point s'en
+offenser, il dit qu'il lui fallait un homme capable de l'initier aux
+nobles devoirs de la carrière militaire; or, il ne voyait aucun homme de
+ce mérite dans son entourage. Prokesch se récria. Le duc lui paraissait
+trop précipité dans son jugement, et, quant à lui, il ne se croyait pas
+capable d'une telle mission. Le prince le laissa dire, puis reprit la
+conversation sur les faits d'armes de son père. Prokesch le quitta
+bientôt pour aller présenter ses hommages à la duchesse de Parme, qui se
+trouvait, elle aussi, de passage à Gratz. Une demi-heure après, le duc
+de Reichstadt, qui était venu le rejoindre, embrassa froidement sa mère,
+puis ramena l'entretien sur son départ de Paris en 1814. «Nous nous
+quittâmes, ajoute Prokesch, comme deux hommes qui ont la conviction que
+rien ne pourra jamais les séparer.»
+
+La nature généreuse du duc de Reichstadt, qui avait un besoin ardent de
+se confier et d'aimer et qui avait dû trop souvent se dissimuler avec
+des êtres incapables de la comprendre, s'était élancée avec une ardeur
+naïve au-devant de cette âme si franche qu'elle sentait déjà sienne.
+Chose extraordinaire, c'est un étranger, un ancien adversaire du
+despotisme napoléonien qui, à défaut des Français écartés par la
+défiance de Metternich, apparaît tout à coup pour faire renaître chez le
+jeune prince l'intérêt, la confiance et l'attachement. «En me parlant,
+raconte Prokesch, il semblait que son cœur cherchait à s'épanouir, et il
+m'expliquait le sentiment qu'il éprouvait alors, en me disant que
+j'étais pour lui un homme entièrement de son choix.»
+
+Dès le premier entretien, le chevalier se sentit impressionné par
+l'esprit, les connaissances et le jugement du duc de Reichstadt. Il
+l'écrivit aussitôt au comte de Dietrichstein: «Quand on porte un aussi
+grand nom, disait-il, et que, dès l'enfance, on se sait appelé à de si
+hautes destinées; quand, en outre, on est aussi bien doué que Son
+Altesse et que l'on vit dans des temps pareils aux nôtres, c'est qu'on
+est désigné par la Providence pour de grandes choses.» À l'appréciation
+équitable du caractère et des aptitudes du jeune duc, Prokesch ajoutait
+particulièrement la franchise. Il donna en effet à son ami, dès le
+premier jour, des avis sincères. Il se plut à l'avertir de ses
+imperfections, à l'habituer à se vaincre dans ses désirs, à triompher
+enfin des obstacles qui pouvaient nuire à son développement moral et
+intellectuel. Heureux les princes qui peuvent et qui veulent avoir de
+tels conseillers!... Le comte Maurice de Dietrichstein, qui était très
+satisfait de voir se former un pareil courant de sympathie entre son
+élève et le chevalier de Prokesch,--car il comptait sur lui pour l'aider
+à parfaire son éducation,--lui écrivit le lendemain, 24 juin, une lettre
+dont voici la traduction: «Très cher ami, le prince a été si enchanté de
+votre entretien d'hier qu'il considère comme une des choses les plus
+désirables pour lui de le renouveler aussi souvent que possible pendant
+notre séjour ici. Il vous prie, en conséquence, de venir le voir demain,
+à neuf heures du matin, moment où nous ne serons pas dérangés (seulement
+en frac). Que peut-il y avoir de plus agréable et de plus utile pour un
+jeune homme plein d'avenir, appelé aux plus hautes destinées, sur lequel
+le monde a ses regards fixés, que la conversation d'un homme que
+distinguent les plus brillants avantages du cœur et de l'esprit?
+Personne ne partagera plus amicalement et plus sincèrement ces vœux que
+votre ami dévoué[442].»
+
+Le chevalier de Prokesch se rendit aussitôt à cette aimable invitation,
+et il fut très chaleureusement reçu par le prince. Tous deux, devant le
+gouverneur, causèrent aussitôt avec un abandon familier. Ils parlèrent
+encore de l'Égypte. «Quel souvenir y a-t-on conservé de mon père?
+demanda le duc.--On ne s'en souvient que comme d'un météore qui a passé
+sur ce pays, en l'éblouissant.--Mais le peuple, qui eut alors à
+supporter les malheurs de la guerre, n'en a-t-il pas conservé un profond
+ressentiment?--L'inimitié des habitants contre Napoléon a fait place à
+d'autres inimitiés. Il n'est resté pour son souvenir qu'une grande
+admiration...» Le duc s'en étonna. Il comprenait bien que des esprits
+élevés eussent pu former un pareil jugement; mais la multitude? À son
+avis,--et l'on conviendra que ce n'était pas celui d'un jeune homme,--la
+multitude devait considérer le héros «comme elle regarde un beau
+tableau, sans pouvoir se rendre compte de ce qui constitue son
+mérite[443]». Puis, le duc aborda un sujet qui l'intéressait beaucoup
+aussi, c'est-à-dire des devoirs et des qualités du commandant en chef.
+Il en parlait avec animation, l'œil brillant, les joues en feu.
+
+Le hasard voulut que le comte de Dietrichstein vînt à sortir un instant.
+Les deux interlocuteurs restèrent seuls. Aussitôt le prince saisit la
+main de Prokesch et lui demanda avec une confiance et une vivacité
+charmantes: «Parlez-moi franchement! Ai-je quelque mérite et suis-je
+appelé à un grand avenir? Ou n'y a-t-il rien en moi qui soit digne qu'on
+s'y arrête? Que pensez-vous, qu'espérez-vous de mon avenir? Qu'en
+sera-t-il du fils du grand Empereur? L'Europe supportera-t-elle qu'il
+occupe une position indépendante quelconque?» Cette fois, c'était bien
+le fils de Napoléon qui parlait. C'en était fait du duc de Parme, du duc
+de Reichstadt et des autres titres étrangers dont on l'avait affublé.
+L'adolescent timide avait disparu. Nul, excepté Prokesch, ne l'avait
+encore compris. À la Cour, on le jugeait froid et taciturne. Ne se
+sachant pas deviné, il semblait élever de lui-même des barrières autour
+de ses idées. Il avait fallu qu'il rencontrât un véritable ami pour
+qu'il lui ouvrît son âme. Sans doute, il avait dit plus d'une fois à
+l'Empereur, son grand-père, le seul auquel il voulût bien se confier:
+«Comment concilier mes devoirs de Français avec mes devoirs
+d'Autrichien?» Mais jamais il ne s'était exprimé avec la candeur, avec
+l'effusion qu'il venait de témoigner à Prokesch.
+
+On a vu le combat qui se livrait dans son esprit. Fallait-il qu'il se
+prononçât un jour entre sa patrie réelle et sa patrie d'adoption? «Si la
+France m'appelait, ajoutait-il, non pas la France de l'anarchie, mais
+celle qui a foi dans le principe impérial, j'accourrais, et, si l'Europe
+essayait de me chasser du trône de mon père, je tirerais l'épée contre
+l'Europe entière[444]. Mais y a-t-il aujourd'hui une France impériale?
+Je l'ignore.» On lui cachait les nouvelles extérieures. Il savait bien
+cependant qu'il y avait eu quelques manifestations; mais fallait-il
+compter là-dessus? «Des révolutions aussi graves méritent et exigent des
+bases plus solides.» Il l'avait dit un jour devant Metternich lui-même:
+«Je manquerais aux devoirs que m'impose la mémoire de mon père, si je
+devenais le jouet des factions et l'instrument des intrigues... Jamais
+le fils de Napoléon ne pourra consentir à descendre au rôle méprisable
+d'un aventurier[445].» Puis, examinant le cas où il ne pourrait pas
+rentrer en France, il voulait devenir pour l'Autriche un autre prince
+Eugène. Cependant, il ne cachait point que l'Autriche avait méconnu son
+père et méconnu ses intérêts à elle. En l'abandonnant, elle avait,
+suivant lui, fait le jeu des Russes. Prokesch lui répondit: «Vous avez
+un noble but devant vous. L'Autriche est devenue votre patrie
+d'adoption. Vous pouvez, par vos talents, vous préparer à lui rendre
+dans l'avenir d'immenses services.--Je le sens comme vous, répondit-il.
+Mes idées ne doivent pas se porter à troubler la France... Ce serait
+déjà pour moi le but d'une assez noble ambition que de m'efforcer de
+marcher un jour sur les traces du prince Eugène de Savoie; mais comment
+me préparer à un si grand rôle[446]?... Je désire pouvoir trouver autour
+de moi des hommes dont les talents et l'expérience me facilitent le
+moyen de fournir, s'il est possible, cette honorable carrière.» Puis
+fixant Prokesch il s'écria: «Ah! si vous restiez auprès de moi!... Mais
+devant vous s'ouvre une voie semée de riantes perspectives, capable de
+vous tenter!» Prokesch le rassura en lui disant: «Nous parlerons de cela
+plus tard.» Et ils se séparèrent après s'être embrassés[447].
+
+Ces deux entretiens montrent dans le duc de Reichstadt un prince que
+l'on n'a pas connu. Le poème du _Fils de l'Homme_ avait fait croire à la
+France et à l'Europe que le fils de Napoléon était étiolé, que son
+intelligence était faible ou abrutie. On voit, d'après ce qui précède,
+combien cela était faux. On avait dit aussi--on le répète encore
+aujourd'hui--que son instruction était nulle. Or, l'esprit, le jugement
+et les connaissances du prince avaient immédiatement frappé Prokesch.
+Plus d'une fois le duc de Reichstadt avait lu ces méchancetés et ces
+calomnies dans les journaux étrangers, et il en avait souffert. Puis, il
+s'était juré de donner un démenti formel à la triste réputation que des
+pamphlétaires ennemis avaient osé lui faire, et il avait redoublé de
+travail et d'énergie[448]. Il se serait fait tuer pour défendre la
+mémoire de son père. «Il aimait son père, il l'adorait, dit une autre
+relation de Prokesch écrite après la mort du prince[449]. Il étudiait en
+lui l'histoire entière, le passé, le présent et l'avenir. À cet amour
+passionné pour Napoléon il ajoutait une réelle affection pour son
+grand-père. Le combat long et acharné qu'ils se livrèrent tous deux, et
+la chute de l'un causée par l'autre, n'égarèrent pas ses sentiments. Il
+vit cela et adora la main toute-puissante qui conduit les rois et
+anéantit les peuples et les empires.» Mais Prokesch ajoutait: «Il
+alliait ainsi dans son cœur deux éléments opposés dont le choc, selon ma
+conviction, hâta puissamment sa mort.» Ce n'était donc pas un énervé, un
+indifférent que ce jeune homme à l'âme ardente, au cœur franc et clair
+comme la lame d'une épée. Sa fougue, sa vivacité d'esprit, son
+enthousiasme devant les grandes pensées et les grands devoirs, ses
+réflexions profondes sur les importantes questions militaires et
+politiques, sur l'état des divers empires, leurs forces, leurs
+ressources, leurs tendances et leurs relations, ses connaissances
+étendues en histoire et en géographie, en philosophie et en littérature,
+en statistique et en art militaire, en mathématiques et en langues
+étrangères, tout cela prouvait suffisamment qu'il était un des jeunes
+princes les plus instruits de son époque. Il avait, en effet, su tirer
+profit des nombreuses leçons qu'on lui avait libéralement données. De
+plus, quoiqu'il eût été éloigné de son pays dès l'âge de quatre ans,
+quoiqu'il eût été séparé des compatriotes qu'il aimait et que son
+instruction eût été faite par des maîtres autrichiens, il était
+entièrement resté Français. Ceux qui lui reprochaient d'avoir été élevé
+par Metternich au milieu de tous les préjugés qui devaient lui rendre la
+France odieuse et de partager ces préjugés, ceux-là mentaient ou se
+trompaient. S'il avait un air mélancolique qui surprenait tous ceux qui
+l'apercevaient, c'est que son intelligence avait été assez précoce pour
+comprendre les malheurs qui, dès l'enfance, avaient fondu sur lui. Le
+premier des trônes de l'Europe renversé après des luttes gigantesques,
+le plus glorieux des pères mort en captivité, une mère faible et
+coupable, une patrie si éloignée de lui qu'il osait à peine espérer la
+revoir, mille obstacles suscités entre lui et ceux qui auraient pu lui
+parler de cette France toujours si aimée, le souci poignant d'une
+destinée inquiète, exposée aux contradictions et aux périls de tout
+genre, comment veut-on qu'avec des pensées et des préoccupations aussi
+sévères, la pâleur et les soucis ne se fussent point gravés sur son
+front? Il est inutile d'aller chercher ailleurs d'autres explications.
+Celles-là suffisent. «Avec un calme au-dessus de son âge et une
+impartialité au-dessus de sa position, dit encore Prokesch, il suivait
+la lutte des partis dans les journaux et les brochures qu'il lisait avec
+avidité, et il assignait à chacun le temps de sa durée et le terme de
+ses intrigues.»
+
+Le prince concluait de cet état de choses «qu'il devait prendre pour
+règle de se préparer sans repos et sans relâche». Aussi, sans s'adonner
+aux plaisirs de son âge, sauf aux exercices militaires et à
+l'équitation, le fils de Napoléon se préoccupait avec ardeur, à dix-neuf
+ans, de son avenir[450]. Il savait qu'il avait à remplir une très haute
+destinée, et il y consacrait tous ses efforts, lisant, étudiant,
+méditant... Qu'on s'étonne, après cela, si son air grave a frappé ses
+contemporains! Mais telle est la légèreté et la médisance des Cours
+qu'on attribuait à la faiblesse constitutionnelle de sa nature ou à des
+plaisirs excessifs ce qui n'était que le résultat de ses labeurs et de
+ses préoccupations. «Une anxiété sans pareille, continue son ami, le
+tourmentait au milieu des rêves si pardonnables d'un avenir de gloire.
+Il jetait un regard sur lui-même, sur sa jeunesse, sur son inexpérience.
+Il tremblait que le temps ne pût le porter à la tête des affaires avant
+de l'avoir mûri.» C'est pourquoi il s'efforçait fiévreusement de combler
+toutes les lacunes de son instruction. Il lisait les campagnes des
+grands généraux; il allait apprendre les manœuvres sur le terrain; il
+augmentait ses connaissances en histoire[451]. Il étudiait «tout ce qui
+paraissait de nature à le préparer à une grande mission dans le monde».
+Il n'était pas de ces princes qui n'attendent que du hasard ou de
+l'intrigue le succès de leurs espérances. Il voulait gagner, il voulait
+mériter amplement le trône qu'il ambitionnait, et il se tenait prêt.
+«Dans ses études il ne laissait rien échapper de tout ce qui avait
+rapport à l'art de la guerre sans l'approfondir.» Il aimait la guerre en
+elle-même, non point pour la fièvre des combats, l'aiguillon des périls,
+la passion de l'orgueil et de la gloire. Il la considérait comme un
+fléau nécessaire, mais aussi comme propre à révéler les hommes, leur
+sang-froid, leur capacité, leur vaillance[452]. Il s'était imposé une
+tâche difficile, et ce détail précis étonnera bien ceux qui ne
+connaissent de lui que son nom: l'histoire stratégique des campagnes de
+son père. Il avait commencé à la travailler avec le plus grand soin;
+«mais, comme nous l'apprend Proskesch lui-même, il ne voulait la publier
+que lorsqu'il en serait assez content pour pouvoir la mettre au jour,
+sans s'exposer aux reproches de présomption et de plagiat[453]». Une
+troisième entrevue avec Prokesch succéda peu de jours après aux deux
+premières. Le comte de Dietrichstein, qui eût voulu trouver en Prokesch
+un appui pour réformer le caractère impétueux du jeune prince, était
+venu se plaindre de l'obstination de son élève à préférer l'art
+militaire à toute autre étude. Il paraît, entre autres, que le duc de
+Reichstadt s'amusait à arranger l'orthographe allemande à sa fantaisie.
+C'était une petite vengeance de sa part contre une langue qu'il avait
+plutôt subie qu'aimée. Mais cette offense à la langue allemande semblait
+au comte un véritable acte de rébellion. Prokesch en parla au jeune
+prince, qui sourit et promit de ne plus taquiner son gouverneur. Il le
+considérait comme un excellent homme, incapable toutefois d'apprécier
+les pensées et les désirs qui le tourmentaient. Dietrichstein eût bien
+voulu favoriser l'ambition de son élève, mais il redoutait fort M. de
+Metternich, et la crainte de déplaire au puissant chancelier l'emportait
+sur ses bonnes intentions[454].
+
+Le duc de Reichstadt parlait souvent au chevalier de Prokesch de son
+attachement pour son grand-père, car il en recevait des consolations et
+quelques bons conseils. Il s'exprimait avec autant de franchise sur la
+Cour, dont il appréciait peu les manières et l'esprit. Le duc était du
+petit nombre de ceux qui savent apprécier les qualités d'un homme, sans
+être aveuglé sur ses défauts. Parmi les rares personnes qu'il estimait,
+il plaçait au premier rang l'archiduc Jean. Prokesch ne dit pas si le
+prince, dans ses diverses confidences, l'entretînt jamais du comte de
+Neipperg. Il est vrai que le chevalier a déclaré que les aveux intimes
+du prince étaient la propriété de son cœur et que, se regardant comme un
+confesseur, il ne les révélerait pas. On ne peut donc qu'estimer une
+pareille réserve. Quant à sa famille, à ses oncles et tantes, le duc de
+Reichstadt comptait peu sur leur dévouement. Il avait plus de confiance,
+une confiance résolue, dans la bonté de sa cause, et il croyait
+certainement qu'elle finirait par s'imposer, comme une nécessité, à la
+France et à l'Europe. Il voulait savoir--et c'était chez lui une sorte
+d'impatience fébrile--ce que pensait alors cette Europe de la France et
+de son gouvernement. On était à la veille de la chute de Charles X, et
+quoique le chevalier de Prokesch la considérât comme inévitable, il ne
+soupçonnait pas qu'elle serait aussi rapide. Il dit cependant au duc
+qu'un changement de gouvernement lui paraissait probable tôt ou tard,
+mais qu'il serait précédé par une période anarchique. Que sortirait-il
+de ces troubles? Peut-être la restauration de l'Empire. Il n'osait
+toutefois l'affirmer. Mais, en sage conseiller, il invitait le prince à
+se préparer à toutes les éventualités, à se rendre compte de la
+situation exacte des différentes puissances, à faire valoir sa personne
+dans l'armée, dans le monde et parmi les diplomates, à s'éclairer sur
+l'état réel de la France et sur l'histoire exacte de son père. Aussitôt
+le duc de Reichstadt lui montra sa bibliothèque personnelle, qui
+comptait déjà plusieurs centaines de volumes d'œuvres historiques et de
+Mémoires sur Napoléon, ainsi que sur les guerres de la République, du
+Consulat et de l'Empire. Il tenait cette précieuse bibliothèque au
+courant, et il convient de répéter qu'à cet égard il n'avait trouvé
+aucun obstacle. «Son père était l'axe du monde de ses pensées. L'œil
+fixé sur le portrait peint par Gérard, il réfléchissait souvent pendant
+des heures entières sur les événements présents et il s'efforçait de les
+déduire du passé[455]...»
+
+Prokesch lui promit de compléter ses réflexions par les siennes, de le
+traiter en tout comme un ami dévoué. Il l'engagea à ne concevoir que des
+désirs réalisables, mais à ne les perdre jamais de vue. Ces paroles
+ravirent le prince à tel point qu'il appela Prokesch son «Posa». Le duc
+de Reichstadt faisait ainsi allusion à la tragédie de Schiller, _Don
+Carlos_, et à la scène fameuse où le prince dit au marquis de Posa:
+«Laisse-moi pleurer, pleurer sur ton cœur des larmes brûlantes, mon
+unique ami! Je n'ai personne, personne... sur cette grande et vaste
+terre, personne! Aussi loin que s'étend la domination de mon père, aussi
+loin que les navires portent notre pavillon, il n'est aucune place,
+aucune, où je puisse me soulager de mes larmes, aucune, hors celle-ci.
+(_Il se jette sur sa poitrine._) Oh! Rodrigue, par tout ce que nous
+espérons un jour dans le ciel, ne me bannis pas de cette place!
+Persuade-toi que je suis un orphelin que ta compassion a recueilli
+auprès d'un trône! Car enfin je ne sais pas ce que signifie le mot
+_père_... et je suis fils de roi!...» Ces plaintes avaient frappé le
+prince, car il avait aussitôt découvert entre le héros de Schiller et
+lui une étrange ressemblance. «Je serai votre Posa, répondit Prokesch, à
+la condition que vous n'imiterez pas don Carlos; je le serai pour toute
+votre vie et, je l'espère, pour une vie glorieuse.» Le duc attendri se
+jeta dans ses bras, et, dès cette heure, leur affection fut scellée
+comme par un pacte solennel.
+
+Le lendemain, le duc fit rappeler le chevalier de Prokesch, parce que
+l'Empereur allait quitter Gratz avec lui. Il raconta à son ami qu'il
+avait après son départ, et pendant plusieurs heures, lu des pages de
+Plutarque et de César. Il paraissait avoir envisagé si nettement sa
+situation que Prokesch, se rappelant qu'il avait plusieurs fois émis la
+pensée de devenir un autre prince Eugène, lui conseilla encore une fois
+de se dévouer aux intérêts de sa seconde patrie. L'Autriche n'avait
+suscité partout que des indifférences ou des hostilités. À la mort de
+François II, des temps difficiles pourraient surgir, et l'occasion ne
+manquerait pas pour le jeune prince de se distinguer. Le duc lui
+répondit que s'il voulait marcher sur les traces du prince Eugène,
+c'était pour qu'on lui ouvrît la carrière des armes, la seule qui
+convînt au fils de Napoléon. Si jamais il acquérait quelque gloire
+militaire, il aurait fait un pas de plus vers le trône de France, et,
+une fois assis sur ce trône, il pourrait prêter à son pays adoptif un
+appui autrement efficace. Donc, pour l'instant, il fallait qu'il devînt
+capable de commander une armée. «Je ne négligerai rien, ajouta-t-il
+gravement, rien de ce qui peut conduire à ce but. On n'apprend pas la
+guerre dans les livres, dit-on; mais est-ce que toute conception
+stratégique n'est pas un modèle propre à éveiller les idées? Est-ce que
+chaque résolution à laquelle s'arrête un grand capitaine dans une
+situation critique n'est pas un enseignement? Est-ce qu'en se
+familiarisant avec les récits historiques on n'établit pas des rapports
+réels et vivants non seulement avec les écrivains, mais avec les acteurs
+mêmes du drame de l'histoire[456]?» Telles étaient les pensées sérieuses
+qui agitaient ce cerveau impressionnable. Si les partisans du fils de
+Napoléon avaient pu le connaître et savoir quel homme était déjà ce
+jeune prince de dix-neuf ans, ils auraient eu plus de confiance en sa
+cause et son avenir. Mais M. de Metternich veillait. Il empêchait toutes
+relations du prince avec le dehors. Il s'opposait froidement à ses
+désirs comme à ses rêves.
+
+Le bruit s'était répandu à ce moment que la Pologne était prête à se
+soulever. Le duc de Reichstadt, lisant cette nouvelle dans un journal,
+s'écria aussitôt: «Si la guerre générale vient à éclater, si la
+perspective de régner en France s'évanouit pour moi, si nous sommes
+appelés à voir surgir du sein de ce cataclysme l'unité de la Pologne, je
+voudrais qu'elle m'appelât. Il serait temps encore de réparer une des
+plus grandes iniquités du passé.» Le fils de Napoléon se rappelait alors
+la faute de son père engageant une guerre formidable avec la Russie pour
+le seul prétexte d'une ambition impossible à assouvir, alors que la
+cause de la reconstitution de la Pologne l'eût rendue légitime et
+peut-être victorieuse[457]. Tout en faisant la part d'un enthousiasme
+juvénile, Prokesch se garda bien de décourager son jeune ami. Il
+trouvait, au contraire, dans cette hypothèse le moyen naturel de
+développer ses facultés et de grandir encore son caractère. Lorsque la
+Pologne se fut soulevée, le duc se sentit plus que jamais désireux
+d'aller l'aider en personne. «Il aimait ce peuple, affirme Prokesch,
+pour ses qualités militaires et pour l'attachement dont il avait fait
+preuve envers son père. Il aurait accompli des prodiges de valeur à la
+tête de ce peuple... Chaque nouvel orage qui menaçait d'éclater en
+Orient et en Occident, venait soulever dans son âme mille flots
+tumultueux.» Mais il était obligé devant son entourage de dissimuler ses
+impressions. Il avait heureusement un grand empire sur lui-même. «Sur
+son beau et pâle visage, aucun homme ne lut quoi que ce fût des tempêtes
+qui bouleversaient son cœur, mais nous n'étions pas plus tôt seuls qu'il
+ouvrait les journaux pour y lire le récit des efforts que tentait la
+Pologne. Puis il regardait en frémissant les quatre murs de sa chambre.
+Souvent aussi, dans un accès de désespoir, il se laissait tomber sur un
+canapé, maudissant la situation et les ténèbres impénétrables de
+l'avenir[458]...» Il aurait alors perdu toute confiance en lui-même, si
+Prokesch ne fût venu à son secours et ne l'eût réconforté par
+d'énergiques conseils. Les deux amis devaient se séparer bientôt, mais
+pour quelque temps seulement. Le duc allait suivre son grand-père à
+Vienne; Prokesch se rendait en Suisse, avec le dessein de revenir
+ensuite au château de Kœnigswart, où Metternich lui avait donné
+rendez-vous. Il offrit en signe d'affection à son jeune ami une belle
+médaille antique d'Alexandre le Grand qu'il avait rapportée de son
+voyage en Grèce. Le jeune prince la suspendit à son cou, comme s'il se
+fût agi d'une médaille bénite. C'est qu'elle était pour lui la marque
+heureuse de sa première et de sa plus précieuse amitié.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+LE DUC DE REICHSTADT ET LA RÉVOLUTION DE 1830.
+
+
+Ce fut à Zurich, le 1er août 1830, que le chevalier Prokesch apprit la
+chute du gouvernement de Charles X. Il crut un moment que les puissances
+allaient ramener le Roi sur le trône, comme elles l'avaient fait pour
+Louis XVIII, en 1814 et en 1815. Puis il songea--et il ne se trompait
+pas--qu'elles pourraient bien, de crainte d'une trop grande agitation en
+France, laisser à ce pays le soin de choisir lui-même son souverain. En
+Suisse, il entendit pour la première fois prononcer le nom du duc
+d'Orléans. À son retour, et passant par l'Allemagne, il recueillit des
+vœux assez nombreux en faveur du fils de Napoléon. Après tout, l'Europe
+ne pouvait faire une grande opposition à ce prétendant qui paraissait
+plus que tout autre attaché à l'Autriche et présenter plus de garanties
+que de dangers. Metternich était revenu précipitamment de Kœnigswart à
+Vienne. L'un de ses premiers soins avait été de rayer le nom de Prokesch
+de la liste présentée par le duc de Reichstadt pour former sa maison
+militaire. Prokesch s'en étonna. Il devait en savoir un peu plus tard la
+raison par le chancelier lui-même. À la prière du duc, Gentz intervint
+auprès de Metternich. Celui-ci refusa formellement de l'écouter, parce
+que Prokesch «mettait dans la cervelle du jeune prince des projets trop
+vastes». Marie-Louise avait, à la demande de son fils, fait également
+une démarche dans ce sens. Elle avait subi le même échec.
+
+Le général Belliard vint à la fin d'août à Vienne, en qualité
+d'ambassadeur extraordinaire, notifier à l'Autriche l'avènement de
+Louis-Philippe. Quelques jours après, il désira voir le duc de
+Reichstadt, mais le prince de Metternich lui objecta un refus poli[459].
+Quelle était la raison de cette attitude? La voici, telle que Metternich
+l'expliqua, après la mort du prince, à Prokesch lui-même: «Figurez-vous,
+lui dit-il, que le général Belliard étant venu à Vienne pour me notifier
+l'avènement de Louis-Philippe,--et lui et moi étant assis autour d'une
+petite table dans mon cabinet de travail,--j'avais dans le tiroir de
+cette même petite table, sans qu'il s'en doutât, l'original de la pièce
+qui avait été signée par lui, par le maréchal Maison, par le commandant
+de Strasbourg, par tous les généraux enfin, sous les ordres desquels
+étaient les troupes échelonnées sur toute la ligne jusqu'à Paris,
+document par lequel les conjurés s'engageaient à conduire le duc de
+Reichstadt en triomphe à Paris[460].» Metternich aurait ajouté que cette
+pièce confidentielle lui était parvenue par le duc d'Otrante, qui avait
+entrepris de le décider à faciliter l'évasion du duc et qui avait juré
+de le faire parvenir sain et sauf à Strasbourg. Comment Fouché, qui
+était mort le 25 décembre 1820, aurait-il pu communiquer cette pièce en
+1830 à Metternich? Il y a là certainement une erreur commise par
+Prokesch dans la reproduction des paroles de Metternich. Il a dû, sans
+doute, faire une confusion avec le fils de Fouché, le comte Athanase
+d'Otrante, alors secrétaire à la légation de Suède, qui était venu à
+Vienne dans l'intention de seconder la cause de Napoléon II et qui
+paraissait être le porte-parole de Joseph Bonaparte en cette
+occasion[461]. Toujours est-il que Metternich dit plus tard à Prokesch:
+«On me pressa d'abord afin d'avoir par écrit l'assentiment du duc, et
+voyant que je ne cédais pas, on me menaça de la République. Si je vous
+avais, à ce moment, mis dans le secret, vous vous seriez enfui avec le
+duc et, l'un et l'autre, vous auriez couru à votre perte, car ceux qui
+contrecarraient les projets napoléoniens étaient positivement les plus
+forts. Mais vous auriez placé l'Autriche dans une situation des plus
+compromettantes vis-à-vis de l'Angleterre, de la Russie et de la
+Prusse...» Prokesch fut contraint d'avouer que, si l'occasion de fuir
+s'était présentée, la prudence eût eu peu de part dans leurs décisions.
+
+Il convient de résumer ici en quelques lignes la politique de M. de
+Metternich à cette époque. Le prince avait une terreur et une haine
+profondes de la propagande révolutionnaire; c'est à sa répression qu'il
+consacrait toutes ses pensées et tous ses efforts. Il avait mal reçu
+l'envoyé extraordinaire de Louis-Philippe, regrettant hautement avec
+François II «les tristes catastrophes de la fin de Juillet» et jugeant
+le régime nouveau incapable de ramener la paix en France et de maintenir
+la paix en Europe. Puis après avoir, pour ainsi dire, admonesté le
+général Belliard, il faisait poliment écrire au roi Louis-Philippe que
+François II désirait la stabilité et la prospérité de son règne. Ceci ne
+l'empêchait pas de dire, quatre jours après, à Appony, qu'il y avait
+«incompatibilité entre le nouveau gouvernement et le repos de l'Europe».
+Un moment même, il pensa à l'intervention des puissances, puis il la
+réduisit à la déclaration d'une solidarité commune et morale contre
+l'anarchie, contre l'esprit de révolte qui menaçait particulièrement
+l'Autriche. Dans les premiers jours qui suivirent la révolution de 1830,
+il aurait désiré s'unir plus étroitement avec la Russie, sans partager,
+cependant, l'état d'irritation de Nicolas, qui ne voulait pas
+reconnaître le nouveau roi des Français. Au fond, Metternich était
+satisfait de la tension subite des rapports entre la Russie et la
+France, car il avait redouté, peu de mois auparavant, une alliance très
+probable entre l'empire russe et la monarchie de Charles X. Il
+affectait, malgré ses craintes pour le repos de la vieille Europe, une
+sérénité et une impartialité absolues. Il avait un autre dessein qu'il
+comptait accomplir à l'occasion: effrayer le gouvernement de Juillet et
+le tenir en respect avec le duc de Reichstadt qu'il ferait tout à coup
+apparaître à la frontière, si la Révolution relevait jamais sa tête
+hideuse. Il laissait entendre, en effet, qu'il se rendrait aux désirs
+des bonapartistes, plutôt que de tolérer la chute du pouvoir dans les
+mains des anarchistes ou dans celles d'un roi disposé à reprendre
+l'ancienne politique de conquêtes et de propagande. Ayant, en effet, la
+bonne fortune de garder en otage un dangereux prétendant, il n'était pas
+fâché de faire savoir de temps à autre qu'il oserait s'en servir. Il
+n'ignorait pas que les bonapartistes, alliés aux révolutionnaires, ne
+perdaient pas une minute pour agir contre la monarchie de Juillet et
+s'apprêtaient à de plus rudes attaques. Sa politique cauteleuse pouvait
+se résumer ainsi: persuader à Louis-Philippe qu'il faisait des vœux pour
+sa stabilité et sa prospérité; laisser également croire à Charles X
+qu'il désirait le rétablissement de la monarchie légitime avec le duc de
+Bordeaux; faire entendre, enfin, aux partisans du duc de Reichstadt qu'à
+l'occasion il saurait prendre en main les droits du jeune prince[462].
+Tant de ruses, qui eussent été dignes d'un Fouché, lui donnaient en
+apparence une valeur supérieure à celle des politiques de son temps. Or,
+les hommes qui avaient intérêt à lui maintenir cette réputation étaient
+ceux-là «qui admettaient, comme l'a si bien dit lord Holland, cette
+maxime avilissante que le mépris de la vérité est utile et nécessaire
+dans le gouvernement des hommes».
+
+La situation en Europe était, à cette date, singulièrement troublée. La
+Russie, redoutée de tous, convoitait le Bosphore; l'Autriche craignait
+l'explosion de l'esprit révolutionnaire en Italie; la Prusse
+s'inquiétait pour ses provinces de la rive gauche du Rhin, qui
+subissaient mal sa domination; l'Angleterre, qui traversait une crise
+très grave en raison de sa situation économique, se défiait des projets
+de la Russie; l'Italie et la Belgique aspiraient à leur indépendance;
+l'Espagne et le Portugal étaient en proie à des agitations sérieuses; la
+Pologne et l'Irlande étaient prêtes à se soulever contre leurs
+oppresseurs. La révolution, qui venait d'éclater en France, pouvait
+donc, à un moment donné, embraser toute l'Europe.
+
+Lorsque Prokesch revit le duc de Reichstadt, à son retour de Suisse, il
+le trouva en compagnie du capitaine Foresti et se borna devant lui à
+quelques termes d'une politesse aimable. Le comte de Dietrichstein, qui
+survint, se plaignit du choix des personnes qui allaient composer la
+maison militaire du prince et qui devaient être le général comte
+Hartmann, le capitaine baron de Moll et le capitaine Standeiski.
+C'étaient des officiers fort honorables sans doute, mais dont le
+caractère froid devait fort peu sympathiser avec celui du duc de
+Reichstadt. Le prince savait que Metternich avait rayé Prokesch en
+disant: «Celui-là, non; j'en ai besoin pour moi-même», et avait pris
+trois personnes au hasard, sans s'inquiéter si elles plairaient. Enfin,
+Prokesch resta seul avec le duc, qui se jeta aussitôt dans ses bras et
+l'entretint de l'événement du jour, c'est-à-dire de la révolution
+survenue en France. «Répondez, dit-il, à cette question qui est pour moi
+d'une importance capitale: Que pense-t-on de moi dans le monde?... Me
+reconnaît-on dans cette caricature que font de moi tant de feuilles, qui
+s'évertuent à me représenter comme un être à l'intelligence étiolée et
+comme estropié à dessein par l'éducation?» Son ami le tranquillisa. Ceux
+qui le voyaient--et ils étaient nombreux--pouvaient-ils croire à des
+fables pareilles?... En Suisse, d'ailleurs, beaucoup de personnes
+avaient parlé de lui avec sympathie. Ainsi, le célèbre historien Rotteck
+lui avait affirmé à Fribourg en Brisgau que, dans sa conviction, le duc
+de Reichstadt était l'unique gage de stabilité pour la France et de paix
+pour l'Europe.
+
+Le duc, qui l'avait écouté avec plaisir, revint bientôt à ses doutes
+amers. «Tel que vous me voyez aujourd'hui, disait-il, suis-je digne du
+trône de mon père? Suis-je capable de repousser loin de moi la
+flatterie, l'intrigue, le mensonge? Suis-je capable d'agir?» Prokesch
+lui fit comprendre que, malgré le peu de durée probable du règne de
+Louis-Philippe, il aurait cependant assez de temps devant lui pour
+envisager paisiblement les éventualités futures. Alors, revenant à la
+question de sa maison militaire, le prince s'écria avec tristesse: «Je
+ne vous aurai pas près de moi. Metternich l'a refusé à ma mère...» Puis,
+avec une résolution subite et se redressant: «Mais un temps viendra où
+il faudra aussi compter avec ma volonté!» Son grand-père avait parlé de
+l'envoyer avec sa maison militaire à Prague. Ce projet lui plaisait. «Il
+faut, disait-il, que je voie et que je sois vu.» Prokesch lui fit
+observer que Prague n'était pas aussi fréquenté que Vienne, et qu'il
+valait mieux pour lui demeurer dans cette capitale. Il lui conseillait,
+avec l'autorisation de l'Empereur, de fréquenter les cercles
+diplomatiques et les salons, de recevoir chez lui les hommes les plus
+distingués de la Cour, les sommités de l'armée, des lettres et des
+sciences. Prokesch aurait voulu surtout étendre la sphère d'action
+militaire du prince. Il en parla à Gentz et fit l'éloge des aptitudes de
+son jeune et noble ami. Il essaya même d'agir en ce sens sur l'esprit du
+prince de Metternich. Mais celui-ci ne parut pas comprendre. Il prit un
+air glacial devant les propositions de Prokesch et, après quelques
+paroles banales, changea presque immédiatement de sujet. Sans craindre
+de froisser le chancelier, ni de se créer à lui-même des difficultés,
+Prokesch résolut de s'attacher ouvertement au duc de Reichstadt et
+continua ses visites, au su et au vu de tous. Lorsque Prokesch voulut
+savoir plus tard de Metternich la raison de son attitude si étrange à
+son égard, celui-ci lui répondit: «Comme je vous connais et comme je
+connaissais le duc, je voyais dans vos relations un danger pour vous et
+pour lui. Je ne vous croyais assez forts, ni l'un ni l'autre, pour
+résister à des tentations qui étaient soutenues par l'Empereur lui-même.
+Je ne voulais pas, tandis que je prêtais l'oreille à vos confidences et
+que je vous en faisais moi-même, vous placer dans la fausse position
+d'un homme qui, tout en m'étant dévoué, n'en aimait pas moins
+sincèrement le duc.»
+
+Au mois d'août 1830, Prokesch ne soupçonnait donc pas les vrais motifs
+de la conduite si réservée de Metternich à son égard, et, décidé à se
+dévouer corps et âme au fils de Napoléon, il faisait semblant de ne
+point s'apercevoir de sa froideur. Ni lui ni le duc ne savaient alors
+qu'un parti assez puissant, représenté par des maréchaux comme Maison et
+Marmont et par des généraux comme Belliard et autres était prêt à aider
+la cause du duc de Reichstadt. Ils ignoraient qu'on avait affiché à
+Paris des placards où l'on réclamait le retour de Napoléon II; où l'on
+disait que cet enfant de Paris «était le chef de la grande nation, son
+premier citoyen, et qu'avec lui la France redeviendrait invincible».
+
+Le culte de Napoléon s'était maintenu après la mort de l'Empereur à
+Sainte-Hélène, et sa fin tragique avait profondément ému les esprits.
+Les bonapartistes avaient tiré parti de cet événement, et, grâce à leur
+zèle et à leur propagande, l'image de Napoléon se trouvait dans la
+chaumière du paysan, comme dans la mansarde de l'ouvrier. Ils s'étaient
+alliés aux libéraux et aux républicains pour attaquer la Restauration
+avec les fastes de l'Empire; unis dans le même assaut contre la
+monarchie légitime, ils avaient pris une part décisive aux journées de
+Juillet. Le préfet de police, Gisquet, a dit alors que si le duc de
+Reichstadt avait pu agir, il aurait facilement rallié les débris
+échappés aux désastres de l'Empire. Il savait que les bonapartistes,
+même sans la coopération du prince, avaient associé à leurs intrigues
+des officiers supérieurs et des réfugiés politiques, formé des comités,
+agité les diverses classes de la population, secondé les moindres actes
+d'hostilité contre le gouvernement de Louis-Philippe et essayé de
+prouver que le respect du nouveau roi pour la mémoire de Napoléon
+n'était qu'un artifice politique. Ils ne doutaient pas que le retour du
+duc de Reichstadt en France ne fût qu'une question de temps, et ils
+travaillaient avec ardeur à hâter cet événement[463].
+
+Les journées de Juillet avaient inquiété Metternich, sans trop le
+surprendre. Au mois de juin, il n'avait pas hésité à confier à M. de
+Rayneval ses craintes sur la situation de la monarchie légitime. Il
+avait écrit à Appony: «L'entreprise d'Alger pourra réussir; le
+gouvernement cependant n'en périra pas moins.» Ce n'était pas qu'il
+redoutât une révolution immédiate, mais l'affaiblissement du pouvoir
+royal amené peu à peu par l'ascendant des doctrines subversives et la
+licence de la presse. Toutefois, il croyait qu'il y aurait témérité à
+risquer ce qu'on appelait un coup d'État. Il aimait les constitutions
+légitimement données et loyalement pratiquées. Si jamais l'occasion s'en
+offrait, il protégerait la Charte, comme il protégeait tout ce qu'il
+trouvait régulièrement établi. Quelques mois après, la révolution de
+1830 avait éclaté, et le prince de Metternich, sans penser à défendre
+l'ancienne Charte, ainsi qu'on l'aurait pu croire[464], se préoccupait
+d'étouffer l'esprit de faction et d'empêcher ses développements. Il
+disait à l'Empereur qu'il voulait examiner avec la Russie une base
+d'entente entre les membres de l'ancienne Quadruple Alliance, pour
+donner de l'unité à leurs résolutions prochaines. Il voyait noir. Il
+écrivait à Nesselrode que «la vieille Europe était au commencement de la
+fin» et que, dût-il périr, il saurait faire son devoir. Les troubles de
+Bruxelles venaient d'éclater, et, le 2 septembre, le général Belliard,
+qui sortait de chez Metternich, écrivait à son gouvernement qu'une
+manifestation de principe, dans cette circonstance, serait bonne et
+donnerait une grande sécurité à toutes les puissances européennes. Il
+espérait qu'aucune, même la Russie, ne voudrait montrer d'hostilité à la
+France. Il avait cependant été assez mal accueilli par le ministre
+autrichien, et ses protestations de paix et de bonne harmonie n'avaient
+guère été écoutées. Metternich lui avait affirmé que l'Autriche ne se
+mêlerait pas des affaires intérieures de la France, mais qu'elle ne
+souffrirait pas une ingérence de la France dans ses propres affaires. Le
+4, Belliard obtenait une audience de l'Empereur à Schœnbrunn[465]. Il
+remettait ses lettres de créance, et il croyait pouvoir écrire à Paris
+que, malgré les mauvaises dispositions de la Russie, le cabinet
+autrichien était favorablement disposé. Il affirmait que des ordres
+avaient été donnés pour la reconnaissance immédiate du gouvernement
+nouveau. Toutefois, les Autrichiens--si l'on en croit le premier
+secrétaire de l'ambassade française, qui était moins
+optimiste--s'inquiétaient de l'influence de la révolution de Juillet en
+Piémont, dans le duché de Modène et dans quelques parties des États du
+Pape, si bien que Metternich avait donné des ordres pour renforcer les
+troupes stationnées dans le royaume lombardo-vénitien. Mais, après
+l'audience impériale, le ministre autorisa les attachés de l'ambassade
+française à prendre la cocarde tricolore. Il laissa même entendre que la
+Russie reviendrait sur ses dispositions hostiles et finirait par imiter
+ses alliés en reconnaissant Louis-Philippe pour roi des Français.
+
+Le 8 septembre, Metternich crut devoir dire en propres termes au général
+Belliard, qui se disposait à rentrer à Paris: «L'Empereur abhorre ce qui
+vient de se passer en France... Le sentiment profond, irrésistible de
+l'Empereur est que l'ordre de choses actuel en France ne peut pas
+durer... Que votre gouvernement se soutienne, qu'il avance sur une ligne
+pratique, nous ne demandons pas mieux...» Puis, d'un ton menaçant:
+«Jamais nous ne souffrirons d'empiétement de sa part. Il nous trouvera,
+nous et l'Europe, partout où il exercerait un système de propagande!» Le
+général Belliard protesta de toutes ses forces contre cette supposition.
+Metternich voulut bien admettre alors la bonne volonté du gouvernement,
+mais il ne craignit pas de mettre en doute sa capacité à dompter
+l'anarchie menaçante[466]. Il aurait même déclaré à Belliard, dès la
+première entrevue: «Je vous ai connu comme l'un des adhérents les plus
+zélés de l'homme qui, sans contredit, était le prototype du pouvoir. Or,
+vous qui avez connu Napoléon, croyez-vous que, placé dans la position du
+gouvernement actuel, il se serait cru en possession des moyens de
+gouverner nécessaires?» Belliard dut être assez embarrassé pour
+répondre, d'autant plus qu'il avait osé offrir avec d'autres généraux de
+conduire le duc de Reichstadt en triomphe à Paris. Ainsi, c'est l'envoyé
+extraordinaire de Louis-Philippe, chargé d'annoncer l'avènement du
+nouveau roi, c'est lui qui faisait partie de la conjuration tentée,
+quelques semaines auparavant, pour proclamer Napoléon II!
+
+La situation ne laissait pas d'être fort extraordinaire, et cette
+affaire jetait un singulier jour sur la disposition des esprits à cette
+époque. Le comte d'Otrante avait promis à Metternich que, si l'on
+consentait à lui donner Napoléon II, la France fournirait toutes les
+garanties possibles de paix et d'amitié. Les grands pouvoirs de l'État
+devaient être constitués de telle façon que l'autorité serait efficace
+et que l'anarchie disparaîtrait. Un projet de constitution impériale fut
+même soumis au chancelier. On y faisait résider la souveraineté dans la
+personne du nouvel empereur; on déclarait la religion catholique
+religion de l'État. On proposait de faire voter le budget des dépenses
+pour plusieurs années, afin d'enlever les finances au caprice des
+Assemblées; on offrait de créer des pairs héréditaires, d'étendre la
+capacité électorale à tous les Français jouissant des droits civils et
+contribuant aux charges publiques, d'interdire les travaux forcés et la
+mort civile pour les crimes politiques, de consacrer la liberté de la
+presse comme un droit, en tant qu'elle ne léserait aucun intérêt général
+ou privé. Metternich écouta toutes ces propositions et résuma
+dédaigneusement son opinion sur ce projet: «C'est une feuille de papier,
+et rien de plus!» D'autres émissaires du parti napoléonien étaient venus
+lui demander aussi de leur confier le jeune prince. «Quelles garanties
+donnerez-vous au duc de Reichstadt, touchant l'avenir qui l'attend?
+demanda-t-il.--L'amour et le courage des Français, qui élèveront un
+rempart autour de lui, lui fut-il répondu.--Mais six mois ne seront pas
+écoulés qu'il sera au bord du précipice. Faire du bonapartisme sans
+Bonaparte est impossible!» Et Metternich énuméra complaisamment les
+difficultés. Ambitions, exigences, ressentiments, haines, tout se
+dresserait contre le fils de l'Empereur. Ce qui avait fait réussir
+Napoléon, c'était son génie, la lassitude des secousses
+révolutionnaires, le besoin impérieux d'ordre et de sécurité. Ses
+victoires incomparables avaient fasciné le peuple et lui avaient donné à
+lui-même une confiance sans pareille. Les circonstances et les hommes
+l'avaient aidé. Mais aujourd'hui, quelle différence! «Bonaparte
+lui-même, ajoutait Metternich, serait-il en position d'accomplir quoi
+que ce soit dans cette orageuse mêlée de gens dont la vanité grotesque
+ne laisse pas intactes, vingt-quatre heures durant, les plus hautes
+réputations, dans cette mêlée où tous les coryphées des partis, après
+avoir survécu à leur propre popularité, jettent toute renommée en pâture
+à la risée de la presse et où chaque acteur, salué à son entrée en scène
+par des acclamations, est ensuite, que ce soit justice ou effet de
+l'envie, sifflé à outrance? Napoléon avait reconstruit la nouvelle
+société avec les débris de l'ancienne. La France met sa gloire à réduire
+en poussière jusqu'aux débris qui jonchent son sol: c'est là sa
+spécialité... Les hommes supérieurs se continuent rarement dans leurs
+héritiers. Ils ont sur la société une grande influence, mais ils n'y
+sont que de rares accidents[467]...»
+
+Il faut reconnaître qu'il y avait beaucoup de vrai dans ces
+appréciations. Le ministre exprimait en même temps les pensées de son
+maître, car François II avait dit qu'il aimait trop son petit-fils pour
+le livrer à des expériences hasardeuses. Toutefois l'Empereur avait
+voulu savoir quel effet produiraient de telles propositions sur le duc,
+et il lui en avait glissé quelques mots, dans une simple conversation.
+Le duc en fit aussitôt part à son ami. «Tout son être était comme
+enflammé, dit celui-ci. Ses rêves enfin prenaient corps et se
+changeaient en espérances...» Elles ne durèrent qu'un instant.
+Metternich se chargea de les dissiper. Le chancelier, ayant rencontré un
+jour le duc de Reichstadt à la porte de l'Empereur, l'avait invité à le
+venir voir. Le duc se rendit avec une certaine défiance chez lui. Il se
+conduisit prudemment, ne s'avançant pas trop, ne confiant point toutes
+ses pensées. Cependant, lorsqu'il revit Prokesch, il lui dit: «Je ne
+puis paraître aux yeux du monde que comme le petit-fils de mon
+grand-père. C'est aussi l'opinion du prince. Il faut que je cherche mon
+avenir dans l'armée; moi-même, je suis de cet avis. D'abord, quant à la
+France actuelle, on ne peut pas compter sur elle. Ensuite, il est
+certain que là-bas, vu mon jeune âge, il me serait impossible de me
+rendre maître des partis.» Il répétait ainsi les propres paroles de
+Metternich[468] et paraissait convaincu de leur vérité. Les doutes que
+le fils de Napoléon avait de lui-même et de sa valeur avaient subitement
+reparu. Ils allaient se dissiper en d'autres incidents.
+
+Les partisans du régime napoléonien continuaient leurs démarches. L'un
+de leurs chefs, l'ex-roi d'Espagne, le prince Joseph Bonaparte, écrivait
+d'Amérique à l'empereur François II que, s'il lui confiait le fils de
+son frère, il garantissait le succès de l'entreprise. «Seul, disait-il,
+avec une écharpe tricolore, Napoléon II sera proclamé[469].» Il mandait
+en même temps à Metternich que les circonstances lui faisaient un devoir
+de ne rien épargner pour assurer le bien-être de la France et la
+tranquillité de l'Europe. «Napoléon II, rendu aux vœux des Français,
+affirmait-il, peut seul produire tous ces résultats. Je m'offre à lui
+servir de guide. Le bonheur de mon pays, la paix du monde seront les
+nobles buts de mon ambition. Je déclare n'en avoir pas d'autres...» Il
+ajoutait que Napoléon II empêcherait les ferments républicains de se
+développer en France, en Italie, en Espagne et en Allemagne; enfin, que
+l'Autriche serait sa seule alliance de famille et de politique avec le
+continent. Il déclarait que les maisons d'Espagne et de Naples ne
+pourraient faire opposition aux vues des maisons de France et d'Autriche
+ainsi réunies, que l'Italie resterait dans le devoir, que la Prusse, la
+Russie et l'Allemagne ne s'agiteraient pas, que le nouveau roi
+d'Angleterre effacerait, par sa conduite, les honteux procédés de
+l'ancien gouvernement envers Napoléon mourant. Il se laissait aller à
+une sorte de lyrisme, voyant déjà les nuages, amoncelés sur la France et
+l'Europe, se dissiper au souffle de la raison et de la justice.
+Metternich le considéra comme un rêveur et ne lui répondit pas. Mais
+cette lettre indiquait bien l'impression produite dans le monde par la
+chute de Charles X et les espérances placées aussitôt sur la tête du
+fils de Napoléon[470].
+
+Au moment où l'on présentait Louis-Philippe aux acclamations populaires,
+deux bonapartistes, Ladvocat et Dumoulin, hommes peu connus, avaient eu
+la pensée de proclamer Napoléon II. Dumoulin parut en uniforme
+d'officier d'ordonnance dans la grande salle de l'Hôtel de ville et
+allait crier: «Vive Napoléon II!», lorsqu'un sieur Carbonnel le fit
+enfermer et garder à vue dans une pièce voisine. Thiers et Mignet
+avaient, paraît-il, conseillé ironiquement à Ladvocat de se hâter, car
+la Fortune est une personne qui se livre seulement aux impatients.
+«Ainsi, d'une part, dit Louis Blanc qui raconte le fait, l'étalage d'un
+habit brodé, de l'autre une espièglerie d'enfant, c'est à cela que
+devait se réduire la lutte entre le parti d'Orléans et le parti
+impérial. Singularité historique dont le secret se trouve dans la
+trivialité de la plupart des ambitions humaines!... Pourtant le souvenir
+de l'Empereur palpitait dans le sein du peuple. Pour couronner dans le
+premier de sa race l'immortelle victime de Waterloo, que fallait-il?
+Qu'un vieux général se montrât à cheval dans les rues et criât, en
+tirant son sabre: «Vive Napoléon II!...» Le général Gourgaud fit en vain
+cette tentative. Le 29, on l'entendit protester à l'hôtel Laffitte
+contre la candidature du duc d'Orléans, et, dans la nuit du 29 au 30, il
+réunit chez lui quelques officiers pour aviser aux choses du lendemain.
+Il ne trouva pas les partisans qu'il espérait. «Il semble que les luttes
+civiles déconcertent les hommes de guerre, remarque encore Louis Blanc.
+Napoléon, d'ailleurs, avait amoindri toutes les âmes autour de la
+sienne. Le régime impérial avait allumé dans les plébéiens, qu'il
+élevait brusquement à la noblesse, une soif ardente de places et de
+distinctions. Le parti orléaniste se recruta de tous ceux à qui, pour
+ressusciter l'Empire, il n'eût fallu peut-être qu'un éclair de
+hardiesse, un chef et un cri... Ainsi, tout fut dit pour Napoléon, et,
+quelque temps après, un jeune colonel au service de l'Autriche se
+mourait au delà du Rhin, frêle représentant d'une dynastie qui vint en
+lui exhaler son dernier souffle[471].»
+
+Pour distraire son petit-fils de ses énervantes préoccupations, François
+II l'emmena avec lui en Hongrie au couronnement du prince héritier,
+Ferdinand[472]. Quand le duc revint, un mois après, à Vienne, la
+Belgique était en révolution; plusieurs personnages disaient que le
+jeune prince était le seul capable d'en occuper le trône et d'éviter à
+l'Europe de nouvelles inquiétudes. On en parla à Metternich, qui, tenant
+à rendre indépendante de l'influence française toute innovation dans les
+Pays-Bas, laissa tomber de ses lèvres minces et dédaigneuses cet arrêt
+sans appel: «Exclu une fois pour toutes de tous les trônes[473]!» Le
+prince François de Dietrichstein, frère du comte Maurice, homme de
+mérite et de savoir qui avait toujours apprécié le génie de Napoléon,
+fit à cette époque la connaissance du duc de Reichstadt. Celui-ci,
+sachant quelle était sa supériorité intellectuelle, alla le voir dans
+son domaine situé à quelques lieues de Vienne et eut un long entretien
+avec lui. Le prince de Dietrichstein s'exprima en toute franchise.
+Examinant la situation de la France, il démontra que le parti
+napoléonien n'était pas assez fort pour se grouper autour d'un chef
+aussi jeune et aussi peu connu. Mais, sans imiter la sécheresse et
+l'indifférence de Metternich, qui s'inquiétait peu des tortures morales
+du fils de Napoléon, il lui rappela, lui aussi, le grand exemple
+d'Eugène de Savoie. Il invita le jeune prince à répondre à l'attente du
+plus grand nombre, à développer ses facultés, à accroître ses
+connaissances politiques et militaires. Le duc de Reichstadt ne
+demandait pas mieux. Partout où son épée aurait pu être utile, il se
+serait précipité pour la tirer. Ainsi, à la première nouvelle des
+troubles de Paris et avant la chute de la monarchie légitime, il s'était
+généreusement écrié: «Je voudrais que l'Empereur me permît de marcher
+avec ses troupes au secours de Charles X!» Mais François II, tout en
+s'élevant contre l'usurpation de Louis-Philippe, ne voulait pas plus
+offrir à Charles X son petit-fils qu'un seul de ses soldats. Il
+consentait bien à donner asile au vieux roi dans ses États, à la
+condition que sa présence ne contrariât pas un seul de ses alliés[474].
+Quand on examine, à ce moment, la politique de l'Europe, on reconnaît
+bien vite que les grands mots de solidarité et de fraternité entre les
+monarques, comme ceux d'humanité, de droit primordial, de droit
+préexistant, etc., ne sont en réalité que des mots. De loin, cette
+phraséologie solennelle impose; de près, elle attriste.
+
+Le jeune prince avait redemandé à Metternich l'autorisation d'attacher à
+sa personne le chevalier de Prokesch. Metternich refusa encore une fois,
+tout en laissant, jusqu'à nouvel ordre, le chevalier libre de fréquenter
+le duc. Prokesch, sans se décourager et sans craindre une disgrâce,
+profita amplement de l'autorisation. Il put ainsi se rendre compte des
+souffrances de cette jeune âme si fière, si impétueuse, si désireuse
+d'action et de gloire. Un soir, il trouva son ami méditant sur le
+testament de son père, et spécialement sur le quatrième paragraphe de
+l'article premier, où l'Empereur lui recommandait de ne jamais oublier
+«qu'il était né prince français». Le fils de Napoléon avait fait de
+cette recommandation suprême la règle de conduite de sa vie, quoique
+cette règle rigoureuse lui causât parfois de vives inquiétudes. En
+effet, des occasions auraient pu se présenter où l'action qu'il
+cherchait se serait offerte; mais alors il eût manqué de fidélité au
+testament impérial, et, pour lui, c'eût été comme s'il eût désobéi à son
+père lui-même. Il était donc voué à l'inaction, et il s'en désolait.
+Cent fois, il repassait dans son esprit toutes les éventualités
+possibles; il n'en trouvait pas qui répondît entièrement à ses désirs.
+Il cherchait vainement «une éclaircie dans le ciel sombre»; le ciel
+restait fermé. Si l'on veut connaître l'origine de la maladie lente qui
+le rongea et finit par le détruire, c'est là qu'il faut la chercher. Le
+duc essaya alors de distraire ses tristes et obsédantes pensées par les
+promenades à pied, par les courses à cheval. Il en abusa. Sa santé en
+souffrit. Une croissance anormale et les fatigues qu'elle lui causait
+furent aggravées par l'équitation trop prolongée. Le prince aimait à
+monter plusieurs heures de suite des chevaux différents et, de
+préférence, des chevaux fougueux qui exigeaient un développement
+excessif de forces. Puis il se rejeta sur un travail absorbant, sur des
+études historiques ou stratégiques. Il tint à lire tout ce qui
+paraissait sur son père[475]. Il écrivit lui-même, quoiqu'il préférât la
+réflexion à la rédaction, quelques essais sur des sujets d'art
+militaire. Il annota César, Montecuccoli, Jomini, Ségur, Norvins et
+d'autres auteurs.
+
+Peu à peu, certains efforts des partisans de la cause impériale lui
+furent connus et suscitèrent dans son âme «un incendie qui enflamma
+toute l'ambition qu'il avait réprimée jusqu'alors. Ils contribuèrent
+beaucoup à abreuver d'amertume les dernières années de sa vie[476].» Une
+impatience fiévreuse, une tristesse croissante, d'ardentes illusions
+remplacées presque aussitôt par un morne découragement, le dégoût des
+distractions futiles, telles étaient ses dispositions habituelles. S'il
+eût trouvé le moyen de partir pour la France, il eût certainement alors
+tenté un coup hasardeux. Mais autant il avait le vif désir de s'emparer
+du pouvoir suprême, autant il se montrait peu pressé de répondre à ceux
+qui parcouraient les rues de Paris en se servant de son nom comme d'un
+cri séditieux[477]. Le 2 octobre 1830, un curieux incident s'était
+produit à la Chambre des députés. Heulard de Montigny avait lu un
+rapport sur une pétition du lieutenant Harrion et du colonel Dolesone,
+qui demandaient le retour des cendres de Napoléon et leur dépôt sous la
+colonne Vendôme. «Le règne de Napoléon, disait le rapporteur,
+s'identifie avec l'époque la plus brillante de notre histoire. Son nom
+se prononce avec une sorte de culte et d'enthousiasme sous la chaumière
+du soldat redevenu laboureur.» Montigny, tout en faisant l'éloge de la
+grandeur de Napoléon, disait qu'il n'y avait rien à craindre d'une
+puissance qui n'était plus. Le sentiment attaché à sa personne ne
+pourrait jamais se rattacher à aucun membre de sa famille.
+«Rappelons-nous, ajoutait-il, que, dans ces journées à jamais mémorables
+où le trône de Charles X s'est trouvé vacant, il ne vint à la pensée de
+qui que ce soit de proposer, pour l'occuper, l'élève de la politique
+étrangère, l'héritier décoloré d'un grand nom.» Le général Lamarque mit
+fin à l'éloge de Louis-Philippe qui terminait ce discours, en demandant
+que Paris, nouvelle Athènes, nouvelle Sicyone, reçût les cendres d'un
+autre Thésée, d'un autre Aratos. Le colonel Jacquemont l'appuya
+vigoureusement, mais, grâce à l'opposition de M. de Lameth, qui déclara
+que Napoléon _avait foulé aux pieds la Charte_ et amené l'invasion de
+son pays, la Chambre n'adopta pas le renvoi de la pétition au ministre
+des relations extérieures.
+
+Un soir de novembre, le duc de Reichstadt allait passer quelques
+instants chez le baron d'Obenaus, un de ses maîtres. Au moment où il se
+disposait à entrer chez lui, il se rencontra avec une jeune femme très
+belle qui lui prit vivement la main et la porta à ses lèvres avec
+l'expression de la plus grande tendresse. Avant que le prince fût revenu
+de sa surprise, le baron d'Obenaus apparut: «Que faites-vous, madame?
+Quelle est votre intention? demanda-t-il vivement.--Qui me refusera,
+répondit la jeune femme avec exaltation, de baiser la main du fils de
+mon Empereur?» Puis elle s'éloigna. Le prince monta rapidement
+l'escalier et ne fit d'abord aucune observation. Il se perdait en mille
+conjectures. Il apprit enfin que cette personne, dont il avait reconnu
+les traits sans pouvoir la nommer, était la comtesse Camerata, fille de
+la princesse Élisa Bacciochi, sœur de Napoléon. Cousine germaine du duc
+de Reichstadt, mariée à un riche seigneur italien, elle était renommée
+pour son adresse à monter à cheval et même à manier les armes. Elle se
+trouvait à Vienne depuis peu de jours seulement, et elle avait aperçu le
+duc au Prater. Quelque temps après cet incident, le 24 novembre, le
+domestique du baron d'Obenaus apporta au duc une lettre de la comtesse,
+datée du 17, et où celle-ci lui affirmait qu'elle lui écrivait pour la
+troisième fois. Elle lui demandait nettement s'il voulait agir en
+archiduc ou en prince français. Elle espérait cependant qu'il prendrait
+ce dernier parti. «Au nom des horribles tourments auxquels les rois de
+l'Europe ont condamné notre père, disait-elle dans un style enflammé,
+songez que vous êtes son fils, que ses regards mourants se sont arrêtés
+sur votre image; pénétrez-vous de tant d'horreurs et ne leur imposez
+d'autre supplice que de vous voir assis sur le trône de France!» Elle
+déclarait que tous les obstacles céderaient devant une volonté calme et
+forte. Elle avait confiance en lui. Mais si le duc se servait de sa
+lettre pour la perdre, l'idée d'une telle lâcheté la ferait plus
+souffrir que toutes les violences.
+
+Le duc redouta d'abord un piège. Il lui semblait impossible que la
+police n'eût point eu connaissance de cette lettre comme des
+précédentes. Ne voulait-on pas le mettre à l'épreuve et savoir s'il ne
+serait pas prêt à profiter de la première occasion venue pour s'échapper
+de Vienne[478]?... Le duc avait encore d'autres doutes. Était-il
+possible de voir dans cette démarche autre chose que des illusions
+exaltées? Quelles étaient donc les forces rassemblées pour réussir dans
+une pareille tentative? Où étaient les preuves de l'existence d'un parti
+assez fort en France pour appuyer le fils de Napoléon?... D'accord avec
+Prokesch, il rédigea un billet par lequel il se déclarait touché et
+reconnaissant des sentiments que la comtesse lui exprimait. Il n'avait
+pas reçu les deux premières lettres dont elle lui parlait, mais il lui
+affirmait qu'il allait brûler la troisième et qu'il garderait le secret
+absolu sur ce qu'elle contenait. Il la priait enfin de ne plus lui
+écrire. Le duc raconta ensuite ces divers incidents au baron d'Obenaus,
+en le chargeant d'en faire part au comte de Dietrichstein, lequel en
+parla à son frère. Celui-ci se contenta d'approuver ce qui avait été
+fait et dit simplement au duc: «À votre âge, prince, j'eusse agi comme
+vous. Au mien, j'aurais lu la lettre, et, après avoir pris note de son
+contenu, je l'aurais brûlée sans mot dire.» Puis, sur le désir du duc,
+M. de Prokesch alla voir la comtesse Camerata à l'_Hôtel du Cygne_, où
+elle demeurait. Il lui fit observer que son imprudence aurait pu être
+préjudiciable au prince impérial et nuire à sa liberté. Il attesta, à
+son grand étonnement, qu'il était très au courant de l'histoire de son
+père, et qu'il lisait avec passion tout ce qui était venu de
+Sainte-Hélène. La comtesse l'écouta avec une satisfaction visible. Mais
+lorsque M. de Prokesch lui demanda de lui faire connaître les forces
+réelles du parti prêt à seconder le fils de Napoléon, elle ne put
+répondre péremptoirement. Après cet entretien, la comtesse Camerata
+partit pour Prague, et tout fut dit.
+
+Si le duc de Reichstadt n'avait pas voulu avoir d'entrevue personnelle
+avec sa cousine germaine, la fille d'Élisa Bacciochi, il désira, au
+contraire, voir le maréchal Marmont, duc de Raguse, qui était venu à
+Vienne après la révolution de Juillet, pour s'assurer de sa rente sur le
+gouvernement autrichien, seul moyen d'existence pour lui. Le maréchal
+était arrivé à Vienne le 18 novembre et avait été rendre visite au
+prince de Metternich, qui lui témoignait beaucoup d'intérêt. Le prince
+reconnut que les Bourbons avaient été renversés par le manque absolu
+d'esprit et de calcul politiques. L'Empereur, que Marmont vit quelques
+jours après, blâma également les ministres de Charles X et les
+Ordonnances[479]. On vint à parler du duc de Reichstadt. François II fit
+l'éloge de son esprit et de son caractère. Il ajouta que le duc lui
+avait exprimé de l'intérêt pour la cause des Bourbons et lui avait même
+assuré qu'il serait heureux de la défendre, si l'Autriche le voulait.
+Puis le duc aurait dit, lors de l'avènement de Louis-Philippe: «Puisque
+ce ne sont pas les Bourbons légitimes qui règnent, pourquoi n'est-ce pas
+moi? Car, moi aussi, j'ai ma légitimité!»
+
+Un intérêt de curiosité--le duc de Raguse ose ajouter
+d'affection--devait faire vivement souhaiter au maréchal de voir le fils
+de Napoléon. Comme le prince ne fréquentait pas encore le monde, il
+était difficile de l'approcher. Le maréchal ne l'avait aperçu qu'une
+fois, à l'Opéra. Il ne se doutait pas qu'une sorte d'intimité allait
+bientôt s'établir entre eux. Prokesch raconte que Marmont était devenu
+l'ami de la comtesse Moly Zichy, qui fut plus tard la belle-mère de
+Metternich. La société du maréchal, conteur très agréable, plaisait à ce
+prince, qui, profitant de ses connaissances variées, s'entretenait
+souvent avec lui. Prokesch rapporte que, le 26 novembre, dînant chez la
+comtesse Zichy avec Metternich, la conversation présenta un entrain
+extraordinaire. Le maréchal, qui était là, parla de l'Égypte, puis de
+Napoléon. «Entre autres choses il raconta, pour égayer la société, qu'il
+y avait des moments où l'Empereur se plaignait, en plaisantant, de ne
+pouvoir ni se croire une origine céleste, ni se donner pour un envoyé
+d'en haut!...» Prokesch savait que Marmont était très désireux de
+connaître le duc de Reichstadt, mais il estimait, pour sa part, que le
+prince ferait une maladresse en consentant à le recevoir. Le duc de
+Reichstadt, le comte Maurice et le prince, son frère, n'étaient pas de
+cet avis. Ils croyaient, au contraire, que ce serait une occasion unique
+de connaître, par un tel personnage, l'état réel des esprits en France.
+Déférant alors à leur désir, Prokesch demanda confidentiellement au duc
+de Raguse pourquoi il n'allait pas voir le duc de Reichstadt. Le
+maréchal voulut aussitôt savoir s'il serait favorablement accueilli. «Le
+duc ne verra en vous, répondit Prokesch, que le plus ancien compagnon
+d'armes de son père.» Et le lendemain, il fit savoir au maréchal qu'il
+pourrait rencontrer le prince chez la duchesse de Sagan ou chez la
+comtesse Zichy, ou dans le salon de Metternich. En entendant ce dernier
+nom, Marmont déclara qu'il ferait connaître, sans retard, au premier
+ministre de François II son désir de voir le duc. Espérant qu'on
+répéterait ses paroles, il jura «que, dans tout le cours de sa vie, il
+n'avait aimé aucun homme autant que Napoléon, mais que son devoir avait
+été d'aimer encore plus la France». Cette formule, très commode, est
+connue, et l'on sait ce qu'il faut en penser.
+
+Tout en paraissant s'ouvrir à Prokesch, le maréchal lui cacha
+soigneusement l'importance numérique et l'énergie du parti napoléonien,
+d'accord sans doute en cela avec M. de Metternich. Il laissait entendre
+que l'issue favorable du procès des ministres de Charles X consoliderait
+la monarchie constitutionnelle. Le duc de Reichstadt connaissait déjà le
+caractère faible de Marmont et ne s'y fiait guère, mais il était avide
+d'entendre les récits de la jeunesse de son père par un de ses plus
+anciens compagnons d'armes. Il espérait également que ses relations avec
+un homme aussi considérable produiraient quelque retentissement en
+France. Il osait croire que le maréchal, séduit par sa franchise,
+affirmerait hautement ses capacités et mettrait fin, pour sa part, aux
+calomnies répandues par l'esprit de parti contre sa valeur réelle et ses
+sentiments d'affection pour la France. Les événements de Pologne, qu'on
+apprit à Vienne au mois de décembre, la lutte d'abord heureuse de tout
+un peuple contre ses oppresseurs, avaient rallumé en lui des espérances
+et des ambitions ardentes. Une partie de la société de Vienne parlait
+hautement de faire du duc de Reichstadt un roi de Pologne. Elle
+cherchait à profiter de cette occasion pour s'opposer à l'ambition de la
+Russie et élever un rempart contre elle. Mais, devant les Polonais comme
+devant les Belges ou les Grecs, qui n'auraient pas demandé mieux que
+d'avoir pour monarque le fils de Napoléon, se dressait toujours M. de
+Metternich[480]. Ne croyant pas devoir enfreindre de solennels
+engagements pris avec l'Europe, quelles que fussent d'ailleurs ses
+sympathies apparentes pour la Pologne[481], et ne tenant pas compte des
+désirs et des tourments d'un jeune prince avide de gloire, il avait
+déclaré dans les cercles politiques, où il passait pour un oracle, que
+le duc de Reichstadt resterait ce que sa politique voulait qu'il fût: un
+prince autrichien.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+LE DUC DE REICHSTADT ET LES MARÉCHAUX.
+
+
+Marie-Louise avait été séjourner à Vienne et à Schœnbrunn en 1830, du
+mois de mai au mois de novembre. Elle avait bien voulu trouver ce temps
+très court, et, dans une lettre à la comtesse de Crenneville, elle se
+disait enchantée de son fils sous tous les rapports. «C'est un charmant
+jeune homme. Je crois qu'il partira pour sa garnison avant la fin de
+l'année; ce qui l'enchante plus que moi, l'entrée dans le monde étant
+pour un jeune homme un moment bien décisif pour son caractère et son
+avenir.» Elle apprenait à son amie que le duc de Reichstadt était
+lieutenant-colonel dans le régiment de Nassau-infanterie[482]. Elle
+avait eu beaucoup de joie à retrouver ses deux autres enfants, et, grâce
+à la cure excellente à laquelle elle s'était soumise, ses jambes
+commençaient à reprendre de l'élasticité. Si elle n'avait pas eu
+trente-neuf ans, elle aurait pu--c'est elle qui l'assure
+gaiement--«valser encore cet hiver». Elle s'affligeait seulement
+d'apprendre que son fils Alfred fût assez léger pour vendre le cheval du
+général de Neipperg, son père. Telle était la sensibilité de cette
+pauvre femme. Un peu d'affection pour ses enfants, un goût encore vivace
+pour les distractions mondaines et de la compassion pour les animaux,
+voilà ce qui distinguait Marie-Louise, archiduchesse d'Autriche,
+duchesse de Parme, ex-impératrice des Français... Quelle influence
+pouvait avoir cette créature frivole sur un être aussi fortement doué
+que le fils de Napoléon?
+
+Celui-ci ne pensait qu'à son avenir, non pas à cet avenir de bel
+officier dont rêvait sa mère, mais à celui qui s'était déroulé aux yeux
+de son père dans la fumée du canon de Lodi, à la gloire et au pouvoir
+suprême, le seul digne de lui. Dans les premiers jours de l'année 1831,
+le jeune prince confia à son ami Prokesch quelques paroles échappées à
+l'Empereur: «Si le peuple français te demandait, lui avait dit François
+II, et si les alliés y consentaient, je ne m'opposerais pas à te voir
+monter sur le trône de France.» Cette déclaration l'avait bouleversé.
+C'était à la fois une consolation et un tourment pour lui[483]. Que
+devait-il espérer? Que devait-il craindre? Il ignorait absolument
+l'importance du parti napoléonien. Metternich l'avait si bien séquestré
+que nul bruit du dehors ne parvenait jusqu'à lui. Sans aucun doute, il
+devait avoir des partisans; mais que faisaient-ils? Où étaient-ils
+réunis? Quel était leur nombre? Si un coup de hasard rétablissait tout à
+coup la monarchie impériale, pouvait-on compter qu'elle durerait,
+qu'elle résisterait, mieux que la monarchie de Louis-Philippe, aux
+assauts sans cesse renouvelés de l'anarchie? Le duc consulta de nouveau
+le prince de Dietrichstein qui venait de parcourir la France. Il en
+reçut l'assurance que son parti était assez bien organisé, mais il fut
+averti aussi que le moment favorable pour agir n'était point arrivé. De
+telle sorte qu'après un rayon de soleil éclatant, les ombres ne
+faisaient que s'épaissir davantage autour de lui... Il fut bientôt
+question de l'entrée du prince dans le monde, et M. de Metternich
+chargea le général Hartmann de rédiger une sorte de programme qui lui
+servît de direction pratique. Hartmann en conversa avec le duc, qui
+proposa d'en dresser lui-même les bases et ne perdit pas de temps à
+s'acquitter de sa tâche. «Dans cet écrit semé d'aperçus piquants,
+rapporte Prokesch, il considérait sa position dans ses rapports avec la
+France et l'Autriche. Il signalait les écueils qui l'entouraient, les
+moyens de le préserver de ces dangers, les ressources dont on pouvait
+avantageusement se servir pour influer sur son esprit et sur son
+caractère, pour combattre ses défauts et pour le préparer enfin à un
+avenir honorable en accord avec le rang où la Providence l'avait
+placé...» Le duc de Reichstadt y exposait avec précision ses chances
+d'arriver au trône. Prokesch, auquel il soumit ce plan, lui prouva
+rapidement qu'il ne conviendrait ni à M. de Metternich, ni au général
+Hartmann. Le duc le reconnut. Il le revisa avec les conseils de
+Prokesch, puis il remit son travail définitif à Hartmann, qui, très
+embarrassé, en référa au comte Maurice de Dietrichstein. Celui-ci
+supplia Prokesch de retirer le projet, et Prokesch le déchira. Lorsqu'il
+informa le duc de ce qu'avaient pensé ses gouverneurs: «Voilà donc les
+hommes dont on m'entoure! s'écria le prince attristé. Et c'est à leur
+école que je dois me former, c'est d'eux que je dois prendre
+exemple!...» Toutes les notes qui avaient servi à son travail furent
+brûlées. Prokesch le regretta plus que personne, car le duc y avait
+tracé «un portrait exactement ressemblant de son moral où il n'avait
+oublié ni ses défauts, ni ses qualités».
+
+Un ambassadeur avait succédé à l'envoyé extraordinaire de
+Louis-Philippe; c'était le maréchal Maison. Cet homme de guerre, qui
+s'était illustré à Jemmapes, à Maubeuge, à Austerlitz, à Leipzig et dans
+vingt autres batailles rangées, était devenu, en 1814, un homme
+politique. Il avait, en se ralliant à Louis XVIII, fait, comme tant
+d'autres, cette déclaration qu'il croyait irréprochable: «Nos serments
+nous liaient à l'empereur Napoléon; les vœux de la nation nous en ont
+relevés; nos devoirs sont remplis, notre honneur satisfait.» Pair de
+France, gouverneur de Paris, grand-croix de la Légion d'honneur, il
+s'éleva fortement, au retour de l'île d'Elbe, contre «le délire
+ambitieux d'un homme qui avait soulevé les peuples contre nous, perdu
+les anciennes conquêtes et ouvert à l'étranger le royaume et la capitale
+elle-même»!... Il était, il se disait le serviteur de la vieille
+monarchie. Il la servit jusqu'à la fin, car il fut l'un des trois
+commissaires qui escortèrent Charles X, de Rambouillet à Cherbourg. Il
+dressa même le procès-verbal de l'embarquement du Roi, dont il avait eu
+«le bonheur» de déterminer la volonté. Il adhéra à la monarchie
+constitutionnelle avec le même empressement qu'il avait témoigné à la
+monarchie légitime, ne fit que passer un moment au ministère des
+affaires étrangères, puis alla occuper le poste d'ambassadeur en
+Autriche. On a fait observer que cette soumission aurait dû paraître
+assez pénible à un homme que Napoléon avait comblé de ses bienfaits;
+mais pour les courtisans, rien ne se perd ou ne s'altère si facilement
+que le souvenir.
+
+Arrivé à Vienne le 9 décembre, Maison alla voir M. de Metternich, qui
+voulut bien reconnaître que les Bourbons avaient commis des fautes
+inexcusables, qu'il les en avait avertis souvent, mais qu'on ne l'avait
+point écouté: Quelques jours après, ils reprirent cet entretien. M. de
+Metternich se répandit en affirmations chaleureuses sur son désir de
+maintenir la paix en Europe. Il se déclara, une fois de plus, disposé à
+soutenir le gouvernement de Louis-Philippe et à marcher d'accord avec
+lui dans toutes les questions qui intéresseraient l'ordre public
+européen. Examinant l'affaire de Belgique, qui paraissait aussi grave
+qu'insoluble, il exprima cependant le désir que la royauté de ce pays
+fût déférée au prince d'Orange. Il se gardait bien de prononcer le nom
+du duc de Reichstadt devant le maréchal. Mais le 18 janvier, le
+chancelier mandait à Appony, son ambassadeur à Paris: «Le bruit s'est
+tout à coup répandu à Munich du choix du duc de Leuchtenberg[484] par le
+congrès belge.» Il voyait là encore la main des bonapartistes. «Ce bruit
+paraît être une affaire de parti. Comme tout dans ce monde est possible,
+le gouvernement français reste-t-il ferme dans sa décision de ne pas
+vouloir pour voisin un Bonaparte? Je crois qu'il aurait raison, car,
+sans cela, gare à la dynastie d'Orléans!... L'idée n'est-elle encore
+jamais venue à personne à Paris de nous savoir gré de notre conduite
+correcte à l'égard de Napoléon II? Nous mériterions bien quelque éloge à
+ce sujet.» Metternich n'en demandait certes pas, mais il ne se cachait
+point pour déclarer à Appony que, si Louis-Philippe voulait garder «le
+rôle de conquérant ou de président de la propagande révolutionnaire», il
+se servirait du duc de Reichstadt. «Attaqués dans nos derniers
+retranchements et forcés de nous battre pour notre existence, nous ne
+sommes pas assez anges pour ne pas faire feu de toutes nos
+batteries[485].» Cette phrase était claire.
+
+Il est certain que si l'Autriche l'eût voulu, au cas où l'anarchie qui
+régnait en France eût gagné ses États, elle eût pu susciter au
+gouvernement issu de la révolution de 1830 les plus sérieuses
+difficultés. Lorsque, au mois de février 1831, des mouvements
+révolutionnaires éclatèrent à Modène et dans les États de l'Église,
+Metternich leur reconnut aussitôt une couleur bonapartiste. «Le plan,
+disait-il encore à Appony, est d'enlever au Pape son domaine temporel,
+de former un royaume d'Italie sous le roi de Rome constitutionnel. La
+nouvelle dynastie est toute trouvée, comme le prouve la proclamation qui
+a été répandue à profusion dans tout le nord et le midi de
+l'Italie[486].» Et, quelques jours après, il ajoutait que la position de
+François II était vraiment extraordinaire: «Les bases sur lesquelles
+repose notre gouvernement, remarquait-il, nous attirent les confidences
+des amis de la légitimité; le fait des relations de famille entre la
+maison impériale et feu Napoléon nous vaut celle des adhérents à
+l'ancien Empire français. Le fils de Napoléon est à Vienne; les
+adhérents du père, en jetant sur lui leurs regards, doivent tout
+naturellement les élever vers le grand-père.» Mais, suivant le
+chancelier, l'Autriche était décidée à combattre le mouvement
+bonapartiste en Italie. C'était rendre service à Louis-Philippe, car sa
+monarchie ne pourrait tenir en face de l'Italie, gouvernée par Napoléon
+II. Cette éventualité était encore possible. «C'est à ce fait cependant,
+disait-il, que va droit le parti anarchique, et c'est à lui que nous
+résistons encore.» Toutefois, j'incline à croire qu'il n'y avait là
+qu'une menace, car les alliés de l'Autriche, tant par horreur du nom de
+Napoléon que par crainte de l'influence autrichienne, n'auraient pas
+admis, sans une forte opposition, l'avènement du duc de Reichstadt à une
+royauté ou à un empire quelconque. Metternich s'était servi--et il se
+servira encore--du nom du jeune prince pour effrayer Louis-Philippe,
+pour lui faire combattre la faction révolutionnaire et le faire renoncer
+au principe de non-intervention dans les affaires d'Italie.
+
+Pendant qu'à son insu on faisait de son nom un épouvantail, le duc de
+Reichstadt se plaisait plus que jamais dans la société du chevalier de
+Prokesch. Voici la lettre qu'il lui écrivait le 10 janvier 1831: «Un bal
+d'enfants à la Cour m'empêche aujourd'hui, très cher ami, de travailler
+avec vous. Voir sautiller quelques couples d'enfants est une maigre
+compensation de deux heures de conversation militaire avec un homme
+aussi spirituel que vous. En vous demandant de m'honorer de votre visite
+mercredi, j'y ajoute une prière qui m'est aussi chère: dites-moi le
+moyen de vous témoigner mon amitié par des actes; vous savez que, depuis
+longtemps, ce vœu est un des plus chers à mon cœur. Malheureusement, je
+ne puis aujourd'hui que vous donner l'assurance que, si jamais j'étais
+assez heureux pour imaginer et faire aboutir une grande combinaison
+stratégique, je vous attribuerais une grande partie de ma gloire,
+attendu que c'est vous qui m'avez guidé le premier dans le champ des
+grandes manœuvres de guerre.--Votre véritable ami[487].»
+
+Le lendemain, il lui écrivait encore, et lui demandait des conseils sur
+sa direction dans le monde. Puis, ayant écrit un travail que
+malheureusement je n'ai pu retrouver, il lui demandait son avis par ce
+billet pressant:
+
+«Je vous prie, cher ami, de vouloir bien venir causer avec moi de ma
+nouvelle œuvre littéraire, attendu que je dois la livrer à l'éditeur ce
+soir, à cinq heures.
+
+ «De tout cœur,
+
+ «Votre ami pour la vie.
+
+«_P. S._ J'espère, en tout cas, qu'aujourd'hui je jouirai de nouveau,
+comme d'habitude, de votre conversation si agréable et si
+instructive[488].»
+
+ * * * * *
+
+Le 25 janvier 1831 fut une date mémorable pour le jeune prince. C'était
+la première fois qu'il paraissait dans une soirée officielle. Il fit ses
+débuts dans les salons de lord Cowley, ambassadeur d'Angleterre. «Tous
+les yeux se portèrent vers lui, rapporte Prokesch. Il était rayonnant de
+beauté et de jeunesse. Le ton mat de son visage, le pli mélancolique de
+sa bouche, son regard pénétrant et plein de feu, l'harmonie et le calme
+de ses mouvements lui prêtaient un charme irrésistible...» Le maréchal
+Marmont, qui était venu à cette soirée pour le rencontrer, le
+contemplait avidement. Il lui trouva le regard de Napoléon. Les yeux, un
+peu moins grands et plus enfoncés dans leur orbite, avaient la même
+expression, la même énergie. «Son front aussi rappelait celui de son
+père. Il y avait encore de la ressemblance dans le bas de la figure et
+le menton. Enfin son teint était celui de Napoléon dans sa jeunesse, la
+même pâleur et la même couleur de la peau, mais tout le reste rappelait
+sa mère et la maison d'Autriche. Sa taille dépassait celle de Napoléon
+de cinq pouces environ...[489].» Un autre maréchal examinait aussi le
+prince avec curiosité et lui trouvait la même ressemblance avec
+l'Empereur. C'était le marquis Maison, l'ambassadeur de Louis-Philippe.
+J'ai sous les yeux la gravure qui représente le prince à cette époque,
+dans son costume de lieutenant-colonel. Un uniforme élégant d'une
+blancheur éclatante et sur lequel étincelait la plaque de Saint-Étienne,
+faisait ressortir encore la pâleur étrange de sa physionomie. Ses
+cheveux abondants et bouclés étaient séparés par une raie tracée sur le
+côté gauche et venaient se jouer négligemment sur son front. Un col
+blanc, se détachant de la bordure dorée du collet, accentuait l'ovale de
+son visage. Sans l'épaisseur de la lèvre inférieure, il eût été l'image
+même de son père. Ce qui frappe dans ce portrait fidèle, c'est la
+profondeur, la pénétration, la gravité du regard.
+
+Le jeune prince alla droit à Marmont et lui dit sans hésitation:
+«Monsieur le maréchal, vous êtes un des plus anciens compagnons de mon
+père, et j'attache le plus grand prix à faire votre connaissance.»
+Prokesch, qui était à côté de lui, entendit Marmont lui répondre, non
+sans émotion et avec le plus grand respect, «quelques mots que lui
+suggéra une conscience troublée». Le duc lui dit encore qu'il avait
+étudié avec une profonde attention les campagnes de son père et qu'il
+aurait un grand nombre de questions à lui adresser, à lui qui avait
+suivi Napoléon en Italie, en Égypte, en Allemagne. «Je suis à vos
+ordres», répondit Marmont, et, profitant des allées et venues des
+invités dans les salons, il se rapprocha de M. de Metternich, auquel il
+fit part des désirs du prince, n'osant aller le voir sans la permission
+du chancelier. Celui-ci répondit que le maréchal était libre de le voir
+et de répondre à toutes ses questions. Ce soir-là, M. de Metternich
+voulut bien reconnaître que Napoléon était un grand homme. Mais il
+fallait,--comme il disait l'avoir fait lui-même,--en racontant ses
+grandes actions, montrer aussi les excès et les suites funestes de son
+ambition. Marmont revint alors auprès du duc de Reichstadt et l'informa
+que rien ne s'opposait à leur entrevue, car il avait l'agrément du
+chancelier. Ils convinrent de se voir le lendemain et d'adopter pour
+leurs conférences le temps compris entre onze heures du matin et deux
+heures. Cette conversation avait fort intrigué les spectateurs, qui,
+sans rien entendre, avaient cependant remarqué l'aisance et la dignité
+du duc. Aussi, les jours suivants, ne parlait-on à Vienne que des succès
+du jeune prince; mais on croyait généralement qu'il avait reproché au
+maréchal sa trahison envers son père, et que Marmont en avait été très
+ému, ce qui était faux. La tenue parfaite du duc de Reichstadt n'inspira
+que ce mot méchant à M. de Metternich: «Le duc est fort habile à jouer
+la comédie.» En réalité, le fils de Napoléon avait médité toutes ses
+paroles et fixé lui-même avec prudence l'attitude qu'il devait garder en
+une circonstance aussi délicate. Il n'avait pas, en cela, joué la
+comédie, beaucoup moins toutefois que les diplomates habitués, par
+profession et par instinct, à la jouer en toute occasion.
+
+Le duc allait bientôt parler à l'autre maréchal, au marquis Maison, et
+celui-ci, comme Marmont, devait être immédiatement captivé par sa grâce
+et sa haute intelligence. L'ambassadeur avait déjà, le 26 janvier,
+informé le ministre des affaires étrangères, le comte Sébastiani, de sa
+première rencontre avec le duc. Quelques jours auparavant, il avait été
+reçu par l'empereur d'Autriche, qui s'était répandu en assurances
+d'amitié à l'égard de la France, avait fait des vœux pour la
+consolidation du gouvernement et témoigné toute sa satisfaction pour
+l'heureuse issue du procès des ministres de Charles X. François II avait
+rappelé avec quelle franchise et quel empressement il avait reconnu
+Louis-Philippe: «Je ne me suis point fait prier, avait-il dit avec une
+bonhomie qui devait le surprendre lui-même. Et je ne sais pourquoi _les
+autres_ n'ont pas fait comme moi. Je le leur avais pourtant conseillé.»
+Les dépêches secrètes de Metternich n'étaient pas tout à fait d'accord
+avec ces protestations impériales si aimables. François II ne parlait
+que de sincérité et de bonne foi[490]. «Le temps de la ruse et de la
+finesse, disait-il, est passé.» Il se plaignait rétrospectivement de
+l'aigreur, des chicanes et des tracasseries du gouvernement de Charles
+X. Comme la conversation était tombée sur la révolution belge et sur la
+candidature éventuelle de l'archiduc Charles au trône: «Cela peut être,
+dit l'Empereur, mais c'est une chose qui ne sera jamais. Je ne
+souffrirais pas qu'un tel exemple fût donné dans ma famille et qu'un
+prince de ma maison acceptât un trône élevé par les mains du peuple.»
+Devant ce propos, le maréchal fit la grimace, mais il ne crut pas devoir
+le relever, car l'Empereur n'y avait probablement pas mis malice.
+
+Écrivant donc à Sébastiani, au sujet du fils de Napoléon qu'il avait vu
+au bal de lord Cowley, Maison dit qu'il avait, avec M. de Metternich,
+amené la conversation sur la question de savoir quelle attitude la cour
+d'Autriche tenait à faire prendre au jeune prince, au moment de ses
+débuts dans le monde. Le chancelier avait répondu que, venant
+immédiatement après les autres membres de la famille impériale, le duc
+de Reichstadt «n'était autre chose que le premier sujet de
+l'Empereur[491]». Il avait ajouté qu'il aurait déjà rejoint son régiment
+à Brünn, si François II n'avait jugé que, pendant les troubles de
+Pologne, il était préférable de le garder à Vienne. Le maréchal apprit
+que le duc avait beaucoup de goût pour l'art militaire et le plus vif
+intérêt pour tout ce qui venait de France, et il en informa son
+gouvernement. Il fit, en même temps, l'éloge de l'attitude et des
+manières du prince. «Sa figure, ajoutait-il, qui rappelle ses parents,
+quoique empreinte d'un caractère particulier à la famille impériale
+d'Autriche, annonce de l'esprit et du sens.» Maison déclarait enfin que
+le prince, tout en désirant une guerre pour occuper son ardeur
+militaire, avait juré qu'il n'y prendrait point part si la France devait
+y jouer un rôle opposé à celui de l'Autriche. L'ambassadeur de
+Louis-Philippe avait cru s'apercevoir que le fils de Napoléon aurait
+voulu s'entretenir avec lui, et il réclamait à cet égard des
+instructions spéciales.
+
+Le maréchal recevait ensuite quelques confidences de Metternich,
+confidences faites pour être répétées. On parlait encore de la
+candidature du prince de Leuchtenberg au trône de Belgique, et le
+chancelier y voyait toujours l'œuvre des bonapartistes: «Ces gens-là,
+s'écriait-il, n'affichent le bonapartisme que pour mieux cacher leurs
+sentiments véritables. Ce ne sont au fond que des révolutionnaires
+déguisés qui ne cherchent qu'un moyen de créer des embarras à votre
+gouvernement et, par suite, de jeter de nouveaux éléments de désordre en
+Europe.» Metternich s'inquiétait en même temps des mouvements militaires
+de la France vers la Savoie. Cependant, le 12 février, il paraissait
+entièrement revenu des préventions antifrançaises, lorsque surgirent les
+troubles d'Italie. L'Autriche, qui craignait une conflagration presque
+générale sur le territoire italien, manifestait de nouveau son intention
+de mettre fin à toute révolte. Sur ces entrefaites, Sébastiani répondit
+à Maison qu'il ne devait voir dans le duc de Reichstadt qu'un membre de
+la famille d'Autriche et faire pour lui ce que faisaient les autres
+ambassadeurs. Dans l'intervalle de la dépêche de Maison et de la réponse
+de Sébastiani, le maréchal avait rencontré le duc chez le prince de
+Metternich, dans un bal donné le 28 janvier. Aux compliments de Maison,
+le prince avait répondu: «Monsieur le maréchal, vous avez été sous mon
+père un général distingué. C'est actuellement la circonstance qui se
+présente à mon souvenir.» Puis il lui avait parlé longuement de la
+campagne de 1814, et le maréchal avait été ravi de son intelligence et
+de sa distinction. Le prince était de son côté fort heureux, car depuis
+longtemps il avait cherché, avec Prokesch, les moyens de rencontrer et
+de connaître quelques généraux de Napoléon.
+
+«S'il accueillit et vit Marmont plusieurs fois, dit Prokesch, c'est que
+ce tendre fils désirait apprendre les particularités peu connues de la
+jeunesse de son père de la bouche même d'un ancien compagnon d'armes. Il
+voulait ainsi gagner une voix qui pouvait retentir jusqu'en France et
+aider à rectifier les fausses idées qu'on avait répandues sur son
+éducation et son caractère[492].» Il avait réussi à merveille auprès des
+deux maréchaux qu'un heureux sort avait amenés en quelque sorte pour lui
+à Vienne. Maison, oubliant qu'il était ambassadeur de Louis-Philippe,
+faisait si ouvertement l'éloge du prince qu'on le considéra comme un
+partisan de Napoléon II, ce qui n'était pas tout à fait inexact, si l'on
+se rappelle la pièce qui était tombée entre les mains de Metternich. Il
+arriva même qu'un jour, dans les salons du chancelier, Maison se laissa
+aller à regretter, devant Metternich et devant Gentz, que l'Autriche
+n'eût pas renvoyé Marie-Louise et son fils à Paris après les Cent-jours,
+ce qui eût évité à la France la seconde Restauration.
+
+Le maréchal Marmont devait être au moins aussi enthousiaste. Le 28
+janvier, trois-jours après le bal de lord Cowley, il vint voir le duc et
+commença sa première conférence. Il lui parla d'abord avec force détails
+de la capitulation d'Essonnes, et il essaya naturellement de l'expliquer
+et de la justifier. Il fit entendre qu'il avait été obligé de faire
+reculer le 6e corps sur la Normandie, parce que les nécessités de la
+politique et le salut de la France l'exigeaient. Il tenta d'établir que
+ses négociations avec Schwarzenberg, à Chevilly, avaient eu pour objet
+de conserver à Napoléon «la vie et la liberté». Mais il ne disait pas
+qu'au moment où il préparait sa défection, Alexandre avait réuni le
+gouvernement provisoire pour lui proposer la régence de Marie-Louise.
+Suivant le tsar, cela terminait tout et assurait à la France un
+gouvernement capable de respecter les habitudes et les intérêts
+nouveaux, «ayant d'ailleurs une garantie assurée dans le très vif
+intérêt que l'Autriche ne pouvait s'empêcher de prendre à la dynastie
+impériale[493]». Marmont ne disait pas non plus que, malgré l'opposition
+formelle de Talleyrand, de Dalberg et du général Dessoles, le tsar avait
+suspendu sa décision jusqu'au lendemain, et qu'à la nouvelle de la
+défection du 6e corps, il s'était écrié: «C'est la Providence qui le
+veut!» Dès lors, l'abdication conditionnelle de Napoléon avait été
+rejetée. Il avait fallu qu'il se résignât à une abdication absolue,
+l'idée de la régence étant abandonnée. Marmont cachait au prince
+l'indignation de ses soldats et le coup terrible qu'il avait porté par
+sa défection à la cause de l'Empereur et de sa dynastie.
+
+Le duc de Reichstadt le laissa discourir sans lui opposer la moindre
+objection, puis amena la conversation sur la campagne de 1796. La
+mémoire du maréchal, pleine de faits et de détails, sa vivacité d'esprit
+donnaient à son récit une valeur exceptionnelle. La conversation entre
+Marmont et le prince était d'autant plus facile que le prince, ayant lu
+la plupart des ouvrages historiques sur Napoléon, émettait des
+observations aussi intéressantes que judicieuses. Ces entretiens
+devinrent bientôt une sorte de cours d'histoire et de stratégie qui se
+fit régulièrement deux ou trois fois par semaine et qui dura trois mois.
+Les relations de Marmont avec Bonaparte remontaient à l'année 1790, date
+à laquelle le futur empereur était lieutenant d'artillerie à Auxonne, et
+Marmont occupé à terminer son instruction militaire à Dijon. Aussi le
+duc, ayant devant lui un des hommes qui avaient vu naître et se
+développer une aussi prodigieuse fortune, ne se lassait-il pas de le
+questionner sur les faits et les journées les plus considérables de la
+Révolution, du Consulat et de l'Empire. Le maréchal commença par
+raconter au prince l'enfance de Napoléon, les circonstances qui
+amenèrent ses succès, Toulon, le voyage à Gênes, le 13 vendémiaire, les
+premières campagnes d'Italie, la campagne d'Égypte, le 18 brumaire, la
+campagne de 1800, l'expédition tentée contre l'Angleterre, la campagne
+de 1805, l'expédition en Dalmatie, la campagne de 1809, les affaires
+d'Espagne, la guerre de Russie, les campagnes de 1813 et 1814. «Il m'est
+impossible, affirme Marmont, d'exprimer avec quelle avidité il entendait
+mes récits... Toutes ses idées étaient dirigées vers un père auquel il
+rendait une espèce de culte.» Le duc écoutait donc le maréchal avec une
+attention et une émotion profondes. Il comprenait tout. Il portait sur
+les événements multiples de cette grande histoire les jugements les plus
+sagaces. Marmont l'entretint aussi de l'époque de sa naissance et des
+fêtes dont il avait été le témoin. Il remarqua que le prince «parlait de
+cette prospérité éphémère avec le calme et la modération d'un
+philosophe». Arrivant à 1814, le duc de Reichstadt fit ressortir
+lui-même la grande faute d'avoir éloigné de Paris sa mère, dont la
+présence aurait peut-être tout sauvé. Suivant lui, elle eût imposé aux
+conspirateurs, provoqué la générosité d'Alexandre et maintenu le trône à
+son fils. Le duc se trompait. Marie-Louise--et les événements l'ont
+prouvé--était incapable de la moindre énergie morale.
+
+Quoique le duc de Reichstadt admirât la vivacité d'esprit, la mémoire et
+le talent d'exposition du maréchal, quelque chose lui disait de ne point
+se fier entièrement à lui. Prokesch avait fait, de son côté, une juste
+remarque. Suivant lui, le maréchal, en se rapprochant du prince
+impérial, avait dû obéir à une pensée personnelle, c'est-à-dire à la
+pensée d'exercer ainsi une sorte de pression sur Louis-Philippe, dont il
+recherchait les faveurs, ou de s'assurer l'appui du prince, au cas où
+l'Empire succéderait tout à coup à la monarchie de Juillet. Cette
+dernière hypothèse n'était point invraisemblable, d'autant plus que
+l'empereur d'Autriche ne cessait d'en parler à son petit-fils, comme si
+la couronne de France lui était destinée un jour ou l'autre. François II
+admettait même l'idée d'une révolution dont l'issue serait le retour du
+duc sur le trône de Napoléon. Marmont ne l'ignorait pas et redoublait
+d'attentions et de prévenances. Le duc le savait, lui aussi, mais il ne
+s'en offensait point. Il trouvait ce qu'il avait voulu dans la personne
+du maréchal, c'est-à-dire le moyen tant cherché de se faire connaître
+aux Français. Cependant il s'était fait le serment, si la fortune lui
+était favorable, de ne point se servir de Marmont. Évidemment, le
+souvenir de 1814 dominait en lui, et l'histoire de la capitulation
+d'Essonnes, quoique fort bien expliquée, ne lui en avait pas fait
+oublier les conséquences. Il savait, par les récits qu'il avait lus, que
+le maréchal avait été aussi néfaste à Charles X qu'à Napoléon. Au bout
+de trois mois, le duc de Raguse avait épuisé les sujets de ses
+conférences militaires. Il en prévint son élève. Celui-ci aurait
+voulu--car rien ne l'intéressait davantage--que leurs entretiens
+continuassent aussi régulièrement que par le passé. Mais Marmont lui fit
+observer prudemment qu'on pourrait attribuer un autre motif à leurs
+relations trop fréquentes. Il le pria de lui permettre de ne le voir que
+tous les quinze jours. Alors le duc lui remit son portrait peint par
+Daffinger, avec quatre vers de Racine, choisis par le prince de
+Dietrichstein. Ces quatre vers, pris dans _Phèdre_, et dont le premier
+seul était un peu modifié, étaient les suivants:
+
+ Arrivé près de moi par un zèle sincère,
+ Tu me contais alors l'histoire de mon père.
+ Tu sais combien mon âme, attentive à ta voix,
+ S'échauffait au récit de ses nobles exploits.
+
+Suivant le prince de Dietrichstein, ce portrait donné par le jeune
+prince au duc de Raguse devait être interprété par l'opinion comme un
+nouveau témoignage d'amour du fils pour son père[494]. Dans ses
+Mémoires, Marmont assure que le duc l'avait embrassé en lui déclarant
+qu'il avait passé avec lui «les moments les plus doux qu'il eût encore
+goûtés, depuis qu'il était au monde», et lui avait fait jurer de le
+venir voir souvent. La scène qu'il décrit complaisamment n'a peut-être
+pas été aussi démonstrative. Marmont affirme encore que le duc de
+Reichstadt, ayant eu l'occasion de parler de lui, défendit sa conduite
+avec autant de chaleur qu'il l'avait lui-même défendue. La vérité est
+que le duc dit un jour à l'un de ses intimes: «Le maréchal est
+certainement un homme doué de beaucoup de talent et de connaissances,
+mais il est né sous une étoile funeste: spéculations, entreprises,
+politique, rien excepté la guerre, rien ne lui a réussi...» En tout cas,
+si le prince eût eu besoin de quelqu'un pour aider son retour, il n'eût
+certes pas choisi le duc de Raguse. Bientôt même le maréchal lui devint
+importun.
+
+À la suite des événements qui avaient bouleversé l'hérédité en France et
+fait succéder la monarchie constitutionnelle à la monarchie légitime,
+l'Italie était entrée en fermentation. Beaucoup de patriotes avaient les
+yeux tournés vers le fils de Napoléon et rappelaient qu'il était aussi
+bien l'héritier de la couronne de fer que l'héritier de la couronne
+impériale. Mais le prince de Metternich ne se souciait pas de voir
+Napoléon II en Italie, parce qu'il redoutait que l'influence française
+et libérale ne prédominât dans ce pays; parce qu'il savait aussi que le
+prince ne serait pas un archiduc et n'agirait jamais en archiduc. Dans
+ces mouvements, Metternich voyait un extrême danger, c'est-à-dire la
+propagation des idées révolutionnaires. Ce que le ministre de François
+II attendait du gouvernement de Louis-Philippe, c'était de ne point
+faire de libéralisme en Italie, c'était enfin de ne point s'opposer à
+l'action des Autrichiens, si elle y était nécessaire. Sinon, comme il le
+disait à Appony, le cabinet autrichien se servirait contre
+Louis-Philippe du duc de Reichstadt.
+
+Le 15 février, le maréchal Maison écrivait à Sébastiani que, dans une
+conversation avec Metternich, celui-ci lui avait affirmé que la
+révolution italienne n'était faite que dans les intérêts bonapartistes.
+Le chancelier voyait déjà Lucien et Jérôme Bonaparte prêts à y jouer un
+rôle important. «Une preuve, avait-il dit dans une lettre à Appony, se
+trouve dans la tranquillité qui règne encore dans le duché de Parme. Il
+est évident que l'on ne veut pas y gêner la mère de Napoléon II.» Cette
+tranquillité ne devait pas durer longtemps.
+
+«Dans la position où je me trouve, rapportait le maréchal Maison à
+Sébastiani,--et il citait ainsi les propres paroles de Metternich,--je
+reçois les confidences de ce parti bonapartiste, comme celles du parti
+carliste. Tous deux me considèrent comme leur _grand prêtre_, et, à ce
+titre, je connais tous leurs projets. C'est la suite d'un même plan qui
+portait le duc de Leuchtenberg au trône de la Belgique, qui met les
+membres de la famille Bonaparte à la tête du mouvement de l'Italie et
+qui maintient la tranquillité à Parme dont les fauteurs de troubles
+menacent la souveraine. Mais nous nous refuserons à toute combinaison
+qui tendrait au triomphe de ce parti qui cherche à nous entraîner en se
+rattachant au duc de Reichstadt. Nous sommes ici _Philippe de la tête
+aux pieds, et rien ne nous fera dévier de cette ligne!..._» Au moment où
+il donnait ces belles assurances, le même Metternich écrivait à Appony:
+«Si, d'après les calculs les plus simples, il y avait incompatibilité
+entre son existence (celle de Louis-Philippe) et celle d'un membre
+secondaire de la famille Bonaparte sur un trône voisin de la France,
+trône faible et fragile, de combien cette incompatibilité ne serait-elle
+pas plus réelle vis-à-vis de l'Italie placée sous le sceptre de Napoléon
+II?...» Mais aussitôt venait cette menace significative: «Le jour où
+nous serions forcés dans nos retranchements et où nous serions réduits à
+n'avoir d'autre choix qu'entre les maux dont nous menace l'anarchie,
+nous devrions choisir celui qui compromettrait le moins immédiatement
+notre propre existence, et ce moyen, nous le tenons entre nos
+mains[495].» Ce qui n'empêchait pas Metternich de dire au maréchal
+Maison: «Que votre gouvernement s'entende avec nous! Il y va de son
+intérêt autant que du nôtre, et il nous trouvera, sur tous les points,
+disposés à le seconder et à l'appuyer.» Le maréchal Maison faisait
+observer que les éléments lui manquaient pour juger ce qu'il y avait de
+vrai ou de faux dans ces assertions; il comptait sur le cabinet de Paris
+pour les apprécier à leur valeur. Il aurait pu s'en rendre compte
+lui-même, car il lui était facile de savoir à quoi s'en tenir sur les
+démonstrations du chancelier. Peut-être le savait-il, mais ne tenait-il
+pas à le dire.
+
+Le 16 février, il se hasardait à déclarer que l'on n'était pas sans
+inquiétude à Vienne sur les sentiments que pouvait avoir le duc de
+Reichstadt et sur les manœuvres qui se tramaient autour de lui. Il
+aurait pu ajouter que l'empereur d'Autriche avait vu avec plaisir le
+succès de son petit-fils auprès des deux maréchaux. M. de Prokesch
+affirme à plusieurs reprises que François II n'était pas éloigné de
+désirer que le duc montât sur le trône de France. «Il ne cesse de lui
+parler, dit-il, comme si, à l'arrière-plan des événements, ce trône
+l'attendait déjà selon toute vraisemblance.» Ainsi l'empereur d'Autriche
+admettait-la possibilité d'une guerre. Il ne cachait pas son désir de
+voir les affaires en France prendre une tournure qui permît de remplacer
+le roi Louis-Philippe par le duc, son petit-fils. «Cela affermissait le
+duc dans ses espérances, remontait son courage, entretenait son esprit,
+pendant plusieurs jours, dans un état de joyeuse surexcitation et en
+escapades de jeune homme.» Le maréchal Maison ignorait ou faisait
+semblant d'ignorer ces détails et mandait, avec une confiance
+inaltérable, à son ministre, que l'Autriche avait le désir de maintenir
+l'ordre actuel de choses en France, désir fondé principalement sur
+l'opinion où l'on était que les gens qui «affichaient le buonapartisme»
+n'étaient que des anarchistes déguisés. Il ajoutait que, dans la
+surveillance exercée par la maison militaire du duc de Reichstadt, on
+pouvait voir une disposition bien prononcée de l'Empereur de ne se
+prêter à aucune démarche tendant à mettre en avant la personne de son
+petit-fils. Aussi Metternich avait-il raison d'écrire à Appony que le
+maréchal répondait à sa confiance «par un noble abandon». Mais
+Sébastiani se défiait quelque peu de ces pacifiques assurances, et,
+prenant tout à coup un langage comminatoire, il écrivait que les
+intérêts et la dignité de la France lui prescriraient de s'opposer à
+toute intervention étrangère, en vertu du principe de
+non-intervention[496]. C'était vouloir déchaîner la guerre et s'exposer
+à voir l'Autriche, en cas de menaces réalisées, cesser de tenir «une
+conduite correcte à l'égard de Napoléon II».
+
+En Italie, les libéraux et les bonapartistes s'étaient réunis. À
+l'avènement de Grégoire XVI, les États pontificaux avaient été le
+théâtre de manifestations révolutionnaires. Un gouvernement provisoire
+s'était établi à Bologne sous la direction du comte Pepoli, époux d'une
+fille de Murat. Ferrare et Modène s'étaient également révoltées. On
+répandait des proclamations où il était dit que le roi d'Italie
+existait, qu'il sortait «du sang de l'immortel Napoléon». On invitait
+les populations à écraser les Autrichiens, et, dans plusieurs endroits,
+retentissait le cri fameux: «_Fuori i Tedeschi!..._» Le 19 février,
+contrairement aux prévisions de Metternich, l'émeute gagnait Parme, et
+Marie-Louise était réduite à s'enfuir à Casal-Maggiore. Cette nouvelle
+préoccupait vivement le cabinet autrichien. Or, le même jour, M. de
+Prokesch, ignorant les menées des bonapartistes, avait parlé à
+Metternich du désir exprimé par le duc de Reichstadt de courir au
+secours de sa mère. Il l'appuyait lui-même, en faisant valoir le
+mouvement naturel et généreux d'un fils. L'empereur François, lui aussi,
+n'avait pu cacher à Metternich combien une telle résolution l'avait
+touché. Le chancelier, ayant été obligé de combattre chez son souverain
+une sympathie très accentuée, avait cru trouver dans l'intervention
+subite de Prokesch une connexité voulue, une sorte de concert préparé à
+l'avance contre sa politique, ce qui était faux. Le 21 février,
+l'Empereur revit le duc de Reichstadt et le complimenta de nouveau sur
+son dévouement filial. Il se laissa même aller à exprimer encore une
+fois son manque de confiance dans la solidité du gouvernement de
+Louis-Philippe et à lui faire entrevoir sérieusement les plus hautes
+destinées. «L'Empereur, rapporte Prokesch, se plut à parler au jeune
+prince de la sensation que produirait, d'un bout à l'autre de la France,
+son apparition sur les frontières de ce pays.» Le jeune prince
+s'empressa de répéter ces paroles à son ami, et il ajouta que son
+grand-père s'était même écrié: «François, que n'as-tu quelques années de
+plus?» Ces confidences, ces réflexions excitaient cette jeune âme, mais
+la faisaient plier ensuite comme sous un écrasant fardeau[497]. Pour une
+nature aussi sensible, aussi délicate, c'était trop d'émotions. On
+allait bientôt s'en apercevoir.
+
+Le maréchal Maison prévenait, le 21 février, son gouvernement de
+l'insurrection de Parme. Il donnait des éloges à la conduite de la
+duchesse et à la fermeté avec laquelle elle avait refusé de prêter
+l'oreille aux propositions de ses sujets insurgés. Les troubles de
+Modène, de Bologne, de Ferrare, de Parme inquiétaient le maréchal. Il
+voyait bien l'intérêt de Louis-Philippe à s'opposer à toute révolution
+et à s'entendre avec le cabinet de Vienne, pour empêcher le mouvement de
+s'étendre. Mais que deviendrait alors le principe sacré de
+non-intervention? La guerre lui paraissait donc le seul dénouement
+possible des questions qui venaient de compliquer la situation
+européenne. Quelques jours après, il parlait de la non-intervention à M.
+de Metternich, qui lui répondait nettement que, si la France posait ce
+principe d'une manière absolue, c'était, en effet, la guerre qu'elle
+allait déchaîner en Europe. Le maréchal Maison croyait pouvoir sortir
+des difficultés en proposant à l'Autriche de n'agir que momentanément
+sur le duché de Modène et de retirer ses troupes, dès que l'autorité du
+duc serait rétablie. Mais il ne hasardait cette proposition qu'à titre
+d'hypothèse. Ne croyant pas l'Autriche en état de faire utilement la
+guerre, il affirmait que le gouvernement français ferait respecter le
+principe de non-intervention partout où s'étendrait son influence.
+Metternich opposait à ces menaces la personnalité, redoutable pour la
+France, de Napoléon II. Il entrait avec Maison dans des détails
+confidentiels et peu rassurants, sur la part que la faction bonapartiste
+prenait aux affaires italiennes. «Il m'a dit, écrivait le maréchal à
+Sébastiani, qu'un homme, récemment parti de Paris pour Livourne, lui
+avait écrit de cette dernière ville une lettre dans laquelle cet
+individu lui annonçait qu'une légion de douze mille hommes allait être
+levée et organisée parmi les patriotes italiens; que le gouvernement
+autrichien ne devait point s'en alarmer, parce que le but de cet
+armement était dans les intérêts du petit-fils de l'Empereur et que
+l'expédition n'était dirigée que contre le gouvernement actuel de la
+France, où ce corps se porterait, dès qu'il se serait formé, pour y
+proclamer Napoléon II. Pour toute réponse, l'invitation avait été
+transmise au gouvernement toscan de faire arrêter le signataire de cette
+lettre, dans les papiers duquel on a trouvé, suivant M. de Metternich,
+tout le plan du mouvement contre notre gouvernement.» Le chancelier
+avait pris occasion d'inviter le maréchal Maison à appeler l'attention
+du cabinet des Tuileries «sur les intrigues buonapartistes tramées en
+France, et sur lesquelles il prétendait avoir des notions qui ne
+pouvaient laisser de doute sur leur existence». Il avait ajouté que,
+«quant à l'insurrection libérale italienne, il était évident à ses yeux
+qu'elle émanait de Paris et de ce qu'il appelle la _faction_; et, pour
+répondre aux doutes que j'élevais sur la vérité de ses moyens, il me dit
+qu'il en avait les preuves et qu'il me les fournirait en faisant
+imprimer des pièces irrécusables qu'il avait entre les mains[498]».
+
+Le duc de Reichstadt ne pouvait se consoler du refus qu'on lui avait
+fait de le laisser aller au secours de sa mère à Parme. Il lui avait
+adressé une lettre pleine de cœur où il expliquait les motifs
+involontaires de son abstention. Il retourna auprès de son grand-père.
+Il insista, mais en vain. Jamais Prokesch ne l'avait vu si tourmenté.
+Des pleurs s'échappaient de ses yeux. Son ami, lui reprochant cette
+fièvre maladive, cette ardeur exagérée, l'invita à triompher de lui-même
+et à se remettre à ses études. «Le temps est trop court, répondit le
+jeune prince. Il marche trop rapidement pour le perdre en longs travaux
+préparatoires. Le moment de l'action n'est-il pas évidemment venu pour
+moi?» Il croyait, en effet, que l'heure était arrivée d'agir à tout
+prix. Il cherchait les moyens secrets de s'enfuir. Après l'échec de la
+tentative faite pour maintenir la branche aînée des Bourbons, le fils de
+l'Empereur n'offrait-il pas des garanties plus solides que le duc
+d'Orléans? Et, en admettant que les puissances se fussent trouvées dans
+la nécessité de faire à la Révolution cette concession, ne
+savaient-elles pas elles-mêmes que cette concession était vaine? Puis,
+de cette impatience d'agir au plus vite, le duc retombait aussitôt dans
+un découragement complet, une extraordinaire défiance de lui-même. Ces
+transitions si brusques de l'espérance à la désillusion, de la confiance
+à l'abandon, le rongeaient, le minaient. Il aurait tant voulu se faire
+connaître à tous, se révéler par des paroles et encore plus par des
+actes! Mais il était prisonnier. La moindre de ses démarches était
+surveillée et commentée. «J'avais le sentiment, dit Prokesch qui voyait
+juste, que l'espèce de séquestration dans laquelle le prince de
+Metternich, lié de son côté par les engagements contractés à l'égard des
+puissances, tenait le duc, devait causer à celui-ci un chagrin décevant
+et mortel.» La raison pour laquelle le chancelier n'avait pas voulu que
+le duc allât à Parme, c'est qu'il redoutait que sa seule apparition ne
+provoquât en sa faveur une manifestation immense. Les deux fils de Louis
+Bonaparte s'étaient déjà jetés dans la mêlée, c'est-à-dire dans
+l'insurrection des Romagnes. De nombreux partisans prêchaient et
+soutenaient partout la cause napoléonienne. Si le fils de Napoléon eût
+tiré l'épée, il eût été certainement proclamé empereur ou roi, sous le
+nom de Napoléon II.
+
+Le 5 mars, Metternich, qui voulait enrayer à tout prix un mouvement dont
+il redoutait l'extension et les conséquences, dit au maréchal Maison que
+la France et l'Autriche pouvaient, si elles le voulaient, devenir «les
+médecins de l'Europe». Dissertant sur le caractère de la révolution
+italienne, il persistait à la présenter comme faite dans des vues bien
+plus bonapartistes que libérales. «Et, sur ce que je manifestais des
+doutes à cet égard, il reprit avec force qu'il s'étonnait que je
+voulusse contester une chose dont il avait les preuves les plus
+évidentes.» «Que direz-vous, poursuivit-il, lorsque vous saurez que les
+fils de Louis Bonaparte, appelés par les insurgés, se sont sauvés de
+Florence malgré les prières et les supplications de leurs parents, pour
+aller se mettre, à la tête du mouvement[499], et que nous avons ici des
+envoyés bolonais qui nous demandent de leur donner le duc de Reichstadt
+pour en faire un roi de Rome, ou de les réunir à la monarchie
+autrichienne?--Ici, déclarait Maison à Sébastiani, j'arrêtai le ministre
+pour lui dire que nous ne souffririons ni l'une ni l'autre de ces
+combinaisons.--Cela peut être, me dit-il, mais nous n'en voulons pas
+nous-mêmes. L'Empereur ne veut ni donner son petit-fils, ni s'agrandir
+aux dépens du Souverain Pontife; il ne désire que la paix et le maintien
+de ce qui est[500].» Une note, émanant de l'empereur d'Autriche et
+adressée au comte Appony, constate, à la date du 18 mars, que l'exemple
+de ce qui se passait alors en Belgique devait prouver à la France que,
+par la conduite de l'Autriche en Italie, le souverain rendait non
+seulement «le premier des services au repos du monde», mais un service
+très direct au roi Louis-Philippe[501]. Un émissaire de Joseph
+Bonaparte, le peintre Goubeaux, avait affirmé à Metternich, dès le mois
+de janvier 1831, que l'armée et le ministère français étaient décidés à
+agir en faveur du fils de Napoléon, et que si le duc se fût déclaré,
+c'en était fait de Louis-Philippe. Le commandant de Strasbourg l'eût
+aussitôt proclamé empereur. La mission de Goubeaux était d'enlever le
+prince et de le conduire en France. Traqué, serré de près par la police,
+il dut renoncer à son projet. Le chevalier de Prokesch était lui-même
+l'objet de défiances sévères. Il fut question un moment de l'envoyer en
+mission secrète auprès de Louis-Philippe, mais Metternich s'y opposa, de
+crainte qu'à Paris il ne travaillât dans les intérêts du duc de
+Reichstadt. Le chancelier en était si préoccupé qu'il n'avait consenti
+aux relations de Marmont avec le duc que dans l'espoir de voir le
+maréchal réagir contre une influence exclusive. Sans doute, Metternich
+avait vu jadis quelques avantages à laisser le duc aspirer à l'Empire,
+mais il avait pris des engagements rigoureux avec les alliés, et il
+devait les tenir. Il n'ignorait pas qu'on discutait ouvertement dans les
+salons de Vienne les chances du fils de Napoléon au trône; il faisait
+semblant de ne pas le savoir, parce que toutes ces combinaisons
+n'entraient pas dans sa politique.
+
+On crut un moment que le duc de Reichstadt prendrait goût à la vie
+mondaine et à ses distractions. L'accueil qu'il avait reçu au bal de
+lord Cowley, à celui du prince de Metternich et dans d'autres réunions,
+était fait pour le charmer et l'encourager. «Sa tournure pleine de
+grâce, la beauté de ses traits, son esprit, l'aisance avec laquelle il
+s'exprimait, rapporte Prokesch, l'élégance de ses manières et de ses
+vêtements et, par-dessus tout, sa destinée attiraient à lui tous les
+cœurs.» Les femmes de la cour lui témoignaient une bienveillance
+particulière. On peut dire qu'il la méritait par sa courtoisie et sa
+distinction. Le duc avait remarqué entre autres une charmante comtesse,
+pleine d'esprit et de beauté. Elle l'avait un moment captivé, et il
+s'était fait son chevalier. Le comte Maurice Esterhazy, brillant
+secrétaire d'ambassade avec lequel il s'était lié, l'avait encouragé
+dans ses idées un peu romanesques. Une mission à Naples enleva bientôt
+le comte au duc de Reichstadt, ce qui les peina tous deux[502].
+
+Le chevalier de Prokesch croyait que, dans la période orageuse de luttes
+et de déceptions où se trouvait alors le prince, rien de plus heureux
+n'aurait pu lui arriver qu'une liaison honorable avec une femme
+spirituelle et d'âme élevée. Mais il s'opposa à son inclination pour la
+belle comtesse, car il craignait que cette jeune femme, élevée dans les
+boudoirs et les salons luxueux du grand monde, «au lieu de donner au
+caractère du duc une trempe plus solide encore et de nourrir son esprit
+de glorieux projets, ne le fît descendre jusqu'à la médiocrité, _cette
+rouille de l'existence_...». Le prince se lassa vite de ce caprice et de
+cette liaison, qui se bornaient à des badinages dans les bals et les
+réunions. Elle ne donna lieu, de sa part, qu'à une petite escapade dont
+le but était de prouver qu'il pouvait à l'occasion tromper une étroite
+surveillance. Un soir, ayant pris un masque, il suivit secrètement, avec
+le comte Esterhazy masqué lui-même, la comtesse à laquelle il dévouait
+ses hommages. Lui et son compagnon pénétrèrent dans son hôtel, où se
+donnait précisément un bal travesti. Ils s'amusèrent à y prendre part,
+et, connus seulement de la maîtresse de la maison, ils demeurèrent pour
+tous les invités de véritables énigmes.
+
+Le comte de Dietrichstein avait reçu, vers cette même époque, une lettre
+d'une jolie femme de la Cour, chanoinesse et d'origine polonaise, qui
+s'était fort éprise du duc de Reichstadt. Elle lui disait qu'elle voyait
+souvent, et avec un plaisir extrême, «un jeune homme auquel la nature
+semblait avoir empreint l'aristocratie du génie. Esprit, profondeur,
+finesse, raison, nobles sentiments, grâces extérieures, disait-elle,
+voilà plus de qualités qu'il n'en faut à un héros de roman!» Elle
+ajoutait seulement: «C'est un aigle élevé dans un poulailler», et, avec
+une ironie plus cruelle: «Au reste, on ne comprend pas les aigles dans
+le pays où vous êtes.» Elle appréciait sa réelle valeur: «Sa nature
+généreuse l'empêchera de ramper. Il peut vivre encore longtemps dans une
+cage, mais il ne se laissera jamais couper les ailes par qui que ce
+soit.» Le jeune prince n'eut jamais connaissance de cette lettre[503],
+et les gracieuses avances de la belle chanoinesse demeurèrent inaperçues
+de lui. M. de Prokesch, auquel le duc communiquait toutes ses
+impressions sur le monde et ses plaisirs, lui faisait d'ailleurs
+considérer que des préoccupations médiocres le détourneraient de ses
+devoirs et compromettraient son avenir. Il lui répétait que tout homme
+qui aspire à remplir dignement un rôle élevé doit commencer par se
+maîtriser lui-même. Et lui parlant le langage qui convenait à un prince,
+il résumait ainsi très heureusement son impression sur sa personne: «Il
+appartenait trop à l'histoire pour qu'il lui fût permis de faire du
+roman.» Le duc approuva son ami et l'écouta.
+
+Voilà simplement à quoi se réduisent les aventures du duc de Reichstadt.
+Je n'ignore pas que d'autres bruits ont couru sur ce sujet et qu'on a
+prêté au jeune prince des romans bien étranges[504]. On s'est trompé.
+L'ambition, la gloire, telles ont été ses passions maîtresses. Ses goûts
+ardents pour les splendeurs du trône et pour l'honneur des armes ne lui
+laissaient guère le temps de songer à d'autres désirs. Son culte pour la
+mémoire d'un père dont il voulait consacrer le nom par ses propres
+exploits, le dédain des vulgarités et des banalités, enfin son amour
+pour l'étude et sa raison déjà mûre l'avaient heureusement préservé de
+la séduction et de l'ascendant des femmes frivoles.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+LA MALADIE DU DUC DE REICHSTADT.
+
+
+Malgré les énergiques déclarations de Maison et de Sébastiani, le
+gouvernement de Louis-Philippe n'avait pas maintenu _sine quâ non_ le
+principe de non-intervention dans les affaires d'Italie. Les Autrichiens
+pénétrèrent dans les États pontificaux et dans le duché de Modène et
+réprimèrent les tentatives d'insurrection. Marie-Louise revint sans
+peine de Florence à Parme. Le mouvement qui aurait pu en Italie donner
+le pouvoir à Napoléon II avait complètement avorté. Cela n'empêchait pas
+M. de Metternich et certains de ses amis, comme M. de Dalberg, de blâmer
+énergiquement Louis-Philippe de préparer à son insu une restauration
+napoléonienne. Ainsi, le 12 avril 1831, M. de Dalberg reprochait à
+Casimir Périer de rétablir la statue de Napoléon sur la colonne
+Vendôme[505]. «Le parti bonapartiste, écrivait-il au prince de
+Talleyrand, dirigé par les républicains et les anarchistes, va prendre
+une nouvelle force. Il exigera la rentrée de toute la famille Bonaparte,
+et elle servira à des intrigues dont le gouvernement ne sera pas le
+maître...» Le duc de Dalberg déclarait que si Louis-Philippe avait
+maintenu le principe de non-intervention dans les affaires d'Italie, «le
+prince était prêt à se servir du duc de Reichstadt pour augmenter les
+dissensions en France. Prenez cela pour positif[506]». Le 3 mai, le duc
+de Dalberg était plus inquiet encore. Il affirmait que M. de Sémonville
+croyait «au rappel du petit aiglon, qui ne tiendra pas plus, à ce qu'il
+croit, mais qui laissera le champ libre à d'autres prétendants. J'ai la
+presque certitude, ajoutait-il, que pendant qu'on menaçait l'Autriche
+d'une guerre en Italie, le parti bonapartiste remuant avait obtenu des
+assurances de secours.» Étant données les relations de Dalberg et de
+Metternich, on peut croire maintenant que le chancelier était prêt à
+jouer sa carte sur Napoléon II et que le gouvernement de Louis-Philippe
+a risqué gros jeu. Le 10 mai, M. de Dalberg se montrait beaucoup plus
+pessimiste. «Le bonapartisme, assurait-il, est à présent la couleur sur
+laquelle on travaille. On s'en sert pour agir sur l'armée et sur les
+classes inférieures... Le gouvernement a tort de ne pas mieux éclairer
+l'opinion qu'elle ne l'est sur le régime impérial. Tout le monde se fait
+bonapartiste, parce que le Palais-Royal et sa camarilla n'ont des égards
+que pour ce parti. Il en résulte qu'il prend de la consistance. Mauguin
+disait, il y a quelques jours, à un homme de qui je le tiens: «Il nous
+faut un gouvernement provisoire et une régence au nom du duc de
+Reichstadt[507].» Le prince de Talleyrand, alors ambassadeur à Londres,
+témoignait de respectueux égards à la reine Hortense, qui était venue
+lui demander un passeport pour traverser la France. Il le disait en ces
+termes et avec ces réserves diplomatiques: «Si je crois maintenant,
+comme en 1814, la politique napoléonienne dangereuse pour mon pays, je
+ne peux pas oublier ce que je dois à l'empereur Napoléon, et c'est une
+raison suffisante pour témoigner toujours aux membres de sa famille un
+intérêt fondé sur la reconnaissance, mais qui ne peut avoir d'influence
+sur mes sentiments politiques[508].» Seize ans avaient paru dissiper les
+colères et les rancunes de Talleyrand, et c'est avec une douceur émue
+qu'il parlait aujourd'hui de sa reconnaissance envers Napoléon.
+Louis-Philippe, ainsi que plusieurs de ses partisans, n'étaient pas
+moins respectueux que lui d'une si grande mémoire. Et cela exaspérait M.
+de Dalberg, qui trouvait inexplicable le goût du Roi pour «ces gens»,
+lui qui avait autrefois adulé l'Empereur comme le plus fervent de ses
+courtisans.
+
+«Le bonapartisme si vivace en 1820 et 1821, dit M. Thureau-Dangin, qui a
+parfaitement élucidé ce point particulier[509], avait semblé s'assoupir
+vers la fin de la Restauration. Les journées de Juillet le réveillèrent,
+et l'on put se demander si la réapparition du drapeau tricolore ne
+serait pas le signal de sa revanche. Il ne se trouva pas, sans doute,
+assez organisé pour proposer son candidat au trône vacant; mais partout
+ce fut comme une efflorescence de napoléonisme. On crut pouvoir d'autant
+plus impunément le laisser se produire qu'aucun prétendant ne paraissait
+en mesure d'en recueillir immédiatement le profit. La littérature grande
+et petite cherchait là son inspiration, et Victor Hugo menait le chœur
+nombreux et bruyant de l'impérialisme poétique, pendant que Barbier
+demeurait à peu près seul à protester contre «l'idole». Il n'était pas
+de théâtre où l'on ne mît en scène Napoléon, à tous les âges et dans
+toutes les postures. Qui se fût promené dans Paris en regardant aux
+vitrines des marchands de gravures ou de statuettes, en feuilletant les
+brochures, en écoutant les chansons populaires ou les harangues de
+carrefour, eût pu supposer que la révolution de 1830 venait de restaurer
+la dynastie impériale... Dans cette effervescence bonapartiste,
+l'opposition vit comme une force sans emploi, dont elle crut habile de
+s'emparer. Elle s'en servit surtout dans les questions étrangères, ne
+fût-ce qu'en humiliant, par les souvenirs impériaux, les débuts
+nécessairement un peu timides de la nouvelle monarchie. Ses meneurs se
+réclamaient des Cent-jours, au moins autant que de 1789 et de 1792; et
+chez beaucoup d'entre eux, on serait embarrassé de dire ce qui
+prévalait, de la prétention libérale ou de la dévotion napoléonienne.»
+Les sentiments étaient les mêmes dans la presse. Une feuille qui avait
+pour gérant M. Antony Thouret, la _Révolution_, soutenait, comme la
+_Tribune_, la cause du fils de l'Empereur. «Elle demandait l'appel au
+peuple et déclarait que Napoléon II serait seul capable de donner les
+institutions républicaines promises dans le prétendu programme de
+l'Hôtel de ville.» Le duc de Reichstadt ignorait l'action des
+bonapartistes, car une surveillance rigoureuse empêchait, comme je l'ai
+dit, les bruits du dehors de parvenir jusqu'à lui. Les nouvelles de
+France surtout lui étaient cachées ou travesties. Le prince de
+Metternich, qui ne supportait qu'avec une impatience manifeste la
+présence de M. de Prokesch à Vienne et qui le soupçonnait d'exciter les
+désirs du jeune prince, le fit appeler un jour et lui apprit que
+l'Empereur tenait à lui confier une mission importante. Il s'agissait
+d'aller à Bologne auprès du cardinal Oppizoni, gouverneur pontifical,
+faire prévaloir l'influence et les volontés de l'Autriche. De son côté,
+Prokesch, qui endurait mal les défiances de Metternich au sujet de ses
+relations avec le fils de Napoléon, n'hésita pas à accepter cette
+mission temporaire, afin de prouver une fois de plus qu'il était dévoué
+à l'Empereur et à son pays. Il avertit son jeune ami de son prochain
+départ. Le duc lui écrivit une lettre touchante. Les épreuves et le
+malheur l'avaient réellement grandi et mûri. Ils lui avaient donné une
+dignité, un sérieux remarquables. Cette lettre, que je tiens à citer en
+entier, montrera combien le prince a été mal compris et mal jugé. Ce
+n'est point d'un cerveau atrophié que sortent des pensées aussi graves:
+
+«Depuis le commencement de notre amitié, écrivait le duc à la date du 31
+mars 1831, c'est aujourd'hui pour la première fois que nous nous
+séparons pour un temps considérable. Des jours riches en faits, pleins
+de grands événements, s'écouleront peut-être avant le moment où nous
+nous reverrons. Peut-être aussi, à mesure que je compterai les grains de
+mon sablier, l'avenir viendra-t-il m'inviter à remplir de plus lourds
+devoirs; peut-être encore les lois de l'honneur, la voix du destin
+exigeront-ils de moi le plus cruel des sacrifices en m'imposant de
+renoncer aux plus ardents désirs de ma jeunesse, au moment même où la
+probabilité de leur réalisation m'apparaissait parée des plus brillantes
+couleurs.» Mais, quelle que fût la situation que le sort lui réservait,
+le duc priait son ami de compter toujours sur lui, car la reconnaissance
+et l'affection l'attachaient à jamais à sa personne. «Le soin que vous
+avez pris de mon instruction militaire, la loyauté de vos conseils, la
+confiance que vous m'avez accordée, la sympathie qui existe entre nos
+caractères, vous seront un gage de ces sentiments.» Il lui offrait, à
+titre de souvenir, sa propre montre, où il avait fait graver son nom et
+la date du jour de l'envoi. «L'amitié ne regarde pas à la valeur
+matérielle d'un cadeau reçu en souvenir, mais uniquement à la valeur que
+lui donne le cœur. Prenez donc cette montre. C'est la première que j'ai
+portée; depuis six ans elle ne m'a jamais quitté. Puisse-t-elle marquer
+pour vous des heures bien heureuses! Puisse-t-elle bientôt vous indiquer
+le moment où sonnera l'heure de la gloire! Mais, en l'interrogeant,
+souvenez-vous que vous fûtes le premier qui m'ayez fait connaître le
+prix réel du temps et qui m'avez appris à savoir attendre.» Il lui
+parlait, en homme et en connaisseur, de sa mission à Bologne, où il
+s'agissait d'arrêter les mouvements séditieux qui devaient compromettre
+le repos de toute l'Italie. «Si je comprends bien l'objet de la mission
+que vous êtes appelé à remplir, il ne s'agit point ici d'un poste digne
+de vos capacités. Quoi qu'il en soit, pour vous qui connaissez les
+hommes et qui étudiez le monde, ce poste aura l'avantage de vous fournir
+les moyens de pénétrer la véritable nature de ces mouvements
+révolutionnaires et leur enchaînement, de juger des forces du pays dans
+l'avenir.» Le prince laissait entendre ainsi à Prokesch qu'il était bon
+de se renseigner sur les véritables aspirations de l'Italie et de savoir
+si réellement elle faisait appel au fils de Napoléon et si elle était
+capable de le soutenir. Il félicitait enfin son ami de fouler «ce sol
+classique, berceau d'une puissance et d'une grandeur presque uniques
+dans l'histoire». En traçant ces dernières lignes, il se souvenait
+d'avoir reçu et d'avoir porté seul le nom de roi de Rome... Enfin, il
+promettait à Prokesch d'écrire bientôt à sa mère avec tout
+l'enthousiasme et toute la chaleur qu'il avait su lui inspirer. Telle
+était cette lettre qui révèle la générosité et l'élévation de cette
+jeune et poétique nature. M. de Prokesch, en lui faisant de tristes
+adieux, lui offrit à son tour un fusil albanais que lui avait remis
+autrefois Ibrahim-Pacha. Le duc ne voulut pas demeurer en reste et donna
+encore à son ami un dessin de lui, un lavis au bistre, qui représentait
+fidèlement un des chevaux arabes de son père[510]. Les deux amis se
+séparèrent sans se promettre de s'écrire, car ils savaient qu'ils
+n'avaient pas besoin du lien fragile de la correspondance pour demeurer
+étroitement unis. M. de Prokesch quitta Vienne dans les premiers jours
+d'avril, laissant le duc dans un état de santé assez précaire.
+
+Au mois de mai de l'année précédente, le docteur Malfatti, un des
+meilleurs médecins de Vienne, avait été appelé auprès du prince par le
+comte de Dietrichstein, qui s'inquiétait de sa croissance, de légers
+maux de gorge et d'une toux fréquente. Le docteur Staudenheim, qui
+l'avait soigné plusieurs fois, lui trouvait une prédisposition à la
+phtisie de la trachée artère. Le duc de Reichstadt n'avait point
+d'appétit; il mangeait peu et digérait difficilement. Comme le prince,
+ayant terminé son éducation, allait se consacrer à l'état militaire et
+avait obtenu de son grand-père l'autorisation de commander un régiment,
+le docteur Malfatti crut devoir prévenir François II et Marie-Louise des
+dangers auxquels le jeune homme allait s'exposer à cause des variations
+atmosphériques ou des efforts de voix nécessités par le service. Le
+rapport confidentiel remis à Sa Majesté constatait que, par suite d'une
+croissance extraordinaire et d'une disproportion remarquable dans le
+développement physique, le duc était dans un état général inquiétant,
+surtout à l'égard de la poitrine. Il fallait veiller au moindre
+accident, car toute maladie accessoire serait dangereuse, soit pour le
+présent, soit pour l'avenir. Le docteur conseillait donc au jeune malade
+d'éviter les grands efforts et particulièrement ceux de la voix, et de
+prendre garde aux refroidissements. Pour lui éviter tout péril, la
+vigilance devait être très grande, car sa nature ardente était
+naturellement difficile à modérer. L'Empereur tint compte des
+observations si judicieuses du docteur Malfatti et différa de six mois
+l'entrée au service militaire de son petit-fils. Grâce à des soins
+assidus et intelligents, les symptômes inquiétants disparurent, et
+l'hiver se passa sans accidents. Mais, au mois d'avril, le duc, se
+croyant guéri, demanda à accomplir ses devoirs militaires. L'Empereur
+eut tort d'accéder à sa demande, car le jeune lieutenant-colonel en
+abusa aussitôt.
+
+Dès ce moment,--c'est le docteur Malfatti qui le rapporte,--il rejeta
+les conseils de l'art, et il se lança à corps perdu et comme un fou dans
+tous les exercices de guerre, s'imposant un labeur excessif. Plus d'une
+fois Malfatti le surprit à la caserne dans un état de fatigue extrême.
+Un jour, il le trouva étendu sur un canapé, exténué et presque
+défaillant. Comme il lui reprochait son imprudence: «J'en veux, dit le
+duc, à ce misérable corps qui ne peut pas suivre la volonté de mon
+âme!--Il est fâcheux, répliqua le docteur, que Votre Altesse n'ait pas
+la faculté de changer de corps comme elle change de chevaux quand elle
+les a fatigués; mais je vous en conjure, monseigneur, faites attention
+que vous avez une âme de fer dans un corps de cristal et que l'abus de
+la volonté peut vous être funeste.» Sa vie, comme le constatait
+Malfatti, était un véritable procédé de combustion. Le prince dormait à
+peine quatre heures; il ne mangeait presque pas. Il ne s'occupait que
+d'exercices militaires. Ses organes, sauf cérébraux, qui étaient sains
+et parfaitement développés, étaient comme frappés de caducité. Il
+maigrissait et son teint devenait livide. Il allait être atteint bientôt
+d'une forte fièvre catarrhale qui devait attrister ses parents et ses
+amis.
+
+Le duc faisait partie du régiment hongrois de Giulay, en garnison à
+Vienne. Lieutenant-colonel, il dirigeait activement son bataillon à la
+caserne et au champ de manœuvres. M. de Prokesch s'étonnait que l'on ne
+s'inquiétât pas assez de sa santé précaire et que l'on ne remarquât pas
+que parfois, dans les commandements, sa voix affaiblie se brisait tout à
+coup[511]. Il est vrai qu'il n'était pas facile de faire plier la
+volonté de ce fougueux adolescent. «Il s'irritait contre sa constitution
+physique, voulait forcer son corps à lui obéir ni plus ni moins que les
+chevaux qu'il domptait pendant les exercices d'équitation, auxquels il
+donnait par jour plusieurs heures.» Aussi l'influence que le jeune
+commandant exerçait sur ses soldats était-elle surprenante. Le capitaine
+de Moll a raconté plus tard au chevalier de Prokesch que, passant un
+jour en revue son bataillon, «l'air profondément grave de ses traits
+juvéniles et son attitude martiale firent une si puissante impression
+sur les troupes, accoutumées cependant à un silence complet, à une
+immobilité absolue, qu'elles éclatèrent en acclamations bruyantes et
+prolongées». Ce fut sa première et en même temps sa dernière joie
+militaire. La fièvre le prit au mois d'août et préoccupa tellement
+Malfatti qu'il en fit un nouveau rapport à l'Empereur. À ce moment même
+le choléra régnait à Vienne, et, dans la situation critique du prince,
+la moindre atteinte du mal pouvait le tuer. Ne craignant rien pour lui
+et d'une bravoure à toute épreuve, le duc de Reichstadt ne voulait pas
+s'éloigner de la caserne, lorsque François II, cédant enfin aux
+avertissements du docteur, lui intima l'ordre de se rendre immédiatement
+à Schœnbrunn. Le duc s'inclina, obéit, mais en s'éloignant dit à
+Malfatti avec colère: «C'est donc vous qui me mettez aux arrêts!» Ce
+repos obligatoire lui fit cependant le plus grand bien. Ses forces se
+rétablirent au bout de deux mois. Il retrouva l'appétit et le sommeil.
+Il reconnut lui-même que le docteur avait eu raison de lui imposer ce
+régime, et il alla l'en remercier à Hietzing, où il demeurait, le priant
+gracieusement d'oublier un moment de rancune. Malfatti aimait à causer
+avec lui. Il l'observait, il étudiait ce jeune prince si intéressant. Il
+avait découvert en lui, comme trait caractéristique, une aptitude
+singulière à sonder le cœur de l'homme et à en faire jaillir la vérité,
+grâce à d'habiles questions.
+
+L'exactitude de ses jugements sur des personnes qui avaient cependant
+grand soin de dissimuler leur caractère était merveilleuse. Le docteur
+Malfatti avait en outre constaté de l'analogie entre son organisation
+physique et son organisation morale: d'une part, sa charpente osseuse
+était encore soumise à une maladie de l'adolescence, tandis que ses
+organes cérébraux avaient acquis la régularité et le développement d'un
+homme remarquablement constitué; d'autre part, ses joies et ses désirs
+participaient aux joies et aux désirs de la jeunesse, tandis que ses
+observations, faites avec froideur et désillusion, étaient plutôt d'un
+âge mûr. Ces dispositions constituaient un dualisme très marqué[512].
+
+Le docteur et le prince s'entretenaient souvent de littérature. D'un
+naturel porté à la mélancolie, le duc de Reichstadt avait beaucoup de
+goût pour les œuvres de Byron. Il n'avait d'ailleurs pas oublié son
+fameux dithyrambe sur la _Mort de Napoléon_. «Il y a dans ce grand
+poète, disait-il, un profond mystère, quelque chose de ténébreux qui
+répond aux dispositions de mon âme. Ma pensée se plaît à s'identifier
+avec la sienne.» Malfatti admirait, lui aussi, ce génie, mais il lui
+trouvait trop de doute et de désespoir. Il considérait que Lamartine
+avait mieux jugé l'homme et sa destinée et que, dans son _Épître à
+Byron_, le poète français avait montré la beauté des plans divins, la
+grandeur de leurs mystères, la nécessité de la souffrance. Il avait
+détruit les paradoxes du poète anglais et dissipé tout ce que son
+désespoir offrait d'artificiel et d'ambitieux. Il avait regardé l'œuvre
+de Dieu et en offrait reconnu l'immensité sublime. Le duc demanda les
+poésies de Lamartine, qu'il ne connaissait pas. Il les lut et les
+admira. Il voulut même devant Malfatti relire l'épître à lord Byron,
+mais lorsqu'il arriva au célèbre passage:
+
+ Courage, enfant déchu d'une race divine...
+
+sa voix s'altéra et il s'émut... Malfatti l'encouragea cependant à se
+nourrir de ces pensées grandioses et à élever son âme au contact de
+pareilles œuvres.
+
+Le duc aimait aussi à lire les chants d'Ossian, surtout par respect pour
+la mémoire de son père, qui avait un culte pour le barde écossais. Il se
+plaisait également dans la lecture du Tasse et savait par cœur des
+fragments de la _Jérusalem délivrée_. Son précepteur, Mathieu Collin,
+l'avait initié aux beautés des tragiques français et allemands. Le
+prince appréciait en connaisseur le mâle génie de Corneille et les vers
+harmonieux de Racine. Il affectionnait surtout la tragédie
+d'_Andromaque_, se rappelant combien son père avait redouté pour lui le
+triste sort d'Astyanax. Le duc savait que l'Europe avait peur de lui, et
+que plus d'un prince daignait conspirer la mort d'un enfant. Il trouvait
+une allusion vivante dans ce passage:
+
+ Oui, les Grecs sur le fils persécutent le père.
+ Il a par trop de sang acheté leur colère!
+
+Il cherchait en vain auprès de lui une mère, glorieuse du passé et
+soucieuse de ses destinées futures; il ne relisait pas sans la plus vive
+émotion les vers où Andromaque rappelle la dernière prière du héros qui
+lui laissait son fils pour gage de sa foi et la suppliait de montrer à
+cet enfant à quel point elle chérissait son père... Ces rapprochements
+saisissants s'imposaient d'eux-mêmes à son esprit.
+
+Ce qu'il tenait à trouver dans les œuvres placées sous ses yeux, c'était
+tout ce qui se rapportait directement ou indirectement à son état, à sa
+situation. Il était le premier à faire naître les allusions et à les
+rechercher. Il avait cru un moment qu'il serait roi des Belges, car
+toute autre destinée que celle d'un monarque lui semblait indigne du
+fils de Napoléon. Des enthousiastes avaient songé à lui. Son nom, comme
+je l'ai rappelé plus haut, avait été prononcé en France, en Autriche et
+ailleurs. Mais le gouvernement de Juillet était disposé à la guerre
+plutôt que d'accepter ce jeune prince comme roi des Belges. «Nous ne
+souffrirons jamais, avait dit Casimir Périer, qu'un membre de la famille
+Bonaparte règne aux portes de la France, ni que Bruxelles soit un foyer
+de révolution.» La conférence de Londres, admise par l'Angleterre,
+l'Autriche et la Russie, devait, après bien des vicissitudes, dénouer
+une situation tendue, apaiser les menaces d'une guerre qui aurait
+embrasé l'Europe, détruire les intrigues de certains agitateurs en
+rapport avec les bonapartistes de Paris, écarter le choix du prince
+d'Orange que soutenait le tsar en raison de sa parenté avec ce prince,
+amener la séparation définitive de la Belgique d'avec la Hollande, grâce
+à l'habileté de Talleyrand, qui négocia malgré les difficultés
+incessantes amenées par le parti révolutionnaire, si bien qu'à tout
+instant on lui demandait: «Votre gouvernement existe-t-il encore à
+l'heure qu'il est[513]?» Enfin le Congrès belge, qui avait d'abord élu
+le duc de Nemours, ce qui constituait une nouvelle menace de guerre,
+choisit, après le refus de Louis-Philippe, le prince Léopold de
+Saxe-Cobourg. Pour diminuer les regrets de ceux qui auraient voulu le
+duc de Nemours, le prince épousa la fille aînée du roi des Français,
+celui que M. de Dalberg appelait insolemment «le roi du jacobinisme».
+C'en était fait de l'une des plus chères illusions du duc de Reichstadt.
+Les manifestations parisiennes que relève encore à cette époque M.
+Thureau-Dangin[514] n'aboutirent à aucun résultat sérieux. «Le 9 mai
+1831, les républicains avaient organisé un banquet aux _Vendanges de
+Bourgogne_, pour célébrer le récent acquittement de Godefroy Cavaignac
+et de ses amis. Le repas terminé, les convives se dirigèrent
+processionnellement, au chant de la _Marseillaise_, vers la place
+Vendôme, entourèrent la colonne et se livrèrent, en l'honneur du grand
+homme, à des danses patriotiques accompagnées de chants séditieux.
+C'était, pour eux, un lieu habituel de pèlerinage. Quelques jours
+auparavant, le 5 mai, anniversaire de la mort de l'Empereur, la grille
+et la base du monument avaient été surchargées de couronnes; le
+gouvernement les ayant fait enlever, à cause des attroupements qui en
+résultaient, il y eut une tentative d'émeute où l'on acclama la
+République, tout en distribuant des portraits du duc de Reichstadt. Lors
+des émeutes de septembre, après la chute de Varsovie, on criait: «Vive
+l'Empereur!» en même temps que: «Vive la République!» et «Vive la
+Pologne!» Plusieurs chefs du parti républicain s'entendaient avec Joseph
+Bonaparte pour entamer une lutte commune contre la monarchie de Juillet.
+Le nom de Napoléon II n'était en réalité qu'un prétexte à émeutes, et le
+duc de Reichstadt ne s'y trompait pas. Mais il ne voulait pas devoir son
+élévation à des mouvements révolutionnaires.
+
+Un poète, dont le nom commençait à devenir célèbre, avait foi dans
+l'avenir du fils de Napoléon. Il écrivait, à cette époque, à Joseph
+Bonaparte, qui s'était mis en relation avec lui par l'entremise d'un
+sieur Poinnet, une lettre qui mérite d'être reproduite ici[515]:
+
+ «SIRE,
+
+«Votre lettre m'a profondément touché. Je manque d'expressions pour
+remercier Votre Majesté. Je n'ai pas oublié, Sire, que mon père a été
+votre ami. C'est aussi le mot dont il se servait. J'ai été pénétré de
+reconnaissance et de joie en le retrouvant sous la plume de votre
+Majesté. J'ai vu M. Poinnet. Il m'a paru, en effet, un homme de réelle
+distinction. Au reste, Sire, vous êtes et vous avez toujours été bon
+juge. J'ai causé à cœur ouvert avec M. Poinnet. Il vous dira mes
+espérances, mes vœux, toute ma pensée. Je crois qu'il y a dans l'avenir
+des événements certains, calculables, nécessaires, que la destinée
+amènerait à elle seule; mais il est bon quelquefois que la main de
+l'homme aide un peu la force des choses. La Providence a d'ordinaire le
+pas lent. On peut le hâter. C'est parce que je suis dévoué à la France,
+dévoué à la liberté, que j'ai foi en l'avenir de votre royal neveu. Il
+peut servir grandement la patrie. S'il donnait, comme je n'en doute pas,
+toutes les garanties nécessaires aux idées d'émancipation, de progrès et
+de liberté, personne ne se rallierait à cet ordre de choses nouveau plus
+cordialement et plus ardemment que moi; et, avec moi, Sire, j'oserais
+m'en faire garant en son nom, toute la jeunesse de la France, qui vénère
+le nom de l'Empereur, et sur laquelle, tout obscur que je suis, j'ai
+peut-être quelque influence. C'est sur la jeunesse qu'il faudrait
+s'appuyer maintenant, Sire. Les anciens hommes de l'Empire ont été
+ingrats ou sont usés. La jeunesse fait tout aujourd'hui en France. Elle
+porte en elle l'avenir du pays, et elle le sait. Je recevrai avec
+reconnaissance les documents précieux que Votre Majesté a l'intention de
+me faire remettre par M. Presle. Je crois que Votre Majesté peut
+immensément pour le fils de l'Empereur...»
+
+Le poète savait que le roi Joseph aimait et cultivait les lettres, et il
+estimait son suffrage glorieux. Aussi lui adressait-il son dernier
+volume où se trouvait le nom de l'Empereur. «Je le mets partout,
+disait-il, parce que je le vois partout. Si Votre Majesté m'a fait
+l'honneur de lire ce que j'ai publié jusqu'ici, elle a pu remarquer qu'à
+chacun de mes ouvrages mon admiration pour son illustre frère est de
+plus en plus profonde, de plus en plus sentie, de plus en plus dégagée
+de l'alliage royaliste de mes premières années. Comptez sur moi, Sire;
+le peu que je puis, je le ferai pour l'héritier du plus grand nom qui
+soit au monde. Je crois qu'il peut sauver la France. Je le dirai, je
+l'écrirai, et, s'il plaît à Dieu, je l'imprimerai... 6 septembre
+1831.--Victor HUGO.» Mais l'influence du poète, si grande qu'elle fût
+déjà, ne parvint pas à déterminer une manifestation en faveur de
+Napoléon II. Cette lettre ne fut qu'un beau morceau de plus pour la
+littérature épistolaire.
+
+Le duc de Reichstadt s'était retiré à Schœnbrunn, où il occupait les
+chambres qui donnent à l'ouest sur le parc. C'est là que M. de Prokesch,
+après sa courte mission à Bologne, vint le retrouver. Le prince lui
+parut avoir assez bonne mine et un aspect plus calme. Devant les
+désillusions de tout genre, ses ardeurs avaient quelque peu diminué. En
+Pologne, l'insurrection n'était plus qu'une sédition; en Belgique, la
+monarchie était faite; en Italie, les sociétés secrètes seules
+s'agitaient encore, mais avec des intentions plus révolutionnaires que
+napoléoniennes[516]. L'Autriche s'était rapprochée de la France, et le
+général comte Sébastiani avait accepté la convention qui ramenait au
+pied de paix les forces militaires des cinq grandes puissances. Le
+principe de non-intervention, qui avait tant inquiété Metternich, était
+lui-même abandonné, quoiqu'il eût suffi pour dissiper toute inquiétude
+de le manier habilement, ainsi que l'avait proposé Talleyrand à Casimir
+Périer: «Le principe de non-intervention n'est plus qu'une absurdité
+quand on le regarde comme absolu... Ce principe est un moyen pour
+l'esprit. C'est à lui à l'écarter ou à l'appliquer[517].» Donc le régime
+de la monarchie de Juillet, contrairement à toutes les prévisions,
+s'affermissait. Metternich seul était d'un avis contraire, car, le 14
+octobre 1831, il prédisait encore la chute prochaine de Louis-Philippe
+et la monarchie de Henri V.
+
+Le duc de Reichstadt revit son ami avec joie. Il lui parla aussitôt de
+ses pensées, de ses travaux, de ses observations sur les choses et sur
+les hommes. Le lendemain,--c'était le 2 octobre,--il lui écrivit une
+longue lettre qui montrera une fois de plus ce qu'était cette jeune et
+haute intelligence. Le prince dépeignait d'abord à M. de Prokesch le
+plaisir qu'il avait eu à le revoir et son étonnement en constatant
+l'étendue de l'influence qu'il avait su prendre sur lui. «Que de choses,
+disait-il, traversent mon cerveau par rapport à ma situation, à la
+politique, à l'histoire, à notre grande science militaire qui consolide
+ou détruit les États, à tant de choses qui auraient tant besoin de vos
+lumières, de vos connaissances, de vos conseils et de votre jugement
+pour atteindre leur complet développement! Que d'idées se pressent dans
+mon esprit!...» Il voulait les refouler, mais à un ami comme lui qui
+n'en blâmait pas la hardiesse, il aimait à les faire connaître. «Durant
+votre absence, continuait-il, deux sujets m'ont occupé de préférence.
+L'un, c'est l'examen de l'état politique de l'Europe et des mesures
+qu'on aurait pu mettre en œuvre dans les conditions actuelles. Le bon
+sens du commun des mortels en général doit être satisfait de la façon
+dont les choses ont été conduites. Mais c'est là une mesure qui ne
+m'inspire que de la méfiance quand mon regard se porte vers l'avenir, et
+je suis plus que jamais animé de la conviction que l'ordre véritable qui
+repose sur la sécurité de la propriété et du commerce ne saurait être
+trop tôt obtenu, fût-ce même au prix des plus grands sacrifices. Le
+second objet de mes méditations a été la religion, mais ce point demande
+trop de temps pour le traiter ici.» Prokesch lui répondit aussitôt qu'il
+avait ressenti le même plaisir à le revoir. Au contact de son amitié si
+ardente, son cœur sentait refleurir sa jeunesse et renaître sa
+confiance. «La Providence, disait-il gravement, pour laquelle il n'y a
+pas de hasard, en faisant précisément que nous nous soyons rencontrés, a
+peut-être en vue un but grand et glorieux. Puisse-t-il en être ainsi et
+puissions-nous nous trouver prêts! Le nombre des hommes qui ont été
+choisis pour parcourir le rude sentier de l'action n'est pas
+considérable. Chez vous, prince, la naissance, le sort, les qualités,
+l'initiative naturelle, la force de la volonté, en un mot le cœur et la
+tête font voir que vous êtes marqué de ce sceau de prédestination.» Il
+examinait ensuite les deux sujets dont parlait le duc de Reichstadt,
+c'est-à-dire l'état politique de l'Europe et la question religieuse. Il
+le voyait sur le chemin qui lui permettait de se rendre compte de l'un
+et de l'autre. Il l'invitait seulement à se demander dans quelle mesure
+il était possible de faire application du vrai, de rechercher «quelle
+proportion d'alliage le pur argent de la vérité exigeait pour pouvoir
+être frappé et avoir cours».
+
+Le lendemain, Prokesch et son jeune ami s'entretinrent du grave sujet de
+la religion. La nature sérieuse du prince le portait à en parler. «Il
+avait été élevé dans les principes de la foi catholique la plus
+orthodoxe, observait scrupuleusement les pratiques du culte, ne tournait
+jamais en ridicule ni les cérémonies ni les doctrines religieuses. Il
+témoignait, au contraire, un grand respect pour les unes et les autres,
+ce qui prouvait la maturité de son jugement.» Les sophismes de quelques
+ouvrages, la conduite de quelques personnes avaient pu inspirer parfois
+à son esprit certains doutes, mais ceux qui l'ont connu ont tous attesté
+que son âme était demeurée entièrement religieuse. S'il parlait parfois
+de ces doutes, c'était en homme qui veut les combattre et les dissiper.
+«Je ne puis nier, disait-il à Prokesch, que l'hypocrisie de ceux dont
+les actions s'accordent si mal avec l'esprit de la religion, n'ait été
+souvent pour moi une source de pensées affligeantes, mais, d'un autre
+côté, je suis d'avis que la religion est notre bâton de pèlerin et que
+nous ne pouvons nous appuyer sur un soutien plus solide dans notre
+marche à travers la nuit de cette vie terrestre.» Prokesch avait publié
+une relation de son voyage en Terre sainte. Le duc de Reichstadt en
+parlait volontiers, et alors ce cœur si ferme semblait «un métal en
+fusion et devenu malléable contre sa nature». Il disait à son ami qu'il
+partageait l'avis de son père, qui avait hautement proclamé que la
+religion était la base indispensable de tout édifice social. «Ce qui est
+aussi nécessaire à la société humaine, ajoutait-il, ne saurait être en
+dehors de la vérité. Ceci a parlé à ma raison... J'ai compris, j'ai
+senti tout ce qu'il y avait de sublime dans la religion pouvant seule
+éclairer la marche de l'homme au milieu des incertitudes et des ténèbres
+qui l'entourent.» Prokesch était profondément ému de ce qu'il entendait.
+«La chaleur extraordinaire de son langage, avoua-t-il plus tard à M. de
+Montbel, qui le questionnait ardemment à ce sujet, m'avait électrisé. Je
+lisais dans cette âme vivement exaltée toute cette force surnaturelle
+qui, sans doute, l'a soutenue dans sa longue agonie. Peu communicatif de
+sa nature, ne voulant pas surtout se montrer faible au moment de ses
+plus grandes souffrances, alors qu'il voyait approcher son dernier jour,
+il se sera réfugié dans l'intimité de sa pensée religieuse, comme dans
+le sein d'un ami.»
+
+Prokesch méditait les paroles graves prononcées avec tant de conviction
+par le jeune prince, lorsque le duc de Reichstadt se leva
+précipitamment, courut à sa bibliothèque, en tira un petit livre,
+détacha la première page et la lui présenta, disant avec une grande
+affection: «Vous allez juger de tout le prix que j'attache _à cette
+heure_--et il souligna ces mots d'un air solennel--par le souvenir que
+je veux vous en laisser.» Prokesch prit la page. Elle avait été placée
+en tête des _Saintes Harmonies_ d'Albach. On y lisait de la main de
+l'Empereur: «Dieu veuille, en toute grave circonstance de ta vie, dans
+toutes les luttes, t'accorder lumière et force. C'est là le vœu de tes
+aïeux qui te chérissent. François.» Et l'Impératrice avait mis son nom
+«Augusta» à-côté de celui de l'Empereur. Ces lignes qui avaient pour lui
+un prix inestimable, le duc les offrit à son ami. «Que ce que j'avais de
+plus cher, dit-il, reste entre vos mains comme un monument de celui de
+mes entretiens qui, à mes yeux, a le plus d'importance...» Heureux les
+hommes qui font naître de telles amitiés et qui obtiennent des marques
+de confiance et d'affection aussi précieuses!... Le chevalier de
+Prokesch recevait, en cet instant si grave, un souvenir doublement sacré
+et par les circonstances dans lesquelles il était offert et par les
+paroles qui l'avaient précédé et accompagné. C'était comme le testament
+mystique d'une jeune âme qui se sent prête à quitter la terre, mais qui
+veut auparavant laisser une parcelle d'elle-même au plus fidèle et au
+plus sûr de ses amis.
+
+Dans ses confidences intimes à Prokesch, le duc de Reichstadt lui avoua
+«avec une noble candeur comment, de toutes les femmes qu'il avait
+rencontrées dans le monde, aucune n'avait fixé son attention au delà
+d'une journée, aucune n'avait touché son cœur, ni même parlé à son
+imagination juvénile». Il confiait toutes ses impressions à son ami
+«avec le ton de la plus pure innocence[518]». L'un des fils de Neipperg,
+issu du premier mariage du comte, avait voulu le mettre en relation avec
+une artiste du théâtre de la Cour, une jeune et belle personne d'une
+réputation irréprochable. Mais cette artiste eut tort de le recevoir
+comme si elle se fût attendue à sa visite. Il s'offensa de cette
+confiance exagérée en soi-même et ne retourna plus la voir. «La
+malveillance cynique d'un monde qui, du portrait du fils du grand
+Empereur, faisait dans ses moindres traits une caricature, a exploité
+aussi à cet égard la crédulité publique et poussé la fausseté jusqu'à
+attribuer sa mort prématurée à ses prétendues relations amoureuses.
+Comme si les soucis de son existence n'eussent pas suffi à alimenter le
+feu cruel qui le consumait[519]!...» On avait répandu également le bruit
+qu'il fréquentait la célèbre danseuse Fanny Essler, qui avait débuté, à
+quinze ans, sur le théâtre An der Wien. Le duc ne lui avait jamais dit
+un mot. Ce qui avait donné naissance à ce bruit, c'est que le chasseur
+du duc était venu parfois dans l'hôtel de Fanny Essler[520]. Mais ce
+qu'on ne savait pas à Vienne, ou ce que peu de personnes savaient, c'est
+que Prokesch se rencontrait parfois avec Gentz dans cet hôtel et que le
+chasseur, sûr de l'y trouver, lui apportait là les invitations du duc à
+venir le voir[521]. Aussi Prokesch a-t-il pu affirmer hautement que le
+prince était «de mœurs vraiment honnêtes», et que ses goûts et ses
+pensées graves ne laissaient point de place aux frivolités.
+
+La maladie, dont le duc de Reichstadt se sentait déjà sérieusement
+atteint, lui donnait des abattements fréquents. Il paraissait découragé,
+attristé. M. de Prokesch s'ingéniait à le ranimer, à réveiller son
+intérêt sur les grandes questions. Il lui conseillait la confiance en
+lui-même et dans les autres. Il l'invitait à réfléchir sur ses qualités,
+sur ses défauts et à se bien juger pour se rendre meilleur. Le duc lui
+répondait par ce billet: «Votre aimable lettre d'hier matin m'a indiqué
+un excellent moyen d'acquérir peu à peu une grande puissance sur moi et
+de prendre l'habitude de suivre les conseils d'autrui. La connaissance
+exacte de soi-même, des motifs qui vous guident et des résultats que
+l'on attend, est la meilleure règle pour la réalisation de certaines
+idées qui, sans cela, sont comme les enfants qui, après une parturition
+pénible, viennent au monde sans vie. Création du cerveau, il manque à
+ces idées la force vitale nécessaire qu'elles ne peuvent recevoir que de
+leur application aux objets extérieurs. On apprend ainsi à accepter de
+lourdes obligations et à supporter des critiques sévères, sans cependant
+entreprendre l'impossible. Pour le travail auquel vous me conviez, ami,
+il faut du temps, et la voix intérieure, qui doit jouer le principal
+rôle dans mes occupations futures, me dit que ce temps me manque le plus
+souvent dans mes nombreuses entreprises. Si vous pouviez venir
+aujourd'hui à une heure et demie, ou ce soir à six heures, vous seriez
+le plus aimable des hommes (9 octobre 1831)[522].» Un autre jour, M. de
+Prokesch lui adressait un discours de M. Thiers sur la pairie, et il
+l'engageait à lui indiquer ses réflexions à ce sujet. «Merci pour
+l'envoi de votre intéressant journal, répondait le duc à la date du 13
+octobre. Les raisons démonstratives de M. Thiers sur la noblesse sont
+concluantes, parce qu'elles sont puisées dans le cœur humain, et
+justifiées par l'histoire, parce qu'elles reposent sur certaines
+qualités qui dirigent les actions de l'homme social. Mais, en ce qui
+concerne la pairie, l'orateur ne me semble pas spécifier suffisamment
+son but particulier, et ses arguments en faveur de l'hérédité ne me
+paraissent pas toujours à l'épreuve de la contradiction. Avec mes
+meilleurs souhaits du soir, je demeure pour toujours votre véritable
+ami[523].»
+
+On s'apercevait bien que le jeune prince n'avait plus la même vitalité,
+le même enthousiasme. Une à une, ses illusions et ses espérances
+disparaissaient. Il restait en face d'une réalité sombre, d'un avenir
+sans issue. À part M. de Prokesch et son grand-père, il n'avait personne
+pour faire un échange intéressant d'idées. Aussi lui prit-il envie
+parfois de s'enfuir secrètement de Vienne et d'apparaître tout à coup en
+France; mais ce n'était là qu'un caprice aussitôt évanoui, car il
+sentait les liens de la captivité se resserrer plus étroits que jamais
+autour de lui. Il savait, d'ailleurs, que personne ne le suivrait dans
+cette fuite et que nulle puissance en Europe ne lui donnerait le moindre
+appui. Aussi, de mélancolique était-il devenu irritable; la vie, avec
+les maux physiques et les souffrances morales qui l'accompagnent,
+commençait à lui peser. Il s'était réinstallé à la Hofburg, à Vienne,
+pour y passer l'hiver au milieu de ses livres et des écrits publiés sur
+son père. Il restait là souvent silencieux, les yeux fixés sur le
+portrait de Napoléon, tête expressive et soucieuse que Gérard a peinte
+dans les derniers jours de l'Empire, et dont le caractère grave
+s'harmonisait tant avec ses pensées. Il se levait parfois pour regarder
+dans la grande cour d'honneur l'arrivée ou le départ de la garde
+montante, et les airs de la musique militaire, les drapeaux et la parade
+distrayaient un peu son esprit chagrin. Mais, à l'idée qu'il était
+éloigné de son régiment et qu'il ne le reverrait peut-être jamais, il
+était repris de ses amertumes et de ses profondes tristesses[524].
+
+La duchesse de Parme s'était remise de ses émotions. L'insurrection qui
+avait troublé ses États était heureusement terminée. Tout en se
+préoccupant du choléra et de ses horribles ravages à Vienne, tout en
+manifestant «les plus cruelles angoisses» pour les siens et pour son
+fils, elle demeurait paisiblement à Parme, occupée à de grandes
+promenades à pied ou à cheval qui lui faisaient grand bien. Elle
+s'inquiétait peu d'une maladie dont le docteur Malfatti lui avait
+pourtant montré la gravité dans son rapport du 15 juillet 1830. Une
+véritable mère eût pris peur et serait venue s'installer auprès de son
+fils, pour lui prodiguer des soins qu'elle seule sait donner et qui
+semblent à l'enfant qui les reçoit, les plus efficaces et les plus doux.
+Elle eût pu recueillir ses tristes confidences, calmer ses amertumes,
+atténuer ses déceptions. Mais non, le fils de Napoléon était abandonné à
+lui-même et à sa pénible destinée. Il se voyait un perpétuel objet
+d'inquiétude pour l'Autriche et pour la France. Suivant avec attention
+les débats politiques de son pays, il constatait qu'on s'occupait autant
+de lui que du monarque récemment détrôné.
+
+Ainsi, au mois de mars 1831, le député Baude avait demandé à la Chambre
+le bannissement de Charles X et de sa famille. Son collègue Marchal
+voulait que l'article 91 du Code pénal, c'est-à-dire la peine de mort
+visée par la loi du 12 juin 1816, fût appliqué à Charles X et à ses
+descendants, en cas de retour en France, comme cela avait été décrété
+contre Napoléon et les siens. Isambert désirait, au contraire, que cette
+loi fût abrogée. On ne tint pas compte de la proposition d'Isambert ni
+de celle de Marchal, et la loi de bannissement fut votée le 24 mars.
+Deux jours après, le député Gaëtan Murat revenait à la charge et
+réclamait encore une fois le retrait de la loi de 1816. M. Agier
+appuyait sa proposition, mais il croyait devoir signaler l'existence
+d'un parti qui se rattachait à l'un des membres de la famille Bonaparte
+et qui se masquait derrière les républicains qui cherchaient un
+dictateur. Il attaquait les hommes insensés qui ne remarquaient point
+que Napoléon ne tenait point sa puissance de son nom, mais de son génie
+et de ses hauts faits d'armes. «Ils ne réfléchissent pas, disait-il, que
+le maître qu'ils iraient mendier à la cour de Vienne ne pourrait
+franchir nos frontières, puisqu'il ne pourrait y arriver qu'escorté par
+les baïonnettes autrichiennes, qui se sont si souvent abaissées devant
+celles de nos soldats comme devant l'épée de son père.» (_Vive
+sensation._) Et voulant rassurer la majorité, Agier s'empressait de
+déclarer que les Français, satisfaits de la monarchie constitutionnelle,
+repousseraient toujours le despotisme. Après cette courte discussion, la
+Chambre prit à l'unanimité, moins une voix, la proposition en
+considération. Le 14 avril, M. Abbatucci déposa un rapport qui concluait
+à l'adoption définitive de cette proposition, laquelle supprimait la
+disposition relative à l'application de la peine de mort aux membres de
+la famille Bonaparte qui reparaîtraient en France, puisqu'on ne l'avait
+pas votée pour Charles X et les siens.
+
+Dans la nouvelle Chambre, élue le 6 juillet 1831, M. de Briqueville,
+député de la Manche, proposa, le 14 septembre, d'autres mesures de
+bannissement et de confiscation contre la famille de Bourbon. La prise
+en considération en fut votée le 17 septembre, moins les voix de Berryer
+et de Laugier de Chartrouse. Le rapport de M. Amilhau, à la date du 24
+octobre, tendait au vote de cette proposition, qui par l'article 1er
+édictait le bannissement de Charles X et de ses descendants et qui, par
+l'article 2, appliquait la même mesure aux ascendants et descendants de
+Napoléon[525]. Les quatre autres articles étaient relatifs à la vente
+obligatoire des biens de ces deux familles. La discussion en commença le
+15 novembre 1831 et donna lieu à d'intéressants débats qui se
+prolongèrent jusqu'en mars 1832. À la Chambre des députés, les orateurs
+qui se succédèrent à la tribune furent nombreux et ardents. M. Pagès
+releva une curieuse contradiction entre les mesures de proscription et
+certaines autres, qui avaient un caractère bien différent. «Vous avez
+revendiqué les cendres de Napoléon, disait-il, vous voulez relever ce
+colosse sur la colonne de la place Vendôme. Pouvez-vous, en même temps,
+livrer sa race au bannissement?» De son côté, Portalis s'étonnait que
+l'on confondît dans les mêmes proscriptions la famille de Bonaparte et
+celle des Bourbons. Quel était donc le Bonaparte qui avait porté les
+armes contre la France?... Il rappelait les victoires de Napoléon et
+l'humiliation de l'Europe. «Et quand je parle de Napoléon,
+s'empressait-il d'ajouter, ce n'est pas que je pense à son fils.
+Napoléon, comme tous les grands capitaines, n'a eu de véritable
+postérité que ses victoires. C'est ainsi qu'Épaminondas se vantait de
+n'avoir que deux filles: Leuctres et Mantinée.» M. de Martignac, dans
+une admirable harangue, une des plus belles qu'il eût jamais
+improvisées, faisait comprendre, lui aussi, l'inutilité des
+proscriptions: «En 1814, n'avons-nous pas vu la dynastie de Napoléon,
+forte de jeunesse, brillante d'alliances, éclatante de victoires, fondée
+à perpétuité au nom de la religion et par les mains de son ministre,
+disparaître en un jour, en présence de l'ancienne race qui paraissait
+oubliée par la génération contemporaine?» Il ajoutait aussitôt: «En
+1815, n'avons-nous pas vu la tête de Napoléon, mise à prix, reparaître
+ceinte de la couronne impériale? Et ces mêmes Bourbons, bannis à
+perpétuité à la même époque, ne sont-ils pas rentrés quelques jours
+après dans le palais de leurs ancêtres?...» Il condamnait ainsi toutes
+les proscriptions: «Quand la loi ordonne et que l'honneur défend, en
+France c'est toujours la loi qui succombe.»
+
+M. Duvergier de Hauranne, qui était favorable à la loi de bannissement
+appliquée à tous les prétendants, se raillait des républicains amis de
+l'Empire: «Une tendresse si délicate, si susceptible pour la famille
+Bonaparte, me paraît singulière de la part de ceux qui, plus que nous,
+se disent amis de la liberté. J'ai cru un moment que les portes de la
+France pouvaient, sans inconvénient, être ouvertes à la famille
+Bonaparte. Je ne le crois plus!» M. de Rémusat ne craignait pas le fils
+de Napoléon, car son père lui avait «laissé un nom impossible à porter».
+Le rapporteur, Amilhau, tout en se félicitant de voir bientôt la statue
+de Napoléon replacée sur la colonne Vendôme, se défendit d'avoir voulu
+créer des proscriptions contre la famille du héros. «Ce n'est pas moi,
+dit-il, qui en ai pris l'initiative; c'est la révolution de Juillet, ce
+sont les législateurs qui nous précèdent.» Ainsi, en 1815, l'Acte
+additionnel excluait les Bourbons, et, en 1816, Louis XVIII excluait
+Napoléon. Guizot blâma également les mesures d'exception; il déclara que
+la liberté était assez forte pour défendre le nouveau gouvernement, mais
+il finit par se rallier au projet de la Commission. «Je dirai peu de
+choses, ajoutait-il, du divorce de la France avec la dynastie de
+Napoléon. Ce divorce est consommé depuis longtemps; il l'a été par le
+fait même du chef de cette dynastie. Napoléon s'est perdu lui-même,
+chacun le sait, et après lui, il ne restait plus rien, car Napoléon
+était seul; après lui, rien, absolument rien!...» Guizot avait raillé un
+orateur qui avait assuré qu'un membre de la Chambre avait tenu «pendant
+vingt-quatre heures à sa disposition» la couronne de France. «Les pays
+libres, dit-il avec force, n'appartiennent à personne! En juillet 1830,
+chacun pouvait proposer son plan de gouvernement, amener son candidat au
+concours. Eh bien, est-il vrai qu'à ce moment il ait été sérieusement
+question un seul instant de Henri V, de Napoléon II, de la
+République?...» Le peuple s'était soumis spontanément à la meilleure
+solution, la seule nationale. Quant à ceux qui prétendaient avoir
+conduit les affaires, Guizot répondait dédaigneusement: «C'est une
+présomption étrange que de croire qu'on dirige de tels événements. La
+Providence en a fait plus des trois quarts.»
+
+À la Chambre des pairs, la discussion ne fut pas moins vive. Le duc de
+Broglie, rapporteur de la commission, après avoir blâmé les révolutions,
+même nécessaires, qui sont trop souvent des exceptions au droit commun,
+se demanda si on pouvait qualifier ainsi l'éloignement de la dynastie
+déchue. Ce n'était, à son avis, qu'un acte de prudence et de nécessité.
+En 1815, la Restauration ne s'était point gênée. Elle avait conclu
+délibérément à la déportation dans un autre hémisphère et à la captivité
+rigoureuse du seul concurrent qui était à redouter. En 1816, elle avait
+voté contre lui et les siens une loi draconienne... Or, en ce moment,
+les membres de la branche aînée des Bourbons n'avaient pas renoncé à
+leurs prétentions sur la couronne de France, puisqu'ils donnaient au duc
+de Bordeaux le nom de Henri V. Les craintes du gouvernement étaient donc
+fondées, et il avait le devoir de se défendre, comme l'avait fait le
+régime précédent.
+
+Après diverses vicissitudes à la Chambre des députés et à la Chambre des
+pairs, la proposition fut définitivement votée le 20 mars 1832, mais
+avec le retrait de l'article 4 de la loi de 1816, qui appliquait
+l'article 91 du Code pénal à la famille Napoléon, au cas où l'un de ses
+membres se serait présenté sur le territoire français.
+
+M. de Chateaubriand, dans une brochure qui avait excité les
+susceptibilités ironiques de M. Viennet[526], contesta aux Chambres le
+droit de bannir. Les journées de Juillet advenues, que pouvait-on
+établir? La République ou l'Empire avec le fils de Napoléon, la
+monarchie légitime avec le duc de Bordeaux ou la monarchie élective avec
+la branche cadette. Si le gouvernement républicain fût sorti de la
+révolution de 1830, il aurait, suivant Chateaubriand, mis à l'aise bien
+des consciences. En lui prêtant serment, on n'aurait rien trahi, car
+c'eût été un changement de principes, et non un roi substitué à un roi.
+Il n'y eût pas eu usurpation, mais création d'un autre ordre de choses.
+Chateaubriand l'eût préféré «à une monarchie bâtarde, octroyée par je ne
+sais qui». D'autre part, le choix du duc de Bordeaux eût éloigné toute
+chance de guerre civile ou étrangère. «Proclamé par le gouvernement,
+avec les changements nécessaires à la Charte, Henri V eût été reconnu
+dans toute la France.» Enfin Chateaubriand envisageait le choix du duc
+de Reichstadt, «héritier d'un grand homme». L'opinion qu'il en émettait
+dut plaire au jeune prince, qui eut bientôt connaissance de cette
+éloquente brochure, répandue dans toute l'Europe. «Ce que l'antiquité
+conférait au duc de Bordeaux, le duc de Reichstadt le puisait dans
+l'illustration paternelle. Napoléon avait marché plus vite qu'une
+lignée: haut enjambé, dix ans lui avaient suffi pour mettre dix siècles
+derrière lui. Le duc de Reichstadt présentait, en outre, aux hommes de
+religion et à ceux que le préjugé du sang domine, ce qui complaisait à
+leurs idées: un sacre par les mains du Souverain Pontife; la noblesse
+par une fille des Césars. Je l'ai dit ailleurs, sa mère lui donnait le
+passé, son père l'avenir. Toute la France était encore remplie de
+générations qui, en reconnaissant Napoléon II, n'auraient fait que
+revenir à la foi qu'ils avaient jurée à Napoléon Ier. L'armée eût reçu
+avec orgueil le descendant des victoires.»
+
+Chateaubriand disait encore que le drapeau eût été emporté de nouveau
+par les aigles qui planèrent sur tant de champs de bataille «et qui ne
+prêtent plus leurs serres et leurs ailes à cet étendard humilié. Le
+royaume, redevenu empire, eût retrouvé une puissante alliance de famille
+en Allemagne et d'utiles affinités en Italie.» Venaient ensuite les
+objections, qui attristèrent certainement le prisonnier de Vienne. «Mais
+l'éducation étrangère du duc de Reichstadt, les principes d'absolutisme
+qu'il a dû sucer à Vienne, élevaient une barrière entre lui et la
+nation. On aurait toujours vu un Allemand sur un trône français,
+toujours soupçonné un cabinet autrichien au fond du cabinet des
+Tuileries; le fils eût moins semblé l'héritier de la gloire que du
+despotisme du père[527].» Le duc de Reichstadt eût été, au contraire,
+bien Français et eût pratiqué une politique française, car il n'aimait
+pas Metternich, et sa première pensée, une fois débarrassé de sa
+surveillance, eût été de se conformer aux indications libérales du
+testament paternel. La certitude d'être si peu connu et si mal jugé
+était une des choses qui causaient toujours le plus de tourments au
+jeune prince. On ne savait pas que la principale règle de sa jeunesse
+était de ne jamais oublier, comme l'avait conseillé son père, «qu'il
+était né prince français». On ne savait pas qu'il avait dit à son
+grand-père qu'il ne mettrait les pieds sur le sol français que rappelé
+par l'armée française. Mais la constatation de Chateaubriand: «Sa mère
+lui donnait le passé, son père l'avenir», l'avait consolé. Elle
+répondait à ses propres observations, car, pénétré de son bon droit, il
+avait prononcé un jour devant Prokesch ces fières paroles: «Le fils de
+l'Empereur, de celui que toute l'Europe avait reconnu, le fils de
+l'archiduchesse Marie-Louise n'offrait-il pas aux puissances des
+garanties autrement solides que le fils de Philippe-Égalité?...» Et
+cette prédiction finale le faisait frissonner: «La France ne dormira pas
+toujours. Comme au héros du Tasse, il suffira de lui présenter un
+bouclier pour la tirer du sommeil!» Enfin le duc de Reichstadt trouvait
+que Chateaubriand était le seul écrivain qui eût su parler de son père.
+Quel autre, en effet, eût mieux répondu aux ultras qui lui disaient, en
+1814, que pour gouverner la France il suffisait de changer les draps du
+lit de Buonaparte et d'y coucher Louis XVIII: «Vous oubliez, messieurs,
+que les draps du lit de Buonaparte étaient des drapeaux et qu'il y
+dormait avec la Gloire!...»
+
+Le duc connaissait le caractère généreux de l'ancien ministre de Charles
+X, le seul qui eût osé écrire, à propos du bannissement des membres de
+la famille impériale: «Ce sont les alliés qui ont provoqué ce
+bannissement. Des conventions diplomatiques, des traités formels
+prononcent l'exil des Buonaparte, leur prescrivent jusqu'aux lieux
+qu'ils doivent habiter, ne permettent pas à un ministre ou à un
+ambassadeur des cinq puissances de délivrer seul un passeport aux
+parents de Napoléon. Le visa des quatre autres ministres ou ambassadeurs
+des quatre autres puissances contractantes est exigé. Tant ce sang des
+Napoléon épouvantait les alliés!... Grâce à Dieu, je ne fus jamais
+soumis à ces mesures: avant qu'un ministre de Louis-Philippe allât voir
+un enfant et une femme, j'avais délivré, sans conseiller personne, en
+dépit des traités et sous ma propre responsabilité, comme ministre des
+affaires étrangères, un passeport à Mme la comtesse de Survilliers,
+alors à Bruxelles, pour venir à Paris soigner un de ses parents malade.
+Vingt fois j'ai demandé le rappel de ces lois de persécution; vingt fois
+j'ai dit à Louis XVIII que je voudrais voir le duc de Reichstadt
+capitaine de ses gardes et la statue de Napoléon replacée au haut de sa
+colonne!» Chateaubriand ne faisait que répéter ce qu'il avait dit dans
+une précédente brochure, parue au mois de mars: «C'est ainsi que je
+comprenais largement la monarchie légitime; il me semblait que la
+Liberté devait regarder la Gloire en face[528].» Cette noblesse de
+langage et d'attitude n'étonnera pas ceux qui ont pratiqué
+Chateaubriand.
+
+À la fin des réflexions que lui inspira la nouvelle proposition relative
+au bannissement de Charles X et de sa famille, l'illustre écrivain
+disait: «Pourquoi envelopper les Bonaparte dans la destinée des
+Bourbons? Pourquoi frapper du même coup ce qui, depuis vingt ans, nous a
+donné gloire et liberté? Pourquoi interdire l'entrée de la France aux
+parents du dominateur des mers et l'ouvrir à ses cendres? Les dernières
+sont bien plus à craindre, leur conspiration bien plus redoutable à la
+monarchie nouvelle que le retour et les complots supposés de quelques
+individus arrachés à l'exil. Elles s'agiteront à chaque anniversaire de
+leurs victoires. Tous les jours, sous leur colonne, elles diront à la
+quasi-légitimité passante: «Qu'as-tu fait de l'honneur français[529]?»
+Chateaubriand faisait ainsi allusion à la pétition d'un sieur Lepayen
+qui demandait qu'on déposât les cendres de Napoléon sous la colonne de
+la place Vendôme. À la séance du 13 septembre 1831, le député Martin du
+Nord, rapporteur de la pétition, concluait à l'ordre du jour. Il
+admettait que Napoléon avait été un génie, mais il rappelait qu'il avait
+confisqué toutes nos libertés. «Nous avons un roi-citoyen, disait-il. Ne
+troublons pas la marche de son gouvernement en rappelant trop souvent
+des souvenirs que des imprudents pourraient considérer comme des
+regrets. Laissons les cendres de Napoléon à Sainte-Hélène. Elles y
+serviront de leçon aux rois qui seraient tentés d'opprimer les peuples
+et de lasser la fortune.» Las Cases demanda le renvoi de la pétition au
+président du conseil. Levesque de Pailly combattit cette proposition.
+Coulmann la défendit en faisant remarquer qu'il n'y avait là aucun péril
+à redouter. «La France constitutionnelle de 1831, disait-il, n'ira pas
+plus chercher des prétendants à la couronne à la cour d'Autriche qu'à la
+cour d'Holy-Rood. Elle ne veut plus de restauration, pas plus du
+petit-fils de Henri IV que du fils de Napoléon.» Après des conclusions
+contraires de Benjamin Levraud, le général Lamarque, dans une forte
+harangue, dit que les malheurs de Napoléon avaient expié ses torts.
+«L'Angleterre, ajouta-t-il au bruit des applaudissements, doit être
+pressée de rendre un dépôt qui lui rappelle l'hospitalité violée et la
+honte de ses ministres.»
+
+M. de Lameth reconnut que Napoléon avait comprimé l'anarchie, «mais il
+ne serait pas nécessaire, ajouta-t-il,--et ses paroles firent
+sensation,--que ses cendres vinssent aujourd'hui pour l'appuyer encore».
+Le général Bertrand soutint que c'était une question d'honneur national,
+et le renvoi au président du conseil fut voté par la majorité, ce qui
+détermina une vive et longue agitation dans la Chambre. Cet hommage,
+rendu à la mémoire de son père, causa une profonde émotion au duc de
+Reichstadt. Il y vit comme un encouragement pour son avenir. Mais ce qui
+le minait sourdement, c'était la crainte d'arriver trop tôt, à cause de
+son inexpérience des choses et de son peu de savoir, quoiqu'il fût, en
+connaissances diverses, bien supérieur à beaucoup de princes. Il avait
+pris pour lui--avec le dessein de les réaliser--les conseils de
+Chateaubriand, dans la brochure éloquente que je viens d'analyser,
+conseils qui étaient destinés au duc de Bordeaux: «Qu'il devienne le
+jeune homme le plus éclairé de son temps, qu'il soit au niveau des
+sciences de l'époque, qu'il joigne aux vertus d'un chrétien du siècle de
+saint Louis les lumières d'un chrétien de notre siècle! Que des voyages
+l'instruisent des mœurs et des lois; qu'il ait traversé les mers,
+comparé les institutions et les gouvernements, les peuples libres et les
+peuples esclaves; que, simple soldat, s'il en trouve l'occasion à
+l'étranger, il s'expose aux périls de la guerre, car on n'est point apte
+à régner sur des Français sans avoir entendu siffler le boulet!»
+L'ardeur intellectuelle, l'activité matérielle, les études, les voyages
+et la guerre, la guerre surtout, c'était ce que désirait le fils de
+Napoléon, et le feu de ces désirs brûlait, dévorait son âme. Là où le
+hasard des combats l'aurait appelé, il eût tenu encore une fois à se
+montrer digne du grand nom qu'il portait. Il eût voulu courir au secours
+des Grecs ou des Italiens, au secours de sa mère menacée par
+l'insurrection de Parme, au secours des Polonais luttant contre les
+Russes, partout enfin où l'on se battait; mais toujours l'impitoyable
+main de Metternich le rejetait dans une froide inaction qui allait le
+tuer plus sûrement et plus rapidement que la maladie ou les balles
+ennemies.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+LA MORT.
+
+
+La santé précaire du duc de Reichstadt lui avait fait interdire pendant
+un certain temps les occupations et les exercices militaires. Se
+trouvant mieux au commencement de l'année 1832, il retourna à son
+quartier. Le 2 janvier, par une journée très froide, il assista aux
+funérailles du général Siegenthal. Colonel en second du régiment de
+Wasa, il voulut commander ses troupes et fut pris d'une subite
+extinction de voix. Il fut contraint encore une fois de s'arrêter[530].
+Il chercha à se distraire de la privation des travaux militaires par des
+études historiques. Il écrivait au commencement de janvier à son ami
+Prokesch: «Je viens de quitter mon bureau où j'ai élaboré un long
+rapport, et je me repose en vous écrivant. Depuis quelques jours
+j'entends parler beaucoup d'un ouvrage du professeur Iarke (éditeur
+inconnu) sur l'Histoire de la révolution de 1830, traitée au point de
+vue de la question d'État. Le connaissez-vous? Qu'en pensez-vous? J'ai
+besoin de votre amicale conversation. Pouvez-vous venir aujourd'hui? Je
+vous attends à partir de sept heures[531].» Le duc était plus que jamais
+dévoué à cet ami fidèle. Il s'était occupé de lui assurer l'avancement
+de lieutenant-colonel qu'il méritait et dont parle la lettre suivante,
+si affectueuse: «J'ai fait la commission dont, mon cher ami, vous avez
+bien voulu me charger. Hier matin, je me suis rendu auprès du général
+d'artillerie Kutschera. Il vous connaît. Il parla de vous
+avantageusement et promit de soumettre à l'Empereur la proposition
+touchant votre avancement. C'est un surcroît d'affaires qui l'a empêché
+de s'en occuper plus tôt. Je compte, dès lors, vous saluer prochainement
+comme mon camarade.» M. de Prokesch avait, de son côté, rendu au duc un
+petit service pour une famille à laquelle il s'intéressait. «Merci pour
+l'exécution de ma demande, ajoutait le duc. Veuillez être mon interprète
+auprès du conseiller aulique Kiefewetter. Défendre les veuves et les
+orphelins fut toujours une jouissance pour les cœurs solides de vos
+ancêtres; combien cela doit être agréable à votre cœur si sensible!...
+Mon opinion sur vous est invariable; elle n'avait pas besoin de la
+lettre du Colonel Kavanagh que je vous renvoie ci-jointe. Le prix que
+vous attachez à la manière de voir du colonel m'est un garant de la
+sienne, et sa lettre m'a surtout intéressé à cause des aperçus exacts
+qu'elle contient sur notre marine. Il serait trop long de vous
+communiquer mes avis sur les deux articles de l'_Allgemeine Zeitung_. Je
+vais l'écrire et je vous en soumettrai la substance. Le comte de
+Dietrichstein me quitte à l'instant. Il m'a beaucoup entretenu de ce
+fait que l'opinion publique ne m'est pas favorable et que je passe pour
+une tour de Babel!... À qui m'adresser pour savoir la vérité? À vous...
+Assurez-moi par quelques lignes que je ne suis pas tout à fait perdu et
+si, sans me trahir, vous pouvez apprendre du comte ce que l'on dit de
+moi, ce serait là une nouvelle preuve de votre amitié[532].» Prokesch
+lui répondait presque aussitôt: «Laissez le comte de Dietrichstein, avec
+les préoccupations dévorantes de son amour quasi paternel, accumuler les
+blâmes contre vous!... Je me réjouis de lire votre pensée sur les deux
+articles précités, ne serait-ce que pour le style. Savoir écrire bien et
+clairement est un grand avantage, et la récompense se trouve dans la
+peine que l'on se donne pour y arriver. Aucune voie n'est meilleure pour
+vous apprendre à penser justement et à distinguer les conditions
+nécessaires d'une action droite et correcte. Le style de votre illustre
+père est l'expression fidèle de son génie. Imaginez-vous que je suis au
+loin et écrivez-moi sur tout ce qui vous frappe et qui semble devoir
+vous être de quelque utilité. Je vous promets de répondre loyalement et
+franchement et, s'il le faut, de critiquer à l'occasion.» Dans le
+_post-scriptum_ de cette lettre, Prokesch lui disait: «Vous savez sans
+doute qu'il y a quelques jours une douzaine de gazettes allemandes ont
+annoncé comme un fait accompli vos fiançailles avec la fille de
+l'archiduc Charles[533].» Ce n'était là qu'un bruit sans consistance. Le
+prince était trop souffrant, trop affaibli pour qu'on pût songer en ce
+moment à des fiançailles. Et cependant, tout malade qu'il était, il
+n'écoutait aucun conseil; il multipliait imprudences sur imprudences, ce
+qui désespérait le docteur Malfatti à tel point que celui-ci s'écria un
+jour: «Il semble qu'il y ait dans ce malheureux jeune homme un principe
+actif qui le pousse à se suicider. Tous les raisonnements, toutes les
+précautions échouent contre une fatalité qui l'entraîne.» Le 21 janvier,
+Prokesch le trouva fort agité. Le maréchal Maison l'avait invité à un
+bal pour le soir du 21,--date, entre parenthèses, assez mal choisie. Le
+prince avait demandé à son grand-père s'il devait s'y rendre. François
+II l'avait laissé libre. «Je n'ai aucun motif de me plaindre du
+maréchal, remarqua le duc, mais décemment il est impossible que je me
+trouve chez l'ambassadeur de Louis-Philippe, au moment même où son
+gouvernement dirige contre moi un arrêt de bannissement et de
+proscription.» Déjà, à l'arrivée de Maison à Vienne, le duc de
+Reichstadt avait montré de la répugnance à aller chez le maréchal,
+objectant à son grand-père qu'il ne pouvait voir le représentant de
+Louis-Philippe, «parce que ce prince avait moins de droits que lui-même
+et qu'il ne voyait pas pourquoi il irait rendre hommage à un
+usurpateur[534].» Profitant de nouvelles complications en Italie, le
+prince de Metternich, qui supportait mal la présence de M. de Prokesch
+auprès du duc de Reichstadt, lui confia une nouvelle mission
+diplomatique à Rome. Le chancelier connaissait pourtant bien l'état réel
+du jeune malade. Il n'aurait pas dû l'aggraver délibérément, en
+éloignant le seul être que le duc aimât tendrement et auquel il se
+plaisait à confier toutes ses pensées. Une telle séparation en des
+moments aussi douloureux, à la veille d'une solution fatale, était
+presque un acte de barbarie.
+
+Le dernier entretien qu'eurent les deux amis fut grave, comme le
+voulaient les circonstances. Le fils de Napoléon déclara une fois de
+plus que son devoir filial et sa mission providentielle le poussaient
+irrésistiblement vers la France. Ses espérances, disons le mot, ses
+illusions--et dans la cruelle maladie dont il était frappé, les
+illusions sont plus tenaces que dans toute autre--étaient revenues. Mais
+il se défendait de songer à quelque aventure. Il ne s'en serait pas,
+d'ailleurs, senti la force. Il consentait donc à attendre avec patience
+l'instant propice où il lui serait permis de ressaisir le pouvoir
+impérial. Il croyait encore, comme Metternich lui-même, au peu de durée
+du règne de Louis-Philippe, et il s'abusait sur les sympathies que
+devaient inspirer les souvenirs glorieux de l'Empire. Prokesch le
+remercia avec émotion de la confiance qu'il lui avait toujours
+témoignée. Il le félicita de n'avoir jamais écouté les personnes qui, le
+voyant en rapports fréquents avec le premier ministre de François II,
+auraient pu lui faire croire qu'il s'entendait contre lui avec son
+adversaire résolu. «Dans votre cœur comme dans le mien, s'écria vivement
+le prince, il n'y a pas de place pour d'aussi misérables calculs[535]!»
+Puis il se jeta dans ses bras, en le suppliant de le défendre partout où
+il serait question de lui. Il lui remit sa propre épée, sur laquelle il
+avait fait graver son nom. De son côté, Prokesch le pria d'accepter un
+manteau arabe qu'il avait jadis rapporté d'un voyage en Égypte. Ils se
+séparèrent, très émus l'un et l'autre. «J'étais loin cependant de
+prévoir, dit Prokesch, que, dans ce moment, je lui disais un dernier, un
+éternel adieu!»
+
+Quelques jours après, le duc recevait de Marchand, le fidèle serviteur
+de son père, une lettre écrite de Strasbourg[536]. «Prince, disait
+Marchand, depuis plusieurs années je sollicite l'honneur de remettre à
+Votre Altesse Impériale quelques objets tout de sentiment dont votre
+auguste père, l'empereur Napoléon, m'a fait dépositaire dans ses
+derniers moments à Sainte-Hélène. Persuadé que l'âme de Votre Altesse
+doit aspirer à s'identifier avec eux et mes demandes ayant toujours été
+sans réponse, je m'adresse à vous, Prince, avec l'espérance que vous me
+ferez connaître vos ordres et que, conformément aux dernières volontés
+de l'Empereur mon maître, j'aurai l'honneur d'être admis à vous remettre
+moi-même le dépôt qui m'a été confié...» Cet honneur fut refusé à
+Marchand. Metternich, toujours inexorable, n'admettait pas que l'un de
+ceux qui avaient recueilli le dernier soupir de Napoléon fût autorisé à
+parler à son fils[537]. Pourquoi cette cruauté nouvelle? Pourquoi
+interdire au fils de Napoléon la joie de recevoir des legs aussi doux,
+aussi précieux? pourquoi l'empêcher de s'entretenir avec le fidèle
+serviteur de son père? De tels actes sont vraiment une tache pour la
+mémoire de Metternich... Mais il semblait qu'aucune peine ne devait être
+épargnée au jeune prince. Aussi sa pensée devenait-elle de plus en plus
+sombre et mélancolique. Elle se tournait, dans ses angoisses, vers la
+religion, qui seule offrait quelque adoucissement à sa captivité. On a
+retrouvé, sur un portrait fait par Isabey, quatre vers écrits par le duc
+dans ces tristes moments. Les voici dans leur simplicité touchante:
+
+ Heureux qui met en Dieu toute son espérance!
+ On a toujours besoin d'implorer sa bonté.
+ Il nous consolera dans les jours de souffrance,
+ Si nous l'avons servi dans la prospérité.
+
+Au mois d'avril, le prince se trouva un peu mieux, grâce aux soins
+assidus des docteurs Malfatti et Wiehrer. Mais il eut tort de sortir et
+de braver les pluies et les fraîcheurs du printemps. Ses douleurs
+chroniques se réveillèrent et lui occasionnèrent une toux pénible. Il
+maigrissait de plus en plus. Cependant il tenait à montrer qu'il pouvait
+dompter son corps, parce que des propos imprudents de Kutschera lui
+étaient revenus. Ce général avait eu la maladresse de dire que le prince
+manquait d'énergie. Ces paroles le blessèrent profondément. Il voulut
+prouver que son âme était supérieure à son corps fragile, et il le fit
+avec une audace inconsidérée. Il monta à cheval par un temps humide et
+froid, et entreprit une course qui eût fatigué un homme robuste. Le
+soir, il retourna en voiture au Prater et s'y fit promener jusqu'au
+coucher du soleil. Tout à coup une roue de la voiture se brisa. Il
+s'élança sur la route et tomba. Cette fois ses forces étaient vaincues.
+Le lendemain, il était atteint d'une fluxion de poitrine, et cette
+nouvelle répandait la consternation à la Cour. Dans la consultation qui
+eut lieu avec Malfatti, les docteurs Vivenot, Wiehrer et Turckeim
+avaient émis les plus graves pronostics[538]. Le maréchal Maison, qui en
+avait été averti, informait le comte Sébastiani que la santé du duc de
+Reichstadt paraissait si compromise qu'on avait dû prévenir sa mère.
+Marie-Louise ne paraissait cependant pas trop préoccupée de la maladie
+de son fils. Elle regrettait en ce moment pour les dames de sa Cour le
+départ du régiment Esterhazy, parce qu'il s'y trouvait d'excellents
+danseurs. Elle passait une revue de Croates et défilait à cheval avec
+les généraux; elle recevait des visites, offrait de grands dîners,
+allait au théâtre, puis déplorait la mort du général Frimont, parce
+qu'elle lui rappelait «la mort de son bon général». Elle donnait des
+bals et s'occupait des pièces destinées à son Opéra, comme la _Reine de
+Golconde_, la _Straniera_, etc., car elle avait «une vraie passion pour
+la musique». Elle croyait son fils déjà remis «de sa fièvre rhumatique».
+Aussi était-elle heureuse d'apprendre à la comtesse de Crenneville
+qu'elle s'était fort amusée à l'opéra de Ricci, _Il nuovo Figaro e la
+modista_. Au moment même où son fils inspirait les plus vives
+inquiétudes, elle se complaisait dans les plus grandes illusions. «Dieu
+soit loué! écrivait-elle le 24 avril, les nouvelles sont toujours
+meilleures. Mon fils reprend de l'appétit et n'est plus qu'ennuyé par
+les ménagements qu'il doit prendre et qui, pour un jeune homme de son
+âge, sont insupportables. Je crois que, pour sa toux, on lui fera
+prendre cet été une cure d'eau minérale et les bains d'Ischl pour le
+fortifier. Ce qui rendait mes inquiétudes d'autant plus cruelles, était
+l'impossibilité absolue de me rendre cet été à Vienne. En général, cette
+idée me peine souvent, et je n'ai pas encore eu le courage d'ôter cet
+espoir à mon père. Il faudra que je m'y décide cependant un de ces
+jours[539].» Toute autre mère, je le répète, en apprenant de quelle
+affection mortelle son fils était atteint, fût accourue. Mais celle-ci
+ne savait pas encore si elle se déciderait à venir à Vienne. Ce qu'elle
+savait mieux, c'est que son Opéra avait réussi, que l'ensemble des
+artistes était parfait et que «la Ferlotti chantait à ravir[540]». En
+résumé, Marie-Louise ne devait arriver auprès du duc de Reichstadt que
+le 24 juin, un mois à peine avant sa mort.
+
+Les médecins avaient déclaré qu'il serait avantageux d'envoyer le prince
+à Naples. L'idée de ce voyage ravit le malade, mais il pensa tout de
+suite avec effroi à l'opposition qu'allait y faire son geôlier.
+«Croyez-vous, demandait-il au docteur Malfatti, qu'il n'y aura aucun
+obstacle? L'Empereur est absent. Voyez le prince de Metternich.
+Demandez-lui s'il est possible que j'entreprenne ce voyage...» Cette
+simple demande serre le cœur. Elle montre à quel état d'asservissement
+on avait réduit le fils de Napoléon. Devant la gravité du mal et l'avis
+des quatre médecins, Metternich daigna se montrer moins rigoureux que
+d'habitude. «Excepté la France, dit-il, il peut se rendre dans quelque
+pays qui lui convienne.» Cette réponse calma le jeune prince, qui crut
+désormais à la possibilité d'un prochain départ pour l'Italie. Mais il
+n'était pas assez robuste pour en supporter les fatigues; en attendant,
+on le transporta au château de Schœnbrunn pour lui faire respirer un air
+plus vivifiant.
+
+ * * * * *
+
+Le voyageur qui visite Vienne et ses environs éprouve une certaine
+déception à l'aspect de ce palais d'été qui manque d'art et
+d'harmonie[541]. De la Rudolfstrasse on voit d'abord deux lions qui se
+font vis-à-vis, puis un petit pont sous lequel glisse l'eau lente et
+noire de la Wien, puis deux sphinx en pierre. Enfin apparaît la porte
+centrale et, à droite et à gauche, deux obélisques en marbre rouge,
+gauchement surmontés d'aigles aux ailes déployées, puis les communs qui
+servent de corps de garde. La cour d'honneur a un aspect de cour de
+caserne, malgré ses deux fontaines. Au fond se dresse le grand pavillon
+avec un escalier à double révolution flanqué de trois corps de
+bâtiments, dont le dernier forme saillie. De fausses colonnes doriques
+sans cannelures montent le long de l'édifice. Sur le centre s'appuie un
+dôme lourd et épais. Lorsqu'on pénètre dans le jardin, qui a les aspects
+froids des jardins français du dix-huitième siècle, on aperçoit à
+l'extrémité un grand bassin que domine un groupe de Tritons et de
+chevaux marins. Dans les charmilles se dressent des statues qui
+détachent leurs formes blanches sur une verdure épaisse. De la pelouse
+centrale on arrive par des sentiers sinueux au portique de la Gloriette,
+qui a la prétention de représenter un arc de triomphe à la gloire de
+Joseph II et de Marie-Thérèse[542]. De cette hauteur qu'entourent de
+beaux massifs, on a une vue très étendue sur la ville de Vienne et ses
+clochers. Sur les bas côtés du château se trouvent les serres, puis à
+droite un jardin zoologique, un jardin botanique et un autre qu'on
+appelle le jardin tyrolien. La source qui a donné son nom au château est
+cachée dans un petit pavillon grec au fond d'un labyrinthe. Une jolie
+nymphe en marbre blanc tient une urne d'où l'eau cristalline tombe
+goutte à goutte dans une vasque en forme de coquillage. Adossé au
+pavillon, dont les sculptures imitent les mousses pendantes et humides,
+se trouve un charmant groupe d'Amours. Le parc, planté de chênes,
+d'ormes et de tilleuls, donne l'impression de celui de Versailles, mais
+avec moins d'art et plus de mélancolie. Un grand escalier, aboutissant à
+un balcon qui court le long du château, mène aux appartements de
+l'Empereur. On traverse de beaux salons blanc et or décorés de portraits
+de famille et de paysages de Rosa, pour arriver à l'appartement du duc
+de Reichstadt. Il est composé de trois pièces, agrémentées de dorures,
+de draperies et de laques somptueuses. La chambre à coucher du prince
+est tendue d'une tapisserie des Gobelins représentant une troupe de
+reîtres emportant leur butin dans une charrette. Au-dessus des portes
+figurent des scènes champêtres très gracieuses. Sur un panneau est placé
+le portrait de l'empereur François Ier. Dans un angle, à droite, se
+trouvait le petit lit de camp que le prince n'abandonna qu'aux derniers
+jours de sa vie. La grande fenêtre de la chambre à coucher donne sur les
+quinconces du jardin et sur deux groupes médiocres: _Hercule et Cérès_,
+_Pætus et Arria_. Cette fenêtre est voisine du grand balcon en fer forgé
+où le prince épuisé allait respirer plus à l'aise. De sa chambre il
+apercevait, à l'angle gauche du palais, la sentinelle de garde dans sa
+guérite de pierre. L'horizon était borné de deux côtés par les
+charmilles et au fond par la Gloriette. Tel était le dernier séjour du
+fils de Napoléon, qui ne se rappelait qu'une chose: c'est que son père
+était venu dans ce château, deux fois en maître, deux fois en vainqueur.
+
+Auprès de son appartement se trouvent le petit salon japonais aux
+célèbres incrustations de cuivre, plusieurs salles avec des peintures
+allégoriques ou historiques et les appartements de l'archiduc Charles.
+Le duc se reposait sur son lit de camp ou sur un grand canapé. Il aimait
+sa chambre, parce que c'était précisément celle où Napoléon demeura en
+juillet 1809, avant le bombardement de Vienne et la victoire de Wagram.
+Il ne consentit à accepter un lit plus commode et plus doux que lorsque
+la maladie devint plus aiguë. Et cependant le prince se faisait encore
+des illusions. Vers la fin du mois, le comte de Dietrichstein étant venu
+l'avertir qu'il était forcé d'aller à Munich: «Je ne suis donc pas si
+mal, dit-il, car, s'il me croyait en danger, M. de Dietrichstein ne me
+quitterait pas.» Mais le dépérissement du pauvre malade était un
+spectacle navrant. La fièvre lente et continue, la fréquence de la toux,
+la perte partielle de l'ouïe et l'amaigrissement étaient les indices
+irrécusables du mal dont il souffrait. Les remèdes et les soins
+énervaient le duc de Reichstadt. Un jour, malgré l'opposition de son
+entourage, il voulut aller en voiture découvert à Laxenbourg, château
+voisin de Schœnbrunn. Il y reçut les officiers de garde et causa
+longuement avec eux. Au retour, il fut surpris par un violent orage, et
+son état s'aggrava. Pour la première fois le duc se plaignit d'une
+douleur au côté droit de la poitrine et cracha le sang. Une nouvelle
+consultation eut lieu et amena les plus tristes pronostics[543].
+
+On avait choisi pour lieu de repos, dans la journée, un jardin séparé du
+parc où se trouvait un pavillon dont la vue donnait sur une fraîche
+prairie et des fleurs riantes. Le prince voulait que personne n'y vînt
+troubler sa solitude. Le maréchal Maison avait demandé à le voir: «Dites
+au maréchal, fit-il avec tristesse, que je dors. Je ne veux pas qu'il me
+voie dans ma misère[544].» Il avait de la peine à marcher. Il fallut
+bientôt le transporter en chaise à porteurs dans le jardin réservé dont
+l'archiduchesse Sophie lui avait laissé la libre disposition. Cette
+jeune princesse, fille du roi de Bavière et femme de l'archiduc
+François-Charles-Joseph, s'était prise depuis huit ans d'une grande
+affection pour l'infortuné duc de Reichstadt. Son mari aimait beaucoup
+aussi le prince, qu'il avait connu enfant et avec lequel il avait joué.
+C'était une consolation que la Providence envoyait au duc, en l'absence
+de son cher Prokesch. L'archiduchesse Sophie fut émue des résultats de
+la dernière consultation médicale. Elle comprit que le jeune malade
+était perdu, et elle s'attacha, comme une tendre sœur, à consoler, à
+adoucir ses derniers instants. Au moment où la crise s'aggravait, le
+prélat de la Cour, Mgr Wagner, crut devoir lui dire qu'il fallait penser
+à le préparer à la mort. Mais on redoutait que cette proposition ne
+causât quelque angoisse au prince, qui s'abusait encore sur son état
+réel. L'archiduchesse se chargea spontanément de cette mission délicate.
+Elle attendait la naissance d'un autre enfant,--car elle avait déjà un
+fils[545],--et elle persuada doucement au duc de communier avec elle,
+afin d'unir leurs prières, lui, pour sa guérison, elle, pour son
+heureuse délivrance. Le duc de Reichstadt, dont la foi était ardente,
+accepta de grand cœur cette offre pieuse. La communion eut lieu le 19
+juin, en présence des princes et princesses de la famille impériale qui,
+suivant les usages, doivent assister au viatique, mais sans que le duc
+s'en aperçût. Un silence profond régnait dans l'assistance. L'émotion
+fut grande, lorsqu'on vit s'approcher lentement de la table sainte et
+soutenu par l'archiduchesse, le jeune prince qui, déjà aux mains de la
+mort, allait recevoir le pain de la vie éternelle. En effet, pour ceux
+qui croient, la vie ne disparaît pas avec la fin apparente de l'être,
+car ce n'est qu'une transformation et non pas un anéantissement; et si
+l'édifice où ils ont vécu sur la terre se dissout en peu d'instants,
+l'habitation qu'ils trouvent dans les cieux est destinée à ne périr
+jamais... _Et dissoluta terrestris hujus habitationis domo, æterna in
+cælis habitatio comparatur..._ Le fils de l'archiduchesse Sophie, qui
+naîtra trois semaines après cette touchante cérémonie, sera l'archiduc
+Maximilien, celui qui, en 1867, tomba si cruellement sous les balles des
+soldats de Juarez. Son cercueil dans la «Kaisergruft», à Vienne, est
+voisin du cercueil de son cousin le duc de Reichstadt. En 1872,
+l'archiduchesse Sophie, dont les tristes jours avaient résisté à une
+douleur pourtant inconsolable, alla reposer enfin dans le même caveau.
+C'est là que sont les empereurs, les impératrices, les archiducs et les
+archiduchesses, dont les tombeaux se serrent étroitement les uns contre
+les autres, «tant la Mort, suivant l'effrayante expression de Bossuet,
+est prompte à remplir les places»!... Ce n'est que par les inscriptions
+funèbres qu'on reconnaît tous ces princes, car le même mausolée recouvre
+et voile toutes leurs grandeurs.
+
+ * * * * *
+
+Malgré les avis les plus pressants et les plus pessimistes, la duchesse
+de Parme ne pouvait se décider à quitter ses États. Le 14 mai, elle
+écrivait à Mme de Crenneville qu'elle était «assez sotte pour
+s'inquiéter outre mesure» de la santé de son fils. Depuis quelques mois,
+elle était devenue pour tous «une bien mauvaise et triste compagnie».
+Elle se préoccupait beaucoup, «car lorsqu'on est loin, on se fait des
+monstres». Ce n'était pas le désir qui lui manquât de revenir à Vienne;
+elle eût été bien heureuse de revoir son fils et de s'assurer par
+elle-même de l'état de sa santé. «Je crois, disait-elle, que le climat
+d'Italie lui serait bien pernicieux, car sa poitrine, grâce au Ciel, est
+tout à fait libre et toute la maladie s'est jetée sur le foie... Il est
+d'une mélancolie terrible. Il veut toujours rester seul... La cure sera
+longue.» Elle semblait se créer des raisons pour ne pas reparaître en
+Autriche. «S'il arrivait, dit-elle, le malheur qu'il devînt plus mal et
+que le choléra fût ici, je ne pourrais pas aller à Vienne, car je sens
+que le devoir de tout souverain est de sacrifier ses plus chères
+affections pour rester au milieu du danger avec ses sujets...» Sans
+doute, cette conduite paraît digne d'une souveraine, et si Marie-Louise
+n'avait pas sacrifié à son duché de Parme l'avenir de son fils, on
+admettrait bien que les obligations de sa couronne aient dû passer ayant
+ses obligations maternelles. Mais, en réalité, elle n'a pas montré un
+assez grand attachement à son enfant et à son époux, pour qu'on puisse
+croire à la sincérité de son dévouement à ses sujets. Quand, sur une
+dépêche plus inquiétante que les autres, elle consentira enfin à partir,
+il sera trop tard. Elle aura beau sangloter au pied du lit de ce fils,
+elle aura beau lui prodiguer ses caresses... elle n'a point fait ce
+qu'elle devait faire. Elle a abandonné son époux, elle a trahi ses
+devoirs de femme, elle a oublié ses devoirs de mère. Par son
+ingratitude, son insouciance, sa légèreté, elle a pour ainsi dire hâté
+la mort de son enfant. Elle aurait pu empêcher ses fatigues exagérées,
+s'opposer à ses imprudences, essayer de prolonger par tous les moyens
+cette existence si chère; elle ne le comprit pas, ou du moins elle le
+comprit, lorsqu'il n'était plus temps.
+
+Le prince de Metternich avait averti l'empereur d'Autriche, qui se
+trouvait à Trieste, de l'aggravation effrayante qui s'était produite
+dans l'état du duc de Reichstadt[546]. Quelque temps après, il disait au
+comte Appony qu'il redoutait la perte prochaine du prince, atteint d'une
+phtisie pulmonaire parfaitement caractérisée. Il priait son ambassadeur
+d'en parler au roi Louis-Philippe, afin qu'il prît garde au prince qui
+succéderait au duc, comme prétendant à l'héritage de Napoléon. Pour lui,
+il redoutait le prince Louis-Napoléon Bonaparte, «engagé dans la trame
+des sectes» et qui n'était pas placé, comme le duc de Reichstadt, «sous
+la sauvegarde des principes de l'Empereur[547]». Ces derniers mots en
+disaient assez.
+
+Enfin, le 24 juin, Marie-Louise arriva au château de Schœnbrunn. On
+avait prévenu le jeune prince, qui attendait sa mère avec une impatience
+fébrile et qui même aurait voulu aller au-devant d'elle. Marie-Louise
+avait prié le docteur Malfatti et le général Hartmann de rester auprès
+du malade, de crainte de quelque accident. L'entrevue fut émouvante. Le
+duc eut de la peine à se soulever de son lit pour embrasser sa mère, qui
+retenait difficilement ses sanglots. Elle se retira bientôt dans la
+pièce voisine pour donner cours à ses pleurs. La frivole créature
+comprenait maintenant combien elle avait eu tort de ne pas revenir à
+temps auprès de ce fils que la mort, menaçante depuis un an, allait lui
+arracher. Le duc, un peu calmé par le retour de sa mère, se reprenait au
+contraire à espérer. Il croyait qu'il pourrait se rétablir. Il pensait à
+ce voyage à Naples, tant désiré; il craignait que sa voiture ne fût pas
+prête assez tôt. Le 12 juillet, le prince Louis-Napoléon, à qui les
+hasards de la politique réservaient le trône refusé au duc de
+Reichstadt[548], écrivit à son cousin pour lui exprimer ses inquiétudes
+au sujet de sa maladie. Il était dans l'anxiété la plus grande. «Si la
+présence d'un neveu de votre père, disait-il, si les soins d'un ami qui
+porte le même nom que vous, pouvaient soulager un peu vos souffrances,
+ce serait le comble de mes vœux que de pouvoir être utile en quelque
+chose à celui qui est l'objet de toute mon affection...» Il espérait que
+cette lettre tomberait entre les mains de personnes compatissantes, qui
+auraient pitié de son chagrin et permettraient à ses vœux d'aller
+jusqu'au malade. Cette lettre fut remise à Metternich, qui la garda pour
+lui seul[549].
+
+Dans les quelques jours qui précédèrent sa fin, le duc de Reichstadt se
+sentit perdu. Il parlait avec calme de ses derniers moments. Le général
+Hartmann déclara plus tard à M. de Montbel qu'il n'avait jamais vu un
+soldat mourir avec plus de courage que ce jeune prince. Marie-Louise
+passait les journées à lui prodiguer des soins, maintenant bien
+inutiles. Elle maîtrisait sa douleur devant lui, mais s'écartait de
+temps à autre pour pleurer silencieusement. «Comment se plaindre,
+disait-elle, quand on vient d'être témoin de si cruelles souffrances
+supportées avec tant de résignation?...» Se rappelant un jour le berceau
+superbe offert par la ville de Paris, et où la Victoire, les ailes
+déployées, présentait à son jeune front une double couronne de laurier
+et d'étoiles, le prince dit avec un sourire mélancolique: «C'est
+jusqu'ici l'unique monument de mon histoire... Ma tombe et mon berceau
+seront bien rapprochés l'un de l'autre!» Ce berceau historique, il en
+avait fait don au Trésor impérial de Vienne, où il se trouve auprès de
+l'épée et du sceptre de Charlemagne, de l'épée et du sceptre de
+Napoléon, roi d'Italie, faibles et derniers restes de tant de
+splendeurs!
+
+Le 21 juillet, la veille de sa mort, un orage terrible éclata sur
+Schœnbrunn, avec la même violence que la tempête qui éclatait à
+Sainte-Hélène le jour de la mort de l'Empereur. La foudre renversa un
+des aigles qui se trouvent aux angles du château. La population des
+environs, qui se préoccupait anxieusement de la santé du prince, y vit
+un présage lugubre. Ce même jour, les souffrances du duc devinrent si
+aiguës, qu'il ne put s'empêcher de crier: «Ah! la mort! la mort! Rien
+que la mort peut me guérir!...» Il eut ensuite quelques instants de
+délire, pendant lesquels il disait: «Qu'on mette les chevaux! Il faut
+que j'aille au-devant de mon père! Il faut que je l'embrasse encore une
+fois!...» Puis revenant à lui, il avoua pour la première fois qu'il
+souffrait cruellement. La fièvre redoublait. En cet instant d'angoisse,
+Marie-Louise entra. Le duc eut le courage de rassurer sa mère. À ses
+questions inquiètes, il répondit qu'il allait bien. Pour ne pas
+l'effrayer, il parla, et avec une certaine satisfaction, de son prochain
+voyage pour l'automne. Le soir, le docteur Malfatti vit que le terme
+fatal approchait. Il conseilla au général Hartmann et au baron de Moll
+de ne point sortir de la chambre. Vers trois heures et demie du matin,
+le dimanche 22 juillet, le prince ressentit une violente douleur à la
+poitrine. Il se dressa sur son chevet et cria: «Je succombe... Ma mère,
+au secours! Ma mère!...» Le baron de Moll et un valet de chambre
+soutinrent le moribond dans leurs bras, mais comme ses traits prenaient
+les caractères rigides de la fin, ils firent avertir la duchesse de
+Parme et l'archiduc François qui se trouvait auprès d'elle.
+
+Marie-Louise et l'archiduc accoururent. Le prélat de la cour, Mgr
+Wagner, qui depuis plusieurs semaines ne quittait pas le château et qui
+plus d'une fois s'était gravement entretenu avec le prince, les suivit.
+Le capitaine Standeiski, le docteur Malfatti, les serviteurs vinrent les
+rejoindre. Marie-Louise tomba à genoux auprès du lit. Le duc de
+Reichstadt ne pouvait plus parler. Son regard, obstinément dirigé vers
+sa mère, semblait lui demander un dernier appui. Le prélat attendri lui
+montra le ciel. Le prince leva alors les yeux vers la voûte comme pour
+affirmer qu'il n'espérait plus qu'en Dieu, puis remua deux fois la tête.
+Cinq heures sonnèrent. Quelques minutes après, il était mort, et l'on
+emportait Marie-Louise évanouie. Le fils de Napoléon succombait dans la
+chambre où Napoléon, vainqueur et maître de l'Autriche, songeait à
+divorcer avec Joséphine et ne savait pas que l'empereur François II
+était déjà prêt, pour sauver ses États d'une perte certaine, à lui
+offrir l'archiduchesse Marie-Louise. Le prince issu de cette alliance
+superbe mourait le même jour où, onze ans auparavant, il avait appris la
+mort de son père, le même jour encore où l'empereur d'Autriche lui avait
+retiré son nom glorieux pour lui imposer celui de duc de Reichstadt.
+
+À la nouvelle de sa fin, l'archiduchesse Sophie, qui relevait à peine de
+ses couches, en ressentit une telle affliction que sa santé inspira,
+pendant quelques jours, de grandes inquiétudes. L'Empereur, informé à
+Linz par le baron de Moll, versa d'abondantes larmes. «Je regarde,
+dit-il, la mort du duc comme un bonheur pour lui. Je ne sais si
+l'événement est heureux ou malheureux pour la chose publique; quant à
+moi, je regretterai toujours la mort de mon petit-fils[550].» Il aurait
+voulu avoir la consolation d'assister à ses derniers moments, et il
+déplorait d'en avoir été privé. M. de Méneval a été très sévère pour
+François II, et son jugement me paraît motivé. «Dans des circonstances
+ordinaires, dit-il, il aurait recommandé à Marie-Louise la fidélité à
+son époux, mais voyant qu'il ne peut soutenir son gendre proscrit par la
+ligue des rois, sans manquer à ses alliés, il conseille à sa fille
+l'oubli de ses liens. Il l'entretient d'illusions qu'il partage lui-même
+sur son petit-fils impitoyablement sacrifié. Quand il est déçu dans ses
+espérances pour cet enfant auquel il doit tous ses sentiments de père et
+une efficace protection, il les oublie en lui témoignant une stérile
+tendresse. Il le laisse mourir, parce qu'il est empêché par la raison
+d'État de faire ce qui pourrait le sauver. Il le pleure. Il s'éloigne
+pour ne pas être témoin de ses derniers moments, et il se console en
+pensant qu'il est dans le ciel, parce qu'il finit par se persuader que
+c'est pour le mieux et qu'il n'y a plus de place sur la terre pour cette
+infortune[551].»
+
+Le pauvre duc de Reichstadt, qui n'avait que l'apanage éventuel des
+terres bavaro-palatines,--je ne sais s'il en toucha jamais quelque
+revenu,--et qui ne possédait aucune fortune personnelle, n'avait point
+fait de testament. Il avait seulement prié sa mère et le comte de
+Dietrichstein de remettre au chevalier de Prokesch le sabre que son père
+avait rapporté d'Égypte et les livres qu'ils avaient souvent lus et
+étudiés ensemble. Pendant toute la journée du dimanche, le duc resta
+exposé sur son lit de mort, revêtu du blanc uniforme du régiment de
+Giulay, ayant à son côté le sabre de son père. La gravure, d'après le
+portrait de Ender, est saisissante. Mais ce qui m'a le plus
+impressionné, c'est le masque qui a été moulé le même jour sur sa figure
+amaigrie. Ce masque, dont il a été pris trois moulages, appartient l'un
+au prince Roland Bonaparte, l'autre au musée de Baden près Vienne, le
+troisième au musée lorrain de Nancy. J'ai pu voir de près et toucher le
+second, grâce à l'obligeance du docteur Hermann-Rollett, directeur du
+musée de Baden. Le masque du jeune prince a été placé à côté de celui de
+son père. Antomarchi avait rapporté le masque de Napoléon avec
+l'intention de le remettre au duc de Reichstadt. On sait qu'il ne put
+s'acquitter de ce devoir sacré. Le hasard voulut que, longtemps après,
+ce masque fut trouvé par le père de M. Hermann-Rollett, qui en prit soin
+et le réunit à celui du duc[552]. Ainsi le père et le fils, qui étaient
+séparés depuis 1814, se sont retrouvés l'un à côté de l'autre sous la
+forme de ces empreintes fragiles dans un musée autrichien, à quelques
+lieues de la grande cité où l'un avait paru en vainqueur et l'autre en
+prisonnier!
+
+Le masque du duc de Reichstadt montre un front bombé, un nez droit et
+pincé par la mort, des yeux plissés, des pommettes saillantes, un menton
+très accentué. L'affreuse phtisie a ravagé cette figure si gracieuse, de
+façon à ne plus laisser que le squelette[553]. Le masque de Napoléon, au
+contraire, est resté puissant et ferme. Les souffrances et la captivité
+du héros n'ont pas défiguré sa physionomie altière. Il n'est point sorti
+dégradé des mains de la mort. On ne peut sans émotion voir ces deux
+masques réunis, et je suis resté longtemps pensif à les regarder, au
+milieu de ce musée étranger dont nul visiteur ne troublait alors le
+silence...
+
+Une foule considérable passa respectueusement devant le corps du prince,
+pendant toute la journée du 22. Le lendemain, les docteurs procédèrent à
+l'autopsie. Ils trouvèrent le corps entièrement émacié, la caisse de la
+poitrine trop étroite en raison de la taille, qui avait cinq pieds neuf
+pouces, le sternum aplati, le poumon droit ne consistant qu'en un amas
+de vomiques, le poumon gauche lésé et la trachée-artère corrodée. Les
+autres organes étaient dans un état normal. Le cerveau et le cervelet,
+plus compacts que d'ordinaire, n'avaient subi aucune altération... Dans
+la nuit du lundi, on transporta le cadavre en litière, à la lueur des
+torches, dans la chapelle du palais impérial à Vienne. Le 24 juillet,
+dès huit heures du matin, le corps fut de nouveau exposé. La chapelle
+était tendue de draperies noires, aux armes du prince. Sur un catafalque
+était placé le cercueil ouvert. À droite se trouvaient la couronne
+ducale et le collier de Saint-Étienne; à gauche, le chapeau, l'épée et
+le ceinturon. Devant le cercueil, deux vases d'argent contenaient le
+cœur et les entrailles, destinés à être enfermés, suivant les usages
+impériaux, l'un dans l'église des Augustins, voisine de la Burg, et les
+autres dans la cathédrale de Saint-Étienne. Aux quatre angles se
+tenaient droits des officiers de la garde autrichienne et des officiers
+hongrois en grand uniforme. Le soir eurent lieu les funérailles, réglées
+sur celles du duc Albert de Saxe-Teschen, époux de l'archiduchesse
+Marie-Christine. Pendant toute la matinée, on avait célébré des messes
+aux divers autels, et des prières pour les morts avaient été dites par
+les serviteurs de la Cour.
+
+À deux heures de l'après-midi, on porta le cœur du prince dans l'église
+des Augustins et on le plaça près de l'admirable mausolée de
+Marie-Christine, le chef-d'œuvre de Canova. À cinq heures, le corps,
+étant bénit, fut replacé dans le cercueil. Les valets de chambre
+impériaux le prirent et le déposèrent sur le char funèbre. Le temps
+était très beau. Les habitants de Vienne étaient accourus en grand
+nombre. Le convoi se mit en marche par la Josephplatz, précédé de jeunes
+orphelins portant des torches, d'un détachement de cavalerie, de valets
+de la Cour à cheval et de voitures de la Cour. Les hussards de
+Saxe-Cobourg et de Wurtemberg, avec le régiment de Wasa, formaient la
+haie. Le char était un antique carrosse recouvert de maroquin rouge,
+orné de clous dorés et tiré par six chevaux blancs, tenus en main par
+des valets de pied aux livrées d'Autriche. De chaque côté marchaient des
+pages portant des flambeaux allumés. Les voitures de parade, aux énormes
+roues sculptées et d'un verni rouge vif, contenaient le clergé et les
+personnes de la Cour. Venaient ensuite les gardes du corps avec les
+officiers du prince et sa maison militaire, puis une compagnie de
+grenadiers et un détachement de cavalerie.
+
+Le convoi suivit la place de l'Hôpital et arriva à la petite église des
+Capucins, sur la _Neue-Markt_. Là, le représentant du premier grand
+maître de la Cour frappa à la porte de l'église, déclina les noms et
+qualités du défunt et sollicita humblement l'entrée du temple. Le corps
+fut déposé sur un catafalque. Les princes et princesses étaient déjà
+réunis dans le sanctuaire. Après les absoutes, les Capucins descendirent
+eux-mêmes le cercueil dans la _Kaisergruft_ ou «caveau impérial». Le
+grand maître de la Cour, le major général et le baron de Moll seuls les
+suivirent. Là, le grand maître fit rouvrir le cercueil et montra le
+corps du prince au Père gardien. Puis il fit refermer le cercueil, remit
+une des clefs au Père et l'autre au directeur du bureau de la grande
+maîtrise. La Cour allait prendre le deuil pour six semaines. Les
+obsèques étaient terminées.
+
+La mort a encore une fois fait son œuvre. Mais, grâce à elle,
+l'infortuné prince est affranchi du fardeau qui pesait sur ses trop
+faibles forces. Il entre, déjà consolé, dans cette vie qui n'a ni les
+déceptions ni les amertumes de la terre. D'immortelles joies
+l'attendent. Il va y trouver enfin l'oubli des maux que les événements
+et les hommes lui avaient prodigués.
+
+Voici comment le maréchal Maison informa son gouvernement de la fin du
+prince:
+
+ «Baden, 22 juillet 1832.
+
+«M. le duc de Reichstadt est mort ce matin à cinq heures au palais de
+Schœnbrunn. Il paraît que ce n'est point aux progrès naturels de la
+maladie dont il était atteint que ce jeune prince a succombé, mais que
+les complications d'un accident intérieur sont venues hâter ce triste
+dénouement, considéré, d'ailleurs, comme inévitable. Sa Majesté
+l'archiduchesse Marie-Louise est plongée dans la douleur la plus
+profonde.
+
+ «MAISON.»
+
+Le bruit courait à Vienne que la secousse produite en elle par cette
+mort avait été si vive que l'on craignait pour ses jours. Il y avait là
+un peu d'exagération. Voici ce que Marie-Louise écrivait, quelque temps
+après, à la comtesse de Crenneville: «Vous me reverrez bien sûr à
+Vienne; si longtemps que mon bon père vivra, j'y viendrai aussi souvent
+qu'autrefois. Cela me fera même du bien. Quoique les souvenirs soient
+douloureux, j'y en aurai au moins de celui que je pleure; au lieu
+qu'ici, je ne rencontre aucun lieu où je puis dire: Il a fait ceci,
+cela, etc., et alors la vie me paraît bien triste et le monde désert...
+Jugez de ce que je dois souffrir de rester ainsi oisive, livrée à mes
+pensées et, par conséquent, uniquement à ma douleur. Si je n'avais pas
+Albertine et Guillaume, qui réclament encore mes soins, je demanderais
+au bon Dieu de m'appeler à lui pour rejoindre les deux personnes que
+j'ai perdues et qui m'étaient les plus chères au monde; mais les enfants
+qui me restent me font un devoir de traîner encore ma triste
+existence...[554]» Dans les deux personnes que Marie-Louise pleurait, on
+ne peut placer Napoléon, et, dès lors, c'était le souvenir de Neipperg
+qui l'attendrissait autant que celui de son fils.
+
+ * * * * *
+
+Plus perspicace que Marie-Louise, M. de Prokesch avait eu de tristes
+pressentiments en quittant le duc de Reichstadt au mois de février, mais
+cependant il espérait le revoir. Il était encouragé dans cette espérance
+par une lettre du comte Maurice Esterhazy qui lui écrivait de Naples, à
+la date du 14 juillet: «Vous aurez le bonheur de voir encore
+l'intéressant jeune homme qui touche déjà au terme de sa trop rapide
+carrière. Vous recevrez ses adieux! Il doit se sentir quitter la vie en
+exilé, cherchant autour de lui quelqu'un habitué à comprendre sa langue
+pour lui adresser ses derniers regrets... Peut-être vous est-il réservé
+de les recueillir... J'envie votre sort, sans pouvoir espérer le
+partager...» Esterhazy suppliait le chevalier de Prokesch-Osten de lui
+faire parvenir de Vienne quelques détails sur ce douloureux sujet[555].
+M. de Prokesch était entré à Rome en rapports familiers avec le colonel
+prince Pompeio Gabrieli, mari de Charlotte Bonaparte, fille de Lucien.
+Les relations si affectueuses qu'il avait avec le fils de Napoléon les
+lièrent bientôt. Le 20 juillet, le chevalier, rappelé subitement par le
+prince de Metternich,--car sa mission était terminée,--vint prendre
+congé du prince Gabrieli. La princesse Charlotte lui demanda s'il ne
+voyait aucun inconvénient à aller avec elle voir la mère de Napoléon,
+Mme Lætitia, qui habitait Rome et qui désirait vivement connaître l'ami
+fidèle de son petit-fils. Prokesch répondit que l'on se ferait une
+fausse idée de son gouvernement, si l'on supposait que, dans la démarche
+respectueuse de l'un de ses agents, il verrait un autre motif que le
+désir de porter des consolations à une vénérable aïeule, cherchant à
+avoir des nouvelles d'un prince qui lui était si cher.
+
+Le lendemain, 21 juillet, le chevalier de Prokesch et la princesse
+Charlotte se rendirent place de Venise, au palais de Mme Lætitia. Ils
+pénétrèrent dans un vaste et sombre appartement. La mère de Napoléon
+apparut au diplomate autrichien à moitié aveugle et presque paralysée.
+Elle était vêtue de noir. Malgré ses quatre-vingt-quatre ans et ses
+infirmités, elle se dressa, salua noblement Prokesch, puis, épuisée par
+cet effort, se laissa retomber sur un sofa, en invitant son visiteur à y
+prendre place. Celui-ci n'hésita pas à lui parler immédiatement de son
+petit-fils et à lui dire tout ce qu'il savait, tout ce qu'il redoutait.
+Elle l'écouta en pleurant. Les détails, qui lui furent donnés sur
+l'intéressante victime, firent une certaine diversion à sa douleur. Elle
+questionnait avidement. Elle voulait connaître ses qualités, ses
+penchants. Elle cherchait à retrouver des traits de ressemblance entre
+Napoléon et son fils. Elle fut satisfaite d'apprendre que le roi de
+Rome--elle ne le connaissait que sous ce nom--était traité avec les plus
+grands égards. Elle pria Prokesch de porter à son petit-fils cette
+parole qui résumait toutes ses pensées et tous ses vœux: «Qu'il respecte
+les dernières volontés de son père! Son heure viendra, et il montera sur
+le trône paternel...» Hélas! au moment même où elle parlait, son heure
+était venue... Mme Lætitia promit ensuite à Prokesch de lui faire
+remettre pour le prince sa propre miniature avec une boucle de cheveux
+de son père. Le chevalier se disposait à partir, lorsqu'elle le retint
+et fit un suprême effort pour se redresser. «Sa personne, dit-il, me
+parut grandir et un air de majestueuse dignité l'enveloppa.» Prokesch
+sentit qu'elle tremblait. «Ses deux mains se posèrent sur ma tête.» Il
+devina son intention et plia le genou. «Puisque je ne puis arriver
+jusqu'à lui, murmura-t-elle, que sur votre tête descende la bénédiction
+de sa grand'mère qui bientôt quittera ce monde!...» Puis elle embrassa
+Prokesch et, soutenue par la princesse Charlotte, demeura quelque temps
+silencieusement penchée sur lui. Quand elle se fut rassise sur le sofa,
+le chevalier lui baisa la main en prononçant des paroles que lui suggéra
+son cœur attendri par cette scène auguste.
+
+Le 22 juillet, Prokesch sortait de Rome et s'acheminait en toute hâte
+vers Vienne, porteur des souvenirs de Mme Lætitia, lorsqu'en route, à
+Bologne, il apprit la mort de son jeune ami. Sa surprise, son chagrin
+furent tels qu'il en demeura comme paralysé le reste du voyage. À son
+arrivée à Vienne, il alla voir le docteur Malfatti et ceux qui avaient
+assisté aux derniers moments du prince. Il voulut connaître tous les
+tristes détails de l'agonie et de la mort, et le duc de Reichstadt fut
+longuement pleuré par lui. Prokesch obtint ensuite une audience de
+l'Empereur. François II eut le bon goût de le louer d'avoir tenu une
+conduite respectueuse envers la mère de Napoléon, conduite que
+l'ambassadeur d'Autriche à Rome avait seul osé blâmer. Prokesch écrivit
+à la princesse Charlotte. En l'entretenant de la triste nouvelle, il lui
+demandait les intentions de Mme Lætitia sur les objets qu'elle lui avait
+confiés. La princesse répondit que Madame Mère le priait de renvoyer les
+portraits, mais de garder l'étui à jeu de Napoléon «en souvenir de
+l'heure de bonheur qu'elle lui avait due, à la veille de la mort du
+duc». Le chevalier de Prokesch conserva ce précieux souvenir, qu'il fut
+heureux de léguer à ses enfants.
+
+Il leur a légué quelque chose de plus précieux encore: le souvenir d'une
+bonté, d'une grâce, d'une délicatesse exquises à l'égard du prince que
+l'Autriche gardait comme un otage. Dans cette relation si touchante et
+si sincère, à laquelle j'ai été heureux de me reporter souvent, le
+chevalier fait preuve de la plus touchante modestie. Il s'étonne que le
+fils du grand Empereur, «dont les monarques avaient entouré le berceau
+de leurs hommages, que des millions de Français avaient acclamé et que
+toute l'Europe avait salué comme l'ange de la paix», il s'étonne,
+dis-je, que le prince ait eu tant de confiance pour un officier de rang
+inférieur dans l'armée autrichienne... Il n'y a là rien de surprenant.
+Le fils de Napoléon, entouré d'ennemis ou d'indifférents, avait, dès la
+première heure, deviné un ami véritable dans celui qui avait défendu son
+père au moment où tous le calomniaient. Il avait eu l'heureuse fortune
+de découvrir le cœur fidèle et dévoué dont son jeune cœur avait besoin,
+dans l'homme qui, dès ses premières paroles, s'était rendu à son appel
+et qui, ne redoutant ni la disgrâce, ni les calomnies, ni les
+méchancetés, lui aurait volontiers sacrifié son avenir. Le duc s'était
+senti attiré aussitôt par la plus vive sympathie vers le seul être qui
+parût digne de l'initier aux exigences de la vie et aux nobles devoirs
+de la carrière militaire. C'est à cet homme, en effet, qu'il pouvait
+confier ses vœux, ses désirs et ses illusions, sûr de retrouver en lui
+l'écho de sa pensée. C'est par Prokesch qu'il avait pris confiance en
+l'avenir et en lui-même. C'est à lui qu'il avait été redevable de
+quelques jours de fierté, de joie et d'apaisement après tant d'épreuves
+et de tristesses. C'est grâce à lui, à ses conseils si prudents et si
+sages, qu'il avait pu parer à certaines éventualités, échapper à
+certains pièges où sa jeunesse imprudente et généreuse serait facilement
+tombée. Aussi le prince a-t-il pu écrire que la reconnaissance et
+l'affection l'attachaient à jamais à lui. Il l'a plus d'une fois serré
+sur sa pauvre poitrine, comme s'il n'eût eu que cet ami et ce défenseur.
+«Un jour, un de ses camarades de jeu, rapporte Prokesch, lui insinuait
+de ne pas se fier à moi. Que fit-il? Il me donna la main, me raconta
+tout et me pressa sur son cœur en s'écriant: «Ces gens-là ne vous
+connaissent pas; mais moi, je vous connais.» Une parole aussi confiante
+était la plus haute marque d'estime pour cet ami fidèle, et en même
+temps la plus méritée. Fidèle, Prokesch le fut en effet, car jamais il
+ne sacrifia son amitié à la faveur des puissants. Aussi cette attitude
+si droite et si courageuse lui fit-elle rendre la justice qui lui était
+due. Par ses talents et sa réelle valeur, il atteignit les postes les
+plus élevés, mais nulle part il ne fut si grand que dans cette conduite
+généreuse et dévouée à l'égard de l'infortuné fils de Napoléon. Que dire
+encore?... Il mérita d'être son ami. Et cette amitié, toute d'honneur et
+de délicatesse, fondée librement sur la similitude des goûts pour tout
+ce qui était grand et beau, n'ayant que des vues loyales et
+désintéressées, réunit, pendant deux ans, leurs pensées et leurs
+volontés; elle formait un de ces sentiments dont le poète disait qu'il
+n'était rien de plus doux dans les choses humaines[556].
+
+M. de Prokesch avait désiré savoir toutes les causes de la mort
+prématurée du prince impérial. Le prince de Metternich lui dit que cette
+mort avait eu son point de départ dans un affaiblissement naturel
+provenant d'un développement physique exagéré. Le rapport officiel sur
+l'autopsie confirmait cette opinion, mais n'expliquait pas les raisons
+primordiales de la maladie. Après avoir longuement observé et réfléchi,
+M. de Prokesch a pu dire avec raison: «Le prince a succombé au chagrin
+qui le dévorait et qui était le résultat de sa situation et de
+l'inactivité à laquelle étaient condamnées ses plus nobles facultés. Il
+m'est impossible de renoncer à la conviction qu'une jeunesse heureuse et
+active aurait beaucoup contribué à fortifier le corps, et que l'arrêt
+qu'a subi le développement des organes a été le résultat des souffrances
+morales. J'ai assez connu cette âme pour comprendre que ses tourments
+avaient dû briser le corps...» En effet, si sa mère avait compris quels
+étaient ses vrais devoirs, elle eût pu par des soins intelligents,
+assidus et tendres, retarder l'époque de la crise fatale et peut-être
+même opérer dans sa nature un revirement salutaire. Si la politique
+implacable de M. de Metternich, qui le détenait en Autriche comme dans
+une prison et qui l'excluait à jamais de tous les trônes, eût bien voulu
+donner à cette juvénile et ardente ambition quelque dérivatif noble et
+puissant, à sa pensée toujours en feu quelque aliment substantiel, à son
+besoin d'expansion une confiance sincère; si l'Empereur lui avait laissé
+entrevoir sincèrement, et sans restrictions subtiles, la possibilité
+d'arriver à la situation et à la gloire d'un autre prince Eugène et, de
+par sa volonté absolue, avait ménagé ses jours en lui interdisant trop
+de labeurs et d'exercices stériles, le prince eût pu vivre plus
+longtemps. Mais il intéressait trop peu d'esprits à son avenir, et,
+d'autre part, ceux qui présidaient aux destinées de l'Europe et qui
+redoutaient les retours capricieux de la fortune, virent sans aucun
+regret s'éteindre la vie éphémère du fils de Napoléon.
+
+ * * * * *
+
+Les journaux viennois apprirent à leurs lecteurs qu'une mort douce avait
+terminé les longues souffrances de Son Altesse le duc de Reichstadt.
+L'_Observateur autrichien_, du 25 juillet, rendait hommage à la peine de
+Marie-Louise, en des termes qui ont quelque chose d'officiel: «Sa
+Majesté l'archiduchesse, duchesse de Parme, qui, depuis son arrivée, a
+soigné son fils chéri avec une tendresse maternelle, est, ainsi que
+toute la Cour, plongée dans la plus profonde douleur... Cette douleur
+est vivement partagée par les habitants de cette capitale[557].» En
+Allemagne, on manifesta une émotion modérée. La _Gazette d'Augsbourg_
+(31 juillet) annonçait ainsi la triste nouvelle: «Une mort lente a mis
+fin à l'existence douloureuse du fils de Napoléon. On a fait aujourd'hui
+même des préparatifs pour le départ de la mère du prince, dont
+l'affliction est voisine du désespoir.» Il y avait une exagération
+singulière dans ces dernières lignes, car Marie-Louise supportait son
+chagrin avec résignation. Le _Correspondant de Nuremberg_ ajoutait à la
+nouvelle de la mort du duc de Reichstadt une réflexion sympathique: «Qui
+pourrait, disait-il, refuser quelques larmes à un jeune prince dans le
+berceau duquel était tombée une couronne, au fils unique enfin de
+l'Homme du siècle, qui devait régner sur des rois et sur des peuples, et
+continuer par l'amour une dynastie fondée par la force et par la
+terreur?...» Un journal de Francfort-sur-le-Mein déclarait que la mort
+du jeune Napoléon avait produit une grande sensation. «Les amis de la
+France, ajoutait-il, regrettent en lui le fils du grand homme que
+l'Allemagne, pour un moment et à juste titre, a pu haïr, mais qu'elle a
+toujours admiré...» Le journal allemand faisait encore une observation
+qui mérite d'être reproduite: «Cet événement, disait-il, prive
+l'Autriche d'une ressource dont elle aurait pu profiter contre le
+gouvernement français... Le cabinet d'Autriche a toujours regardé la
+personne du duc de Reichstadt comme un moyen de menace. M. de Metternich
+l'a dit bien des fois: «Le gouvernement français croit que c'est dans
+son intérêt que nous gardons Reichstadt, mais c'est aussi un peu dans
+l'intérêt autrichien.»
+
+En Angleterre, la presse s'occupa de l'événement, sans y mettre trop
+d'insistance. Le _Times_ repoussait, comme toutes les feuilles sensées,
+l'accusation d'empoisonnement, et il accentuait l'observation faite par
+le journal de Francfort. «L'Empereur et son rusé conseiller Metternich,
+disait-il, connaissaient parfaitement le gage qu'ils possédaient dans la
+personne d'un Napoléon, pour tout ce qu'ils auraient voulu entreprendre
+contre la France. Ils avaient cherché à lui donner une éducation
+allemande, mais ils savaient qu'il pourrait fort bien avoir un cœur
+français: ils le tenaient éloigné de l'Italie, mais ils sentaient que
+l'influence du nom et de la gloire de son père pourrait être
+l'équivalent d'une armée et même, dans les dernières négociations, au
+sujet de l'intervention autrichienne dans les Légations romaines,
+l'important otage de Schœnbrunn ne fut pas oublié comme gage de paix ou
+d'instrument d'hostilité.» C'est ce que démontraient exactement les
+dépêches confidentielles de Metternich à Appony. «Sa mort prématurée,
+ajoute le journal de la Cité, a donné lieu à un sincère chagrin, sinon à
+des regrets, de voir dissiper les espérances attachées à son nom par les
+amis de l'indépendance italienne et peut-être française. Au reste, il
+vaut mieux que le jeune homme soit mort.»
+
+Les journaux français furent généralement sympathiques au prince. Le
+_Moniteur_ du 1er août rendit ainsi compte de sa fin, dans la partie non
+officielle: «Le 22 juillet, à cinq heures du matin, après une courte
+agonie, le duc de Reichstadt est mort au château de Schœnbrunn. Nous
+n'étions pas de ceux qui pensaient qu'il y eût pour lui une succession à
+recueillir en France; les hommes comme Bonaparte ont une étoile qui
+commence avec eux et finit avec eux. On n'est pas le prédestiné de la
+Providence à la seconde génération.» Le _Moniteur_ ajoutait qu'au point
+de vue philosophique, il fallait se réjouir de cet événement pour la
+victime condamnée à un double exil: exil de la patrie, exil du trône.
+«Mais à ne voir qu'une vie de jeune homme s'éteignant un peu après vingt
+ans, à ne voir que ce nom retentissant auquel on avait prêté autrefois
+tant d'avenir, sitôt fini, sitôt réfugié dans l'histoire, un sentiment
+douloureux vient vous saisir, destiné à être unanimement partagé.» La
+_Quotidienne_ du 3 août rapportait que le _Constitutionnel_ avait dit
+que Napoléon II avait en France, sinon un parti, au moins de nombreux
+partisans, et que c'était un héritage que les factions allaient disputer
+au gouvernement; «À quel titre, remarquait la _Quotidienne_, le
+gouvernement se présenterait-il pour recueillir une part quelconque dans
+l'héritage de Napoléon? Que peut-il y avoir, en effet, de commun entre
+l'opinion bonapartiste et le juste milieu?» Et le journal légitimiste
+disait que la différence entre le régime impérial et le régime actuel
+était celle-ci: «Gloire et honte! Grandeur et abaissement!» Le 5 août,
+il publiait un beau poème de Guiraud, mais qui n'avait ni l'ampleur des
+vers de Victor Hugo, ni l'originalité touchante des vers de Béranger.
+
+La _Gazette de France_, à la date du 1er août, répétait mot pour mot ce
+que le maréchal de Castellane consignait dans son _Journal_[558]. «Le
+duc de Reichstadt a succombé à Schœnbrunn, le 22 juillet, à une maladie
+de poitrine. C'est un événement. Le jeune Napoléon vient de finir une
+vie qui n'a été qu'une espérance. La France ne peut manquer de prendre
+un véritable intérêt à la mort de ce jeune homme, dont le père a porté
+si loin l'éclat et la gloire du nom français. Personnellement, il était
+digne d'intérêt par son esprit, par l'aménité de son caractère et par
+ses qualités précoces...» La _Gazette_ ajoutait que Napoléon avait voulu
+un héritier de son nom et que, pour ce rêve, il avait perdu son avenir.
+L'Empereur et sa dynastie passaient comme un météore, différant en cela
+de cette race royale où l'on peut dire: «Le Roi ne meurt pas!» La _Revue
+des Deux Mondes_[559] s'exprimait ainsi sur cet événement: «Il est mort,
+le pauvre jeune homme, parce qu'il s'est dévoré lui-même, parce que
+l'air lui a manqué dans cette Cour dont on lui avait fait un cachot. Il
+est mort, parce que se voyant oublié par la France de 1830, il a
+désespéré de l'avenir. Il est mort, parce qu'il n'a pu venir embrasser
+la Colonne[560]!...» La _Chronique_ disait: «La mort du duc de
+Reichstadt semble, en tout cas, devoir consolider les bases sur
+lesquelles reposent la paix et la tranquillité de l'Europe.» Le _Temps_
+faisait ces réflexions philosophiques: «Le jeune fils de Napoléon vient
+de mourir, à Schœnbrunn, de son exil et de l'impuissance de son parti.
+Les dynasties ne sont plus rien depuis que la souveraineté populaire est
+tout.» Le _Constitutionnel_ était plus ému: «Le fils de Napoléon est
+mort. Cette nouvelle, longtemps prévue, a produit dans Paris une
+sensation douloureuse, mais calme. Cette fin obscure d'une vie à
+laquelle de si belles destinées avaient été promises, ce pâle et dernier
+rayon d'une gloire immense qui vient de s'éteindre, quel sujet de
+tristes méditations!» Enfin M. Thureau-Dangin dépeint ainsi l'attitude
+d'une partie de la presse parisienne: «En août 1832, tous les journaux
+de gauche célébreront pieusement les funérailles du duc de Reichstadt.»
+C'est avec le nom et les souvenirs de Napoléon qu'Armand Carrel et ses
+amis persisteront à faire opposition au gouvernement de Louis-Philippe;
+suivant eux, la France seule devait «continuer le grand homme». On sait
+à quels résultats aboutit leur campagne et de quelles illusions ils
+furent les victimes.
+
+Le théâtre essaya de s'emparer d'un sujet aussi dramatique que la mort
+du fils de Napoléon. «Un matin, disent Jacques Arago et Louis Lurine
+dans la préface de leur pièce: _Le duc de Reichstadt_[561], nous lûmes
+dans les feuilles publiques: «Le duc de Reichstadt vient de mourir au
+château de Schœnbrunn.» Comme tant d'autres, nous déplorâmes par
+quelques religieuses paroles la triste fin d'un prince que sa naissance
+avait appelé à de si hautes destinées. Et puis nous nous dîmes: Il y a
+tout un drame dans la vie de ce fils de Napoléon, un drame avec des
+larmes, un drame sans scandale, sans hostilité pour aucun parti... Ce
+n'est pas pour un cadavre que les hommes se font la guerre aujourd'hui.
+Achille et Patrocle sont morts depuis bien des siècles. Nous prîmes la
+plume, et, le surlendemain, le drame était achevé. Le Vaudeville, par
+prévision, avait déjà reçu sur ce triste sujet un ouvrage de trois
+auteurs à l'âme ardente, à la pensée généreuse. Le Palais-Royal, veuf de
+Mlle Déjazet, n'osa pas essayer; les Variétés et le Gymnase refusèrent
+de rappeler une aussi récente catastrophe. Que faire? L'œuvre était là;
+nous la livrâmes à l'impression. C'est une larme sur une bière, c'est un
+dernier adieu à une dernière espérance... Rien ne ranime un mort: la
+voix la plus faible ranime un souvenir.» Les auteurs, qui ne s'étaient
+pas fatigués à inventer une trame compliquée, avaient supposé que le duc
+de Reichstadt aimait la jeune Marie, fille d'un vieil officier français.
+Cette jeune fille devait être une autre Odette qui calmerait ses
+inquiétudes et ses terreurs. Mais le précepteur du duc, Malden, entoure
+le prince d'une surveillance méchante. Ainsi il s'empare du poème de
+Barthélémy, le _Fils de l'Homme_, et le jette au feu. «À quoi s'occupe
+le duc? demande Berthini.--À rien.--Et vous?--Je l'aide.» Le duc apprend
+tout à coup que Napoléon est son père; il se livre à la joie et à des
+rêves de gloire. Mais la maladie le terrasse, et il meurt sans avoir pu
+tirer l'épée. Il meurt en revoyant sa mère et en lui disant: «Je vous
+plains, madame, de n'être plus la veuve de Napoléon!» On voit que ce
+drame était bien anodin[562]. Le 13 juin 1850 seulement, le théâtre de
+l'Ambigu représenta un grand mélodrame en cinq actes et douze tableaux
+intitulé _le Roi de Rome_, et dont les auteurs étaient Charles Desnoyers
+et Léon Beauvallet. Le duc de Reichstadt, qu'un brave sergent de
+grenadiers, Michel Lambert, avait voulu enlever à l'Autriche et ramener
+en France, meurt à Schœnbrunn. Une jeune orpheline, Jeanne Muller, son
+amie, est prise de désespoir et se fait religieuse. Le tableau de
+Steuben, qui représentait le roi de Rome endormi sur les genoux de son
+glorieux père, fut très applaudi. Une foule considérable acclama ce
+mélodrame qui remuait en elle des sentiments patriotiques et, dans une
+apothéose solennelle, réunissait Napoléon Ier et Napoléon II. Le
+ministère du prince président avait été favorable à la représentation de
+cette pièce. Ce fut une des nombreuses manifestations, habilement
+conçues, qui préparèrent les esprits à la restauration de l'Empire avec
+Napoléon III[563].
+
+
+
+
+CONCLUSION
+
+
+Une question s'impose à la fin de cet ouvrage. En admettant que le fils
+de Napoléon eût été heureusement servi par les circonstances et par les
+hommes, en admettant que, plein de force et de vigueur, il eût réussi à
+monter sur le trône, aurait-il pu s'y maintenir?
+
+On a dû remarquer, au cours de ce récit, qu'un de ceux qui étaient le
+plus à même de juger la situation, François II, ne cessa de parler à son
+petit-fils, dès la révolution de 1830, de son avènement probable et
+parfois en termes peu équivoques. Ne lui avait-il pas dit, un jour où
+les rapports étaient devenus acerbes entre le cabinet de Vienne et celui
+des Tuileries, à la suite de la révolte dans les duchés italiens: «Tu
+n'auras pas plus tôt paru sur le pont de Strasbourg que c'en sera fait
+des d'Orléans...»? N'avait-il pas dit une autre fois que, si le peuple
+français demandait son petit-fils, il ne s'opposerait pas à le voir
+monter sur le trône de France? Aussi, grâce aux ouvertures faites par
+l'empereur d'Autriche lui-même, les rêves du duc étaient-ils devenus des
+espérances. Il savait que les salons officiels discutaient ouvertement
+ses chances d'avenir. Sans l'opposition formelle de Metternich, le jeune
+prince eût peut-être cédé à une tentation irrésistible et eût couru les
+chances dont on parlait. Examinant, avec une gravité au-dessus de son
+âge, le régime qui venait de succéder à la seconde Restauration, il
+s'était dit que le fils de l'Empereur et de Marie-Louise pouvait offrir
+aux Français et aux puissances des garanties plus solides que
+Louis-Philippe. S'il avait pu connaître les sympathies secrètes de
+l'armée pour sa personne, les agissements de Joseph Bonaparte, de
+Mauguin, de Cavaignac, d'Armand Carrel, des bonapartistes, des libéraux
+et des républicains qui poussaient à une action immédiate contre le
+gouvernement de Juillet, il se fût prononcé. Que de fois il s'était
+demandé de quel droit on faisait expier au fils les fautes du père;
+pourquoi on le privait d'une succession qui avait été rouverte par une
+révolution imprévue; pourquoi on le privait d'un trône qui lui
+appartenait par droit d'hérédité. L'Empereur n'avait-il pas abdiqué en
+sa faveur, et les Chambres ne l'avaient-elles pas officiellement
+proclamé sous le nom de Napoléon II?
+
+À ces illusions, à ces espérances, il faut répondre catégoriquement. Si
+Napoléon, malgré le prestige et la gloire dont il s'était environné et
+qui avaient rejailli sur la France,--car nul Français n'a oublié Arcole,
+Rivoli, Marengo, Austerlitz, Iéna, Wagram,--si Napoléon avait été obligé
+de se reconnaître incapable de gouverner une nation qui ne voulait plus
+de guerres et d'aventures, même glorieuses, comment son fils, avec sa
+jeunesse et avec son inexpérience, aurait-il pu s'acquitter d'une tâche
+aussi difficile?... Parfois, lorsque la raison venait tempérer ses
+ardeurs juvéniles, il le reconnaissait lui-même, et il se demandait avec
+anxiété s'il aurait la force nécessaire pour mener à bien une telle
+œuvre. Lui qui avait tant étudié l'histoire, il se rappelait le cri qui
+avait échappé à Marie-Antoinette et à Louis XVI, lorsque le pouvoir les
+surprit: «Ô mon Dieu, prenez pitié de nous! Nous régnons trop
+jeunes!...» Quelle aurait été, d'ailleurs, sa situation immédiate? Il
+serait arrivé en pleine tourmente, au moment où la rue s'agitait, où
+l'émeute grondait à toute heure. Le nom de Napoléon aurait-il suffi à
+calmer les passions déchaînées? «Mon fils même, avait dit un jour
+l'Empereur, aurait souvent besoin d'être mon fils pour me succéder
+tranquillement.» Et une autre fois: «La nation a bien consenti à être
+gouvernée par moi, parce que j'avais acquis une grande gloire et rendu
+de grands services.» Mais où était la gloire, où étaient les services du
+duc de Reichstadt?... À supposer même qu'avec le talisman du nom de son
+père, il eût arrêté momentanément les dissensions dans le pays, ne se
+fût-il pas trouvé aussitôt en face de graves difficultés extérieures? La
+Pologne, la Grèce, l'Italie n'auraient-elles pas réclamé l'épée du fils
+de Napoléon? Serait-il, lui si généreux, resté sourd à leurs appels, et
+ses élans, ses désirs impatients de luttes et de combats pour le plus
+grand honneur de la France, auraient-ils pu demeurer inertes? Sans
+doute, les dernières instructions paternelles lui avaient conseillé une
+politique pacifique, mais cette politique convenait plutôt à un prince
+âgé qu'à un prince jeune, de nature chevaleresque. Pouvait-il vraiment
+oublier les victoires qui avaient porté si haut le nom de Napoléon?
+Pouvait-il en demeurer simplement l'admirateur, sans essayer de grossir
+un jour le nombre de ces victoires? Enfin avait-il l'expérience, la
+puissance, l'habileté et l'audace suffisantes pour résister aux divers
+ennemis qui se seraient bientôt ligués contre lui? Sur quels hommes se
+serait-il appuyé? Où étaient les ministres sincères, fidèles, dévoués,
+constants dans leurs desseins, sans attaches et sans compromis, qui
+allaient se trouver prêts à lui suggérer et à pratiquer avec lui une
+politique équitable et prudente? Si bien doué qu'il fût, il n'avait pas
+la prétention de gouverner à lui seul la France.
+
+À cela ses partisans répondent que, la France et l'Europe acceptèrent
+plus tard un Napoléon qui n'avait pas sa valeur intellectuelle. Soit,
+mais cela s'est passé après un laps de vingt ans, c'est-à-dire après
+l'expérience de la monarchie de Juillet et de la seconde République,
+après une préparation adroite et des machinations savantes.
+Louis-Napoléon avait eu l'habileté de se faire connaître à la France, de
+se créer des amis résolus, de se préparer tout un personnel et de
+s'emparer peu à peu du pouvoir, de conquérir le trône par un violent
+coup d'État et de chercher à s'en justifier par l'approbation du
+peuple... La France ne connaissait pas le duc de Reichstadt. M. de
+Metternich l'avait si bien séquestré et si opiniâtrement éloigné de tout
+ce qui était Français, que partout on le croyait élevé comme un
+archiduc, avec des sentiments exclusivement autrichiens. Le chancelier,
+dont la rancune inapaisée poursuivait encore le père dans le fils, avait
+laissé dire, sans se donner la peine d'apporter un démenti, que l'on
+cachait au prince la vie et la gloire de Napoléon. L'aventure du poète
+Barthélémy et du _Fils de l'Homme_ avait accrédité cette légende. Le duc
+de Reichstadt s'en était aperçu, et il en souffrait cruellement. Il
+avait lu, il lisait des journaux français qui, par méchanceté ou par
+ignorance, l'accusaient de n'être qu'un Allemand. Plus d'une fois, au
+cours de ses voyages, M. de Prokesch avait eu à soutenir le contraire et
+à le défendre surtout au sujet de son éducation, qu'on disait avoir été
+habilement préparée pour étioler son intelligence.
+
+À la Cour même d'Autriche, on le connaissait peu, on ne le comprenait
+pas. Certains, ne saisissant pas sa réserve, lui reprochaient d'être
+taciturne et peu communicatif. D'autres l'appelaient capricieux ou
+entêté, parce qu'il avait horreur des petites exigences mondaines, ou
+parce qu'il était résolu à maintenir énergiquement toutes ses idées.
+Quelques-uns même lui trouvaient de la dissimulation, appelant ainsi ce
+qui n'était que du tact ou de la prudence. Comment ce jeune Français,
+captif dans une Cour étrangère ou ennemie, eût-il pu s'abandonner à des
+hommes qui ne comprenaient pas sa nature droite et fière? Il avait
+acquis un ami sûr et fidèle. C'était assez pour son cœur. Mais les
+calomnies des uns, les faux jugements des autres le préoccupaient et le
+minaient sourdement. Son ambition inassouvie et la séquestration dont il
+était victime, les efforts inutiles qu'il tenta pour satisfaire l'une et
+se délivrer de l'autre, la crainte de servir la politique des Cours
+étrangères ou des factions, la méconnaissance de sa valeur réelle, et
+surtout l'abandon où le laissait une mère frivole qui n'avait pas, comme
+lui, le respect et le culte de Napoléon, aggravèrent la maladie qui
+l'emporta. Il ne pouvait vraiment pas se résigner à vivre comme un
+simple officier ou même comme un archiduc. Roi de Rome, fils de
+l'Empereur, né et élevé au milieu de véritables prodiges, lui était-il
+possible d'oublier ces titres uniques? Et impuissant à remplir sa
+destinée, il se sentait un être fatalement désigné à l'immolation. Il
+lui fallait, avant la chute du rideau, disparaître d'une scène où il
+avait espéré jouer le premier rôle. Après ces observations, n'est-on pas
+amené à se demander s'il faut regretter avec trop d'amertume la perte si
+rapide d'une existence qui eût été soumise à tant d'épreuves? «Sa fausse
+position, a dit Prokesch, ne faisait-elle pas son plus grand tourment,
+et y avait-il une autre fin pour celui dont les affections, les désirs
+et les espérances se livraient un continuel combat dans son âme?... Ne
+le plaignons pas de sa mort prématurée. Une telle mort, après avoir
+recueilli l'héritage de l'esprit et du caractère de son père, est une
+belle fin. Le père ne mourut complètement que dans le fils.» C'est à
+cette conclusion qu'arrivait également le comte Maurice Esterhazy:
+«Malheureuse victime! disait-il. De tant de grandeurs n'hériter que la
+mort! Mais peut-être est-ce un bien pour lui? Pourquoi le plaindre? Sa
+destinée n'offrait que peu de chances de bonheur, et dans les
+alternatives que laissait entrevoir son avenir, la mort se présentait
+souvent comme le cas préférable. Ses devoirs eussent été nombreux,
+souvent opposés, peut-être incompatibles!... Une gloire incomplète eût
+été un malheur pour lui, et la médiocrité, un crime.»
+
+Dans la lettre de Prokesch sur la mort du duc de Reichstadt[564], lettre
+si peu connue qu'elle semble aujourd'hui presque inédite, se trouve un
+touchant portrait du fils de Napoléon qui m'apparaît comme le résumé de
+tout ce que je viens d'écrire et qui doit avoir sa place ici même: «Je
+le vois devant moi avec cette jeune figure, avec cette taille svelte et
+élancée, pleine de dignité dans son port et dans ses mouvements, souple
+et habile dans les exercices de tout genre où il excellait et conservant
+toujours ce calme imperturbable que lui donnait la gravité de son
+caractère. Je vois ce beau front ombragé des boucles de sa blonde
+chevelure, cet œil bleu plein de tristesse, cette bouche où un doux
+sourire semblait éclore, ces joues où brillait la jeunesse, ce visage où
+se peignaient les traits de son père et de sa mère, ces traits avec
+lesquels tomba en poussière le dernier monument d'une époque qui, depuis
+vingt ans, appartient à l'histoire. J'entends cette voix qui s'exprima
+souvent en paroles sévères et qui, souvent aussi, trouva des inflexions
+si douces pour épancher son âme. Lorsque je me représente cette image,
+alors je comprends l'amour et les regrets des milliers d'habitants de
+cette ville populeuse qui n'avaient vu le prince que de loin et qui,
+cependant, furent captivés par le charme de son existence.» M. de
+Prokesch dépeignait ensuite, et avec les traits de la plus parfaite
+ressemblance, son caractère: «Un certain malaise dans les étroites
+limites de la vie commune, un enthousiasme facile à s'enflammer à la
+pensée du grand, de l'extraordinaire, du sublime, une bonté de cœur qui,
+sans affaiblir son jugement, se faisait encore remarquer lorsqu'il
+blâmait, une noble ambition bornée par une louable méfiance de lui-même,
+une grande sûreté dans sa manière de juger et de traiter les hommes des
+conditions les plus différentes, me frappèrent alors, et, depuis,
+pendant les longues relations que j'ai eues avec le prince, j'ai
+toujours vu ces qualités dominer en lui.» M. de Prokesch affirmait qu'il
+était né avec toutes les qualités d'un vrai général. Doué d'un
+surprenant coup d'œil stratégique, le duc aimait à étudier et à
+expliquer les campagnes des grands hommes de guerre. Il avait bien
+compris pourquoi son père avait été un plus habile capitaine que ses
+meilleurs adversaires, rompus cependant au métier des armes. Ses
+jugements étaient neufs, précis, impérieux. «De telles matières
+donnaient à sa langue une éloquence entraînante. Son œil étincelait. Ses
+pensées étaient rapides comme l'éclair. Des entretiens de cette nature
+furent, sans contredit, les plus belles heures de sa vie.» Il adorait la
+vie du soldat et ses ambitions généreuses. «Il sentait que l'épée était
+son titre et son sceptre.»
+
+Insistant sur sa ressemblance avec Napoléon, M. de Prokesch ajoute: «Son
+port et ses mouvements étaient les siens, et cette ressemblance
+corporelle annonçait une ressemblance plus précieuse, celle de l'esprit
+et de l'âme. Un des principaux rapports de son esprit avec celui de son
+père me parut toujours être cette lenteur de conception qui provenait
+d'un besoin de connaissances solides et, en même temps, cette difficulté
+qu'il avait de s'intéresser à différentes choses qui paraissent très
+importantes aux autres... M. de Prokesch dit avoir entendu de Madame
+Mère elle-même que Napoléon, dans son enfance et dans sa jeunesse,
+possédait ces deux qualités au point d'être regardé par plusieurs comme
+faible d'esprit. Il avait, en effet, dans ses premières classes obtenu
+très peu de succès. Il s'en aperçut, s'en préoccupa et finit par
+l'emporter sur ses condisciples. Madame Mère aimait à répéter que le
+jour où il mérita une attestation élogieuse de ses maîtres, il la lui
+montra joyeusement, puis il la posa sur une chaise et s'assit dessus
+avec l'air d'un triomphateur. Le roi de Rome avait manifesté la même
+joie dans ses premiers succès.
+
+Il y a un an, dans une Exposition rétrospective où se trouvaient réunis
+les plus précieux souvenirs de la famille impériale, mes regards
+s'arrêtaient sur de menus objets ayant appartenu au roi de Rome: une
+petite robe, un bonnet de dentelle, des souliers d'enfant, des gants
+minuscules, un alphabet d'ivoire, une crécelle, une petite trompette de
+cuivre, une courte épée, un petit sabre avec sa dragonne, une toute
+petite harpe, puis le premier costume qu'il porta en Autriche, une sorte
+d'habit de drap blanc sur lequel étaient encore attachés les rubans des
+trois ordres de la Légion d'honneur, de la Couronne de fer, de la
+Réunion et les plaques de la Légion et de Marie-Thérèse. J'apercevais
+aussi une médaille en or frappée pour sa naissance, le 20 mars 1811,
+diverses miniatures le représentant dans son enfance, quelques bustes et
+quelques portraits de lui, restes fragiles d'un passé touchant, moins
+fragiles pourtant que ce que l'âpre nature veut bien laisser de notre
+misérable substance... Puis à côté du fauteuil du Sacre et du trône
+impérial, le lit de mort de Napoléon, pauvre petit lit de fer avec un
+seul matelas étroit et mince, et tout auprès la barcelonnette du roi de
+Rome, non pas ce berceau merveilleux offert par la ville de Paris, mais
+ce meuble si simple où les mains caressantes des berceuses venaient
+doucement et lentement endormir le nouveau-né, espoir de l'Empereur et
+de l'Empire. Voici que le hasard rapprochait, l'un tout près de l'autre,
+la couchette de l'enfant impérial où s'étaient élevés ses premiers cris
+et le lit de l'Empereur où avaient retenti ses derniers gémissements. Et
+je me redisais, avec émotion, la parole du poète: «Oui, il y a des
+larmes dans les choses[565]!»
+
+Il y a des larmes aussi dans la destinée des jeunes princes, «ces
+enfants de douleur», comme les a si justement appelés Chateaubriand.
+Avant le roi de Rome, dans le jardin des Tuileries, «cette maison de
+passage où la Gloire n'a pu rester», on avait vu jouer le dauphin Louis
+et la dauphine Marie-Thérèse. On sait le sort qui les attendait. Le fils
+de Napoléon Ier n'abandonna qu'à regret cette demeure pour aller mourir
+bien loin dans un château étranger. On y vit plus tard le fils du
+dernier Napoléon, qu'une mort barbare et prématurée devait frapper, lui
+aussi, loin de sa patrie... Et de ces Tuileries somptueuses qui avaient
+abrité tant de princes et tant d'orgueils, que restait-il après une
+épouvantable tourmente? Des cendres vite balayées et quelques colonnes
+vendues à l'encan... Oui, ce sont bien des enfants de douleur, tous ces
+fils de monarques, et je comprends qu'un historien ait écrit après la
+mort du duc de Reichstadt: «Cette mort ne faisait que signaler la
+fatalité d'une loi terrible en cours d'exécution dans ce pays. Pour
+trouver un successeur à Louis XIV il avait fallu descendre jusqu'à son
+arrière-petit-fils. Il y avait eu la mort d'un héritier présomptif entre
+Louis XV et Louis XVI. Un autre héritier présomptif, Louis XVII, avait
+cessé de vivre, presque sans qu'on le sût. Le duc de Berry était tombé
+sanglant à la porte d'un spectacle. Le duc de Bordeaux venait de faire
+le fatal voyage de Cherbourg. Et maintenant c'était sur l'héritier
+présomptif de Napoléon lui-même que s'accomplissait l'arrêt inexorable
+que Dieu, depuis plus d'un demi-siècle, semblait avoir prononcé contre
+l'orgueil des dynasties qui se prétendaient immortelles[566].»
+
+ * * * * *
+
+J'ai tenu à visiter à Vienne le caveau où reposent les restes du duc de
+Reichstadt. Depuis deux cents ans les Capucins de la _Neue-Markt_ ont le
+pieux privilège de veiller, dans la crypte de leur modeste église, sur
+les tombeaux des empereurs, des archiducs et des archiduchesses
+d'Autriche. À deux pas de la porte principale du temple est située
+l'entrée du caveau impérial. Un Capucin sert obligeamment de guide aux
+visiteurs. À l'extrémité d'un long couloir, on arrive à une porte sur
+laquelle est écrit en grosses lettres le mot _Kaisergruft_; on descend
+une vingtaine de marches, et l'on se trouve immédiatement dans le
+caveau. Quelques pas encore, et l'on aperçoit l'immense mausolée de
+François Ier et de Marie-Thérèse, entouré de statues représentant les
+Vertus qui pleurent. La grande Impératrice est étendue, avec son époux,
+sur ce mausolée, tandis qu'autour d'eux leurs enfants et leurs
+petits-enfants sont renfermés dans des sarcophages de cuivre, presque
+tous semblables. Les empereurs seuls ont des mausolées. On peut passer
+entre les tombeaux, qui n'ont rien de la splendeur des tombeaux de
+Saint-Denis. Mais la présence des religieux, la simplicité mystérieuse
+de la mort, l'illustration des défunts, tout est fait pour
+impressionner. Dans la seconde partie de la crypte, éclairée par un jour
+venu de la voûte, on voit au centre le mausolée de François II. Près du
+mur de droite apparaissent enfin le tombeau de Marie-Louise et celui du
+duc de Reichstadt. Ce dernier est orné de huit têtes de lion qui
+supportent de grands anneaux de bronze. Aux angles on a figuré un casque
+renversé sur un javelot et sur un glaive. Au dessus du tombeau, sous une
+grande croix tréflée, on lit, dans une plaque ovale, une belle
+inscription latine qui résume admirablement cette jeune et touchante
+existence. En voici la traduction exacte: «À l'éternelle mémoire de
+Joseph-Charles-François, duc de Reichstadt, fils de Napoléon, empereur
+des Français, et de Marie-Louise, archiduchesse d'Autriche, né à Paris
+le 20 mars 1811. Dans son berceau il fut salué du nom de roi de Rome. À
+la fleur de l'âge, doué de toutes les qualités de l'esprit et du corps,
+d'une stature élevée, d'un visage empreint d'une grâce juvénile,
+extraordinairement attaché aux études et aux exercices militaires, la
+phtisie le surprit, et la plus triste mort l'enleva à Schœnbrunn près de
+Vienne, dans le palais suburbain des Empereurs, le 22 juillet
+1832[567].» Au milieu de ce cimetière impérial, j'entendais la voix
+grave et monotone d'un jeune Capucin qui laissait tomber lentement les
+noms de l'empereur Mathias, de Charles VI, de Marie-Thérèse, de François
+Ier, de Joseph Ier, de Joseph II, de Léopold Ier et de Léopold II, de
+François II, de Ferdinand Ier, de l'archiduc Charles, de l'empereur
+Maximilien, des impératrices, des archiducs, des archiduchesses et de
+leurs enfants qui, au nombre de plus de cent vingt, dorment sous ces
+humbles voûtes, dans la paisible uniformité de la mort... Et je pensais
+que cette femme, si ingrate et si faible, était là, de par une loi
+inéluctable, auprès de ce fils sacrifié et délaissé, de ce fils dont
+elle avait oublié la perte affreuse en donnant deux ans après, pour
+successeur au comte de Neipperg, le comte Charles de Bombelles, grand
+maître de sa maison, ancien gentilhomme de la chambre sous Louis XVIII
+et Charles X[568]. La duchesse de Parme employa les dernières années de
+sa vie à diriger avec le comte de Bombelles l'administration de ses
+chers duchés, à se distraire par des voyages, des fêtes, des bals, des
+opéras et des ballets, à soigner enfin ses rhumatismes et ses nerfs. Le
+17 décembre 1847, elle mourait d'une fluxion de poitrine, laissant le
+souvenir d'une femme insoucieuse de ses devoirs et de ses
+responsabilités, n'ayant montré aucune énergie dans les périls et dans
+les épreuves, et qui, après avoir été unie au plus grand homme de son
+siècle, n'avait pu se réduire à une constante fidélité que lui
+imposaient au moins les convenances. La mort l'avait ramenée auprès de
+son fils dans la grande sépulture impériale; mais qui donc, en passant
+près de son tombeau, éprouverait de l'émotion ou de la pitié?
+
+Cette émotion, cette pitié, je les ressentais pour le jeune prince dont
+j'avais depuis longtemps résolu d'écrire la vie si courte, il est vrai,
+mais si pleine de faits et d'enseignements.
+
+ * * * * *
+
+Le 15 décembre 1809, deux mois après la paix de Vienne, en présence de
+l'impératrice Joséphine, de Madame Mère, des rois, des reines et
+princesses, ses frères et sœurs, Napoléon avait déclaré solennellement
+que le bien de l'État exigeait que des héritiers nés de lui pussent
+monter un jour sur le trône, afin de consacrer une dynastie chère à ses
+peuples et de garantir la paix du monde. Depuis trois ans, il pensait à
+un sacrifice que la politique et le bien de l'État semblaient lui
+commander impérieusement. Pour arriver au but de ses désirs, il lui
+fallut briser le cœur d'une femme qui l'adorait, violer le statut de
+1806, qui interdisait le divorce aux membres de la famille impériale,
+méconnaître certaines dispositions formelles du Code, obtenir par ruse
+et par menace d'une Officialité tremblante la rupture des liens
+spirituels de son premier mariage en se passant de l'autorisation du
+Pape, seul juge compétent pour les souverains, faire plier à ses
+volontés le conseil ecclésiastique de France et jusqu'à l'archevêque de
+Vienne, satisfaire surtout son orgueil en se décidant pour l'union avec
+la Maison d'Autriche, qui devait lui être si funeste, et commencer avec
+la Russie une inimitié qui allait aboutir aux désastres de 1812. Nulle
+considération n'avait été capable de l'arrêter. Il lui fallait à tout
+prix un fils. Il l'a eu le 20 mars, anniversaire du jour où, sur son
+ordre, des mains criminelles avaient, dans le fossé de Vincennes, creusé
+la tombe du duc d'Enghien, dix heures avant le simulacre d'un jugement.
+Il eût pu, cependant, profiter de la naissance de son héritier pour
+modifier sa politique. Pie VII, qu'il avait outragé et violenté,
+consentait encore à lui pardonner, s'il reconnaissait les véritables
+intérêts de l'Empire. «Il a dans les mains, disait-il le 16 mai 1810 au
+comte de Lebzeltern, s'il se rapproche de l'Église, les moyens de faire
+tout le bien de la religion, d'attirer à soi et à sa race la bénédiction
+des peuples et de la postérité et de laisser un nom glorieux sous tous
+les aspects.» Or, loin de se réconcilier avec la Papauté et l'Église,
+l'Empereur leur porta de nouveaux et terribles coups. Mais le triomphe
+de celui qui ne craignait même pas, comme les Germains superbes, que le
+ciel s'écroulât sur sa tête, ce triomphe n'a point duré.
+
+Avec le fils de Napoléon, qui n'a porté que quelques jours le nom de
+Napoléon II, et qui est mort juste à l'âge où il aurait pu commencer un
+règne, s'est éteint ce titre brillant et fastueux de roi de Rome qui ne
+reparaîtra plus dans les annales des souverains. Le sénatus-consulte du
+17 février 1810 disait, dans ses considérants, que la ville de Rome
+avait craint un instant «de descendre du rang moral où elle se croyait
+encore placée, mais qu'elle allait remonter plus haut qu'elle n'avait
+été depuis le dernier des Césars...». Les courtisans de Napoléon
+s'étaient, à cet égard, répandus en flatteries et en promesses. Quelques
+années ont passé, et tout a été dit. Une petite île perdue dans l'Océan
+est devenue le tombeau du grand Empereur. Les froids lambris d'un palais
+étranger, qui avaient deux fois abrité sa gloire, ont reçu le dernier
+soupir de son fils. Et cette Rome, dont l'enfant impérial avait pris le
+nom, a vu rentrer dans ses murs la Papauté triomphante que le plus
+orgueilleux des despotes croyait en avoir exilée pour jamais.
+
+FIN.
+
+
+
+
+NOTES
+
+[1: Voir _Le duc d'Enghien_, librairie Plon, 1888.]
+
+[2: _Mémoires de Metternich_, t. V, p. 266.]
+
+[3: La Constitution impériale du 28 floréal an XII (18 mai 1804) disait
+dans l'article IX que «le fils aîné de l'Empereur porte le titre de
+prince impérial». À ce moment, Napoléon espérait encore avoir des
+enfants de Joséphine. Mais quand il a divorcé, il se croit sûr d'avoir
+un fils, et il substitue au titre de «prince impérial» celui de «Roi de
+Rome». Cependant le sénatus-consulte du 5 février 1813, relatif à la
+régence, parlait du «prince impérial, roi de Rome».]
+
+[4: Le 25 février 1810, il avait décrété que l'édit de Louis XIV sur la
+Déclaration du clergé de France, donné au mois de mars 1682, était loi
+de l'Empire.]
+
+[5: _Correspondance de Napoléon_, t. XX, p. 195.]
+
+[6: Voir pour le détail mon ouvrage sur _Le Divorce de Napoléon_,
+librairie Plon, 1889.]
+
+[7: Il en sera de ce dessein comme des autres qui avaient pour but de
+détruire l'autorité du Saint-Siège. La parole du Psalmiste deviendra une
+prophétie: «_Cogitaverunt concilia quæ non potuerunt stabilire_»; et la
+menace qu'elle contient produira ses terribles effets: «_Fructum eorum
+de terra perdes et semen eorum a filiis hominum_.»]
+
+[8: _Correspondance de Napoléon_, t. XX, page 198.]
+
+[9: Voir l'entretien du comte de Lebzeltern avec Pie VII, le 16 mai
+1810. Cf. _Le Divorce de Napoléon_, p. 231, note.]
+
+[10: Voir _Pièces justificatives_ du tome III de l'ouvrage du comte
+d'HAUSSONVILLE, _L'Église romaine et l'Empire_.]
+
+[11: _Correspondance de Napoléon_, t. XX, p. 196 et 262.]
+
+[12: Archives nationales. Fic 105.]
+
+[13: _Ibid._]
+
+[14: _Ibid._]
+
+[15: _Ibid._]
+
+[16: Elle se trouvait déjà dans le _Missel parisien_ édité par Mgr de
+Vintimille en 1738, parmi les _Orationes ad diversa_. C'est la même
+oraison que prescrivit à toutes les églises de son diocèse, pour
+l'impératrice Eugénie, l'archevêque de Paris, Mgr Sibour, en 1855.]
+
+[17: C'est l'oraison _Pro impetrando Delphino_.]
+
+[18: _Carmen in proximum et auspicatissimum Augustæ Prægnantis partum,
+scribebat N. E. Lemaire, Kalendariis januariis_ 1811.]
+
+[19: _Napoléon et Alexandre_, t. II, p. 318.]
+
+[20: _Mémoires_, t. III.]
+
+[21: M. Amédée Lefèvre-Pontalis, ancien député, possède le voile de
+dentelles qui couvrait le dessus du berceau. Il le tient de sa
+grand'mère, Mme Soufflot, sous-gouvernante du Roi.]
+
+[22: Voir sa lettre à Napoléon, en date du 18 février 1810.]
+
+[23: Archives nationales, AFiv 1097.]
+
+[24: Sur sa proposition, le Conseil d'administration du Sénat vota une
+pension viagère de dix mille francs au page Berton de Sambuy qui était
+venu apporter aux sénateurs la nouvelle de la naissance du roi de Rome.]
+
+[25: Archives nationales, AFiv 1453.]
+
+[26: Voir dans mon ouvrage _La Censure sous le premier Empire_ les pages
+250 à 252, relatives à ce sujet.]
+
+[27: Archives nationales, Fic 105.]
+
+[28: L'un d'eux, un Allemand, Schmitz, avait dû se donner bien du mal
+pour composer certaines _Réflexions musicales sur les douleurs de
+l'enfantement_. (Archives nationales, AFiv 1453.)]
+
+[29: Archives nationales, AFiv 1290.]
+
+[30: _Ibid._, AFiv 1323.]
+
+[31: _Ibid._, AFiv 1685.]
+
+[32: Il s'agit de Frédéric de Schill, un des adversaires les plus
+acharnés de Napoléon, qui donna en 1809 le signal de la révolte en
+Prusse et fut tué au siège de Stralsund.]
+
+[33: Archives nationales, AFiv 1690.]
+
+[34: _Ibid._, AFiv 1453.--22 mars 1811.]
+
+[35: Voir _Le Divorce de Napoléon_, ch. II.]
+
+[36: Archives nationales, O2 41.--Pour ses dépenses du 27 mars au 30
+avril 1810, Metternich avait reçu alors près de cent mille francs sur la
+cassette impériale. (Voy. Bibliothèque nationale, _Fonds fr._, vol.
+6594.)]
+
+[37: Les fêtes des Tuileries et de Saint-Cloud coûtèrent plus de trois
+cent cinquante mille francs. Après le baptême, quarante mille francs de
+gratification furent distribués aux archevêques d'Aix et de Malines, aux
+évêques de Versailles, de Montpellier, de Bruges et de Gand, aux maîtres
+des cérémonies, chapelains et chanoines.]
+
+[38: _Correspondance de Marie-Louise._ Vienne, 1887, in-12.--Des
+courtisans avaient fait courir le bruit que l'archiduchesse était restée
+reconnaissante à Napoléon de n'avoir pas fait bombarder, en 1809, le
+palais où elle demeurait à Vienne. À ce moment, Marie-Louise était à
+Bude.]
+
+[39: _Correspondance de Marie-Louise._]
+
+[40: _Ibid._]
+
+[41: Lord Liverpool disait à lord Holland, à propos de Marie-Louise,
+«que jamais femme ne fut courtisée d'une façon si bizarre, et que jamais
+femme ne fut de cette façon obtenue». Il comparait la conduite de
+Napoléon en cette circonstance «à un assaut donné, plutôt qu'à une cour
+faite». (_Souvenirs diplomatiques de lord Holland._)]
+
+[42: _Correspondance de Marie-Louise_, p. 1]
+
+[43: _Ibid._, p. 96.]
+
+[44: _Tagebuch_, 15 février 1810.]
+
+[45: _Souvenirs de la générale Durand._]
+
+[46: _Correspondance de Napoléon_, t. XXII.]
+
+[47: La maison du roi de Rome était composée en 1812 d'une gouvernante,
+de deux sous-gouvernantes, Mmes de Boubers et de Mesgrigny, d'un
+secrétaire des commandements, d'un secrétaire de la gouvernante, d'un
+médecin, d'un chirurgien, de trois femmes de chambre, d'une nourrice et
+de deux nourrices retenues, d'une surveillante des nourrices, de trois
+berceuses, de deux femmes et de deux filles de garde-robe, de deux
+valets de chambre; d'un maître d'hôtel, d'un écuyer tranchant, de deux
+garçons de garde-robe et de plusieurs pages. Mme Soufflot ne devint
+sous-gouvernante qu'en 1814. Elle était première dame du Roi dès 1811.]
+
+[48: _Souvenirs de la générale Durand._--Du jour où il put espérer un
+héritier, Napoléon songea à construire pour lui un palais sur les
+hauteurs de Chaillot. Il voulait y consacrer seize millions. «L'Élysée
+ne me plaît point, disait-il, et les Tuileries sont inhabitables. Je
+veux en quelque façon que ce soit un Sans-Souci renforcé, un palais
+agréable, plutôt qu'un beau palais.» Les événements empêchèrent la
+réalisation de ce projet. (Voy. _Mémoires de Bausset et de Méneval_.)]
+
+[49: _Mémoires de Méneval_, t. III. (Édition de 1894, publiée par son
+petit-fils.)]
+
+[50: «L'Empereur d'Autriche allait la combler de bénédictions,
+l'Impératrice lui prodiguerait des caresses un peu forcées, et
+finalement, après beaucoup d'effusions, on se séparerait entre
+belle-mère et belle-fille, plus fraîchement que l'on ne s'était
+retrouvé.» (Albert VANDAL, _Napoléon et Alexandre_, t. III.)]
+
+[51: _Mémoires de Bausset_, t. II.--Voy. aussi TOLSTOÏ, _La Guerre et la
+Paix_, t. III, p.80.]
+
+[52: _Mémoires_, t. II, p. 47.--Cependant il croyait bien que la France
+était attachée au roi de Rome, car il dit au Conseil d'État: «Si le
+peuple montre tant d'amour pour mon fils, c'est qu'il est convaincu, par
+sentiment, des bienfaits de la monarchie.»]
+
+[53: MÉNEVAL, t. III, pages 99 et 102.]
+
+[54: _Correspondance de Marie-Louise._ Vienne, 1887.]
+
+[55: _Histoire de la Restauration_, t. 1.]
+
+[56: _Napoléon et les femmes_, 1 vol. in-8°, chez Ollendorff.]
+
+[57: _Souvenirs du comte d'Haussonville._]
+
+[58: _Dépêches inédites aux hospodars de Valachie._--Gentz définissait
+ainsi sa politique: «Autant d'alliance avec Napoléon qu'il en fallait
+pour ne pas se ranger en pure perte au nombre de ses ennemis, et juste
+aussi peu qu'il en fallait pour ne pas se brouiller directement et sans
+retour avec les puissances liguées contre lui.»]
+
+[59: ONCKEN, _Œsterreichs und Preussen Befreiuns-Kriege_, t. I, Berlin,
+1876-1879.]
+
+[60: ONCKEN, t. I.]
+
+[61: Le rapprochement entre la Suède, l'Angleterre et la Russie avait
+été habilement opéré par M. de Neipperg, ambassadeur en Suède. (Voy.
+_Mémoires d'un homme d'État_, t. II.)]
+
+[62: ONCKEN, t. I, et _Œsterreichische Geschichte_, t. LXXVII.]
+
+[63: Rapport du comte de Bubna sur l'entrevue de Prague, le 16 mai 1813.
+Voy. ONCKEN, t. II, p. 650, et les _Essais d'histoire et de critique_,
+par M. Albert SOREL. (_Metternich._)]
+
+[64: Ce n'est pas ce que Metternich disait en 1809 et 1810. Il convient,
+à ce propos, de relire ses lettres à Schwarzenberg et à Mme de
+Metternich, où dominait l'orgueil de l'avoir emporté sur la Russie dans
+une alliance alors si recherchée.--Voir les _Mémoires de Metternich_, t.
+II, p. 302 à 332, et mon ouvrage, _le Divorce de Napoléon_, p. 148 à
+192.]
+
+[65: Voir le récit si vivant de cette entrevue dans les Annexes de
+_Napoléon et ses détracteurs_, par le prince NAPOLÉON, pièce II, p.
+306.]
+
+[66: On verra un peu plus loin que Marie-Louise fit cette démarche
+auprès de François II.]
+
+[67: _Souvenirs de lord Holland._]
+
+[68: Ils se conformaient ainsi habilement aux instructions secrètes
+données depuis longtemps par Alexandre à Novossiltzof, ambassadeur de
+Russie en Angleterre: «On déclarera à cette nation que ce n'est pas à
+elle qu'on en veut, mais uniquement à son gouvernement.» (Voy. les
+_Plans de la Coalition en 1804_, par M. Albert SOREL, dans le _Temps_ du
+8 septembre 1895.)--Le 9 novembre 1813, M. de Metternich avait dit à M.
+de Saint-Aignan, ministre de France à Weimar, que la France devait
+conserver ses limites naturelles.]
+
+[69: Du 17 janvier 1805 au 15 novembre 1814, le Sénat avait décrété la
+levée de 2,173,000 hommes.]
+
+[70: Dans un gracieux tableau, exposé au Salon des Champs-Élysées en
+1896, M. Dawant a représenté Napoléon laissant sa main prise entre les
+petites mains de son fils endormi. L'Empereur est assis dans un fauteuil
+à côté du berceau, le front soucieux. Il est captif de ce petit être,
+pendant que son esprit médite les combats suprêmes qu'il va falloir
+livrer.]
+
+[71: _Œsterreichs Theilnahme an der Befreiuns-Kriege_, von GENTZ, 29
+janvier 1814.]
+
+[72: MÉNEVAL, _Mémoires_.--D'autre part, le chancelier Pasquier
+rappelle, dans ses _Mémoires_, que Metternich affirmait, le 18 mars, à
+Caulaincourt «que les vœux de l'Autriche étaient en faveur d'une
+dynastie intimement liée à la sienne». (T. II.)--Six semaines
+auparavant, il avait écrit à Caulaincourt que le jour où François II
+avait donné sa fille au prince qui gouvernait l'Europe, il avait cessé
+de voir en lui un ennemi personnel. Le sort de la guerre avait seul
+changé son attitude. Si Napoléon voulait écouter la voix de la raison,
+François II reviendrait aux sentiments qu'il avait au moment où il lui
+avait confié son enfant de prédilection. Sinon, «il déplorerait le sort
+de sa fille, sans arrêter sa marche!»]
+
+[73: _Œsterreichs Theilnahme an der Befreiuns-Kriege._]
+
+[74: _Ibid._--Il ne faut pas croire que nos ennemis étaient toujours
+aussi navrés. En effet, après la prise de Troyes, le grave Metternich
+écrivait à Schwarzenberg: «Cette nouvelle Troie ne nous a pas arrêtés
+dix ans comme l'ancienne avait arrêté les héros de la Grèce. Si j'étais
+Lichnowsky, je vous dirais que vous ne faites ni une ni deux pour avoir
+Troyes; que Napoléon vous a dispensé de vous mettre en quatre pour la
+prendre.»
+
+Metternich n'aura plus l'idée de faire de calembours, lorsque Napoléon
+reprendra cette même Troyes et forcera Schwarzenberg à battre en
+retraite, après la bataille de Nangis.]
+
+[75: _Œsterreichs Theilnahme an der Befreiuns-Kriege_, 7 mars 1814.]
+
+[76: _Ibid._]
+
+[77: _Ibid._]
+
+[78: Sa lettre du 3 mars à l'Empereur est un monument de fermeté et de
+noblesse. Elle fait un singulier honneur à sa mémoire.]
+
+[79: Voir, entre autres, sur cette abdication, les récits de Pelet,
+Ségur, Fain, Marmont, Macdonald, Thiers, Pasquier, Henri Houssaye.]
+
+[80: L'article 5 du traité de Fontainebleau était ainsi rédigé: «Les
+duchés de Parme, de Plaisance et de Guastalla appartiendront en toute
+propriété et souveraineté à Sa Majesté l'Impératrice Marie-Louise. Ils
+passeront à son fils et à sa descendance en ligne directe. Le prince,
+son fils, prendra, dès ce moment, le titre de prince de Parme, de
+Plaisance et de Guastalla.»]
+
+[81: Le traité de Fontainebleau, qui figure à la page 493 _bis_, numéro
+du 5 mai 1814 du _Moniteur universel_, dit que «les puissances alliées
+ne pouvaient ni ne voulaient oublier la place qui appartient à
+l'empereur Napoléon dans l'histoire de son siècle». C'est Alexandre qui
+avait tenu à cette généreuse déclaration.]
+
+[82: _Mémoires de Metternich_, t. II.]
+
+[83: Consulter à ce sujet les _Mémoires du chancelier Pasquier_, t. II.
+On y voit, entre autres, que Pasquier était opposé au départ, comme le
+duc de Massa. Il le fit avec tant de franchise que Talleyrand dit en
+secret à Mme de Rémusat que M. Pasquier avait donné le conseil le plus
+contraire aux Bourbons.]
+
+[84: _Mémoires de Méneval_, t. III.]
+
+[85: MÉNEVAL, t. III.]
+
+[86: _Mémoires de Bausset_, t. II.--Quelques jours après, le même de
+Bausset, qui paraissait si dévoué et si impartial, avouait
+confidentiellement à un agent des Bourbons qu'il était attaché à la
+monarchie légitime par les services de ses ancêtres, et qu'il lui
+offrait une franche adhésion. Il appelait le règne de Napoléon «une
+interpolation». Il désirait devenir un des maréchaux de la cour, car ce
+ridicule «nom de préfet du palais, disait-il, ne saurait subsister». Il
+avait conseillé à Marie-Louise de retourner en Autriche et de mettre fin
+«à une niaiserie sentimentale», en déliant «les nœuds d'une conjugalité»
+qu'il regardait comme expirée. Enfin, il s'exprimait ainsi sur Napoléon
+qu'il avait servi à genoux: «Cet homme a eu un moment tout le bonheur de
+Mahomet, ainsi que son audace et son charlatanisme!» Tant de platitude
+et d'ingratitude ne suffit pas pour faire obtenir à M. de Bausset le
+poste de maréchal de la Cour. (Voir le _Cabinet noir_, par M.
+D'HÉRISSON.)]
+
+[87: _Notice historique sur le général Caffarelli_, par Ul. TRÉLAT.]
+
+[88: Cf. Thiers, Méneval, Bausset, Durand, Caffarelli, etc. Le duc de
+Rovigo dit que l'ascendant de Mme de Montesquiou put seul le calmer.
+«Encore fallut-il qu'elle lui promît bien de le ramener, pour le décider
+à se laisser emporter.» (_Mémoires_, t. VII.)]
+
+[89: BAUSSET, t. II.]
+
+[90: M. Pasquier assure qu'il éclata même des murmures. (_Mémoires_, t.
+II.)]
+
+[91: «Le gouvernement d'une femme faible et ignorante ouvrait une belle
+perspective à l'égoïsme de cette âme; ce qu'il désirait, c'était la
+régence de Marie-Louise.» (Louis BLANC, _Histoire de dix ans_.)]
+
+[92: Voy. Henri HOUSSAYE, _1814_, liv. VIII, § I.--Talleyrand avait
+cependant laissé entendre à Méneval qu'il eût préféré la régence à la
+Restauration.]
+
+[93: _Mémoires de Talleyrand_, t. III, p. 155.]
+
+[94: _Mémoires de Pasquier_, t. II.]
+
+[95: D'après Gentz, ce n'est qu'à partir de la rupture des conférences
+de Châtillon que Metternich se mit «nettement à la tête du système qui
+devait rappeler les Bourbons». (_Dépêches inédites de Gentz._)--C'est ce
+que dit aussi Prokesch-Osten (page 99).]
+
+[96: Voy. Imbert DE SAINT-AMAND, _Marie-Louise et l'invasion en 1814_.]
+
+[97: _Mémoires de Bausset_, t. II, et _Mémoires du colonel de Garbois_.]
+
+[98: Le même jour, ce triste personnage écrivait à Talleyrand qu'il
+adhérait à tous les actes faits par le Sénat depuis le 1er avril.]
+
+[99: «Nous commençons à espérer, écrit Mme de Rémusat à son fils
+Charles, qu'il n'y aura pas de bataille, et que, l'armée se débandant,
+le sang français sera épargné.» (_Correspondance de Mme de Rémusat_, t.
+I.)--Voy. cette même note dans la belle étude du comte d'HAUSSONVILLE
+sur le _Congrès de Vienne_. (_Revue des Deux Mondes_, 1862.)]
+
+[100: _Souvenirs du comte d'Haussonville._]
+
+[101: Voir sur le séjour de Marie-Louise à Blois un intéressant écrit,
+_La Régence à Blois_, Paris, 1814, 27 pages in-8°.]
+
+[102: Qu'on se rappelle ses paroles à Caulaincourt, lorsqu'il regrette
+que les alliés n'aient point donné la Toscane à sa femme: «Elle n'aurait
+eu que le canal de Piombino à traverser pour me rendre visite. Ma prison
+aurait été comme enclavée dans ses États. À ces conditions, j'aurais pu
+espérer de la voir. J'aurais même pu aller la visiter; et quand on
+aurait vu que j'avais renoncé au monde, que, nouveau Sancho, je ne
+songeais plus qu'au bonheur de mon île, on m'aurait permis ces petits
+voyages.» (Voy. THIERS, t. XVII.)]
+
+[103: _Souvenirs du comte d'Haussonville._]
+
+[104: MÉNEVAL, _Mémoires_, t. III.]
+
+[105: La générale Durand cite aussi un fait de ce genre. (Voir ses
+_Souvenirs_.)]
+
+[106: MÉNEVAL, t. III.]
+
+[107: On rapporte que le petit roi de Rome, s'amusant à distribuer des
+bonbons à des enfants qui étaient venus le voir jouer, leur dit tout à
+coup avec un triste sourire: «Je voudrais bien vous en donner davantage,
+mais je n'en ai plus. Le roi de Prusse m'a tout pris!» Le comte de Suzor
+affirme avoir entendu ce propos.]
+
+[108: _Histoire de France_, par BIGNON, t. XIV.]
+
+[109: _Souvenirs de la générale Durand._]
+
+[110: MÉNEVAL, t. III.]
+
+[111: _Ibid._]
+
+[112: _Ibid._]
+
+[113: Voir le _Divorce de Napoléon_ et les _Mémoires de Metternich_.]
+
+[114: _Mémoires de Metternich_, t. II.]
+
+[115: _Mémoires_, t. III, p. 161.--M. de Talleyrand avait dit à Méneval,
+en paraissant regretter le départ de Marie-Louise, que toutes les
+combinaisons avaient dû échouer devant le fait de l'existence de
+l'Empereur; _que l'Empereur mort, tout eût été facile_; mais que tant
+qu'il aurait vécu, son abstention eût été illusoire. (_Souvenirs de
+Méneval_, t. III.)]
+
+[116: Cité par I. DE SAINT-AMAND, dans _Marie-Louise et les
+Cent-jours_.]
+
+[117: _Mémoires de Bausset_, t. II.]
+
+[118: _Ibid._]
+
+[119: MÉNEVAL, t. III.]
+
+[120: Voy. THIERS, _le Consulat et l'Empire_, t. XVII.]
+
+[121: Une personne qui l'avait vue de près, lady Burghersh, femme de
+l'attaché militaire à l'ambassade d'Angleterre, disait de son refus
+déguisé de se rendre auprès de Napoléon: «Je pense que c'est un monstre,
+car elle prétendait l'aimer, et il s'est toujours bien conduit envers
+elle. C'est révoltant à elle de l'abandonner dans son malheur, après
+avoir affecté de l'adorer dans sa prospérité...» (Voir le
+_Correspondant_ du 10 juin 1894. Cité par Mme Marie Dronsart.)]
+
+[122: MÉNEVAL, t. III.]
+
+[123: _Vie de Napoléon II_, Paris, 1832, chez Ladvocat.]
+
+[124: BAUSSET, t. III.]
+
+[125: MÉNEVAL, t. III.]
+
+[126: _Notice historique sur le général Caffarelli_, par Ul. TRÉLAT.]
+
+[127: La maison de Neipperg est une ancienne maison féodale de Souabe
+qui est présumée descendre de Conrad de Neipperg en 1261. Celui qui
+devint le mari morganatique de Marie-Louise s'appelait Adam-Albert. Il
+était le fils d'Adam-Adalbert, comte de Neipperg, et de la comtesse
+Pola. L'_Almanach de Gotha_ relate officiellement son mariage avec
+«Marie-Louise, duchesse de Parme, Plaisance et Guastalla, veuve de
+Napoléon Ier, empereur des Français, née archiduchesse d'Autriche».]
+
+[128: MÉNEVAL, t. III.]
+
+[129: «Ce buste, dit M. de Bausset, suivit Napoléon à Sainte-Hélène, et
+c'est sur les traits de l'enfant que se reposèrent les yeux du père
+mourant.» (T. III.)]
+
+[130: Voir la lettre de Talleyrand à Metternich, en date du 9 août
+1814.--Il paraîtrait cependant que Marie-Louise a dû recevoir des
+émissaires de Fouché aux eaux d'Aix. On a même prétendu qu'Isabey et que
+Corvisart l'avaient pressentie sur la question de la régence. (Voir
+Henri HOUSSAYE, _1815_.)]
+
+[131: MÉNEVAL, t. III]
+
+[132: _Souvenirs de la générale Durand._]
+
+[133: BAUSSET, t. III.]
+
+[134: Voy. _Mémoires de Talleyrand_, t. II.--Il est curieux de voir à ce
+propos ce que disait une dépêche du comte de Bombelles, datée de Paris,
+1er septembre 1814, et adressée à Metternich:
+
+«... Quoi qu'en disent les feuilles françaises, la France est loin
+d'être tranquille. L'armée, tout en se réorganisant, conserve un mauvais
+esprit... Le peuple, en général, est assez paisible. Las de tant de
+troubles et de malheurs, il ne se révoltera contre aucun gouvernement et
+ne sera foncièrement attaché à aucun. Il fallait aux Romains du temps de
+Suétone du pain et des spectacles. Cette devise est devenue entièrement
+celle de la France... Tout ira tant bien que mal si la paix subsiste,
+mais une guerre quelconque perdrait la France. Il n'est pas inutile que
+Votre Altesse soit bien convaincue de cette vérité. Elle doit diminuer
+de beaucoup l'influence que M. de Talleyrand cherchera à se donner au
+Congrès. Il compte partir le 10 pour Vienne.»
+
+_Ausgang der französichen Herrschafft in Ober Italien_, par le baron DE
+HELFERT, _Archiv fur Œsterreichische Geschichte_, t. LXXVI, 1890.]
+
+[135: BAUSSET, t. III.]
+
+[136: Voy. _Mémoires de Talleyrand_, t. II--Talleyrand affirme que cette
+substitution eut lieu sur l'invitation de l'empereur d'Autriche.]
+
+[137: Voir la lettre de Louis XVIII à Talleyrand, du 21 octobre 1814.
+(_Mémoires_, t. II.)]
+
+[138: MÉNEVAL, t. III.]
+
+[139: _Mémoires de Talleyrand_, t. III.]
+
+[140: _Mémoires_, t. II, p. 474]
+
+[141: _Ibid._, t. II.]
+
+[142: _Ibid._]
+
+[143: L'infante Marie-Louise, troisième fille de Charles IV, roi
+d'Espagne, avait été régente du royaume d'Étrurie après la mort de son
+époux, Louis Ier, en 1803. Elle ne sut pas gouverner son royaume et dut
+le quitter en 1807, époque à laquelle il fut annexé à la France.
+Marie-Louise obtint une compensation en Portugal. (Voir _Le royaume
+d'Étrurie_, par P. MARMOTTAN, 1896.)]
+
+[144: _Mémoires_, t. II.]
+
+[145: Voir MÉNEVAL, t. III.]
+
+[146: _Mémoires de Talleyrand_, t. II.]
+
+[147: _Ibid._, t. III.]
+
+[148: _Mémoires_, t. III.]
+
+[149: Archives des Affaires étrangères, vol. 688.]
+
+[150: _Mémoires_, t. III.]
+
+[151: On n'en a d'ailleurs pas tenu à la date du 24 février.]
+
+[152: Archives des affaires étrangères, vol. 688, p. 164 à 167.]
+
+[153: _Souvenirs de Méneval_, t. III.]
+
+[154: Il faut en excepter particulièrement M. Henri Houssaye. Voir son
+_1815_, p. 158 à 165.]
+
+[155: Voir _Mémoires de Talleyrand_, t. II.]
+
+[156: Voir Henri HOUSSAYE, _1815_, p. 170.]
+
+[157: Éduard WERTHEIMER, _Talleyrand in Wien zur Congresszeit_; Art. de
+la _Neue Freie Presse_ du 11 avril 1896.--Cette lettre porte l'adresse
+du prince de Talleyrand à Vienne.]
+
+[158: Voy. _Fêtes et souvenirs du congrès de Vienne_, par le comte DE LA
+GARDE, 1843, et _Mémoires de M. de Bausset_, t. III.]
+
+[159: _Mémoires_, t. III.--Il s'est ouvert, au mois de mars 1896, dans
+la capitale de l'Autriche, sous la protection de l'Empereur et sous la
+présidence du comte d'Abensperg-Traun, une exposition rétrospective du
+congrès de Vienne dont j'ai fait l'étude dans le _Monde_ du 23 mars.
+J'en détache quelques lignes qui se rattachent plus directement à cet
+ouvrage: «... La rentrée de l'Empereur aux Tuileries a bouleversé
+l'œuvre si habile de Louis XVIII et de Talleyrand. Le Congrès effrayé se
+lève contre Napoléon. Il l'appelle un bandit; il le jette au ban des
+nations, il met sa tête à prix. Il ne retrouve son calme qu'après le
+désastre de Waterloo et la seconde abdication. Et le 9 juin, par un Acte
+final qui laisse de côté toutes les considérations morales et se borne à
+invoquer pour la ratification des dispositions votées: «l'intérêt majeur
+et permanent», il complète les dispositions du traité du 30 mai 1814
+avec une foule de dispositions contenues dans cent vingt et un articles.
+Quant à la France, elle payera bientôt, même sous son Roi légitime et
+par un autre traité draconien, la terreur nouvelle qu'elle a fait en
+quelques mois ressentir aux nations. La faute en est, suivant Metternich
+et les autres diplomates, à l'usurpateur qui a tout remis en question et
+dont le souvenir doit être abhorré... Mais lorsqu'on visite l'Exposition
+du congrès de Vienne, ce n'est pas «le brigand» qu'on revoit, ce n'est
+pas «le Buonaparte» qu'il fallait «anéantir» et contre lequel étaient
+dirigées les déclarations furibondes des 13 mars et 11 avril, c'est
+l'empereur Napoléon, c'est le gendre de l'empereur François II. On le
+trouve, on le rencontre partout, seul ou entre Marie-Louise et le roi de
+Rome. Les vitrines sont pleines de présents faits par lui à sa femme ou
+à la famille impériale.
+
+«Ici c'est le trône qu'il a occupé à Venise; là c'est son bureau de la
+Malmaison, là c'est celui du palais de Saint-Cloud. Son buste en marbre,
+sa table de travail, sa miniature entourée de brillants, la reproduction
+du tableau de David, _Bonaparte passant les Alpes_, une autre miniature
+d'Isabey, son nécessaire de voyage, son épée offerte à Alexandre, son
+carrosse nuptial, les _Adieux de Fontainebleau_, la _Sortie de l'île
+d'Elbe_, son portrait par Gérard, son portrait en camée, on ne voit que
+lui, et partout on le voit dans l'appareil de la grandeur et de la
+puissance.»]
+
+[160: _Talleyrand in Wien zur Congresszeit_, von Eduard
+WERTHEIMER.--Pozzo di Borgo et Nesselrode étaient particulièrement
+sévères pour Talleyrand.]
+
+[161: M. Dumont, archiviste des Affaires étrangères, qui avait eu
+connaissance de ce fait par le général anglais Alova, aide de camp de
+Wellington, avait, dans un _mémorandum_ du 20 juin 1838 (Affaires
+étrangères, vol. 680, _Vienne_), attesté que M. de Talleyrand s'était
+bien gardé de joindre ce _Mémoire_ à sa correspondance pendant le
+congrès de Vienne. Je l'ai retrouvé aux Archives des Affaires
+étrangères, dans le vol. 681. Il porte le n° 139.]
+
+[162: _Affaires étrangères_, _Vienne_, vol. 681.--Dans son _Journal_,
+Gentz affirme, et cela n'est pas exact, qu'il est l'auteur de la
+déclaration du 13 mars, préparée avec Metternich chez Talleyrand.--Il
+nous apprend encore que Metternich n'avait pas alors perdu toute gaieté,
+car le 1er avril il écrit ceci: «Metternich m'avait préparé un poisson
+d'avril en faisant fabriquer une lettre de Bonaparte contre la
+déclaration des puissances. J'y étais préparé. Aussi cela n'a pas
+pris!»]
+
+[163: Archives des Affaires étrangères, vol. 680. _Vienne_.--«Il faut
+parfois en politique frapper trop fort pour frapper juste, disait un
+jour Talleyrand, afin de se justifier de la violence de cette
+déclaration. Ne voyez-vous pas que, pour empêcher l'Autriche de se
+souvenir jamais qu'elle avait un gendre, il fallait lui faire mettre sa
+signature au bas d'une sentence de mort civile et non d'une déclaration
+de guerre? On peut toujours traiter avec un ennemi. On ne se remarie pas
+avec un condamné.» (VILLEMAIN, _Souvenirs contemporains_, t. II.)]
+
+[164: Il y a à cette mesure un précédent historique. La cour de Dresde,
+lorsque Frédéric II eut envahi la Saxe sans déclaration de guerre,
+l'avait déclaré «perturbateur de la paix publique», et la Diète l'avait
+mis au ban de l'Empire.--Napoléon crut habile d'opposer Fouché à
+Talleyrand et chargea le duc d'Otrante de la réponse. Le 29 mai, dans le
+conseil des ministres, celui-ci, faisant allusion à la déclaration du 13
+mars, la qualifia de libelle, de pièce apocryphe fabriquée par l'esprit
+de parti, contraire à tout principe de morale et de religion,
+attentatoire au caractère de loyauté des souverains dont les auteurs de
+cet écrit avaient compromis tous les mandataires. Elle ne méritait qu'un
+profond mépris. Elle n'avait fixé l'attention du ministère que lorsque
+des courriers du prince de Bénévent l'avaient apportée en France. Elle
+émanait visiblement de la légation du comte de Lille à Vienne, qui au
+crime de provocation à l'assassinat avait ajouté celui de falsification
+de la signature des ambassadeurs... Si l'on admet ce genre de réponse,
+il faut convenir qu'il était difficile de trouver mieux. Le conseil
+d'État, à qui l'on avait déféré cette déclaration, se servit des mêmes
+motifs pour la repousser.]
+
+[165: MÉNEVAL, t. III.]
+
+[166: Lord Holland dit de François II: «C'était un homme de quelque
+intelligence, de peu de cœur et sans aucune justice.» Il conteste
+absolument qu'il fût, comme on l'a affirmé, doux et bienveillant. Dans
+toutes les circonstances, il avait agi comme un homme d'un caractère
+bien opposé. «Quant au mariage de sa fille, ajoute lord Holland, il faut
+admettre cette alternative, ou qu'il ait consenti à sacrifier son enfant
+à une politique couarde, ou bien qu'il ait lâchement abandonné et
+détrôné un prince qu'il avait choisi pour son gendre. Il sépara sa fille
+du mari qu'il lui avait donné et aida à déshériter son petit-fils, issu
+d'un mariage qu'il avait approuvé et, à ce que je crois, sérieusement
+recherché. Pour éloigner de l'esprit de cette même fille le souvenir de
+son époux détrôné et exilé, mais dont la conduite envers elle était
+irréprochable, on prétend qu'il encouragea et même combina lui-même les
+moyens de la rendre infidèle...» (_Souvenirs diplomatiques de lord
+Holland._)]
+
+[167: «La chasteté, disait l'Empereur, est pour les femmes ce que la
+bravoure est pour les hommes. Je méprise un lâche et une femme sans
+pudeur.»]
+
+[168: BAUSSET, t. III.]
+
+[169: L'empereur d'Autriche devançait les désirs de Joseph de Maistre,
+qui écrivait le 22 mars 1815, à propos du retour de Napoléon:
+«L'archiduchesse Marie-Louise et son fils seront très embarrassants dans
+cette occasion. Il faudrait que l'empereur d'Allemagne eût le courage de
+les mettre (surtout le jeune prince) hors de la puissance de Napoléon.»
+(_Lettres_, t. I.)]
+
+[170: MÉNEVAL, t. III.--«Elle avait suivi, malgré les dégoûts dont elle
+était entourée, le prince dont elle était la gouvernante. La meilleure
+mère ne peut pas montrer un plus grand attachement que celui dont elle
+fit preuve.» (_L'île d'Elbe et les Cent-jours._) Il n'y a rien à ajouter
+à ce juste hommage rendu par l'empereur Napoléon à Mme de Montesquiou.]
+
+[171: MÉNEVAL, t. III.]
+
+[172: On a dit aussi que le lieutenant-colonel Monge, des grenadiers de
+la garde, avait été chargé, par Napoléon, d'enlever Marie-Louise et son
+fils. Je n'ai pu vérifier ce bruit.--Le prétendu enlèvement du roi de
+Rome à cette même date par la comtesse de Mirepoix et Mme de Croy-Chanel
+n'est qu'une fable.]
+
+[173: MÉNEVAL, t. III, p. 429.]
+
+[174: La comtesse de Montesquiou écrivait à M. de Talleyrand: «Je me
+sens assez de forces physiques et morales pour soutenir une plus longue
+captivité, et je vous avoue que, lorsque je souffrirai seule, je
+souffrirai avec plus de constance. Mais de voir ce jeune malheureux
+regrettant tout, excepté les marques d'amitié qu'il m'a données en
+faisant tant de chemin pour venir me voir, se sentant appelé en France
+par ses affaires, sa femme, son fils, sa fortune même--son absence
+depuis quatre mois empêche de pouvoir rien terminer--toute la
+contrariété qu'il éprouve, me désespère et me rend de plus en plus
+pénible ma triste retraite.» Ce ne fut que dans les premiers jours de
+juin que Talleyrand obtint les passeports demandés. (_France_, vol.
+1801. Archives des Affaires étrangères.)]
+
+[175: MÉNEVAL, t. III.]
+
+[176: Mme Soufflot, la sous-gouvernante qui restait encore auprès du roi
+de Rome, écrivait à ses enfants, à la date du 8 avril: «Votre pauvre
+mère est malheureuse d'être séparée de vous dans des moments si
+pénibles. Hélas! où l'amour de mon devoir et mon bon cœur m'ont-ils
+conduite? Dans le chemin de l'honneur le plus sévère, mais aussi dans
+celui de tous les chagrins. Après avoir déjà fait tant de sacrifices à
+ce cher enfant, je n'ai pu me résoudre à l'abandonner dans une crise
+aussi pénible que délicate, celle où on le séparait de celle qui lui
+était si chère à tant de titres. Je continuerai, tant que cela me sera
+permis, de veiller sur lui et de suppléer aux sages leçons qu'il a
+toujours reçues...» (Collection Amédée Lefèvre-Pontalis.)]
+
+[177: Voir la _Revue de Paris_ du 2 février 1895.]
+
+[178: Talleyrand, qui avait adhéré à la quadruple Alliance le 27 mars,
+croyait pouvoir affirmer au Roi, le 29, que le traité de Chaumont était
+uniquement fait dans le but de soutenir la France, quoique, au fond, il
+sût le contraire. Il avait, en effet, confidentiellement écrit à M. de
+Jaucourt, le 16 mars: «Songez bien à ceci: c'est que cette même Europe
+qui a été amenée à faire la déclaration que je vous ai envoyée, est en
+pleine jalousie de la France, du Roi et de la maison de Bourbon.» Elle
+le prouva bien, peu de temps après.]
+
+[179: On verra le contraire au chapitre suivant, ce qui prouve combien
+chacun était sincère.]
+
+[180: _Mémoires de Talleyrand_, t. III.]
+
+[181: D'après les _Mémoires de Napoléon_, Montrond devait fournir à
+Talleyrand l'occasion d'écrire en France et au gouvernement français la
+possibilité de découvrir le fil de ses trames, gagner l'ambassadeur de
+Louis XVIII, porter une lettre à Marie-Louise et rapporter sa réponse.
+Montrond n'obtint en réalité que des réponses évasives de Talleyrand et
+ne l'intimida guère. Je ne crois pas, d'ailleurs, qu'il en eût
+l'intention. Toujours est-il que les menaces de séquestre sur ses biens
+et d'un grand procès qu'allait lui faire la Haute Cour n'aboutirent qu'à
+éloigner Talleyrand de l'Empire. Une note de Napoléon définissait ainsi
+la mission exacte de Montrond: «Voir M. de Talleyrand et le renseigner
+sur la véritable disposition des esprits.» Suivant Bignon, la mission de
+Montrond, qui jouait double rôle et était auprès de Talleyrand l'agent
+confidentiel de Fouché aussi bien que celui de l'Empereur, fut plus
+nuisible qu'utile à la cause française. (Voy. BIGNON, _Histoire de
+France sous Napoléon_, t. XIV.)]
+
+[182: _Mémoires_, t. III.]
+
+[183: Archives des Affaires étrangères, vol. 1801,
+_France_.--Marie-Louise avait reçu directement de Napoléon, et à la même
+date, ce petit billet: «Ma bonne Louise, je suis maître de toute la
+France. Tout le peuple et toute l'armée sont dans le plus grand
+enthousiasme. Le soi-disant Roi est passé en Angleterre. Je t'attends
+pour le mois d'avril ici avec mon fils. Adieu, mon amie.--NAPOLÉON.»
+(Collection de M. Antonin Lefèvre-Pontalis.)]
+
+[184: Le petit prince était représenté avec un gracieux costume rose que
+traversait le grand cordon de Saint-Étienne. Sa figure souriante
+rappelait les traits de Napoléon et de Marie-Louise.]
+
+[185: Archives des Affaires étrangères, _France_, vol. 1801.]
+
+[186: _Document inédit._]
+
+[187: _Id._]
+
+[188: Archives des Affaires étrangères, _France_, vol. 1801.]
+
+[189: Archives des Affaires étrangères, _France_, vol. 1801, et
+_Mémoires_, t. III.]
+
+[190: «Telle était cette nature frêle, timide, rêveuse, née pour la vie
+privée _et pour les tendresses du foyer allemand_.» (LAMARTINE,
+_Histoire de la Restauration_, t. I.)]
+
+[191: Pour prix d'obéissance à leurs volontés, les alliés stipulèrent,
+dans un protocole séparé des conférences et daté du 28 mars, que les
+duchés de Parme, Plaisance et Guastalla, à l'exception des parties
+situées sur la rive gauche du Pô, seraient possédés en toute
+souveraineté par elle, mais qu'ils retourneraient, après elle, à
+l'infant, don Carlos, fils de S. M. Marie-Louise d'Espagne. L'empereur
+d'Autriche renonçait pour sa fille à toute pension à laquelle elle et
+les siens pourraient prétendre à la charge de la France. (Archives des
+Affaires étrangères, _Vienne_, vol. 683.)
+
+L'art. 99 de l'Acte final du Congrès de Vienne, en date du 9 juin 1815,
+ne devait ratifier que la possession des duchés par Marie-Louise. Quant
+à la réversion elle fut ajournée. Elle ne fut décidée en faveur de
+l'infante d'Espagne, Marie-Louise, de son fils et de ses descendants,
+que par le traité spécial du 10 juin 1817.]
+
+[192: 13 avril 1815, _Mémoires_, t. III.]
+
+[193: Il s'agissait du baron François d'Ottenfels-Gschwind, qui avait
+pris le pseudonyme de Werner pour s'entendre à Bâle, au nom de
+Metternich, avec un affidé de Fouché.]
+
+[194: _Le Consulat et l'Empire_, t. XIX.]
+
+[195: Pour en avoir une certitude complète, il suffit de lire les
+lettres que M. de Jaucourt adressait de Paris à M. de Talleyrand pendant
+son ambassade à Vienne. Ainsi, examinant un jour la manière dont les
+affaires avaient été conduites depuis la rentrée du Roi en 1814, M. de
+Jaucourt faisait cet aveu: «Grand Dieu! quel chemin nous avons parcouru
+depuis ce temps-là!... _Il faut le dire en un seul mot: il conduisait à
+l'île d'Elbe._» (Affaires étrangères, _Vienne_.)]
+
+[196: Lettre du 28 septembre 1814 (Affaires étrangères, _Vienne_, vol.
+681), publiée par M. PALLAIN, _Correspondance de Talleyrand et de Louis
+XVIII_.]
+
+[197: Il avouait en même temps qu'il correspondait avec M. de
+Metternich. Ainsi il donnait au chancelier autrichien des détails sur la
+France et l'Europe, en formant entre autres le vœu que la Belgique
+revînt à l'Autriche comme «un hommage rendu à une possession séculaire
+interrompue seulement depuis une vingtaine d'années».--M. de Méneval a
+eu connaissance des lettres de Fouché à Metternich par le comte Aldini,
+auquel le chancelier les avait communiquées.]
+
+[198: On a dit qu'au lendemain de l'abdication de Napoléon, Marie-Louise
+avait fait dresser un acte authentique par lequel elle protestait, au
+nom de son fils, contre cette abdication et réservait ses droits au
+trône. Une copie de cet acte aurait été communiquée à Regnaud de
+Saint-Jean d'Angély.--Méneval, Bausset, et les contemporains à même de
+connaître cet important détail, n'en disent rien. J'incline à croire que
+cet acte a été composé, lui aussi, à Paris, par les derniers partisans
+de Napoléon. Au commencement de 1815, deux mois avant le retour de l'île
+d'Elbe, «on fit imprimer une quantité prodigieuse d'exemplaires de cette
+protestation pour les distribuer avec profusion dans toutes les casernes
+et tous les corps de garde de France, afin de connaître les sentiments
+des soldats. Ils furent tels que les conjurés le désiraient.» (Voir
+_Fouché de Nantes_, 1816, in-18.)]
+
+[199: «Les journaux de Paris ont annoncé la prochaine arrivée de
+l'archiduchesse Marie-Louise en France. Il serait bien désirable de
+donner la plus grande publicité aux faits qui démentent cette
+assertion.» (Blacas à Talleyrand, 16 avril.)]
+
+[200: Napoléon à l'archichancelier: «13 août 1815. Nommez une commission
+de magistrats sûrs pour lever le séquestre et faire l'inventaire des
+papiers qu'on trouvera chez le prince de Bénévent et dans la maison des
+autres individus exceptés de l'amnistie par un décret de Lyon. On
+m'annonce qu'on trouvera des papiers importants. Nommez des hommes
+sûrs.» (Archives nationales, AFiv 907. _Minutes des lettres de
+Napoléon_.)]
+
+[201: Voir dans les _Mémoires du chancelier Pasquier_, t. III, p. 170 à
+173, ce très intéressant entretien.]
+
+[202: _Mémoires de Metternich_, t. I; _Autobiographie_, p. 207.]
+
+[203: _Mémoires du chancelier Pasquier_, t. III.]
+
+[204: Napoléon a dû se dire qu'il ne trouverait pas plus de papiers en
+1815 qu'il n'en trouva chez Fouché en 1810, lorsqu'il le remplaça par
+Savary et qu'il ordonna des perquisitions en son hôtel.]
+
+[205: _Minutes des lettres de Napoléon_. Archives nationales, AFiv 907.]
+
+[206: _Mémoires pour servir à l'histoire de la vie privée, du retour et
+du règne de Napoléon en_ 1815.]
+
+[207: Archives nationales, AFiv 907.]
+
+[208: _L'île d'Elbe et les Cent-jours._--M. de La Valette, dans ses
+_Mémoires_, raconte une scène violente que Napoléon fit à Fouché à ce
+sujet. Je veux bien y croire, mais avec quelques restrictions, car La
+Valette, qui s'était caché pour l'entendre, reparaissait un peu trop tôt
+pour recevoir les confidences de Fouché à ce sujet.]
+
+[209: Cette déclaration est, je le répète, identique à celle
+qu'Alexandre faisait en 1804 à Novossiltzof, ex-ambassadeur à Londres.
+(Voy. le _Temps_ du 8 septembre 1895, _Les Plans de la coalition en
+1804_, par M. Albert SOREL.) Ces déclarations sont aussi sincères l'une
+que l'autre.]
+
+[210: Voy. _Mémoires de Metternich_, t. II, p. 514 à 516.]
+
+[211: _Mémoires de Metternich_, t. II.]
+
+[212: Voir _Mémoires pour servir à l'histoire de Napoléon en_ 1815.--Et
+voici comment Metternich en rend compte: «Les agents se rencontrèrent à
+Bâle à l'heure fixée et se séparèrent après une courte entrevue, parce
+qu'ils n'avaient rien à se dire.» Il semblerait, d'après le chancelier,
+qu'ils ne s'étaient fait aucune communication importante, et que, sans
+avoir dit autre chose que des banalités, chacun s'en était tenu là.]
+
+[213: _Mémoires de Pasquier_, t. III, p. 196.--Fouché amena si bien le
+dénouement, que deux mois après il siégeait dans le conseil du Roi
+auprès de M. Pasquier.]
+
+[214: «J'aurais dû le fusiller, a dit Napoléon à Sainte-Hélène; j'ai
+fait une grande faute de ne pas le faire.» (MONTHOLON, t. II.)]
+
+[215: _Mémoires pour servir à l'histoire de Napoléon en_ 1815, t. II, p.
+32.]
+
+[216: Comment cette proposition peut-elle cadrer avec cette parole de
+l'empereur Alexandre à lord Clancarty: «Je me suis assuré que
+l'Autriche, de son côté, ne songe plus à la régence et ne la veut plus.»
+(Lettre de Talleyrand à Louis XVIII, 23 avril.)--Et, d'autre part,
+comment cela s'arrange-t-il avec les déclarations de Gentz (_Dépêches
+inédites_), qui assure que l'empereur d'Autriche n'avait aucun goût pour
+la régence et Napoléon II?... Ce n'était donc que momentanément, pour
+tromper les Français et arriver à se débarrasser de Napoléon, que les
+alliés paraissaient favorables à la régence, car François II n'aurait
+jamais osé, sans leur adhésion, présenter cette combinaison. Tout cela
+montre bien que, de part et d'autre, on cherchait à se duper.]
+
+[217: On voit que Montrond était aussi bien, en allant à Vienne, l'agent
+de Fouché que celui de l'Empereur. Et c'est lui qui, sans aucun doute,
+avait préparé la mission d'Ottenfels en demandant de vive voix à
+Metternich si l'Autriche soutiendrait la régence succédant à
+l'abdication, volontaire ou forcée, de Napoléon.]
+
+[218: _Mémoires de Lavalette_, t. II.--Les _Mémoires de Fouché_
+reproduisent un petit discours de Carnot pour dissuader l'Empereur de
+faire fusiller Fouché. Cette générosité servit peu à Carnot, car, à la
+seconde Restauration, Fouché s'empressa de le placer sur les listes de
+proscription.]
+
+[219: Il faut remarquer que c'était le thème de Fleury dans la première
+entrevue avec Ottenfels.]
+
+[220: _Mémoires de Pasquier_, t. III.]
+
+[221: _Correspondance de Talleyrand et de Louis XVIII_, publiée par M.
+PALLAIN, p. 380.]
+
+[222: Napoléon disait plus tard à Montholon: «Je pouvais sauver ma
+couronne en lâchant la bride aux ennemis du peuple contre les hommes de
+la Restauration. Je ne l'ai pas voulu. Vous vous rappelez, lorsqu'à la
+tête de vos faubouriens, vous vouliez faire justice de la trahison de
+Fouché et proclamer une dictature. Je vous ai refusé, parce que tout mon
+être se révolte à la pensée d'être le roi d'une Jacquerie.»]
+
+[223: _Œsterreichs Theilnahme an der Befreiuns-Kriege_, von F. VON
+GENTZ.]
+
+[224: Qu'on se rappelle les platitudes et les génuflexions du même
+Schwarzenberg lors du mariage en 1810 et de l'entrevue de Dresde en
+1812, et que l'on compare avec les insultes qui précèdent!]
+
+[226: Voir à ce sujet _Une lettre du Roi_, publiée par moi dans la
+_Revue des études historiques_, année 1893.--Napoléon, s'étonnant à
+Sainte-Hélène de voir qu'un esprit aussi supérieur que Louis XVIII eût
+employé un traître comme Fouché, disait du duc de Richelieu: «À la bonne
+heure! celui-là, je le comprends. Il ne sait rien de notre France, mais
+c'est l'honneur personnifié, c'est un bon Français!» (_Mémoires de
+Montholon_, t. I.)]
+
+[227: _Supplementary Despatches_, t. X.]
+
+[228: Voir _Mémoires de Bausset_, t. III, et ANGEBERG, _le Congrès de
+Vienne_, t. II.]
+
+[229: D'après une lettre de Caulaincourt à Napoléon, il paraîtrait que
+le prince impérial fut rendu à sa mère, à Schœnbrunn, le 29 mai.
+(Archives des affaires étrangères.)]
+
+[230: MÉNEVAL, t. III.]
+
+[231: Elles allaient être forcées de le quitter, elles aussi, quelques
+mois après. En effet, le 11 octobre, Mme Soufflot informait ses enfants
+de son retour. «Demain, écrivait-elle, doit arriver le gouverneur. Je
+resterai deux ou trois jours pour habituer ce cher petit, et, malgré que
+j'aie le cœur déchiré par cette cruelle séparation, vous devez penser
+avec quel empressement j'irai vous rejoindre.» (Collection Amédée
+Lefèvre-Pontalis.)]
+
+[232: Lettre à Mme de Crenneville, 11 avril 1815.]
+
+[233: Lettre du 28 mai 1815.]
+
+[234: Voir ch. VII.]
+
+[235: _Mémoires_, t. III, et Affaires étrangères, vol. 1802, _France_.
+Voir plus haut.]
+
+[236: _Mémoires_, t. III.]
+
+[237: Archives des Affaires étrangères, _Vienne_, vol. 681, et
+_Correspondance de Talleyrand avec Louis XVIII_, publiée par M.
+PALLAIN.]
+
+[238: Voir ANGEBERG, _le Congrès de Vienne_, t. II.]
+
+[239: Archives des Affaires étrangères, _France_, vol. 1801.]
+
+[240: _France_, vol. 1802. Archives des Affaires étrangères.]
+
+[241: _Correspondance de Napoléon_, t. XXVIII, et Archives des Affaires
+étrangères, vol. 1802, _France_.]
+
+[242: Archives des Affaires étrangères, _France_, vol. 1802.]
+
+[243: Voir mon ouvrage sur le _Maréchal Ney_, Plon, 1894, p. 73.]
+
+[244: _Histoire des deux Chambres de Buonaparte_, par F. Th. DELBARE, et
+_Archives parlementaires_, publiées par Mavidal et Laurent, 1re série.]
+
+[245: _Histoire des deux Chambres_, par Th. DELBARE.]
+
+[246: Plusieurs témoins de cette scène devaient s'en souvenir, lors du
+procès de Labédoyère, et contribuer par haine à sa condamnation après
+les Cent-jours.]
+
+[247: _Archives parlementaires_, t. XIV.]
+
+[248: _Mémoires de Pasquier_, t. III.--Les choses allaient plus vite que
+Fouché ne l'avait cru. Son intérêt était de retarder le retour des
+Bourbons, afin de mieux imposer ses conditions.]
+
+[249: _Mémoires de Pasquier_, t. III.]
+
+[250: _Mémoires_, t. III, p. 261.]
+
+[251: Archives des Affaires étrangères, _France_, vol. 1801.]
+
+[252: _Ibid._]
+
+[253: Une caricature, qui faisait fureur à Vienne, le représentait avec
+six têtes, dont la première criait: «Vive la République!» la seconde:
+«Vive l'Égalité!» la troisième: «Vive le premier Consul!» la quatrième:
+«Vive l'Empereur!» la cinquième: «Vivent les Bourbons!» la sixième:
+«Vive...!» Talleyrand attendait pour ce dernier cri ce que la nation ou
+le hasard décideraient.]
+
+[254: Voy. le n° du 11 avril 1896 de la _Neue Freie Presse_, article de
+M. Wertheimer sur _Talleyrand pendant le Congrès de Vienne_.--Voy. aussi
+les _Mémoires de Méneval_, t. III, et POZZO DI BORGO, t. II.]
+
+[255: _Mémoires de Talleyrand_, t. III.]
+
+[256: Le 6 juillet, M. de Maleville protesta, par une lettre adressée au
+président de la Chambre des représentants, et obtint la distribution
+d'un écrit contenant sa défense.]
+
+[257: _Supp. Despatches of Wellington_, tome X, p. 641.]
+
+[258: Pour décider ses collègues, Fouché disait que c'était pour eux une
+question de vie ou de mort. «Eh! qu'importent ta vie et la mienne,
+s'écria Carnot, quand il s'agit du salut de la France! Tu n'es qu'un
+lâche et qu'un traître!» (_Mémoires de Carnot_, p. 184.)]
+
+[259: Voir mon ouvrage sur le _Maréchal Ney_, ch. IV.]
+
+[260: François II connaissait les desseins des autres puissances à
+l'égard de l'Empereur. Wellington était si pressé de s'en emparer qu'il
+aurait voulu que le gouvernement provisoire livrât de ses propres mains
+Napoléon aux alliés.]
+
+[261: Il ignorait que Castlereagh, lors du traité de Fontainebleau,
+s'était opposé à ce qu'on lui maintînt le titre d'Empereur et avait
+préconisé une autre position que celle de l'île d'Elbe pour lui servir
+de retraite.]
+
+[262: Archives des Affaires étrangères, _France_, vol. 1803.]
+
+[263: Le premier lieu de détention choisi était plus humain, puisque
+Metternich avait écrit le 18 juillet à Marie-Louise en l'informant de
+l'arrivée de Napoléon sur le _Bellérophon_: «D'après un arrangement fait
+entre les puissances, il sera constitué prisonnier au fort Saint-Georges
+dans le nord de l'Écosse, et placé sous la surveillance de commissaires
+autrichiens, russes, français et prussiens. Il y jouira d'un très bon
+traitement et de toute liberté, compatible avec la plus entière sûreté
+qu'il ne puisse échapper.» (_Mémoires_, t. II, p. 526.)]
+
+[264: Ne faut-il pas voir dans ces dernières lignes une précaution de
+Napoléon? S'il s'était laissé aller à un juste ressentiment, c'est son
+fils qui en eût probablement supporté la peine. D'autre part, il lui eût
+répugné de faire rougir le fils devant sa mère.]
+
+[265: Archives des Affaires étrangères, _France_, vol. 1803.]
+
+[266: _Ibid._]
+
+[267: _Ibid._]
+
+[268: _Mémoires_, t. IV.]
+
+[269: On verra plus loin que l'Empereur d'Autriche a devancé lui-même
+les désirs de Louis XVIII à ce sujet.]
+
+[270: Voici la lettre que Marie-Louise écrivit à Mme Soufflot le 19
+octobre 1815: «Les circonstances m'obligeant de mettre mon fils dans les
+mains des hommes, je ne veux pas vous laisser partir, Madame, sans vous
+assurer de toute la reconnaissance que je vous ai vouée pour toutes les
+peines que vous vous êtes données pour la première éducation de mon fils
+qui a si complètement réussi au gré de mes désirs. Je désirerais pouvoir
+vous prouver, de loin comme de près, toute ma satisfaction, et je vous
+prie de croire que je serais heureuse de trouver une occasion pour vous
+le prouver.»
+
+L'enfant impérial n'oublia pas sa sous-gouvernante, qui de retour à
+Paris lui avait adressé quelques jouets. Il lui écrivait le 17 janvier
+1816: «Ma chère Toto, je vous aime toujours beaucoup; nous parlons
+souvent de vous et je vous embrasse, ainsi que Fanny, de tout mon cœur.»
+
+Marie-Louise, en envoyant ce mot, ajoutait: «Mon fils, qui me charge de
+cette lettre, vous remercie bien de tous les jolis souvenirs que vous
+lui avez envoyés. Nous parlons souvent de vous et je lui montre toute la
+reconnaissance que nous vous devons tous deux, pour les soins que vous
+avez bien voulu lui rendre, ainsi que Fanny. J'ai vu avec plaisir, par
+votre lettre, que vous aviez retrouvé votre famille bien portante. Elle
+aura été heureuse de vous revoir après une si longue sortie. Mon fils et
+moi nous jouissons de la meilleure santé et je suis fort contente de ses
+progrès et du développement de son intelligence. Je vous prie de croire
+que je pense souvent à vous et que je fais des vœux bien sincères afin
+que dans le courant de cette année vous n'éprouviez que du bonheur.
+
+ «Votre très affectueuse,
+
+ «MARIE-LOUISE.»
+
+(_Collection Antonin Lefèvre-Pontalis._)]
+
+[271: Voir les intéressants détails donnés par le capitaine Foresti à M.
+de Montbel. (_Le duc de Reichstadt._)]
+
+[272: J'ai retrouvé dans un opuscule absolument oublié, «_Du système de
+l'éducation du roi de Rome et des princes français_», publié à Londres
+en 1820 en un texte moitié anglais, moitié français, un travail daté de
+Saint-Cloud, le 27 juillet 1812. «C'est dans l'empire de Dieu sur les
+rois, dit cet opuscule, que doivent se puiser les principes de
+l'éducation des princes du sang de Napoléon faits pour obéir et pour
+commander...» L'auteur, qui doit être un impérialiste passionné, dit à
+propos des sujets qu'il faudra soumettre au jeune prince: «Dieu et
+l'Empereur seront l'inépuisable sujet de ses compositions.»]
+
+[273: Voir sur ce sujet une _Lettre de Roi_, publiée par moi dans la
+_Revue des Études historiques_, en mai 1893.]
+
+[274: Dépêches inédites aux hospodars de Valachie.]
+
+[275: Ces craintes ne rappellent-elles pas les vers d'Oreste dans la
+première scène d'_Andromaque_:
+
+ Je viens voir si l'on peut arracher de ses bras
+ Cet enfant dont la vie alarme tant d'États.
+]
+
+[276: Il va sans dire que la reine d'Étrurie refusa d'obéir à cette
+proposition.--Une dépêche de Vienne attestait qu'on avait informé
+Marie-Louise qu'elle ne devait plus user dorénavant du titre
+d'Impératrice, «ce qui, ajoutait la dépêche, lui a été extrêmement
+sensible». (Affaires étrangères, _Vienne_, année 1816.)]
+
+[277: Archives des Affaires étrangères, _Vienne_.]
+
+[278: J'ai reçu avec sensibilité, écrivait alors Marie-Louise au marquis
+de Bausset, la démission de votre charge de grand-maître de ma maison
+que vous avez remplie avec autant de zèle que de fidélité. Les
+circonstances seules dans lesquelles je me trouve me font une loi de
+l'accepter.» (Affaires étrangères, _Vienne_.)]
+
+[279: La sous-gouvernante de l'enfant, Mme Soufflot, qui était partie
+avec sa fille Fanny, au mois d'octobre précédent, avait été comblée de
+prévenances par Marie-Louise, par les princes et tout leur entourage.
+Chacun avait rendu hommage à sa conduite et à son zèle. Le gouverneur,
+comte de Dietrichstein, lui avait adressé, le 20 octobre 1815, les vers
+suivants:
+
+ Les mêmes soins nous occupaient tous deux
+ Et j'attachais du prix à ce partage;
+ De sincère amitié nous avons plus d'un gage,
+ Même intérêt, même espoir, mêmes vœux.
+
+ (_Collection Amédée Lefèvre-Pontalis._)
+]
+
+[280: Archives des Affaires étrangères, _Vienne_.]
+
+[281: _Ibid._, _Parme_, vol. 5.]
+
+[282: Voy. plus haut, chapitre IX.]
+
+[283: Archives des Affaires étrangères, _Parme_.--Cité par M. I. de
+Saint-Amand.]
+
+[284: Archives des Affaires étrangères, _Parme_.]
+
+[285: _Correspondance de Marie-Louise_ (1799-1847). _Vienne_, 1887,
+Gérold.]
+
+[286: _Ibid._]
+
+[287: Archives des Affaires étrangères, _Vienne_.--L'Autriche voulut
+revenir là-dessus en 1830. Elle fut si mal accueillie qu'elle cessa
+désormais toute réclamation à cet égard.]
+
+[288: La Russie ne témoignait pas autant de déférence envers le
+gouvernement français. Gentz rappelait dans son _Journal_, à la date du
+18 septembre 1816, qu'Alexandre se plaisait souvent à relever les fautes
+énormes des Bourbons depuis leur retour. «Il verse le sarcasme à pleines
+mains, disait-il, sur leur conduite faible et vacillante, sur leur
+attachement superstitieux aux anciens usages et à l'ancienne étiquette,
+sur l'ignorance et le fanatisme des émigrés, sur la folie des
+ultra-royalistes.» (_Journal de Fr. de Gentz._)]
+
+[289: Archives des Affaires étrangères, _Florence_, cité par M. I. de
+Saint-Amand.]
+
+[290: _Mémorial de Sainte-Hélène._]
+
+[291: MONTHOLON, t. I.]
+
+[292: Il ne faut pas oublier cette dépêche de lord Liverpool à lord
+Castlereagh, datée de Fivehouse le 29 juillet 1815: «Si le roi de France
+voulait pendre ou fusiller Bonaparte, ce serait à mes yeux la meilleure
+solution pour cette affaire.»]
+
+[293: Rapports du baron Stürmer, 13 décembre 1816.--Voy. le même
+incident dans la _Captivité de Sainte-Hélène_, d'après les rapports du
+marquis de Montchenu, par M. Georges Firmin-Didot, p. 96 et suiv.--Il
+paraîtrait que c'est la fille de Mme Soufflot qui eut, la première,
+l'idée d'envoyer cette boucle de cheveux à Napoléon.]
+
+[294: «Mon calme imperturbable, mon immuable sérénité m'ont valu la
+confiance de tout le monde!» disait un jour Metternich à Varnhagen.
+(_Salons de Vienne._)]
+
+[295: 30 mars 1817.]
+
+[296: 11 avril.]
+
+[297: _Correspondance de Marie-Louise_, p. 198.]
+
+[298: Archives nationales, F7 6668.]
+
+[299: Archives des Affaires étrangères, _Vienne_, 1817.]
+
+[300: _Ibid._]
+
+[301: _Ibid._]
+
+[302: 2 juin 1817. Affaires étrangères, vol. 1803.]
+
+[303: 22 juin. _Ibid._]
+
+[304: 10 juillet. _Ibid._]
+
+[305: Ce petit prince avait écrit, sous la dictée de sa mère, à
+Napoléon, le 24 juillet 1807: «Sire, maman me parle toujours de vous. Je
+vous aime et je veux vous connaître. En attendant, envoyez-moi votre
+portrait, qu'il y a longtemps que maman souhaite et que vous lui avez
+promis.» (_Le royaume d'Étrurie_, par P. MARMOTTAN.)]
+
+[306: _Correspondance de Marie-Louise_, 13 octobre 1817.]
+
+[307: Voir ANGEBERG, _le Congrès de Vienne_, t. I et II.]
+
+[308: Lorsque le traité du 17 juin fut connu en France, le Protocole
+proposa, puisque la succession de Parme était assurée à la reine
+d'Étrurie et à son fils, de rétablir l'article PARME dans l'_Almanach_
+de 1818. «On placerait d'abord, disait une note officielle,
+l'archiduchesse Marie-Louise comme duchesse de Parme, puis la reine
+d'Étrurie et son fils comme héritiers présomptifs et éventuels.» Le
+ministre y consentit. (Affaires étrangères, _Parme_, vol. 5.)--On poussa
+la condescendance plus loin, car, en 1819, on mit après le nom de
+Marie-Louise celui du «lieutenant général comte de Neipperg, chevalier
+d'honneur de Sa Majesté».]
+
+[309: Dépêches inédites aux hospodars de Valachie.]
+
+[310: _Correspondance intime_, p. 199, 200.]
+
+[311: Archives des Affaires étrangères, _Vienne,_ vol. 398.]
+
+[312: Ce n'était pas seulement de l'esprit que recherchait Gentz,
+c'était encore de l'argent. Il a été un des écrivains les plus
+pensionnés de l'Europe, et il a reçu de toutes mains, sans vergogne.
+Voici ce que contenait son _Journal_ (t. II), à la fin de 1816: «_Finita
+la commedia_ pour 1816. Année brillante dans l'histoire de ma vie.
+Rétablissement de ma santé, affaires importantes, perspectives riches.
+Je suis content de moi-même, jouissant de beaucoup de choses et me
+moquant du reste.» Ailleurs, il fait complaisamment le compte de ses
+gains et il s'en vante. Ainsi, en 1814, il a récolté en bénéfices
+extraordinaires 48,000 florins, dont 24,000 du roi de France remis par
+Talleyrand. Il fait un jour savoir à notre ambassadeur à Vienne «qu'une
+augmentation pécuniaire de 250 ducats sera reçue avec une très vive
+reconnaissance et qu'on y attachera au moins autant de prix qu'on
+pourrait le faire à une décoration dont on n'a déjà que trop». (Affaires
+étrangères, _Vienne_, vol. 404.)]
+
+[313: Il y était question d'une fausse protestation de Marie-Louise.
+Voir plus haut, ch. VII.]
+
+[314: Gentz ajoutait dans un autre accès de franchise: «Faites des vœux
+pour que la France et l'Autriche ne s'entendent jamais!» (Affaires
+étrangères, _Vienne_, vol. 398.)]
+
+[315: Voy. _L'Église romaine et le premier Empire_, par le comte
+d'HAUSSONVILLE, t. V, p. 347.--Le _Journal de Luisbourg_ et l'_Abeille
+américaine_ ont publié, en novembre 1817, une autre lettre attribuée à
+Pie VII et adressée par lui à Alexandre. Après examen de cette lettre et
+après de minutieuses recherches faites à Rome par l'entremise très
+obligeante de Mgr Celli, je me suis convaincu que cette pièce était
+apocryphe. (Archives nationales, F7 6668.)]
+
+[316: Le bruit courut plus tard qu'Alexandre aurait reproché à Napoléon
+de ne pas s'être adressé à la générosité de la Russie: «Il le pouvait,
+aurait-il dit, et s'il l'avait fait, il serait peut-être encore Empereur
+des Français.» (_Mémoires d'un homme d'État_, t. XII.)]
+
+[317: Archives des Affaires étrangères.]
+
+[318: _Ibid._]
+
+[319: Archives des Affaires étrangères, _Vienne_, 1818.]
+
+[320: GENTZ, Dépêches inédites aux hospodars de Valachie.--Il ne faut
+pas oublier que lord Chatam disait déjà en 1764: «Que deviendrait
+l'Angleterre si elle était toujours juste envers la France?... Craignez,
+réprimez la maison de Bourbon!»]
+
+[321: Archives des Affaires étrangères, _Vienne_, vol. 399.]
+
+[322: Voy. MONTBEL, p. 104 à 106.]
+
+[323: Affaires étrangères, _Vienne_, 1819.--Il s'agissait du prince
+Eugène, qui avait obtenu la principauté d'Eischtedt avec le titre de duc
+de Leuchtenberg.]
+
+[324: Le comte d'Appony, ministre d'Autriche près la cour de Toscane,
+avait négocié au nom de l'Empereur l'affaire des terres bavaro-palatines
+auprès du grand-duc.]
+
+[325: Archives des Affaires étrangères, _Parme_,--cité par I. de
+Saint-Amand.]
+
+[326: Archives nationales, F7 6884.]
+
+[327: C'était à la date précise du 24 avril.]
+
+[328: Publiée par la _Bibliothèque historique_, t. IV, p. 201.]
+
+[329: La publication si impartiale et si fidèle de la _Campagne de_
+1815, écrite à Sainte-Hélène en 1817, avait exaspéré contre le général
+Gourgaud le duc de Wellington, qui l'avait poursuivi de sa haine.
+Pendant plusieurs années, le général erra proscrit en Europe, sans
+pouvoir rentrer en France. Il y revint seulement le 20 mars 1821, grâce
+à la bienveillance de M. Pasquier, alors ministre des affaires
+étrangères. Il se défendit vigoureusement en 1827 contre les accusations
+de Walter Scott qui, dans son histoire romanesque de Napoléon, l'avait
+accusé d'avoir fait connaître au gouvernement anglais les projets
+d'évasion de l'Empereur. Il put affirmer et prouver que le célèbre
+romancier avait été «le calomniateur volontaire d'un dévouement et d'une
+fidélité irréprochables».]
+
+[330: Archives des Affaires étrangères, _Vienne_, 1818.--_Mémoire de
+Pozzo di Borgo au Congrès._]
+
+[331: Affaires étrangères, _ibid._]
+
+[332: En présence de ce rapprochement du roi de Rome et de François II,
+comment ne pas rappeler le fait que signale M. Albert Vandal dans le
+tome III de _Napoléon et Alexandre Ier_, lors de l'entrevue de Dresde en
+1812? L'Empereur avait remarqué l'absence de l'héritier présomptif de la
+couronne d'Autriche, l'archiduc Ferdinand, et comme sa belle-mère
+s'excusait de ne l'avoir point amené, en alléguant sa jeunesse et sa
+timidité, Napoléon s'était écrié: «Vous n'avez qu'à me le donner pendant
+un an, et vous verrez comme je le dégourdirai.»]
+
+[333: _Correspondance de Marie-Louise._]
+
+[334: Archives des Affaires étrangères, _Vienne_, vol. 400.]
+
+[335: _Ibid._]
+
+[336: _Ibid._]
+
+[337: PASQUIER, _Mémoires_, t. IV, p. 170.]
+
+[338: Voir pour les détails les _Mémoires de Pasquier_, t. IV, p. 389 à
+400.--Voir, _passim_, l'ouvrage de M. GUILLON, _Les complots militaires
+sous la Restauration_, Plon, 1895.]
+
+[339: Voir mon ouvrage sur _Le maréchal Ney_, ch. III, p. 76, 77.]
+
+[340: _Mémoires de Pasquier_, t. IV, p. 160.]
+
+[341: Archives des Affaires étrangères, _Vienne_, 6 février 1820.]
+
+[342: _Mémoires de Pasquier_, t. IV, p. 361.]
+
+[343: Archives des Affaires étrangères, _Vienne_, 1820, vol. 401.]
+
+[344: _Kaiser Franz und die Napoleoniden_, von Dr H. SCHLITTER. _Archiv
+für Œsterreichische Geschichte_, t. LXXII.]
+
+[345: _Correspondance de Marie-Louise_, p. 215.]
+
+[346: Archives des Affaires étrangères, _Vienne_, vol. 401.]
+
+[347: _Ibid._, _France_, vol. 1805.]
+
+[348: _Opinion d'un médecin sur la maladie de l'empereur Napoléon et sur
+la cause de sa mort_, par J. HÉREAU.]
+
+[349: Il est rédigé sur un grand papier filigrané in-4°, long de 0m,32
+sur 0m,20 de largeur, avec la marque: «J. Wathman, 1819.--Balston et
+Cie», et l'écusson en forme de cœur où sont les lettres V. E. C. L.
+entre-croisées. À la première page figurent ces mots: «Ceci est mon
+testament ou acte de ma volonté dernière.»]
+
+[350: La première page du testament est toute fanée par le temps, et les
+cassures du papier ont été réunies par des bandes de papier pelure
+d'oignon.]
+
+[351: «Ce fils, prisonnier comme lui, était le seul grand sentiment par
+lequel il survécût sur la terre, son orgueil, son amour, sa dynastie,
+son nom, sa postérité. Il n'eut de larmes qu'à cette image.»
+(LAMARTINE.)]
+
+[352: Héreau, l'ancien chirurgien de Madame Mère et de Marie-Louise, fit
+à cet égard, et d'après des documents authentiques, un examen attentif
+qu'il consigna dans son livre intitulé: _Napoléon à Sainte-Hélène_. Il
+l'offrit, en mars 1827, au duc de Reichstadt, «heureux, disait-il au
+prince, si je puis vous préserver des peines et des inquiétudes qui
+doivent accompagner une vie que l'on croit toujours menacée».--Voir
+aussi sur ce point les récits de Montholon et d'Antomarchi.]
+
+[353: Il relisait souvent les Évangiles. Un jour, méditant sur le sermon
+de Jésus sur la Montagne, il se disait ravi, extasié de la pureté, de la
+sublimité d'une telle morale. (_Mémorial de Sainte-Hélène._)]
+
+[354: Elle-même, à son lit de mort, le 29 avril 1814, avait prononcé ces
+dernières paroles: «_L'île d'Elbe_, NAPOLÉON!»]
+
+[355: Que devenait la parole dite en 1814 par lord Castlereagh au duc de
+Vicence «qu'il valait mieux se fier à l'honneur anglais qu'à un
+traité»?]
+
+[356: Napoléon à Montholon.]
+
+[357: Archives des Affaires étrangères, _Vienne_, vol. 402.]
+
+[358: Affaires étrangères, _Parme_. Cité par M. Imbert de Saint-Amand.]
+
+[359: _Correspondance de Marie-Louise._]
+
+[360: _Die Stellung der Œsterreichischen Reqierung zum Testament
+Napoléon Bonapartes_, von Dr Hans SCHLITTER, _Archiv für O. G._, t.
+LXXX.]
+
+[361: _Ibid._]
+
+[362: «La cour de Vienne mit un soin particulier à ce que nulle émotion
+publique ne signalât la mort du père du duc de Reichstadt et de l'époux
+de l'archiduchesse Marie-Louise.» (_Mémoires de Pasquier_, t. V.)]
+
+[363: Le 9 août 1821 naquit cet enfant adultérin, auquel l'empereur
+d'Autriche voulut bien donner un titre princier. Il devint chambellan,
+conseiller intime, général de cavalerie, et mourut à Vienne le 7 avril
+1895.]
+
+[364: _Ich wählte die ruhige Abenstunde und sah mehr Thränen fliessen
+als ich mir von einem Kinde erwartet hätte welches seinem Vater nie
+gesehen nie gekannt hat_. (_Archiv für O. G._, t. LXXX.])
+
+[365: Voy. M. DE MONTBEL, p. 123, 124.]
+
+[366: _Correspondance de Marie-Louise._--_Lettres intimes._]
+
+[367: Archives des Affaires étrangères, _France_, vol. 1805, cité par M.
+Georges Firmin-Didot. (_Le marquis de Montchenu._)]
+
+[368: Archives nationales, F7 6678.]
+
+[369: Voir _Mémoires d'Antomarchi_, t. II.]
+
+[370: _Mémoires d'Antomarchi_, t. II.]
+
+[371: Après avoir dressé un procès verbal du décès de l'Empereur, les
+exécuteurs testamentaires constatèrent que les cassettes impériales
+contenaient 327,833 fr. 20. Le 14 mai, ils firent le partage des livres
+et effets de l'Empereur, en mettant de côté les objets destinés à son
+fils, aux princes et princesses de sa famille. Le 25 juillet, ils
+arrêtèrent l'état des payements faits pour le compte de la succession.
+Ils s'élevaient à 341,447 fr. 70. Bertrand et Montholon avaient donc
+fait l'avance d'une somme de 13,644 fr. 50.]
+
+[372: _Staats Archiv_, SCHLITTER.]
+
+[373: La meilleure étude que j'aie consultée à cet égard, et avec fruit,
+est celle du docteur Schlitter. (_Archiv für Œsterreichische
+Geschichte_, t. LXXX.)]
+
+[374: SCHLITTER, _ibid._]
+
+[375: SCHLITTER, _Archiv für O. G._]
+
+[376: Voir la lettre de Napoléon citée plus haut.--Voir, pour le détail,
+le _Testament de Napoléon_, par M. DUPIN. (_Mémoires_, t. I.)]
+
+[377: M. de Montholon venait de donner au gouvernement de Louis XVIII
+communication officielle du testament impérial. «M. Laffitte, dit le
+chancelier Pasquier, ne trouvait pas, et avec assez de raison, que les
+exécuteurs testamentaires eussent qualité suffisante pour qu'il pût avec
+sûreté se dessaisir en leurs mains. Il voulait, au moins pour la forme,
+y être contraint par jugement.» On consulta le gouvernement, qui, d'un
+commun accord, écarta la répétition du dépôt confié au banquier,
+répétition qui, de sa part, eût paru indigne de la grandeur nationale et
+de la dignité royale. Quant au testament lui-même, le conseil des
+ministres ne voulut pas le reconnaître et permettre ainsi aux exécuteurs
+testamentaires de faire valoir leurs droits. Le comte de Montholon prit
+alors le parti de déposer le testament en Angleterre et de s'en faire
+délivrer un extrait.]
+
+[378: Voir _Mémoires de Dupin_, t. I et annexes.]
+
+[379: Marchand envoya ces objets à Marie-Louise le Ier juillet, avec une
+chaîne de montre pour le duc de Reichstadt, faite également avec des
+cheveux de Napoléon.]
+
+[380: Voir Archives des Affaires étrangères, _Vienne_, vol. 404.]
+
+[381: La note disait en outre que les questions de la cour de Vienne
+étaient indiscrètes et insidieuses. Elle ajoutait: «Il n'existe pour le
+gouvernement du Roi ni fils de Napoléon, ni tuteur de cet enfant.»
+(Archives des Affaires étrangères, _Vienne_, vol. 404.)]
+
+[382: Archives des Affaires étrangères, _Vienne_, vol. 404.]
+
+[383: La mort du duc, survenue le 22 juillet 1832.]
+
+[384: _Archiv für Œsterreichische Geschichte Hans Schlitter_, t. LXXX.]
+
+[385: Voici ce que devint l'héritage de Napoléon. Des cinq millions
+déposés chez Laffitte (c'était le chiffre reconnu), on ne put retirer
+que trois millions et demi. Les deux cents millions du domaine privé de
+l'Empereur étaient réduits en 1818 à cent dix-huit millions, qu'une
+ordonnance royale fit verser au Trésor. Avec les trois millions et demi
+du dépôt, les exécuteurs testamentaires se virent forcés de faire face à
+des legs montant à neuf millions. Le 5 août 1854, sur le rapport de M.
+Fould et après avoir entendu le Conseil d'État, Napoléon III ouvrit au
+ministre d'État un crédit de huit millions, affecté à l'exécution des
+dispositions testamentaires de Napoléon Ier. Une commission spéciale
+chargée de la répartition fut nommée le 29 août. La régularisation du
+crédit devait être ultérieurement proposée au Corps législatif.]
+
+[386: En 1825, il fut nommé conseiller de régence, puis baron.
+L'éducation du duc de Reichstadt devait se terminer en juin 1831.]
+
+[387: Il visita, entre autres, à cette époque, les champs de bataille
+d'Austerlitz et de Wagram.]
+
+[388: Il lut, entre autres, Montholon, O'Méara, Gourgaud, Antomarchi,
+Fleury de Chaboulon, Las Cases, Ségur, Polet, Benjamin Constant,
+Massias, Arnault et le _Mémorial de Sainte-Hélène_, sans compter
+plusieurs écrits allemands.]
+
+[389: _Correspondance de Marie-Louise_, année 1822, p. 230, 231.]
+
+[390: Paris, 1838, t. I.]
+
+[391: _Journal du maréchal de Castellane_, t. II.]
+
+[392: Archives des Affaires étrangères, _Parme_, vol. 5.]
+
+[393: Cette omission avait déjà choqué le comte de Neipperg, car le 23
+novembre 1817, un agent des Affaires étrangères informait le duc de
+Richelieu que Neipperg lui avait renvoyé l'enveloppe d'une dépêche
+officielle qu'il avait reçue «ouverte de la façon la plus inconvenante,
+et que même on s'y était permis de biffer sur l'enveloppe le titre de
+Majesté adressé à Sa Majesté l'archiduchesse, duchesse de Parme». Le
+directeur des postes, interpellé à ce sujet, jura, en s'excusant fort,
+que cette infidélité ne pouvait être attribuée à aucun bureau français.
+(Affaires étrangères, _Parme_, vol. 5.)]
+
+[394: 13 décembre 1827. Affaires étrangères, _Parme_.--Lamartine
+annonçait en même temps à M. de Damas que la duchesse de Parme voulait
+contracter un emprunt de dix millions chez Rothschild. Le banquier
+exigeait la garantie et la signature du duc de Lucques. Celui-ci y avait
+consenti, mais à la condition d'avoir un million sur les dix. Rothschild
+avait en outre pris hypothèques sur la totalité des domaines de Parme,
+qui se montaient à trente millions. La terre de Borgo San Domino, que
+possédait la mère du duc de Lucques, avait été vendue autrefois à
+Marie-Louise, qui en avait formé un majorat en faveur d'un enfant de
+Neipperg. Le nouvel emprunt était officiellement affecté aux dépenses du
+cadastre et d'un grand théâtre nouveau. «Mais on assure qu'à peu près le
+tiers de cette somme, disait le secrétaire, est destiné à acheter des
+terres et des rentes pour les enfants de l'archiduchesse, de sorte que
+la dette de l'État ne sera que peu ou point diminuée par cette
+opération.» (Affaires étrangères, _Parme_.) Les trois enfants nés de
+l'union secrète de Marie-Louise et du comte de Neipperg étaient le
+prince de Montenuovo et deux filles, dont l'une épousa le comte de San
+Vitale.]
+
+[395: Archives des Affaires étrangères, _Vienne_, vol. 406.]
+
+[396: Archives nationales, F7 6979.]
+
+[397: _Ibid._, F7 6975.]
+
+[398: Archives des Affaires étrangères, _Vienne_, vol, 409.]
+
+[399: _Mémoires de Vitrolles_, t. III, p. 455.]
+
+[400: Entretiens de Foresti et de Montbel.]
+
+[401: Voir _Mémoires de Metternich_, t. V, p. 265, 266.]
+
+[402: Tome I.]
+
+[403: Or, ce Napoléon était celui que Metternich avait flatté comme tant
+d'autres, celui dont Talleyrand a dit: «Les trois hommes qui ont reçu
+sur la terre le plus de louanges sont Auguste, Louis XIV et Napoléon...
+Je n'ai pas vu à Erfurt une seule main passer noblement sur la crinière
+du lion.» (_Mémoires_, t. I.)]
+
+[404: _Mémoires du baron de Vitrolles._]
+
+[405: CAPEFIGUE, _Les diplomates européens_, t. Ier, 1843.]
+
+[406: Metternich l'avait fait croire à beaucoup et le croyait lui-même.
+«Que feriez-vous, prince, lui demandait un jour le vieux général de
+Gerzelles, si vous n'étiez plus en activité?--Vous admettez là, répliqua
+Metternich avec raideur, un cas qui est impossible.» Cela se vit
+pourtant en 1848. Mais même après l'insurrection qui le força à déposer
+le pouvoir et à quitter l'Autriche pour se réfugier en Angleterre,
+Metternich continua à se juger infaillible. Il dit un jour à M. Guizot,
+amené sur le même sol par la Révolution, que l'erreur n'avait jamais
+approché de son esprit. «Vous êtes bien heureux! repartit M. Guizot.
+Moi, cela m'est arrivé quelquefois.»]
+
+[407: Lettre à la comtesse de Crenneville, 27 février 1824.]
+
+[408: 27 avril 1824.]
+
+[409: 20 janvier 1829.]
+
+[410: D'après le baron de Méneval, la mort du premier mari de la
+comtesse de Neipperg, née comtesse Pola, ne précéda la mort de celle-ci
+que de quelques mois. On sait que Neipperg avait jadis enlevé cette
+femme à son mari. (_Mémoires de Méneval_, t. III, p. 592.)]
+
+[411: Il s'agit toujours du testament de Napoléon. (Voir ch. XII.)]
+
+[412: Elle avoua ce nouveau mariage dans ses testaments des 25 mai 1837
+et 22 mai 1844. (Voir M. I. DE SAINT-AMAND, p. 413.)]
+
+[413: Archives des Affaires étrangères, _Parme_, et _Mémoires du baron
+de Vitrolles_].
+
+[414: Archives des Affaires étrangères, _Parme_.]
+
+[415: Archives nationales, F7 6993.]
+
+[416: Elle avait loué pour le mois d'août et de septembre le château de
+Mme Budé-Boissy.]
+
+[417: Archives nationales, F7 6993.]
+
+[418: _Ibid._]
+
+[419: _Ibid._]
+
+[420: Archives des Affaires étrangères, _Parme_.--Cité par M. I. de
+Saint-Amand.]
+
+[421: _Correspondance de Marie-Louise._]
+
+[422: F7 6704, 6705, 6706.]
+
+[423: Les portraits surtout causaient de l'émoi aux agents. Cet émoi
+datait de loin. Un-rédacteur de l'_Indépendant_, M. Latouche, avait
+rendu compte, en 1822, de l'exposition des tableaux au Salon du Louvre
+et avait parlé avec éloges d'un joli portrait représentant un enfant qui
+tenait à la main un bouquet de fleurs bleues. Cet article attira
+l'attention. La foule s'amassa devant le tableau. Les uns prirent les
+fleurs pour des _Vergiss mein nicht_, les autres s'écrièrent: «C'est le
+roi de Rome!» La police fit évacuer le Salon, enlever le portrait et
+supprimer l'_Indépendant_, qui reparut peu de temps après sous le nom de
+_Constitutionnel_.]
+
+[424: Jusqu'en Pologne même on fit cette propagande. Ainsi, en 1829, à
+Cracovie, il circulait des pièces de monnaie avec cette exergue: «N. F.
+C. Joseph, roi de Pologne.»]
+
+[425: Le 18 juillet 1829, la police avait été inquiétée par le faux
+bruit de l'arrivée du duc de Reichstadt à Besançon. (Archives
+nationales, F7 6995.)]
+
+[426: Archives nationales, F7 6706.]
+
+[427: Voir, pour les détails, le volume de M. GUILLON, _Les complots
+militaires sous la Restauration_, et les _Mémoires de M. Pasquier_, t.
+IV, ainsi que les débats de la Cour de Paris, du 7 mai au 8 juin 1821.]
+
+[428: Voir GUILLON.]
+
+[429: Voir GUILLON et les _Complots de Saumur_.]
+
+[430: _Ibid._, p. 274 et suiv.]
+
+[431: Il devait racheter ses erreurs par sa conduite héroïque en Grèce
+contre les Turcs.--Voir GUILLON, p. 340.]
+
+[432: Préface du _Fils de l'Homme_. Bruxelles, Wahlen et Cie, 1829.]
+
+[433: Voir le _Procès du «Fils de l'Homme»_, chez Denain, 1829, in-8°.]
+
+[434: Barthélémy avait alors trente-quatre ans.]
+
+[435: _Correspondance de Marie-Louise_, 12 janvier 1830.]
+
+[436: 31 janvier.--_Lettres intimes._]
+
+[437: Voir du docteur Herrmann ROLLET, la _Neue Beitrage zur Chronik der
+Stadt Baden bei Wien (VII Theil) Verlag von P. Schütze_, 1894, p. 78 à
+80.]
+
+[438: Prokesch fut plus tard attaché à l'ambassade d'Autriche à Rome,
+puis devint ministre plénipotentiaire à Athènes, feld-maréchal et membre
+du Conseil privé de l'Empereur, ambassadeur à Berlin, membre de
+l'Académie des sciences de Vienne. Son intelligence, sa droiture, sa
+vigueur et son activité méritaient de tels honneurs.--M. G. Valbert a
+dit qu'il était un élève du prince de Metternich, «qui l'avait formé,
+façonné et nourri du lait de sa sagesse». (_Revue des Deux-Mondes_ du
+1er novembre 1896). Ce que j'en sais me donne à croire qu'il avait
+certaines idées de Metternich, mais qu'il s'était formé lui-même.]
+
+[439: _Mes relations avec le duc de Reichstadt._--_Mémoire_ du comte de
+P. O., traduit par son fils et extrait du ler volume des _Œuvres
+posthumes_, chez E. Plon, 1878, 1 vol. in-18.]
+
+[440: Dans cette rencontre heureuse se réalisait la parole du noble
+Henri Perreyve qui, frappé avant l'heure, eut cependant la joie de
+compter des amitiés précieuses: «La Providence a fait certaines âmes
+avec certaines ressemblances qui forcent ces âmes, quand elles se
+rencontrent, à se regarder, à se reconnaître et à s'aimer.»]
+
+[441: Voy. MONTBEL, _Récit de Prokesch-Osten_.]
+
+[442: _Mein Verhältniss zum Herzog von Reichstadt_, Stuttgart, 1878.]
+
+[443: Conversation de M. de Prokesch avec Montbel, p. 166.--_Le duc de
+Reichstadt_.]
+
+[444: «La France et l'Autriche, dit-il plus tard au duc de Raguse,
+pouvaient un jour être alliées et leurs armées combattre l'une à côté de
+l'autre. Ce n'est pas contre la France que je puis et dois faire la
+guerre. Un ordre de mon père l'a défendu, et jamais je ne l'enfreindrai.
+Mon cœur me le défend aussi, de même qu'une bonne et sage politique.»
+(_Mémoires de Marmont_, t. VIII.)]
+
+[445: MONTBEL, p. 152.--Voir aussi PROKESCH-OSTEN.]
+
+[446: Il ne faut pas oublier que le prince Eugène de Savoie-Carignan
+avait demandé à Louis XIV de servir la France. Après le refus du Roi, il
+s'offrit en 1683 à l'Autriche, qui eut l'intelligence de l'accepter. Des
+1687, il était feld-maréchal général, puis président du conseil aulique
+de la guerre. Plus tard, Louis XIV lui fit offrir inutilement le bâton
+de maréchal. Ses victoires à Zentha, Carpi, Chiari, Luzzara, Hochstedt,
+Oudenarde, Malplaquet, Peterwardein, Belgrade, sont assez connues. Il
+rencontra dans le maréchal de Villars un adversaire redoutable. Le
+prince Eugène, dont l'audace et le coup d'œil sont demeurés légendaires,
+était un de ces guerriers qui devaient passionner la nature ardente et
+chevaleresque du fils de Napoléon.]
+
+[447: _Mémoire de Prokesch-Osten_, p. 22, et MONTBEL, p. 168.]
+
+[448: Les bruits les plus mensongers coururent sur lui. On en trouvera
+un exemple dans une _Pièce historique sur le roi de Rome_, 1830, in-8°.]
+
+[449: _Lettre sur la mort du duc de Reichstadt par un de ses amis_,
+traduite de l'allemand par Bastien (de Luisbourg en Wurtemberg), Paris,
+1833, in-8°.]
+
+[450: Voir la _Lettre sur la mort du duc de Reichstadt par un de ses
+amis_.]
+
+[451: «Dans chaque science l'histoire était pour lui la partie la plus
+essentielle, et son impatience l'entraînait du sujet de la science à
+l'esprit de cette science. L'histoire n'était pas seulement pour lui la
+science des faits, mais celle de l'esprit, des peuples et des
+individus.» (_Lettre sur la mort du duc de Reichstadt._)]
+
+[452: «La guerre est une institution de Dieu. En elle les plus nobles
+vertus trouvent leur épanouissement. Sans la guerre, le monde se
+perdrait dans le matérialisme.» Le feld-maréchal de Moltke, qui a dit
+cela, s'inspirait de la parole saisissante de J. de Maistre: «Lorsque
+l'âme humaine a perdu son ressort par la mollesse, l'incrédulité et les
+vices gangreneux qui sont l'excès de la civilisation, elle ne peut être
+retrempée que dans le sang.»]
+
+[453: _Lettre sur la mort du duc de Reichstadt._]
+
+[454: Après avoir quitté le service militaire en 1800, le comte de
+Dietrichstein s'était adonné aux lettres. Chambellan, puis conseiller
+intime de l'Empereur, intendant de la chapelle de la Cour, chargé de la
+direction des théâtres, il avait renoncé en 1826 à ces diverses
+fonctions pour devenir directeur de la Bibliothèque impériale. Le comte
+de Dietrichstein se sépara du duc de Reichstadt au mois de mai 1832 et
+fut nommé, en récompense de ses bons services, grand-croix de l'ordre de
+Léopold.]
+
+[455: _Lettre sur la mort du duc de Reichstadt._]
+
+[456: Voir _Mémoire de Prokesch_.]
+
+[457: Voir _Napoléon et Alexandre Ier_, par le comte Albert VANDAL, t.
+III.--Voir une note sur _Caulaincourt et Napoléon_, publiée par moi dans
+la _Revue des Études historiques_, 1896, fasc. I.]
+
+[458: Vers la fin de l'année 1831, les chefs de l'insurrection
+polonaise, qui avaient pensé au fils de Napoléon, se tournèrent vers son
+cousin, Louis-Napoléon, celui qui devait être Napoléon III, et lui
+offrirent le commandement de leur légion. Le prince acceptait et allait
+partir, quand il apprit la défaite de Varsovie.]
+
+[459: «On a agi sagement, dit peu de temps après le duc à Prokesch. Que
+pouvait avoir à faire avec moi l'ambassadeur extraordinaire de
+Louis-Philippe? Voulait-il me demander mon adhésion à ce qui vient de se
+passer en France?»]
+
+[460: _Mes relations avec le duc de Reichstadt_, p. 46 et 153.]
+
+[461: _Mémoires de Metternich_, t. V, p. 161.]
+
+[462: D'après le maréchal de Castellane, François II aurait dit au
+général Belliard: «Charles X a mérité son sort, puisqu'il a manqué à sa
+parole. _Le petit Napoléon est un jeune homme distingué_. Je sais bien
+que je pourrais, avec lui, faire du mal au roi Louis-Philippe, mais
+pareille chose est loin de ma pensée. Je l'ai élevé comme étranger à la
+France.» (5 novembre 1830.--_Journal du maréchal_, t. II.) Ces
+affirmations, faites sur ce ton, paraissent peu exactes.]
+
+[463: Voir, pour plus de détails, le 1er volume de l'ouvrage de M.
+Thirria: _Napoléon III avant l'Empire_.--Librairie Plon.]
+
+[464: La Russie l'y eût aidé, car elle ne s'en cachait pas, vis-à-vis
+des autres puissances. Ainsi, Nesselrode avait écrit à Matusiewicz, le
+19 octobre, que l'Empereur aurait vivement désiré que le cabinet de
+Londres se fût trouvé à même de déployer, dès à présent, des forces
+importantes pour concourir avec ses alliés à maintenir une combinaison à
+laquelle il avait si puissamment contribué en 1814 et en 1815.--Dans ses
+_Mémoires_ récemment publiés, Nicolas Ier appelle la révolution de
+Juillet «l'infâme Révolution».]
+
+[465: Metternich la lui avait fait attendre et s'en était même vanté
+auprès de Nesselrode. (_Mémoires_, t. V.)]
+
+[466: Metternich l'avait écrit à Appony, le 12 septembre: «Rien de ce
+qui, dans ce moment, existe en France, ne pourra se soutenir.»]
+
+[467: Voir PROKESCH-OSTEN.]
+
+[468: Gentz avait dit à Protesch que l'avènement du duc de Reichstadt à
+l'Empire serait une chose désirable pour l'Autriche, mais il avait
+aussitôt ajouté que jamais M. de Metternich n'y consentirait, car il
+redoutait avec lui une guerre générale.]
+
+[469: _Mémoires de Metternich_, t. V, p. 159.]
+
+[470: Le 18 septembre 1830, le prince Joseph avait également adressé à
+la Chambre des députés une lettre où il blâmait le choix du duc
+d'Orléans pour souverain et où il revendiquait les droits de Napoléon
+II. «J'ai des données positives, affirmait-il, pour savoir que Napoléon
+II serait digne de la France... Le fils de cet homme de la Nation peut
+seul réunir tous les partis dans une constitution vraiment libérale et
+conserver la tranquillité de l'Europe.» Aucune suite ne fut donnée à
+cette lettre.]
+
+[471: _Histoire de Dix ans_, t. V.--Louis Blanc parle aussi d'une offre
+de cinq millions faite à Lafayette de la part du prince Eugène, pour
+couvrir les premiers frais d'une révolution en faveur du frère de la
+reine Hortense. Je n'ai pu approfondir cette assertion, qui semble très
+contestable.]
+
+[472: Le duc écrivait de Presbourg à son ami Prokesch que le séjour de
+cette ville était très brillant et que ce n'étaient que fêtes, parades
+et réceptions. «Mais je puis pourtant, ajoutait-il, vouer deux ou trois
+heures à la lecture.»]
+
+[473: Voir PROKESCH-OSTEN.--Metternich était alors très préoccupé de la
+politique de Louis-Philippe. Il déclarait à Esterhazy que jamais
+François II n'admettrait le principe de non-intervention proclamé par la
+France en face de la propagande révolutionnaire. Il redoutait, ailleurs
+qu'en Belgique, l'imitation de ce qui venait de se passer en France.]
+
+[474: Voir _Mémoires de Metternich_, t. V.]
+
+[475: «Son esprit, plus ardent que jamais, dévorait tout ce que disaient
+l'estime, la haine et la passion contre ou pour le puissant César, dans
+des milliers de livres ou de journaux.» (_Lettre sur la mort du duc de
+Reichstadt._)]
+
+[476: _Ibid._]
+
+[477: Lors du procès des ministres, les bonapartistes invitèrent le
+prince Napoléon-Louis, fils aîné de Louis Bonaparte, à venir à Paris
+seconder la cause de Napoléon II. Il répondit alors que le peuple était
+le seul maître de ses actes et que du moment qu'il avait accepté ce
+nouveau souverain, il n'avait pas à intervenir.]
+
+[478: Prokesch apprit, après la mort du prince, à M. de Metternich,
+l'affaire de la comtesse Camerata et la façon dont il croyait la police
+au courant de tout. Le prince appela aussitôt dans son cabinet le comte
+Sedlnizky, ministre de la police, et fit raconter une seconde fois par
+Prokesch tous les détails de cette affaire. «Je vis peint dans les
+traits du comte, dit Prokesch, un étonnement qui ne fit qu'augmenter, si
+bien qu'il finit par me dire: «Je ne savais pas un mot de toute cette
+affaire!» (_Mes relations avec le duc de Reichstadt_, p. 152.)]
+
+[479: Metternich venait d'écrire à Trautmannsdorf, à Berlin, que
+François II était disposé à accorder un asile à Charles X, mais qu'il
+lui fallait «l'assentiment des cours alliées». Et, cependant, il disait
+ailleurs que des Chambres séditieuses avaient proclamé Louis-Philippe au
+mépris de tous les droits!]
+
+[480: Dès l'arrivée du maréchal Maison à Vienne, M. de Metternich,
+s'entretenant avec lui de la situation de l'Europe, dit «qu'il
+préférerait avoir pour voisine une Pologne bienveillante et amie qu'une
+Russie envieuse et envahissante.» À Trautmannsdorf il disait, au
+contraire, que «le royaume de Pologne depuis sa création avait eu à ses
+yeux la valeur d'un magasin à poudre». Le prince de Talleyrand, de son
+côté, croyait que l'Angleterre et la France pourraient faire tourner les
+derniers événements de la Pologne à l'avantage de l'Europe et constituer
+un royaume de Pologne comme la meilleure barrière contre les
+envahissements de la Russie. (_Mémoires_, t. III.)]
+
+[481: Conversant un jour avec M. de Rayneval, au mois de juin 1830, M.
+de Metternich avait dit que Marie-Thérèse et le prince de Kaunitz
+avaient été forcés d'accepter le désastreux partage de la Pologne, à
+cause des intrigues et de l'ambition de Frédéric II et de Catherine. «Si
+le prince de Metternich, dit-il, avait été en 1772 ce qu'il est en 1830,
+l'Autriche eût resserré l'alliance de 1756, l'Angleterre s'y serait
+adjointe, et la Pologne, ce boulevard de l'Europe, eût été sauvée.»
+Enfin, dans un entretien confidentiel avec le maréchal Maison, en
+octobre 1831, M. de Metternich s'était laissé aller à regretter le
+partage de 1772 et avait dit que _Marie-Thérèse avait été contrainte
+d'accepter une part de ce pays «pour éviter de plus grands maux»_.
+(_Documents inédits._) Cela rappelle le mot connu: «Elle pleurait, mais
+elle prenait toujours.» (Voir à ce sujet _la Question d'Orient au XVIIIe
+siècle_, par M. Albert SOREL, pages 218, 253, 274.)]
+
+[482: En 1831, il devait passer au régiment de Wasa et, en 1832, être
+nommé colonel en second de ce même régiment.]
+
+[483: Voir PROKESCH-OSTEN, p. 76.]
+
+[484: Il s'agissait de Maximilien-Joseph, fils cadet du prince Eugène,
+qui avait pris le titre de duc de Leuchtenberg.]
+
+[485: _Mémoires_, t. V.]
+
+[486: _Ibid._]
+
+[487: _Mein Verhältniss zum Herzog von Reichstadt._]
+
+[488: _Mein Verhältniss zum Herzog von Reichstadt._]
+
+[489: _Mémoires de Marmont_, t. VIII.]
+
+[490: Il avait eu la même attitude vis-à-vis de Napoléon, dans les
+affaires de grand litige. (Voir le _Duc d'Enghien_ et le _Divorce de
+Napoléon_, _passim_.)]
+
+[491: _Documents inédits._]
+
+[492: Voir _Lettre sur la mort du duc de Reichstadt_.]
+
+[493: _Mémoires de Pasquier_, t. II.]
+
+[494: La reproduction de ce portrait figure dans les Mémoires de
+Marmont. Le duc est représenté assis, contemplant le buste de Napoléon.]
+
+[495: _Documents inédits._]
+
+[496: _Ibid._]
+
+[497: Voir PROKESCH-OSTEN.]
+
+[498: _Documents inédits._]
+
+[499: Charles-Louis Napoléon et Louis Napoléon avaient été organiser la
+défense des révoltés italiens depuis Foligno jusqu'à Civitta Castellana.
+Cédant aux instances de Louis Bonaparte et de la reine Hortense, ils
+revinrent à Bologne, espérant que le gouvernement français ferait
+quelque chose en faveur des insurgés. Le prince Charles-Louis succomba
+le 17 mars à Forli, et le prince Louis-Napoléon se réfugia à Ancône,
+d'où il s'échappa difficilement pour gagner l'Angleterre et revenir en
+Suisse.]
+
+[500: _Documents inédits._]
+
+[501: _Ibid._]
+
+[502: On a parlé de relations intimes du duc avec l'infant don Miguel,
+de 1824 à 1827. Ces relations se sont bornées à quelques visites
+banales. Le caractère ignoble de don Miguel ne pouvait avoir la moindre
+affinité avec la nature délicate du fils de Napoléon.]
+
+[503: _Journal du maréchal de Castellane_, t. II.]
+
+[504: Les romanciers et les auteurs dramatiques les ont exploités, à
+commencer par Alexandre Dumas dans les _Mohicans de Paris_.]
+
+[505: Dans son rapport au Roi, Casimir Périer avait dit que l'histoire
+ne séparerait pas le nom du grand capitaine, dont le génie avait présidé
+aux victoires de nos légions, du monarque habile qui avait fait succéder
+l'ordre à l'anarchie, rendu aux cultes leurs autels et donné à la
+société un Code immortel.]
+
+[506: _Mémoires de Talleyrand_, tome IV. On voit que ce renseignement
+était fondé.--«La personne du jeune Napoléon a été entre les mains de
+l'Autriche tour à tour un objet de terreur pour elle-même et un
+épouvantail pour la France et la Restauration.» Le _Constitutionnel_,
+qui écrivait ces lignes en 1832, aurait pu ajouter: «et pour la
+monarchie de Juillet».]
+
+[507: _Mémoires de Talleyrand_, tome IV.]
+
+[508: _Ibid._]
+
+[509: Voir l'_Histoire de la monarchie de Juillet_, tome I, p.
+445.--Voir aussi THIRRIA, _Napoléon III avant l'Empire_, tome I, p. 24 à
+27.--Librairie Plon.]
+
+[510: La reproduction qu'on en a faite montre un crayon sûr et
+énergique.]
+
+[511: C'est ce que rapporte le docteur Herrmann Rollet, qui a été témoin
+de ce fait. (_Neue Beiträge zur Chronik der Stadt Baden._)]
+
+[512: Voir les _Rapports du docteur Malfatti_, publiés par M. DE
+MONTBEL.]
+
+[513: À la princesse de Lieven, qui appellera devant lui le gouvernement
+de Juillet «une flagrante usurpation», Talleyrand aura l'esprit de
+répondre: «Vous avez raison, madame. Seulement, ce qui est à regretter,
+c'est qu'elle n'ait pas eu lieu quinze ans plus tôt, comme le désirait
+et le voulait l'empereur Alexandre, votre maître!»]
+
+[514: _Histoire de la monarchie de Juillet_, t. I, p. 448, 449.]
+
+[515: Elle a été publiée récemment dans la _Correspondance de Victor
+Hugo_, chez Calmann Levy, 1 vol. in-8°, 1896.]
+
+[516: Voir PROKESCH-OSTEN.]
+
+[517: 28 mars 1831. (_Mémoires_, t. IV.)]
+
+[518: Voy. PROKESCH-OSTEN, p. 127.]
+
+[519: C'est ce qui a fait dire que l'Empereur et Metternich avaient,
+«par un machiavélisme infernal», ouvert au jeune adolescent les
+coulisses de l'Opéra. M. Émile Dard, dans une excellente étude sur _Le
+duc de Reichstadt_ (_Annales de l'École des sciences politiques_, 15 mai
+1896), a cru pouvoir dire que ce point était particulièrement obscur. Il
+ne l'est pas. C'est une légende qu'il faut écarter avec mépris.]
+
+[520: Fanny Essler a déclaré à ses intimes qu'elle n'avait jamais vu le
+duc de Reichstadt. Cette danseuse, très courtisée, avait une figure plus
+spirituelle que jolie.]
+
+[521: Il paraît que Gentz avait un cabinet de lecture dans l'hôtel de
+Fanny Essler... On sait que le publiciste était follement épris de la
+danseuse.]
+
+[522: _Mein Verhältniss zum Herzog von Reichstadt._]
+
+[523: Il s'agissait du discours prononcé le 3 octobre 1831 à la Chambre
+des députés, par M. Thiers, sur le projet de loi relatif à la
+modification de l'art. 23 de la charte sur l'hérédité de la pairie.
+L'orateur avait examiné trois formes de gouvernement: «le monarchique,
+l'aristocratique, le démocratique». Suivant lui, la monarchie périssait
+par la démocratie, la démocratie par l'anarchie, l'anarchie par le
+despotisme. Il voulait composer la monarchie représentative de royauté,
+d'aristocratie et de démocratie. La royauté délivrait la société des
+troubles de la République; la démocratie appelait l'élite de la nation à
+délibérer sur les intérêts du pays; l'aristocratie était nécessaire pour
+servir d'intermédiaire entre la royauté et la démocratie. Une seconde
+Chambre présentait toujours de grands avantages, quelle que fût la
+Constitution. Il fallait une Chambre héréditaire, car l'hérédité
+reposait sur l'utilité nationale. Cette aristocratie parlementaire
+possédait seule les traditions. La Chambre élective restait la Chambre
+de l'ambition, mais la Chambre haute, placée dans une sphère plus
+sereine, ne dépendait pas des caprices électoraux.]
+
+[524: Un jour seulement il se laissa emmener à l'Opéra, mais le
+lendemain il écrivit à Prokesch que la conversation de son ami lui eût
+été plus chère que l'audition de la plus harmonieuse des musiques.]
+
+[525: C'était une réponse au prince Louis-Napoléon, qui avait sollicité
+l'autorisation de revenir en France, ainsi qu'une menace adressée aux
+partisans de Napoléon II.]
+
+[526: _De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X
+et de sa famille._ Paris, Le Normant, in-8°, 1831.]
+
+[527: La brochure de Chateaubriand suscita les _Observations d'un
+patriote_, attribuées à Louis BELMONTET. L'auteur disait qu'à la chute
+de Charles X, Napoléon II aurait eu toute la France pour lui. Belmontet
+défendait avec animation le patriotisme du fils de l'Empereur.]
+
+[528: Voir, dans la brochure _Sur le bannissement de Charles X_ (octobre
+1831), les services rendus par Chateaubriand au cardinal Fesch et à
+Jérôme en 1829 (p. 129 à 134).]
+
+[529: Nul écrivain n'a plus éloquemment parlé de l'honneur français:
+«Dans ce pays, a-t-il dit, l'honneur est pour ainsi dire autochtone,
+inhérent au sol.»]
+
+[530: «Je me trouvai, dit le docteur Herrmann-Rollet, sur la
+_Josephplatz_, au moment où, en commandant son régiment qui devait
+escorter le convoi d'un général, il n'eut plus la force d'émettre aucun
+son et dut renoncer, en pleurant de dépit, à ordonner les mouvements.»]
+
+[531: 10 janvier 1832.--_Mein Verhältniss zum Herzog von Reichstadt._]
+
+[532: _Mein Verhältniss zum Herzog von Reichstadt._]
+
+[533: 19 janvier 1832.]
+
+[534: _Mémoires de Metternich_, t. V.--_Journal de la princesse
+Mélanie._]
+
+[535: Voir PROKESCH-OSTEN.]
+
+[536: 18 mars 1832. _Archiv fur Œsterreichiche Geschichte_, t. LXXXVI.]
+
+[537: «Dans la situation où se trouvait le duc de Reichstadt, dit le
+docteur Malfatti pour excuser le chancelier d'Autriche, on ne crut pas
+devoir répondre à cette demande, qui fut inutilement renouvelée.»]
+
+[538: Le 20 avril, la princesse Mélanie, la troisième femme du prince de
+Metternich, écrivait dans son _Journal_ ces quelques lignes: «L'Empereur
+dit à Clément qu'il avait réuni des médecins en consultation pour se
+prononcer sur l'état du duc de Reichstadt et que tous avaient déclaré
+que la situation du malade leur paraissait désespérée. Il crache déjà
+des morceaux de poumon et n'a plus que quelques mois à vivre. Que la
+volonté du Ciel s'accomplisse! Quoi qu'il en soit, nous trouvons fort
+triste la destinée de ce prince, qui ne manque ni d'esprit, ni de
+talent, ni de génie.»]
+
+[539: _Correspondance de Marie-Louise_, p. 298.]
+
+[540: _Ibid._, p. 299.]
+
+[541: Il a été commencé sous l'empereur Mathias comme chalet de chasse
+et terminé sous Marie-Thérèse en 1775. On l'a revêtu d'un affreux
+badigeonnage d'un jaune criard, et l'on a peint toutes les persiennes en
+vert cru. Ces couleurs enlèvent toute majesté aux constructions, qui
+sont d'ailleurs assez disparates.]
+
+[542: On lit sur le fronton de cet édifice peu artistique: «JOSEPHO II
+AUGUSTO ET MARIÆ THERESIÆ AUGUSTÆ IMPERANTIBUS ERECTUM MDCCLXXV.»]
+
+[543: Note du docteur Malfatti sur le traitement du prince.]
+
+[544: Un étranger de passage, qui l'aperçut une fois dans ce jardin, le
+vit assis dans un grand fauteuil, enveloppé dans une robe de chambre à
+raies blanches et rouges, avec un pantalon blanc et un bonnet à la
+grecque d'où s'échappaient des boucles blondes. Sa figure était d'une
+pâleur de cire. Le prélat de la Cour lui faisait la lecture.]
+
+[545: C'est l'empereur actuel d'Autriche, François-Joseph Ier, qui
+gouverne l'Autriche depuis 1848. Il est né le 18 août 1830 à
+Schœnbrunn.]
+
+[546: «Il était si faible, disait le _Times_, qu'il lui fallait le sein
+d'une femme pour prendre quelque nourriture.»--«Le lait d'une nourrice
+qui lui a été ordonné, disait le _Moniteur_ à la date du 14 juillet,
+paraît produire de bons effets.»]
+
+[547: _Mémoires de Metternich_, t. V, p. 288.]
+
+[548: Comme je l'ai écrit ailleurs: «Napoléon a répudié Joséphine pour
+avoir un fils héritier de son œuvre et de son nom, et c'est le
+petit-fils de cette même Joséphine qui est devenu le continuateur direct
+de l'Empire, sous le nom de Napoléon III.» (Voir le _Divorce de
+Napoléon_.)]
+
+[549: Sur ces entrefaites, le chancelier était allé voir le prince.
+Malgré son impassibilité systématique, il parut ému. «C'était,
+écrivait-il le 21 juillet à l'Empereur, un spectacle déchirant. Je ne me
+rappelle pas avoir jamais vu une plus triste image de la destruction.»]
+
+[550: Metternich à Appony le 4 août.]
+
+[551: _Souvenirs_, t. III.--Napoléon avait été jadis bien dur pour
+l'empereur d'Autriche. Il l'appelait «un enfant gouverné par ses
+ministres, un prince débile et faux, un homme bon et religieux, mais une
+ganache, ne s'occupant que de botanique et de jardinage». Enfin il
+blâmait «sa débonnaireté, qui le rendait toujours dupe des intrigants».]
+
+[552: «Ce masque, dit le docteur Hermann-Rollet, tomba entre les mains
+de mon père dans les circonstances suivantes. Il venait d'être appelé
+chez l'ex-impératrice pour donner ses soins à l'un des enfants de son
+intendant; en ouvrant la porte, il aperçut les autres enfants en train
+de jouer avec un objet en plâtre qu'ils avaient attaché au bout d'une
+ficelle et qu'ils traînaient sur le parquet en manière de voiture. Mon
+père vit tout de suite que cet objet était un masque en plâtre placé
+sens dessus dessous. À ce moment même entra l'intendant, qui s'empressa
+d'enlever le moulage à ses enfants et de les gronder pour s'en être
+emparés. C'était le masque de Sainte-Hélène. L'intendant avait mandat
+spécial de le conserver et de l'emporter partout avec lui, mais sans le
+remettre au jeune duc. Mon père, qui possédait la riche collection de
+bustes et de crânes formée par le docteur Gall, et en outre un certain
+nombre de masques en plâtre de personnages célèbres, demanda aussitôt
+qu'on voulût bien lui confier le masque impérial, avec promesse d'en
+avoir soin et de le rendre aussitôt que cela serait jugé nécessaire.
+
+«C'est ainsi que ce moulage entra dans sa collection et passa plus tard
+au musée de Baden. Le nez, dont la pointe est légèrement aplatie,
+témoigne encore du traitement que lui avaient fait subir les enfants de
+l'intendant.» (_Neue Beiträge zur Chronik Stadt Baden_, 1894.)]
+
+[553: Le masque déposé à Nancy m'a paru meilleur. Il offre plus de
+ressemblance avec la figure de Napoléon. C'est probablement la première
+empreinte, qui a été prise aussitôt après la mort.]
+
+[554: Sala, le 12 août.--_Correspondance_, p. 304.]
+
+[555: M. de Prokesch ne savait de la santé du prince que ce qu'en
+disaient les journaux, c'est-à-dire peu de chose. Il ne pouvait
+s'attendre à un dénouement si rapproché et si tragique. «M'écrire à
+Rome, a-t-il dit, _le duc ne le pouvait pas sans en demander
+l'autorisation_. Je compris qu'il préférait garder le silence. Je
+n'avais donc pas le moindre pressentiment de l'état où il se trouvait.»]
+
+[556:
+ _Rebus in humanis nil dulcius experiere
+ Alterno convictu et fido pectore amici._
+]
+
+[557: Après les obsèques Marie-Louise était partie pour le château de
+Persenbeug, où se trouvait l'Empereur. Elle devait retourner ensuite à
+Parme, par Innsbruck.]
+
+[558: T. III, P. 15.]
+
+[559: Numéro du 14 août 1832.]
+
+[560: C'était une allusion au mot dit par le prince au baron de la Rue,
+qui rentrait de Vienne à Paris en 1830: «Lorsque vous verrez la Colonne,
+saluez-la pour moi!»]
+
+[561: Drame en deux actes, mêlé de couplets. Paris. Poussielgue, 1832.]
+
+[562: Il ne fut joué sur aucun théâtre.]
+
+[563: Il y eut peu de manifestations publiques en 1832. À
+Clichy-la-Garenne, à la demande des habitants de ce quartier, un service
+funèbre fut célébré le 23 août. On vendait dans les rues de Paris des
+placards intitulés: _Les derniers moments du fils de Napoléon, ou le
+Tombeau du duc de Reichstadt_, avec des gravures d'une simplicité
+primitive.
+
+En fait de manifestations littéraires, je n'ai trouvé qu'une nouvelle de
+Frédéric Soulié, intitulée _Sans nom_, plusieurs petites brochures
+insignifiantes et un article humoristique de Jules Janin. Chateaubriand
+consacra quelques lignes mélancoliques au duc de Reichstadt dans les
+_Mémoires d'outre-tombe_. Victor Hugo, Béranger et Guiraud écrivirent
+quelques vers, et ce fut tout.]
+
+[564: Cette lettre fut écrite le 10 octobre 1832, et parut à Fribourg en
+Brisgau chez Herder avec ce sous-titre modeste: «_Par un de ses amis._»
+M. de Metternich avait conseillé à l'auteur, qui était le chevalier de
+Prokesch, de ne pas se nommer, ce qu'il fit, car il savait sur quel
+terrain difficile on était alors placé à Vienne. Cette lettre a été
+traduite par Gerson Hesse (Paris, librairie franco-allemande, 1832). Une
+autre traduction de Bastien, que je crois être la meilleure, a paru chez
+Levavasseur en 1833.]
+
+[565: Les moindres détails ont, à certaines heures, de tristes et
+d'ironiques significations. Ainsi, quand Charles X, détrôné et proscrit,
+arriva à Cherbourg, pour passer en Angleterre, un des gardes du corps
+remarqua dans les chantiers un vaisseau en construction qu'on avait
+jadis appelé _le Roi de Rome_ et qui avait encore pour titre _le Duc de
+Bordeaux_... Quel allait être son troisième nom?]
+
+[566: Louis BLANC, _Histoire de Dix ans_.--Et comment ne pas penser ici
+aux deuils si nombreux et ai prématurés qui depuis ont frappé cette
+fière et implacable Maison d'Autriche?]
+
+[567: Les journaux autrichiens ont fait observer que, pour la première
+fois depuis soixante-quatre ans, le jour des Morts de l'année 1896, la
+tombe du duc de Reichstadt n'a point reçu de couronne, ses derniers
+fidèles étant probablement morts.]
+
+[568: Le mariage secret eut lieu le 17 février 1834. Ce nouvel époux
+réunissait à ce qu'il paraît, «tout ce que l'on peut désirer, fermeté et
+douceur dans les manières en même temps; et c'est un homme si vertueux,
+disait Marie-Louise, c'est une vraie trouvaille». Elle ajoutait que
+c'était un saint, et elle vantait ses agréments en société.
+(_Correspondance de Marie-Louise._)]
+
+
+
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
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+ gbnewby@pglaf.org
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+
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
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+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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