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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Roi de Rome (1811-1832) + +Author: Henri Welschinger + +Release Date: August 12, 2011 [EBook #37050] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI DE ROME (1811-1832) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + + + + +HENRI WELSCHINGER + +LE ROI DE ROME + +(1811-1832) + +_Avec portrait d'après Isabey_ + +PARIS + +LIBRAIRIE PLON + +1897 + +[Illustration: Le Roi de Rome] + + + + +TABLE SOMMAIRE DES CHAPITRES + +CHAPITRE PREMIER + +LE SÉNATUS-CONSULTE DU 17 FÉVRIER 1810. + +La séance du Sénat du 17 février 1810.--Lecture du sénatus-consulte par +Regnaud de Saint-Jean d'Angély.--Réunion de l'État de Rome à +l'Empire.--Motifs de cette réunion.--Le nouveau roi de Rome.--L'Empereur +des Romains ou le chef du Saint-Empire romain.--Le prince impérial est +appelé roi de Rome plus d'un an avant sa naissance.--Son futur +couronnement à Rome.--Attitude de Napoléon vis-à-vis du +Saint-Siège.--Lettre qu'il voulait adresser en 1810 à Pie +VII.--Conséquences du mariage de Napoléon avec Marie-Louise.--Faiblesse +des Officialités de Paris et de Vienne.--Soumission adulatrice de +Regnaud de Saint-Jean d'Angély.--Silence de l'Europe.--Tout s'incline +devant l'Empereur des Français.--Mansuétude du Pape.--Violences +nouvelles de Napoléon qui préparent sa chute.--Affectation de respect +pour le pouvoir spirituel du Saint-Siège.--Prières demandées à l'église +en faveur de Marie-Louise.--L'oraison _Pro +laborantibus_.--Susceptibilités de Réal.--Ignorance de Bigot de +Préameneu en matière canonique.--Prières du Consistoire central des +Israélites.--Vœux des poètes pour Marie-Louise: Casimir Delavigne, +Lemaire et Legouvé. + + +CHAPITRE II + +LA NAISSANCE ET LE BAPTÊME DU ROI DE ROME. + +Toast de Metternich, le soir du mariage de Napoléon.--La couronne des +Romains.--Le 20 mars 1811.--Lettre de Napoléon à François II.--Réponse +de l'empereur d'Autriche.--Avis du _Moniteur_.--Procès-verbal de la +naissance.--Pages et courriers.--Prières dans les églises.--Le 22e coup +de canon.--Joie de l'Empereur.--Berceau offert par la Ville de +Paris.--Ondoiement du roi de Rome.--Fêtes, illuminations, feux +d'artifice.--Bulletins de santé.--Félicitations des sénateurs, +conseillers d'État et diplomates.--Projet de lettre aux évêques.--_Te +Deum_.--Démonstrations à l'étranger.--Théâtres de Paris.--Gratifications +aux poètes.--Leurs œuvres.--Compte rendu de M. de +Montalivet.--L'Université et le roi de Rome.--Adresses à l'Empereur.--Le +marquis de Gallo.--Adresse des mères allemandes.--Aménophis et +Sésostris.--Rapport du duc de Frioul.--Relevailles de Marie-Louise.--Ses +lettres à son-père.--Le baptême du roi de Rome.--Le 9 juin 1811.--Les +Tuileries et Notre-Dame.--L'Empereur et son fils.--Fête à l'Hôtel de +ville.--Fêtes dans Paris.--Ovations et enthousiasme général.--Présents +impériaux.--Grâces et décorations.--Ouverture du Corps législatif le 16 +juin.--Discours de Napoléon.--Nouvelles menaces contre le +Saint-Siège.--Craintes pour l'avenir de la dynastie impériale. + +CHAPITRE III + +L'ENFANCE DU ROI DE ROME. + +Lettres de Marie-Louise à son amie Mme de Crenneville sur son mariage +avec Napoléon.--Détails sur le roi de Rome.--Tendresse de Napoléon pour +Marie-Louise.--Mme de Montesquiou, gouvernante du roi de Rome.--Le comte +de Montesquiou.--La comtesse de Montebello.--Napoléon et son fils.--Le +départ pour Dresde.--Apparition du général comte de Neipperg.--Le +portrait du roi de Rome par Gérard.--Joie de Napoléon et de l'armée à la +vue de ce portrait.--La conspiration Malet et Marie-Louise.--Le retour +de Napoléon.--Dernières joies intimes.--Le récit du comte +d'Haussonville.--La prière du roi de Rome. + +CHAPITRE IV + +LE ROI DE ROME ET L'EMPIRE EN 1813. + +Lettres de Marie-Louise sur l'absence de l'Empereur et les consolations +que lui donne son fils.--Portrait de Marie-Louise par +Lamartine.--Opinions de M. de Laborde et de Thiers sur la beauté de +l'Impératrice.--Affection que lui témoigne Napoléon.--Difficultés de la +situation de l'Empereur.--Nouveaux différends avec le Saint-Siège.--Le +Concordat de Fontainebleau.--Attitude de l'Autriche.--Elle refuse +d'augmenter son contingent auxiliaire.--Politique secrète de +Metternich.--Lettre conciliante de François II à Napoléon.--Réponse de +l'Empereur.--Intrigues diplomatiques de M. de Neipperg.--Bataille de +Lutzen.--Régence de Marie-Louise.--Bataille de Bautzen.--Embarras de +l'Autriche.--Mission confiée au comte de Bubna.--Son entrevue à Prague +avec l'Empereur.--Déclarations de Napoléon.--Hésitations de François +II.--Habileté de Metternich.--Entretien de Dresde.--L'armistice.--Les +négociations de Prague.--La rupture.--Menées secrètes de l'Autriche.--Le +traité de Reichenbach.--La bataille de Dresde.--La bataille de +Leipzig.--Le retour de l'Empereur à Saint-Cloud.--Napoléon et le roi de +Rome.--Lettre de Marie-Louise à son père.--Défection de +l'Autriche.--Déclaration de Francfort.--Le journal du comte Molé.--Les +intrigues à l'intérieur.--Tentative de réconciliation de Napoléon avec +le Saint-Siège. + +CHAPITRE V + +FONTAINEBLEAU, BLOIS, RAMBOUILLET. + +L'invasion.--La Régence.--Cambacérès et le roi Joseph.--Le duc de Rovigo +et le prince de Bénévent.--Discours de Napoléon aux réceptions de la +nouvelle année (1814).--Les dernières joies de Napoléon.--Son allocution +aux officiers de la garde nationale.--Il leur confie sa femme et son +fils.--Retour de Pie VII dans ses États.--La campagne de +France.--Efforts héroïques de Napoléon.--Dissentiments chez les +alliés.--Schwarzenberg et Blücher.--Critiques violentes du généralissime +autrichien contre Alexandre et Frédéric-Guillaume.--Le congrès de +Châtillon.--Les combats de Champaubert, Montmirail et +Vauchamps.--Exigences des alliés.--_Ultimatum_ de Chaumont.--Nouvelles +récriminations de Schwarzenberg.--Aveux de la détresse des alliés par +eux-mêmes.--Napoléon accepte enfin les anciennes limites.--Refus des +alliés.--Les derniers combats et la capitulation de Paris.--Intrigues de +Talleyrand.--Le Sénat et le gouvernement provisoire.--La trahison du duc +de Raguse.--L'abdication conditionnelle de Napoléon.--Le Sénat appelle +au trône le comte de Provence.--L'abdication définitive de Napoléon.--Le +traité de Fontainebleau.--Part personnelle de Metternich à ce +traité.--Instructions que Napoléon avait données à Joseph pour +Marie-Louise et le roi de Rome.--Le sort d'Astyanax.--Conduite de +Marie-Louise durant la campagne de France.--Conseil du 28 mars.--On +décide le départ de la régente.--Résistance du roi de Rome.--Le 29 +mars.--Habiletés de Talleyrand.--Manifestation royaliste.--Le fils de +Napoléon est exclu du trône.--Arrivée de Marie-Louise à Rambouillet, +puis à Blois.--Son message à François II.--Entrevue avec le colonel de +Garbois.--Proclamation de Marie-Louise.--Le 8 avril.--Manœuvres de +Joseph et de Jérôme.--Arrivée de Schouvaloff et de +Saint-Aignan.--Napoléon croit que Marie-Louise pourra le rejoindre à +l'île d'Elbe.--L'Impératrice en a d'abord l'intention.--Sa +versatilité.--Son entrevue avec M. de Saint-Aulaire.--Les exigences de +M. Dudon.--Départ pour Orléans.--Lettre de Napoléon.--Départ de +Marie-Louise pour Rambouillet.--Elle revoit son père.--François II et le +roi de Rome.--Conseil donné à Marie-Louise d'aller momentanément à +Schœnbrunn.--François II et la question de l'île d'Elbe.--Attitude +rigoureuse de l'Autriche envers l'Empire déchu.--Mission de +Maubreuil.--Les ordres authentiques.--Dernière lettre de François II à +Napoléon.--Alexandre et Frédéric-Guillaume viennent voir le roi de +Rome.--Lettres de Napoléon à Marie-Louise.--Son départ pour l'île +d'Elbe.--Marie-Louise au château de Grosbois. + + +CHAPITRE VI + +LE DÉPART POUR L'AUTRICHE. + +Jugement de Napoléon sur Marie-Louise.--Hésitations de l'Impératrice à +rejoindre son époux.--Elle cède aux mauvais conseils de Metternich.--Son +voyage de Grosbois à Bâle.--Lettre de Napoléon.--Lettre de Marie-Louise +à son père.--Arrivée à Innsbruck.--Le roi de Rome et le portrait de +Joseph II.--Marie-Louise à Melk et à Saint-Poelten.--Arrivée à +Schœnbrunn le 18 mai.--Lettre du général Caffarelli.--Installation au +château.--Mme de Montesquiou et Mme Soufflot.--Distractions de +Marie-Louise.--Entrevue avec son père à Siegartskirchen.--Entrée de +François II à Vienne.--Départ de la duchesse de Montebello pour la +France.--Nomenclature des Français qui restent à Schœnbrunn.--Arrivée de +la reine Marie-Caroline de Naples.--Ses conseils à +Marie-Louise.--L'Impératrice veut aller aux eaux d'Aix.--Elle obtient +l'autorisation de s'y rendre, mais elle laissera son fils à +Schœnbrunn.--Mission confiée par Metternich au général de +Neipperg.--Détails sur ce personnage.--Il accompagne Marie-Louise à +Aix.--Dernières lettres de Marie-Louise à Napoléon.--Le buste du roi de +Rome envoyé à l'île d'Elbe.--Marie-Louise refuse d'aller en Toscane pour +se rapprocher de son époux.--Napoléon l'attend toujours pour la fin +d'août.--Ses lettres à Méneval et à l'Impératrice.--Attitude de +Neipperg.--Courses de Marie-Louise en Suisse.--Entrevue à Berne avec +Caroline d'Angleterre.--_Don Juan_ et _La ci darem la mano_.--Rentrée à +Schœnbrunn.--Organisation des nouveaux domaines de +Marie-Louise.--François II dissuade sa fille d'aller à Parme.--Intrigues +et complots.--Mort de Marie-Caroline.--Jugement de Méneval sur +Marie-Louise.--Commencement du congrès de Vienne.--Fêtes, bals et +festins.--Menaces contre Napoléon.--On parle déjà de l'envoyer à +Sainte-Lucie, à Madagascar ou à Sainte-Hélène.--Question de l'entrée +future du fils de Napoléon dans les Ordres.--Animosité du congres contre +la France.--Habileté de Talleyrand, qui fait peu à peu rendre à la +France son véritable rang.--Marie-Louise se tient à l'écart des +fêtes.--Le berceau du roi de Rome lui est rendu.--Le roi de Rome et le +prince de Ligne.--Nouveaux propos sur l'entrée du petit roi dans les +Ordres.--Les armoiries impériales.--Interruption de la correspondance de +Marie-Louise avec l'île d'Elbe.--Douleur de Napoléon.--Sa requête au +grand-duc de Toscane.--Attitude de Talleyrand à Vienne.--Il réclame +Parme pour la reine d'Étrurie.--Il propose les Açores pour y interner +Napoléon.--Talleyrand, l'archiduc Charles et le roi de Rome.--Menaces +d'Alexandre au sujet de la candidature possible du fils de Napoléon au +trône d'Italie.--Réponse de Louis XVIII.--Mot du duc de +Berry.--Marie-Louise et les Légations.--Lettre du roi Murat à +Marie-Louise.--Astuce de Metternich.--Egoïsme de Marie-Louise. + +CHAPITRE VII + +LA COUR DE VIENNE ET LE RETOUR DE L'ÎLE D'ELBE. + +Influence de Neipperg sur Marie-Louise.--François II montre aux alliés +les lettres de Napoléon.--On se rit des douleurs de l'Empereur.--Louis +XVII et le duc d'Enghien.--Méneval et le roi de Rome.--Éducation du +petit prince impérial.--Le jour des Rois à Schœnbrunn.--Opposition de la +France et de l'Autriche à l'exécution du traité de +Fontainebleau.--Metternich et la reine de Naples.--Railleries de Louis +XVIII à ce propos.--Pensions proposées à Marie-Louise avec quelques +fiefs en Bohême.--Jugement de Talleyrand sur Metternich.--Refus de +Marie-Louise d'accepter les pensions.--Conférence d'Alexandre et de +Talleyrand.--Le Tsar demande pourquoi on n'exécute pas le traité de +Fontainebleau.--Intervention du Tsar en faveur de Marie-Louise.--Le +traité de Fontainebleau.--Talleyrand et la diplomatie russe.--Lord +Castlereagh engage Louis XVIII à exécuter le traité de Fontainebleau, +sous réserve d'indemnités pour la reine d'Étrurie.--Réversion des duchés +sur cette reine et son fils à la mort de Marie-Louise.--Talleyrand et +Alexandre.--Protestation apocryphe de Marie-Louise au congrès de +Vienne.--Elle confie tous ses intérêts à Neipperg.--Elle demande la +permission de le garder auprès d'elle.--Raisons qui motivent le retour +de l'île d'Elbe.--L'Europe n'a pas tenu ses engagements.--Projet de +déclaration contre Bonaparte.--Mémoire inédit de Talleyrand qui contient +les bases de la déclaration du 13 mars.--Provocation officielle à un +attentat contre la vie de l'Empereur.--Mesures prises contre sa +famille.--La nouvelle du retour est connue à Schœnbrunn le 7 +mars.--Opinion de l'archiduc Jean.--Inquiétudes de Marie-Louise.--Sa +lettre à Metternich.--Neipperg est nommé maréchal de la +cour.--Intentions secrètes de François II et de Metternich.--Le roi de +Rome est conduit à la Burg à Vienne.--Renvoi de Mme de +Montesquiou.--Accusations contre son fils d'avoir voulu enlever le +prince impérial.--Ajournement du départ de Mme de Montesquiou.--Chagrin +du roi de Rome.--Mesures sévères contre le comte Anatole de +Montesquiou.--La _Gazette de Vienne_.--Mme de Mitrowsky remplace Mme de +Montesquiou.--Émissaires envoyés de Paris à Vienne.--M. de Montrond et +sa mission réelle.--Talleyrand et Caulaincourt.--Accusations non +motivées de Talleyrand contre Mme de Montesquiou.--Rentrée de Napoléon +aux Tuileries, le 20 mars.--Lettre confiée à M. de Stassart.--Napoléon +prie François II de lui rendre sa femme et son enfant.--Refus de ce +prince.--Vains efforts de Caulaincourt, ministre des affaires +étrangères.--Ses lettres à Méneval, à Mme de Montesquiou, à M. de la +Besnardière, au prince de Metternich.--Circulaire pacifique adressée aux +agents diplomatiques.--Interception des missives à Kehl.--Inutiles +protestations de Caulaincourt.--Lettre de Napoléon à +Marie-Louise.--Caulaincourt et le cardinal Fesch.--Nouvelle politique de +l'Empire envers le Saint-Siège.--Projet de couronnement du prince +impérial.--Lettre de Méneval sur la situation à Vienne.--Méfiances des +alliés contre le prince de Talleyrand.--Comment on est arrivé à modifier +les intentions de Marie-Louise.--Son mauvais entourage.--Aveux de +Marie-Louise à Méneval.--Elle désire une séparation à l'amiable avec +Napoléon.--Ses lettres à Neipperg.--Isolement du roi de Rome. + +CHAPITRE VIII + +LES INTRIGUES DE FOUCHÉ ET DE METTERNICH EN 1815. + +La Régence et l'Autriche.--Thiers et Metternich en 1849.--Questions +historiques à élucider.--Mission du faux Werner à Bâle.--Opinion du +prince Richard de Metternich.--Complications des intrigues de Metternich +et de Fouché.--Étude de l'état de la France sous la première +Restauration.--Mécontentement et complots.--Menées secrètes de +Fouché.--Ses relations avec Talleyrand.--Ses propositions diverses au +duc d'Orléans et à Marie-Louise.--Projet d'envoyer Napoléon aux Açores +ou à Sainte-Lucie.--Correspondance secrète de Fouché et de +Metternich.--Débarquement de Napoléon.--Fouché se croit trahi par +Talleyrand.--Le duc d'Otrante reparaît le 20 mars.--Talleyrand se croit, +de son côté, trahi par Fouché.--Décret impérial contre +Talleyrand.--Conversation de Fouché et de Pasquier le 25 mars.--Double +et triple jeu de Fouché.--Sa lettre secrète à Wellington.--L'affaire +d'Ottenfels est plus qu'un incident.--Aveux incomplets de +Metternich.--Confidences de Perregaux.--Arrestation du commis de la +banque Eskelès et Cie.--Révélations de ce commis.--Le rendez-vous avec +Henri Werner ou baron d'Ottenfels à Bâle.--Napoléon décide d'approfondir +l'affaire.--Silence de Fouché.--Mission donnée par l'Empereur à Fleury +de Chaboulon.--Départ de ce secrétaire.--Aveux tardifs de +Fouché.--Pourquoi Napoléon ne le fait pas arrêter.--Fleury est chargé +d'arriver à obtenir un rapprochement pacifique avec +l'Autriche.--Prescriptions de Metternich à Werner ou +Ottenfels.--Instructions écrites.--Entrevue de Fleury et du faux +Werner.--Défiance réciproque des deux agents.--Confidences de +Fleury.--Surprise de Werner, qui ne comprend rien au changement de +politique de Fouché.--Les deux agents conviennent de se retrouver à Bâle +huit jours après.--Fleury rapporte les détails de l'entrevue à +Napoléon.--L'Empereur ne veut pas croire encore à la culpabilité de +Fouché.--Fleury va, de la part de Napoléon, tout raconter au ministre de +la police.--Surprise affectée de Fouché.--Il consent à remettre à +Fleury, à son nouveau départ, une lettre pour Metternich.--Second +entretien de Fouché et de Pasquier le 2 mai.--Indulgence de Napoléon +pour les traîtres.--Fouché remet deux lettres à Fleury pour +Metternich.--Des trois hypothèses discutées, le règne de Napoléon est +seul possible.--Nouvelle entrevue de Fleury et de +Werner-Ottenfels.--Confidences de ce dernier.--Les alliés consentent à +la régence.--Fleury demande ce qui a été décidé pour Napoléon.--Werner +répond que les alliés ne poseront pas les armes tant qu'il sera sur le +trône.--Lecture des lettres de Fouché.--Surprise et défiance de +Werner.--Nouveau rendez-vous fixé au 7 juin.--L'Empereur croit à une +détente chez les alliés.--Il reconnaît la trahison de Fouché, mais il +préfère attendre les événements pour s'en débarrasser.--Ses menaces +devant Lavalette au ministre de la police.--Troisième départ de Fleury +pour Bâle.--Ottenfels-Werner ne reparaît plus.--Napoléon et la +Régence.--Mission de Saint-Léon à Vienne.--Lettre de Fouché en date du +23 avril 1815 à Metternich.--Talleyrand en détruit +l'importance.--Conclusion à tirer de l'affaire d'Ottenfels +(Werner).--Audace de Fouché.--L'Autriche et les Bourbons.--Appréciations +insolentes de Schwarzenberg sur Louis XVIII, le duc d'Angoulême et le +duc de Berry.--La situation telle qu'elle était en mai 1815.--Politique +tortueuse des alliés.--La régence de Marie-Louise n'eût pas permis à la +France de se faire respecter par l'Europe, autant que la monarchie +légitime. + +CHAPITRE IX + +NAPOLÉON II ET LA CHAMBRE DES REPRÉSENTANTS. + +Persistance de l'espoir de Napoléon dans le retour de Marie-Louise et du +roi de Rome.--Surveillance établie à Vienne et à Schœnbrunn.--Mort de la +femme de Neipperg.--Départ de Méneval.--Ses adieux au roi de +Rome.--Dernière entrevue de Méneval et de Marie-Louise.--Oubli et +ingratitude de cette princesse.--Jugement de Méneval sur elle.--Saisie +de lettres de Napoléon.--Railleries de Talleyrand à ce sujet.--Attitude +de François II.--Marie-Louise obtient enfin ses duchés.--L'article 99 de +l'Acte final du congrès de Vienne.--Nouvelle déclaration projetée par +les alliés contre Napoléon.--Placard anglais mettant à prix la tête de +l'Empereur.--Menaces de lord Castlereagh.--Conseils modérés de +Caulaincourt.--Entrevue de Méneval et de Napoléon.--Note dictée par +l'Empereur à Caulaincourt pour la Chambre des représentants.--Réunion +des Chambres le 3 juin.--Rapports de Carnot et de Caulaincourt.--Fleurus +et Waterloo.--Retour de Napoléon à l'Élysée.--L'abdication.--L'armée et +le maréchal Ney.--Le prince Lucien propose aux pairs de prêter serment à +Napoléon II.--Opposition de M. de Pontécoulant.--Colère et violences du +colonel de Labédoyère.--Ajournement de la discussion à la Chambre des +pairs.--Élection de Caulaincourt et de Quinette pour le gouvernement +provisoire.--Lecture à la Chambre des représentants du dernier message +de Napoléon.--Propositions diverses de Mourgues, Dupin, +Garreau.--Question de la nomination de la Commission de +gouvernement.--Paroles de Napoléon au bureau de la Chambre des +représentants, délégué auprès de lui.--Élection de Carnot, Fouché et +Grenier pour le gouvernement provisoire.--Confidences de Fouché à +Pasquier.--Ses projets secrets.--Il veut empêcher la reconnaissance des +droits de Napoléon II.--Motions de MM. Bérenger et Dupin.--Discours de +M. Defermon.--L'Assemblée acclame Napoléon II.--Discours de Boulay de la +Meurthe.--Observations de MM. Denières, général Mouton-Duvernet, de +Maleville, Regnaud de Saint-Jean d'Angély, Dupin.--Habile intervention +de Manuel qui fait le jeu de Fouché.--La Chambre des représentants +adopte un ordre du jour motivé qui, tout en paraissant reconnaître les +droits du fils de Napoléon, fait écarter le serment et la proclamation +officielle.--Illusions des divers partis.--Équivoques de part et +d'autre.--Le gouvernement provisoire veut traiter au nom de la +nation.--intrigues de Fouché avec la cour de Gand et avec +Wellington.--Talleyrand reparaît.--Lettre que lui adresse +Caulaincourt.--Autre lettre du même à Nesselrode.--Attitude réservée +d'Alexandre.--Menées de Talleyrand.--Ses confidences à Louis XVIII.--Il +s'oppose à l'entrée de Fouché au ministère.--Habileté de celui-ci qui +veut et sait se faire payer ses services.--Sa lettre à +Wellington.--Lettre du prince d'Eckmühl qui accepte Louis XVIII avec la +cocarde tricolore et les institutions parlementaires.--Agissements de +Fouché contre Napoléon II.--Départ de l'Empereur.--Séance du 30 juin à +la Chambre des représentants.--Acclamations en faveur de Napoléon +II.--L'armée lui est favorable.--Projet d'Adresse aux Français.--Lettre +des généraux qui repoussent les Bourbons.--Vote de l'Adresse par les +deux Chambres.--Nouvelle lettre de Fouché à Wellington le 1er juillet, +où Fouché paraît défendre les droits de la nation.--Ses déclarations +contraires au sein du gouvernement provisoire.--Changement d'attitude du +maréchal Davout.--Capitulation de Paris.--Relations de Fouetté avec +Talleyrand à Cambrai.--Motion de Garat relative aux droits des +Français.--Cette motion est votée le 5 juillet.--Adresse au +pays.--Opposition de Manuel.--Travaux de Constitution.--Apparition des +soldats étrangers au Luxembourg.--Protestations du maréchal +Lefebvre.--Message de dissolution du gouvernement provisoire le 7 +juillet.--La Chambre des pairs se retire.--Discours de Manuel aux +représentants.--Simulacre de séance par les pairs le 8 juillet.--La +cause de Napoléon II paraît perdue. + +CHAPITRE X + +NAPOLÉON ET LA DUCHESSE DE PARME. + +Rentrée de Louis XVIII à Paris.--Serments de Fouché.--Talleyrand +président du conseil.--L'Autriche abandonne les intérêts du fils de +Napoléon.--Opinion de Gentz à cet égard.--Napoléon se rend aux +Anglais.--On l'envoie à Sainte-Hélène.--Ce qu'en disent Chateaubriand et +Lamartine.--Silence de Marie-Louise.--Générosité de Napoléon à son +égard.--Mesures contre la famille Bonaparte.--Le roi de Rome est déjà +considéré comme un otage.--Départ de Mme Soufflot pour la France.--Le +comte Maurice de Dietrichstein gouverneur du roi de Rome.--Le capitaine +Foresti.--Ses observations sur l'intelligence et l'esprit de son +élève.--Indifférence de Marie-Louise pour son fils.--Elle ne songe plus +qu'à Neipperg.--Attitude des alliés vis-à-vis de la France.--Manquements +graves à leurs promesses.--Talleyrand et Fouché sont écartés du +ministère.--Lourde tâche imposée au duc de Richelieu.--Les alliés +veulent annihiler la France.--Inquiétudes que leur cause le fils de +Napoléon.--Éducation du petit prince.--Opinion de Gentz.--La politique +de l'Autriche.--Renonciation au titre d'Impératrice par +Marie-Louise.--Mesures contre les Français restés à Vienne.--Départ du +marquis de Bausset et de Mme Marchand.--Foresti et le roi de +Rome.--Départ de Marie-Louise pour Parme avec Neipperg.--Incident au +théâtre de Vérone.--Le baron de Vincent informe le duc de Richelieu que +Marie-Louise a quitté le titre impérial.--Entrée de Marie-Louise, +duchesse de Parme, dans ses États.--La nouvelle Cour.--Neipperg et la +comtesse Scarampi.--Surveillance des menées +bonapartistes.--Prescriptions de Metternich au sujet de la princesse +Borghèse.--Marie-Louise demande qu'on interdise au prince Louis +Bonaparte d'habiter Livourne.--Même demande contre le prince Lucien, qui +voudrait demeurer à Gênes.--Lettres de Marie-Louise à Mme de Crenneville +sur sa vie heureuse.--Réclamations de Metternich contre les titres +honorifiques donnés par Napoléon à ses généraux.--Observations de M. de +Caraman à cet égard.--Effervescence bonapartiste en Italie.--Mesures +sévères pour la réprimer.--Déclaration de Neipperg au sujet du roi de +Rome.--Manifestations napoléoniennes à Vienne et à Bologne.--Ce que +Napoléon dit à Sainte-Hélène de son mariage avec Marie-Louise.--Son +jugement sur François II.--Traitements indignes dont l'Empereur est +l'objet.--Affaire de la boucle de cheveux du roi de Rome.--Stürmer et +Welle.--Éloges de Metternich à propos de la conduite correcte de +Marie-Louise.--Elle écarte les Français et sert les rancunes +autrichiennes.--Défense de faire le portrait de son fils.--Haine contre +Napoléon.--Le roi de Rome a conscience de son abandon.--Il interroge ses +maîtres sur son père.--Tristesse secrète de l'enfant.--Désespoir de +Napoléon d'être privé de nouvelles et de lettres de sa femme et de son +fils.--Le buste du roi de Rome.--Lettre apocryphe de Napoléon à la +maréchale Ney.--Inquiétudes nouvelles de Metternich.--Il voudrait que la +France rompît toutes relations avec les Pays-Bas.--Légendes créées par +l'_Abeille américaine_.--Le chevalier Artaud et l'_Almanach militaire_ +d'Autriche.--Suppression du titre de prince de Parme.--On ne sait +comment nommer le fils de Napoléon.--Bruit de divorce entre Marie-Louise +et l'Empereur.--Nouvelles mesures contre la famille Bonaparte.--Décision +des alliés à propos de la succession des duchés.--Violation du traité de +Fontainebleau.--Le fils de Marie-Louise ne lui succédera pas à +Parme.--Marie-Louise se contentera de lui souhaiter d'être «le plus +riche particulier de l'Autriche».--Surprise de Gentz à ce sujet.--Il +rappelle l'intervention d'Alexandre et fait connaître une convention +secrétissime passée entre l'Autriche, la Prusse et la Russie.--Par cette +convention il était décidé que la question de Parme serait résolue en +faveur du jeune Napoléon.--Embarras de Metternich devant les questions +de lord Stewart sur ce sujet.--Aveux de Metternich.--Il regarde la +Convention comme non avenue.--Alexandre cède à son tour et la succession +de Parme revient au fils de la reine d'Étrurie.--Gentz admire le +désintéressement surprenant de l'Autriche.--Rapprochement de la Russie +et de la France.--Exigences jalouses de la Russie.--Opinion d'Artaud sur +Gentz.--Le _Beobachter_.--Stachelberg et Metternich.--Intervention +généreuse de Pie VII en faveur de Napoléon.--Les alliés n'écoutent pas +le Saint-Père.--Redoublement de surveillance à Sainte-Hélène et à +Schœnbrunn. + +CHAPITRE XI + +LE DUC DE REICHSTADT (1818-1820). + +Déclaration du ministre d'Autriche à Paris le 4 décembre +1817.--Concession des terres bavaro-palatines faite par François II au +fils de l'archiduchesse Marie-Louise.--Mesures prises par Marie-Louise +contre les menées bonapartistes.--Sa réponse à M. de Las +Cases.--Intervention de Metternich.--M. de Caraman informe le duc de +Richelieu qu'on destine le roi de Rome à l'état +ecclésiastique.--Satisfaction de Richelieu à cette nouvelle.--Goûts +militaires du petit prince.--Défiance des Autrichiens contre tout ce qui +est Français.--M. de Caraman et le prince de Metternich.--Paroles de +Napoléon à O'Méara.--Recommandations pour son fils.--Le roi de Rome +devient le duc de Reichstadt.--Patentes du 22 juillet 1818.--Titres et +armoiries.--Signification de ce changement de nom, indiquée par +Metternich.--Le fils de Napoléon demeurera quand même «prince +français».--Adhésion du gouvernement de Louis XVIII à l'article 99 de +l'Acte final du congrès de Vienne.--Neipperg et Marie-Louise se +déclarent satisfaits du nouveau titre donné au fils de Napoléon.--L'_Eau +du duc de Reichstadt_.--Lettre du général Gourgaud à Marie-Louise.--Il +la supplie d'intervenir au congrès d'Aix-la-Chapelle en faveur de +Napoléon.--Silence de Marie-Louise.--Accusation d'un journal anglais +contre Gourgaud.--Réponse catégorique du général.--Intervention de +Metternich.--Lettre de la mère de Napoléon aux membres du congrès +d'Aix-la-Chapelle.--Le protocole du 13 novembre.--Affection de François +II pour son petit-fils.--Questions de l'enfant à son grand-père.--Leçons +d'équitation.--Abdul-Hassan et le peintre Lawrence.--Mot du duc de +Reichstadt.--Études nouvelles.--Les sciences militaires.--Indifférence +accentuée de Marie-Louise pour son fils.--Oubli de la France et de son +propre règne.--Éloges de Caraman pour sa mesure et sa +prudence.--Mouvements bonapartistes à Bologne.--Inquiétudes de +Metternich.--Conférences de Carlsbad.--Éventualité de la mort de Louis +XVIII.--Instructions de M. Pasquier à cet égard.--Napoléon prévoit sa +fin prochaine.--Il réclame l'envoi de prêtres à Sainte-Hélène.--La +chapelle de Longwood. + +CHAPITRE XII + +LE TESTAMENT ET LA MORT DE NAPOLÉON. + +Préoccupations de l'Autriche au sujet de la situation faite à la France +par la possibilité de la mort de Louis XVIII.--Mouvements favorables au +duc de Reichstadt depuis 1817.--Émeutes à Saint-Genis-Laval.--Le +capitaine Oudin.--Agitation dans le Lyonnais.--Le Dauphiné et la +Franche-Comté.--Conspiration de l'Est.--Conduite de M. de Caraman à +Vienne.--Ce diplomate se laisse influencer par Metternich et lui confie +une note du Roi.--Mécontentement de M. Pasquier.--Politique de +l'Autriche à l'égard des Bourbons.--Louis XVIII et Marie-Louise.--Les +émissaires bonapartistes.--Vidal et Carret.--Le roi Joseph.--Éloges de +M. de Fontenay sur M. de Neipperg.--Le roi de France fait part à +Marie-Louise de la naissance du duc de Bordeaux.--Le carnaval à +Parme.--Le duc de Reichstadt, cousin du duc de Bordeaux.--Lettre du +préfet de l'Isère sur le duché de Parme.--L'Autriche proteste contre la +sympathie qu'on lui prête pour la cause du duc de +Reichstadt.--Metternich demande qu'on redouble les mesures de +surveillance à Sainte-Hélène.--Napoléon est la «propriété» des +alliés.--La maladie de l'Empereur s'aggrave.--Reproches de Napoléon au +docteur Arnott.--L'Empereur écrit son testament.--Recommandations et +legs à son fils.--Conseils dictés à Montholon pour lui.--Politique à +suivre.--Conditions nouvelles du gouvernement et de la société.--Leçons +à tirer de l'Histoire.--Préoccupations de Napoléon pour garantir son +fils de la maladie dont il meurt.--La chapelle ardente.--Sentiments +religieux de Napoléon.--Dernier entretien avec l'abbé Vignali.--L'agonie +et la mort.--Émotion dans le monde entier.--Réflexions sur la mort de +l'Empereur.--Metternich engage le cabinet anglais à empêcher la +publication du testament de Napoléon.--Sa lettre à Esterhazy.--Le +générai de Neipperg demande au chancelier des détails sur la mort de +l'Empereur.--Il le prie, au nom de la duchesse de Parme, d'intervenir en +ce qui concerne le testament.--Marie-Louise et la Gazette du +Piémont.--Lettre de la duchesse de Parme à Mme de Crenneville sur la +mort de Napoléon.--Neipperg et la Gazette de Parme.--L'Empereur est +qualifié de _Serenissimo_.--Détails sur la cérémonie funèbre à +Parme.--Deuil officiel.--Prières pour Napoléon _consorti Ducis +nostræ_.--L'Autriche rend hommage à la parfaite mesure de la duchesse de +Parme.--Elle va donner naissance à un enfant qui s'appellera le prince +de Montenuovo.--Foresti apprend au fils de Napoléon la mort de son +père.--Douleur de l'enfant.--Il prend le deuil, ainsi que sa +Maison.--Aveux de Marie-Louise.--On l'a «détachée du père de son +enfant».--Regrets et remords passagers.--Lettre de Madame Mère à lord +Londonderry.--Elle réclame vainement le corps de Napoléon.--Le marquis +de la Maisonfort et M. de Neipperg.--Éloges du marquis sur Marie-Louise +et sur son chevalier d'honneur.--Le cœur de Napoléon.--La pension +d'Antomarchi.--La duchesse ne veut pas recevoir ce docteur.--Entretien +d'Antomarchi et de Neipperg.--Antomarchi aperçoit la duchesse de Parme +au théâtre.--Entretien d'Antomarchi et de Madame Mère à Rome.--La mort +de Napoléon n'est pas la fin du bonapartisme.--Les partisans du duc de +Reichstadt et la Restauration.--Les lettres de Napoléon au banquier +Laffitte et au baron de la Bouillerie.--Mission de M. de Montholon.--Le +prince Esterhazy et le prince de Metternich.--Question du testament +impérial.--Lettre de Marie-Louise refusant de recevoir les restes +mortels de son époux.--Ses préoccupations au sujet du testament.--M. de +Neipperg intervient avec elle pour défendre à cet égard les intérêts du +duc de Reichstadt.--Question des fonds laissés par +l'Empereur.--Marie-Louise réclame, entre autres, la propriété de San +Martino.--Elle refuse de voir les exécuteurs testamentaires.--Laffitte +ne veut point se dessaisir du dépôt à lui laissé par Napoléon.--Neipperg +prie Metternich d'intervenir.--Instructions données au baron de +Vincent.--Nouvelles instances de Neipperg au sujet du +testament.--Montholon et Dupin.--Consultation des avocats Dupin, Bonnet, +Tripier et Gairal.--Plaidoirie de Dupin.--Jugement et +arbitrage.--Marie-Louise refuse de rendre les deux millions emportés de +Paris en 1814.--Elle remet ses pleins pouvoirs au baron de +Vincent.--Lettre du comte Bertrand.--Correspondance de Metternich et de +Neipperg au sujet du testament impérial.--François II recommande à son +ambassadeur à Paris d'agir en faveur des droits du duc de +Reichstadt.--Examen des legs de Napoléon à son fils.--Réclamations de +l'Autriche au ministère des affaires étrangères.--Réponse de +Chateaubriand.--Nouvelles réclamations de l'Autriche et fin de +non-recevoir opposée par Chateaubriand.--L'Autriche continue à +réclamer.--Lettre de M. de Peyronnet.--Lettre de Metternich au baron +Marschall, qui veut encore intervenir au nom de Marie-Louise.--La +duchesse de Parme ne cesse ses réclamations qu'en 1837. + +CHAPITRE XIII + +L'ÉDUCATION DU DUC DE REICHSTADT ET M. DE METTERNICH. + +Études classiques du prince avec Mathieu Collin.--Études militaires avec +Foresti.--Études religieuses avec Mgr Wagner.--Examens périodiques du +duc de Reichstadt.--Le professeur Collin, à sa mort, est remplacé par le +baron d'Obenaus.--Leçons d'histoire et de statistique.--Précocité et +fermeté d'esprit du duc de Reichstadt.--Ses boutades.--Étude des +classiques français, allemands et italiens.--Ses maîtres Pina et +Baumgartner.--Éducation étendue du prince.--L'histoire de +Napoléon.--Entretiens avec l'impératrice.--Liaison du duc de Reichstadt +avec l'archiduc François et l'archiduchesse Sophie.--Divertissements et +plaisirs de Marie-Louise.--Elle va voir son père au congrès de +Vérone.--Chateaubriand accepte d'elle une invitation.--Portrait qu'il en +fait.--Marie-Louise et M. de Castellane.--Le cabinet des Tuileries fait +part à Marie-Louise de la mort de Louis XVIII.--Le marquis de la +Maisonfort est accrédité auprès d'elle.--Ses instructions.--Jugement +élogieux qu'il porte sur la duchesse et sur M. de Neipperg.--Lamartine +accentue encore ces éloges.--Inquiétudes nouvelles sur les agissements +bonapartistes.--Les frères Le Bret de Stuttgard.--M. de Caraman et le +duc de Reichstadt.--Détails donnés sur le jeune prince.--Affection de +François II pour lui.--Lettres du duc à son grand-père.--Dénonciation +par un sieur Poppon d'un complot bonapartiste en Suisse.--Nouvelles +inquiétudes en France.--Le voyage de Dietrichstein.--La confirmation du +duc de Reichstadt.--Prévisions de Talleyrand à son égard.--Études du +jeune prince.--Son goût pour l'histoire.--François II invite Metternich +à lui raconter l'histoire de son père.--Influence de Metternich sur M. +de Montbel.--Comment Metternich eût-il pu être impartial dans ses +jugements sur Napoléon?--Qualités que le chancelier veut bien +reconnaître à l'Empereur.--Défauts qu'il exagère.--Il rabaisse les faits +pour abaisser l'homme.--Ses récriminations et ses insinuations.--Sa +conduite au sujet de Marie-Louise et de Neipperg.--Le chancelier n'avait +pas ce qu'il fallait pour éclairer le duc de Reichstadt sur la vérité +des événements.--Portrait de Metternich, unique et officiel représentant +de l'Europe. + +CHAPITRE XIV + +LE «FILS DE L'HOMME» (1829). + +Loisirs et délassements de Marie-Louise.--Inquiétudes subites sur la +santé du comte de Neipperg.--Mort du comte.--Mausolée que lui fait +élever Marie-Louise.--Sa douleur profonde.--Ses lettres à Mme de +Crenneville sur «le cher défunt».--Sa lettre au docteur +Aglietti.--Observations du Baron de Vitrolles sur la duchesse de +Parme.--Portrait qu'il fait de Marie-Louise.--Son oubli de la +France.--Le comte Portalis et ses appréciations sur Neipperg.--Nouveaux +projets de Marie-Louise: dîners, réceptions, soirées, inauguration d'un +grand théâtre.--Voyage en Suisse.--Poème d’Élisée Lecomte.--Surveillance +de la police française.--Excursions et réceptions de la duchesse de +Parme.--Entrevue avec la duchesse de Saint-Leu.--Le ministre de +l'intérieur, le baron de la Bourdonnaye, fait un triste portrait de +Marie-Louise.--Retour dans son duché.--Reprise de ses réceptions.--Sa +fausse sensibilité.--Elle oublie d'aller revoir son fils.--Manœuvres +bonapartistes.--Moyens de propagande: cocardes tricolores, cartes, +pipes, mouchoirs, rubans, foulards, etc., à l'effigie du prince +impérial.--La police redouble de surveillance.--Tentative de +soulèvements.--Complots du 12 août 1820.--Condamnations à +mort.--Complots de Belfort et de Neubrisach.--Affaire du colonel Caron à +Colmar.--Complot des sous-officiers de Saumur.--Les quatre sergents de +la Rochelle.--Complot de la Bidassoa.--Le colonel Fabvier et le général +Vallin.--Les poètes Barthélémy et Méry.--Ils conçoivent un nouveau poème +bonapartiste.--_Napoléon en Égypte_.--Le _Fils de l'Homme_.--Arrivée de +Barthélémy à Vienne.--Son entrevue avec le comte de Czernine et avec le +comte de Dietrichstein.--Ses aveux au gouverneur du duc.--Le comte lui +refuse de lui laisser voir le prince.--Il ne remettra même pas au duc de +Reichstadt l'ancien poème de Barthélémy, _Napoléon en Égypte_.--Nouvelle +demande d'entrevue par le poète.--Refus obstinés de +Dietrichstein.--Barthélémy met son voyage en vers.--Extraits du _Fils de +l'Homme_.--Le poète est traduit en police correctionnelle.--Il présente +lui-même sa défense.--Plaidoirie de Me Mérilhou.--Jugement et +condamnation de l'auteur. + +CHAPITRE XV + +LE CHEVALIER DE PROKESCH-OSTEN. + +Marie-Louise n'est occupée que de théâtres et de bals.--Voyage à +Vienne.--Éducation du duc de Reichstadt.--Les examens.--Les exercices du +corps.--Les exercices militaires.--Les grades du duc dans l'armée.--Son +séjour à Baden.--Le docteur Hermann-Rollett et les papillons.--Portrait +du prince.--Il fait la connaissance de Prokesch-Osten.--Détails sur le +chevalier.--François II l'invite, à Gratz, à la table +impériale.--Impression causée par le duc sur Prokesch.--Le duc a lu le +mémoire de Prokesch sur Waterloo et le remercie d'avoir défendu +l'honneur de son père.--Conversation sur la Grèce.--Le duc pourrait être +candidat au trône de ce pays.--Ambitions plus hautes.--Conversation sur +la campagne de Bonaparte en Syrie.--Aptitudes militaires du prince.--Il +supplie Prokesch de rester auprès de lui.--Nouveaux +entretiens.--L'Égypte et Napoléon.--Le duc demande à Prokesch ce qu'il +pense de lui et de son avenir.--Relations amicales qui s'établissent +entre le prince et le chevalier.--Détails sur la valeur personnelle du +fils de Napoléon et la noblesse de son caractère.--La légende et la +réalité.--Le duc de Reichstadt était un prince du plus grand +avenir.--Motifs de sa gravité et de sa mélancolie précoces.--Études +sérieuses auxquelles il s'adonne.--Amour des choses militaires.--La +guerre.--Il voulait écrire l'histoire stratégique des campagnes de son +père.--Nouvelles entrevues avec Prokesch.--Le prince et François II.--La +bibliothèque du prince.--Le portrait de Napoléon par Gérard.--Don Carlos +et le marquis de Posa.--Plutarque et César.--Le prince Eugène.--Pensées +du duc de Reichstadt.--Sa candidature au trône de Pologne.--Insurrection +de ce pays.--Le duc est forcé de dissimuler ses ambitions.--Tortures +auxquelles est condamné son esprit.--Prokesch et lui se séparent pour +quelque temps.--La médaille d'Alexandre le Grand. + +CHAPITRE XVI + +LE DUC DE REICHSTADT ET LA RÉVOLUTION DE 1830. + +Chute du gouvernement de Charles X.--Ce que Prokesch entend dire en +Allemagne sur l'avènement possible du fils de Napoléon au trône de +France.--Metternich raye le nom de Prokesch de la maison militaire +qu'aurait voulu se créer le duc de Reichstadt.--Motifs politiques de +cette radiation.--Arrivée du général Belliard à Vienne.--Metternich +refuse de le laisser approcher du duc.--Belliard aurait proposé à Maison +et à divers généraux de ramener le duc à Paris.--Le fils de +Fouché.--Propositions secrètes faites à Metternich au sujet du duc de +Reichstadt qu'on aurait voulu faire Empereur.--Politique de +Metternich.--La Russie et l'Autriche.--Nicolas Ier et la révolution de +1830.--Metternich se sert du duc de Reichstadt, et à l'insu de ce +prince, comme d'un instrument.--Les divers desseins du +chancelier.--Situation troublée de l'Europe.--Retour de Prokesch à +Vienne.--Entrevue avec le duc de Reichstadt.--Le prince l'interroge sur +les événements actuels et sur son avenir.--Doutes sur lui-même.--Il veut +aller à Prague.--Prokesch parle des aptitudes du prince à +Metternich.--Silence du chancelier.--Motifs de cette attitude.--Le parti +du duc de Reichstadt.--Ébauche de manifestations en sa faveur.--Culte de +Napoléon.--Le préfet de police Gisquet.--Ce que pense Metternich des +journées de Juillet.--Inquiétudes pour la vieille Europe.--Troubles de +Bruxelles.--Audience impériale accordée au général Belliard.--Illusions +de ce général.--Apparences favorables de Metternich, puis récriminations +contre le nouveau gouvernement.--Situation extraordinaire.--Propositions +du comte d'Otrante.--Ce que serait Napoléon II.--Projet de constitution +impériale.--Metternich demande des garanties.--Il ne les juge pas +suffisantes.--Son dédain pour l'instabilité des esprits en +France.--François II et le duc de Reichstadt.--L'empereur d'Autriche +laisse entendre à son petit-fils qu'il pourrait bien monter sur le trône +de France.--Metternich. dissipe ces espérances.--Son entretien avec le +duc.--Démarches des bonapartistes.--Lettre de Joseph Bonaparte à +François II.--Silence de l'Empereur et du chancelier.--Ladvocat et +Dumoulin veulent proclamer à Paris Napoléon II.--Vaines tentatives du +général Gourgaud.--François II emmène son petit-fils en Hongrie.--À son +retour, la Belgique est en révolution.--Candidature possible du prince +au trône de ce pays.--Arrêt rendu par Metternich.--Le prince de +Dietrichstein et le duc de Reichstadt.--Encore le prince Eugène de +Savoie.--Sympathie du duc pour la cause de Charles X.--François II et ce +roi.--Politique de l'Europe.--Metternich refuse au duc de laisser +attacher Prokesch à sa personne.--Le fils de Napoléon et le testament +impérial.--Il doit et il veut rester prince français.--Origines de la +maladie du duc de Reichstadt.--Abus des exercices de toute +sorte.--Croissance prolongée.--Études absorbantes.--Ambitions +déçues.--Incident du 2 octobre 1830 à la Chambre des députés.--Pétition +relative au retour des cendres de Napoléon.--Le duc de Reichstadt et la +fille de la princesse Bacciochi.--Le maréchal Marmont.--Le duc veut le +connaître et s'entretenir avec lui.--Persistance de l'opposition de +Metternich à toute candidature du prince à un trône quelconque.--Sa +politique veut qu'il soit et qu'il reste un prince autrichien. + +CHAPITRE XVII + +LE DUC DE REICHSTADT ET LES MARÉCHAUX. + +Séjour de Marie-Louise à Vienne et à Schœnbrunn de mai à novembre +1830.--Ce qu'elle dit de son fils à Mme de Crenneville.--Elle ne peut +avoir d'influence sur lui.--Frivolité de cette princesse.--Nouvelles +confidences politiques de François II à son petit-fils.--L'empereur +d'Autriche agite et bouleverse son esprit ambitieux.--Le parti +napoléonien.--Question de l'entrée du prince dans le monde.--Le général +Hartmann.--Le prince se compose un programme politique.--Il le confie au +comte de Dietrichstein.--Embarras et émoi du gouverneur.--Prokesch +déchire le programme du prince.--Le maréchal Maison à Vienne.--Sa +première entrevue avec Metternich.--Déclarations du chancelier sur le +gouvernement de Juillet.--Le duc de Leuchtenberg candidat au trône +belge.--Ce que Metternich pense de Napoléon II.--Aveux à +Appony.--Mouvements bonapartistes à Modène et dans les États de +l'Église.--Louis-Philippe et l'Italie.--Menaces secrètes de +Metternich.--Lettres du duc de Reichstadt à son ami Prokesch.--Débuts du +prince dans le monde.--Le bal de lord Cowley.--Portrait du duc de +Reichstadt.--Son entretien avec Marmont.--Le duc de Raguse obtient de +Metternich la permission d'aller voir le prince.--Le maréchal Maison +demande des instructions à Sébastiani.--Maison et François +II.--L'archiduc Charles et le trône de Belgique.--Maison et +Metternich.--Éloge du duc de Reichstadt par le maréchal.--Encore le +prince de Leuchtenberg.--Troubles d'Italie.--Instructions de Sébastiani +à Maison.--Entrevue du duc de Reichstadt et de ce maréchal.--Conférences +de Marmont.--La capitulation d'Essonnes.--La campagne de 1796.--Histoire +de Napoléon.--Ce que le duc de Reichstadt pense de Marmont.--Ambitions +secrètes du maréchal.--Le portrait du duc et les vers de _Phèdre_.--Les +partisans du fils de Napoléon en Italie.--Mouvements et +intrigues.--Déclarations de Metternich en faveur de +Louis-Philippe.--Autres déclarations à Appony.--François II et le duc de +Reichstadt.--Espérances du jeune prince favorisées par son +grand-père.--Le principe de non-intervention.--Émeutes dans les États +pontificaux et à Parme.--Fuite de Marie-Louise.--Nouvelles confidences +de François II à son petit-fils.--Troubles de Modène, Bologne, Ferrare +et Parme.--Metternich et le fils de Napoléon.--Part de la faction +bonapartiste dans les affaires italiennes.--Refus de laisser le duc de +Reichstadt porter secours à sa mère.--Inquiétudes et tristesses du +prince.--Les deux fils de Louis Bonaparte et l'Italie.--Politique de +Metternich.--Maison et Sébastiani.--Le peintre Goubeaud.--Succès du duc +de Reichstadt dans le monde.--La comtesse de ***.--Le comte Maurice +Esterhazy.--La chanoinesse et le comte de Dietrichstein.--Le duc de +Reichstadt préférait l'ambition et la gloire aux romans. + +CHAPITRE XVIII + +LA MALADIE DU DUC DE REICHSTADT. + +Retour de Marie-Louise à Parme.--M. de Dalberg et Casimir Périer.--La +statue de Napoléon et la colonne Vendôme.--Le parti bonapartiste et les +desseins secrets de Metternich.--M. de Dalberg et Talleyrand.--Réveil du +bonapartisme avec les journées de Juillet.--Ignorance du duc de +Reichstadt à cet égard.--Défiance de Metternich contre l'influence de +Prokesch.--Mission de celui-ci à Bologne.--Lettre du duc de Reichstadt à +son ami.--Adieux et présents.--Le docteur Malfatti.--Continuation d'une +croissance exagérée chez le jeune prince et faiblesse de sa +poitrine.--Son traitement.--Retard momentané pour le service +militaire.--Amélioration passagère.--Le duc abuse des exercices.--Sa +santé s'en ressent de nouveau.-Commandement des troupes et abus de +l'équitation.--Ordre au duc de se rendre à Schœnbrunn pour s'y +reposer.--Le duc et le docteur Malfatti.--Entretiens sur Byron et +Lamartine.--L'_Andromaque_ de Racine.--Allusions à sa situation +personnelle recherchées par le duc de Reichstadt.--Le trône de +Belgique.--Casimir Périer et le fils de Napoléon.--Conférence de +Londres.--Manifestations à la place Vendôme.--Lettre de Victor Hugo à +Joseph Bonaparte en faveur du duc de Reichstadt.--Le duc et M. de +Prokesch.--Situation de l'Europe.--Le principe de non-intervention et M. +de Talleyrand.--Lettre du duc à son ami.--La politique et la +religion.--Réponse de Prokesch.--Sentiments religieux du duc de +Reichstadt.--Il offre à son ami les _Saintes Harmonies_ +d'Albach.--Confidences intimes.--Fanny Essler et le duc de +Reichstadt.--Fausseté de leurs relations.--Gentz et Fanny +Essler.--Aggravation de l'état maladif du prince.--Son +découragement.--Conseils de Prokesch.--Nouvelles lettres du prince.--M. +Thiers et la pairie en 1831.--Le duc de Reichstadt à la +Hofburg.--Indifférence de Marie-Louise pour son fils.--Débats à la +Chambre des députés sur le bannissement de Charles X.--La loi du 12 juin +1816 contre les Bonaparte.--Proposition d'Isambert et de Gaëtan Murat +relatives à l'abrogation de l'article 4 de cette loi.--Rapport favorable +d'Abbatucci.--Nouvelle proposition de M. de Briqueville concernant le +bannissement de Charles X.--Rapport d'Amilhau, qui applique la même +mesure aux ascendants et descendants de Napoléon.--Discussions à la +Chambre des députés et à la Chambre des pairs de novembre 1831 à mars +1832.--Intervention de Pagès, Portalis, Martignac, Duvergier de +Hauranne, Rémusat, Guizot, Broglie.--Vote de la proposition Briqueville +le 20 mars 1832.--Brochure de Chateaubriand contre le bannissement.--Ses +observations sur la République, sur le duc de Bordeaux, le duc de +Reichstadt et les Bonaparte.--Pétition du sieur Lepayen relative aux +cendres de Napoléon.--Discours de Martin du Nord, du général Lamarque, +de Lameth, du général Bertrand.--Renvoi de la pétition au ministre des +affaires étrangères.--Conseils de Chateaubriand à un jeune +prince.--Application personnelle qu'en voudrait faire le duc de +Reichstadt.--Son amour de la guerre. + +CHAPITRE XIX + +LA MORT. + +Santé précaire du duc de Reichstadt.--Les funérailles du général +Siegenthal.--Le prince est obligé de renoncer encore aux exercices +militaires.--Ses études historiques.--Lettres du prince à +Prokesch.--Conseils de celui-ci.--Bruit des fiançailles du duc de +Reichstadt avec la fille de l'archiduc Charles.--Imprudences du +prince.--Le bal du maréchal Maison.--Refus du prince de s'y +rendre.--Nouvelle mission diplomatique imposée à Prokesch par +Metternich.--Dernier entretien des deux amis.--Le duc remet son épée à +Prokesch.--Lettre de Marchand au duc.--Refus de laisser Marchand venir +en Autriche.--Mélancolie du prince.--Ses vers sur un portrait +d'Isabey.--Propos maladroits du général Kutschera.--Imprudences du duc +de Reichstadt.--Aggravation de sa maladie.--Consultation des principaux +docteurs.--Nouveaux avertissements donnés à Marie-Louise.--Indifférence +et légèreté de la duchesse de Parme.--Revues, dîners, bals et spectacles +en son duché.--Voyage à Naples projeté pour le duc de +Reichstadt.--Permission accordée par M. de Metternich.--Transport du +prince au château de Schœnbrunn.--Le château et le parc.--L'appartement +du prince.--Chambre où demeurait Napoléon en 1809.--Le lit de +camp.--Départ de M. de Dietrichstein.--La promenade à +Laxenbourg.--Nouvelle consultation.--Pronostics inquiétants.--Le prince +refuse de recevoir le maréchal Maison.--Le jardin réservé.--Confidences +du prélat Wagner à l'archiduchesse Sophie.--La dernière communion du +prince.--L'archiduc Maximilien.--La _Kaisergruft_.--La duchesse de Parme +ne peut se décider à venir à Vienne.--Ses illusions sur la santé de son +fils.--Aggravation effrayante.--Nouvelles données par Metternich au +comte Appony.--Communications destinées à Louis-Philippe.--Craintes du +chancelier au sujet du prince Louis Bonaparte.--Arrivée de Marie-Louise +à Schœnbrunn.--Entrevue du fils et de la mère.--Lettre du prince +Louis-Napoléon à son cousin.--Le duc de Reichstadt se sent perdu.--Son +courage devant la mort.--Le berceau et la tombe.--L'orage du 21 +juillet.--Chute d'un aigle à Schœnbrunn.--Agonie et mort du +prince.--Douleur de l'archiduchesse Sophie.--Émotion de François +II.--Jugement de M. de Méneval sur la conduite de l'empereur +d'Autriche.--Le duc de Reichstadt a laissé à Prokesch le sabre de +Napoléon et ses livres.--Exposition du corps du prince à Schœnbrunn.--Le +masque du duc de Reichstadt et celui de Napoléon.--Le musée de Baden et +le docteur Hermann-Rollett.--Autopsie du prince.--Transport de ses +restes dans la chapelle de la Hofburg.--Nouvelle exposition et dernières +prières.--Le cœur du prince est porté à l'église des Augustins.--Les +funérailles.--Absoute en l'église des Capucins.--Descente du cercueil +dans la _Kaisergruft_.--Deuil officiel à la cour.--Lettre du maréchal +Maison à son gouvernement.--Émotion de Marie-Louise.--Sa lettre à la +comtesse de Crenneville.--Elle pleure le duc de Reichstadt et le comte +de Neipperg.--Tristes pressentiments qu'avait Prokesch en quittant le +duc de Reichstadt.--Son séjour à Rome.--Ses relations avec le prince +Gabriel et la princesse Charlotte Bonaparte.--Rappel de Prokesch.--Il +consent, avant de partir, à une entrevue avec Mme Lætitia.--Ses détails +sur le duc de Reichstadt.--Mission dont le charge Mme Lætitia pour son +petit-fils.--La bénédiction d'une aïeule.--Prokesch apprend la mort de +son ami à Bologne.--Sa douleur.--Audience que lui accorde François +II.--Lettre de Prokesch à la princesse Charlotte.--Noble conduite de +Prokesch.--Comment il a conquis l'amitié du prince et l'estime de tous +les gens de cœur.--Causes de la mort prématurée du duc de +Reichstadt.--Indifférence de l'Europe.--La presse viennoise: +l'_Observateur autrichien_.--La presse allemande: la _Gazette +d'Augsbourg_, le _Correspondant de Nuremberg_, le _Journal de +Francfort_.--La presse anglaise: le _Times_.--La presse française: le +_Moniteur_, la _Quotidienne_, le _Constitutionnel_, la _Gazette de +France_, la _Revue des Deux Mondes_, la _Chronique_, le +_Temps_.--L'opposition et les souvenirs de Napoléon.--Le théâtre: _Le +duc de Reichstadt_, _Le roi de Rome_.--Les manifestations. + +CONCLUSION + +Si le fils de Napoléon eût réussi à monter sur le trône, aurait-il pu +s'y maintenir?--Ce que François II pensait de son avènement +probable.--Opinion du duc de Reichstadt sur les garanties qu'il aurait +pu offrir à la France.--Espérances et illusions.--Puissance du nom de +Napoléon.--Impossibilité du jeune prince à se prévaloir, comme son père, +de gloire personnelle et de services rendus à la France.--Difficultés +extérieures auxquelles il eût été exposé.--Le prince n'aurait pu se +renfermer dans une politique exclusivement pacifique.--Sur quels hommes +se serait-il appuyé?--Comment eût-il constitué son +gouvernement?--Napoléon II et Napoléon III.--La France ne connaissait +pas le duc de Reichstadt.--Légendes répandues sur lui.--Sa vraie +situation à la cour d'Autriche.--Séquestration dont il était la +victime.--Ambitions inassouvies.--Il ne pouvait vivre comme un simple +officier ou comme un archiduc.--Faut-il regretter la perte prématurée de +ce prince?--Observations du chevalier de Prokesch et du comte Maurice +Esterhazy à ce sujet.--Nouveau portrait du fils de Napoléon par +Prokesch.--Ressemblance physique et morale du prince avec son +père.--Exposition rétrospective de l'Empire.--Souvenirs du roi de +Rome.--Les jeunes princes et la destinée.--La _Kaisergruft_ ou caveau +impérial à Vienne.--Les mausolées des empereurs.--Les tombeaux des +archiducs et du duc de Reichstadt.--Fin de la duchesse de Parme.--Examen +des résultats du divorce de Napoléon et de son second mariage.--Les +prédictions du sénatus-consulte du 17 février 1810.--Ce que l'avenir en +a fait.--L'Empire et la Papauté. + +FIN DE LA TABLE. + + + + +INTRODUCTION + + +Le fils de Napoléon a porté plusieurs noms. Celui de roi de Rome, qui +lui avait été attribué avant sa naissance par le Sénatus-consulte du 17 +février 1810, lui fut confirmé le 20 mars 1811. Par l'article 5 du +traité de Fontainebleau en date du 11 avril 1814, l'héritier de +l'Empereur reçut le titre de prince de Parme, Plaisance et Guastalla. +Dans la période des Cent-jours, le 23 juin 1815, il fut proclamé +Empereur sous le nom de Napoléon II par la Chambre des représentants et, +avec la même qualification, dans l'Adresse au peuple français votée par +les deux Chambres, les 1er et 2 juillet. Enfin il fut appelé, en 1818, +duc de Reichstadt par l'empereur François II, son grand-père, et mourut, +en 1832, au palais de Schœnbrunn, sous ce quatrième et dernier nom. + +Pour le titre de cet ouvrage, j'ai préféré restituer au prince impérial +l'appellation grandiose que son père lui avait donnée, parce que, dès le +premier jour, elle a été populaire, et surtout parce qu'elle me paraît +accentuer la leçon philosophique que je voudrais voir sortir de mon +travail, c'est-à-dire l'inanité des prétentions humaines, quand elles +offensent le droit. Non content, en effet, de dérober à Pie VII le +patrimoine du Saint-Siège, Napoléon avait encore voulu prendre pour son +héritier le nom de la Ville sacrée dont il avait chassé le Pape, afin +d'attester devant l'Europe entière sa toute-puissance sur l'Église comme +sur la société. Mais ce titre pompeux ne sera qu'un titre éphémère. +Moins de cinq ans après, Pie VII rentrera à Rome en souverain, tandis +que l'Empereur et son fils partiront pour l'exil, démonstration +saisissante du triomphe inévitable de la Justice, même lorsqu'elle a +paru succomber sous les coups de la plus formidable volonté qui ait +jamais fait trembler les hommes. + +Une autre leçon me paraît se dégager de l'histoire que j'ai entrepris +d'écrire. J'ai dit ailleurs que, la veille d'Austerlitz, Napoléon, +laissant errer sa pensée sur divers sujets, était arrivé à la question +des crimes politiques et avait essayé d'en tempérer l'horreur en +invoquant la nécessité ou la raison d'État. C'était le meurtre du duc +d'Enghien qui obsédait alors sa mémoire. Il cherchait vainement des +prétextes pour se persuader qu'il avait frappé un vrai coupable. Le +remords était entré dans sa conscience et ne la quittait point. +L'expiation vint un jour, et elle l'atteignit au plus intime de son +être. «Napoléon, disais-je, a ressenti, lui aussi, la douleur qui +arrachait au duc de Bourbon des cris de désespoir... Pendant six longues +années, l'Empereur allait éprouver l'affreuse angoisse de n'avoir pu +élever et former lui-même ce fils tant désiré, cet espoir et cette +raison de sa vie. Dans ces peines, dans ce supplice que l'on ne saurait +dépeindre, il a dû souvent regretter l'arrêt implacable qu'il avait +rendu contre le duc d'Enghien et reconnaître que tout crime entraîne +après lui une expiation nécessaire[1].» + +La vie du fils de Napoléon, qui va si rapidement du berceau à la tombe, +présente, lorsqu'on y pénètre, des détails du plus haut intérêt, des +faits et des enseignements graves. Résumez-les un instant par la pensée +et dites s'ils ne méritaient pas l'attention de l'historien?... La +naissance d'un fils voulue et prédite par un Empereur auquel la nature +et les hommes ne demandaient qu'à obéir, les acclamations de la France +et de l'Europe entière à la venue de ce fils, son baptême solennel et +les vœux des princes, des courtisans, des rois et des peuples, les +premiers malheurs de l'Empire succédant aux jours de gloire, les +dernières et inutiles victoires, puis les grands désastres, la déchéance +et l'exil de l'Empereur, l'arrivée en Autriche et la séquestration de +son fils, les intrigues et les dessous du congrès de Vienne, la +tourmente des Cent-jours, la seconde abdication, puis Sainte-Hélène, +l'éloignement des Français restés fidèles au roi de Rome, la suppression +de tout ce qui peut lui rappeler la France, le remplacement de son nom +par un nom allemand, la mort de Napoléon et les premières douleurs de +l'enfant, ses désirs, ses ambitions, puis ses illusions et ses +découragements, son constant amour pour son père et pour la France, ses +dernières joies et ses derniers espoirs, ses vains efforts pour dompter +un corps rebelle, enfin la maladie implacable, le suprême recours à +Dieu, l'agonie et la mort en pleine jeunesse, n'y avait-il pas là +matière suffisante pour contempler et étudier dans un seul être les +pitoyables contrastes des grandeurs et des misères humaines? + +Ce qu'on ne sait pas ou presque pas, car en cette histoire la légende a +jusqu'ici prédominé sur la vérité, c'est que le fils de Napoléon a, dès +les premiers moments d'une maturité précoce, eu conscience de son +origine, de ses devoirs, de son avenir. Il avait beaucoup appris, il +avait beaucoup médité. Dans un écrit du prince, je trouve cette pensée +qui montre à elle seule combien ce jeune esprit était déjà pondéré: «Si +nous commençons à juger, écrivait-il, par l'impulsion de nos passions et +non d'après la raison, notre esprit perd le sentiment de la vérité, et +nous devenons le jouet de nos désirs. Ceci est contraire à notre +dignité.» Il avait conservé l'amour du sol natal et le respect de ses +gloires. Quant aux devoirs d'un souverain, il s'en était formé l'idée la +plus haute, voulant une autorité puissante et ferme, capable de +satisfaire au bien moral du peuple comme à tous ses besoins, préoccupée +sans trêve de l'honneur et de la grandeur de la patrie. Les lettres qui +nous restent de lui attestent une générosité et une élévation d'âme +vraiment peu ordinaires. Le prince cherchait à s'ouvrir la carrière des +armes, la seule qui, suivant lui, convînt au fils de Napoléon, car il +avait la conviction que la gloire militaire serait un acheminement plus +rapide vers le trône qu'il ambitionnait. Mais il se refusait à courir +les aventures. Ce qu'il voulait, c'était se rendre digne de sa grande +mission par un travail assidu et par une instruction profonde. Les yeux +fixés sur l'avenir, il souhaitait de n'être pas surpris quand sonnerait +l'heure décisive. Aussi s'apprêtait-il à s'affranchir de tout joug +importun, à voir par lui-même, à être vu et à montrer partout, comme le +lui avaient prescrit les dernières volontés de son père, «qu'il était né +prince français». Surveillé et observé de près par les agents de +Metternich, il gardait jalousement en son cœur certains secrets. Plus +d'une fois, au moment des crises politiques extérieures, des orages y +grondèrent; sa physionomie demeura impassible. Cependant ces luttes +pénibles finirent par briser son corps. Les souffrances morales ont en +effet développé chez lui les maux physiques et les ont même aggravés. La +froide détermination du chancelier autrichien qui, en détournant les +occasions ainsi que les hommes propres à les seconder, s'opposa sans +pitié à ses projets d'ambition, fut une des causes non discutables de +son prompt dépérissement. + +L'égoïsme de sa mère accrut encore ses douleurs. Comment cette princesse +avait-elle pu oublier ainsi et son fils et son époux? Elle s'imagina, +avec une naïveté voisine de l'impudeur, avoir le droit de rechercher +d'autres affections, ne comprenant pas qu'elle ne s'appartenait plus, +ayant été marquée pour une seule et même destinée. Un souvenir classique +rendra ma pensée. Euripide a cru pouvoir intéresser au sort d'Andromaque +en lui supposant des inquiétudes et des craintes pour la vie d'un fils +qu'elle aurait eu de Pyrrhus. Racine s'en est justement étonné et a dit: +«La plupart de ceux qui ont entendu parler d'Andromaque ne la +connaissent guère que pour la veuve d'Hector et la mère d'Astyanax. On +ne croit point qu'elle doive aimer ni un autre mari ni un autre fils, et +je doute que les larmes d'Andromaque eussent fait sur l'esprit de mes +spectateurs l'impression qu'elles y ont faite, si elles avaient coulé +pour un autre fils que celui qu'elle avait eu d'Hector...» + +Le prince Napoléon n'avait vu Marie-Louise qu'une fois. C'était en 1836, +sur la grand'route près de Parme. Il était avec son père, lorsque tout à +coup le roi Jérôme lui saisit la main avec une violente émotion et lui +dit: «Voilà l'impératrice Marie-Louise!... Non, reprit-il, ce n'est plus +l'impératrice, c'est madame Neipperg!...» Aussi le fils de Napoléon, +tout en gardant à sa mère un attachement respectueux, n'a-t-il jamais pu +lui témoigner une tendresse égale à celle qu'il avait vouée à son père. +Il avait le culte absolu d'une mémoire sacrée, et, sans jamais prononcer +un mot qui eût l'apparence d'un regret ou d'un blâme, il dut se dire +plus d'une fois, avec une peine amère, que l'impératrice Marie-Louise +avait disposé de sa vie contrairement à d'inviolables devoirs. Comment +l'histoire ne s'attendrirait-elle pas sur les chagrins et les tortures +que subit et endura ce prince, dès qu'il fut arrivé à l'âge de +comprendre son infortune? + +J'ai mis à profit pour mon livre les différentes pièces des Archives +nationales et les dépêches du Ministère des Affaires étrangères qui +m'ont été libéralement communiquées. Ayant à examiner la période +historique qui s'écoule entre 1810 et 1832, et à faire l'étude des +hommes et des événements de cette période, j'ai employé encore de +nombreux Mémoires et des opuscules oubliés ou peu connus. Je me suis +servi également des indications fournies par les journaux français et +étrangers de l'époque. J'ai profité de quelques observations +personnelles faites en Autriche, tout en regrettant que les archives de +l'État et de la Cour soient peu abondantes aujourd'hui en documents +relatifs au fils de Napoléon. Mais le voyage que j'ai fait à Vienne, à +Schœnbrunn, à Baden, dans les endroits mêmes que le prince habitait ou +fréquentait, m'a été fort utile pour me rendre un compte exact de sa vie +intime. J'ai consulté, en outre et avec soin, la Correspondance de +Marie-Louise, puis l'ancien ouvrage de M. de Montbel, sachant que M. de +Metternich lui avait ouvert les Archives de la chancellerie d'État et +celles de la famille impériale, alors en possession de pièces très +curieuses. Mais je n'ai pas oublié que le chancelier a reconnu lui-même +avoir exercé une influence décisive sur l'auteur dans toutes les parties +du livre qui n'avaient pas pour objet de rendre hommage à la branche +aînée des Bourbons. M. de Montbel a bien juré qu'il était demeuré +indépendant; ce qui diminue un peu la valeur de son affirmation, c'est +cette déclaration de Metternich faite au baron de Neumann: «Les grands +points de vue politique, et surtout ce qui est relatif au bonapartisme, +sont écrits sous ma direction[2]...» La princesse Mélanie, troisième +femme de Metternich, a dit aussi, dans son _Journal_, que son mari avait +chargé M. de Montbel de composer cette histoire, et lui avait fourni +toutes les indications nécessaires. Elle trouvait «du charme et du +piquant» à voir un ancien ministre de Charles X «entreprendre de +raconter au public la courte existence de ce pauvre jeune homme». +Lorsqu'elle entendit la lecture de l'ouvrage, elle se permit d'en +critiquer le style. Le prince de Metternich fut plus aimable pour +l'auteur, sans doute à cause de sa collaboration personnelle. + +Après les pages agréables que M. Imbert de Saint-Amand, dans sa +collection des «Femmes des Tuileries», a consacrées en 1885 à +Marie-Louise et au duc de Reichstadt, j'ai lu avec intérêt et profit les +deux excellents écrits du chevalier de Prokesch-Osten sur ses _Relations +avec le duc de Reichstadt_ et sur la mort de ce prince, ainsi que +l'édition allemande qui contient plusieurs lettres non traduites dans +l'édition française qu'a publiée son fils, le comte de Prokesch-Osten, +en 1878. + +MM. Antonin et Amédée Lefèvre-Pontalis, petits-fils de Mme Soufflot, qui +fut nommée première dame du roi de Rome en 1811, puis devint +sous-gouvernante en 1814, ont bien voulu m'ouvrir leurs archives de +famille et me communiquer des documents précieux. Mme Soufflot, veuve +d'André Soufflot, ancien membre du Corps législatif, consentit à l'exil +en 1814 pour rester fidèle aux obligations qu'elle avait acceptées. Elle +se rendit en Autriche avec sa fille Fanny, qui devint l'amie préférée du +petit prince. Mme Soufflot, à son retour en France, reçut de nombreux et +flatteurs témoignages de la haute estime qu'elle avait su inspirer à la +Cour d'Autriche. Pour n'en donner ici qu'un exemple, la comtesse +Scarampi, grande maîtresse de la duchesse de Parme, lui écrivait le 1er +septembre 1817: «Sa Majesté a les meilleures nouvelles possibles de son +auguste fils qui, à ce que le comte de Dietrichstein assure, répond +parfaitement aux espérances que vous avez vues naître et que vos +sollicitudes ont tant contribué à fonder en lui.» + +Je remercie également Mme la baronne Chr. de Launay de m'avoir autorisé +à reproduire en tête de cet ouvrage la miniature originale d'Isabey +faite à Vienne en 1815, et qui est, sans contredit, le plus exact comme +le plus charmant portrait du roi de Rome. + +Peu de jours avant la mort du prince, un de ses amis, le comte Maurice +Esterhazy se désolait de le voir disparaître sans avoir été connu et +apprécié, sans avoir donné la mesure de son intelligence et de sa +valeur. «Cette courte existence, disait-il, sera bientôt oubliée, +ignorée un jour, et pourtant il semblait annoncer d'autres destinées.» +J'ai compris ces regrets et j'ai tenu à prouver, par une étude +approfondie, qu'il y avait un intérêt historique à s'occuper d'un prince +français qui fut l'objet de tant de vœux et de tant d'espérances. En +même temps, j'ai cru qu'après l'exposé du divorce de Napoléon, il était +utile de montrer ce que l'avenir avait fait des projets ambitieux de +l'Empereur. Il m'a paru nécessaire, chemin faisant, de signaler les +causes de la chute du régime impérial, les machinations subtiles de ses +ennemis, et plus particulièrement les intrigues et les menées du prince +de Metternich, qui, usant de tous les moyens permis ou non en politique, +voulut éteindre dans la lointaine captivité du père et dans l'obscurité +systématique du fils le souvenir d'une alliance imposée par les +circonstances, mais détestée dès son origine par l'orgueilleuse Maison +des Habsbourg. + + H. W. + + Paris, février 1897. + + + + +LE ROI DE ROME + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LE SÉNATUS-CONSULTE DU 17 FÉVRIER 1810. + + +Le 17 février 1810, trois jours après l'adhésion officielle de +l'empereur d'Autriche au mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec +Napoléon, le ministre d'État, comte Regnaud de Saint-Jean d'Angély, +lisait aux sénateurs réunis en séance solennelle l'exposé des motifs du +sénatus-consulte qui réunissait l'État de Rome à l'Empire. Après avoir +dit que les circonstances avaient forcé l'Empereur à faire la conquête +du sol romain, puis à régler l'usage de cette conquête; après avoir +accusé la Papauté d'être la cause volontaire de ce qu'il appelait une +révolution, le ministre félicitait Napoléon de placer une seconde fois +sur sa tête la couronne de Charlemagne. Il dévoilait ensuite la pensée +maîtresse de son souverain: «Il veut, disait-il, que l'héritier de cette +couronne porte le titre de roi de Rome; qu'un prince y tienne la Cour +impériale, y exerce un pouvoir protecteur, y répande ses bienfaits en y +renouvelant la splendeur des arts.» L'article 7 du sénatus-consulte, que +le Sénat s'empressa de voter sans opposition comme tous les autres +articles, était ainsi libellé: «Le prince impérial porte le titre et +reçoit les honneurs de roi de Rome.» + +Ainsi ce n'était pas assez pour l'Empereur de vouloir ressembler par sa +puissance et par sa gloire à Charlemagne; il tenait encore à prendre, +pour le donner à son héritier, un titre analogue à celui que la Papauté +avait rétabli pour le roi des Francs. Après la dissolution de l'empire +carlovingien, le titre d'Empereur des Romains ou de Chef du Saint-Empire +romain était resté attaché au monarque appelé par le choix de la Diète à +gouverner l'Allemagne. À partir du règne de Frédéric III, la +dénomination d'Empereur élu d'Allemagne et de Chef du Saint-Empire +échut, par succession, aux princes de la Maison d'Autriche. Le 6 août +1806, par suite du protectorat de l'empereur des Français imposé à la +Confédération germanique, François II dut renoncer à la couronne +d'Allemagne, prit le titre d'empereur héréditaire d'Autriche sous le nom +de François Ier et perdit la qualification solennelle de «Chef du +Saint-Empire romain, Avocat et Chef temporel de la Chrétienté» dont ses +ancêtres avaient été honorés. C'est donc intentionnellement, et afin de +diminuer encore le prestige de la Maison d'Autriche, que Napoléon avait +choisi le titre de roi de Rome pour le futur prince impérial[3]. Il +avait substitué le nom de roi à celui d'empereur par une transformation +empruntée aux Grecs byzantins qui traduisaient en Βασιλεύς le mot +_Imperator_. On peut croire aussi que dans sa pensée l'appellation de +«Roi de Rome» lui paraissait plus précise, plus complète, plus +autoritaire que celle d'Empereur des Romains. Il se plaisait d'ailleurs, +lui qui vivait dans les grands souvenirs classiques et qui tenait à +frapper les imaginations par la majesté de l'histoire ancienne, à +rétablir pour son héritier le titre qu'avaient porté Romulus et ses +successeurs. Mais il détruisait ainsi les illusions de ceux qui le +croyaient disposé à séparer un jour la couronne d'Italie de la couronne +de France, puis il inquiétait le roi Murat sur le maintien de sa propre +couronne et il enlevait à son meilleur serviteur, le prince Eugène, tout +espoir d'en obtenir une. + +Donc, plusieurs semaines avant le mariage autrichien et de longs mois +avant la naissance d'un fils, Napoléon décrétait qu'il aurait un +héritier et que cet héritier occuperait dans la ville des Papes la place +prépondérante; qu'il en serait le roi et qu'il en recevrait les +honneurs. Il décrétait cela au moment même où Pie VII, arraché de sa +capitale, était devenu son prisonnier. Que dire d'une telle confiance et +d'une telle audace? Si elles nous surprennent, nous qui examinons les +événements près d'un siècle après leur réalisation, comment les +contemporains, qui virent les faits eux-mêmes répondre aux volontés de +Napoléon, n'auraient-ils pas été frappés et stupéfiés par une telle +puissance? Il leur semblait y apercevoir quelque chose de surhumain; +aussi les plus sceptiques s'étonnaient-ils d'une pareille fortune. Tout, +d'ailleurs, avait été si merveilleux dans sa vie que Napoléon se croyait +lui-même placé en dehors des conditions imposées aux autres hommes. Il +en était arrivé à ne plus admettre la moindre opposition à ses volontés, +à ses caprices. Il s'était fait une loi de tout vouloir, de tout oser. +Tout devait lui obéir. La religion, comme les autres institutions, +n'avait qu'à s'incliner devant ses ordres. Et si elle se permettait la +plus simple résistance, elle serait frappée et asservie. + +L'article 10 du sénatus-consulte stipulait que les Empereurs, après +avoir été couronnés à Notre-Dame de Paris, le seraient à Saint-Pierre de +Rome avant la dixième année de leur règne. Comment ne pas faire +observer, avant tout développement, que le roi de Rome, ayant à peine +atteint l'âge de quatre ans, n'aura déjà plus de couronne et ne sera +plus pour l'Europe qu'un prince autrichien?... Ainsi devaient s'évanouir +les exigences impérieuses de celui qui se croyait le maître des rois. +C'est en vain que Napoléon avait prétendu s'arroger un pouvoir sans +contrôle et sans limites. C'est en vain que, dans le même +sénatus-consulte, il avait fait donner au titre second cette rédaction +orgueilleuse: «_De l'indépendance du trône impérial de toute autorité +sur la terre_.» Il devait plier, lui comme les autres, sous l'action non +pas du sort, car ce serait donner de l'importance à ce mot, mais sous +l'action d'une volonté supérieure. Il avait dit dans l'article 12: +«Toute souveraineté étrangère est incompatible avec l'exercice de toute +autorité spirituelle dans l'intérieur de l'Empire.». Il avait voulu +restreindre l'autorité papale, en édictant par l'article 13 du même +sénatus-consulte que les Papes prêteraient serment, lors de leur +exaltation, de ne jamais rien faire contre les quatre propositions de +1682[4]. Il avait projeté en même temps d'écrire à Pie VII une lettre où +il lui manifesterait avec hauteur son exécration pour les principes des +Jules, des Boniface et des Grégoire. «C'est à Votre Sainteté à choisir, +disait-il orgueilleusement. Moi et la France, nous avons choisi.» +Quoique cette lettre, après réflexion, n'ait pas été expédiée, elle +existe cependant et elle jette un jour singulier sur la politique +impériale[5]. D'après ses termes, il fallait que le Pape fût dépendant +de l'Empereur, pour que celui-ci consentît à le traiter avec les +honneurs dus à un prince vassal. En échange de sa soumission, en +compensation du rapt de son territoire, Napoléon lui offrait, par le +sénatus-consulte du 17 février, des palais partout où il voudrait +résider et deux millions de revenus. On sait qu'au fur et à mesure que +le différend s'accentuera entre l'Empire et l'Église, l'Empereur +diminuera les revenus promis, si bien que Pie VII finira par vivre de +quelques écus et sera réduit à raccommoder de ses propres mains ses +pauvres vêtements. + +Maintenant, si l'on veut être fixé sur l'événement précis qui va rendre +plus aigu encore le conflit entre la Papauté et l'Empire, il faut se +reporter au mariage de Napoléon avec l'archiduchesse Marie-Louise. +C'est, en effet, ce mariage glorieux qui poussera l'Empereur à outrer +ses violences contre le Pape. L'Officialité diocésaine de Paris avait eu +la faiblesse de céder aux exigences de l'Empereur et de consentir à +déclarer nulle son union avec l'impératrice Joséphine, quoique le +cardinal Fesch eût célébré cette union en pleine validité, avec toutes +les dispenses accordées en connaissance de cause par Pie VII. +L'Officialité de Vienne, après une timide résistance, avait renoncé à +examiner la sentence illégale d'annulation, et le comte de Metternich +s'était empressé d'annoncer à Paris que son maître avait donné son +consentement au mariage de sa fille avec Napoléon, tant il redoutait que +l'empereur des Français, par un nouveau caprice, ne se désistât et ne +fît un autre choix préjudiciable aux intérêts de l'Autriche[6]. Dès ce +moment solennel, impatiemment attendu par lui, moment où sa puissance se +manifestait dans tout son éclat, Napoléon ne devait plus garder le +moindre ménagement avec le Saint-Père. Délivré des préoccupations d'une +guerre contre l'Autriche, satisfait de la paix de Vienne, il avait songé +«à finir les affaires de Rome» par un sénatus-consulte catégorique. +C'est pourquoi il faisait dire par son ministre que la nécessité l'avait +amené à mettre la main sur les États pontificaux. Regnaud de Saint-Jean +d'Angély arrangeait les faits à sa façon. Il rappelait le refus de Pie +VII d'armer la citadelle d'Ancône lorsque la flotte anglaise menaçait +l'Italie vers l'Adriatique, le fanatisme de la cour de Rome qui excitait +les Italiens contre la France, et il tenait à constater que «le domaine +de Charlemagne avait dû rentrer dans les mains d'un plus digne +héritier». Il disait cela en termes empreints de la plus solennelle +emphase. Cette phraséologie n'a rien qui étonne. Chaque fois, en effet, +qu'un despote viole le droit, il est assuré de trouver un courtisan qui +l'approuve et qui essaye toujours de donner à ses actes iniques +l'apparence trompeuse de l'équité. Regnaud de Saint-Jean d'Angély, qui +n'en était pas à sa première harangue adulatrice, glorifiait donc la +politique spoliatrice de Napoléon au sujet de l'ancien patrimoine des +Césars. Il voyait déjà son maître réparant les fautes de la faiblesse et +faisant de Rome, naguère chef-lieu d'un petit État, une des capitales du +grand empire. «Elle remontera plus haut, disait-il, qu'elle n'a jamais +été depuis le dernier des Césars. Elle sera la sœur de la ville chérie +de Napoléon. Il s'abstint, aux premiers jours de sa gloire, d'y paraître +en vainqueur. Il se réserve d'y paraître en père...» Or, Napoléon +n'entra pas à Rome. Cependant il en exprima plusieurs fois le désir. Il +ne put jamais le réaliser. + +L'Empereur veut donc consommer la ruine politique de la Papauté et ne +lui laisser que l'apparence du pouvoir spirituel[7]. Ordre est donné par +lui aux évêques qui se rendront à Savone auprès du Pape pour essayer de +lui arracher l'abandon de ses prérogatives, de mettre leurs paroles et +leur conduite d'accord avec l'Acte officiel du 17 février. «Tout le +sénatus-consulte, dira Napoléon, et rien que le sénatus-consulte[8].» Le +comte d'Haussonville a fait judicieusement observer qu'aucun cabinet +étranger ne protesta contre l'usurpation qui transformait Rome en +seconde ville de l'Empire. Ainsi l'Autriche, qui aurait dû, avant les +autres puissances, présenter des observations, ne dit mot. Elle était +trop préoccupée du mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec +l'empereur des Français, et ce n'est point même pour sauvegarder les +droits du Saint-Père qu'elle eût alors soulevé le moindre conflit. Tout +s'incline donc devant l'Empereur. Il commande aux hommes; il semble même +commander à la nature. Des courtisans comme Séguier, Carion-Nisas et +François de Neufchâteau vont en faire presque un dieu. Enfin Napoléon +épouse Marie-Louise devant la France et l'Europe étonnées. Le nouvel +empereur d'Occident plie à ses volontés l'ancien empereur d'Allemagne. +Les rois, les princes, les membres des plus grandes familles du monde se +disputent ses faveurs et ses sourires. Avec une mansuétude inouïe, le +Pape oublie tout. Il souhaite que celui qui l'a spolié et emprisonné +soit heureux. Il le souhaite pour le repos du monde, pour le bien de la +religion[9]. Il voudrait même que le mariage autrichien, cet événement +imprévu, ce mariage illégalement conclu, consolidât la paix +continentale. À ces vœux si généreux Napoléon répond par la destruction +des Ordres religieux dans les départements de Rome et de Trasimène, par +la saisie des biens des évêques qui ont refusé de prêter serment, par +d'autres violences encore. Et comme Pie VII persiste à ne pas lui céder +sur le point capital de l'institution canonique, il s'en prend +directement à lui. Il le fait souffrir dans sa personne et dans son +entourage; il réduit presque à rien l'état de sa maison; il lui interdit +toute correspondance et toute relation avec le dehors, il fait fouiller +ses tiroirs et ses papiers, et saisir jusqu'à son bréviaire et son +anneau. Puis, après ces odieux traitements, il osera accuser sa victime +de négliger «la douceur et les bonnes manières qui auraient pu réussir +auprès de lui[10]», et il menacera l'Église de s'emparer du reste de son +temporel. Napoléon espère que, mis en face de violences qui ne feront +que s'aggraver, le Pape, effrayé, souscrira à la suppression de son +pouvoir temporel, à la réunion des États romains à l'Empire, à +l'établissement, soit à Paris, soit à Avignon, d'une Papauté dépendante +de l'autorité impériale. Il se trompe. Partout la politique de César +sera mise en échec par un vieillard débile, abandonné de tous et livré à +lui-même. + +Telle est la situation exacte au lendemain du nouveau mariage de +Napoléon. Il était nécessaire de l'exposer sommairement pour dissiper +toutes les illusions que peut causer à cette date la fortune inouïe du +vainqueur de Wagram; pour montrer la mine qui se creuse déjà sous +l'édifice superbe de l'Empire et qui, dans quelques années, fera crouler +de fond en comble le régime lui-même. + + * * * * * + +Tout en adoptant une politique résolument hostile au Saint-Siège, +l'Empereur affectait cependant de respecter le pouvoir spirituel du +Pape. Il prétendait n'avoir d'autre but dans ses actes que la gloire de +la religion et l'autorité de l'Église, en même temps que la force de +l'Empire et l'indépendance du trône[11]. Aussi c'est à l'Église qu'il va +s'adresser officiellement pour la prier de répandre ses bénédictions sur +la nouvelle Impératrice. Lorsqu'il eut acquis la certitude que +Marie-Louise allait devenir mère, Napoléon fit envoyer à tous les +évêques de France et d'Italie une lettre pour leur annoncer l'heureuse +nouvelle et les inviter à prescrire des prières spéciales pour +l'Impératrice. «Cette preuve de la bénédiction que Dieu répand sur ma +famille, écrivait-il à la date du 13 novembre 1810, et qui importe tant +au bonheur de mon peuple, m'engage à vous faire cette lettre pour vous +dire qu'il me sera agréable que vous ordonniez des prières particulières +pour la conservation de sa personne...[12].» Les évêques répondirent +unanimement à ce désir. Voici comment, entre autres, l'évêque de la +Rochelle, Mgr Paillon, annonçait l'heureuse nouvelle à ses ouailles: «Le +mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec Napoléon le Grand, Nos très +chers Frères, est sans doute un de ces événements historiques dont il +serait difficile de calculer les résultats. L'Europe, ébranlée depuis +vingt ans, va prendre une assiette solide, et tout lui promet que les +ferments de discorde qui nous ont agités, disparaîtront pour jamais sous +l'égide d'une si auguste alliance. Puisse le Tout-Puissant, avions-nous +dit, bénir par une heureuse fécondité cette union, l'assurance de notre +bonheur! Aujourd'hui nous venons, au nom de la religion, vous inviter à +des sentiments d'allégresse. Nos vœux sont sur le point d'être +exaucés...» L'évêque de la Rochelle invitait en conséquence les fidèles +à remercier Dieu d'une telle grâce, et il ordonnait à ses prêtres de +dire à toutes les messes l'oraison spéciale, en y ajoutant ces mots: +«_Pro Famula tua Maria Ludovica, Imperatrice nostra_», jusqu'à l'époque +de son heureuse délivrance[13]. Le cardinal Maury ordonna également des +prières pour attirer la bénédiction divine «sur le premier fruit d'un +mariage à jamais mémorable[14]». L'évêque d'Angers, Mgr Charles +Montault, après avoir constaté dans son mandement que les vœux de la +famille impériale et les siens étaient exaucés, prescrivit de dire +l'oraison _Pro laborantibus in partu_, ce qui parut choquer le ministre +des cultes. Bigot de Préameneu fît observer que cette prière ne lui +semblait pas la prière convenable[15]. Il s'en tint à un blâme sévère +qui indiquait, chez un ministre, fort instruit du reste, une certaine +ignorance de la liturgie catholique. L'évêque de Nantes, Mgr Duvoisin, +qui était pourtant en faveur à la Cour, s'attira également des +observations. Il avait ordonné, comme les autres évêques, l'oraison +spéciale, lorsque le sous-préfet de Savenay, qui se vantait de savoir +encore le latin, crut y trouver une formule offensante pour la majesté +impériale. Ce latin d'Église, murmuré aux oreilles du comte Réal, parut +au vieux jacobin, devenu courtisan exalté, un latin inconvenant. Sur sa +demande, on se livra à une enquête. Or, le conseiller de préfecture, qui +faisait fonction de préfet, informa bientôt le ministre des cultes qu'il +avait consulté un prêtre discret et savant, lequel lui avait fait lire +cette oraison dans le missel parisien de 1762[16]. Il n'y avait donc là +rien d'extraordinaire, et l'on ne pouvait faire de reproches à un prélat +qui s'était conformé aux rites ecclésiastiques et qui, d'ailleurs, avait +donné plus d'une preuve d'attachement et de dévouement à l'Empereur. Le +conseiller aurait dû ajouter, mais il ne l'osa pas, qu'à côté de +l'oraison incriminée s'en trouvait une autre que Napoléon aurait pu +faire dire pour obtenir un fils[17], ainsi que le faisaient les rois, +dont il imitait volontiers les usages, et qui suppliaient Dieu de leur +donner un héritier pour la perpétuité de leur dynastie et la paix de la +France. Mais il avait décrété par un Sénatus-consulte qu'il aurait un +fils, et dès lors il lui semblait inutile de recourir aux prières de +l'Église. Cependant il demandait d'autres prières quelque temps après. +Ce sont là des contradictions bizarres auxquelles Napoléon était sujet +assez souvent et qu'il ne prenait pas la peine d'expliquer. Les +Israélites reçurent également la circulaire du ministre des cultes. +Aussi le Consistoire central, en ordonnant des prières dans toutes les +synagogues, fit-il savoir que la miséricorde divine avait exaucé les +vœux de la France et de l'Europe. Les poètes tinrent à prendre part, eux +aussi, à ces vœux solennels. Parmi les plus enthousiastes, il faut citer +Casimir Delavigne et Legouvé, professeur au Collège de France et membre +de l'Institut, qui traduisit en vers français un poème latin composé par +son collègue Lemaire, professeur de poésie latine à l'Université[18]. Ce +poème était écrit avec une ardeur que Bigot de Préameneu regrettait +naïvement de n'avoir pas trouvée dans les mandements épiscopaux. Mais +toutes ces démonstrations n'étaient rien à côté des transports qu'allait +soulever la naissance du roi de Rome. + + + + +CHAPITRE II + +LA NAISSANCE ET LE BAPTÊME DU ROI DE ROME. + + +Nul n'avait paru plus heureux que M. de Metternich, au moment de la +conclusion du mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec Napoléon. +Depuis 1807, en effet, il méditait une alliance de famille entre la +maison des Habsbourg et l'empereur des Français, afin d'arrêter les +coups qui menaçaient l'existence même de l'Autriche. Aussi, le soir du +mariage, M. de Metternich, qui avait accepté à dîner avec Regnaud de +Saint-Jean d'Angély, de Barante et autres courtisans dans une salle du +Conseil d'État, s'était-il avancé au balcon et, devant une foule +enthousiaste, avait-il porté ce toast, un verre de champagne à la main: +«Au roi de Rome!» Barante, qui rapporte cet incident, déclare que les +convives demeurèrent un moment surpris et que Regnaud de Saint-Jean +d'Angély lui dit tout bas: «Nous ne sommes pas encore aussi courtisans +que M. de Metternich.» M. Albert Vandal nous donne l'explication de +cette observation ironique: «La maison d'Autriche avait revendiqué +jusqu'au lendemain d'Austerlitz comme une distinction purement +honorifique, mais conservée avec un soin jaloux, la couronne des +Romains. Par cette reconnaissance anticipée d'un titre qui lui avait été +ravi, elle semblait légitimer l'usurpation, abdiquer en faveur du nouvel +Empire ses plus insignes prérogatives et l'établir dans ses droits. Cet +acte d'audacieuse déférence retentit par toute l'Europe[19].» Il ne faut +pas oublier non plus, comme je l'ai mentionné plus haut, que, lorsque la +Confédération des États du Rhin prit Napoléon pour protecteur, François +II renonça au titre d'empereur élu d'Allemagne et à la dignité de chef +du Saint-Empire romain. + +Le souhait flatteur de M. de Metternich s'était réalisé, et, le 20 mars +1811, Napoléon informait solennellement François II de la naissance du +prince impérial. L'accouchement de l'Impératrice avait eu lieu dans les +plus grandes angoisses, mais s'était heureusement terminé avec le plus +grand succès. L'enfant se portait parfaitement bien. «Ce soir, à huit +heures, disait l'Empereur, l'enfant sera ondoyé. Ayant le projet de ne +le faire baptiser que dans six semaines, je charge le comte Nicolaï, mon +chambellan, qui portera cette lettre à Votre Majesté, de lui en porter +une autre pour le prier d'être le parrain de son petit-fils. Votre +Majesté ne doute pas que, dans la satisfaction que j'éprouve de cet +événement, l'idée de voir perpétuer les liens qui nous unissent ne +l'accroisse considérablement...» L'empereur d'Autriche répondit par de +vives félicitations personnelles et envoya l'un des grands officiers de +sa cavalerie, le comte Clary, avec la mission de remettre au roi de Rome +le collier en diamants de tous les ordres autrichiens. Il dit dans sa +lettre à Napoléon que si les souffrances de Marie-Louise avaient été +grandes, le bonheur d'avoir rempli les vœux de Napoléon et de ses +peuples l'avait complètement dédommagée. + +Le _Moniteur_ du 21 mars contenait, à la date du 20, cet avis solennel: +«Aujourd'hui 20 mars, à neuf heures du matin, l'espoir de la France a +été rempli. Sa Majesté l'Impératrice est heureusement accouchée d'un +prince. Le roi de Rome et son auguste Mère sont en parfaite santé.» En +présence de l'Empereur, de Madame Mère, de la reine d'Espagne, de la +reine Hortense, de la princesse Pauline, du prince Borghèse, du prince +archichancelier, le procès-verbal de la naissance fut dressé par le +comte Regnaud de Saint-Jean d'Angély. Le grand-duc de Wurtzbourg et le +vice-roi d'Italie servaient de témoins. Lorsque le procès-verbal eut été +signé, le roi de Rome, précédé par les officiers de son service et suivi +par un colonel général de la garde, fut porté par la comtesse de +Montesquiou, gouvernante des enfants de France, dans son appartement. +L'Empereur reçut ensuite les félicitations des princes, des grands +dignitaires et des ministres. Des pages furent chargés d'aller apprendre +la bonne nouvelle au Sénat, au conseil municipal de Paris, au Sénat +d'Italie, aux corps municipaux de Milan et de Rome. Le duc de Cadore, +ministre des affaires étrangères, dépêcha des courriers extraordinaires +aux ambassadeurs et ministres de l'Empereur dans les cours de l'Europe. +Des lettres personnelles de Napoléon furent portées aux princes et +princesses de sa famille. Enfin des messagers se rendirent dans tous les +départements. Le prince de Wagram, major général de l'armée, ordonna de +tirer dans les grandes villes les mêmes salves qu'à Paris. Le duc de +Feltre, ministre de la guerre, donna des ordres semblables pour toutes +les villes de guerre et les pays occupés, et le comte Decrès, ministre +de la marine, prescrivit les mêmes mesures pour les différents ports. + +Toute la nuit qui avait précédé la délivrance de l'Impératrice, les +églises de la capitale s'étaient remplies d'une foule immense qui priait +pour Marie-Louise et Napoléon. Lorsque le vingt-deuxième coup de canon +annonça à la population la naissance du fils tant désiré, ce fut une +allégresse universelle. L'enfant était venu au monde presque inanimé. +Napoléon le crut mort et ne proféra pas un mot. Il ne songeait qu'à +l'Impératrice et aux souffrances qu'elle venait de subir. Tout à coup le +roi de Rome jeta un cri, et l'Empereur, sortant de son mutisme et de ses +angoisses, vint embrasser cet enfant, ce fils qui était la consécration +définitive de son Empire. Les chirurgiens Dubois, Corvisart, Bourdier et +Ivan, Mmes de Montesquiou, de Montebello et de Luçay, plusieurs dames de +la cour et l'archichancelier Cambacérès avaient été présents à la +délivrance. Lorsque la foule se répandit en clameurs enthousiastes, +Napoléon vint se placer à une fenêtre du palais et écarta les rideaux +pour jouir de la joie générale. Ce spectacle l'attendrit au point qu'il +versa de grosses larmes et qu'il vint de nouveau embrasser son fils. «Un +instant après la naissance du Roi, raconte M. de Bausset alors préfet du +Palais, je le vis porté sur un carreau par Mme de Montesquiou. Les +petites plaintes qu'il poussait encore nous firent un plaisir extrême, +puisqu'elles annonçaient la force et la vie[20].» + +On déposa l'enfant impérial dans le berceau offert quinze jours avant la +naissance par la ville de Paris. C'était une très belle œuvre d'art, +dont Prud'hon avait composé le dessin, Roguet fait le modelé, Thomas et +Odiot l'exécution définitive. Entouré d'un triple rang de lierre et de +lauriers, d'ornements en vermeil sur fond de velours nacarat, formé de +balustres de nacre et semé d'abeilles d'or, ce magnifique berceau était +supporté par quatre cornes d'abondance auprès desquelles se tenaient les +génies de la Force et de la Justice. La Gloire soutenait la couronne +triomphale au milieu de laquelle brillait l'étoile de Napoléon. Au pied +du berceau un jeune aigle fixait cette étoile et semblait vouloir +s'élever jusqu'à elle. Un large rideau de merveilleuses dentelles +brodées d'or recouvrait cette couchette artistique que les hasards de la +fortune ont amenée et retenue à Vienne[21]. + +Le 20 mars, à neuf heures du soir, le roi de Rome fut ondoyé dans la +chapelle des Tuileries, en présence de l'Empereur, du grand-duc de +Wurtzbourg et du prince Eugène, des princes et des dignitaires, de +cardinaux et d'évêques. L'ondoiement fut fait par le cardinal Fesch, +assisté du prince de Rohan, premier aumônier, «le seul de son nom qui, +dès le premier moment, s'était hâté de s'offrir[22]». La cérémonie se +termina par le _Te Deum_, pendant lequel le roi de Rome, dont le duc de +Conegliano soutenait le manteau, fut reconduit dans ses appartements. +Puis le comte de Lacépède, grand chancelier de la Légion d'honneur, et +le comte Marescalchi, grand chancelier de la Couronne de fer, déposèrent +sur son berceau les grands cordons de ces deux ordres. Ceux de l'empire +d'Autriche avaient déjà été apportés par M. de Metternich en personne. +Un feu d'artifice et de splendides illuminations terminèrent cette +mémorable soirée. Le lendemain, le général Hulin, le même qui avait +présidé le simulacre de tribunal à Vincennes le 21 mars 1804, adressait +un rapport enthousiaste au ministre de la guerre sur la joie de la +capitale au vingt-deuxième coup de canon qui avait annoncé la naissance +du fils de l'Empereur[23]. Des bulletins, affichés dans tout Paris et +autour desquels se groupait une foule anxieuse, donnaient les moindres +détails sur la santé du précieux enfant. L'impératrice Joséphine avait +eu la bonté de féliciter elle-même Napoléon de cet heureux événement, et +l'Empereur, en la remerciant, lui dit qu'il espérait bien que son fils +remplirait sa destinée. Cette phrase, qu'un prochain avenir allait si +étrangement souligner, il la répéta aux sénateurs qui lui apportaient +leurs vœux et leurs félicitations. C'était à qui saluerait avec le plus +d'empressement son heureuse fortune. Le Conseil d'État se montra aussi +enthousiaste que le Sénat. Le corps diplomatique se répandit en +compliments et en adulations. Quant au comte Garnier, président du +Sénat, il ne crut pas sa tâche terminée et alla prononcer un discours au +pied du berceau du roi de Rome, puis il offrit ses hommages et ses +éloges à la gouvernante[24]. + +Napoléon n'oublia point l'Église en cette circonstance. Le 20 mars, il +avait fait adresser aux évêques une lettre qui leur prescrivait de +chanter le _Te Deum_ pour remercier le ciel de lui avoir donné un fils +qui allait fixer les destinées de l'Empire. Cette lettre brève, qui a la +forme d'une circulaire, avait remplacé un projet de lettre plus étendue +et qu'il importe de connaître, car elle jette un nouveau jour sur les +véritables sentiments de Napoléon à l'égard du Saint-Siège. L'Empereur +se félicitait de la venue d'un fils, héritier de son pouvoir. «Le roi de +Rome, disait-il, lorsqu'il montera sur le trône, consolidera ce que nous +avons fait. Il saura que la religion est la base de la morale, le +fondement de la société et le plus ferme appui de la monarchie.» +Venaient ensuite d'étranges considérations. «Il saura que la doctrine de +Grégoire VII et de Boniface, doctrine destructive de la religion de +Jésus-Christ, et qui portait les Papes à s'ingérer dans les affaires +temporelles, doit être proscrite. Il n'oubliera pas que le fils de +Charlemagne fut, à l'instigation des Papes, privé de son trône, de son +honneur et de sa liberté. Ne tenant sa couronne que de Dieu, et soutenu +par l'amour de ses peuples, il contiendra, il repoussera les hommes +impies qui, abusant des choses les plus sacrées, voudraient fonder un +empire temporel sur une influence spirituelle; il protégera l'Église, il +en suivra les dogmes; il ne souffrira jamais aucune entreprise contre +l'indépendance de son trône et aucune influence étrangère dans le sein +de l'Église, si ceux qui seront appelés à l'exercer ne contractent +l'obligation de ne rien faire dans ses États de contraire à la doctrine +et aux privilèges de l'Église gallicane, conformes aux vrais dogmes et à +la vraie religion de Jésus-Christ[25].» Après y avoir réfléchi, et +probablement sur les sages conseils de son ministre des cultes, Bigot de +Préameneu, Napoléon s'en tint à une missive plus simple où il se bornait +à ordonner le chant du _Te Deum_. Les évêques se conformèrent à cet +ordre. La plupart remercièrent Dieu de la naissance d'un héritier de +l'Empire et y virent pour la France et l'Europe le gage de la paix. +Invités, eux aussi, à s'associer à la joie de l'Empereur, les +consistoires réformés prescrivirent des prières pour Napoléon et son +fils. + +À l'étranger, les démonstrations ne furent pas moins éclatantes qu'en +France. À Milan, Turin, Naples, Venise, Rome, Amsterdam, Bruxelles, +Francfort, Bade, Darmstadt, Wurtzbourg, Munich, Dusseldorf, Berne, +Berlin, Trieste, Stockholm, partout enfin, ce ne fut que salves +d'artillerie, illuminations, ovations, acclamations. À Vienne, on +attendait avec impatience la nouvelle de la délivrance de Marie-Louise. +Une correspondance de cette ville, en date du 26 mars, nous apprend que +le dimanche 24, la dépêche reçue par l'ambassadeur de France causa une +joie générale. Le 25, un courrier spécial apporta au palais impérial la +nouvelle officielle, et l'Empereur d'Autriche ordonna pour le lendemain +grand cercle à la cour, puis des représentations gratuites sur tous les +théâtres afin d'associer le peuple à la joie du souverain. + +Les théâtres de Paris s'étaient ingéniés à flatter Napoléon. L'Opéra +avait donné le _Berceau d'Achille_ de Dumaniant et Kreutzer, composé et +appris en quelques jours, ce qui fut considéré «comme une sorte de +prodige». L'Opéra-Comique représentait le _Berceau_ de Pixérécourt; le +Théâtre-Français, la _Gageure imprévue_ de Désaugiers; les Variétés, la +_Bonne Nouvelle_ de Genty. Achille, Mars, Vénus, tous les dieux de +l'Olympe furent mis à contribution sur les autres scènes. Les auteurs, +qui s'étaient préparés à tout événement et voulaient arriver en temps +opportun, avaient pris la précaution d'écrire à l'avance un double +dénouement, l'un pour la naissance d'un fils, l'autre pour la naissance +d'une fille[26]. Les poètes s'étaient, eux aussi, piqués d'émulation, et +le censeur Sauvo, qui examina leurs œuvres, daigna parfois y reconnaître +le tribut de l'admiration, de la reconnaissance et de l'amour. Il +signala entre autres les compositions de Davrigny, Michaud, +Baour-Lormian, de Treneuil, Delrieu, Vigée et Briffaut, fournisseurs +attitrés de l'_Almanach des Muses_. J'ai lu tous ces poèmes. Il est +impossible de rien imaginer de plus médiocre, de plus banal. Que dire +des autres qui pullulèrent à l'envi? Que dire de ces milliers d'odes, de +ballades, de sonnets, d'idylles, de stances, de cantates et +d'églogues?... L'indulgence de l'Empereur fut grande, car tous ces +vermisseaux de lettres reçurent près de cent mille francs de +gratification, distribués par les mains délicates du ministre de la +justice, transformé pour le moment en Apollon[27]. Les musiciens +reçurent aussi leur part de cette manne généreuse[28]. M. de Montalivet, +ministre de l'intérieur, avait été chargé de présenter un compte rendu +détaillé de toutes ces productions. Il dut constater qu'en général les +intentions étaient excellentes, mais les compositions bien mauvaises. Il +eut alors l'idée d'associer l'Université aux fêtes de la naissance du +roi de Rome et rappela les précédents de 1661 à 1781 pour la naissance +des Dauphins. Il cita le compliment du dernier recteur, M. Charbonnel, +qui vivait encore et qui avait dit au premier fils de Louis XVI: +«Monseigneur, vous avez été longtemps l'objet de nos désirs. Vous l'êtes +maintenant de nos espérances. Puissions-nous l'être un jour de vos +bontés, comme vous le serez sans cesse de notre amour.» On ne pouvait, +en réalité, conjuguer plus élégamment le verbe «être». L'Empereur +repoussa le projet de harangue à l'enfant qui lui parut ridicule et +n'admit qu'une chose: la célébration d'un _Te Deum_, auquel +l'Université, les lycées et les collèges assisteraient[29]. + +On se pressait, on s'étouffait presque aux Tuileries pour avoir des +nouvelles de la santé du roi de Rome. Dans les listes qui figuraient à +l'entrée des appartements on trouve les signatures de la plus grande +partie des représentants de la noblesse française. Les adresses +pleuvaient par milliers. Cahiers bleus, cahiers roses, cahiers dorés, +cahiers ornés de dessins à la plume, écrits par les meilleurs +calligraphes, tout cela est encore aux Archives nationales. Militaires, +magistrats, professeurs, fonctionnaires de tout rang, avocats, +écrivains, jeunes gens, jeunes filles, enfants, tous se réunissent pour +apporter des félicitations, des compliments, des vœux enthousiastes. Les +grandes villes se joignent à ce concert de louanges[30]. Les diplomates +offrent, eux aussi, leur tribut. Pour ne donner qu'un exemple, le +marquis de Gallo écrit de Naples à l'Empereur, le 10 avril: «Voilà donc +accomplis les vœux de votre cœur, Sire, et les voilà remplis par la plus +grande et la plus adorable princesse qui fût digne de donner un héritier +à Votre Majesté Impériale et Royale. Avoir eu l'honneur d'admirer de +près les vertus de cette auguste princesse pendant son éducation, ajoute +infiniment, Sire, au bonheur qui enivre mon âme à l'occasion de ce grand +événement.» Il dit que ses vœux partent «d'un cœur qui admire et adore +Votre Majesté Impériale et Royale depuis le commencement de sa carrière +immortelle et qui n'a démenti dans aucune occasion le zèle, le +dévouement et l'admiration qu'il lui a voués, depuis les heureux et +mémorables jours de Leoben[31]». Les étrangers prenaient part à ces +démonstrations, comme le prouve une lettre de l'ambassadeur de France à +Berlin, qui écrit, le 19 avril 1811, à l'Empereur, qu'il reçoit chaque +jour une foule d'écrits pour célébrer sa gloire et sa fortune. L'un +d'eux mérite plus particulièrement son attention. La naissance du roi de +Rome l'a dicté aux malheureux parents des jeunes gens séduits par +Schill[32]. C'est un beau cahier bleu orné de faveurs jaune d'or et +intitulé: «Les mères allemandes, dont les fils sont encore aux fers de +France, à Napoléon le Grand, empereur de France et roi d'Italie, à +l'occasion de la naissance de Sa Majesté le roi de Rome.» Les +signataires de cette adresse suppliaient l'Empereur comme si elles +s'adressaient à un dieu, et le priaient d'être à la fois Titus et Trajan +afin que son nom vécût à jamais dans les siècles[33]. + +Le ministre de l'intérieur, qui tenait à perpétuer le souvenir d'un +événement aussi considérable, soumettait à Napoléon un pressant rapport +sur l'opportunité de gratifier les enfants nés en France le même jour +que le roi de Rome. Il rappelait «l'exemple d'Aménophis, père de +Sésostris, qui voulut que tous les enfants mâles--ils étaient mille sept +cents--nés le même jour que Sésostris, fussent élevés avec le jeune +prince»! Il proposait, «à l'imitation de l'un des plus grands hommes de +l'antiquité», de faire instruire dans les écoles impériales les enfants, +au nombre de deux mille, nés le 20 mars[34]. Enfin le grand maréchal du +palais, le duc de Frioul, soumettait, le 9 avril, à l'Empereur, un +rapport sur les fêtes qui devaient avoir lieu le jour où Sa Majesté se +rendrait à la métropole pour remercier Dieu. Largesses et dons divers, +grâces multiples, secours extraordinaires, mariages de jeunes filles +pauvres avec d'anciens militaires, divertissements et réjouissances de +toute nature, tel était le programme qui fut adopté et exécuté. Le 19 +avril, Marie-Louise fit ses relevailles dans la chapelle des Tuileries. +L'abbé de Pradt dit la messe; la duchesse de Montebello et la marquise +de Luçay portèrent les offrandes. Le 23 avril, l'Impératrice fit part à +son père de «son immense bonheur», se louant beaucoup des bontés +particulières de l'Empereur et se disant émue jusqu'aux larmes, des +témoignages d'affection qu'il lui avait donnés. «Quand je lui dis que +vous aimez déjà cet enfant, ajoutait-elle, il en est tout ravi!...» Un +mois après, Napoléon informait les évêques que le 9 juin, jour de la +Trinité, il irait lui-même présenter son fils au baptême dans l'église +Notre-Dame. Son intention était que, le même jour, ses peuples vinssent +dans leurs églises entendre le _Te Deum_ et unir leurs prières et leurs +vœux aux siens. À la même date, le cardinal Fesch, le comte de Ségur, +grand maître de la cour, l'abbé de Sambucy, maître des cérémonies de la +chapelle impériale, et l'architecte Fontaine, visitèrent la cathédrale +pour régler et ordonner, de concert avec l'archevêque Maury, les +préparatifs de la solennité. + +Le 9 juin, toutes les rues que devait traverser le cortège impérial +étaient occupées par la garde et par les troupes de la garnison. La +place de la Concorde, les rues, les boulevards étaient ornés de +drapeaux, d'oriflammes, de festons de verdure, et les maisons d'emblèmes +impériaux, d'écussons et de tapisseries. Les trottoirs et les fenêtres +étaient garnis d'innombrables spectateurs qui criaient à tue-tête: «Vive +l'Empereur! Vive l'Impératrice! Vive le roi de Rome!...» Le ciel était +clair, la température très douce. À cinq heures du soir, le canon +retentit; les portes des Tuileries s'ouvrirent. Un régiment de chasseurs +de la garde parut en grand uniforme, puis les voitures impériales où se +trouvaient Napoléon et Marie-Louise, le roi de Rome et Mme de +Montesquiou, sa gouvernante. «Tous les regards se portaient, dit un +témoin, sur l'auguste enfant dont le nom royal allait être consacré sous +les auspices de la religion.» Des acclamations enthousiastes saluèrent +le cortège jusqu'à l'arrivée à la cathédrale. Devant l'entrée centrale +de Notre-Dame on avait disposé une tente soutenue par des lances et +parée de draperies, de guirlandes et de drapeaux. Dans la tribune du +chœur, à droite, se trouvaient les princes étrangers; dans celle de +gauche, le corps diplomatique; dans le pourtour, les femmes des +ministres et des grands officiers de la couronne; dans le sanctuaire, +les cardinaux et les évêques; dans le chœur, le Sénat, le Conseil +d'État, les maires et les députés des bonnes villes; dans la nef, les +membres du Corps législatif, de la Cour de cassation, de la Cour des +comptes, du Conseil de l'Université et de la Cour impériale, +l'état-major et les autres invités. Au seuil de la cathédrale, le +cardinal Fesch, grand aumônier, reçut Leurs Majestés, puis, aux sons des +grandes orgues et de nombreux instruments, le cortège entra lentement +dans l'enceinte sacrée. Vinrent d'abord les hérauts d'armes, les pages, +les maîtres des cérémonies, les officiers d'ordonnance, le préfet du +palais, les officiers de service du roi de Rome, les écuyers de +l'Empereur, les chambellans, le premier écuyer, les grands aigles de la +Légion d'honneur, les grands officiers de l'Empire, les ministres, le +grand chambellan, le grand écuyer et le grand maître des cérémonies, +tous en costume d'apparat. Parurent ensuite les Honneurs de l'enfant et +les Honneurs des parrain et marraine. Le cierge était tenu par la +princesse de Neufchâtel, le chrémeau par la princesse Aldobrandini, la +salière par la comtesse de Beauvau, le bassin par la duchesse de +Dalberg, l'aiguière par la comtesse Vilain XIV, la serviette par la +duchesse de Dalmatie. Ces honneurs avaient été aussi enviés que jadis le +privilège de remettre la chemise au roi de France. Marchaient devant le +roi de Rome: à droite, l'archiduc Ferdinand et le grand-duc de +Wurtzbourg, représentant son frère l'empereur d'Autriche, parrain; à +gauche, Son Altesse Impériale Madame Mère, marraine, et la reine +Hortense, représentant la reine de Naples. Le roi de Rome était porté +par sa gouvernante, Mme de Montesquiou. L'enfant impérial était revêtu +d'un manteau d'or, tissé d'argent, doublé d'hermine. Le duc de Valmy +portait fièrement la queue du manteau. À droite et à gauche se tenaient +les deux sous-gouvernantes et la nourrice. Sous un dais soutenu par des +chanoines, on apercevait l'Impératrice portant le diadème et l'immense +manteau de cour, dont le grand écuyer tenait la queue. Marie-Louise +était entourée de la première dame d'honneur et de la dame d'atour, du +chevalier d'honneur et du cardinal de Rohan, premier aumônier. Venaient +ensuite la princesse Pauline, les dames du palais, le duc de Parme, +archichancelier, le prince de Neufchâtel et de Wagram, vice-connétable, +le prince de Bénévent, vice-grand électeur, le prince Borghèse, duc de +Guastalla, le prince Eugène, vice-roi d'Italie, le prince Joseph +Napoléon, roi d'Espagne, et le prince Jérôme, roi de Westphalie. +Apparaissait enfin, sous un autre dais porté également par des +chanoines, l'Empereur ayant à sa droite et à sa gauche ses aides de +camp. Derrière le dais marchaient le colonel général de la garde de +service au Palais, le grand maréchal, les dames d'honneur des +princesses, les dames et officiers de service. + +L'Empereur et l'Impératrice allèrent se placer à leurs prie-Dieu dans la +partie supérieure de la nef, le roi de Rome à la droite de l'Empereur, +le parrain et la marraine également à droite, puis les princes, +princesses, ministres, grands officiers, grands aigles, chambellans, +aides de camp et généraux autour de Leurs Majestés. Après le chant du +_Veni Creator_, le grand aumônier se présenta à l'entrée du chœur et +procéda à la cérémonie du baptême. Alors le chef des hérauts d'armes +s'avança au milieu du chœur et cria par trois fois d'une voix puissante: +«Vive le roi de Rome!» Tous les spectateurs répétèrent ce cri qui +redoubla d'intensité, lorsque l'Empereur, élevant l'enfant dans ses +bras, le présenta lui-même à l'assistance. À ce moment, un immense +orchestre, dirigé par Lesueur, exécuta un _Vivat_ triomphal qui redoubla +l'émotion des spectateurs de cette scène grandiose. + +Comment ne pas s'arrêter ici un instant pour se rendre compte des +sentiments qui devaient remplir à cette heure solennelle le cœur de +l'Empereur?... Qu'avait-il voulu avec le mariage autrichien, et que +croyait-il avoir obtenu? La fondation de sa dynastie, la consolidation +du pouvoir qu'il avait créé, la mise à l'abri de ce pouvoir +extraordinaire contre les haines et les jalousies de sa famille qui +auraient éclaté quand il ne serait plus là; enfin la défense de son +œuvre contre les rancunes de l'Europe qui aurait rapidement renversé un +édifice énorme, construit avec tant de labeurs, et au prix de quels +sacrifices! Sans doute, sa gloire n'était pas une gloire éphémère, son +nom devait durer dans l'histoire, ses institutions avaient des chances +de vie, mais ce n'était pas encore assez. Il fallait une alliance, la +plus haute de toutes, avec une monarchie orgueilleuse et fière de ses +mariages. Il fallait que la Révolution elle-même fût couronnée et sacrée +dans son chef par cette union solennelle, et que de cette union sortît +un fils dont le monde reconnaîtrait tous les droits. Et voilà que ce +rêve prodigieux, qu'il avait conçu depuis plusieurs années[35], il +venait enfin de le réaliser. Comment n'aurait-il pas ressenti une joie +profonde, comment n'aurait-il pas aveuglément compté sur ses destinées, +alors que, dans cette cathédrale, la religion avec ses prêtres, la cour +avec ses pompes, la société avec ses directeurs, l'Europe avec ses +représentants, tout enfin s'inclinait devant lui? + +Le baptême terminé, Mme de Montesquiou reprit l'enfant, fit une grande +révérence à l'Empereur et sortit par la porte du sanctuaire. Elle se +rendit avec le roi de Rome à l'archevêché, d'où elle repartit avec lui +pour les Tuileries. Après le _Te Deum_ et le _Domine, salvum fac +Imperatorem et Regem_, le cardinal Fesch donna la bénédiction épiscopale +et le cortège se retira, avec le même cérémonial que pour l'entrée, dans +une majestueuse splendeur. Un murmure, puis une clameur d'admiration +saluèrent ce prestigieux cortège qui constituait le plus beau et le plus +expressif des spectacles. + +L'Empereur et l'Impératrice remontèrent en voiture pour se rendre à la +grande fête donnée à l'Hôtel de ville. Le préfet de la Seine, comte +Frochot, les reçut à l'entrée du palais municipal, les harangua et les +conduisit à l'appartement impérial où les attendaient le préfet de +police, les secrétaires généraux, les sous-préfets, les maires et les +adjoints de Paris. On se rendit ensuite au banquet où l'Empereur, placé +sous un dais, avait à sa droite Madame Mère, à sa gauche l'Impératrice, +et autour de lui les principaux personnages de l'Empire. Après le +banquet, on entendit un concert; puis Leurs Majestés voulurent bien +recevoir leurs invités jusque vers minuit. Un bal et un grand souper +terminèrent la fête de l'Hôtel de ville, tandis qu'au dehors des +illuminations nombreuses et de brillants feux d'artifice réjouissaient +les Parisiens. Dès le matin de cette belle journée, les cloches et le +canon n'avaient cessé de retentir; dans toutes les églises, le _Te Deum_ +avait été chanté; dans toutes les rues et sur toutes les places, des +acclamations frénétiques avaient salué l'héritier de l'Empire. Et ces +sonneries, ces salves, ces vivats, ces acclamations avaient éclaté aux +mêmes heures dans la France tout entière, dans presque toute l'Europe. +Partout, au milieu des fêtes et des réjouissances publiques, ce n'était +que le même vœu exprimé par des millions de voix: «Vive le roi de Rome!» +Des évêques, comme ceux de Nantes et d'Angers, avaient adressé des +discours enthousiastes au peuple. «Que l'ange tutélaire de la France, +disait l'évêque d'Angers, veille autour de son berceau et en écarte tous +les dangers! Qu'il vive pour la gloire de la religion dans le sein de +laquelle il vient de naître, et que, fidèle aux serments de son baptême, +le titre de fils aîné et de protecteur de l'Église soit le plus beau de +ses titres!» Les poètes se montrèrent plus enthousiastes encore, si bien +que le censeur Sauvo put affirmer dans un rapport officiel: «Tous les +âges, toutes les classes et presque tous les idiomes ont acquitté +noblement leur tribut, sûrs d'être accueillis par l'estime due au +succès, ou par l'indulgence qui sourit à l'intention.» + +L'Empereur, satisfait de toutes ces ovations, se montra généreux. Le +grand-duc de Wurtzbourg reçut une épaulette en diamants de 100,000 +francs et des porcelaines de Sèvres d'une valeur de 42,700 francs; la +marraine, un médaillon dont le prix était de 100,000 francs et des vases +de Sèvres estimés 36,700 francs; la gouvernante, une parure de 60,000 +francs et deux tapisseries des Gobelins, le _Combat de Mars et de +Diomède_ et _Cornélie, mère des Gracques_, évaluées à 57,146 francs; la +reine Hortense, des porcelaines de Sèvres pour 15,440 francs; les six +dames chargées des Honneurs, des bijoux dont le montant s'élevait à +120,000 francs. Le roi de Westphalie eut une tapisserie, _Aria et +Pætus_, d'une valeur de 13,220 francs; l'archichancelier, une tapisserie +de 12,500 francs. Déjà, à l'occasion des couches de l'Impératrice et de +la naissance de son fils, Napoléon avait distribué en divers cadeaux +plus de 500,000 francs[36]. Les premières médailles frappées à +l'occasion de la naissance coûtèrent à elles seules 50,000 francs. Le +vice-roi d'Italie reçut un admirable service de Sèvres, et les aides de +camp des porcelaines de prix, de la même manufacture[37]. Le comte de +Montesquiou, chambellan de Sa Majesté, lui présenta, quelque temps +après, un rapport où il lui rappelait qu'il avait promis des «grâces» au +Corps législatif à l'occasion de la naissance et du baptême du roi de +Rome. Il lui soumettait une liste de soixante-cinq candidats, parmi +lesquels Napoléon nomma deux officiers de la Légion d'honneur et douze +chevaliers, ce qui, pour un temps où la décoration n'était point +prodiguée, parut une promotion considérable. + +Le 16 juin, l'Empereur ouvrait solennellement les séances du Corps +législatif. On remarqua l'allure hautaine de son discours. «La paix +conclue avec l'empereur d'Autriche, disait-il, a été depuis cimentée par +l'heureuse alliance que j'ai contractée; la naissance du roi de Rome a +rempli mes vœux et satisfait à l'avenir de mes peuples. Les affaires de +la religion ont été trop souvent mêlées et sacrifiées aux intérêts d'un +État de troisième ordre. Si la moitié de l'Europe s'est séparée de +l'Église de Rome, on peut l'attribuer spécialement à la contradiction +qui n'a cessé d'exister entre les vérités et les principes de la +religion qui sont pour tout l'univers, et des prétentions et des +intérêts qui ne regardent qu'un petit coin de l'Italie. J'ai mis fin à +ce scandale pour toujours. J'ai accordé des palais aux papes à Rome et à +Paris. S'ils ont à cœur les intérêts de la religion, ils voudront +séjourner souvent au centre des affaires de la chrétienté. C'est ainsi +que saint Pierre préféra Rome au séjour même de la Terre Sainte!...» Ces +quelques mots dédaigneux furent dits d'une voix menaçante et répandirent +une certaine émotion dans une assistance habituée cependant à toutes les +surprises. Parlant ensuite de la réunion de la Hollande, Napoléon +déclara qu'elle n'était qu'une émanation de l'Empire. Il avait eu soin +de s'assurer les débouchés de l'Ems, du Weser et de l'Elbe. Quant à +l'Espagne, que soutenaient les forces anglaises, «lorsque l'Angleterre +sera épuisée, dit-il, un coup de tonnerre mettra fin aux affaires de la +Péninsule». Il terminait par cette espérance: «Je me flatte que la paix +du continent ne sera pas troublée.» + +Les députés acclamèrent ce discours, comme ils avaient acclamé les +autres. Mais plusieurs, parmi eux, se retiraient inquiets de la façon +injuste et violente dont l'Empereur traitait le Saint-Père. L'heure +paraissait cependant toute aux fêtes, aux réjouissances, aux ovations. +La France et l'Europe avaient salué la naissance du roi de Rome, comme +si le ciel eût fait descendre parmi les hommes l'Ange de la paix. Mais +l'Empire n'avait que l'apparence du calme. Son maître, qui avait +consommé une rupture éclatante avec le Saint-Siège, venait de convoquer +à Paris un concile national qui allait s'ouvrir le 21 juin. Il en +espérait une prompte et servile obéissance à ses volontés. Or, ce ne +sera pas sans violences nouvelles qu'il domptera cette malheureuse +assemblée; et ce qu'il en obtiendra ne mettra pas fin aux embarras +considérables que la politique impériale a soulevés partout. Il espérera +y remédier par d'autres exigences, d'autres menaces, d'autres colères, +puis par une guerre contre la Russie. Cette fois, ce sera le signal de +sa ruine. Napoléon voudra être le maître de l'Europe, comme il est en +apparence le maître de la Papauté. Il ne sera longtemps ni l'un ni +l'autre. Les princes, les ambassadeurs, les ministres, les maréchaux, +les députés, les sénateurs, les courtisans qui l'ont félicité et adulé, +les poètes qui l'ont chanté, les auteurs qui l'ont célébré et déifié, +tous ceux qui ont mendié de lui la faveur d'un mot ou d'un regard, se +retireront précipitamment dès qu'ils verront sa puissance ébranlée, ou +viendront lâchement jeter la dernière insulte au lion affaibli. + + + + +CHAPITRE III + +L'ENFANCE DU ROI DE ROME. + +(1811-1812) + + +Le 10 janvier 1810, l'archiduchesse Marie-Louise avait écrit à son amie +Mlle de Poutet: «Bude est comme Vienne, et l'on ne parle que du divorce +de Napoléon. Je laisse parler tout le monde et ne m'en inquiète pas du +tout. Je plains seulement la pauvre princesse qu'il choisira, car je +suis sûre que ce ne sera pas moi qui deviendrai la victime de la +politique[38].» Le 23 janvier, elle savait qu'à Vienne on la mariait +déjà avec le grand Napoléon, et elle remerciait son amie de ses vœux, +«étant la seule, disait-elle, qui ne s'en réjouirait pas». Cependant, +quelque temps après le mariage, le 24 avril, elle souhaitait à son amie, +qui allait épouser le comte de Crenneville, un bonheur pareil à celui +qu'elle éprouvait. Le 11 mai, elle lui disait encore: «Peut-être que +dans ce moment où vous êtes déjà mariée, vous goûterez un bonheur aussi +inaltérable que le mien. Je suis charmée que vous vous mariiez dans le +même mois que moi. Je souhaite que, comme tout se réunit pour faire se +ressembler nos mariages, vous deveniez mère d'un joli enfant en même +temps que moi. J'ai demandé à l'Empereur la permission de signer votre +contrat de mariage. Il y a acquiescé tout de suite avec cette grâce, +cette obligeance qui lui est si naturelle...[39].» Elle disait ailleurs +que les moments qu'elle passait le plus agréablement étaient ceux où +elle se trouvait seule avec l'Empereur. Un an après, elle se déclarait +touchée des vœux de la comtesse de Crenneville pour son fils: «J'espère +qu'ils se réaliseront et qu'il fera un jour, comme son père, le bonheur +de tous ceux qui rapprocheront et le connaîtront... Mon fils est +étonnant pour son âge. Il a l'air d'avoir trois mois et rit déjà aux +éclats. Il ressemble beaucoup à l'Empereur.» Elle ajoutait avec orgueil: +«Mon fils est fort et beau. L'air de Saint-Cloud, que nous habitons +depuis un mois, lui fait grand bien.» Puis le 2 septembre 1811: «Mon +fils profite à vue d'œil. Il devient charmant, et je crois même lui +avoir déjà entendu dire «Papa». Mon amour maternel veut au moins s'en +flatter.» Après un voyage de deux mois en Belgique, elle revoyait toute +joyeuse cet enfant chéri: «L'émotion que j'éprouvais peut être sentie, +mais pas exprimée. Je l'ai trouvé bien fortifié, ayant quatre dents et +disant «Papa», mais maigri et pâle, ce qui provient de la dentition... +Vous pouvez vous figurer qu'il ne m'a pas reconnue; mais peu de jours +après mon retour, j'avais déjà très bien renouvelé connaissance avec +lui[40].» + +On voit par ces simples extraits que Marie-Louise était une épouse et +une mère heureuses. Il est une légende, encore vivace, qui la représente +comme une victime livrée à une sorte de Minotaure et qui prétend faire +répandre des larmes sur son immolation. Certainement, son mariage a été +un mariage politique, et la jeune archiduchesse a dû se soumettre avant +tout, et comme bien d'autres, à la raison d'État[41]. On n'ignore pas, +en effet, qu'elle avait répondu à Metternich, lorsqu'il vint la prier +d'accepter la main de Napoléon: «Je suis prête à me sacrifier pour mon +père et pour ma patrie.» Il va sans dire qu'au premier abord, elle ne +pouvait avoir d'affection pour celui qui avait ruiné l'Autriche et +vaincu plusieurs fois son père, pour le guerrier dont elle comparait les +soldats aux Huns. Mais l'éditeur de sa correspondance intime nous +apprend lui-même que du moment où elle fut liée par son serment, «elle +ne songea qu'à en subir les conséquences et sans se poser en +victime[42]». Aussitôt que Marie-Louise eut pris confiance dans la +tendresse de Napoléon,--et sa tendresse lui fut révélée dès la première +heure,--elle comprit que dans cette union elle trouverait autant de +bonheur que d'orgueil. Si elle apportait au nouveau César la main de la +fille de l'empereur d'Autriche, le noble descendant des Habsbourg, elle +allait mêler son sang altier au sang d'un héros. Sans doute, parmi les +victoires qui l'avaient déjà immortalisé, elle rencontrait des noms +comme Austerlitz et Wagram, qui lui avaient fait prendre Napoléon pour +l'Antéchrist[43]. Sans doute, elle avait dit que Napoléon avait trop +peur d'un refus et trop envie de faire encore du mal à l'Autriche pour +demander sa main... Mais elle admit bientôt elle-même que pour sauver le +reste de la monarchie autrichienne, il fallait faire à tout prix un +sacrifice aux nécessités du moment, c'est-à-dire accepter une alliance +de famille avec l'empereur des Français, laquelle conduirait à une +alliance politique. Elle espérait, comme son père, que Napoléon rendrait +à l'Autriche quelques-unes de ses anciennes possessions et lui +permettrait en tout cas de respirer et de refaire un peu ses forces +ébranlées. C'est ce que disait Gentz: «La monarchie consolidée par le +mariage, quelque amer que puisse être ce dernier remède, peut subsister +et braver toutes les tempêtes, si elle évite chaque emploi de ses forces +à des guerres quelconques, au moins pour six ou huit ans[44].» + +Marie-Louise, élevée, comme toutes les archiduchesses, dans une +discipline étroite, n'avait pas abordé sans timidité son terrible époux. +Mais celui-ci lui montra immédiatement une telle affection qu'elle +sentit en peu de temps toutes ses craintes s'évanouir. On se rappelle +avec quelle impatience Napoléon avait attendu l'arrivée de Marie-Louise +à Compiègne, comment il avait devancé sa venue et de quelles prévenances +il l'avait entourée. Elle a reconnu elle-même que, loin de la rudoyer, +comme on le croyait en Autriche, il lui avait témoigné les plus grands +égards. Les contemporains affirment tous que Napoléon voulait, toujours +et avant tout, plaire à Marie-Louise; qu'il avait donné les ordres les +plus sévères pour que chacun obéît à ses volontés. Il ne la quittait +pas, lui prodiguant les attentions les plus délicates et les plus +gracieuses, allant, dans les manifestations de sa tendresse, jusqu'à des +enfantillages de jeune amoureux. Lorsque Marie-Louise devint mère, cet +amour grandit encore et s'exalta. Les rares loisirs que lui laissaient +les soins d'un immense empire, Napoléon les consacrait à sa femme et à +son fils. Il trouvait à Marie-Louise le charme et l'esprit qu'il avait +désirés; il se plut à la parer de toutes les qualités et de toutes les +grâces. Il disait souvent--c'est Chaptal qui l'affirme, et ce témoin +n'est guère complaisant pour l'Empereur--: «Si la France connaissait +tout le mérite de cette femme, elle se prosternerait à ses genoux!» Il +lui laissa prendre sur son cœur un tel empire qu'elle en vint elle-même +à dire à Metternich, quelques mois après le mariage: «Je n'ai pas peur +de Napoléon, mais je commence à croire qu'il a peur de moi!» Il +paraîtrait, d'après la générale Durand, que Marie-Louise ne manifestait +pas un amour excessif pour son fils. N'ayant jamais vu d'enfants, ne +s'étant pas familiarisée avec eux pendant sa propre enfance et pendant +sa jeunesse, elle n'osait le prendre dans ses bras ni le caresser, de +crainte de lui faire quelque mal. Aussi le roi de Rome était-il plus +affectueux pour sa gouvernante qui ne le quittait pas. Il aurait été +difficile d'ailleurs de faire un meilleur choix. «Cette dame d'une +famille illustre, dit la générale Durand, avait reçu une excellente +éducation. Elle joignait le ton du grand monde à une piété solide et +éclairée. Sa conduite avait toujours été si régulière que la calomnie +n'avait jamais osé diriger une attaque contre elle. On lui reprochait un +peu de hauteur, mais cette hauteur était tempérée par la politesse et +par l'obligeance la plus gracieuse...[45].» + +Le comte de Montesquiou était grand chambellan et possédait justement la +confiance de l'Empereur. Il obtenait, avec sa femme, des grâces et des +faveurs pour des émigrés auxquels il s'intéressait, estimant que c'était +le meilleur moyen de les rallier à l'Empire et à son maître. Mme Durand +affirme que la comtesse de Montebello était jalouse du crédit de la +comtesse de Montesquiou, et qu'elle avait essayé de faire croire à +Marie-Louise que la tendresse de la gouvernante pour le prince impérial +n'était que de l'intérêt personnel. Avisée de ce fait, Mme de +Montesquiou s'en plaignit directement à l'Impératrice, qui ne lui rendit +pas une justice suffisante. Marie-Louise était d'ailleurs mécontente de +l'attachement que son fils montrait à sa gouvernante. Mais pourquoi +n'imitait-elle pas l'Empereur qui, à tout moment, s'emparait du petit +prince, le caressait et jouait avec lui? Ainsi, lorsqu'il déjeunait, il +le faisait chercher, l'asseyait sur ses genoux, trempait un doigt dans +la sauce de quelque plat et s'amusait à lui en barbouiller le visage. La +gouvernante osait faire quelques objections, mais l'Empereur riait aux +éclats, et l'enfant ne s'effrayait pas de cette hilarité bruyante. On a +remarqué que c'est avec son fils seulement que Napoléon donnait libre +cours à sa bonne humeur. Il témoignait à la gouvernante du roi de Rome +une déférence particulière. Il lui écrivait directement. Le 30 septembre +1811, il mande à Mme de Montesquiou de ne pas écouter les médecins, +peut-être trop soigneux, et de former de bonne heure la constitution du +roi de Rome par un régime solide. Au moment où il s'occupe des +préparatifs de la guerre de Russie, il fait cette recommandation à la +gouvernante: «J'espère que vous m'apprendrez bientôt que les quatre +dernières dents sont faites», et il promet de ne pas oublier la +nourrice[46]. + +«Il s'occupe beaucoup de son fils, écrivait, le 23 avril 1812, +Marie-Louise à son père. Il le porte dans ses bras, fait l'enfant avec +lui, veut lui donner à manger, mais n'y réussit pas[47].» Le roi de Rome +grandissait et déjà faisait preuve d'un caractère docile. Cependant, il +avait parfois de petites colères, mais Mme de Montesquiou savait les +réprimer sans avoir besoin de recourir aux verges. Un jour qu'il se +roulait à terre en jetant des cris aigus, elle ferma immédiatement les +fenêtres et les contrevents. L'enfant cessa de crier un moment et +demanda pourquoi sa gouvernante agissait ainsi: «Pensez-vous, +répondit-elle, que les Français voudraient d'un prince comme vous, s'ils +savaient que vous vous mettez ainsi en colère?...--Crois-tu, répliqua le +roi de Rome, qu'on m'ait entendu? Oh! j'en serais bien fâché. Pardon, +_maman Quiou_, je ne le ferai plus.» Et il tint parole. L'influence de +cet enfant sur Napoléon était incroyable. Un jour, on lui apporta la +pétition d'un homme d'esprit fort malheureux, qui, dans sa détresse, +s'adressait directement au roi de Rome. L'Empereur fit présenter la +pétition à son fils. «Qu'a-t-il dit? demanda-t-il gravement.--Sire, Sa +Majesté le roi de Rome n'a rien répondu.--Eh bien, qui ne dit mot, +consent.» Et le pétitionnaire obtint un poste dans une des préfectures +de l'Empire[48]. + +«Accablé de soins et de soucis, rapporte Méneval, c'était seulement +auprès de sa femme et de son fils que Napoléon rencontrait une agréable +distraction à tant de fatigues. Le peu de loisirs que lui laissaient les +affaires dans la journée, il les consacrait à son fils, dont il se +plaisait à guider les pas chancelants avec une sollicitude toute +féminine. Les chutes fréquentes de cet enfant chéri étaient accueillies +par les caresses et les éclats de rire bruyants de son père... Ce trio, +dont la simplicité aurait pu faire oublier la grandeur, offrait le +spectacle d'un ménage bourgeois uni par les liens de l'intimité la plus +douce[49].» À peine le prince impérial avait-il terminé sa première +année, que Napoléon partait pour Dresde, décidé à entreprendre la +campagne de Russie. Marie-Louise le suivit, heureuse de revoir son père +et la cour autrichienne. On a décrit ces journées fameuses, ce parterre +de princes et de rois plus courtisans que leurs propres courtisans, les +obséquiosités de Metternich et de Hardenberg allant jusqu'à +l'agenouillement. On se rappelle que l'empereur d'Autriche crut faire +plaisir à son gendre en lui découvrant une noblesse ancienne, et comment +Napoléon répondit brusquement: «Ma noblesse à moi date du 18 brumaire.» +Il est inutile de raconter encore les fêtes, les concerts, les banquets, +les spectacles, les chasses, les divertissements les plus +extraordinaires qui se virent jamais. Marie-Louise apparut portant les +superbes diamants de la couronne et faisant pâlir d'envie l'impératrice +d'Autriche, qui, malgré ses préventions, céda, elle aussi, à l'ascendant +de l'empereur des Français. Le 28 mai, Napoléon quitta Dresde et lança +son ultimatum à la Russie, pendant que Marie-Louise, après une excursion +à Prague, retournait à Saint-Cloud[50]. C'est à Dresde qu'elle avait vu +pour la première fois le général de Neipperg, mais sans faire attention +à cet individu qui devait tant l'occuper deux ans après. Elle écrivait à +Madame Mère, le lendemain du départ de Napoléon: «Rien ne peut me +consoler de l'absence de l'Empereur, pas même la présence de toute ma +famille.» + +Le préfet du palais, M. de Bausset, était parti pour la Russie quelque +temps après son maître, emportant dans une caisse le portrait du roi de +Rome par Gérard. M. de Bausset arriva à la tente de Napoléon le 6 +septembre 1812. Il remit à l'Empereur des lettres de Marie-Louise et lui +demanda ses ordres au sujet du portrait qu'il apportait. «Je pensais, +dit-il, qu'étant à la veille de livrer la grande bataille qu'il avait +tant désirée, il différerait de quelques jours d'ordonner l'ouverture de +la caisse dans laquelle ce portrait était renfermé. Je me trompais. +Pressé de jouir d'une vue aussi chère à son cœur, il m'ordonna de le +faire porter tout de suite à sa tente. Je ne puis exprimer le plaisir +que cette vue lui fit éprouver. Le regret de ne pouvoir serrer son fils +contre son cœur fut la seule pensée qui vint troubler une jouissance +aussi douce. Ses yeux exprimaient l'attendrissement le plus vrai. Il +appela lui-même tous les officiers de sa maison et tous les généraux qui +attendaient à quelque distance ses ordres, pour leur faire partager les +sentiments dont son cœur était rempli. «Messieurs, leur dit-il, si mon +fils avait quinze ans, croyez qu'il serait ici autrement qu'en +peinture!» Un moment après, il ajouta: «Ce portrait est admirable.» Il +le fit placer en dehors de la tente sur une chaise, afin que les braves +officiers et les soldats de sa garde pussent le voir et y puiser un +nouveau courage. Ce portrait resta ainsi toute la journée. Pendant tout +le temps du séjour de Napoléon au Kremlin, le portrait de son fils fut +placé dans sa chambre à coucher. J'ignore ce qu'il est devenu[51].» + +Ce tableau de Gérard figurait dernièrement à l'_Exposition historique et +militaire de la Révolution et de l'Empire_. Il appartient au comte de +Reinach. Il a été popularisé par la gravure. Il en existe une +reproduction au Musée de Versailles. Tout le monde le connaît. Qui ne se +rappelle, en effet, cette gracieuse tête ronde, ces fins cheveux blonds, +avec la mèche caractéristique tombant sur le front, ces yeux d'un bleu +vif, cette bouche rose et ce menton accentué? Le peintre avait assis sur +un coussin de velours vert l'enfant impérial, tenant de la main droite +le sceptre, et de la gauche le globe. Sur sa fine chemisette flotte le +grand cordon de la Légion d'honneur. Le cou et les bras sont nus. Le +regard est joyeux, clair et profond. Aussi comprend-on l'enthousiasme +des soldats quand ils virent leur petit empereur. De ce portrait fait +par un maître, et sur lequel les yeux de Napoléon et de tant de braves +se sont fixés avec amour au moment où se jouait le sort de l'Empire, +semble se dégager comme une vision du passé. Il est impossible que cette +toile n'ait pas gardé quelque reflet de l'instant où elle apparut, de +l'heure où on l'a contemplée, de l'allégresse et de l'enthousiasme +qu'elle a excités. Empreinte de tant de souvenirs, c'est un document +propre à la méditation et bien fait pour émouvoir. + + * * * * * + +On sait que pendant que Napoléon était aux prises en Russie avec les +plus effroyables difficultés, éclata la conspiration du général Malet. +Le 23 octobre, l'audacieux général se rendit à la caserne Popincourt, +puis à la caserne des Minimes, annonça la mort de Napoléon, lut un +sénatus-consulte qui abrogeait le gouvernement impérial et +l'investissait, lui, Malet, de tous les pouvoirs. Il réquisitionna des +troupes, délivra les généraux Lahorie et Guidal enfermés à la Force, se +dirigea sur l'état-major de la place Vendôme, fit arrêter le préfet de +police Pasquier et le ministre de la police Rovigo, blessa grièvement le +général Hulin et allait en faire autant à son adjudant général, lorsque +Laborde l'arrêta courageusement et par cet acte d'énergie mit fin à la +conspiration. Elle n'avait eu que quatre heures de succès; mais sans la +décision de Laborde, elle eût pu se prolonger, et la situation se fût +aggravée. Il faut considérer, en effet, que le préfet de la Seine, +Frochot, avait eu la naïveté de croire à la nouvelle de la mort de +l'Empereur et d'obéir aveuglément aux conspirateurs. Dans toute cette +affaire, c'est le détail qui impressionna le plus Napoléon, et c'est à +Frochot qu'il fit plus tard allusion en ces termes: «Des magistrats +pusillanimes détruisent l'empire des lois, les droits du trône et +l'ordre social même.» Le chancelier Pasquier fait observer que ce qui +apparaissait au milieu de tous les discours de l'Empereur, «c'était la +pensée qu'il avait suffi de répandre le bruit de sa mort pour faire +oublier les droits de son fils[52]». Pendant l'audacieuse tentative du +général Malet, que faisait l'Impératrice? Elle était fort tranquille +avec le roi de Rome à Saint-Cloud, «lorsque l'apparition d'un +détachement de la garde, envoyé par le ministre de la guerre, vint +l'effrayer. Elle courut aussitôt en peignoir et les cheveux épars sur le +balcon donnant sur la cour, et là, elle reçut le premier avis d'un +attentat inattendu pour elle, mais sa consternation ne fut pas de longue +durée.» Elle apprit, presque en même temps la fin de la conspiration. +Deux mois après, Napoléon rentrait aux Tuileries, sans s'être fait +annoncer. «Inquiète des bruits qu'elle entendait dans le salon qui +précédait sa chambre à coucher, elle se levait pour en savoir la cause, +quand elle vit entrer l'Empereur, qui se précipita vers elle et la serra +dans ses bras[53].» Napoléon reçut le lendemain les principaux corps de +l'État qui venaient lui prodiguer les nouvelles assurances d'un +dévouement qu'ils allaient oublier un an après. Le Sénat, toujours +obséquieux, parla de la convenance de faire couronner l'Impératrice et +le roi de Rome; mais les événements devenant de plus en plus graves, +cette cérémonie fut ajournée. Une question plus urgente fut étudiée et +bientôt résolue: celle de la régence. On allait la confier à +Marie-Louise et l'investir du souverain pouvoir, en l'absence de +l'Empereur, sous la surveillance et avec l'appui d'un conseil. + +En attendant le jour prochain où il espérait prendre la revanche de sa +défaite en Russie, en formant de nouvelles armées et en préparant +attentivement leur organisation, l'Empereur aimait encore à se distraire +de ses terribles préoccupations avec sa femme et son fils. «Un jour, +raconte le comte d'Haussonville, alors chambellan de l'Empereur, la +porte du cabinet impérial était restée entre-bâillée à cause des jeux du +petit roi de Rome. De la salle d'attente on voyait l'Empereur assis +auprès de Marie-Louise et badinant avec l'enfant. Mon père se sentit +frapper sur l'épaule. C'était un maréchal fameux qui n'était pas venu à +Paris depuis longtemps et qui recevait une première audience.--Mais, +voyez donc, monsieur, dit-il à mon père, n'est-ce pas là le parfait +modèle du bonheur domestique?» Et le maréchal n'était pas seulement ému; +il pleurait à chaudes larmes. «Le spectacle de la grandeur heureuse, +ajoute le chambellan, a toujours eu le privilège d'attendrir le cœur des +hommes.» On sait que Napoléon avait fait fabriquer des pièces de bois de +divers genres pour figurer des compagnies, des bataillons, des sections +d'artillerie, et qu'il manœuvrait lui-même ces pièces comme des échecs +sur un échiquier. Que de fois les courtisans n'ont-ils pas vu le roi de +Rome se jetant impétueusement au milieu de ses combinaisons stratégiques +et bouleversant l'ordre de ces morceaux de bois, sans que l'Empereur ait +manifesté le moindre mouvement d'impatience ou d'irritation! Heureux +instants, mais qui ne devaient être que des instants!... S'il n'eût +écouté que le sentiment paternel, Napoléon eût fait la paix avec +l'Europe. Cependant il ne pouvait demeurer sous le coup des derniers +revers; il ne pouvait accepter que la France fût amoindrie et perdît une +partie de ses conquêtes et la gloire dont il l'avait honorée. «Un homme +dans ma position, avait-il dit, ne peut pas faire la paix, s'il a été +battu et s'il n'a pas réparé son échec.» Il fallait donc qu'il marchât à +de nouveaux combats, avec l'espoir que quelques triomphes éclatants +répareraient les fautes du passé et le mettraient dans une position qui +inspirât le respect et la crainte à ses adversaires. On le voyait plus +qu'autrefois préoccupé de cette nécessité redoutable, mais personne dans +le palais n'osait aborder directement avec lui ce grave sujet. + +Un soir, Napoléon passait par les appartements du roi de Rome, à l'heure +où, sous la direction de Mme de Montesquiou, l'enfant faisait sa prière +avant de s'endormir. «Mon Dieu, disait-il de sa petite voix naïve, +inspire à papa le désir de faire la paix, pour le bonheur de la France +et de nous tous!» L'Empereur, qui s'était arrêté, sourit et se retira +sans dire mot. Là où les courtisans gardaient un silence timide, c'était +une femme et un enfant qui venaient de lui faire connaître, sous une +forme humble et touchante, le vœu le plus cher de la France. Mais +Napoléon, se confiant à son génie fécond en prodiges, croyait encore que +la guerre seule pouvait empêcher la chute de son empire et de sa +dynastie. + + + + +CHAPITRE IV + +LE ROI DE ROME ET L'EMPIRE EN 1813. + + +Marie-Louise avait paru se préoccuper assez vivement des nouvelles +complications où s'était jeté l'Empereur après son départ de Dresde, et +ne trouver quelque apaisement à ses inquiétudes que dans son amour pour +son fils. Elle l'avait écrit, le 1er octobre 1812, à la comtesse de +Crenneville: «Vous me connaissez assez pour savoir que quand j'ai un +chagrin, il est bien cruel et que, malgré cela, je ne le montre pas. +Aussi vous pouvez juger celui que doit me causer l'absence de l'Empereur +et qui ne finira qu'à son retour! Je me tourmente et m'inquiète sans +cesse. Un jour passé sans avoir de lettre suffit pour me mettre au +désespoir, et quand j'en reçois une, cela ne me soulage que pour peu +d'heures... La seule consolation que j'aie dans ce moment est mon fils, +qui devient tous les jours plus aimable, et qui grandit et embellit +beaucoup. Le plaisir de venir le retrouver a beaucoup diminué le chagrin +que j'ai éprouvé en quittant mes parents, et trois mois ont suffi à +produire un changement si favorable en lui que j'aurais eu de la peine à +le reconnaître...[54].» Et dans une autre lettre: «J'ai été bien +contente de me retrouver auprès de mon fils et au milieu d'un peuple que +j'estime tant que les Français... J'ai revu mon fils embelli et grandi. +Il est si intelligent que je ne me lasse pas de l'avoir près de moi; +mais, malgré toutes ses grâces, il ne peut parvenir à me faire oublier, +fût-ce pour quelques instants, l'absence de son père...» Au début de +l'année 1813, elle écrit encore: «Mon fils se porte à merveille. Il n'a +jamais été un instant sérieusement malade depuis sa naissance, et il a +toutes ses dents depuis trois mois... Je n'ai qu'à me louer de sa santé. +Il embellit et se fortifie à vue d'œil. C'est un enfant charmant...» Ces +quelques extraits semblent prouver, contrairement à certaines +affirmations, que Marie-Louise avait, à ce moment, tous les sentiments +d'une mère. Pourquoi n'en a-t-il pas été toujours ainsi? + +Lamartine, à qui il est arrivé plus d'une fois de transformer les loups +en agneaux et les monstres mêmes en êtres harmonieux, a cru voir une +Marie-Louise dont les portraits les plus flatteurs n'ont jamais +approché. Il a voulu la réhabiliter, prétendant qu'elle avait été +calomniée. Il lui accorde tous les dons, la grâce, la tendresse, la +pitié... «C'était, déclare-t-il, une belle fille du Tyrol, les yeux +bleus, les cheveux blonds, le visage nuancé de la blancheur de ses +neiges et des roses de ses vallées, la taille souple et svelte, +l'attitude affaissée et langoureuse de ces Germaines qui semblent avoir +besoin de s'appuyer sur le cœur d'un homme, le regard plein de rêves et +d'horizons intérieurs voilés sous le léger brouillard des yeux.» Est-ce +tout? Non. Il vante encore «sa poitrine pleine de soupirs et de +fécondité, ses bras longs, blancs, admirablement sculptés et retombant +avec une gracieuse langueur comme lassés du fardeau de sa destinée; le +cou naturellement penché sur l'épaule». Il la comparait à la «statue de +la Mélancolie du Nord, dépaysée dans le tumulte d'un camp français[55]». +Enfin cette Germaine avait «une nature simple, touchante, renfermée en +soi-même, muette au dehors, pleine d'échos au dedans...» C'est ainsi que +parlait un grand poète qui, l'ayant vue, dix ans après, déjà lourde et +massive, ayant perdu les charmes de la première jeunesse, la décrétait, +de par lui, souple, svelte, langoureuse. La vérité, c'est qu'elle avait +de beaux yeux et un teint animé. C'étaient là ses seuls avantages... +Lorsque M. de Laborde revint d'Autriche, Napoléon, impatient, le pressa +de questions sur la future Impératrice. «Que Votre Majesté, finit par +répondre le prudent conseiller d'État, sauve le premier coup d'œil, et +comme mari, je crois qu'Elle aura lieu d'être satisfaite.» M. Frédéric +Masson, qui en a parlé autrement qu'en poète, ne lui a trouvé que «l'air +d'une nourrice[56]». M. Thiers constate que l'Empereur sembla content du +genre de beauté et d'esprit qu'il crut voir en elle. D'ailleurs, «une +femme bien constituée, bonne, simple, convenablement élevée, était tout +ce qu'il désirait...» Lorsque Napoléon voulut savoir quels conseils ses +parents lui avaient donnés: «D'être à vous tout à fait et de vous obéir +en toutes choses», avait-elle répondu avec une sincère candeur. Et elle +tint parole jusqu'en 1814, se montrant fort touchée des tendresses que +l'Empereur ne cessait de lui prodiguer. «Elle semblait, affirme M. +d'Haussonville, avoir pour lui une affection véritable. Il ne déplaisait +pas à l'Empereur qu'on s'en aperçût. Peut-être même y avait-il quelque +affectation dans la familiarité conjugale et bourgeoise avec laquelle il +traitait la fille des empereurs d'Allemagne[57].» + +Pendant les quatre mois qui s'écoulent avant la reprise des hostilités +contre la Prusse et la Russie, l'Empereur ne s'oublie pas dans les +effusions intimes. Sans doute, il montre qu'il a du bonheur à se trouver +avec sa femme et son fils, mais il tient tête aux difficultés et aux +soucis les plus effrayants qui aient jamais assailli un capitaine et un +chef d'État. Il obtient du Sénat de nouveaux contingents; il veut +maintenir à tout prix ses aigles dans l'Espagne insurgée. Il essaye même +de venir à bout des résistances du Pape qu'il a fait transférer de +Savone à Fontainebleau. Profitant de sa faiblesse et abusant de ses +fatigues, il lui arrache le Concordat du 25 janvier que Pie VII, mieux +conseillé et plus éclairé, rétractera formellement deux mois après. +L'Empereur, qui avait informé son beau-père de l'heureux apaisement du +différend de l'Église et de l'Empire, s'irrite et menace encore la +Papauté, lorsque les affaires extérieures s'aggravent et imposent un +dérivatif à son injuste courroux. La Prusse et la Russie viennent de se +liguer ouvertement contre la France. L'Autriche, qui avait cru un +instant aux succès de Napoléon en Russie, et qui redoutait qu'il n'en +profitât pour achever la Prusse et l'achever elle-même, refusait +poliment, à la fin de 1812, après les revers de la Grande Armée, +d'augmenter l'effectif de son contingent auxiliaire. Elle se bornait à +déclarer qu'elle était disposée à s'interposer pour amener le bienfait +d'une paix nécessaire[58]. Metternich, qui paraissait assez disposé à +une politique d'accommodement, n'avait pas les allures impérieuses qu'il +prit plus tard. Il affirmait que l'Autriche seule pouvait contenir par +son calme et sa fermeté des millions d'hommes prêts à profiter des +malheurs de la France. «Les rapports de sang qui lient les deux maisons +impériales d'Autriche et de France, disait-il à Floret, son agent à +Paris, donnent un caractère particulier à toute démarche faite par notre +auguste maître... L'empereur des Français paraît avoir pressenti ce qui +se passe en ce moment, en me disant si souvent que le mariage avait +changé la face des choses en Europe. Le moment s'approche. Il peut être +venu où Napoléon peut tirer le véritable profit de cette heureuse +alliance...[59].» Le 20 décembre, François II appuya cette déclaration +par une lettre personnelle à Napoléon, où il lui affirma qu'il n'avait +d'autre but que le bien-être d'un monarque «auquel l'attachait +personnellement le lien le plus sacré[60]». Le 7 janvier 1813, Napoléon +répondit que le froid seul avait été la cause de ses revers, mais que +ses forces étaient déjà reconstituées. Il admettait cependant des +ouvertures de paix, à la condition que la France ne céderait aucun des +pays réunis par des sénatus-consultes. Mais cette réponse rendait, pour +ainsi dire, les négociations impossibles. Aussi l'Autriche, tout en +affirmant son dévouement à Napoléon et son amour de la paix, +renforçait-elle son armée et choisissait-elle de fortes positions +stratégiques. L'Empereur s'en plaignait et blâmait entre autres un agent +autrichien, dont j'ai déjà parlé, M. de Neipperg, de travailler +ouvertement en Suède contre la France[61]. Metternich se récriait. Il +jurait que sa cour tenait «la conduite la plus franche et la plus loyale +que jamais personne eût tenue[62]». Ce qui ne l'empêchait pas de confier +à Lebzeltern que lorsque l'Autriche serait chargée d'une médiation +efficace, elle dicterait impérieusement les conditions de la paix. + +Le 1er avril, Napoléon déclarait la guerre à la Prusse, puis un mois +après battait les Prussiens et les Russes à Lutzen; il informait +François II de sa victoire et l'assurait en même temps que Marie-Louise +était son premier ministre et s'acquittait admirablement de ses +fonctions. L'Empereur l'avait en effet investie de la régence, en lui +donnant pour premier conseiller le vieux Cambacérès, dont il estimait +l'expérience et la sagacité, mais qui était devenu bien pusillanime. +Trois semaines après, il achevait ses adversaires à Bautzen et jetait +l'Autriche dans l'incertitude la plus cruelle. Metternich, sachant que +l'armée russe et l'armée prussienne étaient démoralisées, conseilla à +François II de rassurer Alexandre et Frédéric-Guillaume. Il fallait +envoyer à Napoléon le comte de Bubna et obtenir de lui de sérieuses +promesses de paix, fondées sur la reconstitution de la Prusse et sur le +renoncement au protectorat de l'Empire germanique, au duché de Varsovie +et aux provinces illyriennes. Bubna se rend alors à Prague, au quartier +général de l'Empereur, et lui soumet les propositions de l'Autriche. +«Vous voulez me déshonorer, s'écrie Napoléon. Monsieur, l'honneur avant +tout, puis la femme, puis l'enfant, puis la dynastie!» Il affirma que le +monde allait être bouleversé. Il prédit les plus grands malheurs. «La +meilleure des femmes en sera la victime. La France sera livrée aux +jacobins. L'enfant dans les veines duquel le sang autrichien coule, que +deviendra-t-il? J'estime mon beau-père depuis que je le connais. Il a +fait le mariage avec moi de la manière la plus noble. Je lui en sais gré +de bien bon cœur. Mais si l'empereur d'Autriche veut changer de système, +il aurait mieux valu ne pas faire ce mariage dont je dois me repentir en +ce moment-ci. Je vous l'ai dit à Paris et je l'ai répété au prince +Schwarzenberg, rien ne me répugne tant que de faire la guerre à +l'Autriche. Ce qui me tient le plus à cœur, c'est le sort du roi de +Rome. Je ne veux pas rendre odieux le sang autrichien à la France. Les +longues guerres entre la France et l'Autriche ont fait germer des +ressentiments. Vous savez que l'Impératrice, comme princesse +autrichienne, n'était point aimée à son arrivée en France. À peine +commence-t-elle à gagner l'opinion publique par son amabilité, par ses +vertus, ses talents qu'elle développe dans les affaires, que vous voulez +me forcer à donner des manifestes qui irriteront la nation. Certes, on +ne me reproche pas d'avoir le cœur trop aimant. Mais si j'aime quelqu'un +au monde, c'est ma femme. Quelle que soit l'issue que prenne la guerre, +cela influera sur l'avenir du roi de Rome. C'est sous ce rapport-là +qu'une guerre contre l'Autriche m'est odieuse[63]!» Puis s'indignant +contre une médiation armée, par laquelle on voulait lui imposer les plus +grands sacrifices, il s'écria: «Vous vous dites encore mes alliés, +pendant que vous facilitez les mouvements des Russes en m'ôtant votre +corps auxiliaire, en chassant les Polonais du royaume de Cracovie!» Il +conclut énergiquement que si on voulait lui reprendre ses conquêtes, il +fallait que le sang coulât. + +L'empereur d'Autriche était plus hésitant que son ministre. Il prévoyait +que si Napoléon gagnait encore une ou deux batailles, l'Europe +redeviendrait ce qu'elle était en 1811, ou peut-être pire encore. M. de +Metternich eut de la peine à l'amener à suivre une politique qui +consistait à avoir les apparences de la neutralité, et qui donnait le +temps de préparer une habile défection. Il y parvint cependant. Et +pendant que la cour de Vienne protestait de sa loyauté, elle signait +avec la Prusse et la Russie une convention secrète par laquelle +l'Autriche s'engageait à se joindre aux alliés, si Napoléon repoussait +le projet de médiation armée. L'Empereur, qui connaissait toutes ces +perfidies, aurait pu refuser l'armistice proposé jusqu'au 20 juillet. Il +l'accepta et le porta même jusqu'au 10 août, car il lui fallait ce temps +pour concentrer et augmenter ses forces. Le 26 juin, Napoléon et M. de +Metternich ont, à Dresde, ce terrible entretien de six heures d'où l'on +peut dire que la guerre est sortie. L'Empereur s'y répand en menaces et +en reproches. Ce qui revient à chaque instant dans ses plaintes, c'est +la folie qu'il a faite en épousant une archiduchesse. Et le ministre +autrichien,--si l'on admet son dire,--aurait, répondu: «Puisque Votre +Majesté veut connaître mon opinion, je dirai très franchement que +Napoléon le Conquérant a commis une faute[64].» L'Empereur, sans se +déconcerter, va droit au but: «Ainsi l'empereur François veut détrôner +sa fille?--Quoi que la fortune réserve à sa fille, l'empereur François +est avant tout souverain, et l'intérêt de ses peuples tiendra toujours +la première place dans ses calculs.» Devant le sang-froid de son +adversaire, Napoléon s'emporte. Il s'étonne qu'on lui demande de livrer +ses conquêtes sans tirer l'épée. «Et c'est mon beau-père, s'écria-t-il, +qui accueille un tel projet! C'est lui qui vous envoie! Dans quelle +attitude veut-il donc me placer en présence du peuple français? Il +s'abuse étrangement s'il croit qu'un trône mutilé puisse être en France +un refuge pour sa fille et son petit-fils!...» Et alors il lui échappe +des paroles cruelles, des paroles irréparables qui expliquent la haine +posthume de Metternich: «Combien l'Angleterre vous a-t-elle donné pour +vous décider à jouer ce rôle contre moi[65]?» + +Un profond silence succède à cette violente apostrophe. Puis Napoléon +croit pouvoir ajouter: «Vous ne me ferez pas la guerre?» Et Metternich +lui répond, ou lui aurait répondu: «Vous êtes perdu, Sire!» Et à peine +est-il sorti qu'il expédie un courrier à Schwarzenberg pour savoir, au +point de vue pratique, quelle doit être la durée de l'armistice. +Schwarzenberg fixe un délai de vingt jours pour renforcer son armée de +75,000 hommes, et le prétendu négociateur de la paix consacre tous ses +efforts à obtenir ce délai. Les négociations de Prague, entre +Metternich, d'Anstett, Caulaincourt et Narbonne, qui s'engagent alors, +ne sont en réalité que des conversations diplomatiques. Ni d'un côté ni +de l'autre, on n'était sincère. Si Napoléon eût accordé les concessions +exigées, l'Autriche en eût immédiatement présenté d'autres. Quant à +l'Empereur, il ne voulut jusqu'au dernier moment en admettre aucune. Il +quitta Dresde pendant quelques jours pour aller recevoir Marie-Louise à +Mayence, pensant que de grands égards, témoignés officiellement à la +fille de François II, produiraient une impression favorable en Autriche +et faciliteraient un rapprochement. Il engagea même l'Impératrice à +écrire à son père une lettre capable de toucher son cœur et de le +déterminer à une paix plus honorable[66]. À la veille même de la rupture +de l'armistice, Napoléon sembla disposé à céder sur quelques points, +mais, cette fois, il était trop tard. Les signaux préparés de Prague à +la frontière de Silésie s'allumèrent dans la nuit du 10 au 11 août, +apprenant aux alliés que les négociations étaient rompues. Sans doute, +l'Empereur avait eu tort de ne point chercher à faire la paix, comme il +l'avoua plus tard à M. Fazakerley[67]; mais la médiatrice de cette paix, +l'Autriche, était-elle sincère dans ses offres? Elle qui, le 27 juin, +avait signé avec la Prusse et la Russie le traité secret de Reichenbach, +dressé le 9 juillet le plan de campagne à Trachenberg avec les alliés, +conclu le traité secret de Prague avec l'Angleterre le 27 juillet, +pouvait-elle dire qu'elle avait négocié loyalement?... Quoi qu'il en +soit, elle était arrivée à son but; gagner du temps. Et le 12 août, +grâce à son concours et à son adresse, la Triple Alliance devenait un +acte officiel. Les 26 et 27 août, les alliés sont battus à Dresde; les +Autrichiens, entre autres, abandonnent à Napoléon 20,000 prisonniers, 60 +pièces de canon et de nombreux équipages de guerre, ce qui n'empêche pas +Metternich d'affirmer «que les troupes de Napoléon ne méritaient plus le +nom d'armée». Mais les lieutenants de l'Empereur n'ont malheureusement +ni son génie ni ses triomphes. Les 18 et 19 octobre, à Leipzig, la +trahison des Saxons et des Wurtembergeois transforme la bataille en +déroute, quoique les pertes des alliés soient énormes. Le combat plus +heureux de Hanau facilite la retraite de l'armée française; mais c'en +est fait, l'invasion est proche et l'Empire menacé. Napoléon allait +revenir en hâte à Saint-Cloud, prêt à créer de nouvelles armées et avec +la certitude inébranlable de trouver dans son génie militaire les +occasions de réparer ses désastres. + +Pendant cette terrible campagne et les péripéties extraordinaires qui +l'avaient remplie, l'Empereur n'oubliait pas son fils. Ainsi, le 7 juin, +il avait écrit à Mme de Montesquiou: «Je vois avec plaisir que mon fils +grandit et continue à donner des espérances», et il avait assuré la +gouvernante de toute sa satisfaction. Quant à Marie-Louise, il s'en +préoccupait à tout instant, inquiet de sa santé et voulant qu'on lui +procurât des distractions de nature avec son âge. Mais l'Impératrice +avait pris son rôle de régente au sérieux et les tristesses, de 1813, +qui avaient singulièrement aggravé celles de 1812, ne lui inspiraient +pas beaucoup le désir de chercher des plaisirs et des divertissements. +Napoléon avait eu un moment l'intention de faire couronner +solennellement le roi de Rome; les circonstances pénibles où se trouvait +jetée la France l'en avaient dissuadé. Marie-Louise, qui désirait +ardemment la paix, avait consenti avec joie à écrire à son père, quelque +temps après son voyage à Mayence. Elle émettait l'espérance que +l'empereur d'Autriche ne se mêlerait pas à la guerre. Elle lui parlait +en même temps de son intérieur. Elle se félicitait d'avoir retrouvé son +fils bien portant, très gai, très aimable et prononçant déjà quelques +paroles. Six semaines après, le 23 septembre, n'ayant pas reçu de +réponse favorable, elle suppliait encore son père de mettre fin aux +hostilités. Avant la bataille de Leipzig, elle était allée au Sénat lire +un discours patriotique où elle faisait hautement appel à la vaillance +des Français contre l'Angleterre et la Russie, qui avaient entraîné la +Prusse et l'Autriche dans leur coalition. «Associée depuis quatre ans +aux pensées les plus intimes de mon époux, disait-elle, je sais de quels +sentiments il serait agité sur un trône flétri et sous une couronne sans +gloire.» Elle souleva un enthousiasme sénatorial qui dura toute une +séance. + +Lorsque, le 9 novembre à cinq heures du soir, Napoléon revint subitement +au château de Saint-Cloud, il trouva l'Impératrice en larmes. «Ému et +attendri, rapporte un témoin, il la prit sur son cœur avec un +redoublement de tendresse. Leur fils, amené par la gouvernante, vint +mettre le dernier trait à ce tableau de famille, qui intéressa vivement +le petit nombre des spectateurs qui en étaient témoins.» Méneval, qui se +trouvait à Saint-Cloud, dit du roi de Rome: «C'était alors un très bel +enfant. Il avait toutes les apparences de la force de la santé, et son +intelligence se développait d'une manière remarquable. La reine de +Naples lui avait fait présent d'une petite calèche dans laquelle il se +promenait joyeusement dans les jardins du château. Cette voiture était +traînée par des moutons qu'avait dressés l'habile écuyer Franconi.» Ces +joies ne sont que des joies éphémères. L'Empereur, qui prodigue à sa +femme et à son fils ses plus vives tendresses, ne soupçonne pas qu'il +les voit pour la dernière fois. Quelques semaines encore, et tout sera +rompu entre eux. La campagne de France, l'abdication, l'île d'Elbe, les +Cent-jours, la seconde abdication, le départ pour Sainte-Hélène, tous +ces événements dramatiques se succéderont tumultueusement, sans que +Napoléon puisse revoir Marie-Louise et le roi de Rome. + +En apprenant la défection officielle de l'Autriche, défection qui +n'aurait cependant pas dû la surprendre, Marie-Louise avait manifesté le +plus vif chagrin. Elle craignait pourtant que l'Empereur ne lui en +voulût et ne lui témoignât une affection moindre. Elle se trompait; +jamais Napoléon ne fut plus aimant. Il souriait seulement, lorsqu'elle +lui disait: «L'Empereur mon père m'a répété vingt fois, quand il m'a +mise sur le trône de France, qu'il m'y soutiendrait toujours, et mon +père est un honnête homme...» Le 14 novembre, l'éternel Lacépède +haranguait Napoléon au nom du Sénat et lui dépeignait la sollicitude de +cette assemblée pour lui. Le lendemain, le Sénat mettait à la +disposition de l'Empereur trois cent mille conscrits. Le 1er décembre, +les alliés lancent la fameuse déclaration de Francfort où ils cherchent +à séparer la cause de Napoléon de la cause du pays. Ils jurent que c'est +à l'Empereur seul qu'ils font la guerre[68]. Ils veulent la France forte +et heureuse, et lui laissent une étendue de territoire plus grande que +sous ses rois. L'offre des limites naturelles et la bienveillance pour +les intérêts de la France n'étaient en réalité qu'un leurre. On le vit +bientôt. Mais ce n'était pas seulement à l'extérieur que Napoléon allait +rencontrer des embûches, c'était encore chez lui, dans son propre +empire. Le Sénat, qui était toujours prêt, sur un signe du maître, à +envoyer des millions d'hommes à la mort[69], attendait l'occasion pour +se livrer, sans péril, à une lâche défection. Le 16 novembre 1813, le +lendemain du sénatus-consulte qui ordonnait de nouvelles levées, le +comte Molé écrivait dans son Journal intime: «À quatre heures, je fus +chez Fontanes. Nous causâmes longtemps. Il me fit connaître l'opinion du +Sénat. La très grande majorité hait l'Empereur. Elle ne le cache pas. Ce +qu'on appelle le vieux Sénat, c'est-à-dire un noyau de dix-huit environ, +tels que Sieyès, Tracy, Lanjuinais, Garat, Villetard, voudraient un +directoire; un grand nombre veut le roi de Rome et la régente; un très +petit nombre est dévoué à l'Empereur. Ces derniers mêmes demandent la +paix à tout prix. Tous repoussent les Bourbons.» Moins de cinq mois +après, Napoléon était frappé de déchéance, le roi de Rome et la régente +abandonnés à l'Autriche, et Louis-Stanislas-Xavier de France appelé au +trône par ces mêmes sénateurs, qui avaient eu bien soin de stipuler en +même temps qu'ils seraient inamovibles et garderaient leurs traitements +et leurs majorats. + +Au cours de ces événements, Pie VII avait, malgré une surveillance +rigoureuse, pu faire connaître au nonce sa rétractation du concordat de +Fontainebleau. Lors des conférences de Prague, il avait, par l'entremise +du nonce Severoli, déclaré à l'empereur d'Autriche qu'il maintenait ses +droits à la souveraineté temporelle. Napoléon fut averti de ces +démarches. Il comprit cette fois, mais trop tard encore, qu'il fallait +céder. Il fit faire des propositions au cardinal Consalvi pour arriver à +une sorte de pacification entre le Saint-Siège et l'Empire. Qui aurait +pu admettre cette hypothèse même quelques mois auparavant?... Celui qui +avait pris Rome pour en donner le titre et la souveraineté à son fils, +allait être contraint de reconnaître la souveraineté temporelle de ce +Pape qu'il avait si brutalement dépossédé. + + + + +CHAPITRE V + +FONTAINEBLEAU, BLOIS, RAMBOUILLET. + +(1814) + + +Le 31 décembre 1813, Blücher passait le Rhin avec ses soldats. Bientôt +un million d'ennemis vont combattre trois cent mille Français qui, sous +la direction de leur Empereur, se couvriront d'une gloire immortelle. +Napoléon, qui lutte non seulement pour maintenir ses conquêtes et sauver +l'avenir de sa dynastie, a retrouvé le secret des belles et grandes +combinaisons d'autrefois. Si les alliés finissent par avoir raison de +ces gigantesques efforts, c'est parce que la lassitude des uns, la +trahison des autres leur sont venues en aide, car jamais leurs généraux +n'ont manœuvré plus pitoyablement. + +Avant de se remettre à la tête de ses troupes, Napoléon réorganise la +régence. Marie-Louise en est chargée une seconde fois. Elle s'inspirera +encore des conseils de Cambacérès. Elle aura également auprès d'elle +Joseph Napoléon qui la remplacera à Paris et dirigera la défense, au cas +où la régente, à l'approche des étrangers, serait forcée de quitter la +capitale. Jetant alors ses regards autour de lui pour intimider les +traîtres qui se dissimulent, l'Empereur menace hautement le prince de +Bénévent. Il ordonne au duc de Rovigo d'exercer une surveillance active +sur ce personnage, surveillance que le duc ne rendra pas rigoureuse, car +il n'a plus d'espoir en l'avenir de la dynastie impériale et il se +ménage, lui aussi, des protecteurs. La rancune de Napoléon avait deviné +juste. C'est, en effet, l'ancien ministre des affaires étrangères qui +rassemblera, quelques mois plus tard, une poignée de sénateurs pour +proclamer la déchéance de l'Empire et leur conseiller de se rendre aux +alliés et de se vendre aux Bourbons. Cependant l'Empereur a confiance +encore dans son étoile. Il est résolu à tout essayer pour délivrer le +sol sacré. Il l'a dit à la députation du Corps législatif, lors des +réceptions de nouvel an: «Dans trois mois nous aurons la paix, nos +ennemis seront chassés, ou je serai mort!...» Les derniers jours qui lui +restent, il les passe auprès de sa femme, auprès de ce fils aimé qui lui +semblait la consécration suprême de ses volontés et de ses désirs. Au +moment même où, dans son cabinet de travail, il signait les décrets les +plus importants, où il examinait les affaires les plus considérables, il +ne pouvait se détacher de cet enfant qu'il tenait sur ses genoux, ou +serré contre sa poitrine. Le roi de Rome était alors âgé de trois ans et +dix mois. Son esprit avait toutes les vivacités et tous les charmes +d'une enfance précoce et attachante. Il rendait caresses pour caresses à +son père, et ses instants les plus joyeux étaient ceux où il pouvait +venir jouer librement auprès de lui. La gravure a popularisé ces scènes +intimes. Qui ne se rappelle en effet le roi de Rome endormi aux pieds de +son père, tandis que celui-ci parcourt d'un œil attentif la carte de +France où vont irrévocablement se jouer ses destinées[70]? + +Enfin l'heure du départ a sonné. Le 23 janvier, Napoléon fait réunir aux +Tuileries, dans la salle des Maréchaux, les officiers de la garde +nationale. Quand ils sont tous arrivés, une porte s'ouvre et +Marie-Louise apparaît, suivie de la comtesse de Montesquiou qui tient le +roi de Rome dans ses bras. Napoléon, avec cette dignité imposante qu'il +savait prendre dans les grandes circonstances, présente aux officiers ce +qu'il a de plus cher au monde. «Messieurs, leur dit-il, une partie du +territoire est envahie. Je vais me placer à la tête de mon armée, et, +avec l'aide de Dieu et la valeur de mes troupes, j'espère repousser +l'ennemi au delà des frontières.» Puis, prenant l'Impératrice d'une main +et le roi de Rome de l'autre, il fait un pas vers les officiers et leur +dit d'une voix mâle où vibrait cependant une certaine émotion: «Si +l'ennemi approchait de la capitale, je confie au courage de la garde +nationale l'Impératrice et le roi de Rome... ma femme et mon fils.» Ces +simples paroles attendrissent les officiers; plusieurs sortent des rangs +et se jettent sur les mains de l'Empereur qu'ils baisent avec respect. +La plupart d'entre eux versent des larmes et ne songent pas à les +cacher. Ils étaient presque tous chefs de famille et ils sentaient +quelle devait être la peine de Napoléon au moment d'une telle +séparation. Puis cet appel subit fait à leur dévouement par un héros qui +était encore la gloire de la France et l'effroi du monde, par ce grand +Empereur dépouillant un instant la majesté suprême pour se montrer +simplement époux et père, ce spectacle unique était bien fait pour les +impressionner. Deux jours après, l'Empereur embrassait pour la dernière +fois Marie-Louise et son fils. + +La veille de cette séparation, Napoléon avait appris que l'aide de camp +de Murat, le général de Lavauguyon, était entré à Rome. Connaissant les +desseins des alliés sur la restauration du Pape dans tous ses droits, +l'Empereur avait donné l'ordre au commandant Lagorce de ramener le +Saint-Père dans ses États. Pie VII, que cette nouvelle ne surprit pas, +tant il avait confiance dans une réparation providentielle, fit +paisiblement ses adieux aux cardinaux présents à Fontainebleau. Il ne se +laissa pas aller à des récriminations. Cela eût été indigne de son +caractère. Il défendit seulement aux prélats, rassemblés autour de lui, +d'écouter aucune proposition qui eût trait aux affaires de l'Église et +de la Papauté. Son allocution terminée, il partit dans un modeste +équipage avec l'évêque Bertalozzi. Et c'est ainsi que ce même mois de +janvier voit le Pape, longtemps prisonnier, s'acheminer lentement vers +la Ville éternelle où l'attend une réception triomphale, tandis que +l'Empereur, longtemps victorieux, se dirige vers ses dernières armées où +l'attendent, il est vrai, quelques ressouvenirs de gloire, mais, bientôt +après, la déchéance et l'abdication. Singulier retour des choses! C'est +au moment où il n'a plus qu'une partie à jouer pour perdre ou conserver +son Empire, qu'il est forcé, lui, l'impérieux despote, de rendre la +liberté à ce vieux pontife qui n'a d'autres armes que sa faiblesse et +son droit. Aussi va-t-il se venger sur les alliés des amertumes et des +souffrances par lesquelles il vient de passer. + +Le 26 janvier, il est à Châlons-sur-Marne; le 27, il reprend +Saint-Dizier. Le 29, à Brienne, il inflige aux Prussiens et aux Russes +une sanglante défaite. Schwarzenberg se plaint à Metternich de Blücher, +qui «a couru comme un écolier en méprisant toutes les règles du +métier[71]». Il blâme la sublime légèreté des alliés, unie à leur rage +ridicule d'aller visiter le Palais-Royal, ce qui peut leur faire perdre +le fruit de leurs travaux. «Au quartier général, dit-il, on ne rêve que +Paris. Que l'empereur Alexandre n'aille pas se procurer une seconde +leçon, pareille à celle qu'il a été chercher à Lutzen! Il le doit +également à ces messieurs qui ne voyaient dans l'armistice salutaire que +la perte des deux nations et qui aujourd'hui, écumant de vin de +Champagne, ne cessent de crier: À Paris! Si on veut y arriver, que l'on +s'occupe au moins des moyens! Mais, au lieu de couvrir ma droite, +m'obliger à morceler mon armée pour couvrir leurs derrières! Voilà, mon +ami, ce qui s'appelle _manœuvrer comme des cochons_!...» Metternich lui +répond le lendemain: «Je suis quasi fâché qu'il n'y ait pas un petit +échec pour Blücher. Cela aurait le grand avantage de le rendre plus +coulant. Que Dieu vous préserve d'un grand échec, car l'empereur +Alexandre court à Pétersbourg sans s'arrêter!» Il saisit cette occasion +pour parler du changement de dynastie en France, et avoue que cet objet +est du domaine de la France seule. «Si un parti se déclare, si on peut +détrôner Napoléon, si Louis XVIII est proclamé par la grande majorité de +la Chambre, on traitera avec lui.» Que devient, après cette lettre, +l'affirmation répétée de l'empereur François à Marie-Louise qu'il ne +sacrifierait jamais, quoi qu'il arrivât, la cause de sa fille et de son +petit-fils[72]? + +Le 5 février, les alliés ouvrent le congrès de Châtillon et consentent à +négocier avec les plénipotentiaires français. De part et d'autre on +parle, comme à Prague, sans avoir le ferme dessein de tenir autre chose +que des conversations. Mais Napoléon ne s'arrête pas à ces bagatelles. +Le 10, le 11, le 14 février, il bat les Russes et les Prussiens, à +Champaubert, à Montmirail, à Vauchamps. En quelques jours, il a écrasé +les cinq corps de l'armée de Silésie et démontré l'incapacité formelle +des généraux qui osent se mesurer avec lui. «Mon infanterie, écrit +Schwarzenberg à Metternich, a tellement besoin de repos que je suis dans +l'impossibilité de continuer une opération sérieuse[73]. «Et quelque +temps après, il fait cet aveu: «Pour ne pas être battu en détail, je me +bornerai à défendre sérieusement les ponts de Bray et de Nogent, et je +concentrerai les forces derrière la Seine et l'Yonne. Nous avons laissé +échapper un moment que nous regretterons, et à juste titre. Le monde me +jugera sévèrement[74].» + +Cependant, les alliés, sous la pression tenace de Castlereagh, +persistent au congrès de Châtillon à vouloir imposer à l'Empereur les +conditions les plus dures: renonciation à toutes les conquêtes depuis +1792, ainsi qu'aux places de Besançon, Belfort et Huningue. À ces +insolences Napoléon répondra encore par des victoires. Wittgenstein est +battu le 18 février à Montereau; Sacken, à Méry-sur-Seine, le 22. Les +alliés ne remportent aucun avantage à Bar et à la Ferté-sur-Aube. Ils +veulent cependant faire mine résolue et le 1er mars, par le traité de +Chaumont, s'engagent à ne point déposer les armes tant que la France +n'acceptera pas l'ultimatum de Châtillon. On se bat à Craonne le 7 mars +sans que personne puisse s'attribuer l'avantage. Les généraux alliés ne +s'entendent plus. «Sans moi, écrit Schwarzenberg à Metternich, +l'imbécile Wittgenstein allait être culbuté.» Il se plaint de Wolkowsy +qui le traite avec impudence et ne lui rend pas justice. «Des procédés +de cette nature, avoue-t-il, achèvent d'épuiser le peu de patience qui +me reste encore.» Puis il blâme les lésineries impardonnables des +Anglais qui soulèvent des difficultés pour faire des avances +d'argent[75]. Huit jours après, Schwarzenberg s'en prend à Alexandre +lui-même qui, comme on le sait, avait voulu lui préférer Moreau. «Il +doit apprendre, dit-il orgueilleusement, à respecter un homme de ma +trempe et savoir que de son auguste caractère au mien, il y a une +différence du jour à la nuit.» Il ne traite pas mieux le roi de Prusse. +«Pour le Roi, il n'est pas digne d'être jugé par les hommes d'honneur. +Il soupçonne tous les vices chez les autres, parce qu'il les aurait +tous, s'il en avait le courage et la force.» Quant aux ministres de ces +souverains, il les traite de la sorte: «Et les ministres aussi sont +assez imbéciles, assez lâches, assez chétifs pour m'accuser de sacrifier +Blücher, moi qui l'ai sauvé tant de fois!... Ah! quelle engeance! quelle +mauvaise race. Comment! servir sous de tels auspices[76]?» Voilà, +d'après les dépêches officielles, quels étaient les adversaires de +Napoléon et les ennemis de la France!... Leur détresse était bien grande +alors, puisqu'elle arrache à Schwarzenberg ce dernier cri: «Si nous +vivons encore, c'est par miracle!» Il a dû écrire à Alexandre pour lui +affirmer qu'il n'a jamais eu les mains liées, et qu'il n'a agi que +d'après ses calculs militaires. «Combien l'empereur Napoléon, dit-il, +serait glorieux s'il pouvait imaginer que de pareils soupçons +parviennent à se glisser chez les monarques alliés!» Pendant ce temps, +Blücher accusait Schwarzenberg de trahison. Les Prussiens se défiaient +de leurs alliés, et, d'autre part, le généralissime autrichien suppliait +Dieu de lui donner assez de force pour le mettre «au-dessus des sottises +de ses chers amis[77]»! + +Au dernier moment, Napoléon, qui avait paru n'admettre que la paix basée +sur les conditions de Francfort, c'est-à-dire sur les frontières +naturelles, consent à accepter les anciennes limites avec la Savoie, +Nice, l'île d'Elbe et une partie de l'Italie pour le prince Eugène. Les +alliés refusent. Ils continuent la guerre, répétant qu'ils la font à +Napoléon et non pas à la France. Mais quand il s'agira de régler les +comptes et lorsque le roi de France devra signer le traité de Paris, on +verra ce que devient la sincérité de cette affirmation. Caulaincourt +conseille à Napoléon d'accepter quand même les conditions des alliés. +Ses conseils courageux et patriotiques ne sont point écoutés[78]. +L'Empereur ne se décourage pas encore. Il combat en soldat à +Arcis-sur-Aube, avec vingt mille hommes contre quatre-vingt-dix mille. +Puis il songe à couper les communications de l'ennemi, espérant que ses +lieutenants lui feront tête. Ceux-ci, malgré leur bravoure, plient à la +Fère-Champenoise, et Napoléon est contraint de revenir de Saint-Dizier +sur Paris, pour marcher au secours de la capitale. En trois jours, il +est à Fromenteau; mais, malgré sa rapidité, il est arrivé trop tard. + +Le 31 mars, après une défense que Joseph a dirigée pendant une journée, +Paris capitule. Les alliés y pénètrent. Alexandre déclare en leur nom +qu'ils ne traiteront ni avec Napoléon Bonaparte, ni avec aucun des +siens. Il invite le Sénat à désigner un gouvernement provisoire. C'est +Talleyrand qui en devient le chef; il peut alors donner un libre cours à +ses intrigues. Le conseil municipal de Paris se prononce contre +l'Empereur. Une partie du Sénat décrète la déchéance de celui que tous +ont adulé. Les sénateurs motivent la déchéance sur des taxes illégales, +sur des guerres injustes, sur des atteintes à la liberté de la presse et +à la liberté civile, mesures que tous ont approuvées. Soixante-dix +députés adhèrent à la manifestation sénatoriale. Caulaincourt essaye de +plaider auprès d'Alexandre la cause de l'Empereur, de Marie-Louise et du +roi de Rome. On ne l'écoute plus. Le gouvernement provisoire s'adresse à +la France et l'invite à repousser Napoléon qui la gouvernait «comme un +roi de barbares». Il va jusqu'à dire que l'homme auquel il prodiguait +hier encore les marques de l'adulation la plus servile, n'avait jamais +été Français. Il fait l'éloge des «magnanimes alliés», de leur justice +et de leur humanité. Sur ces entrefaites, le maréchal Marmont, duc de +Raguse, cédant, dit-il, «à l'opinion publique», s'apprête à passer à +l'ennemi. Le sort voudra cependant que ce traître entre un jour en +relation avec le roi de Rome et vienne célébrer devant lui la valeur et +la grandeur de son père!... Les maréchaux Ney, Lefebvre, Macdonald, +Oudinot, pressés d'en finir et de sauver leur situation personnelle, +obsèdent, menacent presque l'Empereur et lui arrachent une abdication +conditionnelle, par laquelle Napoléon réserve les droits de la régente +et de son fils. C'est dans le même palais où il a enfermé Pie VII et où +il a essayé de lui arracher l'abandon de tous ses droits, que des +maréchaux ingrats ont bloqué l'Empereur et lui ont signifié que son +règne était passé[79]. + +Le Sénat, enhardi par la présence des alliés, appelle au trône +Louis-Stanislas-Xavier de France. Le 5 avril, Napoléon signe la seconde +abdication, et cette fois sans réserves. Il traite la défection de +Marmont avec le mépris qu'elle mérite; il déclare que, puisqu'il est le +seul obstacle à la paix, il fait le sacrifice de sa personne à la +France. C'est par la trahison, c'est par la défection qu'on est venu à +bout du colosse. Mais l'Autriche ne pardonne pas à Alexandre d'avoir +montré de la générosité à l'égard de son ennemi, et si elle adhère à la +convention qui lui assure une principauté indépendante et lui maintient +le titre d'Empereur, c'est bien malgré elle. Le 11 avril, un traité +passé à Fontainebleau entre les maréchaux, les ministres d'Autriche, de +Russie et de Prusse, et auquel consent le gouvernement britannique, +reconnaît à Napoléon, en échange de sa renonciation à toute souveraineté +sur la France et l'Italie, l'île d'Elbe comme propriété personnelle et +deux millions de revenu; à Marie-Louise, les duchés de Parme, de +Plaisance et de Guastalla, avec réversibilité sur le roi de Rome; enfin +au prince Eugène un établissement convenable hors de France. Le même +traité met à la disposition de l'Empereur deux millions sur ses fonds +personnels, pour lui permettre de donner des gratifications à ses +meilleurs serviteurs. Il accorde également sur les fonds du Trésor et +sur les revenus des pays cédés par la France deux millions aux frères et +aux sœurs de Napoléon[80]. Talleyrand garantit, au nom du gouvernement +du Roi, l'exécution de ce traité en tout ce qui concerne la France, +«dans la vue de concourir efficacement à toutes les mesures adoptées +pour donner aux événements qui ont eu lieu un caractère particulier de +modération, de grandeur et de générosité[81]». L'Empereur paraît +accepter toutes ces conditions avec une tranquillité majestueuse, mais, +une fois seul, il pense à s'arracher la vie. «Laisser la France si +petite, après l'avoir reçue si grande!...» C'est là toute l'explication +qu'il donne de son désespoir. Heureusement sa tentative échoue. Il en a +honte lui-même et il se ressaisit. Il se soumettra aux nouvelles +épreuves qui l'attendent et il acceptera l'exil. Le lendemain du traité +de Fontainebleau, Monsieur entrait à Paris, et le 3 mai Louis XVIII +montait sur le trône. Le 20 avril, Napoléon s'acheminait vers l'île +d'Elbe. + +Metternich ne peut nier la part personnelle qu'il a prise au traité de +Fontainebleau. En effet, le 11 avril 1814, il mandait à l'empereur +François: «Depuis quatre jours, les plénipotentiaires (Ney, Macdonald et +Caulaincourt) travaillaient avec le comte de Nesselrode à la rédaction +du traité. Mais l'empereur de Russie a désiré que je prisse part aux +délibérations avant la signature de l'acte, attendu qu'un des articles +contenait la stipulation d'un établissement indépendant pour +l'Impératrice et le roi de Rome. Ce soir, j'ai eu une séance de trois +heures avec les trois plénipotentiaires français et le comte de +Nesselrode, auquel s'était joint lord Castlereagh. Dans cette réunion, +nous sommes arrivés à nous entendre relativement au traité. J'ai cru +pouvoir assigner à l'Impératrice les duchés de Parme, de Plaisance et de +Guastalla, comme étant l'objet le plus convenable à lui attribuer, et +toutes les parties sont tombées d'accord là-dessus. En conséquence, +l'acte fut signé. Demain, il sera expédié en bonne et due forme, et, +comme le gouvernement provisoire est également d'accord avec nous sur +l'ensemble, nous pourrons d'ici à deux jours publier cette pièce si +importante. Immédiatement après, Napoléon sera conduit à l'île +d'Elbe...» Et l'empereur d'Autriche lui répondait: «Vous avez agi dans +cette affaire comme il convenait, et, comme père, je vous remercie de +tout mon cœur de ce que vous avez fait dans cette circonstance pour ma +fille.» Le 12 avril, il ajoutait: «Vous avez eu raison de ne pas +différer la conclusion du traité jusqu'à mon arrivée à Paris, car ce +n'est que par ce moyen qu'on peut mettre fin à la guerre[82].» + + * * * * * + +Il nous faut maintenant revenir un peu en arrière pour savoir ce +qu'étaient devenus Marie-Louise et son fils pendant ces quelques mois si +remplis d'événements. Napoléon avait écrit, le 8 février 1814, au roi +Joseph une lettre péremptoire où il lui recommandait de ne jamais +laisser tomber son enfant dans les mains de l'ennemi. «Soyez certain, +disait-il, que dès ce moment l'Autriche, étant désintéressée, +l'emmènerait à Vienne avec un bel apanage; et, sous prétexte de voir +l'Impératrice heureuse, on ferait adopter par François tout ce que le +régent d'Angleterre et la Russie pourraient lui suggérer. Tout parti se +trouverait par là détruit. Si je meurs, mon fils et l'Impératrice +régente doivent, pour l'honneur des Français, ne pas se laisser prendre +et se retirer au dernier village. Souvenez-vous de ce que disait la +femme de Philippe V. Que dirait-on, en effet, de l'Impératrice? Qu'elle +a abandonné le trône de son fils et le nôtre; et les alliés aimeraient +mieux tout finir en les conduisant prisonniers à Vienne. Je préférerais +qu'on égorgeât mon fils, plutôt que de le voir jamais élevé à Vienne +comme prince autrichien, et j'ai assez bonne opinion de l'Impératrice +pour être persuadé qu'elle est de cet avis, autant qu'une femme et une +mère peuvent l'être. Je n'ai jamais vu représenter _Andromaque_ que je +n'aie plaint le sort d'Astyanax survivant à sa maison, et que je n'aie +regardé comme un bonheur, pour lui de ne pas survivre à son père!» + +Comme Joseph avait averti Napoléon que Marie-Louise avait supplié son +père de ne pas favoriser les Bourbons, l'Empereur se fâcha. Il déclara +qu'il ne voulait pas être protégé par une femme. «Cette idée, disait-il, +la gâterait et nous brouillerait... Ne lui parlez que de ce qu'il faut +qu'elle sache pour signer, et surtout évitez les discours qui lui +feraient penser que je consens à être protégé par elle ou par son père. +«Cependant, Napoléon avait écrit, au lendemain du succès de Montereau, à +son beau-père pour lui proposer de s'entendre sur les bases de +Francfort. Essayant de toucher ce souverain impassible, il lui avait, +mais en vain, rappelé «que, quels que fussent ses sentiments ennemis, il +avait dans ses veines du sang français». L'attitude de François II était +bien faite pour l'inquiéter. Aussi, le 16 mars, avait-il renouvelé à +Joseph ses adjurations: «Si l'ennemi s'avançait sur Paris avec des +forces telles que toute résistance devînt impossible, faites partir, +dans la direction de la Loire, la régente, mon fils, les grands +dignitaires, les grands officiers, le baron de la Bouillerie et le +Trésor.» Viennent alors ces lignes connues où le malheureux père semble +prévoir le triste sort de l'enfant impérial: «Ne quittez pas mon fils et +rappelez-vous que je le préférerais voir dans la Seine plutôt que dans +les mains des ennemis de la France. Le sort d'Astyanax, prisonnier des +Grecs, m'a toujours paru le sort le plus malheureux de l'histoire!...» + +Jusqu'au milieu de février, Marie-Louise avait compté sur une paix +honorable, amenée par les brillants succès de Napoléon. Elle +s'acquittait dignement de ses devoirs de régente et consacrait ses +heures de loisir soit à s'occuper de son fils, soit à faire de la +charpie pour les blessés, avec les dames de la Cour. Le 11 février, elle +avait passé en revue la garde nationale, tandis que les troupes +acclamaient le petit roi de Rome qui, des fenêtres des Tuileries, +suivait avec joie leurs évolutions. Le 21 février, elle avait reçu de +Napoléon le conseil d'écrire de sa main des proclamations guerrières, +adressées aux grandes villes du Nord et de la Belgique. Le 27, elle +avait assisté à la cérémonie de la remise de quatorze drapeaux pris aux +alliés, et elle avait publiquement exprimé le vœu que tous les Français +allassent se ranger autour de leur monarque pour assurer par leur +courage la délivrance de Paris. En même temps, elle avait écrit à son +père, lui demandant encore une fois de se souvenir de sa fille et de son +petit-fils, et de ne pas imposer à la France une paix honteuse. Elle +s'entendait ainsi, et sans l'avoir cherché, avec Napoléon qui avait +adressé à François II ces lignes si fières: «Si j'avais été assez lâche +pour accepter les conditions des ministres anglais et russes, Votre +Majesté aurait dû m'en détourner, parce qu'elle sait que ce qui avilit +et dégrade trente millions d'hommes ne saurait être durable.» Mais ni la +lettre de Marie-Louise ni celle de Napoléon ne purent toucher un prince +qui obéissait aux âpres volontés et aux ressentiments de son premier +ministre. + +Lorsque les alliés se rapprochèrent de Paris, le roi Joseph communiqua à +la régente et à son intime conseiller, Cambacérès, la lettre du 16 mars, +puis un conseil important fut tenu aux Tuileries. C'était le 28 mars. La +majorité parut d'abord opposée au départ de l'Impératrice. Talleyrand, +qui savait fort bien qu'il ne serait pas écouté, affirma, mais sans +insister, que si Marie-Louise quittait Paris, elle céderait la place aux +royalistes. Le duc de Rovigo fut de cet avis; le conseil semblait +ébranlé, lorsque Joseph lui lut les lettres de Napoléon en date des 8 +février et 16 mars. Ce fut un véritable coup de foudre. On conclut +naturellement au départ[83]. Un instant, Marie-Louise avait eu +l'intention d'aller droit à l'Hôtel de ville, et d'y renouveler la +conduite de Marie-Thérèse. On l'en dissuada. Méneval le regrette fort. +«La présence de Marie-Louise à Paris, dit-il, aurait pu y déjouer de +coupables manœuvres et donner à Napoléon le temps d'arriver au secours +de Paris[84].» La régente, très embarrassée, demanda l'avis personnel de +Cambacérès, qui, craignant de se compromettre, se récusa. Elle relut +alors les lettres de l'Empereur et les considéra comme un ordre sacré. +Elle fixa le départ au lendemain matin, 29 mars. Au dernier moment, +prise d'angoisses et de remords, entendant autour d'elle des avis +différents, ne sachant que répondre aux officiers de la garde nationale +qui lui rappelaient le discours de Napoléon, elle rentra dans sa chambre +à coucher, jeta son chapeau sur le lit, s'assit dans une bergère, prit +sa tête à deux mains et pleura abondamment. Au milieu de ses sanglots, +on entendait ces paroles: «Mon Dieu! qu'ils se décident donc et qu'ils +mettent un terme à cette agonie[85]!» D'après M. de Bausset, elle aurait +dû accepter la capitulation et répondre par sa présence à la +proclamation des alliés qui disaient chercher de bonne foi en France une +autorité capable de cimenter l'union de toutes les nations et de tous +les gouvernements[86]. Malheureusement, Marie-Louise était une jeune +femme de vingt-trois ans, qui avait plus de timidité que d'énergie, et +qui n'osa jamais prendre une décision ferme. Elle eût tenu une place +brillante dans un règne pacifique. Elle était absolument désorientée au +milieu de ces événements tragiques, en face des horreurs de la guerre et +de l'invasion, des intrigues de toutes sortes qui l'entouraient et +l'enserraient. + +Les cours des Tuileries étaient remplies d'équipages et de fourgons; des +voitures de parade, même celle du sacre, des caissons du Trésor et de +l'argenterie étaient là. Les mouvements des hommes et des chevaux +amusaient le roi de Rome, qui ne croyait pas à un départ immédiat. À +neuf heures du matin, les préparatifs étaient terminés. Ce ne fut +pourtant qu'à dix heures et demie que l'Impératrice monta en +voiture[87]. Elle était accompagnée de Mmes de Montesquiou, de +Montebello, de Brignole, de Montalivet et de Castiglione. Lorsqu'on +voulut faire descendre le roi de Rome, l'enfant opposa la plus vive +résistance. Il pleurait, il poussait des cris, il s'accrochait aux +rideaux de son appartement, puis aux portes et à la rampe de l'escalier. +«N'allons pas à Rambouillet, disait-il, c'est un vilain château. Restons +ici!» La comtesse de Montesquiou, puis la sous-gouvernante, Mme +Soufflot, furent obligées de le prendre dans leurs bras. Il se débattait +violemment, et l'écuyer de service, M. de Canisy, arriva, non sans +peine, à le porter jusqu'à la voiture de sa mère. «Je ne veux pas +quitter ma maison, criait-il; je ne veux pas m'en aller. Puisque papa +est absent, c'est moi qui suis le maître!» Cette résistance inattendue, +ces cris et ces pleurs d'enfant troublaient un pénible silence et +jetaient dans l'âme de ceux qui assistaient à cette scène les +pressentiments les plus sinistres[88]. «J'étais près de lui, rapporte M. +de Bausset, et j'entendis l'expression de sa petite colère... L'instinct +de ce jeune prince parla d'une autre manière que les conseillers du +trône...» Comment ne pas évoquer ici un souvenir d'une analogie +frappante: le duc de Bordeaux refusant à Cherbourg de monter sur le +navire qui devait l'emmener avec Charles X en exil? M. de Damas, qui +portait l'enfant, dut, comme M. de Canisy pour le roi de Rome, faire un +violent effort pour venir à bout de sa résistance. Ainsi que l'a dit un +historien, «toutes ces infortunes se ressemblent...» M. de Bausset, qui +assistait au départ de Marie-Louise, dépeint le découragement et la +peine des Parisiens en voyant passer cet interminable cortège, rendu +plus considérable encore par les voitures des membres du gouvernement et +des diverses chancelleries ministérielles, marchant sous la protection +d'une escorte de mille à douze cents hommes, et occupant près d'une +lieue de terrain!... «Rien ne ressemblait moins à un voyage de cour que +cette tumultueuse retraite de personnes et de bagages de toute +nature[89].» C'était plutôt, pour employer une expression de Tacite, un +long cortège de deuil... _veluti longæ exesquiæ_. Outre les dames +d'honneur, le comte de Beauharnais, MM. de Gontaut et d'Haussonville, le +prince Aldobrandini, MM. d'Héricy et de Lambertye, de Cussy et de +Bausset, de Seyssel et de Guerchy, MM. Corvisart, Bourdier et Boyer +étaient les principaux personnages qui suivaient Marie-Louise et le +prince impérial. «Les voitures traversaient une foule de peuple dont la +contenance indiquait la sombre tristesse[90].» L'Impératrice laissait, +par son départ, le champ libre aux intrigues de Talleyrand. + +On sait avec quelle habileté le vice-grand électeur, aidé en cela par M. +de Rémusat et ses gardes nationaux, demeura à Paris et se dispensa de +suivre l'Impératrice comme il en avait reçu l'ordre. L'astucieux +personnage n'était pas encore entièrement décidé en faveur des Bourbons, +car il voulait savoir d'abord ce que pensaient les alliés, qui eux-mêmes +paraissaient encore indécis. La régence de Marie-Louise, dont il serait +le premier ministre, était une idée qui ne lui déplaisait point[91]. +Napoléon pouvait, en effet, abdiquer ou mourir subitement. D'autre part, +si l'Autriche ne soutenait pas la régence, si la Russie y était opposée, +il serait toujours temps de se retourner du côté des Bourbons et de leur +faire croire que leur restauration était due à son habileté et à son +empressement. Talleyrand eut soin de faire dire à Nesselrode par un +officieux, Alexandre de Laborde, qu'il était à Paris, au courant de +l'état des esprits et prêt à être consulté. Une manifestation royaliste +qui avait paru être du goût des alliés, et l'attitude de l'Empereur qui +n'avait pas encore l'air d'un homme qui veut abdiquer, ramenèrent +Talleyrand aux Bourbons. L'arrivée du Tsar dans son hôtel de la rue +Saint-Florentin, son langage et celui de Nesselrode, partisan de la +Restauration, achevèrent de le convaincre. Alors le 1er avril, dans le +conseil tenu chez lui en présence du Tsar, du roi de Prusse et des +ministres étrangers, il déclara que la régence serait dangereuse pour le +repos de l'Europe, car ce serait l'Empereur qui régnerait sous le nom de +Marie-Louise[92]. Il fît intervenir le baron Louis et l'abbé de Pradt +pour soutenir cette opinion et affirmer avec lui que la France était +royaliste; enfin, il répondit de l'assentiment du Sénat[93]. À sa +demande, les alliés décidèrent qu'on ne traiterait ni avec Napoléon, ni +avec aucun membre de sa famille. Ainsi, comme le fait remarquer le +chancelier Pasquier, ils consentirent formellement à exclure du trône de +France le fils de Marie-Louise. Très certainement, ils n'avaient aucune +autorisation de l'empereur d'Autriche pour prendre un tel engagement. La +proclamation avait été préparée à l'avance par Talleyrand et par +Pozzo[94], ou par Nesselrode. Mais tous savaient que François II +laisserait faire, car l'empereur d'Autriche n'hésiterait pas entre la +reprise de ses anciennes provinces et la conservation d'un trône pour sa +fille[95]. + +Pendant que se préparait cette œuvre d'intrigues, Marie-Louise arrivait +le soir du 29 mars au château de Rambouillet, et en repartait le +lendemain pour Châteaudun, où elle retrouvait les frères de Napoléon, +Joseph et Jérôme. À Vendôme, le 1er avril, elle reçut des nouvelles de +Napoléon, qui, à l'endroit appelé la «Cour de France», venait +d'apprendre la capitulation de Paris et de là s'était rendu à +Fontainebleau. Le 2 avril, elle était à Blois. Elle y exerça la régence +pendant quelques jours encore. Le 3,--c'était le dimanche des +Rameaux,--elle reçut après la messe les autorités et ne put leur +dissimuler sa profonde tristesse. Le 4, elle chargea le duc de Cadore +d'un message pour son père, message où elle répète que son fils et elle +n'ont de refuge qu'auprès de lui. Elle le suppliait de ne pas sacrifier +à l'Angleterre et à la Russie le repos et les intérêts de son +petit-fils. «Je vous confie, écrivait-elle, le salut de ce que j'ai de +plus cher au monde, un fils encore trop jeune pour connaître le malheur +et le chagrin[96]!» Le 7 avril, elle reçoit la visite du colonel de +Garbois, qui vient, de la part de Napoléon, lui annoncer l'abdication. +Elle s'étonne et s'afflige de cet acte. Elle dit qu'elle veut aller +rejoindre l'Empereur. Le colonel objecte que la chose n'est pas +possible. Alors elle s'écrie: «Pourquoi donc, monsieur le colonel? Vous +y allez bien, vous! Ma place est auprès de l'Empereur, dans un moment où +il doit être si malheureux! Je veux le rejoindre et je me trouverai bien +partout, pourvu que je sois avec lui!...» Le colonel de Garbois présenta +d'autres objections, parla de dangers de toutes sortes. Il eut beaucoup +de peine à dissuader l'Impératrice, qui finit par écrire à Napoléon. Le +colonel porta aussitôt la lettre à l'Empereur. «Il me parut, dit +Garbois, très touché du tendre intérêt que cette princesse lui +témoignait. L'Impératrice parlait de la possibilité de réunir cent +cinquante mille hommes. L'Empereur lut ce passage à haute voix, et il +m'adressa ces paroles remarquables:--Oui, sans doute, je pourrais tenir +la campagne, et peut-être même avec succès. Mais je mettrais la guerre +civile en France, et je ne le veux pas. D'ailleurs, j'ai signé mon +abdication. Je ne reviendrai pas sur ce que j'ai signé[97]. +«Marie-Louise, si l'on en croit Méneval et d'autres personnes qui +l'entouraient, était alors réellement décidée à rejoindre Napoléon. Elle +ne croyait pas à ce moment qu'on la séparerait de son époux. Elle avait +parlé plusieurs fois en ce sens à Mme de Luçay et à Mme de Montesquiou. +Le 7, elle avait lancé une dernière proclamation, dont l'auteur était +Cambacérès[98]; elle y suppliait les Français d'écouter la voix de +Napoléon. Elle se disait confiée à leur bonne foi, glorieuse d'être +Française et d'être associée aux destinées du souverain qu'ils avaient +librement choisi. «Mon fils, ajoutait-elle, était moins sûr de vos cœurs +au temps de sa prospérité. Ses droits et sa personne sont sous votre +sauvegarde.» Mais cette proclamation, si elle fut lue, ne produisit +aucun effet. La France était lasse de la guerre et toute prête à +accepter le régime qui lui assurerait la paix[99]. Cette lassitude, plus +que tout autre sentiment, explique comment l'opinion publique accueillit +favorablement le retour des Bourbons. Le 8 avril,--c'était le vendredi +saint,--Joseph et Jérôme, accompagnés de Cambacérès, vinrent, dès le +matin, conférer avec la régente. Ils lui dépeignirent les dangers très +prochains qui la menaçaient et lui dirent qu'il fallait quitter Blois au +plus vite. «Soit qu'ils eussent l'intention, rapporte M. d'Haussonville, +de se ménager une garantie du côté de l'Autriche en s'emparant de la +personne de l'Impératrice, soit qu'ils eussent songé à rejoindre avec +elle et son fils l'armée française qui revenait d'Espagne, et à tenter +les dernières chances d'une guerre civile, ils employèrent tous les +moyens pour décider l'Impératrice à passer de l'autre côté de la Loire. +Elle résista tant qu'elle put. Ils parlèrent alors de l'y contraindre de +force[100].» + +C'est ce que Marie-Louise apprit elle-même à M. de Bausset. Alors +celui-ci demanda à la régente ce qu'elle comptait faire. «Rester à Blois +et y attendre les ordres de l'Empereur», telle fut sa réponse brève. Sur +ce, M. de Bausset alla raconter au chambellan d'Haussonville ce qui se +passait. M. d'Haussonville appela les officiers qui veillaient avec +quelques troupes sur la sécurité de la régente et leur demanda s'ils +laisseraient violenter Marie-Louise. Les officiers se présentèrent en +masse à elle et lui jurèrent formelle obéissance, ce qui déjoua les +projets des frères de Napoléon. Peu de temps après survinrent le comte +Schouvaloff, aide de camp du Tsar, et le baron de Saint-Aignan pour +faciliter la retraite de la régente sur Orléans[101]. L'Empereur avait +abdiqué, et la malheureuse princesse était livrée désormais à tous les +caprices de la fortune. Marie-Louise remet à M. de Bausset une lettre +pour Napoléon et une autre pour son père. Le grand maître du palais +parvient non sans peine à Fontainebleau et s'acquitte de sa mission. La +lettre touchante de Marie-Louise émeut Napoléon, qui s'écrie: «Bonne +Louise!» puis fait mille questions à M. de Bausset sur sa santé et sur +celle de son fils. On parla ensuite de l'île d'Elbe: «L'air y est pur et +sain, dit l'Empereur, et les habitants sont excellents. Je n'y serai pas +trop mal, et j'espère que Marie-Louise ne s'y trouvera pas mal non +plus.» Il croyait qu'une fois en possession du duché de Parme, il serait +permis à l'Impératrice de venir avec son fils s'établir auprès de lui à +l'île d'Elbe. Les calculs haineux de Metternich empêchèrent cette +réunion. On peut dire que ce fut un malheur pour tous, car cette réunion +et l'exécution fidèle du traité de Fontainebleau eussent probablement +empêché les Cent-jours. Heureux auprès d'une femme et d'un fils qu'il +adorait, Napoléon n'aurait peut-être pas songé à rompre ses liens. En +tout cas, il n'eût pu fournir les raisons ou les prétextes qui rendirent +sa conduite excusable[102]... + +Marie-Louise était, je le répète, bien décidée à le rejoindre alors, et +il fallut toutes les intrigues de la diplomatie pour l'empêcher de +réaliser cette intention formelle. M. d'Haussonville l'atteste: +«L'Impératrice, dit-il, en apprenant que l'Empereur avait reçu en +souveraineté l'île d'Elbe, voulut savoir ce qu'elle devait penser de son +nouveau séjour. Elle fit aussitôt demander Mme de Brignole, qui était +Génoise et qui y avait séjourné quelque temps. Il n'est pas de questions +qu'elle ne lui fît sur le climat, sur les habitants, sur les ressources +du pays. Elle ne paraissait pas admettre qu'elle pût avoir d'autre +séjour que celui de son époux, ni d'autre avenir que le sien. Son +langage n'était pas seulement convenable sur le compte de l'Empereur; il +était plutôt exalté... Mon père est demeuré persuadé qu'elle était de +bonne foi et ne songeait pas alors à séparer son sort de celui qu'elle a +depuis si complètement oublié[103].» Il convient de faire remarquer ici +combien la conduite de Marie-Louise au milieu de ces graves événements +est à son honneur. Comment, peu de temps après, changera-t-elle de +sentiments et sera-t-elle aussi frivole et aussi inconsidérée qu'elle a +été sérieuse et digne?... Devant une telle versatilité, je ne vois +qu'une explication. Tant que Marie-Louise est sous l'influence et la +direction de Napoléon, elle comprend ses devoirs et s'y montre fidèle. +Mais, lorsqu'elle tombe sous l'influence délétère de Metternich et de +son agent Neipperg, elle change brusquement d'attitude et perd l'estime +qu'elle avait si justement méritée pendant les jours d'angoisses et de +périls. Arrivée à Orléans, le samedi saint 9 avril, Marie-Louise reçut +une lettre de son père que lui apportait le duc de Cadore. François II +l'assurait de son affection, mais il doutait que les alliés +partageassent son zèle pour les intérêts et les droits de sa fille. Ce +malheureux monarque, dont un sujet, Schwarzenberg, était pourtant le +généralissime de la coalition, s'était annihilé à tel point qu'il +n'avait plus la faculté d'émettre un désir. Le lien qui l'attachait aux +autres souverains depuis le traité de Chaumont était un lien +infrangible. L'empereur d'Autriche était bien monarque et membre de la +Quadruple Alliance, mais il ne semblait vraiment plus ni souverain, ni +père. M. de Sainte-Aulaire, porteur d'une autre lettre de l'empereur +d'Autriche, où celui-ci donnait à Marie-Louise quelques détails sur la +tentative de suicide de Napoléon, a raconté à M. d'Haussonville un +incident que je crois enjolivé. Il paraîtrait qu'il fut reçu le matin +par l'Impératrice dans sa chambre à coucher. Elle était à peine éveillée +et assise sur le bord de son lit, tandis que ses pieds sortaient de +dessous les couvertures. Embarrassé de se trouver en présence d'une si +grande infortune, M. de Sainte-Aulaire tenait les yeux baissés pour +n'avoir pas l'air d'observer sur sa figure l'effet de la triste missive. +«Ah! vous regardez mon pied, s'écria l'Impératrice. On m'a toujours dit +qu'il était joli...» Quel que soit l'intérêt avec lequel il faut +accueillir les dires de M. de Sainte-Aulaire, il est difficile de croire +à celui-ci. Tant de coquetterie féminine, et, le dirai-je? si familière +et si bourgeoise, ne semble pas possible en pareille circonstance, +surtout de la part d'une archiduchesse d'Autriche. Marie-Louise a pu +avoir un moment de distraction ou de trouble. M. de Sainte-Aulaire a +sans doute cru piquant d'y ajouter cet étrange commentaire. + +L'Impératrice avait un chagrin bien réel en ce moment et ne songeait +qu'au départ de Napoléon et aux intérêts de son fils. Elle voyait avec +stupéfaction disparaître tous ceux qui, jusqu'alors, l'avaient entourée +de leurs hommages. Elle les voyait allant au plus vite chercher des +passeports et préparant déjà leur soumission au gouvernement nouveau. Un +grossier personnage, M. Dudon, apparaît tout à coup. Il vient, au nom du +gouvernement provisoire, fouiller les voitures de l'Impératrice, enlever +l'or, l'argenterie et les diamants qui s'y trouvaient. Il pousse ses +exigences si loin qu'il veut même enlever à la malheureuse femme la +parure qu'elle porte sur elle. L'Impératrice le traite avec dédain et +part pour Orléans. Les Cosaques pillent à leur tour ses bagages, mais, +sur l'ordre du commissaire russe, Schouvaloff, ils rendent bientôt à +Marie-Louise ce qu'ils ont pris. M. de Méneval, qui était resté auprès +d'elle, recevait force lettres de Napoléon, qui demandait si +l'Impératrice voulait le suivre dans sa mauvaise fortune, ou se retirer +dans ses nouveaux États, ou rejoindre son père. Il voulait savoir +également si Mme de Montesquiou resterait auprès de son fils. Méneval +lui répondit que la gouvernante ne quitterait jamais le roi de Rome, «à +moins que la force ne l'arrachât de ses bras[104]». Marie-Louise était +de plus en plus dévorée par les inquiétudes et par le désir ardent de +revoir enfin l'Empereur. «Se dérobant à des conseils qui n'étaient pas +en harmonie avec la pensée qui la préoccupait, rapporte Méneval, elle +sortit précipitamment, un jour, de son cabinet de toilette, à demi +vêtue, traversa une terrasse qui séparait son appartement de celui de +son fils et alla se jeter dans les bras de Mme de Montesquiou, qu'elle +tenait en grande estime... Elle s'affermit auprès d'elle dans sa +résolution d'aller rejoindre Napoléon à Fontainebleau.» Elle fit même +des préparatifs sérieux pour un départ qui ne put se faire, car +Metternich et François II surent s'y opposer[105]. Il paraîtrait que la +duchesse de Montebello, jalouse de Mme de Montesquiou, fut une des +personnes qui dissuadèrent le plus Marie-Louise d'aller à l'île d'Elbe. +La régente quitta Orléans, et le lendemain le général Cambronne arrivait +en cette ville, suivi de deux bataillons de la Garde, pour la ramener +avec son fils à Fontainebleau. Il était trop tard. + +Marie-Louise avait reçu une lettre de Metternich, lui affirmant qu'il +aurait bientôt de nouvelles preuves à lui fournir de la sollicitude de +son père; qu'il pouvait toutefois lui donner d'avance la certitude d'une +existence indépendante; mais que l'arrangement le plus convenable serait +qu'elle se rendît «momentanément» en Autriche avec son enfant, en +attendant qu'elle choisît entre le séjour de l'empereur Napoléon et son +propre établissement. Le ministre ajoutait que son père aurait ainsi le +bonheur d'aider de son mieux à sécher des larmes qu'elle n'avait que +trop de motifs de répandre. Il affirmait qu'elle serait tranquille, pour +le moment, et libre de sa volonté, pour l'avenir; qu'elle pourrait +emmener avec elle les personnes auxquelles elle accordait le plus de +confiance[106]. Les princes Paul Esterhazy et Wenzel-Lichtenstein +avaient été chargés de la conduire à Rambouillet, où son père devait la +rejoindre. Marie-Louise informa Napoléon de toutes ces nouvelles, en +regrettant la hâte avec laquelle on décidait de son sort. «Je ne vis que +de larmes!» s'écriait-elle. Et pendant qu'avec les égards les plus +délicats en apparence on l'amenait vers l'issue fatale, c'est-à-dire +vers la séparation d'avec son époux, celui-ci, réduit au désespoir, +disait tristement: «Je suis un homme condamné à vivre!» Ainsi +s'écroulait un gigantesque Empire, au milieu des angoisses de son +fondateur, au milieu des larmes d'une femme et des regrets instinctifs +d'un enfant, sous les coups des intrigues des uns et de la défection des +autres[107]. + +Le 18 avril, l'empereur François arrive à Rambouillet. Marie-Louise +descend le recevoir aux portes mêmes du palais «prédestiné pour servir +d'agonie à toutes les dynasties expirantes[108]». Elle prend son fils +des mains de Mme de Montesquiou et le jette en pleurant dans les bras de +l'Empereur, avant d'avoir reçu elle-même ses premières caresses. «Ce +mouvement, dit un témoin de la scène, produisit une émotion visible dans +les traits de l'empereur François[109].» Il embrassa cordialement son +petit-fils. Mais, d'après un autre témoin, le roi de Rome parut peu +sensible à cette marque de tendresse. Il considérait avec étonnement +cette longue et grave figure. «Quand il rentra dans son appartement, il +dit: «Je viens de voir l'empereur d'Autriche; il n'est pas beau[110].» +L'enfant impérial annonçait déjà un esprit attentif. Il confiait à +Méneval que Blücher était son plus grand ennemi; que Louis XVIII avait +pris la place de son papa et qu'il retenait tous ses joujoux, mais qu'il +faudrait bien qu'il les lui rendît[111]. Un mot, saisi au passage, se +gravait dans sa mémoire et lui faisait souvent comprendre bien des +choses. Mme de Montesquiou, qui était la prudence même, prenait toutes +les mesures possibles pour ne pas enflammer et fatiguer une imagination +aussi précoce. + +L'entrevue de l'empereur François avec sa fille fut émouvante. Sous le +monarque impassible le père reparut un moment. Il fit revenir le roi de +Rome et le contempla avec tendresse. Il crut y voir l'image même de +Marie-Louise et s'écria que «c'était bien son sang qui coulait dans ses +veines». Il jura à sa fille qu'il le prenait sous sa protection et qu'il +lui servirait de père[112]. Lorsque l'empereur d'Autriche et +Marie-Louise furent de nouveau seuls, la question du départ se +représenta urgente. L'Impératrice eût préféré attendre en Italie le +moment favorable pour se rendre auprès de Napoléon. Elle ne pouvait +admettre l'idée d'une séparation prolongée. Elle laissait entendre +qu'elle saurait se partager entre le duché de Parme et l'île d'Elbe. +François II, au contraire, suivant exactement les conseils de Metternich +qui l'avait supplié de ne pas se laisser fléchir, insistait pour un +séjour momentané à Schœnbrunn, loin de tous les périls et de tous les +embarras. Méneval, qui a vu alors Marie-Louise de près, nous affirme que +l'Impératrice, ne pouvant surmonter sa douleur, se retirait souvent dans +sa chambre «et là, les coudes sur ses genoux et la tête dans ses mains, +s'abandonnait à l'amertume de ses pensées et versait d'abondantes +larmes». Pourquoi la politique autrichienne était-elle si dure et +imposait-elle ainsi, à qui n'en voulait pas, une séparation d'autant +plus cruelle, que cette séparation, dite momentanée, devait être +éternelle? Puisque l'Empereur avait renoncé officiellement à tous ses +droits sur les couronnes de France et d'Italie, puisqu'il avait accepté +l'exil et une modeste principauté, pourquoi ajouter à ses déceptions et +à ses désillusions une barbarie inutile? En quoi la défense de revoir sa +femme et son fils affermissait-elle les précautions que l'Autriche +croyait devoir prendre avec les autres puissances contre sa personne?... +L'observateur le moins partial n'y voit que la volonté d'effacer par +tous les moyens possibles la honte d'avoir, après la paix de Vienne, +sacrifié une archiduchesse au vainqueur. Il semble,--et le reste de ce +récit le prouvera,--que M. de Metternich tenait à rayer des fastes de +l'Autriche et des chartes impériales, non seulement le nom de Napoléon, +mais encore le souvenir de toute union avec lui. Pour le punir d'avoir +osé prétendre à s'allier aux Habsbourg,--comme si ce n'était pas +l'Autriche qui avait fait les premiers pas[113],--il fallait lui +arracher son fils et sa femme, lui dérober leurs embrassements, lui +refuser la consolation suprême de leur présence, leur enlever même leurs +titres et leurs noms, et en faire des étrangers à la France. C'était +aggraver inutilement la douleur de l'illustre vaincu. Qu'importe? La +politique le voulait, et, comme le disait récemment un diplomate, élevé, +lui aussi, dans les habitudes d'un sinistre sang-froid, «la douleur n'a +rien à voir avec les affaires!» Si l'on doute de ces affirmations, qu'on +lise cette dépêche de l'empereur François à Metternich, écrite six jours +avant l'entrevue de Rambouillet: «L'important est d'éloigner Napoléon de +la France, et plût à Dieu qu'on l'envoyât bien loin!... Je n'approuve +pas le choix de l'île d'Elbe comme résidence de Napoléon. On la prend à +la Toscane; on dispose _en faveur d'étrangers_ d'objets qui conviennent +à ma famille. C'est un fait qu'on ne peut admettre pour l'avenir. +D'ailleurs, Napoléon reste trop près de la France et de l'Europe. Au +demeurant, il faut tâcher d'obtenir que, si la chose ne peut être +empêchée, l'île d'Elbe revienne à la Toscane après la mort de Napoléon; +que je sois nommé cotuteur de l'enfant pour Parme, etc., et que, dans le +cas où ma fille et l'enfant viendraient à mourir, les États qui leur +sont destinés ne soient pas réservés à la famille de Napoléon[114]. «On +ne soutiendra pas que ce souverain avait la fibre bien paternelle, car, +avec le calme professionnel d'un notaire, il réglait sagement et +méthodiquement l'avenir. Comme l'avait dit Napoléon à Caulaincourt, +«l'Autriche était sans entrailles!» Elle était d'accord avec les alliés +pour faire payer à Napoléon toutes les inquiétudes et toutes les +angoisses par lesquelles l'Europe venait de passer. Les pouvoirs +extraordinaires donnés au marquis de Maubreuil, ainsi que l'attestent +les ordres authentiques du général baron de Sacken et du général baron +de Brokenhausen, commandants des troupes russes et autrichiennes à la +date du 17 avril 1814, prouvent que les alliés auraient même voulu aller +plus loin. On sait que la proposition de l'aventurier Maubreuil, +acceptée par les ministres de Louis XVIII, Dupont, Anglès et Bourrienne, +et par les puissances, était de se débarrasser de Napoléon par tous les +moyens. Si elle ne réussit pas, ce ne fut point la faute de Maubreuil. +Il avait, pour ainsi dire, prévu un an d'avance l'objet de la +déclaration des alliés qui, de l'aveu de Talleyrand lui-même, était +«projetée de manière à porter tous les individus qui figurent dans les +divers partis à faire disparaître Bonaparte[115]». + +Il paraîtrait cependant que, le jour même de l'entrevue avec sa fille, +l'empereur d'Autriche aurait écrit à Napoléon, en lui donnant encore le +titre d'Empereur et de gendre, une lettre où il l'informait que, venant +de constater que la santé de Marie-Louise avait «prodigieusement +souffert», il lui avait proposé de «passer quelques mois dans le sein de +sa famille». Napoléon avait donné trop de véritables preuves +d'attachement à Marie-Louise pour ne point partager ses vues à cet +égard. «Rendue à la santé, affirmait François, ma fille ira prendre +possession de son pays, ce qui la rapprochera tout naturellement du +séjour de Votre Majesté. Il serait superflu, sans doute, ajoutait-il, +que je donnasse à Votre Majesté l'assurance que son fils fera partie de +ma famille, et que, pendant son séjour dans mes États, je partagerai les +soins que lui voue sa mère...[116]. «Pourquoi promettre à l'exilé qu'on +lui rendra bientôt ce qu'il a de plus cher, et décider secrètement qu'on +ne tiendra pas cette promesse? Cette politique, toute de ruses et +d'expédients, était méprisable, surtout à l'égard d'un tel vaincu. Le 19 +avril, l'empereur Alexandre arriva à Rambouillet et désira voir +Marie-Louise, qui s'en plaignit, car elle lui attribuait toutes les +mesures prises contre Napoléon, ignorant que sans lui on eût envoyé +l'Empereur aux Açores. Alexandre lui témoigna les plus grands égards et +demanda à voir le roi de Rome. M. de Bausset le précéda, après avoir +fait prévenir Mme de Montesquiou. «En voyant ce bel enfant, Alexandre +l'embrassa, le caressa, l'admira beaucoup. Il dit des choses flatteuses +à Mme de Montesquiou et embrassa encore, en le quittant, le petit +roi...[117].» Deux jours après, le roi de Prusse voulut voir, lui aussi, +le roi de Rome. Il fut moins affectueux, moins caressant que l'empereur +Alexandre; mais, comme lui, il embrassa le petit roi[118]. D'après +Méneval, ces visites à Marie-Louise et à son fils auraient été +conseillées par Metternich «pour faire croire que Marie-Louise avait +renoncé à faire cause commune avec Napoléon et s'était jetée dans les +bras de ses ennemis». Le roi de Rome n'avait pas été bien démonstratif +pour les souverains qui étaient venus le voir. «Cet intéressant enfant +était assez ennuyé de ces visites. Il voyait bien qu'il n'était que +l'objet d'une indiscrète curiosité...[119].» Lorsque Napoléon en eut +connaissance, il blâma les visites du Tsar et du roi de Prusse, et +considéra comme chose inconvenante d'avoir imposé à l'Impératrice la +présence de princes qui venaient d'exiler son mari. Avant son départ, il +écrivit encore trois lettres à Marie-Louise, où il l'engageait à aller +aux eaux d'Aix conseillées par Corvisart, car il lui fallait conserver +sa santé pour son fils, qui avait tant besoin de ses soins. Ses derniers +mots étaient ceux-ci: «J'espère que ta santé se soutiendra et que tu +pourras me rejoindre... Tu peux compter sur le courage, le calme et +l'amitié de ton époux.... Un baiser au petit roi!» Il dit alors à +Caulaincourt, le seul homme qui eût osé lui parler avec une franchise +absolue aux heures les plus terribles: «La Providence l'a voulu, je +vivrai... Qui peut sonder l'avenir? D'ailleurs, ma femme et mon fils me +suffisent. Je les verrai, j'espère, je les verrai souvent. Quand on sera +convaincu que je ne songe plus à sortir de ma retraite, on me permettra +de les recevoir, peut-être d'aller les visiter.» Puis, emportant cette +espérance qui devait être si cruellement déçue, il s'achemina vers l'île +d'Elbe, après avoir fait aux soldats de sa vieille Garde ces adieux +qu'un Français ne peut lire sans frissonner, et après avoir baisé le +drapeau dont le souffle des batailles avait terni les couleurs, mais +dont les derniers revers n'avaient pu effacer la gloire. + +Le 23 avril, Marie-Louise, cédant enfin aux volontés de son père, +quittait le château de Rambouillet, se dirigeant sur Vienne. Elle +s'arrêta un jour au château de Grosbois, où elle reçut les derniers +hommages du prince de Wagram, le même qui, ambassadeur extraordinaire et +plénipotentiaire de Napoléon, avait fait à Vienne, le 8 mars 1810, la +demande solennelle de la main de l'archiduchesse Marie-Louise et déclaré +devant toute la Cour que cette princesse «assurerait le bonheur d'un +grand peuple et celui d'un grand homme». + + + + +CHAPITRE VI + +LE DÉPART POUR L'AUTRICHE. + + +«Je connais les femmes, et surtout la mienne, disait Napoléon dans son +dernier entretien avec Caulaincourt. Au lieu de la cour de France, telle +que je l'avais faite, lui offrir une prison, c'est une bien grande +épreuve. Si elle m'apportait un visage triste ou ennuyé, j'en serais +désolé. J'aime mieux la solitude que le spectacle de la tristesse ou de +l'ennui. Si l'inspiration la pousse vers moi, je la recevrai à bras +ouverts. Sinon, qu'elle reste à Parme ou à Florence, là où elle régnera +enfin. Je ne lui demanderai que mon fils...» Le malheureux Empereur +n'aura ni l'un ni l'autre. Il a bien jugé sa femme quand il ne l'a pas +crue capable de subir une grande épreuve et quand il a ajouté: «Je la +connais. Elle est bonne, mais faible et frivole. Mon cher Caulaincourt, +César peut devenir citoyen, mais sa femme peut difficilement se passer +d'être l'épouse de César...[120].» Il n'avait pas tout prévu. Un +prochain avenir allait montrer en Marie-Louise non seulement une épouse +faible et frivole, mais oublieuse de sa dignité, insoucieuse du trône +sur lequel elle était montée. + +Je sais bien que dans le moment même, c'est-à-dire à l'heure du départ, +Marie-Louise n'aurait pas demandé mieux, si son père l'y eût encouragée, +de rejoindre l'Empereur et de partir avec lui pour l'île d'Elbe. Elle le +dit même à Caulaincourt qui était venu la voir de la part de Napoléon. +Elle le chargea sincèrement de paroles de tendresse pour lui; elle +renouvela ses promesses de fidélité et d'attachement à son époux; elle +jura de lui ramener bientôt son fils. Tout cela pouvait être sincère, +mais ne dura que peu de temps. Marie-Louise eut le tort de penser +qu'elle serait un embarras de plus pour Napoléon, tandis qu'il +traverserait la France. Elle crut trop facilement aux périls qui les +attendaient, elle et le roi de Rome, à ce moment, alors qu'il eût été si +facile aux alliés de les protéger. Toujours est-il qu'elle céda aux +instances de son père comme aux perfides conseils de son premier +ministre, et qu'elle perdit ainsi l'occasion d'assurer à son nom une +gloire ineffaçable. Élevée pourtant dans la pratique et le respect de la +religion, elle ne se rappelait déjà plus les belles paroles des Livres +sacrés qui, enveloppant l'épouse d'un voile de respect et de pureté, lui +recommandent de demeurer ferme dans la foi et dans l'observance des +commandements divins. C'en est fait désormais de son honneur. Pendant +quelques jours encore, elle aura presque envie d'imiter la noble +conduite de la princesse Augusta qui s'était attachée au prince Eugène, +malgré l'opposition et les menaces de son père, le roi de Bavière, et +avait opposé un non formel à toutes les promesses qu'on lui avait faites +pour oublier la loi inoubliable du devoir. Mais ce ne sera qu'une +velléité chez Marie-Louise. Cependant sa conscience se révoltera parfois +et lui dira secrètement qu'elle est une mauvaise épouse, jusqu'au jour +prochain où elle lui dira qu'elle est une mauvaise mère. Elle +s'attendrira un peu; elle représentera dans une aquarelle mélancolique +une jeune femme saluant de son écharpe un navire qui disparaît à +l'horizon; elle versera quelques larmes, et enfin elle s'associera +faiblement, puis résolument, à la politique impitoyable de l'Autriche. +Elle se laissera dominer par un général de rencontre à la solde de +Metternich. L'histoire ne peut plus avoir pour elle de la compassion; +elle ne lui doit que du mépris[121]. + +Le 25 avril, Marie-Louise, accompagnée par Mmes de Montebello et de +Brignole, le général Caffarelli, MM. de Saint-Aignan, de Méneval et de +Bausset, le docteur Corvisart et le chirurgien Lacorner, quittait le +château de Grosbois. Le roi de Rome la suivait avec Mme de Montesquiou, +Mme Rabusson, Mmes Soufflot et Marchand, sous la surveillance du général +Kinski et de plusieurs officiers. Marie-Louise arriva le 25 à Provins, +où elle écrivit quelques mots à Napoléon, qui les reçut à Porto-Ferrajo. +Le 26, elle était à Troyes, le 28 à Dijon, le 29 à Gray, le 30 à Vesoul, +le 1er mai à Belfort. Le 2 mai, elle passait le Rhin, près de Huningue, +et se dirigeait sur Bâle. Méneval, qui nous donne ces détails, nous +apprend qu'elle reçut dans cette ville une lettre de Napoléon, datée de +Fréjus, et que cette lettre éveilla dans son cœur un nouveau regret de +n'avoir pas rejoint l'Empereur à Fontainebleau. «C'était, dit-il, une +peine secrète, une sorte de remords qui se manifestait souvent, malgré +tous les efforts qu'elle faisait pour n'en rien laisser +paraître...[122].» Marie-Louise entra à Bâle à cinq heures du soir, au +milieu de troupes suisses, bavaroises et autrichiennes qui lui rendirent +les honneurs comme à une souveraine. Il convient de dire qu'elle se +déroba aux bruyantes acclamations de la foule et demeura un jour entier +chez le sénateur Wincker, sans vouloir recevoir d'autres personnes que +le général Kinski et les chambellans Wrbna et de Tosi. Elle partit avec +un équipage nombreux; vingt-quatre voitures la suivaient. Le roi de Rome +était dans une voiture particulière avec sa gouvernante, Mme de +Montesquiou. Le voyage le distrayait visiblement, mais il lui échappa +tout à coup cette triste réflexion: «Pourquoi ne veut-on plus me laisser +embrasser mon papa[123]?» + +Marie-Louise écrivit de Zurich à son père pour lui dire que les +nouvelles reçues de l'Empereur, dans sa dernière lettre, l'avaient fort +impressionnée. Napoléon paraissait attristé de son passage en Provence, +où il avait eu à subir les invectives de la foule, comme si les alliés, +qui lui avaient maintenu le titre d'Empereur et accordé une principauté, +n'auraient pas pu faire protéger son voyage avec les quatorze cents +soldats qu'ils lui avaient laissés. Marie-Louise prenait sur elle +d'engager son père à faire remettre à Napoléon ses objets confisqués à +Orléans, sa bibliothèque et les économies qu'il avait pu réaliser sur sa +liste civile. Son gendre n'était plus son ennemi; il devait avoir +confiance dans sa générosité et sa bonté. Ce fut la dernière démarche +qu'elle tenta auprès de l'empereur François. La façon dont elle fut +accueillie devait la dissuader, d'ailleurs, de renouveler de pareilles +instances. Partout on célébrait son retour, et sur son passage des +députations badoises, wurtembergeoises, bavaroises venaient la saluer. +Elle traversa la Suisse, passant par Schaffouse et le lac de Constance. +Une fois dans le Tyrol, ce furent des ovations enthousiastes. À +Innsbruck, qui appartenait alors à la Bavière et qui aurait voulu +revenir à l'Autriche, on détela les chevaux de sa voiture, et les +habitants la traînèrent comme en triomphe. Le soir, sous ses fenêtres, +des Tyroliens firent entendre leurs chants nationaux. À la vue d'un des +tableaux qui ornaient le palais d'Innsbruck et qui représentait +Marie-Thérèse et Joseph II, M. de Bausset remarqua que le roi de Rome +ressemblait au jeune prince autrichien. Marie-Louise fit appeler son +fils. M. de Bausset le prit alors dans ses bras et l'éleva à la hauteur +du tableau pour qu'on pût faire la constatation. Et chacun convint +aussitôt de la ressemblance[124]. Il y avait là une flatterie de +courtisan, car tous les portraits du roi de Rome--et j'ai vu +personnellement les meilleurs--attestent que l'enfant impérial n'avait +du type autrichien que la lèvre inférieure. Le nez, les yeux, le front, +le menton sont visiblement napoléoniens. Pendant la durée de ce long +voyage, le roi de Rome resta confié à sa gouvernante. «Il ne voyait sa +mère, rapporte Méneval, qu'aux lieux où elle s'arrêtait. Il avait oublié +le chagrin avec lequel il avait quitté les Tuileries. La nouveauté des +objets qui passaient sous ses yeux le divertissait, et il en jouissait +avec l'heureuse insouciance de son âge[125].» À Salzbourg, la princesse +de Bavière fit un aimable accueil à Marie-Louise. À Melk, elle fut reçue +par le prince Trautmannsdorf, et, près de Saint-Poelten, par +l'impératrice d'Autriche, sa belle-mère, et la comtesse Lazouska, son +ancienne grande maîtresse. Le 21 mai 1814, elle arriva à Schœnbrunn. Ses +sœurs, Léopoldine, Marie-Clémentine, Caroline, Ferdinande et Marie-Anne, +ses frères et les archiducs ses oncles, l'attendaient impatiemment. Le +jeune prince François-Charles-Joseph devait être le compagnon habituel +des jeux de son fils. L'archiduc Charles donna la main à Marie-Louise +pour descendre de voiture. Cette fois, elle était redevenue +l'archiduchesse d'Autriche. Le général Caffarelli, qui avait accompli sa +mission, lui laissa une longue lettre où l'on remarque ce passage: «Dès +ce moment, Votre Majesté ne s'appartient plus à elle-même; elle +appartient à la postérité. Il faut donc continuer à ennoblir le malheur; +et c'est la conduite de Votre Majesté qui fixera l'opinion de la France, +de l'Allemagne, de l'Europe entière...[126].» Cette opinion allait +bientôt être fixée. + +Marie-Louise s'installa au château, au premier étage, dans un +appartement voisin de celui de son fils, et donnant de côté sur l'allée +centrale du parc. On le montre encore aujourd'hui aux visiteurs, et j'ai +pu constater moi-même que la situation de ces appartements, entourés +d'une verdure riante, devait être des plus agréables. Marie-Louise +reprit ses relations de douce intimité avec ses jeunes sœurs. Le matin, +elle aimait à s'occuper de son fils; elle le faisait venir à la fin du +déjeuner pour lui donner quelques friandises; mais c'était Mme de +Montesquiou, «noble de cœur, noble de nom», comme le dit si bien le +baron d'Helfert, qui, aidée de Mme Soufflot et de sa fille Fanny, +veillait sur cet aimable enfant. La fidèle gouvernante lui apprenait à +prier pour son père absent, et, chaque fois qu'elle en trouvait +l'occasion, elle lui en parlait, pour habituer le roi de Rome à ne pas +oublier l'empereur Napoléon. Le reste du jour, Marie-Louise faisait de +la musique ou du dessin, apprenait l'italien, montait à cheval ou en +voiture. Ses chevaux de selle et ses objets particuliers arrivèrent +bientôt au palais, venant de Rambouillet où elle les avait laissés. Elle +emmenait parfois avec elle son fils, dont les Viennois ou les habitants +de Schœnbrunn admiraient la grâce et le charmant visage. Le public +l'appelait familièrement le _petit Bonaparte_, et, sauf les courtisans, +personne ne songeait à le nommer «Mgr le duc de Parme», comme l'avait +voulu le traité de Fontainebleau. Le 15 juin 1814, Marie-Louise alla +au-devant de son père à Siegartskirchen, et revint avec lui à +Schœnbrunn. L'Empereur la traitait visiblement comme une fille chérie, +mais ne la considérait plus comme une souveraine. Le lendemain, François +II fit une entrée triomphale à Vienne et vint remercier Dieu à la +cathédrale de Saint-Étienne, où l'attendait l'archevêque Sigismond, le +même qui en 1805 avait reçu à Vienne Napoléon triomphant, et qui, en +1810, avait béni son mariage par procuration. Du 29 au 30 juin, la +duchesse de Montebello, Mme de Saint-Aignan et le docteur Corvisart +prirent congé de Marie-Louise, ce qui lui causa quelques instants de +tristesse. Bausset conservait encore ses fonctions de grand maître; +Méneval, celles de secrétaire intime; M. Héreau, celles de médecin; Mme +de Montesquiou, de gouvernante; Mme Soufflot, de sous-gouvernante; Mmes +Hureau de Sorbec et Rabusson, celles de lectrices. Mlle Fanny Soufflot +secondait sa mère auprès du petit prince, qui l'aimait tout +particulièrement et ne voulait pas la quitter.» + +La reine Marie-Caroline, fille de Marie-Thérèse, sœur de +Marie-Antoinette, était venue s'installer au château d'Hertzersdorf, +voisin de Schœnbrunn, avec l'espoir d'obtenir la reconnaissance de ses +droits au trône de Naples. On sait quelle inimitié avait régné entre +elle et Napoléon; mais les malheurs de l'Empereur avaient adouci les +rancunes de la vieille reine. Elle ne comprenait pas que Marie-Louise +fût revenue à Schœnbrunn. «Quand on est marié, disait-elle avec sa +franchise ordinaire, c'est pour la vie!» Elle s'étonna de voir que +Marie-Louise eût caché dans un écrin le portrait de Napoléon, le même +portrait, entouré de seize gros diamants, que sa grande maîtresse avait +solennellement attaché à son cou, le 7 mars 1810. Elle avait pris en +affection le petit roi de Rome et le comblait de caresses. Un jour +qu'elle parlait de l'Empereur avec sa nièce, elle exprima de nouveau son +étonnement de ne l'avoir pas encore vue se rendre à l'île d'Elbe. «Je ne +suis pas libre, répliqua tristement Marie-Louise.--On saute par la +fenêtre!» s'écria Marie-Caroline. Mais sa nièce n'avait ni son audace, +ni son énergie. Au bout d'un mois, Marie-Louise parut s'ennuyer de la +vie monotone de Schœnbrunn, où elle n'avait pour distractions que la +compagnie de ses sœurs, des archiducs Charles et Rodolphe, quelquefois +de l'Empereur et de l'Impératrice. Son fils ne suffisait pas à +l'occuper. Sous le coup de remords évidents, elle avait besoin, pour les +dissiper, de changer de pays, de se distraire par un voyage. Schœnbrunn +est cependant à quelques pas de Vienne et contient de magnifiques +ombrages. Mais le calme de ce palais et de son parc ne convenait pas à +l'agitation secrète de Marie-Louise. Elle voulait partir pour les eaux +d'Aix que lui avait conseillées Corvisart; elle parlait de ce voyage +avec affectation. Sa famille cherchait à l'en dissuader, de crainte +qu'elle ne revînt pas et qu'elle ne trouvât quelque moyen de rejoindre +Napoléon, car des lettres étaient venues de l'île d'Elbe qui rappelaient +à l'Impératrice ses récentes promesses. Marie-Louise demanda directement +à son père la permission d'aller à Aix en Savoie, espérant qu'elle +pourrait de là se rendre à Parme, comme on le lui avait assuré. +Celui-ci, après avoir consulté Metternich, autorisa ce voyage à deux +conditions: elle laisserait son fils à Schœnbrunn et elle prendrait avec +elle une personne de choix qui servirait d'intermédiaire entre elle et +le cabinet autrichien. Elle accepta. Metternich avait d'abord pensé au +prince Nicolas Esterhazy, puis son attention politique se porta sur le +général comte de Neipperg, qui commandait une division près de Genève. +Ce Neipperg avait déjà une histoire. Beau cavalier, à la chevelure +blonde et au teint coloré, portant gracieusement le bel uniforme des +hussards hongrois, homme distingué et élégant, quoiqu'une blessure reçue +à la guerre l'eût privé d'un œil et l'obligeât à porter un bandeau noir +qui coupait son front en deux, doué d'un esprit souple et astucieux, +passionné pour les arts et surtout pour la musique, le comte avait +enlevé la femme d'un de ses amis et en avait eu plusieurs enfants. Cela +ne l'empêchait pas de mener encore joyeuse vie. + +Le comte de Neipperg, né à Salzbourg en 1771, était issu d'une famille +de Souabe au service de l'Autriche[127]. Il avait autant de disposition +pour les négociations diplomatiques que pour les études militaires. +Metternich saisit bientôt ses aptitudes et l'employa dans plusieurs +missions délicates. Ce fut Neipperg qui, ministre plénipotentiaire en +Suède, contribua à détacher Bernadotte de Napoléon et à montrer aux +alliés «le chemin du sol sacré». Ce fut Neipperg qui poussa le roi Murat +à se réunir aux ennemis de la France, le 11 janvier 1814. Ce fut encore +lui qui, muni d'une lettre du roi de Bavière, osa inviter le prince +Eugène à imiter un pareil exemple. On sait le refus qu'il essuya... À +vrai dire, il fallait être singulièrement apte à l'intrigue pour +accepter successivement de pareilles tâches. De tels services avaient +attiré les regards de l'empereur d'Autriche et du premier ministre sur +lui; on comprit que l'on avait affaire à un homme précieux qui, à +l'occasion, ne reculerait devant aucun ordre ni aucune besogne. C'est, +en effet, ce qui arriva. + +Neipperg se présenta donc à Marie-Louise qui voyageait secrètement sous +le nom de duchesse de Colorno, comme un officier désigné par le +gouvernement autrichien pour être attaché à sa personne. Il l'accompagna +de Carouge à Aix, se tenant toujours à cheval auprès de sa voiture. +Méneval, qui l'observa dès son apparition, lui trouva un air +bienveillant et des manières polies, mais le jugea bientôt «adroit et +peu scrupuleux, sachant cacher sa finesse sous les dehors de la +simplicité[128]». Marie-Louise se rappelait vaguement cet homme qui +devait avoir une si grande influence sur sa destinée. C'était en 1812, à +Dresde, époque à laquelle, chambellan de son père, il avait été mis pour +la première fois à ses ordres. Insinuant et flatteur, actif et prudent, +il devint bientôt son factotum. Ce fut lui qui lui choisit une villa aux +environs d'Aix. Il eut le talent d'en trouver une qui offrait une vue +charmante. Il ne laissa pas l'Impératrice s'ennuyer un moment. Il lui +procura, entre autres distractions, plusieurs auditions de Talma. Il fit +venir Isabey, son peintre préféré, pour qu'il s'occupât de son portrait. +Il la conduisit souvent en barque sur le lac du Bourget. Enfin, il ne +négligea aucune occasion de distraire cette belle égoïste qui se +laissait faire et soignait minutieusement «sa fragile santé», et qui +devait cependant survivre vingt-six ans à son époux. Quinze jours après +son arrivée à Aix, elle écrivit à Napoléon une lettre dont M. de Bausset +se chargea. Ce fut l'une des dernières. M. de Bausset, qui allait faire +un petit voyage à Parme pour se rendre compte de la future résidence de +sa souveraine, eut la bonne pensée de faire parvenir secrètement à l'île +d'Elbe un petit buste du roi de Rome, d'une ressemblance parfaite et qui +était, paraît-il, l'œuvre d'un statuaire français établi à Vienne[129]. +La joie de l'Empereur fut grande en recevant cet objet si précieux. Mais +ses désirs étaient loin d'être satisfaits. Ce qu'il aurait voulu avant +tout, c'était la présence même de sa femme et de son fils. Le 9 août, +Marie-Louise avait reçu de lui une lettre qui la suppliait de se rendre +en Toscane, pour se rapprocher de l'île d'Elbe. «Vous savez combien je +désire faire la volonté de l'Empereur, écrivait Marie-Louise à Méneval, +qui était alors pour quelques semaines à Paris; mais, dans ce cas, +dois-je la faire, si elle ne s'accorde pas avec les intentions de mon +père?» Certainement, elle aurait dû obéir à son époux, qui devait, +suivant toutes les lois, être préféré à son père; mais elle se bornait à +se dire malheureuse et à vouloir mourir... Cette douleur et ce désespoir +n'étaient que factices, car on savait que le séjour d'Aix était pour +elle la fréquente occasion des plus agréables divertissements. + +À cette même date, Napoléon faisait informer Méneval qu'il attendait +l'Impératrice pour la fin d'août. «Écrivez-lui, disait-il au général +Bertrand, que je désire qu'elle fasse venir mon fils, et qu'il est +singulier que je ne reçoive pas de ses nouvelles, ce qui vient de ce +qu'on retient les lettres; que cette action ridicule a lieu probablement +par les ordres de quelque ministre subalterne et ne peut pas venir de +son père; toutefois, que personne n'a de droits sur l'Impératrice et son +fils.» Le ministre subalterne était le comte de Neipperg, qui, fidèle +aux prescriptions du cabinet de Vienne, exerçait, avec autant d'adresse +que de courtoisie apparente, la surveillance la plus rigoureuse sur la +correspondance de Marie-Louise. Quelque temps après, le malheureux +empereur renouvellera vainement sa tentative. Il fera écrire par quatre +voies différentes et dira cette fois qu'il attend l'Impératrice à la fin +de septembre. Ses lettres ne lui parviendront pas davantage, et +Marie-Louise n'aura pas la vertu d'obéir à sa conscience et de faire son +devoir en allant spontanément le retrouver. L'ingrate épouse, après sa +cure, a le désir de voir quelques beaux sites de la Suisse. Le 9 +septembre, on la voit à Lausanne; le 10, à Fribourg; le 11, à Berne. +Elle a quitté Aix, non point parce que le gouvernement français l'a +désiré[130], mais parce qu'elle a fini son traitement. Du 11 au 20 +septembre, elle va visiter les glaciers de la région, en compagnie de +Mme de Brignole et de M. de Neipperg, deux créatures qui semblent avoir +été inventées tout exprès pour la détourner de son époux, car l'une, +stylée par M. de Talleyrand, parlait adroitement contre l'Empereur, et +l'autre savait qu'en disant du mal de Napoléon, il ne déplairait point à +M. de Metternich et à François II. Marie-Louise rentre à Berne le 21 +septembre et reçoit dans cette ville la visite de la princesse de +Naples, Caroline d'Angleterre. Les deux princesses passent la journée au +milieu d'agréables distractions; le soir venu, elles chantent le duo de +_Don Juan: La ci darem la mano_, accompagnées au piano par Neipperg +lui-même, aussi bon musicien que bon officier. Et, pendant ce temps, +Napoléon croit sa femme malheureuse, et il gémit sur son sort +déplorable!... Après une visite à Zurich et au château de Habsbourg, +Marie-Louise revient à Schœnbrunn. Elle a laissé son fils pendant trois +mois aux mains de sa gouvernante; elle veut bien reconnaître qu'il est +«fort aimable et se porte à merveille». + +On sait maintenant qu'elle aurait désiré prolonger son séjour, de façon +à ne quitter la Suisse que pour aller prendre possession de ses duchés. +Elle avait reçu au mois d'août un pli officiel signé de son père, +relatif à l'organisation de ses nouveaux domaines. Les étrangers, +c'est-à-dire les Français, n'avaient pas droit de séjour chez elle. Le +comte Magnanoli allait être chargé de l'administration, et Marie-Louise +espérait bien que le comte de Neipperg, devenu pour elle un compagnon +indispensable, aurait, comme ministre, la haute main sur les duchés. +Mais voici qu'une lettre de Metternich lui parvient peu de temps après +et l'informe respectueusement que l'Empereur la dissuade de tout voyage +à Parme pour le moment et l'invite même à rentrer en Autriche. Les +royalistes et les jacobins se remuaient beaucoup, paraît-il; des +conspirations s'ourdissaient dans l'ombre, et il fallait attendre, pour +aller à Parme, des jours plus calmes. Le comte de Neipperg, avec +beaucoup d'habileté et d'insistance, fit valoir toutes ces raisons et +décida l'Impératrice à se soumettre. Pendant le voyage de Suisse, sa +tante, Marie-Caroline, était morte. Cette fin subite attrista quelque +temps Marie-Louise et lui remit en mémoire les conseils énergiques de la +vieille reine, conseils qu'elle s'était bien gardée de suivre, et +qu'elle allait à jamais oublier. «Les fautes dans lesquelles +Marie-Louise est tombée, assure formellement Méneval, doivent être +imputées à ceux entre les mains desquels elle a été un instrument de +haine et de vengeance. Ses liens ont été brisés par la politique qui les +avait formés[131].» Ceci ne veut pas dire que Méneval excuse +Marie-Louise, car il la savait d'une nature très égoïste. Un jour de +franchise, elle-même l'avait avoué à l'Empereur, qui s'était ainsi +récrié: «C'est le vice le plus affreux que je connaisse[132]!» + +Marie-Louise était rentrée à Schœnbrunn, au moment où la ville de Vienne +recevait les souverains alliés, leurs ministres et de nombreux +diplomates pour le congrès qui allait s'ouvrir un mois après. Ce fut +surtout, comme on le sait, une occasion de divertissements et de fêtes +de tout genre, festins, bals, concerts, représentations, carrousels, +redoutes, avant d'être l'objet de discussions graves, car on était +tellement heureux de la chute de Napoléon, qu'on ne pensait qu'à s'en +réjouir de toutes les façons. Aussi, comme l'avait dit le prince de +Ligne, le Congrès ne marchait pas, il dansait. Cependant, un grand +nombre de diplomates ne se gênaient point pour déclarer aux heures +graves que l'Empereur était encore trop près de l'Italie et de la +France. On répétait à Vienne ce qu'on disait à Paris. «On murmure ici +beaucoup, écrivait Mme de Rémusat à son mari, que l'Empereur ne +demeurera point à l'île d'Elbe. On l'envoie à Sainte-Lucie ou à +Madagascar.» Il est certain que le choix de cette dernière île eût été +singulièrement heureux. Quelques mois de séjour dans la région fiévreuse +de Majunga, et l'Europe eût été délivrée de celui qui faisait encore sa +terreur et son obsession. D'autres parlaient déjà de Sainte-Hélène. Le +fils n'était pas ménagé non plus. M. de Bausset dit avoir entendu à +Vienne le propos suivant relatif au roi de Rome: «Quant à son fils, il +fallait l'élever pour en faire un prêtre.» Qu'on ne s'étonne point de ce +propos; nous lui verrons prendre bientôt une forme officielle. +L'animosité contre la France, même gouvernée par un roi, n'était pas +moins ostensible. Les membres du congrès de Vienne s'étonnaient d'avoir +tiré un parti insuffisant de la capitulation de Paris et se reprochaient +de n'avoir pas assez affaibli la France. L'un des principaux, Hardenberg +ou Humboldt, disait avec un sentiment de jalousie évidente: «Il n'a +fallu que trois mois à la France pour reprendre son rang et sa +considération politique dans les affaires de l'Europe[133].» Aussi se +concertaient-ils tous pour amoindrir son influence et pour l'exclure +presque officiellement des délibérations du Congrès. On sait comment +l'extrême habileté de M. de Talleyrand arriva à triompher de toutes ces +intrigues et à semer la division parmi ses adversaires. Dès la première +conférence, avec un sang-froid imperturbable, il ne voulut rien +reconnaître de ce qui avait pu être décidé avant son arrivée entre les +quatre Cours principales; il protesta contre les idées ambitieuses +prêtées à la France et ne demanda que de grands égards pour elle; puis +en faisant valoir, selon les instructions de Louis XVIII, le principe de +la légitimité, principe d'ordre et de stabilité pour toutes les +puissances, en obtenant enfin que les pouvoirs du Congrès fussent +attribués aux huit Cours signataires du traité de Paris, il replaça peu +à peu la France à son rang[134]. + +Il faut reconnaître ici,--et cela est de simple justice,--que +Marie-Louise se tint à l'écart des fêtes qui ne convenaient point à sa +situation, et des réunions où elle aurait pu entendre des paroles +malsonnantes. Elle se reprenait à s'occuper de son fils, dont la grâce +enfantine et les aimables paroles la charmaient. À ce moment même, des +souvenirs touchants furent réveillés en elle. Le directeur du +garde-meuble de la couronne de France fit prévenir M. de Méneval que le +ministère de la maison du Roi était disposé à lui rendre le berceau du +roi de Rome, ce berceau magnifique que la ville de Paris avait offert à +Marie-Louise quelque temps avant la naissance du petit roi. On comprend +quelles durent être les impressions de l'Impératrice, lorsqu'elle revit +cette œuvre d'art qui rappelait de si belles espérances et de si douces +joies!... Quelques jours avant l'ouverture du Congrès, le général +autrichien Delmott mourut, et de pompeuses obsèques lui furent faites à +Vienne. Le roi de Rome tint à voir le cortège, et comme le soir il +racontait naïvement au prince de Ligne le plaisir qu'il avait éprouvé à +voir défiler tant de soldats: «À ma mort, lui dit le prince, vous verrez +bien autre chose. L'enterrement d'un feld-maréchal est tout ce que l'on +petit voir de plus beau en ce genre.» Un mois après il mourait, et le +petit prince pouvait admirer les régiments qui suivaient le cercueil de +son vieil ami[135]. Le roi de Rome n'était conduit chez son grand-père +que dans les circonstances solennelles. Celui-ci lui témoignait une +réelle affection. Les sœurs de Marie-Louise étaient également fort +gracieuses pour lui. Seule, l'impératrice d'Autriche lui montrait +quelque froideur. Elle et ses beaux-frères parlaient de le faire entrer +plus tard dans les Ordres, et il fallut plusieurs fois que l'Empereur +s'interposât pour faire cesser la conversation sur un sujet qui blessait +Marie-Louise. Autour d'elle s'échangeaient des propos hostiles contre +Napoléon et contre son fils, propos qu'elle trouvait ensuite reproduits +par les feuilles autrichiennes. C'était ce que Napoléon avait le plus +redouté, et ses lettres à Joseph montrent combien il avait eu raison de +craindre pour son fils le sort douloureux du fils d'Hector. Le 2 +décembre 1814, Marie-Louise s'était rendue à Vienne avec le petit roi. +Des curieux s'arrêtèrent avec insistance devant les armoiries impériales +qui ornaient encore sa voiture et s'exprimèrent à ce sujet en termes +presque inconvenants. De retour à Schœnbrunn, Marie-Louise donna à M. de +Bausset l'ordre de faire effacer les armoiries et de les remplacer par +son chiffre. La livrée verte des laquais fit place à une livrée bleue, +et, dès ce moment, on n'appela plus Marie-Louise que la duchesse de +Parme[136]. Neipperg ne la quittait pas. Ayant accepté de l'observer, de +la surveiller à toute heure, il s'acquittait de cette triste mission +avec un zèle particulier et une sorte de conscience. Ce qu'il empêchait +surtout, c'était toute correspondance venue de l'île d'Elbe ou partie de +Schœnbrunn pour cette île. Napoléon s'impatientait d'un tel silence. Il +en était réduit le 10 octobre à recourir au grand-duc de Toscane pour +lui demander «s'il voulait bien permettre» qu'il lui adressât chaque +semaine une lettre destinée à l'Impératrice, espérant qu'il recevrait en +retour des lettres d'elle et quelques mots de son fils. «Je me flatte, +disait-il, que, malgré les événements qui ont changé tant de choses, +Votre Altesse Royale me conserve quelque amitié.» Telle était la +situation pénible à laquelle on avait osé réduire l'Empereur. Est-ce que +le traité de Fontainebleau était vraiment observé ainsi? Et lorsque les +alliés signèrent ce traité, tous, sauf les représentants de l'Autriche, +ne crurent-ils pas que l'impératrice et le roi de Rome iraient séjourner +à l'île d'Elbe, ou pourraient tout au moins correspondre avec Napoléon? +Encore une fois, à quoi servait ce raffinement de cruauté? + +Il est curieux d'examiner ici, comme le comporte d'ailleurs notre sujet, +l'attitude du prince de Talleyrand à Vienne au sujet de Marie-Louise et +de son fils, et de voir quelles impressions il transmettait à Louis +XVIII sur Vienne et sur Schœnbrunn. Il réclamait Parme, Plaisance et +Guastalla pour la reine ou le petit roi d'Étrurie, en raison du principe +sacré de la légitimité, et parce que c'était leur patrimoine[137]. Il +affirmait le 13 octobre que l'empereur d'Autriche avait déjà fait +pressentir l'archiduchesse Marie-Louise «qu'il avait peu d'espoir de lui +conserver Parme». En effet, devant l'opposition de la France et de +l'Espagne, l'Autriche hésitait à tenir la promesse contresignée à +Fontainebleau. Marie-Louise était, comme le remarque justement Méneval, +«réduite au rôle d'une plaideuse[138]», et ses affaires marchaient mal. +On verra bientôt que Neipperg les prit au sérieux, s'en occupa +activement et, avec l'appui d'Alexandre, sut leur donner une tournure +plus favorable. Dans la même lettre, Talleyrand révélait ainsi les +desseins des alliés et les siens à l'égard de Napoléon: «On montre ici +une intention assez arrêtée d'éloigner Bonaparte de l'île d'Elbe. +Personne n'a encore d'idée fixe sur le lieu où on pourrait le mettre. +J'ai proposé l'une des Açores. C'est à cinq cents lieues d'aucune terre. +Le fils de Bonaparte n'est plus traité maintenant comme dans les +premiers jours de son arrivée à Vienne. On y met moins d'appareil et +plus de simplicité. On lui a ôté le grand cordon de la Légion d'honneur +et on y a substitué celui de Saint-Étienne[139].» Un jour, le fin +diplomate avait eu l'occasion de rencontrer le petit roi, et l'archiduc +Charles, le lui désignant, lui dit malicieusement: «Reconnaissez-vous +cet enfant?--Altesse, fit l'autre, je le connais, mais je ne le +reconnais pas.» Le 12 novembre, il rappelait à Louis XVIII qu'Alexandre, +contrarié de l'opposition de l'Autriche à ses vues secrètes et mécontent +surtout de Metternich, aurait dit: «L'Autriche se croit assurée de +l'Italie, mais il y a là un Napoléon dont on peut se servir.» À quoi +Louis XVIII avait répondu à son ministre: «Je crois au propos attribué à +l'empereur Alexandre au sujet de l'Italie. Il est dans ce cas de la plus +haute importance que l'Autriche et l'Angleterre se pénètrent bien de +l'adage, trivial si l'on veut, mais plein de sens et surtout éminemment +applicable à la circonstance: _Sublata causa, tollitur effectus_[140].» +Voilà quatre mots latins dont il ne faudrait pas trop vouloir +approfondir le sens, ni étendre la portée, car on pourrait alors leur +trouver une certaine ressemblance avec quelques mots français du duc de +Berry dits à M. de Bruslart, à propos de Napoléon: «Ne se trouvera-t-il +pas quelqu'un pour lui donner le coup de pouce?» + +À la même date du 12 novembre, les ambassadeurs du roi de France +écrivaient au ministre des affaires étrangères: «Nous sommes fondés à +espérer de faire rendre Parme à la famille d'Espagne et de faire donner +une des Légations à l'archiduchesse Marie-Louise. Si cet échange peut +être observé, on en proposera le retour au Saint-Siège, dans le cas où +le prince son fils mourrait sans enfants[141].» Metternich paraissait +être de cet avis, car il avait laissé entendre à Talleyrand qu'il +désirait «qu'une ou deux Légations fussent données à l'archiduchesse +Marie-Louise et à son fils[142]». Le 23, les ambassadeurs du Roi mandent +au ministre des affaires étrangères: «Si les paroles de M. de Metternich +pouvaient inspirer la moindre confiance, on serait fondé à croire qu'il +trouverait l'archiduchesse Marie-Louise suffisamment établie en obtenant +l'État de Lucques qui rapporte cinq à six cent mille francs, et que, +pour lors, les Légations pourraient être rendues au Pape et Parme à la +reine d'Étrurie[143].» Mais les affaires ne prenaient pas une tournure +aussi favorable. Le 30 novembre, Talleyrand écrivait au Roi que le +prince de Metternich avait assuré récemment à Marie-Louise qu'elle +conserverait Parme. On avait appris que Murat avait adressé à +l'ex-Impératrice une longue lettre dans laquelle il lui promettait, si +l'Autriche l'aidait à rester à Naples, de la faire remonter au rang dont +elle n'aurait jamais dû descendre. Le 7 décembre, Talleyrand se +plaignait de l'astuce de Metternich, qui ne songeait qu'à faire perdre +du temps au Congrès et détournait par des fêtes multipliées son +attention sur les choses graves. Cependant, le 20 décembre, il croyait +pouvoir dire: «Je suis fondé à espérer que la reine d'Étrurie aura pour +Parme l'avantage sur l'archiduchesse[144].» Il se trompait. Marie-Louise +allait obtenir les duchés de Parme, Plaisance et Guastalla; mais son +fils n'en devait pas avoir l'héritage, contrairement aux prescriptions +formelles du traité du 11 avril. Ses droits, on ne se donnera pas la +peine de les examiner, et sa mère, par un égoïsme sans nom, ne songera +même pas à émettre la moindre protestation. L'Autriche avait trouvé +cette exclusion nécessaire pour faire admettre par les alliés la +concession faite à Marie-Louise. + + + + +CHAPITRE VII + +LA COUR DE VIENNE ET LE RETOUR DE L'ÎLE D'ELBE. + + +L'influence du comte de Neipperg sur Marie-Louise se faisait sentir de +plus en plus. C'est ainsi qu'il avait amené l'Impératrice à céder au +désir, hautement exprimé par le prince de Metternich, de ne plus +communiquer avec l'île d'Elbe et de remettre au premier ministre et à +l'empereur François II les lettres qu'elle recevrait de Napoléon. Elle +osa avouer ce fait à Méneval. Et, grâce à cette lâche soumission, +l'empereur d'Autriche, voulant prouver jusqu'où allait son énergie +personnelle, avait pu montrer aux alliés réunis à Vienne une lettre où +Napoléon se plaignait, à la date du 20 novembre, du silence obstiné de +Marie-Louise. Le captif de Sainte-Hélène avait dit, à ce propos, au +commissaire anglais, le colonel Campbell: «Ma femme ne m'écrit plus. Mon +fils m'est enlevé, comme jadis les enfants des vaincus, pour orner le +triomphe des vainqueurs. On ne peut citer dans les temps modernes +l'exemple d'une pareille barbarie!» Hélas! on pouvait citer +l'arrachement du petit Louis XVII à sa mère et son enfance livrée à la +férocité et à la perversité du savetier Simon, actes abominables qui +resteront parmi les plus grandes monstruosités que l'histoire ait jamais +relevées et flétries... On pouvait citer encore l'enlèvement et le +meurtre du duc d'Enghien; attentat inique dont l'auteur, à son insu +peut-être, subissait en ce moment même le châtiment... Mais si tout à +coup la pensée de Napoléon le ramenait à la fatale matinée du 21 mars, +il devait se dire avec effroi qu'il avait méconnu, onze ans auparavant, +le désespoir d'un père, et qu'il n'avait pas reculé devant l'assassinat +d'un jeune prince innocent, croyant en être absous par l'approbation de +lâches courtisans et par la trop facile raison d'État. + +Méneval, qui, en ces tristes circonstances comme partout ailleurs, se +montra homme de cœur et de courage, faisait parvenir de temps à autre à +l'île d'Elbe des nouvelles de Marie-Louise et du roi de Rome. La plus +grande distraction de Méneval était,--il l'avoue dans ses intéressants +Souvenirs--de passer chaque jour quelques heures dans l'appartement du +petit prince. Il loue sans restriction sa gentillesse et sa douceur, son +intelligence précoce, ses vives reparties. Il en fait alors ce gracieux +portrait qui répond fidèlement à celui d'Isabey placé en tête de cet +ouvrage; une chevelure blonde et bouclée, de beaux yeux bleus, un teint +frais et animé, des traits réguliers. La santé de l'enfant était +excellente et permettait de lui donner une instruction au-dessus de son +âge. Sa dévouée gouvernante avait pour lui une tendresse et des soins +exceptionnels. Elle le levait habituellement à sept heures du matin. +Après une prière où le roi de Rome n'oubliait jamais son père, +commençaient les leçons. Déjà l'enfant, qui allait avoir quatre ans, +lisait couramment. C'était avec l'aimable fille de Mme Soufflot qu'il +avait appris ses premières lettres. Il possédait quelques petites +notions d'histoire et de géographie. L'aumônier de la Légation +française, l'abbé Lanti, lui parlait italien; un valet de chambre lui +parlait allemand; cette dernière langue ne plaisait guère au roi de +Rome; il en trouvait la prononciation rude et pénible[145]. Après ses +leçons, l'enfant courait à ses promenades et à ses jeux dans le parc de +Schœnbrunn. Le jour des Rois, Marie-Louise donna un goûter à ses frères +et à ses sœurs. Elle y fit venir son fils, et le hasard voulut qu'il +trouvât la fève dans sa part de gâteau. On but à la santé du petit roi, +et le jeune prince se réjouit des acclamations qui saluaient sa royauté +fortuite, aussi éphémère cependant que la royauté dont son père avait +cru lui assurer le pompeux héritage. + +Marie-Louise ne cessait de penser aux duchés de Parme, de Plaisance et +de Guastalla, que lui avait concédés le traité de Fontainebleau, sous la +garantie des alliés et du gouvernement français. Mais, comme je l'ai dit +plus haut, tout était remis en question par l'opposition subite de la +France et de l'Espagne. Le prince de Talleyrand, qui venait de signer, +avec l'Autriche et l'Angleterre, un traité secret d'alliance défensive +contre la Russie et la Prusse, espérait toujours que l'Autriche +abandonnerait Parme à la reine d'Étrurie ou au jeune roi, son fils. +L'adroit négociateur aurait voulu également que Metternich lui sacrifiât +les intérêts du roi Murat, mais il redoutait d'être moins exaucé sur ce +point que sur l'autre, car il savait que le ministre de François II +était passionnément épris de la reine de Naples. Ce détail faisait +sourire Louis XVIII et lui inspirait ce souvenir classique: «Si Antoine +abandonna lâchement sa flotte et son armée, du moins c'était lui-même et +non pas son ministre que Cléopâtre avait subjugué[146]...» Dans sa +lettre du 19 janvier 1815 au Roi, Talleyrand laissait entendre qu'il +avait quelque motif d'espérer que l'archiduchesse Marie-Louise serait +réduite à une pension considérable: «Je dois dire à Votre Majesté, +ajoutait-il, que je mets à cela un grand intérêt, parce que décidément +le nom de Buonaparte serait par ce moyen, et pour le présent et +l'avenir, rayé de la liste des souverains, l'île d'Elbe n'étant à celui +qui la possède que pour sa vie, et le fils de l'archiduchesse ne devant +pas posséder d'État indépendant[147].» Le 15 février, il donnait au roi +de France des détails minutieux sur l'affaire des duchés qui le +préoccupait toujours. La commission, chargée des arrangements +territoriaux, avait proposé de rendre à la reine d'Étrurie Parme, +Plaisance et Guastalla; les Légations au Saint-Siège; Lucques, les +Présides, Piombino et la réversion de l'île d'Elbe au grand-duc de +Toscane. Quant à Marie-Louise, avec la pension payée par la Toscane, +elle aurait eu quelques fiefs situés en Bohême. Talleyrand ajoutait que +ce plan, inspiré par lui, permettrait de diminuer en Italie les petites +souverainetés et d'enlever au fils de l'archiduchesse tout espoir de +gouverner le moindre État. Après bien des atermoiements, François II +paraissait consentir à rendre les duchés à la reine d'Étrurie et à +attribuer Lucques à Marie-Louise, avec deux pensions sur l'Autriche et +sur la France, à la condition que Lucques reviendrait à l'Autriche après +la mort de l'archiduchesse. Talleyrand laissait entendre qu'il y aurait +discussion sur ce dernier point, comme sur la pension française. Il en +avait parlé à Metternich et ne semblait pas satisfait de son entretien. +Sa grande présomption et sa grande légèreté, disait-il, l'avaient +empêché de prévoir qu'il pourrait ne pas avoir un succès complet. Mais, +au premier mot, l'archiduchesse Marie-Louise a paru ne pas vouloir se +contenter de Lucques, ni même se souvenir de cette principauté, «où il +ne lui serait pas agréable d'aller, disait-elle, tant que Napoléon sera +à l'île d'Elbe». S'appuyant sur le traité du 11 avril, elle voulait au +moins quelque chose d'équivalent au duché de Parme. Elle aurait bien +accepté les Légations, mais on craignait que la cour de Rome ne jetât +les hauts cris... Metternich avait, en dernier lieu, demandé trois jours +de délai pour arriver à une détermination ferme. + +Le 13 février, Talleyrand eut un entretien désagréable avec l'empereur +Alexandre. Celui-ci lui demanda brusquement pourquoi la France +n'exécutait pas le traité de Fontainebleau. C'était une affaire +d'honneur, et lui et l'empereur d'Autriche étaient blessés qu'on ne s'y +conformât point. Quand on pense que, dans ce moment même, le cabinet de +Vienne se disait prêt à abandonner Parme à la reine d'Étrurie, +contrairement aux engagements pris le 11 avril, on se demande lequel +était le plus fourbe de Talleyrand ou de Metternich. Pressé ensuite sur +la question de savoir pourquoi le gouvernement français ne faisait pas +remettre à Napoléon les sommes fixées par le même traité, Talleyrand +essayait de se tirer d'affaire en faisant remarquer qu'il y aurait «du +danger à fournir des moyens d'intrigue aux personnes que l'on pouvait +croire disposées à en former[148]». L'empereur de Russie prit cette +réponse pour ce qu'elle valait. Devant son attitude, Talleyrand ne +craignit pas de dire au Roi que l'affaire du traité du 11 avril était à +l'ordre du jour; que tout le monde en parlait; qu'elle reparaissait +souvent «et d'une manière déplaisante». Louis XVIII pouvait, selon lui, +se débarrasser de certains points pénibles au moyen d'un arrangement +avec l'Angleterre, laquelle prendrait peut-être à sa charge les pensions +stipulées. Le 26 février, Talleyrand fit encore remarquer que l'empereur +de Russie était fort actif dans les affaires de l'archiduchesse, et +qu'il avait dressé un plan dans lequel les Légations seraient presque en +entier enlevées au Pape, ce qui mettrait Alexandre en opposition avec +les principes convenus entre les plénipotentiaires des grandes +puissances. Une lettre, venue de Vienne à cette date, apprenait au +ministre des affaires étrangères à Paris que le projet, soutenu par la +France, de restituer Parme et Plaisance à la reine d'Étrurie et +d'apanager Marie-Louise, venait d'être rejeté, quoique l'Autriche y eût +d'abord consenti. L'opinion publique attribuait ce changement à +l'empereur de Russie, qui s'intéressait vivement au sort de la +malheureuse princesse. «On dit, ajoutait la lettre, que le prince de +Talleyrand s'était adressé à un diplomate russe pour gagner son +influence en faveur de la reine d'Étrurie, et que celui-ci lui avait +répondu qu'il était impossible de donner à une autre les pays qui +avaient été assignés à l'impératrice des Français par le traité de +Fontainebleau.--Ce traité, a dit Talleyrand, a été signé le pistolet sur +la gorge.--N'oubliez pas, répliqua gravement le ministre, que c'est le +même pistolet qui a remis Louis XVIII sur le trône de France[149]!» + +Le Roi répondit à son ambassadeur, le 3 mars, que lord Castlereagh avait +également insisté auprès de lui pour l'exécution de la convention du 11 +avril. Le diplomate anglais, se disant d'accord avec le ministre +autrichien qui consentait à coopérer à l'expulsion de Murat, lui avait +demandé de reconnaître que les duchés fussent donnés à Marie-Louise. Il +était, d'ailleurs, entendu que les trois branches de la maison de +Bourbon se chargeraient d'indemniser la reine d'Étrurie. Le Roi avait +répondu que si l'Autriche tenait à ce que la convention du 11 avril fût +exécutée à l'égard de l'archiduchesse Marie-Louise, il exigeait que la +reine d'Étrurie, ou son fils, reçût en indemnité Lucques et l'État des +Présides. En outre, il posait la condition que la souveraineté de Parme +serait reconnue comme appartenant à la Reine ou à son fils et devrait +leur revenir à la mort de Marie-Louise, époque à laquelle Lucques et les +Présides seraient réunis à la Toscane. À la même date, Talleyrand, +assuré de plaire au Roi qui ne pouvait supporter les airs protecteurs de +l'empereur de Russie, se raillait de ce souverain en ces termes: +«L'Empereur, disait-il, a promis d'être chez lui pour la Pâque russe, et +je crois que de tant de promesses qu'il a faites, c'est la seule qu'il +tiendra, parce qu'il verrait pour lui de l'inconvénient à ne pas la +tenir... Ce besoin, ou ce désir que tout le monde a de s'en aller, +hâtera la conclusion des affaires[150].» Ces affaires allaient devenir +bientôt plus graves qu'on n'aurait pu le supposer, et les railleries +devaient faire place à des préoccupations extrêmement importantes. + +On a dit que Marie-Louise, préoccupée de l'avenir de son fils et +renonçant tout à coup à sa froide indifférence, aurait, à la date du 19 +février 1815, fait valoir auprès du Congrès les droits de ce fils à la +couronne de France, et que cette protestation aurait été insérée au +protocole du 24 février dudit Congrès, malgré le refus de signer fait +par les ministres français. J'ai compulsé les protocoles aux Affaires +étrangères et n'y ai rien trouvé[151]. J'ai seulement, dans un des +volumes originaux du congrès de Vienne qui contient diverses pièces, +découvert une copie de cette protestation à la date indiquée, copie +faite d'après le _Vrai Libéral_ du 10 août 1817, qui l'avait empruntée à +des journaux anglais[152]. Metternich et Talleyrand n'en disent rien. Je +veux bien faire une courte analyse de cette pièce dont on n'a pas encore +parlé, mais je me hâte de dire qu'elle me paraît apocryphe. Marie-Louise +y prenait une allure fière qu'on ne lui connaissait pas. Elle citait +l'exemple de Marie-Thérèse; elle revendiquait les droits de son fils au +trône de France donné par le peuple et consacré par Dieu, «trône +national et de droit divin». Elle présentait un long exposé historique +des événements qui avaient amené Napoléon à prendre le pouvoir suprême +et à en faire reconnaître la légitimité par toutes les nations. Elle +composait un tel éloge de l'Empire et attaquait avec tant de violence la +monarchie légitime que je ne doute pas que cette protestation ne vienne +de Sainte-Hélène ou n'ait été fabriquée dans quelque officine +bonapartiste. On peut donc affirmer, sans crainte de se tromper, que +jamais Marie-Louise n'a été capable d'écrire ni de signer une pièce +pareille. Ce qui était plus vrai, c'est que Marie-Louise, qui voulait à +tout prix conserver les duchés de Parme, Plaisance et Guastalla, avait +confié au comte de Neipperg tous ses intérêts. Celui-ci, qui s'était +préalablement assuré de l'adhésion et de l'appui secrets d'Alexandre, +avait promis de les défendre énergiquement, mais à la condition que +l'Impératrice ne songerait pas à demander la réversion des duchés pour +son fils, ni à vouloir l'emmener avec elle. Cette dernière proposition +eût dû paraître inadmissible à une mère; cependant elle fut acceptée par +Marie-Louise. Méneval, qui était au courant de tous ces conciliabules, +ne put s'empêcher de dire combien il était affecté de voir l'Impératrice +prendre si facilement son parti[153]. Elle n'écoutait plus que Neipperg. +Elle avait fini par s'attacher à lui, au point que le général ayant reçu +l'ordre de se rendre provisoirement à Turin, elle alla demander à +Metternich la permission de le garder auprès d'elle jusqu'au règlement +définitif de ses affaires. Le ministre céda. Cette demande ne dérangeait +point ses plans, au contraire. + + * * * * * + +L'événement qui allait subitement arrêter à Vienne les bals, les +concerts, les tableaux vivants, les jeux, les loteries et les redoutes +était, comme on le sait, le retour de l'île d'Elbe. + +J'ai été personnellement frappé, et depuis longtemps, de voir que +beaucoup d'historiens[154] ont attribué si peu d'importance aux raisons +intimes qui agirent si fortement sur l'esprit de Napoléon et le +décidèrent à sortir de l'île d'Elbe. Il est cependant de la dernière +évidence que la non-exécution du traité du 11 avril 1814 a dû +particulièrement impressionner et irriter l'Empereur. Ainsi on ne lui +avait pas encore remis la rente des deux millions promis; on laissait +dire partout que les duchés de Parme, Plaisance et Guastalla allaient +revenir à la reine d'Étrurie, et qu'une pension serait seulement allouée +à Marie-Louise. On ne donnait plus à l'impératrice les titres que +l'article 2 du traité lui avait cependant maintenus comme à l'Empereur. +La famille impériale, qui eût dû être traitée avec égards, était l'objet +de menaces non déguisées. Enfin on n'avait pas encore attribué aux +officiers et aux serviteurs de l'Empereur, sur les fonds placés par +Napoléon sur le Grand-Livre, la Banque et les actions des forêts, les +gratifications promises par l'article 4. Un tel oubli des actes +approuvés officiellement par l'Europe et le gouvernement français était +fait pour l'exaspérer. Mais il y avait autre chose. Napoléon savait qu'à +Vienne on avait parlé, entre diplomates[155], de la nécessité de +l'enlever de l'île d'Elbe et de le mener soit aux Açores, soit à +Sainte-Lucie. Un nommé Mariotti, consul de France à Livourne, avait +écrit à Talleyrand, le 28 septembre 1814, qu'il serait facile de +l'enlever et de le conduire à l'île Sainte-Marguerite[156]. On a +contesté ce fait. Or, une nouvelle lettre de Mariotti, découverte +récemment par M. Wertheimer et datée du 5 octobre 1814, a été, celle-là, +vraiment envoyée à Talleyrand. Elle est ainsi conçue: «J'ai adressé le +28 (septembre) à Paris et le 30 à Vienne le projet d'une entreprise +destinée à enlever _le voisin_. Ce projet est, à mon avis, le seul qui +puisse réussir en ce moment. Pour peu que le capitaine (Taillade) du +brick (_l'Inconstant_) entre dans nos intérêts, le succès est certain. +J'ai exposé dans mes rapports les moyens à employer pour le sonder et +pour le séduire. J'envoie maintenant de Genève un marchand de légumes, +et de Florence par Piombino (à l'île d'Elbe) une marchande de modes, car +tout ce qui vient d'ici est tellement suspect qu'un séjour de plus de +trois jours est impossible. Je fais tout pour arriver à bonne fin, mais +je plie sous le poids des dépenses, car jusqu'ici je n'ai pas reçu un +rouge liard[157].» Le fait est donc certain aujourd'hui. Outre +l'enlèvement, il avait été question de l'assassinat. Des bruits sérieux +étaient venus jusqu'à l'Empereur, qui avait cru devoir prendre les +précautions les plus minutieuses dans l'île d'Elbe et autour de l'île. +Enfin, on s'était appliqué à écarter de Parme sa femme et son fils, pour +les empêcher de le venir voir et de demeurer avec lui. On avait arrêté +toute correspondance entre eux, comme si les liens du sang étaient à +jamais rompus. + +En conséquence, il est permis de dire: «Si Napoléon n'a pas tenu ses +engagements, qu'est-ce que l'Europe a fait des siens? Pourquoi lui +a-t-elle fourni des motifs plausibles pour s'échapper de sa +retraite?...» On voit que la politique autrichienne, mesquine et +méchante, portait ses fruits. Elle jetait l'Europe dans de nouveaux +périls; elle l'exposait à de nouvelles angoisses; elle allait affaiblir +la monarchie des Bourbons, faire verser inutilement des flots de sang, +bouleverser et ruiner la France déjà si éprouvée, amener sur son sol +attristé les confiscations, les proscriptions, la terreur et la guerre +civile... Encore une fois, si l'Empereur eût trouvé devant lui des +souverains et des ministres faisant honneur à leurs serments et à leurs +signatures, s'il avait eu la situation solennellement promise par le +traité du 11 avril 1814, si on lui avait épargné la douleur de le +séparer brutalement de sa femme et de son fils, si des projets sinistres +n'avaient pas menacé sa liberté et sa vie, il eût été impardonnable de +quitter sa retraite et de rejeter sa patrie dans des maux +incommensurables. Sans doute, les débuts de la Restauration n'avaient +pas été heureux. Sans doute, de nombreux mécontentements s'étaient +élevés, et leurs rumeurs étaient arrivées jusqu'à l'île d'Elbe. Mais +quelle que fût l'ambition de Napoléon, quel que fût son désir de +reprendre le pouvoir, de châtier ses ennemis, de punir les traîtres et +de dominer encore une fois l'Europe, s'il s'était trouvé en face des +alliés respectueux de son infortune et de ses droits suprêmes, il n'eût +pu invoquer des raisons sérieuses pour justifier sa réapparition parmi +les Français. Il faut bien admettre encore que la façon insolente dont +le congrès de Vienne osait traiter la France, et que les mesures +impolitiques des Bourbons contre les institutions nouvelles et contre +les soldats de la vieille armée, avaient fait bouillonner son sang et +lui avaient inspiré l'ardent désir de défendre les unes et de venger les +autres. Toutefois, ce qu'on a appelé les causes secondaires, +c'est-à-dire la violation des articles du traité et les menaces dirigées +contre lui et les siens, a dû figurer, suivant moi, parmi les causes +primordiales de son départ. Une politique plus habile, sinon plus +généreuse, eût évité de les lui fournir. + + * * * * * + +En remettant le pied sur le sol français, l'Empereur disait au peuple: +«J'arrive parmi vous reprendre mes droits. Tout ce qui a été fait sans +vous est illégitime.» Il affirmait à ses soldats qu'ils n'avaient pas +été vaincus, et il les invitait à reprendre le drapeau tricolore, le +drapeau de la nation et de la victoire. «Nous devons oublier, +ajoutait-il cependant, que nous avons été les maîtres des nations, mais +nous ne devons pas souffrir qu'aucune se mêle de nos affaires.» Ces +paroles allaient droit au cœur des Français. Mais l'étranger ne croyait +pas à la modération de Napoléon et au changement de sa politique. Ce fut +dans la soirée du 6 mars qu'on apprît à Vienne la nouvelle de son +retour. On donnait à ce moment à la Burg devant les membres du Congrès +une belle représentation de tableaux vivants[158], lorsqu'une agitation +subite se manifesta parmi les spectateurs. Comme cela se voit au +troisième acte d'un grand opéra, la fête fut brusquement interrompue. +Les empereurs et les rois se réunirent aussitôt pour se concerter sur +les mesures à prendre. Le 7 mars, Talleyrand, qui avait eu connaissance +de la terrible nouvelle par un agent des Rothschild de Vienne, et par M. +de Metternich, en informa Louis XVIII à tout hasard. Il croyait que +Bonaparte se porterait de côté de Gênes ou vers le midi de la France. Il +conseillait aussitôt de le traiter comme un bandit[159]. «Je ferai, +disait-il, tout ce qui sera en moi pour qu'ici l'on ne s'endorme pas et +pour faire prendre par le Congrès une résolution qui fasse tout à fait +descendre Bonaparte du rang que, par une inconcevable faiblesse, on lui +avait conservé, et le mette enfin hors d'état de préparer de nouveaux +désastres à l'Europe.» Le 12 mars, il informait le Roi que le projet de +déclaration contre Bonaparte avait été rédigé par la légation française +et communiqué à Wellington et à Metternich. Il lui importait plus qu'à +personne de montrer contre Napoléon un acharnement impitoyable, parce +que la haute société de Vienne et la plupart des diplomates le +soupçonnaient de connivence avec l'Empereur. Aussi, lui d'ordinaire si +réservé, se répandait-il en paroles menaçantes. Il disait à tout propos +que l'on devait «lui courir sus comme à un chien enragé». Il pariait, en +proposant une forte somme, que dans trois mois l'usurpateur serait +anéanti[160]. + +Talleyrand avait chargé son secrétaire de confiance, La Besnardière, de +rédiger un mémoire où se trouveraient exposés tous les motifs qui +devaient porter les alliés à réunir leurs forces et à marcher sans +retard contre Napoléon. Voici comment débute ce mémoire que l'on croyait +perdu[161]: «Les puissances de la chrétienté, réunies en congrès général +à Vienne pour compléter les dispositions du traité du 30 mai 1814, ayant +appris de quelle manière et avec quelle suite Napoléon Bonaparte avait +quitté l'asile dont il était redevable à la clémence de l'Europe, n'ont +pu douter qu'il ne méditât quelque nouvel attentat contre les droits et +le repos des nations, et l'événement vient de prouver qu'il aspire à +faire encore de la France son instrument et sa première victime. Les +entreprises, qu'un seul individu ose ainsi, sans droit, sans titre, sans +prétexte quelconque, former contre un grand royaume par l'unique motif +d'une ambition furieuse et sans autre moyen que ceux qu'il espère tirer +de l'égarement des peuples et des doctrines révolutionnaires, +n'appartiennent point à l'état de guerre, tel que la loi des nations le +reconnaît et l'admet, et constituent un acte de brigandage, dans le sens +propre et précis du mot. Cet individu s'est donc placé lui-même hors de +la protection de toute loi divine et humaine; _c'est justement qu'il +tombera sous les coups du premier qui l'aura frappé_, et il est, +d'ailleurs, passible de toutes les peines que les codes des peuples +civilisés décernent contre les brigands et les malfaiteurs.» Comment, +après de pareilles provocations à l'assassinat, douter de la mission +confiée à M. de Maubreuil?... Mais ce n'est pas fini. «Tout persuade, +ajoutait le mémoire, aux puissances de la chrétienté qu'au lieu de +fauteurs et de complices, les tentatives de Napoléon Bonaparte ne +rencontreront en France que l'horreur qu'elles méritent et le châtiment +qui leur est dû. Mais, comme en rétablissant, par le traité du 30 mai +1814, la paix générale de la chrétienté, les puissances, et +particulièrement celles qui ont signé ce traité, se sont, par cela même, +engagées et ont, d'ailleurs, un intérêt évident et commun à concourir de +tout leur pouvoir au maintien de cette paix par la base immuable des +négociations qui l'ont formée, elles regardent comme un devoir, dans les +circonstances présentes, de déclarer, ainsi qu'elles le font, que, sur +la première demande de Sa Majesté Très Chrétienne, elles seront prêtes à +se porter, et si besoin était, avec toutes leurs forces, au secours du +roi et du royaume de France contre tout perturbateur de cette paix, +spécialement contre Napoléon Bonaparte, et qu'il ne sera jamais accordé +ni paix, ni trêve, ni asile à cet ennemi de tous les hommes. Donné à +Vienne, etc.[162].» Le 13 mars, la fameuse déclaration était signée par +les représentants des huit puissances et envoyée immédiatement aux +préfets des départements frontières. Talleyrand en informait ainsi M. de +Jaucourt, le 14 mars: «Jamais il n'y a eu une pièce de cette force et de +cette importance signée par tous les souverains de l'Europe... Je ne +crois pas qu'ici nous ayons pu faire mieux[163].» On en connaît la +teneur, mais il est bon d'en rappeler ces quelques lignes: «En rompant +ainsi la convention qui l'avait établi à l'île d'Elbe, Buonaparte +détruit le seul titre légal auquel son existence se trouvait attachée... +Les puissances déclarent en conséquence que Napoléon Buonaparte s'est +placé hors des relations civiles et sociales, et que, comme ennemi et +perturbateur du repos du monde, il s'est livré à la vindicte publique.» +Il est facile de remarquer la corrélation qu'il y a entre cette pièce et +le mémoire publié plus haut. + +C'était, en réalité, une provocation officielle à un attentat direct +contre la vie de l'Empereur[164]. Les alliés avaient pris, toujours à +l'instigation de Talleyrand, comme le prouvent les documents officiels, +des mesures contre Pauline Borghèse, Jérôme et Joseph Bonaparte. Les +Polonais au service de Napoléon étaient rappelés par le gouvernement +russe. Napoléon était déclaré par Louis XVIII traître et rebelle; chacun +devait lui courir sus. Les adresses en faveur de la monarchie légitime +se multipliaient chaque jour. Les grands Corps et les conseils +municipaux, les maréchaux, les généraux, les magistrats, les +fonctionnaires, tous juraient fidélité au Roi. Une semaine après, les +mêmes, avec un non moindre enthousiasme, prêtaient serment à l'Empereur. + +C'est le 7 mars seulement qu'on avait appris à Schœnbrunn le départ de +l'île d'Elbe. Marie-Louise en fut informée au retour d'une promenade à +cheval avec le comte de Neipperg[165]. L'archiduc Jean souhaita +franchement devant elle que Napoléon se cassât le cou dans une telle +aventure. Marie-Louise parut très affligée, mais ceux qui la +connaissaient intimement ne doutaient pas que son émotion ne fût excitée +que par l'égoïsme et par la crainte. Ces duchés de Parme, Plaisance et +Guastalla qu'elle croyait avoir reconquis, elle allait donc les perdre +par la faute de son impatient époux. Il faudrait, à la suite de ce +terrible coureur d'aventures, reprendre une vie d'angoisses et de +périls!... Non, car cette fois elle était bien résolue à ne pas revoir +l'homme dont le génie tumultueux l'épouvantait. Méneval affirme que +François II avait dit à sa fille «que si Napoléon pouvait réussir, il ne +la laisserait aller en France que lorsque l'expérience aurait fait voir +qu'on pouvait se fier à ses dispositions pacifiques». Quelles que soient +la précision et la valeur habituelles des affirmations de Méneval, je +crois qu'il a dû se tromper ici, ou reproduire une parole sans +conséquence. Des entretiens de Marie-Louise et de son père à cette +époque, il est sorti autre chose qu'une promesse de laisser Marie-Louise +revenir tôt ou tard en France. D'abord toute communication fut interdite +avec cette terre dangereuse. Lettres et journaux furent interceptés. +Puis Metternich eut avec l'archiduchesse un mystérieux entretien. Le 12 +mars, Marie-Louise écrivit à ce ministre une lettre préparée par M. de +Neipperg et dans laquelle, se disant étrangère aux projets de Napoléon, +elle se mettait sous la protection des puissances. Le 13, les alliés +lançaient leur déclaration menaçante. En échange de sa soumission, +Marie-Louise recevait l'assurance que les duchés lui resteraient; de +plus, Neipperg, pour tous ses services, obtenait la dignité de maréchal +de la cour, ce qui lui permettait de monter désormais dans le carrosse +de l'archiduchesse... Voilà ce que l'empereur d'Autriche et sa +diplomatie avaient su trouver pour se venger de l'empereur des Français! +Non seulement François II s'associait aux puissances qui le livraient «à +la vindicte publique», mais encore il essayait de le déshonorer, car il +connaissait bien le genre d'intimité qui régnait ouvertement entre le +comte de Neipperg et sa fille[166]. En tolérant une pareille intrigue, +il faisait tomber sur la maison d'Autriche une honte que ne voulut pas +admettre Napoléon, car celui-ci persistait à croire sa femme fidèle et +n'osait pas soupçonner de telles infamies[167]. Il paraîtrait que +l'empereur Alexandre était venu secrètement à Schœnbrunn pour conférer +avec Marie-Louise et savoir ses intentions définitives. Elle avait +répondu que son père était seul maître de ses destinées, et elle avait +refusé de se prononcer sur la possibilité de reprendre la régence[168]. +Elle était décidée depuis longtemps à ne plus retourner en France. Elle +ne souhaitait qu'un petit pays paisible où elle occuperait ses loisirs +auprès de l'homme qui avait remplacé pour elle le héros dont la +réapparition subite faisait trembler l'Europe. + +La surveillance sur les quelques Français encore en résidence à Vienne +était devenue très rigoureuse. M. de Bausset s'était arrangé pour +recevoir en cachette des journaux de Paris, par l'entremise d'un +joaillier de Vienne. On le sut et on menaça si sérieusement le joaillier +que celui-ci dut renoncer à servir d'intermédiaire pour ces périlleuses +communications. Bientôt François II fit entendre à Marie-Louise que les +événements étaient devenus trop graves pour laisser l'enfant impérial à +Schœnbrunn[169]. On avait répandu depuis quelque temps des bruits +fâcheux sur la gouvernante du prince, la vertueuse et fidèle Mme de +Montesquiou. On l'accusait de parler au prince de ce qui se passait et +de lui faire entendre qu'il pourrait retourner à Paris auprès de son +père. Cela était faux. Mme de Montesquiou ménageait, au contraire, +l'esprit d'un enfant aussi jeune; elle se contentait seulement de le +faire prier matin et soir pour son père. Mais c'était là encore un grief +impardonnable... Marie-Louise informa tristement la gouvernante qu'elle +allait conduire son fils au château impérial à Vienne. Le 20 mars, en +effet, le roi de Rome y arriva avec sa mère. En ce même jour qui était +l'anniversaire de sa naissance, et comme par un redoublement de +méchanceté inexplicable, le comte Wrbna reçut l'ordre de signifier à Mme +de Montesquiou qu'elle n'était plus chargée de l'éducation du prince, et +qu'elle eût à quitter Vienne au plus tôt. «Malgré ses prières, ses +instances, ses protestations, écrit Méneval, elle fut forcée +d'obtempérer à un ordre aussi cruel. Il lui fallut abandonner à des +subalternes un enfant qu'elle avait reçu dans ses bras, qu'elle n'avait +pas quitté un instant depuis sa naissance, et qui avait été l'objet de +sa constante sollicitude[170].» Le motif de cette séparation si brusque +était, si l'on en croit Mme de Colloredo, que l'on soupçonnait le comte +Anatole de Montesquiou, son fils, présent alors à Vienne, d'avoir voulu +enlever l'enfant. Or, le 20 mars, le comte devait partir pour Paris. Il +avait quitté Schœnbrunn en même temps que Marie-Louise et le roi de +Rome, pour aller voir à Vienne son ami M. de Bresson de Valensole. Les +ordres qu'il avait donnés à son cocher n'avaient sans doute pas été +compris, car sa voiture se rendit au Prater. La police viennoise, +retrouvant cette voiture dans le parc, supposa que tout était arrangé +pour un enlèvement. Comme M. de Montesquiou était revenu à pied à +Schœnbrunn et un peu tard, les soupçons s'accentuèrent, d'autant plus +que, depuis le mois de janvier, on avait su que Fouché avait eu +l'intention de faire enlever le prince, afin d'établir une régence dont +il aurait été le premier ministre[171]. Je ne dis pas, en ce qui +concerne M. de Montesquiou, que celui-ci n'ait pas eu un moment +l'intention de soustraire le roi de Rome aux Autrichiens, mais de là à +une action définitive il y a loin, et rien ne prouve que M. de +Montesquiou ait alors voulu ou pu agir[172]. + +Mme de Montesquiou, qui avait obtenu la permission de voir encore une +fois le roi de Rome, était revenue à Schœnbrunn, après lui avoir +prodigué ses caresses. Le lendemain, elle songeait à partir, lorsque le +comte Wrbna revint auprès d'elle et lui dit que l'Empereur, ayant décidé +d'ajourner son départ, la priait de rester à Schœnbrunn. Elle refusa, +préférant se rendre au couvent de la Visitation à Vienne. Mais avant +d'abandonner pour toujours l'enfant qu'elle adorait, elle exigea un +ordre écrit de l'Empereur et un certificat médical attestant qu'elle +laissait le roi de Rome dans un parfait état de santé. François II lui +écrivit une lettre affectueuse, motiva son désir sur la rigueur des +circonstances et lui fit offrir une parure de saphirs. Marie-Louise y +ajouta une boucle des cheveux de son fils. On se figure aisément le +chagrin du roi de Rome, quand il ne retrouva plus auprès de lui celle +qu'il appelait dans son langage tendre et naïf «_maman Quiou_»... +D'après Méneval, cette séparation douloureuse fut vivement ressentie par +l'enfant, qui s'était fait une douce habitude des soins empressés et +maternels de sa gouvernante. «Il la redemandait sans cesse, et les +regrets qu'il témoignait de sa perte étaient la seule consolation +qu'elle pût recevoir dans cette triste circonstance[173].» Ainsi, une +femme dévouée était l'objet de la défiance et de la crainte de tout un +gouvernement. On persistait à croire que son fils était le chef d'un +complot, et on le lui fit bien voir. Le comte Anatole avait été autorisé +à retourner en France; mais, arrivé à Lembach, il fut brutalement arrêté +et ramené à Vienne, où on le tint plusieurs jours au secret. Il n'obtint +son élargissement que grâce aux instances du prince de Talleyrand[174]; +mais il dut donner sa parole d'honneur de ne point quitter Vienne, sans +avoir demandé et obtenu un passeport en règle. La comtesse de +Montesquiou s'indigna des soupçons de la police, et, comme la _Gazette +de Vienne_ s'était faite spécialement l'écho de ces bruits, elle lui +adressa un démenti formel, que le journal, avec une discourtoisie peu +habituelle cependant en Autriche, ne publia pas[175]. + +La veuve du général de Mitrowsky remplaça provisoirement Mme de +Montesquiou; mais, si distinguée que fût cette dame, ce n'étaient plus +les mêmes soins maternels ni la même sollicitude[176]. On allait bientôt +remettre l'enfant aux mains de gouverneurs qui devaient lui faire +regretter encore plus celle qu'il avait considérée comme une seconde +mère, car Marie-Louise ne lui témoignait un peu d'affection que par +intervalles et se reposait sur les autres de la tâche, pourtant si +douce, d'instruire et d'élever son fils. Elle paraissait alors très +occupée à des exercices de piété. Une foi plus sincère et plus +intelligente lui eût fait comprendre ses devoirs d'épouse et de mère. +Mais elle manquait avec insouciance aux uns comme aux autres. De +nombreux émissaires étaient partis de Paris pour Vienne. Un seul, qui +avait, paraît-il, l'appui secret de Fouché, parvint en cette ville. On +suppose que Fouché voulait connaître définitivement l'opinion secrète de +Talleyrand sur la régence de Marie-Louise, et demandait s'il pouvait +compter sur lui. Cet émissaire était M. de Montrond, l'âme damnée de +Talleyrand. J'ai fait ailleurs le portrait de cet intrigant; je n'y +reviendrai pas[177]. M. de Montrond, qui s'était servi du passeport d'un +Italien, l'abbé Altieri, remit à Méneval une lettre de Napoléon pour +Marie-Louise, et des lettres de Caulaincourt pour lui et pour Mme de +Montesquiou. Il avait confié à Méneval, mais sur un ton plaisant qui +inspirait la défiance, qu'il avait carte blanche pour enlever +Marie-Louise en la faisant déguiser sous des habits d'homme. «Je pensai, +dit Méneval, qu'il venait plutôt pour faire les affaires de Talleyrand +que celles de Napoléon.» Il est bien permis de croire à cette +observation, car Montrond s'étonnait lui-même de la confiance subite que +lui avait témoignée le gouvernement impérial. Ayant à s'expliquer un peu +plus tard sur les émissaires envoyés par Napoléon à Vienne, Talleyrand +parlait ainsi de Montrond: «Il n'avait ni dépêche, ni mission +ostensible...» Talleyrand savait le contraire. «Ou plutôt, ajoute-t-il, +a-t-il été envoyé par le parti qui sert ostensiblement Bonaparte, que +par Bonaparte lui-même.» Ceci semble plus vrai. «Il était chargé de +paroles pour M. de Metternich, M. de Nesselrode et moi.» Or, il leur +remit des lettres de Caulaincourt. «Ce qu'il était chargé de me +demander, dit encore Talleyrand, était si je pouvais bien me résoudre à +exciter une guerre contre la France.--Lisez la déclaration, lui ai-je +répondu. Elle ne contient pas un mot qui ne soit dans mon opinion. Ce +n'est pas d'ailleurs d'une guerre contre la France qu'il s'agit; elle +est contre l'homme de l'île d'Elbe[178].» Ceci était un sophisme, car la +France, qui avait acclamé le retour de Napoléon, marchait avec lui. +Montrond ayant ensuite demandé à M. de Metternich si le gouvernement +autrichien avait totalement perdu de vue ses idées du mois de mars 1814: +«La régence? nous n'en voulons point», répondit M. de Metternich[179]. +Enfin, Montrond chercha à connaître les dispositions de l'empereur +Alexandre. «La destruction de Bonaparte et des siens», répondit +Nesselrode, et les choses en restèrent là. «On s'est borné, ajoute +Talleyrand, à faire connaître à M. de Montrond l'état des forces qui +vont être immédiatement employées, ainsi que le traité du 25 mars +dernier. Il est reparti pour Paris, avec ces renseignements et ces +réponses qui pourront donner beaucoup à penser à ceux qui, aujourd'hui, +se sont attachés à la fortune de Bonaparte[180].» La mauvaise humeur de +Talleyrand s'explique par la connaissance qu'il eut du décret de +confiscation pris par Napoléon contre lui et les membres du gouvernement +provisoire, ce qui fut une faute de la part de l'Empereur. Cette faute, +le courageux Caulaincourt aurait voulu la lui éviter, comme en témoigne +la lettre du 4 avril 1815, où il ose une fois de plus lui dire la +vérité, blâmant une mesure impolitique, contraire aux promesses de +tolérance et d'oubli faites par Napoléon. Le gouvernement provisoire +avait été créé à l'instigation formelle d'Alexandre. Les alliés avaient +négocié et conclu avec lui un armistice qui avait servi de base au +traité de Paris. Mettre en jugement les hommes de ce gouvernement, +c'était offenser sans utilité les principales puissances[181]. + +En attendant qu'il se prononçât définitivement pour la cause de +l'Empereur ou pour celle du Roi, Talleyrand mandait à Louis XVIII que le +voyage du comte de Montesquiou avait été l'objet de réels soupçons. Il +avait invité le comte à retourner immédiatement, en France, affirmant +que son voyage avait eu pour objet l'enlèvement du roi de Rome. «Le +langage de madame sa mère, recueilli par la surveillance autrichienne +établie auprès d'elle, permettrait, disait-il, de le croire[182].» Or, +jamais Mme de Montesquiou n'avait parlé de l'enlèvement possible du +prince confié à ses soins. Mais ce n'était pas encore assez. Talleyrand, +informant le Roi de la remise du roi de Rome à l'empereur d'Autriche par +la gouvernante, osait ajouter: «Son langage a été si opposé aux +résolutions prises par l'Autriche et par les autres puissances, que +l'Empereur n'a pas voulu permettre qu'elle restât plus longtemps auprès +de son petit-fils.» Ceci était une fausseté de plus. Il est probable que +la déclaration du 13 mars, où l'on traitait Napoléon de «brigand», avait +blessé Mme de Montesquiou; mais il est impossible de prouver qu'elle ait +tenu ouvertement le moindre propos contre l'Autriche et contre son +Empereur. + +Le jour où l'on signifiait à la gouvernante l'ordre d'avoir à se séparer +du roi de Rome, le jour où l'on enfermait le pauvre enfant au château +impérial sous les yeux de son grand-père, Napoléon rentrait aux +Tuileries. C'était le 20 mars. Il avait combiné son retour avec cette +date qui lui rappelait la naissance du fils tant désiré. Contrairement à +ses espérances, il rentrait seul dans ce palais. Aussi, quelques jours +après, confiait-il à un chambellan autrichien, M. de Stassart, de +passage à Paris, une lettre touchante pour l'empereur François. Il +disait à son beau-père que le plus vif de ses vœux était de revoir +bientôt les objets de ses plus douces affections. Il désirait que +l'Impératrice et le roi de Rome vinssent par Strasbourg, les ordres +étant donnés sur cette ligne pour leur réception dans l'intérieur de ses +États. Il ne doutait pas que l'Empereur ne se hâtât de presser l'instant +de la réunion d'une femme avec son mari, d'un fils avec son père. Il +n'avait d'ailleurs qu'un but: consolider le trône que l'amour de ses +peuples lui avait conservé et rendu, pour le léguer un jour, affermi sur +d'inébranlables fondements, à l'enfant que François II avait entouré de +ses bontés paternelles[183]. Cette lettre fut interceptée à Linz. Les +souverains alliés en sourirent devant le beau-père de Napoléon, et le +beau-père la laissa sans réponse. + +Caulaincourt essayait, en sa qualité de ministre des affaires +étrangères, de faire connaître partout la valeur réelle des événements +qui avaient ramené Napoléon en France. Il écrivait à Méneval, le 26 +mars, que le _Moniteur_ contenait l'exacte vérité, et que, pour le +surplus, il s'en rapportait à ceux qui avaient vu les choses. +«Ramenez-nous l'Impératrice, disait-il. Nous ne pouvons pas mettre son +retour en doute... Tant de vœux et de si bons sentiments l'appellent ici +qu'elle ne saurait trop se hâter.» En même temps, il mandait à Mme de +Montesquiou: «Isabey vient de rendre l'Empereur bien heureux en lui +remettant le joli portrait du prince impérial qu'il vient de finir[184]. +Revenez vite, ramenez-nous, avec l'Impératrice, ce cher enfant que nous +aimons à devoir à ses soins et aux vôtres. L'Empereur ne s'est jamais +mieux porté. Il parle avec attendrissement de tout ce qu'il aime et nous +ne pouvons pas mettre en doute que son auguste beau-père ne rende tout +de suite une femme à son mari et un fils à son père...» Le duc de +Vicence écrivait dans le même sens au prince Eugène. Puis s'adressant à +M. de la Besnardière, le factotum de M. de Talleyrand: «Je ne vous parle +pas des événements, Monsieur; les résultats vous disent ce qui est. Ceux +qui en ont été spectateurs peuvent vous attester qu'il n'y a plus que +des vœux pour l'Empereur dans le Midi, dans la Bretagne, comme à Paris +et dans le Nord. Tous les princes sont partis en licenciant leurs +maisons, et vos courriers de Vienne et de Madrid m'arrivent comme si on +me les expédiait. Votre retour est exigé... L'Empereur aime à penser +que, depuis _le chef_ jusqu'aux derniers employés, tout le monde est +avant tout Français, dans cette affaire toute nationale. Le passé n'est +rien. La patrie est tout. Nos premiers vœux et tous nos vœux sont pour +le maintien de la paix...» + +Le 27 mars, Caulaincourt avait adressé à M. de Metternich une lettre +importante où il montrait comment la nation française, «trompée dans ses +vœux et lasse d'obéir à un gouvernement dont les mesures irréfléchies et +les principes mal déguisés tendaient à faire rétrograder la raison +humaine», avait rappelé l'Empereur. Il affirmait que la première pensée +de Napoléon avait été le maintien de la paix. Il tenait à en donner +l'assurance formelle à l'Autriche. Il attendait des principes et des +sentiments de son beau-père le retour de l'Impératrice et du roi de +Rome. Une circulaire, empreinte des mêmes déclarations pacifiques, était +adressée en même temps à tous les agents diplomatiques de la +France[185]. Mais le général allemand commandant à Kehl faisait savoir +au général commandant à Strasbourg qu'il ne pouvait laisser passer de +courriers allant à Vienne. Le duc de Vicence protesta vainement contre +ce procédé contraire aux droits et aux usages, d'autant plus irrégulier +que la France était en paix avec l'Europe entière. Sa lettre au ministre +des affaires étrangères du grand-duc de Bade n'obtint pas plus de +réponse que les autres. Les souverains firent aussi semblant de n'avoir +pas reçu la lettre de Napoléon, en date du 4 avril, où celui-ci disait +que son retour était l'ouvrage d'une irrésistible puissance, la volonté +unanime d'une grande nation qui connaissait ses devoirs et ses droits, +et où il réitérait ses vœux pour le maintien d'une honorable +tranquillité. Napoléon écrivait encore à Marie-Louise: «Ma bonne Louise, +je t'ai écrit bien des fois... Je t'envoie un homme pour te dire que +tout va très bien. Je suis très adoré et maître de tout. Il ne me manque +que toi, ma bonne Louise, et mon fils.--Napoléon[186].» Marie-Louise, +qui reçut ce mot, ne répondit pas. Un autre billet, daté de Lyon, 11 +mars, et tout entier de la main de Napoléon, avait été apporté à +Schœnbrunn par un cavalier qui l'avait caché dans une de ses bottes. Il +contenait à la fin cette pressante invitation: «Viens me rejoindre avec +mon fils. J'espère t'embrasser avant la fin de mars[187].» Marie-Louise +parut n'avoir reçu aucun de ces billets et, oubliant délibérément +qu'elle était la femme de Napoléon, garda le même et odieux silence. + +De son côté, et sans se lasser, Caulaincourt continuait ses +communications. Le 8 avril, il informait le cardinal Fesch que +l'Empereur le nommait ambassadeur près le Saint-Siège. Il lui résumait +ainsi la nouvelle politique de son maître: «Assagi par les événements, +mais se croyant toutefois encore en mesure de parler haut à l'Église, +l'Empereur n'a plus aucune vue sur le temporel de Rome. Dès lors, il n'y +a plus aucun sujet de discussion entre Sa Majesté et cette cour. Quant +au spirituel, Sa Majesté s'en tient à la bulle de Savone... Pour le +moment, l'Empereur veut s'abstenir de s'occuper d'affaires +ecclésiastiques. Il a cependant à cœur que le Saint-Père donne +l'institution canonique aux évêques qu'Elle avait nommés avant son +départ. Votre Éminence doit en avoir la liste... Sa Majesté a vu avec +plaisir, par les correspondances qu'a laissées le comte de Lille et par +celles qui ont été interceptées, que le Saint-Père n'a point cédé sur +les principes du Concordat, et qu'il s'est refusé à reconnaître les +évêques émigrés. Cette conduite n'a pu que lui être très agréable. +Cependant, d'un autre côté, on a trouvé dans les mêmes pièces la preuve +que la cour de Rome avait mis en usage contre le roi de France les +pratiques obscures et illégales dont l'Empereur avait eu aussi +précédemment à se plaindre. Il ne peut convenir à Sa Majesté d'admettre +en France ni des Jésuites, ni des Pères de la Foi. Lors de la vacance +des sièges, Sa Majesté ne peut reconnaître que des vicaires +capitulaires[188].» La lettre se terminait par ce curieux détail: «Sa +Majesté a vraiment à cœur que Votre Éminence puisse s'arranger pour être +à Paris le 30 mai, afin d'officier au couronnement du prince impérial.» +Donc, d'après cette lettre, Napoléon n'avait pas perdu l'espoir de voir +revenir son fils auprès de lui; il parlait même de le faire couronner, +ainsi que le stipulait un des articles du sénatus-consulte du 5 février +1813, comme s'il était absolument maître de sa destinée et de celle du +roi de Rome. + +Le 8 mars, M. de Méneval avait fait parvenir secrètement au duc de +Vicence une lettre détaillée sur la situation à Vienne. Les journaux +français étaient soigneusement interdits par le ministère autrichien; +les négociations du Congrès suspendues, les troupes en mouvement sur +tous les points. L'empereur Alexandre avait «une haine d'enfant contre +Napoléon». Tout gouvernement monarchique, aristocratique ou +démocratique, lui paraissait bon en France, sauf le gouvernement +impérial. Cependant, la seule personne qui pût encore obtenir quelque +chose de lui, c'était Caulaincourt. On n'était pas rassuré pour +l'avenir, car les fonds avaient baissé à Vienne dès l'arrivée de +Napoléon à Paris. «M. de Talleyrand, ajoutait Méneval, est en défiance +aujourd'hui près des alliés et de tout le monde.» Il était évident que +ni ses démonstrations actives ni la déclaration du 13 mars, dont il +était l'auteur, n'avaient rassuré les alliés contre sa versatilité si +connue. + +On supposait en effet à toutes ses actions des motifs doubles et +contradictoires. Quant au retour de l'Impératrice en France, le cabinet +de Vienne ne paraissait pas disposé à l'admettre. «L'esprit de +l'Impératrice, disait encore Méneval, est tellement travaillé à cet +égard, qu'elle n'envisage son retour en France qu'avec terreur. Tous les +moyens possibles ont été employés depuis huit mois,--dois-je dire depuis +trois ans?--pour l'éloigner de l'Empereur... On ne m'a pas permis depuis +six mois de lui parler sans témoin... On lui a fait faire, à l'insu de +tout le monde, plusieurs démarches pour se déclarer étrangère aux +projets de l'Empereur, pour se mettre sous la sauvegarde de son père et +des alliés, pour demander la couronne de Parme...» Sa santé n'en avait +pas souffert. «L'Impératrice a beaucoup engraissé. Le prince impérial +est un ange de beauté, de force et de douceur. Mme de Montesquiou le +pleure tous les jours. Cette pauvre dame est traitée avec bien de la +rigueur. Elle est reléguée dans un petit appartement de deux pièces dans +une maison particulière à Vienne...» À cette lettre Méneval ajoutait un +petit post-scriptum afin d'excuser un peu Marie-Louise, ce qui prouvait +sa générosité naturelle. «Elle est vraiment bonne au fond, disait-il, +mais bien faible et ennemie de la réflexion. Il est bien fâcheux qu'elle +n'ait pas eu un meilleur entourage[189].» + +Vers cette même époque, Marie-Louise, causant avec Méneval, lui avait +confié que si elle consentait à laisser son fils à Vienne et à se rendre +sans lui à Parme, c'était dans son intérêt. Elle pensait bien, dans ses +duchés, faire une économie annuelle de cinq cent mille francs et lui +assurer ainsi en quelques années une existence indépendante. À quoi +Méneval s'était permis de répondre que le nom de Napoléon lui paraissait +une fortune suffisante pour l'enfant impérial. Peu de temps après, il +voulut savoir si Marie-Louise consentirait à rejoindre l'Empereur, un +jour ou l'autre. Elle commença par déclarer qu'elle n'était plus +maîtresse de ses actions, qu'elle était née sous une étoile funeste, et +qu'elle était condamnée à n'être jamais heureuse[190]. Elle ajouta enfin +que son oncle l'archiduc Charles et un jurisconsulte avaient dissipé ses +incertitudes au sujet de son rapprochement avec l'Empereur, et «qu'elle +traiterait avec Napoléon de séparation à l'amiable, quand elle pourrait +lui écrire[191]». Elle n'en avait pas encore l'autorisation, mais, en +revanche, on lui laissait adresser des lettres aussi nombreuses que +passionnées au général de Neipperg, qui était parti le 18 avril, à la +tête d'une division, pour combattre Murat. Le séjour de Vienne et de +Schœnbrunn étant devenu intolérable pour les Français, Méneval demanda +la permission de retourner en France. Le pauvre petit roi de Rome allait +rester presque seul au milieu des Autrichiens, qui espéraient en faire +ce qu'avait tant redouté Napoléon: un prince étranger. + + + + +CHAPITRE VIII + +LES INTRIGUES DE FOUCHÉ ET DE METTERNICH EN 1815. + + +On a lu, dans une dépêche du prince de Talleyrand à Louis XVIII, que M. +de Metternich, interrogé par M. de Montrond sur les sentiments de +l'Autriche à l'égard de la régence de Marie-Louise, aurait sèchement +répondu: «La régence? Nous n'en voulons point[192].» Les documents et +les faits que j'ai étudiés imposent, comme on va le voir, un démenti +absolu à cette assertion. Les relations de Fouché et de Metternich au +début des Cent-jours, leurs communes intrigues au sujet du renversement +de Napoléon et son remplacement éventuel par Napoléon II ou par le duc +d'Orléans,--car Louis XVIII ne venait dans leurs combinaisons qu'en +troisième ligne,--sont un très intéressant point d'histoire qui doit +former une des parties essentielles de ce récit. Ces intrigues si +curieuses ont donné lieu à ce que l'on a appelé la «mission +d'Ottenfels». + +M. Thiers avait posé, en 1849, à M. de Metternich,--quelques mois avant +la mort du chancelier,--la question suivante: «La mission de M. +Werner[193] à Bâle est certaine. Quels en étaient l'objet et +l'importance? Ce point a de la gravité, car cette mission, en brouillant +Napoléon avec Fouché, eut des conséquences assez sérieuses.» On verra +bientôt que l'affaire d'Ottenfels n'eut aucune action décisive sur les +sentiments du duc d'Otrante, puisque, dès sa rentrée au ministère de la +police, il était disposé à trahir l'Empereur. D'autre part, le prince +Richard de Metternich admet que le récit de M. Thiers[194] est assez +fidèle, ce qui s'expliquerait, d'après lui, par les renseignements que +M. de Metternich lui aurait communiqués. On verra aussi quelle confiance +il faut attacher à ces renseignements. Rien n'est si compliqué que les +machinations de Fouché et de Metternich à propos de l'éventualité de la +régence de Marie-Louise avec Napoléon II, et il m'a fallu les regarder +de bien près pour en découvrir tous les ressorts. Mais pour comprendre +clairement cette question, il convient de revenir un peu en arrière. + +À peine Louis XVIII, après vingt-cinq années d'exil, était-il monté sur +le trône, que les fautes de son ministère et les imprudences de son +entourage lui avaient aliéné beaucoup d'esprits. Le mécontentement +s'était étendu de la vieille armée napoléonienne à la nation[195]. Aussi +des complots allaient-ils menacer l'autorité royale. Ils étaient formés +par des individus experts en agitation, et parmi eux devait reparaître +un des hommes les plus adroits et les plus dangereux de la Révolution: +j'ai nommé Fouché, duc d'Otrante. Celui-ci ne pouvait se consoler d'être +arrivé trop tard à la curée de 1814. Il espérait cependant avoir bientôt +une forte compensation, car il se rendait parfaitement compte que les +fautes de la Restauration amèneraient à bref délai une réaction fatale. +Lorsque les violences des ultras eurent répandu dans le pays un +véritable malaise et fourni un prétexte naturel d'agitation, il +recommença à comploter. Il s'était remis en relation avec le prince de +Talleyrand, auquel il avait confié ses intérêts pour le maintien de ses +dotations. Avant le départ de l'ambassadeur pour Vienne, il était allé +plusieurs fois rue Saint-Florentin sans avoir «l'avantage de le trouver +et de lui faire ses adieux[196]». Il aurait désiré lui parler des +affaires intérieures de la France et surtout des Français qu'on avait +exclus des places et qu'on allait obliger à quitter le pays. «Votre +Altesse, disait-il, peut s'en rapporter à moi sur la situation des +choses et les dispositions secrètes des esprits... Bientôt il n'y aura +ici de tranquillité pour personne.» Il le priait de se souvenir +quelquefois d'un homme qui lui était et lui serait toujours +attaché[197]. + +D'accord avec lui et prévoyant une catastrophe prochaine, il avait pensé +à faire offrir le pouvoir au duc d'Orléans, puis à Napoléon II avec +Marie-Louise régente. Toutes les combinaisons éloignaient naturellement +l'Empereur, qu'on devait envoyer aux Açores ou à Sainte-Lucie. +Talleyrand, qui était en rapport avec les diverses coteries parisiennes, +savait par Fouché, Jaucourt et d'Hauterive que l'autorité de Louis XVIII +était battue en brèche, et il prenait déjà ses dispositions, suivant son +habitude, pour se ranger du côté du plus fort. D'autre part, Fouché +s'était entendu avec le duc de Dalberg pour correspondre plus aisément +avec le prince de Metternich, auquel il faisait part de toutes ses +inquiétudes sur la triste situation de la monarchie. Aussi le ministre +de François II, si l'on en croit le duc de Rovigo, avait-il fait +adresser au duc d'Otrante, au commencement de l'année 1815, ces trois +questions: «1° Qu'arriverait-il si Napoléon reparaissait; 2° si le roi +de Rome se montrait à la frontière, appuyé par un corps autrichien; 3° +si simplement une révolution éclatait en France?» À la première +question, Fouché aurait répondu que tout dépendrait du premier régiment +français; à la seconde, que toute la France se prononcerait pour le roi +de Rome; à la troisième, que la révolution aurait lieu en faveur du duc +d'Orléans. Ces prévisions étaient exactes. En attendant, Fouché se +tenait adroitement à l'écart et laissait à d'autres le soin de préparer +le terrain. On travaillait l'armée et les ouvriers. De nombreux généraux +consultés acceptaient volontiers l'idée d'une régence[198]. «On +n'attendait plus qu'une réponse de Vienne pour commencer, rapporte le +duc de Rovigo, lorsque Napoléon débarque à Cannes. Il se fait précéder +de proclamations et du bruit que sa femme et son fils viennent le +joindre, si bien que tout le monde le croit.» Le duc de Rovigo ajoute +que ce langage était si conforme à celui que tenaient les gens de M. +Fouché, que tout le monde fit compliment au duc d'Otrante d'un événement +dont il était intérieurement mécontent. + +Chose plaisante, la rumeur accentuée de l'arrivée de Marie-Louise et du +roi de Rome[199] fit croire à Fouché que Talleyrand l'avait joué en +disposant l'Autriche à céder ce précieux dépôt et en prévenant Napoléon +du moment favorable pour quitter l'île d'Elbe. Ce ne fut pas cette seule +hypothèse qui détermina Fouché à agir. À la nouvelle de la marche de +l'Empereur sur Paris, il vit la monarchie perdue; se dérobant alors aux +agents du Roi qui voulaient l'emmener de force à Gand, il prit son +parti. Le jour de la rentrée de Napoléon, il apparut. Cette fois, il +était satisfait, car son plus redoutable rival était retenu à Vienne. Le +duc d'Otrante allait pouvoir conduire les affaires à son gré, caresser +et tromper Napoléon beaucoup trop crédule, préparer sa chute et dicter +ses conditions au successeur, quel qu'il fût, de l'Empereur. Il reprit +le ministère de la police, où se trouvaient déjà ses créatures, et, +affectant une vive émotion, dit à Napoléon: «Sire, vous m'avez sauvé la +vie. J'étais caché depuis huit jours pour fuir la persécution!» + +De son côté, Talleyrand se croyait joué par Fouché. Quand il apprit la +rentrée de son ami au ministère, il n'en douta plus. Les deux rusés +compères s'observaient sans rien dire, redoutant chacun, de la part de +l'autre, quelque rouerie nouvelle, lorsque Talleyrand, ayant été +maladroitement proscrit par un décret impérial[200], résolut de se +prononcer contre le nouveau régime. Il conseilla à Metternich d'envoyer +à Fouché un courrier secret chargé de connaître les sentiments réels de +ce dernier et de lui offrir, à la condition que Napoléon +disparût,--c'était la condition nécessaire et toujours +invoquée,--l'appui de l'Autriche pour réinstaller, à son choix, Louis +XVIII, la régence ou le duc d'Orléans. Talleyrand laissait, comme on le +voit, le champ libre aux intrigues de Fouché. + +Le 25 mars, le duc d'Otrante eut avec le baron Pasquier, dans son +jardin, un entretien mystérieux. Il lui dit audacieusement que +l'Empereur était plus fou que jamais, et que son affaire serait faite +avant quatre mois. Il ne demandait pas mieux que les Bourbons +revinssent, mais il fallait que les affaires fussent arrangées «un peu +moins bêtement que l'année précédente». Des garanties bonnes et solides +étaient nécessaires. Il invita donc Pasquier à se tenir prêt au moindre +signal, ce qui indiquait bien que Fouché était disposé à trahir +Napoléon, qui ne l'avait employé qu'à regret sur le conseil de ses +intimes[201]. Or, Fouché jouait cyniquement son double jeu, paraissant +servir à la fois les intérêts du Roi et ceux de l'Empereur. Mais si, +contrairement à ses prévisions, le régime impérial se maintenait par des +victoires, il pouvait être, sinon emprisonné, du moins jeté dehors à la +première occasion. C'était une de ses craintes. Son entretien avec +Pasquier le prouve. Il cherchait donc d'autres combinaisons politiques, +soit avec Marie-Louise, soit avec Louis XVIII, soit avec le duc +d'Orléans. Il correspondait secrètement, comme je l'ai dit, avec +Metternich, allant jusqu'à livrer l'état de certains armements; mais, de +crainte d'être découvert, il demandait à Wellington, en avril 1815, de +lui procurer un asile en Angleterre, au cas où il serait proscrit. + +Ces préliminaires, importants à connaître, nous amènent précisément aux +rapports de Fouché avec Metternich, c'est-à-dire à ceux qui ont trait à +la mission du baron d'Ottenfels à Bâle. Dans ses Mémoires, le chancelier +autrichien appelle cette mission «un incident dans l'histoire des +Cent-jours», et il paraît ne lui accorder qu'une valeur légère. On verra +bientôt que c'était là plus qu'un incident. Metternich dit que Fouché, +après avoir repris le portefeuille de la police au retour de Napoléon, +faisait voir pour la seconde fois «ce singulier mélange de soumission +aux volontés de l'Empereur et d'insubordination qui le caractérisait. Ce +ministre, ajoutait-il, voyait parfaitement clair dans la situation de +Napoléon et de la France. Il savait on ne peut mieux ce que voulaient et +pouvaient les puissances alliées; aussi ne croyait-il pas à la victoire +finale de Napoléon revenu sur le trône de France. Il m'envoya donc à +Vienne un agent secret, chargé de proposer à l'empereur François de +laisser proclamer empereur le roi de Rome. En même temps, il me faisait +prier d'expédier un affidé à Bâle pour qu'on pût s'entendre sur les +moyens d'exécution de l'entreprise. L'empereur François était incapable +de se prêter à une démarche pareille; le ministre de la police française +pouvait seul se faire illusion à cet égard[202]...» Cette façon de +narrer les choses n'est pas exacte. M. de Metternich, qui redoutait +encore la puissance et le génie militaires de Napoléon, profita de +l'offre de Fouché pour tenter de renverser au plus tôt le pouvoir +renaissant de l'Empereur. Il résolut de caresser la vanité et l'ambition +du duc d'Otrante, et, pour cela, il lui laissa entrevoir que, dans un +avenir prochain, lui, Fouché, serait peut-être appelé à jouer le rôle +considérable que Talleyrand avait su prendre en 1814. Telle est la +vérité. + +À la fin du mois d'avril, le comte Perregaux, chambellan de service +auprès de Napoléon, lui annonça qu'un premier commis de la banque +Eskelès et Cie, de Vienne, était arrivé à Paris pour des règlements de +comptes avec la banque Perregaux, Laffitte, Baguenault et Delchert; il +ajouta que ce voyage, dont l'urgence ne lui paraissait pas justifiée, +devait avoir un motif secret. Le 28 avril, Réal fut averti, rechercha le +commis, le fit arrêter et conduire à l'Élysée, où Napoléon lui-même +l'interrogea[203]. On examina ses papiers, qui n'avaient rien de +mystérieux. On avait arrêté par précaution son jeune fils venu avec lui; +puis on avait promis à l'agent autrichien de le rendre à la liberté, +ainsi que son enfant, s'il avouait qu'il avait une mission secrète.» Il +déclara--c'est le chancelier Pasquier qui le raconte--que le prince de +Metternich l'avait chargé d'une mission secrète auprès du duc d'Otrante; +qu'il avait déjà vu deux fois ce dernier, la veille et l'avant-veille, à +l'hôtel de la Police générale. Il ajouta que le but de sa mission était +d'engager le duc d'Otrante à envoyer promptement à Bâle, à l'auberge des +_Trois Rois_, une personne de sa confiance intime, laquelle y trouverait +un secrétaire du prince de Metternich sous le nom de Henri Werner. Quant +à lui, ses pouvoirs consistaient dans une lettre en chiffres du prince +de Metternich (il l'avait laissée au duc d'Otrante) et dans un bordereau +avec lequel celui qui en serait porteur se ferait reconnaître de M. +Henri Werner. Il expliqua à peu près le contenu de ce bordereau, qui +était resté aussi dans les mains de M. Fouché». La lettre de Metternich +était écrite en caractères sympathiques, et le prince avait remis au +commis une poudre spéciale pour faire ressortir l'écriture. Le +rendez-vous avec Henri Werner était fixé au 1er mai. Napoléon songea +tout de suite à faire arrêter Fouché et saisir ses papiers; puis il +réfléchit que les papiers devaient être en sûreté, loin de toute +recherche[204]. Alors il résolut d'approfondir l'affaire, mais très +secrètement. + +Deux heures après, Fouché vint, comme il le faisait chaque jour, +travailler chez l'Empereur. Le travail terminé, Napoléon l'emmena dans +le jardin de l'Élysée et mit la conversation sur la politique des +diverses puissances, cherchant évidemment à le faire parler. Fouché ne +dit mot de la lettre de Metternich et ne manifesta aucun embarras. Dès +qu'il fut parti, Napoléon appela un de ses secrétaires, Fleury de +Chaboulon, celui qui lui avait rendu tant de services à l'île d'Elbe, et +qui l'avait décidé au retour. Il lui expliqua ce qu'il attendait de lui: +prendre des passeports chez le duc de Vicence, aller à Bâle et chercher +à savoir ce que voulait cet Henri Werner. Fleury reçut en même temps, de +la main de l'Empereur, un ordre ainsi libellé: + +«_Paris_, 28 _avril_ 1815.--Le lieutenant général Rapp, notre aide de +camp, les généraux commandant à Huningue et nos agents civils et +militaires, à qui le présent ordre sera communiqué, accorderont pleine +et entière confiance au chevalier Fleury, notre secrétaire, et lui +faciliteront, par tous les moyens qui sont en leur pouvoir, la +communication avec Bâle, soit pour y passer, soit pour en faire venir +des individus[205].» La relation impériale de _L'île d'Elbe et les +Cent-jours_, celles de Fleury de Chaboulon[206] et de Pasquier, disent +que l'Empereur ne parla à son ministre de l'agent secret que plusieurs +jours après, lorsque Fouché, averti par Réal, vint faire l'aveu d'une +lettre venue de Vienne. Mais les minutes des lettres de Napoléon placent +cet aveu le jour même de l'interrogatoire de l'agent autrichien et du +départ de Fleury. Je trouve en effet à la date du 29 avril 1815[207] un +billet de Napoléon au comte Réal, où l'Empereur lui mande ces détails +précis: «Fouché m'a parlé hier de cet homme. Il supposait que c'était un +mystificateur. Il paraîtrait que cet homme aurait menti et lui aurait +apporté une lettre à l'encre sympathique qui était pour...--l'adresse du +banquier à qui il en a remis une autre en même temps +(_sic_).--Interrogez là-dessus ces individus. Il pourrait avoir remis +d'autres lettres à d'autres personnes.» Tout me porte donc à croire +qu'après son travail habituel avec l'Empereur, Fouché a été aussitôt +prévenu de ce qui avait été découvert, et qu'il est revenu auprès de +Napoléon pour lui dire simplement la chose, en affectant de la +considérer comme ridicule et en laissant croire qu'il n'était peut-être +pas la seule personne à laquelle l'agent de Metternich eût remis une +lettre confidentielle. Et ici je reprends la version impériale: +«L'Empereur demanda seulement s'il savait ce qu'était devenu son agent. +Le duc d'Otrante balbutia et finit par avouer qu'il venait d'apprendre +que la préfecture de police l'avait fait arrêter. Il était donc bien +évident que la confidence n'était faite que parce que l'intrigue était +éventée. Il eût été bien sans doute, dès ce moment, de faire arrêter ce +ministre; mais l'Empereur jugea plus prudent d'attendre le retour de +l'agent qu'il avait envoyé à Bâle, et se contenta de défendre à Fouché +de donner suite à cette négociation[208].» + +Napoléon avait dit à Fleury de profiter de la circonstance pour faire +connaître à M. de Metternich sa position et ses intentions pacifiques, +et tâcher d'établir un rapprochement entre lui et l'Autriche. Fleury, +qui ne voulait pas se laisser devancer par l'agent véritable de Fouché, +ne perdit pas une minute. Il se pourvut d'une commission d'inspecteur +général des vivres, et le 3 mai se présenta à Bâle, sous le prétexte d'y +faire de nombreux achats. «On est, disait-il avec humour, toujours bien +reçu des Suisses avec de l'argent.» Il se rendit sans obstacle à +l'auberge des _Trois Rois_, où devait descendre M. Werner. Celui-ci +était déjà arrivé depuis le 1er mai. «L'agent secret de Metternich, +disent les notes de l'éditeur des _Mémoires_, était le baron +d'Ottenfels, alors secrétaire aulique à la chancellerie d'État. Il avait +reçu l'ordre de se rendre incognito à Bâle, sous le pseudonyme de Henri +Werner, et de s'y rencontrer à l'hôtel des _Trois Rois_ avec l'affidé de +Fouché...» Comment Metternich, qui prétend avoir été convié à cette +négociation par Fouché, finit-il par y accéder?... L'empereur d'Autriche +lui aurait dit de communiquer l'affaire au Tsar et au roi +Frédéric-Guillaume, et de leur laisser le soin de décider si l'on devait +envoyer «un homme de confiance à Bâle pour s'édifier sur les vues et les +desseins de l'auteur de la proposition». Les deux souverains voulurent +bien y acquiescer. «Je chargeai de cette mission, dit Metternich, un +employé de mon département. Je lui indiquai les signes auxquels il +reconnaîtrait l'agent français et lui recommandai de bien écouter _sans +rien répondre_.» + +Voici maintenant les instructions écrites que le secrétaire aulique +avait reçues de Metternich lui-même, s'il rencontrait aux _Trois Rois_ +une personne qui se dirait envoyée par le duc d'Otrante et le prouverait +par une copie du même document ainsi conçu: «_Le_ 9 _avril_ 1815. Les +puissances ne veulent pas de Napoléon Bonaparte. Elles lui feront une +guerre à outrance, désirant ne pas la faire à la France[209]. Elles +désirent savoir ce que veut la France et ce que vous voulez. Elles ne +prétendent point s'immiscer dans les questions de nationalité et dans +les désirs de la nation, relativement à son gouvernement; mais elles ne +sauraient, dans aucun cas, souffrir Bonaparte sur le trône de France. +Envoyez une personne qui possède votre confiance exclusive au lieu que +vous indiquera le porteur. Elle y trouvera à qui parler[210].» C'était +la lettre écrite par Metternich, mais sans signature et avec de l'encre +sympathique, lettre qui démontre que Metternich a fixé lui-même le +rendez-vous à Bâle et ce qu'il attendait de Fouché. + +Le baron d'Ottenfels devait dire qu'il avait été envoyé à Bâle par le +cabinet autrichien pour s'aboucher avec la personne de confiance +déléguée par le duc d'Otrante, en vertu d'une invitation qui lui aurait +été adressée directement à Paris. Il devait ajouter que le duc d'Otrante +connaissait le but de sa mission; qu'il savait que les puissances ne +voulaient plus traiter avec Napoléon Bonaparte, et qu'il s'agissait de +s'expliquer sur le choix de la personne destinée à le remplacer, sans +avoir recours préalablement à une guerre redoutable pour tous. On +pouvait donc faire la chose pacifiquement. Si la France désirait Louis +XVIII, les puissances l'engageraient à rentrer en vertu d'un nouveau +pacte, en le priant d'éloigner les émigrés et d'écarter les entraves que +les alentours du Roi avaient mises à l'établissement d'un nouvel ordre +de choses. Si la France, au contraire, voulait le duc d'Orléans, les +puissances serviraient d'intermédiaire «pour engager le Roi à se +désister de ses prétentions». Enfin, si la France préférait la régence, +la lettre de Metternich répondait à cette hypothèse par ces cinq mots +bien clairs: «On ne s'y refusera pas.» Toutefois les instructions du +baron d'Ottenfels contenaient cette restriction relative à la régence: +«L'Autriche, la première, est loin de la désirer: + +«_a_.--Parce qu'une longue minorité du souverain offre une infinité de +chances de désordres; + +«_b_.--Parce que l'Autriche ne se soucie pas d'exercer une influence +directe en France, ce dont elle pourrait être accusée bientôt par cette +nation et par les autres puissances de l'Europe[211].» + +Mais ce n'était là qu'une précaution diplomatique, car, quelque temps +après, l'Autriche elle-même offrira nettement la régence. + +Le baron d'Ottenfels ne devait faire d'ouvertures officieuses qu'après +avoir écouté tout ce que l'envoyé du duc d'Otrante pouvait avoir à lui +dire. Par excès de prudence, Metternich avait ajouté: «Il ne lui donnera +dans aucun cas _rien par écrit_ et se dira spécialement homme de ma +confiance. Il sera prêt à retourner à Vienne sur-le-champ avec les +ouvertures dont pourrait le charger la personne munie des communications +du duc d'Otrante.» Ces détails prouvent bien que Metternich et son +souverain n'ont pas eu la moindre hésitation à se prêter à une entrevue +qui devait les fixer sur les points les plus importants de la situation +et les préserver peut-être d'une guerre nouvelle où ils auraient eu plus +à perdre qu'à gagner, étant données les compétitions si ardentes des +alliés. Fleury, déterminé à bien jouer son rôle, annonce donc au faux +Werner qu'il était chargé par _quelqu'un_ de Paris de s'entretenir avec +lui. Ils se montrent leurs signes de ralliement, puis ils se mettent à +causer. Werner fait d'abord à Fleury les politesses d'usage; il lui dit +ensuite qu'il l'attendait depuis deux jours, et qu'il commençait à +craindre que Fouché ne se fût désisté. Fleury, qui ne savait rien et qui +ne voulait cependant pas se compromettre, répond, en s'avançant pas à +pas, que la lettre de Metternich laissait bien quelques incertitudes, +mais que le ministre de la police était prêt à offrir au chef du cabinet +autrichien toutes les preuves de son dévouement. Lui, son agent de +confiance, devait répondre en toute franchise aux ouvertures qui lui +seraient faites. Il demandait donc nettement ce qu'on attendait de lui. +Werner, qui ne devait point parler, répond alors que Metternich a +l'espoir qu'un homme aussi prévoyant que Fouché n'a dû accepter le +ministère de la police que pour épargner aux Français les malheurs de la +guerre civile et ceux de la guerre étrangère. Il compte bien qu'il +secondera les efforts des alliés pour se débarrasser de Bonaparte. «Par +quels moyens? demande Fleury sans sourciller.--M. de Metternich, déclare +Werner, ne m'a point entièrement communiqué ses vues à cet égard.» On +voit que les deux agents jouaient serré. Fleury insiste. «M. Fouché, +ajoute alors Werner, pourrait trouver les moyens de délivrer la France +de Bonaparte, sans que les alliés répandissent de nouveaux flots de +sang. + +«--Je ne connais que deux moyens, dit brutalement Fleury: le premier, +c'est de l'assassiner... + +«--L'assassiner! s'écrie Werner; jamais un tel moyen ne s'offrit à la +pensée de M. de Metternich! + +«--Le second moyen, poursuit Fleury sans se déconcerter, c'est de +conspirer contre Napoléon... M. de Metternich et les alliés ont-ils déjà +quelques relations d'établies? + +«--Ils n'en ont aucune. À peine a-t-on eu le temps à Vienne de +s'entendre. C'est à M. Fouché à préparer, à combiner ses plans...» + +Alors Fleury change de langage et va droit au but que lui avait +recommandé l'Empereur. Il affirme audacieusement que les alliés ont été +trompés, et qu'il n'est plus facile de soulever la France contre +Napoléon. Les ennemis des Bourbons sont devenus ses partisans. Sur ce, +Werner s'étonne et objecte que cette affirmation est entièrement +contraire aux rapports venus de Paris. Fleury soutient que l'accueil +enthousiaste fait à l'Empereur depuis le golfe de Jouan jusqu'à la +capitale montre qu'il a pour lui aussi bien la nation que l'armée. +Werner veut protester. Fleury, sans l'écouter, développe et soutient +énergiquement cette idée. D'ailleurs, comment Napoléon aurait-il pu +faire la loi à des millions d'hommes disséminés sur sa route? La nation, +quoi qu'on en dise, approuve les sentiments de l'armée pour son chef. Et +l'approche des alliés, loin de diviser les Français, les réunira plus +étroitement encore. Alors Werner croit que son interlocuteur veut lui +assurer que la France secondera, comme autrefois, les projets de +conquête de Napoléon. Fleury proteste. La France veut les garanties que +lui ont refusées les Bourbons, mais elle veut aussi la paix. Si +l'Empereur refusait cela, Fouché et les véritables patriotes se +réuniraient pour se défaire de lui. «Mais, répond Werner, le duc +d'Orléans procurerait à la France ces garanties.--Le duc d'Orléans +aurait contre lui les partisans de Louis XVIII, de Napoléon et de la +régence.--Eh bien, alors, les alliés pourraient consentir à vous donner +le jeune Napoléon et la régence...--Un peuple qui a été en guerre avec +lui-même et avec ses voisins a besoin d'être conduit par un homme qui +sache tenir ferme les rênes du gouvernement...--Mais l'on pourrait vous +composer un conseil de régence qui répondrait à l'attente des alliés et +de la France.» Ottenfels livrait ainsi la pensée secrète de l'Autriche +et des alliés. + +Fleury fait immédiatement remarquer que les difficultés et les périls +viendront des hommes de guerre rivaux et jaloux. Il n'y a qu'un seul +homme qu'on pourrait placer à la tête du gouvernement, c'est le prince +Eugène. Que dirait M. de Metternich de cette proposition?... Werner +répond qu'il ne le sait pas. Et les alliés?... Les alliés non plus. +D'ailleurs, cette question n'ayant point été prévue, Werner ne peut ni +ne doit y répondre. Fleury reprend ses affirmations. Le seul chef qui +convienne à la France, c'est Napoléon, non plus l'ambitieux et le +conquérant, mais l'homme corrigé par l'adversité. S'il est tel que +Fouché l'espère maintenant, Fouché s'estimera heureux de pouvoir +concourir, avec Metternich, à établir la bonne harmonie entre l'Autriche +et la France, et à restreindre en même temps la puissance de l'Empereur, +de telle façon qu'il ne puisse plus troubler la tranquillité +universelle. Voilà quel doit être aussi le but des alliés... Au surplus, +Fleury se chargera de rendre compte à Fouché de ce qu'il a entendu; mais +à supposer qu'on écarte Napoléon, qu'en fera-t-on?...--Je l'ignore, +répond Werner; M. de Metternich ne s'est point expliqué à cet égard. Je +lui soumettrai cette question. Je lui ferai connaître votre opinion sur +la situation de la France et de Napoléon; mais je prévois d'avance +combien les sentiments actuels de M. Fouché lui causeront de +l'étonnement...--Les circonstances changent les hommes, conclut +sentencieusement Fleury. M. Fouché a pu détester l'Empereur quand il +tyrannisait la France, et s'être réconcilié avec lui depuis qu'il veut +la rendre libre et heureuse.--Tel est succinctement le premier entretien +de Fleury et d'Ottenfels[212]. Les deux agents, après quelques autres +propos sur divers sujets, convinrent de se rendre immédiatement à leurs +postes respectifs, et de se retrouver huit jours après à Bâle. + +Fleury, au bout de quatre jours, vint rapporter à l'Empereur les détails +de son entrevue. Celui-ci fut satisfait de son empressement, et se +félicita de ce que Metternich n'avait rien projeté contre sa vie. +«Avez-vous demandé à M. Werner, interrogea-t-il ensuite, des nouvelles +de l'Impératrice et de son fils?--Oui, Sire. Il m'a dit que +l'Impératrice se portait bien, et que le jeune prince était +charmant.--Vous êtes-vous plaint qu'on violait à mon égard le droit des +gens et les premières lois de la nature? Lui avez-vous dit combien il +est odieux d'enlever une femme à son mari, un fils à son père; qu'une +telle action est indigne des peuples civilisés?...--Sire, je n'étais que +l'ambassadeur de M. Fouché...» Ce nom rappela les intrigues qu'il +fallait découvrir. «Fouché, confia l'Empereur à Fleury, pendant votre +absence est venu me raconter l'affaire. Il m'a tout expliqué à ma +satisfaction. Son intérêt n'est point de me tromper. Il a toujours aimé +l'intrigue, il faut bien le laisser faire...» Ainsi, Napoléon s'était, +une fois de plus, laissé duper par son ministre. Plus tard à +Sainte-Hélène, et après avoir vu de quelles trahisons il avait été la +victime, il regretta de ne l'avoir point fait arrêter. Cependant, là +encore, il affirma que cette arrestation aurait produit un éclat qui eût +brusquement suspendu une négociation si importante. Fleury remarque de +son côté, pour expliquer une telle indulgence, que Fouché avait le don +de plaire et de persuader au plus haut degré, et qu'il avait su obtenir +de l'Empereur plus de confiance que celui-ci ne désirait lui en +accorder. + +Se conformant aux ordres de Napoléon, qui lui dit d'aller raconter sa +mission à Fouché, Fleury se rendit auprès du ministre de la police et +lui fit un récit complet de l'affaire, sans lui indiquer toutefois la +date précise de la seconde entrevue. + +«Belle mission! s'écria audacieusement Fouché, voilà comment est +l'Empereur!... Il se méfie toujours de ceux qui le servent le mieux!... +Savez-vous que vous m'avez donné de l'inquiétude? Si l'on vous avait +vendu, on aurait bien pu vous envoyer dans quelque forteresse et vous y +garder jusqu'à la paix!...» Fleury, en entendant ces menaces indirectes, +ne se troubla point. Il répliqua que, devant des intérêts aussi grands, +il ne fallait pas songer à soi. «J'avais d'abord, reprit Fouché, regardé +tout cela comme une mystification; mais je vois bien que je m'étais +trompé.» Et le vieux renard, paraissant enchanté de ce qu'avait dit +Fleury à Ottenfels, déclara que cette conférence pouvait ouvrir les yeux +à Metternich. «Pour achever de le convaincre, dit-il sans sourire, je +lui écrirai et je lui peindrai avec tant de clarté et de vérité la +situation réelle de la France, qu'il sentira que le meilleur parti à +prendre est d'abandonner les Bourbons à leur malheureux sort et de nous +laisser nous arranger à notre guise avec Bonaparte. Quand vous serez +près de partir, venez me revoir, et je vous remettrai une lettre.» Puis, +semblant s'ouvrir entièrement à Fleury: «Je n'avais point parlé tout de +suite à Napoléon de la lettre de Metternich, parce que son agent ne +m'avait point remis la poudre nécessaire pour faire reparaître +l'écriture. Il a fallu avoir recours à des procédés chimiques qui ont +demandé du temps.» Enfin il lui lut la lettre qui forme l'annexe des +instructions d'Ottenfels. «Vous voyez qu'elle ne dit rien», ajouta-t-il +avec une incroyable indifférence... Ainsi, une lettre où l'on refusait +de traiter avec Napoléon, où l'on parlait de guerre à outrance contre +lui, où l'on invitait enfin Fouché à révéler «ce qu'il voulait», une +telle lettre ne disait rien!... Sans vouloir remarquer l'incrédulité de +Fleury, Fouché ajouta qu'il méprisait et détestait les Bourbons, au +moins avec autant de violence que Napoléon les méprisait et les +détestait lui-même. Fleury quitta le ministre de la police, certain, +cette fois, qu'il venait de parler à un traître; puis il alla faire part +à l'Empereur de sa conviction. À sa grande surprise, Napoléon ne la +partagea point. Il rassura seulement Fleury sur les insinuations +menaçantes de Fouché, et lui dit qu'il n'avait rien à craindre. + +Or, au moment même de la première entrevue de Fleury et de Werner, il +s'était passé à Paris un incident qui montre une fois de plus combien +Fouché était perfide. M. Pasquier, qui tenait à être renseigné sur les +événements, était venu le 2 mai demander à Fouché l'autorisation de +séjourner quinze jours à Paris. Celui-ci l'avait engagé à y demeurer +tout le temps qu'il voudrait, car l'Empereur allait être obligé de +partir pour l'armée, «et, une fois parti, disait-il cyniquement, nous +resterons maîtres du terrain. Je veux bien qu'il gagne une ou deux +batailles, il perdra la troisième, et alors notre rôle à nous +commencera. Croyez-moi, nous amènerons un bon dénouement...[213].» Le +chancelier Pasquier a raison de dire que cette trahison de Fouché est +une des particularités les plus singulières de cette époque. Mais ce qui +est plus singulier, c'est que Napoléon, averti par ses meilleurs +serviteurs, ait pu si longtemps ménager le duc d'Otrante. Cette +indulgence ne s'explique, je le répète, que par sa confiance en lui-même +et par la résolution secrète de faire justice quand les événements le +permettraient. «Il paraît certain, affirme Bignon, que Napoléon n'avait +fait que différer jusqu'à sa première victoire la mise en jugement de ce +ministre[214].» + +Quelques jours après, Fleury retourna chez Fouché chercher la lettre +promise. Celui-ci, après s'être étonné de son prompt départ, lui remit +deux lettres au lieu d'une pour M. de Metternich. Dans la première, il +déclarait que le trône de Napoléon, soutenu par la confiance et l'amour +des Français, n'avait rien à redouter des attaques des alliés. Dans la +seconde, il discutait habilement les ouvertures faites par Werner et il +concluait après examen des trois propositions: République, Régence, +Orléans, que Napoléon était le seul chef possible. Il est permis de +croire que M. de Metternich dut recevoir, par un agent secret, une +troisième lettre qui le mit un peu mieux au courant des réelles +intentions de Fouché. + +Fleury revint auprès de Napoléon et lui montra la seconde lettre, mais +il chercha vainement à faire ressortir les sous-entendus qui s'y +trouvaient. «Il n'y vit, dit-il, que les éloges donnés à son génie; le +reste lui échappa[215].» + +Le faux Werner fut exact au nouveau rendez-vous. Il dit à Fleury qu'il +avait rapporté à M. de Metternich la conversation franche et loyale +qu'ils avaient eue ensemble. «Il s'est empressé, affirma-t-il, d'en +rendre compte aux souverains alliés, et les souverains ont pensé qu'elle +ne devait rien changer à la résolution qu'ils ont prise de ne jamais +reconnaître Napoléon pour souverain de la France et de n'entrer +personnellement avec lui dans aucune négociation.» Puis il fit cette +importante confidence: «Mais, en même temps, je suis autorisé à vous +déclarer formellement qu'ils renoncent à rétablir les Bourbons sur le +trône, et qu'ils consentent à vous donner le jeune prince Napoléon. Ils +savent que la régence était, en 1814, l'objet des vœux de la France, et +ils s'estiment heureux de pouvoir les accomplir aujourd'hui[216].--Mais +que ferez-vous de l'Empereur? redemanda Fleury, car c'était là le point +important à connaître.--Commencez par le déposer. Les alliés prendront +ensuite, et selon les événements, la détermination convenable. Ils sont +grands, généreux et humains, et vous pouvez compter qu'on aura pour +Napoléon les égards dus à son rang, à son alliance et à son malheur.» De +la part d'une puissance qui avait toujours protesté contre l'envoi trop +clément de son ennemi à l'île d'Elbe et qui aurait voulu les Açores ou +les petites Antilles pour lieu de détention de l'Empereur, ces +assertions étaient vraiment peu rassurantes. Fleury voulut savoir si +l'Empereur serait prisonnier des alliés ou libre de choisir sa retraite. +«Je n'en sais pas davantage, se borna à répondre Werner.--Je vois, +riposta Fleury, que les alliés voudraient qu'on leur livrât Napoléon +pieds et poings liés. Jamais les Français ne se rendront coupables d'une +pareille lâcheté!» Il fit alors valoir l'adhésion unanime de la France +et sa ferme volonté, si on l'attaquait, de se défendre. Werner objecta +que les Français n'avaient plus ni artillerie, ni cavalerie, ni argent +pour faire la guerre. Fleury lui démontra en peu de mots qu'il se +trompait. Alors Werner jura que les alliés ne poseraient point les armes +tant que Napoléon serait sur le trône, car M. de Metternich l'avait +chargé de dire que l'Autriche agissait d'un commun accord avec les +autres puissances, et qu'elle n'entamerait aucune négociation sans leur +assentiment. + +Fleury essaya de prouver éloquemment à Werner de quelle gloire le nom de +M. de Metternich serait entouré, si le ministre autrichien consentait à +devenir le médiateur de l'Europe et à défendre la cause de l'humanité. +L'agent français crut découvrir (chose étonnante!) quelque émotion chez +son interlocuteur, qui s'empressa d'affirmer que M. de Metternich +accepterait le rôle de médiateur, si rien ne l'en empêchait. Fleury lui +lut ensuite les lettres de Fouché, qui le surprirent beaucoup. Le faux +Werner ajouta qu'elles surprendraient encore plus M. de Metternich. «Il +me répétait, disait-il, la veille de mon départ, que le duc d'Otrante +lui avait témoigné en toute occasion une haine invétérée contre +Bonaparte, et que, même en 1814, il lui avait reproché de ne l'avoir +point fait enfermer dans un château fort... Il faut que M. Fouché, pour +croire au salut de l'Empereur, ignore totalement ce qui se passe à +Vienne; ce qu'on lui a fait dire par M. de Montrond[217] et par M. +Bresson le ramènera sans doute à des idées différentes et lui fera +sentir qu'il doit, pour ses intérêts personnels et pour celui de la +France, seconder les efforts des alliés...--Napoléon personnellement +n'est rien pour nous, répéta Fleury, mais son existence sur le trône se +trouve tellement liée au bonheur et à l'indépendance de la nation que +nous ne pourrions le trahir sans trahir aussi la patrie... Le parti le +plus sage est de se borner à lui lier les mains, de manière à l'empêcher +d'opprimer de nouveau la France et l'Europe. Si M. de Metternich +approuve ce parti, il nous trouvera tous disposés à seconder secrètement +ou ouvertement ses vues salutaires...» Fleury affirme encore une fois +qu'il est ainsi le fidèle interprète du duc d'Otrante. L'homme de +Metternich dit, en quittant Fleury, qu'il répétera textuellement à son +ministre tout ce qu'il a entendu. Les deux agents conviennent ensuite +d'un nouveau rendez-vous pour le 7 juin. + +Fleury redit à l'Empereur les détails de son second entretien, et +Napoléon, parut en concevoir quelques espérances. «Ces messieurs, +remarquait-il, commencent à s'adoucir, puisqu'ils m'offrent la régence. +Mon attitude leur impose. Qu'ils me laissent encore un mois, et je ne +les craindrai plus!» Fleury insista sur les allures mystérieuses de +Montrond et de Bresson. L'Empereur finit par admettre que Fouché le +trahissait. «Je regrette, ajouta-t-il, de ne pas l'avoir chassé, avant +qu'il fût venu me découvrir l'intrigue de Metternich. À présent, +l'occasion est manquée. Il crierait partout que je suis un tyran +soupçonneux et que je le sacrifie sans motif...» Napoléon craignait +aussi de jeter en France quelque alarme, car les adversaires du régime +impérial n'auraient pas manqué de dire que sa cause était perdue, +puisque le ministre le plus habile l'abandonnait. L'Empereur recommanda +ensuite à Fleury d'aller voir Fouché et de le laisser bavarder à son +aise. Mais l'air contraint et les captieux efforts du ministre de la +police pour connaître toutes les paroles d'Ottenfels prouvèrent à Fleury +que ses soupçons étaient fondés. + +Le prince Richard de Metternich affirme que «dès la seconde entrevue de +Bâle, la mystification devint si évidente que les pourparlers furent +tout simplement rompus...» Ils ne le furent pas aussi simplement qu'il +le suppose, ni dès la seconde entrevue, puisque le baron d'Ottenfels, +dont la confiance dans Fleury était plus grande qu'on ne veut le +reconnaître aujourd'hui, avait paru accepter une troisième entrevue. +Seulement, comme je l'ai dit, il est plus que probable que dans +l'intervalle Fouché avait trouvé le moyen d'éclairer Metternich. +Napoléon s'en doutait bien, et si Waterloo eût été un succès comme +Fleurus, le duc d'Otrante eût été révoqué et emprisonné. Un soir, +Lavalette entendit Napoléon dire à Fouché: «Vous êtes un traître; il ne +tiendrait qu'à moi de vous faire pendre, et tout le monde +applaudirait[218].» Il paraîtrait que Fouché aurait froidement répondu: +«Sire, je ne suis point de l'avis de Votre Majesté.» Mais il comprit une +fois de plus combien l'Empereur le méprisait. Il devait se venger de ce +mépris en faisant tous ses efforts pour anéantir le régime impérial. + +Lorsque approcha le moment fixé pour la troisième entrevue de Bâle, +Fleury alla demander à Napoléon ses ordres à ce sujet. L'Empereur voulut +s'opposer au départ de son zélé serviteur. Metternich devait être averti +par Fouché. L'agent ne viendrait plus. Des périls certains attendraient +Fleury à Bâle... Celui-ci insista. L'Empereur le laissa enfin partir, +mais en lui recommandant beaucoup de prudence... Ce que Napoléon avait +prévu arriva en partie. Ottenfels ne reparut point. «Ainsi se termina +cette négociation qui peut-être aurait réalisé bien des espérances, si +M. Fouché ne l'eût point fait échouer.» Fleury fait observer au cours de +son récit que l'Angleterre, dans le mémorandum du 27 avril, et +l'Autriche, dans la déclaration du 9 mai, avaient dit «qu'elles ne +s'étaient point engagées, par le traité du 29 mars, à rétablir Louis +XVIII sur le trône, et que leurs intentions n'étaient point de +poursuivre la guerre dans la vue d'imposer à la France un gouvernement +quelconque». C'étaient les paroles mêmes d'Ottenfels prononcées dans la +première entrevue. Napoléon, les ayant retrouvées là, dit un jour à son +lever, comme il l'avait déjà dit à Fleury: «Eh bien! messieurs, on +m'offre déjà la régence! Il ne tiendrait qu'à moi de l'accepter.» Or +Fouché s'empara de ce mot et fit donner une grande publicité aux +propositions de Metternich pour diminuer ainsi le nombre des partisans +de Napoléon. On voit d'ici le thème. Napoléon était d'un égoïsme odieux, +puisqu'il aurait pu assurer à sa dynastie une succession paisible et +épargner à la France les horreurs d'une lutte sans merci. Mais ce qu'on +ne disait pas, c'est que la question réitérée de Fleury: «Que fera-t-on +de Napoléon?» était toujours demeurée sans réponse. On connaît celle que +fit l'Angleterre trois mois après. + +Fouché avait encore dirigé sur Vienne, et cela d'accord avec l'Empereur, +un de ses familiers, M. de Saint-Léon, qui avait porté à Metternich une +lettre du même style que la lettre remise à Ottenfels par Fleury. Elle +est datée du 23 avril 1815. Elle mérite d'être examinée de près. + +«Tous les événements, disait Fouché, ont confirmé ce que je vous +prédisais il y a un mois. Vous étiez trop préoccupé pour m'entendre. +Écoutez-moi aujourd'hui avec attention et confiance.» Fouché faisait +alors remarquer qu'ils pouvaient tous deux influer puissamment sur les +destinées très prochaines et peut-être éternelles de la France, de +l'Autriche et de l'Europe. On trompait Metternich sur ce qui se passait +et sur ce qu'on préparait. Napoléon n'avait pas seulement pour lui une +soldatesque ivre de guerre... L'armée était tirée du sein de la nation +tout entière, et la nation se rangeait autour de Napoléon et de son +trône. Les Bourbons, réduits à chercher partout la Vendée, ne l'avaient +pas trouvée dans la Vendée même. Ils avaient à peine quelques petites +bandes tremblantes dans le Midi. Sans doute, Napoléon avait beaucoup +gêné la liberté, mais sans la détruire. La gloire était pour la France +une compensation: «Elle n'a pu supporter l'avilissement où l'avait jetée +le gouvernement des Bourbons. Le peuple français veut la paix; mais si +on le force à la guerre, il se croit sûr avec Napoléon de n'être pas +humilié[219]!» + +Fouché discutait alors le refus des puissances de reconnaître Napoléon +et leur volonté d'obliger la France à choisir un autre prince. Il +constatait que cette prétention portait atteinte au droit des gens, et +que, de tous les sentiments de la nature, la haine était celui qui +paraissait avoir le plus d'empire sur le cœur des rois. La France, +d'ailleurs, était prête à se défendre. Avec un million d'hommes elle +était résolue à maintenir le chef qui faisait son orgueil: «Dans cette +guerre, qui sera réellement une croisade contre l'indépendance d'une +nation, la contagion des principes de la Révolution française pourra +passer chez des peuples trop ignorants et trop barbares encore pour +qu'elle serve à leur bonheur. À l'approche de l'empereur Napoléon et de +ses armées marchant au feu en chantant la liberté, les rois peuvent être +abandonnés de leurs sujets, comme les Bourbons l'ont été par les soldats +sur lesquels ils comptaient le plus...» Fouché paraissait impatient de +connaître au plus tôt les secrets desseins de Metternich. Il désirait +entre autres lui faire demander par son agent Saint-Léon «ce qu'on +pourrait faire et obtenir en adoptant le duc d'Orléans. M. Fouché, dit +Pasquier qui rapporte ce fait, voulait avoir plusieurs cordes à son arc. +Il avait remis à M. de Saint-Léon une lettre que celui-ci avait cachée +dans la selle d'un harnois. Il ne la remit pas dans le premier moment et +voulut, sur sa simple parole, trancher du négociateur. Mais, voyant que +ce qu'il pouvait dire de son chef était peu écouté, il se décida enfin à +remettre la lettre dont il était porteur[220].» Talleyrand, faisant part +de cette missive à Metternich, le prit sur le ton léger. Il dit que +Saint-Léon était un agent bénévole de M. Mollien, et il ajouta même «un +peu de mes affaires». Il fit croire que cet agent était venu avec des +intentions menaçantes de la part de Napoléon; toutefois il se hâta de +déclarer: «Saint-Léon est un fort bon et galant homme, mais qui entend +les affaires politiques à peu près comme Dupont de Nemours, que l'on +m'enverrait sûrement aussi, s'il n'était pas parti pour +l'Amérique[221].» Le chancelier Pasquier est dans le vrai quand il +conclut ainsi: «Toutes ces menées, toutes ces intrigues ne devaient +conduire à rien, la situation étant de celles qui ne se dénouent que sur +les champs de bataille.» + +Il ressort cependant bien des choses importantes de l'affaire +d'Ottenfels. On y trouve d'abord la preuve de la trahison évidente de +Fouché, trahison que l'Empereur finit par reconnaître et ne sut pas +châtier[222]. Il subissait ainsi la faute d'avoir repris un pareil +misérable, faute dont souffrira bientôt Louis XVIII lui-même. On peut +constater ensuite que les entrevues de Bâle ont amené, par contre-coup, +le rapprochement définitif de Talleyrand et de Fouché, et leur union +étroite dans les mêmes intrigues et les mêmes complots. Mais c'est +Fouché qui, cette fois, devait paraître le plus en avant, précipiter, +dès Waterloo, la chute de l'Empereur, lui refuser tout moyen de tenter +un effort suprême, envoyer des émissaires à Gand, puis les désavouer +cyniquement, tromper à la fois les royalistes, les libéraux et les +bonapartistes, enfin revenir comme pis aller aux Bourbons. Louis XVIII +acceptera ses services et fera comme on l'a dit, «le plus cruel +sacrifice qu'ait fait un frère et un roi». + +Il faudrait être bien naïf pour croire que Fouché ait un seul moment +regretté ses palinodies et les trahisons qui ont signalé sa conduite. Il +s'en félicita, au contraire, devant Fleury de Chaboulon. Il lui dit un +jour qu'il avait prévu que Napoléon ne pourrait se soutenir, et qu'il +avait dû «préférer le bien de la France à toute autre considération!...» +M. Thiers, ajoutant un peu trop de confiance aux Mémoires de Lavalette, +a reproché à l'Empereur d'avoir dit crûment à Fouché ce qu'il pensait de +lui et d'avoir provoqué ainsi une défection irrémédiable. L'entretien du +15 mars avec Pasquier prouve suffisamment que le duc d'Otrante était +déjà résolu à trahir Napoléon, puisque cet entretien précède d'un mois +l'affaire d'Ottenfels. + +Après les diverses intrigues que cette affaire a révélées, il convient +encore de faire remarquer la manière dégagée avec laquelle la maison +d'Autriche et son premier ministre y traitaient les Bourbons. Si la +France veut leur retour, ce ne sera qu'en vertu d'un nouveau pacte. Ils +devront éloigner les émigrés et changer de politique. Si la France aime +mieux le duc d'Orléans, les puissances serviront d'intermédiaire pour +engager le Roi et sa ligne _à se désister de leurs prétentions_... Voilà +ce qui s'appelle malmener «le principe sacré de la légitimité», qui +avait eu tant de succès à l'ouverture du congrès de Vienne! Enfin, +l'Autriche va jusqu'à dire que si la France désire la régence, elle ne +s'y refusera pas. Et bientôt l'Autriche offrira elle-même cette régence, +oubliant tout à fait les Bourbons, dont elle avait paru, au retour de +l'île d'Elbe, vouloir défendre les droits. Le généralissime de la +coalition, le prince de Schwarzenberg, était d'accord avec Metternich +pour traiter le Roi et les princes avec un dédain vraiment inouï. Ainsi, +le 12 mai 1815, Schwarzenberg osait écrire à Metternich[223]: «Comment +voudrait-on persuader aux Français que Louis XVIII est l'homme qu'il +leur faut, tandis que son état de décrépitude ne leur assure pas une +année de règne? Serait-ce l'imbécile d'Angoulême ou le ridicule Berry +qui doit leur offrir la perspective d'un brillant règne?» Schwarzenberg +pensait bien que Metternich déterminerait Fouché à préférer le duc +d'Orléans, qui serait «toujours plus homogène à la France actuelle». +Mais il fallait avant tout, suivant Schwarzenberg, faire disparaître +Napoléon «de la scène qu'il n'a que trop longtemps souillée de sa +présence outrageante pour l'humanité[224]». Puis, revenant aux Bourbons +qu'il honore des mêmes injures: «Ces gens-là, dit le généralissime, ne +sont plus faits pour régner. Il me semble que nos baïonnettes peuvent +les mettre sur le trône, mais jamais elles ne parviendront à les y +soutenir.» Cette constatation prouvait qu'il fallait choisir d'autres +chefs pour la France, après avoir renversé ce Napoléon dont on redoutait +toujours la popularité. + +Metternich était de cet avis. Le premier prétendant venu, pourvu qu'il +ne fût pas jacobin, ferait probablement l'affaire. Puis le hasard +arrange les choses même les plus difficiles. Ne savait-on pas, +d'ailleurs, que l'empereur Alexandre ne cachait point ses sympathies +pour le duc d'Orléans?... En se prononçant trop nettement pour telle ou +telle résolution, les alliés pouvaient craindre de maintenir autour de +l'usurpateur des hommes utiles à sa politique. L'Angleterre, il est +vrai, par l'organe de lord Clancarty, paraissait devoir soutenir le +souverain légitime; mais elle se heurtait à une telle opposition de la +part du tsar, qu'elle se décidait, elle aussi, à attendre les +événements. + +Talleyrand, qui informait exactement Louis XVIII, lui faisait entendre +que le moyen de se concilier l'Europe serait de composer un ministère où +chaque parti trouvât des garanties. En résumé, les alliés déclaraient +que la présence de Bonaparte était incompatible avec le maintien de la +paix en Europe, mais, en même temps, qu'ils ne cherchaient pas à imposer +à la France l'obligation de prendre telle ou telle dynastie. Au fond, +chacun agissait dans son intérêt; nul n'était sincère. Telle était la +situation en mai 1815. Il fallut que Marie-Louise, à qui Alexandre avait +lui-même offert la régence, refusât formellement de retourner en France; +il fallut que le duc d'Orléans déclinât les propositions secrètes de +Fouché et de Talleyrand; il fallut enfin que la possibilité d'une sorte +de gouvernement fédératif ou républicain causât la plus grande frayeur à +Metternich et aux Anglais, pour que Louis XVIII retrouvât quelques +chances de ressaisir le pouvoir. Mais à quelles conditions?... +Wellington imposa Fouché, et Metternich, Talleyrand. Les alliés, +oubliant leur serment de ne faire la guerre qu'à Bonaparte, allaient +rançonner impitoyablement la France, comme si elle était encore +gouvernée par leur pire ennemi. Il convient cependant de reconnaître--et +ce n'est que simple équité--que le Roi, secondé par le duc de Richelieu, +montra le plus grand courage et la plus grande dignité au milieu de +formidables épreuves[225], car même vaincue, quand elle a un chef qui la +comprend, il faut toujours compter avec la France. + +Tout me porte à croire que, si Marie-Louise avait exercé la régence avec +un conseil imposé par les alliés, la France n'aurait pas tenu la noble +attitude qui, sans pouvoir venir à bout de toutes les exigences de +l'Europe, imposa du moins le respect. On voit par le récit détaillé de +la mission d'Ottenfels que M. de Metternich a eu tort de ne considérer +cette mission que comme un incident. C'était quelque chose de plus en +effet: c'était une forte intrigue. Elle a prouvé que l'empereur +d'Autriche et son premier ministre étaient, en avril 1815, de concert +avec Fouché, prêts à toutes les propositions, disposés à toutes les +éventualités, tant était grande encore la terreur que leur inspirait +Napoléon. + + + + +CHAPITRE IX + +NAPOLÉON II ET LA CHAMBRE DES REPRÉSENTANTS. + + +Malgré le silence que l'on gardait à Vienne, malgré l'interruption de +toute correspondance, Napoléon espérait encore que Marie-Louise et son +fils viendraient le rejoindre à Paris. «Le peuple, dit un correspondant +de Wellington, à la date du 9 avril 1815[227], attache un si grand prix +au retour de Marie-Louise que dans tous les endroits où j'ai passé, +depuis Paris jusqu'à Valenciennes, on se portait en foule sur mon +passage, pour savoir si _Elle_ était déjà arrivée; et lorsque je +répondais qu'elle était encore à Vienne, je lisais la consternation sur +le visage des questionneurs, qui s'écriaient:--Oh! si Elle ne vient pas, +nous sommes perdus! Son père sera contre nous...» L'Impératrice ne +devait pas quitter Vienne en ce moment, ni pour son duché de Parme, ni +pour Paris. Le 12 avril, on affichait à Parme une déclaration de +Marie-Louise par laquelle elle faisait savoir à ses sujets «qu'ayant +pris en considération les circonstances et l'impossibilité de se rendre +en personne dans ses États, elle avait prié son très aimé père de +vouloir bien les faire administrer en son nom[228]». Le petit roi de +Rome était placé sous une surveillance rigoureuse. Des gardes nombreux +veillaient aux portes de son appartement et sous ses fenêtres. Une +police active examinait de près les alentours du palais où on le tenait +enfermé. La ville de Vienne, le château impérial, le château de +Schœnbrunn étaient inspectés jour et nuit par des agents qui avaient +reçu les ordres et les consignes les plus sévères[229]. Pendant que le +comte de Neipperg était occupé à manœuvrer avec sa division contre le +roi Murat, sa femme vint à mourir subitement en Wurtemberg, laissant +plusieurs enfants. J'ai dit que le comte l'avait jadis enlevée à son +mari, lequel était mort à la fin de 1814. Neipperg l'avait délaissée, +quoiqu'elle fût de bonne composition à son égard, lui permettant de se +livrer en toute liberté aux plaisirs de la table et du jeu[230]. Il +fallait à ce viveur hardi d'autres amours, et celles qu'il choisit +montrent à quelle hauteur il avait osé élever ses prétentions. +Marie-Louise apprit la mort de la femme de Neipperg avec une +satisfaction peu déguisée. Un obstacle entre elle et son favori venait +déjà de s'écarter. Les autres pouvaient disparaître à leur tour. + +Le 6 mai, Méneval, qui avait enfin obtenu son passeport pour la France, +alla au palais impérial, à Vienne, faire ses adieux au roi de Rome. Il +remarqua avec peine son air sérieux et mélancolique. Le petit prince +avait perdu cet enjouement et cette loquacité enfantine qui avaient tant +de charmes en lui. Il ne vint pas à la rencontre de son fidèle ami et le +vit entrer sans donner aucun signe qui annonçât qu'il le connût. +«Quoiqu'il fût déjà depuis plus de six semaines confié aux personnes +avec lesquelles je le trouvai, rapporte Méneval, il ne s'était pas +encore familiarisé avec elles, et il semblait regarder avec méfiance ces +figures qui étaient toujours nouvelles pour lui. Je lui demandai, en +leur présence, s'il me chargerait de quelques commissions pour son père +que j'allais revoir. Il me regarda d'un air triste et significatif sans +me répondre; puis, dégageant doucement sa main de la mienne, il se +retira silencieusement dans l'embrasure d'une croisée éloignée. Après +avoir échangé quelques paroles avec les personnes qui étaient dans le +salon, je me rapprochai de l'endroit où il était resté à l'écart, +debout, et dans une attitude d'observation; et comme je me penchais vers +lui pour lui faire mes adieux, il m'attira vers la fenêtre et me dit +tout bas, en me regardant avec une expression touchante:--Monsieur +_Méva_, vous lui direz que je l'aime toujours bien!...» + +Pauvre enfant! Pauvre orphelin! car il est permis de l'appeler ainsi, +puisque son père était à jamais éloigné de lui, puisque sa mère l'avait +abandonné sans remords à des mains étrangères!... La scène que Méneval +vient de décrire: cet air triste, ce silence étrange, cette fuite +soudaine dans l'embrasure d'une croisée, puis ce dernier aveu confié +tout bas à un ami montrent combien l'enfant impérial se méfiait des +nouveaux gardiens qu'on venait de lui imposer. Les derniers détails que +Méneval nous donne au moment de son départ nous attendrissent encore sur +lui. L'enfant redemandait sans cesse Mme de Montesquiou à Mme Marchand +qu'on ne lui avait laissée que provisoirement. Sa sous-gouvernante, Mme +Soufflot, qui, aidée de sa charmante fille, Fanny, savait le distraire +et l'intéresser mieux que personne, ne devait pas être plus épargnée que +les autres[231]. + +On avait cessé de l'appeler Napoléon, pour lui donner le nom de François +qu'il n'aimait pas. Il le disait franchement, sans se préoccuper que ce +fût le nom de son grand-père. Au moment où Méneval se séparait de lui, +c'était un bel enfant doué de qualités précieuses, que les événements +avaient singulièrement développées. + +Que fit Marie-Louise en recevant les adieux de M. de Méneval? De quel +message le chargea-t-elle pour Napoléon? En termes d'une banalité +extrême, elle dit qu'elle lui souhaitait «tout le bien possible». Elle +se flattait d'apprendre que l'Empereur consentirait à une séparation «à +l'amiable», sans que cette séparation altérât en elle les sentiments +d'estime et d'affection. Elle disait cela au moment où elle s'était déjà +abandonnée à Neipperg, au moment où elle désirait ardemment son retour +d'Italie, «car, à son âge et dans sa situation, elle avait besoin de +conseil[232]». Elle ne pensait qu'aux dangers que Neipperg pouvait +courir, tandis qu'elle envisageait froidement la lutte gigantesque que +Napoléon allait soutenir contre l'Europe. Elle cherche alors à se +distraire. Elle commence à pincer de la guitare et se félicite +d'acquérir un nouveau talent. Elle voudrait avoir un mari semblable à M. +de Crenneville, «car, dit-elle naïvement, ce ne serait qu'un pareil qui +pourrait peut-être me décider à reprendre un esclavage pareil[233]». Or, +elle avait déjà fait son choix... En proie à une tristesse inexprimable, +Méneval quitta Marie-Louise pour ne plus la revoir. «Elle est redevenue +princesse autrichienne, dit-il; elle est aujourd'hui l'un des +instruments de la politique antifrançaise en Italie.... Mariée à +Napoléon, elle était unie à un homme trop grand pour qu'il pût y avoir +entre eux communauté d'idées et de sentiments.» Méneval déplorait son +caractère faible et mou, son esprit craintif, son absence de volonté, sa +disposition malheureuse à subir les coups du sort et à les considérer +comme irrémédiables. + +Le 5 mai 1815, M. de Talleyrand informait Louis XVIII, à Gand, que des +lettres saisies sur M. de Stassart avaient été envoyées à Vienne[234]. +«Ces lettres, disait-il, réclament l'une et l'autre, pour des motifs +différents, le retour de l'archiduchesse et de son fils. Le ton que +prennent Buonaparte et son ministre est celui de la modération et de la +sensibilité. Les lettres sont restées cachetées jusqu'au moment de la +conférence; elles ont été ouvertes en présence des ministres des +puissances alliées. On est convenu de n'y point répondre. L'opinion a +été unanime[235].» Une demande aussi naturelle laissait le père de +Marie-Louise si placide qu'il poussait la condescendance jusqu'à +remettre aux alliés les lettres de son gendre. Cette conduite indignait +M. de Gentz lui-même. Décidément, le beau rôle en cette circonstance +n'était ni pour l'empereur d'Autriche, ni pour sa fille. Mais leur +soumission avait été récompensée. Dans l'acte final du congrès de +Vienne, par l'article 99, l'impératrice Marie-Louise était enfin +reconnue duchesse de Parme, de Plaisance et Guastalla. La réversibilité +des duchés n'était point déclarée en faveur de son fils. Elle devait +être déterminée entre les alliés par un acte ultérieur. Marie-Louise +était enfin au comble de ses vœux. Malgré l'opposition de la France et +de l'Espagne, elle avait obtenu ce qu'on lui avait contesté pendant plus +d'une année. Mais, en même temps, elle savait que son fils ne serait pas +son héritier et elle ne protestait point contre cette déchéance +injustifiée, de peur de perdre les États qui lui revenaient en vertu du +traité du 11 avril 1814. Sa petite ambition était satisfaite. +Marie-Louise pensait d'ailleurs qu'on trouverait bien en Autriche ou en +Bohême quelque apanage et quelque titre d'occasion pour en parer le +malheureux roi de Rome. + + * * * * * + +La haine des ennemis de l'Empereur était arrivée à son paroxysme. Le 13 +avril, Talleyrand, dans une lettre au Roi, parlait de la «destruction» +de Napoléon et espérait que, grâce à la déclaration du 13 mars, on +arriverait à l'anéantir. «Cet objet rempli, les opinions particulières +de chaque parti se trouveront sans appui, sans force, sans moyen d'agir, +et ne présenteront plus aucun obstacle[236].» Il aurait même voulu que +les puissances votassent une autre déclaration qui accentuât celle du 13 +mars, maintenant que Napoléon s'était rendu maître de Paris et avait +repris le pouvoir[237]. Les alliés acceptèrent cette idée, mais ne +purent s'entendre sur la forme à lui donner. Ils ajournèrent la +discussion, pensant peut-être qu'une proclamation, faite par leurs +généraux au moment de l'invasion du territoire français, suffirait[238]. +À Londres, un placard affiché sur les murs de la capitale promettait +mille livres sterling à qui amènerait dans le royaume la personne «del +signore Napoleone Buonaparte». Le 28 avril, lord Castlereagh fulminait +contre l'Empereur à la Chambre des communes et insultait l'armée et la +nation françaises pour leur coupable docilité à défendre sa cause. +Napoléon essayait vainement d'apaiser toutes ces haines et de faire +connaître ses réelles intentions à l'Europe, c'est-à-dire le maintien de +la paix et l'espoir de revoir bientôt sa femme et son fils. Une note +venue de Vienne répondait laconiquement: «La France n'a qu'à se délivrer +de son oppresseur pour être en paix avec l'Europe[239].» Le roi de +Prusse appelait l'armée française «une armée de rebelles» et la sienne +«une armée de héros». Caulaincourt, qui informait l'Empereur de ces +provocations, disait avec sagesse: «Votre Majesté y répondra par un +noble silence, mais Elle verra sans doute dans ce nouvel acte d'une +implacable animosité un motif de plus de proportionner les moyens de +résistance à la violence de l'attaque.» + +Lorsque Méneval revint à Paris, le 17 mai, son premier soin fut d'aller +voir l'Empereur pour lui donner des nouvelles de sa femme et de son +fils. L'Empereur voulut d'abord connaître le sort du roi de Rome. Il en +parla avec la plus grande tendresse et il écouta, visiblement ému, les +moindres détails donnés sur cet enfant. Il s'entretint ensuite, mais +avec beaucoup de ménagements, de Marie-Louise. Il la plaignit même de +ses épreuves, ne paraissant douter ni de sa franchise ni de sa fidélité. +Méneval rapportait à Napoléon l'émotion produite à Vienne et à +Schœnbrunn par son retour; comment on avait privé Marie-Louise de toute +communication avec lui; comment elle avait juré de ne point lui écrire +et de remettre à François II les lettres de son mari. Il dépeignit, en +termes attristés, ses insomnies et ses alarmes continuelles, sa +séparation d'avec son fils, qui avait dû résider momentanément à la Burg +sous les yeux de l'Empereur et des alliés. Il disait, en ces termes, les +causes de l'éloignement de Mme de Montesquiou: «Les sentiments connus de +cette dame respectable et le tendre attachement qu'elle se plaisait à +nourrir dans le cœur de son auguste élève pour l'Empereur son père, la +rendirent bientôt suspecte[240].» Quant au petit prince, voici le +portrait qu'il en faisait: «Plus grand et plus fort que ne le sont +ordinairement les enfants de son âge, beau, bon, doué des plus aimables +qualités et annonçant les dispositions les plus heureuses, il fait la +consolation de sa mère et a gagné la tendresse de l'Empereur son +grand-père. Le souvenir de la France lui est toujours présent, et son +affection enfantine pour sa chère patrie se peint dans les réflexions +touchantes qui lui échappent, lorsqu'il en entend parler...» + +Quelque temps après, l'Empereur dicta au duc de Vicence une note +spéciale dont le but était de faire écrire par Méneval un rapport sur la +situation de l'Impératrice et du roi de Rome, rapport destiné à la +Chambre des représentants, qui, dès l'ouverture de la session, serait +peut-être appelée à se prononcer sur la conduite de l'Autriche. Voici +quelle était cette note: «Il est possible que la Chambre fasse une +motion pour le roi de Rome, tendant à faire ressortir l'horreur que doit +inspirer la conduite de l'Autriche. Cela serait d'un bon effet. Méneval +doit faire un rapport daté du lendemain de son arrivée. Il tracera, +depuis Orléans jusqu'à l'époque de son départ de Vienne, la conduite de +l'Autriche et des autres puissances à l'égard de l'Impératrice; la +violation du traité de Fontainebleau, puisqu'on l'a arrachée, ainsi que +son fils, à l'Empereur; il fera ressortir l'indignation que montra à cet +égard à Vienne sa grand'mère, la reine de Sicile. Il doit appuyer +particulièrement sur la séparation du prince impérial de sa mère, sur +celle avec Mme de Montesquiou, sur ses larmes en la quittant, sur les +craintes de Mme de Montesquiou relatives à la sûreté, à l'existence du +jeune prince. Il traitera ces deux points avec la mesure convenable. Il +parlera de la douleur qu'a éprouvée l'Impératrice, lorsqu'on l'arracha à +l'Empereur. Elle a été trente jours sans dormir, lors de l'embarquement +de Sa Majesté. Il appuiera sur ce que l'Impératrice est réellement +prisonnière, puisqu'on ne lui a pas permis d'écrire à l'Empereur et +qu'on lui a même fait donner sa parole d'honneur de ne jamais lui écrire +un mot. Méneval encadrera dans ce rapport tous les détails qu'il a +donnés à l'Empereur, et qui sont de nature à y trouver place et peuvent +donner à ce rapport de la couleur[241].» Dans les deux mois qui +précédèrent la reprise des hostilités, l'Empereur cherchait à tromper +son impatience de revoir son fils, en recevant plusieurs fois les petits +princes et les petites princesses, ses neveux et nièces. Il les faisait +déjeuner avec lui, les interrogeait, leur demandait des fables; mais +leur présence ne remplaçait point celle du roi de Rome tant désirée et +si vainement attendue. + + * * * * * + +Les Chambres se réunirent le 3 juin. La Chambre des pairs chargea +Cambacérès, son président, de porter aux pieds de l'Empereur +l'expression de ses sentiments de reconnaissance et de dévouement. La +Chambre des représentants attendit qu'elle fût constituée pour offrir +ses hommages à l'Empereur. Ce n'était là en réalité que de vaines +formules. L'attention se portait ailleurs. Le 17 juin, Napoléon ouvre la +session législative, informe les pairs et les représentants qu'une +coalition formidable menace de nouveau la France, et déclare qu'il +compte sur le patriotisme et le dévouement de tous pour assurer +l'indépendance du pays. On l'acclame. On lui renouvelle des serments +qu'on tiendra un mois à peine. Carnot fait connaître le lendemain à la +France que le vœu national a rappelé l'Empereur, instruit par ses +épreuves et prêt à réparer les malheurs des Français. Les étrangers vont +apprendre quelle est l'énergie d'un grand peuple qui combat pour son +indépendance. Benjamin Constant, qui, la veille encore, jurait de mourir +pour la monarchie légitime, défend dans un manifeste éloquent la cause +de l'Empereur qui s'apprête à ressaisir ses armes et à conduire ses +soldats à la victoire[242]. Le 16 juin, Boulay de la Meurthe lit aux +Chambres un rapport de Caulaincourt sur la situation extérieure, par +lequel le ministre démontre que le retour de Napoléon n'a été pour +l'Europe que le prétexte d'une nouvelle invasion, et que le but des +alliés est le démembrement et la ruine de la France. Quatre jours après, +on apprend, presque en même temps que la victoire de Fleurus, le +désastre de Waterloo. Malgré l'héroïsme de la vieille armée et les +efforts suprêmes de son chef, l'existence du pays était de nouveau +menacée. + +Le mercredi 21 juin, Napoléon est de retour au palais de l'Élysée. À une +heure, les Chambres se réunissent, et Carnot leur annonce les terribles +nouvelles. L'intention de l'Empereur était de se concerter avec les +Chambres sur les mesures à prendre contre l'invasion. Le représentant +éternel de la Révolution, La Fayette, reparut à la tribune. Il fit voter +une résolution par laquelle la Chambre des représentants se déclarait en +permanence, proclamait le péril auquel était exposée l'indépendance de +la nation, remerciait les armées de leur dévouement, invitait les +ministres à se rendre auprès d'elle et disait que toute tentative faite +pour dissoudre la Chambre serait réputée crime de haute trahison. Dès +cet instant, il fut évident pour tous que Napoléon allait être acculé à +une nouvelle abdication. Les ministres lurent un message de l'Empereur +qui exposait la situation et réclamait la nomination d'une commission de +cinq membres pour se concerter avec une commission pareille, nommée par +la Chambre des pairs, en vue des mesures immédiates à prendre. Trois +heures après, les commissaires étaient désignés, ils se réunirent et +conclurent à l'élection de négociateurs chargés de s'entendre avec les +puissances coalisées. Cette promptitude était significative. Napoléon la +comprit. Sur la sollicitation de sa mère, de ses frères, du maréchal +Davoust, de plusieurs généraux et de nombreux représentants, l'Empereur +se décida à signer l'abdication fameuse, dont on connaît les termes. +Elle fut lue le 22 juin à une heure à la Chambre des pairs, et à deux +heures à la Chambre des représentants. Napoléon reconnaissait que ses +efforts pour vaincre avaient échoué. Il ne blâmait personne. Il +n'accusait que les circonstances. «Je m'offre, disait-il, en sacrifice à +la haine des ennemis de la France. Puissent-ils être sincères dans leurs +déclarations et n'en avoir voulu qu'à ma personne!» Un avenir prochain +allait démontrer combien ces prévisions pessimistes et ces craintes +étaient fondées. «Ma vie politique est terminée, ajoutait-il, et je +proclame mon fils empereur des Français, sous le nom de Napoléon II. Les +ministres actuels formeront provisoirement le conseil de gouvernement.» +Il invitait les Chambres à organiser sans délai ce conseil. Le dernier +souhait aux Français partait du cœur d'un patriote: «Unissez-vous pour +rester encore une nation indépendante!» Ici, comme le fait observer le +chancelier Pasquier, il alliait habilement l'idée de l'indépendance +nationale avec celle de la proclamation de son fils comme empereur. Il +espérait séduire ainsi l'armée et élever entre elle et les Bourbons une +barrière infranchissable. Fouché paraissait être de l'avis d'une +régence, mais ce n'était que pour gagner du temps. Sûr déjà du retour +des Bourbons qui allaient s'imposer comme une nouvelle nécessité, il +avait à préparer ses conditions. Pour cela, il fallait opposer de +nombreux obstacles à un retour précipité, et paraître ensuite les +aplanir, afin de donner à son concours une valeur toute particulière, ce +qu'on peut littéralement appeler «une valeur marchande». + +Après la lecture de l'acte d'abdication, Carnot essayait de rassurer les +pairs sur la situation de l'armée, lorsqu'il fut interrompu avec la +dernière violence par le maréchal Ney, qui affirma que l'ennemi était à +Nivelle avec quatre-vingt mille hommes; que dans six ou sept jours il +serait dans le sein de la capitale, et qu'il n'y avait plus d'autre +salut que dans des propositions de paix[243]. Cette scène fut des plus +pénibles. L'intervention du général Drouot, qui annonça le ralliement +d'une certaine partie de la vieille Garde, put seule en diminuer le +déplorable effet. Mais lorsque le prince Lucien vint dire à la tribune: +«L'empereur Napoléon a abdiqué en faveur de son fils. Politiquement, +l'Empereur est mort. Vive l'Empereur!» et conseilla aux pairs de prêter +un serment immédiat à Napoléon II, M. de Pontécoulant s'opposa +immédiatement à cette motion. «Je suis loin, dit-il, de me déclarer +contre ce parti, mais je déclare fermement,--quels que soient mon +respect et mon dévouement pour l'Empereur,--que je ne reconnaîtrai +jamais pour roi un enfant, pour mon souverain celui qui ne résiderait +pas en France. On irait bientôt retrouver je ne sais quel +sénatus-consulte. On nous dirait que l'Empereur doit être considéré +comme étranger ou captif, et que la régence est étrangère ou captive, et +on nous donnerait une autre régence qui nous amènerait la guerre +civile[244]...» Le prince Lucien lui répliqua: «Du moment où Napoléon a +abdiqué, son fils lui a succédé. Il n'y a pas de délibération à prendre, +mais une simple déclaration à faire... En reconnaissant Napoléon II, +nous appelons au trône celui que la Constitution et la volonté du peuple +y appellent.» + +Le comte Boissy d'Anglas proposa l'ajournement, car c'était assez de la +guerre étrangère, sans vouloir y ajouter la guerre civile. Aussitôt le +brave Labédoyère, qui avait payé de sa personne dans les derniers +combats, se précipite à la tribune. «L'Empereur, dit-il avec colère, a +abdiqué en faveur de Napoléon II. Je regarde son abdication comme nulle, +de toute nullité, si l'on ne proclame pas à l'instant Napoléon II. Eh! +qui s'oppose à cette résolution généreuse? Ceux qui ont toujours été aux +pieds du souverain, tant qu'il fut heureux et triomphant. Ces individus, +qui se sont éloignés de lui dans son malheur, veulent aussi repousser +Napoléon II. Ils sont déjà pressés de recevoir la loi de +l'étranger[245]!» Ces paroles violentes déchaînent un tumulte +effroyable. Labédoyère, rendu plus furieux, crie que de vils généraux +méditent peut-être en ce moment de nouvelles trahisons. Il fallait les +saisir, les traduire devant les Chambres, les juger et les punir pour +effrayer ceux qui voudraient déserter les drapeaux; il fallait raser +leurs maisons, proscrire leurs familles. «Je sais, ajoute-t-il, que les +amis du patriotisme paraissent étrangers dans cette enceinte, où, depuis +dix ans, il ne s'est fait entendre que des voix basses!» Une partie de +la Chambre des pairs se dresse irritée. Elle interrompt bruyamment +l'orateur. Labédoyère hausse encore la voix et menace du geste ses +adversaires. «À l'ordre! à l'ordre! répondait-on de toutes parts.--Jeune +homme! vous vous oubliez! disait le prince d'Essling.--Vous vous croyez +encore au corps de garde! criait M. de Lameth exaspéré.--Désavouez ce +que vous avez dit!...» objurguait le comte de Valence[246]. Le +président, Lacépède, se couvrit, mais le calme ne se rétablit que très +lentement. + +Le comte Cornudet prit ensuite la parole: «Le procès-verbal, dit-il, a +constaté l'abdication de Napoléon; il constatera la réclamation du +prince Lucien. Cette précaution suffira pour constater les droits de +Napoléon II, mais il est hors de France. Tranchons le mot: il est +captif.» En attendant, Cornudet réclamait, au nom de la sûreté publique +et de l'indépendance nationale, l'établissement d'un gouvernement +provisoire. Le comte de Ségur, appuyé par Joseph et Rœderer, et combattu +par le comte de Pontécoulant, demanda que ce gouvernement prît le titre +de Régence et négociât au nom de Napoléon II. Le duc de Bassano exigeait +la proclamation immédiate du fils de l'Empereur. Après diverses +observations de Quinette, du comte de Valence, de Thibaudeau, +l'ajournement fut voté. Puis la Chambre des pairs procéda au scrutin +pour la nomination de deux membres de la commission du gouvernement. +Elle élut le duc de Vicence et le baron Quinette. À la Chambre des +représentants, le général Grenier informa ses collègues que la +commission nommée pour se concerter avec la Chambre des pairs sur les +mesures de salut public, avait décidé la formation d'une commission +chargée de négocier avec les puissances coalisées. MM. Legrand, Crochon, +Duchesne se perdirent en divagations. Le prince d'Eckmühl décidé à +rassurer l'opinion au sujet de la situation de l'armée et des prétendues +menaces dirigées contre la Chambre. Enfin, le duc d'Otrante vint lire le +message de Napoléon et conclut ainsi: «Ce n'est pas devant une Assemblée +composée de Français que je croirais convenable de recommander les +égards dus à l'empereur Napoléon, et de rappeler les sentiments qu'il +doit inspirer dans son malheur. Les représentants de la nation +n'oublieront point, dans les négociations qui devront s'ouvrir, de +stipuler les intérêts de celui qui, pendant de longues années, a présidé +aux destinées de la patrie.» On sait le peu d'importance qui fut attaché +à cette recommandation, faite d'ailleurs pour la forme. + +Fouché proposa ensuite de nommer une commission de cinq membres, chargée +de se rendre auprès des souverains alliés pour y traiter des intérêts de +la France et soutenir l'indépendance du peuple français. M. Mourgues +conseilla d'accepter l'abdication de Napoléon, de placer sa personne +sous la sauvegarde de l'honneur national, de transformer la Chambre en +Assemblée constituante, de confier le poste de généralissime au maréchal +Macdonald, de nommer La Fayette général en chef des gardes nationales de +France, et le maréchal Oudinot général en second, ce qui souleva de +nombreux murmures. M. Dupin aurait désiré, lui aussi, que la Chambre des +représentants se transformât en Assemblée nationale et préparât une +Constitution nouvelle. M. Garreau voulut lire l'article 67 de l'Acte +additionnel qui prohibait toute motion en faveur des Bourbons; mais le +président lui fit observer que cet article était bien connu. On voit que +Fouché avait déjà pris ses précautions pour ne rien compromettre. +Regnaud de Saint-Jean d'Angély pria le bureau de la Chambre de se rendre +auprès de l'Empereur et de lui exprimer la reconnaissance du peuple pour +le sacrifice fait par lui à l'indépendance nationale. Il fit accepter +cette proposition à l'unanimité, puis une autre qui repoussait les +motions relatives à l'Assemblée nationale ou Constituante. Enfin, la +Chambre arrêta la nomination sans délai d'une commission de cinq membres +prise dans les deux Chambres, pour exercer provisoirement les fonctions +du gouvernement, tout en conservant le ministère actuel. + +La séance fut ensuite suspendue de trois heures et demie à quatre +heures. Le président rendit compte de la visite du bureau à l'Empereur. +«Sa Majesté, dit-il, a surtout insisté sur le motif qui avait déterminé +son abdication, et elle a recommandé à la Chambre de ne point oublier +qu'elle avait abdiqué en faveur de son fils.» Il cita ces autres paroles +de Napoléon: «Je vous remercie des sentiments que vous m'exprimez. Je +recommande à la Chambre de renforcer les armées et de les mettre dans le +meilleur état de défense. Qui veut la paix doit se préparer à la guerre. +Ne mettez pas cette grande nation à la merci de l'étranger, de peur +d'être déçus dans vos espérances. Dans quelque position que je me +trouve, je serai heureux, si la France est libre et indépendante. Si +j'ai remis le droit qu'elle m'a donné à mon fils, si j'ai fait de mon +vivant ce grand sacrifice, je ne l'ai fait que pour le bien de la +nation[247].» M. Durbach prit alors la parole et voulut faire admettre +la nomination d'un conseil de régence. De nombreuses voix lui crièrent: +«Ce n'est pas le moment!» Puis on procéda à l'élection de la commission. +On choisit le comte Carnot, le duc d'Otrante et le général Grenier. +Ceux-ci, avec le duc de Vicence et le baron Quinette de la Chambre des +pairs, formèrent le gouvernement provisoire. + +Le même jour, Fouché fit part au chancelier Pasquier de sa joie d'avoir +obtenu l'abdication. «Qu'allez-vous faire, demanda Pasquier, sur la +condition faite en faveur de son fils qu'il prétend encore imposer à la +France?... Ce qu'il faut avant tout, c'est la paix, et on ne peut la +retrouver, au dehors, comme au dedans, qu'avec la maison de +Bourbon.--Croyez-vous que je ne le sache pas comme vous? répliqua +Fouché. Mais nous avons été pris de si court... On ne peut pas retourner +ainsi les esprits du jour au lendemain. Nous avons d'ailleurs à ménager +l'armée, qu'il ne faut pas effaroucher, qu'il faut tâcher de rallier, +car elle pourrait encore faire beaucoup de mal...» Il confiait à +Pasquier, avant la séance, qu'il serait président de la commission de +gouvernement, qu'il était sûr de n'y avoir que des gens à lui, dont il +ferait ce qu'il voudrait. «Vous voyez que je suis bien fort, +s'écriait-il orgueilleusement, car il n'y a rien de tel qu'une puissance +collective dont un seul homme dispose[248].» + +Le soir, dans son salon, au milieu de soixante personnes, il répéta son +refrain: «Qu'on ne me presse pas! Si on ne me laisse pas le temps dont +j'ai besoin, on gâtera toutes les affaires.» Il ne fut pas content de +l'élection qui lui donnait Carnot et le général Grenier pour collègues. +Il préférait le choix de Caulaincourt et de Quinette. Cependant il sut +dissimuler sa mauvaise humeur, et il chercha immédiatement à s'entendre +avec ses quatre collègues sur la nécessité d'empêcher dans les Chambres +la reconnaissance des droits de Napoléon II. «Il est certain, dit le +chancelier, que toutes les forces dont le parti impérial disposait +encore allaient être mises en œuvre pour emporter un vote sur ce point. +M. Fouché en était fort préoccupé[249].» Le lendemain matin, avant la +séance des Chambres, Fouché et Pasquier reprirent leur conversation sur +ce sujet. Fouché raconta que Napoléon, furieux du peu de succès que +Lucien, Labédoyère, Bassano et Rœderer avaient eu à la Chambre des pairs +pour faire proclamer son fils, avait tout fait pour ranimer le zèle de +ses partisans et faire triompher sa cause à la Chambre des +représentants. «Sait-on jamais, dit-il, ce qui peut se passer dans une +Assemblée aussi mal organisée que celle-là?» Fouché redoutait beaucoup +une déclaration en faveur de Napoléon II, qui rallierait certainement +l'armée autour de lui. Rien ne pouvait être plus grave. «Hâtons-nous de +faire proclamer Louis XVIII! conseilla Pasquier.--Vous en parlez bien à +votre aise, répliqua Fouché. Voyez comme ils ont nommé hier Carnot! Ma +puissance se borne dans ce moment à éviter le mal, à parer au danger le +plus pressant!...» Il comptait sur Manuel. «Je lui disais encore tout à +l'heure qu'il fallait absolument, à tout prix, empêcher que les droits +de cet enfant ne fussent reconnus. Il m'a dit d'être tranquille et m'a +répondu de tout.» On verra tout à l'heure la conduite ambiguë de Manuel +et le résultat qu'elle produisit. Le duc d'Otrante était inquiet de +n'avoir pas de nouvelles de Gand. Il se plaignait du silence des amis du +Roi. «Est-ce qu'ils ne devraient pas avoir un agent ici? Est-ce qu'ils +n'auraient pas dû déjà se mettre en rapport avec moi? Ils doivent +connaître mes intentions...» Tout en paraissant favorable aux Bourbons, +le duc d'Otrante ne s'avançait pas trop, car il se méfiait de la Chambre +des représentants, et il voulait, comme toujours, se ménager plusieurs +issues. La tâche qu'il assumait, n'était pas facile; elle eût fait +reculer un homme moins habitué à manier plusieurs intrigues à la fois. + +Le 23 juin, la séance des représentants s'ouvrit à onze heures et demie +du matin. M. Bérenger déposa une motion d'ordre tendant à rendre le +gouvernement provisoire responsable collectivement. Il loua le sacrifice +du plus grand des héros qui ferait bénir son nom par la postérité, avec +ceux de Titus et de Marc-Aurèle. Mais, du moment qu'il n'y avait plus de +monarque, il n'y avait plus d'inviolabilité, et dès lors il convenait de +décréter la responsabilité collective des cinq membres du gouvernement +provisoire. M. Dupin ajouta qu'il fallait prêter serment d'obéissance +aux lois et de fidélité à la nation. M. Defermon vint déclarer que +personne n'avait caractère pour recevoir ce nouveau serment. «Messieurs, +dit-il avec vivacité, avons-nous ou n'avons-nous pas un Empereur des +Français? Il n'est personne d'entre nous qui ne se dise à +lui-même:--Nous avons un Empereur dans la personne de Napoléon. (_Oui! +oui!_ s'écrient la plupart des membres de l'Assemblée.) Bien convaincu +de cette vérité, je me suis demandé si les ennemis du dehors pourraient +se jouer des efforts de la nation, lorsqu'ils verront que la +Constitution est notre étoile polaire, et qu'elle a pour point fixe +Napoléon II. (_Une foule de voix: Oui! oui!_). Que paraîtrions-nous aux +yeux de l'Europe et de la nation, si nous n'observions pas fidèlement +les lois fondamentales? Napoléon Ier a régné en vertu de ces lois. +Napoléon II est donc notre souverain. (_Même assentiment._) Lorsqu'on +verra que nous nous rallions fortement à nos constitutions, que nous +nous prononçons en faveur du chef qu'elles nous avaient désigné, on ne +pourra plus dire à la garde nationale que c'est parce que vous attendez +Louis XVIII, que vous ne délibérez pas. (_Non! non!_) Nous rassurons +l'armée, qui désire que nos constitutions soient observées. Il n'y aura +plus de doute sur le maintien constitutionnel de la dynastie de +Napoléon.» + +À ce moment, comme le constate le procès-verbal, un mouvement +d'enthousiasme se manifesta dans toute l'Assemblée. Les cris de «_Vive +l'Empereur!_» retentirent avec la dernière énergie. Un grand nombre de +députés élevaient leurs chapeaux, en accentuant cette ovation. La +majorité demanda et obtint que cette manifestation presque unanime fût +consignée au procès-verbal. Boulay de la Meurthe profita de l'émotion +générale pour préciser la question. «Je crois, dit-il, qu'il n'est aucun +de nous qui ne professe que Napoléon II est notre empereur; mais, hors +de cette enceinte, il en est qui parlent d'une autre manière. Il n'y a +pas de doute que des journalistes affectent de considérer le trône comme +vacant. Or, je déclare, l'Assemblée serait perdue, la France périrait, +si le fait pouvait être mis en doute. Il ne peut pas y avoir de question +à cet égard. N'avons-nous pas une monarchie constitutionnelle? +L'Empereur mort, l'Empereur vit. Napoléon Ier a déclaré son abdication; +vous l'avez acceptée. Par cela seul, par la force des choses, par une +conséquence irrésistible, Napoléon II est empereur des Français...» Mais +il dénonça aussitôt les machinations du dehors et du dedans. Il attaqua +la faction d'Orléans. «Je sais, ajouta-t-il, que cette faction est +purement royaliste. Je sais que son but secret est d'entretenir des +intelligences même parmi les patriotes.» Puis, pour déjouer les +intrigues, il fit la proposition suivante, qui fut chaleureusement +applaudie: «Je demande que l'Assemblée déclare et proclame qu'elle +reconnaît Napoléon II pour empereur des Français.» + +M. Penières, répondant à Boulay de la Meurthe, proposa d'édicter que les +commissaires envoyés aux alliés seraient chargés de réclamer à +l'empereur d'Autriche, «comme un gage de la paix», le jeune Napoléon et +sa mère. Cette motion fut soulignée par des murmures. Le général +Mouton-Duvernet fut mieux accueilli, quand il s'écria: «Je ne suis pas +orateur, je suis soldat. L'ennemi marche sur Paris. Il faut que vous +ayez des armes à lui opposer. Proclamez Napoléon II empereur des +Français. À ce nom, il n'y aura pas un Français qui ne s'arme pour +défendre l'indépendance nationale!» M. de Maleville intervint pour +proposer l'ajournement, sous prétexte que les représentants n'avaient +pas reconnu de successeur à Napoléon. Son discours fut interrompu par +des négations et par des cris de colère: «Vous calomniez l'Assemblée!» +lui disait-on. Regnaud de Saint-Jean d'Angély redemanda que dans cette +même séance on proclamât Napoléon II empereur des Français, et que tous +les actes publics ou privés fussent rédigés en son nom. «Appuyé! +appuyé!» criaient de nombreuses voix. M. Dupin voulut s'opposer encore à +une acclamation irréfléchie, à un mouvement d'enthousiasme peu raisonné. +Comment pouvait-on espérer d'un enfant ce qu'on n'avait plus attendu +d'un héros? «Gardons-nous, s'écria-t-il, d'interpréter le vœu de la +nation et de lui imposer un choix!... C'est au nom de la nation qu'on se +battra, qu'on négociera; c'est d'elle qu'on doit attendre le choix du +souverain...» Une vive agitation suivit ce discours, et une voix cria: +«Que ne proposez-vous la République?» M. Duchesne réclama l'ajournement, +car, sans examiner si le traité de Fontainebleau avait été, oui ou non, +violé, il suffisait de dire que Napoléon II n'était pas en France. La +question ne serait éclaircie que lorsque l'Autriche, connaissant enfin +ses véritables intérêts, aurait rendu le prince et sa mère. + +Apparut alors Manuel, sur lequel le duc d'Otrante comptait beaucoup pour +retourner l'Assemblée et pour empêcher que les droits du roi de Rome ne +fussent législativement reconnus. L'orateur résuma avec adresse le débat +et essaya de montrer toutes les difficultés que présenterait une +détermination quelconque. On l'écouta avec une attention marquée. +«S'agit-il ici d'un homme, d'une famille? dit-il. Non, Messieurs, il +s'agit de la patrie. Il s'agit de ne rien compromettre, de ne point +proscrire l'héritier constitutionnel du trône et de se livrer à +l'espérance que les alliés n'auront point contre ce fils d'un père--dont +leur politique n'a point voulu reconnaître l'existence sur le trône de +France,--et la même politique et les mêmes intérêts...» Il regardait +cette discussion comme une calamité. «N'est-ce pas, en effet, un grand +malheur que d'être obligé de divulguer, de proclamer, à la face de +l'Europe, jusqu'à quel point des considérations politiques ont influé ou +pourraient avoir influé dans la décision de Napoléon et dans celle que +vous avez à prendre, relativement à son fils?» Mais la discussion +s'était ouverte; il fallait établir et résoudre la question. +L'abdication existait. Elle emportait avec elle une condition en faveur +du fils de Napoléon. Cette condition, l'Assemblée l'avait acceptée, en +recevant l'abdication de l'Empereur. Maintenant, il importait que le +gouvernement provisoire agît au nom de la nation; mais dans cette nation +n'y avait-il qu'une opinion, qu'un parti? Ce n'est pas que l'orateur +crût les divers partis si nombreux et si forts qu'on le disait. Le parti +républicain n'existait que chez des êtres dépourvus d'expérience et de +maturité. Le parti d'Orléans n'était guère plus à craindre. Le parti +royaliste avait de nombreux fidèles, mais qui ne servaient que par +souvenir et par sentiment. Quels que fussent ces partis, le plus grand +nombre des Français n'avaient d'autre idée que de sauver l'État. «Dans +un tel moment, ajoutait Manuel, pouvez-vous avoir un gouvernement +provisoire, un trône vacant? Laisserez-vous chacun s'agiter, les alarmes +se répandre, les prétentions s'élever? Voulez-vous qu'ici on arbore le +drapeau des lis, là le drapeau tricolore?... Au milieu de l'agitation et +des troubles qui naîtraient d'un tel état de choses, que deviendrait le +salut de la patrie? Je répète que, par cela seul qu'on l'a mis en +question, Napoléon II doit être reconnu.» Manuel se gardait bien de +contester les droits de Napoléon II, mais il s'arrangeait de façon qu'on +ne tirât pas des conséquences positives et immédiates de ces droits. +Très habilement, il laissait de côté la question de la régence, pour ne +pas remettre le pouvoir aux frères de Napoléon. «Il faut, disait-il, +éviter qu'on puisse réclamer les principes de la Constitution qui +appelleraient tel ou tel prince à la tutelle du souverain mineur et qui +donneraient à sa famille une influence immédiate sur la marche du +gouvernement.» + +Il concluait ainsi: «La Chambre des représentants passe à l'ordre du +jour motivé: + +«1° Sur ce que Napoléon II est devenu empereur des Français, par le fait +de l'abdication de Napoléon Ier et par la force des constitutions de +l'Empire; + +«2° Sur ce que les deux Chambres ont voulu et entendu, par leur arrêté à +la date d'hier, portant nomination d'une commission de gouvernement +provisoire, assurer à la nation les garanties dont elle a besoin pour sa +liberté et son repos, au moyen d'une administration qui ait toute la +confiance du peuple.» + +Ainsi Manuel, tout en paraissant défendre les droits du roi de Rome, +faisait écarter le serment à Napoléon II et la proclamation officielle +du nouvel Empereur. C'est ce qui allait permettre, deux jours après, au +gouvernement provisoire de libeller tous ses actes: «Au nom du peuple +français.» La Chambre ne vit pas les restrictions habiles glissées dans +cette rédaction. Elle ne comprit qu'une chose: la reconnaissance +incontestable des droits de Napoléon II. Aussi, lorsque l'ordre du jour +fut soumis à son vote, elle se leva tout entière et l'adopta, en +poussant le cri de «_Vive l'Empereur!_» qui fut acclamé dans l'enceinte +législative et répété dans les tribunes. On crut Manuel plus +impérialiste que les autres représentants, et l'on demanda l'impression +de son discours. La Chambre des pairs fut presque aussitôt avisée de +l'ordre du jour adopté, et elle s'y rallia à l'unanimité. Thibaudeau lui +avait fait observer que ce vote devait causer toute satisfaction aux +amis de la patrie, parce qu'il écartait le gouvernement royaliste qu'une +minorité factieuse aurait voulu leur imposer, gouvernement qui n'était +d'accord avec aucune des institutions militaires et civiles. + +On était cependant en face d'une réelle équivoque. «Si le parti +napoléonien, dit le chancelier Pasquier, avait eu satisfaction dans les +termes, leurs adversaires avaient le succès réel, parce que le second +paragraphe de l'ordre du jour détruisait presque nécessairement dans ses +effets le premier[250].» Toutefois la Chambre avait cru faire une +véritable démonstration en faveur de Napoléon II. Le chancelier Pasquier +l'en blâme ainsi: «La Chambre des représentants n'en fut pas moins, par +cette concession au parti bonapartiste, compromise avec le pays, comme +avec la maison de Bourbon. Elle perdit tout le mérite de la vigueur dont +elle avait fait preuve en provoquant l'abdication.» Mais elle n'avait +pas provoqué l'abdication de l'Empereur avec l'intention d'exclure son +héritier légitime. Elle respectait la Constitution; elle voulait qu'elle +fût appliquée strictement; c'est ce qu'on ne comprit pas. Quant à +Manuel, il essaya d'être habile, et il le fut trop. Son habileté tourna +contre lui, car les partisans de l'Empereur furent absolument persuadés +qu'il avait parlé en faveur de Napoléon II. En réalité, aucun parti ne +devait être satisfait de la séance de la Chambre, parce que les +tentatives faites pour repousser ou pour reconnaître les droits du roi +de Rome n'avaient point abouti. + +Le lendemain, 24 juin, la commission du gouvernement disait aux +Français: «Un grand sacrifice a paru nécessaire à votre paix et à celle +du monde. Napoléon a abdiqué le pouvoir impérial. Son abdication a été +le terme de sa vie politique. Son fils est proclamé.» Mais la +déclaration du gouvernement provisoire contenait un peu plus loin cette +information qui paraissait en contradiction formelle avec les droits de +Napoléon II: «Des plénipotentiaires sont partis pour traiter _au nom de +la nation_ et négocier avec les puissances de l'Europe cette paix +qu'elles ont promise à une condition qui est aujourd'hui remplie... Quel +qu'ait été son parti, quels que soient ses dogmes politiques, quel +homme, né sur le sol de la France, pourrait ne pas se ranger sous le +drapeau national pour défendre l'indépendance de la patrie?... +L'Empereur s'est offert en sacrifice en abdiquant. Les membres du +gouvernement se dévouent en acceptant de vos représentants les rênes de +l'État.» On va voir avec quelle habileté Fouché et ses amis +confisquèrent les droits de Napoléon II, mais comment aussi ils furent +amenés à subir Louis XVIII, que les uns auraient voulu écarter et les +autres soumettre à toutes leurs exigences. + +Ne se laissant donc pas décourager par l'attitude des représentants qui +étaient en grande partie favorables à Napoléon II, le duc d'Otrante +correspondait en secret avec la cour de Gand, à laquelle il promettait +d'étouffer l'esprit révolutionnaire. Il rentrait en relation avec +Wellington en jurant de rétablir les Bourbons et en s'efforçant de +tromper les alliés sur la situation réelle des partis. Ce qu'il voulait, +c'était un gouvernement où il pût être le maître. Il se jugeait au moins +aussi fort que Talleyrand en 1814, et il ne négligeait rien pour assurer +ses propres intérêts. De son côté, Talleyrand ne demeurait pas dans +l'ombre. Déjà on s'adressait à lui, car on pressentait le parti qu'il +pouvait tirer de la situation. Au lendemain de l'abdication, le duc de +Vicence, qui faisait partie du gouvernement provisoire, lui écrivait que +le pays avait besoin d'hommes sages et d'un esprit supérieur à tous les +événements. Il fallait un gouvernement selon l'esprit et les habitudes +de la France, et qui offrît de solides garanties. Le prince connaissait +mieux que personne les fautes du passé et les besoins de l'avenir. Il ne +laisserait certainement pas échapper l'occasion de rendre un grand +service à sa patrie[251]. Le duc de Vicence adressait en même temps au +comte de Nesselrode une lettre où il se félicitait d'avoir pu apprécier, +mieux que personne, la noblesse et la grandeur d'âme de l'empereur +Alexandre. «Cette connaissance est pour moi, disait-il, une base sur +laquelle je me plais à fonder l'espoir du rétablissement de la paix et +du repos général de l'Europe, aujourd'hui que l'obstacle qu'on accusait +la France d'y opposer, n'existe plus.» + +Caulaincourt constatait que l'empereur Alexandre avait été vainqueur +sans avoir combattu, et qu'il pouvait jouir de son succès sans avoir +perdu un seul homme. Il n'avait plus besoin que de savoir s'arrêter. «Ne +serait-il pas, ajoutait-il, dans son grand caractère de dire: J'étais +l'ennemi de l'empereur Napoléon, je n'étais point l'ennemi des Français? +Napoléon est mort politiquement, la guerre est finie[252].» Cette +déclaration suffisait, suivant Caulaincourt, pour amener la pacification +générale. Mais, pour le moment, Alexandre n'était pas plus favorable à +la cause de Napoléon qu'à celle de Louis XVIII. Il englobait un peu la +France dans son ressentiment contre l'Empereur qui avait troublé la paix +européenne, et contre le Roi qui avait cherché à le brouiller avec une +partie des alliés. Il ne pardonnait pas à Louis XVIII ses dédains +manifestes; il en voulait à Talleyrand qui avait signé un traité secret +contre lui avec l'Autriche et l'Angleterre. Donc c'était chose assez +imprudente de compter en cet instant sur une bonne volonté de sa part, +aussi grande qu'elle avait paru l'être en 1814. Talleyrand savait tout +cela. Mais connaissant aussi les sympathies nouvelles du Tsar pour le +duc d'Orléans, il était prêt à aller au prince vers lequel le portaient +d'ailleurs des tendances intimes et déjà anciennes[253]. Il n'avait pas +caché à Louis XVIII le mécontentement d'Alexandre fondé sur le refus du +cordon bleu, sur l'inutilité de son intervention en faveur du duc de +Vicence, sur le peu d'intérêt montré pour le projet de mariage entre le +duc de Berry et la grande-duchesse Anne, sa sœur, et sur la politique +antilibérale suivie par la cour et le ministère français. Il avait osé +dire au Roi que l'empereur de Russie était plus sympathique au duc +d'Orléans qu'à lui, car ce prince, qui avait porté la cocarde tricolore, +lui semblait être le seul qui pût réunir tous les partis. Louis XVIII +avait répondu à son ambassadeur qu'il avait besoin de ses sages avis et +l'avait invité à venir le rejoindre à Gand, aussitôt après la signature +de l'Acte final du Congrès. Talleyrand, attendant les événements pour +prendre un parti définitif, eut l'art d'ajourner son retour jusqu'au 10 +juin. Il fut aidé en cela par la volonté des ministres des autres +puissances qui, se méfiant de ses intrigues, ne se souciaient guère de +voir un aussi habile homme reprendre trop tôt le chemin de la +France[254]. Il ne revit donc Louis XVIII que le 22 juin, à Mons, au +lendemain de Waterloo et lorsque la défaite de Napoléon lui eût permis +de se décider en connaissance de cause. Après bien des efforts et bien +des sacrifices, il obtint, le 28 juin, à Cambrai, une déclaration royale +qui corrigeait les maladresses et les imprudences de celle de +Cateau-Cambrésis. Il engagea en même temps Louis XVIII à s'opposer à +l'entrée de Fouché dans le nouveau ministère, car un tel choix lui +paraissait une faiblesse[255]. Mais il avait affaire à trop forte +partie, et le duc d'Otrante, qui allait écarter les partisans de +Napoléon II pour ramener la Restauration, devait exiger et obtenir le +payement de ses services. + +Le 24 juin, Fouché, qui s'était fait nommer président du gouvernement +provisoire, avait reçu aussitôt les pouvoirs nécessaires pour se +débarrasser, à l'occasion, de ses rivaux ou de ses ennemis. Il envoie +plusieurs négociateurs auprès de Wellington, mais avec mission de ne +rien faire, ni de ne rien dire au sujet du futur gouvernement de la +France. Fouché se réserve le droit d'agir et de décider. La présence de +Napoléon à l'Élysée et les ovations qu'il y reçoit lui font peur, car il +redoute un coup de main contre les Chambres et le gouvernement +provisoire. Il laisse alors habilement répandre des bruits de complots +contre Napoléon et cherche à hâter son départ sous prétexte de +sauvegarder sa vie. Il fait lire à la Chambre des représentants une +lettre où lui, président du gouvernement provisoire, écrit à Wellington +que la France acceptera bien un monarque, mais un monarque qui voudra +régner sous l'empire des lois. Il ne nommait personne. Toutefois son +silence, défavorable à Napoléon II, parut à beaucoup favorable aux +Bourbons. L'Assemblée, hésitante et troublée, passe à l'ordre du jour. +Wellington refuse les passeports que le ministre de la police a +sollicités pour Napoléon et veut que la personne de l'Empereur soit +livrée aux alliés. Il conseille en même temps à Louis XVIII de ne pas +insister sur le passage de sa déclaration du 28 où il parle de punir les +régicides, «parce que le Roi ayant consenti avant son départ au principe +de l'emploi de Fouché», il ne pouvait se refuser de l'employer. + +Fouché, qui prévoit tout, se fait écrire par le prince d'Eckmühl qu'il +convient de traiter avec Louis XVIII, à la condition que le Roi rentrera +sans garde étrangère, qu'il prendra la cocarde tricolore, qu'il assurera +la sécurité des personnes et des propriétés, qu'il maintiendra les +Chambres existantes et conservera les généraux et les fonctionnaires +actuels. Il ne se préoccupe plus des droits de Napoléon II qu'il a paru +défendre un instant. Maintenant qu'il se croit en mesure de dicter des +conditions, il fait comprendre à ses amis et aux autres que ce serait un +péril pour la France de risquer ses destinées en faveur d'un enfant +prisonnier à Schœnbrunn. Il ajoute qu'on aura de la peine à le délivrer. +Puis le fils de Napoléon, qui tient de près à l'Autriche, sera peut-être +une source de grosses difficultés pour l'avenir. Enfin cet habile homme +manœuvre si bien ses affaires que le comte d'Artois, les princes, le +faubourg Saint-Germain le considèrent, sinon avec estime, du moins avec +confiance. Et Wellington lui-même osera dire, quelque temps après, à +Louis XVIII: «C'est à lui que vous devez d'être remonté sur le trône de +vos pères!...» + +Napoléon, dont le gouvernement provisoire avait refusé les dernières +offres contre l'armée étrangère, se décide à partir pour Rochefort. Le +29 juin, Fouché informe hypocritement la Chambre de ses démarches en +faveur de Napoléon. Le ministre de la marine avait armé deux frégates, +et le général Becker avait été chargé de pourvoir à la sûreté de +l'Empereur. Celui-ci venait de s'éloigner, en faisant des vœux pour la +prospérité de la France et persuadé que son fils allait lui succéder, +ainsi que les deux Chambres l'avaient déclaré par le vote de l'ordre du +jour du 23 juin. Les partisans de Napoléon II étaient fort nombreux dans +la Chambre des représentants; et si le duc d'Otrante avait voulu +seconder leurs intentions et leurs votes, l'Autriche se fût probablement +résignée à soutenir Napoléon II et la régence. Mais les politiciens +intriguaient dans l'ombre. Les négociateurs, Andréossy, Boissy d'Anglas, +Valence, Flauguergues et La Besnardière, qui ne devaient s'occuper que +de l'armistice, n'avaient pas craint d'aborder la question politique. +Leur désir, peu dissimulé, était de faire triompher la solution +monarchique, mais avec une Charte qui consacrât le dogme de la +souveraineté nationale. Ce n'était pas chose aussi facile qu'ils le +pensaient. Pas plus que la majorité des représentants, l'armée n'était +favorable à la Restauration. On allait s'en apercevoir à la séance du 30 +juin. Le général Laguette-Mornay vint dire tout à coup aux représentants +qu'ayant visité, avec le prince d'Eckmühl, les troupes depuis la +Villette jusqu'à Saint-Denis, il avait reçu d'elles l'assurance de +défendre la liberté et la patrie jusqu'à la mort. Mais à ces intentions +généreuses se mêlait le souvenir de leur ancien Empereur et de leurs +serments d'obéissance et de fidélité à Napoléon II. L'autre commissaire, +Garat, fit le même récit et ajouta: «Je me suis particulièrement attaché +à prononcer aux soldats le nom de patrie, de liberté, de constitution, +d'indépendance. Ils me répondaient avec transport, mais il est vrai de +dire que le nom de Napoléon II était dans toutes les bouches.» Alors un +membre s'écrie: «Eh bien, disons donc comme l'armée: Vive Napoléon II!» +Et, dans un mouvement subit d'enthousiasme, la majorité de l'Assemblée +se lève aux cris de: «Vive Napoléon II!» Cette nouvelle manifestation +semblait un échec pour les intrigues de Fouché et pour les habiletés de +Manuel. Le général Mouton-Duvernet accentua les dispositions ardentes +des représentants en affirmant qu'ils n'accepteraient pas le +gouvernement monarchique qui n'avait su que «flétrir leurs anciens +lauriers». M. Garreau déclara qu'il avait vu des chefs et des soldats +terrifiés à la lecture d'une adresse royaliste aux deux Chambres et au +gouvernement, composée par M. de Maleville, qui, naguère encore, +proposait de déclarer coupable quiconque proférait les cris séditieux +de: «Vive Louis XVIII! Vivent les Bourbons!» Et ce même homme osait +aujourd'hui proposer de les reprendre[256]. La Chambre ordonna +l'impression et l'envoi aux départements et aux armées du discours de M. +Durbach, qui reposait sur cette solennelle déclaration qu'aucune +proposition de paix ne serait acceptée, si l'exclusion des Bourbons +n'était reconnue. Manuel revint donner lecture d'une adresse patriotique +aux Français, où M. Bérenger regretta de ne point trouver le nom de +Napoléon II. Ce représentant réclama l'observation de la Constitution, +c'est-à-dire l'exclusion des Bourbons et la possession du trône confiée +à Napoléon et à sa famille. «Le père a abdiqué, dit-il, le fils règne; +vous l'avez déclaré... Je demande que votre commission revoie son +adresse, que vos véritables sentiments soient exprimés et qu'elle se +termine par ces mots: «Vive Napoléon II!» Cette motion fut appuyée par +de nombreux représentants. Manuel remonta à la tribune et exprima sa +surprise de n'avoir pas été bien compris. «Je veux le bonheur des +Français, dit-il, et je ne crois pas que ce bonheur puisse exister si le +règne de Louis XVIII recommence.» Ici l'orateur fut interrompu par les +applaudissements qui soulignèrent cet aveu, plus que Manuel ne l'aurait +désiré. Le projet d'adresse fut renvoyé à la commission. + +Le 1er juillet, M. Bory de Saint-Vincent raconta qu'étant allé au +quartier général de la Villette avec les commissaires de la Chambre, il +avait entendu les soldats crier: «Vive la liberté! Vive Napoléon II! +Vivent les représentants! Point de Bourbons!» Son discours, qui était +dirigé contre Louis XVIII et contre les princes, fut, lui aussi, imprimé +et envoyé aux départements et aux armées. M. Jacotot donna ensuite +lecture de l'adresse remaniée. Il s'y trouvait entre autres le passage +suivant: «Napoléon n'est plus le chef de l'État. Lui-même a renoncé au +trône. Son abdication a été acceptée par nos représentants. Il est +éloigné de nous. Son fils est appelé à l'Empire par les Constitutions de +l'État. Les souverains coalisés le savent. La guerre doit donc être +finie, si les promesses des rois ne sont pas vaines...» + +La lecture de l'adresse fut couverte de bravos et renvoyée à la Chambre +des pairs, qui en soumit l'examen à une commission spéciale. Un +secrétaire de la Chambre des représentants lut ensuite une lettre signée +par le prince d'Eckmühl, les généraux Pajol, Fressinet, d'Erlon, Roguet, +Petit, Henrion, Brunet, Vandamme. Cette lettre demandait aux +représentants de ne pas reprendre les Bourbons rejetés par l'immense +majorité des Français. «Les Bourbons, disaient les chefs de l'armée, +n'offrent aucune garantie à la nation... Nous les avions accueillis avec +les sentiments de la plus généreuse confiance. Nous avions oublié tous +les maux qu'ils nous avaient causés par un acharnement à vouloir nous +priver de nos droits les plus sacrés. Eh bien! comment ont-ils répondu à +cette confiance? Ils nous ont traités comme rebelles et vaincus. +L'inexorable histoire racontera un jour ce qu'ont fait les Bourbons pour +se remettre sur le trône de France; elle dira aussi la conduite de +l'armée, de cette armée essentiellement nationale, et la postérité +jugera qui mérita mieux l'estime du monde!» La lettre fut lue deux fois +et acclamée. On adopta l'ordre du jour, tout en disposant que des +commissaires iraient à l'armée porter, avec l'adresse, le procès-verbal +de la séance. Le 2 juillet, le comte Thibaudeau lut aux pairs le rapport +de la commission sur l'adresse des représentants. Il eut soin de relever +que, dans leurs diverses déclarations, «les alliés avaient promis de +cesser la guerre, dès que Napoléon aurait disparu, et de laisser la +France libre de choisir elle-même son gouvernement». Il insista sur la +déclaration de l'Autriche, en date du 9 mai, où il était dit: +«L'Empereur (François II), quoique irrévocablement résolu à diriger tous +ses efforts contre l'usurpation de Napoléon Buonaparte, est néanmoins +convaincu que le devoir qui lui est imposé par l'intérêt de ses sujets +et par ses propres principes, ne lui permettra pas de poursuivre la +guerre pour imposer à la France un gouvernement quelconque.» Il rappela +que cette affirmation solennelle avait été adoptée le 12 mai par toutes +les puissances participant au congrès de Vienne. + +Mais, malgré l'abdication de Napoléon, les armées anglaises et +prussiennes avaient précipité leur marche sur Paris; les monarques +avaient paru se jouer de leurs promesses et de leurs serments. Aussi, +d'après Thibaudeau, la Chambre des pairs devait-elle partager les +sentiments de la Chambre des représentants, défendre la souveraineté du +peuple et son indépendance, enfin repousser tout chef qui, appuyé par +les étrangers, viendrait opposer ses droits à ceux de la nation. +L'adresse fut votée par quarante-quatre voix contre six. Fouché, qui +voyait bien les intentions des Chambres, ne se pressait point de leur +faire une opposition formelle. C'est ce que lui reproche le chancelier +Pasquier, qui, dans ses Mémoires, s'étonne de ses irrésolutions et de +ses tergiversations, et le blâme de n'avoir pas su entraîner les deux +Chambres. Fouché écrivait à Wellington, le 1er juillet, une lettre qu'il +faut examiner de près. Les commissaires chargés de négocier l'armistice +avaient pu se rendre auprès du général anglais, qui leur annonça, le 27 +juin, de la part de Blücher, qu'aucun armistice n'aurait lieu, tant que +Napoléon serait à Paris. Vainement il avait été répondu que l'Empereur +avait quitté la capitale, les opérations des alliés avaient continué, et +leur quartier général s'était installé le 1er juillet à Louvres, à six +lieues de la capitale. Or, Fouché, dans sa lettre à Wellington[257], +s'étonnait que les commissaires n'eussent pas encore reçu de réponse +positive: «Je dois parler franchement à Votre Altesse, disait-il; notre +état de possession, notre état légal, qui a la double sanction du peuple +et des deux Chambres, est celui d'un gouvernement où le petit-fils de +l'empereur d'Autriche est le chef de l'État. Nous ne pourrions songer à +changer cet état de choses que dans le cas où la nation aurait acquis la +certitude que les puissances révoquent leurs promesses et que leur vœu +commun s'oppose à la conservation de notre gouvernement actuel.» Mais +l'armistice était nécessaire pour laisser aux puissances le temps de +s'expliquer, et à la France le temps de connaître leurs intentions +réelles. «Toute tentative détournée pour nous imposer un gouvernement, +avant que les puissances se soient expliquées, forcerait aussitôt les +Chambres à des mesures qui ne laisseraient, dans aucun cas, la +possibilité d'aucun rapprochement... Tout emploi de la force en faveur +du Roi serait regardé par la France comme l'aveu du dessein formel de +nous imposer un gouvernement malgré notre volonté... Plus on userait +envers la nation de violence, plus on rendrait cette résistance +invincible!» Pendant qu'il paraissait défendre ainsi les droits et +l'indépendance de la France, Fouché laissait entendre au gouvernement +provisoire qu'on pourrait en finir autrement. Ses communications +insidieuses, ses mensonges et ses perfidies irritèrent Carnot, qui le +traita avec une violence dont Fouché devait se souvenir[258]. Une autre +déconvenue était réservée au président du gouvernement provisoire. Il +avait cru que Davout était disposé à accepter le retour de Louis XVIII, +et il lui avait dépêché Vitrolles pour s'entendre avec lui à ce sujet, +lorsque survinrent la visite des représentants aux avant-postes et les +démonstrations non équivoques des soldats. Les officiers, qui +partageaient leurs sentiments pour Napoléon II, en parlèrent au +maréchal, au moment même où celui-ci les interrogeait sur la possibilité +du retour des Bourbons. De telles protestations s'élevèrent que Davout +oublia l'acquiescement qu'il allait donner aux propositions du duc +d'Otrante et signa même l'adresse napoléonienne de l'armée aux deux +Chambres. Sur ces entrefaites, une vigoureuse offensive du maréchal +Exelmans à Velizy et à Versailles rendit Blücher plus conciliant. Il +consentit à recevoir les commissaires français à Saint-Cloud et à +adhérer à une convention qui n'était autre que la capitulation de Paris, +et dont l'un des articles, l'article 12, qui aurait dû sauver la vie à +tous les généraux compromis, fut plus tard judaïquement interprété et +trompa ainsi les légitimes espérances des négociateurs[259]. + +Dès que Fouché apprit la présence de Talleyrand à Cambrai, il lui fit +expliquer la situation et l'étendue des services que lui Fouché était +appelé à rendre comme président du gouvernement provisoire. Il laissait +entendre quelle était sa force, et quelle récompense il était en droit +d'exiger s'il menait les choses au point où le voulaient les Bourbons. +Le 4 juillet, les Chambres eurent connaissance de la capitulation de +Paris. Le représentant Garat constata qu'on ne pouvait rien obtenir de +plus avantageux, mais il ajouta qu'il fallait, par une série d'articles +législatifs, établir les principes fondamentaux de la Constitution et +faire reconnaître les droits des Français. Manuel, qui était d'accord +avec Fouché pour retarder toute solution compromettante, demanda et +obtint le renvoi de la motion de Garat à la commission chargée +d'élaborer un projet de Constitution. Par un article spécial, la Chambre +décréta que la cocarde, le drapeau et le pavillon aux trois couleurs +étaient mis sous la sauvegarde de l'armée, de la garde nationale et de +tous les citoyens. On revint ensuite à la motion de Garat. Le 5 juillet, +les représentants la votèrent par trois cent vingt et une voix contre +quarante-deux. Elle disait qu'aucun prince ne pourrait être appelé au +trône, s'il ne jurait de reconnaître la souveraineté du peuple, la +liberté individuelle, la liberté de la presse, la liberté de conscience, +l'inamovibilité de la magistrature, l'égalité des droits civils et +politiques, l'inviolabilité des propriétés nationales et des domaines +nationaux. Le même jour, malgré l'opposition de Manuel, qui jouait +vraiment un triste rôle, la Chambre discuta mot à mot une déclaration +solennelle destinée au pays. «Le gouvernement de la France, disait-elle, +quel qu'en puisse être le chef, doit réunir les vœux de la nation +légalement émis. Un monarque ne peut offrir de garanties réelles, s'il +ne jure d'observer une constitution délibérée par la représentation +nationale et acceptée par le peuple.» Cette déclaration, qui convenait +plutôt à un empire plébiscitaire qu'à une monarchie légitime, fut +ajournée par la Chambre des pairs, qui n'en trouva point la délibération +opportune. + +Le 6 juillet, Manuel vint présenter à ses collègues l'analyse des +travaux de la commission chargée d'élaborer un projet de constitution. +Le mode de gouvernement seul possible était un équilibre entre les +pouvoirs du peuple et les pouvoirs du monarque. C'était donc la +monarchie constitutionnelle qui paraissait le seul régime convenable, et +la commission le proposait avec la division de la puissance législative +entre deux Chambres. Ces dispositions furent aussitôt votées, mais la +suite de la discussion fut interrompue par les récriminations de +Bory-Saint-Vincent contre une minorité factieuse qui voulait substituer +le drapeau blanc au drapeau tricolore. On s'ajourna au lendemain. Le 7, +on vit paraître des soldats étrangers dans le jardin du Luxembourg. Le +maréchal Lefebvre protesta à la Chambre des pairs contre cette présence +offensante pour un des grands corps de l'État. Bientôt après, on vint +lire un message du gouvernement provisoire, ainsi conçu: «Jusqu'ici nous +avons dû croire que les intentions des souverains alliés n'étaient point +unanimes sur le choix du prince qui doit régner en France; nos +plénipotentiaires nous ont donné les mêmes assurances à leur retour. +Cependant les ministres et les généraux des puissances alliées ont +déclaré hier, dans la conférence qu'ils ont eue avec le président de la +commission, que tous les souverains s'étaient engagés à replacer Louis +XVIII sur le trône, et qu'il va faire ce soir ou demain son entrée dans +la capitale. Les troupes étrangères viennent d'occuper les Tuileries, où +siège le gouvernement. Dans cet état de choses, nous ne pouvons plus +faire que des vœux pour la patrie, et, nos délibérations n'étant plus +libres, nous croyons devoir nous séparer.» On ne pouvait finir plus +misérablement, et, la conduite louche du président du gouvernement +provisoire, qui, après avoir trompé les bonapartistes, les libéraux et +les républicains, se vendait aux royalistes, méritait la plus entière +réprobation. Fouché était arrivé à vaincre la résistance de ses +collègues du gouvernement qui avaient eu l'idée de se retirer avec +l'armée sur les bords de la Loire. Ce message était donc pour les uns +l'aveu de leur impuissance, pour les autres l'aveu de leur défection. + +La Chambre des pairs écouta silencieusement cette communication, puis se +retira, ou plutôt s'enfuit. Pendant ce temps, la Chambre des +représentants perdait son temps à discuter de vaines questions +constitutionnelles. On lui lut enfin le message du gouvernement, qui fut +entendu avec stupeur. Alors Manuel, voulant ressaisir une popularité qui +lui échappait, s'élança à la tribune et, parodiant Mirabeau, s'écria: +«Nous sommes ici par la volonté du peuple, nous n'en sortirons que par +la force des baïonnettes!» Ce pastiche oratoire n'eut aucun succès. La +Chambre passa à l'ordre du jour pur et simple sur le message, puis +invita le prince d'Essling à prendre les mesures d'ordre que nécessitait +la situation de Paris. Le lendemain, 8 juillet, les portes du palais +législatif étant fermées, un simulacre de séance se fit chez Lanjuinais. +Les cent cinquante représentants présents signèrent un procès-verbal qui +constatait l'illégalité des mesures prises et se séparèrent. La Chambre +des représentants était morte, comme on l'a dit, «en travail de +constitution». Malgré la bonne volonté de la majorité, la cause de +Napoléon II était irrémédiablement perdue. Fouché avait obtenu de +Wellington le 6 juillet, dans une secrète entrevue à Neuilly, la +promesse qu'il ferait agréer ses services au Roi. Après avoir trahi +l'Empereur, le duc d'Otrante trahissait son fils, et si quelques-uns +s'en indignèrent, nul ne s'en étonna. + + + + +CHAPITRE X + +NAPOLÉON ET LA DUCHESSE DE PARME. + + +Louis XVIII était rentré à Paris le 8 juillet, après avoir reçu au +château d'Arnouville, près Saint-Denis, les serments de Fouché, serments +de fidélité et de dévouement à la monarchie légitime et à sa personne +royale. Il avait confié la présidence du nouveau ministère au prince de +Talleyrand, qu'il n'aimait pas plus que Fouché. Il acceptait +provisoirement le concours de ces deux hommes, parce qu'il ne pouvait +faire autrement; mais il était décidé à la première occasion à s'en +débarrasser avec empressement. Cette occasion devait bientôt s'offrir. +Le ministère, qui comptait orienter la monarchie avec une politique +nouvelle et gouverner la France en maître après avoir réduit à néant les +prétentions bonapartistes, allait disparaître dès la reprise des +négociations diplomatiques, car il n'avait aucune autorité à l'intérieur +et aucune influence à l'étranger. Les mêmes qui avaient contribué à le +faire arriver étaient les mêmes qui réclamaient déjà son départ. Il +s'agissait, en attendant, de faire sortir Napoléon du territoire +français. L'empereur d'Autriche, qui aurait pu dire un mot en sa faveur, +se garda bien d'intercéder. Il ne pensait guère davantage au roi de Rome +et se souciait peu de soutenir le moindre de ses droits. Gentz s'en +étonnait lui-même: «Quand on pense, écrivait-il alors, à quelle hauteur +l'Autriche pourrait s'élever en embrassant fortement les intérêts du +fils de Napoléon, on est sans doute étonné (la postérité le sera bien +plus encore) qu'une résolution pareille ne se trouve même pas comptée +aujourd'hui parmi les chances probables, à peine parmi les chances +possibles!» Gentz constatait que l'Autriche sacrifiait son intérêt +particulier à celui de ses alliés et même à l'opinion publique. François +II n'avait pas en effet compris le profit qu'il eût pu tirer de la +situation. «Les considérations personnelles ont peu de pouvoir sur lui, +disait Gentz, et l'idée de séparer sa politique de celle des autres +Cours lui répugnerait absolument[260].» L'empereur d'Autriche avait fini +par accepter le retour des Bourbons, quoique son allié Alexandre les +aimât si peu «que si l'on pouvait lui proposer un moyen terme entre +Louis XVIII et Napoléon II, je ne doute pas, affirmait encore Gentz, +qu'il ne le saisisse avec empressement». Voilà ce qu'écrivait l'intime +conseiller de Metternich au moment de la seconde Restauration, ce qui +démontre nettement que l'adhésion de l'Europe au retour de la monarchie +légitime était loin d'être unanime, sans doute parce que l'Europe +redoutait que Louis XVIII fît trop d'opposition à ses secrets desseins +contre la France. + +On sait comment Napoléon, s'étant rendu compte qu'il lui était désormais +impossible de s'échapper, décida de se rendre à un peuple qu'il appelait +le plus constant et le plus généreux de ses ennemis[261], et comment à +Plymouth il apprit qu'on le considérait comme prisonnier de guerre. Par +le protocole du 28 juillet 1815, les alliés déclaraient que ce que la +Grande-Bretagne se chargerait de faire à l'égard de Napoléon «lui +donnerait de nouveaux titres à la reconnaissance de l'Europe[262]». Cinq +jours après, les représentants des quatre grandes puissances laissaient +la garde de l'Empereur, le choix de sa détention et les mesures à +prendre au gouvernement britannique. Puis Hardenberg, Nesselrode, +Castlereagh et Metternich informaient le prince de Talleyrand que ce +gouvernement invitait les grandes puissances à envoyer un commissaire à +Sainte-Hélène, lieu définitivement adopté pour y garder Napoléon[263]. +Les alliés avaient cru le dérober à la vue du monde en l'exilant à deux +mille lieues de sa patrie, sur un îlot perdu au sein de l'Océan. C'était +le mettre, au contraire, sur un sommet qui allait attirer tous les +regards. «Aigle, s'est écrié Chateaubriand, on lui donna un rocher d'où +il était vu de toute la terre.» Et cette fois Lamartine a pu dire avec +raison: «La Providence lui avait accordé la dernière faveur qu'elle +puisse faire à un grand homme: celle d'avoir un intervalle de paix entre +sa vie et sa mort, de se recueillir dans la satisfaction et le repentir +de ses actes, et de jouir, dans ce lointain qui donne leur vraie +perspective aux choses humaines, du regard, de l'admiration et de la +pitié de la postérité. Ni Alexandre ni César n'obtinrent de leur fortune +ce don suprême des dieux. Que les insensés plaignent un pareil sort! Les +hommes religieux de tous les cultes et les hommes qui auront dans l'âme +l'instinct de la vraie gloire dans tous les siècles, y reconnaîtront une +faveur du Ciel.» + +Marie-Louise apprend cet exil meurtrier, et elle ne proteste pas. On est +en droit de se demander si elle ne fut pas satisfaite en secret d'un +éloignement qui la laissait libre de vivre ouvertement avec l'homme +qu'elle avait choisi et auquel elle devait s'unir six ans après. Le +prince de Metternich s'était contenté de l'aviser ainsi le 13 août: +«Napoléon est à bord du _Northumberland_ et en route pour +Sainte-Hélène...». Quant à l'Empereur, qui ne veut pas douter de la +fidélité et de l'attachement de Marie-Louise, il dira dans son testament +«qu'il a toujours eu à se louer de sa très chère épouse, qu'il lui +conserve jusqu'au dernier moment les plus tendres sentiments et la prie +de veiller pour garantir son fils des embûches qui environnent encore +son enfance[264]». Or, depuis le premier jour de l'an 1815, Marie-Louise +n'avait point écrit à Napoléon, et cependant elle lui avait promis de +lui donner souvent des nouvelles d'elle-même et de son enfant. Mais elle +ne se rappelait plus les adieux de l'Empereur et ses derniers conseils. +Elle avait intérêt à tout oublier. + +La haine de Fouché poursuivait aussi bien la famille de Napoléon que +Napoléon lui-même. Dans son rapport au Roi sur la situation de la +France, il écrivait qu'il fallait éloigner les frères de Napoléon. «Sans +être d'aucun danger personnel, de fausses espérances pourraient survenir +et les engager à servir d'instruments aux autres. Le chef de cette +famille, disait-il, survivra peut-être à son abdication. Il a d'ailleurs +un fils, et s'il a manqué quelque développement aux déclarations des +puissances, il pourrait paraître nécessaire de les rendre maintenant +explicites.» Que voulait-il encore? On va le savoir. Dans une séance +tenue le 27 août par les ministres des Cours alliées, il fut convenu +qu'on exigerait des personnes auxquelles il serait accordé asile dans +les États alliés, une soumission conforme au formulaire ci-après: «Le +soussigné... déclare que son désir est de rentrer en... et que désirant +obtenir à cet effet l'agrément de Sa Majesté, il s'engage à s'établir +dans la partie des domaines de Sa Majesté qui lui sera assignée et de se +conformer en tous points aux lois et règlements en vigueur pour les +étrangers dans les États... et en particulier à ceux que Sa Majesté +pourrait ordonner d'appliquer plus particulièrement aux individus +compris dans la liste susdite qui réclament l'hospitalité dans +l'Empire[265].» Quels étaient «ces individus»? Une liste annexée au +procès-verbal des conférences des ministres réunis nous les nomme. Ce +sont: Mme Lætitia Bonaparte, _Marie-Louise et son fils_, Joseph, Lucien, +Louis et Jérôme Bonaparte, leurs femmes et leurs enfants, Élise et +Pauline Bonaparte avec leurs maris et leurs enfants, le cardinal Fesch, +le prince Eugène, sa femme et ses enfants, Hortense et ses enfants[266]. +Ainsi, au premier rang de ces individus qui doivent se conformer aux +lois et règlements de police en vigueur pour les étrangers, Hardenberg, +Castlereagh, Nesselrode et Metternich ont placé l'impératrice +Marie-Louise et le roi de Rome!... Nous sommes loin du traité de +Fontainebleau et des engagements solennels pris par les alliés. Comment +le prince de Metternich n'a-t-il pas eu honte d'adhérer à un tel +protocole et de traiter ainsi la fille et le petit-fils de son +maître?... Qu'on ne s'étonne donc pas si le prince de Talleyrand, +président du conseil, remercie deux jours après, le 29 août, les +ministres des quatre Cours alliées des mesures prises par eux à l'égard +de la famille Bonaparte, aussi bien qu'à l'égard des Français proscrits +par l'ordonnance du 24 juillet. Il applaudissait «à la sagesse de ces +mesures». Il ne soulevait qu'une objection. La destination affectée à +Lucien Bonaparte--c'était la ville de Rome--lui semblait le laisser trop +en dehors de la surveillance nécessitée par le rôle qu'il était venu +jouer récemment en France[267]. Le 1er septembre, les ministres alliés +se hâtèrent de répondre que le gouvernement romain se chargeait de +surveiller attentivement Lucien et sa famille. + +On n'osa pas cependant demander à Marie-Louise de signer le formulaire +de résidence pour elle et pour son fils. Il est probable que l'empereur +d'Autriche, ayant eu connaissance des résolutions prises le 27 août, se +porta garant pour sa fille et son petit-fils auprès d'un ministre trop +zélé. Seulement on exigea autre chose. Si le _Moniteur_ du 28 septembre +est exactement renseigné, Marie-Louise aurait signé à Schœnbrunn un acte +formel par lequel elle renonçait, pour sa personne et pour celle de son +fils, au titre de Majesté et à toute prétention sur la couronne de +France. Il ne lui était plus permis de prendre désormais que les titres +d'archiduchesse d'Autriche et de duchesse de Parme. Il est vrai que M. +de Bausset conteste ce fait[268]. Mais sa relation est d'une telle +partialité en faveur de Marie-Louise qu'elle laisse subsister quelques +doutes. L'ex-Impératrice a bien pu, avec sa faiblesse native, céder aux +exigences nouvelles qu'on lui imposait, puisqu'elle avait couru, pour +ainsi dire, au-devant des premières[269]. Quant au prince de Metternich, +il témoignait une sorte d'indifférence pour Marie-Louise et son fils. +Quelquefois seulement, et par occasion, il affectait un peu de +bienveillance. «Le prince, écrivait Pozzo di Borgo à Nesselrode, le 5 +octobre, varie ses discours selon le désir de ceux qui l'écoutent. Il +fréquente et ne décourage nullement ceux qui lui parlent des intérêts du +roi de Rome...» Or, Metternich considérait cet enfant comme un otage mis +entre les mains de l'Autriche par les alliés. Il avait déjà la ferme +volonté de se servir du jeune prince comme d'un épouvantail et de +l'opposer, suivant les circonstances, au gouvernement actuel de la +France et à celui qui lui succéderait. + +Le petit roi de Rome, qui avait perdu son cher Méneval et sa bonne +«maman Quiou», n'avait plus autour de lui d'autres visages amis que ceux +de Mme Soufflot, la sous-gouvernante, Fanny sa fille, et Mme Marchand, +la mère du premier valet de chambre de l'Empereur. Celle-ci veillait sur +sa nuit et sur son réveil. Elle avait pour le jeune enfant des soins +maternels et lui faisait réciter assidûment ses prières. Les dames +Soufflot cultivaient avec soin l'esprit du roi de Rome, lui faisant la +lecture, l'intéressant par d'aimables récits, répondant avec patience à +ses questions multipliées. Ces personnes si bienveillantes et si +délicates, si aimées par l'enfant impérial, devaient le quitter sous +peu, car l'Autriche soupçonneuse ne voulait plus de Français autour d'un +prince aussi français[270]. + +Le 30 juin de cette même année, l'empereur d'Autriche avait confié +l'éducation supérieure de son petit-fils au comte Maurice de +Dietrichstein, d'une famille illustre qui comptait parmi ses aïeux un +prince de l'Empire. Le comte Maurice, qui s'était fait remarquer par sa +bravoure dans les campagnes de la Révolution, avait depuis cultivé avec +talent les lettres et les arts. Il était d'un caractère affable et bon, +un peu timide, mais ayant plus «de moyens» que ne lui en prête Gentz, +dont la plume méchante n'épargne habituellement personne. Il n'avait +nullement l'intention de faire languir son élève dans la médiocrité; il +sut, au contraire, gagner son affection par sa bonté et son zèle. Il eut +pour adjoint le capitaine Foresti, originaire du Tyrol, qui était un +officier de mérite, instruit surtout dans les sciences mathématiques, +parlant très couramment le français et l'italien. Il n'est pas vrai, +comme l'a voulu établir une légende accréditée par le poète Barthélémy, +qu'on ait cherché à oblitérer l'intelligence du jeune prince, car les +résultats de cette éducation ont prouvé tout le contraire. On avait même +commencé ses études un peu plus tôt que celle des archiducs, qui ne se +faisaient qu'à partir de la cinquième année[271]. Toutefois, il est +certain que le roi de Rome ne fut pas élevé à la française et qu'on +chercha même à diminuer chez lui les instincts de naissance et de race +pour lui inculquer autant que possible des manières et des goûts +allemands. Mais la nature fut plus forte que les éducateurs. On n'y +parvint pas, et, comme la suite des événements le prouvera, le fils de +Napoléon est resté, ainsi que le voulait son père, un prince +français[272]. + +Le capitaine Foresti atteste que son élève était d'une grâce et d'une +gentillesse parfaites. «Il parlait déjà facilement, dit-il, et avec cet +accent particulier aux habitants de Paris. Nous prenions plaisir à +l'entendre exprimer, dans le langage naïf de son âge, des pensées, des +observations d'une extrême justesse.» Quand on voulut lui apprendre la +langue allemande, il opposa aux leçons une résistance qui dura +longtemps, comme s'il eût eu l'instinct qu'on voulût lui faire perdre +ainsi sa qualité de Français. À force de patience, on arriva à vaincre +cette résistance. Il dédommagea ses précepteurs dans ses autres études +par sa facilité, son intelligence et son esprit ingénieux. «Il y avait +dans cette jeune tête, rapporte Foresti, une faculté logique très +intéressante à observer.» Sa nature, si expansive et si joyeuse au +début, était devenue presque mélancolique, mais son caractère était +resté résolu. S'il obéissait par conviction, il commençait d'abord par +résister. Il n'était point démonstratif et semblait, au contraire, très +réservé, ce qui pour les malveillants faisait croire à une sorte de +dissimulation. Foresti remarque qu'il pensait beaucoup plus qu'il ne +voulait dire. Comment en eût-il été autrement? Le malheur avait aiguisé, +affiné ses facultés. Le roi de Rome avait vu écarter de lui, et sans +motifs sérieux, tous ceux qu'il aimait. Il se défiait des nouveaux +maîtres qu'on lui imposait. Ce ne fut qu'après avoir étudié +attentivement son entourage que cet enfant si précoce lui manifesta +quelque confiance. La bonté et la franchise étaient, d'ailleurs, +spontanées chez lui. S'il avait reçu un blâme de ses maîtres, s'il avait +témoigné quelque colère, il était le premier à leur tendre la main et à +les prier d'oublier ses torts. Un caractère aussi aimable eût mérité les +attentions vigilantes de Marie-Louise. On comprend quelle joie eût +éprouvée un tel enfant à vivre intimement avec sa mère, à recevoir +d'elle ces premières leçons, si douces et si charmantes, qui laissent +sur la vie tout entière une impression ineffaçable. Pendant quelque +temps, Marie-Louise vint s'informer des dispositions de son fils, lui +donner quelques éloges et parfois quelques petites réprimandes, puis, +lasse de tant d'efforts, elle cessa bientôt de s'occuper de ses études. +Cependant, chaque fois qu'il pouvait voir sa mère, l'enfant lui +prodiguait ses caresses. Elle les lui rendait bien, mais on la voyait +absorbée par une pensée plus instante: le retour du comte de Neipperg. +Enfin, lorsque celui-ci revint d'Italie à la date du 12 décembre, elle +manifesta une joie surprenante. Elle avait retrouvé «un de ses bons +amis», écrivait-elle à la comtesse de Crenneville; et elle ajoutait: +«Ils sont bien rares dans ce monde pour moi!» La question du duché de +Parme était aussi l'une de ses plus vives préoccupations. Elle comptait +se rendre bientôt dans ses possessions. Il est vrai qu'elle déguisait +son ambition sous le prétexte de rendre service à son enfant. «Je serai +obligée, disait-elle, de laisser ici ce que j'ai de plus cher au monde, +mais je m'armerai de courage, et l'idée que ce voyage sera nécessaire à +ses intérêts m'en donnera.» Or, les intérêts du roi de Rome étaient si +peu en cause, que l'enfant devait rester jusqu'en 1818 sans avoir de +situation définitive. On l'appelait officiellement le prince de Parme, +sans être assuré que ce nom lui resterait. Sa malheureuse destinée était +livrée au caprice des hommes et des événements. + + * * * * * + +Pendant ce temps, où en était la France? Quelle était la conduite des +alliés qui avaient solennellement juré que leurs hostilités étaient +dirigées contre le seul Napoléon?... Les alliés traitaient la France et +la royauté en ennemies, comme si l'Empereur eût été encore là. Ils +avaient exigé le licenciement de l'armée et le châtiment de ceux qu'ils +appelaient les complices du 20 mars, alors que les Cent-jours avaient +été la conséquence inévitable des fautes de la première Restauration. +Ils intervenaient à tout moment dans les affaires intérieures de la +France, manifestaient des exigences incroyables, commettaient toute +sorte de vexations. Ils osaient demander la cession de l'Alsace, de la +Lorraine, de la Flandre, de l'Artois, de la Savoie et des places +frontières avec une écrasante indemnité de guerre. Il fallut que le +prince de Talleyrand, qui avait brouillé Louis XVIII et Alexandre, cédât +la place au duc de Richelieu pour que la Russie consentît à s'interposer +et obtînt des conditions moins cruelles, quoique très rigoureuses +encore[273]. Quelques jours auparavant, le duc d'Otrante, qui n'avait +plus la moindre autorité dans le conseil et que l'on avait cessé de +craindre, avait dû se retirer avec l'apparence d'une mission +diplomatique qui se convertira bientôt en exil. Voilà à quoi devaient +aboutir tant de machinations et tant d'intrigues!... Les deux complices, +arrivés en même temps, s'en allaient congédiés presque à la même heure. +Le duc de Richelieu acceptait la lourde responsabilité du traité de +Paris, mais aucun diplomate n'eût obtenu des conditions meilleures. Le +patriotisme et le dévouement du ministre et du Roi triomphèrent d'une +situation effroyable, compliquée par l'attitude inouïe des puissances +qui, oubliant volontairement la parole donnée les 13 et 25 mars 1815, +traitaient la France et la monarchie légitime en vaincues et se +moquaient «de la prétendue inviolabilité du territoire français». Ainsi, +lorsque l'objet de la haine des souverains, l'empereur Napoléon, était +exilé à deux mille lieues de son pays et gardé à vue par des soldats +vigilants et un gouverneur impitoyable, lorsque le prince impérial était +à la merci de l'Autriche qui comptait, grâce à la faiblesse et à +l'abandon de sa mère, en faire un prince étranger et lui enlever tout +espoir de monter sur un trône, lorsque les Français étaient dans +l'impuissance absolue de reprendre leurs guerres et leurs conquêtes, les +alliés n'en dévoilaient pas moins leurs anciens et véritables desseins: +enlever à la France ses dernières ressources et l'annihiler pour jamais. +Mais une sorte de terreur ou de remords viendra troubler les appétits de +l'Europe. Tant que le fils de Napoléon vivra, elle ressentira une +inquiétude indicible. Elle craindra qu'arrivé à l'âge viril, le jeune +prince ne comprenne la force et la puissance de son nom. Elle craindra +qu'il n'obtienne tout à coup l'appui d'audacieux partisans et qu'il ne +profite du premier mouvement en France pour saisir le pouvoir et +déchirer les odieux traités de 1814 et de 1815. Aussi ne faut-il pas +s'étonner que l'Europe se soit préoccupée autant de Schœnbrunn que de +Sainte-Hélène. + +Parmi les précepteurs du roi de Rome figurait Mathieu Collin, le frère +du poète autrichien Henri Collin. C'était un écrivain de valeur qui +s'était adonné à la littérature et à la composition dramatique. Son +esprit et sa moralité l'avaient fait appeler auprès des archiduchesses +Clémentine, Léopoldine et Caroline pour leur donner quelques leçons +littéraires. Il voulut bien s'occuper de l'éducation du petit prince et +s'y adonna avec zèle. D'un caractère affectueux et complaisant, il +parvint à gagner en peu de temps la confiance du roi de Rome. Entre les +leçons, il s'amusait avec lui dans un bosquet voisin de la Gloriette, ce +portique laid et prétentieux qui domine le parc de Schœnbrunn. Ils +jouaient tous deux à «Robinson Crusoë», creusaient une caverne et +fabriquaient de petits ustensiles ingénieux. C'était avec ce mélange de +gravité et de gaieté qu'on pouvait plaire à cet enfant. «Près +d'accomplir sa cinquième année, écrit Gentz le 26 février 1816, il est +rempli de charmes et de grâce, mais rien moins que facile à traiter, +puisqu'à beaucoup d'esprit naturel il réunit une aversion pour tout ce +qui est contrainte et assujettissement. Cet enfant qui, avec une +éducation d'un genre élevé, deviendrait peut-être un homme remarquable, +est naturellement condamné à languir dans la médiocrité[274].» Gentz +n'était pas juste. L'éducation qu'on donnait au roi de Rome était la +même que celle des archiducs. Quant à la destinée que Gentz lui +prédisait, ce ne devait pas être la faute de ses maîtres. Si elle a été +obscure, c'est parce que Metternich l'a voulu ainsi, en interdisant au +fils de Napoléon toute ambition royale ou impériale. Gentz est plus +exact lorsqu'il fait de cet enfant un objet d'alarmes et de terreurs +pour la plupart des cabinets européens. «Il faut avoir assisté, dit-il, +aux discussions politiques de l'été dernier pour savoir à quel point le +nom de ce pauvre enfant agite et effraye les ministres les plus éclairés +et tout ce qu'ils voudraient inventer ou proposer pour faire oublier +jusqu'à son existence[275]!...» François II croyait devoir employer tous +les moyens pour mettre fin à tant d'alarmes. Ainsi, il exigeait que le +roi de Rome ne vît plus les personnes qui avaient pris part à sa +première éducation. Gentz va jusqu'à dire qu'on aurait voulu faire +oublier à l'enfant la langue française et ne lui laisser d'autre idiome +que l'allemand. Gentz exagérait, mais c'était de bonne foi. Il +s'étonnait d'un tel régime, et il formulait à cet égard des critiques +fort sévères. «Si la maison d'Autriche avait pris l'engagement sacré, +non pas seulement de combattre la dynastie de Napoléon, mais encore de +calmer quiconque en Europe pourrait s'inquiéter de son nom ou de son +ombre, on n'aurait pas pu adopter un système plus conséquent.» Il +trouvait que le gouvernement autrichien n'était pas juste. «Il serait +sans doute déloyal d'offrir cet enfant aux yeux des contemporains comme +un épouvantail, ou comme point d'appui dans quelque grand revirement de +l'avenir; une pareille conduite ne serait pas digne d'une grande +puissance. Mais il y a une mesure en tout.» Gentz s'étonnait de la +simplicité du cabinet autrichien et de son manque d'habileté. «Lorsqu'on +entend encore parler bien souvent de la politique machiavélique de la +cour de Vienne et de son égoïsme profondément calculé, de ses +arrière-pensées, etc., on n'a qu'à s'arrêter sur ce seul objet pour +juger ses accusateurs. Si l'empereur de Russie, ajoutait-il, avait pu +marier une de ses sœurs à Napoléon, j'aurais été curieux de voir s'il +eût sacrifié les intérêts de sa famille avec la même facilité, la même +candeur que François II; et cependant pour toute récompense on nous a +fait entendre plus d'une fois, l'été passé, combien l'Autriche était +intéressée à détruire les soupçons que l'opinion publique ne cessait de +nourrir sur notre compte.» En résumé, le confident de Metternich +critiquait l'incapacité du ministère autrichien et le peu de profondeur +de sa politique. Il affirmait que des bruits, «sortis d'une source +supérieure», couraient sur une prétendue renonciation du titre +d'Impératrice, faite solennellement à Schœnbrunn par Marie-Louise. «Par +un autre trait de condescendance pour les prétentions peu généreuses de +nos amis, disait-il encore, on va sacrifier le titre d'Impératrice que +l'archiduchesse ne pouvait perdre d'après aucun principe du droit public +et qui lui avait été confirmé par la convention de Fontainebleau. On lui +laissera toutefois par courtoisie le titre de Majesté. Cependant, comme +ce serait encore trop aux yeux des autres cours qui ont très souvent +critiqué ce dernier reste de splendeur, on a déclaré qu'elle quitterait +même la Majesté, si la reine d'Estrurie veut y renoncer à son +tour[276]...» + +Le chevalier de Los Rios, chargé d'affaires de France à Vienne, +informait, le 28 février, le duc de Richelieu que François II avait +prescrit à sa fille de se rendre à Vérone le 18 mars. Il l'avait invitée +en outre à ne garder à son service que les Français qui lui seraient +absolument indispensables. «Elle en a renvoyé, dit Los Rios, une +trentaine sur cinquante, y compris le marquis de Bausset, qu'elle a +nommé grand maître honoraire de sa maison.» Or, peu de temps auparavant, +le marquis de Bausset avait informé le chevalier de Los Rios qu'il +tenait à sa qualité de Français et qu'il ambitionnait d'être compté au +nombre des plus fidèles sujets de Louis XVIII. «Si mon séjour hors de +France, avait-il dit, et les fonctions que je remplis ici n'avaient pas +l'extrême approbation du Roi, je puis vous assurer qu'aucune +considération ne saurait me retenir.» Il lui avait été répondu par +l'ambassade française que le Roi ne voyait aucun inconvénient à ce qu'il +demeurât auprès de l'archiduchesse, et que même il lui en octroyait la +permission[277]. Et tout à coup, c'était l'empereur d'Autriche qui +exigeait le départ de l'inoffensif Bausset, tant ce monarque avait peur +de la moindre influence française[278]. Il est vrai qu'il nommait +presque en même temps le comte de Neipperg chevalier d'honneur de sa +fille, en lui donnant la mission de l'accompagner à Parme. Quant au roi +de Rome, on avait décidé qu'il ne quitterait pas Vienne ou Schœnbrunn. +Sa berceuse, Mme Marchand, venait de recevoir l'ordre de se retirer. +Ainsi cette femme dévouée, qui avait veillé le prince depuis sa +naissance, qui passait toutes les nuits dans sa chambre et recevait le +matin ses premières caresses, qui était chargée du soin de le vêtir et +qui lui faisait répéter ses prières en y mêlant, elle aussi, le nom de +son père,--cette personne si modeste et si simple était devenue suspecte +à son tour[279]! Dès son départ, le capitaine Foresti vint coucher dans +la chambre de l'enfant impérial. «La première fois, je craignis qu'à son +réveil, rapporte Foresti, il ne se livrât au vif chagrin de l'enfance en +ne retrouvant plus près de lui celle qu'il était accoutumé de revoir +chaque matin. En s'éveillant, il s'adressa à moi sans hésiter et me dit, +avec un calme étonnant pour son âge: «Monsieur de Foresti, je voudrais +me lever.» + +Déjà cette jeune nature se formait aux épreuves et prenait de l'empire +sur elle-même. Ce n'est pas que le roi de Rome fût indifférent au départ +de Mme Marchand; mais après l'avoir pleurée, il se rappela les conseils +qu'elle lui avait donnés de se montrer courageux, et il tint à y être +fidèle. Voici quelques mots de lui qui prouveront combien il pensait à +sa situation et combien il était instruit du passé. La première fois +qu'il vit le prince de Ligne, il demanda le rang de ce seigneur. «C'est +un maréchal, lui répondit-on.--Est-il un de ceux, dit-il aussitôt, qui +ont abandonné mon père?...» Une autre fois, jouant avec un jeune +archiduc, il dit tout à coup: «Quand je serai grand, je prendrai mon +sabre et j'irai délivrer mon père qu'ils retiennent en prison!...» Et en +parlant ainsi, il agitait avec force un petit sabre que lui avait donné +son grand-père. Le 7 mars, l'archiduchesse Marie-Louise partit pour +Parme avec le comte de Neipperg et une suite nombreuse d'Autrichiens et +d'Italiens. Elle passa par Vérone, où l'attendait une réception assez +surprenante. Ayant l'intention d'assister à une représentation au +théâtre de cette ville, elle fit retenir une loge sous un nom supposé et +crut qu'elle pourrait garder ainsi un strict incognito. «Malgré ces +précautions, écrit le consul de Livourne, elle fut reconnue et l'on +commença à crier: Vive l'Impératrice Marie-Louise! Vive Napoléon II!» +Ces cris devinrent unanimes et se prolongèrent avec un enthousiasme qui +tenait de la fureur. L'archiduchesse en fut effrayée. Elle s'empressa de +quitter le théâtre en toute hâte. Les spectateurs sortirent aussitôt et +l'accompagnèrent jusque chez elle, avec les mêmes ovations. Les troupes +autrichiennes prirent les armes, et diverses arrestations eurent lieu. +Ces incidents devaient, quelques mois après, se reproduire à Bologne. + +Le 15 mars, le baron de Vincent informait le duc de Richelieu que S. M. +l'empereur d'Autriche, «voulant donner une nouvelle preuve de l'intérêt +qu'il portait au maintien de l'ordre de choses si heureusement établi en +France, en prévenant les conjectures que pourrait rencontrer la +malveillance», avait cru devoir, au moment où S. M. l'impératrice +Marie-Louise se disposait à se rendre à Parme, «lui proposer de quitter +le titre impérial[280]. Marie-Louise consentit en effet à prendre le +titre suivant: «S. M. la princesse impériale, archiduchesse d'Autriche, +Marie-Louise, duchesse de Parme, Plaisance et Guastalla[281].» Le titre +de «Majesté» effarouchait encore plus d'un esprit en France. Aussi la +dépêche de Vincent ajoute-t-elle: «L'archiduchesse se serait même prêtée +à renoncer pour elle au titre de Majesté, s'il n'avait été conservé à +l'infante Marie-Louise (la reine d'Étrurie), qui se trouve dans une +situation absolument semblable[282]...» Le baron de Vincent faisait +valoir la concession de François II comme une nouvelle preuve de sa +sollicitude à s'occuper d'assurer la paix en Europe. Louis XVIII se +déclara vivement touché des motifs qui avaient porté l'empereur +d'Autriche à provoquer lui-même cette détermination... Le petit roi de +Rome allait provisoirement garder le nom de prince de Parme avec le +titre d'Altesse Sérénissime. Quelques jours après, le 24 mars, le prince +de Metternich écrivait au comte de Neipperg qu'il avait remis à +l'empereur d'Autriche une lettre où Neipperg mentionnait les difficultés +qui s'élevaient au sujet du cérémonial à observer pour l'entrée +solennelle de la duchesse de Parme dans sa capitale. Metternich faisait +observer que si la princesse, par des considérations particulières, +avait renoncé au port du titre impérial, elle avait conservé toutefois +celui de Majesté, ce qui lui en donnait les prérogatives et lui assurait +la préséance sur le cardinal Gazelli. + +Au mois d'avril, Marie-Louise, entourée du comte Magawli, de la comtesse +de Scarampi et du général comte de Neipperg, entre dans la capitale de +son nouveau duché. Elle va entendre aussitôt le _Te Deum_ à la +cathédrale, puis prend possession du palais ducal. La petite cour de +Parme était composée de dames du palais et de chambellans. Il y avait +cercle tous les soirs. On y donnait quelques divertissements. Parfois la +duchesse faisait apporter le portrait de son fils, l'admirait et +laissait croire que le petit prince viendrait à Parme avant six mois. +«Les amis de l'ordre, dit la dépêche qui relate ce fait, se persuadent +volontiers que cette promesse ne se réalisera pas. Ce serait une +démarche impolitique et dangereuse, vu la mauvaise disposition des +esprits en Italie.» On faisait ainsi allusion à l'incident du théâtre de +Vérone. Mais on ajoutait: «On a cru s'apercevoir que le général comte de +Neipperg et la comtesse de Scarampi, grande maîtresse, sont placés +auprès de la princesse pour l'aider de leurs conseils et empêcher qu'on +ne puisse lui en donner de contraires à ses intérêts ou à leurs +instructions.» C'étaient comme deux geôliers qu'on lui avait imposés, +car la dépêche dit encore: «Ces deux surveillants ne la quittent pas et +ne permettent que qui que ce soit puisse l'entretenir en +particulier[283].» Un autre détail prouvera à quel point la duchesse +était surveillée. «Son appartement (celui de M. de Neipperg) n'est +séparé de celui de la princesse que par la chambre d'une demoiselle de +compagnie qui est arrivée avec elle... Le soir, lorsque tout le monde +est retiré, le général de Neipperg ferme les portes de cet appartement +et en retire les clefs.» Telle était la mission d'un général autrichien. +Neipperg l'avait prise au sérieux. Il ne permettait pas qu'aucun mémoire +fût remis à sa souveraine ou que personne lui parlât, même lors des +présentations, sans qu'il fût à ses côtés. Ce que l'Autriche redoutait +par-dessus tout, c'était le réveil des espérances impériales. Des poèmes +en l'honneur de Napoléon ayant paru à Parme, Metternich s'inquiéta. Il +écrivit à Neipperg, le 25 juin, de prendre garde à certains passages +dont la tendance ne pouvait être que nuisible à l'opinion, parce qu'ils +contribuaient à «nourrir des espérances sur un ordre de choses devenu +incompatible avec celui qui existe actuellement en Europe[284]». Il lui +faisait remarquer que la cour de Parme pourrait, en tolérant de pareils +écrits, s'exposer à des complications pénibles «avec les gouvernements +intéressés à effacer jusqu'au souvenir de cette époque trop mémorable». +On ne pouvait être plus dévoué à la monarchie légitime. Metternich avait +d'ailleurs une crainte affreuse de tout ce qui était bonapartiste. +Ainsi, ayant appris que la princesse Borghèse allait séjourner quelques +semaines aux bains de Lucques, il informait Neipperg de cette nouvelle +et l'invitait à faire en sorte que Marie-Louise évitât de voir cette +personne, «même insignifiante», et se refusât au désir d'une audience de +sa part. + +Mais la duchesse de Parme n'était pas plus empressée de voir la +princesse Borghèse que tout autre membre de la famille impériale. Elle +avait su, le 7 juillet, que le prince Louis Bonaparte allait habiter +Livourne. Elle s'empressa de prier son oncle, le grand-duc de Toscane, +de le faire renoncer à cette intention, car, suivant elle, un séjour +prolongé en cette ville «ferait crier toute l'Europe». On lui attribuait +des projets politiques, et, dans sa position, elle était obligée de +prendre des précautions particulières, surtout à cause de l'avenir de +son fils, l'être auquel elle était «le plus attachée en ce monde». Elle +croyait peut-être avoir ces tendres sentiments, mais son départ de +Schœnbrunn et ses lettres intimes n'en fournissaient guère la preuve. +Marie-Louise ayant appris aussi que Lucien Bonaparte était arrivé à +Gênes, avait eu recours également au grand-duc de Toscane pour éloigner +ce prince. «Mon père, disait-elle, m'a bien recommandé d'éviter tout +point de contact _avec la famille_, et je me suis trop bien trouvée de +ce bon accueil pour ne pas désirer de m'y conformer... Toutes ces +excursions sur les côtes de la Méditerranée suffiraient pour donner de +l'ombrage aux Bourbons et troubler cette douce tranquillité dont je +jouis dans ce petit État que le sort m'a dévolu et où je suis +_parfaitement heureuse_...» Elle variait ses appréciations, suivant les +personnes auxquelles elle écrivait. Ainsi, à la comtesse de Crenneville, +elle disait que la vie ne lui était pas fort agréable à Parme. «Il n'y a +que l'idée que je fais mon devoir, en sacrifiant tout à mon fils, qui me +soutienne[285].» Qu'avait-elle donc sacrifié à ce fils? Rien. Tous ses +efforts avaient tendu à aller à Parme avec le comte de Neipperg, le seul +être vraiment auquel elle était le plus attachée... Mais pour éviter de +justes reproches d'égoïsme, elle disait qu'elle ne pensait qu'à soulager +la misère de ses peuples et à ménager un heureux avenir à son fils. +«Sans cela, quoique bien jeune encore, j'ai un dégoût horrible du monde, +et je vous assure qu'en entrant dans un couvent, il me prend toujours +l'idée d'envier ceux qui y ont cherché le repos, car plus je pénètre +dans les replis de ce monde et plus j'acquiers la triste certitude de sa +perversité[286].» Or, sans entrer dans un couvent, elle eût pu choisir +une retraite moins mondaine et se montrer plus fidèle et plus réservée. +Tandis que l'Empereur était à jamais séparé de sa femme et de son fils, +Marie-Louise eût dû, au moins pour le souci de sa dignité, partager les +angoisses de l'exilé. Elle n'évitait que ce qui était de nature à donner +à sa propre personne quelque peine ou quelque inquiétude. Elle ne +songeait alors qu'à fortifier sa précieuse santé. «J'ai pris le courage, +écrivait-elle à son amie, de me plonger dans les ondes, et je crains que +je ne revienne avec une figure semblable à celle de la pleine lune, ce +qui me fâcherait beaucoup. Du reste, je suis heureuse et tranquille, et +je me félicite chaque jour de ma nouvelle situation. Nous allons tous +les soirs au théâtre.» Telle était la créature frivole que l'Empereur +avait eu la faiblesse de préférer à Joséphine. + +Metternich recherchait tous les moyens de plaire à Louis XVIII, mais en +échange il demandait quelques concessions. Ainsi, conversant un jour +avec le marquis de Caraman, notre ambassadeur à Vienne, il lui avait +parlé des titres honorifiques que Napoléon avait donnés à ses généraux +et à ses courtisans, titres empruntés à des lieux étrangers. Suivant +lui, l'empereur d'Autriche avait exprimé le désir de les voir abolis. +«Je l'ai assuré, écrivait Caraman à Richelieu, le 17 juillet, que les +intentions du Roi étaient absolument conformes à celles de son +souverain, mais que ces titres tenant à des souvenirs qu'il fallait +encore ménager, la prudence exigeait que l'on prît des mesures largement +combinées pour y parvenir[287].» Metternich, qui avait recueilli des +informations à Paris, voulut bien, après enquête, paraître moins +exigeant. François II ne soulevait aucune opposition contre les titres +obtenus par des faits militaires remarquables, tels que ceux de Rivoli, +d'Essling, de Wagram, etc. Mais il demandait le changement de ceux qui +n'étaient fondés que sur des souvenirs d'usurpation. Pour +contre-balancer l'effet produit par cette exigence nouvelle,--car parmi +les survivants de la noblesse impériale, bon nombre s'étaient ralliés à +la monarchie légitime,--Metternich rappela à Caraman, le 7 août, que +l'Empereur avait de son propre mouvement réformé le titre de Majesté +Impériale qu'on avait laissé à l'archiduchesse, quoique l'Acte du +Congrès de Vienne eût reconnu officiellement ce titre. Le prince ajouta +que l'année suivante, dans l'_Almanach impérial de la cour d'Autriche_, +la qualification «impériale» ne figurerait plus parmi les titres de +Marie-Louise. Metternich pria même l'ambassadeur de faire mettre dans +l'_Almanach royal de France_, à l'article «Maison impériale d'Autriche», +cette mention abrégée: «Marie-Louise, archiduchesse d'Autriche, duchesse +de Parme[288].» + +Une certaine effervescence bonapartiste se faisait alors remarquer en +Italie. Des partisans de Napoléon et du roi de Rome s'étaient rendus à +Florence, où Marie-Louise devait séjourner incognito. Mais des mesures +sévères avaient été prises pour réprimer tout mouvement. Aussi se +bornait-on à saluer l'ex-Impératrice quand elle visitait les musées de +la ville. Ses promenades, ses distractions étaient nombreuses. Pour +laisser croire qu'elle s'intéressait toujours à son fils, elle en +parlait souvent et se plaignait d'en être séparée, comme si elle n'eût +pas cherché elle-même cette séparation. Ses yeux se remplissaient de +larmes quand elle prononçait le nom de son petit François, et ce chagrin +maternel, plutôt nerveux que sincère, attendrissait naturellement le +cœur des dames qui lui faisaient la cour. Cependant elle ne quittait +jamais le comte de Neipperg, «qui brûlait pour elle d'un sentiment +chevaleresque». C'est notre chargé d'affaires de France à Florence, M. +de Fontenay, qui fait cette constatation. D'après le même diplomate, +Neipperg aurait dit devant plusieurs personnes, à propos du roi de Rome: +«J'espère bien que l'éducation qu'on donne à cet enfant sera toujours +telle qu'il fera le bonheur de sa mère et que, sachant bientôt tout ce +qu'exigent sa position et le repos de Marie-Louise, il évitera tout ce +qu'une fausse et vaine politique pourrait jamais lui conseiller[289].» + +Si Neipperg, en parlant de sa souveraine, a dit «Marie-Louise», sans lui +donner les titres auxquels elle avait droit, il a fait publiquement +montre d'une familiarité qui donnait droit à plus d'une réflexion +désagréable pour lui comme pour la duchesse de Parme. C'est ce qui +permettait à M. de Fontenay d'ajouter: «Marie-Louise trouve, dit-on, le +général Neipperg très aimable, et Neipperg a une opinion très prononcée +contre Bonaparte. Marie-Louise aime les arts, s'occupe beaucoup de +musique et de dessin, fait des projets pour remplir agréablement et +utilement le temps qu'elle compte passer à Parme.» On voit une fois de +plus que cette mère désolée se consolait rapidement. + +La police se préoccupait toujours des manifestations napoléoniennes. Le +2 septembre, un rapport de police informait le ministre qu'il se vendait +à Vienne des «schalls» parsemés d'étoiles et d'abeilles. Au milieu de +ces schalls se trouvait le «temple de l'Hymen» avec le portrait de la +duchesse de Parme. Aux quatre coins, on remarquait l'effigie du prince +son fils. De plus, les élégants portaient des cravates dont les bouts +représentaient l'image du roi de Rome. Ces objets avaient, paraît-il, +une grande vogue à Vienne dans la bonne société. La police s'étonnait +qu'on tolérât la vente d'objets aussi séditieux et demandait qu'on fît +au marchand de sages observations. Quelques jours après, une +manifestation eut lieu à Bologne, pendant que la duchesse visitait +l'Institut. Le général de Neipperg s'en plaignit à M. de Metternich. +«C'est dans cette occasion, disait-il, que les habitants de Bologne ont +manifesté de la manière la plus indécente leur mauvais esprit. Plus de +cinq cents personnes se sont assemblées autour de la voiture de madame +l'archiduchesse en criant: _Viva Napoleone il grande e la sua infelice +sposa, l'Impératrice, nostra Sovrana!_» L'ingrate épouse de l'Empereur +se trouva malheureuse ce jour-là surtout. Elle dut s'échapper par une +porte secrète de l'Institut et regagner en secret son auberge. Elle s'en +plaignit amèrement. Elle maudit «cette vilaine populace de Bologne», ses +vivats et ses acclamations, qui avaient tout à coup, par le rappel du +nom de Napoléon, réveillé ses remords. Neipperg chercha à les dissiper +en faisant lire à Marie-Louise les pamphlets qui circulaient en Europe +contre l'Empereur prisonnier. Il accomplissait cette lâche besogne avec +l'autorisation de Metternich, qui lui avait permis d'utiliser +ingénieusement tous les moyens propres à amoindrir chez Marie-Louise le +souvenir de Napoléon. + +Et cependant l'Empereur n'oubliait pas celle qu'il avait tenu à épouser, +croyant que sa destinée l'exigeait et que la tranquillité de la France +voulait une dynastie. Mais tout en regrettant Marie-Louise, il +reconnaissait enfin la faute de ce second mariage, et il s'écriait: «Je +n'hésite pas à prononcer que mon assassinat à Schœnbrunn eût été moins +funeste à la France que ne l'a été mon union avec l'Autriche[290].» Un +autre jour, il disait à M. de Montholon: «J'ai aimé Marie-Louise de +bonne amitié; elle ne se mêlait pas d'intrigues. Mon mariage avec elle +m'a perdu, parce qu'il n'est pas dans ma nature de pouvoir croire à la +trahison des miens, et que du jour du mariage avec Marie-Louise, son +père est devenu, pour mes habitudes bourgeoises, membre de ma famille. +Il m'a fallu plus que de l'évidence pour croire que l'empereur +d'Autriche tournerait ses armes contre moi et détrônerait, dans +l'intérêt des Bourbons, sa fille et son petit-fils. Sans cette +confiance, je n'aurais pas été à Moscou; j'aurais signé la paix de +Châtillon.» Il déplorait la stérilité de son union avec Joséphine: «Un +fils de Joséphine, avouait-il, m'eût rendu heureux et eût assuré le +règne de ma dynastie. Les Français l'auraient aimé bien autrement que le +roi de Rome, et je n'aurais pas mis le pied sur l'abîme couvert de +fleurs qui m'a perdu...» Il reprochait à François II sa duplicité, et il +se blâmait de n'avoir pas, en 1809, usé de tous les droits du vainqueur. +«Je croyais l'empereur d'Autriche un bon homme; je me suis trompé. Ce +n'est qu'un imbécile. Il s'est fait sans aucun doute l'instrument de +Metternich pour me perdre. J'aurais mieux fait, après Wagram, d'écouter +les vœux ambitieux de ses frères et de diviser sa couronne entre +l'archiduc Charles et le grand-duc de Wurtzbourg[291].» + +Parfois le chagrin le prenait et, parfois aussi, le désespoir. Le 15 +août de cette première année d'exil, le général Gourgaud vint lui +apporter un bouquet de violettes, en lui disant gracieusement: «C'est de +la part du roi de Rome!--Bah! fit l'Empereur avec brusquerie, le roi de +Rome ne pense pas plus à moi qu'à vous!...» Il se trompait, ou plutôt il +faisait semblant de se tromper. Il ne pouvait douter en effet que cet +enfant, si sensible et si précoce, n'eût gardé de lui un inaltérable +souvenir, et que les derniers serviteurs restés auprès de lui ne lui +eussent, en répétant son nom, appris à prier matin et soir pour lui, +pour la fin de son exil. On ne savait qu'imaginer pour accroître les +douleurs de Napoléon. N'ayant pas osé le tuer, on lui faisait subir un +supplice de chaque jour, en saisissant tous les prétextes pour +l'exaspérer et lui rendre la vie insupportable[292]. Ainsi le baron +Stürmer, commissaire autrichien en résidence à Sainte-Hélène, apprit, +peu de jours après son arrivée, qu'un grave incident s'était produit. On +avait osé apporter au prisonnier des cheveux de son fils. On soupçonnait +de ce crime le sieur Welle, jardinier de la cour d'Autriche, venu +récemment dans l'île. Stürmer le fit appeler. Welle avoua qu'il avait +été chargé d'un paquet pour Marchand, le valet de chambre de l'Empereur, +et qu'il le lui avait remis le lendemain de son arrivée. Welle assura +que ce paquet, confié par M. Boos, directeur des jardins de Schœnbrunn, +ne contenait aucune lettre, mais simplement quelques cheveux du petit +prince pour son père. «Je blâmai fort M. Welle, écrit Stürmer à +Metternich, de m'en avoir fait un secret. Il s'excusa en m'assurant que +ce paquet lui avait paru de trop peu de conséquence pour qu'il valût la +peine d'en parler[293].» Ce pauvre homme, au cœur simple et bon, ne +pouvait comprendre, en effet, comment on arriverait à faire de la remise +d'une boucle de cheveux une véritable affaire d'État. Mais Hudson Lowe +ne pardonna point à Stürmer d'avoir procuré à l'Empereur un peu de joie +par un tel souvenir et le traita avec tant de rudesse que Metternich, +informé de ce fait, fut obligé de s'en plaindre à l'ambassadeur +d'Autriche à Londres, le prince Esterhazy. «Votre Altesse, lui +écrivit-il, s'entretiendra à ce sujet, confidentiellement et très +amicalement, avec lord Castlereagh, qui est trop perspicace pour ne pas +comprendre que toute nuance dans la façon dont est traité le commissaire +autrichien ne servirait qu'à encourager les espérances, soit affectées, +soit véritables, dont se berce le parti bonapartiste, qui devrait +pourtant depuis longtemps avoir renoncé à tout espoir de voir une +puissance quelconque s'intéresser au sort d'un homme qui est l'objet de +la malédiction universelle.» Il ajoutait, après cette réflexion un peu +violente de la part de celui qui avait tant adulé Napoléon: «Rien n'est +plus correct que la conduite de madame l'archiduchesse Marie-Louise, et +elle pousse la réserve jusqu'au scrupule. Madame l'archiduchesse a non +seulement rompu toutes relations avec la famille Bonaparte, mais elle ne +permet le séjour à aucun Français dans son pays. Si elle a des +difficultés à vaincre, ce n'est plus avec les individus de cette nation, +mais bien plutôt avec la foule d'Anglais voyageurs qui parcourent +l'Europe et l'Italie et qui prêchent les doctrines les plus +révolutionnaires et les plus antisociales.» + +Ainsi, pendant que Napoléon s'attendrissait en baisant une boucle des +cheveux de son fils, sans espoir de revoir jamais cette tête si chère, +la mère bannissait impitoyablement de sa présence tous les «individus» +qui lui rappelaient la France, son mariage et les splendeurs impériales. +Elle servait sans honte les rancunes autrichiennes; elle ne se rappelait +plus que, pendant quatre ans, elle avait été honorée par toute une +nation à l'égal d'une Française. Elle livrait son fils à des étrangers +dont la plupart cherchaient à lui faire oublier son origine. Elle +obéissait à M. de Metternich qui le voulait ainsi. En effet, le +chancelier avait dit au marquis de Caraman, qui exprimait quelque +crainte au sujet de l'avenir du roi de Rome, qu'il ne fallait pas +s'inquiéter, «que si on avait voulu faire quelque chose de lui, on s'en +serait occupé dans des occasions qui présentaient à la fois facilité et +sûreté d'exécution, mais qu'actuellement toute idée de ce genre ne +serait qu'une absurdité. Il m'a dit, ajoute l'ambassadeur de Louis +XVIII, que, toutes les fois que ceux qui avaient rêvé de reproduire cet +enfant étaient venus en conséquence frapper à sa porte, ils avaient été +si bien reçus qu'ils ne devaient plus penser à y revenir!...» Qui +l'aurait cru? Le portrait d'un enfant, une boucle de ses cheveux, tout +cela troublait l'Autriche et l'Europe! Aussi fallait-il redoubler de +surveillance. On verra que le prince de Metternich ne cessera, à +Schœnbrunn et à Vienne, d'entourer le roi de Rome de ses créatures, +d'éloigner tout Français et toute personne qui pourrait lui parler de la +France... Vaine politique, précautions inutiles! Qu'on lui retire toute +relation avec son père et avec son pays natal, qu'on change son nom, +qu'on cherche à lui imposer une éducation allemande, quoi qu'on fasse, +le roi de Rome, par un instinct irrésistible, persistera à chérir la +France et les Français. Quel cœur avaient donc ces hommes pour traiter +aussi impitoyablement le père et l'enfant[294]? L'un n'était-il pas +vaincu et captif? L'autre n'était-il pas séparé de ses parents et de ses +amis? Que leur fallait-il de plus? Et comment ne pas s'émouvoir +lorsqu'on entend Napoléon dire au comte de Las Cases, à la fin de +l'année 1816: «Si vous voyez un jour ma femme et mon fils, +embrassez-les. Depuis deux ans, je n'en ai aucune nouvelle ni directe ni +indirecte. Il y a dans ce pays depuis six mois un botaniste allemand qui +les a vus dans le jardin de Schœnbrunn, quelques mois avant ce départ. +Les barbares ont empêché qu'il ne vînt me donner de leurs nouvelles...» + +Dans leur haine contre Napoléon, Metternich et Hudson Lowe s'étaient +compris. + + * * * * * + +Marie-Louise, très tranquille et très heureuse en son duché de Parme, ne +songeait point à retourner, même pour quelques jours, dans sa chère +Autriche. On lui rendait les honneurs d'une souveraine, et son petit +orgueil s'en trouvait satisfait. Occupée de réceptions et de fêtes, +donnant des dîners et des bals, elle n'avait pour le captif de +Sainte-Hélène aucun souvenir ému. Quant à l'abandonné de Schœnbrunn, +elle le laissait aux mains de Dietrichstein, de Collin et de Foresti, +sans trop s'en préoccuper. L'enfant finissait par s'habituer à son +silence. Privé de son père, privé de sa mère, il réfléchissait +longuement; parfois quelques paroles graves montraient combien il avait +connaissance de sa situation. Un jour qu'un petit archiduc lui montrait +une médaille d'or frappée à l'occasion de sa naissance et lui demandait +de qui était l'effigie: «C'est la mienne, dit-il aussitôt; c'est la +mienne, quand j'étais roi de Rome.» En général, il était silencieux, +mais il écoutait avec une profonde attention. Un officier supérieur +autrichien, dans une conversation avec ses gouverneurs, oubliant qu'il +était là et ne se doutant pas, d'ailleurs, qu'il ferait la moindre +observation, nomma trois grands capitaines étrangers et dit qu'il n'en +connaissait pas de plus illustres. «J'en connais un quatrième que vous +n'avez pas nommé, interrompit brusquement l'enfant.--Lequel, +monseigneur? fit l'officier étonné.--Mon père!» dit en rougissant le +jeune prince, et il s'enfuit. Le capitaine Foresti, qui rapporte cette +anecdote, ajoute que l'officier avait ramené le roi de Rome en lui +déclarant qu'il avait eu raison de citer son père, mais qu'il avait eu +tort de s'enfuir. + +Il paraît que l'enfant questionnait à tout moment Foresti, Collin et +Obenaus sur son père, sur son gouvernement, sur sa chute, sur +l'existence qu'il menait actuellement à Sainte-Hélène. Il exigeait des +réponses très précises, ce qui gênait parfois les précepteurs. Ils +durent en référer à l'empereur d'Autriche, qui leur permit de répondre +nettement. Foresti constate que, dans les premiers jours, le roi de Rome +l'interrogeait avec avidité et avec une affluence d'idées surprenante. +Quelque temps après, il parut satisfait et devint, à ce sujet, plus +calme, plus réservé. Il ne parla plus de sa situation d'autrefois. Le +précepteur croit qu'il gardait pour lui certaines pensées; cela était +vrai. Le jeune prince portait, en effet, des secrets que son âme seule +pouvait méditer. L'isolement où on le laissait avait déterminé en lui +une tristesse dont il n'aimait point à révéler la cause. Marie-Louise +avait beau écrire à Mme de Crenneville[295], à propos du fils de Mme de +Scarampi: «Le cœur me saigne, lorsque je pense qu'il y a plus d'un an +que je n'ai vu le mien, et Dieu sait combien de mois encore s'écouleront +avant que j'aie ce bonheur...», et une autre fois: «Vous qui savez comme +j'aime mon fils, vous jugerez facilement de la peine que j'éprouve de +retarder le moment de l'embrasser[296]»; sa tendresse vraie se +partageait uniquement entre Neipperg et une perruche nommée +Margharitina[297]. + +Elle ne savait pas que Napoléon appelait souvent la mort pour mettre fin +au supplice de sa détention lointaine. Cependant, l'Empereur avait +encore quelques illusions. Un jour où il était moins triste, il disait: +«Si j'étais libre, je trouverais un grand bonheur à parcourir incognito +l'Allemagne, l'Italie, l'Angleterre, à méditer sur tout ce que je +verrais... Me voyez-vous à Vienne ou à Parme, surprenant l'Impératrice à +la messe ou dans une promenade?» Puis, apprenant le départ du jardinier +Welle qui lui avait fait remettre la boucle de cheveux du roi de Rome, +il s'écriait: «Il faut être bien barbare pour refuser à un époux, à un +père la consolation d'entretenir une personne qui a vu sa femme depuis +peu et touché son enfant!...» Une autre fois, il faillit verser des +larmes en constatant que, par la sauvage politique de quelques +individus, il était pour toujours privé de leurs embrassements. Il avait +raison de dire: «Les cannibales désapprouveraient les cruautés que l'on +commet ici.» En effet, on ne peut comprendre que le gouverneur de +Sainte-Hélène et que le baron Stürmer aient empêché un jardinier +inoffensif de donner à leur prisonnier quelques nouvelles des deux êtres +qu'il aimait. C'était une méchanceté vraiment inexplicable. Au mois de +juin, un sieur Radovitsch, employé de la maison de commerce Biagini, qui +s'était fait matelot à bord d'un bâtiment anglais chargé +d'approvisionner l'île de Sainte-Hélène, fit remettre secrètement à +l'Empereur un buste du roi de Rome, exécuté par un habile sculpteur de +Livourne. Cette œuvre d'art échappa, non sans peine, à la vigilance +cruelle d'Hudson Lowe, qui l'aurait mise en pièces, si elle fût tombée +en sa possession. «L'homme qui voudrait briser une telle image, +s'écriait Napoléon devant O'Méara, ne serait-il pas un barbare, un +monstre? Pour moi, je le regarderais comme plus méchant que celui qui +donne du poison à un autre, car il est probable que celui-ci est +toujours excité par l'appât de quelque gain, tandis que le premier ne +serait poussé que par la plus noire atrocité et qu'il serait capable de +commettre tous les crimes... Ce buste vaut pour moi un million, quoique +ce gouverneur ait dit avec mépris que ce serait beaucoup de donner cent +louis de cela!...» Comme O'Méara s'étonnait un jour de ce que +l'Impératrice n'eût rien fait pour obtenir la délivrance de l'Empereur: +«J'ai, répliqua vivement Napoléon, toujours eu lieu de me louer de la +conduite de ma bonne Louise, et je pense qu'il est entièrement hors de +sa volonté de rien faire pour me secourir.» Ainsi, éclairé ou non sur la +conduite de Marie-Louise, il ne se permettait aucun reproche contre elle +et la défendait généreusement en toute occasion. + +Le gouvernement de la Restauration redoutait encore l'ex-Empereur, même +à Sainte-Hélène. Il paraît qu'en mars 1817, les journaux des Pays-Bas +insérèrent une lettre apocryphe de Napoléon à la maréchale Ney. «Le +prince de Metternich, écrivait le marquis de Caraman au duc de +Richelieu, en m'en parlant avec toute l'humeur qu'une pareille +effronterie peut donner, m'a reproché encore que nous ne nous mettions +pas assez en avant pour obtenir justice d'un gouvernement assez faible +ou assez fort pour se permettre chez lui de pareilles attaques.» M. de +Caraman avait répondu que la présence des armées d'occupation était un +obstacle pour une telle démonstration. Il était vraiment impossible de +montrer trop de mécontentement, quand on se trouvait hors d'état de +faire respecter son autorité. Cependant, le prince de Metternich blâma +la modération du cabinet français. Il soutint «qu'il fallait forcer les +puissances à adopter des-mesures violentes et efficaces, en les mettant +au pied du mur; que la seule manière était de déclarer que le Roi ne +pouvait supporter plus longtemps des insultes outrageantes pour sa +dignité». Il conseillait donc la rupture de toutes relations avec les +Pays-Bas et un appel aux grandes puissances pour obtenir l'éloignement +des sujets français proscrits. Il affirmait que l'Autriche et la Prusse +soutiendraient ces revendications. Malgré ces audacieux conseils, le +gouvernement de Louis XVIII n'osa point protester. + +Un journal des États-Unis, l'_Abeille américaine_, contenait une lettre +d'un sieur de Méraudet, datée de Hambourg, le 17 avril 1817, où cet +individu affirmait que l'Empereur allait être transféré à Malte. Suivant +lui, Bonaparte continuait à occuper l'attention publique. Un parti +perfide faisait de grands efforts en Angleterre pour exciter l'intérêt +en sa faveur. On le nommait sans cesse. On le mêlait à tout. On le +faisait écrire. Ses courtisans s'occupaient aussi de son fils et en +voulaient à la monarchie légitime[298]. Cet article avait causé une +certaine inquiétude au gouvernement, ainsi qu'une lettre du général de +Montholon qui circulait secrètement et que la police recherchait avec +soin. Le 11 juin, le chevalier Artaud crut devoir écrire au ministre des +affaires étrangères de France qu'il était étonné de voir, dans +l'_Almanach militaire_ de la monarchie autrichienne, le nom de +François-Joseph-Charles, prince de Parme. Il en avait parlé au duc de +San-Carlos, qui lui avait répondu: «Il ne faut pas s'étonner que l'on +ait donné encore au fils de Marie-Louise le titre de prince de Parme. Il +est convenu qu'il aura ce titre, parce qu'on évite de lui donner celui +de Napoléon ou celui de Buonaparte. Sans cela, le prince de Metternich +dit qu'il ne sait comment le nommer, et le prince ajoute que ce titre de +prince de Parme ne doit laisser rien préjuger sur la question de +réversibilité du duché de Parme à la branche de Bourbon qui régnera sur +cet État, question qui pourra s'élever à la mort de Marie-Louise...» Le +chevalier Artaud ajoute: «Samedi dernier, pendant que je me promenais à +Schœnbrunn avec M. de Schrœbel, un garde nous prévint que l'archiduc se +promenait. Nous rencontrâmes, en effet, le fils de Marie-Louise avec un +sous-gouverneur et un domestique[299].» Ainsi, le roi de Rome n'était +plus qu'un archiduc!... Mais officiellement on l'appelait prince de +Parme. On ne pouvait tolérer cela. Aussi, le 22 juin, Artaud apprit-il +avec joie que, dans l'_Almanach impérial et royal de l'État_, à +l'article intitulé: _Direction officielle du fils de Marie-Louise_, on +avait supprimé ce titre qui l'offensait. «J'ai fait part, dit-il, de +cette circonstance à M. le duc de San-Carlos, qui s'en est montré étonné +et charmé[300].» + +Un bruit singulier courait depuis quelque temps, et le chevalier Artaud +n'avait pas hésité à s'en faire le propagateur. «Des rumeurs sourdes, +écrivait-il à Paris, portent à croire que le prince de Metternich dira à +Rome quelques mots sur la possibilité d'une déclaration de divorce entre +Marie-Louise et Napoléon. On pense, ajoutait-il, que la France +appuyerait de tout son pouvoir cette négociation, qui serait complétée +par un mariage entre Marie-Louise et l'archiduc Reinier[301].» Cela +n'était qu'une fausse nouvelle. La vérité est que si Marie-Louise avait +pu divorcer, c'eût été pour former des liens légaux avec le comte de +Neipperg, qui lui était devenu aussi cher qu'indispensable. En +attendant, l'Autriche continuait à poursuivre Napoléon de sa haine, +jusque dans sa famille qu'on redoutait surtout à cause de certaines +menées en Italie. Certains disaient que le roi de Rome allait, un jour +ou l'autre, être mis à la tête de ce royaume. Aussi le prince de +Metternich était-il d'avis[302] que Lucien fût obligé de se rendre en +surveillance, jusqu'à nouvel ordre, dans une ville du nord de l'Italie. +Quelque temps après, il exprimait au baron de Vincent le regret que les +puissances n'eussent pas encore adopté, envers les partisans de la +Révolution française, une conduite uniforme[303]. Metternich invitait +donc le gouvernement français à prendre des mesures de circonstance. «Le +seul remède, disait-il, est dans un accord parfait avec toutes les +puissances pour étouffer partout cet esprit révolutionnaire que les +derniers trois mois de règne de Napoléon en France ont développé avec +plus de force et de danger qu'il n'en avait dans les premières années de +la Révolution française...» En conséquence, les ministres des quatre +Cours alliées décrétaient l'obligation, pour les individus compris dans +les diverses listes de proscription du 24 juillet 1815, de se rendre en +Autriche, en Prusse ou en Russie. On exceptait de cette mesure «Mme +Joseph Bonaparte, aussi longtemps que sa conduite continuerait à être +irréprochable». Il est vrai que, d'autre part, on n'était point +rigoureux pour les régicides, «vu l'âge avancé, les infirmités et le peu +de fortune de la plupart d'entre eux[304]». + +Le 10 juin 1817, les alliés statuaient enfin sur la succession des +duchés. L'infant don Charles-Louis, fils de la duchesse de Lucques, +ancienne reine d'Étrurie, devait être l'héritier de Parme, Plaisance et +Guastalla, à la mort de Marie-Louise[305]. Cette fois, on violait +ouvertement le traité de Fontainebleau et, plus particulièrement, +l'article 5, qui avait stipulé la réversibilité des duchés sur le roi de +Rome. On se bornait à promettre à l'enfant une dotation pécuniaire. Cela +parut suffisant à Marie-Louise, car nous trouvons plus tard cet aveu +dans une lettre intime: «Le sort et l'avenir de mon fils ont été +fixés... Vous savez que ce n'était jamais ni des trônes, ni des États +que j'ambitionnais pour mon enfant, mais je lui souhaitais d'être le +plus riche et aimable particulier de l'Autriche. Mon premier souhait a +été rempli par le traité du 10 juin, et je jouis d'une douce +consolation, en pensant que je pourrai à présent fermer les yeux +tranquillement, dans la persuasion qu'après moi mon fils ne sera ni +abandonné, ni par le manque de fortune sous la dépendance de qui que ce +soit[306]...» Son fils n'était même plus le prince de Parme, mais «un +riche particulier», et cela lui semblait bien. Le conseiller de +Metternich, Gentz, ne pensait pas de même. Dans une dépêche aux +hospodars de Valachie, il s'occupait longuement de la question, et il +révélait des faits curieux qui donnaient entre autres un démenti à +l'assertion de Metternich relevée plus haut. Il rappelait que l'affaire +des duchés avait été l'une des plus contestées pendant le congrès de +Vienne[307]. La clause spéciale du traité de Fontainebleau aurait été +annulée, si l'empereur Alexandre n'avait défendu les droits de +Marie-Louise et de son fils «avec une chaleur tout à fait +chevaleresque». Son intervention puissante avait amené la cession +temporaire de Parme pour l'ex-Impératrice. La reine d'Étrurie avait eu +Lucques à titre de compensation. Mais l'Espagne, comme on l'a déjà vu, +avait protesté et refusé son adhésion à la résolution du Congrès et au +traité de Paris. «L'été dernier, continue Gentz, le gouvernement +anglais, gêné dans toutes ses relations avec l'Espagne, par la position +isolée de cette puissance, et très désireux, en même temps, de fixer le +sort futur de Parme et de Plaisance et l'existence problématique du +petit Napoléon, sollicita vainement le cabinet de Vienne de mettre en +train la négociation prévue et stipulée par l'article du Congrès.» Cet +article avait remis à une négociation ultérieure le règlement de la +succession de Parme et de Plaisance. L'affaire était délicate et pénible +pour François II. En effet, l'intérêt politique de l'Autriche était lésé +par la succession d'une branche des Bourbons à Parme et Plaisance. De +plus, il paraissait un peu déloyal de dépouiller de tous les droits +éventuels, créés par le traité de Fontainebleau, un enfant qui, bien que +fils de Napoléon, ne cessait pas d'être le petit-fils de l'empereur +François. Mais la France et l'Angleterre considéraient toujours comme un +sujet d'alarmes la succession de cet enfant, même dans un État de peu +d'importance[308]. Le cabinet de Vienne, plus intéressé que tout autre à +la tranquillité de l'Italie et à la stabilité du système que l'on venait +d'y fixer, n'était pas lui-même sans inquiétude sur l'effet que la +succession éventuelle du jeune Napoléon pourrait produire sur l'esprit +des Italiens. L'empereur d'Autriche s'était enfin décidé à déclarer +qu'il abandonnait l'héritage des duchés à la branche des Bourbons de +Parme et qu'il ferait «un autre sort au jeune Napoléon». Le cabinet +anglais avait pu croire la question tranchée, mais une nouvelle +difficulté allait bientôt surgir. Ici Gentz nous apporte des +renseignements inédits. + +Pendant les dernières semaines de son séjour à Vienne, l'empereur +Alexandre, ayant plusieurs fois conféré avec Marie-Louise, s'était +réellement passionné pour ses intérêts. Il avait chargé une personne de +confiance de dire à Metternich qu'il avait promis à l'ex-Impératrice de +défendre non seulement sa cause, mais encore celle de son fils, et qu'il +fallait assurer au roi de Rome la succession de Parme et Plaisance. +Metternich fit les objections que l'on devine: résistance de la France +et de l'Angleterre, etc. Alexandre insista. Metternich montra encore +quelque opposition. Alors Alexandre fit rédiger «une convention +secrétissime par laquelle la Russie, l'Autriche et la Prusse +s'engageaient à unir leurs efforts pour faire décider la question de +Parme et Plaisance en faveur du jeune Napoléon». L'Autriche finit par +accéder à cette convention, qui fut signée entre les trois puissances, +peu de jours avant le départ d'Alexandre. Le secret fut bien gardé. Mais +lorsque l'Angleterre pressa les négociations relatives à Parme, +Metternich ne put dissimuler un certain embarras. Il accepta toutefois +d'examiner la question. Au mois de janvier 1816, lord Cathcart ayant +proposé au cabinet de Saint-Pétersbourg de s'occuper de cette affaire, +l'empereur de Russie dit à ce diplomate «qu'il ne pouvait entrer dans +cette question, avant de s'être concerté avec la cour de Vienne, avec +laquelle il avait des engagements particuliers». Cette réponse produisit +une certaine sensation à Londres. Elle éveilla des soupçons. Lord +Stewart voulut avoir des éclaircissements précis et questionna le +cabinet de Vienne. Metternich se décida à lui confier la convention +secrétissime et le mit au courant des circonstances qui l'avaient +provoquée. Il ajouta cependant qu'il regardait «cette pièce comme non +avenue»; que les dispositions de l'Empereur son maître et les siennes +étaient les mêmes qu'en octobre 1815 et qu'il était prêt à charger le +général Vincent de négocier sans retard. «La franchise de Metternich +couvrit ce que la convention secrète de 1815 aurait pu avoir d'offensant +pour l'Angleterre.» La cour de Londres se contenta de cette déclaration. +Afin de rétablir de meilleures relations avec l'Espagne, le Tsar céda à +son tour et la succession de Parme et Plaisance revint à l'héritier de +la reine d'Étrurie. Telle fut la volte-face de l'Autriche qui amena +nécessairement la Russie à modifier ses premiers desseins. Gentz, en +exposant l'affaire, se défend de critiquer son gouvernement. Il +reconnaît que son maître et son ministre ont eu des motifs impérieux +pour ce changement d'attitude. Mais il ajoute, avec une ironie évidente, +que si le dénouement de l'affaire de Parme lui inspire des regrets, il +s'en console par le désintéressement et par la générosité de l'Autriche, +si rares dans les transactions politiques. «Le jeune Napoléon, dit-il, +n'est même pas nommé dans le traité sur la succession de Parme. Il est +exclu tacitement de par le fait. L'Empereur, sans rien stipuler à son +égard envers personne, se charge du sort de ce malheureux enfant.» Il +paraissait lui promettre des terres en Bohême et un apanage décent. +Gentz ajoute: «La mère en sera inconsolable. Après les promesses +magnifiques de l'empereur Alexandre, elle ne pouvait guère entrevoir une +issue pareille. Les grands intérêts du monde en ont autrement +ordonné[309].» Or, Marie-Louise exprimait ainsi son sentiment au sujet +de cette solution: «J'avoue que cette dernière m'a fait bien du +plaisir[310]...» + +La Russie paraissait s'être rapprochée de la France, comme le montre la +dépêche du chevalier Artaud au ministre des affaires étrangères, et dans +laquelle ce diplomate racontait ainsi son entrevue avec le comte de +Stachelberg, le 18 août 1817. «Pour nous, disait Stachelberg, la France +ne saurait être trop grande, trop puissante; nous le disons, nous le +prêchons, on ne nous écoute pas... Vous êtes heureux encore d'avoir à +Paris M. Pozzo di Borgo; il vous est bien dévoué...» Puis, faisant +allusion au congrès d'Aix-la-Chapelle: «Alors l'Empereur parlera à M. de +Richelieu devant tous les princes. Il lui montrera son âme. Il a une +âme, l'Empereur; qu'on le laisse faire! Ici, que vous promet-on?--On est +très convenablement avec nous. La Russie nous aime, elle doit nous +aimer. Elle veut nous faire du bien, elle veut nous en faire la +première, et je dirai presque, la seule. Elle est jalouse. Dans toutes +les concessions, elle désire qu'on sache qu'elle a parlé d'abord, mais +il ne faut pas paraître compter après elle sur l'Angleterre, ni sur +l'Autriche. Une conversation avec un ministre russe est d'un grand +danger. Il accable de compliments, mais il faut qu'on épouse tous ses +dépits[311].» Voilà pour la Russie; voyons maintenant pour l'Autriche. +Amené à parler de Gentz, Artaud disait à Richelieu, le 19 octobre: «M. +de Gentz est un personnage très remarquable, dans lequel il se trouve +deux individus, deux caractères et deux points de départ bien distincts. +Il a d'abord été homme de lettres, et ensuite il a dirigé ses +méditations vers les études diplomatiques. Il a servi de sa plume la +Prusse et l'Autriche, mais le politique n'a pas cessé d'être homme de +lettres. On voit bien que son premier état est d'avoir de l'esprit[312], +de plaire, de chercher à persuader, de bien parler, de dire tout ce qui +est susceptible d'être exprimé avec vivacité, ce qui a du piquant, du +naïf, du charme; il est aisé de s'apercevoir que quelquefois il est tout +à fait à sec dans la connaissance des affaires, et qu'alors il n'a plus +d'autre secours qu'une sagacité très exercée, à l'aide de laquelle il +surprend ce qu'on ne lui a pas confié dans le cabinet de Vienne.» Enfin +Artaud informait M. de Richelieu, le 14 novembre 1817, que Gentz lui +avait fait cette confidence: «Vous comptez sur la Russie, mais n'y +comptez pas. Elle vous poussera et ne fera que de faibles efforts pour +vous. Savez-vous qui décidera tout?--car voilà la question.--La Prusse!» +Puis il disait, quelques jours après, qu'il avait vu le secrétaire +particulier de Metternich. Celui-ci avait voulu faire insérer dans le +_Beobachter_ un article de l'_Allgemeine Zeitung_, n° 137. «Dans cet +article, qui est très bien fait et dans un sens favorable à votre +ministère, on parle des différents partis de la France, entre autres des +bonapartistes, et l'on dit que ceux-ci n'ont plus de crédit et sont peu +à redouter. J'ai donc voulu faire insérer cet article, et la censure de +la chancellerie s'y est opposée, mais l'article paraîtra deux jours plus +tard[312].» Les diplomates se dénonçaient entre eux. Caraman mandait à +Richelieu, le 5 décembre 1817, que le comte de Stachelberg avait «de +vraies inquiétudes sur la sincérité de Metternich»[313]. + +La France avait donc à se défier aussi bien de l'Autriche que de la +Russie et des autres puissances, car leur sympathie n'était +qu'apparente. Pendant qu'elle cherchait par son gouvernement quelque +appui en Europe contre les menées bonapartistes qu'elle redoutait plus +que jamais, pendant que Louis XVIII et ses ministres ne trouvaient pas +Napoléon assez éloigné et assez surveillé, un seul monarque, négligeant +les offenses reçues,--et Dieu sait si elles avaient été longues et +douloureuses!--un seul, le pape Pie VII, intercédait en faveur du captif +de Sainte-Hélène. Il mandait de Castel-Gandolfo, le 6 octobre 1817, à +Consalvi, que la famille de Napoléon lui avait fait connaître les +souffrances de l'Empereur à Sainte-Hélène. Il l'invitait à écrire en son +nom aux souverains alliés, et notamment au prince régent, pour les prier +d'adoucir les rigueurs de son exil. Il se souvenait qu'après Dieu +c'était à Napoléon qu'on devait le rétablissement de la religion en +France. «Savone et Fontainebleau, ajoutait-il, ne sont que des erreurs +de l'esprit et des égarements de l'ambition humaine[315].» Cette noble +et touchante intervention d'un pontife qui avait été l'objet des plus +indignes traitements de la part de l'Empereur, suffit pour montrer ce +que peut une religion où le pardon est considéré comme une vertu. Pie +VII avait demandé aux ennemis de Napoléon une grâce qu'ils refusèrent. +Ils eurent tort. Ces souverains, qui se disaient les représentants de +Dieu sur la terre, qui parlaient en toute occasion des principes sacrés +et du droit éternel, oubliaient que leur premier devoir était la +clémence et que manquer à ce devoir, c'était exposer leurs propres +dynasties aux périls d'un avenir plus ou moins éloigné. Mais leurs +passions parlaient plus haut que leurs consciences[316]. Après avoir +éloigné pour jamais Napoléon de la France, ils allaient entourer le roi +de Rome d'une surveillance inquiète et jalouse. L'Angleterre s'était +constituée le geôlier du père; l'Autriche se constituait le geôlier de +l'enfant. + + + + +CHAPITRE XI + +LE DUC DE REICHSTADT + +(1818-1820) + + +Dans une conférence tenue à Paris le 4 décembre 1817, en présence du duc +de Richelieu, des ambassadeurs d'Espagne et d'Angleterre, des ministres +de Prusse et de Russie, le ministre d'Autriche avait fait, au nom de sa +Cour, la déclaration suivante: + +«S. M. l'Empereur, croyant qu'il est de l'intérêt général de fixer le +sort du prince François-Charles, fils de S. M. l'archiduchesse +Marie-Louise, duchesse de Parme, Plaisance et Guastalla, au moment où la +succession dans ces duchés vient d'être réglée définitivement entre les +six cours appelées par l'article 99 de l'Acte du Congrès de Vienne à +prendre en considération et à fixer les termes de cet arrangement, +annonce aux cinq autres puissances ses intentions suivantes: + +«Sa Majesté Impériale et Royale Apostolique s'est décidée à renoncer +pour Elle et ses successeurs, en faveur du prince François-Charles et de +sa descendance directe et masculine, à la possession des terres de +Bohême connues sous le nom de bavaro-palatines, possédées aujourd'hui +par S. A. I. et R. le grand-duc de Toscane, lesquelles terres devaient, +en vertu de l'article 101 de l'Acte du Congrès, rentrer dans le domaine +particulier de Sa Majesté Impériale et Royale Apostolique, à l'époque de +la réunion du duché de Lucques au grand-duché de Toscane. La réversion +de ces terres au domaine particulier de Sa Majesté Impériale n'aura, en +conséquence, lieu qu'après le décès du prince François-Charles, s'il ne +devait point laisser de descendance directe et masculine, et dans le cas +contraire, après l'extinction de cette descendance.» Cet acte +particulier avait donc conféré au jeune prince la propriété éventuelle +de terres en Bohême, dont les revenus étaient estimés à cinq cent mille +francs environ. Mais le roi de Rome ne devait posséder cet apanage +qu'après la mort de Marie-Louise. Pour le moment, celle-ci était obligée +de subvenir à ses besoins par ses revenus de Parme, Plaisance et +Guastalla. + +En attendant un titre et un rang, le petit prince vivait auprès de son +grand-père, sans prévoir quel serait son avenir. + +Sa mère n'avait d'autre préoccupation que d'écarter les personnes qui +venaient de France en Italie avec l'intention de l'approcher. Sa +vigilance allait même plus loin. Elle avait su, entre autres, qu'un +sieur Hennequin composait un ouvrage sur les campagnes de Bonaparte et +qu'il avait l'intention de l'offrir à son fils. Elle lui fit défendre +d'en envoyer un seul exemplaire à Parme[317]. Cependant elle était moins +rigoureuse pour d'anciens amis, comme Méneval, car le 30 janvier 1818, +elle lui écrivait pour le remercier de ses vœux. Elle se disait +parfaitement heureuse et contente de la situation dans laquelle elle se +trouvait[318]. Sur ces entrefaites, M. de Las Cases ayant écrit à +Marie-Louise, il fallut que le prince de Metternich permît à la duchesse +de répondre à celui qui avait montré tant de fidélité à Napoléon après +sa chute. «Si Mme l'archiduchesse, lui mandait-il, se décide à écrire un +peu de lignes à M. de Las Cases, je me chargerais de lui faire remettre, +à son arrivée en Autriche, la lettre de Sa Majesté par une personne de +confiance qui aurait l'ordre de lui déclarer que Mme l'archiduchesse, en +trouvant du plaisir à lui donner cette marque d'intérêt, exige de lui sa +parole qu'il n'en fasse aucun usage et qu'il tienne sa parole secrète +pour tout le monde sans exception...» Il est peu probable que +l'insouciante duchesse ait vu M. de Las Cases. La seule présence de ce +bon Français aurait augmenté ses remords, car elle en avait, quoiqu'elle +parût s'en défendre. + +M. de Caraman donnait, le 22 février, au duc de Richelieu quelques +détails sur le fils de Marie-Louise et sur son avenir. Il affirmait que +lui, ambassadeur français, aurait été prêt à faire à M. de Metternich +les plus vives représentations, si le ministère autrichien avait semblé +stipuler quelque avantage pour la descendance future du prince. «J'ai la +satisfaction de pouvoir vous assurer qu'il n'y sera pas dit (dans le +décret d'apanage que l'on préparait) un mot de succession ni de +descendance, et tout se bornera aux dispositions qui lui sont +personnelles.» L'ambassadeur apprenait à son gouvernement, au sujet de +l'enfant impérial, une nouvelle assez surprenante. «Il paraît, +assurait-il, que l'intention est de le réserver à l'état ecclésiastique, +mais on ne veut pas l'annoncer d'avance[319].» Le duc de Richelieu +répondait, deux semaines après: «Les nouveaux détails que vous +transmettez sur le projet d'établissement dont la cour de Vienne +s'occupe pour le fils de l'archiduchesse Marie-Louise, et l'intention +qu'on paraît avoir de le destiner à l'état ecclésiastique, seraient de +nature à nous convenir parfaitement.» Le duc était enchanté de cette +nouvelle, et voici pourquoi: «Nous ne pouvons qu'applaudir à des +dispositions qui ôteront à la malveillance un élément auquel elle aurait +peut-être su donner de la valeur...» Ainsi qu'on l'avait fait jadis pour +les fils des anciens rois francs, il eût fallu mettre le fils de +Napoléon dans un cloître, afin de rassurer la France et ses alliés. À +défaut d'un cloître, on lui donnera un palais dont les grilles et les +murs seront tout aussi solides et aussi infranchissables. Mais pendant +ce temps, le prince, poussé par ses instincts de race, manifestait un +goût accentué pour tout ce qui était militaire. Il avait à peine sept +ans, qu'il se plaçait gaiement avec un petit fusil à la porte du cabinet +impérial et rendait les honneurs aux personnages qui se présentaient +chez son grand-père. Il apprenait le maniement des armes avec ardeur. +Quand on lui donna, pour le récompenser, les insignes de sergent, il +montra la joie la plus vive. Qu'aurait dit son glorieux père en le +voyant si empressé, dès l'enfance, à témoigner de son goût et de ses +aptitudes pour la carrière militaire? Il eût reconnu son propre sang. +Mais s'il avait vu l'enfant impérial avec l'uniforme autrichien, il +n'eût pu longtemps supporter un tel spectacle. Ce qu'il avait voulu +écarter semblait s'accomplir. Son fils bien-aimé devenait un étranger. +Toutefois la douleur de Napoléon eût trouvé quelque vengeance dans +l'attitude des étrangers à l'égard du nouveau gouvernement. On avait dit +à tous que la présence de l'Empereur sur le sol français était la seule +cause de leur ressentiment, et voilà que, Napoléon disparu, les alliés +continuaient à se défier de la France et du Roi. «Lord Wellington, +constatait Gentz en février 1818, n'a jamais aimé les Français, et je +l'ai entendu plus d'une fois parler de cette nation avec un sentiment +mal déguisé de haine et de mépris. Il regarde les efforts qu'ils font +pour se relever de leur humiliation comme une espèce de révolte contre +leurs vainqueurs[320].» L'Autriche affectait les mêmes sentiments, et M. +de Caraman, notre ambassadeur à Vienne, avait à endurer parfois de M. de +Metternich des observations fort désagréables pour l'amour-propre et +l'indépendance des Français[321]. + +Marie-Louise était enfin venue au mois de juillet passer quelques jours +auprès de son père et de son fils. C'était le moment où Napoléon, +contraint par l'Angleterre de se séparer du docteur O'Méara, lui donnait +un mot d'introduction auprès de sa femme, et le rédigeait ainsi: «S'il +voit ma bonne Louise, je la prie de lui permettre qu'il lui baise les +mains!» Puis il ajoutait de vive voix: «Si vous voyez mon fils, +embrassez-le pour moi.» Et répétant le conseil qu'il ne se lassait +jamais de donner: «Qu'il n'oublie jamais qu'il est né prince français!» +Sa dernière recommandation était celle-ci: «Faites tous vos efforts pour +m'envoyer des renseignements authentiques sur la manière dont mon fils +est élevé.» O'Méara n'était pas encore parti que l'Autriche imposait un +nouveau nom au fils de Napoléon. Le 22 juillet, par quatre patentes +impériales, François II, empereur d'Autriche, roi de Jérusalem, de +Hongrie, de Bohême et autres lieux, déclarait se trouver, par suite de +l'Acte du Congrès de Vienne et des négociations avec ses hauts alliés, +dans le cas de déterminer le titre, les armes, le rang et les rapports +personnels du prince François-Charles-Joseph, fils de sa bien-aimée +fille Marie-Louise, archiduchesse d'Autriche, duchesse de Parme, +Plaisance et Guastalla. L'Empereur lui donnait donc le titre de «duc de +Reichstadt» avec celui d'Altesse Sérénissime. Il lui permettait de se +servir d'armoiries particulières, savoir: de gueule à la face d'or, à +deux lions passans d'or, tournés à droite, l'un en chef et l'autre en +pointe, l'écu oval posé sur un manteau ducal et timbré d'une couronne de +duc; pour supports, deux griffons de sable armés, becquetés et couronnés +d'or, tenant des bannières sur lesquelles étaient répétées les armes +ducales. Les griffons de sable remplaçaient les aigles impériales, et la +couronne de duc, celle d'empereur. Le duc de Reichstadt devait prendre +rang à la cour d'Autriche immédiatement après les princes de la famille +impériale et les archiducs d'Autriche. La seigneurie de Reichstadt, +située dans le royaume de Bohême, autrefois possession bavaro-palatine, +et qui appartenait à l'archiduc Ferdinand, avait été érigée en duché par +les mêmes lettres patentes. En même temps, l'Empereur accordait au +nouveau duc la jouissance, sa vie durant, des terres bavaro-palatines en +Bohême, savoir la seigneurie de Tachlowitz, la terre de Gross-Bohen, les +seigneuries de Kasow, de Kron-Porzistchen et Ruppau, les seigneuries de +Plosskowitz, de Buschtierad et de Reichstadt, les terres de Misowitz, +Sandau, Tirnowan, Schwaden et Swoleniowes, et la maison numéro 182, +située au Hradschin, avec toutes leurs appartenances, meubles, immeubles +et droits y attachés. Les patentes ne qualifiaient le duc de Reichstadt +que sous le nom de prince François-Charles-Joseph, fils de +l'archiduchesse Marie-Louise. On ne disait pas un mot de son père, comme +si l'enfant fût né d'un père inconnu... M. de Montbel, étonné, en parla +plus tard au prince de Metternich, qui voulut bien lui répondre qu'il +fallait, pour juger une telle détermination, se placer dans la situation +même et se reporter à l'époque où elle avait été prise[322]. Ainsi +Metternich l'engageait à reculer, par la pensée, jusqu'à l'époque où +l'Europe s'était levée pour reconquérir son indépendance et se défendre +contre Napoléon échappé de l'île d'Elbe. La victoire n'avait point +apaisé la fureur des peuples. L'Allemagne, indignée, regardait sa haine +contre Napoléon comme un _lien de vertu_ qui devait unir les peuples. Le +nom de l'oppresseur inspirait à tous un même sentiment d'horreur; +l'Europe venait de reconnaître «combien il y avait eu danger pour elle +de laisser à un guerrier si entreprenant le prestige attaché au titre +d'empereur». En donnant à tous les rois et souverains créés par lui le +nom de Napoléon, l'empereur des Français en avait fait une dénomination +de dynastie à laquelle il attachait une signification de puissance et +d'autorité. «L'empereur d'Autriche, qui avait déjà sacrifié toutes ses +affections à la sûreté et au bonheur de ses sujets, avait à cœur de leur +prouver, ainsi qu'à l'Europe, que, dans aucune situation, ses sentiments +paternels ne l'emporteraient sur ses principes et son amour pour ses +peuples.» Remarquez que c'est là une phrase, pour ainsi dire, +stéréotypée. S'agit-il pour François II de manquer aux engagements +résultant de l'alliance entre la France et l'Autriche, ou aux promesses +solennelles de l'alliance de famille faite entre lui et Napoléon, de +méconnaître les intérêts de sa fille et de son petit-fils, c'est +toujours en vertu des principes et de l'amour pour ses peuples. Il ôta +donc au jeune prince son nom de dynastie, comme il lui avait refusé le +titre d'empereur, «pour que, dès lors, des noms, tous consacrés en +Autriche, prouvassent qu'il ne serait plus désormais qu'un prince +autrichien». + +La crainte que Napoléon avait éprouvée, et qu'il venait de manifester +récemment encore devant son entourage, semblait devenir une réalité. +Mais, qu'on y prenne garde; ce ne sont là que des dehors fallacieux. On +se tromperait beaucoup si on leur attachait plus d'importance qu'ils +n'en méritent. Sans aucun doute, le prince impérial ne s'appellera plus +Napoléon, mais il gardera l'amour de son père, l'amour de la France. +Malgré les froids et habiles calculs de la diplomatie autrichienne, la +flamme qui anime ce jeune cœur ne s'éteindra qu'avec son dernier +souffle. On aura beau donner au fils de Napoléon des maîtres allemands +et une éducation allemande, le faire vivre dans un air et dans un milieu +allemands; il voudra être et il restera Français, tant il est vrai que +les liens mystérieux formés par Dieu, sur le sol qui prend le doux nom +de patrie, ne se dénouent qu'avec la mort. + +Le 2 août, M. de Saint-Mars envoyait au duc de Richelieu le rescrit par +lequel étaient déterminés les nouveaux noms et titres du fils de la +duchesse de Parme. Le secrétaire de l'ambassade française à Vienne en +trouvait la rédaction «des plus simples et des plus convenables». Le duc +de Reichstadt était placé à peu près dans la même situation politique +que le duc de Leuchtenberg, sans avoir aucun droit de souveraineté[323]. +Quelques jours après, le duc de Richelieu adressait au baron de Vincent, +ministre plénipotentiaire d'Autriche, l'adhésion du gouvernement +français à l'accession de la duchesse de Parme à l'Acte du Congrès de +Vienne. Il faisait toutefois remarquer que le gouvernement l'admettait +uniquement par esprit de conciliation, mais sans que cela tirât à +conséquence pour les actes de même nature qui pourraient lui être +présentés à l'avenir. Le chargé d'affaires de Florence, M. de Fontenay +écrivait de son côté, à la même date, au duc de Richelieu, que le +grand-duc de Toscane n'avait fait aucun obstacle à la cession des terres +bavaro-palatines au fils de Marie-Louise. Quant à la duchesse de Parme, +elle avait paru «extrêmement sensible» au nouveau titre qui venait +d'être accordé à son fils. «Le comte de Neipperg, ajoutait Fontenay dans +la lettre de remerciement écrite à ce sujet à M. le comte d'Appony[324], +reconnaît que le titre actuel du jeune duc de Reichstadt est convenable, +sous tous les rapports, à la naissance et au rang de ce prince, et qu'on +ne pouvait rien faire qui fût plus agréable à Mme la duchesse de +Parme[325]». Il paraît qu'on avait hésité entre le nom de comte de +Multing et celui de duc de Reichstadt. Mais la duchesse de Parme avait +qualifié le premier nom «de mauvaise plaisanterie». Elle trouvait qu'à +un fils d'empereur revenait au moins de droit le titre de duc. Ce titre +que subit le gouvernement de Louis XVIII, parut cependant séditieux et +capable d'exercer des troubles, puisque la police française imposa aux +sieurs Laugier, parfumeurs à Paris, l'engagement de ne plus mettre en +vente, sous le nom d'_Eau du duc de Reichstadt_, une essence qu'ils +débitaient autrefois sous le nom d'_Eau du roi de Rome_[326]. Le 29 +août, le général Gourgaud, qui revenait de l'île Sainte-Hélène, adressa +à Marie-Louise une lettre qui causa un certain trouble à Parme et à +Vienne, les journaux anglais l'ayant publiée peu de temps après. La +voici textuellement. Elle est d'une authenticité certaine et elle mérite +d'être connue, car elle imprime à la mémoire de Marie-Louise une +flétrissure méritée: + + «MADAME, + +«Si Votre Majesté daigne se rappeler l'entretien que j'ai eu avec Elle, +en 1814, à Grosbois[327], lorsque, la voyant malheureusement pour la +dernière fois, je lui fis le récit de tout ce qu'avait éprouvé +l'Empereur à Fontainebleau, j'ose espérer qu'Elle me pardonnera le +triste devoir que je remplis en ce moment, en lui faisant connaître que +l'empereur Napoléon se meurt dans les tourments de la plus affreuse et +de la plus longue agonie. Oui, Madame, celui que les lois divines et +humaines unissent à vous par les liens les plus sacrés, celui que vous +avez vu recevoir les hommages de presque tous les souverains de +l'Europe, celui sur le sort duquel je vous ai vue répandre tant de +larmes lorsqu'il s'éloignait de vous, périt de la mort la plus cruelle, +captif sur un rocher au milieu des mers, à deux mille lieues de ses plus +chères affections, seul, sans amis, sans parents, sans nouvelles de sa +femme et de son fils, sans aucune consolation. Depuis mon départ de ce +roc fatal, j'espérais pouvoir aller vous faire le récit de ses +souffrances, bien certain de tout ce que votre âme généreuse était +capable d'entreprendre; mon espoir a été déçu: j'ai appris qu'aucun +individu pouvant rappeler votre époux, vous peindre sa situation, vous +dire la vérité, ne pouvait vous approcher; en un mot, que vous étiez au +milieu de votre cour comme au milieu d'une prison. Napoléon en avait +jugé ainsi. Dans ses moments d'angoisse, lorsque pour lui donner +quelques consolations nous lui parlions de vous, souvent il nous a +répondu: «Soyez bien persuadés que si mon épouse ne fait aucun grand +effort pour alléger mes maux, c'est qu'on la tient environnée d'espions +qui l'empêchent de rien savoir de tout ce qu'on me fait souffrir, car +Marie-Louise est la vertu même!» + +Privé de l'honneur de se rendre auprès d'elle, le général saisissait une +occasion sûre pour lui faire parvenir cette lettre; il espérait qu'il +n'invoquerait pas en vain la générosité de son caractère et la bonté de +son cœur. «Le supplice de Napoléon, disait-il, peut durer longtemps +encore. Il est temps de le sauver. Le moment présent semble bien +favorable: les souverains vont se réunir au congrès d'Aix-la-Chapelle, +les passions paraissent calmées. Napoléon est loin d'être à craindre; il +est si malheureux que les âmes nobles ne peuvent que s'intéresser à son +sort. Dans de telles circonstances, que Votre Majesté daigne réfléchir à +l'effet que produirait une grande démarche de votre part; celle, par +exemple, d'aller à ce congrès, d'y solliciter la fin du supplice de +Napoléon, de supplier son auguste père de joindre ses efforts aux vôtres +pour obtenir que votre époux lui soit confié, si la politique ne +permettait pas encore de lui rendre la liberté. Lors même qu'une telle +démarche ne réussirait pas en entier, le sort de Napoléon en serait bien +amélioré. Quelle consolation n'éprouverait-il pas en vous voyant agir +ainsi? Et vous, Madame, quel serait votre bonheur! Combien d'éloges, de +bénédictions vous attirerait une telle conduite, que vous prescrivent la +religion, votre honneur, votre devoir; conduite que vos plus grands +ennemis peuvent seuls vous conseiller de ne pas suivre! On dirait: Les +souverains de l'Europe, après avoir vaincu Napoléon, l'ont abandonné à +ses plus cruels ennemis; ceux-ci le faisaient mourir du supplice le plus +long et le plus barbare; la durée de son agonie le réduisait à demander +des bourreaux plus prompts. Il paraissait oublié et sans secours; mais +Marie-Louise lui restait, et la vie lui a été rendue. Ah! Madame, au nom +de ce que vous avez de plus cher au monde, de votre gloire, de votre +avenir, faites tout pour sauver votre époux; l'ombre de Marie-Thérèse +vous l'ordonne!... Pardonnez-moi, Madame, pardonnez-moi d'oser vous +parler ainsi; je me laisse aller aux sentiments dont je suis pénétré +pour vous; je voudrais vous voir la première de toutes les femmes!...» + +Cette lettre, qui lui rappelait si éloquemment ses devoirs, ne fit +qu'importuner Marie-Louise. Elle ne lui causa aucune émotion. Un journal +anglais, inspiré par Metternich, osa dire que le général Gourgaud avait +reçu de l'argent à la suite de sa missive, en même temps que l'ordre de +ne plus faire de démarches. Cela était faux. En effet, le général +indigné crut devoir écrire au directeur du journal anglais qui avait +reproduit le bruit mensonger, ces quelques mots: + + «Londres, 26 octobre 1818[328]. + +«Dans une des colonnes de votre journal d'aujourd'hui, sous la rubrique +d'«Aix-la-Chapelle, _correspondance particulière_», on lit: «Le général +Gourgaud, qui a adressé dernièrement une lettre à Sa Majesté +l'archiduchesse Marie-Louise, duchesse de Parme, pour lui demander +d'user de toute son influence près du Congrès, en faveur de son époux et +de son maître, _a reçu pour réponse à sa lettre une somme d'environ +trente mille francs et, en même temps, l'ordre positif de ne plus, à +l'avenir, entretenir Sa Majesté de ce sujet_.» + +«Les deux dernières assertions, contenues dans cet article sont +entièrement fausses; la défense de dire la vérité n'est pas et ne +pouvait pas être la réponse de la lettre confidentielle que j'eus +l'honneur d'adresser à Sa Majesté le 29 août dernier. Cette supposition +même est injurieuse au caractère bien connu de cette princesse. Il n'est +pas vrai non plus que j'aie reçu de présent; je n'ai reçu d'autre +récompense de cette démarche que l'approbation flatteuse d'un certain +nombre d'hommes respectables et la satisfaction que je goûte d'avoir +satisfait à mes devoirs. + +«J'ai l'honneur d'être, etc. + + «Le général GOURGAUD. + + «N° 22, Compton-Street, Brunswick-Square.» + +Comme le comte de Neipperg et Marie-Louise s'étaient aussi préoccupés du +général Gourgaud, Metternich crut devoir écrire à ce sujet à Neipperg +lui-même: «Quant au général Gourgaud, je prie Votre Excellence de dire à +Sa Majesté qu'il est à Hambourg; que, pour le moment, il ne peut pas se +rendre en Italie...» Metternich ajoutait que, pour le mettre hors d'état +de nuire, l'Empereur consentait à lui accorder asile dans ses États. Je +ne crois pas que Gourgaud eût demandé cet asile. Sa lettre et son +attitude n'étaient pas faites d'ailleurs pour le lui assurer[329]. + +À défaut de l'épouse ingrate, la mère de Napoléon s'était adressée +directement et sans crainte, le 19 août, aux souverains réunis au +congrès d'Aix-la-Chapelle. Elle leur disait: «Mon fils aurait pu +demander asile à l'Empereur, son beau-père. Il aurait pu s'abandonner au +grand cœur de l'empereur Alexandre, dont il fut jadis l'ami. Il aurait +pu se réfugier chez Sa Majesté Prussienne, qui, sans doute, se voyant +implorée, ne se serait rappelé que son ancienne alliance. L'Angleterre +peut-elle le punir de la confiance qu'il lui a témoignée?» On objectait +la raison d'État; mais cette raison avait ses limites... Le congrès +d'Aix-la-Chapelle répondit que le maintien de Napoléon Bonaparte dans +l'île de Sainte-Hélène était nécessaire au repos de l'Europe, «car +c'était le pouvoir de la Révolution française, incarné dans un individu +qui s'en prévalut pour asservir les nations sous le joug de l'injustice, +que les alliés étaient heureusement parvenus à détruire». En conséquence +on devait plutôt renforcer qu'atténuer les dispositions propres à +assurer la détention de l'ex-Empereur[330]. Le protocole du 13 novembre +établissait que toute correspondance avec le prisonnier de +Sainte-Hélène, toute communication quelconque qui ne serait pas soumise +à l'inspection du gouvernement britannique, serait regardée «comme +attentatoire à la sûreté publique et qu'il serait porté plainte et pris +des mesures contre quiconque se rendrait coupable d'une pareille +infraction[331]». Telle fut la réponse des alliés. Ils n'avaient +d'ailleurs pas plus de pitié pour le fils et conseillaient secrètement +de redoubler la surveillance à Schœnbrunn. Cependant l'Empereur +d'Autriche ne cachait pas son affection pour le jeune prince qui lui +avait plu par son caractère aimable et franc[332]. François II était au +fond un bon père de famille. Lorsque la politique et ses tristes +nécessités lui permettaient de s'abandonner à ses impulsions natives, +lorsqu'il se croyait libre de montrer que la raison d'État n'étouffait +pas en lui la bonté, il était vraiment affectueux pour cet être si +intéressant, si délaissé et que l'Europe, toujours inquiète, redoutait. +Aussi lui avait-il permis de venir s'installer auprès de lui, dans son +propre appartement. De même qu'autrefois le roi de Rome jouait dans le +cabinet de Napoléon et par ses grâces enfantines déridait le front +sévère de l'Empereur, ainsi aujourd'hui, celui qu'une politique +implacable avait appelé «le duc de Reichstadt» ne craignait pas de +troubler les graves occupations du souverain de l'Autriche. Il lui +adressait souvent de ces questions, naïves en apparence, et qui donnent +tant à penser. + +M. de Montbel raconte à ce propos que le fils de Napoléon, s'approchant +un jour de l'empereur François II, lui dit tout à coup d'un air +préoccupé: + +«Mon grand-papa, n'est-il pas vrai, quand j'étais à Paris, que j'avais +des pages? + +--Oui, je crois que vous aviez des pages. + +--N'est-il pas vrai aussi que l'on m'appelait le roi de Rome? + +--Oui, l'on vous appelait le roi de Rome. + +--Mais, mon grand-papa, qu'est-ce donc être roi de Rome?» + +Ici, l'empereur François, qu'on accuse un peu trop de manquer d'esprit +de repartie, fit une réponse judicieuse: «Mon enfant, quand vous serez +plus âgé, il me sera plus facile de vous expliquer ce que vous demandez. +Pour le moment, je vous dirai qu'à mon titre d'empereur d'Autriche je +joins celui de roi de Jérusalem, sans avoir aucune sorte de pouvoir sur +cette ville... Eh bien, vous étiez roi de Rome comme je suis roi de +Jérusalem.» L'enfant regarda son grand-père, réfléchit et se tut. Il +avait, malgré la simplicité de ses huit ans, compris que son titre +n'était qu'un titre éphémère et que cette ville de Rome, dont on lui +avait déjà tant parlé, ne lui appartenait pas. C'était sans doute pour +cela qu'on lui avait cherché un autre nom... Il suivait son grand-père à +Vienne aussi bien qu'à Schœnbrunn, et il le charmait par sa vivacité et +son adresse. Le prince impérial n'aimait pas à être traité en enfant. À +ses premières leçons d'équitation, on lui avait amené un tout petit +cheval. Il refusa de le monter. «Je veux, dit-il, un grand cheval comme +celui de papa pour aller à la guerre!» Un autre fait montre encore le +sentiment précoce que le fils de Napoléon avait de sa dignité. +L'ambassadeur de Perse Abdul-Hassan-Chan était venu, à la Cour, offrir à +l'Empereur et à l'Impératrice des présents de la part du Schah. Le jeune +prince le rencontra chez le peintre Lawrence et l'entendant converser +bruyamment avec son gouverneur, le comte de Dietrichstein, sans se +préoccuper de lui, il dit tout à coup, avec une gravité comique qui fit +sourire tout le monde: «Voilà un Persan bien vif! Il paraît que ma +présence ne lui cause pas le plus léger embarras.» + +Le duc de Reichstadt--puisque désormais le prince va s'appeler +ainsi--avait terminé à huit ans ses études préparatoires aux études +classiques. Il savait déjà très bien le français, un peu d'italien et +d'allemand. À dater de ce moment, il aborda avec son maître Mathieu +Collin les études classiques et les langues anciennes. L'enfant +s'appliquait à ces nouvelles études, mais sans ardeur. Il se sentait +attiré davantage par les sciences militaires, dont on commençait à +l'entretenir. Sous la surveillance du colonel Schindler et du major +Weiss, il fit, si l'on en croit le capitaine Foresti, de rapides +progrès. Il allait lui-même au-devant des questions, cherchant à mériter +de favorables suffrages et à se faire heureusement apprécier. Celle qui +aurait dû être là, jouissant de sa présence et de ses entretiens, de ses +plaisirs et de ses études, se bornait à demander quelquefois, par +lettres, des nouvelles de sa santé. Un jour, elle apprend qu'il a la +rougeole, et elle s'en inquiète. Lorsqu'elle sait que cette maladie est +terminée, elle en rend grâces au Ciel. Elle ne se dit pas que d'autres +qu'elle se sont installés au chevet du petit malade. Non, elle n'a +qu'une pensée, une pensée singulière. En remerciant Dieu d'avoir +préservé son fils, elle constate que c'est un bonheur pour lui d'avoir +eu la rougeole à son âge, car «au moins n'aura-t-il pas les inquiétudes +que j'ai de cette contagion, n'ayant jamais eu cette maladie, qui est +bien dangereuse pour les grandes personnes[333]». Marie-Louise +continuait à faire preuve d'un surprenant oubli au sujet de son passage +en France comme impératrice. Il semblait vraiment que Napoléon et +l'Empire n'eussent point existé pour elle. Le comte de Dillon, ministre +de France à Florence, informait le marquis Dessoles, à la date du 13 +mars 1819, que la duchesse de Parme s'était beaucoup préoccupée, à sa +réception, de la santé du Roi. Elle avait fait aussi de nombreuses +questions sur la famille royale, évitant dans sa conversation de +rappeler tout ce qui pouvait se rattacher au temps qu'elle avait passé +en France, «comme un songe dont elle fuyait le souvenir»... De son côté, +et quelques jours après, le marquis de Caraman écrivait qu'il était +impossible de mettre plus de mesure et de prudence que l'archiduchesse +Marie-Louise, dans une position aussi délicate. «En toutes les +circonstances, on ne retrouve jamais que la duchesse de Parme. Le comte +de Neipperg la seconde bien franchement dans la marche qu'elle a +adoptée. Toutes les tentatives qui ont pu être faites pour rappeler +d'anciens souvenirs ont été écartées avec soin.» Le marquis de Caraman +ajoutait que Bologne était un foyer des plus actifs où se rassemblaient +ceux qui conservaient de coupables espérances. «L'archiduchesse +Marie-Louise en a eu la preuve à son dernier passage. Elle avait, par +prudence, ordonné que ses chevaux l'attendissent hors de la ville. +Aussitôt qu'on l'a su, une foule de gens très bien mis se sont postés de +ce côté, et les cris les plus séditieux appelaient hautement pour leur +empereur celui que l'Europe entière a repoussé. Cette scène a été +tellement scandaleuse et si embarrassante pour l'archiduchesse, qu'elle +a pris la résolution de ne plus passer par Bologne[334].» + +Cependant, la duchesse de Parme aurait voulu suivre à Rome l'empereur +François qui devait s'y rendre. Mais celui-ci, redoutant quelque +aventure pareille à celle de Bologne, s'y refusa. Le comte de Dillon +s'étonnait du désir de la duchesse, car «dans un temps où la famille de +Bonaparte se trouvait en présence de la sienne, toute la prévoyance +humaine n'aurait pu lui éviter des moments très embarrassants». +Déconseillée par son père, la duchesse renonça à son voyage à Rome et +pour son retour à Parme--elle était à Sienne au commencement +d'avril--choisit la route de Pistoia à Modène, moins fréquentée que +celle d'Arrezzo, car elle craignait une nouvelle manifestation. Il +paraît qu'elle aurait répondu à ceux qui l'avaient acclamée, lorsqu'elle +traversait Bologne: «Gardez cet enthousiasme pour votre légitime +souverain; il ne peut que me déplaire!» Les cris de «Vive Napoléon!» +l'avaient fort irritée. Quant à M. de Neipperg, il n'avait pu +dissimuler, lui aussi, une violente colère. La duchesse et ses +courtisans redoutaient une révolution avec autant d'effroi que les +diplomates autrichiens eux-mêmes. Dans une dépêche de Metternich au +baron de Lebzeltern, ministre d'Autriche près la cour de Russie, en date +du 30 septembre 1819, il était dit «que l'esprit de vertige et de +révolution menaçait d'un bouleversement total les trônes, les +gouvernements et toutes les institutions». Il était donc nécessaire, +suivant Metternich, pour toutes les cours allemandes de se bien +concerter. Les conférences de Carlsbad avaient réalisé en principe ce +qui, peu de mois auparavant, n'eût point été compris. Les mesures de +précaution adoptées à Carlsbad avaient été converties en lois par la +diète fédérale le 20 septembre, et l'on espérait que le ministère +français, s'inspirant, lui aussi, de leur esprit, cesserait de ménager +tous les partis, sous peine de complications extérieures[335]. + +On redoutait surtout en Autriche l'éventualité de la mort de Louis XVIII +et des crises qui la suivraient. Rendant compte d'une conversation avec +Metternich, M. de Caraman écrivait le 29 novembre 1819 au marquis +Dessoles: «Le prince ne m'a pas dissimulé qu'il croyait que la mort du +Roi serait l'époque où tous les partis, comprimés et dissimulés, +chercheraient à reprendre de l'influence et ranimeraient tous leurs +moyens. Il ne voit de dangereux parmi ces partis que le reste de celui +qui tient encore aux Bonaparte, celui qui, parmi les militaires, appelle +le prince Eugène, et enfin celui qui désire la réunion de la France aux +Pays-Bas, sous le prince d'Orange. Le premier de ces partis chercherait, +à ce que croit le prince de Metternich, à exciter quelque mouvement en +faveur du jeune duc de Reichstadt; mais il m'a fait observer, en même +temps, combien toutes ces idées seraient faciles à déjouer, parce +qu'elles seraient repoussées aussitôt que connues, l'Autriche étant bien +loin de s'engager dans une question aventureuse, aussi éloignée de ses +principes; et que, d'ailleurs, elle ne peut pas se dissimuler qu'en se +prêtant le moins du monde à une démarche aussi coupable, loin d'être +soutenue par aucune puissance, elle éveillerait l'inquiétude et la +jalousie de toutes et compromettrait pour un succès, rien moins que +probable, toutes les chances de sa tranquillité et peut-être l'existence +de toute la monarchie. Le prince de Metternich a analysé ensuite avec +moi les chances plus ou moins favorables dont pouvait se flatter le +parti militaire, soit en mettant en avant le prince Eugène, soit en se +servant de la popularité du prince d'Orange. Il voit peu de probabilités +à ce que le premier obtienne quelque succès, mais il n'est pas aussi +rassuré sur les facilités que trouverait le second.» Le marquis de +Caraman demandait à M. Pasquier si, en cas de succession légitime, +l'Europe aurait un nouvel hommage à rendre au Roi. Dans le cas +contraire, les ministres étrangers se tiendraient à l'écart et +attendraient des instructions. Une réunion des souverains signataires du +traité de Chaumont aurait lieu, au premier moment favorable, pour +statuer. D'ailleurs, le prince de Metternich était prêt à s'occuper de +cette affaire. M. Pasquier, ministre des affaires étrangères, écrivit +alors à M. de Caraman une lettre importante. Il venait de converser avec +le Roi sur la situation. Louis XVIII parlait lui-même froidement de +l'éventualité de sa mort. Il disait que «le mort saisit le vif», et que +la politique des souverains était de déjouer le complot des ambitieux. +«Mon successeur, affirmait le Roi, doit naturellement être à l'instant +reconnu aux Tuileries, dans Paris et dans toute la France.» Les +ministres étrangers devaient, eux aussi, reconnaître le nouveau roi et, +si une révolte contre l'autorité légitime éclatait, intervenir aussitôt +«en montrant aux factieux l'Europe entière prête à fondre encore une +fois sur la France»!... M. Pasquier répondait que «les puissances +avaient, sans perdre de temps, intérêt à donner à leurs ministres des +instructions éventuelles dans ce sens». Il priait M. de Caraman de +renouer une conversation avec le prince de Metternich et de lui faire +comprendre que c'étaient là ses réflexions personnelles[336]. + +Pendant ce temps, par une coïncidence curieuse, Napoléon était +préoccupé, lui aussi, de la triste éventualité de sa fin. «Ma forte +constitution fait un dernier effort, après quoi elle succombera. Je +serai délivré, disait-il à Marchand, et vous le serez aussi...» Mais il +ne voulait pas mourir sans les secours de la religion. À sa demande, le +cardinal Fesch était allé, l'année précédente, à une audience du +cardinal Consalvi, pour lui annoncer que l'Empereur et sa suite +s'attristaient de n'avoir point encore de prêtre à Sainte-Hélène. Ils +désiraient que le gouvernement britannique mît fin à cette déplorable +lacune. Le Pape, très ému, avait donné des ordres pour entamer une +négociation pressante à ce sujet. Ce n'est qu'à la fin de septembre 1819 +que les abbés Buonavita et Vignal parvinrent à Longwood. Ainsi, depuis +son arrivée, en 1815, dans cette île maudite, c'est-à-dire depuis plus +de quatre ans, Napoléon n'avait pas entendu une seule fois la messe. +C'est à quoi n'avaient pensé ni la catholique Autriche, ni l'Angleterre, +ni aucun des commissaires étrangers chargés de garder celui qui avait +signé le Concordat de 1801. L'homme qui avait fait revivre les +splendeurs du culte dans l'antique cathédrale de Paris et dans toutes +les églises de France se contentait maintenant d'un petit autel dressé, +le dimanche, dans la modeste salle à manger de Longwood. Privé de tout +ce qui pouvait adoucir un exil aussi affreux que le sien, séparé de +cette femme et de cet enfant qu'il avait en vain redemandés à ses +vainqueurs, oublié de la terre qu'il avait emplie du fracas de ses armes +et de la gloire de son nom, il cherchait et trouvait quelque consolation +dans la religion, qui, seule, reste fidèle à l'infortune. + + + + +CHAPITRE XII + +LE TESTAMENT ET LA MORT DE NAPOLÉON. + + +À la fin de l'année 1819, le cabinet de Vienne avait, comme je l'ai +indiqué plus haut, interrogé secrètement les grandes puissances pour +savoir quelles seraient la situation de la France à la mort de Louis +XVIII et la conduite qu'il importerait de tenir lors de ce grave +événement. Sans affirmer que l'hypothèse d'une régence avec Napoléon II +se fût de nouveau présentée à l'esprit de Metternich, il est cependant +certain que divers mouvements favorables à la cause du duc de Reichstadt +avaient dû, depuis longtemps, attirer son attention. Ainsi, au mois de +juin 1817, sous le prétexte de la pénurie des subsistances et de la +cherté progressive du pain, une tentative de révolte s'était produite à +Lyon, mais elle avait été aussitôt comprimée. Dans une commune +avoisinante, à Saint-Genis-Laval, le capitaine Oudin s'était emparé, +avec quelques hommes, de la caserne de la gendarmerie, et avait proclamé +Napoléon II empereur. Dans sept autres communes, le drapeau blanc avait +été abattu et les bustes du Roi brisés. Quelques troupes eurent raison +des factieux. De nombreuses arrestations furent opérées, une soixantaine +d'individus condamnés à la déportation, à l'emprisonnement, et +quelques-uns à mort, parmi lesquels le capitaine Oudin. Les soldats qui +avaient été chargés de l'exécution des condamnés se livrèrent, sous +l'excitation d'un de leurs chefs, à des violences abominables qui +produisirent la plus douloureuse impression dans la région +lyonnaise[337]. Elles causèrent en France de vives inquiétudes qui se +propagèrent jusqu'à l'étranger. Aux menées bonapartistes s'ajoutèrent +bientôt des menées ultra-royalistes et des complots fomentés par les +libéraux qui, accusant le gouvernement d'être l'œuvre des alliés, +revendiquaient le drapeau tricolore. Là où leurs intrigues étaient le +plus à redouter, c'était dans la zone comprise entre Lyon, Grenoble et +Dijon. Les villes industrielles du Lyonnais, du Dauphiné et de la +Franche-Comté témoignaient une vive sympathie aux mécontents, qui se +recrutaient de préférence parmi les anciens officiers supérieurs de +l'Empire. La Fayette, Manuel, Benjamin Constant, d'Argenson, Laffitte +étaient leurs principaux inspirateurs. Grâce à une surveillance très +vigilante et à la dénonciation d'un sieur Tiriot, la conspiration dite +«de l'Est» devait échouer. On arrêta un certain nombre de suspects, mais +ils furent acquittés par la cour de Riom, faute de preuves +suffisantes[338]. Toujours est-il que la situation du gouvernement +n'était pas très solide, ou du moins ne semblait pas telle. On craignait +donc à l'extérieur que, si Louis XVIII venait à mourir subitement, il +n'y eût des troubles en France et des tentatives sérieuses pour +substituer un nouvel empire à la monarchie. + +Il faut reconnaître que nous n'étions pas brillamment représentés à +l'étranger. À Vienne, entre autres, l'ambassadeur français, le marquis +de Caraman, ne paraissait pas à la hauteur de sa tâche. C'était le même +homme qui, étant à Berlin lors de la défaite de Waterloo, avait eu +l'idée malheureuse de convier le corps diplomatique à aller féliciter +avec lui la maréchale Blücher, au sujet des succès de son mari[339]. +Cette démarche déplorable montre ce que valaient son tact et son esprit +d'à-propos. Or, le ministre des affaires étrangères, M. Pasquier, lui +avait donné mission de vérifier si le mémoire adressé par le cabinet de +Vienne aux autres puissances était exact, tout en prenant les plus +strictes précautions pour éviter que ces investigations fussent connues. +M. de Caraman crut plus habile d'en converser directement avec M. de +Metternich et lui demanda--comme je l'ai déjà relevé--quelle serait +l'attitude de l'Europe en pareille occurrence. Metternich, qui parlait +toujours en son nom, répondit qu'elle ferait respecter les conditions du +traité de Chaumont. «Sa Majesté, rapporte M. Pasquier, fut très frappée +de l'astuce, de la perfidie du langage de M. de Metternich et, en même +temps, de la simplicité de M. de Caraman, qui ne semblait pas s'en être +aperçu[340].» Le Roi n'admettait pas que les ministres étrangers eussent +besoin de nouvelles instructions en cas de sa mort, attendu que, d'après +l'axiome même de la monarchie, «le Roi ne meurt jamais en France». Il +rédigea même à ce sujet une note précise et digne, comme tout ce qui +sortait de sa plume. Le ministre des affaires étrangères, dans sa +réponse à M. de Caraman, inséra la plus grande partie de cette note en +la lui indiquant comme texte du langage à tenir, sans en mentionner la +source. Malheureusement, la discrétion de l'ambassadeur ne put tenir à +pareille épreuve. «On savait déjà, et il a été prouvé depuis, qu'il ne +pouvait rien cacher à M. de Metternich. Il lui remit donc, sur sa +demande, une copie de la partie de la dépêche contenant le texte même de +la note rédigée par le Roi. Cette copie fut mise sous les yeux de +l'empereur d'Autriche[341]. On affecta à Vienne d'en être dans la plus +grande admiration. M. de Metternich ne craignit pas de mettre la +crédulité de M. de Caraman à une nouvelle épreuve, en lui persuadant que +les principes de cette note devaient fournir la matière d'une +communication que la France adresserait à toutes les cours. L'Autriche +se ferait un devoir de l'appuyer; ce serait l'occasion que chacun +saisirait pour adresser des instructions communes à leurs légations et +ambassades à Paris. Ainsi, quand le Roi avait pris le soin de montrer +lui-même que la question ne devait pas être examinée, puisqu'elle était +résolue à l'avance, on lui proposait de la faire traiter _ex professo_ +par-devant et par tous les cabinets de l'Europe[342].» Cette conduite de +M. de Metternich prouvait combien il tenait à démontrer le peu de +stabilité de la France et combien ce pays avait besoin de sa protection. +Il avait peut-être d'autres pensées en tête, notamment celle de faire +servir le duc de Reichstadt à sa politique, comme un instrument placé +entre ses mains pour flatter ou réduire à volonté les prétentions de tel +ou tel parti... Toujours est-il que M. Pasquier répondit, le 24 mars +1820, à M. de Caraman qu'il regrettait l'usage fait par lui de la note +de Louis XVIII. «Le Roi, disait-il, ne peut douter des droits de +l'héritier de la Couronne, ni demander aux cours étrangères que leurs +ministres reconnaissent son successeur légitime[343].» Il fallait donc +laisser les choses en l'état... Il subsistait cependant de cette affaire +un fait curieux, c'est que l'Autriche, qui s'était si souvent fait +gloire d'avoir contribué au retour de la monarchie légitime, paraissait +soumettre officiellement au consentement de l'Europe la reconnaissance +de la succession directe au trône en France, et laissait même prévoir +certaines complications prochaines. + +Louis XVIII n'avait point pour Marie-Louise l'antipathie qu'il +témoignait ouvertement à tous les membres de l'ancienne famille +impériale. Il est vrai que la duchesse de Parme saisissait toutes les +occasions pour témoigner humblement à la cour de France son zèle et sa +déférence. M. de Neipperg faisait d'ailleurs bonne garde. Ainsi, le 17 +mai 1820, il informait son maître des menées bonapartistes qu'il avait +su prévenir. Un individu, nommé Vidal, avait voulu remettre à +Marie-Louise une lettre de Joseph Bonaparte. Un autre émissaire, nommé +Carret, devait dire à la duchesse de Parme, de la part du roi Joseph: +«Le Roi prie Votre Majesté de conserver sa santé. C'est la plus chère +espérance de l'Empereur. Vous êtes, Majesté, le seul soutien de son +fils, qui ne sera, à ce qu'espère le Roi, ni cardinal, ni archevêque. Il +a de très fortes raisons de croire que le père, la mère et le fils +seront enfin réunis[344]...» Naturellement, on avait empêché le sieur +Carret de transmettre cet avis à Marie-Louise, qui, d'ailleurs, n'aurait +pas voulu recevoir le messager du roi Joseph. Le chargé d'affaires à +Florence, M. de Fontenay, s'était étonné, le 1er avril 1820, de la +persistance de certains journaux français à attaquer la duchesse et son +gouvernement. Nulle part, cependant, on ne surveillait plus +attentivement les menées révolutionnaires. «Le comte de Neipperg, +affirmait-il, est un ministre qui, par ses bons principes, sa fermeté et +l'influence puissante qu'il exerce sur les volontés de Mme +l'archiduchesse, mérite une grande confiance.» On devait bien quelques +égards à Marie-Louise pour une telle conduite. Aussi le roi de France +lui adressa-t-il lui-même une lettre pour lui annoncer l'heureux +accouchement de la duchesse de Berry. Le ministre des affaires +étrangères, en la lui faisant parvenir, osait espérer que la cour de +Parme prendrait part à la satisfaction de la France et de la monarchie. + +La duchesse ne s'ennuyait pas trop à Parme, si l'on en juge par ses +lettres. Elle disait en avril, à la comtesse de Crenneville, que le +carnaval était fort gai, qu'elle donnait tous les mardis des petits bals +où elle dansait elle-même autant qu'il fallait pour ne pas +s'endormir[345]. L'air était très pur à Parme, et elle avait repris ses +forces et son embonpoint. «J'y suis si heureuse et tranquille, +disait-elle, que je crains toujours quelque malheur, puisqu'on dit que +le bonheur ne peut pas exister sur la terre...» Pendant ce temps, +Napoléon se mourait lentement sur le sol meurtrier que l'Angleterre +avait choisi tout exprès pour venir plus facilement à bout de sa robuste +constitution. Tandis qu'il endurait les plus terribles souffrances, sa +femme ne songeait qu'à elle-même, à sa vie paisible que pouvait troubler +un malheur subit. Lequel? La mort de Napoléon?... Non, mais des +agitations en Italie, la guerre civile, la guerre étrangère et, surtout, +l'absence du général de Neipperg, qui lui était devenu «bien +nécessaire». Elle redoutait encore quelque mouvement préjudiciable au +gouvernement des Bourbons, car elle était maintenant, comme on le sait, +favorable à Louis XVIII qui, cependant, avait tout employé au congrès de +Vienne pour lui disputer ses duchés. Les communications adressées par +les soins de Louis XVIII à l'épouse de Napoléon, et faites pour prévenir +toutes les illusions qu'elle aurait pu encore conserver sur l'avenir de +son fils, ne laissaient pas d'être piquantes. En effet, le duc de +Reichstadt devenait par sa mère le cousin du duc de Bordeaux. +Marie-Louise, mère du duc de Reichstadt, et Marie-Clémentine, mère de la +duchesse de Berry, étaient petites-filles de Marie-Caroline de Naples, +sœur de Marie-Antoinette. Les deux princes descendaient ainsi tous les +deux de Marie-Thérèse. Une mystérieuse destinée allait bientôt placer le +cercueil du duc de Reichstadt dans la crypte de l'église des Capucins à +Vienne, à quelques pas du mausolée de la grande Impératrice, et, sur +cette même terre autrichienne, devait mourir en exil, lui aussi, le duc +de Bordeaux. + +Le bruit avait couru, en France, que les augustes parents de +Marie-Louise avaient des vues favorables sur l'avenir de son fils. Des +Français, qui avaient visité le duché de Parme, disaient que le portrait +du jeune prince était reproduit plusieurs fois dans chaque salon du +palais ducal et, presque toujours, en costume militaire. «On parle, +assuraient-ils, de l'affection que lui témoigne la famille de sa mère, +et l'on a l'air de regarder le triomphe du gouvernement impérial comme +immanquable.» Voilà ce que le préfet de l'Isère mandait au ministre de +l'intérieur le 16 juillet 1820. On ne pouvait être plus mal renseigné, +car la cour de Vienne était, au contraire, peu sympathique à l'avènement +du duc de Reichstadt au trône de France. M. de Caraman écrivait, +d'ailleurs, le 11 octobre au baron Pasquier: «La première pensée du +cabinet de Vienne a été d'attacher beaucoup de prix à devancer toutes +les formes d'usage pour adresser au Roi les félicitations de l'Empereur, +afin de ne laisser aucune prise aux calomnieuses insinuations que les +malveillants ne cessent de répandre sur les espérances qu'ils osent +rattacher à l'existence du duc de Reichstadt[346].» On avait parlé un +moment d'une autre éventualité: la mise en liberté de Napoléon. Là +encore, le cabinet de Vienne montrait la persistance et l'âpreté de sa +haine. M. de Caraman en informait ainsi le baron Pasquier, le 28 octobre +1820: «Les appréhensions que donnent les affaires d'Angleterre et la +crainte des suites qui pourraient résulter d'un changement de ministère +et, par conséquent, d'une nouvelle direction dans l'opinion politique du +cabinet anglais, ont engagé le prince de Metternich à prendre en +considération s'il ne serait pas prudent d'adopter quelques précautions +pour assurer l'Europe contre la possibilité de voir rendre la liberté au +prisonnier de Sainte-Hélène.» Il fallait donc une résolution commune +pour s'opposer à tout changement. «Si l'opinion ou les intérêts du +cabinet anglais le portaient à vouloir se débarrasser de la garde du +prisonnier, les puissances alliées le réclameraient _comme leur +propriété_, et si les Anglais voulaient l'éloigner de Sainte-Hélène, on +exigerait qu'il fût remis entre les mains des puissances pour en +disposer suivant ce que leur sûreté pourrait exiger. Ceci, ajoutait M. +de Caraman, n'est encore qu'un projet[347].» On voit que le prince de +Metternich n'admettait aucun adoucissement au sort du captif de +Sainte-Hélène. Il le considérait comme «la propriété» de l'Europe. +Pouvait-il penser autrement du fils? + +Mais la mort allait bientôt servir la haine de l'Autriche et des +puissances alliées. Au commencement de l'année 1821, Napoléon se sentit +perdu. «Je ne suis plus Napoléon! répétait-il douloureusement. Les +monarques qui me persécutent peuvent se rassurer, je leur rendrai +bientôt la sécurité!...» Son état empira très rapidement. «L'Angleterre, +disait-il au docteur Arnott, réclame mon cadavre. Je ne veux pas la +faire attendre et mourrai bien sans drogues. C'est votre ministère qui a +choisi cet affreux rocher, où se consume en moins de trois ans la vie +des Européens, pour y achever la mienne par un assassinat. Et comment +m'avez-vous traité, depuis que je suis sur cet écueil? Il n'y a pas une +indignité, pas une horreur dont vous ne vous soyez fait une joie de +m'abreuver. Les plus simples communications de famille, celles même +qu'on n'a jamais interdites à personne, vous me les avez refusées. Vous +n'avez laissé arriver jusqu'à moi aucune nouvelle, aucun papier +d'Europe. Ma femme, mon fils n'ont plus vécu pour moi. Vous m'avez tenu +six ans dans la torture du secret. Dans cette île inhospitalière, vous +m'avez donné pour demeure l'endroit le moins fait pour être habité, +celui où le climat meurtrier du tropique se fait le plus sentir. Il m'a +fallu me renfermer entre quatre cloisons, dans un air malsain, moi qui +parcourais à cheval toute l'Europe[348]!...» + +Malgré le mal qui ne lui laissait pas un instant de répit, malgré la +fièvre, les vomissements et les suffocations, Napoléon a le courage, +dans la matinée du 15 avril, de faire et d'écrire lui-même son +testament, moins le détail des différents legs qu'il se borna à +contresigner. J'ai tenu entre mes mains ce précieux écrit, qui est +conservé avec le plus grand soin aux Archives nationales. Je voulais +examiner de près la composition de cet acte solennel[349]. À la deuxième +page, on lit: «Ce présent testament, tout écrit de ma propre main, est +signé et scellé de mes armes: Napoléon.» À la quatrième page, on trouve +ces lignes autographes: «Ceci est mon testament écrit tout entier de ma +propre main: Napoléon.» Le cachet aux armes impériales est attaché au +papier par de la soie rouge. Sur le revers de la dernière feuille, qui a +été pliée en deux, on lit: «Ceci est une instruction pour Montholon, +Bertrand et Marchand, mes exécuteurs testamentaires. J'ai fait un +testament et sept codicilles dont Marchand est dépositaire: +Napoléon[350].» La signature de la deuxième page est une des plus nettes +qu'ait données l'Empereur; on en lit toutes les lettres sans difficulté. +Le parafe est vigoureusement accentué. Le texte du testament impérial +est connu, et je ne veux en reproduire que ce qui intéresse directement +cet ouvrage. Après avoir dit qu'il mourait dans le sein de la religion +catholique, dans le sein de laquelle il était né, après avoir demandé +que ses cendres reposassent sur les bords de la Seine au milieu du +peuple français, Napoléon écrivait les paragraphes suivants qu'il faut +considérer avec attention: + +«3° J'ai toujours eu à me louer de ma très chère épouse Marie-Louise. Je +lui conserve jusqu'au dernier moment les plus tendres sentiments. Je la +prie de veiller pour garantir mon fils des embûches qui environnent +encore son enfance. + +«4° Je recommande à mon fils de ne jamais oublier qu'il est né prince +français et de ne se prêter à être un instrument entre les mains des +triumvirs qui oppriment les peuples de l'Europe. Il ne doit jamais +combattre, ni nuire en aucune manière à la France. Il doit adopter ma +devise: «Tout pour le peuple français.» + +Cette prescription solennelle allait servir de règle au fils de +l'Empereur. Dans la suite de son testament, Napoléon disait: «Je lègue à +mon fils les boîtes, ordres et autres objets tels qu'argenterie, lit de +camp, armes, selles, éperons, vases de ma chapelle, livres, linge qui +ont servi à mon corps et à mon usage... Je désire que ce faible legs lui +soit cher comme lui retraçant le souvenir d'un père dont l'univers +l'entretiendra.» Jamais la pensée, la préoccupation de son fils ne +furent plus instantes dans l'esprit de Napoléon qu'à ces dernières +heures. Le testament parle à toutes les pages de ce fils tant aimé[351]. +Napoléon lui lègue tout ce qu'il possède encore. Dans les codicilles, +signés le 26 avril, il prie les exécuteurs testamentaires de redresser +les idées de son fils sur les faits et sur les choses et de l'engager à +reprendre le nom de Napoléon, aussitôt qu'il sera en âge de raison et +pourra le faire convenablement. Il veut qu'on réunisse et qu'on lui +acquière tout ce qui pourra lui rappeler sa personne. «Mon souvenir, +dit-il avec la même fierté, fera la gloire de sa vie.» Cet espoir fut +réalisé par le prince lui-même qui, sans avoir besoin d'y être incité +par personne, garda jusqu'au dernier soupir le culte de l'Empereur. +Napoléon semblait n'avoir rien oublié. Il demandait qu'on recherchât +chez Denon et d'Albe les plans qui lui appartenaient et qu'on fît une +réunion de gravures, tableaux, livres et médailles «pour donner à son +fils des idées justes et détruire les idées fausses que la politique +étrangère aurait pu vouloir lui inculquer». L'Empereur invitait en outre +les exécuteurs testamentaires, lorsqu'ils auraient la possibilité de +voir l'Impératrice, à dissiper aussi chez elle les mêmes idées, à +l'entretenir de l'estime et des sentiments que son mari avait eus pour +elle, et à lui recommander son fils, qui n'avait de ressources que de +son côté. Napoléon se rappelait avoir donné, à Orléans, deux millions en +or à Marie-Louise. Il voulait que cette somme ne fût réclamée qu'autant +que cela serait nécessaire pour compléter ses legs. Enfin, aussitôt que +son fils serait en âge de raison, il espérait qu'il pourrait rentrer en +relation avec sa grand'mère, avec ses oncles et tantes, quelque obstacle +qu'y mît la maison d'Autriche. Si, par un retour de fortune, il +remontait sur le trône, il était du devoir des exécuteurs testamentaires +de lui mettre sous les yeux tout ce qu'il devait à ses vieux officiers, +soldats et serviteurs. Le testament terminé, Napoléon dit simplement à +ceux qui l'entourent: «Maintenant que j'ai si bien mis ordre à mes +affaires, ce serait vraiment dommage de ne pas mourir!» + +Deux jours après, il appelle le général de Montholon, car il a à remplir +un dernier devoir. Il va lui faire connaître les conseils dont il le +charge pour son fils. Sous sa dictée, Montholon écrit quelques pages +admirables. L'Empereur dit ce qu'il a fait et ce qu'il aurait voulu +faire; il indique les conditions nouvelles du gouvernement et de la +société; il proclame l'importance que doit avoir la religion; il montre +de quel intérêt et de quelle valeur sont les leçons de l'histoire; il +cherche enfin à pénétrer, à animer un jeune cœur de la sagesse qui donne +tant de grandeur à ses derniers moments. Ces paroles suprêmes revêtent +un caractère de calme et de gravité extraordinaires. + +Les conseils de Napoléon commençaient par une leçon de modération et de +clémence: «Mon fils ne doit pas songer à venger ma mort. Il doit en +profiter. Que le souvenir de ce que j'ai fait ne l'abandonne jamais; +qu'il reste toujours, comme moi, Français jusqu'au bout des ongles! Tous +ses efforts doivent tendre à régner par la paix... Refaire mon ouvrage, +ce serait supposer que je n'ai rien fait. L'achever au contraire, ce +sera montrer la solidité des bases, expliquer tout le plan de l'édifice +qui n'était qu'ébauché. On ne fait pas deux fois la même chose dans un +siècle. J'ai été obligé de dompter l'Europe par les armes. Aujourd'hui, +il faut la convaincre. J'ai sauvé la Révolution qui périssait; je l'ai +lavée de ses crimes; je l'ai montrée au monde resplendissante de gloire. +J'ai implanté en France et en Europe de nouvelles idées; elles ne +sauraient rétrograder. Que mon fils fasse éclore tout ce que j'ai semé. +Qu'il développe tous les éléments de prospérité que renferme le sol +français. À ce prix, il peut être encore un grand souverain.» L'Empereur +affirmait que les Bourbons ne se maintiendraient pas, et qu'à sa mort il +y aurait partout une réaction en sa faveur. Il était possible que, pour +effacer le souvenir de leurs persécutions, les Anglais songeassent à +favoriser le retour de Napoléon II. En ce cas, le rôle du jeune +souverain était tout tracé. Il fallait partager avec l'Angleterre le +commerce du monde. D'ailleurs, Napoléon léguait à son fils assez de +force et de sympathie pour qu'il pût continuer son ouvrage avec les +seules forces d'une diplomatie élevée et conciliatrice. Mais l'Autriche +consentirait-elle à le rendre à la France et sans conditions? C'était là +le point douteux. «Que mon fils, s'empressait-il d'ajouter, ne remonte +jamais sur le trône par une influence étrangère. Son but ne doit pas +être seulement de régner, mais de mériter l'approbation de la +postérité.» Sans doute, la situation était très difficile, mais +«François Ier, remarquait-il, s'est trouvé dans une position plus +critique, et la nationalité française n'y a rien perdu». Napoléon +engageait encore son fils à se rapprocher de sa famille. Joseph et +Eugène pouvaient lui donner de bons conseils. Hortense et Catherine +étaient des femmes supérieures. «S'il reste en exil, disait-il encore, +qu'il épouse une de mes nièces. Si la France le rappelle, qu'il épouse +une princesse de Russie; c'est la seule Cour où les liens de famille +dominent la politique.» L'Empereur avait trop souffert du mariage avec +une archiduchesse pour recommander une alliance autrichienne. Il +fallait, d'ailleurs, s'unir à une grande puissance pour accroître +l'autorité de la France à l'extérieur, mais éviter en même temps +d'introduire dans le conseil une influence étrangère. De plus, Napoléon +invitait le prince impérial à ne pas prendre son pays à rebours, à +parler à ses sens comme sa raison, à ne craindre enfin qu'un parti, +celui du duc d'Orléans. Il savait que ce parti était à l'œuvre depuis +longtemps. Ces craintes étaient réellement justifiées, puisque les +seules chances du duc de Reichstadt s'évanouirent avec les suites +immédiates de la révolution de 1830. + +Quant à la politique gouvernementale, l'Empereur recommandait à son +héritier d'éviter les hommes qui avaient trahi la patrie, mais d'oublier +les antécédents des autres, de récompenser le talent, le mérite et les +services partout où il les trouverait, de s'entourer de toutes les +capacités réelles du pays, de s'appuyer sur les masses, de gouverner +pour la communauté, pour toute la grande famille française. «Mon fils, +disait-il encore, doit prévenir tous les désirs de la liberté. Il est, +d'ailleurs, plus facile, dans les temps ordinaires, de régner avec des +Chambres que seul. Les Assemblées prennent une grande partie de votre +responsabilité, et rien n'est plus facile que d'avoir toujours la +majorité pour soi; mais il faut prendre garde et ne pas démoraliser le +pays. L'influence du gouvernement est immense en France. S'il sait s'y +prendre, il n'a pas besoin de corrompre pour trouver partout des appuis. +Le but d'un souverain ne doit pas être seulement de régner, mais de +répandre l'instruction, la morale, le bien-être. Tout ce qui est faux +est un mauvais secours... Il faut que la loi et l'action du gouvernement +soient égales pour tous, que les honneurs et les récompenses tombent sur +les hommes qui, aux yeux de tous, en paraissent les plus dignes. On +pardonne au mérite, on ne pardonne pas à l'intrigue.» Pour la Légion +d'honneur, qui avait été un immense et puissant levier pour la vertu, le +talent et le courage, il fallait la donner à propos. «Mal employée, +disait-il justement, ce serait une peste!» + +Il importait encore que l'héritier impérial comprît la nécessité +actuelle de régner avec la liberté de la presse, sans toutefois +l'abandonner à elle-même. Cette nécessité se justifiait par cette courte +observation: «Il faut, sous peine de mort, ou tout conduire, ou tout +empêcher.» Régénérer le peuple, établir des institutions capables +d'assurer la dignité humaine, de développer les germes latents de +prospérité, de propager partout les bienfaits du christianisme et de la +civilisation, c'était le rôle de l'héritier de l'Empereur. «Avec mon +fils, disait Napoléon, les intérêts opposés peuvent vivre en paix et les +idées nouvelles s'étendre, se fortifier sans secousses et sans +victimes... Mais si la haine aveugle des rois poursuit mon sang après ma +mort, je serai vengé, mais cruellement vengé. La civilisation y perdra +de toutes les manières si les peuples se déchaînent.» Au point de vue de +la politique générale, il fallait satisfaire à des désirs de nationalité +qui se manifestaient en Europe, faire avec le consentement de tous ce +que Napoléon avait dû faire avec la force des armes, écarter le souvenir +des trônes élevés dans l'intérêt de ses frères, chercher à résoudre les +graves questions extérieures dans la Méditerranée. «Là, il y a de quoi +entretenir toutes les ambitions des puissances, et avec des lambeaux de +terres sauvages on peut acheter le bonheur des peuples civilisés.» Quant +à la valeur de la politique intérieure, il indiquait un critérium +infaillible: «Pour que mon fils sache si son administration est bonne ou +mauvaise, qu'il se fasse présenter un rapport annuel et motivé des +condamnations prononcées par les tribunaux. Si les crimes et les délits +augmentent, c'est une preuve que la misère s'accroît, que la société est +mal gouvernée. Leur diminution est la preuve du contraire.» Enfin, +arrivant aux idées religieuses et aux rapports avec le Saint-Siège: «Les +idées religieuses, dit-il, ont encore plus d'empire que ne le croient +certains philosophes bornés... Pie VII sera toujours bien pour mon fils. +C'est un vieillard plein de tolérance et de lumières. De fatales +circonstances ont brouillé nos cabinets. Je le regrette vivement.» Puis, +songeant à l'histoire et à ses leçons, lui qui n'avait jamais pu +souffrir les écrits vengeurs de Tacite, il se repent et dit: «Que mon +fils lise et médite souvent l'histoire: c'est là la seule véritable +philosophie. Qu'il lise et médite les guerres des grands capitaines. +C'est le seul moyen d'apprendre la guerre. Mais tout ce que vous lui +direz, tout ce qu'il apprendra lui servira peu, s'il n'a pas au fond du +cœur ce feu sacré, cet amour du bien qui seul fait faire les grandes +choses. Mais je veux espérer qu'il sera digne de sa destinée...» Ici la +voix de l'Empereur s'éteignit. Il ne put en dire davantage. Il avait +cependant, au milieu de ces conseils de haute politique, glissé un +dernier mot pour ses vieux compagnons d'armes. Il ne les avait pas plus +oubliés dans son testament que dans ses adieux suprêmes, recommandant à +la sollicitude de son fils «ces pauvres soldats si magnanimes, si +dévoués...». Ce qui frappe dans la dictée faite au général de Montholon, +c'est le ton de justice et d'équité sereines, de recueillement et de +possession de soi-même, de raison, de calme et de sagesse. La politique +de dictature et de combat avait vécu. + +Une autre pensée préoccupait fortement Napoléon: garantir son fils de la +maladie dont il allait périr. Les vomissements fréquents qu'il endurait +lui faisaient penser que de ses organes, c'était l'estomac le plus +malade. Il exigeait donc que l'on ouvrît son corps après sa mort, qu'on +fît des observations exactes sur l'état de son pylore et qu'on les +soumît à son fils. «Je veux du moins le garantir de cette maladie», +dit-il plusieurs fois. Ses volontés devaient être exécutées[352]. Le 20 +avril, l'Empereur avait demandé à rester seul avec l'abbé Vignali. Après +un long entretien avec le prêtre, il avait fait préparer une chapelle +ardente. Le 1er mai, faisant preuve d'une lucidité d'esprit et d'une +volonté peu ordinaires, il avait donné l'ordre d'exposer le Saint +Sacrement et de dire les prières des Quarante Heures. Au lendemain de +son entretien solennel avec le prêtre, il dit au docteur Antomarchi, +qu'il prenait à tort pour un sceptique: «Je crois en Dieu. Je suis de la +religion de mes pères. N'est pas athée qui veut[353]!» Comment +d'ailleurs un tel homme eût-il pu dédaigner les consolations de la +religion chrétienne, lui qui la savait grande et généreuse entre toutes, +lui qui n'avait jamais douté de Dieu? Que de fois, dans ses méditations +profondes, ne s'était-il pas dit qu'il était impossible d'opposer des +barrières aux investigations de l'esprit, de l'arrêter à un point +déterminé et de lui défendre d'aller plus avant, comme si la notion de +l'infini, et de l'infini représenté par Dieu, et dont l'expression est +partout, ne s'imposait pas irrésistiblement à l'homme! «Pouvez-vous, +disait alors Napoléon à Antomarchi, ne pas croire à Dieu? Car enfin tout +proclame son existence, et les plus grands esprits y ont cru.» + +Au moment où je retrace cette affirmation si ferme et si nette de +l'Empereur, il me revient en souvenir une parole que je veux citer, car +elle est comme le puissant corollaire de ce qui précède. Dans son +discours de réception à l'Académie française, en 1882, M. Pasteur +s'exprimait ainsi: «La grandeur des actions humaines se mesure à +l'inspiration qui les fait naître. Heureux celui qui porte en soi un +Dieu, un idéal de beauté, et qui lui obéit: idéal de l'art, idéal de la +science, idéal de la patrie, idéal des vertus de l'Évangile! Ce sont là +les sources vives des grandes pensées et des grandes actions. Toutes +s'éclairent des reflets de l'infini...» Celui qui a dit cela est le plus +grand savant de ce siècle, et je me plais à rapprocher, dans le même +acte de foi, le génie de la science moderne du génie des armées. + +Le 4 mai, une tempête s'abattit sur Sainte-Hélène. La pluie tombait à +torrents. Le vent, soufflant en foudre, ébranlait l'île entière. La +nature semblait s'associer dans ses déchaînements terribles à +l'effrayante agonie qui venait de commencer. Le 5 mai, à deux heures du +matin, le délire apparut. Il dura toute la journée. Il était accompagné +de cris lamentables, de bruyants et sinistres sanglots, comme si la vie +avait horreur de s'arracher de ce corps robuste qui avait résisté à tant +de fatigues, à tant d'angoisses, à tant d'épreuves. Enfin Napoléon +demeura immobile, la main droite hors du lit, le regard fixe, la bouche +un peu contractée. Les derniers mots recueillis par Antomarchi furent: +«France... Armée... Joséphine!...» Puis une légère écume vint aux lèvres +du moribond. Au moment même où le soleil, qui avait reparu après la +tempête, se couchait dans la mer, le comte de Montholon fermait les yeux +de l'Empereur... Ce n'était pas Marie-Louise, c'était la pauvre +Joséphine qui avait eu la dernière pensée de Napoléon[354]. On sait les +tristes incidents qui suivirent la fin du héros, l'attitude indigne de +Hudson Lowe et des médecins anglais, qui n'eurent pas plus de respect +pour Napoléon mort que pour Napoléon vivant. Le 9 mai eurent lieu les +obsèques au bruit du canon des forts et de l'escadre. Tout était fini. +L'Angleterre était venue à bout de son prisonnier[355], mais celui-ci +lui léguait pour jamais «l'opprobre de sa mort». + +Cette fin cruelle, qui prouvait que «les malheurs ont aussi leur +héroïsme et leur gloire[356]», répandit une émotion immense dans le +monde entier. Sir Thomas Moore et lord Byron dirent, avec des accents +indignés, la douleur que leur avait causée la conduite de leurs +compatriotes. Si l'Empereur avait commis de ces fautes qu'il est +impossible d'atténuer, il faut reconnaître qu'il venait de les expier +longuement. Il avait retenu le Pape en captivité pendant quatre ans, et +voilà qu'il avait été cloué sur un roc jusqu'à ce que le temps et la +maladie, vautours impitoyables, fussent venus à bout de lui. Il avait +enlevé au duc de Bourbon un fils innocent et l'avait, sans pitié, frappé +de mort. Et voilà que le roi de Rome, qui lui avait été enlevé dès l'âge +de quatre ans, était condamné à périr lentement sur un sol étranger, au +milieu de ses ennemis, et détruisait ainsi les espérances attachées à la +durée éternelle de sa dynastie!... De combien de familles l'Empereur +n'avait-il pas été la désolation? Que de mères, que de femmes n'avait-il +pas mises en deuil? Que de foyers n'avait-il pas détruits? Aussi que lui +réservait sa destinée? Il avait perdu par sa faute une épouse qu'il +adorait, et l'ingrate que son orgueil insensé avait choisie pour la +remplacer, non seulement l'avait abandonné, mais encore le trompait +lâchement avec le premier venu. Toutes les douleurs, toutes les +amertumes, toutes les déceptions et toutes les souffrances, il les avait +subies lentement pendant six longues années, à tel point qu'on +l'entendit s'écrier plus d'une fois: «Les monstres! Que ne me +faisaient-ils fusiller? J'aurais du moins reçu la mort d'un soldat!...» +Lui qui avait dompté l'Europe et s'était assis en maître sur le plus +beau trône du monde, il mourait dans une île inaccessible, sans avoir +même à son lit de mort les consolations de sa femme et les caresses de +son enfant! + +Le 15 juillet 1821, le marquis de Caraman mandait au baron Pasquier, +ministre des affaires étrangères, qu'il avait reçu sa dépêche du 6 où il +lui annonçait la mort du prisonnier de Sainte-Hélène. M. de Metternich +l'en avait avisé de son côté aux bains de Baden. Venait ensuite une +partie secrète écrite en chiffres et qu'il faut méditer: «M. de +Metternich a senti tous les inconvénients qui pourraient résulter de la +publication des pièces qui seraient apportées sur le continent après la +mort de Buonaparte, et il a expédié sur-le-champ un courrier à Londres. +Il réclame du ministre anglais tous les secours de l'amitié pour +s'assurer de ce qui pourrait être envoyé de Sainte-Hélène en Angleterre, +pour que l'on se borne à le connaître au cabinet, sans en occuper le +public. Il m'a paru qu'il craignait surtout la publication d'un +testament qui pourrait rappeler d'une manière trop vive l'intérêt qui +s'attache aux sentiments de père et d'époux que l'on voudrait pouvoir +faire oublier. On évitera ici tout ce qui peut réveiller l'attention sur +les relations qui ont existé avec Buonaparte[357].» Ce passage en dit +long sur la politique autrichienne. Ainsi, à ce moment suprême où les +âmes les plus rebelles éprouvent un mouvement de pitié, à l'heure +solennelle de la mort, c'est-à-dire à l'heure de l'oubli et du pardon, +le prince de Metternich, interprète de sa cour, ne songeait qu'à +détruire les derniers indices des relations intimes entre Napoléon et +François II. Il n'y avait plus ici de gendre, ni de beau-père. Un sieur +Buonaparte venait de mourir. Quel pouvait bien être cet inconnu?... M. +de Metternich essayait, en cette occasion, de montrer un beau sang-froid +qui parut étonnant même aux diplomates. Le 16 juillet, il écrivait à +Esterhazy, à Londres: «Cet événement met un terme à bien des espérances +et des trames coupables. Il n'offre au monde nul autre intérêt.» C'est +d'ailleurs le même personnage qui se demandait sérieusement si Napoléon +avait bien mérité le titre de grand homme. Poussées jusque-là, +l'indifférence et la suffisance confinent au ridicule et à la sottise. +Metternich devait avoir, en ces circonstances, un digne Sosie. Le +général comte de Neipperg lui mandait, le 17 juillet, que Marie-Louise +avait été «très frappée» en lisant dans la _Gazette de Piémont_ la +nouvelle de la mort de l'ex-Empereur. La duchesse espérait, par le +prince de Metternich, avoir des détails plus complets. Si l'événement se +confirmait, la duchesse et sa cour prendraient le deuil pour trois mois. +Neipperg rappelait à Metternich que ces mesures avaient été convenues +avec lui lors de son dernier séjour à Parme. Ainsi, on avait réglé bien +à l'avance ce que Marie-Louise devrait faire en cas de la mort subite de +son époux. C'était une précaution utile. Le 20 juillet, Neipperg +ajoutait que le baron Vincent, ambassadeur d'Autriche à Paris, l'avait +officiellement avisé de la mort de Napoléon, et que l'empereur +d'Autriche avait chargé le capitaine Foresti de l'annoncer au duc de +Reichstadt. La duchesse de Parme priait le prince d'intervenir auprès du +gouvernement anglais pour tout ce qui concernait «le testament du +défunt» et l'héritage laissé par lui au prince son fils. Elle désirait, +en outre, avoir un compte exact en sa qualité de tutrice. «Sa Majesté, +continuait Foresti, quoique très affectée de la nouvelle qui lui est +parvenue et surtout de la manière inattendue qui la lui a fait connaître +en lisant les journaux, continue cependant à jouir d'une très bonne +santé[358].» + +De son côté, Marie-Louise écrivait, le 19 juillet, à la comtesse de +Crenneville: «La _Gazette de Piémont_ a annoncé, d'une manière si +positive, la mort de l'empereur Napoléon qu'il n'est presque plus +possible d'en douter. J'avoue que j'en ai été extrêmement frappée; +quoique je n'aie jamais eu de sentiment vif d'aucun genre pour lui, je +ne puis oublier qu'il est le père de mon fils et que, loin de me +maltraiter, comme le monde le croit, il m'a toujours témoigné tous les +égards, seule chose que l'on puisse désirer dans un mariage de +politique.» Elle savait bien le contraire, puisque Napoléon, +littéralement épris d'elle, lui avait montré l'attachement le plus +tendre. «J'en ai donc été très affligée, continuait-elle, et quoiqu'on +doive être heureux qu'il ait fini son existence malheureuse d'une +manière chrétienne, je lui aurais cependant désiré encore bien des +années de bonheur et de vie, pourvu que ce fût loin de moi.» Elle n'eût +pas été en effet très désireuse de lui laisser voir auprès d'elle le +général de Neipperg, qui ne la quittait plus. Dans l'incertitude où elle +se trouvait encore de la mort certaine de Napoléon, elle s'était +installée à Sala, refusant d'aller au théâtre jusqu'à ce que l'on sût +quelque chose de définitif. Elle se plaignait toujours de sa santé, mais +sa faiblesse de constitution ne l'empêcha pas de survivre bien longtemps +à Napoléon. Elle se plaignait de la chaleur et des cousins. «J'en ai été +tellement piquée dans la figure, confiait-elle à son amie, que j'ai +l'air d'un monstre et que je suis contente de ne pas devoir me montrer. +Je ferai sous peu un voyage à cheval dans la montagne pour voir les +parties du duché qui me sont encore inconnues[359].» Ces petites choses +la préoccupaient plus que le grand événement dont l'Europe frémissait, +et de frivoles distractions arrivaient à propos pour distraire son +esprit médiocre. Neipperg écrivait, le 24 juillet, à Metternich, qu'il +avait trouve l'ingénieux moyen de parler de Napoléon dans la _Gazette de +Parme_, sans faire mention des titres d'Empereur, d'ex-Empereur ou des +noms de Buonaparte ou de Napoléon, «inadmissibles en tout cas et qui +auraient froissé ou le cœur de Sa Majesté, ou les principes de politique +en vigueur». Il espérait que le biais qu'il avait cru devoir adopter ne +serait point condamné par le prince. «Le mot de _Serenissimo_ est dans +la langue italienne encore plus générique que dans toutes les autres et +s'applique différemment à chaque gradation princière. C'est la raison +qui m'a engagé à le proposer à Sa Majesté pour l'insertion de l'article +officiel dans la _Gazette de Parme_, dont Votre Altesse trouvera un +exemplaire ci-joint.» + +Donc, Marie-Louise et Neipperg se félicitaient d'avoir trouvé un biais +ingénieux en cette grave affaire. En effet, transformer le titre +d'Empereur en celui de «Serenissimo» était une trouvaille et ne choquait +en rien les principes actuels de l'Autriche. C'était pour elle une façon +de se venger des humiliations tant de fois subies, notamment en 1809 et +en 1810. Le 31 juillet, Neipperg donnait à Metternich quelques détails +sur la cérémonie funèbre. «Les vigiles et les obsèques ont eu lieu hier +soir dans la chapelle du palais de Sala, qui était toute drapée en noir +et ornée avec simplicité, mais avec toute la décence qu'exigeait la +circonstance. Sur le sarcophage, il n'y avait aucune espèce d'emblème ni +d'ornement qui aurait pu rappeler le passé.» Marie-Louise assistait au +service funèbre, avec les personnes du service intérieur de sa cour. +«L'émotion de Sa Majesté a été très forte et bien naturelle, quand Elle +dut se rappeler le père de son fils et sa malheureuse fin. Elle a +ordonné de faire célébrer mille messes ici et mille messes à Vienne à la +mémoire du défunt[360].» Quand on pense que ce Neipperg est le favori +avoué de Marie-Louise, qu'il est admis à communiquer officiellement avec +le prince de Metternich, que celui-ci, d'accord avec le gouvernement +autrichien, tolère et même encourage sa position équivoque; que +Marie-Louise est à la veille de donner au duc de Reichstadt un frère +adultérin, et que tous, sous prétexte que les convenances s'y opposent, +refusent à Napoléon un titre que l'Europe entière et eux-mêmes ont +reconnu, on se demande quel est le plus hypocrite et le plus fourbe en +cette affaire? + +D'après les instructions de Metternich transmises directement à +Neipperg, le deuil officiel de la cour de Parme fut fixé du 25 juillet +au 24 octobre. Il ne devait s'étendre qu'à la duchesse, à sa maison et à +ses gens[361]. Le mode habile inventé par Neipperg pour annoncer la mort +de Napoléon et le deuil de l'archiduchesse reçut l'approbation de la +cour de Vienne. L'article de la _Gazette de Parme_ fut reproduit dans +l'_Observateur autrichien_[362]; Marie-Louise fut très satisfaite +d'apprendre que les dispositions prises à sa Cour avaient été approuvées +par l'Empereur et «trouvées conformes à sa position, aussi délicate que +difficile». La duchesse de Parme avait ordonné que les cérémonies +funèbres continueraient jusqu'au 4 août et que, dans les prières pour le +défunt, on se servît de la formule «_pro famulo tuo consorti Ducis +nostræ_», avec l'ordre rigoureux de ne point faire intervenir le nom de +Napoléon. Ainsi le grand Empereur était appelé «l'époux de notre +duchesse» au moment même où cette duchesse allait mettre au monde +l'enfant qui devait, huit jours après, s'appeler le prince de +Montenuovo[363]. En outre, la _Gazette de Parme_ avait reçu la défense +d'insérer aucun des articles de Sainte-Hélène qu'avaient reproduits les +autres journaux. Vaines mesures! Défense plus inutile encore que +monstrueuse! Le monde entier parlait de la mort de Napoléon, et tout +s'effaçait alors devant cet événement. Qu'importait à sa gloire qu'on le +passât sous silence dans les petits duchés de Parme, de Plaisance et de +Guastalla? L'empereur d'Autriche était seul à rendre «la plus entière +justice à la parfaite mesure de la conduite de Mme l'archiduchesse». + +Le 22 juillet, le capitaine Foresti, sur l'ordre de l'Empereur, avait dû +annoncer au prince impérial la mort de son père. Depuis quatre mois, +l'enfant avait dépassé sa dixième année. Il était arrivé à un âge où une +nature telle que la sienne pouvait comprendre un pareil malheur et en +mesurer l'étendue. «Je choisis l'heure paisible du soir, écrivit Foresti +à Neipperg, et je vis couler plus de larmes que je n'en aurais attendu +d'un enfant qui n'a vu ni connu son père[364]. D'après les pressantes +instructions du prince de Metternich, l'empereur François a décidé que +la cour s'abstiendrait de tout deuil et que seul le duc de Reichstadt le +porterait.» On vient de lire que le jour où Foresti fut chargé +d'apprendre, à Schœnbrunn, au duc de Reichstadt la mort de son père +était le 22 juillet. «Dans le même lieu, le même jour où lui-même, onze +ans après, devait expirer, je lui annonçai, ajoute le précepteur, la fin +de son père. Il pleura amèrement, et sa tristesse dura plusieurs jours.» +Puis l'enfant, reconnaissant de la sollicitude qui lui était témoignée, +dit à Foresti: «Mon père était bien loin de penser en mourant que c'est +de vous que je recevrais des soins si affectueux et tant de preuves +d'attachement.» Le duc de Reichstadt faisait ainsi allusion à une scène +assez violente que Napoléon avait faite au même Foresti en 1809. Après +le combat de Ratisbonne, Foresti et plusieurs officiers autrichiens +avaient été amenés prisonniers devant l'Empereur. Napoléon était à +cheval, entouré d'un nombreux état-major. «Où donc est l'archiduc?» +demanda-t-il vivement à Foresti. Et sans l'écouter, il incrimina la +politique autrichienne qui avait voulu profiter des difficultés de la +guerre d'Espagne pour le surprendre. Le prince remarquait avec un tact +souverain que l'officier rudoyé par Napoléon était le même qui venait +s'acquitter si délicatement envers lui de la mission la plus +pénible[365]. Le jeune prince ne se borna pas, comme sa mère, à prendre +un deuil passager. Il le porta longtemps avec ses gouverneurs et sa +Maison. Quant au deuil de cœur, à ces regrets qui, pour être profonds et +sincères, n'ont pas besoin d'être exprimés par des manifestations +extérieures, ce ne fut point l'affaire de quelques mois ou même de +quelques années. Jusqu'à la dernière minute de sa trop courte existence, +le fils de Napoléon garda précieusement en son âme le souvenir +inaltérable de celui qui incarnait à ses yeux toutes les grandeurs et +tous les prestiges. «L'objet essentiel de ma vie, disait-il un jour à +l'empereur François II et au prince de Metternich, doit être de ne pas +rester indigne de la gloire de mon père.» + +Marie-Louise, alors préoccupée de la naissance d'un nouvel enfant, avait +accueilli comme on le sait la mort de Napoléon avec une émotion de pure +convenance. Cependant, un mois après, elle semblait se montrer un peu +moins indifférente. Elle disait à son amie, le 16 août, qu'elle avait +reçu très peu de marques d'intérêt, ce qui lui avait causé beaucoup de +chagrin. Elle le manifestait en termes qu'il faut retenir. «_On a eu +beau me détacher du père de mon enfant_; la mort, qui efface tout ce qui +a pu être mauvais, frappe toujours douloureusement, et surtout lorsqu'on +pense à l'horrible agonie qu'il a eue depuis plusieurs années. Je +n'aurais donc pas de cœur si je n'en avais pas été extrêmement émue, +d'autant plus que je l'ai appris par la _Gazette piémontaise_... Toutes +les cérémonies funèbres m'ont aussi affectée, et je dois dire que je +suis plus maigre et plus souffrante des nerfs que jamais[366].» Elle se +repentait peut-être alors du silence obstiné qu'elle avait gardé pendant +six ans à l'égard de Napoléon et de sa lâche soumission à la politique +cruelle de Metternich. Mais ces regrets et ces remords ne durèrent pas +longtemps. Il ne lui était pas même venu à l'idée de réclamer le corps +de son époux, ou seulement quelque souvenir de lui. Ce fut Madame Mère +qui écrivit de Rome à lord Londonderry, le 15 août, pour le supplier de +lui faire rendre le corps de Napoléon. Elle le fit dans les termes les +plus touchants: «Même dans les terres les plus reculées, disait-elle, +chez les nations les plus barbares, la haine ne s'étendait pas au delà +du tombeau... Je demande les restes de mon fils. Personne n'y a plus de +droits qu'une mère. Sous quel prétexte pourrait-on retenir ces restes +immortels? La raison d'État et tout ce qu'on appelle politique n'ont +point de prix sur des restes inanimés... J'ai donné Napoléon à la France +et au monde. Au nom de Dieu, au nom de toutes les mères, je vous en +supplie, mylord, qu'on ne me refuse pas les restes de mon fils[367]!» +Cette demande resta sans réponse. L'ombre du héros faisait encore peur à +l'Angleterre. + +Une note, émanant des bureaux de la direction générale de +l'administration départementale et de la police française, en septembre +1821, affirmait que les États de l'archiduchesse Marie-Louise avaient +été souvent signalés comme un lieu de refuge pour les mécontents +italiens et français. Pour compenser cette fâcheuse nouvelle, la note +ajoutait que le comte de Neipperg avait dîné chez le ministre de France +et offert assez ouvertement au marquis de La Maisonfort de lui faire +avoir une audience particulière de la duchesse, proposition qui avait +été poliment déclinée. «M. de Neipperg, affirmait-on, est tout ce qu'on +peut désirer de mieux. On dirait que c'est à Paris qu'il a été nommé +chevalier de S. M. madame l'archiduchesse Marie-Louise[368].» Le marquis +se ravisa peu après et, le 27 septembre, fut présenté. La duchesse lui +demanda des nouvelles de Louis XVIII, de sa goutte, de ses promenades. +Elle désira aussi savoir des détails sur le voyage de la duchesse de +Berry au Mont-Dore. Elle s'exprimait avec aisance et naturel. «Elle +était en deuil, mais en soie, sans aucun des attirails de veuve. Sa +suite porte le crêpe. Elle va tous les jours au spectacle et saisit +toutes les occasions de se distraire...» Elle ne se souvenait déjà plus +de Napoléon. Cependant celui-ci, lui consacrant une pensée suprême, +avait chargé le docteur Antomarchi de prendre son cœur, après +l'autopsie, de le porter à Parme à sa chère Marie-Louise, et de lui +raconter tout ce qui se rapportait à sa situation et à sa mort[369]. À +son testament, il avait ajouté un codicille spécial où il priait sa +femme de prendre Antomarchi à son service et de lui payer une pension +annuelle de six mille francs. Hudson Lowe refusa de laisser emporter le +cœur de Napoléon à Parme. Antomarchi, qui put sortir de Sainte-Hélène le +27 mai, ne parvint dans le duché de Parme que le 15 octobre. Le +chevalier Rossi, dont il était connu, le présenta au comte de Neipperg, +qui lui adressa de nombreuses questions sur la maladie et la mort de +l'Empereur. Antomarchi demanda à voir Marie-Louise. «La nouvelle de +votre arrivée, répondit Neipperg, n'a fait qu'accroître la douleur de +l'archiduchesse. Elle se plaint. Elle gémit. Elle n'est pas en état de +vous recevoir.» Sur ce, Antomarchi lui montra une lettre de Montholon et +de Bertrand qui, l'accréditant auprès de Marie-Louise, priaient la +duchesse, au nom de l'Empereur, de prendre le chirurgien à son service +et de lui payer une pension viagère de six mille francs. Dans la même +missive, ils demandaient à Marie-Louise d'admettre également auprès +d'elle l'abbé Vignali et de l'employer comme aumônier jusqu'à la +majorité du prince impérial. La duchesse se fit lire la lettre par +Neipperg, puis renvoya son favori avec cette réponse: «Sa Majesté +regrette vivement d'être hors d'état de vous recevoir, mais elle ne le +peut. Elle accueille avec transport les dernières volontés de Napoléon à +votre égard. Cependant, elle a besoin, avant de les exécuter, de les +soumettre à son auguste père.» Neipperg assura ensuite Antomarchi de la +bienveillance de la duchesse et lui offrit même une bague en son nom. Le +docteur parut assez surpris de voir les personnes de la Cour en grand +deuil. Neipperg lui dit doucereusement, et en affectant même une sorte +d'émotion, que c'était par ordre de la duchesse: «Elle voulut, associant +toute la Cour à sa douleur, que chacun donnât des regrets à celui +qu'elle pleurait. Elle se plaisait à rendre à Napoléon mort le culte +qu'elle lui avait voué pendant sa vie.--Et le prince?--Il va à +merveille.--Il est fort?--D'une santé à toute +épreuve.--D'espérances?--Il étincelle de génie. Jamais enfant ne promit +tant.--Il est confié à d'habiles mains?--À deux hommes de la plus haute +capacité qui lui donnent à la fois une éducation brillante et solide. +Chéri de toute la famille impériale, il l'est surtout de l'Empereur, du +prince Charles qui le surveille avec une sollicitude sans égale.» + +Antomarchi se retira. Le soir, il aperçut la duchesse de Parme au +théâtre, où l'on jouait la _Cenerentola_. «Ce n'était plus ce luxe de +santé, cette brillante fraîcheur dont Napoléon l'entretenait si souvent. +Maigre, abattue, défaite, elle portait la trace des chagrins qu'elle +avait essuyés. Elle ne fit, pour ainsi dire, qu'apparaître. Mais je l'ai +vue. Cela me suffisait.» Ce n'étaient pas les chagrins qui l'avaient +ainsi changée, ni les pleurs qu'elle donnait à la mémoire de Napoléon, +mais les suites d'une récente et mystérieuse grossesse qu'Antomarchi +ignorait. Le docteur partit pour Rome, où il vit la princesse Pauline, +puis Madame Mère. L'émotion de Lætitia fut grande. Antomarchi ne put lui +confier qu'une partie des événements dont il avait été le témoin. À une +seconde visite, il osa en dire davantage, mais à tout instant il était +interrompu par des sanglots. Puis la malheureuse mère séchait ses larmes +et reprenait ses questions. «Le courage et la douleur, dit-il, étaient +aux prises; jamais déchirement ne fut plus cruel.» Marie-Louise avait +évité une entrevue aussi pénible, sans doute pour échapper aux remords, +sinon à une terrible angoisse. Quelque temps après, elle fit remettre à +Antomarchi une lettre destinée à l'ambassadeur d'Autriche en France, +lettre où elle exprimait sa bienveillance pour le médecin de son époux, +dont elle tenait à remplir la dernière volonté[370]. Il s'agissait de la +pension viagère, qui ne fut jamais payée par la duchesse. Marie-Louise +oubliait cela comme le reste. Napoléon l'avait suppliée de veiller sur +son fils, dont elle était la suprême ressource. Elle abandonnait ce soin +au prince de Metternich. + +La mort de Napoléon n'était pas, ainsi qu'on l'avait cru en Autriche et +en France, la fin du bonapartisme. Il allait, au contraire, reparaître +sous une forme surprenante. Ceux-là mêmes qui avaient le plus combattu +Napoléon et sa tyrannie devaient en faire l'incarnation du patriotisme. +Libéraux, patriotes, républicains unis aux bonapartistes, tous +s'empressèrent d'opposer à la Restauration, qu'ils accusaient d'être +l'œuvre des alliés, la mémoire de l'Empereur, qui seul représentait pour +eux la grandeur et la gloire de la patrie. Les partisans du duc de +Reichstadt allaient exploiter avec habileté ce sentiment qui devait +trouver immédiatement un profond écho dans le peuple et dans l'armée. + + * * * * * + +Le 25 avril 1821, dix jours avant sa mort, Napoléon avait écrit une +lettre, adressée au banquier Laffitte, où il lui rappelait qu'à son +départ de Paris, en 1815, il lui avait remis une somme de près de six +millions, dont le banquier avait donné double reçu. L'Empereur annulait +un de ces reçus et chargeait, après sa mort, le comte de Montholon de +présenter l'autre, pour que Laffitte remît au comte ladite somme avec +les intérêts à cinq pour cent, à dater du 1er avril 1815, en défalquant +les payements dont il avait été chargé par différents ordres. Il +désirait que la liquidation de ce compte eût lieu entre Laffitte, +Montholon, Bertrand et Marchand. Cette liquidation une fois réglée, il +donnait par sa lettre décharge entière du dépôt[371]. Puis Napoléon +dictait une autre lettre au trésorier de son domaine privé, le baron de +La Bouillerie, pour l'inviter à remettre également le compte et le +montant de son domaine à M. de Montholon. Avant de s'acquitter des +dernières intentions de l'Empereur, les exécuteurs testamentaires +demandèrent à l'Angleterre le retour de ses restes en France. On leur +répondit que, si le gouvernement les réclamait, il serait fait droit à +leur demande. Les nouvelles démarches de Bertrand et de Montholon, même +limitées à la sépulture à Ajaccio, n'aboutirent pas. + +Le 14 juillet 1821, l'ambassadeur d'Autriche à Londres, le prince +Esterhazy, mandait à Metternich que lord Bathurst avait attiré son +attention sur un point particulier: les dispositions du testament +relatives à la remise du cœur de Napoléon à l'archiduchesse Marie-Louise +et de son estomac à son fils. Le ministre anglais avait approuvé la +ligne de conduite que le gouverneur avait tenue en cette occasion, +c'est-à-dire le refus du transport des organes en Autriche. «Sans +émettre une opinion positive, lord Bathurst, disait Esterhazy, m'a +laissé entrevoir son opinion particulière; que si Mme l'archiduchesse +énonçait le vœu que les dépouilles mortelles fussent respectées, on +obvierait de cette manière, non seulement aux inconvénients d'un refus +positif, mais on faciliterait également les moyens de prévenir que, soit +sa famille, soit quelques-uns de ses adhérents en France, en tentent un +essai d'emporter ses restes, soit par négociation, soit par ruse, soit +même par force[372].» Metternich eut alors l'idée de faire écrire par +Marie-Louise une lettre à son père, en la datant des derniers jours du +mois d'août. Elle était ainsi conçue: + +«D'après les indications que Votre Majesté m'a fait donner dans le +courant du mois de juillet dernier, et d'après celles qui me sont +parvenues depuis, il ne m'est plus permis de douter que le Tout-Puissant +a disposé des jours de douleurs de Napoléon, mon époux. Les journaux +avaient devancé dans l'annonce de cette nouvelle les lettres que j'ai +reçues de Vienne et de Paris; ils vont même plus loin et présentent déjà +plusieurs versions sur le lieu destiné à son sépulcre. Si, depuis 1814, +il ne m'a plus été donné de faire entendre ma voix dans les conjonctures +qui ont décidé de son sort, je pense qu'il doit en être de même encore +aujourd'hui et qu'en persévérant dans le silence, dont vos conseils et +ma situation m'ont fait un devoir, il ne me reste qu'à renfermer en moi +les sentiments que je dois naturellement éprouver. Toutefois, si après +tant de vicissitudes j'avais un vœu à exprimer, et pour moi, et, à ce +qu'il me semble, pour le duc de Reichstadt, ce serait que les restes +mortels de mon mari, du père de mon fils, fussent respectés. En déposant +avec une confiance sans bornes ce vœu dans le cœur paternel de Votre +Majesté, je lui abandonne le soin de le faire connaître, si Elle le juge +convenable ou nécessaire. «Donc, par obéissance pour son père, par +respect pour son époux, la femme qui avait trahi Napoléon avec le +général de Neipperg refusait le don de son cœur. Elle avait raison, +après tout. Elle n'en était plus digne. + +Nous allons lui voir d'autres préoccupations. Le 16 juillet, Metternich +écrivait à Esterhazy qu'il était possible que Napoléon eût fait des +dispositions testamentaires et qu'elles allaient être apportées en +Angleterre[373]. «Il est difficile de croire, disait-il, que dans ces +pièces Bonaparte n'ait point mêlé des objets prêtant au jeu des partis. +Ce sera au gouvernement britannique à porter une attention particulière +sur cette possibilité, et nous nous fions trop à sa sagesse pour ne pas +être convaincu des soins qu'il prendra pour empêcher que, par des +publications indiscrètes, les esprits ne puissent être remués. Cette +considération porte directement sur les dispositions qui peuvent être +relatives à Mme la duchesse de Parme et à son fils...[374].» Metternich +ajoutait--et voici où l'Autriche cesse d'être dédaigneuse de tout ce qui +concernait l'Empereur--que, si Napoléon avait laissé une grande fortune, +il ne pouvait pas être indifférent, pour les souverains alliés et pour +le repos de l'Europe, de la laisser à des individus dévoués à son parti +qui pourraient en faire un usage pernicieux. M. de Neipperg se mettait à +la disposition de Metternich. Il s'empressait de l'informer, le 3 août, +que la duchesse de Parme se conformerait entièrement à ses conseils +«relativement aux dispositions données par le défunt à l'égard de son +cœur et de son estomac, déposés par ordre du gouvernement anglais dans +le tombeau de Sainte-Hélène». Le même jour, Neipperg écrivait une autre +lettre où se trouvent ces détails intéressants: «Sa Majesté Madame +l'archiduchesse, duchesse de Parme, me charge de témoigner à Votre +Altesse sa reconnaissance particulière pour la sollicitude qu'Elle met à +recueillir les dispositions testamentaires du défunt et pour avoir fixé, +dans l'intérêt de S. A. S. le duc de Reichstadt, son bien-aimé fils, les +bases sur lesquelles les affaires de la succession se traiteront à +Vienne, lesquelles ont été approuvées par l'Empereur, son auguste père. +Madame l'archiduchesse a choisi le comte Maurice de Dietrichstein pour +son fondé de pouvoir près du conseil qui sera présidé par Votre +Altesse.» Neipperg ajoutait que Marie-Louise était d'accord avec +Metternich «pour couvrir du voile du plus grand secret» tout ce qui se +rapportait aux affaires de la succession. La question des fonds laissés +par l'Empereur l'intéressait beaucoup. «Sa Majesté trouve inconcevable, +disait-il, que le gouvernement anglais n'ait ou ne veuille pas avoir +l'air d'avoir des notions positives sur l'existence d'un testament et +généralement sur les fonds que le défunt peut avoir placés dans la +banque de Londres... Il lui paraît aussi assez invraisemblable qu'avec +la grande surveillance exercée par sir Hudson Lowe, il soit possible que +le testament ait été envoyé en Europe, à l'exemple d'autres papiers +intéressants et importants que le comte de Montholon prétend avoir +expédiés en Angleterre. Il règne en tout ceci une teinte mystérieuse qui +mérite certainement l'attention de Votre Altesse.» + +Le 26 septembre, Marie-Louise, que l'héritage de Napoléon préoccupait +toujours, priait M. de Bombelles de s'informer si elle pouvait +revendiquer pour son fils la propriété de San Martino, achetée par +l'Empereur, en 1814, à l'île d'Elbe. Elle faisait rechercher le +testament, qu'elle soupçonnait être, comme l'écrivait Neipperg, «dans +les mains de quelque _individu_ de la famille Bonaparte, peut-être de +Joseph». Metternich se défiait des imprudences de Marie-Louise et +continuait à la guider en cette affaire, comme dans toutes les autres. +Il en avertissait ainsi l'ambassadeur Esterhazy, à la date du 2 octobre: +«En général, nous désirons que madame l'archiduchesse, dans son intérêt, +comme dans celui de son fils, évite soigneusement d'agir en son nom dans +une affaire aussi délicate. Le seul moyen pour elle de prévenir toute +complication embarrassante et compromettante, est de se maintenir +positivement sous l'égide de l'Empereur, son auguste père.» Les +exécuteurs testamentaires avaient demandé par lettre à voir +Marie-Louise. Neipperg en informa Metternich le 16 novembre et lui dit +que la duchesse n'avait d'autre intérêt à les recevoir que «pour en +tirer des renseignements sur le testament de son défunt époux». Elle +aurait préféré que ces messieurs voulussent bien fournir ces lumières +directement à l'ambassadeur, le baron de Vincent, car leur arrivée à +Parme produirait un effet déplorable[375]. Elle pensait donc que sa +position ne lui permettait pas de leur donner l'audience sollicitée. + +Le 4 décembre, le cabinet autrichien apprit par le baron de Vincent que +Napoléon avait laissé, en 1815, quatre ou cinq millions en dépôt chez +Laffitte. Or, Laffitte refusait de s'en dessaisir jusqu'à ce qu'il eût +pris conseil à cet égard, ne se croyant pas suffisamment autorisé par le +titre dont Bertrand et Montholon avaient fait usage vis-à-vis de +lui[376], d'autant plus qu'il était question d'un testament. On assurait +que les délégués de Napoléon s'en disaient dépositaires, mais n'étaient +autorisés à en faire usage qu'à la majorité du duc de Reichstadt. +Quelques jours après, Neipperg priait Metternich, au nom de la duchesse +de Parme, de prendre les mesures nécessaires pour empêcher la perte du +dépôt fait chez Laffitte, car ces fonds devaient revenir à son fils. +Marie-Louise suppliait en outre le chancelier de s'opposer à la remise +des legs faits aux exécuteurs testamentaires et autres. Metternich +commença par donner des instructions au baron de Vincent pour s'informer +de la présence réelle du dépôt[377]. Le 28 janvier 1822, le comte de +Neipperg insistait au nom de Marie-Louise et demandait à Metternich si +la duchesse de Parme ne pouvait pas défendre ses intérêts par voie +judiciaire. Il était évident que sa sollicitude maternelle ne lui +permettait point de renoncer au moindre avantage en faveur de son +bien-aimé fils. Pendant ce temps, voici ce qui se passait entre les +exécuteurs testamentaires et la banque qui avait reçu le dépôt de +Napoléon. M. de Montholon avait vu l'avocat Dupin, le 7 novembre 1821. +Il lui avait présenté la reconnaissance authentique de la banque +Perregaux-Laffitte, la lettre de Napoléon et toutes les clauses du +testament. Dupin alla voir Laffitte qui, tout en excipant de sa bonne +volonté personnelle, montra quelque crainte que les exécuteurs +testamentaires n'eussent pas qualité suffisante pour donner décharge. M. +de Montholon résolut de plaider et rapporta d'Angleterre une expédition +du testament dûment légalisée. Après une consultation avec Dupin, +Bonnet, Tripier et Gairal, assignation fut donnée à la banque Laffitte. +Celle-ci objecta que Napoléon était frappé d'incapacité par l'ordonnance +royale du 6 mars 1815, que les actes passés à l'étranger n'étaient pas +exécutoires en France et que le testament n'accordait pas la saisie aux +exécuteurs testamentaires. La banque demanda la vérification du +testament par expert. Dupin plaida à huis clos, le 25 février 1822, et +repoussa hautement ces conclusions. Ayant à combattre l'objection de la +mort civile, il s'indigna. «Puisqu'on se mettait furtivement à la place +de l'héritier du sang, c'était, disait-il, faire injure à cet héritier +que de supposer qu'il lui vînt jamais à la pensée d'invoquer un tel +moyen contre son père!» D'ailleurs une ordonnance ne pouvait prononcer +efficacement sur l'état d'un citoyen. Il fallait une loi. Dupin fit +observer ironiquement que Laffitte n'était pas pressé de se séparer +brusquement de plusieurs millions, ni de payer les intérêts, qui +montaient à 1,750,000 francs. Le tribunal donna acte à Laffitte des +offres qu'il fit le 28 février de verser les fonds à la Caisse des +consignations. Les exécuteurs testamentaires, s'appuyant sur le conseil +d'arbitres qui étaient le duc de Bassano, le duc de Vicence et le comte +Daru, acceptèrent et considérèrent le jugement comme une transaction. +Les arbitres décidèrent en outre qu'une pension provisoire de 3,000 +francs serait faite, à la charge des légataires, au docteur Antomarchi, +jusqu'au moment où Marie-Louise se déciderait à accomplir les intentions +de son époux[378]. + +Juridiquement, l'affaire paraissait éteinte, et les exécuteurs +testamentaires n'avaient nullement l'intention, au moins pour l'instant, +de pousser, les choses plus loin. Mais il n'en fut pas de même en +Autriche. Vers cette même époque, Marie-Louise, qui avait connu la +teneur du testament, faisait écrire, le 29 mars, par Neipperg à +Metternich, que la lecture de cet acte avait produit une impression +désagréable sur son esprit. Le premier codicille surtout l'avait +singulièrement étonnée. La duchesse de Parme avait vu «avec surprise, +disait Neipperg, que son défunt époux disposait de la somme de deux +millions que Sa Majesté avait emportée de Paris, au moment où elle crut, +à l'approche des armées alliées, devoir quitter cette capitale pour se +réfugier à Blois et à Orléans». Elle prétendait que, sur cette somme, +neuf cent mille francs avaient été renvoyés à l'Empereur et que le reste +avait servi aux frais de son voyage avec une Cour immense et à son +séjour à Schœnbrunn, d'octobre 1814 à mars 1816. D'ailleurs, elle +regardait «au-dessous de sa dignité de jamais rendre compte de l'emploi +d'une somme aussi peu importante». À peu près à la même date, le baron +de Vincent informait Metternich que M. de Montholon lui avait donné +connaissance du testament et copie de certains articles. Les fonds +déposés chez Laffitte devaient y rester cinq ans. Enfin le testament ne +serait remis au duc de Reichstadt qu'à sa majorité. Le baron de Vincent +avait reçu les pleins pouvoirs de Marie-Louise, mais il estimait que ses +réclamations en faveur du duc de Reichstadt ne pouvaient porter que sur +la moitié des fonds. Entre temps, le comte Bertrand, qui n'avait pu être +reçu par Marie-Louise, essayait de l'émouvoir au sujet du retour des +restes de Napoléon. Il lui écrivait, le 16 mai, «que le plus illustre +des captifs dont l'histoire fasse mention» avait exprimé le désir que sa +dépouille mortelle fût transférée en France. Les exécuteurs +testamentaires avaient adressé une requête à cet égard au roi George IV +et à l'empereur François II. Bertrand et Montholon suppliaient la +duchesse de Parme d'intervenir. Marie-Louise ne tenta pas la moindre +démarche à cet égard. Et comme Marchand et les exécuteurs testamentaires +avaient demandé à lui remettre eux-mêmes les dentelles de l'Empereur et +un bracelet tressé avec ses cheveux, elle fit répondre le 23 mai que +l'empereur d'Autriche n'autorisait pas leur venue, mais que +l'ambassadeur Appony était autorisé à donner reçu de ces legs et à les +faire parvenir à destination[379]. + +Le 12 juin, Metternich demandait à Neipperg s'il pouvait répondre à +l'une de ces deux questions: «Doit-on recueillir la moitié de la +succession (de Napoléon), en se prévalant des lois françaises qui ne +permettent à un père que de disposer de la moitié de ses biens, +lorsqu'en mourant il laisse un fils? Ou doit-on, dans l'intérêt du duc +de Reichstadt et de madame l'archiduchesse, donner acte de renonciation +à cette succession? Voilà toute la question.» Il faut croire que +Neipperg répondit favorablement à la première question, car la duchesse +de Parme ne renonça pas à l'héritage de Napoléon. En effet, le 12 août, +Metternich informa le baron de Vincent que l'empereur François, par une +résolution du 10 juillet, recommandait à son ambassadeur en France de ne +rien négliger pour assurer les droits de propriété qui pourraient être +dévolus au duc de Reichstadt. Mais il est bon de constater, dès à +présent, qu'en agissant ainsi, l'ex-Impératrice allait directement +contre les décisions mêmes de son époux. Si l'Empereur avait voulu +laisser sa fortune au duc de Reichstadt, il n'eût eu besoin d'aucun +conseil pour un tel legs. Il aimait assez son fils pour lui témoigner de +toute façon sa profonde tendresse. Qu'avait-il jugé bon de lui +laisser?... Ses armes, l'épée d'Austerlitz, le sabre de Sobieski, son +nécessaire d'or, les vases sacrés de sa chapelle, ses lits de camp, sa +lunette de guerre, ses montres, ses médailles, son argenterie, ses +selles et ses éperons, ses fusils de chasse, sa bibliothèque, ses +cachets, ses uniformes, le manteau bleu de Marengo, le grand collier de +la Légion d'honneur, le collier de la Toison d'or, le glaive du premier +Consul, l'épée du Sacre... Quant à l'argent, lui qui n'avait jamais +thésaurisé pour lui-même, il le jugeait indigne d'être mis dans +l'héritage transmis à son fils. Les six millions placés chez Laffitte en +1815, son domaine privé, c'est-à-dire les économies faites pendant +quatorze ans sur la liste civile, à raison de douze millions par an, les +meubles de ses châteaux, les palais de Rome, Florence et Turin, il +considérait tout cela comme devant faire retour à ses soldats et aux +villes et campagnes qui avaient souffert de l'invasion. Il était entré +pauvre au pouvoir; il en voulait sortir pauvre. Il croyait honorer ainsi +son unique héritier, et il est certain que si le prince impérial eût +alors atteint sa majorité, il n'eût jamais élevé la moindre protestation +contre les dispositions suprêmes de son père. + +Le 17 octobre 1822, le baron de Vincent recevait copie authentique du +testament et des codicilles. Mais, malgré leur teneur formelle, +l'Autriche persistait à réclamer auprès du ministre des affaires +étrangères. C'était Chateaubriand qui occupait alors ce poste. Le 20 mai +1823, il répondit au baron de Vincent que l'affaire du testament était +arrangée entre les divers légataires. Il le priait, en conséquence, +d'inviter le prince de Metternich à renoncer à toute revendication au +nom de la maison d'Autriche. Mais le baron de Vincent exigeait des +raisons plus péremptoires[380]. Cette insistance finit par froisser +Chateaubriand, qui demanda à ses bureaux une note par laquelle il pût +connaître le testament lui-même, la correspondance des Affaires +étrangères avec le cabinet de Vienne, l'objet précis de la réclamation +des exécuteurs testamentaires, les hésitations du banquier Laffitte pour +rendre le dépôt des cinq millions, le procès devant les tribunaux. Il +savait déjà que le cabinet français n'avait pas voulu admettre les dons +faits par Napoléon, alléguant que le testateur était en état de mort +civile d'après l'ordonnance du 6 mai 1815 et par la loi du 12 janvier +1816, et qu'il n'avait pu disposer de sa fortune par voie de dernière +volonté. De plus, le testament contenait des dispositions exorbitantes +et inexécutables. Il disposait de biens qui n'appartenaient pas au +testateur. Le duc de Reichstadt, d'ailleurs, ne pouvait être considéré +comme héritier, puisque la loi du 12 janvier 1816 lui en refusait les +droits[381]. Mais le prince de Metternich insistait toujours auprès du +baron de Vincent. Il lui rappelait que, par suite d'une résolution du 13 +septembre 1823, S. M. l'empereur d'Autriche, aïeul et tuteur naturel du +duc de Reichstadt, l'avait invité à faire connaître qu'il était dans +l'impossibilité de prendre une décision relativement aux droits +particuliers de succession de son petit-fils et aux dispositions +dernières de Napoléon Bonaparte, jusqu'à ce qu'on pût savoir si le +testateur avait laissé des biens propres et disponibles, et quels +étaient ces biens. Ces éclaircissements devaient être obtenus par +l'intermédiaire du ministère des Affaires étrangères pour que la tutelle +pût se déclarer en connaissance de cause. + +Le 30 avril 1824, M. de Chateaubriand écrivit avec hauteur au baron de +Vincent que le gouvernement du Roi avait pensé que la cour de Vienne +était dans l'intention de regarder ou de faire regarder comme une simple +formalité la renonciation que les exécuteurs testamentaires et quelques +légataires de Napoléon Bonaparte avaient eu l'idée de lui réclamer. «Il +semblait convenable, en effet, disait-il, et la cour de Vienne partage +sans doute cette opinion, d'éviter l'espèce de scandale qui pourrait +résulter d'une discussion ouverte sur des questions qui tiennent aux +ressorts les plus délicats de l'ordre social, sur les droits de la +légitimité, sur les faits de l'usurpation et sur les tristes +conséquences qu'ils ont entraînées. Frappé de cette considération, le +Roi, qui n'a point hésité à faire le sacrifice de sommes qu'il était en +droit de revendiquer, ne m'aurait point autorisé à demander la +renonciation, s'il n'eût dû croire que, comme chose convenue et de pure +forme, elle serait immédiatement envoyée. Votre Cour n'ayant pas cru +pouvoir terminer cette affaire, le gouvernement du Roi doit replacer +sous son véritable jour la question de l'héritage de Bonaparte... Aucune +personne tenant à lui par les liens du sang ne peut ni hériter ni +posséder en France.» La loi de 1816 rendait superflue toute renonciation +à des droits frappés de nullité et détruisait le motif des questions que +la cour de Vienne avait cru devoir poser. La Restauration avait +d'ailleurs remis aux mains du roi de France les biens de toute nature +que l'usurpateur avait pu acquérir. + +Cette réponse paraissait péremptoire. Elle ne termina cependant pas le +différend. Sur de nouvelles réclamations de la part de l'Autriche, le +garde des sceaux, comte de Peyronnet, était obligé d'affirmer encore une +fois, le 22 octobre 1825,--c'est-à-dire un an après,--à M. de +Chateaubriand que, par suite de l'ordonnance du 6 mars 1815 et de la loi +du 12 janvier 1816, Bonaparte ne pouvait jouir en France d'aucun droit +civil, et par conséquent n'avait pu ni acquérir ni donner[382]. +L'Autriche ne se déclara pas encore convaincue, puisque moins de trois +mois après la mort du duc de Reichstadt, Metternich écrivait au baron +Marschall «que la solution des questions relatives à la succession de +feu l'empereur Napoléon et qui, avant le triste événement que nous +déplorons tous[383], auraient dû être soumises à la haute tutelle de Mgr +le duc de Reichstadt, dépendaient uniquement du bon plaisir de Sa +Majesté l'archiduchesse, duchesse de Parme». Or, Marie-Louise, sur les +conseils de Metternich, faisait valoir ses droits à une partie de la +succession de Napoléon, même après la mort de son fils. Ce ne fut que le +18 mai 1837, lorsqu'elle fut convaincue du peu de solidité de ses +réclamations, qu'elle envoya à Me Porcher de Lafontaine, avocat de la +cour royale de Paris, «sa renonciation comme héritière, disait-elle, de +feu Napoléon-François-Charles-Joseph, duc de Reichstadt, notre fils, à +tous droits et prétentions quelconques sur tous les biens, meubles et +immeubles, situés en France, ayant appartenu à l'empereur Napoléon, +notre illustre époux[384]». Ainsi, ce nom de Napoléon, que l'Autriche +avait effacé de ses chartes et de ses annales, ce nom qu'elle refusait +au duc de Reichstadt comme à l'Empereur depuis de longues années, +reparaît tout à coup, non pas dans quelque acte mémorable, mais dans une +procédure dont l'unique but était l'héritage impérial[385]. De son +«illustre époux», le souvenir des biens qu'elle aurait pu obtenir était +le seul que Marie-Louise conservera, même après la mort de son fils. + + + + +CHAPITRE XIII + +L'ÉDUCATION DU DUC DE REICHSTADT ET M. DE METTERNICH. + + +L'éducation du duc de Reichstadt se poursuivait méthodiquement. Le jeune +prince faisait ses études classiques arec le professeur d'histoire et de +littérature Mathieu Collin. Il apprenait les mathématiques, l'italien et +les premiers principes d'art militaire avec le capitaine Foresti. Le +prélat de la cour, Mgr Wagner, lui donnait deux fois par semaine +l'enseignement religieux, développant en lui les qualités et les vertus +natives. La science et les manières aimables de ce prélat avaient +inspiré au duc de Reichstadt beaucoup d'estime et d'affection pour lui. +Le duc faisait ses devoirs avec une grande attention. Les cahiers que +Foresti montra en 1832 à M. de Montbel, étaient d'une belle écriture, +sans ratures et sans taches. On y trouvait des traductions en latin de +textes allemands signées _Franciscus_. «Pour suppléer à l'émulation que +seule peut créer la concurrence des élèves, rapporte Foresti, en même +temps que pour s'assurer que l'instruction était suivie avec assiduité, +l'Empereur avait institué deux commissions chargées d'examiner le prince +à des époques déterminées. La commission des études classiques était +composée des gouverneurs, du prélat de la Cour et du conseiller aulique +Sommaruga. La commission à laquelle était confié l'examen des études +militaires, comptait au nombre de ses membres un officier supérieur, le +colonel du génie Schindler, le major Weiss, professeur à l'Académie +militaire, et les gouverneurs.» Le 14 novembre 1823, le professeur +Collin mourut après une courte maladie et fut remplacé par Joseph +d'Obenaus, ancien gouverneur de l'archiduc François-Charles. Ce nouveau +professeur, qui avait dirigé l'éducation de Henri de Hesse, du comte +Eugène Wrbna et du comte Charles Pachta, s'était chargé d'enseigner au +duc de Reichstadt l'histoire universelle et l'histoire d'Autriche +jusqu'en 1815, la philosophie, le droit public et le droit des gens, +l'économie politique et la statistique[386]. Ce furent surtout les +leçons d'histoire et de statistique que goûta particulièrement le jeune +prince. «Il aimait, dit encore Foresti, à s'occuper de spéculations +historiques. Il y portait de la pénétration et une grande justesse de +jugement.» En 1823, il commença l'étude de la géométrie et de la levée +des cartes, faisant déjà des travaux sur le terrain[387]. Avec le major +Weiss, il apprit l'art des fortifications et étonna bientôt ses juges +par son instruction et ses aptitudes. + +La précocité et la fermeté de son esprit frappaient tout le monde. «On a +remarqué toujours en lui tant de réflexion, affirme Foresti, qu'à +proprement parler il n'a presque pas eu d'enfance. Vivant habituellement +avec des personnes d'un âge différent du sien, il semblait se plaire +dans leur conversation. Sans avoir, dans ses premières années, rien +d'extraordinaire, son intelligence était néanmoins précoce; ses +reparties étaient aussi vives que justes; il s'exprimait avec précision +et un choix de termes remarquables.» Il traitait ses maîtres avec bonté, +mais sans ces épanchements affectueux qu'il avait témoignés tant de fois +à M. de Méneval et à Mme de Montesquiou. Parfois, il lui échappait des +boutades un peu rudes. Un jour, il affirmait devant une dame d'honneur +très coquette et déjà sur le retour que la France était un beau pays; et +comme la dame lui répondait sèchement: «Il était plus beau, il y a douze +ans.--Et vous aussi!» osa-t-il répliquer. + +Sous la direction de deux professeurs érudits, MM. Podevin et +Barthélémy, le duc de Reichstadt étudia soigneusement les classiques +français. Parmi les poètes, il préférait Corneille et Racine. Parmi les +prosateurs, il aimait surtout La Bruyère, lisant et relisant ses +_Caractères_, admirant la profondeur de ses observations. Les chapitres +de _la Cour_, des _Grands_ et de _l'Homme_ étaient ceux qu'il se +plaisait à approfondir. «Cette prédilection, remarque un de ses maîtres, +tenait essentiellement à la nature de son esprit. Peu confiant, +peut-être par suite de sa position qu'il jugeait avec discernement, il +portait sur les hommes un regard scrutateur. Il savait les interroger, +les examiner. Il les devinait. Ses idées à leur égard étaient +généralement sévères; mais souvent nous étions obligés de reconnaître la +vérité et la justesse de ses observations.» Il affectionnait +Chateaubriand et avait annoté l'_Itinéraire de Paris à Jérusalem_. Il +pratiquait également la littérature allemande. Il aimait Gœthe, mais +surtout Schiller. La _Guerre de Trente ans_ le passionnait. Parmi les +historiens allemands, il avait distingué Schmidt et Muller. La langue +italienne, que lui enseignaient l'abbé Pina et Foresti, lui était fort +agréable. La _Jérusalem_ du Tasse l'avait ravi. Il en savait de +nombreuses stances. M. Baumgartner, professeur à l'Université de Vienne, +lui apprit la physique, la chimie et les sciences naturelles. On +enseigna également au jeune prince la musique, dont il se dégoûta +rapidement. Du dessin, il ne retint que le goût des procédés graphiques +nécessaires aux travaux de fortification et d'architecture. Tous ces +détails prouvent une fois de plus que l'éducation du duc de Reichstadt +était au moins aussi soignée et aussi étendue que celle d'un archiduc. +Quant à l'histoire de Napoléon, dès l'âge de quinze ans, il put, en +lisant de nombreux ouvrages, se rendre un compte précis des +événements[388]. La nouvelle Impératrice, la princesse Caroline-Augusta +de Bavière, lui témoignait, comme François II, beaucoup de tendresse. +Elle aimait à causer avec lui et à développer son intelligence. Le +second fils de l'Empereur, l'archiduc François, et l'archiduchesse +Sophie, femme de l'archiduc, étaient pour le jeune prince de véritables +amis. L'archiduchesse, qui n'avait que six ans de plus que lui, lui +montrait une affection qui lui fut d'un charme sans pareil. En l'absence +d'une mère qui se bornait de temps en temps à émettre quelques regrets +peu sincères, il put sentir combien sont exquis et sûrs le dévouement et +l'amitié d'une femme de cœur. + +La duchesse de Parme--si l'on en juge par ses lettres intimes--se +portait maintenant à merveille. Elle commençait «même à engraisser». +Elle avait dit adieu à la médecine et s'occupait beaucoup de concerts +d'amateurs. Elle y faisait sa partie et exécutait des morceaux sur le +clavecin, comme les variations de Mayseder sur un thème de _Nina_. Elle +montait presque tous les jours à cheval. Depuis que ses nerfs s'étaient +remis, elle était devenue très habile et même imprudente en ce genre +d'exercice. Elle donnait des dîners et des fêtes; elle allait au théâtre +et elle disait dans sa joie: «Je me trouve d'ailleurs si contente ici +que, si j'avais mon fils auprès de moi, je ne demanderais plus rien +d'autre dans ce monde; mais le bonheur parfait ne peut pas y +exister[389].» Elle n'eût cependant point osé sacrifier le duché de +Parme, ni l'intimité enfin avouée et connue avec le général de Neipperg, +pour aller rejoindre son fils à Schœnbrunn. Toutefois, Marie-Louise +avait été voir son père à Vérone, où se tenait le Congrès qui allait +décider de l'intervention en faveur de Ferdinand VII contre les Cortès. +Elle se déclarait satisfaite d'être réunie aux siens,--le duc de +Reichstadt pourtant n'y était pas,--mais elle s'ennuyait à mourir, «non +faute d'amusements, mais de société, et faute d'avoir un moment pour +respirer. À présent, disait-elle à la comtesse de Crenneville, nous +n'avons même plus de théâtre, ce qui était la seule ressource, car le +reste du jour se passe à rendre et à recevoir des visites et à faire des +toilettes.» À Vérone se trouvaient, outre l'empereur et l'impératrice +d'Autriche, le roi de Prusse, le vice-roi et la vice-reine d'Italie, le +roi des Deux-Siciles, le roi et la reine de Sardaigne, le duc de Modène, +le prince de Metternich, M. de Gentz, etc. Chateaubriand, qui +représentait la France, fut invité par Marie-Louise à ses réceptions. Il +en parle ainsi dans son _Histoire du Congrès de Vérone_[390]: «Nous +refusâmes d'abord une invitation de l'archiduchesse de Parme. Elle +insista, et nous y allâmes. Nous la trouvâmes fort gaie; l'univers +s'étant chargé de se souvenir de Napoléon, elle n'avait plus la peine +d'y songer. Elle prononça quelques mots légers et, comme en passant, sur +le roi de Rome: elle était grosse. Sa cour avait un certain air délabré +et vieilli, excepté M. de Neipperg, homme de bon ton. Il n'y avait là de +singulier que nous, dînant auprès de Marie-Louise, et les bracelets +faits de la pierre du sarcophage de Juliette, que portait la veuve de +Napoléon. En traversant le Pô, à Plaisance, une seule barque, +nouvellement peinte, portant une espèce de pavillon impérial, frappa nos +regards. Deux ou trois dragons, en veste et en bonnet de police, +faisaient boire leurs chevaux; nous entrions dans les États de +Marie-Louise: c'est tout ce qui restait de la puissance de l'homme qui +fendit les rochers du Simplon, planta ses drapeaux sur les capitales de +l'Europe, releva l'Italie prosternée depuis tant de siècles!...» En +parlant à Marie-Louise, Chateaubriand lui dit qu'il avait rencontré ses +soldats à Plaisance, mais que cette petite troupe n'était rien à côté +des grandes armées impériales d'autrefois. Elle lui répondit sèchement: +«Je ne songe plus à cela!» L'impératrice des Français n'était plus +désormais qu'une petite princesse, se contentant d'une vie facile où les +concerts, les dîners, les spectacles, les voyages constituaient pour +elle les jouissances les plus grandes. La _Cassina dei Baschi_ lui +paraissait un séjour plus enviable que celui des Tuileries, et l'amour +d'un majordome préférable à celui d'un Empereur. Le maréchal de +Castellane dit que son père vit la duchesse quelque temps après. «Elle a +parlé de la France seulement comme si elle y avait voyagé, sans laisser +la possibilité d'en rien dire, sans parler du rôle qu'elle y a joué. +Elle a beaucoup parlé de l'empereur François, des souverains de +l'Europe; mais son fils n'a pas même été nommé[391].» + +Ce n'était pas Marie-Louise qui donnait de l'inquiétude au gouvernement +de la Restauration. Elle saisissait, au contraire, toutes les occasions +pour montrer à la famille royale combien elle lui était dévouée. On +savait, d'ailleurs, qu'elle n'avait jamais encouragé les tentatives des +partisans de Napoléon II. Elle avait fait même tous ses efforts pour les +écarter de ses États et pour anéantir leurs espérances. Aussi la +jugea-t-on digne des plus grands égards. Au lendemain de la mort de +Louis XVIII, le ministre des affaires étrangères écrivait au baron de +Vincent, ambassadeur d'Autriche en France: «J'ai l'honneur d'envoyer à +Votre Excellence une lettre que le Roi adresse à Madame sa sœur et +cousine, l'archiduchesse duchesse de Parme, sur la mort du Roi que la +France vient de perdre. Toute la famille des souverains avait pour lui +de l'estime et de la vénération. Elle partagera les regrets de Sa +Majesté Très Chrétienne, et je ne doute pas que la cour de Parme ne soit +vivement touchée de son affliction[392].» Le 4 octobre de la même année, +le baron de Damas proposait à Charles X d'accréditer auprès des cours de +Parme et de Modène le marquis de la Maisonfort, déjà accrédité près des +cours de Lucques et de Florence. «L'ancienne position de Mme la duchesse +de Parme, disait-il, avait fait penser, vers l'époque de la +Restauration, qu'il serait embarrassant d'avoir un ministre auprès +d'elle... Les circonstances ne sont plus les mêmes qu'en 1814, et la +France en est séparée par la longueur d'un règne. La famille royale n'a +éprouvé, de la part de Mme la duchesse de Parme, que des témoignages +d'égards et d'amitié; Votre Majesté croira peut-être devoir y répondre +par la mesure que j'ai l'honneur de lui proposer.» Charles X s'empressa +d'approuver ce rapport, et le marquis de la Maisonfort fut accrédité. +«Le roi de France, lui écrivit M. de Damas, ne donne point à Mme la +duchesse de Parme le titre de Majesté[393], et il continuera de suivre +cette règle dans ses communications personnelles... Quant à vos +relations, vous vous conformerez, pour leur style, au protocole usité. +Chaque Cour a son langage, et vous saurez toujours employer celui qui +conviendra le mieux à une princesse avec laquelle le Roi ne veut +entretenir que des relations amicales.» Le 27 novembre, le marquis +informait le ministre qu'arrivé le 16 à Parme, il avait, pendant une +réception solennelle à la Cour, entendu la duchesse s'exprimer avec le +plus grand intérêt sur la famille royale, sur Mme la Dauphine, qu'elle +avait vue à Vienne dans son enfance, et sur le duc de Bordeaux. Le +marquis de la Maisonfort put constater dans ses relations avec la +duchesse de Parme qu'elle parlait sans affectation de la France et du +rôle qu'elle y avait joué. «Jamais, disait-il, elle n'a prononcé devant +moi le nom de l'usurpateur, mais elle me l'a souvent désigné comme le +moteur de grandes choses qui n'ont jamais contribué à son bonheur.» On +conçoit qu'un pareil tact, une pareille correction aient ravi ceux qui +maudissaient «l'ogre de Corse». Aussi le marquis ne tarissait-il pas +d'éloges sur la veuve de Napoléon. «Née trop grande dame, ajoutait-il, +pour regretter une élévation que les événements ont prouvé n'être que +factice, _elle a l'air de solliciter l'indulgence pour ce qu'elle a été +et d'appeler l'estime pour ce quelle est et veut être_.» Ainsi +Marie-Louise, trop heureuse de recevoir l'ambassadeur du roi Charles X, +s'effaçait devant lui, s'humiliait presque. Elle était stylée par +Neipperg, qui avait su, lui aussi, gagner les bonnes grâces du marquis +de la Maisonfort. Grâce à lui, la cour de Parme avait de l'apparence: +«Le comte de Neipperg y prévoit tout, y anime tout, y répond de tout. Il +est impossible de ne pas croire à son dévouement pour la cause des rois +qu'il a servis toute sa vie et à son penchant pour la France... Il est +impossible de mieux penser que ce général, chevalier d'honneur de Sa +Majesté la Duchesse et le véritable interprète de ses volontés.» M. de +Lamartine, secrétaire de légation auprès du ministre de France à +Florence, et qui écrivait alors «deux petits volumes de poésies purement +et simplement religieuses, destinées à la génération qui a conservé un +Dieu dans son cœur», avait eu également l'honneur de dîner avec la +duchesse de Parme. «Cette princesse, mandait-il à M. de Damas, plus à +l'aise dans son État borné qu'elle ne l'était à une autre époque, se +montre infiniment plus aimable et plus spirituelle à Parme qu'à Paris... +Elle parle du passé comme d'une époque historique qui ne tient plus à +elle ni au temps présent[394].» Le secrétaire ne se gênait point pour +indiquer la véritable situation de la duchesse. Il disait tout haut ce +qu'on disait tout bas: «Le comte de Neipperg, favori et époux de +l'archiduchesse, est à la tête de toutes les administrations.» Il en +faisait, lui aussi, l'éloge. Il affirmait, en outre, que Neipperg avait +su éloigner de la cour de Parme toutes les intrigues qui auraient tenté +de s'y rattacher. «S'il se passait quelque chose de mal contre les +Bourbons et la légitimité, me disait-il ce matin, je ne serais pas ici, +et puisque j'y suis, c'est qu'on n'y a pour eux que les sentiments qu'on +doit y avoir. Car je suis un vieux serviteur de leur Cour et un ennemi +de leurs ennemis.» Ce langage «fier et hardi, sincère et loyal», +prouvait à Lamartine combien Marie-Louise et Neipperg étaient éloignés +de soutenir la cause du duc de Reichstadt. Le poète se laissa donc +séduire par l'accueil flatteur de la duchesse de Parme. Aussi va-t-il +jusqu'à excuser ses fautes. Il reconnaît qu'elle était fidèle à sa +nature affaissée et langoureuse; il avoue même qu'elle avait bien fait +d'écarter la «gloire théâtrale et stoïque» qu'on exigeait d'elle. Mais +c'est en vain que Lamartine cherche à lui attribuer de l'émotion et de +la grâce; il ne parviendra point à dissimuler son égoïsme et ses tristes +faiblesses. + +Le cabinet des Tuileries ne cessait de se préoccuper du duc de +Reichstadt et des personnes venues de France, d'Italie ou d'Allemagne +qui cherchaient à l'approcher. Le marquis de Caraman écrivait, le 4 +janvier 1825, au baron de Damas, qu'il avait pris tous les +renseignements possibles sur les relations que les frères Le Bret, de +Stuttgard, paraissaient avoir avec le prince. La surveillance dont ils +étaient l'objet ne leur permettait que difficilement de remplir les +promesses faites par eux à M. de Las Cases. «Je me suis assuré, +disait-il, que tous les jours les subalternes qui se trouvent autour du +duc de Reichstadt, y ont été placés par la police et relèvent +directement de cette partie de l'administration. Le comte de Sedlinstky, +chargé du département, y met une conscience religieuse. L'Empereur a cru +devoir lui abandonner le soin du choix de ces individus, depuis la +tentative de M. de Montesquiou, et il lui répond de tout ce qui pourrait +se passer dans l'intérieur du jeune duc. Le comte m'a assuré que tout ce +qui entourait le jeune duc était placé par lui et qu'il en répondait.» +Puis venaient des renseignements fort intéressants sur le prince +lui-même: «Le jeune duc de Reichstadt commence à se former. Il est d'une +figure agréable et amuse toute la Cour par des manières vives et +spirituelles qui contrastent singulièrement avec la gravité habituelle +de toute la famille impériale. Il se distingue par son adresse dans tous +les exercices du corps, mais il a un éloignement absolu pour toute +espèce d'occupation sérieuse.» Ce renseignement était inexact, comme le +prouvent les détails donnés par M. Prokesch-Osten. «L'Empereur le gronde +souvent, ajoutait M. de Caraman, mais l'Impératrice, les archiducs et +les archiduchesses ne résistent pas à la séduction de ses manières. Il +le sait et en fait usage pour obtenir tout ce qu'il désire. Il est +impossible de ne pas s'arrêter au moment où il acquerra la connaissance +de tout ce qui s'est passé et du rôle qu'il était appelé à jouer dans +l'avenir. Il est difficile de prévoir ce que le développement d'idées +aussi nouvelles produira dans une tête vive gué l'intérêt personnel +trouvera peut-être moyen d'exciter encore plus et qu'une situation déjà +trop élevée aura préparée à recevoir les germes d'ambition qui ne seront +que trop aisés à faire fructifier. La sagesse de l'Empereur n'a +peut-être pas assez combattu l'attrait qu'il a senti pour cet enfant, +par cela même qu'il était abandonné. Les personnes qui peuvent se +permettre des observations en ont fait, mais elles n'ont pas été +écoutées, et je crains qu'il n'arrive une époque où la position de ce +jeune homme deviendra embarrassante. Je ne suis pas le seul à avoir +cette opinion, mais la qualité de petit-fils de l'Empereur oblige à une +grande réserve, dans une question aussi délicate[395].» + +J'ai lu à Vienne, aux Archives impériales et royales, trois lettres du +duc, écrites en allemand et adressées en 1821 à son grand-père, où il +l'assure de sa tendresse et où il fait des vœux pour la durée de sa vie +et de son bonheur. Il déclare qu'il saura s'acquitter de la tâche qui +lui incombe et lui obéira toujours. Deux de ces lettres sont des +compliments pour le jour de sa fête et le jour de sa naissance. Il s'y +montre très modeste, car il s'appelle lui-même: «_Ein so kleiner und +bedeutender Mensch als ich_... un petit homme insignifiant.» Le marquis +de Caraman aurait donc voulu que le grand-père du duc de Reichstadt le +tînt à l'écart et lui témoignât une froideur officielle. Il osait +reprocher au souverain une trop grande sympathie que la gentillesse de +l'enfant et l'abandon de sa mère, motivé par les cruelles exigences de +la politique, avaient peu à peu déterminée et consolidée. Encore une +fois, l'existence de l'héritier de Napoléon était une sorte de cauchemar +pour les monarchies, surtout pour la monarchie française. Le 4 octobre +1825, un sieur Poppon informait la police qu'on avait découvert à Genève +un dépôt de pièces de vingt francs et de quarante francs à l'effigie de +Napoléon II. Il prétendait qu'un complot se tramait dans le canton de +Vaud contre Charles X. Suivant lui, il aurait été question d'assassiner +le Roi, le Dauphin et le duc de Bordeaux, pour leur substituer le duc de +Reichstadt. Heureusement, la police put s'assurer qu'elle avait affaire +à un exalté qui avait pris ses visions pour des réalités[396]. +L'attention des agents fut attirée, six mois après, sur un officier +général autrichien, aide de camp du jeune Napoléon, qui était venu +visiter le château de Versailles et qui entretenait, disait-on, une +correspondance secrète avec des individus suspects à Nancy. +Renseignements pris, on reconnut que c'était le prince de Dietrichstein, +le frère du gouverneur, qui faisait un voyage d'agrément en France et +qui ne s'était nullement occupé de politique intérieure ou +extérieure[397]. Les moindres détails faisaient l'objet de graves +communications. Ainsi l'un des secrétaires de l'ambassade française à +Vienne envoyait, le 5 août 1828, au comte de La Ferronnays, ministre des +affaires étrangères, le renseignement suivant: «Le duc de Reichstadt a +été confirmé la semaine dernière par le cardinal-archiduc Rodolphe, dans +la chapelle de l'Empereur, à Baden. Il fut conduit à l'autel par +l'Empereur. On assure que Sa Majesté lui donnera incessamment un +régiment[398].» Ce n'étaient pas seulement les agents du ministère qui +pensaient au duc de Reichstadt et à l'éventualité menaçante de son +retour! M. de Talleyrand y faisait lui-même grande attention. «Ses +regards, rapporte Vitrolles, ne s'arrêtaient jamais au présent et ne se +perdaient point dans un avenir éloigné, vague et incertain, mais ils +s'attachaient à ce qui était prochain. Il prenait ses mesures en +conséquence. Dès qu'il vit les difficultés s'amonceler devant le +gouvernement du Roi, il se porta au-devant de tout ce qui pouvait le +remplacer. «Prenez-y garde, monsieur de Vitrolles, me disait-il dans les +commencements; le duc d'Orléans marche sur leurs talons!» et plus tard: +«Voyez-vous, la question se place entre le duc de Bordeaux et le duc de +Reichstadt[399].» + +Qu'il songeât ou non à un glorieux avenir, le jeune prince se livrait +avec acharnement à l'étude, et particulièrement à celle de l'histoire. +«Dans ce genre, affirme le capitaine Foresti, il avait certainement plus +de lectures qu'aucun jeune homme de son âge, lorsque le baron d'Obenaus +commença à lui donner des leçons formelles et systématiques sur +l'histoire universelle...» Foresti ajoute que, dès qu'il eut atteint sa +quinzième année, le comte de Dietrichstein se fit un devoir de mettre +sous ses yeux tous les écrits, sans exception, qui avaient été publiés +sur l'histoire de son père et sur la Révolution française. Le comte lui +parla toujours sur ce thème délicat avec franchise et les convenances +nécessaires. «Aussi personne n'avait lu et ne savait autant que lui à +cet égard[400].» On voit donc, contrairement à une légende trop +accréditée, qu'on ne voulait ni étouffer son intelligence, ni lui cacher +ses origines. Cependant, M. de Montbel affirme qu'il n'avait encore sur +l'histoire de Napoléon que les notions généralement reçues, et qu'il +fallait lui apprendre à discerner la vérité, au milieu d'une foule +d'écrits inexacts ou passionnés. L'empereur d'Autriche, préoccupé du +développement moral de son petit-fils, manda le prince de Metternich et +l'invita à parler au prince impérial de son père, en toute sincérité. Il +lui aurait même dit: «Ne lui cachez à cet égard aucune vérité; +enseignez-lui à vénérer sa mémoire!...» Ces paroles furent répétées par +M. de Metternich à M. de Montbel, qui les reproduisit dans son ouvrage. +Cet honorable écrivain ne s'est peut-être pas assez dégagé de +l'influence qu'exerçait sur lui un homme d'État éminent, auquel il +reconnaissait plus qu'à tout autre le pouvoir de répondre aux intentions +du monarque. Il n'est pas un passage de son livre où il ne rende, +perpétuellement et sans aucune restriction, un hommage pompeux à la +sagesse, aux lumières, au désintéressement et à la bonté du prince de +Metternich. Mais certaines parties ont été visiblement écrites sous sa +dictée, ce qui en diminue quelque peu l'autorité et l'impartialité[401]. +Tout en ne contestant point la haute impulsion imprimée par le ministre +aux études historiques du jeune prince, tout en avouant son habileté et +son expérience en cette matière, je ne puis croire cependant qu'il ait +tracé un tableau fidèle de la carrière de Napoléon, qu'il ait séparé +consciencieusement le juste de l'arbitraire, l'impérieux du violent, le +superbe de l'exagéré. Il eût fallu pour cela une équité parfaite, un +empire sur soi-même qu'une froideur et un calme apparents ne suffisent +point à inspirer. Il eût fallu, pour juger un être aussi extraordinaire +et aussi complexe que Napoléon, attendre le recul des années et des +événements; ce n'est point cinq ou six ans après sa mort que ce jugement +était possible. + +Le prince de Metternich, d'ailleurs, avait été trop l'adversaire acharné +et l'ennemi personnel de l'Empereur pour pouvoir porter sur sa vie +entière, et devant son fils, une appréciation équitable. M. de Montbel +nous assure que le tableau qu'il en fit avait pour objet de démontrer +que l'abus des mêmes qualités comme l'abus des mêmes défauts +contribuèrent à élever Napoléon au faîte de la puissance et à le +précipiter. Je le veux bien, mais l'admirateur de Metternich a une +réflexion surprenante que je tiens à relever ici: «Il manquait à +Napoléon une qualité essentielle qui, seule, peut assurer le bonheur des +peuples et la solidité des trônes: la modération; mais sans la +modération, il ne serait jamais parvenu à l'Empire.» Si le prince de +Metternich dans ses hautes instructions a employé des naïvetés de ce +genre, il a dû faire sourire plus d'une fois son illustre élève. Mais, +qu'on se rassure, il ne fut point naïf. Et d'ailleurs, pour juger ce +qu'il lui dut dire, nous n'avons qu'à examiner un peu la «Biographie de +Napoléon» qu'il a insérée dans ses Mémoires[402] et dont le duc de +Reichstadt eut certainement la primeur, si ce n'est par le texte +lui-même, au moins par les idées. + +Metternich veut bien reconnaître à l'Empereur une rare sagacité, une +persévérance infatigable à accomplir ses desseins, un esprit de +domination actif et clairvoyant, une remarquable adresse. Il avoue que +Napoléon n'éprouvait aucune difficulté ni aucune incertitude dans +l'action, qu'il allait toujours droit au but; qu'il avait horreur des +idées vagues et de la fausse philosophie; qu'il aimait les aperçus +clairs et les résultats utiles. Il dit qu'il était législateur, +administrateur et capitaine par son seul instinct. Il consent même à +admettre qu'il avait du génie pour les grandes combinaisons militaires +et qu'il était toujours à la place, dangereuse ou non, du chef d'une +grande armée. Il le voit ayant l'unique passion du pouvoir, maître de +lui-même, des hommes et des événements. Il le montre encore facile et +bon dans la vie privée, indulgent jusqu'à la faiblesse, «simple et même +coulant» dans la société intime, toujours bon fils et bon parent. «Ni +l'une ni l'autre de ses épouses, ajoute-t-il, n'ont jamais eu à se +plaindre de ses procédés.» Il rend hommage à la force de son caractère, +à l'activité et à la lucidité de son esprit, au charme de sa +conversation, à l'abondance de ses idées et à la clarté de ses +conceptions, à sa facilité d'élocution; à sa mémoire, «assez riche de +noms et de faits pour en imposer à ceux dont les études étaient moins +solides que les siennes»; à ses facultés naturelles, qui suppléaient au +savoir; à son mépris pour tout ce qui était petit. Passant aux défauts, +il cherche tout de suite, en grand seigneur qui seul croit avoir le +sentiment de la grandeur et des convenances, à le déprécier et même à le +ridiculiser. Il dépeint sa figure courte et carrée, sa tenue négligée, +ses vains efforts pour se rendre imposant, sa gaucherie dans la tenue, +son désespoir de ne pouvoir hausser sa taille et d'ennoblir sa tournure, +sa marche guindée sur la pointe du pied et un bizarre mouvement du +corps, copié des Bourbons, ses poses enseignées par Talma et sa joie de +se retrouver dans ce comédien. Il blâme son manque de savoir-vivre et de +politesse. Si Napoléon invoque souvent l'histoire, cela ne l'empêche pas +d'avoir une connaissance imparfaite des faits historiques. L'auteur du +Concordat soutient la religion, mais c'est plutôt chez lui une affaire +de sentiment que de politique éclairée. Napoléon ne nie pas la vertu et +l'honneur, mais il croit que tout homme n'a d'autre mobile que +l'intérêt. En se défendant d'avoir usurpé le trône de France, il ne +cherche qu'à s'étourdir et à dérouter l'opinion. Il dit bien que son +origine est le 18 brumaire, mais il attache cependant beaucoup de prix à +la noblesse de sa naissance et à l'antiquité de sa famille. Sensible aux +malheurs bourgeois, il ne recule jamais devant la somme immense des +souffrances individuelles pour assurer l'exécution de ses projets. Il +est généreux, mais d'une générosité intéressée. S'il attache les hommes +à sa fortune, c'est pour les compromettre. Sans doute, il est impossible +de lui dénier «de grandes qualités», sans doute, il a de la force, de la +puissance, de la supériorité, mais ce sont «des termes plus ou moins +relatifs». Et Metternich en arrive à cette conclusion impertinente: +«L'opinion du monde est partagée et le sera peut-être toujours sur la +question de savoir si Napoléon méritait le titre de grand homme.» + +Qu'est-il donc le vainqueur de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna et de +Wagram, aux yeux de cet homme si infatué de lui-même? «Un météore qui +n'a eu qu'à s'élever au-dessus des brouillards d'une dissolution +générale!» Cependant, ses succès ont eu un éclat inouï. Soit; mais leur +éclat «diminue à proportion de la facilité qu'il a eue à les obtenir». +Comment contester qu'il a eu à combattre des résistances opiniâtres, des +rivalités et des passions prodigieuses, des adversaires formidables?... +Ici, oubliant qu'il réduit à rien le prestige de l'Europe dont il s'est +fait le défenseur, Metternich abaisse tout pour abaisser le héros. Les +résistances étaient amorties par la lassitude universelle, les rivalités +impuissantes, les passions misérables, les adversaires désunis et +paralysés par leur désunion. Aussi ne faut-il pas s'exagérer l'idée de +la grandeur de Napoléon. Il se disait bien le successeur de Charlemagne, +mais la suprématie qu'il voulait exercer sur l'Europe n'était que +l'idéal défiguré et exagéré de l'empire de Charlemagne. Tout au plus +Napoléon paraissait-il être «comme un chef d'atelier qui commande à des +ouvriers». Son orgueil était si démesuré qu'il ne comprenait pas comment +le monde pouvait aller sans lui. L'édifice qu'il avait élevé avait paru +colossal, mais formé de matériaux pourris et sans consistance, il avait +croulé de fond en comble. Restaient enfin les écrits de l'Empereur, qui +passionnaient et émouvaient l'univers. Il ne fallait point y attacher de +l'importance, parce qu'ils le montraient «non pas tel qu'il était, mais +tel qu'il voulait paraître». Voilà quel était l'historien chargé par +François II de faire connaître l'empereur Napoléon à son fils[403]! + +J'aimerais à croire, cependant, que dans ses entretiens avec le prince +impérial, le premier ministre de François II sut mettre de côté les +récriminations, les insinuations et les rancunes qui font du portrait de +Napoléon une gravure trop poussée au noir. M. de Montbel, qui alla +prendre ses inspirations auprès de M. de Metternich, n'a point remarqué +cela. Il se confond en admiration devant les leçons du prince; il dit, +de confiance, que «le duc de Reichstadt recevait ces hautes instructions +avec un grand empressement». Il nous le présente allant consulter +Metternich dans tous ses doutes à propos des ouvrages historiques +contemporains, lui soumettant ses observations, recevant de lui des +indications précises, interrogeant son expérience et son habileté sur +les événements auxquels il avait pris part, examinant les pièces +diplomatiques, tous les documents qui montrent «l'histoire dans sa +nudité, et non déguisée sous ces ajustements fantastiques dont se +plaisent à la revêtir les passions intéressées des partis ou les +rêveries de quelques imaginations brillantes». Je sais, par expérience, +comment il faut lire ces pièces diplomatiques, quelle valeur il faut +leur attribuer, quel soin il faut mettre à en saisir le sens +déguisé,--car il est peu de documents aussi ambigus, aussi mystérieux, +aussi faux,--et je me demande si le diplomate qui voulait former le +jeune Napoléon à l'étude exacte de l'histoire avait l'impartialité +nécessaire. Comment aurait-il pu être dévoué aux intérêts du prince +impérial, l'homme qui disait à Vitrolles, en mars 1814, au moment où il +devait soutenir les intérêts de Marie-Louise et du roi de Rome: +«Croyez-vous que nous nous regardions comme liés par les intérêts de +notre archiduchesse et de son fils? Il n'en est rien. On ne sacrifie pas +le salut des États à des sentiments de famille, et la perspective même +d'une régence qui donnerait le pouvoir à l'Impératrice et à son fils ne +nous détournerait pas de poursuivre les conditions nécessaires à +l'existence des États européens. L'Autriche se suffit à elle-même. Elle +ne doit pas compliquer sa situation en embrassant des intérêts qui lui +sont étrangers[404].» Comment eût-il été sincère l'homme qui disait le +25 janvier 1814 à Alexandre: «Le jour de la chute de l'Empire, il n'y +aura de possible que le retour des Bourbons. Jamais l'empereur François +ne soutiendra un autre gouvernement que le leur»; et le 11 avril +suivant, sans se préoccuper de la différence de ses déclarations: «Le +vœu sincère du cabinet d'Autriche était de faire la paix avec Napoléon, +de limiter son pouvoir, de garantir ses voisins contre les projets de +son ambition inquiète, mais de le conserver, lui et sa famille, sur le +trône de France»? Comment eût-il été honnête le ministre qui avait fait +grand maître de la maison de Marie-Louise ce Neipperg qui, après avoir +été son amant, devenait son époux morganatique? Comment eût-il pu +montrer une véritable sollicitude au duc de Reichstadt, lui qui se +préoccupait de faire légitimer les enfants nés de cette union singulière +et de leur assurer une situation à la Cour? N'avait-il pas, d'ailleurs, +fait du fils de Napoléon un prisonnier dont les moindres paroles, les +moindres gestes, les moindres écrits étaient surveillés?... M. de +Montbel approuve cependant cette surveillance et déclare qu'il fallait +préserver le prince «de la rencontre de personnes dont on pouvait +suspecter les intentions». + +Était-ce bien le guide qu'il fallait au roi de Rome, le diplomate qui se +faisait honneur d'une duplicité de carrière, d'une souplesse et d'une +dextérité si éloignées de la franchise ordinaire, qui avait osé +qualifier la France «de peuple dégradé»? Pouvait-il réellement inspirer +des sentiments français au prince impérial, celui qui, depuis la +Révolution, poursuivait notre pays d'une haine infatigable, qui le +dénonçait sans cesse comme un pays menaçant pour l'Europe; qui, l'ayant +réduit à d'étroites limites, aurait voulu le mutiler davantage; qui +avait fait mettre Napoléon au ban de l'Europe et l'avait désigné à la +vindicte populaire; qui avait contribué à son cruel exil et à sa mort +prématurée sur le rocher de Sainte-Hélène? Il est vrai qu'il ne doutait +de rien le chancelier qui disait un jour à un historien impressionné par +ses confidences: «Je suis un peu le confesseur de tous les cabinets. Je +donne l'absolution à celui qui a le moins de péchés, et je maintiens +ainsi la paix du monde[405]!» Je doute fort qu'il y ait eu de la part du +duc de Reichstadt un vif empressement à se rapprocher du prince de +Metternich. Le bel ambassadeur qui, jadis, se faisait un devoir de se +signaler par une grâce et une afféterie toutes mondaines, était devenu +sec et gourmé. Son visage pâle avait pris une impassibilité rigide, que +ses courtisans appelaient sublime et où les hommes indépendants ne +voyaient que la marque d'une importance et d'une suffisance +extraordinaires. Sa confiance en lui-même et sa présomption superbe, ses +habitudes d'égoïsme et de dissimulation, ses instincts d'expédients et +de haute comédie qui en faisaient un acteur consommé, ne pouvaient +amener entre lui et la nature si ouverte du jeune prince une sympathie +réelle. Le fils de Napoléon avait compris qu'il avait devant lui un +homme qui ne savait pas oublier et qui était résolument prêt à se +montrer hostile à la France, le jour où l'Autriche en redouterait le +relèvement. Il allait apprendre, par l'étude directe de l'histoire des +derniers temps, que le plus grand ennemi de son père avait été ce même +prince de Metternich qui, avec une adresse et une constance +incomparables, avait su endormir les soupçons de Napoléon et déterminer +peu à peu sa chute. + +Cette confiance que le duc de Reichstadt n'accordait pas au ministre de +François II, il la témoignait par contre à son grand-père. Si l'empereur +d'Autriche, dont le cœur était bon mais faible, n'avait craint +d'encourir les reproches du chancelier, dont il jugeait la présence +indispensable au salut de la monarchie autrichienne[406], s'il n'avait +pas cru devoir céder aux exigences implacables de la politique, il eût +peut-être autorisé le duc à rejoindre sa mère à Parme. Mais l'Europe +voulait que l'on gardât le jeune prince à Schœnbrunn ou à Vienne, et +l'Empereur se résignait à subir les volontés de l'Europe, dont le prince +de Metternich aimait à se dire l'unique et officiel représentant. + + + + +CHAPITRE XIV + +«LE FILS DE L'HOMME.» + +(1829) + + +Marie-Louise continuait à vivre agréablement et paisiblement à Parme. +D'après ses lettres, on voit qu'elle prenait part aux plaisirs du +carnaval, où elle se déguisait comme ses invités[407]. Le général comte +de Neipperg ne la quittait point. Il avait, à ce moment, un gros rhume +«qu'il ne veut point du tout ménager, écrit-elle, et avec lequel il +m'inquiète, car il est toujours enroué le soir à ne pouvoir parler». +Cette santé lui était plus chère que toute autre. «Le général, dit-elle +ailleurs, qui a horriblement toussé dans ces derniers temps, est mieux +mais si maigre que cela m'effraye[408]!...» Elle aimait toujours à +voyager. Elle se rendit à Naples, qu'elle appelait un «paradis +terrestre». Elle ne disait plus rien de son fils; elle semblait l'avoir +tout à fait oublié. Puis elle s'inquiète de nouveau de la santé de son +pauvre général, qu'elle croyait en convalescence. Il a eu une rechute et +elle se dit découragée, car elle redoute une pleurésie dangereuse. La +maladie de Neipperg dégénère en un état d'affaiblissement général qui +dure quelques années, puis la mort apparaît menaçante. «Quelle triste +vie! s'écrie Marie-Louise. Il faut savoir ce que c'est de devoir +trembler pour la vie de personnes que l'on aime pour pouvoir bien se +représenter ma triste situation, et je ne sais pas si je ne serais pas +plus heureuse que le bon Dieu m'enlève de la terre, que de continuer à +vivre de cette manière. Ma santé s'en ressent aussi[409]...» Le 22 +février 1829, le comte de Neipperg, conseiller intime et chambellan de +l'empereur d'Autriche, feld-maréchal et ministre de la duchesse de +Parme, chevalier de la Toison d'or et titulaire d'autres ordres, mourait +en laissant deux enfants de son mariage morganatique, plus deux enfants +de son mariage avec la comtesse de Neipperg; le comte Alfred de +Neipperg, qui, devenu chambellan de l'Empereur, épousa une fille du roi +de Wurtemberg, et le comte Erwin de Neipperg, qui fut capitaine des +trabans, conseiller privé et membre à vie de la Chambre des seigneurs +d'Autriche[410]. + +Marie-Louise pleura amèrement la mort de son favori et lui fit élever un +mausolée magnifique, symbole de ses immenses regrets. Elle manifestait +une douleur profonde qui surprit et blessa tous ceux qui persistaient à +ne voir en elle que la veuve de Napoléon. Le 30 mars, elle écrivait à la +comtesse de Crenneville que cette dernière perte était le plus triste, +le plus cruel événement de sa vie. «Le temps, loin d'affaiblir mes +regrets, disait-elle, ne fait que les augmenter, et j'ai bien moins +pleuré au commencement que je ne le fais à présent journellement, et +chaque jour amène de plus douloureuses pensées. Je sens si bien que tout +mon intérieur, tout mon bonheur sont détruits à jamais, que, pour que je +connusse encore ce dernier, le cher défunt devrait revenir à la vie. +Enfin j'ai beau me répéter qu'il est heureux, _qu'il veille sur moi du +haut du ciel_; je ne puis me consoler!...» Il y a, dans l'expression +ardente de cette douleur, comme une ingénuité qui désarmerait presque, +si l'on ne se rappelait aussitôt la froideur avec laquelle Marie-Louise +apprit la mort de Napoléon. La duchesse de Parme se loue beaucoup des +égards de Metternich. «Il s'est montré, dans cette circonstance, comme +le vrai ami du général et de moi, et je m'abandonne aveuglément à lui +pour ce qui regarde le testament. Quant à l'autre chapitre, je suis +décidée à ne plus prendre personne dans la maison, à la place du +général...[411].» C'était une décision peu ferme, car Marie-Louise +devait lui donner comme successeur le comte de Bombelles, dont elle +allait faire son grand maître, puis encore son mari secret, cinq ans +après[412]. On voit que Marie-Louise ne pouvait se passer de +consolateurs. Toutefois, à ce moment, elle paraissait inconsolable. «Mes +nerfs, avoue-t-elle encore, sont dans un état affreux... Au reste, ma +santé m'est devenue indifférente. Je la soigne, parce que je la dois à +tous mes enfants, mais je n'y tiens plus. Ma vie est trop sans agrément +pour que je tienne à quelques années de plus ou de moins.» Le Ciel +devait lui accorder encore dix-sept années de répit pour s'habituer à ce +terrible chagrin. «Je dois avouer, dit-elle dans cette même lettre du 30 +mars, qu'à mesure que le temps s'écoule, j'ai moins le courage de faire +le voyage de Vienne. Je donnerais tout au monde pour rester tranquille +cet été; je prendrai cependant, s'il m'est possible, une grande +résolution.» Elle ira sans doute, à Schœnbrunn, s'installer auprès du +duc de Reichstadt... Non, ce sera un voyage d'agrément qu'elle fera en +Suisse. + +Un ami du général de Neipperg, le célèbre docteur Aglietti, qui lui +avait prodigué ses soins, avait adressé d'affectueuses condoléances à la +duchesse de Parme. Elle lui répondit ainsi, le 5 avril 1829: «J'ai reçu, +il y a peu de jours, mon cher Aglietti, votre lettre du 29 mars. Les +sentiments que vous m'exprimez m'ont infiniment touchée, et je vous prie +de croire que je vous rends la pleine justice que vous avez fait tout au +monde pour sauver la vie à notre cher défunt; mais il y a +malheureusement des occasions où tout le grand talent que vous possédez +à un si haut degré et tous les efforts de l'art sont impuissants, car il +est impossible de lutter contre la volonté divine. Vous avez bien raison +de dire que le temps et la religion peuvent seuls adoucir l'amertume +d'une pareille perte. Hélas! le premier, loin d'opérer son pouvoir sur +moi, ne fait qu'augmenter journellement ma douleur, et si vous me voyiez +dans ce moment, vous me trouveriez bien moins calme et résignée que +lorsque vous êtes parti de Parme. J'ai été bien malade, depuis, d'une +fièvre rhumatismale avec des douleurs nerveuses périodiques. Mariggi m'a +parfaitement traitée et remise sur pied, mais j'éprouve de la peine à me +remettre entièrement. Dans ces sortes de maux, il faudrait de la +distraction; mais où en trouver, lorsqu'on ne sent qu'un vide affreux +autour de soi et que le cœur est mort pour toujours au bonheur!...» + +Le baron de Vitrolles, qui venait de remplacer le marquis de la +Maisonfort, attestait lui-même cette émotion persistante: «Toutes ses +pensées, mandait-il au comte Portalis, étaient empreintes de ces +douloureux souvenirs. Ses yeux se remplissent de larmes lorsqu'elle en +parle, et elle en parle sans cesse. Elle avait placé en lui (Neipperg) +toute la tendresse d'une femme, tout l'attachement d'une mère pour le +père de ses enfants, enfin toute la confiance d'un souverain pour le +conseiller le plus intime et le ministre le plus digne de sa faveur...» +Vitrolles trouvait l'archiduchesse maigre et changée. Avec une taille +plus haute et des traits plus réguliers, elle faisait penser à la +duchesse de Berry. «On lui attribue, ajoutait-il, de la bonté de cœur, +un esprit assez élevé, un caractère facile et même un peu mobile.» Comme +tous les Français qui l'avaient approchée, il s'étonnait «du merveilleux +oubli» qu'elle montrait de Paris, de son séjour et de son existence en +France.» Les personnes de la famille de Napoléon, disait-il encore, lui +paraissent être à peu près inconnues quand on lui en parle. Les dames +mêmes qui ont été attachées à sa personne, sont tellement oubliées +qu'elle fait des questions sur leur taille, leur figure, leur esprit. +Dans une dernière conversation, elle me disait en parlant du temps +qu'elle avait passé à Paris: «Ah! mon Dieu! jusqu'à présent j'étais bien +heureuse ici, et cette époque de ma vie ne se présentait à moi que comme +un mauvais rêve[413]!» + +Le bruit courait que la mort du comte de Neipperg et l'impression +produite sur la duchesse par cette mort, hâteraient le moment où +Marie-Louise céderait volontairement l'État de Parme au duc de Lucques, +moyennant une rente d'un million deux cent mille francs. Le duc de +Reichstadt pourrait entrer en possession de ses revenus des terres +bavaro-palatines, et cet argent lui permettrait de faire brillante +figure à la cour de Vienne. Mais d'autres--et ceux-là étaient mieux +renseignés--disaient que Marie-Louise préférait sa petite Cour aux +obligations de la Cour autrichienne, et que les charges actuelles du duc +étaient déjà payées sur l'État de Parme. Vitrolles interrogea à cet +égard la duchesse. Elle lui répondit que le séjour de Vienne lui était +agréable par la présence de son fils et par les bontés de l'Impératrice, +qu'elle éprouverait une véritable peine à le quitter, que cependant elle +se repentait presque autant, lorsqu'elle s'éloignait de Parme. Elle +avouait regretter plus que jamais la mort de Neipperg, qui n'avait pas +soupçonné la gravité de sa maladie. «Non, certainement, dit-elle, il ne +l'a pas connue, car, sans cela, il m'aurait donné des conseils sur la +situation où il me laissait, conseils qui me seraient si nécessaires, et +il ne l'a pas fait!» Le ministre des affaires étrangères, le comte +Portalis, répondait gravement à Vitrolles le 25 avril: «Rien de plus +intéressant et de mieux exprimé que ce que vous me mandez de la +personne, du caractère de Mme la duchesse de Parme et de la douleur +profonde dont l'a frappée la perte d'un homme qui, comme ami sincère et +comme ministre éclairé, possédait à juste titre sa confiance et son +estime[414].» Le langage diplomatique a des nuances admirables pour +toutes les situations; il sait vraiment leur donner une forme et un +relief extraordinaires. + +La douleur de Marie-Louise n'empêchait point les dîners, les réceptions +et les soirées au théâtre... La duchesse allait même prochainement +inaugurer, et en grande pompe, le nouveau théâtre de Parme devant le roi +de Sardaigne, avec le concours de la Pasta. À ces fêtes devait bientôt +succéder un voyage en Suisse. Marie-Louise en informait ainsi la +comtesse de Crenneville, à la date du 11 juillet: «Je devrais aller +prendre les eaux d'Aix, mais j'avoue qu'il me serait trop pénible de me +retrouver seule dans ce lieu.» Elle se rappelait la compagnie du général +de Neipperg en 1814. «J'irai donc prendre une cure d'eau et d'air près +de Genève.» Elle aurait bien voulu voir «ses enfants», car leur présence +lui aurait été bien nécessaire cette année. «Comme ils vous auront parlé +de mes souffrances, je ne vous les répète pas. Elles ont été bien +grandes, mais le bon Dieu a voulu me conserver encore cette fois-ci. Il +saura pourquoi, car je tiens chaque jour moins à la vie.» Ses enfants +étaient ceux de Neipperg. Il ne peut naturellement venir à l'idée de +personne que le duc de Reichstadt ait partagé la douleur de sa mère et +que la cour de Vienne ait jugé nécessaire de l'associer au deuil de +Marie-Louise. La duchesse termine cette lettre découragée en priant son +amie de lui retenir une loge au Carcano, si la Pasta vient y chanter. +Puis Marie-Louise se rend à Genève, et l'administration et la police +royales s'occupent fort de sa présence en ce pays. Sa vue inspira à un +sieur Élisée Lecomte de mauvais vers qui inquiétèrent le préfet de +l'Ain. «Si l'auteur, écrit ce fonctionnaire zélé, était en France, je +l'eusse déféré au procureur du Roi.» Le poème suspect était intitulé +_Marie-Louise à Genève_. On y relevait certains passages qui faisaient +allusion à la veuve d'Hector. Ce poème, qui eut alors un certain +retentissement, se vendit, même en France, à bon nombre d'exemplaires, +malgré les efforts du préfet de l'Ain pour en empêcher la +circulation[415]. D'après les rapports de la police, nous apprenons que +la duchesse de Parme habitait au château du petit Saconnex[416]. Elle +avait eu d'abord l'intention «d'aller à Aix, dit un rapport, suivie de +vingt Allemands et de deux ou trois bâtards. Elle a excité peu d'intérêt +et même de curiosité. Elle a renoncé à aller à Aix pour retourner en +Italie par l'Oberland et les Grisons. Elle est perdue de rhumatismes et +d'obstructions. Elle a l'air d'une femme de cinquante-cinq ans, mal +conservée. Elle est fort triste et a refusé toute démonstration +d'honneurs[417].» Elle était allée voir la reine Hortense, qui se +faisait, comme on le sait, appeler la duchesse de Saint-Leu. Elle avait +reçu la visite de la duchesse de Clermont-Tonnerre et de Mme de Staël. +Le 2 septembre, le préfet de l'Ain affirmait qu'elle avait, dans un +dîner, demandé des nouvelles «de ce petit duc de Bordeaux qui fait, +dit-on, le bonheur de la France[418]». Elle sortait souvent pour aller +visiter les villages voisins. Vêtue de longs habits de deuil, elle +parcourait les sites pittoresques et causait familièrement avec les +paysans. Le préfet de l'Ain faisait surveiller sa demeure, afin de +savoir si les Français venaient la visiter. Il avait donné l'ordre +d'interdire la vente du portrait du duc de Reichstadt en deçà de la +frontière. Le préfet de l'Isère mandait au ministre de l'intérieur que +le peuple genevois faisait tout haut, sur l'ex-Impératrice, des +réflexions qui ne devaient pas lui plaire. Le préfet du Jura allait +jusqu'à s'écrier: «Son inconduite a terni l'éclat de sa première +position.» Le préfet de l'Ain l'appelait «la comtesse de Neipperg», car +c'était le nom qu'elle avait osé avouer pour ses voyages[419]. Il +annonçait qu'elle était accompagnée de la baronne Hamelin, de Mme de +Sainte-Marie, de la comtesse de Valin, du baron de Werklin, du +professeur Morigé et du capitaine Richard. Il constatait la maigreur de +sa taille et l'altération de son teint, devenu couperosé. On avait +relevé sur les registres du château de Ferney sa signature, ainsi +conçue: «L'archiduchesse Marie-Louise, infante de Parme.» Le séjour au +petit Saconnex dura du 8 août au 19 septembre 1829 et excita les +inquiétudes du gouvernement français. Le ministre de l'intérieur, le +baron de La Bourdonnaye, informait le prince de Polignac que son départ +subit tenait au désordre de ses affaires et à l'épuisement de ses fonds. +Si elle avait généreusement traité quelques serviteurs de son mari, elle +avait, en général, repoussé les suppliques qu'on lui adressait de toutes +parts. Elle n'avait reçu, comme visites d'apparat, que celles du +résident d'Autriche et d'un officier envoyé par le roi de Sardaigne. Le +changement de sa physionomie, le peu d'agrément de ses manières, les +défauts de son caractère avaient bientôt dissipé l'intérêt et la +curiosité que l'annonce de son voyage en Suisse avait, au premier +moment, excités[420]. L'opinion ne se préoccupait donc plus guère de +Marie-Louise. Il faut reconnaître, d'ailleurs, qu'elle n'en recherchait +pas les manifestations. + +Elle revint dans son duché. Elle se retira à Sala, dans une campagne +éloignée, ne voulant voir personne. Elle se félicitait de son dernier +voyage. Elle prétendait que l'excellent air de la Suisse et, plus +encore, les soins d'un des plus célèbres médecins de l'Europe, M. +Buttini, qu'elle avait consulté à Genève, l'avaient fait renaître à la +vie et lui avaient rendu une partie de sa santé. Elle confondait +maintenant, dans la même tendresse, tous ses chers enfants, qui étaient +«son seul bonheur sur la terre et sa consolation». Vers la fin de +l'année 1829, elle rentra à Parme et reprit ses réceptions. «Cela m'a +été bien pénible, écrivait-elle à son amie, depuis la perte que j'ai +faite. Je crains les plaisirs de la société, et c'est la solitude qui +convient le plus à un cœur brisé; mais chacun a ses devoirs, et celui-ci +est un des miens, mais un des plus terribles à remplir pour moi.» Le +jour de sa naissance était revenu, et elle en disait avec amertume: +«C'est dans des jours pareils à celui d'hier que je sens doublement la +perte que j'ai faite, et ce jour qui ne respirait autrefois que bonheur +et contentement pour moi, a été, par les tristes souvenirs qu'il a +réveillés en moi, un jour de deuil et de larmes[421].» Elle ne se +rappelait que le général de Neipperg. Elle avait oublié avec quelle +tendresse Napoléon célébrait ce jour chéri, avec quelle grâce son fils +lui adressait à ce propos ses petits compliments. Cependant, elle avait +pensé une fois au duc de Reichstadt, car elle avait demandé à son amie +de lui adresser quelques nouveautés de Paris en gilets et en cravates, +pour les lui offrir. Un simple présent, pour lui prouver qu'elle pensait +encore à lui, et c'était tout. Mais elle ne songeait point à aller le +voir à Schœnbrunn, ni à se préoccuper de son instruction, de son +éducation, de sa santé, de ses projets, de son avenir. + +D'autres pensaient à lui. C'étaient d'anciens partisans de l'Empereur. +Aussi la police française surveillait-elle avec soin les moindres menées +bonapartistes. J'ai retrouvé, dans plusieurs cartons aux Archives +nationales[422], de nombreux rapports inédits sur les emblèmes séditieux +avec lesquels les défenseurs de l'Empire essayaient de réchauffer le +zèle des populations. Ainsi, dès 1817, on signale des cocardes +tricolores répandues à profusion à Lisieux et une protestation de +Marie-Louise au congrès de Vienne. Dans l'Hérault et la Côte-d'Or, une +foule de gravures représentent le roi de Rome en sergent; des cartes +portent l'image de Napoléon II. Dans l'Allier et dans l'Indre, on voit +des tabatières avec les portraits de la famille impériale, Napoléon, +Marie-Louise et leur fils; dans l'Indre-et-Loire, on trouve des pipes de +terre à l'effigie des Bonaparte, des placards séditieux où il est dit +que Napoléon, échappé de Sainte-Hélène, se rend avec des soldats en +France et va mettre son fils sur le trône, en devenant lui-même +lieutenant général. On vend partout des foulards avec l'image du roi de +Rome et des médaillons du petit prince. En 1829, on écrit à Romilly sur +les arbres: «Vive Napoléon II!» À Metz, le 7 juin, on saisit des +gravures représentant Napoléon, sous le saule de Sainte-Hélène, et +embrassant la France, tandis que la Vérité tient un livre sur lequel +sont écrits: «L'honneur anglais est à jamais flétri!» Dans le +département de la Seine, on vend de nombreux flacons à liqueur avec +l'effigie du duc de Reichstadt, des médaillons et des mouchoirs à la +même effigie. Dans la Seine-Inférieure, on colporte des tabatières, des +gilets, des cravates, des gravures avec le portrait du jeune +prince[423]. Dans Seine-et-Marne et dans Seine-et-Oise, ce ne sont que +des gravures, des cocardes, des placards bonapartistes. À Ploërmel, on +vend jusqu'à des bretelles avec l'image de Napoléon II. En Corse, on +répand des placards napoléoniens. À Sisteron et dans toutes les +Basses-Alpes, on affiche des placards séditieux. + +Dans toute la France, c'est une véritable avalanche de mouchoirs, de +rubans, de pipes, de bustes, de bonnets, de tabatières, de médaillons, +de bérets, de bretelles, de statuettes, de gravures, d'assiettes, de +couteaux, de canifs, de gilets, d'épingles, de foulards, de coquetiers, +de verres à boire, de cocardes, de cartes, etc., sans compter les +brochures, les chansons, les affiches, les pièces de monnaie qui +représentent le fils de Napoléon dans toutes les poses et dans tous les +costumes[424]. On arrête, on met en prison les colporteurs; on menace +des peines les plus sévères les détenteurs de ces objets suspects. Une +note de police, datée du 12 juin 1828, indique combien on se préoccupait +de ces manifestations. «Napoléon, dit-elle, appartient à l'histoire, et +son fils à l'Autriche. Qu'on vende le portrait de ce dernier, il n'y a +rien de prohibé là dedans, du moment qu'on lui laisse ses noms et titres +actuels, les seuls légitimes. Mais qu'on vende son portrait qui le +représente à cheval en uniforme de hussard et qu'on ajoute en bas de la +gravure un _N_ couronné et entouré d'une auréole, cela passe les +limites,--car le duc de Reichstadt a même renoncé au nom de +Napoléon,--et rappeler ce nom, en l'appliquant à son fils, cela paraît +inconvenant.» Un inspecteur de la librairie alla perquisitionner à la +librairie de la rue Neuve-Saint-Augustin, n° 25, où se vendaient ces +gravures, et en fit la saisie[425]. Le 8 septembre 1829, le ministre de +l'intérieur, M. de La Bourdonnaye, adressa aux préfets une circulaire +interdisant formellement les dessins qui porteraient atteinte à +l'autorité légitime. «Lorsque les tableaux gravés ou lithographies, +disait la circulaire, où Bonaparte figure comme général, représentent +des batailles et portent un caractère historique, l'autorisation peut +être accordée... Toutes les autres compositions doivent être évidemment +écartées. Ainsi les portraits et gravures qui représentent Bonaparte +sous toutes les formes, dans sa vie publique comme dans sa vie privée, +et reproduisent des faits d'armes isolés, des incidents ou des épisodes +plus ou moins apocryphes et trop souvent en opposition avec l'histoire, +doivent être proscrits. Vous repousserez également ces lithographies de +formats divers qui n'ont pour objet que de rappeler à l'imagination et à +la mémoire du peuple les insignes et les souvenirs d'un pouvoir +illégitime... Mais la distinction qui vient d'être faite relativement à +Bonaparte ne doit, en aucune manière, s'appliquer à son fils. Celui-ci +n'appartient ni à l'histoire, ni à la France, et la malveillance peut +seule chercher à répandre son portrait. Ainsi, sous quelque prétexte ou +sous quelque déguisement qu'il vous soit présenté, vous refuserez votre +autorisation[426].» + +Les bonapartistes ne se contentaient pas de répandre des objets +séditieux, sous forme de bustes, de médailles, d'assiettes ou de +foulards; ils avaient, comme je l'ai déjà relevé, essayé des complots. +Ce fut ainsi qu'à Bordeaux, en 1817,--pour reprendre les choses d'un peu +plus haut,--on avait songé à supprimer les autorités civiles et +militaires, et à rétablir le pouvoir suprême entre les mains de Napoléon +et de son fils. À Lyon, dans la même année, on devait proclamer Napoléon +II. Ces deux affaires échouèrent et amenèrent seize condamnations à +mort. Le complot de Paris, du 12 août 1820, où entrèrent des officiers, +comme le général Tarayre, les colonels Fabvier, Caron, Combes, Ordener, +Pailhès, Varlet, les capitaines Nantil, Michelet, Thévenet, les +lieutenants Maillet, Krettly, Lavocat et divers personnages politiques, +fut une des plus sérieuses affaires qui aient été tentées. On voulait +s'emparer des Tuileries et de la famille royale, proclamer un +gouvernement provisoire, tout en invoquant, pour enlever les troupes, le +nom de Napoléon II[427]. Le complot échoua. Le procès qui s'ensuivit +amena trois condamnations à mort. Le général Maison, qui avait paru +sympathique aux accusés, fut remplacé au gouvernement de Paris par le +maréchal Marmont, et le général Defrance, qui était devenu suspect, fut +remplacé à la 7e division militaire par le général Coutard. Après la +mort de Napoléon, les conspirations, au lieu de cesser, continuèrent. +Dans l'Est, le parti bonapartiste trouva le terrain tout préparé par la +Charbonnerie. Les garnisons de Belfort et de Neuf-Brisach devaient, dans +la nuit du 29 au 30 décembre 1821, arborer le drapeau tricolore, +proclamer la déchéance des Bourbons et installer un gouvernement +provisoire avec La Fayette, Voyer d'Argenson et J. Kœchlin. Les +garnisons de Saumur et de Marseille devaient, elles aussi, entrer dans +le mouvement. Le hasard fit découvrir et échouer le complot[428]. En +juillet 1822, une autre affaire organisée à Colmar par le colonel Caron, +en faveur de Napoléon II, n'eut pas plus de succès. Le colonel Caron fut +condamné et fusillé à Strasbourg. Le complot des sous-officiers de +Saumur qui avaient, sur l'instigation de La Fayette, de Laffitte et de +Benjamin Constant, songé à mettre Napoléon II sur le trône en lui +imposant la constitution de 1791, échoua également et fut suivi de +plusieurs condamnations à mort dans la même année. Le second complot de +Saumur, organisé par le général Berton, fut jugé en août. Six +condamnations à mort furent prononcées et, parmi elles, celle du +général[429]. Je ne cite ici que pour mémoire le complot des quatre +sergents de la Rochelle, qui fut plutôt un complot libéral qu'un complot +bonapartiste. + +Celui de la Bidassoa, organisé en 1823, en faveur des libéraux +espagnols, avait des attaches et des tendances nettement napoléoniennes. +Les prévenus acquittés des anciens complots de l'Est et beaucoup de +carbonari s'étaient donné rendez-vous en Espagne, puis s'étaient +rapprochés de la frontière française. L'_Observateur_, journal espagnol, +disait, à la date du 19 février 1823: «Plusieurs Français de distinction +ont conçu le projet de passer en Espagne et d'y former une régence qui +expédiera des ordres et des décrets au nom de Napoléon II, légitime +empereur des Français, et proclamera l'Acte additionnel de 1815... Sa +Majesté l'Impératrice Marie-Louise sera invitée à venir présider la +Régence[430]...» Des officiers en réforme ou en retraite allaient +travailler les troupes. Ils répandaient partout des adresses séditieuses +où ils suppliaient les vainqueurs de Fleurus, d'Iéna, d'Austerlitz, de +Wagram, de se refuser aux insinuations des puissances étrangères qui +voulaient leur faire combattre la liberté, ils criaient: «Vive Napoléon +II! Vivent les braves!» D'autres, qui se disaient «le conseil de régence +de Napoléon II», protestaient contre la légitimité et le gouvernement de +Louis XVIII. Ils déclaraient antinational tout attentat, émané de ce +prince, contre l'indépendance de la nation espagnole. Ils faisaient +circuler le bruit que le roi de Rome était en Espagne et qu'il allait +apparaître à l'armée. Le colonel Fabvier, qui avait déjà dirigé le +complot de Paris en 1820, s'était mis à la tête du mouvement dit «de la +Bidassoa» et n'hésitait pas à conseiller aux soldats français de +désobéir à leurs chefs. Il donna de sa personne le 6 avril et voulut +empêcher le passage de l'armée. Mais la décision énergique du général +Vallin, qui fit tirer à boulets sur les insurgés et franchir la Bidassoa +par ses troupes, mit fin à cette tentative rebelle. Fabvier se retira en +Angleterre[431]. Le succès de l'expédition d'Espagne et la fuite ou la +retraite des principaux conspirateurs allaient désormais empêcher toute +tentative de complots militaires. + + * * * * * + +L'année 1829 devait être signalée par un procès destiné à devenir +célèbre sous le nom de _Procès du Fils de l'Homme_. Voici ce qui lui +donna naissance. Le poète Barthélémy, l'auteur des _Némésis_, avait +écrit, avec la collaboration de Méry, un poème bonapartiste intitulé: +_Napoléon en Égypte_. Il l'avait offert, en 1828, aux membres de la +famille impériale dispersés à Rome, à Florence, à Trieste, à +Philadelphie. Il décida ensuite d'aller le porter, lui-même, à un prince +que des affections plus intimes--pour se servir de son +langage--attachaient plus particulièrement à son héros. Tandis que Méry +partait pour la Provence afin d'y rétablir une santé usée par les +veilles, Barthélémy quittait Paris pour se rendre à Vienne, dans +l'espoir de parvenir jusqu'au jeune duc de Reichstadt. «Cette +entreprise, purement littéraire et tout à fait inoffensive, n'obtint +aucun résultat. Il fallut reculer devant des obstacles politiques, et le +poète voyageur est revenu dans sa patrie, sans avoir recueilli le fruit +de sa course aventureuse[432].» Mais, en même temps qu'il conçut un +nouveau poème sous ce titre pompeux: _Le Fils de l'Homme_, poème qu'il +devait écrire de concert avec Méry, il donna au public le récit de son +voyage en Autriche. Ce récit est des plus curieux. Je vais en résumer +quelques passages intéressants pour le sujet dont je m'occupe. + +Le jour même de son arrivée à Vienne, Barthélémy alla aux bureaux de la +police demander un permis de séjour. Après un véritable interrogatoire +sur sa personne et sur les motifs de son voyage, le poète obtint pour un +mois le droit de bourgeoisie dans la capitale de l'Autriche. Grâce à +quelques lettres de recommandation et à la rencontre d'un obligeant +compatriote, il put fréquenter les maisons les plus honorables de +Vienne. Sa qualité de Français et d'auteur le mit en relation avec le +poète Sedlitz, l'orientaliste Hammer, la romancière Mme Pichler. Bientôt +il se présenta chez le comte de Czernine, grand chambellan de +l'Empereur, qui le reçut avec bonté. Lorsque celui-ci apprit le but de +son voyage, c'est-à-dire une entrevue du poète avec le duc de Reichstadt +pour lui remettre le poème de _Napoléon en Égypte_, il l'engagea à aller +voir le comte de Dietrichstein. Barthélémy eut le plaisir de trouver en +lui un des seigneurs les plus aimables et les plus instruits de la cour +de Vienne. Le comte voulut bien dire au poète que son nom et ses +ouvrages, comme ceux de Méry, ne lui étaient pas inconnus. Barthélémy, +lui offrant alors un exemplaire de son dernier poème, lui dit aussitôt: +«Puisque vous voulez bien me témoigner tant de bienveillance, j'oserai +vous supplier de me servir dans l'affaire qui m'attire à Vienne. Je suis +venu dans le but unique de présenter ce livre au duc de Reichstadt. +Personne, mieux que son maître, ne peut me seconder dans ce dessein...» +Aux premiers mots de cette requête verbale, le visage de Dietrichstein +prit une expression de malaise. Après quelques instants de silence, le +gouverneur répondit: «Est-il bien vrai que vous soyez venu à Vienne pour +voir le jeune prince? Qui a pu vous engager à une pareille démarche? +Est-il possible que vous ayez compté sur le succès de votre voyage? Ce +que vous me demandez est tout à fait impossible...» Barthélémy répliqua +franchement qu'il n'avait reçu de mission de personne; qu'il s'était +décidé à ce voyage de son propre mouvement; qu'en France on ne savait +pas, on ne prévoyait pas qu'il fût si difficile de voir le duc de +Reichstadt. Il croyait que, d'ailleurs, les mesures exceptionnelles +prises pour le préserver de tout contact avec des imposteurs ou des +hommes dangereux ne devaient pas le concerner, puisque lui, poète, +n'était qu'un homme de lettres, un citoyen inaperçu, étranger à tout +rôle ou à toutes fonctions politiques. «Je ne demande pas, ajouta-t-il, +à entretenir le prince sans témoins. Ce sera devant vous, devant dix +personnes, s'il le faut, et s'il m'échappe un seul mot qui puisse +alarmer la politique la plus ombrageuse, je consens à finir ma vie dans +une prison d'Autriche.» + +M. de Dietrichstein se déclara persuadé des bonnes intentions de +Barthélémy, qu'il pensait «éloigné de toute vue politique». Mais il lui +était impossible d'outrepasser les ordres qui s'opposaient à toute +entrevue. Le motif réel de ces rigueurs était, paraît-il, la crainte +d'un attentat sur sa personne. «Mais, objecta Barthélémy, un attentat de +cette nature est toujours à craindre, car le duc de Reichstadt n'est pas +entouré de gardes. Un homme résolu pourrait l'aborder, et une seconde +suffirait pour consommer un crime.» Puis il ajouta: «Vous craignez +peut-être qu'une conversation trop libre avec des étrangers ne lui +révèle des secrets, ou ne lui inspire des espérances dangereuses. Mais +est-il possible à vous d'empêcher qu'on ne lui transmette ouvertement ou +clandestinement une lettre, une pétition, un avis, soit à la promenade, +soit au théâtre ou dans tout autre lieu?...» Alors le gouverneur +répondit sèchement: «Soyez bien persuadé, monsieur, que le prince +n'entend, ne voit et ne lit que ce que nous voulons qu'il lise, qu'il +voie et qu'il entende...--Il paraît d'après cela, dit Barthélémy, que le +fils de Napoléon est loin d'être aussi libre que nous le supposons en +France...--Le prince n'est pas prisonnier, mais... il se trouve dans une +position toute particulière.» Et comme le poète insistait: «Veuillez +bien ne plus me presser de vos questions; je ne pourrais vous satisfaire +entièrement. Renoncez également au projet qui vous a conduit ici...--Du +moins, dit encore Barthélémy, vous ne pouvez me refuser de lui remettre +cet exemplaire au nom des auteurs. Il a sans doute une bibliothèque, et +ce livre n'est pas assez dangereux pour être mis à l'Index.» M. de +Dietrichstein secoua la tête comme un homme irrésolu. Le poète comprit +qu'il lui était pénible de l'accabler de deux refus dans la même +journée. Aussi prit-il congé de lui, en le priant de lire son poème, +afin de se convaincre qu'il ne contenait rien de séditieux, et de lui +permettre d'espérer qu'après la lecture il se montrerait moins sévère. + +Quinze jours s'écoulèrent. Barthélémy revint chez le gouverneur du duc +et réitéra sa demande d'entrevue: «Je ne vous conçois pas, répondit M. +de Dietrichstein. Vous mettez trop d'importance à voir le prince. Quant +à la remise de votre exemplaire, n'y comptez pas. Votre livre est fort +beau comme poésie, mais il est dangereux pour le fils de Napoléon. Votre +style plein d'images, cette vivacité de descriptions, ces couleurs que +vous donnez à l'Histoire, tout cela dans sa jeune tête peut exciter un +enthousiasme et des germes d'ambition qui, sans aucun résultat, ne +serviraient qu'à le dégoûter de sa position actuelle.» + +Barthélémy voulut ajouter quelques mots, mais il était visible que +Dietrichstein ne l'écoutait plus. Il prit un congé définitif et résolut +de retourner en France. Jusqu'au moment de son départ, il continua à +voir les personnes qui s'étaient intéressées à lui. Un soir, au +Hoftheater, enceinte elliptique mal éclairée par un lustre à huit +branches, Barthélémy aperçut le duc de Reichstadt dans une loge voisine +de la loge impériale. Il décrit ainsi sa vision--car il mit son voyage +en vers, sous le titre que j'ai déjà indiqué: _Le Fils de l'Homme_. + + Dans la loge voisine une porte s'ouvrit + Et, dans la profondeur de cette enceinte obscure, + Apparut tout à coup une pâle figure. + Étreinte dans ce cadre, au milieu d'un fond noir, + Elle était immobile, et l'on aurait cru voir + Un tableau de Rembrandt, chargé de teintes sombres + Où la blancheur des chairs se détache des ombres... + Acteurs, peuple, empereur, tout semblait avoir fui, + Et, croyant être seul, je m'écriai: C'est lui!... + +Le poète examinait curieusement cet être mystérieux: + + Voyez cet œil rapide où brille la pensée, + Ce teint blanc de Louise et sa taille élancée, + Ces vifs tressaillements, ces mouvements nerveux, + Ce front saillant et large orné de blonds cheveux. + Oui, ce corps, cette tête où la tristesse est peinte, + Du sang qui les forma portent la double empreinte. + Je ne sais toutefois... je ne puis sans douleur + Contempler ce visage éclatant de pâleur. + On dirait que la vie à la mort s'y mélange... + +Ici, Barthélémy se laisse aller à d'étranges suppositions. Il se demande +quel germe destructeur a sitôt défloré ce fruit adolescent. Il redoute, +par une regrettable insinuation que rien n'a justifiée et qui souleva +les plus formels démentis, que le prince ne soit condamné à une fin +précoce par la volonté d'une politique perverse. + +Si le duc de Reichstadt a lu ce poème, comme le dit M. de Montbel, il +est possible qu'il ait déclaré qu'on avait eu raison de ne pas laisser +arriver jusqu'à lui l'auteur d'un écrit où on le représentait comme +victime d'une corruption inventée par la politique; mais je ne crois pas +qu'il ait protesté contre le reste. Le poème du _Fils de L'Homme_ est, +en effet, sorti d'une belle inspiration. Il a du souffle, de la vigueur, +de l'élévation. Le poète s'adressait ainsi à l'ardeur ambitieuse du +jeune duc: + + Mais quoi! content d'un nom qui vaut un diadème, + Ne veux-tu rien un jour conquérir par toi-même?... + La nuit, quand douze fois ta pendule a frémi, + Qu'aucun bruit ne sort plus du palais endormi, + Et que seul, au milieu d'un appartement vide, + Tu veilles, obsédé par ta pensée avide, + Sans doute que parfois sur ton sort à venir + Un démon familier te vient entretenir!... + +Il lui faisait entrevoir le retour en France et la résurrection de +l'Empire: + + Si le fer à la main, vingt nations entières, + Paraissant tout à coup autour de nos frontières, + Réveillaient le tocsin des suprêmes dangers; + Surtout si, dans les rangs des soldats étrangers, + L'homme au pâle visage, effrayant météore, + Venait en agitant un lambeau tricolore; + Si sa voix résonnait à l'autre bord du Rhin... + Comme dans Josaphat, la trompette d'airain, + La trompette puissante aux siècles annoncée, + Suscitera des morts dans leur couche glacée. + Qui sait si cette voix, fertile en mille échos, + D'un peuple de soldats n'éveillerait les os? + Si, d'un père exilé renouvelant l'histoire, + Domptant des ennemis complices de sa gloire, + L'usurpateur nouveau, de bras en bras porté, + N'entrerait pas en roi dans la grande cité?... + +Mais c'était un rêve. Le poète n'avait fait qu'entrevoir le jeune +prince, et il plaignait cet adolescent oublié, méconnu, caché: + + Combien dans ton berceau fut court ton premier rêve! + Doublement protégé par le droit et le glaive, + Des peuples rassurés esprit consolateur, + Petit-fils de César et fils d'un Empereur, + Légataire du monde, en naissant roi de Rome, + Tu n'es plus aujourd'hui rien que le _Fils de l'Homme_! + Pourtant, quel fils de roi, contre ce nom obscur, + N'échangerait son titre et son sceptre futur? + +M. de Montbel prétend que l'opinion publique s'indigna à Vienne contre +le poème de Barthélémy et de Méry, et que les personnages distingués qui +avaient reçu Barthélémy s'affligèrent qu'il eût répondu à leur +hospitalité en insultant l'Autriche dans ses sentiments les plus sacrés +et les plus chers. Il se demande si le poète n'avait pas cherché avec ce +libelle autre chose que l'occasion d'éveiller l'attention publique par +la violence de ses accusations. Cela est possible. Mais cette émotion ne +fut rien à côté de celle du gouvernement français. Il vit, dans le _Fils +de l'Homme_, un libelle séditieux, et il traduisit, le 29 juillet 1829, +Barthélémy devant le tribunal de police correctionnelle. Une foule +d'avocats distingués et des personnages, comme Victor Hugo, M. de +Schonen, le général Gourgaud, se pressaient dans l'étroite enceinte. Le +tribunal se composait du président Meslin, des juges Phélipe de la +Marnière, Colette de Beaudicourt et Mathias, de l'avocat du Roi, Menjaud +de Dammartin. Les prévenus étaient le poète Barthélémy, l'imprimeur +David et les libraires Denain et Levanneur[433]. Menjaud établit +aussitôt la prévention. M. Barthélémy, poète encore jeune[434] mais non +pas obscur, écrivain spirituel au contraire, plein de verve et de +facilité, n'avait pas recherché un procès pour réchauffer l'intérêt et +recruter des lecteurs. Mais il avait à répondre sincèrement d'attaques +contre la dynastie, contre les droits du Roi, et de provocations à +renverser le gouvernement. L'avocat ne cherchait pas à connaître la +pensée, le but, les coupables désirs de l'auteur. Il n'avait à apprécier +que l'ouvrage, et il en incriminait d'abord le titre. «Le _Fils de +l'Homme_! s'écriait-il... Quel homme? Sans doute de cet homme dont des +agitateurs s'efforcent sans cesse d'évoquer le fantôme...» L'épigraphe +du poème: + + _Quid puer Ascanius? Superatne et vescitur aura?_ + +était significative et faisait apprécier, à elle seule, la direction +d'esprit qui allait dominer tout l'ouvrage. Menjaud attaquait ensuite la +préface, la profession de foi dans laquelle le poète disait qu'il avait +voulu répéter aux oreilles d'un fils: + + La gloire paternelle aux plaines de Memphis! + +Il signalait à la répression les vers par lesquels Barthélémy offrait un +souvenir pieux à Napoléon, tournait en dérision les fils de saint Louis +et la Charte, et Metternich lui-même! Puis il dénonçait ceux où l'auteur +déplorait la chute de Napoléon, ses tortures à Sainte-Hélène, son +désespoir d'être privé de son fils, puis la situation douloureuse de ce +fils, l'appel à l'usurpateur, l'appel à l'invasion du pays et au +renversement du trône légitime. Il fallait que la magistrature déployât +une rigueur salutaire pour venger les offenses faites au Roi, à la +monarchie, à la société. + +Barthélémy fut admis à présenter lui-même sa défense en vers. M. de +Montbel le déplorait ainsi: «C'était le premier exemple de Thémis +admettant les Muses à altérer par leurs accents la sévérité du langage +des lois et l'austère dignité de leur sanctuaire!...» + +Barthélémy commença de la sorte: + + Voilà donc mon délit?... Sur un faible poème + La critique en simarre appelle l'anathème, + Et ces vers, ennemis de la France et du Roi, + Témoins accusateurs, s'élèvent contre moi!... + Aussi, je l'avouerai, la foudre inattendue, + Du haut du firmament à mes pieds descendue, + D'une moindre stupeur eût frappé mon esprit + Que le soir, si funeste à mon livre proscrit, + Où d'un pouvoir jaloux les sombres émissaires + Se montraient en écharpe à mes pâles libraires + Et, craignant d'ajourner leur gloire au lendemain, + Cherchaient le _Fils de l'Homme_, un mandat à la main! + +Toutefois, Barthélémy rendait grâce au hasard tutélaire qui sur lui seul +suspendait l'arrêt fatal. Il avait, il est vrai, à la cour de Pyrrhus, +voulu chercher le fils d'Hector et lui redire les gloires de son père, +mais, loin d'un Argus que rien n'avait fléchi, il avait repassé le Rhin, +et, depuis, il avait raconté cette pénible histoire. Il avouait sa +faute: + + En voyant l'héritier de ces grandes douleurs, + J'ai soupiré d'angoisse et j'ai versé des pleurs, + Et j'ai cru qu'on pouvait, sans éveiller des craintes, + Exhaler des regrets mêlés de douces plaintes. + Moins sévère que vous, la royale bonté + Excuse les erreurs de la fidélité. + Delille, _à la Pitié_ vouant sa noble lyre, + Chantait pour les Bourbons en face de l'Empire. + Voulez-vous nous ravir sous nos rois tolérans + Un droit que le poète obtenait des tyrans? + Ah! laissez-moi gémir sur les jeunes années + D'un frêle adolescent mort à ses destinées, + Et, tribut éphémère emporté par le vent, + Semer de quelques fleurs la tombe d'un vivant! + +Une élégie était-elle donc un crime? Aux applaudissements de +l'auditoire, Barthélémy demandait à son accusateur d'être de bonne foi, +de ne pas dépecer son livre, de ne pas détourner le sens exact de ses +pensées, de ne pas lui prêter l'intention d'invoquer la discorde. Il +relisait les passages suspects, et il en montrait la loyauté. Il ne +cherchait point à rallumer la guerre civile, à combattre et à renverser +la monarchie. Les temps étaient passés où les fils d'Apollon, au seul +frémissement de leur luth, excitaient ou calmaient les passions. Il +terminait ainsi sa défense: + + Cessez donc d'affecter de puériles craintes! + Des élans généreux les flammes sont éteintes, + L'égoïsme glacé nous rend muets ou sourds. + Dans le paisible sein des hommes de nos jours + Les cœurs dégénérés battent sans énergie. + Les chants des Marseillais ont perdu leur magie, + Et, des peuples vieillis respectant le repos, + La lyre rend des sons qui meurent sans échos!... + +Me Mérilhou, avocat du prévenu, prit ensuite la parole. Quinze ans +s'étaient déjà écoulés depuis la chute de Napoléon et les temps d'une +ombrageuse susceptibilité semblaient avoir disparu. On pouvait, ce +semble, s'exprimer sur un homme «qu'aucun effort humain ne saurait +exiler de l'histoire»! Béranger, Delavigne, Lamartine, Victor Hugo, +Lebrun, lord Byron et bien d'autres avaient célébré l'homme du Destin. +Et pourtant la monarchie était encore debout. Tout à coup, un poète +était l'objet d'une poursuite rigoureuse. Pourquoi?... Il avait publié +un poème où vivait la mémoire de Napoléon. Il avait voulu présenter à +son fils les chants que lui avaient inspirés les travaux et les +victoires de son père, et voilà qu'on l'accusait d'avoir méconnu les +droits de la maison de Bourbon et cherché à ébranler le plus ancien des +trônes européens. La gravité du crime contrastait avec l'exiguïté et +l'innocence des moyens, comme le procès contrastait avec la longanimité +du pouvoir qui souffrait tant de publications napoléoniennes. Comment +expliquer tant de rigueurs contre une œuvre légère où le génie du poète +n'avait exprimé que des sentiments douloureux? Elle ne pouvait se +comprendre que par le zèle nouveau du ministère public, qui croyait +apercevoir des délits dans toutes les opinions contraires aux siennes. +Comment pouvait-on poursuivre le _Fils de l'Homme_, alors que le +tribunal avait, dans la chambre du conseil, déclaré qu'il n'y avait lieu +à poursuites? + +L'avocat repoussa le commentaire trop ingénieux de l'avocat du Roi, +qu'il appelait «une vraie falsification». Il rappela que les auteurs de +_Napoléon en Égypte_ avaient eu l'idée de déposer aux pieds du fils «le +plus noble et le plus désintéressé des hommages, le monument élevé à la +gloire du père, idée touchante dont l'accomplissement ne pouvait trouver +d'entraves que dans un seul lieu du monde. Les héros d'Homère envoyaient +aux enfants les cadavres de leurs pères morts au champ d'honneur pour +recevoir l'hommage de leur piété filiale. La cour de Vienne avait été +moins généreuse envers le fils de son ancien ennemi.» Mérilhou analysait +le poème avec une véhémence, une noblesse de termes, une émotion +vibrantes. «S'il est vrai, disait-il, que la poésie vit de contrastes, +quel sujet plus touchant que le sort d'un jeune homme qui n'a reçu de +son père d'autre héritage qu'un nom qui ne lui permet ni la gloire, ni +l'obscurité?...» Il défendait ensuite l'auteur d'avoir voulu provoquer à +la révolte. D'ailleurs, était-ce au duc de Reichstadt, était-ce au +peuple français que s'adressait la provocation? Quels motifs, quels +faits de révolte indiquait Barthélemy? Ici, l'accusation était muette... +Enfin, parler d'un événement qu'on redoutait, ce n'était point le +provoquer. «La poésie n'a-t-elle donc plus sa licence et ses privilèges, +disait-il encore, et n'est-ce pas briser sa lyre et le déshériter d'un +patrimoine de génie que de lui interdire ces formes véhémentes, ces +figures passionnées par lesquelles elle remue l'âme de l'homme?... Ôter +à Archiloque son fouet vengeur, à Juvénal sa mordante hyperbole, à +Tibulle, à Parny leur palette enchanteresse, à Corneille ses vers +républicains, c'est proscrire la poésie, c'est lui défendre d'émouvoir +et de charmer. Louis XIV toléra, dans Racine poète, des réflexions +critiques qui l'indignèrent dans Racine prosateur. Et de nos jours, +Napoléon au faîte de la gloire, obsédé d'adulateurs, entendit sans +s'indigner de simples poètes protester contre son pouvoir et évoquer +autour de lui des fantômes accusateurs...» Mérilhou rappelait qu'il +avait laissé Marie-Joseph Chénier lui reprocher d'avoir étouffé la +République, sa mère, et Delille chanter les malheurs de la race royale +dans le poème _la Pitié_. Il en citait des vers véhéments. «Eh bien, +Napoléon pensionna Chénier et honora Delille. Il ne les envoya pas à la +police correctionnelle.» Et si l'Empire était tombé, ce n'était point +par les vers républicains de Chénier, ni par les vers royalistes du +chantre de la _Pitié_. L'avocat repoussait aussi l'accusation sur les +prétendues attaques à l'ordre de successibilité au trône. Ce procès +était un étrange anachronisme. Il semblait un procès du genre de ceux +que la loi du 11 novembre 1815 avait fait inopinément surgir. Mais le +système des tendances n'avait plus de raison d'être, pas plus que la +théorie des provocations indirectes et la théorie des accusations +collectives. La nation était tranquille et libre. On avait le droit de +dire que Napoléon avait existé, avait régné, avait vaincu et que son +règne n'avait pas été sans gloire. + +«Et l'on ne pourrait pas, s'écriait l'éloquent défenseur dans sa +conclusion, imprimer qu'il a un fils, que ce fils hérite de son +infortune, en expiation des courtes joies qui ont entouré ses jeunes +ans! On ne pourrait pas dire que ce jeune homme est captif, et il serait +défendu de plaider un malheur dont les Annales modernes n'offrent pas +d'exemple! Et ce qui serait innocent en parlant du père, deviendrait un +crime en parlant du fils?... Qu'a-t-il fait jusqu'ici pour mériter +l'honneur d'être l'objet de tant d'alarmes? Courbé d'avance sous le +poids d'un grand nom, on ne le distingue des princes de sa maison que +par les soupçons et les précautions injurieuses pour la France dont on +accable sa vie!... L'exécution fidèle de la Charte, l'abnégation sincère +de ces voies de violence ou de fourberie qui ne peuvent que discréditer +le pouvoir, voilà le meilleur rempart contre les vaines terreurs. Cessez +de combattre des fantômes! Cessez de donner par vos poursuites de la +réalité à des chimères que l'ambition de nos voisins peut exploiter un +jour contre la grandeur de notre belle France!» + +Sans se laisser convaincre par l'éloquence de cette belle plaidoirie; +sans écouter Me Persin, avocat de l'imprimeur David, qui déclarait qu'il +n'existait plus de roi de Rome et qu'on ne connaissait que «le fils de +l'étrangère et l'élève de Metternich», le tribunal, s'appuyant sur +l'article 2 de la loi du 25 mars 1822 et sur les articles Ier et 2 de la +loi du 17 mai 1819, ainsi que sur l'article 87 du Code pénal, condamna +l'auteur incriminé à trois mois de prison et à mille francs d'amende... +Le ministère public l'emportait, mais le gouvernement n'avait pas lieu +de se féliciter de son triomphe. Le procès du 29 juillet 1829 amenait, +en effet, deux résultats inattendus pour lui. Malgré une condamnation +sévère, le poète Barthélémy voyait sa réputation s'accroître. On allait +jusqu'à comparer les rigueurs de sa situation à celles de la situation +faite à Béranger. D'autre part, l'opinion publique, hier encore assez +indifférente, semblait aujourd'hui attentive et sympathique au nom de +celui qui avait cessé un instant d'être le duc de Reichstadt pour +redevenir le fils de l'Homme, c'est-à-dire le fils de l'Empereur. + + + + +CHAPITRE XV + +LE CHEVALIER DE PROKESCH-OSTEN + + +La duchesse de Parme attendait que le temps fixé pour la durée de son +grand deuil fût terminé pour donner des bals à ses sujets. Elle se +consolait de ce retard en allant souvent au théâtre, mais elle n'était +point ravie de ses chanteurs: «C'était à qui hurlerait le plus, +écrivait-elle. Je suis charmée que le roi de Sardaigne ne soit pas venu +à présent, car il y aurait de quoi prendre des maux de nerfs si on +restait du commencement à la fin[435].» Quelques jours après, le deuil +était clos et les bals reprenaient. «J'ai donné, disait-elle, un premier +bal mardi passé. Il a été très brillant, et je dois dire que nous avons +à présent, pour une petite ville comme Parme, de bien jolies jeunes +femmes et en assez grand nombre.» Puis, comme elle craignait de paraître +trop frivole: «Le monde, ajoutait-elle, n'a plus d'attraits pour moi. +Quand j'y vais, c'est par devoir, et je ne trouve de vrai bonheur qu'en +m'occupant de l'éducation des enfants que le cher défunt m'a +laissés[436].» Et son fils, le fils de l'Empereur? Elle n'en parle pas; +seulement, trois mois après, au moment d'aller passer quelque temps avec +lui et avec l'empereur d'Autriche, elle avoue qu'elle ne part qu'avec +regret. «Outre le chagrin, dit-elle, que j'ai de quitter pour trois mois +mes enfants, je n'ai jamais entrepris un voyage plus à contre-cœur, +parce que je n'y prévois que déboires et contrariétés, et que je prévois +aussi qu'à cause de mon fils je serai obligée de tenir tête à mon père, +dans ce moment où j'aurais tant besoin de le ménager... Je voudrais déjà +être de retour.» Que voulait-elle dire par cette lutte contre son père? +Aurait-elle eu l'intention de lui redemander son fils, de le ramener +avec elle à Parme? Je n'ai malheureusement pu éclaircir ce point +particulier... Elle voyageait presque seule et avait besoin de recourir +parfois aux bons offices de ses amies. «Pardon de cet ennui, +mandait-elle à la comtesse de Crenneville, mais autrefois j'avais le +général qui me montrait tout, et à présent je suis seule. Quelles +tristes réflexions cela fait naître!» Pour le moment, nul n'avait encore +remplacé «le cher défunt». + +L'empereur d'Autriche continuait à porter un vif intérêt à l'éducation +de son petit-fils. Il assistait parfois avec l'Impératrice à ses +examens. Le dernier eut lieu le 1er mai 1830. Foresti rapporte qu'on +interrogeait le jeune prince sur le code de législation militaire, +lorsque l'examen fut interrompu par la débâcle subite du Danube, qui +s'était rué dans les faubourgs de Léopoldstadt et de Rossau, renversant +des maisons entières et faisant un grand nombre de victimes. L'Empereur +et l'Impératrice montèrent en bateau pour parcourir les lieux les plus +menacés et porter des secours aux indigents. Le duc de Reichstadt, +emporté par son ardeur généreuse, eût bien voulu les suivre, mais ses +médecins, qui avaient des craintes pour sa santé, s'y opposèrent. Il +faut dire que le duc de Reichstadt subissait une croissance inquiétante +et que sa taille se développait d'une façon presque anormale. Aussi +l'Empereur lui défendit-il de le suivre. Le duc s'en consola en lui +remettant pour les pauvres et les malheureux tout ce que contenait sa +bourse. + +En même temps que ses diverses études, le jeune prince aimait beaucoup +l'équitation. Il y avait dès l'enfance pris un goût particulier, et +c'était plaisir de le voir monter des chevaux impétueux, soit au milieu +des troupes, soit au Prater. Dès l'âge de sept ans, il avait voulu +revêtir l'uniforme de soldat. De sergent, il était devenu officier, puis +en 1828 capitaine au régiment des chasseurs de l'Empereur. En 1829, il +commandait une compagnie de grenadiers. En juillet 1830, il allait +devenir major au régiment de Salins; en novembre, lieutenant-colonel du +régiment d'infanterie de Nassau. Le 20 mars 1830, il avait atteint l'âge +de dix-neuf ans et ne songeait qu'à la carrière des armes, où il voulait +s'illustrer à tout prix. En attendant, il avait consenti à passer +quelques mois à Baden, jolie petite ville d'eaux voisine de Vienne, où +sa mère était enfin venue le rejoindre. Un savant docteur, directeur du +musée de Baden, que j'ai eu l'honneur et le plaisir de voir dans ce +charmant pays, il y a deux ans, raconte ainsi une entrevue qu'il eut en +1830 avec le jeune prince: «Marie-Louise, dit-il, habitait avec son +fils, pendant l'été, la délicieuse station balnéaire de Baden, près de +Vienne. Elle s'y trouvait notamment en 1830, au «pavillon de Flore», et +le duc de Reichstadt était installé en face d'elle, dans la maison du +«Temple grec». Presque tous les matins et souvent le soir, je voyais +sortir à cheval le pâle et mince jeune homme; il était toujours vêtu +très simplement d'un habit brun foncé, coiffé d'un chapeau de feutre +noir et accompagné d'un valet à cheval comme lui. Il descendait au pas +la Gutenbrunnerstrasse, où je suis né, et que nous habitions alors; +puis, arrivé dans l'Helenenthal, il faisait prendre le galop à sa +monture. Mon père était médecin et avait eu l'occasion de donner ses +soins à l'ex-Impératrice. Un jour qu'elle venait le consulter, elle me +vit--j'avais alors dix ans--en train de préparer des insectes pour la +collection entomologique de mon père. Elle regarda mon travail, loua le +goût avec lequel j'avais disposé les papillons, que je me procurais en +élevant des chenilles, et finit par dire en poussant un soupir: + +«--Ah! si mon fils pouvait s'intéresser à ces choses! + +«--Pourquoi ne pas essayer, Altesse Impériale? répliqua mon père de son +ton brusque et rond. + +«--Oui; mais comment faire? + +«--Il pourrait venir ici voir ma collection. + +«--Oh! il ne voudra pas, dit la mère tristement. + +«--Eh bien! le gamin ira lui montrer quelques-uns de ses papillons...» + +«Marie-Louise dit qu'elle en serait enchantée et, deux ou trois jours +plus tard, me fit avertir de l'heure la plus convenable pour cette +visite. J'avais de grandes boîtes couvertes de gaze verte et remplies de +chenilles à divers états de leur transformation. J'espérais ainsi amuser +ou intéresser le jeune duc. Mais, à cette époque, il nourrissait des +pensées ambitieuses qui l'absorbaient tout entier et égarait ses +rêveries en des projets césariens que son entourage et l'empereur +François lui-même avaient fini par ne plus combattre, quoiqu'ils en +vissent bien l'inanité. Néanmoins, pour faire plaisir à sa mère, +l'ex-roi de Rome essaya de s'intéresser à mes insectes; mais il n'eut +pas la force de jouer longtemps cette petite comédie, et, après un +instant, il y renonça. Le souvenir de cette entrevue n'en a pas moins +laissé en moi une image très nette et très précise de ce malheureux +prince. Rien de plus séduisant que sa physionomie, sa personne tout +entière et ses manières. Il avait l'air doux et triste, et ressemblait +d'une manière frappante à son père et à sa mère. Le menton, la courbe +des maxillaires étaient essentiellement napoléoniens; le front, par +contre, avait la courbe si particulière aux Habsbourg. Il tenait aussi +de Marie-Louise ses yeux d'un bleu clair, ses cheveux blonds, son nez +plutôt long et busqué, bien que délicatement dessiné. L'ensemble était +rayonnant d'intelligence et de poésie, à raison même du terrible +amaigrissement qui commençait à creuser ses traits, et qui se retrouve +dans le plâtre moulé sur sa face, immédiatement après sa mort, et que +conserve aujourd'hui le musée de Baden[437].» + +C'est vers cette même époque que le duc de Reichstadt fit la +connaissance du chevalier de Prokesch-Osten, qui allait devenir son +meilleur et son plus fidèle ami. Antoine Prokesch, né en 1795 à Gratz, +était issu d'une très honorable famille bourgeoise. Son père, qui +jouissait de l'estime de Joseph II, était propriétaire en Styrie d'une +terre située dans la vallée de la Murz. Après une éducation très +soignée, le jeune homme entra dans l'armée autrichienne et fit les +campagnes de 1813, 1814 et 1815. Il avait ressenti, comme ses camarades, +la haine du despotisme napoléonien, en même temps qu'une admiration +irrésistible pour l'énergie et l'ascendant de l'Empereur. Il ne fut +point favorable au retour des Bourbons, qu'il jugeait un anachronisme. +Il croyait que le renversement de Napoléon était, de la part des +puissances, un manque de confiance dans leurs propres forces. Le retour +de l'île d'Elbe ne le surprit pas. Il le considéra comme une preuve de +ce qu'un tel homme pouvait faire en France. Les revers de l'Empereur ne +diminuèrent point l'estime qu'il lui avait vouée. Il avait l'âme assez +haute, lui qui avait été dans les rangs des adversaires de Napoléon, +pour ne point partager les sentiments médiocres de certains hommes qui +s'acharnaient alors sur le prisonnier de Sainte-Hélène et qui allaient +jusqu'à dénier ses talents militaires. Prokesch, indigné, fit paraître +dans le cours de l'année 1818 un mémoire intitulé: _Les batailles de +Ligny, des Quatre-Bras et de Waterloo_, mémoire qui fut lu avec le plus +grand intérêt par les principaux officiers de l'armée autrichienne. Ce +travail allait devenir, à l'insu de l'auteur, le point de départ de ses +relations avec le duc de Reichstadt. Prokesch avait étudié la stratégie +dans les bureaux de l'archiduc Charles et s'était passionné pour les +mathématiques, qu'il professa à l'École des cadets à Olmütz de 1816 à +1818. Il devint aide de camp du feld-maréchal de Schwarzenberg et +composa des écrits militaires intéressants. Il se livra ensuite à des +études géodésiques dans les Karpathes et fit de grands voyages en Grèce, +dans l'Asie Mineure et en Égypte. Il revint sur les côtes de la Grèce +prendre, sous les ordres de l'amiral Dandolo, le commandement d'une +flotte armée contre les pirates qui menaçaient le commerce autrichien. +Enfin il se distingua dans différentes missions à Smyrne, à Saint-Jean +d'Acre, à Alep, à Rhodes, en Égypte. Pour de tels services il obtint le +titre de chevalier d'Orient, _Ritter von Osten_[438]. + +Après plusieurs années d'absence, il revint à Gratz, où ses compatriotes +lui firent l'accueil le plus flatteur. François II, qui visitait alors +la Styrie, s'était arrêté dans cette ville. Il voulut voir l'officier +distingué qui avait pris part à des événements aussi dramatiques que les +luttes des Grecs contre les Turcs, et s'était acquitté avec habileté de +missions délicates. Le 22 juin 1830, le chevalier de Prokesch-Osten fut +invité à la table impériale et placé à côté du duc de Reichstadt, qu'il +n'avait pas eu jusqu'alors l'occasion d'approcher, quoiqu'il désirât +beaucoup le connaître. La destinée allait les lier tous deux d'une +amitié étroite. Cette amitié fut un doux et clair rayon dans la trop +courte et trop sombre vie du prince. Il trouva dans le chevalier de +Prokesch comme un frère aîné qui lui montra presque aussitôt un +dévouement absolu. Prokesch avoue que ce beau et noble jeune homme, aux +yeux bleus et profonds, au front mâle, aux cheveux blonds et abondants, +calme et maître de soi dans tout son maintien, fit sur lui, dès la +première heure, une impression vraiment extraordinaire[439]. Il +n'échangea avec le duc que quelques paroles timides, car, pendant tout +le dîner, l'Impératrice et l'archiduc Jean se plurent à l'interroger sur +ses voyages. Ce ne fut qu'à la fin de la soirée que le jeune prince put +lui serrer fortement la main et lui dire ces mots significatifs: «Vous +m'êtes connu depuis longtemps!» Cette poignée de main cordiale était, +comme le reconnut bientôt Prokesch, un gage d'affection certaine[440]. + +Le lendemain matin, le comte de Dietrichstein vint le voir et le pria de +le suivre chez son illustre élève. Dès qu'il l'aperçut, le fils de +Napoléon accourut à lui, le regard animé, l'attitude pleine de +confiance, et il lui répéta: «Vous m'êtes connu et je vous aime depuis +longtemps! Vous avez défendu l'honneur de mon père à un moment où chacun +le calomniait à l'envi. J'ai lu votre mémoire sur la bataille de +Waterloo, et, pour mieux me pénétrer de chaque ligne, je l'ai traduit +deux fois, d'abord en français, puis en italien.» Dans cet écrit, +Prokesch avait montré qu'au rebours des guerres précédentes, où la +fortune s'était plu à accorder ses faveurs à Napoléon, l'Empereur avait +eu contre lui à Waterloo mille obstacles: des pluies diluviennes qui +avaient détrempé le terrain de manœuvres, retardé ses mouvements et +harassé ses troupes, enfin des difficultés de toute nature qui avaient +fait intercepter ses courriers. En réalité, ses talents étaient demeurés +les mêmes et ses conceptions aussi puissantes, mais un sort ennemi avait +contrarié tous ses efforts. La conversation tomba ensuite sur la Grèce. +Or, la veille, dans la conversation qui avait suivi le dîner, devant +l'Impératrice, l'archiduc Jean et le comte de Dietrichstein, Prokesch +avait eu la hardiesse de dire que, le trône de Grèce manquant de +prétendants depuis le refus du prince de Cobourg, le fils de Napoléon +semblait naturellement désigné pour l'occuper; et, à sa grande surprise, +l'auditoire avait paru l'approuver. + +Dans son entretien avec le duc de Reichstadt, Prokesch revint +adroitement sur cette idée; le jeune prince le comprit aussitôt sans +qu'il eût besoin d'insister. Mais, un autre jour, il fit entendre au +chevalier qu'il avait des visées plus hautes. Toutefois, avec une +modestie sincère, il se défendait d'une ambition prématurée. Même pour +la couronne hellénique, il se jugeait encore trop jeune. De la Grèce, on +en vint à la Syrie. Le duc se mit à parler de la campagne de Bonaparte +et des causes de son arrêt devant Saint-Jean d'Acre[441]. Il s'exprimait +avec ardeur. Il examinait en juge compétent les résultats considérables +qu'aurait pu amener la prise de cette ville. De là à s'occuper plus +amplement de Napoléon, il n'y eut qu'un pas. Le duc parlait avec +animation. «On sentait, dans chacune de ses paroles, la plus chaleureuse +admiration, l'attachement le plus profond pour son père. Il appuyait de +préférence sur ses talents militaires. Le prendre pour modèle et devenir +un grand capitaine, sur ce point il était tout feu, toute flamme.» +Prokesch et lui discutèrent plusieurs manœuvres de l'Empereur. Le +chevalier fut surpris de la sagacité du prince. Il déclara en toute +franchise que, parmi les officiers alors réunis à Gratz, personne ne lui +paraissait avoir le coup d'œil militaire plus pénétrant et des aptitudes +plus prononcées pour le commandement en chef. Lorsque le duc de +Reichstadt vit qu'il avait découvert en son interlocuteur un esprit +capable de l'apprécier, une âme loyale et sûre comme la sienne, il le +supplia de rester auprès de lui. «Sacrifiez-moi, dit-il, votre avenir... +Nous sommes faits pour nous entendre. Si je suis appelé à devenir pour +l'Autriche un autre prince Eugène, la question que je me pose est +celle-ci: comment me sera-t-il possible de me préparer à ce rôle?» Et, +en présence du comte Dietrichstein qui eut le bon goût de ne point s'en +offenser, il dit qu'il lui fallait un homme capable de l'initier aux +nobles devoirs de la carrière militaire; or, il ne voyait aucun homme de +ce mérite dans son entourage. Prokesch se récria. Le duc lui paraissait +trop précipité dans son jugement, et, quant à lui, il ne se croyait pas +capable d'une telle mission. Le prince le laissa dire, puis reprit la +conversation sur les faits d'armes de son père. Prokesch le quitta +bientôt pour aller présenter ses hommages à la duchesse de Parme, qui se +trouvait, elle aussi, de passage à Gratz. Une demi-heure après, le duc +de Reichstadt, qui était venu le rejoindre, embrassa froidement sa mère, +puis ramena l'entretien sur son départ de Paris en 1814. «Nous nous +quittâmes, ajoute Prokesch, comme deux hommes qui ont la conviction que +rien ne pourra jamais les séparer.» + +La nature généreuse du duc de Reichstadt, qui avait un besoin ardent de +se confier et d'aimer et qui avait dû trop souvent se dissimuler avec +des êtres incapables de la comprendre, s'était élancée avec une ardeur +naïve au-devant de cette âme si franche qu'elle sentait déjà sienne. +Chose extraordinaire, c'est un étranger, un ancien adversaire du +despotisme napoléonien qui, à défaut des Français écartés par la +défiance de Metternich, apparaît tout à coup pour faire renaître chez le +jeune prince l'intérêt, la confiance et l'attachement. «En me parlant, +raconte Prokesch, il semblait que son cœur cherchait à s'épanouir, et il +m'expliquait le sentiment qu'il éprouvait alors, en me disant que +j'étais pour lui un homme entièrement de son choix.» + +Dès le premier entretien, le chevalier se sentit impressionné par +l'esprit, les connaissances et le jugement du duc de Reichstadt. Il +l'écrivit aussitôt au comte de Dietrichstein: «Quand on porte un aussi +grand nom, disait-il, et que, dès l'enfance, on se sait appelé à de si +hautes destinées; quand, en outre, on est aussi bien doué que Son +Altesse et que l'on vit dans des temps pareils aux nôtres, c'est qu'on +est désigné par la Providence pour de grandes choses.» À l'appréciation +équitable du caractère et des aptitudes du jeune duc, Prokesch ajoutait +particulièrement la franchise. Il donna en effet à son ami, dès le +premier jour, des avis sincères. Il se plut à l'avertir de ses +imperfections, à l'habituer à se vaincre dans ses désirs, à triompher +enfin des obstacles qui pouvaient nuire à son développement moral et +intellectuel. Heureux les princes qui peuvent et qui veulent avoir de +tels conseillers!... Le comte Maurice de Dietrichstein, qui était très +satisfait de voir se former un pareil courant de sympathie entre son +élève et le chevalier de Prokesch,--car il comptait sur lui pour l'aider +à parfaire son éducation,--lui écrivit le lendemain, 24 juin, une lettre +dont voici la traduction: «Très cher ami, le prince a été si enchanté de +votre entretien d'hier qu'il considère comme une des choses les plus +désirables pour lui de le renouveler aussi souvent que possible pendant +notre séjour ici. Il vous prie, en conséquence, de venir le voir demain, +à neuf heures du matin, moment où nous ne serons pas dérangés (seulement +en frac). Que peut-il y avoir de plus agréable et de plus utile pour un +jeune homme plein d'avenir, appelé aux plus hautes destinées, sur lequel +le monde a ses regards fixés, que la conversation d'un homme que +distinguent les plus brillants avantages du cœur et de l'esprit? +Personne ne partagera plus amicalement et plus sincèrement ces vœux que +votre ami dévoué[442].» + +Le chevalier de Prokesch se rendit aussitôt à cette aimable invitation, +et il fut très chaleureusement reçu par le prince. Tous deux, devant le +gouverneur, causèrent aussitôt avec un abandon familier. Ils parlèrent +encore de l'Égypte. «Quel souvenir y a-t-on conservé de mon père? +demanda le duc.--On ne s'en souvient que comme d'un météore qui a passé +sur ce pays, en l'éblouissant.--Mais le peuple, qui eut alors à +supporter les malheurs de la guerre, n'en a-t-il pas conservé un profond +ressentiment?--L'inimitié des habitants contre Napoléon a fait place à +d'autres inimitiés. Il n'est resté pour son souvenir qu'une grande +admiration...» Le duc s'en étonna. Il comprenait bien que des esprits +élevés eussent pu former un pareil jugement; mais la multitude? À son +avis,--et l'on conviendra que ce n'était pas celui d'un jeune homme,--la +multitude devait considérer le héros «comme elle regarde un beau +tableau, sans pouvoir se rendre compte de ce qui constitue son +mérite[443]». Puis, le duc aborda un sujet qui l'intéressait beaucoup +aussi, c'est-à-dire des devoirs et des qualités du commandant en chef. +Il en parlait avec animation, l'œil brillant, les joues en feu. + +Le hasard voulut que le comte de Dietrichstein vînt à sortir un instant. +Les deux interlocuteurs restèrent seuls. Aussitôt le prince saisit la +main de Prokesch et lui demanda avec une confiance et une vivacité +charmantes: «Parlez-moi franchement! Ai-je quelque mérite et suis-je +appelé à un grand avenir? Ou n'y a-t-il rien en moi qui soit digne qu'on +s'y arrête? Que pensez-vous, qu'espérez-vous de mon avenir? Qu'en +sera-t-il du fils du grand Empereur? L'Europe supportera-t-elle qu'il +occupe une position indépendante quelconque?» Cette fois, c'était bien +le fils de Napoléon qui parlait. C'en était fait du duc de Parme, du duc +de Reichstadt et des autres titres étrangers dont on l'avait affublé. +L'adolescent timide avait disparu. Nul, excepté Prokesch, ne l'avait +encore compris. À la Cour, on le jugeait froid et taciturne. Ne se +sachant pas deviné, il semblait élever de lui-même des barrières autour +de ses idées. Il avait fallu qu'il rencontrât un véritable ami pour +qu'il lui ouvrît son âme. Sans doute, il avait dit plus d'une fois à +l'Empereur, son grand-père, le seul auquel il voulût bien se confier: +«Comment concilier mes devoirs de Français avec mes devoirs +d'Autrichien?» Mais jamais il ne s'était exprimé avec la candeur, avec +l'effusion qu'il venait de témoigner à Prokesch. + +On a vu le combat qui se livrait dans son esprit. Fallait-il qu'il se +prononçât un jour entre sa patrie réelle et sa patrie d'adoption? «Si la +France m'appelait, ajoutait-il, non pas la France de l'anarchie, mais +celle qui a foi dans le principe impérial, j'accourrais, et, si l'Europe +essayait de me chasser du trône de mon père, je tirerais l'épée contre +l'Europe entière[444]. Mais y a-t-il aujourd'hui une France impériale? +Je l'ignore.» On lui cachait les nouvelles extérieures. Il savait bien +cependant qu'il y avait eu quelques manifestations; mais fallait-il +compter là-dessus? «Des révolutions aussi graves méritent et exigent des +bases plus solides.» Il l'avait dit un jour devant Metternich lui-même: +«Je manquerais aux devoirs que m'impose la mémoire de mon père, si je +devenais le jouet des factions et l'instrument des intrigues... Jamais +le fils de Napoléon ne pourra consentir à descendre au rôle méprisable +d'un aventurier[445].» Puis, examinant le cas où il ne pourrait pas +rentrer en France, il voulait devenir pour l'Autriche un autre prince +Eugène. Cependant, il ne cachait point que l'Autriche avait méconnu son +père et méconnu ses intérêts à elle. En l'abandonnant, elle avait, +suivant lui, fait le jeu des Russes. Prokesch lui répondit: «Vous avez +un noble but devant vous. L'Autriche est devenue votre patrie +d'adoption. Vous pouvez, par vos talents, vous préparer à lui rendre +dans l'avenir d'immenses services.--Je le sens comme vous, répondit-il. +Mes idées ne doivent pas se porter à troubler la France... Ce serait +déjà pour moi le but d'une assez noble ambition que de m'efforcer de +marcher un jour sur les traces du prince Eugène de Savoie; mais comment +me préparer à un si grand rôle[446]?... Je désire pouvoir trouver autour +de moi des hommes dont les talents et l'expérience me facilitent le +moyen de fournir, s'il est possible, cette honorable carrière.» Puis +fixant Prokesch il s'écria: «Ah! si vous restiez auprès de moi!... Mais +devant vous s'ouvre une voie semée de riantes perspectives, capable de +vous tenter!» Prokesch le rassura en lui disant: «Nous parlerons de cela +plus tard.» Et ils se séparèrent après s'être embrassés[447]. + +Ces deux entretiens montrent dans le duc de Reichstadt un prince que +l'on n'a pas connu. Le poème du _Fils de l'Homme_ avait fait croire à la +France et à l'Europe que le fils de Napoléon était étiolé, que son +intelligence était faible ou abrutie. On voit, d'après ce qui précède, +combien cela était faux. On avait dit aussi--on le répète encore +aujourd'hui--que son instruction était nulle. Or, l'esprit, le jugement +et les connaissances du prince avaient immédiatement frappé Prokesch. +Plus d'une fois le duc de Reichstadt avait lu ces méchancetés et ces +calomnies dans les journaux étrangers, et il en avait souffert. Puis, il +s'était juré de donner un démenti formel à la triste réputation que des +pamphlétaires ennemis avaient osé lui faire, et il avait redoublé de +travail et d'énergie[448]. Il se serait fait tuer pour défendre la +mémoire de son père. «Il aimait son père, il l'adorait, dit une autre +relation de Prokesch écrite après la mort du prince[449]. Il étudiait en +lui l'histoire entière, le passé, le présent et l'avenir. À cet amour +passionné pour Napoléon il ajoutait une réelle affection pour son +grand-père. Le combat long et acharné qu'ils se livrèrent tous deux, et +la chute de l'un causée par l'autre, n'égarèrent pas ses sentiments. Il +vit cela et adora la main toute-puissante qui conduit les rois et +anéantit les peuples et les empires.» Mais Prokesch ajoutait: «Il +alliait ainsi dans son cœur deux éléments opposés dont le choc, selon ma +conviction, hâta puissamment sa mort.» Ce n'était donc pas un énervé, un +indifférent que ce jeune homme à l'âme ardente, au cœur franc et clair +comme la lame d'une épée. Sa fougue, sa vivacité d'esprit, son +enthousiasme devant les grandes pensées et les grands devoirs, ses +réflexions profondes sur les importantes questions militaires et +politiques, sur l'état des divers empires, leurs forces, leurs +ressources, leurs tendances et leurs relations, ses connaissances +étendues en histoire et en géographie, en philosophie et en littérature, +en statistique et en art militaire, en mathématiques et en langues +étrangères, tout cela prouvait suffisamment qu'il était un des jeunes +princes les plus instruits de son époque. Il avait, en effet, su tirer +profit des nombreuses leçons qu'on lui avait libéralement données. De +plus, quoiqu'il eût été éloigné de son pays dès l'âge de quatre ans, +quoiqu'il eût été séparé des compatriotes qu'il aimait et que son +instruction eût été faite par des maîtres autrichiens, il était +entièrement resté Français. Ceux qui lui reprochaient d'avoir été élevé +par Metternich au milieu de tous les préjugés qui devaient lui rendre la +France odieuse et de partager ces préjugés, ceux-là mentaient ou se +trompaient. S'il avait un air mélancolique qui surprenait tous ceux qui +l'apercevaient, c'est que son intelligence avait été assez précoce pour +comprendre les malheurs qui, dès l'enfance, avaient fondu sur lui. Le +premier des trônes de l'Europe renversé après des luttes gigantesques, +le plus glorieux des pères mort en captivité, une mère faible et +coupable, une patrie si éloignée de lui qu'il osait à peine espérer la +revoir, mille obstacles suscités entre lui et ceux qui auraient pu lui +parler de cette France toujours si aimée, le souci poignant d'une +destinée inquiète, exposée aux contradictions et aux périls de tout +genre, comment veut-on qu'avec des pensées et des préoccupations aussi +sévères, la pâleur et les soucis ne se fussent point gravés sur son +front? Il est inutile d'aller chercher ailleurs d'autres explications. +Celles-là suffisent. «Avec un calme au-dessus de son âge et une +impartialité au-dessus de sa position, dit encore Prokesch, il suivait +la lutte des partis dans les journaux et les brochures qu'il lisait avec +avidité, et il assignait à chacun le temps de sa durée et le terme de +ses intrigues.» + +Le prince concluait de cet état de choses «qu'il devait prendre pour +règle de se préparer sans repos et sans relâche». Aussi, sans s'adonner +aux plaisirs de son âge, sauf aux exercices militaires et à +l'équitation, le fils de Napoléon se préoccupait avec ardeur, à dix-neuf +ans, de son avenir[450]. Il savait qu'il avait à remplir une très haute +destinée, et il y consacrait tous ses efforts, lisant, étudiant, +méditant... Qu'on s'étonne, après cela, si son air grave a frappé ses +contemporains! Mais telle est la légèreté et la médisance des Cours +qu'on attribuait à la faiblesse constitutionnelle de sa nature ou à des +plaisirs excessifs ce qui n'était que le résultat de ses labeurs et de +ses préoccupations. «Une anxiété sans pareille, continue son ami, le +tourmentait au milieu des rêves si pardonnables d'un avenir de gloire. +Il jetait un regard sur lui-même, sur sa jeunesse, sur son inexpérience. +Il tremblait que le temps ne pût le porter à la tête des affaires avant +de l'avoir mûri.» C'est pourquoi il s'efforçait fiévreusement de combler +toutes les lacunes de son instruction. Il lisait les campagnes des +grands généraux; il allait apprendre les manœuvres sur le terrain; il +augmentait ses connaissances en histoire[451]. Il étudiait «tout ce qui +paraissait de nature à le préparer à une grande mission dans le monde». +Il n'était pas de ces princes qui n'attendent que du hasard ou de +l'intrigue le succès de leurs espérances. Il voulait gagner, il voulait +mériter amplement le trône qu'il ambitionnait, et il se tenait prêt. +«Dans ses études il ne laissait rien échapper de tout ce qui avait +rapport à l'art de la guerre sans l'approfondir.» Il aimait la guerre en +elle-même, non point pour la fièvre des combats, l'aiguillon des périls, +la passion de l'orgueil et de la gloire. Il la considérait comme un +fléau nécessaire, mais aussi comme propre à révéler les hommes, leur +sang-froid, leur capacité, leur vaillance[452]. Il s'était imposé une +tâche difficile, et ce détail précis étonnera bien ceux qui ne +connaissent de lui que son nom: l'histoire stratégique des campagnes de +son père. Il avait commencé à la travailler avec le plus grand soin; +«mais, comme nous l'apprend Proskesch lui-même, il ne voulait la publier +que lorsqu'il en serait assez content pour pouvoir la mettre au jour, +sans s'exposer aux reproches de présomption et de plagiat[453]». Une +troisième entrevue avec Prokesch succéda peu de jours après aux deux +premières. Le comte de Dietrichstein, qui eût voulu trouver en Prokesch +un appui pour réformer le caractère impétueux du jeune prince, était +venu se plaindre de l'obstination de son élève à préférer l'art +militaire à toute autre étude. Il paraît, entre autres, que le duc de +Reichstadt s'amusait à arranger l'orthographe allemande à sa fantaisie. +C'était une petite vengeance de sa part contre une langue qu'il avait +plutôt subie qu'aimée. Mais cette offense à la langue allemande semblait +au comte un véritable acte de rébellion. Prokesch en parla au jeune +prince, qui sourit et promit de ne plus taquiner son gouverneur. Il le +considérait comme un excellent homme, incapable toutefois d'apprécier +les pensées et les désirs qui le tourmentaient. Dietrichstein eût bien +voulu favoriser l'ambition de son élève, mais il redoutait fort M. de +Metternich, et la crainte de déplaire au puissant chancelier l'emportait +sur ses bonnes intentions[454]. + +Le duc de Reichstadt parlait souvent au chevalier de Prokesch de son +attachement pour son grand-père, car il en recevait des consolations et +quelques bons conseils. Il s'exprimait avec autant de franchise sur la +Cour, dont il appréciait peu les manières et l'esprit. Le duc était du +petit nombre de ceux qui savent apprécier les qualités d'un homme, sans +être aveuglé sur ses défauts. Parmi les rares personnes qu'il estimait, +il plaçait au premier rang l'archiduc Jean. Prokesch ne dit pas si le +prince, dans ses diverses confidences, l'entretînt jamais du comte de +Neipperg. Il est vrai que le chevalier a déclaré que les aveux intimes +du prince étaient la propriété de son cœur et que, se regardant comme un +confesseur, il ne les révélerait pas. On ne peut donc qu'estimer une +pareille réserve. Quant à sa famille, à ses oncles et tantes, le duc de +Reichstadt comptait peu sur leur dévouement. Il avait plus de confiance, +une confiance résolue, dans la bonté de sa cause, et il croyait +certainement qu'elle finirait par s'imposer, comme une nécessité, à la +France et à l'Europe. Il voulait savoir--et c'était chez lui une sorte +d'impatience fébrile--ce que pensait alors cette Europe de la France et +de son gouvernement. On était à la veille de la chute de Charles X, et +quoique le chevalier de Prokesch la considérât comme inévitable, il ne +soupçonnait pas qu'elle serait aussi rapide. Il dit cependant au duc +qu'un changement de gouvernement lui paraissait probable tôt ou tard, +mais qu'il serait précédé par une période anarchique. Que sortirait-il +de ces troubles? Peut-être la restauration de l'Empire. Il n'osait +toutefois l'affirmer. Mais, en sage conseiller, il invitait le prince à +se préparer à toutes les éventualités, à se rendre compte de la +situation exacte des différentes puissances, à faire valoir sa personne +dans l'armée, dans le monde et parmi les diplomates, à s'éclairer sur +l'état réel de la France et sur l'histoire exacte de son père. Aussitôt +le duc de Reichstadt lui montra sa bibliothèque personnelle, qui +comptait déjà plusieurs centaines de volumes d'œuvres historiques et de +Mémoires sur Napoléon, ainsi que sur les guerres de la République, du +Consulat et de l'Empire. Il tenait cette précieuse bibliothèque au +courant, et il convient de répéter qu'à cet égard il n'avait trouvé +aucun obstacle. «Son père était l'axe du monde de ses pensées. L'œil +fixé sur le portrait peint par Gérard, il réfléchissait souvent pendant +des heures entières sur les événements présents et il s'efforçait de les +déduire du passé[455]...» + +Prokesch lui promit de compléter ses réflexions par les siennes, de le +traiter en tout comme un ami dévoué. Il l'engagea à ne concevoir que des +désirs réalisables, mais à ne les perdre jamais de vue. Ces paroles +ravirent le prince à tel point qu'il appela Prokesch son «Posa». Le duc +de Reichstadt faisait ainsi allusion à la tragédie de Schiller, _Don +Carlos_, et à la scène fameuse où le prince dit au marquis de Posa: +«Laisse-moi pleurer, pleurer sur ton cœur des larmes brûlantes, mon +unique ami! Je n'ai personne, personne... sur cette grande et vaste +terre, personne! Aussi loin que s'étend la domination de mon père, aussi +loin que les navires portent notre pavillon, il n'est aucune place, +aucune, où je puisse me soulager de mes larmes, aucune, hors celle-ci. +(_Il se jette sur sa poitrine._) Oh! Rodrigue, par tout ce que nous +espérons un jour dans le ciel, ne me bannis pas de cette place! +Persuade-toi que je suis un orphelin que ta compassion a recueilli +auprès d'un trône! Car enfin je ne sais pas ce que signifie le mot +_père_... et je suis fils de roi!...» Ces plaintes avaient frappé le +prince, car il avait aussitôt découvert entre le héros de Schiller et +lui une étrange ressemblance. «Je serai votre Posa, répondit Prokesch, à +la condition que vous n'imiterez pas don Carlos; je le serai pour toute +votre vie et, je l'espère, pour une vie glorieuse.» Le duc attendri se +jeta dans ses bras, et, dès cette heure, leur affection fut scellée +comme par un pacte solennel. + +Le lendemain, le duc fit rappeler le chevalier de Prokesch, parce que +l'Empereur allait quitter Gratz avec lui. Il raconta à son ami qu'il +avait après son départ, et pendant plusieurs heures, lu des pages de +Plutarque et de César. Il paraissait avoir envisagé si nettement sa +situation que Prokesch, se rappelant qu'il avait plusieurs fois émis la +pensée de devenir un autre prince Eugène, lui conseilla encore une fois +de se dévouer aux intérêts de sa seconde patrie. L'Autriche n'avait +suscité partout que des indifférences ou des hostilités. À la mort de +François II, des temps difficiles pourraient surgir, et l'occasion ne +manquerait pas pour le jeune prince de se distinguer. Le duc lui +répondit que s'il voulait marcher sur les traces du prince Eugène, +c'était pour qu'on lui ouvrît la carrière des armes, la seule qui +convînt au fils de Napoléon. Si jamais il acquérait quelque gloire +militaire, il aurait fait un pas de plus vers le trône de France, et, +une fois assis sur ce trône, il pourrait prêter à son pays adoptif un +appui autrement efficace. Donc, pour l'instant, il fallait qu'il devînt +capable de commander une armée. «Je ne négligerai rien, ajouta-t-il +gravement, rien de ce qui peut conduire à ce but. On n'apprend pas la +guerre dans les livres, dit-on; mais est-ce que toute conception +stratégique n'est pas un modèle propre à éveiller les idées? Est-ce que +chaque résolution à laquelle s'arrête un grand capitaine dans une +situation critique n'est pas un enseignement? Est-ce qu'en se +familiarisant avec les récits historiques on n'établit pas des rapports +réels et vivants non seulement avec les écrivains, mais avec les acteurs +mêmes du drame de l'histoire[456]?» Telles étaient les pensées sérieuses +qui agitaient ce cerveau impressionnable. Si les partisans du fils de +Napoléon avaient pu le connaître et savoir quel homme était déjà ce +jeune prince de dix-neuf ans, ils auraient eu plus de confiance en sa +cause et son avenir. Mais M. de Metternich veillait. Il empêchait toutes +relations du prince avec le dehors. Il s'opposait froidement à ses +désirs comme à ses rêves. + +Le bruit s'était répandu à ce moment que la Pologne était prête à se +soulever. Le duc de Reichstadt, lisant cette nouvelle dans un journal, +s'écria aussitôt: «Si la guerre générale vient à éclater, si la +perspective de régner en France s'évanouit pour moi, si nous sommes +appelés à voir surgir du sein de ce cataclysme l'unité de la Pologne, je +voudrais qu'elle m'appelât. Il serait temps encore de réparer une des +plus grandes iniquités du passé.» Le fils de Napoléon se rappelait alors +la faute de son père engageant une guerre formidable avec la Russie pour +le seul prétexte d'une ambition impossible à assouvir, alors que la +cause de la reconstitution de la Pologne l'eût rendue légitime et +peut-être victorieuse[457]. Tout en faisant la part d'un enthousiasme +juvénile, Prokesch se garda bien de décourager son jeune ami. Il +trouvait, au contraire, dans cette hypothèse le moyen naturel de +développer ses facultés et de grandir encore son caractère. Lorsque la +Pologne se fut soulevée, le duc se sentit plus que jamais désireux +d'aller l'aider en personne. «Il aimait ce peuple, affirme Prokesch, +pour ses qualités militaires et pour l'attachement dont il avait fait +preuve envers son père. Il aurait accompli des prodiges de valeur à la +tête de ce peuple... Chaque nouvel orage qui menaçait d'éclater en +Orient et en Occident, venait soulever dans son âme mille flots +tumultueux.» Mais il était obligé devant son entourage de dissimuler ses +impressions. Il avait heureusement un grand empire sur lui-même. «Sur +son beau et pâle visage, aucun homme ne lut quoi que ce fût des tempêtes +qui bouleversaient son cœur, mais nous n'étions pas plus tôt seuls qu'il +ouvrait les journaux pour y lire le récit des efforts que tentait la +Pologne. Puis il regardait en frémissant les quatre murs de sa chambre. +Souvent aussi, dans un accès de désespoir, il se laissait tomber sur un +canapé, maudissant la situation et les ténèbres impénétrables de +l'avenir[458]...» Il aurait alors perdu toute confiance en lui-même, si +Prokesch ne fût venu à son secours et ne l'eût réconforté par +d'énergiques conseils. Les deux amis devaient se séparer bientôt, mais +pour quelque temps seulement. Le duc allait suivre son grand-père à +Vienne; Prokesch se rendait en Suisse, avec le dessein de revenir +ensuite au château de Kœnigswart, où Metternich lui avait donné +rendez-vous. Il offrit en signe d'affection à son jeune ami une belle +médaille antique d'Alexandre le Grand qu'il avait rapportée de son +voyage en Grèce. Le jeune prince la suspendit à son cou, comme s'il se +fût agi d'une médaille bénite. C'est qu'elle était pour lui la marque +heureuse de sa première et de sa plus précieuse amitié. + + + + +CHAPITRE XVI + +LE DUC DE REICHSTADT ET LA RÉVOLUTION DE 1830. + + +Ce fut à Zurich, le 1er août 1830, que le chevalier Prokesch apprit la +chute du gouvernement de Charles X. Il crut un moment que les puissances +allaient ramener le Roi sur le trône, comme elles l'avaient fait pour +Louis XVIII, en 1814 et en 1815. Puis il songea--et il ne se trompait +pas--qu'elles pourraient bien, de crainte d'une trop grande agitation en +France, laisser à ce pays le soin de choisir lui-même son souverain. En +Suisse, il entendit pour la première fois prononcer le nom du duc +d'Orléans. À son retour, et passant par l'Allemagne, il recueillit des +vœux assez nombreux en faveur du fils de Napoléon. Après tout, l'Europe +ne pouvait faire une grande opposition à ce prétendant qui paraissait +plus que tout autre attaché à l'Autriche et présenter plus de garanties +que de dangers. Metternich était revenu précipitamment de Kœnigswart à +Vienne. L'un de ses premiers soins avait été de rayer le nom de Prokesch +de la liste présentée par le duc de Reichstadt pour former sa maison +militaire. Prokesch s'en étonna. Il devait en savoir un peu plus tard la +raison par le chancelier lui-même. À la prière du duc, Gentz intervint +auprès de Metternich. Celui-ci refusa formellement de l'écouter, parce +que Prokesch «mettait dans la cervelle du jeune prince des projets trop +vastes». Marie-Louise avait, à la demande de son fils, fait également +une démarche dans ce sens. Elle avait subi le même échec. + +Le général Belliard vint à la fin d'août à Vienne, en qualité +d'ambassadeur extraordinaire, notifier à l'Autriche l'avènement de +Louis-Philippe. Quelques jours après, il désira voir le duc de +Reichstadt, mais le prince de Metternich lui objecta un refus poli[459]. +Quelle était la raison de cette attitude? La voici, telle que Metternich +l'expliqua, après la mort du prince, à Prokesch lui-même: «Figurez-vous, +lui dit-il, que le général Belliard étant venu à Vienne pour me notifier +l'avènement de Louis-Philippe,--et lui et moi étant assis autour d'une +petite table dans mon cabinet de travail,--j'avais dans le tiroir de +cette même petite table, sans qu'il s'en doutât, l'original de la pièce +qui avait été signée par lui, par le maréchal Maison, par le commandant +de Strasbourg, par tous les généraux enfin, sous les ordres desquels +étaient les troupes échelonnées sur toute la ligne jusqu'à Paris, +document par lequel les conjurés s'engageaient à conduire le duc de +Reichstadt en triomphe à Paris[460].» Metternich aurait ajouté que cette +pièce confidentielle lui était parvenue par le duc d'Otrante, qui avait +entrepris de le décider à faciliter l'évasion du duc et qui avait juré +de le faire parvenir sain et sauf à Strasbourg. Comment Fouché, qui +était mort le 25 décembre 1820, aurait-il pu communiquer cette pièce en +1830 à Metternich? Il y a là certainement une erreur commise par +Prokesch dans la reproduction des paroles de Metternich. Il a dû, sans +doute, faire une confusion avec le fils de Fouché, le comte Athanase +d'Otrante, alors secrétaire à la légation de Suède, qui était venu à +Vienne dans l'intention de seconder la cause de Napoléon II et qui +paraissait être le porte-parole de Joseph Bonaparte en cette +occasion[461]. Toujours est-il que Metternich dit plus tard à Prokesch: +«On me pressa d'abord afin d'avoir par écrit l'assentiment du duc, et +voyant que je ne cédais pas, on me menaça de la République. Si je vous +avais, à ce moment, mis dans le secret, vous vous seriez enfui avec le +duc et, l'un et l'autre, vous auriez couru à votre perte, car ceux qui +contrecarraient les projets napoléoniens étaient positivement les plus +forts. Mais vous auriez placé l'Autriche dans une situation des plus +compromettantes vis-à-vis de l'Angleterre, de la Russie et de la +Prusse...» Prokesch fut contraint d'avouer que, si l'occasion de fuir +s'était présentée, la prudence eût eu peu de part dans leurs décisions. + +Il convient de résumer ici en quelques lignes la politique de M. de +Metternich à cette époque. Le prince avait une terreur et une haine +profondes de la propagande révolutionnaire; c'est à sa répression qu'il +consacrait toutes ses pensées et tous ses efforts. Il avait mal reçu +l'envoyé extraordinaire de Louis-Philippe, regrettant hautement avec +François II «les tristes catastrophes de la fin de Juillet» et jugeant +le régime nouveau incapable de ramener la paix en France et de maintenir +la paix en Europe. Puis après avoir, pour ainsi dire, admonesté le +général Belliard, il faisait poliment écrire au roi Louis-Philippe que +François II désirait la stabilité et la prospérité de son règne. Ceci ne +l'empêchait pas de dire, quatre jours après, à Appony, qu'il y avait +«incompatibilité entre le nouveau gouvernement et le repos de l'Europe». +Un moment même, il pensa à l'intervention des puissances, puis il la +réduisit à la déclaration d'une solidarité commune et morale contre +l'anarchie, contre l'esprit de révolte qui menaçait particulièrement +l'Autriche. Dans les premiers jours qui suivirent la révolution de 1830, +il aurait désiré s'unir plus étroitement avec la Russie, sans partager, +cependant, l'état d'irritation de Nicolas, qui ne voulait pas +reconnaître le nouveau roi des Français. Au fond, Metternich était +satisfait de la tension subite des rapports entre la Russie et la +France, car il avait redouté, peu de mois auparavant, une alliance très +probable entre l'empire russe et la monarchie de Charles X. Il +affectait, malgré ses craintes pour le repos de la vieille Europe, une +sérénité et une impartialité absolues. Il avait un autre dessein qu'il +comptait accomplir à l'occasion: effrayer le gouvernement de Juillet et +le tenir en respect avec le duc de Reichstadt qu'il ferait tout à coup +apparaître à la frontière, si la Révolution relevait jamais sa tête +hideuse. Il laissait entendre, en effet, qu'il se rendrait aux désirs +des bonapartistes, plutôt que de tolérer la chute du pouvoir dans les +mains des anarchistes ou dans celles d'un roi disposé à reprendre +l'ancienne politique de conquêtes et de propagande. Ayant, en effet, la +bonne fortune de garder en otage un dangereux prétendant, il n'était pas +fâché de faire savoir de temps à autre qu'il oserait s'en servir. Il +n'ignorait pas que les bonapartistes, alliés aux révolutionnaires, ne +perdaient pas une minute pour agir contre la monarchie de Juillet et +s'apprêtaient à de plus rudes attaques. Sa politique cauteleuse pouvait +se résumer ainsi: persuader à Louis-Philippe qu'il faisait des vœux pour +sa stabilité et sa prospérité; laisser également croire à Charles X +qu'il désirait le rétablissement de la monarchie légitime avec le duc de +Bordeaux; faire entendre, enfin, aux partisans du duc de Reichstadt qu'à +l'occasion il saurait prendre en main les droits du jeune prince[462]. +Tant de ruses, qui eussent été dignes d'un Fouché, lui donnaient en +apparence une valeur supérieure à celle des politiques de son temps. Or, +les hommes qui avaient intérêt à lui maintenir cette réputation étaient +ceux-là «qui admettaient, comme l'a si bien dit lord Holland, cette +maxime avilissante que le mépris de la vérité est utile et nécessaire +dans le gouvernement des hommes». + +La situation en Europe était, à cette date, singulièrement troublée. La +Russie, redoutée de tous, convoitait le Bosphore; l'Autriche craignait +l'explosion de l'esprit révolutionnaire en Italie; la Prusse +s'inquiétait pour ses provinces de la rive gauche du Rhin, qui +subissaient mal sa domination; l'Angleterre, qui traversait une crise +très grave en raison de sa situation économique, se défiait des projets +de la Russie; l'Italie et la Belgique aspiraient à leur indépendance; +l'Espagne et le Portugal étaient en proie à des agitations sérieuses; la +Pologne et l'Irlande étaient prêtes à se soulever contre leurs +oppresseurs. La révolution, qui venait d'éclater en France, pouvait +donc, à un moment donné, embraser toute l'Europe. + +Lorsque Prokesch revit le duc de Reichstadt, à son retour de Suisse, il +le trouva en compagnie du capitaine Foresti et se borna devant lui à +quelques termes d'une politesse aimable. Le comte de Dietrichstein, qui +survint, se plaignit du choix des personnes qui allaient composer la +maison militaire du prince et qui devaient être le général comte +Hartmann, le capitaine baron de Moll et le capitaine Standeiski. +C'étaient des officiers fort honorables sans doute, mais dont le +caractère froid devait fort peu sympathiser avec celui du duc de +Reichstadt. Le prince savait que Metternich avait rayé Prokesch en +disant: «Celui-là, non; j'en ai besoin pour moi-même», et avait pris +trois personnes au hasard, sans s'inquiéter si elles plairaient. Enfin, +Prokesch resta seul avec le duc, qui se jeta aussitôt dans ses bras et +l'entretint de l'événement du jour, c'est-à-dire de la révolution +survenue en France. «Répondez, dit-il, à cette question qui est pour moi +d'une importance capitale: Que pense-t-on de moi dans le monde?... Me +reconnaît-on dans cette caricature que font de moi tant de feuilles, qui +s'évertuent à me représenter comme un être à l'intelligence étiolée et +comme estropié à dessein par l'éducation?» Son ami le tranquillisa. Ceux +qui le voyaient--et ils étaient nombreux--pouvaient-ils croire à des +fables pareilles?... En Suisse, d'ailleurs, beaucoup de personnes +avaient parlé de lui avec sympathie. Ainsi, le célèbre historien Rotteck +lui avait affirmé à Fribourg en Brisgau que, dans sa conviction, le duc +de Reichstadt était l'unique gage de stabilité pour la France et de paix +pour l'Europe. + +Le duc, qui l'avait écouté avec plaisir, revint bientôt à ses doutes +amers. «Tel que vous me voyez aujourd'hui, disait-il, suis-je digne du +trône de mon père? Suis-je capable de repousser loin de moi la +flatterie, l'intrigue, le mensonge? Suis-je capable d'agir?» Prokesch +lui fit comprendre que, malgré le peu de durée probable du règne de +Louis-Philippe, il aurait cependant assez de temps devant lui pour +envisager paisiblement les éventualités futures. Alors, revenant à la +question de sa maison militaire, le prince s'écria avec tristesse: «Je +ne vous aurai pas près de moi. Metternich l'a refusé à ma mère...» Puis, +avec une résolution subite et se redressant: «Mais un temps viendra où +il faudra aussi compter avec ma volonté!» Son grand-père avait parlé de +l'envoyer avec sa maison militaire à Prague. Ce projet lui plaisait. «Il +faut, disait-il, que je voie et que je sois vu.» Prokesch lui fit +observer que Prague n'était pas aussi fréquenté que Vienne, et qu'il +valait mieux pour lui demeurer dans cette capitale. Il lui conseillait, +avec l'autorisation de l'Empereur, de fréquenter les cercles +diplomatiques et les salons, de recevoir chez lui les hommes les plus +distingués de la Cour, les sommités de l'armée, des lettres et des +sciences. Prokesch aurait voulu surtout étendre la sphère d'action +militaire du prince. Il en parla à Gentz et fit l'éloge des aptitudes de +son jeune et noble ami. Il essaya même d'agir en ce sens sur l'esprit du +prince de Metternich. Mais celui-ci ne parut pas comprendre. Il prit un +air glacial devant les propositions de Prokesch et, après quelques +paroles banales, changea presque immédiatement de sujet. Sans craindre +de froisser le chancelier, ni de se créer à lui-même des difficultés, +Prokesch résolut de s'attacher ouvertement au duc de Reichstadt et +continua ses visites, au su et au vu de tous. Lorsque Prokesch voulut +savoir plus tard de Metternich la raison de son attitude si étrange à +son égard, celui-ci lui répondit: «Comme je vous connais et comme je +connaissais le duc, je voyais dans vos relations un danger pour vous et +pour lui. Je ne vous croyais assez forts, ni l'un ni l'autre, pour +résister à des tentations qui étaient soutenues par l'Empereur lui-même. +Je ne voulais pas, tandis que je prêtais l'oreille à vos confidences et +que je vous en faisais moi-même, vous placer dans la fausse position +d'un homme qui, tout en m'étant dévoué, n'en aimait pas moins +sincèrement le duc.» + +Au mois d'août 1830, Prokesch ne soupçonnait donc pas les vrais motifs +de la conduite si réservée de Metternich à son égard, et, décidé à se +dévouer corps et âme au fils de Napoléon, il faisait semblant de ne +point s'apercevoir de sa froideur. Ni lui ni le duc ne savaient alors +qu'un parti assez puissant, représenté par des maréchaux comme Maison et +Marmont et par des généraux comme Belliard et autres était prêt à aider +la cause du duc de Reichstadt. Ils ignoraient qu'on avait affiché à +Paris des placards où l'on réclamait le retour de Napoléon II; où l'on +disait que cet enfant de Paris «était le chef de la grande nation, son +premier citoyen, et qu'avec lui la France redeviendrait invincible». + +Le culte de Napoléon s'était maintenu après la mort de l'Empereur à +Sainte-Hélène, et sa fin tragique avait profondément ému les esprits. +Les bonapartistes avaient tiré parti de cet événement, et, grâce à leur +zèle et à leur propagande, l'image de Napoléon se trouvait dans la +chaumière du paysan, comme dans la mansarde de l'ouvrier. Ils s'étaient +alliés aux libéraux et aux républicains pour attaquer la Restauration +avec les fastes de l'Empire; unis dans le même assaut contre la +monarchie légitime, ils avaient pris une part décisive aux journées de +Juillet. Le préfet de police, Gisquet, a dit alors que si le duc de +Reichstadt avait pu agir, il aurait facilement rallié les débris +échappés aux désastres de l'Empire. Il savait que les bonapartistes, +même sans la coopération du prince, avaient associé à leurs intrigues +des officiers supérieurs et des réfugiés politiques, formé des comités, +agité les diverses classes de la population, secondé les moindres actes +d'hostilité contre le gouvernement de Louis-Philippe et essayé de +prouver que le respect du nouveau roi pour la mémoire de Napoléon +n'était qu'un artifice politique. Ils ne doutaient pas que le retour du +duc de Reichstadt en France ne fût qu'une question de temps, et ils +travaillaient avec ardeur à hâter cet événement[463]. + +Les journées de Juillet avaient inquiété Metternich, sans trop le +surprendre. Au mois de juin, il n'avait pas hésité à confier à M. de +Rayneval ses craintes sur la situation de la monarchie légitime. Il +avait écrit à Appony: «L'entreprise d'Alger pourra réussir; le +gouvernement cependant n'en périra pas moins.» Ce n'était pas qu'il +redoutât une révolution immédiate, mais l'affaiblissement du pouvoir +royal amené peu à peu par l'ascendant des doctrines subversives et la +licence de la presse. Toutefois, il croyait qu'il y aurait témérité à +risquer ce qu'on appelait un coup d'État. Il aimait les constitutions +légitimement données et loyalement pratiquées. Si jamais l'occasion s'en +offrait, il protégerait la Charte, comme il protégeait tout ce qu'il +trouvait régulièrement établi. Quelques mois après, la révolution de +1830 avait éclaté, et le prince de Metternich, sans penser à défendre +l'ancienne Charte, ainsi qu'on l'aurait pu croire[464], se préoccupait +d'étouffer l'esprit de faction et d'empêcher ses développements. Il +disait à l'Empereur qu'il voulait examiner avec la Russie une base +d'entente entre les membres de l'ancienne Quadruple Alliance, pour +donner de l'unité à leurs résolutions prochaines. Il voyait noir. Il +écrivait à Nesselrode que «la vieille Europe était au commencement de la +fin» et que, dût-il périr, il saurait faire son devoir. Les troubles de +Bruxelles venaient d'éclater, et, le 2 septembre, le général Belliard, +qui sortait de chez Metternich, écrivait à son gouvernement qu'une +manifestation de principe, dans cette circonstance, serait bonne et +donnerait une grande sécurité à toutes les puissances européennes. Il +espérait qu'aucune, même la Russie, ne voudrait montrer d'hostilité à la +France. Il avait cependant été assez mal accueilli par le ministre +autrichien, et ses protestations de paix et de bonne harmonie n'avaient +guère été écoutées. Metternich lui avait affirmé que l'Autriche ne se +mêlerait pas des affaires intérieures de la France, mais qu'elle ne +souffrirait pas une ingérence de la France dans ses propres affaires. Le +4, Belliard obtenait une audience de l'Empereur à Schœnbrunn[465]. Il +remettait ses lettres de créance, et il croyait pouvoir écrire à Paris +que, malgré les mauvaises dispositions de la Russie, le cabinet +autrichien était favorablement disposé. Il affirmait que des ordres +avaient été donnés pour la reconnaissance immédiate du gouvernement +nouveau. Toutefois, les Autrichiens--si l'on en croit le premier +secrétaire de l'ambassade française, qui était moins +optimiste--s'inquiétaient de l'influence de la révolution de Juillet en +Piémont, dans le duché de Modène et dans quelques parties des États du +Pape, si bien que Metternich avait donné des ordres pour renforcer les +troupes stationnées dans le royaume lombardo-vénitien. Mais, après +l'audience impériale, le ministre autorisa les attachés de l'ambassade +française à prendre la cocarde tricolore. Il laissa même entendre que la +Russie reviendrait sur ses dispositions hostiles et finirait par imiter +ses alliés en reconnaissant Louis-Philippe pour roi des Français. + +Le 8 septembre, Metternich crut devoir dire en propres termes au général +Belliard, qui se disposait à rentrer à Paris: «L'Empereur abhorre ce qui +vient de se passer en France... Le sentiment profond, irrésistible de +l'Empereur est que l'ordre de choses actuel en France ne peut pas +durer... Que votre gouvernement se soutienne, qu'il avance sur une ligne +pratique, nous ne demandons pas mieux...» Puis, d'un ton menaçant: +«Jamais nous ne souffrirons d'empiétement de sa part. Il nous trouvera, +nous et l'Europe, partout où il exercerait un système de propagande!» Le +général Belliard protesta de toutes ses forces contre cette supposition. +Metternich voulut bien admettre alors la bonne volonté du gouvernement, +mais il ne craignit pas de mettre en doute sa capacité à dompter +l'anarchie menaçante[466]. Il aurait même déclaré à Belliard, dès la +première entrevue: «Je vous ai connu comme l'un des adhérents les plus +zélés de l'homme qui, sans contredit, était le prototype du pouvoir. Or, +vous qui avez connu Napoléon, croyez-vous que, placé dans la position du +gouvernement actuel, il se serait cru en possession des moyens de +gouverner nécessaires?» Belliard dut être assez embarrassé pour +répondre, d'autant plus qu'il avait osé offrir avec d'autres généraux de +conduire le duc de Reichstadt en triomphe à Paris. Ainsi, c'est l'envoyé +extraordinaire de Louis-Philippe, chargé d'annoncer l'avènement du +nouveau roi, c'est lui qui faisait partie de la conjuration tentée, +quelques semaines auparavant, pour proclamer Napoléon II! + +La situation ne laissait pas d'être fort extraordinaire, et cette +affaire jetait un singulier jour sur la disposition des esprits à cette +époque. Le comte d'Otrante avait promis à Metternich que, si l'on +consentait à lui donner Napoléon II, la France fournirait toutes les +garanties possibles de paix et d'amitié. Les grands pouvoirs de l'État +devaient être constitués de telle façon que l'autorité serait efficace +et que l'anarchie disparaîtrait. Un projet de constitution impériale fut +même soumis au chancelier. On y faisait résider la souveraineté dans la +personne du nouvel empereur; on déclarait la religion catholique +religion de l'État. On proposait de faire voter le budget des dépenses +pour plusieurs années, afin d'enlever les finances au caprice des +Assemblées; on offrait de créer des pairs héréditaires, d'étendre la +capacité électorale à tous les Français jouissant des droits civils et +contribuant aux charges publiques, d'interdire les travaux forcés et la +mort civile pour les crimes politiques, de consacrer la liberté de la +presse comme un droit, en tant qu'elle ne léserait aucun intérêt général +ou privé. Metternich écouta toutes ces propositions et résuma +dédaigneusement son opinion sur ce projet: «C'est une feuille de papier, +et rien de plus!» D'autres émissaires du parti napoléonien étaient venus +lui demander aussi de leur confier le jeune prince. «Quelles garanties +donnerez-vous au duc de Reichstadt, touchant l'avenir qui l'attend? +demanda-t-il.--L'amour et le courage des Français, qui élèveront un +rempart autour de lui, lui fut-il répondu.--Mais six mois ne seront pas +écoulés qu'il sera au bord du précipice. Faire du bonapartisme sans +Bonaparte est impossible!» Et Metternich énuméra complaisamment les +difficultés. Ambitions, exigences, ressentiments, haines, tout se +dresserait contre le fils de l'Empereur. Ce qui avait fait réussir +Napoléon, c'était son génie, la lassitude des secousses +révolutionnaires, le besoin impérieux d'ordre et de sécurité. Ses +victoires incomparables avaient fasciné le peuple et lui avaient donné à +lui-même une confiance sans pareille. Les circonstances et les hommes +l'avaient aidé. Mais aujourd'hui, quelle différence! «Bonaparte +lui-même, ajoutait Metternich, serait-il en position d'accomplir quoi +que ce soit dans cette orageuse mêlée de gens dont la vanité grotesque +ne laisse pas intactes, vingt-quatre heures durant, les plus hautes +réputations, dans cette mêlée où tous les coryphées des partis, après +avoir survécu à leur propre popularité, jettent toute renommée en pâture +à la risée de la presse et où chaque acteur, salué à son entrée en scène +par des acclamations, est ensuite, que ce soit justice ou effet de +l'envie, sifflé à outrance? Napoléon avait reconstruit la nouvelle +société avec les débris de l'ancienne. La France met sa gloire à réduire +en poussière jusqu'aux débris qui jonchent son sol: c'est là sa +spécialité... Les hommes supérieurs se continuent rarement dans leurs +héritiers. Ils ont sur la société une grande influence, mais ils n'y +sont que de rares accidents[467]...» + +Il faut reconnaître qu'il y avait beaucoup de vrai dans ces +appréciations. Le ministre exprimait en même temps les pensées de son +maître, car François II avait dit qu'il aimait trop son petit-fils pour +le livrer à des expériences hasardeuses. Toutefois l'Empereur avait +voulu savoir quel effet produiraient de telles propositions sur le duc, +et il lui en avait glissé quelques mots, dans une simple conversation. +Le duc en fit aussitôt part à son ami. «Tout son être était comme +enflammé, dit celui-ci. Ses rêves enfin prenaient corps et se +changeaient en espérances...» Elles ne durèrent qu'un instant. +Metternich se chargea de les dissiper. Le chancelier, ayant rencontré un +jour le duc de Reichstadt à la porte de l'Empereur, l'avait invité à le +venir voir. Le duc se rendit avec une certaine défiance chez lui. Il se +conduisit prudemment, ne s'avançant pas trop, ne confiant point toutes +ses pensées. Cependant, lorsqu'il revit Prokesch, il lui dit: «Je ne +puis paraître aux yeux du monde que comme le petit-fils de mon +grand-père. C'est aussi l'opinion du prince. Il faut que je cherche mon +avenir dans l'armée; moi-même, je suis de cet avis. D'abord, quant à la +France actuelle, on ne peut pas compter sur elle. Ensuite, il est +certain que là-bas, vu mon jeune âge, il me serait impossible de me +rendre maître des partis.» Il répétait ainsi les propres paroles de +Metternich[468] et paraissait convaincu de leur vérité. Les doutes que +le fils de Napoléon avait de lui-même et de sa valeur avaient subitement +reparu. Ils allaient se dissiper en d'autres incidents. + +Les partisans du régime napoléonien continuaient leurs démarches. L'un +de leurs chefs, l'ex-roi d'Espagne, le prince Joseph Bonaparte, écrivait +d'Amérique à l'empereur François II que, s'il lui confiait le fils de +son frère, il garantissait le succès de l'entreprise. «Seul, disait-il, +avec une écharpe tricolore, Napoléon II sera proclamé[469].» Il mandait +en même temps à Metternich que les circonstances lui faisaient un devoir +de ne rien épargner pour assurer le bien-être de la France et la +tranquillité de l'Europe. «Napoléon II, rendu aux vœux des Français, +affirmait-il, peut seul produire tous ces résultats. Je m'offre à lui +servir de guide. Le bonheur de mon pays, la paix du monde seront les +nobles buts de mon ambition. Je déclare n'en avoir pas d'autres...» Il +ajoutait que Napoléon II empêcherait les ferments républicains de se +développer en France, en Italie, en Espagne et en Allemagne; enfin, que +l'Autriche serait sa seule alliance de famille et de politique avec le +continent. Il déclarait que les maisons d'Espagne et de Naples ne +pourraient faire opposition aux vues des maisons de France et d'Autriche +ainsi réunies, que l'Italie resterait dans le devoir, que la Prusse, la +Russie et l'Allemagne ne s'agiteraient pas, que le nouveau roi +d'Angleterre effacerait, par sa conduite, les honteux procédés de +l'ancien gouvernement envers Napoléon mourant. Il se laissait aller à +une sorte de lyrisme, voyant déjà les nuages, amoncelés sur la France et +l'Europe, se dissiper au souffle de la raison et de la justice. +Metternich le considéra comme un rêveur et ne lui répondit pas. Mais +cette lettre indiquait bien l'impression produite dans le monde par la +chute de Charles X et les espérances placées aussitôt sur la tête du +fils de Napoléon[470]. + +Au moment où l'on présentait Louis-Philippe aux acclamations populaires, +deux bonapartistes, Ladvocat et Dumoulin, hommes peu connus, avaient eu +la pensée de proclamer Napoléon II. Dumoulin parut en uniforme +d'officier d'ordonnance dans la grande salle de l'Hôtel de ville et +allait crier: «Vive Napoléon II!», lorsqu'un sieur Carbonnel le fit +enfermer et garder à vue dans une pièce voisine. Thiers et Mignet +avaient, paraît-il, conseillé ironiquement à Ladvocat de se hâter, car +la Fortune est une personne qui se livre seulement aux impatients. +«Ainsi, d'une part, dit Louis Blanc qui raconte le fait, l'étalage d'un +habit brodé, de l'autre une espièglerie d'enfant, c'est à cela que +devait se réduire la lutte entre le parti d'Orléans et le parti +impérial. Singularité historique dont le secret se trouve dans la +trivialité de la plupart des ambitions humaines!... Pourtant le souvenir +de l'Empereur palpitait dans le sein du peuple. Pour couronner dans le +premier de sa race l'immortelle victime de Waterloo, que fallait-il? +Qu'un vieux général se montrât à cheval dans les rues et criât, en +tirant son sabre: «Vive Napoléon II!...» Le général Gourgaud fit en vain +cette tentative. Le 29, on l'entendit protester à l'hôtel Laffitte +contre la candidature du duc d'Orléans, et, dans la nuit du 29 au 30, il +réunit chez lui quelques officiers pour aviser aux choses du lendemain. +Il ne trouva pas les partisans qu'il espérait. «Il semble que les luttes +civiles déconcertent les hommes de guerre, remarque encore Louis Blanc. +Napoléon, d'ailleurs, avait amoindri toutes les âmes autour de la +sienne. Le régime impérial avait allumé dans les plébéiens, qu'il +élevait brusquement à la noblesse, une soif ardente de places et de +distinctions. Le parti orléaniste se recruta de tous ceux à qui, pour +ressusciter l'Empire, il n'eût fallu peut-être qu'un éclair de +hardiesse, un chef et un cri... Ainsi, tout fut dit pour Napoléon, et, +quelque temps après, un jeune colonel au service de l'Autriche se +mourait au delà du Rhin, frêle représentant d'une dynastie qui vint en +lui exhaler son dernier souffle[471].» + +Pour distraire son petit-fils de ses énervantes préoccupations, François +II l'emmena avec lui en Hongrie au couronnement du prince héritier, +Ferdinand[472]. Quand le duc revint, un mois après, à Vienne, la +Belgique était en révolution; plusieurs personnages disaient que le +jeune prince était le seul capable d'en occuper le trône et d'éviter à +l'Europe de nouvelles inquiétudes. On en parla à Metternich, qui, tenant +à rendre indépendante de l'influence française toute innovation dans les +Pays-Bas, laissa tomber de ses lèvres minces et dédaigneuses cet arrêt +sans appel: «Exclu une fois pour toutes de tous les trônes[473]!» Le +prince François de Dietrichstein, frère du comte Maurice, homme de +mérite et de savoir qui avait toujours apprécié le génie de Napoléon, +fit à cette époque la connaissance du duc de Reichstadt. Celui-ci, +sachant quelle était sa supériorité intellectuelle, alla le voir dans +son domaine situé à quelques lieues de Vienne et eut un long entretien +avec lui. Le prince de Dietrichstein s'exprima en toute franchise. +Examinant la situation de la France, il démontra que le parti +napoléonien n'était pas assez fort pour se grouper autour d'un chef +aussi jeune et aussi peu connu. Mais, sans imiter la sécheresse et +l'indifférence de Metternich, qui s'inquiétait peu des tortures morales +du fils de Napoléon, il lui rappela, lui aussi, le grand exemple +d'Eugène de Savoie. Il invita le jeune prince à répondre à l'attente du +plus grand nombre, à développer ses facultés, à accroître ses +connaissances politiques et militaires. Le duc de Reichstadt ne +demandait pas mieux. Partout où son épée aurait pu être utile, il se +serait précipité pour la tirer. Ainsi, à la première nouvelle des +troubles de Paris et avant la chute de la monarchie légitime, il s'était +généreusement écrié: «Je voudrais que l'Empereur me permît de marcher +avec ses troupes au secours de Charles X!» Mais François II, tout en +s'élevant contre l'usurpation de Louis-Philippe, ne voulait pas plus +offrir à Charles X son petit-fils qu'un seul de ses soldats. Il +consentait bien à donner asile au vieux roi dans ses États, à la +condition que sa présence ne contrariât pas un seul de ses alliés[474]. +Quand on examine, à ce moment, la politique de l'Europe, on reconnaît +bien vite que les grands mots de solidarité et de fraternité entre les +monarques, comme ceux d'humanité, de droit primordial, de droit +préexistant, etc., ne sont en réalité que des mots. De loin, cette +phraséologie solennelle impose; de près, elle attriste. + +Le jeune prince avait redemandé à Metternich l'autorisation d'attacher à +sa personne le chevalier de Prokesch. Metternich refusa encore une fois, +tout en laissant, jusqu'à nouvel ordre, le chevalier libre de fréquenter +le duc. Prokesch, sans se décourager et sans craindre une disgrâce, +profita amplement de l'autorisation. Il put ainsi se rendre compte des +souffrances de cette jeune âme si fière, si impétueuse, si désireuse +d'action et de gloire. Un soir, il trouva son ami méditant sur le +testament de son père, et spécialement sur le quatrième paragraphe de +l'article premier, où l'Empereur lui recommandait de ne jamais oublier +«qu'il était né prince français». Le fils de Napoléon avait fait de +cette recommandation suprême la règle de conduite de sa vie, quoique +cette règle rigoureuse lui causât parfois de vives inquiétudes. En +effet, des occasions auraient pu se présenter où l'action qu'il +cherchait se serait offerte; mais alors il eût manqué de fidélité au +testament impérial, et, pour lui, c'eût été comme s'il eût désobéi à son +père lui-même. Il était donc voué à l'inaction, et il s'en désolait. +Cent fois, il repassait dans son esprit toutes les éventualités +possibles; il n'en trouvait pas qui répondît entièrement à ses désirs. +Il cherchait vainement «une éclaircie dans le ciel sombre»; le ciel +restait fermé. Si l'on veut connaître l'origine de la maladie lente qui +le rongea et finit par le détruire, c'est là qu'il faut la chercher. Le +duc essaya alors de distraire ses tristes et obsédantes pensées par les +promenades à pied, par les courses à cheval. Il en abusa. Sa santé en +souffrit. Une croissance anormale et les fatigues qu'elle lui causait +furent aggravées par l'équitation trop prolongée. Le prince aimait à +monter plusieurs heures de suite des chevaux différents et, de +préférence, des chevaux fougueux qui exigeaient un développement +excessif de forces. Puis il se rejeta sur un travail absorbant, sur des +études historiques ou stratégiques. Il tint à lire tout ce qui +paraissait sur son père[475]. Il écrivit lui-même, quoiqu'il préférât la +réflexion à la rédaction, quelques essais sur des sujets d'art +militaire. Il annota César, Montecuccoli, Jomini, Ségur, Norvins et +d'autres auteurs. + +Peu à peu, certains efforts des partisans de la cause impériale lui +furent connus et suscitèrent dans son âme «un incendie qui enflamma +toute l'ambition qu'il avait réprimée jusqu'alors. Ils contribuèrent +beaucoup à abreuver d'amertume les dernières années de sa vie[476].» Une +impatience fiévreuse, une tristesse croissante, d'ardentes illusions +remplacées presque aussitôt par un morne découragement, le dégoût des +distractions futiles, telles étaient ses dispositions habituelles. S'il +eût trouvé le moyen de partir pour la France, il eût certainement alors +tenté un coup hasardeux. Mais autant il avait le vif désir de s'emparer +du pouvoir suprême, autant il se montrait peu pressé de répondre à ceux +qui parcouraient les rues de Paris en se servant de son nom comme d'un +cri séditieux[477]. Le 2 octobre 1830, un curieux incident s'était +produit à la Chambre des députés. Heulard de Montigny avait lu un +rapport sur une pétition du lieutenant Harrion et du colonel Dolesone, +qui demandaient le retour des cendres de Napoléon et leur dépôt sous la +colonne Vendôme. «Le règne de Napoléon, disait le rapporteur, +s'identifie avec l'époque la plus brillante de notre histoire. Son nom +se prononce avec une sorte de culte et d'enthousiasme sous la chaumière +du soldat redevenu laboureur.» Montigny, tout en faisant l'éloge de la +grandeur de Napoléon, disait qu'il n'y avait rien à craindre d'une +puissance qui n'était plus. Le sentiment attaché à sa personne ne +pourrait jamais se rattacher à aucun membre de sa famille. +«Rappelons-nous, ajoutait-il, que, dans ces journées à jamais mémorables +où le trône de Charles X s'est trouvé vacant, il ne vint à la pensée de +qui que ce soit de proposer, pour l'occuper, l'élève de la politique +étrangère, l'héritier décoloré d'un grand nom.» Le général Lamarque mit +fin à l'éloge de Louis-Philippe qui terminait ce discours, en demandant +que Paris, nouvelle Athènes, nouvelle Sicyone, reçût les cendres d'un +autre Thésée, d'un autre Aratos. Le colonel Jacquemont l'appuya +vigoureusement, mais, grâce à l'opposition de M. de Lameth, qui déclara +que Napoléon _avait foulé aux pieds la Charte_ et amené l'invasion de +son pays, la Chambre n'adopta pas le renvoi de la pétition au ministre +des relations extérieures. + +Un soir de novembre, le duc de Reichstadt allait passer quelques +instants chez le baron d'Obenaus, un de ses maîtres. Au moment où il se +disposait à entrer chez lui, il se rencontra avec une jeune femme très +belle qui lui prit vivement la main et la porta à ses lèvres avec +l'expression de la plus grande tendresse. Avant que le prince fût revenu +de sa surprise, le baron d'Obenaus apparut: «Que faites-vous, madame? +Quelle est votre intention? demanda-t-il vivement.--Qui me refusera, +répondit la jeune femme avec exaltation, de baiser la main du fils de +mon Empereur?» Puis elle s'éloigna. Le prince monta rapidement +l'escalier et ne fit d'abord aucune observation. Il se perdait en mille +conjectures. Il apprit enfin que cette personne, dont il avait reconnu +les traits sans pouvoir la nommer, était la comtesse Camerata, fille de +la princesse Élisa Bacciochi, sœur de Napoléon. Cousine germaine du duc +de Reichstadt, mariée à un riche seigneur italien, elle était renommée +pour son adresse à monter à cheval et même à manier les armes. Elle se +trouvait à Vienne depuis peu de jours seulement, et elle avait aperçu le +duc au Prater. Quelque temps après cet incident, le 24 novembre, le +domestique du baron d'Obenaus apporta au duc une lettre de la comtesse, +datée du 17, et où celle-ci lui affirmait qu'elle lui écrivait pour la +troisième fois. Elle lui demandait nettement s'il voulait agir en +archiduc ou en prince français. Elle espérait cependant qu'il prendrait +ce dernier parti. «Au nom des horribles tourments auxquels les rois de +l'Europe ont condamné notre père, disait-elle dans un style enflammé, +songez que vous êtes son fils, que ses regards mourants se sont arrêtés +sur votre image; pénétrez-vous de tant d'horreurs et ne leur imposez +d'autre supplice que de vous voir assis sur le trône de France!» Elle +déclarait que tous les obstacles céderaient devant une volonté calme et +forte. Elle avait confiance en lui. Mais si le duc se servait de sa +lettre pour la perdre, l'idée d'une telle lâcheté la ferait plus +souffrir que toutes les violences. + +Le duc redouta d'abord un piège. Il lui semblait impossible que la +police n'eût point eu connaissance de cette lettre comme des +précédentes. Ne voulait-on pas le mettre à l'épreuve et savoir s'il ne +serait pas prêt à profiter de la première occasion venue pour s'échapper +de Vienne[478]?... Le duc avait encore d'autres doutes. Était-il +possible de voir dans cette démarche autre chose que des illusions +exaltées? Quelles étaient donc les forces rassemblées pour réussir dans +une pareille tentative? Où étaient les preuves de l'existence d'un parti +assez fort en France pour appuyer le fils de Napoléon?... D'accord avec +Prokesch, il rédigea un billet par lequel il se déclarait touché et +reconnaissant des sentiments que la comtesse lui exprimait. Il n'avait +pas reçu les deux premières lettres dont elle lui parlait, mais il lui +affirmait qu'il allait brûler la troisième et qu'il garderait le secret +absolu sur ce qu'elle contenait. Il la priait enfin de ne plus lui +écrire. Le duc raconta ensuite ces divers incidents au baron d'Obenaus, +en le chargeant d'en faire part au comte de Dietrichstein, lequel en +parla à son frère. Celui-ci se contenta d'approuver ce qui avait été +fait et dit simplement au duc: «À votre âge, prince, j'eusse agi comme +vous. Au mien, j'aurais lu la lettre, et, après avoir pris note de son +contenu, je l'aurais brûlée sans mot dire.» Puis, sur le désir du duc, +M. de Prokesch alla voir la comtesse Camerata à l'_Hôtel du Cygne_, où +elle demeurait. Il lui fit observer que son imprudence aurait pu être +préjudiciable au prince impérial et nuire à sa liberté. Il attesta, à +son grand étonnement, qu'il était très au courant de l'histoire de son +père, et qu'il lisait avec passion tout ce qui était venu de +Sainte-Hélène. La comtesse l'écouta avec une satisfaction visible. Mais +lorsque M. de Prokesch lui demanda de lui faire connaître les forces +réelles du parti prêt à seconder le fils de Napoléon, elle ne put +répondre péremptoirement. Après cet entretien, la comtesse Camerata +partit pour Prague, et tout fut dit. + +Si le duc de Reichstadt n'avait pas voulu avoir d'entrevue personnelle +avec sa cousine germaine, la fille d'Élisa Bacciochi, il désira, au +contraire, voir le maréchal Marmont, duc de Raguse, qui était venu à +Vienne après la révolution de Juillet, pour s'assurer de sa rente sur le +gouvernement autrichien, seul moyen d'existence pour lui. Le maréchal +était arrivé à Vienne le 18 novembre et avait été rendre visite au +prince de Metternich, qui lui témoignait beaucoup d'intérêt. Le prince +reconnut que les Bourbons avaient été renversés par le manque absolu +d'esprit et de calcul politiques. L'Empereur, que Marmont vit quelques +jours après, blâma également les ministres de Charles X et les +Ordonnances[479]. On vint à parler du duc de Reichstadt. François II fit +l'éloge de son esprit et de son caractère. Il ajouta que le duc lui +avait exprimé de l'intérêt pour la cause des Bourbons et lui avait même +assuré qu'il serait heureux de la défendre, si l'Autriche le voulait. +Puis le duc aurait dit, lors de l'avènement de Louis-Philippe: «Puisque +ce ne sont pas les Bourbons légitimes qui règnent, pourquoi n'est-ce pas +moi? Car, moi aussi, j'ai ma légitimité!» + +Un intérêt de curiosité--le duc de Raguse ose ajouter +d'affection--devait faire vivement souhaiter au maréchal de voir le fils +de Napoléon. Comme le prince ne fréquentait pas encore le monde, il +était difficile de l'approcher. Le maréchal ne l'avait aperçu qu'une +fois, à l'Opéra. Il ne se doutait pas qu'une sorte d'intimité allait +bientôt s'établir entre eux. Prokesch raconte que Marmont était devenu +l'ami de la comtesse Moly Zichy, qui fut plus tard la belle-mère de +Metternich. La société du maréchal, conteur très agréable, plaisait à ce +prince, qui, profitant de ses connaissances variées, s'entretenait +souvent avec lui. Prokesch rapporte que, le 26 novembre, dînant chez la +comtesse Zichy avec Metternich, la conversation présenta un entrain +extraordinaire. Le maréchal, qui était là, parla de l'Égypte, puis de +Napoléon. «Entre autres choses il raconta, pour égayer la société, qu'il +y avait des moments où l'Empereur se plaignait, en plaisantant, de ne +pouvoir ni se croire une origine céleste, ni se donner pour un envoyé +d'en haut!...» Prokesch savait que Marmont était très désireux de +connaître le duc de Reichstadt, mais il estimait, pour sa part, que le +prince ferait une maladresse en consentant à le recevoir. Le duc de +Reichstadt, le comte Maurice et le prince, son frère, n'étaient pas de +cet avis. Ils croyaient, au contraire, que ce serait une occasion unique +de connaître, par un tel personnage, l'état réel des esprits en France. +Déférant alors à leur désir, Prokesch demanda confidentiellement au duc +de Raguse pourquoi il n'allait pas voir le duc de Reichstadt. Le +maréchal voulut aussitôt savoir s'il serait favorablement accueilli. «Le +duc ne verra en vous, répondit Prokesch, que le plus ancien compagnon +d'armes de son père.» Et le lendemain, il fit savoir au maréchal qu'il +pourrait rencontrer le prince chez la duchesse de Sagan ou chez la +comtesse Zichy, ou dans le salon de Metternich. En entendant ce dernier +nom, Marmont déclara qu'il ferait connaître, sans retard, au premier +ministre de François II son désir de voir le duc. Espérant qu'on +répéterait ses paroles, il jura «que, dans tout le cours de sa vie, il +n'avait aimé aucun homme autant que Napoléon, mais que son devoir avait +été d'aimer encore plus la France». Cette formule, très commode, est +connue, et l'on sait ce qu'il faut en penser. + +Tout en paraissant s'ouvrir à Prokesch, le maréchal lui cacha +soigneusement l'importance numérique et l'énergie du parti napoléonien, +d'accord sans doute en cela avec M. de Metternich. Il laissait entendre +que l'issue favorable du procès des ministres de Charles X consoliderait +la monarchie constitutionnelle. Le duc de Reichstadt connaissait déjà le +caractère faible de Marmont et ne s'y fiait guère, mais il était avide +d'entendre les récits de la jeunesse de son père par un de ses plus +anciens compagnons d'armes. Il espérait également que ses relations avec +un homme aussi considérable produiraient quelque retentissement en +France. Il osait croire que le maréchal, séduit par sa franchise, +affirmerait hautement ses capacités et mettrait fin, pour sa part, aux +calomnies répandues par l'esprit de parti contre sa valeur réelle et ses +sentiments d'affection pour la France. Les événements de Pologne, qu'on +apprit à Vienne au mois de décembre, la lutte d'abord heureuse de tout +un peuple contre ses oppresseurs, avaient rallumé en lui des espérances +et des ambitions ardentes. Une partie de la société de Vienne parlait +hautement de faire du duc de Reichstadt un roi de Pologne. Elle +cherchait à profiter de cette occasion pour s'opposer à l'ambition de la +Russie et élever un rempart contre elle. Mais, devant les Polonais comme +devant les Belges ou les Grecs, qui n'auraient pas demandé mieux que +d'avoir pour monarque le fils de Napoléon, se dressait toujours M. de +Metternich[480]. Ne croyant pas devoir enfreindre de solennels +engagements pris avec l'Europe, quelles que fussent d'ailleurs ses +sympathies apparentes pour la Pologne[481], et ne tenant pas compte des +désirs et des tourments d'un jeune prince avide de gloire, il avait +déclaré dans les cercles politiques, où il passait pour un oracle, que +le duc de Reichstadt resterait ce que sa politique voulait qu'il fût: un +prince autrichien. + + + + +CHAPITRE XVII + +LE DUC DE REICHSTADT ET LES MARÉCHAUX. + + +Marie-Louise avait été séjourner à Vienne et à Schœnbrunn en 1830, du +mois de mai au mois de novembre. Elle avait bien voulu trouver ce temps +très court, et, dans une lettre à la comtesse de Crenneville, elle se +disait enchantée de son fils sous tous les rapports. «C'est un charmant +jeune homme. Je crois qu'il partira pour sa garnison avant la fin de +l'année; ce qui l'enchante plus que moi, l'entrée dans le monde étant +pour un jeune homme un moment bien décisif pour son caractère et son +avenir.» Elle apprenait à son amie que le duc de Reichstadt était +lieutenant-colonel dans le régiment de Nassau-infanterie[482]. Elle +avait eu beaucoup de joie à retrouver ses deux autres enfants, et, grâce +à la cure excellente à laquelle elle s'était soumise, ses jambes +commençaient à reprendre de l'élasticité. Si elle n'avait pas eu +trente-neuf ans, elle aurait pu--c'est elle qui l'assure +gaiement--«valser encore cet hiver». Elle s'affligeait seulement +d'apprendre que son fils Alfred fût assez léger pour vendre le cheval du +général de Neipperg, son père. Telle était la sensibilité de cette +pauvre femme. Un peu d'affection pour ses enfants, un goût encore vivace +pour les distractions mondaines et de la compassion pour les animaux, +voilà ce qui distinguait Marie-Louise, archiduchesse d'Autriche, +duchesse de Parme, ex-impératrice des Français... Quelle influence +pouvait avoir cette créature frivole sur un être aussi fortement doué +que le fils de Napoléon? + +Celui-ci ne pensait qu'à son avenir, non pas à cet avenir de bel +officier dont rêvait sa mère, mais à celui qui s'était déroulé aux yeux +de son père dans la fumée du canon de Lodi, à la gloire et au pouvoir +suprême, le seul digne de lui. Dans les premiers jours de l'année 1831, +le jeune prince confia à son ami Prokesch quelques paroles échappées à +l'Empereur: «Si le peuple français te demandait, lui avait dit François +II, et si les alliés y consentaient, je ne m'opposerais pas à te voir +monter sur le trône de France.» Cette déclaration l'avait bouleversé. +C'était à la fois une consolation et un tourment pour lui[483]. Que +devait-il espérer? Que devait-il craindre? Il ignorait absolument +l'importance du parti napoléonien. Metternich l'avait si bien séquestré +que nul bruit du dehors ne parvenait jusqu'à lui. Sans aucun doute, il +devait avoir des partisans; mais que faisaient-ils? Où étaient-ils +réunis? Quel était leur nombre? Si un coup de hasard rétablissait tout à +coup la monarchie impériale, pouvait-on compter qu'elle durerait, +qu'elle résisterait, mieux que la monarchie de Louis-Philippe, aux +assauts sans cesse renouvelés de l'anarchie? Le duc consulta de nouveau +le prince de Dietrichstein qui venait de parcourir la France. Il en +reçut l'assurance que son parti était assez bien organisé, mais il fut +averti aussi que le moment favorable pour agir n'était point arrivé. De +telle sorte qu'après un rayon de soleil éclatant, les ombres ne +faisaient que s'épaissir davantage autour de lui... Il fut bientôt +question de l'entrée du prince dans le monde, et M. de Metternich +chargea le général Hartmann de rédiger une sorte de programme qui lui +servît de direction pratique. Hartmann en conversa avec le duc, qui +proposa d'en dresser lui-même les bases et ne perdit pas de temps à +s'acquitter de sa tâche. «Dans cet écrit semé d'aperçus piquants, +rapporte Prokesch, il considérait sa position dans ses rapports avec la +France et l'Autriche. Il signalait les écueils qui l'entouraient, les +moyens de le préserver de ces dangers, les ressources dont on pouvait +avantageusement se servir pour influer sur son esprit et sur son +caractère, pour combattre ses défauts et pour le préparer enfin à un +avenir honorable en accord avec le rang où la Providence l'avait +placé...» Le duc de Reichstadt y exposait avec précision ses chances +d'arriver au trône. Prokesch, auquel il soumit ce plan, lui prouva +rapidement qu'il ne conviendrait ni à M. de Metternich, ni au général +Hartmann. Le duc le reconnut. Il le revisa avec les conseils de +Prokesch, puis il remit son travail définitif à Hartmann, qui, très +embarrassé, en référa au comte Maurice de Dietrichstein. Celui-ci +supplia Prokesch de retirer le projet, et Prokesch le déchira. Lorsqu'il +informa le duc de ce qu'avaient pensé ses gouverneurs: «Voilà donc les +hommes dont on m'entoure! s'écria le prince attristé. Et c'est à leur +école que je dois me former, c'est d'eux que je dois prendre +exemple!...» Toutes les notes qui avaient servi à son travail furent +brûlées. Prokesch le regretta plus que personne, car le duc y avait +tracé «un portrait exactement ressemblant de son moral où il n'avait +oublié ni ses défauts, ni ses qualités». + +Un ambassadeur avait succédé à l'envoyé extraordinaire de +Louis-Philippe; c'était le maréchal Maison. Cet homme de guerre, qui +s'était illustré à Jemmapes, à Maubeuge, à Austerlitz, à Leipzig et dans +vingt autres batailles rangées, était devenu, en 1814, un homme +politique. Il avait, en se ralliant à Louis XVIII, fait, comme tant +d'autres, cette déclaration qu'il croyait irréprochable: «Nos serments +nous liaient à l'empereur Napoléon; les vœux de la nation nous en ont +relevés; nos devoirs sont remplis, notre honneur satisfait.» Pair de +France, gouverneur de Paris, grand-croix de la Légion d'honneur, il +s'éleva fortement, au retour de l'île d'Elbe, contre «le délire +ambitieux d'un homme qui avait soulevé les peuples contre nous, perdu +les anciennes conquêtes et ouvert à l'étranger le royaume et la capitale +elle-même»!... Il était, il se disait le serviteur de la vieille +monarchie. Il la servit jusqu'à la fin, car il fut l'un des trois +commissaires qui escortèrent Charles X, de Rambouillet à Cherbourg. Il +dressa même le procès-verbal de l'embarquement du Roi, dont il avait eu +«le bonheur» de déterminer la volonté. Il adhéra à la monarchie +constitutionnelle avec le même empressement qu'il avait témoigné à la +monarchie légitime, ne fit que passer un moment au ministère des +affaires étrangères, puis alla occuper le poste d'ambassadeur en +Autriche. On a fait observer que cette soumission aurait dû paraître +assez pénible à un homme que Napoléon avait comblé de ses bienfaits; +mais pour les courtisans, rien ne se perd ou ne s'altère si facilement +que le souvenir. + +Arrivé à Vienne le 9 décembre, Maison alla voir M. de Metternich, qui +voulut bien reconnaître que les Bourbons avaient commis des fautes +inexcusables, qu'il les en avait avertis souvent, mais qu'on ne l'avait +point écouté: Quelques jours après, ils reprirent cet entretien. M. de +Metternich se répandit en affirmations chaleureuses sur son désir de +maintenir la paix en Europe. Il se déclara, une fois de plus, disposé à +soutenir le gouvernement de Louis-Philippe et à marcher d'accord avec +lui dans toutes les questions qui intéresseraient l'ordre public +européen. Examinant l'affaire de Belgique, qui paraissait aussi grave +qu'insoluble, il exprima cependant le désir que la royauté de ce pays +fût déférée au prince d'Orange. Il se gardait bien de prononcer le nom +du duc de Reichstadt devant le maréchal. Mais le 18 janvier, le +chancelier mandait à Appony, son ambassadeur à Paris: «Le bruit s'est +tout à coup répandu à Munich du choix du duc de Leuchtenberg[484] par le +congrès belge.» Il voyait là encore la main des bonapartistes. «Ce bruit +paraît être une affaire de parti. Comme tout dans ce monde est possible, +le gouvernement français reste-t-il ferme dans sa décision de ne pas +vouloir pour voisin un Bonaparte? Je crois qu'il aurait raison, car, +sans cela, gare à la dynastie d'Orléans!... L'idée n'est-elle encore +jamais venue à personne à Paris de nous savoir gré de notre conduite +correcte à l'égard de Napoléon II? Nous mériterions bien quelque éloge à +ce sujet.» Metternich n'en demandait certes pas, mais il ne se cachait +point pour déclarer à Appony que, si Louis-Philippe voulait garder «le +rôle de conquérant ou de président de la propagande révolutionnaire», il +se servirait du duc de Reichstadt. «Attaqués dans nos derniers +retranchements et forcés de nous battre pour notre existence, nous ne +sommes pas assez anges pour ne pas faire feu de toutes nos +batteries[485].» Cette phrase était claire. + +Il est certain que si l'Autriche l'eût voulu, au cas où l'anarchie qui +régnait en France eût gagné ses États, elle eût pu susciter au +gouvernement issu de la révolution de 1830 les plus sérieuses +difficultés. Lorsque, au mois de février 1831, des mouvements +révolutionnaires éclatèrent à Modène et dans les États de l'Église, +Metternich leur reconnut aussitôt une couleur bonapartiste. «Le plan, +disait-il encore à Appony, est d'enlever au Pape son domaine temporel, +de former un royaume d'Italie sous le roi de Rome constitutionnel. La +nouvelle dynastie est toute trouvée, comme le prouve la proclamation qui +a été répandue à profusion dans tout le nord et le midi de +l'Italie[486].» Et, quelques jours après, il ajoutait que la position de +François II était vraiment extraordinaire: «Les bases sur lesquelles +repose notre gouvernement, remarquait-il, nous attirent les confidences +des amis de la légitimité; le fait des relations de famille entre la +maison impériale et feu Napoléon nous vaut celle des adhérents à +l'ancien Empire français. Le fils de Napoléon est à Vienne; les +adhérents du père, en jetant sur lui leurs regards, doivent tout +naturellement les élever vers le grand-père.» Mais, suivant le +chancelier, l'Autriche était décidée à combattre le mouvement +bonapartiste en Italie. C'était rendre service à Louis-Philippe, car sa +monarchie ne pourrait tenir en face de l'Italie, gouvernée par Napoléon +II. Cette éventualité était encore possible. «C'est à ce fait cependant, +disait-il, que va droit le parti anarchique, et c'est à lui que nous +résistons encore.» Toutefois, j'incline à croire qu'il n'y avait là +qu'une menace, car les alliés de l'Autriche, tant par horreur du nom de +Napoléon que par crainte de l'influence autrichienne, n'auraient pas +admis, sans une forte opposition, l'avènement du duc de Reichstadt à une +royauté ou à un empire quelconque. Metternich s'était servi--et il se +servira encore--du nom du jeune prince pour effrayer Louis-Philippe, +pour lui faire combattre la faction révolutionnaire et le faire renoncer +au principe de non-intervention dans les affaires d'Italie. + +Pendant qu'à son insu on faisait de son nom un épouvantail, le duc de +Reichstadt se plaisait plus que jamais dans la société du chevalier de +Prokesch. Voici la lettre qu'il lui écrivait le 10 janvier 1831: «Un bal +d'enfants à la Cour m'empêche aujourd'hui, très cher ami, de travailler +avec vous. Voir sautiller quelques couples d'enfants est une maigre +compensation de deux heures de conversation militaire avec un homme +aussi spirituel que vous. En vous demandant de m'honorer de votre visite +mercredi, j'y ajoute une prière qui m'est aussi chère: dites-moi le +moyen de vous témoigner mon amitié par des actes; vous savez que, depuis +longtemps, ce vœu est un des plus chers à mon cœur. Malheureusement, je +ne puis aujourd'hui que vous donner l'assurance que, si jamais j'étais +assez heureux pour imaginer et faire aboutir une grande combinaison +stratégique, je vous attribuerais une grande partie de ma gloire, +attendu que c'est vous qui m'avez guidé le premier dans le champ des +grandes manœuvres de guerre.--Votre véritable ami[487].» + +Le lendemain, il lui écrivait encore, et lui demandait des conseils sur +sa direction dans le monde. Puis, ayant écrit un travail que +malheureusement je n'ai pu retrouver, il lui demandait son avis par ce +billet pressant: + +«Je vous prie, cher ami, de vouloir bien venir causer avec moi de ma +nouvelle œuvre littéraire, attendu que je dois la livrer à l'éditeur ce +soir, à cinq heures. + + «De tout cœur, + + «Votre ami pour la vie. + +«_P. S._ J'espère, en tout cas, qu'aujourd'hui je jouirai de nouveau, +comme d'habitude, de votre conversation si agréable et si +instructive[488].» + + * * * * * + +Le 25 janvier 1831 fut une date mémorable pour le jeune prince. C'était +la première fois qu'il paraissait dans une soirée officielle. Il fit ses +débuts dans les salons de lord Cowley, ambassadeur d'Angleterre. «Tous +les yeux se portèrent vers lui, rapporte Prokesch. Il était rayonnant de +beauté et de jeunesse. Le ton mat de son visage, le pli mélancolique de +sa bouche, son regard pénétrant et plein de feu, l'harmonie et le calme +de ses mouvements lui prêtaient un charme irrésistible...» Le maréchal +Marmont, qui était venu à cette soirée pour le rencontrer, le +contemplait avidement. Il lui trouva le regard de Napoléon. Les yeux, un +peu moins grands et plus enfoncés dans leur orbite, avaient la même +expression, la même énergie. «Son front aussi rappelait celui de son +père. Il y avait encore de la ressemblance dans le bas de la figure et +le menton. Enfin son teint était celui de Napoléon dans sa jeunesse, la +même pâleur et la même couleur de la peau, mais tout le reste rappelait +sa mère et la maison d'Autriche. Sa taille dépassait celle de Napoléon +de cinq pouces environ...[489].» Un autre maréchal examinait aussi le +prince avec curiosité et lui trouvait la même ressemblance avec +l'Empereur. C'était le marquis Maison, l'ambassadeur de Louis-Philippe. +J'ai sous les yeux la gravure qui représente le prince à cette époque, +dans son costume de lieutenant-colonel. Un uniforme élégant d'une +blancheur éclatante et sur lequel étincelait la plaque de Saint-Étienne, +faisait ressortir encore la pâleur étrange de sa physionomie. Ses +cheveux abondants et bouclés étaient séparés par une raie tracée sur le +côté gauche et venaient se jouer négligemment sur son front. Un col +blanc, se détachant de la bordure dorée du collet, accentuait l'ovale de +son visage. Sans l'épaisseur de la lèvre inférieure, il eût été l'image +même de son père. Ce qui frappe dans ce portrait fidèle, c'est la +profondeur, la pénétration, la gravité du regard. + +Le jeune prince alla droit à Marmont et lui dit sans hésitation: +«Monsieur le maréchal, vous êtes un des plus anciens compagnons de mon +père, et j'attache le plus grand prix à faire votre connaissance.» +Prokesch, qui était à côté de lui, entendit Marmont lui répondre, non +sans émotion et avec le plus grand respect, «quelques mots que lui +suggéra une conscience troublée». Le duc lui dit encore qu'il avait +étudié avec une profonde attention les campagnes de son père et qu'il +aurait un grand nombre de questions à lui adresser, à lui qui avait +suivi Napoléon en Italie, en Égypte, en Allemagne. «Je suis à vos +ordres», répondit Marmont, et, profitant des allées et venues des +invités dans les salons, il se rapprocha de M. de Metternich, auquel il +fit part des désirs du prince, n'osant aller le voir sans la permission +du chancelier. Celui-ci répondit que le maréchal était libre de le voir +et de répondre à toutes ses questions. Ce soir-là, M. de Metternich +voulut bien reconnaître que Napoléon était un grand homme. Mais il +fallait,--comme il disait l'avoir fait lui-même,--en racontant ses +grandes actions, montrer aussi les excès et les suites funestes de son +ambition. Marmont revint alors auprès du duc de Reichstadt et l'informa +que rien ne s'opposait à leur entrevue, car il avait l'agrément du +chancelier. Ils convinrent de se voir le lendemain et d'adopter pour +leurs conférences le temps compris entre onze heures du matin et deux +heures. Cette conversation avait fort intrigué les spectateurs, qui, +sans rien entendre, avaient cependant remarqué l'aisance et la dignité +du duc. Aussi, les jours suivants, ne parlait-on à Vienne que des succès +du jeune prince; mais on croyait généralement qu'il avait reproché au +maréchal sa trahison envers son père, et que Marmont en avait été très +ému, ce qui était faux. La tenue parfaite du duc de Reichstadt n'inspira +que ce mot méchant à M. de Metternich: «Le duc est fort habile à jouer +la comédie.» En réalité, le fils de Napoléon avait médité toutes ses +paroles et fixé lui-même avec prudence l'attitude qu'il devait garder en +une circonstance aussi délicate. Il n'avait pas, en cela, joué la +comédie, beaucoup moins toutefois que les diplomates habitués, par +profession et par instinct, à la jouer en toute occasion. + +Le duc allait bientôt parler à l'autre maréchal, au marquis Maison, et +celui-ci, comme Marmont, devait être immédiatement captivé par sa grâce +et sa haute intelligence. L'ambassadeur avait déjà, le 26 janvier, +informé le ministre des affaires étrangères, le comte Sébastiani, de sa +première rencontre avec le duc. Quelques jours auparavant, il avait été +reçu par l'empereur d'Autriche, qui s'était répandu en assurances +d'amitié à l'égard de la France, avait fait des vœux pour la +consolidation du gouvernement et témoigné toute sa satisfaction pour +l'heureuse issue du procès des ministres de Charles X. François II avait +rappelé avec quelle franchise et quel empressement il avait reconnu +Louis-Philippe: «Je ne me suis point fait prier, avait-il dit avec une +bonhomie qui devait le surprendre lui-même. Et je ne sais pourquoi _les +autres_ n'ont pas fait comme moi. Je le leur avais pourtant conseillé.» +Les dépêches secrètes de Metternich n'étaient pas tout à fait d'accord +avec ces protestations impériales si aimables. François II ne parlait +que de sincérité et de bonne foi[490]. «Le temps de la ruse et de la +finesse, disait-il, est passé.» Il se plaignait rétrospectivement de +l'aigreur, des chicanes et des tracasseries du gouvernement de Charles +X. Comme la conversation était tombée sur la révolution belge et sur la +candidature éventuelle de l'archiduc Charles au trône: «Cela peut être, +dit l'Empereur, mais c'est une chose qui ne sera jamais. Je ne +souffrirais pas qu'un tel exemple fût donné dans ma famille et qu'un +prince de ma maison acceptât un trône élevé par les mains du peuple.» +Devant ce propos, le maréchal fit la grimace, mais il ne crut pas devoir +le relever, car l'Empereur n'y avait probablement pas mis malice. + +Écrivant donc à Sébastiani, au sujet du fils de Napoléon qu'il avait vu +au bal de lord Cowley, Maison dit qu'il avait, avec M. de Metternich, +amené la conversation sur la question de savoir quelle attitude la cour +d'Autriche tenait à faire prendre au jeune prince, au moment de ses +débuts dans le monde. Le chancelier avait répondu que, venant +immédiatement après les autres membres de la famille impériale, le duc +de Reichstadt «n'était autre chose que le premier sujet de +l'Empereur[491]». Il avait ajouté qu'il aurait déjà rejoint son régiment +à Brünn, si François II n'avait jugé que, pendant les troubles de +Pologne, il était préférable de le garder à Vienne. Le maréchal apprit +que le duc avait beaucoup de goût pour l'art militaire et le plus vif +intérêt pour tout ce qui venait de France, et il en informa son +gouvernement. Il fit, en même temps, l'éloge de l'attitude et des +manières du prince. «Sa figure, ajoutait-il, qui rappelle ses parents, +quoique empreinte d'un caractère particulier à la famille impériale +d'Autriche, annonce de l'esprit et du sens.» Maison déclarait enfin que +le prince, tout en désirant une guerre pour occuper son ardeur +militaire, avait juré qu'il n'y prendrait point part si la France devait +y jouer un rôle opposé à celui de l'Autriche. L'ambassadeur de +Louis-Philippe avait cru s'apercevoir que le fils de Napoléon aurait +voulu s'entretenir avec lui, et il réclamait à cet égard des +instructions spéciales. + +Le maréchal recevait ensuite quelques confidences de Metternich, +confidences faites pour être répétées. On parlait encore de la +candidature du prince de Leuchtenberg au trône de Belgique, et le +chancelier y voyait toujours l'œuvre des bonapartistes: «Ces gens-là, +s'écriait-il, n'affichent le bonapartisme que pour mieux cacher leurs +sentiments véritables. Ce ne sont au fond que des révolutionnaires +déguisés qui ne cherchent qu'un moyen de créer des embarras à votre +gouvernement et, par suite, de jeter de nouveaux éléments de désordre en +Europe.» Metternich s'inquiétait en même temps des mouvements militaires +de la France vers la Savoie. Cependant, le 12 février, il paraissait +entièrement revenu des préventions antifrançaises, lorsque surgirent les +troubles d'Italie. L'Autriche, qui craignait une conflagration presque +générale sur le territoire italien, manifestait de nouveau son intention +de mettre fin à toute révolte. Sur ces entrefaites, Sébastiani répondit +à Maison qu'il ne devait voir dans le duc de Reichstadt qu'un membre de +la famille d'Autriche et faire pour lui ce que faisaient les autres +ambassadeurs. Dans l'intervalle de la dépêche de Maison et de la réponse +de Sébastiani, le maréchal avait rencontré le duc chez le prince de +Metternich, dans un bal donné le 28 janvier. Aux compliments de Maison, +le prince avait répondu: «Monsieur le maréchal, vous avez été sous mon +père un général distingué. C'est actuellement la circonstance qui se +présente à mon souvenir.» Puis il lui avait parlé longuement de la +campagne de 1814, et le maréchal avait été ravi de son intelligence et +de sa distinction. Le prince était de son côté fort heureux, car depuis +longtemps il avait cherché, avec Prokesch, les moyens de rencontrer et +de connaître quelques généraux de Napoléon. + +«S'il accueillit et vit Marmont plusieurs fois, dit Prokesch, c'est que +ce tendre fils désirait apprendre les particularités peu connues de la +jeunesse de son père de la bouche même d'un ancien compagnon d'armes. Il +voulait ainsi gagner une voix qui pouvait retentir jusqu'en France et +aider à rectifier les fausses idées qu'on avait répandues sur son +éducation et son caractère[492].» Il avait réussi à merveille auprès des +deux maréchaux qu'un heureux sort avait amenés en quelque sorte pour lui +à Vienne. Maison, oubliant qu'il était ambassadeur de Louis-Philippe, +faisait si ouvertement l'éloge du prince qu'on le considéra comme un +partisan de Napoléon II, ce qui n'était pas tout à fait inexact, si l'on +se rappelle la pièce qui était tombée entre les mains de Metternich. Il +arriva même qu'un jour, dans les salons du chancelier, Maison se laissa +aller à regretter, devant Metternich et devant Gentz, que l'Autriche +n'eût pas renvoyé Marie-Louise et son fils à Paris après les Cent-jours, +ce qui eût évité à la France la seconde Restauration. + +Le maréchal Marmont devait être au moins aussi enthousiaste. Le 28 +janvier, trois-jours après le bal de lord Cowley, il vint voir le duc et +commença sa première conférence. Il lui parla d'abord avec force détails +de la capitulation d'Essonnes, et il essaya naturellement de l'expliquer +et de la justifier. Il fit entendre qu'il avait été obligé de faire +reculer le 6e corps sur la Normandie, parce que les nécessités de la +politique et le salut de la France l'exigeaient. Il tenta d'établir que +ses négociations avec Schwarzenberg, à Chevilly, avaient eu pour objet +de conserver à Napoléon «la vie et la liberté». Mais il ne disait pas +qu'au moment où il préparait sa défection, Alexandre avait réuni le +gouvernement provisoire pour lui proposer la régence de Marie-Louise. +Suivant le tsar, cela terminait tout et assurait à la France un +gouvernement capable de respecter les habitudes et les intérêts +nouveaux, «ayant d'ailleurs une garantie assurée dans le très vif +intérêt que l'Autriche ne pouvait s'empêcher de prendre à la dynastie +impériale[493]». Marmont ne disait pas non plus que, malgré l'opposition +formelle de Talleyrand, de Dalberg et du général Dessoles, le tsar avait +suspendu sa décision jusqu'au lendemain, et qu'à la nouvelle de la +défection du 6e corps, il s'était écrié: «C'est la Providence qui le +veut!» Dès lors, l'abdication conditionnelle de Napoléon avait été +rejetée. Il avait fallu qu'il se résignât à une abdication absolue, +l'idée de la régence étant abandonnée. Marmont cachait au prince +l'indignation de ses soldats et le coup terrible qu'il avait porté par +sa défection à la cause de l'Empereur et de sa dynastie. + +Le duc de Reichstadt le laissa discourir sans lui opposer la moindre +objection, puis amena la conversation sur la campagne de 1796. La +mémoire du maréchal, pleine de faits et de détails, sa vivacité d'esprit +donnaient à son récit une valeur exceptionnelle. La conversation entre +Marmont et le prince était d'autant plus facile que le prince, ayant lu +la plupart des ouvrages historiques sur Napoléon, émettait des +observations aussi intéressantes que judicieuses. Ces entretiens +devinrent bientôt une sorte de cours d'histoire et de stratégie qui se +fit régulièrement deux ou trois fois par semaine et qui dura trois mois. +Les relations de Marmont avec Bonaparte remontaient à l'année 1790, date +à laquelle le futur empereur était lieutenant d'artillerie à Auxonne, et +Marmont occupé à terminer son instruction militaire à Dijon. Aussi le +duc, ayant devant lui un des hommes qui avaient vu naître et se +développer une aussi prodigieuse fortune, ne se lassait-il pas de le +questionner sur les faits et les journées les plus considérables de la +Révolution, du Consulat et de l'Empire. Le maréchal commença par +raconter au prince l'enfance de Napoléon, les circonstances qui +amenèrent ses succès, Toulon, le voyage à Gênes, le 13 vendémiaire, les +premières campagnes d'Italie, la campagne d'Égypte, le 18 brumaire, la +campagne de 1800, l'expédition tentée contre l'Angleterre, la campagne +de 1805, l'expédition en Dalmatie, la campagne de 1809, les affaires +d'Espagne, la guerre de Russie, les campagnes de 1813 et 1814. «Il m'est +impossible, affirme Marmont, d'exprimer avec quelle avidité il entendait +mes récits... Toutes ses idées étaient dirigées vers un père auquel il +rendait une espèce de culte.» Le duc écoutait donc le maréchal avec une +attention et une émotion profondes. Il comprenait tout. Il portait sur +les événements multiples de cette grande histoire les jugements les plus +sagaces. Marmont l'entretint aussi de l'époque de sa naissance et des +fêtes dont il avait été le témoin. Il remarqua que le prince «parlait de +cette prospérité éphémère avec le calme et la modération d'un +philosophe». Arrivant à 1814, le duc de Reichstadt fit ressortir +lui-même la grande faute d'avoir éloigné de Paris sa mère, dont la +présence aurait peut-être tout sauvé. Suivant lui, elle eût imposé aux +conspirateurs, provoqué la générosité d'Alexandre et maintenu le trône à +son fils. Le duc se trompait. Marie-Louise--et les événements l'ont +prouvé--était incapable de la moindre énergie morale. + +Quoique le duc de Reichstadt admirât la vivacité d'esprit, la mémoire et +le talent d'exposition du maréchal, quelque chose lui disait de ne point +se fier entièrement à lui. Prokesch avait fait, de son côté, une juste +remarque. Suivant lui, le maréchal, en se rapprochant du prince +impérial, avait dû obéir à une pensée personnelle, c'est-à-dire à la +pensée d'exercer ainsi une sorte de pression sur Louis-Philippe, dont il +recherchait les faveurs, ou de s'assurer l'appui du prince, au cas où +l'Empire succéderait tout à coup à la monarchie de Juillet. Cette +dernière hypothèse n'était point invraisemblable, d'autant plus que +l'empereur d'Autriche ne cessait d'en parler à son petit-fils, comme si +la couronne de France lui était destinée un jour ou l'autre. François II +admettait même l'idée d'une révolution dont l'issue serait le retour du +duc sur le trône de Napoléon. Marmont ne l'ignorait pas et redoublait +d'attentions et de prévenances. Le duc le savait, lui aussi, mais il ne +s'en offensait point. Il trouvait ce qu'il avait voulu dans la personne +du maréchal, c'est-à-dire le moyen tant cherché de se faire connaître +aux Français. Cependant il s'était fait le serment, si la fortune lui +était favorable, de ne point se servir de Marmont. Évidemment, le +souvenir de 1814 dominait en lui, et l'histoire de la capitulation +d'Essonnes, quoique fort bien expliquée, ne lui en avait pas fait +oublier les conséquences. Il savait, par les récits qu'il avait lus, que +le maréchal avait été aussi néfaste à Charles X qu'à Napoléon. Au bout +de trois mois, le duc de Raguse avait épuisé les sujets de ses +conférences militaires. Il en prévint son élève. Celui-ci aurait +voulu--car rien ne l'intéressait davantage--que leurs entretiens +continuassent aussi régulièrement que par le passé. Mais Marmont lui fit +observer prudemment qu'on pourrait attribuer un autre motif à leurs +relations trop fréquentes. Il le pria de lui permettre de ne le voir que +tous les quinze jours. Alors le duc lui remit son portrait peint par +Daffinger, avec quatre vers de Racine, choisis par le prince de +Dietrichstein. Ces quatre vers, pris dans _Phèdre_, et dont le premier +seul était un peu modifié, étaient les suivants: + + Arrivé près de moi par un zèle sincère, + Tu me contais alors l'histoire de mon père. + Tu sais combien mon âme, attentive à ta voix, + S'échauffait au récit de ses nobles exploits. + +Suivant le prince de Dietrichstein, ce portrait donné par le jeune +prince au duc de Raguse devait être interprété par l'opinion comme un +nouveau témoignage d'amour du fils pour son père[494]. Dans ses +Mémoires, Marmont assure que le duc l'avait embrassé en lui déclarant +qu'il avait passé avec lui «les moments les plus doux qu'il eût encore +goûtés, depuis qu'il était au monde», et lui avait fait jurer de le +venir voir souvent. La scène qu'il décrit complaisamment n'a peut-être +pas été aussi démonstrative. Marmont affirme encore que le duc de +Reichstadt, ayant eu l'occasion de parler de lui, défendit sa conduite +avec autant de chaleur qu'il l'avait lui-même défendue. La vérité est +que le duc dit un jour à l'un de ses intimes: «Le maréchal est +certainement un homme doué de beaucoup de talent et de connaissances, +mais il est né sous une étoile funeste: spéculations, entreprises, +politique, rien excepté la guerre, rien ne lui a réussi...» En tout cas, +si le prince eût eu besoin de quelqu'un pour aider son retour, il n'eût +certes pas choisi le duc de Raguse. Bientôt même le maréchal lui devint +importun. + +À la suite des événements qui avaient bouleversé l'hérédité en France et +fait succéder la monarchie constitutionnelle à la monarchie légitime, +l'Italie était entrée en fermentation. Beaucoup de patriotes avaient les +yeux tournés vers le fils de Napoléon et rappelaient qu'il était aussi +bien l'héritier de la couronne de fer que l'héritier de la couronne +impériale. Mais le prince de Metternich ne se souciait pas de voir +Napoléon II en Italie, parce qu'il redoutait que l'influence française +et libérale ne prédominât dans ce pays; parce qu'il savait aussi que le +prince ne serait pas un archiduc et n'agirait jamais en archiduc. Dans +ces mouvements, Metternich voyait un extrême danger, c'est-à-dire la +propagation des idées révolutionnaires. Ce que le ministre de François +II attendait du gouvernement de Louis-Philippe, c'était de ne point +faire de libéralisme en Italie, c'était enfin de ne point s'opposer à +l'action des Autrichiens, si elle y était nécessaire. Sinon, comme il le +disait à Appony, le cabinet autrichien se servirait contre +Louis-Philippe du duc de Reichstadt. + +Le 15 février, le maréchal Maison écrivait à Sébastiani que, dans une +conversation avec Metternich, celui-ci lui avait affirmé que la +révolution italienne n'était faite que dans les intérêts bonapartistes. +Le chancelier voyait déjà Lucien et Jérôme Bonaparte prêts à y jouer un +rôle important. «Une preuve, avait-il dit dans une lettre à Appony, se +trouve dans la tranquillité qui règne encore dans le duché de Parme. Il +est évident que l'on ne veut pas y gêner la mère de Napoléon II.» Cette +tranquillité ne devait pas durer longtemps. + +«Dans la position où je me trouve, rapportait le maréchal Maison à +Sébastiani,--et il citait ainsi les propres paroles de Metternich,--je +reçois les confidences de ce parti bonapartiste, comme celles du parti +carliste. Tous deux me considèrent comme leur _grand prêtre_, et, à ce +titre, je connais tous leurs projets. C'est la suite d'un même plan qui +portait le duc de Leuchtenberg au trône de la Belgique, qui met les +membres de la famille Bonaparte à la tête du mouvement de l'Italie et +qui maintient la tranquillité à Parme dont les fauteurs de troubles +menacent la souveraine. Mais nous nous refuserons à toute combinaison +qui tendrait au triomphe de ce parti qui cherche à nous entraîner en se +rattachant au duc de Reichstadt. Nous sommes ici _Philippe de la tête +aux pieds, et rien ne nous fera dévier de cette ligne!..._» Au moment où +il donnait ces belles assurances, le même Metternich écrivait à Appony: +«Si, d'après les calculs les plus simples, il y avait incompatibilité +entre son existence (celle de Louis-Philippe) et celle d'un membre +secondaire de la famille Bonaparte sur un trône voisin de la France, +trône faible et fragile, de combien cette incompatibilité ne serait-elle +pas plus réelle vis-à-vis de l'Italie placée sous le sceptre de Napoléon +II?...» Mais aussitôt venait cette menace significative: «Le jour où +nous serions forcés dans nos retranchements et où nous serions réduits à +n'avoir d'autre choix qu'entre les maux dont nous menace l'anarchie, +nous devrions choisir celui qui compromettrait le moins immédiatement +notre propre existence, et ce moyen, nous le tenons entre nos +mains[495].» Ce qui n'empêchait pas Metternich de dire au maréchal +Maison: «Que votre gouvernement s'entende avec nous! Il y va de son +intérêt autant que du nôtre, et il nous trouvera, sur tous les points, +disposés à le seconder et à l'appuyer.» Le maréchal Maison faisait +observer que les éléments lui manquaient pour juger ce qu'il y avait de +vrai ou de faux dans ces assertions; il comptait sur le cabinet de Paris +pour les apprécier à leur valeur. Il aurait pu s'en rendre compte +lui-même, car il lui était facile de savoir à quoi s'en tenir sur les +démonstrations du chancelier. Peut-être le savait-il, mais ne tenait-il +pas à le dire. + +Le 16 février, il se hasardait à déclarer que l'on n'était pas sans +inquiétude à Vienne sur les sentiments que pouvait avoir le duc de +Reichstadt et sur les manœuvres qui se tramaient autour de lui. Il +aurait pu ajouter que l'empereur d'Autriche avait vu avec plaisir le +succès de son petit-fils auprès des deux maréchaux. M. de Prokesch +affirme à plusieurs reprises que François II n'était pas éloigné de +désirer que le duc montât sur le trône de France. «Il ne cesse de lui +parler, dit-il, comme si, à l'arrière-plan des événements, ce trône +l'attendait déjà selon toute vraisemblance.» Ainsi l'empereur d'Autriche +admettait-la possibilité d'une guerre. Il ne cachait pas son désir de +voir les affaires en France prendre une tournure qui permît de remplacer +le roi Louis-Philippe par le duc, son petit-fils. «Cela affermissait le +duc dans ses espérances, remontait son courage, entretenait son esprit, +pendant plusieurs jours, dans un état de joyeuse surexcitation et en +escapades de jeune homme.» Le maréchal Maison ignorait ou faisait +semblant d'ignorer ces détails et mandait, avec une confiance +inaltérable, à son ministre, que l'Autriche avait le désir de maintenir +l'ordre actuel de choses en France, désir fondé principalement sur +l'opinion où l'on était que les gens qui «affichaient le buonapartisme» +n'étaient que des anarchistes déguisés. Il ajoutait que, dans la +surveillance exercée par la maison militaire du duc de Reichstadt, on +pouvait voir une disposition bien prononcée de l'Empereur de ne se +prêter à aucune démarche tendant à mettre en avant la personne de son +petit-fils. Aussi Metternich avait-il raison d'écrire à Appony que le +maréchal répondait à sa confiance «par un noble abandon». Mais +Sébastiani se défiait quelque peu de ces pacifiques assurances, et, +prenant tout à coup un langage comminatoire, il écrivait que les +intérêts et la dignité de la France lui prescriraient de s'opposer à +toute intervention étrangère, en vertu du principe de +non-intervention[496]. C'était vouloir déchaîner la guerre et s'exposer +à voir l'Autriche, en cas de menaces réalisées, cesser de tenir «une +conduite correcte à l'égard de Napoléon II». + +En Italie, les libéraux et les bonapartistes s'étaient réunis. À +l'avènement de Grégoire XVI, les États pontificaux avaient été le +théâtre de manifestations révolutionnaires. Un gouvernement provisoire +s'était établi à Bologne sous la direction du comte Pepoli, époux d'une +fille de Murat. Ferrare et Modène s'étaient également révoltées. On +répandait des proclamations où il était dit que le roi d'Italie +existait, qu'il sortait «du sang de l'immortel Napoléon». On invitait +les populations à écraser les Autrichiens, et, dans plusieurs endroits, +retentissait le cri fameux: «_Fuori i Tedeschi!..._» Le 19 février, +contrairement aux prévisions de Metternich, l'émeute gagnait Parme, et +Marie-Louise était réduite à s'enfuir à Casal-Maggiore. Cette nouvelle +préoccupait vivement le cabinet autrichien. Or, le même jour, M. de +Prokesch, ignorant les menées des bonapartistes, avait parlé à +Metternich du désir exprimé par le duc de Reichstadt de courir au +secours de sa mère. Il l'appuyait lui-même, en faisant valoir le +mouvement naturel et généreux d'un fils. L'empereur François, lui aussi, +n'avait pu cacher à Metternich combien une telle résolution l'avait +touché. Le chancelier, ayant été obligé de combattre chez son souverain +une sympathie très accentuée, avait cru trouver dans l'intervention +subite de Prokesch une connexité voulue, une sorte de concert préparé à +l'avance contre sa politique, ce qui était faux. Le 21 février, +l'Empereur revit le duc de Reichstadt et le complimenta de nouveau sur +son dévouement filial. Il se laissa même aller à exprimer encore une +fois son manque de confiance dans la solidité du gouvernement de +Louis-Philippe et à lui faire entrevoir sérieusement les plus hautes +destinées. «L'Empereur, rapporte Prokesch, se plut à parler au jeune +prince de la sensation que produirait, d'un bout à l'autre de la France, +son apparition sur les frontières de ce pays.» Le jeune prince +s'empressa de répéter ces paroles à son ami, et il ajouta que son +grand-père s'était même écrié: «François, que n'as-tu quelques années de +plus?» Ces confidences, ces réflexions excitaient cette jeune âme, mais +la faisaient plier ensuite comme sous un écrasant fardeau[497]. Pour une +nature aussi sensible, aussi délicate, c'était trop d'émotions. On +allait bientôt s'en apercevoir. + +Le maréchal Maison prévenait, le 21 février, son gouvernement de +l'insurrection de Parme. Il donnait des éloges à la conduite de la +duchesse et à la fermeté avec laquelle elle avait refusé de prêter +l'oreille aux propositions de ses sujets insurgés. Les troubles de +Modène, de Bologne, de Ferrare, de Parme inquiétaient le maréchal. Il +voyait bien l'intérêt de Louis-Philippe à s'opposer à toute révolution +et à s'entendre avec le cabinet de Vienne, pour empêcher le mouvement de +s'étendre. Mais que deviendrait alors le principe sacré de +non-intervention? La guerre lui paraissait donc le seul dénouement +possible des questions qui venaient de compliquer la situation +européenne. Quelques jours après, il parlait de la non-intervention à M. +de Metternich, qui lui répondait nettement que, si la France posait ce +principe d'une manière absolue, c'était, en effet, la guerre qu'elle +allait déchaîner en Europe. Le maréchal Maison croyait pouvoir sortir +des difficultés en proposant à l'Autriche de n'agir que momentanément +sur le duché de Modène et de retirer ses troupes, dès que l'autorité du +duc serait rétablie. Mais il ne hasardait cette proposition qu'à titre +d'hypothèse. Ne croyant pas l'Autriche en état de faire utilement la +guerre, il affirmait que le gouvernement français ferait respecter le +principe de non-intervention partout où s'étendrait son influence. +Metternich opposait à ces menaces la personnalité, redoutable pour la +France, de Napoléon II. Il entrait avec Maison dans des détails +confidentiels et peu rassurants, sur la part que la faction bonapartiste +prenait aux affaires italiennes. «Il m'a dit, écrivait le maréchal à +Sébastiani, qu'un homme, récemment parti de Paris pour Livourne, lui +avait écrit de cette dernière ville une lettre dans laquelle cet +individu lui annonçait qu'une légion de douze mille hommes allait être +levée et organisée parmi les patriotes italiens; que le gouvernement +autrichien ne devait point s'en alarmer, parce que le but de cet +armement était dans les intérêts du petit-fils de l'Empereur et que +l'expédition n'était dirigée que contre le gouvernement actuel de la +France, où ce corps se porterait, dès qu'il se serait formé, pour y +proclamer Napoléon II. Pour toute réponse, l'invitation avait été +transmise au gouvernement toscan de faire arrêter le signataire de cette +lettre, dans les papiers duquel on a trouvé, suivant M. de Metternich, +tout le plan du mouvement contre notre gouvernement.» Le chancelier +avait pris occasion d'inviter le maréchal Maison à appeler l'attention +du cabinet des Tuileries «sur les intrigues buonapartistes tramées en +France, et sur lesquelles il prétendait avoir des notions qui ne +pouvaient laisser de doute sur leur existence». Il avait ajouté que, +«quant à l'insurrection libérale italienne, il était évident à ses yeux +qu'elle émanait de Paris et de ce qu'il appelle la _faction_; et, pour +répondre aux doutes que j'élevais sur la vérité de ses moyens, il me dit +qu'il en avait les preuves et qu'il me les fournirait en faisant +imprimer des pièces irrécusables qu'il avait entre les mains[498]». + +Le duc de Reichstadt ne pouvait se consoler du refus qu'on lui avait +fait de le laisser aller au secours de sa mère à Parme. Il lui avait +adressé une lettre pleine de cœur où il expliquait les motifs +involontaires de son abstention. Il retourna auprès de son grand-père. +Il insista, mais en vain. Jamais Prokesch ne l'avait vu si tourmenté. +Des pleurs s'échappaient de ses yeux. Son ami, lui reprochant cette +fièvre maladive, cette ardeur exagérée, l'invita à triompher de lui-même +et à se remettre à ses études. «Le temps est trop court, répondit le +jeune prince. Il marche trop rapidement pour le perdre en longs travaux +préparatoires. Le moment de l'action n'est-il pas évidemment venu pour +moi?» Il croyait, en effet, que l'heure était arrivée d'agir à tout +prix. Il cherchait les moyens secrets de s'enfuir. Après l'échec de la +tentative faite pour maintenir la branche aînée des Bourbons, le fils de +l'Empereur n'offrait-il pas des garanties plus solides que le duc +d'Orléans? Et, en admettant que les puissances se fussent trouvées dans +la nécessité de faire à la Révolution cette concession, ne +savaient-elles pas elles-mêmes que cette concession était vaine? Puis, +de cette impatience d'agir au plus vite, le duc retombait aussitôt dans +un découragement complet, une extraordinaire défiance de lui-même. Ces +transitions si brusques de l'espérance à la désillusion, de la confiance +à l'abandon, le rongeaient, le minaient. Il aurait tant voulu se faire +connaître à tous, se révéler par des paroles et encore plus par des +actes! Mais il était prisonnier. La moindre de ses démarches était +surveillée et commentée. «J'avais le sentiment, dit Prokesch qui voyait +juste, que l'espèce de séquestration dans laquelle le prince de +Metternich, lié de son côté par les engagements contractés à l'égard des +puissances, tenait le duc, devait causer à celui-ci un chagrin décevant +et mortel.» La raison pour laquelle le chancelier n'avait pas voulu que +le duc allât à Parme, c'est qu'il redoutait que sa seule apparition ne +provoquât en sa faveur une manifestation immense. Les deux fils de Louis +Bonaparte s'étaient déjà jetés dans la mêlée, c'est-à-dire dans +l'insurrection des Romagnes. De nombreux partisans prêchaient et +soutenaient partout la cause napoléonienne. Si le fils de Napoléon eût +tiré l'épée, il eût été certainement proclamé empereur ou roi, sous le +nom de Napoléon II. + +Le 5 mars, Metternich, qui voulait enrayer à tout prix un mouvement dont +il redoutait l'extension et les conséquences, dit au maréchal Maison que +la France et l'Autriche pouvaient, si elles le voulaient, devenir «les +médecins de l'Europe». Dissertant sur le caractère de la révolution +italienne, il persistait à la présenter comme faite dans des vues bien +plus bonapartistes que libérales. «Et, sur ce que je manifestais des +doutes à cet égard, il reprit avec force qu'il s'étonnait que je +voulusse contester une chose dont il avait les preuves les plus +évidentes.» «Que direz-vous, poursuivit-il, lorsque vous saurez que les +fils de Louis Bonaparte, appelés par les insurgés, se sont sauvés de +Florence malgré les prières et les supplications de leurs parents, pour +aller se mettre, à la tête du mouvement[499], et que nous avons ici des +envoyés bolonais qui nous demandent de leur donner le duc de Reichstadt +pour en faire un roi de Rome, ou de les réunir à la monarchie +autrichienne?--Ici, déclarait Maison à Sébastiani, j'arrêtai le ministre +pour lui dire que nous ne souffririons ni l'une ni l'autre de ces +combinaisons.--Cela peut être, me dit-il, mais nous n'en voulons pas +nous-mêmes. L'Empereur ne veut ni donner son petit-fils, ni s'agrandir +aux dépens du Souverain Pontife; il ne désire que la paix et le maintien +de ce qui est[500].» Une note, émanant de l'empereur d'Autriche et +adressée au comte Appony, constate, à la date du 18 mars, que l'exemple +de ce qui se passait alors en Belgique devait prouver à la France que, +par la conduite de l'Autriche en Italie, le souverain rendait non +seulement «le premier des services au repos du monde», mais un service +très direct au roi Louis-Philippe[501]. Un émissaire de Joseph +Bonaparte, le peintre Goubeaux, avait affirmé à Metternich, dès le mois +de janvier 1831, que l'armée et le ministère français étaient décidés à +agir en faveur du fils de Napoléon, et que si le duc se fût déclaré, +c'en était fait de Louis-Philippe. Le commandant de Strasbourg l'eût +aussitôt proclamé empereur. La mission de Goubeaux était d'enlever le +prince et de le conduire en France. Traqué, serré de près par la police, +il dut renoncer à son projet. Le chevalier de Prokesch était lui-même +l'objet de défiances sévères. Il fut question un moment de l'envoyer en +mission secrète auprès de Louis-Philippe, mais Metternich s'y opposa, de +crainte qu'à Paris il ne travaillât dans les intérêts du duc de +Reichstadt. Le chancelier en était si préoccupé qu'il n'avait consenti +aux relations de Marmont avec le duc que dans l'espoir de voir le +maréchal réagir contre une influence exclusive. Sans doute, Metternich +avait vu jadis quelques avantages à laisser le duc aspirer à l'Empire, +mais il avait pris des engagements rigoureux avec les alliés, et il +devait les tenir. Il n'ignorait pas qu'on discutait ouvertement dans les +salons de Vienne les chances du fils de Napoléon au trône; il faisait +semblant de ne pas le savoir, parce que toutes ces combinaisons +n'entraient pas dans sa politique. + +On crut un moment que le duc de Reichstadt prendrait goût à la vie +mondaine et à ses distractions. L'accueil qu'il avait reçu au bal de +lord Cowley, à celui du prince de Metternich et dans d'autres réunions, +était fait pour le charmer et l'encourager. «Sa tournure pleine de +grâce, la beauté de ses traits, son esprit, l'aisance avec laquelle il +s'exprimait, rapporte Prokesch, l'élégance de ses manières et de ses +vêtements et, par-dessus tout, sa destinée attiraient à lui tous les +cœurs.» Les femmes de la cour lui témoignaient une bienveillance +particulière. On peut dire qu'il la méritait par sa courtoisie et sa +distinction. Le duc avait remarqué entre autres une charmante comtesse, +pleine d'esprit et de beauté. Elle l'avait un moment captivé, et il +s'était fait son chevalier. Le comte Maurice Esterhazy, brillant +secrétaire d'ambassade avec lequel il s'était lié, l'avait encouragé +dans ses idées un peu romanesques. Une mission à Naples enleva bientôt +le comte au duc de Reichstadt, ce qui les peina tous deux[502]. + +Le chevalier de Prokesch croyait que, dans la période orageuse de luttes +et de déceptions où se trouvait alors le prince, rien de plus heureux +n'aurait pu lui arriver qu'une liaison honorable avec une femme +spirituelle et d'âme élevée. Mais il s'opposa à son inclination pour la +belle comtesse, car il craignait que cette jeune femme, élevée dans les +boudoirs et les salons luxueux du grand monde, «au lieu de donner au +caractère du duc une trempe plus solide encore et de nourrir son esprit +de glorieux projets, ne le fît descendre jusqu'à la médiocrité, _cette +rouille de l'existence_...». Le prince se lassa vite de ce caprice et de +cette liaison, qui se bornaient à des badinages dans les bals et les +réunions. Elle ne donna lieu, de sa part, qu'à une petite escapade dont +le but était de prouver qu'il pouvait à l'occasion tromper une étroite +surveillance. Un soir, ayant pris un masque, il suivit secrètement, avec +le comte Esterhazy masqué lui-même, la comtesse à laquelle il dévouait +ses hommages. Lui et son compagnon pénétrèrent dans son hôtel, où se +donnait précisément un bal travesti. Ils s'amusèrent à y prendre part, +et, connus seulement de la maîtresse de la maison, ils demeurèrent pour +tous les invités de véritables énigmes. + +Le comte de Dietrichstein avait reçu, vers cette même époque, une lettre +d'une jolie femme de la Cour, chanoinesse et d'origine polonaise, qui +s'était fort éprise du duc de Reichstadt. Elle lui disait qu'elle voyait +souvent, et avec un plaisir extrême, «un jeune homme auquel la nature +semblait avoir empreint l'aristocratie du génie. Esprit, profondeur, +finesse, raison, nobles sentiments, grâces extérieures, disait-elle, +voilà plus de qualités qu'il n'en faut à un héros de roman!» Elle +ajoutait seulement: «C'est un aigle élevé dans un poulailler», et, avec +une ironie plus cruelle: «Au reste, on ne comprend pas les aigles dans +le pays où vous êtes.» Elle appréciait sa réelle valeur: «Sa nature +généreuse l'empêchera de ramper. Il peut vivre encore longtemps dans une +cage, mais il ne se laissera jamais couper les ailes par qui que ce +soit.» Le jeune prince n'eut jamais connaissance de cette lettre[503], +et les gracieuses avances de la belle chanoinesse demeurèrent inaperçues +de lui. M. de Prokesch, auquel le duc communiquait toutes ses +impressions sur le monde et ses plaisirs, lui faisait d'ailleurs +considérer que des préoccupations médiocres le détourneraient de ses +devoirs et compromettraient son avenir. Il lui répétait que tout homme +qui aspire à remplir dignement un rôle élevé doit commencer par se +maîtriser lui-même. Et lui parlant le langage qui convenait à un prince, +il résumait ainsi très heureusement son impression sur sa personne: «Il +appartenait trop à l'histoire pour qu'il lui fût permis de faire du +roman.» Le duc approuva son ami et l'écouta. + +Voilà simplement à quoi se réduisent les aventures du duc de Reichstadt. +Je n'ignore pas que d'autres bruits ont couru sur ce sujet et qu'on a +prêté au jeune prince des romans bien étranges[504]. On s'est trompé. +L'ambition, la gloire, telles ont été ses passions maîtresses. Ses goûts +ardents pour les splendeurs du trône et pour l'honneur des armes ne lui +laissaient guère le temps de songer à d'autres désirs. Son culte pour la +mémoire d'un père dont il voulait consacrer le nom par ses propres +exploits, le dédain des vulgarités et des banalités, enfin son amour +pour l'étude et sa raison déjà mûre l'avaient heureusement préservé de +la séduction et de l'ascendant des femmes frivoles. + + + + +CHAPITRE XVIII + +LA MALADIE DU DUC DE REICHSTADT. + + +Malgré les énergiques déclarations de Maison et de Sébastiani, le +gouvernement de Louis-Philippe n'avait pas maintenu _sine quâ non_ le +principe de non-intervention dans les affaires d'Italie. Les Autrichiens +pénétrèrent dans les États pontificaux et dans le duché de Modène et +réprimèrent les tentatives d'insurrection. Marie-Louise revint sans +peine de Florence à Parme. Le mouvement qui aurait pu en Italie donner +le pouvoir à Napoléon II avait complètement avorté. Cela n'empêchait pas +M. de Metternich et certains de ses amis, comme M. de Dalberg, de blâmer +énergiquement Louis-Philippe de préparer à son insu une restauration +napoléonienne. Ainsi, le 12 avril 1831, M. de Dalberg reprochait à +Casimir Périer de rétablir la statue de Napoléon sur la colonne +Vendôme[505]. «Le parti bonapartiste, écrivait-il au prince de +Talleyrand, dirigé par les républicains et les anarchistes, va prendre +une nouvelle force. Il exigera la rentrée de toute la famille Bonaparte, +et elle servira à des intrigues dont le gouvernement ne sera pas le +maître...» Le duc de Dalberg déclarait que si Louis-Philippe avait +maintenu le principe de non-intervention dans les affaires d'Italie, «le +prince était prêt à se servir du duc de Reichstadt pour augmenter les +dissensions en France. Prenez cela pour positif[506]». Le 3 mai, le duc +de Dalberg était plus inquiet encore. Il affirmait que M. de Sémonville +croyait «au rappel du petit aiglon, qui ne tiendra pas plus, à ce qu'il +croit, mais qui laissera le champ libre à d'autres prétendants. J'ai la +presque certitude, ajoutait-il, que pendant qu'on menaçait l'Autriche +d'une guerre en Italie, le parti bonapartiste remuant avait obtenu des +assurances de secours.» Étant données les relations de Dalberg et de +Metternich, on peut croire maintenant que le chancelier était prêt à +jouer sa carte sur Napoléon II et que le gouvernement de Louis-Philippe +a risqué gros jeu. Le 10 mai, M. de Dalberg se montrait beaucoup plus +pessimiste. «Le bonapartisme, assurait-il, est à présent la couleur sur +laquelle on travaille. On s'en sert pour agir sur l'armée et sur les +classes inférieures... Le gouvernement a tort de ne pas mieux éclairer +l'opinion qu'elle ne l'est sur le régime impérial. Tout le monde se fait +bonapartiste, parce que le Palais-Royal et sa camarilla n'ont des égards +que pour ce parti. Il en résulte qu'il prend de la consistance. Mauguin +disait, il y a quelques jours, à un homme de qui je le tiens: «Il nous +faut un gouvernement provisoire et une régence au nom du duc de +Reichstadt[507].» Le prince de Talleyrand, alors ambassadeur à Londres, +témoignait de respectueux égards à la reine Hortense, qui était venue +lui demander un passeport pour traverser la France. Il le disait en ces +termes et avec ces réserves diplomatiques: «Si je crois maintenant, +comme en 1814, la politique napoléonienne dangereuse pour mon pays, je +ne peux pas oublier ce que je dois à l'empereur Napoléon, et c'est une +raison suffisante pour témoigner toujours aux membres de sa famille un +intérêt fondé sur la reconnaissance, mais qui ne peut avoir d'influence +sur mes sentiments politiques[508].» Seize ans avaient paru dissiper les +colères et les rancunes de Talleyrand, et c'est avec une douceur émue +qu'il parlait aujourd'hui de sa reconnaissance envers Napoléon. +Louis-Philippe, ainsi que plusieurs de ses partisans, n'étaient pas +moins respectueux que lui d'une si grande mémoire. Et cela exaspérait M. +de Dalberg, qui trouvait inexplicable le goût du Roi pour «ces gens», +lui qui avait autrefois adulé l'Empereur comme le plus fervent de ses +courtisans. + +«Le bonapartisme si vivace en 1820 et 1821, dit M. Thureau-Dangin, qui a +parfaitement élucidé ce point particulier[509], avait semblé s'assoupir +vers la fin de la Restauration. Les journées de Juillet le réveillèrent, +et l'on put se demander si la réapparition du drapeau tricolore ne +serait pas le signal de sa revanche. Il ne se trouva pas, sans doute, +assez organisé pour proposer son candidat au trône vacant; mais partout +ce fut comme une efflorescence de napoléonisme. On crut pouvoir d'autant +plus impunément le laisser se produire qu'aucun prétendant ne paraissait +en mesure d'en recueillir immédiatement le profit. La littérature grande +et petite cherchait là son inspiration, et Victor Hugo menait le chœur +nombreux et bruyant de l'impérialisme poétique, pendant que Barbier +demeurait à peu près seul à protester contre «l'idole». Il n'était pas +de théâtre où l'on ne mît en scène Napoléon, à tous les âges et dans +toutes les postures. Qui se fût promené dans Paris en regardant aux +vitrines des marchands de gravures ou de statuettes, en feuilletant les +brochures, en écoutant les chansons populaires ou les harangues de +carrefour, eût pu supposer que la révolution de 1830 venait de restaurer +la dynastie impériale... Dans cette effervescence bonapartiste, +l'opposition vit comme une force sans emploi, dont elle crut habile de +s'emparer. Elle s'en servit surtout dans les questions étrangères, ne +fût-ce qu'en humiliant, par les souvenirs impériaux, les débuts +nécessairement un peu timides de la nouvelle monarchie. Ses meneurs se +réclamaient des Cent-jours, au moins autant que de 1789 et de 1792; et +chez beaucoup d'entre eux, on serait embarrassé de dire ce qui +prévalait, de la prétention libérale ou de la dévotion napoléonienne.» +Les sentiments étaient les mêmes dans la presse. Une feuille qui avait +pour gérant M. Antony Thouret, la _Révolution_, soutenait, comme la +_Tribune_, la cause du fils de l'Empereur. «Elle demandait l'appel au +peuple et déclarait que Napoléon II serait seul capable de donner les +institutions républicaines promises dans le prétendu programme de +l'Hôtel de ville.» Le duc de Reichstadt ignorait l'action des +bonapartistes, car une surveillance rigoureuse empêchait, comme je l'ai +dit, les bruits du dehors de parvenir jusqu'à lui. Les nouvelles de +France surtout lui étaient cachées ou travesties. Le prince de +Metternich, qui ne supportait qu'avec une impatience manifeste la +présence de M. de Prokesch à Vienne et qui le soupçonnait d'exciter les +désirs du jeune prince, le fit appeler un jour et lui apprit que +l'Empereur tenait à lui confier une mission importante. Il s'agissait +d'aller à Bologne auprès du cardinal Oppizoni, gouverneur pontifical, +faire prévaloir l'influence et les volontés de l'Autriche. De son côté, +Prokesch, qui endurait mal les défiances de Metternich au sujet de ses +relations avec le fils de Napoléon, n'hésita pas à accepter cette +mission temporaire, afin de prouver une fois de plus qu'il était dévoué +à l'Empereur et à son pays. Il avertit son jeune ami de son prochain +départ. Le duc lui écrivit une lettre touchante. Les épreuves et le +malheur l'avaient réellement grandi et mûri. Ils lui avaient donné une +dignité, un sérieux remarquables. Cette lettre, que je tiens à citer en +entier, montrera combien le prince a été mal compris et mal jugé. Ce +n'est point d'un cerveau atrophié que sortent des pensées aussi graves: + +«Depuis le commencement de notre amitié, écrivait le duc à la date du 31 +mars 1831, c'est aujourd'hui pour la première fois que nous nous +séparons pour un temps considérable. Des jours riches en faits, pleins +de grands événements, s'écouleront peut-être avant le moment où nous +nous reverrons. Peut-être aussi, à mesure que je compterai les grains de +mon sablier, l'avenir viendra-t-il m'inviter à remplir de plus lourds +devoirs; peut-être encore les lois de l'honneur, la voix du destin +exigeront-ils de moi le plus cruel des sacrifices en m'imposant de +renoncer aux plus ardents désirs de ma jeunesse, au moment même où la +probabilité de leur réalisation m'apparaissait parée des plus brillantes +couleurs.» Mais, quelle que fût la situation que le sort lui réservait, +le duc priait son ami de compter toujours sur lui, car la reconnaissance +et l'affection l'attachaient à jamais à sa personne. «Le soin que vous +avez pris de mon instruction militaire, la loyauté de vos conseils, la +confiance que vous m'avez accordée, la sympathie qui existe entre nos +caractères, vous seront un gage de ces sentiments.» Il lui offrait, à +titre de souvenir, sa propre montre, où il avait fait graver son nom et +la date du jour de l'envoi. «L'amitié ne regarde pas à la valeur +matérielle d'un cadeau reçu en souvenir, mais uniquement à la valeur que +lui donne le cœur. Prenez donc cette montre. C'est la première que j'ai +portée; depuis six ans elle ne m'a jamais quitté. Puisse-t-elle marquer +pour vous des heures bien heureuses! Puisse-t-elle bientôt vous indiquer +le moment où sonnera l'heure de la gloire! Mais, en l'interrogeant, +souvenez-vous que vous fûtes le premier qui m'ayez fait connaître le +prix réel du temps et qui m'avez appris à savoir attendre.» Il lui +parlait, en homme et en connaisseur, de sa mission à Bologne, où il +s'agissait d'arrêter les mouvements séditieux qui devaient compromettre +le repos de toute l'Italie. «Si je comprends bien l'objet de la mission +que vous êtes appelé à remplir, il ne s'agit point ici d'un poste digne +de vos capacités. Quoi qu'il en soit, pour vous qui connaissez les +hommes et qui étudiez le monde, ce poste aura l'avantage de vous fournir +les moyens de pénétrer la véritable nature de ces mouvements +révolutionnaires et leur enchaînement, de juger des forces du pays dans +l'avenir.» Le prince laissait entendre ainsi à Prokesch qu'il était bon +de se renseigner sur les véritables aspirations de l'Italie et de savoir +si réellement elle faisait appel au fils de Napoléon et si elle était +capable de le soutenir. Il félicitait enfin son ami de fouler «ce sol +classique, berceau d'une puissance et d'une grandeur presque uniques +dans l'histoire». En traçant ces dernières lignes, il se souvenait +d'avoir reçu et d'avoir porté seul le nom de roi de Rome... Enfin, il +promettait à Prokesch d'écrire bientôt à sa mère avec tout +l'enthousiasme et toute la chaleur qu'il avait su lui inspirer. Telle +était cette lettre qui révèle la générosité et l'élévation de cette +jeune et poétique nature. M. de Prokesch, en lui faisant de tristes +adieux, lui offrit à son tour un fusil albanais que lui avait remis +autrefois Ibrahim-Pacha. Le duc ne voulut pas demeurer en reste et donna +encore à son ami un dessin de lui, un lavis au bistre, qui représentait +fidèlement un des chevaux arabes de son père[510]. Les deux amis se +séparèrent sans se promettre de s'écrire, car ils savaient qu'ils +n'avaient pas besoin du lien fragile de la correspondance pour demeurer +étroitement unis. M. de Prokesch quitta Vienne dans les premiers jours +d'avril, laissant le duc dans un état de santé assez précaire. + +Au mois de mai de l'année précédente, le docteur Malfatti, un des +meilleurs médecins de Vienne, avait été appelé auprès du prince par le +comte de Dietrichstein, qui s'inquiétait de sa croissance, de légers +maux de gorge et d'une toux fréquente. Le docteur Staudenheim, qui +l'avait soigné plusieurs fois, lui trouvait une prédisposition à la +phtisie de la trachée artère. Le duc de Reichstadt n'avait point +d'appétit; il mangeait peu et digérait difficilement. Comme le prince, +ayant terminé son éducation, allait se consacrer à l'état militaire et +avait obtenu de son grand-père l'autorisation de commander un régiment, +le docteur Malfatti crut devoir prévenir François II et Marie-Louise des +dangers auxquels le jeune homme allait s'exposer à cause des variations +atmosphériques ou des efforts de voix nécessités par le service. Le +rapport confidentiel remis à Sa Majesté constatait que, par suite d'une +croissance extraordinaire et d'une disproportion remarquable dans le +développement physique, le duc était dans un état général inquiétant, +surtout à l'égard de la poitrine. Il fallait veiller au moindre +accident, car toute maladie accessoire serait dangereuse, soit pour le +présent, soit pour l'avenir. Le docteur conseillait donc au jeune malade +d'éviter les grands efforts et particulièrement ceux de la voix, et de +prendre garde aux refroidissements. Pour lui éviter tout péril, la +vigilance devait être très grande, car sa nature ardente était +naturellement difficile à modérer. L'Empereur tint compte des +observations si judicieuses du docteur Malfatti et différa de six mois +l'entrée au service militaire de son petit-fils. Grâce à des soins +assidus et intelligents, les symptômes inquiétants disparurent, et +l'hiver se passa sans accidents. Mais, au mois d'avril, le duc, se +croyant guéri, demanda à accomplir ses devoirs militaires. L'Empereur +eut tort d'accéder à sa demande, car le jeune lieutenant-colonel en +abusa aussitôt. + +Dès ce moment,--c'est le docteur Malfatti qui le rapporte,--il rejeta +les conseils de l'art, et il se lança à corps perdu et comme un fou dans +tous les exercices de guerre, s'imposant un labeur excessif. Plus d'une +fois Malfatti le surprit à la caserne dans un état de fatigue extrême. +Un jour, il le trouva étendu sur un canapé, exténué et presque +défaillant. Comme il lui reprochait son imprudence: «J'en veux, dit le +duc, à ce misérable corps qui ne peut pas suivre la volonté de mon +âme!--Il est fâcheux, répliqua le docteur, que Votre Altesse n'ait pas +la faculté de changer de corps comme elle change de chevaux quand elle +les a fatigués; mais je vous en conjure, monseigneur, faites attention +que vous avez une âme de fer dans un corps de cristal et que l'abus de +la volonté peut vous être funeste.» Sa vie, comme le constatait +Malfatti, était un véritable procédé de combustion. Le prince dormait à +peine quatre heures; il ne mangeait presque pas. Il ne s'occupait que +d'exercices militaires. Ses organes, sauf cérébraux, qui étaient sains +et parfaitement développés, étaient comme frappés de caducité. Il +maigrissait et son teint devenait livide. Il allait être atteint bientôt +d'une forte fièvre catarrhale qui devait attrister ses parents et ses +amis. + +Le duc faisait partie du régiment hongrois de Giulay, en garnison à +Vienne. Lieutenant-colonel, il dirigeait activement son bataillon à la +caserne et au champ de manœuvres. M. de Prokesch s'étonnait que l'on ne +s'inquiétât pas assez de sa santé précaire et que l'on ne remarquât pas +que parfois, dans les commandements, sa voix affaiblie se brisait tout à +coup[511]. Il est vrai qu'il n'était pas facile de faire plier la +volonté de ce fougueux adolescent. «Il s'irritait contre sa constitution +physique, voulait forcer son corps à lui obéir ni plus ni moins que les +chevaux qu'il domptait pendant les exercices d'équitation, auxquels il +donnait par jour plusieurs heures.» Aussi l'influence que le jeune +commandant exerçait sur ses soldats était-elle surprenante. Le capitaine +de Moll a raconté plus tard au chevalier de Prokesch que, passant un +jour en revue son bataillon, «l'air profondément grave de ses traits +juvéniles et son attitude martiale firent une si puissante impression +sur les troupes, accoutumées cependant à un silence complet, à une +immobilité absolue, qu'elles éclatèrent en acclamations bruyantes et +prolongées». Ce fut sa première et en même temps sa dernière joie +militaire. La fièvre le prit au mois d'août et préoccupa tellement +Malfatti qu'il en fit un nouveau rapport à l'Empereur. À ce moment même +le choléra régnait à Vienne, et, dans la situation critique du prince, +la moindre atteinte du mal pouvait le tuer. Ne craignant rien pour lui +et d'une bravoure à toute épreuve, le duc de Reichstadt ne voulait pas +s'éloigner de la caserne, lorsque François II, cédant enfin aux +avertissements du docteur, lui intima l'ordre de se rendre immédiatement +à Schœnbrunn. Le duc s'inclina, obéit, mais en s'éloignant dit à +Malfatti avec colère: «C'est donc vous qui me mettez aux arrêts!» Ce +repos obligatoire lui fit cependant le plus grand bien. Ses forces se +rétablirent au bout de deux mois. Il retrouva l'appétit et le sommeil. +Il reconnut lui-même que le docteur avait eu raison de lui imposer ce +régime, et il alla l'en remercier à Hietzing, où il demeurait, le priant +gracieusement d'oublier un moment de rancune. Malfatti aimait à causer +avec lui. Il l'observait, il étudiait ce jeune prince si intéressant. Il +avait découvert en lui, comme trait caractéristique, une aptitude +singulière à sonder le cœur de l'homme et à en faire jaillir la vérité, +grâce à d'habiles questions. + +L'exactitude de ses jugements sur des personnes qui avaient cependant +grand soin de dissimuler leur caractère était merveilleuse. Le docteur +Malfatti avait en outre constaté de l'analogie entre son organisation +physique et son organisation morale: d'une part, sa charpente osseuse +était encore soumise à une maladie de l'adolescence, tandis que ses +organes cérébraux avaient acquis la régularité et le développement d'un +homme remarquablement constitué; d'autre part, ses joies et ses désirs +participaient aux joies et aux désirs de la jeunesse, tandis que ses +observations, faites avec froideur et désillusion, étaient plutôt d'un +âge mûr. Ces dispositions constituaient un dualisme très marqué[512]. + +Le docteur et le prince s'entretenaient souvent de littérature. D'un +naturel porté à la mélancolie, le duc de Reichstadt avait beaucoup de +goût pour les œuvres de Byron. Il n'avait d'ailleurs pas oublié son +fameux dithyrambe sur la _Mort de Napoléon_. «Il y a dans ce grand +poète, disait-il, un profond mystère, quelque chose de ténébreux qui +répond aux dispositions de mon âme. Ma pensée se plaît à s'identifier +avec la sienne.» Malfatti admirait, lui aussi, ce génie, mais il lui +trouvait trop de doute et de désespoir. Il considérait que Lamartine +avait mieux jugé l'homme et sa destinée et que, dans son _Épître à +Byron_, le poète français avait montré la beauté des plans divins, la +grandeur de leurs mystères, la nécessité de la souffrance. Il avait +détruit les paradoxes du poète anglais et dissipé tout ce que son +désespoir offrait d'artificiel et d'ambitieux. Il avait regardé l'œuvre +de Dieu et en offrait reconnu l'immensité sublime. Le duc demanda les +poésies de Lamartine, qu'il ne connaissait pas. Il les lut et les +admira. Il voulut même devant Malfatti relire l'épître à lord Byron, +mais lorsqu'il arriva au célèbre passage: + + Courage, enfant déchu d'une race divine... + +sa voix s'altéra et il s'émut... Malfatti l'encouragea cependant à se +nourrir de ces pensées grandioses et à élever son âme au contact de +pareilles œuvres. + +Le duc aimait aussi à lire les chants d'Ossian, surtout par respect pour +la mémoire de son père, qui avait un culte pour le barde écossais. Il se +plaisait également dans la lecture du Tasse et savait par cœur des +fragments de la _Jérusalem délivrée_. Son précepteur, Mathieu Collin, +l'avait initié aux beautés des tragiques français et allemands. Le +prince appréciait en connaisseur le mâle génie de Corneille et les vers +harmonieux de Racine. Il affectionnait surtout la tragédie +d'_Andromaque_, se rappelant combien son père avait redouté pour lui le +triste sort d'Astyanax. Le duc savait que l'Europe avait peur de lui, et +que plus d'un prince daignait conspirer la mort d'un enfant. Il trouvait +une allusion vivante dans ce passage: + + Oui, les Grecs sur le fils persécutent le père. + Il a par trop de sang acheté leur colère! + +Il cherchait en vain auprès de lui une mère, glorieuse du passé et +soucieuse de ses destinées futures; il ne relisait pas sans la plus vive +émotion les vers où Andromaque rappelle la dernière prière du héros qui +lui laissait son fils pour gage de sa foi et la suppliait de montrer à +cet enfant à quel point elle chérissait son père... Ces rapprochements +saisissants s'imposaient d'eux-mêmes à son esprit. + +Ce qu'il tenait à trouver dans les œuvres placées sous ses yeux, c'était +tout ce qui se rapportait directement ou indirectement à son état, à sa +situation. Il était le premier à faire naître les allusions et à les +rechercher. Il avait cru un moment qu'il serait roi des Belges, car +toute autre destinée que celle d'un monarque lui semblait indigne du +fils de Napoléon. Des enthousiastes avaient songé à lui. Son nom, comme +je l'ai rappelé plus haut, avait été prononcé en France, en Autriche et +ailleurs. Mais le gouvernement de Juillet était disposé à la guerre +plutôt que d'accepter ce jeune prince comme roi des Belges. «Nous ne +souffrirons jamais, avait dit Casimir Périer, qu'un membre de la famille +Bonaparte règne aux portes de la France, ni que Bruxelles soit un foyer +de révolution.» La conférence de Londres, admise par l'Angleterre, +l'Autriche et la Russie, devait, après bien des vicissitudes, dénouer +une situation tendue, apaiser les menaces d'une guerre qui aurait +embrasé l'Europe, détruire les intrigues de certains agitateurs en +rapport avec les bonapartistes de Paris, écarter le choix du prince +d'Orange que soutenait le tsar en raison de sa parenté avec ce prince, +amener la séparation définitive de la Belgique d'avec la Hollande, grâce +à l'habileté de Talleyrand, qui négocia malgré les difficultés +incessantes amenées par le parti révolutionnaire, si bien qu'à tout +instant on lui demandait: «Votre gouvernement existe-t-il encore à +l'heure qu'il est[513]?» Enfin le Congrès belge, qui avait d'abord élu +le duc de Nemours, ce qui constituait une nouvelle menace de guerre, +choisit, après le refus de Louis-Philippe, le prince Léopold de +Saxe-Cobourg. Pour diminuer les regrets de ceux qui auraient voulu le +duc de Nemours, le prince épousa la fille aînée du roi des Français, +celui que M. de Dalberg appelait insolemment «le roi du jacobinisme». +C'en était fait de l'une des plus chères illusions du duc de Reichstadt. +Les manifestations parisiennes que relève encore à cette époque M. +Thureau-Dangin[514] n'aboutirent à aucun résultat sérieux. «Le 9 mai +1831, les républicains avaient organisé un banquet aux _Vendanges de +Bourgogne_, pour célébrer le récent acquittement de Godefroy Cavaignac +et de ses amis. Le repas terminé, les convives se dirigèrent +processionnellement, au chant de la _Marseillaise_, vers la place +Vendôme, entourèrent la colonne et se livrèrent, en l'honneur du grand +homme, à des danses patriotiques accompagnées de chants séditieux. +C'était, pour eux, un lieu habituel de pèlerinage. Quelques jours +auparavant, le 5 mai, anniversaire de la mort de l'Empereur, la grille +et la base du monument avaient été surchargées de couronnes; le +gouvernement les ayant fait enlever, à cause des attroupements qui en +résultaient, il y eut une tentative d'émeute où l'on acclama la +République, tout en distribuant des portraits du duc de Reichstadt. Lors +des émeutes de septembre, après la chute de Varsovie, on criait: «Vive +l'Empereur!» en même temps que: «Vive la République!» et «Vive la +Pologne!» Plusieurs chefs du parti républicain s'entendaient avec Joseph +Bonaparte pour entamer une lutte commune contre la monarchie de Juillet. +Le nom de Napoléon II n'était en réalité qu'un prétexte à émeutes, et le +duc de Reichstadt ne s'y trompait pas. Mais il ne voulait pas devoir son +élévation à des mouvements révolutionnaires. + +Un poète, dont le nom commençait à devenir célèbre, avait foi dans +l'avenir du fils de Napoléon. Il écrivait, à cette époque, à Joseph +Bonaparte, qui s'était mis en relation avec lui par l'entremise d'un +sieur Poinnet, une lettre qui mérite d'être reproduite ici[515]: + + «SIRE, + +«Votre lettre m'a profondément touché. Je manque d'expressions pour +remercier Votre Majesté. Je n'ai pas oublié, Sire, que mon père a été +votre ami. C'est aussi le mot dont il se servait. J'ai été pénétré de +reconnaissance et de joie en le retrouvant sous la plume de votre +Majesté. J'ai vu M. Poinnet. Il m'a paru, en effet, un homme de réelle +distinction. Au reste, Sire, vous êtes et vous avez toujours été bon +juge. J'ai causé à cœur ouvert avec M. Poinnet. Il vous dira mes +espérances, mes vœux, toute ma pensée. Je crois qu'il y a dans l'avenir +des événements certains, calculables, nécessaires, que la destinée +amènerait à elle seule; mais il est bon quelquefois que la main de +l'homme aide un peu la force des choses. La Providence a d'ordinaire le +pas lent. On peut le hâter. C'est parce que je suis dévoué à la France, +dévoué à la liberté, que j'ai foi en l'avenir de votre royal neveu. Il +peut servir grandement la patrie. S'il donnait, comme je n'en doute pas, +toutes les garanties nécessaires aux idées d'émancipation, de progrès et +de liberté, personne ne se rallierait à cet ordre de choses nouveau plus +cordialement et plus ardemment que moi; et, avec moi, Sire, j'oserais +m'en faire garant en son nom, toute la jeunesse de la France, qui vénère +le nom de l'Empereur, et sur laquelle, tout obscur que je suis, j'ai +peut-être quelque influence. C'est sur la jeunesse qu'il faudrait +s'appuyer maintenant, Sire. Les anciens hommes de l'Empire ont été +ingrats ou sont usés. La jeunesse fait tout aujourd'hui en France. Elle +porte en elle l'avenir du pays, et elle le sait. Je recevrai avec +reconnaissance les documents précieux que Votre Majesté a l'intention de +me faire remettre par M. Presle. Je crois que Votre Majesté peut +immensément pour le fils de l'Empereur...» + +Le poète savait que le roi Joseph aimait et cultivait les lettres, et il +estimait son suffrage glorieux. Aussi lui adressait-il son dernier +volume où se trouvait le nom de l'Empereur. «Je le mets partout, +disait-il, parce que je le vois partout. Si Votre Majesté m'a fait +l'honneur de lire ce que j'ai publié jusqu'ici, elle a pu remarquer qu'à +chacun de mes ouvrages mon admiration pour son illustre frère est de +plus en plus profonde, de plus en plus sentie, de plus en plus dégagée +de l'alliage royaliste de mes premières années. Comptez sur moi, Sire; +le peu que je puis, je le ferai pour l'héritier du plus grand nom qui +soit au monde. Je crois qu'il peut sauver la France. Je le dirai, je +l'écrirai, et, s'il plaît à Dieu, je l'imprimerai... 6 septembre +1831.--Victor HUGO.» Mais l'influence du poète, si grande qu'elle fût +déjà, ne parvint pas à déterminer une manifestation en faveur de +Napoléon II. Cette lettre ne fut qu'un beau morceau de plus pour la +littérature épistolaire. + +Le duc de Reichstadt s'était retiré à Schœnbrunn, où il occupait les +chambres qui donnent à l'ouest sur le parc. C'est là que M. de Prokesch, +après sa courte mission à Bologne, vint le retrouver. Le prince lui +parut avoir assez bonne mine et un aspect plus calme. Devant les +désillusions de tout genre, ses ardeurs avaient quelque peu diminué. En +Pologne, l'insurrection n'était plus qu'une sédition; en Belgique, la +monarchie était faite; en Italie, les sociétés secrètes seules +s'agitaient encore, mais avec des intentions plus révolutionnaires que +napoléoniennes[516]. L'Autriche s'était rapprochée de la France, et le +général comte Sébastiani avait accepté la convention qui ramenait au +pied de paix les forces militaires des cinq grandes puissances. Le +principe de non-intervention, qui avait tant inquiété Metternich, était +lui-même abandonné, quoiqu'il eût suffi pour dissiper toute inquiétude +de le manier habilement, ainsi que l'avait proposé Talleyrand à Casimir +Périer: «Le principe de non-intervention n'est plus qu'une absurdité +quand on le regarde comme absolu... Ce principe est un moyen pour +l'esprit. C'est à lui à l'écarter ou à l'appliquer[517].» Donc le régime +de la monarchie de Juillet, contrairement à toutes les prévisions, +s'affermissait. Metternich seul était d'un avis contraire, car, le 14 +octobre 1831, il prédisait encore la chute prochaine de Louis-Philippe +et la monarchie de Henri V. + +Le duc de Reichstadt revit son ami avec joie. Il lui parla aussitôt de +ses pensées, de ses travaux, de ses observations sur les choses et sur +les hommes. Le lendemain,--c'était le 2 octobre,--il lui écrivit une +longue lettre qui montrera une fois de plus ce qu'était cette jeune et +haute intelligence. Le prince dépeignait d'abord à M. de Prokesch le +plaisir qu'il avait eu à le revoir et son étonnement en constatant +l'étendue de l'influence qu'il avait su prendre sur lui. «Que de choses, +disait-il, traversent mon cerveau par rapport à ma situation, à la +politique, à l'histoire, à notre grande science militaire qui consolide +ou détruit les États, à tant de choses qui auraient tant besoin de vos +lumières, de vos connaissances, de vos conseils et de votre jugement +pour atteindre leur complet développement! Que d'idées se pressent dans +mon esprit!...» Il voulait les refouler, mais à un ami comme lui qui +n'en blâmait pas la hardiesse, il aimait à les faire connaître. «Durant +votre absence, continuait-il, deux sujets m'ont occupé de préférence. +L'un, c'est l'examen de l'état politique de l'Europe et des mesures +qu'on aurait pu mettre en œuvre dans les conditions actuelles. Le bon +sens du commun des mortels en général doit être satisfait de la façon +dont les choses ont été conduites. Mais c'est là une mesure qui ne +m'inspire que de la méfiance quand mon regard se porte vers l'avenir, et +je suis plus que jamais animé de la conviction que l'ordre véritable qui +repose sur la sécurité de la propriété et du commerce ne saurait être +trop tôt obtenu, fût-ce même au prix des plus grands sacrifices. Le +second objet de mes méditations a été la religion, mais ce point demande +trop de temps pour le traiter ici.» Prokesch lui répondit aussitôt qu'il +avait ressenti le même plaisir à le revoir. Au contact de son amitié si +ardente, son cœur sentait refleurir sa jeunesse et renaître sa +confiance. «La Providence, disait-il gravement, pour laquelle il n'y a +pas de hasard, en faisant précisément que nous nous soyons rencontrés, a +peut-être en vue un but grand et glorieux. Puisse-t-il en être ainsi et +puissions-nous nous trouver prêts! Le nombre des hommes qui ont été +choisis pour parcourir le rude sentier de l'action n'est pas +considérable. Chez vous, prince, la naissance, le sort, les qualités, +l'initiative naturelle, la force de la volonté, en un mot le cœur et la +tête font voir que vous êtes marqué de ce sceau de prédestination.» Il +examinait ensuite les deux sujets dont parlait le duc de Reichstadt, +c'est-à-dire l'état politique de l'Europe et la question religieuse. Il +le voyait sur le chemin qui lui permettait de se rendre compte de l'un +et de l'autre. Il l'invitait seulement à se demander dans quelle mesure +il était possible de faire application du vrai, de rechercher «quelle +proportion d'alliage le pur argent de la vérité exigeait pour pouvoir +être frappé et avoir cours». + +Le lendemain, Prokesch et son jeune ami s'entretinrent du grave sujet de +la religion. La nature sérieuse du prince le portait à en parler. «Il +avait été élevé dans les principes de la foi catholique la plus +orthodoxe, observait scrupuleusement les pratiques du culte, ne tournait +jamais en ridicule ni les cérémonies ni les doctrines religieuses. Il +témoignait, au contraire, un grand respect pour les unes et les autres, +ce qui prouvait la maturité de son jugement.» Les sophismes de quelques +ouvrages, la conduite de quelques personnes avaient pu inspirer parfois +à son esprit certains doutes, mais ceux qui l'ont connu ont tous attesté +que son âme était demeurée entièrement religieuse. S'il parlait parfois +de ces doutes, c'était en homme qui veut les combattre et les dissiper. +«Je ne puis nier, disait-il à Prokesch, que l'hypocrisie de ceux dont +les actions s'accordent si mal avec l'esprit de la religion, n'ait été +souvent pour moi une source de pensées affligeantes, mais, d'un autre +côté, je suis d'avis que la religion est notre bâton de pèlerin et que +nous ne pouvons nous appuyer sur un soutien plus solide dans notre +marche à travers la nuit de cette vie terrestre.» Prokesch avait publié +une relation de son voyage en Terre sainte. Le duc de Reichstadt en +parlait volontiers, et alors ce cœur si ferme semblait «un métal en +fusion et devenu malléable contre sa nature». Il disait à son ami qu'il +partageait l'avis de son père, qui avait hautement proclamé que la +religion était la base indispensable de tout édifice social. «Ce qui est +aussi nécessaire à la société humaine, ajoutait-il, ne saurait être en +dehors de la vérité. Ceci a parlé à ma raison... J'ai compris, j'ai +senti tout ce qu'il y avait de sublime dans la religion pouvant seule +éclairer la marche de l'homme au milieu des incertitudes et des ténèbres +qui l'entourent.» Prokesch était profondément ému de ce qu'il entendait. +«La chaleur extraordinaire de son langage, avoua-t-il plus tard à M. de +Montbel, qui le questionnait ardemment à ce sujet, m'avait électrisé. Je +lisais dans cette âme vivement exaltée toute cette force surnaturelle +qui, sans doute, l'a soutenue dans sa longue agonie. Peu communicatif de +sa nature, ne voulant pas surtout se montrer faible au moment de ses +plus grandes souffrances, alors qu'il voyait approcher son dernier jour, +il se sera réfugié dans l'intimité de sa pensée religieuse, comme dans +le sein d'un ami.» + +Prokesch méditait les paroles graves prononcées avec tant de conviction +par le jeune prince, lorsque le duc de Reichstadt se leva +précipitamment, courut à sa bibliothèque, en tira un petit livre, +détacha la première page et la lui présenta, disant avec une grande +affection: «Vous allez juger de tout le prix que j'attache _à cette +heure_--et il souligna ces mots d'un air solennel--par le souvenir que +je veux vous en laisser.» Prokesch prit la page. Elle avait été placée +en tête des _Saintes Harmonies_ d'Albach. On y lisait de la main de +l'Empereur: «Dieu veuille, en toute grave circonstance de ta vie, dans +toutes les luttes, t'accorder lumière et force. C'est là le vœu de tes +aïeux qui te chérissent. François.» Et l'Impératrice avait mis son nom +«Augusta» à-côté de celui de l'Empereur. Ces lignes qui avaient pour lui +un prix inestimable, le duc les offrit à son ami. «Que ce que j'avais de +plus cher, dit-il, reste entre vos mains comme un monument de celui de +mes entretiens qui, à mes yeux, a le plus d'importance...» Heureux les +hommes qui font naître de telles amitiés et qui obtiennent des marques +de confiance et d'affection aussi précieuses!... Le chevalier de +Prokesch recevait, en cet instant si grave, un souvenir doublement sacré +et par les circonstances dans lesquelles il était offert et par les +paroles qui l'avaient précédé et accompagné. C'était comme le testament +mystique d'une jeune âme qui se sent prête à quitter la terre, mais qui +veut auparavant laisser une parcelle d'elle-même au plus fidèle et au +plus sûr de ses amis. + +Dans ses confidences intimes à Prokesch, le duc de Reichstadt lui avoua +«avec une noble candeur comment, de toutes les femmes qu'il avait +rencontrées dans le monde, aucune n'avait fixé son attention au delà +d'une journée, aucune n'avait touché son cœur, ni même parlé à son +imagination juvénile». Il confiait toutes ses impressions à son ami +«avec le ton de la plus pure innocence[518]». L'un des fils de Neipperg, +issu du premier mariage du comte, avait voulu le mettre en relation avec +une artiste du théâtre de la Cour, une jeune et belle personne d'une +réputation irréprochable. Mais cette artiste eut tort de le recevoir +comme si elle se fût attendue à sa visite. Il s'offensa de cette +confiance exagérée en soi-même et ne retourna plus la voir. «La +malveillance cynique d'un monde qui, du portrait du fils du grand +Empereur, faisait dans ses moindres traits une caricature, a exploité +aussi à cet égard la crédulité publique et poussé la fausseté jusqu'à +attribuer sa mort prématurée à ses prétendues relations amoureuses. +Comme si les soucis de son existence n'eussent pas suffi à alimenter le +feu cruel qui le consumait[519]!...» On avait répandu également le bruit +qu'il fréquentait la célèbre danseuse Fanny Essler, qui avait débuté, à +quinze ans, sur le théâtre An der Wien. Le duc ne lui avait jamais dit +un mot. Ce qui avait donné naissance à ce bruit, c'est que le chasseur +du duc était venu parfois dans l'hôtel de Fanny Essler[520]. Mais ce +qu'on ne savait pas à Vienne, ou ce que peu de personnes savaient, c'est +que Prokesch se rencontrait parfois avec Gentz dans cet hôtel et que le +chasseur, sûr de l'y trouver, lui apportait là les invitations du duc à +venir le voir[521]. Aussi Prokesch a-t-il pu affirmer hautement que le +prince était «de mœurs vraiment honnêtes», et que ses goûts et ses +pensées graves ne laissaient point de place aux frivolités. + +La maladie, dont le duc de Reichstadt se sentait déjà sérieusement +atteint, lui donnait des abattements fréquents. Il paraissait découragé, +attristé. M. de Prokesch s'ingéniait à le ranimer, à réveiller son +intérêt sur les grandes questions. Il lui conseillait la confiance en +lui-même et dans les autres. Il l'invitait à réfléchir sur ses qualités, +sur ses défauts et à se bien juger pour se rendre meilleur. Le duc lui +répondait par ce billet: «Votre aimable lettre d'hier matin m'a indiqué +un excellent moyen d'acquérir peu à peu une grande puissance sur moi et +de prendre l'habitude de suivre les conseils d'autrui. La connaissance +exacte de soi-même, des motifs qui vous guident et des résultats que +l'on attend, est la meilleure règle pour la réalisation de certaines +idées qui, sans cela, sont comme les enfants qui, après une parturition +pénible, viennent au monde sans vie. Création du cerveau, il manque à +ces idées la force vitale nécessaire qu'elles ne peuvent recevoir que de +leur application aux objets extérieurs. On apprend ainsi à accepter de +lourdes obligations et à supporter des critiques sévères, sans cependant +entreprendre l'impossible. Pour le travail auquel vous me conviez, ami, +il faut du temps, et la voix intérieure, qui doit jouer le principal +rôle dans mes occupations futures, me dit que ce temps me manque le plus +souvent dans mes nombreuses entreprises. Si vous pouviez venir +aujourd'hui à une heure et demie, ou ce soir à six heures, vous seriez +le plus aimable des hommes (9 octobre 1831)[522].» Un autre jour, M. de +Prokesch lui adressait un discours de M. Thiers sur la pairie, et il +l'engageait à lui indiquer ses réflexions à ce sujet. «Merci pour +l'envoi de votre intéressant journal, répondait le duc à la date du 13 +octobre. Les raisons démonstratives de M. Thiers sur la noblesse sont +concluantes, parce qu'elles sont puisées dans le cœur humain, et +justifiées par l'histoire, parce qu'elles reposent sur certaines +qualités qui dirigent les actions de l'homme social. Mais, en ce qui +concerne la pairie, l'orateur ne me semble pas spécifier suffisamment +son but particulier, et ses arguments en faveur de l'hérédité ne me +paraissent pas toujours à l'épreuve de la contradiction. Avec mes +meilleurs souhaits du soir, je demeure pour toujours votre véritable +ami[523].» + +On s'apercevait bien que le jeune prince n'avait plus la même vitalité, +le même enthousiasme. Une à une, ses illusions et ses espérances +disparaissaient. Il restait en face d'une réalité sombre, d'un avenir +sans issue. À part M. de Prokesch et son grand-père, il n'avait personne +pour faire un échange intéressant d'idées. Aussi lui prit-il envie +parfois de s'enfuir secrètement de Vienne et d'apparaître tout à coup en +France; mais ce n'était là qu'un caprice aussitôt évanoui, car il +sentait les liens de la captivité se resserrer plus étroits que jamais +autour de lui. Il savait, d'ailleurs, que personne ne le suivrait dans +cette fuite et que nulle puissance en Europe ne lui donnerait le moindre +appui. Aussi, de mélancolique était-il devenu irritable; la vie, avec +les maux physiques et les souffrances morales qui l'accompagnent, +commençait à lui peser. Il s'était réinstallé à la Hofburg, à Vienne, +pour y passer l'hiver au milieu de ses livres et des écrits publiés sur +son père. Il restait là souvent silencieux, les yeux fixés sur le +portrait de Napoléon, tête expressive et soucieuse que Gérard a peinte +dans les derniers jours de l'Empire, et dont le caractère grave +s'harmonisait tant avec ses pensées. Il se levait parfois pour regarder +dans la grande cour d'honneur l'arrivée ou le départ de la garde +montante, et les airs de la musique militaire, les drapeaux et la parade +distrayaient un peu son esprit chagrin. Mais, à l'idée qu'il était +éloigné de son régiment et qu'il ne le reverrait peut-être jamais, il +était repris de ses amertumes et de ses profondes tristesses[524]. + +La duchesse de Parme s'était remise de ses émotions. L'insurrection qui +avait troublé ses États était heureusement terminée. Tout en se +préoccupant du choléra et de ses horribles ravages à Vienne, tout en +manifestant «les plus cruelles angoisses» pour les siens et pour son +fils, elle demeurait paisiblement à Parme, occupée à de grandes +promenades à pied ou à cheval qui lui faisaient grand bien. Elle +s'inquiétait peu d'une maladie dont le docteur Malfatti lui avait +pourtant montré la gravité dans son rapport du 15 juillet 1830. Une +véritable mère eût pris peur et serait venue s'installer auprès de son +fils, pour lui prodiguer des soins qu'elle seule sait donner et qui +semblent à l'enfant qui les reçoit, les plus efficaces et les plus doux. +Elle eût pu recueillir ses tristes confidences, calmer ses amertumes, +atténuer ses déceptions. Mais non, le fils de Napoléon était abandonné à +lui-même et à sa pénible destinée. Il se voyait un perpétuel objet +d'inquiétude pour l'Autriche et pour la France. Suivant avec attention +les débats politiques de son pays, il constatait qu'on s'occupait autant +de lui que du monarque récemment détrôné. + +Ainsi, au mois de mars 1831, le député Baude avait demandé à la Chambre +le bannissement de Charles X et de sa famille. Son collègue Marchal +voulait que l'article 91 du Code pénal, c'est-à-dire la peine de mort +visée par la loi du 12 juin 1816, fût appliqué à Charles X et à ses +descendants, en cas de retour en France, comme cela avait été décrété +contre Napoléon et les siens. Isambert désirait, au contraire, que cette +loi fût abrogée. On ne tint pas compte de la proposition d'Isambert ni +de celle de Marchal, et la loi de bannissement fut votée le 24 mars. +Deux jours après, le député Gaëtan Murat revenait à la charge et +réclamait encore une fois le retrait de la loi de 1816. M. Agier +appuyait sa proposition, mais il croyait devoir signaler l'existence +d'un parti qui se rattachait à l'un des membres de la famille Bonaparte +et qui se masquait derrière les républicains qui cherchaient un +dictateur. Il attaquait les hommes insensés qui ne remarquaient point +que Napoléon ne tenait point sa puissance de son nom, mais de son génie +et de ses hauts faits d'armes. «Ils ne réfléchissent pas, disait-il, que +le maître qu'ils iraient mendier à la cour de Vienne ne pourrait +franchir nos frontières, puisqu'il ne pourrait y arriver qu'escorté par +les baïonnettes autrichiennes, qui se sont si souvent abaissées devant +celles de nos soldats comme devant l'épée de son père.» (_Vive +sensation._) Et voulant rassurer la majorité, Agier s'empressait de +déclarer que les Français, satisfaits de la monarchie constitutionnelle, +repousseraient toujours le despotisme. Après cette courte discussion, la +Chambre prit à l'unanimité, moins une voix, la proposition en +considération. Le 14 avril, M. Abbatucci déposa un rapport qui concluait +à l'adoption définitive de cette proposition, laquelle supprimait la +disposition relative à l'application de la peine de mort aux membres de +la famille Bonaparte qui reparaîtraient en France, puisqu'on ne l'avait +pas votée pour Charles X et les siens. + +Dans la nouvelle Chambre, élue le 6 juillet 1831, M. de Briqueville, +député de la Manche, proposa, le 14 septembre, d'autres mesures de +bannissement et de confiscation contre la famille de Bourbon. La prise +en considération en fut votée le 17 septembre, moins les voix de Berryer +et de Laugier de Chartrouse. Le rapport de M. Amilhau, à la date du 24 +octobre, tendait au vote de cette proposition, qui par l'article 1er +édictait le bannissement de Charles X et de ses descendants et qui, par +l'article 2, appliquait la même mesure aux ascendants et descendants de +Napoléon[525]. Les quatre autres articles étaient relatifs à la vente +obligatoire des biens de ces deux familles. La discussion en commença le +15 novembre 1831 et donna lieu à d'intéressants débats qui se +prolongèrent jusqu'en mars 1832. À la Chambre des députés, les orateurs +qui se succédèrent à la tribune furent nombreux et ardents. M. Pagès +releva une curieuse contradiction entre les mesures de proscription et +certaines autres, qui avaient un caractère bien différent. «Vous avez +revendiqué les cendres de Napoléon, disait-il, vous voulez relever ce +colosse sur la colonne de la place Vendôme. Pouvez-vous, en même temps, +livrer sa race au bannissement?» De son côté, Portalis s'étonnait que +l'on confondît dans les mêmes proscriptions la famille de Bonaparte et +celle des Bourbons. Quel était donc le Bonaparte qui avait porté les +armes contre la France?... Il rappelait les victoires de Napoléon et +l'humiliation de l'Europe. «Et quand je parle de Napoléon, +s'empressait-il d'ajouter, ce n'est pas que je pense à son fils. +Napoléon, comme tous les grands capitaines, n'a eu de véritable +postérité que ses victoires. C'est ainsi qu'Épaminondas se vantait de +n'avoir que deux filles: Leuctres et Mantinée.» M. de Martignac, dans +une admirable harangue, une des plus belles qu'il eût jamais +improvisées, faisait comprendre, lui aussi, l'inutilité des +proscriptions: «En 1814, n'avons-nous pas vu la dynastie de Napoléon, +forte de jeunesse, brillante d'alliances, éclatante de victoires, fondée +à perpétuité au nom de la religion et par les mains de son ministre, +disparaître en un jour, en présence de l'ancienne race qui paraissait +oubliée par la génération contemporaine?» Il ajoutait aussitôt: «En +1815, n'avons-nous pas vu la tête de Napoléon, mise à prix, reparaître +ceinte de la couronne impériale? Et ces mêmes Bourbons, bannis à +perpétuité à la même époque, ne sont-ils pas rentrés quelques jours +après dans le palais de leurs ancêtres?...» Il condamnait ainsi toutes +les proscriptions: «Quand la loi ordonne et que l'honneur défend, en +France c'est toujours la loi qui succombe.» + +M. Duvergier de Hauranne, qui était favorable à la loi de bannissement +appliquée à tous les prétendants, se raillait des républicains amis de +l'Empire: «Une tendresse si délicate, si susceptible pour la famille +Bonaparte, me paraît singulière de la part de ceux qui, plus que nous, +se disent amis de la liberté. J'ai cru un moment que les portes de la +France pouvaient, sans inconvénient, être ouvertes à la famille +Bonaparte. Je ne le crois plus!» M. de Rémusat ne craignait pas le fils +de Napoléon, car son père lui avait «laissé un nom impossible à porter». +Le rapporteur, Amilhau, tout en se félicitant de voir bientôt la statue +de Napoléon replacée sur la colonne Vendôme, se défendit d'avoir voulu +créer des proscriptions contre la famille du héros. «Ce n'est pas moi, +dit-il, qui en ai pris l'initiative; c'est la révolution de Juillet, ce +sont les législateurs qui nous précèdent.» Ainsi, en 1815, l'Acte +additionnel excluait les Bourbons, et, en 1816, Louis XVIII excluait +Napoléon. Guizot blâma également les mesures d'exception; il déclara que +la liberté était assez forte pour défendre le nouveau gouvernement, mais +il finit par se rallier au projet de la Commission. «Je dirai peu de +choses, ajoutait-il, du divorce de la France avec la dynastie de +Napoléon. Ce divorce est consommé depuis longtemps; il l'a été par le +fait même du chef de cette dynastie. Napoléon s'est perdu lui-même, +chacun le sait, et après lui, il ne restait plus rien, car Napoléon +était seul; après lui, rien, absolument rien!...» Guizot avait raillé un +orateur qui avait assuré qu'un membre de la Chambre avait tenu «pendant +vingt-quatre heures à sa disposition» la couronne de France. «Les pays +libres, dit-il avec force, n'appartiennent à personne! En juillet 1830, +chacun pouvait proposer son plan de gouvernement, amener son candidat au +concours. Eh bien, est-il vrai qu'à ce moment il ait été sérieusement +question un seul instant de Henri V, de Napoléon II, de la +République?...» Le peuple s'était soumis spontanément à la meilleure +solution, la seule nationale. Quant à ceux qui prétendaient avoir +conduit les affaires, Guizot répondait dédaigneusement: «C'est une +présomption étrange que de croire qu'on dirige de tels événements. La +Providence en a fait plus des trois quarts.» + +À la Chambre des pairs, la discussion ne fut pas moins vive. Le duc de +Broglie, rapporteur de la commission, après avoir blâmé les révolutions, +même nécessaires, qui sont trop souvent des exceptions au droit commun, +se demanda si on pouvait qualifier ainsi l'éloignement de la dynastie +déchue. Ce n'était, à son avis, qu'un acte de prudence et de nécessité. +En 1815, la Restauration ne s'était point gênée. Elle avait conclu +délibérément à la déportation dans un autre hémisphère et à la captivité +rigoureuse du seul concurrent qui était à redouter. En 1816, elle avait +voté contre lui et les siens une loi draconienne... Or, en ce moment, +les membres de la branche aînée des Bourbons n'avaient pas renoncé à +leurs prétentions sur la couronne de France, puisqu'ils donnaient au duc +de Bordeaux le nom de Henri V. Les craintes du gouvernement étaient donc +fondées, et il avait le devoir de se défendre, comme l'avait fait le +régime précédent. + +Après diverses vicissitudes à la Chambre des députés et à la Chambre des +pairs, la proposition fut définitivement votée le 20 mars 1832, mais +avec le retrait de l'article 4 de la loi de 1816, qui appliquait +l'article 91 du Code pénal à la famille Napoléon, au cas où l'un de ses +membres se serait présenté sur le territoire français. + +M. de Chateaubriand, dans une brochure qui avait excité les +susceptibilités ironiques de M. Viennet[526], contesta aux Chambres le +droit de bannir. Les journées de Juillet advenues, que pouvait-on +établir? La République ou l'Empire avec le fils de Napoléon, la +monarchie légitime avec le duc de Bordeaux ou la monarchie élective avec +la branche cadette. Si le gouvernement républicain fût sorti de la +révolution de 1830, il aurait, suivant Chateaubriand, mis à l'aise bien +des consciences. En lui prêtant serment, on n'aurait rien trahi, car +c'eût été un changement de principes, et non un roi substitué à un roi. +Il n'y eût pas eu usurpation, mais création d'un autre ordre de choses. +Chateaubriand l'eût préféré «à une monarchie bâtarde, octroyée par je ne +sais qui». D'autre part, le choix du duc de Bordeaux eût éloigné toute +chance de guerre civile ou étrangère. «Proclamé par le gouvernement, +avec les changements nécessaires à la Charte, Henri V eût été reconnu +dans toute la France.» Enfin Chateaubriand envisageait le choix du duc +de Reichstadt, «héritier d'un grand homme». L'opinion qu'il en émettait +dut plaire au jeune prince, qui eut bientôt connaissance de cette +éloquente brochure, répandue dans toute l'Europe. «Ce que l'antiquité +conférait au duc de Bordeaux, le duc de Reichstadt le puisait dans +l'illustration paternelle. Napoléon avait marché plus vite qu'une +lignée: haut enjambé, dix ans lui avaient suffi pour mettre dix siècles +derrière lui. Le duc de Reichstadt présentait, en outre, aux hommes de +religion et à ceux que le préjugé du sang domine, ce qui complaisait à +leurs idées: un sacre par les mains du Souverain Pontife; la noblesse +par une fille des Césars. Je l'ai dit ailleurs, sa mère lui donnait le +passé, son père l'avenir. Toute la France était encore remplie de +générations qui, en reconnaissant Napoléon II, n'auraient fait que +revenir à la foi qu'ils avaient jurée à Napoléon Ier. L'armée eût reçu +avec orgueil le descendant des victoires.» + +Chateaubriand disait encore que le drapeau eût été emporté de nouveau +par les aigles qui planèrent sur tant de champs de bataille «et qui ne +prêtent plus leurs serres et leurs ailes à cet étendard humilié. Le +royaume, redevenu empire, eût retrouvé une puissante alliance de famille +en Allemagne et d'utiles affinités en Italie.» Venaient ensuite les +objections, qui attristèrent certainement le prisonnier de Vienne. «Mais +l'éducation étrangère du duc de Reichstadt, les principes d'absolutisme +qu'il a dû sucer à Vienne, élevaient une barrière entre lui et la +nation. On aurait toujours vu un Allemand sur un trône français, +toujours soupçonné un cabinet autrichien au fond du cabinet des +Tuileries; le fils eût moins semblé l'héritier de la gloire que du +despotisme du père[527].» Le duc de Reichstadt eût été, au contraire, +bien Français et eût pratiqué une politique française, car il n'aimait +pas Metternich, et sa première pensée, une fois débarrassé de sa +surveillance, eût été de se conformer aux indications libérales du +testament paternel. La certitude d'être si peu connu et si mal jugé +était une des choses qui causaient toujours le plus de tourments au +jeune prince. On ne savait pas que la principale règle de sa jeunesse +était de ne jamais oublier, comme l'avait conseillé son père, «qu'il +était né prince français». On ne savait pas qu'il avait dit à son +grand-père qu'il ne mettrait les pieds sur le sol français que rappelé +par l'armée française. Mais la constatation de Chateaubriand: «Sa mère +lui donnait le passé, son père l'avenir», l'avait consolé. Elle +répondait à ses propres observations, car, pénétré de son bon droit, il +avait prononcé un jour devant Prokesch ces fières paroles: «Le fils de +l'Empereur, de celui que toute l'Europe avait reconnu, le fils de +l'archiduchesse Marie-Louise n'offrait-il pas aux puissances des +garanties autrement solides que le fils de Philippe-Égalité?...» Et +cette prédiction finale le faisait frissonner: «La France ne dormira pas +toujours. Comme au héros du Tasse, il suffira de lui présenter un +bouclier pour la tirer du sommeil!» Enfin le duc de Reichstadt trouvait +que Chateaubriand était le seul écrivain qui eût su parler de son père. +Quel autre, en effet, eût mieux répondu aux ultras qui lui disaient, en +1814, que pour gouverner la France il suffisait de changer les draps du +lit de Buonaparte et d'y coucher Louis XVIII: «Vous oubliez, messieurs, +que les draps du lit de Buonaparte étaient des drapeaux et qu'il y +dormait avec la Gloire!...» + +Le duc connaissait le caractère généreux de l'ancien ministre de Charles +X, le seul qui eût osé écrire, à propos du bannissement des membres de +la famille impériale: «Ce sont les alliés qui ont provoqué ce +bannissement. Des conventions diplomatiques, des traités formels +prononcent l'exil des Buonaparte, leur prescrivent jusqu'aux lieux +qu'ils doivent habiter, ne permettent pas à un ministre ou à un +ambassadeur des cinq puissances de délivrer seul un passeport aux +parents de Napoléon. Le visa des quatre autres ministres ou ambassadeurs +des quatre autres puissances contractantes est exigé. Tant ce sang des +Napoléon épouvantait les alliés!... Grâce à Dieu, je ne fus jamais +soumis à ces mesures: avant qu'un ministre de Louis-Philippe allât voir +un enfant et une femme, j'avais délivré, sans conseiller personne, en +dépit des traités et sous ma propre responsabilité, comme ministre des +affaires étrangères, un passeport à Mme la comtesse de Survilliers, +alors à Bruxelles, pour venir à Paris soigner un de ses parents malade. +Vingt fois j'ai demandé le rappel de ces lois de persécution; vingt fois +j'ai dit à Louis XVIII que je voudrais voir le duc de Reichstadt +capitaine de ses gardes et la statue de Napoléon replacée au haut de sa +colonne!» Chateaubriand ne faisait que répéter ce qu'il avait dit dans +une précédente brochure, parue au mois de mars: «C'est ainsi que je +comprenais largement la monarchie légitime; il me semblait que la +Liberté devait regarder la Gloire en face[528].» Cette noblesse de +langage et d'attitude n'étonnera pas ceux qui ont pratiqué +Chateaubriand. + +À la fin des réflexions que lui inspira la nouvelle proposition relative +au bannissement de Charles X et de sa famille, l'illustre écrivain +disait: «Pourquoi envelopper les Bonaparte dans la destinée des +Bourbons? Pourquoi frapper du même coup ce qui, depuis vingt ans, nous a +donné gloire et liberté? Pourquoi interdire l'entrée de la France aux +parents du dominateur des mers et l'ouvrir à ses cendres? Les dernières +sont bien plus à craindre, leur conspiration bien plus redoutable à la +monarchie nouvelle que le retour et les complots supposés de quelques +individus arrachés à l'exil. Elles s'agiteront à chaque anniversaire de +leurs victoires. Tous les jours, sous leur colonne, elles diront à la +quasi-légitimité passante: «Qu'as-tu fait de l'honneur français[529]?» +Chateaubriand faisait ainsi allusion à la pétition d'un sieur Lepayen +qui demandait qu'on déposât les cendres de Napoléon sous la colonne de +la place Vendôme. À la séance du 13 septembre 1831, le député Martin du +Nord, rapporteur de la pétition, concluait à l'ordre du jour. Il +admettait que Napoléon avait été un génie, mais il rappelait qu'il avait +confisqué toutes nos libertés. «Nous avons un roi-citoyen, disait-il. Ne +troublons pas la marche de son gouvernement en rappelant trop souvent +des souvenirs que des imprudents pourraient considérer comme des +regrets. Laissons les cendres de Napoléon à Sainte-Hélène. Elles y +serviront de leçon aux rois qui seraient tentés d'opprimer les peuples +et de lasser la fortune.» Las Cases demanda le renvoi de la pétition au +président du conseil. Levesque de Pailly combattit cette proposition. +Coulmann la défendit en faisant remarquer qu'il n'y avait là aucun péril +à redouter. «La France constitutionnelle de 1831, disait-il, n'ira pas +plus chercher des prétendants à la couronne à la cour d'Autriche qu'à la +cour d'Holy-Rood. Elle ne veut plus de restauration, pas plus du +petit-fils de Henri IV que du fils de Napoléon.» Après des conclusions +contraires de Benjamin Levraud, le général Lamarque, dans une forte +harangue, dit que les malheurs de Napoléon avaient expié ses torts. +«L'Angleterre, ajouta-t-il au bruit des applaudissements, doit être +pressée de rendre un dépôt qui lui rappelle l'hospitalité violée et la +honte de ses ministres.» + +M. de Lameth reconnut que Napoléon avait comprimé l'anarchie, «mais il +ne serait pas nécessaire, ajouta-t-il,--et ses paroles firent +sensation,--que ses cendres vinssent aujourd'hui pour l'appuyer encore». +Le général Bertrand soutint que c'était une question d'honneur national, +et le renvoi au président du conseil fut voté par la majorité, ce qui +détermina une vive et longue agitation dans la Chambre. Cet hommage, +rendu à la mémoire de son père, causa une profonde émotion au duc de +Reichstadt. Il y vit comme un encouragement pour son avenir. Mais ce qui +le minait sourdement, c'était la crainte d'arriver trop tôt, à cause de +son inexpérience des choses et de son peu de savoir, quoiqu'il fût, en +connaissances diverses, bien supérieur à beaucoup de princes. Il avait +pris pour lui--avec le dessein de les réaliser--les conseils de +Chateaubriand, dans la brochure éloquente que je viens d'analyser, +conseils qui étaient destinés au duc de Bordeaux: «Qu'il devienne le +jeune homme le plus éclairé de son temps, qu'il soit au niveau des +sciences de l'époque, qu'il joigne aux vertus d'un chrétien du siècle de +saint Louis les lumières d'un chrétien de notre siècle! Que des voyages +l'instruisent des mœurs et des lois; qu'il ait traversé les mers, +comparé les institutions et les gouvernements, les peuples libres et les +peuples esclaves; que, simple soldat, s'il en trouve l'occasion à +l'étranger, il s'expose aux périls de la guerre, car on n'est point apte +à régner sur des Français sans avoir entendu siffler le boulet!» +L'ardeur intellectuelle, l'activité matérielle, les études, les voyages +et la guerre, la guerre surtout, c'était ce que désirait le fils de +Napoléon, et le feu de ces désirs brûlait, dévorait son âme. Là où le +hasard des combats l'aurait appelé, il eût tenu encore une fois à se +montrer digne du grand nom qu'il portait. Il eût voulu courir au secours +des Grecs ou des Italiens, au secours de sa mère menacée par +l'insurrection de Parme, au secours des Polonais luttant contre les +Russes, partout enfin où l'on se battait; mais toujours l'impitoyable +main de Metternich le rejetait dans une froide inaction qui allait le +tuer plus sûrement et plus rapidement que la maladie ou les balles +ennemies. + + + + +CHAPITRE XIX + +LA MORT. + + +La santé précaire du duc de Reichstadt lui avait fait interdire pendant +un certain temps les occupations et les exercices militaires. Se +trouvant mieux au commencement de l'année 1832, il retourna à son +quartier. Le 2 janvier, par une journée très froide, il assista aux +funérailles du général Siegenthal. Colonel en second du régiment de +Wasa, il voulut commander ses troupes et fut pris d'une subite +extinction de voix. Il fut contraint encore une fois de s'arrêter[530]. +Il chercha à se distraire de la privation des travaux militaires par des +études historiques. Il écrivait au commencement de janvier à son ami +Prokesch: «Je viens de quitter mon bureau où j'ai élaboré un long +rapport, et je me repose en vous écrivant. Depuis quelques jours +j'entends parler beaucoup d'un ouvrage du professeur Iarke (éditeur +inconnu) sur l'Histoire de la révolution de 1830, traitée au point de +vue de la question d'État. Le connaissez-vous? Qu'en pensez-vous? J'ai +besoin de votre amicale conversation. Pouvez-vous venir aujourd'hui? Je +vous attends à partir de sept heures[531].» Le duc était plus que jamais +dévoué à cet ami fidèle. Il s'était occupé de lui assurer l'avancement +de lieutenant-colonel qu'il méritait et dont parle la lettre suivante, +si affectueuse: «J'ai fait la commission dont, mon cher ami, vous avez +bien voulu me charger. Hier matin, je me suis rendu auprès du général +d'artillerie Kutschera. Il vous connaît. Il parla de vous +avantageusement et promit de soumettre à l'Empereur la proposition +touchant votre avancement. C'est un surcroît d'affaires qui l'a empêché +de s'en occuper plus tôt. Je compte, dès lors, vous saluer prochainement +comme mon camarade.» M. de Prokesch avait, de son côté, rendu au duc un +petit service pour une famille à laquelle il s'intéressait. «Merci pour +l'exécution de ma demande, ajoutait le duc. Veuillez être mon interprète +auprès du conseiller aulique Kiefewetter. Défendre les veuves et les +orphelins fut toujours une jouissance pour les cœurs solides de vos +ancêtres; combien cela doit être agréable à votre cœur si sensible!... +Mon opinion sur vous est invariable; elle n'avait pas besoin de la +lettre du Colonel Kavanagh que je vous renvoie ci-jointe. Le prix que +vous attachez à la manière de voir du colonel m'est un garant de la +sienne, et sa lettre m'a surtout intéressé à cause des aperçus exacts +qu'elle contient sur notre marine. Il serait trop long de vous +communiquer mes avis sur les deux articles de l'_Allgemeine Zeitung_. Je +vais l'écrire et je vous en soumettrai la substance. Le comte de +Dietrichstein me quitte à l'instant. Il m'a beaucoup entretenu de ce +fait que l'opinion publique ne m'est pas favorable et que je passe pour +une tour de Babel!... À qui m'adresser pour savoir la vérité? À vous... +Assurez-moi par quelques lignes que je ne suis pas tout à fait perdu et +si, sans me trahir, vous pouvez apprendre du comte ce que l'on dit de +moi, ce serait là une nouvelle preuve de votre amitié[532].» Prokesch +lui répondait presque aussitôt: «Laissez le comte de Dietrichstein, avec +les préoccupations dévorantes de son amour quasi paternel, accumuler les +blâmes contre vous!... Je me réjouis de lire votre pensée sur les deux +articles précités, ne serait-ce que pour le style. Savoir écrire bien et +clairement est un grand avantage, et la récompense se trouve dans la +peine que l'on se donne pour y arriver. Aucune voie n'est meilleure pour +vous apprendre à penser justement et à distinguer les conditions +nécessaires d'une action droite et correcte. Le style de votre illustre +père est l'expression fidèle de son génie. Imaginez-vous que je suis au +loin et écrivez-moi sur tout ce qui vous frappe et qui semble devoir +vous être de quelque utilité. Je vous promets de répondre loyalement et +franchement et, s'il le faut, de critiquer à l'occasion.» Dans le +_post-scriptum_ de cette lettre, Prokesch lui disait: «Vous savez sans +doute qu'il y a quelques jours une douzaine de gazettes allemandes ont +annoncé comme un fait accompli vos fiançailles avec la fille de +l'archiduc Charles[533].» Ce n'était là qu'un bruit sans consistance. Le +prince était trop souffrant, trop affaibli pour qu'on pût songer en ce +moment à des fiançailles. Et cependant, tout malade qu'il était, il +n'écoutait aucun conseil; il multipliait imprudences sur imprudences, ce +qui désespérait le docteur Malfatti à tel point que celui-ci s'écria un +jour: «Il semble qu'il y ait dans ce malheureux jeune homme un principe +actif qui le pousse à se suicider. Tous les raisonnements, toutes les +précautions échouent contre une fatalité qui l'entraîne.» Le 21 janvier, +Prokesch le trouva fort agité. Le maréchal Maison l'avait invité à un +bal pour le soir du 21,--date, entre parenthèses, assez mal choisie. Le +prince avait demandé à son grand-père s'il devait s'y rendre. François +II l'avait laissé libre. «Je n'ai aucun motif de me plaindre du +maréchal, remarqua le duc, mais décemment il est impossible que je me +trouve chez l'ambassadeur de Louis-Philippe, au moment même où son +gouvernement dirige contre moi un arrêt de bannissement et de +proscription.» Déjà, à l'arrivée de Maison à Vienne, le duc de +Reichstadt avait montré de la répugnance à aller chez le maréchal, +objectant à son grand-père qu'il ne pouvait voir le représentant de +Louis-Philippe, «parce que ce prince avait moins de droits que lui-même +et qu'il ne voyait pas pourquoi il irait rendre hommage à un +usurpateur[534].» Profitant de nouvelles complications en Italie, le +prince de Metternich, qui supportait mal la présence de M. de Prokesch +auprès du duc de Reichstadt, lui confia une nouvelle mission +diplomatique à Rome. Le chancelier connaissait pourtant bien l'état réel +du jeune malade. Il n'aurait pas dû l'aggraver délibérément, en +éloignant le seul être que le duc aimât tendrement et auquel il se +plaisait à confier toutes ses pensées. Une telle séparation en des +moments aussi douloureux, à la veille d'une solution fatale, était +presque un acte de barbarie. + +Le dernier entretien qu'eurent les deux amis fut grave, comme le +voulaient les circonstances. Le fils de Napoléon déclara une fois de +plus que son devoir filial et sa mission providentielle le poussaient +irrésistiblement vers la France. Ses espérances, disons le mot, ses +illusions--et dans la cruelle maladie dont il était frappé, les +illusions sont plus tenaces que dans toute autre--étaient revenues. Mais +il se défendait de songer à quelque aventure. Il ne s'en serait pas, +d'ailleurs, senti la force. Il consentait donc à attendre avec patience +l'instant propice où il lui serait permis de ressaisir le pouvoir +impérial. Il croyait encore, comme Metternich lui-même, au peu de durée +du règne de Louis-Philippe, et il s'abusait sur les sympathies que +devaient inspirer les souvenirs glorieux de l'Empire. Prokesch le +remercia avec émotion de la confiance qu'il lui avait toujours +témoignée. Il le félicita de n'avoir jamais écouté les personnes qui, le +voyant en rapports fréquents avec le premier ministre de François II, +auraient pu lui faire croire qu'il s'entendait contre lui avec son +adversaire résolu. «Dans votre cœur comme dans le mien, s'écria vivement +le prince, il n'y a pas de place pour d'aussi misérables calculs[535]!» +Puis il se jeta dans ses bras, en le suppliant de le défendre partout où +il serait question de lui. Il lui remit sa propre épée, sur laquelle il +avait fait graver son nom. De son côté, Prokesch le pria d'accepter un +manteau arabe qu'il avait jadis rapporté d'un voyage en Égypte. Ils se +séparèrent, très émus l'un et l'autre. «J'étais loin cependant de +prévoir, dit Prokesch, que, dans ce moment, je lui disais un dernier, un +éternel adieu!» + +Quelques jours après, le duc recevait de Marchand, le fidèle serviteur +de son père, une lettre écrite de Strasbourg[536]. «Prince, disait +Marchand, depuis plusieurs années je sollicite l'honneur de remettre à +Votre Altesse Impériale quelques objets tout de sentiment dont votre +auguste père, l'empereur Napoléon, m'a fait dépositaire dans ses +derniers moments à Sainte-Hélène. Persuadé que l'âme de Votre Altesse +doit aspirer à s'identifier avec eux et mes demandes ayant toujours été +sans réponse, je m'adresse à vous, Prince, avec l'espérance que vous me +ferez connaître vos ordres et que, conformément aux dernières volontés +de l'Empereur mon maître, j'aurai l'honneur d'être admis à vous remettre +moi-même le dépôt qui m'a été confié...» Cet honneur fut refusé à +Marchand. Metternich, toujours inexorable, n'admettait pas que l'un de +ceux qui avaient recueilli le dernier soupir de Napoléon fût autorisé à +parler à son fils[537]. Pourquoi cette cruauté nouvelle? Pourquoi +interdire au fils de Napoléon la joie de recevoir des legs aussi doux, +aussi précieux? pourquoi l'empêcher de s'entretenir avec le fidèle +serviteur de son père? De tels actes sont vraiment une tache pour la +mémoire de Metternich... Mais il semblait qu'aucune peine ne devait être +épargnée au jeune prince. Aussi sa pensée devenait-elle de plus en plus +sombre et mélancolique. Elle se tournait, dans ses angoisses, vers la +religion, qui seule offrait quelque adoucissement à sa captivité. On a +retrouvé, sur un portrait fait par Isabey, quatre vers écrits par le duc +dans ces tristes moments. Les voici dans leur simplicité touchante: + + Heureux qui met en Dieu toute son espérance! + On a toujours besoin d'implorer sa bonté. + Il nous consolera dans les jours de souffrance, + Si nous l'avons servi dans la prospérité. + +Au mois d'avril, le prince se trouva un peu mieux, grâce aux soins +assidus des docteurs Malfatti et Wiehrer. Mais il eut tort de sortir et +de braver les pluies et les fraîcheurs du printemps. Ses douleurs +chroniques se réveillèrent et lui occasionnèrent une toux pénible. Il +maigrissait de plus en plus. Cependant il tenait à montrer qu'il pouvait +dompter son corps, parce que des propos imprudents de Kutschera lui +étaient revenus. Ce général avait eu la maladresse de dire que le prince +manquait d'énergie. Ces paroles le blessèrent profondément. Il voulut +prouver que son âme était supérieure à son corps fragile, et il le fit +avec une audace inconsidérée. Il monta à cheval par un temps humide et +froid, et entreprit une course qui eût fatigué un homme robuste. Le +soir, il retourna en voiture au Prater et s'y fit promener jusqu'au +coucher du soleil. Tout à coup une roue de la voiture se brisa. Il +s'élança sur la route et tomba. Cette fois ses forces étaient vaincues. +Le lendemain, il était atteint d'une fluxion de poitrine, et cette +nouvelle répandait la consternation à la Cour. Dans la consultation qui +eut lieu avec Malfatti, les docteurs Vivenot, Wiehrer et Turckeim +avaient émis les plus graves pronostics[538]. Le maréchal Maison, qui en +avait été averti, informait le comte Sébastiani que la santé du duc de +Reichstadt paraissait si compromise qu'on avait dû prévenir sa mère. +Marie-Louise ne paraissait cependant pas trop préoccupée de la maladie +de son fils. Elle regrettait en ce moment pour les dames de sa Cour le +départ du régiment Esterhazy, parce qu'il s'y trouvait d'excellents +danseurs. Elle passait une revue de Croates et défilait à cheval avec +les généraux; elle recevait des visites, offrait de grands dîners, +allait au théâtre, puis déplorait la mort du général Frimont, parce +qu'elle lui rappelait «la mort de son bon général». Elle donnait des +bals et s'occupait des pièces destinées à son Opéra, comme la _Reine de +Golconde_, la _Straniera_, etc., car elle avait «une vraie passion pour +la musique». Elle croyait son fils déjà remis «de sa fièvre rhumatique». +Aussi était-elle heureuse d'apprendre à la comtesse de Crenneville +qu'elle s'était fort amusée à l'opéra de Ricci, _Il nuovo Figaro e la +modista_. Au moment même où son fils inspirait les plus vives +inquiétudes, elle se complaisait dans les plus grandes illusions. «Dieu +soit loué! écrivait-elle le 24 avril, les nouvelles sont toujours +meilleures. Mon fils reprend de l'appétit et n'est plus qu'ennuyé par +les ménagements qu'il doit prendre et qui, pour un jeune homme de son +âge, sont insupportables. Je crois que, pour sa toux, on lui fera +prendre cet été une cure d'eau minérale et les bains d'Ischl pour le +fortifier. Ce qui rendait mes inquiétudes d'autant plus cruelles, était +l'impossibilité absolue de me rendre cet été à Vienne. En général, cette +idée me peine souvent, et je n'ai pas encore eu le courage d'ôter cet +espoir à mon père. Il faudra que je m'y décide cependant un de ces +jours[539].» Toute autre mère, je le répète, en apprenant de quelle +affection mortelle son fils était atteint, fût accourue. Mais celle-ci +ne savait pas encore si elle se déciderait à venir à Vienne. Ce qu'elle +savait mieux, c'est que son Opéra avait réussi, que l'ensemble des +artistes était parfait et que «la Ferlotti chantait à ravir[540]». En +résumé, Marie-Louise ne devait arriver auprès du duc de Reichstadt que +le 24 juin, un mois à peine avant sa mort. + +Les médecins avaient déclaré qu'il serait avantageux d'envoyer le prince +à Naples. L'idée de ce voyage ravit le malade, mais il pensa tout de +suite avec effroi à l'opposition qu'allait y faire son geôlier. +«Croyez-vous, demandait-il au docteur Malfatti, qu'il n'y aura aucun +obstacle? L'Empereur est absent. Voyez le prince de Metternich. +Demandez-lui s'il est possible que j'entreprenne ce voyage...» Cette +simple demande serre le cœur. Elle montre à quel état d'asservissement +on avait réduit le fils de Napoléon. Devant la gravité du mal et l'avis +des quatre médecins, Metternich daigna se montrer moins rigoureux que +d'habitude. «Excepté la France, dit-il, il peut se rendre dans quelque +pays qui lui convienne.» Cette réponse calma le jeune prince, qui crut +désormais à la possibilité d'un prochain départ pour l'Italie. Mais il +n'était pas assez robuste pour en supporter les fatigues; en attendant, +on le transporta au château de Schœnbrunn pour lui faire respirer un air +plus vivifiant. + + * * * * * + +Le voyageur qui visite Vienne et ses environs éprouve une certaine +déception à l'aspect de ce palais d'été qui manque d'art et +d'harmonie[541]. De la Rudolfstrasse on voit d'abord deux lions qui se +font vis-à-vis, puis un petit pont sous lequel glisse l'eau lente et +noire de la Wien, puis deux sphinx en pierre. Enfin apparaît la porte +centrale et, à droite et à gauche, deux obélisques en marbre rouge, +gauchement surmontés d'aigles aux ailes déployées, puis les communs qui +servent de corps de garde. La cour d'honneur a un aspect de cour de +caserne, malgré ses deux fontaines. Au fond se dresse le grand pavillon +avec un escalier à double révolution flanqué de trois corps de +bâtiments, dont le dernier forme saillie. De fausses colonnes doriques +sans cannelures montent le long de l'édifice. Sur le centre s'appuie un +dôme lourd et épais. Lorsqu'on pénètre dans le jardin, qui a les aspects +froids des jardins français du dix-huitième siècle, on aperçoit à +l'extrémité un grand bassin que domine un groupe de Tritons et de +chevaux marins. Dans les charmilles se dressent des statues qui +détachent leurs formes blanches sur une verdure épaisse. De la pelouse +centrale on arrive par des sentiers sinueux au portique de la Gloriette, +qui a la prétention de représenter un arc de triomphe à la gloire de +Joseph II et de Marie-Thérèse[542]. De cette hauteur qu'entourent de +beaux massifs, on a une vue très étendue sur la ville de Vienne et ses +clochers. Sur les bas côtés du château se trouvent les serres, puis à +droite un jardin zoologique, un jardin botanique et un autre qu'on +appelle le jardin tyrolien. La source qui a donné son nom au château est +cachée dans un petit pavillon grec au fond d'un labyrinthe. Une jolie +nymphe en marbre blanc tient une urne d'où l'eau cristalline tombe +goutte à goutte dans une vasque en forme de coquillage. Adossé au +pavillon, dont les sculptures imitent les mousses pendantes et humides, +se trouve un charmant groupe d'Amours. Le parc, planté de chênes, +d'ormes et de tilleuls, donne l'impression de celui de Versailles, mais +avec moins d'art et plus de mélancolie. Un grand escalier, aboutissant à +un balcon qui court le long du château, mène aux appartements de +l'Empereur. On traverse de beaux salons blanc et or décorés de portraits +de famille et de paysages de Rosa, pour arriver à l'appartement du duc +de Reichstadt. Il est composé de trois pièces, agrémentées de dorures, +de draperies et de laques somptueuses. La chambre à coucher du prince +est tendue d'une tapisserie des Gobelins représentant une troupe de +reîtres emportant leur butin dans une charrette. Au-dessus des portes +figurent des scènes champêtres très gracieuses. Sur un panneau est placé +le portrait de l'empereur François Ier. Dans un angle, à droite, se +trouvait le petit lit de camp que le prince n'abandonna qu'aux derniers +jours de sa vie. La grande fenêtre de la chambre à coucher donne sur les +quinconces du jardin et sur deux groupes médiocres: _Hercule et Cérès_, +_Pætus et Arria_. Cette fenêtre est voisine du grand balcon en fer forgé +où le prince épuisé allait respirer plus à l'aise. De sa chambre il +apercevait, à l'angle gauche du palais, la sentinelle de garde dans sa +guérite de pierre. L'horizon était borné de deux côtés par les +charmilles et au fond par la Gloriette. Tel était le dernier séjour du +fils de Napoléon, qui ne se rappelait qu'une chose: c'est que son père +était venu dans ce château, deux fois en maître, deux fois en vainqueur. + +Auprès de son appartement se trouvent le petit salon japonais aux +célèbres incrustations de cuivre, plusieurs salles avec des peintures +allégoriques ou historiques et les appartements de l'archiduc Charles. +Le duc se reposait sur son lit de camp ou sur un grand canapé. Il aimait +sa chambre, parce que c'était précisément celle où Napoléon demeura en +juillet 1809, avant le bombardement de Vienne et la victoire de Wagram. +Il ne consentit à accepter un lit plus commode et plus doux que lorsque +la maladie devint plus aiguë. Et cependant le prince se faisait encore +des illusions. Vers la fin du mois, le comte de Dietrichstein étant venu +l'avertir qu'il était forcé d'aller à Munich: «Je ne suis donc pas si +mal, dit-il, car, s'il me croyait en danger, M. de Dietrichstein ne me +quitterait pas.» Mais le dépérissement du pauvre malade était un +spectacle navrant. La fièvre lente et continue, la fréquence de la toux, +la perte partielle de l'ouïe et l'amaigrissement étaient les indices +irrécusables du mal dont il souffrait. Les remèdes et les soins +énervaient le duc de Reichstadt. Un jour, malgré l'opposition de son +entourage, il voulut aller en voiture découvert à Laxenbourg, château +voisin de Schœnbrunn. Il y reçut les officiers de garde et causa +longuement avec eux. Au retour, il fut surpris par un violent orage, et +son état s'aggrava. Pour la première fois le duc se plaignit d'une +douleur au côté droit de la poitrine et cracha le sang. Une nouvelle +consultation eut lieu et amena les plus tristes pronostics[543]. + +On avait choisi pour lieu de repos, dans la journée, un jardin séparé du +parc où se trouvait un pavillon dont la vue donnait sur une fraîche +prairie et des fleurs riantes. Le prince voulait que personne n'y vînt +troubler sa solitude. Le maréchal Maison avait demandé à le voir: «Dites +au maréchal, fit-il avec tristesse, que je dors. Je ne veux pas qu'il me +voie dans ma misère[544].» Il avait de la peine à marcher. Il fallut +bientôt le transporter en chaise à porteurs dans le jardin réservé dont +l'archiduchesse Sophie lui avait laissé la libre disposition. Cette +jeune princesse, fille du roi de Bavière et femme de l'archiduc +François-Charles-Joseph, s'était prise depuis huit ans d'une grande +affection pour l'infortuné duc de Reichstadt. Son mari aimait beaucoup +aussi le prince, qu'il avait connu enfant et avec lequel il avait joué. +C'était une consolation que la Providence envoyait au duc, en l'absence +de son cher Prokesch. L'archiduchesse Sophie fut émue des résultats de +la dernière consultation médicale. Elle comprit que le jeune malade +était perdu, et elle s'attacha, comme une tendre sœur, à consoler, à +adoucir ses derniers instants. Au moment où la crise s'aggravait, le +prélat de la Cour, Mgr Wagner, crut devoir lui dire qu'il fallait penser +à le préparer à la mort. Mais on redoutait que cette proposition ne +causât quelque angoisse au prince, qui s'abusait encore sur son état +réel. L'archiduchesse se chargea spontanément de cette mission délicate. +Elle attendait la naissance d'un autre enfant,--car elle avait déjà un +fils[545],--et elle persuada doucement au duc de communier avec elle, +afin d'unir leurs prières, lui, pour sa guérison, elle, pour son +heureuse délivrance. Le duc de Reichstadt, dont la foi était ardente, +accepta de grand cœur cette offre pieuse. La communion eut lieu le 19 +juin, en présence des princes et princesses de la famille impériale qui, +suivant les usages, doivent assister au viatique, mais sans que le duc +s'en aperçût. Un silence profond régnait dans l'assistance. L'émotion +fut grande, lorsqu'on vit s'approcher lentement de la table sainte et +soutenu par l'archiduchesse, le jeune prince qui, déjà aux mains de la +mort, allait recevoir le pain de la vie éternelle. En effet, pour ceux +qui croient, la vie ne disparaît pas avec la fin apparente de l'être, +car ce n'est qu'une transformation et non pas un anéantissement; et si +l'édifice où ils ont vécu sur la terre se dissout en peu d'instants, +l'habitation qu'ils trouvent dans les cieux est destinée à ne périr +jamais... _Et dissoluta terrestris hujus habitationis domo, æterna in +cælis habitatio comparatur..._ Le fils de l'archiduchesse Sophie, qui +naîtra trois semaines après cette touchante cérémonie, sera l'archiduc +Maximilien, celui qui, en 1867, tomba si cruellement sous les balles des +soldats de Juarez. Son cercueil dans la «Kaisergruft», à Vienne, est +voisin du cercueil de son cousin le duc de Reichstadt. En 1872, +l'archiduchesse Sophie, dont les tristes jours avaient résisté à une +douleur pourtant inconsolable, alla reposer enfin dans le même caveau. +C'est là que sont les empereurs, les impératrices, les archiducs et les +archiduchesses, dont les tombeaux se serrent étroitement les uns contre +les autres, «tant la Mort, suivant l'effrayante expression de Bossuet, +est prompte à remplir les places»!... Ce n'est que par les inscriptions +funèbres qu'on reconnaît tous ces princes, car le même mausolée recouvre +et voile toutes leurs grandeurs. + + * * * * * + +Malgré les avis les plus pressants et les plus pessimistes, la duchesse +de Parme ne pouvait se décider à quitter ses États. Le 14 mai, elle +écrivait à Mme de Crenneville qu'elle était «assez sotte pour +s'inquiéter outre mesure» de la santé de son fils. Depuis quelques mois, +elle était devenue pour tous «une bien mauvaise et triste compagnie». +Elle se préoccupait beaucoup, «car lorsqu'on est loin, on se fait des +monstres». Ce n'était pas le désir qui lui manquât de revenir à Vienne; +elle eût été bien heureuse de revoir son fils et de s'assurer par +elle-même de l'état de sa santé. «Je crois, disait-elle, que le climat +d'Italie lui serait bien pernicieux, car sa poitrine, grâce au Ciel, est +tout à fait libre et toute la maladie s'est jetée sur le foie... Il est +d'une mélancolie terrible. Il veut toujours rester seul... La cure sera +longue.» Elle semblait se créer des raisons pour ne pas reparaître en +Autriche. «S'il arrivait, dit-elle, le malheur qu'il devînt plus mal et +que le choléra fût ici, je ne pourrais pas aller à Vienne, car je sens +que le devoir de tout souverain est de sacrifier ses plus chères +affections pour rester au milieu du danger avec ses sujets...» Sans +doute, cette conduite paraît digne d'une souveraine, et si Marie-Louise +n'avait pas sacrifié à son duché de Parme l'avenir de son fils, on +admettrait bien que les obligations de sa couronne aient dû passer ayant +ses obligations maternelles. Mais, en réalité, elle n'a pas montré un +assez grand attachement à son enfant et à son époux, pour qu'on puisse +croire à la sincérité de son dévouement à ses sujets. Quand, sur une +dépêche plus inquiétante que les autres, elle consentira enfin à partir, +il sera trop tard. Elle aura beau sangloter au pied du lit de ce fils, +elle aura beau lui prodiguer ses caresses... elle n'a point fait ce +qu'elle devait faire. Elle a abandonné son époux, elle a trahi ses +devoirs de femme, elle a oublié ses devoirs de mère. Par son +ingratitude, son insouciance, sa légèreté, elle a pour ainsi dire hâté +la mort de son enfant. Elle aurait pu empêcher ses fatigues exagérées, +s'opposer à ses imprudences, essayer de prolonger par tous les moyens +cette existence si chère; elle ne le comprit pas, ou du moins elle le +comprit, lorsqu'il n'était plus temps. + +Le prince de Metternich avait averti l'empereur d'Autriche, qui se +trouvait à Trieste, de l'aggravation effrayante qui s'était produite +dans l'état du duc de Reichstadt[546]. Quelque temps après, il disait au +comte Appony qu'il redoutait la perte prochaine du prince, atteint d'une +phtisie pulmonaire parfaitement caractérisée. Il priait son ambassadeur +d'en parler au roi Louis-Philippe, afin qu'il prît garde au prince qui +succéderait au duc, comme prétendant à l'héritage de Napoléon. Pour lui, +il redoutait le prince Louis-Napoléon Bonaparte, «engagé dans la trame +des sectes» et qui n'était pas placé, comme le duc de Reichstadt, «sous +la sauvegarde des principes de l'Empereur[547]». Ces derniers mots en +disaient assez. + +Enfin, le 24 juin, Marie-Louise arriva au château de Schœnbrunn. On +avait prévenu le jeune prince, qui attendait sa mère avec une impatience +fébrile et qui même aurait voulu aller au-devant d'elle. Marie-Louise +avait prié le docteur Malfatti et le général Hartmann de rester auprès +du malade, de crainte de quelque accident. L'entrevue fut émouvante. Le +duc eut de la peine à se soulever de son lit pour embrasser sa mère, qui +retenait difficilement ses sanglots. Elle se retira bientôt dans la +pièce voisine pour donner cours à ses pleurs. La frivole créature +comprenait maintenant combien elle avait eu tort de ne pas revenir à +temps auprès de ce fils que la mort, menaçante depuis un an, allait lui +arracher. Le duc, un peu calmé par le retour de sa mère, se reprenait au +contraire à espérer. Il croyait qu'il pourrait se rétablir. Il pensait à +ce voyage à Naples, tant désiré; il craignait que sa voiture ne fût pas +prête assez tôt. Le 12 juillet, le prince Louis-Napoléon, à qui les +hasards de la politique réservaient le trône refusé au duc de +Reichstadt[548], écrivit à son cousin pour lui exprimer ses inquiétudes +au sujet de sa maladie. Il était dans l'anxiété la plus grande. «Si la +présence d'un neveu de votre père, disait-il, si les soins d'un ami qui +porte le même nom que vous, pouvaient soulager un peu vos souffrances, +ce serait le comble de mes vœux que de pouvoir être utile en quelque +chose à celui qui est l'objet de toute mon affection...» Il espérait que +cette lettre tomberait entre les mains de personnes compatissantes, qui +auraient pitié de son chagrin et permettraient à ses vœux d'aller +jusqu'au malade. Cette lettre fut remise à Metternich, qui la garda pour +lui seul[549]. + +Dans les quelques jours qui précédèrent sa fin, le duc de Reichstadt se +sentit perdu. Il parlait avec calme de ses derniers moments. Le général +Hartmann déclara plus tard à M. de Montbel qu'il n'avait jamais vu un +soldat mourir avec plus de courage que ce jeune prince. Marie-Louise +passait les journées à lui prodiguer des soins, maintenant bien +inutiles. Elle maîtrisait sa douleur devant lui, mais s'écartait de +temps à autre pour pleurer silencieusement. «Comment se plaindre, +disait-elle, quand on vient d'être témoin de si cruelles souffrances +supportées avec tant de résignation?...» Se rappelant un jour le berceau +superbe offert par la ville de Paris, et où la Victoire, les ailes +déployées, présentait à son jeune front une double couronne de laurier +et d'étoiles, le prince dit avec un sourire mélancolique: «C'est +jusqu'ici l'unique monument de mon histoire... Ma tombe et mon berceau +seront bien rapprochés l'un de l'autre!» Ce berceau historique, il en +avait fait don au Trésor impérial de Vienne, où il se trouve auprès de +l'épée et du sceptre de Charlemagne, de l'épée et du sceptre de +Napoléon, roi d'Italie, faibles et derniers restes de tant de +splendeurs! + +Le 21 juillet, la veille de sa mort, un orage terrible éclata sur +Schœnbrunn, avec la même violence que la tempête qui éclatait à +Sainte-Hélène le jour de la mort de l'Empereur. La foudre renversa un +des aigles qui se trouvent aux angles du château. La population des +environs, qui se préoccupait anxieusement de la santé du prince, y vit +un présage lugubre. Ce même jour, les souffrances du duc devinrent si +aiguës, qu'il ne put s'empêcher de crier: «Ah! la mort! la mort! Rien +que la mort peut me guérir!...» Il eut ensuite quelques instants de +délire, pendant lesquels il disait: «Qu'on mette les chevaux! Il faut +que j'aille au-devant de mon père! Il faut que je l'embrasse encore une +fois!...» Puis revenant à lui, il avoua pour la première fois qu'il +souffrait cruellement. La fièvre redoublait. En cet instant d'angoisse, +Marie-Louise entra. Le duc eut le courage de rassurer sa mère. À ses +questions inquiètes, il répondit qu'il allait bien. Pour ne pas +l'effrayer, il parla, et avec une certaine satisfaction, de son prochain +voyage pour l'automne. Le soir, le docteur Malfatti vit que le terme +fatal approchait. Il conseilla au général Hartmann et au baron de Moll +de ne point sortir de la chambre. Vers trois heures et demie du matin, +le dimanche 22 juillet, le prince ressentit une violente douleur à la +poitrine. Il se dressa sur son chevet et cria: «Je succombe... Ma mère, +au secours! Ma mère!...» Le baron de Moll et un valet de chambre +soutinrent le moribond dans leurs bras, mais comme ses traits prenaient +les caractères rigides de la fin, ils firent avertir la duchesse de +Parme et l'archiduc François qui se trouvait auprès d'elle. + +Marie-Louise et l'archiduc accoururent. Le prélat de la cour, Mgr +Wagner, qui depuis plusieurs semaines ne quittait pas le château et qui +plus d'une fois s'était gravement entretenu avec le prince, les suivit. +Le capitaine Standeiski, le docteur Malfatti, les serviteurs vinrent les +rejoindre. Marie-Louise tomba à genoux auprès du lit. Le duc de +Reichstadt ne pouvait plus parler. Son regard, obstinément dirigé vers +sa mère, semblait lui demander un dernier appui. Le prélat attendri lui +montra le ciel. Le prince leva alors les yeux vers la voûte comme pour +affirmer qu'il n'espérait plus qu'en Dieu, puis remua deux fois la tête. +Cinq heures sonnèrent. Quelques minutes après, il était mort, et l'on +emportait Marie-Louise évanouie. Le fils de Napoléon succombait dans la +chambre où Napoléon, vainqueur et maître de l'Autriche, songeait à +divorcer avec Joséphine et ne savait pas que l'empereur François II +était déjà prêt, pour sauver ses États d'une perte certaine, à lui +offrir l'archiduchesse Marie-Louise. Le prince issu de cette alliance +superbe mourait le même jour où, onze ans auparavant, il avait appris la +mort de son père, le même jour encore où l'empereur d'Autriche lui avait +retiré son nom glorieux pour lui imposer celui de duc de Reichstadt. + +À la nouvelle de sa fin, l'archiduchesse Sophie, qui relevait à peine de +ses couches, en ressentit une telle affliction que sa santé inspira, +pendant quelques jours, de grandes inquiétudes. L'Empereur, informé à +Linz par le baron de Moll, versa d'abondantes larmes. «Je regarde, +dit-il, la mort du duc comme un bonheur pour lui. Je ne sais si +l'événement est heureux ou malheureux pour la chose publique; quant à +moi, je regretterai toujours la mort de mon petit-fils[550].» Il aurait +voulu avoir la consolation d'assister à ses derniers moments, et il +déplorait d'en avoir été privé. M. de Méneval a été très sévère pour +François II, et son jugement me paraît motivé. «Dans des circonstances +ordinaires, dit-il, il aurait recommandé à Marie-Louise la fidélité à +son époux, mais voyant qu'il ne peut soutenir son gendre proscrit par la +ligue des rois, sans manquer à ses alliés, il conseille à sa fille +l'oubli de ses liens. Il l'entretient d'illusions qu'il partage lui-même +sur son petit-fils impitoyablement sacrifié. Quand il est déçu dans ses +espérances pour cet enfant auquel il doit tous ses sentiments de père et +une efficace protection, il les oublie en lui témoignant une stérile +tendresse. Il le laisse mourir, parce qu'il est empêché par la raison +d'État de faire ce qui pourrait le sauver. Il le pleure. Il s'éloigne +pour ne pas être témoin de ses derniers moments, et il se console en +pensant qu'il est dans le ciel, parce qu'il finit par se persuader que +c'est pour le mieux et qu'il n'y a plus de place sur la terre pour cette +infortune[551].» + +Le pauvre duc de Reichstadt, qui n'avait que l'apanage éventuel des +terres bavaro-palatines,--je ne sais s'il en toucha jamais quelque +revenu,--et qui ne possédait aucune fortune personnelle, n'avait point +fait de testament. Il avait seulement prié sa mère et le comte de +Dietrichstein de remettre au chevalier de Prokesch le sabre que son père +avait rapporté d'Égypte et les livres qu'ils avaient souvent lus et +étudiés ensemble. Pendant toute la journée du dimanche, le duc resta +exposé sur son lit de mort, revêtu du blanc uniforme du régiment de +Giulay, ayant à son côté le sabre de son père. La gravure, d'après le +portrait de Ender, est saisissante. Mais ce qui m'a le plus +impressionné, c'est le masque qui a été moulé le même jour sur sa figure +amaigrie. Ce masque, dont il a été pris trois moulages, appartient l'un +au prince Roland Bonaparte, l'autre au musée de Baden près Vienne, le +troisième au musée lorrain de Nancy. J'ai pu voir de près et toucher le +second, grâce à l'obligeance du docteur Hermann-Rollett, directeur du +musée de Baden. Le masque du jeune prince a été placé à côté de celui de +son père. Antomarchi avait rapporté le masque de Napoléon avec +l'intention de le remettre au duc de Reichstadt. On sait qu'il ne put +s'acquitter de ce devoir sacré. Le hasard voulut que, longtemps après, +ce masque fut trouvé par le père de M. Hermann-Rollett, qui en prit soin +et le réunit à celui du duc[552]. Ainsi le père et le fils, qui étaient +séparés depuis 1814, se sont retrouvés l'un à côté de l'autre sous la +forme de ces empreintes fragiles dans un musée autrichien, à quelques +lieues de la grande cité où l'un avait paru en vainqueur et l'autre en +prisonnier! + +Le masque du duc de Reichstadt montre un front bombé, un nez droit et +pincé par la mort, des yeux plissés, des pommettes saillantes, un menton +très accentué. L'affreuse phtisie a ravagé cette figure si gracieuse, de +façon à ne plus laisser que le squelette[553]. Le masque de Napoléon, au +contraire, est resté puissant et ferme. Les souffrances et la captivité +du héros n'ont pas défiguré sa physionomie altière. Il n'est point sorti +dégradé des mains de la mort. On ne peut sans émotion voir ces deux +masques réunis, et je suis resté longtemps pensif à les regarder, au +milieu de ce musée étranger dont nul visiteur ne troublait alors le +silence... + +Une foule considérable passa respectueusement devant le corps du prince, +pendant toute la journée du 22. Le lendemain, les docteurs procédèrent à +l'autopsie. Ils trouvèrent le corps entièrement émacié, la caisse de la +poitrine trop étroite en raison de la taille, qui avait cinq pieds neuf +pouces, le sternum aplati, le poumon droit ne consistant qu'en un amas +de vomiques, le poumon gauche lésé et la trachée-artère corrodée. Les +autres organes étaient dans un état normal. Le cerveau et le cervelet, +plus compacts que d'ordinaire, n'avaient subi aucune altération... Dans +la nuit du lundi, on transporta le cadavre en litière, à la lueur des +torches, dans la chapelle du palais impérial à Vienne. Le 24 juillet, +dès huit heures du matin, le corps fut de nouveau exposé. La chapelle +était tendue de draperies noires, aux armes du prince. Sur un catafalque +était placé le cercueil ouvert. À droite se trouvaient la couronne +ducale et le collier de Saint-Étienne; à gauche, le chapeau, l'épée et +le ceinturon. Devant le cercueil, deux vases d'argent contenaient le +cœur et les entrailles, destinés à être enfermés, suivant les usages +impériaux, l'un dans l'église des Augustins, voisine de la Burg, et les +autres dans la cathédrale de Saint-Étienne. Aux quatre angles se +tenaient droits des officiers de la garde autrichienne et des officiers +hongrois en grand uniforme. Le soir eurent lieu les funérailles, réglées +sur celles du duc Albert de Saxe-Teschen, époux de l'archiduchesse +Marie-Christine. Pendant toute la matinée, on avait célébré des messes +aux divers autels, et des prières pour les morts avaient été dites par +les serviteurs de la Cour. + +À deux heures de l'après-midi, on porta le cœur du prince dans l'église +des Augustins et on le plaça près de l'admirable mausolée de +Marie-Christine, le chef-d'œuvre de Canova. À cinq heures, le corps, +étant bénit, fut replacé dans le cercueil. Les valets de chambre +impériaux le prirent et le déposèrent sur le char funèbre. Le temps +était très beau. Les habitants de Vienne étaient accourus en grand +nombre. Le convoi se mit en marche par la Josephplatz, précédé de jeunes +orphelins portant des torches, d'un détachement de cavalerie, de valets +de la Cour à cheval et de voitures de la Cour. Les hussards de +Saxe-Cobourg et de Wurtemberg, avec le régiment de Wasa, formaient la +haie. Le char était un antique carrosse recouvert de maroquin rouge, +orné de clous dorés et tiré par six chevaux blancs, tenus en main par +des valets de pied aux livrées d'Autriche. De chaque côté marchaient des +pages portant des flambeaux allumés. Les voitures de parade, aux énormes +roues sculptées et d'un verni rouge vif, contenaient le clergé et les +personnes de la Cour. Venaient ensuite les gardes du corps avec les +officiers du prince et sa maison militaire, puis une compagnie de +grenadiers et un détachement de cavalerie. + +Le convoi suivit la place de l'Hôpital et arriva à la petite église des +Capucins, sur la _Neue-Markt_. Là, le représentant du premier grand +maître de la Cour frappa à la porte de l'église, déclina les noms et +qualités du défunt et sollicita humblement l'entrée du temple. Le corps +fut déposé sur un catafalque. Les princes et princesses étaient déjà +réunis dans le sanctuaire. Après les absoutes, les Capucins descendirent +eux-mêmes le cercueil dans la _Kaisergruft_ ou «caveau impérial». Le +grand maître de la Cour, le major général et le baron de Moll seuls les +suivirent. Là, le grand maître fit rouvrir le cercueil et montra le +corps du prince au Père gardien. Puis il fit refermer le cercueil, remit +une des clefs au Père et l'autre au directeur du bureau de la grande +maîtrise. La Cour allait prendre le deuil pour six semaines. Les +obsèques étaient terminées. + +La mort a encore une fois fait son œuvre. Mais, grâce à elle, +l'infortuné prince est affranchi du fardeau qui pesait sur ses trop +faibles forces. Il entre, déjà consolé, dans cette vie qui n'a ni les +déceptions ni les amertumes de la terre. D'immortelles joies +l'attendent. Il va y trouver enfin l'oubli des maux que les événements +et les hommes lui avaient prodigués. + +Voici comment le maréchal Maison informa son gouvernement de la fin du +prince: + + «Baden, 22 juillet 1832. + +«M. le duc de Reichstadt est mort ce matin à cinq heures au palais de +Schœnbrunn. Il paraît que ce n'est point aux progrès naturels de la +maladie dont il était atteint que ce jeune prince a succombé, mais que +les complications d'un accident intérieur sont venues hâter ce triste +dénouement, considéré, d'ailleurs, comme inévitable. Sa Majesté +l'archiduchesse Marie-Louise est plongée dans la douleur la plus +profonde. + + «MAISON.» + +Le bruit courait à Vienne que la secousse produite en elle par cette +mort avait été si vive que l'on craignait pour ses jours. Il y avait là +un peu d'exagération. Voici ce que Marie-Louise écrivait, quelque temps +après, à la comtesse de Crenneville: «Vous me reverrez bien sûr à +Vienne; si longtemps que mon bon père vivra, j'y viendrai aussi souvent +qu'autrefois. Cela me fera même du bien. Quoique les souvenirs soient +douloureux, j'y en aurai au moins de celui que je pleure; au lieu +qu'ici, je ne rencontre aucun lieu où je puis dire: Il a fait ceci, +cela, etc., et alors la vie me paraît bien triste et le monde désert... +Jugez de ce que je dois souffrir de rester ainsi oisive, livrée à mes +pensées et, par conséquent, uniquement à ma douleur. Si je n'avais pas +Albertine et Guillaume, qui réclament encore mes soins, je demanderais +au bon Dieu de m'appeler à lui pour rejoindre les deux personnes que +j'ai perdues et qui m'étaient les plus chères au monde; mais les enfants +qui me restent me font un devoir de traîner encore ma triste +existence...[554]» Dans les deux personnes que Marie-Louise pleurait, on +ne peut placer Napoléon, et, dès lors, c'était le souvenir de Neipperg +qui l'attendrissait autant que celui de son fils. + + * * * * * + +Plus perspicace que Marie-Louise, M. de Prokesch avait eu de tristes +pressentiments en quittant le duc de Reichstadt au mois de février, mais +cependant il espérait le revoir. Il était encouragé dans cette espérance +par une lettre du comte Maurice Esterhazy qui lui écrivait de Naples, à +la date du 14 juillet: «Vous aurez le bonheur de voir encore +l'intéressant jeune homme qui touche déjà au terme de sa trop rapide +carrière. Vous recevrez ses adieux! Il doit se sentir quitter la vie en +exilé, cherchant autour de lui quelqu'un habitué à comprendre sa langue +pour lui adresser ses derniers regrets... Peut-être vous est-il réservé +de les recueillir... J'envie votre sort, sans pouvoir espérer le +partager...» Esterhazy suppliait le chevalier de Prokesch-Osten de lui +faire parvenir de Vienne quelques détails sur ce douloureux sujet[555]. +M. de Prokesch était entré à Rome en rapports familiers avec le colonel +prince Pompeio Gabrieli, mari de Charlotte Bonaparte, fille de Lucien. +Les relations si affectueuses qu'il avait avec le fils de Napoléon les +lièrent bientôt. Le 20 juillet, le chevalier, rappelé subitement par le +prince de Metternich,--car sa mission était terminée,--vint prendre +congé du prince Gabrieli. La princesse Charlotte lui demanda s'il ne +voyait aucun inconvénient à aller avec elle voir la mère de Napoléon, +Mme Lætitia, qui habitait Rome et qui désirait vivement connaître l'ami +fidèle de son petit-fils. Prokesch répondit que l'on se ferait une +fausse idée de son gouvernement, si l'on supposait que, dans la démarche +respectueuse de l'un de ses agents, il verrait un autre motif que le +désir de porter des consolations à une vénérable aïeule, cherchant à +avoir des nouvelles d'un prince qui lui était si cher. + +Le lendemain, 21 juillet, le chevalier de Prokesch et la princesse +Charlotte se rendirent place de Venise, au palais de Mme Lætitia. Ils +pénétrèrent dans un vaste et sombre appartement. La mère de Napoléon +apparut au diplomate autrichien à moitié aveugle et presque paralysée. +Elle était vêtue de noir. Malgré ses quatre-vingt-quatre ans et ses +infirmités, elle se dressa, salua noblement Prokesch, puis, épuisée par +cet effort, se laissa retomber sur un sofa, en invitant son visiteur à y +prendre place. Celui-ci n'hésita pas à lui parler immédiatement de son +petit-fils et à lui dire tout ce qu'il savait, tout ce qu'il redoutait. +Elle l'écouta en pleurant. Les détails, qui lui furent donnés sur +l'intéressante victime, firent une certaine diversion à sa douleur. Elle +questionnait avidement. Elle voulait connaître ses qualités, ses +penchants. Elle cherchait à retrouver des traits de ressemblance entre +Napoléon et son fils. Elle fut satisfaite d'apprendre que le roi de +Rome--elle ne le connaissait que sous ce nom--était traité avec les plus +grands égards. Elle pria Prokesch de porter à son petit-fils cette +parole qui résumait toutes ses pensées et tous ses vœux: «Qu'il respecte +les dernières volontés de son père! Son heure viendra, et il montera sur +le trône paternel...» Hélas! au moment même où elle parlait, son heure +était venue... Mme Lætitia promit ensuite à Prokesch de lui faire +remettre pour le prince sa propre miniature avec une boucle de cheveux +de son père. Le chevalier se disposait à partir, lorsqu'elle le retint +et fit un suprême effort pour se redresser. «Sa personne, dit-il, me +parut grandir et un air de majestueuse dignité l'enveloppa.» Prokesch +sentit qu'elle tremblait. «Ses deux mains se posèrent sur ma tête.» Il +devina son intention et plia le genou. «Puisque je ne puis arriver +jusqu'à lui, murmura-t-elle, que sur votre tête descende la bénédiction +de sa grand'mère qui bientôt quittera ce monde!...» Puis elle embrassa +Prokesch et, soutenue par la princesse Charlotte, demeura quelque temps +silencieusement penchée sur lui. Quand elle se fut rassise sur le sofa, +le chevalier lui baisa la main en prononçant des paroles que lui suggéra +son cœur attendri par cette scène auguste. + +Le 22 juillet, Prokesch sortait de Rome et s'acheminait en toute hâte +vers Vienne, porteur des souvenirs de Mme Lætitia, lorsqu'en route, à +Bologne, il apprit la mort de son jeune ami. Sa surprise, son chagrin +furent tels qu'il en demeura comme paralysé le reste du voyage. À son +arrivée à Vienne, il alla voir le docteur Malfatti et ceux qui avaient +assisté aux derniers moments du prince. Il voulut connaître tous les +tristes détails de l'agonie et de la mort, et le duc de Reichstadt fut +longuement pleuré par lui. Prokesch obtint ensuite une audience de +l'Empereur. François II eut le bon goût de le louer d'avoir tenu une +conduite respectueuse envers la mère de Napoléon, conduite que +l'ambassadeur d'Autriche à Rome avait seul osé blâmer. Prokesch écrivit +à la princesse Charlotte. En l'entretenant de la triste nouvelle, il lui +demandait les intentions de Mme Lætitia sur les objets qu'elle lui avait +confiés. La princesse répondit que Madame Mère le priait de renvoyer les +portraits, mais de garder l'étui à jeu de Napoléon «en souvenir de +l'heure de bonheur qu'elle lui avait due, à la veille de la mort du +duc». Le chevalier de Prokesch conserva ce précieux souvenir, qu'il fut +heureux de léguer à ses enfants. + +Il leur a légué quelque chose de plus précieux encore: le souvenir d'une +bonté, d'une grâce, d'une délicatesse exquises à l'égard du prince que +l'Autriche gardait comme un otage. Dans cette relation si touchante et +si sincère, à laquelle j'ai été heureux de me reporter souvent, le +chevalier fait preuve de la plus touchante modestie. Il s'étonne que le +fils du grand Empereur, «dont les monarques avaient entouré le berceau +de leurs hommages, que des millions de Français avaient acclamé et que +toute l'Europe avait salué comme l'ange de la paix», il s'étonne, +dis-je, que le prince ait eu tant de confiance pour un officier de rang +inférieur dans l'armée autrichienne... Il n'y a là rien de surprenant. +Le fils de Napoléon, entouré d'ennemis ou d'indifférents, avait, dès la +première heure, deviné un ami véritable dans celui qui avait défendu son +père au moment où tous le calomniaient. Il avait eu l'heureuse fortune +de découvrir le cœur fidèle et dévoué dont son jeune cœur avait besoin, +dans l'homme qui, dès ses premières paroles, s'était rendu à son appel +et qui, ne redoutant ni la disgrâce, ni les calomnies, ni les +méchancetés, lui aurait volontiers sacrifié son avenir. Le duc s'était +senti attiré aussitôt par la plus vive sympathie vers le seul être qui +parût digne de l'initier aux exigences de la vie et aux nobles devoirs +de la carrière militaire. C'est à cet homme, en effet, qu'il pouvait +confier ses vœux, ses désirs et ses illusions, sûr de retrouver en lui +l'écho de sa pensée. C'est par Prokesch qu'il avait pris confiance en +l'avenir et en lui-même. C'est à lui qu'il avait été redevable de +quelques jours de fierté, de joie et d'apaisement après tant d'épreuves +et de tristesses. C'est grâce à lui, à ses conseils si prudents et si +sages, qu'il avait pu parer à certaines éventualités, échapper à +certains pièges où sa jeunesse imprudente et généreuse serait facilement +tombée. Aussi le prince a-t-il pu écrire que la reconnaissance et +l'affection l'attachaient à jamais à lui. Il l'a plus d'une fois serré +sur sa pauvre poitrine, comme s'il n'eût eu que cet ami et ce défenseur. +«Un jour, un de ses camarades de jeu, rapporte Prokesch, lui insinuait +de ne pas se fier à moi. Que fit-il? Il me donna la main, me raconta +tout et me pressa sur son cœur en s'écriant: «Ces gens-là ne vous +connaissent pas; mais moi, je vous connais.» Une parole aussi confiante +était la plus haute marque d'estime pour cet ami fidèle, et en même +temps la plus méritée. Fidèle, Prokesch le fut en effet, car jamais il +ne sacrifia son amitié à la faveur des puissants. Aussi cette attitude +si droite et si courageuse lui fit-elle rendre la justice qui lui était +due. Par ses talents et sa réelle valeur, il atteignit les postes les +plus élevés, mais nulle part il ne fut si grand que dans cette conduite +généreuse et dévouée à l'égard de l'infortuné fils de Napoléon. Que dire +encore?... Il mérita d'être son ami. Et cette amitié, toute d'honneur et +de délicatesse, fondée librement sur la similitude des goûts pour tout +ce qui était grand et beau, n'ayant que des vues loyales et +désintéressées, réunit, pendant deux ans, leurs pensées et leurs +volontés; elle formait un de ces sentiments dont le poète disait qu'il +n'était rien de plus doux dans les choses humaines[556]. + +M. de Prokesch avait désiré savoir toutes les causes de la mort +prématurée du prince impérial. Le prince de Metternich lui dit que cette +mort avait eu son point de départ dans un affaiblissement naturel +provenant d'un développement physique exagéré. Le rapport officiel sur +l'autopsie confirmait cette opinion, mais n'expliquait pas les raisons +primordiales de la maladie. Après avoir longuement observé et réfléchi, +M. de Prokesch a pu dire avec raison: «Le prince a succombé au chagrin +qui le dévorait et qui était le résultat de sa situation et de +l'inactivité à laquelle étaient condamnées ses plus nobles facultés. Il +m'est impossible de renoncer à la conviction qu'une jeunesse heureuse et +active aurait beaucoup contribué à fortifier le corps, et que l'arrêt +qu'a subi le développement des organes a été le résultat des souffrances +morales. J'ai assez connu cette âme pour comprendre que ses tourments +avaient dû briser le corps...» En effet, si sa mère avait compris quels +étaient ses vrais devoirs, elle eût pu par des soins intelligents, +assidus et tendres, retarder l'époque de la crise fatale et peut-être +même opérer dans sa nature un revirement salutaire. Si la politique +implacable de M. de Metternich, qui le détenait en Autriche comme dans +une prison et qui l'excluait à jamais de tous les trônes, eût bien voulu +donner à cette juvénile et ardente ambition quelque dérivatif noble et +puissant, à sa pensée toujours en feu quelque aliment substantiel, à son +besoin d'expansion une confiance sincère; si l'Empereur lui avait laissé +entrevoir sincèrement, et sans restrictions subtiles, la possibilité +d'arriver à la situation et à la gloire d'un autre prince Eugène et, de +par sa volonté absolue, avait ménagé ses jours en lui interdisant trop +de labeurs et d'exercices stériles, le prince eût pu vivre plus +longtemps. Mais il intéressait trop peu d'esprits à son avenir, et, +d'autre part, ceux qui présidaient aux destinées de l'Europe et qui +redoutaient les retours capricieux de la fortune, virent sans aucun +regret s'éteindre la vie éphémère du fils de Napoléon. + + * * * * * + +Les journaux viennois apprirent à leurs lecteurs qu'une mort douce avait +terminé les longues souffrances de Son Altesse le duc de Reichstadt. +L'_Observateur autrichien_, du 25 juillet, rendait hommage à la peine de +Marie-Louise, en des termes qui ont quelque chose d'officiel: «Sa +Majesté l'archiduchesse, duchesse de Parme, qui, depuis son arrivée, a +soigné son fils chéri avec une tendresse maternelle, est, ainsi que +toute la Cour, plongée dans la plus profonde douleur... Cette douleur +est vivement partagée par les habitants de cette capitale[557].» En +Allemagne, on manifesta une émotion modérée. La _Gazette d'Augsbourg_ +(31 juillet) annonçait ainsi la triste nouvelle: «Une mort lente a mis +fin à l'existence douloureuse du fils de Napoléon. On a fait aujourd'hui +même des préparatifs pour le départ de la mère du prince, dont +l'affliction est voisine du désespoir.» Il y avait une exagération +singulière dans ces dernières lignes, car Marie-Louise supportait son +chagrin avec résignation. Le _Correspondant de Nuremberg_ ajoutait à la +nouvelle de la mort du duc de Reichstadt une réflexion sympathique: «Qui +pourrait, disait-il, refuser quelques larmes à un jeune prince dans le +berceau duquel était tombée une couronne, au fils unique enfin de +l'Homme du siècle, qui devait régner sur des rois et sur des peuples, et +continuer par l'amour une dynastie fondée par la force et par la +terreur?...» Un journal de Francfort-sur-le-Mein déclarait que la mort +du jeune Napoléon avait produit une grande sensation. «Les amis de la +France, ajoutait-il, regrettent en lui le fils du grand homme que +l'Allemagne, pour un moment et à juste titre, a pu haïr, mais qu'elle a +toujours admiré...» Le journal allemand faisait encore une observation +qui mérite d'être reproduite: «Cet événement, disait-il, prive +l'Autriche d'une ressource dont elle aurait pu profiter contre le +gouvernement français... Le cabinet d'Autriche a toujours regardé la +personne du duc de Reichstadt comme un moyen de menace. M. de Metternich +l'a dit bien des fois: «Le gouvernement français croit que c'est dans +son intérêt que nous gardons Reichstadt, mais c'est aussi un peu dans +l'intérêt autrichien.» + +En Angleterre, la presse s'occupa de l'événement, sans y mettre trop +d'insistance. Le _Times_ repoussait, comme toutes les feuilles sensées, +l'accusation d'empoisonnement, et il accentuait l'observation faite par +le journal de Francfort. «L'Empereur et son rusé conseiller Metternich, +disait-il, connaissaient parfaitement le gage qu'ils possédaient dans la +personne d'un Napoléon, pour tout ce qu'ils auraient voulu entreprendre +contre la France. Ils avaient cherché à lui donner une éducation +allemande, mais ils savaient qu'il pourrait fort bien avoir un cœur +français: ils le tenaient éloigné de l'Italie, mais ils sentaient que +l'influence du nom et de la gloire de son père pourrait être +l'équivalent d'une armée et même, dans les dernières négociations, au +sujet de l'intervention autrichienne dans les Légations romaines, +l'important otage de Schœnbrunn ne fut pas oublié comme gage de paix ou +d'instrument d'hostilité.» C'est ce que démontraient exactement les +dépêches confidentielles de Metternich à Appony. «Sa mort prématurée, +ajoute le journal de la Cité, a donné lieu à un sincère chagrin, sinon à +des regrets, de voir dissiper les espérances attachées à son nom par les +amis de l'indépendance italienne et peut-être française. Au reste, il +vaut mieux que le jeune homme soit mort.» + +Les journaux français furent généralement sympathiques au prince. Le +_Moniteur_ du 1er août rendit ainsi compte de sa fin, dans la partie non +officielle: «Le 22 juillet, à cinq heures du matin, après une courte +agonie, le duc de Reichstadt est mort au château de Schœnbrunn. Nous +n'étions pas de ceux qui pensaient qu'il y eût pour lui une succession à +recueillir en France; les hommes comme Bonaparte ont une étoile qui +commence avec eux et finit avec eux. On n'est pas le prédestiné de la +Providence à la seconde génération.» Le _Moniteur_ ajoutait qu'au point +de vue philosophique, il fallait se réjouir de cet événement pour la +victime condamnée à un double exil: exil de la patrie, exil du trône. +«Mais à ne voir qu'une vie de jeune homme s'éteignant un peu après vingt +ans, à ne voir que ce nom retentissant auquel on avait prêté autrefois +tant d'avenir, sitôt fini, sitôt réfugié dans l'histoire, un sentiment +douloureux vient vous saisir, destiné à être unanimement partagé.» La +_Quotidienne_ du 3 août rapportait que le _Constitutionnel_ avait dit +que Napoléon II avait en France, sinon un parti, au moins de nombreux +partisans, et que c'était un héritage que les factions allaient disputer +au gouvernement; «À quel titre, remarquait la _Quotidienne_, le +gouvernement se présenterait-il pour recueillir une part quelconque dans +l'héritage de Napoléon? Que peut-il y avoir, en effet, de commun entre +l'opinion bonapartiste et le juste milieu?» Et le journal légitimiste +disait que la différence entre le régime impérial et le régime actuel +était celle-ci: «Gloire et honte! Grandeur et abaissement!» Le 5 août, +il publiait un beau poème de Guiraud, mais qui n'avait ni l'ampleur des +vers de Victor Hugo, ni l'originalité touchante des vers de Béranger. + +La _Gazette de France_, à la date du 1er août, répétait mot pour mot ce +que le maréchal de Castellane consignait dans son _Journal_[558]. «Le +duc de Reichstadt a succombé à Schœnbrunn, le 22 juillet, à une maladie +de poitrine. C'est un événement. Le jeune Napoléon vient de finir une +vie qui n'a été qu'une espérance. La France ne peut manquer de prendre +un véritable intérêt à la mort de ce jeune homme, dont le père a porté +si loin l'éclat et la gloire du nom français. Personnellement, il était +digne d'intérêt par son esprit, par l'aménité de son caractère et par +ses qualités précoces...» La _Gazette_ ajoutait que Napoléon avait voulu +un héritier de son nom et que, pour ce rêve, il avait perdu son avenir. +L'Empereur et sa dynastie passaient comme un météore, différant en cela +de cette race royale où l'on peut dire: «Le Roi ne meurt pas!» La _Revue +des Deux Mondes_[559] s'exprimait ainsi sur cet événement: «Il est mort, +le pauvre jeune homme, parce qu'il s'est dévoré lui-même, parce que +l'air lui a manqué dans cette Cour dont on lui avait fait un cachot. Il +est mort, parce que se voyant oublié par la France de 1830, il a +désespéré de l'avenir. Il est mort, parce qu'il n'a pu venir embrasser +la Colonne[560]!...» La _Chronique_ disait: «La mort du duc de +Reichstadt semble, en tout cas, devoir consolider les bases sur +lesquelles reposent la paix et la tranquillité de l'Europe.» Le _Temps_ +faisait ces réflexions philosophiques: «Le jeune fils de Napoléon vient +de mourir, à Schœnbrunn, de son exil et de l'impuissance de son parti. +Les dynasties ne sont plus rien depuis que la souveraineté populaire est +tout.» Le _Constitutionnel_ était plus ému: «Le fils de Napoléon est +mort. Cette nouvelle, longtemps prévue, a produit dans Paris une +sensation douloureuse, mais calme. Cette fin obscure d'une vie à +laquelle de si belles destinées avaient été promises, ce pâle et dernier +rayon d'une gloire immense qui vient de s'éteindre, quel sujet de +tristes méditations!» Enfin M. Thureau-Dangin dépeint ainsi l'attitude +d'une partie de la presse parisienne: «En août 1832, tous les journaux +de gauche célébreront pieusement les funérailles du duc de Reichstadt.» +C'est avec le nom et les souvenirs de Napoléon qu'Armand Carrel et ses +amis persisteront à faire opposition au gouvernement de Louis-Philippe; +suivant eux, la France seule devait «continuer le grand homme». On sait +à quels résultats aboutit leur campagne et de quelles illusions ils +furent les victimes. + +Le théâtre essaya de s'emparer d'un sujet aussi dramatique que la mort +du fils de Napoléon. «Un matin, disent Jacques Arago et Louis Lurine +dans la préface de leur pièce: _Le duc de Reichstadt_[561], nous lûmes +dans les feuilles publiques: «Le duc de Reichstadt vient de mourir au +château de Schœnbrunn.» Comme tant d'autres, nous déplorâmes par +quelques religieuses paroles la triste fin d'un prince que sa naissance +avait appelé à de si hautes destinées. Et puis nous nous dîmes: Il y a +tout un drame dans la vie de ce fils de Napoléon, un drame avec des +larmes, un drame sans scandale, sans hostilité pour aucun parti... Ce +n'est pas pour un cadavre que les hommes se font la guerre aujourd'hui. +Achille et Patrocle sont morts depuis bien des siècles. Nous prîmes la +plume, et, le surlendemain, le drame était achevé. Le Vaudeville, par +prévision, avait déjà reçu sur ce triste sujet un ouvrage de trois +auteurs à l'âme ardente, à la pensée généreuse. Le Palais-Royal, veuf de +Mlle Déjazet, n'osa pas essayer; les Variétés et le Gymnase refusèrent +de rappeler une aussi récente catastrophe. Que faire? L'œuvre était là; +nous la livrâmes à l'impression. C'est une larme sur une bière, c'est un +dernier adieu à une dernière espérance... Rien ne ranime un mort: la +voix la plus faible ranime un souvenir.» Les auteurs, qui ne s'étaient +pas fatigués à inventer une trame compliquée, avaient supposé que le duc +de Reichstadt aimait la jeune Marie, fille d'un vieil officier français. +Cette jeune fille devait être une autre Odette qui calmerait ses +inquiétudes et ses terreurs. Mais le précepteur du duc, Malden, entoure +le prince d'une surveillance méchante. Ainsi il s'empare du poème de +Barthélémy, le _Fils de l'Homme_, et le jette au feu. «À quoi s'occupe +le duc? demande Berthini.--À rien.--Et vous?--Je l'aide.» Le duc apprend +tout à coup que Napoléon est son père; il se livre à la joie et à des +rêves de gloire. Mais la maladie le terrasse, et il meurt sans avoir pu +tirer l'épée. Il meurt en revoyant sa mère et en lui disant: «Je vous +plains, madame, de n'être plus la veuve de Napoléon!» On voit que ce +drame était bien anodin[562]. Le 13 juin 1850 seulement, le théâtre de +l'Ambigu représenta un grand mélodrame en cinq actes et douze tableaux +intitulé _le Roi de Rome_, et dont les auteurs étaient Charles Desnoyers +et Léon Beauvallet. Le duc de Reichstadt, qu'un brave sergent de +grenadiers, Michel Lambert, avait voulu enlever à l'Autriche et ramener +en France, meurt à Schœnbrunn. Une jeune orpheline, Jeanne Muller, son +amie, est prise de désespoir et se fait religieuse. Le tableau de +Steuben, qui représentait le roi de Rome endormi sur les genoux de son +glorieux père, fut très applaudi. Une foule considérable acclama ce +mélodrame qui remuait en elle des sentiments patriotiques et, dans une +apothéose solennelle, réunissait Napoléon Ier et Napoléon II. Le +ministère du prince président avait été favorable à la représentation de +cette pièce. Ce fut une des nombreuses manifestations, habilement +conçues, qui préparèrent les esprits à la restauration de l'Empire avec +Napoléon III[563]. + + + + +CONCLUSION + + +Une question s'impose à la fin de cet ouvrage. En admettant que le fils +de Napoléon eût été heureusement servi par les circonstances et par les +hommes, en admettant que, plein de force et de vigueur, il eût réussi à +monter sur le trône, aurait-il pu s'y maintenir? + +On a dû remarquer, au cours de ce récit, qu'un de ceux qui étaient le +plus à même de juger la situation, François II, ne cessa de parler à son +petit-fils, dès la révolution de 1830, de son avènement probable et +parfois en termes peu équivoques. Ne lui avait-il pas dit, un jour où +les rapports étaient devenus acerbes entre le cabinet de Vienne et celui +des Tuileries, à la suite de la révolte dans les duchés italiens: «Tu +n'auras pas plus tôt paru sur le pont de Strasbourg que c'en sera fait +des d'Orléans...»? N'avait-il pas dit une autre fois que, si le peuple +français demandait son petit-fils, il ne s'opposerait pas à le voir +monter sur le trône de France? Aussi, grâce aux ouvertures faites par +l'empereur d'Autriche lui-même, les rêves du duc étaient-ils devenus des +espérances. Il savait que les salons officiels discutaient ouvertement +ses chances d'avenir. Sans l'opposition formelle de Metternich, le jeune +prince eût peut-être cédé à une tentation irrésistible et eût couru les +chances dont on parlait. Examinant, avec une gravité au-dessus de son +âge, le régime qui venait de succéder à la seconde Restauration, il +s'était dit que le fils de l'Empereur et de Marie-Louise pouvait offrir +aux Français et aux puissances des garanties plus solides que +Louis-Philippe. S'il avait pu connaître les sympathies secrètes de +l'armée pour sa personne, les agissements de Joseph Bonaparte, de +Mauguin, de Cavaignac, d'Armand Carrel, des bonapartistes, des libéraux +et des républicains qui poussaient à une action immédiate contre le +gouvernement de Juillet, il se fût prononcé. Que de fois il s'était +demandé de quel droit on faisait expier au fils les fautes du père; +pourquoi on le privait d'une succession qui avait été rouverte par une +révolution imprévue; pourquoi on le privait d'un trône qui lui +appartenait par droit d'hérédité. L'Empereur n'avait-il pas abdiqué en +sa faveur, et les Chambres ne l'avaient-elles pas officiellement +proclamé sous le nom de Napoléon II? + +À ces illusions, à ces espérances, il faut répondre catégoriquement. Si +Napoléon, malgré le prestige et la gloire dont il s'était environné et +qui avaient rejailli sur la France,--car nul Français n'a oublié Arcole, +Rivoli, Marengo, Austerlitz, Iéna, Wagram,--si Napoléon avait été obligé +de se reconnaître incapable de gouverner une nation qui ne voulait plus +de guerres et d'aventures, même glorieuses, comment son fils, avec sa +jeunesse et avec son inexpérience, aurait-il pu s'acquitter d'une tâche +aussi difficile?... Parfois, lorsque la raison venait tempérer ses +ardeurs juvéniles, il le reconnaissait lui-même, et il se demandait avec +anxiété s'il aurait la force nécessaire pour mener à bien une telle +œuvre. Lui qui avait tant étudié l'histoire, il se rappelait le cri qui +avait échappé à Marie-Antoinette et à Louis XVI, lorsque le pouvoir les +surprit: «Ô mon Dieu, prenez pitié de nous! Nous régnons trop +jeunes!...» Quelle aurait été, d'ailleurs, sa situation immédiate? Il +serait arrivé en pleine tourmente, au moment où la rue s'agitait, où +l'émeute grondait à toute heure. Le nom de Napoléon aurait-il suffi à +calmer les passions déchaînées? «Mon fils même, avait dit un jour +l'Empereur, aurait souvent besoin d'être mon fils pour me succéder +tranquillement.» Et une autre fois: «La nation a bien consenti à être +gouvernée par moi, parce que j'avais acquis une grande gloire et rendu +de grands services.» Mais où était la gloire, où étaient les services du +duc de Reichstadt?... À supposer même qu'avec le talisman du nom de son +père, il eût arrêté momentanément les dissensions dans le pays, ne se +fût-il pas trouvé aussitôt en face de graves difficultés extérieures? La +Pologne, la Grèce, l'Italie n'auraient-elles pas réclamé l'épée du fils +de Napoléon? Serait-il, lui si généreux, resté sourd à leurs appels, et +ses élans, ses désirs impatients de luttes et de combats pour le plus +grand honneur de la France, auraient-ils pu demeurer inertes? Sans +doute, les dernières instructions paternelles lui avaient conseillé une +politique pacifique, mais cette politique convenait plutôt à un prince +âgé qu'à un prince jeune, de nature chevaleresque. Pouvait-il vraiment +oublier les victoires qui avaient porté si haut le nom de Napoléon? +Pouvait-il en demeurer simplement l'admirateur, sans essayer de grossir +un jour le nombre de ces victoires? Enfin avait-il l'expérience, la +puissance, l'habileté et l'audace suffisantes pour résister aux divers +ennemis qui se seraient bientôt ligués contre lui? Sur quels hommes se +serait-il appuyé? Où étaient les ministres sincères, fidèles, dévoués, +constants dans leurs desseins, sans attaches et sans compromis, qui +allaient se trouver prêts à lui suggérer et à pratiquer avec lui une +politique équitable et prudente? Si bien doué qu'il fût, il n'avait pas +la prétention de gouverner à lui seul la France. + +À cela ses partisans répondent que, la France et l'Europe acceptèrent +plus tard un Napoléon qui n'avait pas sa valeur intellectuelle. Soit, +mais cela s'est passé après un laps de vingt ans, c'est-à-dire après +l'expérience de la monarchie de Juillet et de la seconde République, +après une préparation adroite et des machinations savantes. +Louis-Napoléon avait eu l'habileté de se faire connaître à la France, de +se créer des amis résolus, de se préparer tout un personnel et de +s'emparer peu à peu du pouvoir, de conquérir le trône par un violent +coup d'État et de chercher à s'en justifier par l'approbation du +peuple... La France ne connaissait pas le duc de Reichstadt. M. de +Metternich l'avait si bien séquestré et si opiniâtrement éloigné de tout +ce qui était Français, que partout on le croyait élevé comme un +archiduc, avec des sentiments exclusivement autrichiens. Le chancelier, +dont la rancune inapaisée poursuivait encore le père dans le fils, avait +laissé dire, sans se donner la peine d'apporter un démenti, que l'on +cachait au prince la vie et la gloire de Napoléon. L'aventure du poète +Barthélémy et du _Fils de l'Homme_ avait accrédité cette légende. Le duc +de Reichstadt s'en était aperçu, et il en souffrait cruellement. Il +avait lu, il lisait des journaux français qui, par méchanceté ou par +ignorance, l'accusaient de n'être qu'un Allemand. Plus d'une fois, au +cours de ses voyages, M. de Prokesch avait eu à soutenir le contraire et +à le défendre surtout au sujet de son éducation, qu'on disait avoir été +habilement préparée pour étioler son intelligence. + +À la Cour même d'Autriche, on le connaissait peu, on ne le comprenait +pas. Certains, ne saisissant pas sa réserve, lui reprochaient d'être +taciturne et peu communicatif. D'autres l'appelaient capricieux ou +entêté, parce qu'il avait horreur des petites exigences mondaines, ou +parce qu'il était résolu à maintenir énergiquement toutes ses idées. +Quelques-uns même lui trouvaient de la dissimulation, appelant ainsi ce +qui n'était que du tact ou de la prudence. Comment ce jeune Français, +captif dans une Cour étrangère ou ennemie, eût-il pu s'abandonner à des +hommes qui ne comprenaient pas sa nature droite et fière? Il avait +acquis un ami sûr et fidèle. C'était assez pour son cœur. Mais les +calomnies des uns, les faux jugements des autres le préoccupaient et le +minaient sourdement. Son ambition inassouvie et la séquestration dont il +était victime, les efforts inutiles qu'il tenta pour satisfaire l'une et +se délivrer de l'autre, la crainte de servir la politique des Cours +étrangères ou des factions, la méconnaissance de sa valeur réelle, et +surtout l'abandon où le laissait une mère frivole qui n'avait pas, comme +lui, le respect et le culte de Napoléon, aggravèrent la maladie qui +l'emporta. Il ne pouvait vraiment pas se résigner à vivre comme un +simple officier ou même comme un archiduc. Roi de Rome, fils de +l'Empereur, né et élevé au milieu de véritables prodiges, lui était-il +possible d'oublier ces titres uniques? Et impuissant à remplir sa +destinée, il se sentait un être fatalement désigné à l'immolation. Il +lui fallait, avant la chute du rideau, disparaître d'une scène où il +avait espéré jouer le premier rôle. Après ces observations, n'est-on pas +amené à se demander s'il faut regretter avec trop d'amertume la perte si +rapide d'une existence qui eût été soumise à tant d'épreuves? «Sa fausse +position, a dit Prokesch, ne faisait-elle pas son plus grand tourment, +et y avait-il une autre fin pour celui dont les affections, les désirs +et les espérances se livraient un continuel combat dans son âme?... Ne +le plaignons pas de sa mort prématurée. Une telle mort, après avoir +recueilli l'héritage de l'esprit et du caractère de son père, est une +belle fin. Le père ne mourut complètement que dans le fils.» C'est à +cette conclusion qu'arrivait également le comte Maurice Esterhazy: +«Malheureuse victime! disait-il. De tant de grandeurs n'hériter que la +mort! Mais peut-être est-ce un bien pour lui? Pourquoi le plaindre? Sa +destinée n'offrait que peu de chances de bonheur, et dans les +alternatives que laissait entrevoir son avenir, la mort se présentait +souvent comme le cas préférable. Ses devoirs eussent été nombreux, +souvent opposés, peut-être incompatibles!... Une gloire incomplète eût +été un malheur pour lui, et la médiocrité, un crime.» + +Dans la lettre de Prokesch sur la mort du duc de Reichstadt[564], lettre +si peu connue qu'elle semble aujourd'hui presque inédite, se trouve un +touchant portrait du fils de Napoléon qui m'apparaît comme le résumé de +tout ce que je viens d'écrire et qui doit avoir sa place ici même: «Je +le vois devant moi avec cette jeune figure, avec cette taille svelte et +élancée, pleine de dignité dans son port et dans ses mouvements, souple +et habile dans les exercices de tout genre où il excellait et conservant +toujours ce calme imperturbable que lui donnait la gravité de son +caractère. Je vois ce beau front ombragé des boucles de sa blonde +chevelure, cet œil bleu plein de tristesse, cette bouche où un doux +sourire semblait éclore, ces joues où brillait la jeunesse, ce visage où +se peignaient les traits de son père et de sa mère, ces traits avec +lesquels tomba en poussière le dernier monument d'une époque qui, depuis +vingt ans, appartient à l'histoire. J'entends cette voix qui s'exprima +souvent en paroles sévères et qui, souvent aussi, trouva des inflexions +si douces pour épancher son âme. Lorsque je me représente cette image, +alors je comprends l'amour et les regrets des milliers d'habitants de +cette ville populeuse qui n'avaient vu le prince que de loin et qui, +cependant, furent captivés par le charme de son existence.» M. de +Prokesch dépeignait ensuite, et avec les traits de la plus parfaite +ressemblance, son caractère: «Un certain malaise dans les étroites +limites de la vie commune, un enthousiasme facile à s'enflammer à la +pensée du grand, de l'extraordinaire, du sublime, une bonté de cœur qui, +sans affaiblir son jugement, se faisait encore remarquer lorsqu'il +blâmait, une noble ambition bornée par une louable méfiance de lui-même, +une grande sûreté dans sa manière de juger et de traiter les hommes des +conditions les plus différentes, me frappèrent alors, et, depuis, +pendant les longues relations que j'ai eues avec le prince, j'ai +toujours vu ces qualités dominer en lui.» M. de Prokesch affirmait qu'il +était né avec toutes les qualités d'un vrai général. Doué d'un +surprenant coup d'œil stratégique, le duc aimait à étudier et à +expliquer les campagnes des grands hommes de guerre. Il avait bien +compris pourquoi son père avait été un plus habile capitaine que ses +meilleurs adversaires, rompus cependant au métier des armes. Ses +jugements étaient neufs, précis, impérieux. «De telles matières +donnaient à sa langue une éloquence entraînante. Son œil étincelait. Ses +pensées étaient rapides comme l'éclair. Des entretiens de cette nature +furent, sans contredit, les plus belles heures de sa vie.» Il adorait la +vie du soldat et ses ambitions généreuses. «Il sentait que l'épée était +son titre et son sceptre.» + +Insistant sur sa ressemblance avec Napoléon, M. de Prokesch ajoute: «Son +port et ses mouvements étaient les siens, et cette ressemblance +corporelle annonçait une ressemblance plus précieuse, celle de l'esprit +et de l'âme. Un des principaux rapports de son esprit avec celui de son +père me parut toujours être cette lenteur de conception qui provenait +d'un besoin de connaissances solides et, en même temps, cette difficulté +qu'il avait de s'intéresser à différentes choses qui paraissent très +importantes aux autres... M. de Prokesch dit avoir entendu de Madame +Mère elle-même que Napoléon, dans son enfance et dans sa jeunesse, +possédait ces deux qualités au point d'être regardé par plusieurs comme +faible d'esprit. Il avait, en effet, dans ses premières classes obtenu +très peu de succès. Il s'en aperçut, s'en préoccupa et finit par +l'emporter sur ses condisciples. Madame Mère aimait à répéter que le +jour où il mérita une attestation élogieuse de ses maîtres, il la lui +montra joyeusement, puis il la posa sur une chaise et s'assit dessus +avec l'air d'un triomphateur. Le roi de Rome avait manifesté la même +joie dans ses premiers succès. + +Il y a un an, dans une Exposition rétrospective où se trouvaient réunis +les plus précieux souvenirs de la famille impériale, mes regards +s'arrêtaient sur de menus objets ayant appartenu au roi de Rome: une +petite robe, un bonnet de dentelle, des souliers d'enfant, des gants +minuscules, un alphabet d'ivoire, une crécelle, une petite trompette de +cuivre, une courte épée, un petit sabre avec sa dragonne, une toute +petite harpe, puis le premier costume qu'il porta en Autriche, une sorte +d'habit de drap blanc sur lequel étaient encore attachés les rubans des +trois ordres de la Légion d'honneur, de la Couronne de fer, de la +Réunion et les plaques de la Légion et de Marie-Thérèse. J'apercevais +aussi une médaille en or frappée pour sa naissance, le 20 mars 1811, +diverses miniatures le représentant dans son enfance, quelques bustes et +quelques portraits de lui, restes fragiles d'un passé touchant, moins +fragiles pourtant que ce que l'âpre nature veut bien laisser de notre +misérable substance... Puis à côté du fauteuil du Sacre et du trône +impérial, le lit de mort de Napoléon, pauvre petit lit de fer avec un +seul matelas étroit et mince, et tout auprès la barcelonnette du roi de +Rome, non pas ce berceau merveilleux offert par la ville de Paris, mais +ce meuble si simple où les mains caressantes des berceuses venaient +doucement et lentement endormir le nouveau-né, espoir de l'Empereur et +de l'Empire. Voici que le hasard rapprochait, l'un tout près de l'autre, +la couchette de l'enfant impérial où s'étaient élevés ses premiers cris +et le lit de l'Empereur où avaient retenti ses derniers gémissements. Et +je me redisais, avec émotion, la parole du poète: «Oui, il y a des +larmes dans les choses[565]!» + +Il y a des larmes aussi dans la destinée des jeunes princes, «ces +enfants de douleur», comme les a si justement appelés Chateaubriand. +Avant le roi de Rome, dans le jardin des Tuileries, «cette maison de +passage où la Gloire n'a pu rester», on avait vu jouer le dauphin Louis +et la dauphine Marie-Thérèse. On sait le sort qui les attendait. Le fils +de Napoléon Ier n'abandonna qu'à regret cette demeure pour aller mourir +bien loin dans un château étranger. On y vit plus tard le fils du +dernier Napoléon, qu'une mort barbare et prématurée devait frapper, lui +aussi, loin de sa patrie... Et de ces Tuileries somptueuses qui avaient +abrité tant de princes et tant d'orgueils, que restait-il après une +épouvantable tourmente? Des cendres vite balayées et quelques colonnes +vendues à l'encan... Oui, ce sont bien des enfants de douleur, tous ces +fils de monarques, et je comprends qu'un historien ait écrit après la +mort du duc de Reichstadt: «Cette mort ne faisait que signaler la +fatalité d'une loi terrible en cours d'exécution dans ce pays. Pour +trouver un successeur à Louis XIV il avait fallu descendre jusqu'à son +arrière-petit-fils. Il y avait eu la mort d'un héritier présomptif entre +Louis XV et Louis XVI. Un autre héritier présomptif, Louis XVII, avait +cessé de vivre, presque sans qu'on le sût. Le duc de Berry était tombé +sanglant à la porte d'un spectacle. Le duc de Bordeaux venait de faire +le fatal voyage de Cherbourg. Et maintenant c'était sur l'héritier +présomptif de Napoléon lui-même que s'accomplissait l'arrêt inexorable +que Dieu, depuis plus d'un demi-siècle, semblait avoir prononcé contre +l'orgueil des dynasties qui se prétendaient immortelles[566].» + + * * * * * + +J'ai tenu à visiter à Vienne le caveau où reposent les restes du duc de +Reichstadt. Depuis deux cents ans les Capucins de la _Neue-Markt_ ont le +pieux privilège de veiller, dans la crypte de leur modeste église, sur +les tombeaux des empereurs, des archiducs et des archiduchesses +d'Autriche. À deux pas de la porte principale du temple est située +l'entrée du caveau impérial. Un Capucin sert obligeamment de guide aux +visiteurs. À l'extrémité d'un long couloir, on arrive à une porte sur +laquelle est écrit en grosses lettres le mot _Kaisergruft_; on descend +une vingtaine de marches, et l'on se trouve immédiatement dans le +caveau. Quelques pas encore, et l'on aperçoit l'immense mausolée de +François Ier et de Marie-Thérèse, entouré de statues représentant les +Vertus qui pleurent. La grande Impératrice est étendue, avec son époux, +sur ce mausolée, tandis qu'autour d'eux leurs enfants et leurs +petits-enfants sont renfermés dans des sarcophages de cuivre, presque +tous semblables. Les empereurs seuls ont des mausolées. On peut passer +entre les tombeaux, qui n'ont rien de la splendeur des tombeaux de +Saint-Denis. Mais la présence des religieux, la simplicité mystérieuse +de la mort, l'illustration des défunts, tout est fait pour +impressionner. Dans la seconde partie de la crypte, éclairée par un jour +venu de la voûte, on voit au centre le mausolée de François II. Près du +mur de droite apparaissent enfin le tombeau de Marie-Louise et celui du +duc de Reichstadt. Ce dernier est orné de huit têtes de lion qui +supportent de grands anneaux de bronze. Aux angles on a figuré un casque +renversé sur un javelot et sur un glaive. Au dessus du tombeau, sous une +grande croix tréflée, on lit, dans une plaque ovale, une belle +inscription latine qui résume admirablement cette jeune et touchante +existence. En voici la traduction exacte: «À l'éternelle mémoire de +Joseph-Charles-François, duc de Reichstadt, fils de Napoléon, empereur +des Français, et de Marie-Louise, archiduchesse d'Autriche, né à Paris +le 20 mars 1811. Dans son berceau il fut salué du nom de roi de Rome. À +la fleur de l'âge, doué de toutes les qualités de l'esprit et du corps, +d'une stature élevée, d'un visage empreint d'une grâce juvénile, +extraordinairement attaché aux études et aux exercices militaires, la +phtisie le surprit, et la plus triste mort l'enleva à Schœnbrunn près de +Vienne, dans le palais suburbain des Empereurs, le 22 juillet +1832[567].» Au milieu de ce cimetière impérial, j'entendais la voix +grave et monotone d'un jeune Capucin qui laissait tomber lentement les +noms de l'empereur Mathias, de Charles VI, de Marie-Thérèse, de François +Ier, de Joseph Ier, de Joseph II, de Léopold Ier et de Léopold II, de +François II, de Ferdinand Ier, de l'archiduc Charles, de l'empereur +Maximilien, des impératrices, des archiducs, des archiduchesses et de +leurs enfants qui, au nombre de plus de cent vingt, dorment sous ces +humbles voûtes, dans la paisible uniformité de la mort... Et je pensais +que cette femme, si ingrate et si faible, était là, de par une loi +inéluctable, auprès de ce fils sacrifié et délaissé, de ce fils dont +elle avait oublié la perte affreuse en donnant deux ans après, pour +successeur au comte de Neipperg, le comte Charles de Bombelles, grand +maître de sa maison, ancien gentilhomme de la chambre sous Louis XVIII +et Charles X[568]. La duchesse de Parme employa les dernières années de +sa vie à diriger avec le comte de Bombelles l'administration de ses +chers duchés, à se distraire par des voyages, des fêtes, des bals, des +opéras et des ballets, à soigner enfin ses rhumatismes et ses nerfs. Le +17 décembre 1847, elle mourait d'une fluxion de poitrine, laissant le +souvenir d'une femme insoucieuse de ses devoirs et de ses +responsabilités, n'ayant montré aucune énergie dans les périls et dans +les épreuves, et qui, après avoir été unie au plus grand homme de son +siècle, n'avait pu se réduire à une constante fidélité que lui +imposaient au moins les convenances. La mort l'avait ramenée auprès de +son fils dans la grande sépulture impériale; mais qui donc, en passant +près de son tombeau, éprouverait de l'émotion ou de la pitié? + +Cette émotion, cette pitié, je les ressentais pour le jeune prince dont +j'avais depuis longtemps résolu d'écrire la vie si courte, il est vrai, +mais si pleine de faits et d'enseignements. + + * * * * * + +Le 15 décembre 1809, deux mois après la paix de Vienne, en présence de +l'impératrice Joséphine, de Madame Mère, des rois, des reines et +princesses, ses frères et sœurs, Napoléon avait déclaré solennellement +que le bien de l'État exigeait que des héritiers nés de lui pussent +monter un jour sur le trône, afin de consacrer une dynastie chère à ses +peuples et de garantir la paix du monde. Depuis trois ans, il pensait à +un sacrifice que la politique et le bien de l'État semblaient lui +commander impérieusement. Pour arriver au but de ses désirs, il lui +fallut briser le cœur d'une femme qui l'adorait, violer le statut de +1806, qui interdisait le divorce aux membres de la famille impériale, +méconnaître certaines dispositions formelles du Code, obtenir par ruse +et par menace d'une Officialité tremblante la rupture des liens +spirituels de son premier mariage en se passant de l'autorisation du +Pape, seul juge compétent pour les souverains, faire plier à ses +volontés le conseil ecclésiastique de France et jusqu'à l'archevêque de +Vienne, satisfaire surtout son orgueil en se décidant pour l'union avec +la Maison d'Autriche, qui devait lui être si funeste, et commencer avec +la Russie une inimitié qui allait aboutir aux désastres de 1812. Nulle +considération n'avait été capable de l'arrêter. Il lui fallait à tout +prix un fils. Il l'a eu le 20 mars, anniversaire du jour où, sur son +ordre, des mains criminelles avaient, dans le fossé de Vincennes, creusé +la tombe du duc d'Enghien, dix heures avant le simulacre d'un jugement. +Il eût pu, cependant, profiter de la naissance de son héritier pour +modifier sa politique. Pie VII, qu'il avait outragé et violenté, +consentait encore à lui pardonner, s'il reconnaissait les véritables +intérêts de l'Empire. «Il a dans les mains, disait-il le 16 mai 1810 au +comte de Lebzeltern, s'il se rapproche de l'Église, les moyens de faire +tout le bien de la religion, d'attirer à soi et à sa race la bénédiction +des peuples et de la postérité et de laisser un nom glorieux sous tous +les aspects.» Or, loin de se réconcilier avec la Papauté et l'Église, +l'Empereur leur porta de nouveaux et terribles coups. Mais le triomphe +de celui qui ne craignait même pas, comme les Germains superbes, que le +ciel s'écroulât sur sa tête, ce triomphe n'a point duré. + +Avec le fils de Napoléon, qui n'a porté que quelques jours le nom de +Napoléon II, et qui est mort juste à l'âge où il aurait pu commencer un +règne, s'est éteint ce titre brillant et fastueux de roi de Rome qui ne +reparaîtra plus dans les annales des souverains. Le sénatus-consulte du +17 février 1810 disait, dans ses considérants, que la ville de Rome +avait craint un instant «de descendre du rang moral où elle se croyait +encore placée, mais qu'elle allait remonter plus haut qu'elle n'avait +été depuis le dernier des Césars...». Les courtisans de Napoléon +s'étaient, à cet égard, répandus en flatteries et en promesses. Quelques +années ont passé, et tout a été dit. Une petite île perdue dans l'Océan +est devenue le tombeau du grand Empereur. Les froids lambris d'un palais +étranger, qui avaient deux fois abrité sa gloire, ont reçu le dernier +soupir de son fils. Et cette Rome, dont l'enfant impérial avait pris le +nom, a vu rentrer dans ses murs la Papauté triomphante que le plus +orgueilleux des despotes croyait en avoir exilée pour jamais. + +FIN. + + + + +NOTES + +[1: Voir _Le duc d'Enghien_, librairie Plon, 1888.] + +[2: _Mémoires de Metternich_, t. V, p. 266.] + +[3: La Constitution impériale du 28 floréal an XII (18 mai 1804) disait +dans l'article IX que «le fils aîné de l'Empereur porte le titre de +prince impérial». À ce moment, Napoléon espérait encore avoir des +enfants de Joséphine. Mais quand il a divorcé, il se croit sûr d'avoir +un fils, et il substitue au titre de «prince impérial» celui de «Roi de +Rome». Cependant le sénatus-consulte du 5 février 1813, relatif à la +régence, parlait du «prince impérial, roi de Rome».] + +[4: Le 25 février 1810, il avait décrété que l'édit de Louis XIV sur la +Déclaration du clergé de France, donné au mois de mars 1682, était loi +de l'Empire.] + +[5: _Correspondance de Napoléon_, t. XX, p. 195.] + +[6: Voir pour le détail mon ouvrage sur _Le Divorce de Napoléon_, +librairie Plon, 1889.] + +[7: Il en sera de ce dessein comme des autres qui avaient pour but de +détruire l'autorité du Saint-Siège. La parole du Psalmiste deviendra une +prophétie: «_Cogitaverunt concilia quæ non potuerunt stabilire_»; et la +menace qu'elle contient produira ses terribles effets: «_Fructum eorum +de terra perdes et semen eorum a filiis hominum_.»] + +[8: _Correspondance de Napoléon_, t. XX, page 198.] + +[9: Voir l'entretien du comte de Lebzeltern avec Pie VII, le 16 mai +1810. Cf. _Le Divorce de Napoléon_, p. 231, note.] + +[10: Voir _Pièces justificatives_ du tome III de l'ouvrage du comte +d'HAUSSONVILLE, _L'Église romaine et l'Empire_.] + +[11: _Correspondance de Napoléon_, t. XX, p. 196 et 262.] + +[12: Archives nationales. Fic 105.] + +[13: _Ibid._] + +[14: _Ibid._] + +[15: _Ibid._] + +[16: Elle se trouvait déjà dans le _Missel parisien_ édité par Mgr de +Vintimille en 1738, parmi les _Orationes ad diversa_. C'est la même +oraison que prescrivit à toutes les églises de son diocèse, pour +l'impératrice Eugénie, l'archevêque de Paris, Mgr Sibour, en 1855.] + +[17: C'est l'oraison _Pro impetrando Delphino_.] + +[18: _Carmen in proximum et auspicatissimum Augustæ Prægnantis partum, +scribebat N. E. Lemaire, Kalendariis januariis_ 1811.] + +[19: _Napoléon et Alexandre_, t. II, p. 318.] + +[20: _Mémoires_, t. III.] + +[21: M. Amédée Lefèvre-Pontalis, ancien député, possède le voile de +dentelles qui couvrait le dessus du berceau. Il le tient de sa +grand'mère, Mme Soufflot, sous-gouvernante du Roi.] + +[22: Voir sa lettre à Napoléon, en date du 18 février 1810.] + +[23: Archives nationales, AFiv 1097.] + +[24: Sur sa proposition, le Conseil d'administration du Sénat vota une +pension viagère de dix mille francs au page Berton de Sambuy qui était +venu apporter aux sénateurs la nouvelle de la naissance du roi de Rome.] + +[25: Archives nationales, AFiv 1453.] + +[26: Voir dans mon ouvrage _La Censure sous le premier Empire_ les pages +250 à 252, relatives à ce sujet.] + +[27: Archives nationales, Fic 105.] + +[28: L'un d'eux, un Allemand, Schmitz, avait dû se donner bien du mal +pour composer certaines _Réflexions musicales sur les douleurs de +l'enfantement_. (Archives nationales, AFiv 1453.)] + +[29: Archives nationales, AFiv 1290.] + +[30: _Ibid._, AFiv 1323.] + +[31: _Ibid._, AFiv 1685.] + +[32: Il s'agit de Frédéric de Schill, un des adversaires les plus +acharnés de Napoléon, qui donna en 1809 le signal de la révolte en +Prusse et fut tué au siège de Stralsund.] + +[33: Archives nationales, AFiv 1690.] + +[34: _Ibid._, AFiv 1453.--22 mars 1811.] + +[35: Voir _Le Divorce de Napoléon_, ch. II.] + +[36: Archives nationales, O2 41.--Pour ses dépenses du 27 mars au 30 +avril 1810, Metternich avait reçu alors près de cent mille francs sur la +cassette impériale. (Voy. Bibliothèque nationale, _Fonds fr._, vol. +6594.)] + +[37: Les fêtes des Tuileries et de Saint-Cloud coûtèrent plus de trois +cent cinquante mille francs. Après le baptême, quarante mille francs de +gratification furent distribués aux archevêques d'Aix et de Malines, aux +évêques de Versailles, de Montpellier, de Bruges et de Gand, aux maîtres +des cérémonies, chapelains et chanoines.] + +[38: _Correspondance de Marie-Louise._ Vienne, 1887, in-12.--Des +courtisans avaient fait courir le bruit que l'archiduchesse était restée +reconnaissante à Napoléon de n'avoir pas fait bombarder, en 1809, le +palais où elle demeurait à Vienne. À ce moment, Marie-Louise était à +Bude.] + +[39: _Correspondance de Marie-Louise._] + +[40: _Ibid._] + +[41: Lord Liverpool disait à lord Holland, à propos de Marie-Louise, +«que jamais femme ne fut courtisée d'une façon si bizarre, et que jamais +femme ne fut de cette façon obtenue». Il comparait la conduite de +Napoléon en cette circonstance «à un assaut donné, plutôt qu'à une cour +faite». (_Souvenirs diplomatiques de lord Holland._)] + +[42: _Correspondance de Marie-Louise_, p. 1] + +[43: _Ibid._, p. 96.] + +[44: _Tagebuch_, 15 février 1810.] + +[45: _Souvenirs de la générale Durand._] + +[46: _Correspondance de Napoléon_, t. XXII.] + +[47: La maison du roi de Rome était composée en 1812 d'une gouvernante, +de deux sous-gouvernantes, Mmes de Boubers et de Mesgrigny, d'un +secrétaire des commandements, d'un secrétaire de la gouvernante, d'un +médecin, d'un chirurgien, de trois femmes de chambre, d'une nourrice et +de deux nourrices retenues, d'une surveillante des nourrices, de trois +berceuses, de deux femmes et de deux filles de garde-robe, de deux +valets de chambre; d'un maître d'hôtel, d'un écuyer tranchant, de deux +garçons de garde-robe et de plusieurs pages. Mme Soufflot ne devint +sous-gouvernante qu'en 1814. Elle était première dame du Roi dès 1811.] + +[48: _Souvenirs de la générale Durand._--Du jour où il put espérer un +héritier, Napoléon songea à construire pour lui un palais sur les +hauteurs de Chaillot. Il voulait y consacrer seize millions. «L'Élysée +ne me plaît point, disait-il, et les Tuileries sont inhabitables. Je +veux en quelque façon que ce soit un Sans-Souci renforcé, un palais +agréable, plutôt qu'un beau palais.» Les événements empêchèrent la +réalisation de ce projet. (Voy. _Mémoires de Bausset et de Méneval_.)] + +[49: _Mémoires de Méneval_, t. III. (Édition de 1894, publiée par son +petit-fils.)] + +[50: «L'Empereur d'Autriche allait la combler de bénédictions, +l'Impératrice lui prodiguerait des caresses un peu forcées, et +finalement, après beaucoup d'effusions, on se séparerait entre +belle-mère et belle-fille, plus fraîchement que l'on ne s'était +retrouvé.» (Albert VANDAL, _Napoléon et Alexandre_, t. III.)] + +[51: _Mémoires de Bausset_, t. II.--Voy. aussi TOLSTOÏ, _La Guerre et la +Paix_, t. III, p.80.] + +[52: _Mémoires_, t. II, p. 47.--Cependant il croyait bien que la France +était attachée au roi de Rome, car il dit au Conseil d'État: «Si le +peuple montre tant d'amour pour mon fils, c'est qu'il est convaincu, par +sentiment, des bienfaits de la monarchie.»] + +[53: MÉNEVAL, t. III, pages 99 et 102.] + +[54: _Correspondance de Marie-Louise._ Vienne, 1887.] + +[55: _Histoire de la Restauration_, t. 1.] + +[56: _Napoléon et les femmes_, 1 vol. in-8°, chez Ollendorff.] + +[57: _Souvenirs du comte d'Haussonville._] + +[58: _Dépêches inédites aux hospodars de Valachie._--Gentz définissait +ainsi sa politique: «Autant d'alliance avec Napoléon qu'il en fallait +pour ne pas se ranger en pure perte au nombre de ses ennemis, et juste +aussi peu qu'il en fallait pour ne pas se brouiller directement et sans +retour avec les puissances liguées contre lui.»] + +[59: ONCKEN, _Œsterreichs und Preussen Befreiuns-Kriege_, t. I, Berlin, +1876-1879.] + +[60: ONCKEN, t. I.] + +[61: Le rapprochement entre la Suède, l'Angleterre et la Russie avait +été habilement opéré par M. de Neipperg, ambassadeur en Suède. (Voy. +_Mémoires d'un homme d'État_, t. II.)] + +[62: ONCKEN, t. I, et _Œsterreichische Geschichte_, t. LXXVII.] + +[63: Rapport du comte de Bubna sur l'entrevue de Prague, le 16 mai 1813. +Voy. ONCKEN, t. II, p. 650, et les _Essais d'histoire et de critique_, +par M. Albert SOREL. (_Metternich._)] + +[64: Ce n'est pas ce que Metternich disait en 1809 et 1810. Il convient, +à ce propos, de relire ses lettres à Schwarzenberg et à Mme de +Metternich, où dominait l'orgueil de l'avoir emporté sur la Russie dans +une alliance alors si recherchée.--Voir les _Mémoires de Metternich_, t. +II, p. 302 à 332, et mon ouvrage, _le Divorce de Napoléon_, p. 148 à +192.] + +[65: Voir le récit si vivant de cette entrevue dans les Annexes de +_Napoléon et ses détracteurs_, par le prince NAPOLÉON, pièce II, p. +306.] + +[66: On verra un peu plus loin que Marie-Louise fit cette démarche +auprès de François II.] + +[67: _Souvenirs de lord Holland._] + +[68: Ils se conformaient ainsi habilement aux instructions secrètes +données depuis longtemps par Alexandre à Novossiltzof, ambassadeur de +Russie en Angleterre: «On déclarera à cette nation que ce n'est pas à +elle qu'on en veut, mais uniquement à son gouvernement.» (Voy. les +_Plans de la Coalition en 1804_, par M. Albert SOREL, dans le _Temps_ du +8 septembre 1895.)--Le 9 novembre 1813, M. de Metternich avait dit à M. +de Saint-Aignan, ministre de France à Weimar, que la France devait +conserver ses limites naturelles.] + +[69: Du 17 janvier 1805 au 15 novembre 1814, le Sénat avait décrété la +levée de 2,173,000 hommes.] + +[70: Dans un gracieux tableau, exposé au Salon des Champs-Élysées en +1896, M. Dawant a représenté Napoléon laissant sa main prise entre les +petites mains de son fils endormi. L'Empereur est assis dans un fauteuil +à côté du berceau, le front soucieux. Il est captif de ce petit être, +pendant que son esprit médite les combats suprêmes qu'il va falloir +livrer.] + +[71: _Œsterreichs Theilnahme an der Befreiuns-Kriege_, von GENTZ, 29 +janvier 1814.] + +[72: MÉNEVAL, _Mémoires_.--D'autre part, le chancelier Pasquier +rappelle, dans ses _Mémoires_, que Metternich affirmait, le 18 mars, à +Caulaincourt «que les vœux de l'Autriche étaient en faveur d'une +dynastie intimement liée à la sienne». (T. II.)--Six semaines +auparavant, il avait écrit à Caulaincourt que le jour où François II +avait donné sa fille au prince qui gouvernait l'Europe, il avait cessé +de voir en lui un ennemi personnel. Le sort de la guerre avait seul +changé son attitude. Si Napoléon voulait écouter la voix de la raison, +François II reviendrait aux sentiments qu'il avait au moment où il lui +avait confié son enfant de prédilection. Sinon, «il déplorerait le sort +de sa fille, sans arrêter sa marche!»] + +[73: _Œsterreichs Theilnahme an der Befreiuns-Kriege._] + +[74: _Ibid._--Il ne faut pas croire que nos ennemis étaient toujours +aussi navrés. En effet, après la prise de Troyes, le grave Metternich +écrivait à Schwarzenberg: «Cette nouvelle Troie ne nous a pas arrêtés +dix ans comme l'ancienne avait arrêté les héros de la Grèce. Si j'étais +Lichnowsky, je vous dirais que vous ne faites ni une ni deux pour avoir +Troyes; que Napoléon vous a dispensé de vous mettre en quatre pour la +prendre.» + +Metternich n'aura plus l'idée de faire de calembours, lorsque Napoléon +reprendra cette même Troyes et forcera Schwarzenberg à battre en +retraite, après la bataille de Nangis.] + +[75: _Œsterreichs Theilnahme an der Befreiuns-Kriege_, 7 mars 1814.] + +[76: _Ibid._] + +[77: _Ibid._] + +[78: Sa lettre du 3 mars à l'Empereur est un monument de fermeté et de +noblesse. Elle fait un singulier honneur à sa mémoire.] + +[79: Voir, entre autres, sur cette abdication, les récits de Pelet, +Ségur, Fain, Marmont, Macdonald, Thiers, Pasquier, Henri Houssaye.] + +[80: L'article 5 du traité de Fontainebleau était ainsi rédigé: «Les +duchés de Parme, de Plaisance et de Guastalla appartiendront en toute +propriété et souveraineté à Sa Majesté l'Impératrice Marie-Louise. Ils +passeront à son fils et à sa descendance en ligne directe. Le prince, +son fils, prendra, dès ce moment, le titre de prince de Parme, de +Plaisance et de Guastalla.»] + +[81: Le traité de Fontainebleau, qui figure à la page 493 _bis_, numéro +du 5 mai 1814 du _Moniteur universel_, dit que «les puissances alliées +ne pouvaient ni ne voulaient oublier la place qui appartient à +l'empereur Napoléon dans l'histoire de son siècle». C'est Alexandre qui +avait tenu à cette généreuse déclaration.] + +[82: _Mémoires de Metternich_, t. II.] + +[83: Consulter à ce sujet les _Mémoires du chancelier Pasquier_, t. II. +On y voit, entre autres, que Pasquier était opposé au départ, comme le +duc de Massa. Il le fit avec tant de franchise que Talleyrand dit en +secret à Mme de Rémusat que M. Pasquier avait donné le conseil le plus +contraire aux Bourbons.] + +[84: _Mémoires de Méneval_, t. III.] + +[85: MÉNEVAL, t. III.] + +[86: _Mémoires de Bausset_, t. II.--Quelques jours après, le même de +Bausset, qui paraissait si dévoué et si impartial, avouait +confidentiellement à un agent des Bourbons qu'il était attaché à la +monarchie légitime par les services de ses ancêtres, et qu'il lui +offrait une franche adhésion. Il appelait le règne de Napoléon «une +interpolation». Il désirait devenir un des maréchaux de la cour, car ce +ridicule «nom de préfet du palais, disait-il, ne saurait subsister». Il +avait conseillé à Marie-Louise de retourner en Autriche et de mettre fin +«à une niaiserie sentimentale», en déliant «les nœuds d'une conjugalité» +qu'il regardait comme expirée. Enfin, il s'exprimait ainsi sur Napoléon +qu'il avait servi à genoux: «Cet homme a eu un moment tout le bonheur de +Mahomet, ainsi que son audace et son charlatanisme!» Tant de platitude +et d'ingratitude ne suffit pas pour faire obtenir à M. de Bausset le +poste de maréchal de la Cour. (Voir le _Cabinet noir_, par M. +D'HÉRISSON.)] + +[87: _Notice historique sur le général Caffarelli_, par Ul. TRÉLAT.] + +[88: Cf. Thiers, Méneval, Bausset, Durand, Caffarelli, etc. Le duc de +Rovigo dit que l'ascendant de Mme de Montesquiou put seul le calmer. +«Encore fallut-il qu'elle lui promît bien de le ramener, pour le décider +à se laisser emporter.» (_Mémoires_, t. VII.)] + +[89: BAUSSET, t. II.] + +[90: M. Pasquier assure qu'il éclata même des murmures. (_Mémoires_, t. +II.)] + +[91: «Le gouvernement d'une femme faible et ignorante ouvrait une belle +perspective à l'égoïsme de cette âme; ce qu'il désirait, c'était la +régence de Marie-Louise.» (Louis BLANC, _Histoire de dix ans_.)] + +[92: Voy. Henri HOUSSAYE, _1814_, liv. VIII, § I.--Talleyrand avait +cependant laissé entendre à Méneval qu'il eût préféré la régence à la +Restauration.] + +[93: _Mémoires de Talleyrand_, t. III, p. 155.] + +[94: _Mémoires de Pasquier_, t. II.] + +[95: D'après Gentz, ce n'est qu'à partir de la rupture des conférences +de Châtillon que Metternich se mit «nettement à la tête du système qui +devait rappeler les Bourbons». (_Dépêches inédites de Gentz._)--C'est ce +que dit aussi Prokesch-Osten (page 99).] + +[96: Voy. Imbert DE SAINT-AMAND, _Marie-Louise et l'invasion en 1814_.] + +[97: _Mémoires de Bausset_, t. II, et _Mémoires du colonel de Garbois_.] + +[98: Le même jour, ce triste personnage écrivait à Talleyrand qu'il +adhérait à tous les actes faits par le Sénat depuis le 1er avril.] + +[99: «Nous commençons à espérer, écrit Mme de Rémusat à son fils +Charles, qu'il n'y aura pas de bataille, et que, l'armée se débandant, +le sang français sera épargné.» (_Correspondance de Mme de Rémusat_, t. +I.)--Voy. cette même note dans la belle étude du comte d'HAUSSONVILLE +sur le _Congrès de Vienne_. (_Revue des Deux Mondes_, 1862.)] + +[100: _Souvenirs du comte d'Haussonville._] + +[101: Voir sur le séjour de Marie-Louise à Blois un intéressant écrit, +_La Régence à Blois_, Paris, 1814, 27 pages in-8°.] + +[102: Qu'on se rappelle ses paroles à Caulaincourt, lorsqu'il regrette +que les alliés n'aient point donné la Toscane à sa femme: «Elle n'aurait +eu que le canal de Piombino à traverser pour me rendre visite. Ma prison +aurait été comme enclavée dans ses États. À ces conditions, j'aurais pu +espérer de la voir. J'aurais même pu aller la visiter; et quand on +aurait vu que j'avais renoncé au monde, que, nouveau Sancho, je ne +songeais plus qu'au bonheur de mon île, on m'aurait permis ces petits +voyages.» (Voy. THIERS, t. XVII.)] + +[103: _Souvenirs du comte d'Haussonville._] + +[104: MÉNEVAL, _Mémoires_, t. III.] + +[105: La générale Durand cite aussi un fait de ce genre. (Voir ses +_Souvenirs_.)] + +[106: MÉNEVAL, t. III.] + +[107: On rapporte que le petit roi de Rome, s'amusant à distribuer des +bonbons à des enfants qui étaient venus le voir jouer, leur dit tout à +coup avec un triste sourire: «Je voudrais bien vous en donner davantage, +mais je n'en ai plus. Le roi de Prusse m'a tout pris!» Le comte de Suzor +affirme avoir entendu ce propos.] + +[108: _Histoire de France_, par BIGNON, t. XIV.] + +[109: _Souvenirs de la générale Durand._] + +[110: MÉNEVAL, t. III.] + +[111: _Ibid._] + +[112: _Ibid._] + +[113: Voir le _Divorce de Napoléon_ et les _Mémoires de Metternich_.] + +[114: _Mémoires de Metternich_, t. II.] + +[115: _Mémoires_, t. III, p. 161.--M. de Talleyrand avait dit à Méneval, +en paraissant regretter le départ de Marie-Louise, que toutes les +combinaisons avaient dû échouer devant le fait de l'existence de +l'Empereur; _que l'Empereur mort, tout eût été facile_; mais que tant +qu'il aurait vécu, son abstention eût été illusoire. (_Souvenirs de +Méneval_, t. III.)] + +[116: Cité par I. DE SAINT-AMAND, dans _Marie-Louise et les +Cent-jours_.] + +[117: _Mémoires de Bausset_, t. II.] + +[118: _Ibid._] + +[119: MÉNEVAL, t. III.] + +[120: Voy. THIERS, _le Consulat et l'Empire_, t. XVII.] + +[121: Une personne qui l'avait vue de près, lady Burghersh, femme de +l'attaché militaire à l'ambassade d'Angleterre, disait de son refus +déguisé de se rendre auprès de Napoléon: «Je pense que c'est un monstre, +car elle prétendait l'aimer, et il s'est toujours bien conduit envers +elle. C'est révoltant à elle de l'abandonner dans son malheur, après +avoir affecté de l'adorer dans sa prospérité...» (Voir le +_Correspondant_ du 10 juin 1894. Cité par Mme Marie Dronsart.)] + +[122: MÉNEVAL, t. III.] + +[123: _Vie de Napoléon II_, Paris, 1832, chez Ladvocat.] + +[124: BAUSSET, t. III.] + +[125: MÉNEVAL, t. III.] + +[126: _Notice historique sur le général Caffarelli_, par Ul. TRÉLAT.] + +[127: La maison de Neipperg est une ancienne maison féodale de Souabe +qui est présumée descendre de Conrad de Neipperg en 1261. Celui qui +devint le mari morganatique de Marie-Louise s'appelait Adam-Albert. Il +était le fils d'Adam-Adalbert, comte de Neipperg, et de la comtesse +Pola. L'_Almanach de Gotha_ relate officiellement son mariage avec +«Marie-Louise, duchesse de Parme, Plaisance et Guastalla, veuve de +Napoléon Ier, empereur des Français, née archiduchesse d'Autriche».] + +[128: MÉNEVAL, t. III.] + +[129: «Ce buste, dit M. de Bausset, suivit Napoléon à Sainte-Hélène, et +c'est sur les traits de l'enfant que se reposèrent les yeux du père +mourant.» (T. III.)] + +[130: Voir la lettre de Talleyrand à Metternich, en date du 9 août +1814.--Il paraîtrait cependant que Marie-Louise a dû recevoir des +émissaires de Fouché aux eaux d'Aix. On a même prétendu qu'Isabey et que +Corvisart l'avaient pressentie sur la question de la régence. (Voir +Henri HOUSSAYE, _1815_.)] + +[131: MÉNEVAL, t. III] + +[132: _Souvenirs de la générale Durand._] + +[133: BAUSSET, t. III.] + +[134: Voy. _Mémoires de Talleyrand_, t. II.--Il est curieux de voir à ce +propos ce que disait une dépêche du comte de Bombelles, datée de Paris, +1er septembre 1814, et adressée à Metternich: + +«... Quoi qu'en disent les feuilles françaises, la France est loin +d'être tranquille. L'armée, tout en se réorganisant, conserve un mauvais +esprit... Le peuple, en général, est assez paisible. Las de tant de +troubles et de malheurs, il ne se révoltera contre aucun gouvernement et +ne sera foncièrement attaché à aucun. Il fallait aux Romains du temps de +Suétone du pain et des spectacles. Cette devise est devenue entièrement +celle de la France... Tout ira tant bien que mal si la paix subsiste, +mais une guerre quelconque perdrait la France. Il n'est pas inutile que +Votre Altesse soit bien convaincue de cette vérité. Elle doit diminuer +de beaucoup l'influence que M. de Talleyrand cherchera à se donner au +Congrès. Il compte partir le 10 pour Vienne.» + +_Ausgang der französichen Herrschafft in Ober Italien_, par le baron DE +HELFERT, _Archiv fur Œsterreichische Geschichte_, t. LXXVI, 1890.] + +[135: BAUSSET, t. III.] + +[136: Voy. _Mémoires de Talleyrand_, t. II--Talleyrand affirme que cette +substitution eut lieu sur l'invitation de l'empereur d'Autriche.] + +[137: Voir la lettre de Louis XVIII à Talleyrand, du 21 octobre 1814. +(_Mémoires_, t. II.)] + +[138: MÉNEVAL, t. III.] + +[139: _Mémoires de Talleyrand_, t. III.] + +[140: _Mémoires_, t. II, p. 474] + +[141: _Ibid._, t. II.] + +[142: _Ibid._] + +[143: L'infante Marie-Louise, troisième fille de Charles IV, roi +d'Espagne, avait été régente du royaume d'Étrurie après la mort de son +époux, Louis Ier, en 1803. Elle ne sut pas gouverner son royaume et dut +le quitter en 1807, époque à laquelle il fut annexé à la France. +Marie-Louise obtint une compensation en Portugal. (Voir _Le royaume +d'Étrurie_, par P. MARMOTTAN, 1896.)] + +[144: _Mémoires_, t. II.] + +[145: Voir MÉNEVAL, t. III.] + +[146: _Mémoires de Talleyrand_, t. II.] + +[147: _Ibid._, t. III.] + +[148: _Mémoires_, t. III.] + +[149: Archives des Affaires étrangères, vol. 688.] + +[150: _Mémoires_, t. III.] + +[151: On n'en a d'ailleurs pas tenu à la date du 24 février.] + +[152: Archives des affaires étrangères, vol. 688, p. 164 à 167.] + +[153: _Souvenirs de Méneval_, t. III.] + +[154: Il faut en excepter particulièrement M. Henri Houssaye. Voir son +_1815_, p. 158 à 165.] + +[155: Voir _Mémoires de Talleyrand_, t. II.] + +[156: Voir Henri HOUSSAYE, _1815_, p. 170.] + +[157: Éduard WERTHEIMER, _Talleyrand in Wien zur Congresszeit_; Art. de +la _Neue Freie Presse_ du 11 avril 1896.--Cette lettre porte l'adresse +du prince de Talleyrand à Vienne.] + +[158: Voy. _Fêtes et souvenirs du congrès de Vienne_, par le comte DE LA +GARDE, 1843, et _Mémoires de M. de Bausset_, t. III.] + +[159: _Mémoires_, t. III.--Il s'est ouvert, au mois de mars 1896, dans +la capitale de l'Autriche, sous la protection de l'Empereur et sous la +présidence du comte d'Abensperg-Traun, une exposition rétrospective du +congrès de Vienne dont j'ai fait l'étude dans le _Monde_ du 23 mars. +J'en détache quelques lignes qui se rattachent plus directement à cet +ouvrage: «... La rentrée de l'Empereur aux Tuileries a bouleversé +l'œuvre si habile de Louis XVIII et de Talleyrand. Le Congrès effrayé se +lève contre Napoléon. Il l'appelle un bandit; il le jette au ban des +nations, il met sa tête à prix. Il ne retrouve son calme qu'après le +désastre de Waterloo et la seconde abdication. Et le 9 juin, par un Acte +final qui laisse de côté toutes les considérations morales et se borne à +invoquer pour la ratification des dispositions votées: «l'intérêt majeur +et permanent», il complète les dispositions du traité du 30 mai 1814 +avec une foule de dispositions contenues dans cent vingt et un articles. +Quant à la France, elle payera bientôt, même sous son Roi légitime et +par un autre traité draconien, la terreur nouvelle qu'elle a fait en +quelques mois ressentir aux nations. La faute en est, suivant Metternich +et les autres diplomates, à l'usurpateur qui a tout remis en question et +dont le souvenir doit être abhorré... Mais lorsqu'on visite l'Exposition +du congrès de Vienne, ce n'est pas «le brigand» qu'on revoit, ce n'est +pas «le Buonaparte» qu'il fallait «anéantir» et contre lequel étaient +dirigées les déclarations furibondes des 13 mars et 11 avril, c'est +l'empereur Napoléon, c'est le gendre de l'empereur François II. On le +trouve, on le rencontre partout, seul ou entre Marie-Louise et le roi de +Rome. Les vitrines sont pleines de présents faits par lui à sa femme ou +à la famille impériale. + +«Ici c'est le trône qu'il a occupé à Venise; là c'est son bureau de la +Malmaison, là c'est celui du palais de Saint-Cloud. Son buste en marbre, +sa table de travail, sa miniature entourée de brillants, la reproduction +du tableau de David, _Bonaparte passant les Alpes_, une autre miniature +d'Isabey, son nécessaire de voyage, son épée offerte à Alexandre, son +carrosse nuptial, les _Adieux de Fontainebleau_, la _Sortie de l'île +d'Elbe_, son portrait par Gérard, son portrait en camée, on ne voit que +lui, et partout on le voit dans l'appareil de la grandeur et de la +puissance.»] + +[160: _Talleyrand in Wien zur Congresszeit_, von Eduard +WERTHEIMER.--Pozzo di Borgo et Nesselrode étaient particulièrement +sévères pour Talleyrand.] + +[161: M. Dumont, archiviste des Affaires étrangères, qui avait eu +connaissance de ce fait par le général anglais Alova, aide de camp de +Wellington, avait, dans un _mémorandum_ du 20 juin 1838 (Affaires +étrangères, vol. 680, _Vienne_), attesté que M. de Talleyrand s'était +bien gardé de joindre ce _Mémoire_ à sa correspondance pendant le +congrès de Vienne. Je l'ai retrouvé aux Archives des Affaires +étrangères, dans le vol. 681. Il porte le n° 139.] + +[162: _Affaires étrangères_, _Vienne_, vol. 681.--Dans son _Journal_, +Gentz affirme, et cela n'est pas exact, qu'il est l'auteur de la +déclaration du 13 mars, préparée avec Metternich chez Talleyrand.--Il +nous apprend encore que Metternich n'avait pas alors perdu toute gaieté, +car le 1er avril il écrit ceci: «Metternich m'avait préparé un poisson +d'avril en faisant fabriquer une lettre de Bonaparte contre la +déclaration des puissances. J'y étais préparé. Aussi cela n'a pas +pris!»] + +[163: Archives des Affaires étrangères, vol. 680. _Vienne_.--«Il faut +parfois en politique frapper trop fort pour frapper juste, disait un +jour Talleyrand, afin de se justifier de la violence de cette +déclaration. Ne voyez-vous pas que, pour empêcher l'Autriche de se +souvenir jamais qu'elle avait un gendre, il fallait lui faire mettre sa +signature au bas d'une sentence de mort civile et non d'une déclaration +de guerre? On peut toujours traiter avec un ennemi. On ne se remarie pas +avec un condamné.» (VILLEMAIN, _Souvenirs contemporains_, t. II.)] + +[164: Il y a à cette mesure un précédent historique. La cour de Dresde, +lorsque Frédéric II eut envahi la Saxe sans déclaration de guerre, +l'avait déclaré «perturbateur de la paix publique», et la Diète l'avait +mis au ban de l'Empire.--Napoléon crut habile d'opposer Fouché à +Talleyrand et chargea le duc d'Otrante de la réponse. Le 29 mai, dans le +conseil des ministres, celui-ci, faisant allusion à la déclaration du 13 +mars, la qualifia de libelle, de pièce apocryphe fabriquée par l'esprit +de parti, contraire à tout principe de morale et de religion, +attentatoire au caractère de loyauté des souverains dont les auteurs de +cet écrit avaient compromis tous les mandataires. Elle ne méritait qu'un +profond mépris. Elle n'avait fixé l'attention du ministère que lorsque +des courriers du prince de Bénévent l'avaient apportée en France. Elle +émanait visiblement de la légation du comte de Lille à Vienne, qui au +crime de provocation à l'assassinat avait ajouté celui de falsification +de la signature des ambassadeurs... Si l'on admet ce genre de réponse, +il faut convenir qu'il était difficile de trouver mieux. Le conseil +d'État, à qui l'on avait déféré cette déclaration, se servit des mêmes +motifs pour la repousser.] + +[165: MÉNEVAL, t. III.] + +[166: Lord Holland dit de François II: «C'était un homme de quelque +intelligence, de peu de cœur et sans aucune justice.» Il conteste +absolument qu'il fût, comme on l'a affirmé, doux et bienveillant. Dans +toutes les circonstances, il avait agi comme un homme d'un caractère +bien opposé. «Quant au mariage de sa fille, ajoute lord Holland, il faut +admettre cette alternative, ou qu'il ait consenti à sacrifier son enfant +à une politique couarde, ou bien qu'il ait lâchement abandonné et +détrôné un prince qu'il avait choisi pour son gendre. Il sépara sa fille +du mari qu'il lui avait donné et aida à déshériter son petit-fils, issu +d'un mariage qu'il avait approuvé et, à ce que je crois, sérieusement +recherché. Pour éloigner de l'esprit de cette même fille le souvenir de +son époux détrôné et exilé, mais dont la conduite envers elle était +irréprochable, on prétend qu'il encouragea et même combina lui-même les +moyens de la rendre infidèle...» (_Souvenirs diplomatiques de lord +Holland._)] + +[167: «La chasteté, disait l'Empereur, est pour les femmes ce que la +bravoure est pour les hommes. Je méprise un lâche et une femme sans +pudeur.»] + +[168: BAUSSET, t. III.] + +[169: L'empereur d'Autriche devançait les désirs de Joseph de Maistre, +qui écrivait le 22 mars 1815, à propos du retour de Napoléon: +«L'archiduchesse Marie-Louise et son fils seront très embarrassants dans +cette occasion. Il faudrait que l'empereur d'Allemagne eût le courage de +les mettre (surtout le jeune prince) hors de la puissance de Napoléon.» +(_Lettres_, t. I.)] + +[170: MÉNEVAL, t. III.--«Elle avait suivi, malgré les dégoûts dont elle +était entourée, le prince dont elle était la gouvernante. La meilleure +mère ne peut pas montrer un plus grand attachement que celui dont elle +fit preuve.» (_L'île d'Elbe et les Cent-jours._) Il n'y a rien à ajouter +à ce juste hommage rendu par l'empereur Napoléon à Mme de Montesquiou.] + +[171: MÉNEVAL, t. III.] + +[172: On a dit aussi que le lieutenant-colonel Monge, des grenadiers de +la garde, avait été chargé, par Napoléon, d'enlever Marie-Louise et son +fils. Je n'ai pu vérifier ce bruit.--Le prétendu enlèvement du roi de +Rome à cette même date par la comtesse de Mirepoix et Mme de Croy-Chanel +n'est qu'une fable.] + +[173: MÉNEVAL, t. III, p. 429.] + +[174: La comtesse de Montesquiou écrivait à M. de Talleyrand: «Je me +sens assez de forces physiques et morales pour soutenir une plus longue +captivité, et je vous avoue que, lorsque je souffrirai seule, je +souffrirai avec plus de constance. Mais de voir ce jeune malheureux +regrettant tout, excepté les marques d'amitié qu'il m'a données en +faisant tant de chemin pour venir me voir, se sentant appelé en France +par ses affaires, sa femme, son fils, sa fortune même--son absence +depuis quatre mois empêche de pouvoir rien terminer--toute la +contrariété qu'il éprouve, me désespère et me rend de plus en plus +pénible ma triste retraite.» Ce ne fut que dans les premiers jours de +juin que Talleyrand obtint les passeports demandés. (_France_, vol. +1801. Archives des Affaires étrangères.)] + +[175: MÉNEVAL, t. III.] + +[176: Mme Soufflot, la sous-gouvernante qui restait encore auprès du roi +de Rome, écrivait à ses enfants, à la date du 8 avril: «Votre pauvre +mère est malheureuse d'être séparée de vous dans des moments si +pénibles. Hélas! où l'amour de mon devoir et mon bon cœur m'ont-ils +conduite? Dans le chemin de l'honneur le plus sévère, mais aussi dans +celui de tous les chagrins. Après avoir déjà fait tant de sacrifices à +ce cher enfant, je n'ai pu me résoudre à l'abandonner dans une crise +aussi pénible que délicate, celle où on le séparait de celle qui lui +était si chère à tant de titres. Je continuerai, tant que cela me sera +permis, de veiller sur lui et de suppléer aux sages leçons qu'il a +toujours reçues...» (Collection Amédée Lefèvre-Pontalis.)] + +[177: Voir la _Revue de Paris_ du 2 février 1895.] + +[178: Talleyrand, qui avait adhéré à la quadruple Alliance le 27 mars, +croyait pouvoir affirmer au Roi, le 29, que le traité de Chaumont était +uniquement fait dans le but de soutenir la France, quoique, au fond, il +sût le contraire. Il avait, en effet, confidentiellement écrit à M. de +Jaucourt, le 16 mars: «Songez bien à ceci: c'est que cette même Europe +qui a été amenée à faire la déclaration que je vous ai envoyée, est en +pleine jalousie de la France, du Roi et de la maison de Bourbon.» Elle +le prouva bien, peu de temps après.] + +[179: On verra le contraire au chapitre suivant, ce qui prouve combien +chacun était sincère.] + +[180: _Mémoires de Talleyrand_, t. III.] + +[181: D'après les _Mémoires de Napoléon_, Montrond devait fournir à +Talleyrand l'occasion d'écrire en France et au gouvernement français la +possibilité de découvrir le fil de ses trames, gagner l'ambassadeur de +Louis XVIII, porter une lettre à Marie-Louise et rapporter sa réponse. +Montrond n'obtint en réalité que des réponses évasives de Talleyrand et +ne l'intimida guère. Je ne crois pas, d'ailleurs, qu'il en eût +l'intention. Toujours est-il que les menaces de séquestre sur ses biens +et d'un grand procès qu'allait lui faire la Haute Cour n'aboutirent qu'à +éloigner Talleyrand de l'Empire. Une note de Napoléon définissait ainsi +la mission exacte de Montrond: «Voir M. de Talleyrand et le renseigner +sur la véritable disposition des esprits.» Suivant Bignon, la mission de +Montrond, qui jouait double rôle et était auprès de Talleyrand l'agent +confidentiel de Fouché aussi bien que celui de l'Empereur, fut plus +nuisible qu'utile à la cause française. (Voy. BIGNON, _Histoire de +France sous Napoléon_, t. XIV.)] + +[182: _Mémoires_, t. III.] + +[183: Archives des Affaires étrangères, vol. 1801, +_France_.--Marie-Louise avait reçu directement de Napoléon, et à la même +date, ce petit billet: «Ma bonne Louise, je suis maître de toute la +France. Tout le peuple et toute l'armée sont dans le plus grand +enthousiasme. Le soi-disant Roi est passé en Angleterre. Je t'attends +pour le mois d'avril ici avec mon fils. Adieu, mon amie.--NAPOLÉON.» +(Collection de M. Antonin Lefèvre-Pontalis.)] + +[184: Le petit prince était représenté avec un gracieux costume rose que +traversait le grand cordon de Saint-Étienne. Sa figure souriante +rappelait les traits de Napoléon et de Marie-Louise.] + +[185: Archives des Affaires étrangères, _France_, vol. 1801.] + +[186: _Document inédit._] + +[187: _Id._] + +[188: Archives des Affaires étrangères, _France_, vol. 1801.] + +[189: Archives des Affaires étrangères, _France_, vol. 1801, et +_Mémoires_, t. III.] + +[190: «Telle était cette nature frêle, timide, rêveuse, née pour la vie +privée _et pour les tendresses du foyer allemand_.» (LAMARTINE, +_Histoire de la Restauration_, t. I.)] + +[191: Pour prix d'obéissance à leurs volontés, les alliés stipulèrent, +dans un protocole séparé des conférences et daté du 28 mars, que les +duchés de Parme, Plaisance et Guastalla, à l'exception des parties +situées sur la rive gauche du Pô, seraient possédés en toute +souveraineté par elle, mais qu'ils retourneraient, après elle, à +l'infant, don Carlos, fils de S. M. Marie-Louise d'Espagne. L'empereur +d'Autriche renonçait pour sa fille à toute pension à laquelle elle et +les siens pourraient prétendre à la charge de la France. (Archives des +Affaires étrangères, _Vienne_, vol. 683.) + +L'art. 99 de l'Acte final du Congrès de Vienne, en date du 9 juin 1815, +ne devait ratifier que la possession des duchés par Marie-Louise. Quant +à la réversion elle fut ajournée. Elle ne fut décidée en faveur de +l'infante d'Espagne, Marie-Louise, de son fils et de ses descendants, +que par le traité spécial du 10 juin 1817.] + +[192: 13 avril 1815, _Mémoires_, t. III.] + +[193: Il s'agissait du baron François d'Ottenfels-Gschwind, qui avait +pris le pseudonyme de Werner pour s'entendre à Bâle, au nom de +Metternich, avec un affidé de Fouché.] + +[194: _Le Consulat et l'Empire_, t. XIX.] + +[195: Pour en avoir une certitude complète, il suffit de lire les +lettres que M. de Jaucourt adressait de Paris à M. de Talleyrand pendant +son ambassade à Vienne. Ainsi, examinant un jour la manière dont les +affaires avaient été conduites depuis la rentrée du Roi en 1814, M. de +Jaucourt faisait cet aveu: «Grand Dieu! quel chemin nous avons parcouru +depuis ce temps-là!... _Il faut le dire en un seul mot: il conduisait à +l'île d'Elbe._» (Affaires étrangères, _Vienne_.)] + +[196: Lettre du 28 septembre 1814 (Affaires étrangères, _Vienne_, vol. +681), publiée par M. PALLAIN, _Correspondance de Talleyrand et de Louis +XVIII_.] + +[197: Il avouait en même temps qu'il correspondait avec M. de +Metternich. Ainsi il donnait au chancelier autrichien des détails sur la +France et l'Europe, en formant entre autres le vœu que la Belgique +revînt à l'Autriche comme «un hommage rendu à une possession séculaire +interrompue seulement depuis une vingtaine d'années».--M. de Méneval a +eu connaissance des lettres de Fouché à Metternich par le comte Aldini, +auquel le chancelier les avait communiquées.] + +[198: On a dit qu'au lendemain de l'abdication de Napoléon, Marie-Louise +avait fait dresser un acte authentique par lequel elle protestait, au +nom de son fils, contre cette abdication et réservait ses droits au +trône. Une copie de cet acte aurait été communiquée à Regnaud de +Saint-Jean d'Angély.--Méneval, Bausset, et les contemporains à même de +connaître cet important détail, n'en disent rien. J'incline à croire que +cet acte a été composé, lui aussi, à Paris, par les derniers partisans +de Napoléon. Au commencement de 1815, deux mois avant le retour de l'île +d'Elbe, «on fit imprimer une quantité prodigieuse d'exemplaires de cette +protestation pour les distribuer avec profusion dans toutes les casernes +et tous les corps de garde de France, afin de connaître les sentiments +des soldats. Ils furent tels que les conjurés le désiraient.» (Voir +_Fouché de Nantes_, 1816, in-18.)] + +[199: «Les journaux de Paris ont annoncé la prochaine arrivée de +l'archiduchesse Marie-Louise en France. Il serait bien désirable de +donner la plus grande publicité aux faits qui démentent cette +assertion.» (Blacas à Talleyrand, 16 avril.)] + +[200: Napoléon à l'archichancelier: «13 août 1815. Nommez une commission +de magistrats sûrs pour lever le séquestre et faire l'inventaire des +papiers qu'on trouvera chez le prince de Bénévent et dans la maison des +autres individus exceptés de l'amnistie par un décret de Lyon. On +m'annonce qu'on trouvera des papiers importants. Nommez des hommes +sûrs.» (Archives nationales, AFiv 907. _Minutes des lettres de +Napoléon_.)] + +[201: Voir dans les _Mémoires du chancelier Pasquier_, t. III, p. 170 à +173, ce très intéressant entretien.] + +[202: _Mémoires de Metternich_, t. I; _Autobiographie_, p. 207.] + +[203: _Mémoires du chancelier Pasquier_, t. III.] + +[204: Napoléon a dû se dire qu'il ne trouverait pas plus de papiers en +1815 qu'il n'en trouva chez Fouché en 1810, lorsqu'il le remplaça par +Savary et qu'il ordonna des perquisitions en son hôtel.] + +[205: _Minutes des lettres de Napoléon_. Archives nationales, AFiv 907.] + +[206: _Mémoires pour servir à l'histoire de la vie privée, du retour et +du règne de Napoléon en_ 1815.] + +[207: Archives nationales, AFiv 907.] + +[208: _L'île d'Elbe et les Cent-jours._--M. de La Valette, dans ses +_Mémoires_, raconte une scène violente que Napoléon fit à Fouché à ce +sujet. Je veux bien y croire, mais avec quelques restrictions, car La +Valette, qui s'était caché pour l'entendre, reparaissait un peu trop tôt +pour recevoir les confidences de Fouché à ce sujet.] + +[209: Cette déclaration est, je le répète, identique à celle +qu'Alexandre faisait en 1804 à Novossiltzof, ex-ambassadeur à Londres. +(Voy. le _Temps_ du 8 septembre 1895, _Les Plans de la coalition en +1804_, par M. Albert SOREL.) Ces déclarations sont aussi sincères l'une +que l'autre.] + +[210: Voy. _Mémoires de Metternich_, t. II, p. 514 à 516.] + +[211: _Mémoires de Metternich_, t. II.] + +[212: Voir _Mémoires pour servir à l'histoire de Napoléon en_ 1815.--Et +voici comment Metternich en rend compte: «Les agents se rencontrèrent à +Bâle à l'heure fixée et se séparèrent après une courte entrevue, parce +qu'ils n'avaient rien à se dire.» Il semblerait, d'après le chancelier, +qu'ils ne s'étaient fait aucune communication importante, et que, sans +avoir dit autre chose que des banalités, chacun s'en était tenu là.] + +[213: _Mémoires de Pasquier_, t. III, p. 196.--Fouché amena si bien le +dénouement, que deux mois après il siégeait dans le conseil du Roi +auprès de M. Pasquier.] + +[214: «J'aurais dû le fusiller, a dit Napoléon à Sainte-Hélène; j'ai +fait une grande faute de ne pas le faire.» (MONTHOLON, t. II.)] + +[215: _Mémoires pour servir à l'histoire de Napoléon en_ 1815, t. II, p. +32.] + +[216: Comment cette proposition peut-elle cadrer avec cette parole de +l'empereur Alexandre à lord Clancarty: «Je me suis assuré que +l'Autriche, de son côté, ne songe plus à la régence et ne la veut plus.» +(Lettre de Talleyrand à Louis XVIII, 23 avril.)--Et, d'autre part, +comment cela s'arrange-t-il avec les déclarations de Gentz (_Dépêches +inédites_), qui assure que l'empereur d'Autriche n'avait aucun goût pour +la régence et Napoléon II?... Ce n'était donc que momentanément, pour +tromper les Français et arriver à se débarrasser de Napoléon, que les +alliés paraissaient favorables à la régence, car François II n'aurait +jamais osé, sans leur adhésion, présenter cette combinaison. Tout cela +montre bien que, de part et d'autre, on cherchait à se duper.] + +[217: On voit que Montrond était aussi bien, en allant à Vienne, l'agent +de Fouché que celui de l'Empereur. Et c'est lui qui, sans aucun doute, +avait préparé la mission d'Ottenfels en demandant de vive voix à +Metternich si l'Autriche soutiendrait la régence succédant à +l'abdication, volontaire ou forcée, de Napoléon.] + +[218: _Mémoires de Lavalette_, t. II.--Les _Mémoires de Fouché_ +reproduisent un petit discours de Carnot pour dissuader l'Empereur de +faire fusiller Fouché. Cette générosité servit peu à Carnot, car, à la +seconde Restauration, Fouché s'empressa de le placer sur les listes de +proscription.] + +[219: Il faut remarquer que c'était le thème de Fleury dans la première +entrevue avec Ottenfels.] + +[220: _Mémoires de Pasquier_, t. III.] + +[221: _Correspondance de Talleyrand et de Louis XVIII_, publiée par M. +PALLAIN, p. 380.] + +[222: Napoléon disait plus tard à Montholon: «Je pouvais sauver ma +couronne en lâchant la bride aux ennemis du peuple contre les hommes de +la Restauration. Je ne l'ai pas voulu. Vous vous rappelez, lorsqu'à la +tête de vos faubouriens, vous vouliez faire justice de la trahison de +Fouché et proclamer une dictature. Je vous ai refusé, parce que tout mon +être se révolte à la pensée d'être le roi d'une Jacquerie.»] + +[223: _Œsterreichs Theilnahme an der Befreiuns-Kriege_, von F. VON +GENTZ.] + +[224: Qu'on se rappelle les platitudes et les génuflexions du même +Schwarzenberg lors du mariage en 1810 et de l'entrevue de Dresde en +1812, et que l'on compare avec les insultes qui précèdent!] + +[226: Voir à ce sujet _Une lettre du Roi_, publiée par moi dans la +_Revue des études historiques_, année 1893.--Napoléon, s'étonnant à +Sainte-Hélène de voir qu'un esprit aussi supérieur que Louis XVIII eût +employé un traître comme Fouché, disait du duc de Richelieu: «À la bonne +heure! celui-là, je le comprends. Il ne sait rien de notre France, mais +c'est l'honneur personnifié, c'est un bon Français!» (_Mémoires de +Montholon_, t. I.)] + +[227: _Supplementary Despatches_, t. X.] + +[228: Voir _Mémoires de Bausset_, t. III, et ANGEBERG, _le Congrès de +Vienne_, t. II.] + +[229: D'après une lettre de Caulaincourt à Napoléon, il paraîtrait que +le prince impérial fut rendu à sa mère, à Schœnbrunn, le 29 mai. +(Archives des affaires étrangères.)] + +[230: MÉNEVAL, t. III.] + +[231: Elles allaient être forcées de le quitter, elles aussi, quelques +mois après. En effet, le 11 octobre, Mme Soufflot informait ses enfants +de son retour. «Demain, écrivait-elle, doit arriver le gouverneur. Je +resterai deux ou trois jours pour habituer ce cher petit, et, malgré que +j'aie le cœur déchiré par cette cruelle séparation, vous devez penser +avec quel empressement j'irai vous rejoindre.» (Collection Amédée +Lefèvre-Pontalis.)] + +[232: Lettre à Mme de Crenneville, 11 avril 1815.] + +[233: Lettre du 28 mai 1815.] + +[234: Voir ch. VII.] + +[235: _Mémoires_, t. III, et Affaires étrangères, vol. 1802, _France_. +Voir plus haut.] + +[236: _Mémoires_, t. III.] + +[237: Archives des Affaires étrangères, _Vienne_, vol. 681, et +_Correspondance de Talleyrand avec Louis XVIII_, publiée par M. +PALLAIN.] + +[238: Voir ANGEBERG, _le Congrès de Vienne_, t. II.] + +[239: Archives des Affaires étrangères, _France_, vol. 1801.] + +[240: _France_, vol. 1802. Archives des Affaires étrangères.] + +[241: _Correspondance de Napoléon_, t. XXVIII, et Archives des Affaires +étrangères, vol. 1802, _France_.] + +[242: Archives des Affaires étrangères, _France_, vol. 1802.] + +[243: Voir mon ouvrage sur le _Maréchal Ney_, Plon, 1894, p. 73.] + +[244: _Histoire des deux Chambres de Buonaparte_, par F. Th. DELBARE, et +_Archives parlementaires_, publiées par Mavidal et Laurent, 1re série.] + +[245: _Histoire des deux Chambres_, par Th. DELBARE.] + +[246: Plusieurs témoins de cette scène devaient s'en souvenir, lors du +procès de Labédoyère, et contribuer par haine à sa condamnation après +les Cent-jours.] + +[247: _Archives parlementaires_, t. XIV.] + +[248: _Mémoires de Pasquier_, t. III.--Les choses allaient plus vite que +Fouché ne l'avait cru. Son intérêt était de retarder le retour des +Bourbons, afin de mieux imposer ses conditions.] + +[249: _Mémoires de Pasquier_, t. III.] + +[250: _Mémoires_, t. III, p. 261.] + +[251: Archives des Affaires étrangères, _France_, vol. 1801.] + +[252: _Ibid._] + +[253: Une caricature, qui faisait fureur à Vienne, le représentait avec +six têtes, dont la première criait: «Vive la République!» la seconde: +«Vive l'Égalité!» la troisième: «Vive le premier Consul!» la quatrième: +«Vive l'Empereur!» la cinquième: «Vivent les Bourbons!» la sixième: +«Vive...!» Talleyrand attendait pour ce dernier cri ce que la nation ou +le hasard décideraient.] + +[254: Voy. le n° du 11 avril 1896 de la _Neue Freie Presse_, article de +M. Wertheimer sur _Talleyrand pendant le Congrès de Vienne_.--Voy. aussi +les _Mémoires de Méneval_, t. III, et POZZO DI BORGO, t. II.] + +[255: _Mémoires de Talleyrand_, t. III.] + +[256: Le 6 juillet, M. de Maleville protesta, par une lettre adressée au +président de la Chambre des représentants, et obtint la distribution +d'un écrit contenant sa défense.] + +[257: _Supp. Despatches of Wellington_, tome X, p. 641.] + +[258: Pour décider ses collègues, Fouché disait que c'était pour eux une +question de vie ou de mort. «Eh! qu'importent ta vie et la mienne, +s'écria Carnot, quand il s'agit du salut de la France! Tu n'es qu'un +lâche et qu'un traître!» (_Mémoires de Carnot_, p. 184.)] + +[259: Voir mon ouvrage sur le _Maréchal Ney_, ch. IV.] + +[260: François II connaissait les desseins des autres puissances à +l'égard de l'Empereur. Wellington était si pressé de s'en emparer qu'il +aurait voulu que le gouvernement provisoire livrât de ses propres mains +Napoléon aux alliés.] + +[261: Il ignorait que Castlereagh, lors du traité de Fontainebleau, +s'était opposé à ce qu'on lui maintînt le titre d'Empereur et avait +préconisé une autre position que celle de l'île d'Elbe pour lui servir +de retraite.] + +[262: Archives des Affaires étrangères, _France_, vol. 1803.] + +[263: Le premier lieu de détention choisi était plus humain, puisque +Metternich avait écrit le 18 juillet à Marie-Louise en l'informant de +l'arrivée de Napoléon sur le _Bellérophon_: «D'après un arrangement fait +entre les puissances, il sera constitué prisonnier au fort Saint-Georges +dans le nord de l'Écosse, et placé sous la surveillance de commissaires +autrichiens, russes, français et prussiens. Il y jouira d'un très bon +traitement et de toute liberté, compatible avec la plus entière sûreté +qu'il ne puisse échapper.» (_Mémoires_, t. II, p. 526.)] + +[264: Ne faut-il pas voir dans ces dernières lignes une précaution de +Napoléon? S'il s'était laissé aller à un juste ressentiment, c'est son +fils qui en eût probablement supporté la peine. D'autre part, il lui eût +répugné de faire rougir le fils devant sa mère.] + +[265: Archives des Affaires étrangères, _France_, vol. 1803.] + +[266: _Ibid._] + +[267: _Ibid._] + +[268: _Mémoires_, t. IV.] + +[269: On verra plus loin que l'Empereur d'Autriche a devancé lui-même +les désirs de Louis XVIII à ce sujet.] + +[270: Voici la lettre que Marie-Louise écrivit à Mme Soufflot le 19 +octobre 1815: «Les circonstances m'obligeant de mettre mon fils dans les +mains des hommes, je ne veux pas vous laisser partir, Madame, sans vous +assurer de toute la reconnaissance que je vous ai vouée pour toutes les +peines que vous vous êtes données pour la première éducation de mon fils +qui a si complètement réussi au gré de mes désirs. Je désirerais pouvoir +vous prouver, de loin comme de près, toute ma satisfaction, et je vous +prie de croire que je serais heureuse de trouver une occasion pour vous +le prouver.» + +L'enfant impérial n'oublia pas sa sous-gouvernante, qui de retour à +Paris lui avait adressé quelques jouets. Il lui écrivait le 17 janvier +1816: «Ma chère Toto, je vous aime toujours beaucoup; nous parlons +souvent de vous et je vous embrasse, ainsi que Fanny, de tout mon cœur.» + +Marie-Louise, en envoyant ce mot, ajoutait: «Mon fils, qui me charge de +cette lettre, vous remercie bien de tous les jolis souvenirs que vous +lui avez envoyés. Nous parlons souvent de vous et je lui montre toute la +reconnaissance que nous vous devons tous deux, pour les soins que vous +avez bien voulu lui rendre, ainsi que Fanny. J'ai vu avec plaisir, par +votre lettre, que vous aviez retrouvé votre famille bien portante. Elle +aura été heureuse de vous revoir après une si longue sortie. Mon fils et +moi nous jouissons de la meilleure santé et je suis fort contente de ses +progrès et du développement de son intelligence. Je vous prie de croire +que je pense souvent à vous et que je fais des vœux bien sincères afin +que dans le courant de cette année vous n'éprouviez que du bonheur. + + «Votre très affectueuse, + + «MARIE-LOUISE.» + +(_Collection Antonin Lefèvre-Pontalis._)] + +[271: Voir les intéressants détails donnés par le capitaine Foresti à M. +de Montbel. (_Le duc de Reichstadt._)] + +[272: J'ai retrouvé dans un opuscule absolument oublié, «_Du système de +l'éducation du roi de Rome et des princes français_», publié à Londres +en 1820 en un texte moitié anglais, moitié français, un travail daté de +Saint-Cloud, le 27 juillet 1812. «C'est dans l'empire de Dieu sur les +rois, dit cet opuscule, que doivent se puiser les principes de +l'éducation des princes du sang de Napoléon faits pour obéir et pour +commander...» L'auteur, qui doit être un impérialiste passionné, dit à +propos des sujets qu'il faudra soumettre au jeune prince: «Dieu et +l'Empereur seront l'inépuisable sujet de ses compositions.»] + +[273: Voir sur ce sujet une _Lettre de Roi_, publiée par moi dans la +_Revue des Études historiques_, en mai 1893.] + +[274: Dépêches inédites aux hospodars de Valachie.] + +[275: Ces craintes ne rappellent-elles pas les vers d'Oreste dans la +première scène d'_Andromaque_: + + Je viens voir si l'on peut arracher de ses bras + Cet enfant dont la vie alarme tant d'États. +] + +[276: Il va sans dire que la reine d'Étrurie refusa d'obéir à cette +proposition.--Une dépêche de Vienne attestait qu'on avait informé +Marie-Louise qu'elle ne devait plus user dorénavant du titre +d'Impératrice, «ce qui, ajoutait la dépêche, lui a été extrêmement +sensible». (Affaires étrangères, _Vienne_, année 1816.)] + +[277: Archives des Affaires étrangères, _Vienne_.] + +[278: J'ai reçu avec sensibilité, écrivait alors Marie-Louise au marquis +de Bausset, la démission de votre charge de grand-maître de ma maison +que vous avez remplie avec autant de zèle que de fidélité. Les +circonstances seules dans lesquelles je me trouve me font une loi de +l'accepter.» (Affaires étrangères, _Vienne_.)] + +[279: La sous-gouvernante de l'enfant, Mme Soufflot, qui était partie +avec sa fille Fanny, au mois d'octobre précédent, avait été comblée de +prévenances par Marie-Louise, par les princes et tout leur entourage. +Chacun avait rendu hommage à sa conduite et à son zèle. Le gouverneur, +comte de Dietrichstein, lui avait adressé, le 20 octobre 1815, les vers +suivants: + + Les mêmes soins nous occupaient tous deux + Et j'attachais du prix à ce partage; + De sincère amitié nous avons plus d'un gage, + Même intérêt, même espoir, mêmes vœux. + + (_Collection Amédée Lefèvre-Pontalis._) +] + +[280: Archives des Affaires étrangères, _Vienne_.] + +[281: _Ibid._, _Parme_, vol. 5.] + +[282: Voy. plus haut, chapitre IX.] + +[283: Archives des Affaires étrangères, _Parme_.--Cité par M. I. de +Saint-Amand.] + +[284: Archives des Affaires étrangères, _Parme_.] + +[285: _Correspondance de Marie-Louise_ (1799-1847). _Vienne_, 1887, +Gérold.] + +[286: _Ibid._] + +[287: Archives des Affaires étrangères, _Vienne_.--L'Autriche voulut +revenir là-dessus en 1830. Elle fut si mal accueillie qu'elle cessa +désormais toute réclamation à cet égard.] + +[288: La Russie ne témoignait pas autant de déférence envers le +gouvernement français. Gentz rappelait dans son _Journal_, à la date du +18 septembre 1816, qu'Alexandre se plaisait souvent à relever les fautes +énormes des Bourbons depuis leur retour. «Il verse le sarcasme à pleines +mains, disait-il, sur leur conduite faible et vacillante, sur leur +attachement superstitieux aux anciens usages et à l'ancienne étiquette, +sur l'ignorance et le fanatisme des émigrés, sur la folie des +ultra-royalistes.» (_Journal de Fr. de Gentz._)] + +[289: Archives des Affaires étrangères, _Florence_, cité par M. I. de +Saint-Amand.] + +[290: _Mémorial de Sainte-Hélène._] + +[291: MONTHOLON, t. I.] + +[292: Il ne faut pas oublier cette dépêche de lord Liverpool à lord +Castlereagh, datée de Fivehouse le 29 juillet 1815: «Si le roi de France +voulait pendre ou fusiller Bonaparte, ce serait à mes yeux la meilleure +solution pour cette affaire.»] + +[293: Rapports du baron Stürmer, 13 décembre 1816.--Voy. le même +incident dans la _Captivité de Sainte-Hélène_, d'après les rapports du +marquis de Montchenu, par M. Georges Firmin-Didot, p. 96 et suiv.--Il +paraîtrait que c'est la fille de Mme Soufflot qui eut, la première, +l'idée d'envoyer cette boucle de cheveux à Napoléon.] + +[294: «Mon calme imperturbable, mon immuable sérénité m'ont valu la +confiance de tout le monde!» disait un jour Metternich à Varnhagen. +(_Salons de Vienne._)] + +[295: 30 mars 1817.] + +[296: 11 avril.] + +[297: _Correspondance de Marie-Louise_, p. 198.] + +[298: Archives nationales, F7 6668.] + +[299: Archives des Affaires étrangères, _Vienne_, 1817.] + +[300: _Ibid._] + +[301: _Ibid._] + +[302: 2 juin 1817. Affaires étrangères, vol. 1803.] + +[303: 22 juin. _Ibid._] + +[304: 10 juillet. _Ibid._] + +[305: Ce petit prince avait écrit, sous la dictée de sa mère, à +Napoléon, le 24 juillet 1807: «Sire, maman me parle toujours de vous. Je +vous aime et je veux vous connaître. En attendant, envoyez-moi votre +portrait, qu'il y a longtemps que maman souhaite et que vous lui avez +promis.» (_Le royaume d'Étrurie_, par P. MARMOTTAN.)] + +[306: _Correspondance de Marie-Louise_, 13 octobre 1817.] + +[307: Voir ANGEBERG, _le Congrès de Vienne_, t. I et II.] + +[308: Lorsque le traité du 17 juin fut connu en France, le Protocole +proposa, puisque la succession de Parme était assurée à la reine +d'Étrurie et à son fils, de rétablir l'article PARME dans l'_Almanach_ +de 1818. «On placerait d'abord, disait une note officielle, +l'archiduchesse Marie-Louise comme duchesse de Parme, puis la reine +d'Étrurie et son fils comme héritiers présomptifs et éventuels.» Le +ministre y consentit. (Affaires étrangères, _Parme_, vol. 5.)--On poussa +la condescendance plus loin, car, en 1819, on mit après le nom de +Marie-Louise celui du «lieutenant général comte de Neipperg, chevalier +d'honneur de Sa Majesté».] + +[309: Dépêches inédites aux hospodars de Valachie.] + +[310: _Correspondance intime_, p. 199, 200.] + +[311: Archives des Affaires étrangères, _Vienne,_ vol. 398.] + +[312: Ce n'était pas seulement de l'esprit que recherchait Gentz, +c'était encore de l'argent. Il a été un des écrivains les plus +pensionnés de l'Europe, et il a reçu de toutes mains, sans vergogne. +Voici ce que contenait son _Journal_ (t. II), à la fin de 1816: «_Finita +la commedia_ pour 1816. Année brillante dans l'histoire de ma vie. +Rétablissement de ma santé, affaires importantes, perspectives riches. +Je suis content de moi-même, jouissant de beaucoup de choses et me +moquant du reste.» Ailleurs, il fait complaisamment le compte de ses +gains et il s'en vante. Ainsi, en 1814, il a récolté en bénéfices +extraordinaires 48,000 florins, dont 24,000 du roi de France remis par +Talleyrand. Il fait un jour savoir à notre ambassadeur à Vienne «qu'une +augmentation pécuniaire de 250 ducats sera reçue avec une très vive +reconnaissance et qu'on y attachera au moins autant de prix qu'on +pourrait le faire à une décoration dont on n'a déjà que trop». (Affaires +étrangères, _Vienne_, vol. 404.)] + +[313: Il y était question d'une fausse protestation de Marie-Louise. +Voir plus haut, ch. VII.] + +[314: Gentz ajoutait dans un autre accès de franchise: «Faites des vœux +pour que la France et l'Autriche ne s'entendent jamais!» (Affaires +étrangères, _Vienne_, vol. 398.)] + +[315: Voy. _L'Église romaine et le premier Empire_, par le comte +d'HAUSSONVILLE, t. V, p. 347.--Le _Journal de Luisbourg_ et l'_Abeille +américaine_ ont publié, en novembre 1817, une autre lettre attribuée à +Pie VII et adressée par lui à Alexandre. Après examen de cette lettre et +après de minutieuses recherches faites à Rome par l'entremise très +obligeante de Mgr Celli, je me suis convaincu que cette pièce était +apocryphe. (Archives nationales, F7 6668.)] + +[316: Le bruit courut plus tard qu'Alexandre aurait reproché à Napoléon +de ne pas s'être adressé à la générosité de la Russie: «Il le pouvait, +aurait-il dit, et s'il l'avait fait, il serait peut-être encore Empereur +des Français.» (_Mémoires d'un homme d'État_, t. XII.)] + +[317: Archives des Affaires étrangères.] + +[318: _Ibid._] + +[319: Archives des Affaires étrangères, _Vienne_, 1818.] + +[320: GENTZ, Dépêches inédites aux hospodars de Valachie.--Il ne faut +pas oublier que lord Chatam disait déjà en 1764: «Que deviendrait +l'Angleterre si elle était toujours juste envers la France?... Craignez, +réprimez la maison de Bourbon!»] + +[321: Archives des Affaires étrangères, _Vienne_, vol. 399.] + +[322: Voy. MONTBEL, p. 104 à 106.] + +[323: Affaires étrangères, _Vienne_, 1819.--Il s'agissait du prince +Eugène, qui avait obtenu la principauté d'Eischtedt avec le titre de duc +de Leuchtenberg.] + +[324: Le comte d'Appony, ministre d'Autriche près la cour de Toscane, +avait négocié au nom de l'Empereur l'affaire des terres bavaro-palatines +auprès du grand-duc.] + +[325: Archives des Affaires étrangères, _Parme_,--cité par I. de +Saint-Amand.] + +[326: Archives nationales, F7 6884.] + +[327: C'était à la date précise du 24 avril.] + +[328: Publiée par la _Bibliothèque historique_, t. IV, p. 201.] + +[329: La publication si impartiale et si fidèle de la _Campagne de_ +1815, écrite à Sainte-Hélène en 1817, avait exaspéré contre le général +Gourgaud le duc de Wellington, qui l'avait poursuivi de sa haine. +Pendant plusieurs années, le général erra proscrit en Europe, sans +pouvoir rentrer en France. Il y revint seulement le 20 mars 1821, grâce +à la bienveillance de M. Pasquier, alors ministre des affaires +étrangères. Il se défendit vigoureusement en 1827 contre les accusations +de Walter Scott qui, dans son histoire romanesque de Napoléon, l'avait +accusé d'avoir fait connaître au gouvernement anglais les projets +d'évasion de l'Empereur. Il put affirmer et prouver que le célèbre +romancier avait été «le calomniateur volontaire d'un dévouement et d'une +fidélité irréprochables».] + +[330: Archives des Affaires étrangères, _Vienne_, 1818.--_Mémoire de +Pozzo di Borgo au Congrès._] + +[331: Affaires étrangères, _ibid._] + +[332: En présence de ce rapprochement du roi de Rome et de François II, +comment ne pas rappeler le fait que signale M. Albert Vandal dans le +tome III de _Napoléon et Alexandre Ier_, lors de l'entrevue de Dresde en +1812? L'Empereur avait remarqué l'absence de l'héritier présomptif de la +couronne d'Autriche, l'archiduc Ferdinand, et comme sa belle-mère +s'excusait de ne l'avoir point amené, en alléguant sa jeunesse et sa +timidité, Napoléon s'était écrié: «Vous n'avez qu'à me le donner pendant +un an, et vous verrez comme je le dégourdirai.»] + +[333: _Correspondance de Marie-Louise._] + +[334: Archives des Affaires étrangères, _Vienne_, vol. 400.] + +[335: _Ibid._] + +[336: _Ibid._] + +[337: PASQUIER, _Mémoires_, t. IV, p. 170.] + +[338: Voir pour les détails les _Mémoires de Pasquier_, t. IV, p. 389 à +400.--Voir, _passim_, l'ouvrage de M. GUILLON, _Les complots militaires +sous la Restauration_, Plon, 1895.] + +[339: Voir mon ouvrage sur _Le maréchal Ney_, ch. III, p. 76, 77.] + +[340: _Mémoires de Pasquier_, t. IV, p. 160.] + +[341: Archives des Affaires étrangères, _Vienne_, 6 février 1820.] + +[342: _Mémoires de Pasquier_, t. IV, p. 361.] + +[343: Archives des Affaires étrangères, _Vienne_, 1820, vol. 401.] + +[344: _Kaiser Franz und die Napoleoniden_, von Dr H. SCHLITTER. _Archiv +für Œsterreichische Geschichte_, t. LXXII.] + +[345: _Correspondance de Marie-Louise_, p. 215.] + +[346: Archives des Affaires étrangères, _Vienne_, vol. 401.] + +[347: _Ibid._, _France_, vol. 1805.] + +[348: _Opinion d'un médecin sur la maladie de l'empereur Napoléon et sur +la cause de sa mort_, par J. HÉREAU.] + +[349: Il est rédigé sur un grand papier filigrané in-4°, long de 0m,32 +sur 0m,20 de largeur, avec la marque: «J. Wathman, 1819.--Balston et +Cie», et l'écusson en forme de cœur où sont les lettres V. E. C. L. +entre-croisées. À la première page figurent ces mots: «Ceci est mon +testament ou acte de ma volonté dernière.»] + +[350: La première page du testament est toute fanée par le temps, et les +cassures du papier ont été réunies par des bandes de papier pelure +d'oignon.] + +[351: «Ce fils, prisonnier comme lui, était le seul grand sentiment par +lequel il survécût sur la terre, son orgueil, son amour, sa dynastie, +son nom, sa postérité. Il n'eut de larmes qu'à cette image.» +(LAMARTINE.)] + +[352: Héreau, l'ancien chirurgien de Madame Mère et de Marie-Louise, fit +à cet égard, et d'après des documents authentiques, un examen attentif +qu'il consigna dans son livre intitulé: _Napoléon à Sainte-Hélène_. Il +l'offrit, en mars 1827, au duc de Reichstadt, «heureux, disait-il au +prince, si je puis vous préserver des peines et des inquiétudes qui +doivent accompagner une vie que l'on croit toujours menacée».--Voir +aussi sur ce point les récits de Montholon et d'Antomarchi.] + +[353: Il relisait souvent les Évangiles. Un jour, méditant sur le sermon +de Jésus sur la Montagne, il se disait ravi, extasié de la pureté, de la +sublimité d'une telle morale. (_Mémorial de Sainte-Hélène._)] + +[354: Elle-même, à son lit de mort, le 29 avril 1814, avait prononcé ces +dernières paroles: «_L'île d'Elbe_, NAPOLÉON!»] + +[355: Que devenait la parole dite en 1814 par lord Castlereagh au duc de +Vicence «qu'il valait mieux se fier à l'honneur anglais qu'à un +traité»?] + +[356: Napoléon à Montholon.] + +[357: Archives des Affaires étrangères, _Vienne_, vol. 402.] + +[358: Affaires étrangères, _Parme_. Cité par M. Imbert de Saint-Amand.] + +[359: _Correspondance de Marie-Louise._] + +[360: _Die Stellung der Œsterreichischen Reqierung zum Testament +Napoléon Bonapartes_, von Dr Hans SCHLITTER, _Archiv für O. G._, t. +LXXX.] + +[361: _Ibid._] + +[362: «La cour de Vienne mit un soin particulier à ce que nulle émotion +publique ne signalât la mort du père du duc de Reichstadt et de l'époux +de l'archiduchesse Marie-Louise.» (_Mémoires de Pasquier_, t. V.)] + +[363: Le 9 août 1821 naquit cet enfant adultérin, auquel l'empereur +d'Autriche voulut bien donner un titre princier. Il devint chambellan, +conseiller intime, général de cavalerie, et mourut à Vienne le 7 avril +1895.] + +[364: _Ich wählte die ruhige Abenstunde und sah mehr Thränen fliessen +als ich mir von einem Kinde erwartet hätte welches seinem Vater nie +gesehen nie gekannt hat_. (_Archiv für O. G._, t. LXXX.]) + +[365: Voy. M. DE MONTBEL, p. 123, 124.] + +[366: _Correspondance de Marie-Louise._--_Lettres intimes._] + +[367: Archives des Affaires étrangères, _France_, vol. 1805, cité par M. +Georges Firmin-Didot. (_Le marquis de Montchenu._)] + +[368: Archives nationales, F7 6678.] + +[369: Voir _Mémoires d'Antomarchi_, t. II.] + +[370: _Mémoires d'Antomarchi_, t. II.] + +[371: Après avoir dressé un procès verbal du décès de l'Empereur, les +exécuteurs testamentaires constatèrent que les cassettes impériales +contenaient 327,833 fr. 20. Le 14 mai, ils firent le partage des livres +et effets de l'Empereur, en mettant de côté les objets destinés à son +fils, aux princes et princesses de sa famille. Le 25 juillet, ils +arrêtèrent l'état des payements faits pour le compte de la succession. +Ils s'élevaient à 341,447 fr. 70. Bertrand et Montholon avaient donc +fait l'avance d'une somme de 13,644 fr. 50.] + +[372: _Staats Archiv_, SCHLITTER.] + +[373: La meilleure étude que j'aie consultée à cet égard, et avec fruit, +est celle du docteur Schlitter. (_Archiv für Œsterreichische +Geschichte_, t. LXXX.)] + +[374: SCHLITTER, _ibid._] + +[375: SCHLITTER, _Archiv für O. G._] + +[376: Voir la lettre de Napoléon citée plus haut.--Voir, pour le détail, +le _Testament de Napoléon_, par M. DUPIN. (_Mémoires_, t. I.)] + +[377: M. de Montholon venait de donner au gouvernement de Louis XVIII +communication officielle du testament impérial. «M. Laffitte, dit le +chancelier Pasquier, ne trouvait pas, et avec assez de raison, que les +exécuteurs testamentaires eussent qualité suffisante pour qu'il pût avec +sûreté se dessaisir en leurs mains. Il voulait, au moins pour la forme, +y être contraint par jugement.» On consulta le gouvernement, qui, d'un +commun accord, écarta la répétition du dépôt confié au banquier, +répétition qui, de sa part, eût paru indigne de la grandeur nationale et +de la dignité royale. Quant au testament lui-même, le conseil des +ministres ne voulut pas le reconnaître et permettre ainsi aux exécuteurs +testamentaires de faire valoir leurs droits. Le comte de Montholon prit +alors le parti de déposer le testament en Angleterre et de s'en faire +délivrer un extrait.] + +[378: Voir _Mémoires de Dupin_, t. I et annexes.] + +[379: Marchand envoya ces objets à Marie-Louise le Ier juillet, avec une +chaîne de montre pour le duc de Reichstadt, faite également avec des +cheveux de Napoléon.] + +[380: Voir Archives des Affaires étrangères, _Vienne_, vol. 404.] + +[381: La note disait en outre que les questions de la cour de Vienne +étaient indiscrètes et insidieuses. Elle ajoutait: «Il n'existe pour le +gouvernement du Roi ni fils de Napoléon, ni tuteur de cet enfant.» +(Archives des Affaires étrangères, _Vienne_, vol. 404.)] + +[382: Archives des Affaires étrangères, _Vienne_, vol. 404.] + +[383: La mort du duc, survenue le 22 juillet 1832.] + +[384: _Archiv für Œsterreichische Geschichte Hans Schlitter_, t. LXXX.] + +[385: Voici ce que devint l'héritage de Napoléon. Des cinq millions +déposés chez Laffitte (c'était le chiffre reconnu), on ne put retirer +que trois millions et demi. Les deux cents millions du domaine privé de +l'Empereur étaient réduits en 1818 à cent dix-huit millions, qu'une +ordonnance royale fit verser au Trésor. Avec les trois millions et demi +du dépôt, les exécuteurs testamentaires se virent forcés de faire face à +des legs montant à neuf millions. Le 5 août 1854, sur le rapport de M. +Fould et après avoir entendu le Conseil d'État, Napoléon III ouvrit au +ministre d'État un crédit de huit millions, affecté à l'exécution des +dispositions testamentaires de Napoléon Ier. Une commission spéciale +chargée de la répartition fut nommée le 29 août. La régularisation du +crédit devait être ultérieurement proposée au Corps législatif.] + +[386: En 1825, il fut nommé conseiller de régence, puis baron. +L'éducation du duc de Reichstadt devait se terminer en juin 1831.] + +[387: Il visita, entre autres, à cette époque, les champs de bataille +d'Austerlitz et de Wagram.] + +[388: Il lut, entre autres, Montholon, O'Méara, Gourgaud, Antomarchi, +Fleury de Chaboulon, Las Cases, Ségur, Polet, Benjamin Constant, +Massias, Arnault et le _Mémorial de Sainte-Hélène_, sans compter +plusieurs écrits allemands.] + +[389: _Correspondance de Marie-Louise_, année 1822, p. 230, 231.] + +[390: Paris, 1838, t. I.] + +[391: _Journal du maréchal de Castellane_, t. II.] + +[392: Archives des Affaires étrangères, _Parme_, vol. 5.] + +[393: Cette omission avait déjà choqué le comte de Neipperg, car le 23 +novembre 1817, un agent des Affaires étrangères informait le duc de +Richelieu que Neipperg lui avait renvoyé l'enveloppe d'une dépêche +officielle qu'il avait reçue «ouverte de la façon la plus inconvenante, +et que même on s'y était permis de biffer sur l'enveloppe le titre de +Majesté adressé à Sa Majesté l'archiduchesse, duchesse de Parme». Le +directeur des postes, interpellé à ce sujet, jura, en s'excusant fort, +que cette infidélité ne pouvait être attribuée à aucun bureau français. +(Affaires étrangères, _Parme_, vol. 5.)] + +[394: 13 décembre 1827. Affaires étrangères, _Parme_.--Lamartine +annonçait en même temps à M. de Damas que la duchesse de Parme voulait +contracter un emprunt de dix millions chez Rothschild. Le banquier +exigeait la garantie et la signature du duc de Lucques. Celui-ci y avait +consenti, mais à la condition d'avoir un million sur les dix. Rothschild +avait en outre pris hypothèques sur la totalité des domaines de Parme, +qui se montaient à trente millions. La terre de Borgo San Domino, que +possédait la mère du duc de Lucques, avait été vendue autrefois à +Marie-Louise, qui en avait formé un majorat en faveur d'un enfant de +Neipperg. Le nouvel emprunt était officiellement affecté aux dépenses du +cadastre et d'un grand théâtre nouveau. «Mais on assure qu'à peu près le +tiers de cette somme, disait le secrétaire, est destiné à acheter des +terres et des rentes pour les enfants de l'archiduchesse, de sorte que +la dette de l'État ne sera que peu ou point diminuée par cette +opération.» (Affaires étrangères, _Parme_.) Les trois enfants nés de +l'union secrète de Marie-Louise et du comte de Neipperg étaient le +prince de Montenuovo et deux filles, dont l'une épousa le comte de San +Vitale.] + +[395: Archives des Affaires étrangères, _Vienne_, vol. 406.] + +[396: Archives nationales, F7 6979.] + +[397: _Ibid._, F7 6975.] + +[398: Archives des Affaires étrangères, _Vienne_, vol, 409.] + +[399: _Mémoires de Vitrolles_, t. III, p. 455.] + +[400: Entretiens de Foresti et de Montbel.] + +[401: Voir _Mémoires de Metternich_, t. V, p. 265, 266.] + +[402: Tome I.] + +[403: Or, ce Napoléon était celui que Metternich avait flatté comme tant +d'autres, celui dont Talleyrand a dit: «Les trois hommes qui ont reçu +sur la terre le plus de louanges sont Auguste, Louis XIV et Napoléon... +Je n'ai pas vu à Erfurt une seule main passer noblement sur la crinière +du lion.» (_Mémoires_, t. I.)] + +[404: _Mémoires du baron de Vitrolles._] + +[405: CAPEFIGUE, _Les diplomates européens_, t. Ier, 1843.] + +[406: Metternich l'avait fait croire à beaucoup et le croyait lui-même. +«Que feriez-vous, prince, lui demandait un jour le vieux général de +Gerzelles, si vous n'étiez plus en activité?--Vous admettez là, répliqua +Metternich avec raideur, un cas qui est impossible.» Cela se vit +pourtant en 1848. Mais même après l'insurrection qui le força à déposer +le pouvoir et à quitter l'Autriche pour se réfugier en Angleterre, +Metternich continua à se juger infaillible. Il dit un jour à M. Guizot, +amené sur le même sol par la Révolution, que l'erreur n'avait jamais +approché de son esprit. «Vous êtes bien heureux! repartit M. Guizot. +Moi, cela m'est arrivé quelquefois.»] + +[407: Lettre à la comtesse de Crenneville, 27 février 1824.] + +[408: 27 avril 1824.] + +[409: 20 janvier 1829.] + +[410: D'après le baron de Méneval, la mort du premier mari de la +comtesse de Neipperg, née comtesse Pola, ne précéda la mort de celle-ci +que de quelques mois. On sait que Neipperg avait jadis enlevé cette +femme à son mari. (_Mémoires de Méneval_, t. III, p. 592.)] + +[411: Il s'agit toujours du testament de Napoléon. (Voir ch. XII.)] + +[412: Elle avoua ce nouveau mariage dans ses testaments des 25 mai 1837 +et 22 mai 1844. (Voir M. I. DE SAINT-AMAND, p. 413.)] + +[413: Archives des Affaires étrangères, _Parme_, et _Mémoires du baron +de Vitrolles_]. + +[414: Archives des Affaires étrangères, _Parme_.] + +[415: Archives nationales, F7 6993.] + +[416: Elle avait loué pour le mois d'août et de septembre le château de +Mme Budé-Boissy.] + +[417: Archives nationales, F7 6993.] + +[418: _Ibid._] + +[419: _Ibid._] + +[420: Archives des Affaires étrangères, _Parme_.--Cité par M. I. de +Saint-Amand.] + +[421: _Correspondance de Marie-Louise._] + +[422: F7 6704, 6705, 6706.] + +[423: Les portraits surtout causaient de l'émoi aux agents. Cet émoi +datait de loin. Un-rédacteur de l'_Indépendant_, M. Latouche, avait +rendu compte, en 1822, de l'exposition des tableaux au Salon du Louvre +et avait parlé avec éloges d'un joli portrait représentant un enfant qui +tenait à la main un bouquet de fleurs bleues. Cet article attira +l'attention. La foule s'amassa devant le tableau. Les uns prirent les +fleurs pour des _Vergiss mein nicht_, les autres s'écrièrent: «C'est le +roi de Rome!» La police fit évacuer le Salon, enlever le portrait et +supprimer l'_Indépendant_, qui reparut peu de temps après sous le nom de +_Constitutionnel_.] + +[424: Jusqu'en Pologne même on fit cette propagande. Ainsi, en 1829, à +Cracovie, il circulait des pièces de monnaie avec cette exergue: «N. F. +C. Joseph, roi de Pologne.»] + +[425: Le 18 juillet 1829, la police avait été inquiétée par le faux +bruit de l'arrivée du duc de Reichstadt à Besançon. (Archives +nationales, F7 6995.)] + +[426: Archives nationales, F7 6706.] + +[427: Voir, pour les détails, le volume de M. GUILLON, _Les complots +militaires sous la Restauration_, et les _Mémoires de M. Pasquier_, t. +IV, ainsi que les débats de la Cour de Paris, du 7 mai au 8 juin 1821.] + +[428: Voir GUILLON.] + +[429: Voir GUILLON et les _Complots de Saumur_.] + +[430: _Ibid._, p. 274 et suiv.] + +[431: Il devait racheter ses erreurs par sa conduite héroïque en Grèce +contre les Turcs.--Voir GUILLON, p. 340.] + +[432: Préface du _Fils de l'Homme_. Bruxelles, Wahlen et Cie, 1829.] + +[433: Voir le _Procès du «Fils de l'Homme»_, chez Denain, 1829, in-8°.] + +[434: Barthélémy avait alors trente-quatre ans.] + +[435: _Correspondance de Marie-Louise_, 12 janvier 1830.] + +[436: 31 janvier.--_Lettres intimes._] + +[437: Voir du docteur Herrmann ROLLET, la _Neue Beitrage zur Chronik der +Stadt Baden bei Wien (VII Theil) Verlag von P. Schütze_, 1894, p. 78 à +80.] + +[438: Prokesch fut plus tard attaché à l'ambassade d'Autriche à Rome, +puis devint ministre plénipotentiaire à Athènes, feld-maréchal et membre +du Conseil privé de l'Empereur, ambassadeur à Berlin, membre de +l'Académie des sciences de Vienne. Son intelligence, sa droiture, sa +vigueur et son activité méritaient de tels honneurs.--M. G. Valbert a +dit qu'il était un élève du prince de Metternich, «qui l'avait formé, +façonné et nourri du lait de sa sagesse». (_Revue des Deux-Mondes_ du +1er novembre 1896). Ce que j'en sais me donne à croire qu'il avait +certaines idées de Metternich, mais qu'il s'était formé lui-même.] + +[439: _Mes relations avec le duc de Reichstadt._--_Mémoire_ du comte de +P. O., traduit par son fils et extrait du ler volume des _Œuvres +posthumes_, chez E. Plon, 1878, 1 vol. in-18.] + +[440: Dans cette rencontre heureuse se réalisait la parole du noble +Henri Perreyve qui, frappé avant l'heure, eut cependant la joie de +compter des amitiés précieuses: «La Providence a fait certaines âmes +avec certaines ressemblances qui forcent ces âmes, quand elles se +rencontrent, à se regarder, à se reconnaître et à s'aimer.»] + +[441: Voy. MONTBEL, _Récit de Prokesch-Osten_.] + +[442: _Mein Verhältniss zum Herzog von Reichstadt_, Stuttgart, 1878.] + +[443: Conversation de M. de Prokesch avec Montbel, p. 166.--_Le duc de +Reichstadt_.] + +[444: «La France et l'Autriche, dit-il plus tard au duc de Raguse, +pouvaient un jour être alliées et leurs armées combattre l'une à côté de +l'autre. Ce n'est pas contre la France que je puis et dois faire la +guerre. Un ordre de mon père l'a défendu, et jamais je ne l'enfreindrai. +Mon cœur me le défend aussi, de même qu'une bonne et sage politique.» +(_Mémoires de Marmont_, t. VIII.)] + +[445: MONTBEL, p. 152.--Voir aussi PROKESCH-OSTEN.] + +[446: Il ne faut pas oublier que le prince Eugène de Savoie-Carignan +avait demandé à Louis XIV de servir la France. Après le refus du Roi, il +s'offrit en 1683 à l'Autriche, qui eut l'intelligence de l'accepter. Des +1687, il était feld-maréchal général, puis président du conseil aulique +de la guerre. Plus tard, Louis XIV lui fit offrir inutilement le bâton +de maréchal. Ses victoires à Zentha, Carpi, Chiari, Luzzara, Hochstedt, +Oudenarde, Malplaquet, Peterwardein, Belgrade, sont assez connues. Il +rencontra dans le maréchal de Villars un adversaire redoutable. Le +prince Eugène, dont l'audace et le coup d'œil sont demeurés légendaires, +était un de ces guerriers qui devaient passionner la nature ardente et +chevaleresque du fils de Napoléon.] + +[447: _Mémoire de Prokesch-Osten_, p. 22, et MONTBEL, p. 168.] + +[448: Les bruits les plus mensongers coururent sur lui. On en trouvera +un exemple dans une _Pièce historique sur le roi de Rome_, 1830, in-8°.] + +[449: _Lettre sur la mort du duc de Reichstadt par un de ses amis_, +traduite de l'allemand par Bastien (de Luisbourg en Wurtemberg), Paris, +1833, in-8°.] + +[450: Voir la _Lettre sur la mort du duc de Reichstadt par un de ses +amis_.] + +[451: «Dans chaque science l'histoire était pour lui la partie la plus +essentielle, et son impatience l'entraînait du sujet de la science à +l'esprit de cette science. L'histoire n'était pas seulement pour lui la +science des faits, mais celle de l'esprit, des peuples et des +individus.» (_Lettre sur la mort du duc de Reichstadt._)] + +[452: «La guerre est une institution de Dieu. En elle les plus nobles +vertus trouvent leur épanouissement. Sans la guerre, le monde se +perdrait dans le matérialisme.» Le feld-maréchal de Moltke, qui a dit +cela, s'inspirait de la parole saisissante de J. de Maistre: «Lorsque +l'âme humaine a perdu son ressort par la mollesse, l'incrédulité et les +vices gangreneux qui sont l'excès de la civilisation, elle ne peut être +retrempée que dans le sang.»] + +[453: _Lettre sur la mort du duc de Reichstadt._] + +[454: Après avoir quitté le service militaire en 1800, le comte de +Dietrichstein s'était adonné aux lettres. Chambellan, puis conseiller +intime de l'Empereur, intendant de la chapelle de la Cour, chargé de la +direction des théâtres, il avait renoncé en 1826 à ces diverses +fonctions pour devenir directeur de la Bibliothèque impériale. Le comte +de Dietrichstein se sépara du duc de Reichstadt au mois de mai 1832 et +fut nommé, en récompense de ses bons services, grand-croix de l'ordre de +Léopold.] + +[455: _Lettre sur la mort du duc de Reichstadt._] + +[456: Voir _Mémoire de Prokesch_.] + +[457: Voir _Napoléon et Alexandre Ier_, par le comte Albert VANDAL, t. +III.--Voir une note sur _Caulaincourt et Napoléon_, publiée par moi dans +la _Revue des Études historiques_, 1896, fasc. I.] + +[458: Vers la fin de l'année 1831, les chefs de l'insurrection +polonaise, qui avaient pensé au fils de Napoléon, se tournèrent vers son +cousin, Louis-Napoléon, celui qui devait être Napoléon III, et lui +offrirent le commandement de leur légion. Le prince acceptait et allait +partir, quand il apprit la défaite de Varsovie.] + +[459: «On a agi sagement, dit peu de temps après le duc à Prokesch. Que +pouvait avoir à faire avec moi l'ambassadeur extraordinaire de +Louis-Philippe? Voulait-il me demander mon adhésion à ce qui vient de se +passer en France?»] + +[460: _Mes relations avec le duc de Reichstadt_, p. 46 et 153.] + +[461: _Mémoires de Metternich_, t. V, p. 161.] + +[462: D'après le maréchal de Castellane, François II aurait dit au +général Belliard: «Charles X a mérité son sort, puisqu'il a manqué à sa +parole. _Le petit Napoléon est un jeune homme distingué_. Je sais bien +que je pourrais, avec lui, faire du mal au roi Louis-Philippe, mais +pareille chose est loin de ma pensée. Je l'ai élevé comme étranger à la +France.» (5 novembre 1830.--_Journal du maréchal_, t. II.) Ces +affirmations, faites sur ce ton, paraissent peu exactes.] + +[463: Voir, pour plus de détails, le 1er volume de l'ouvrage de M. +Thirria: _Napoléon III avant l'Empire_.--Librairie Plon.] + +[464: La Russie l'y eût aidé, car elle ne s'en cachait pas, vis-à-vis +des autres puissances. Ainsi, Nesselrode avait écrit à Matusiewicz, le +19 octobre, que l'Empereur aurait vivement désiré que le cabinet de +Londres se fût trouvé à même de déployer, dès à présent, des forces +importantes pour concourir avec ses alliés à maintenir une combinaison à +laquelle il avait si puissamment contribué en 1814 et en 1815.--Dans ses +_Mémoires_ récemment publiés, Nicolas Ier appelle la révolution de +Juillet «l'infâme Révolution».] + +[465: Metternich la lui avait fait attendre et s'en était même vanté +auprès de Nesselrode. (_Mémoires_, t. V.)] + +[466: Metternich l'avait écrit à Appony, le 12 septembre: «Rien de ce +qui, dans ce moment, existe en France, ne pourra se soutenir.»] + +[467: Voir PROKESCH-OSTEN.] + +[468: Gentz avait dit à Protesch que l'avènement du duc de Reichstadt à +l'Empire serait une chose désirable pour l'Autriche, mais il avait +aussitôt ajouté que jamais M. de Metternich n'y consentirait, car il +redoutait avec lui une guerre générale.] + +[469: _Mémoires de Metternich_, t. V, p. 159.] + +[470: Le 18 septembre 1830, le prince Joseph avait également adressé à +la Chambre des députés une lettre où il blâmait le choix du duc +d'Orléans pour souverain et où il revendiquait les droits de Napoléon +II. «J'ai des données positives, affirmait-il, pour savoir que Napoléon +II serait digne de la France... Le fils de cet homme de la Nation peut +seul réunir tous les partis dans une constitution vraiment libérale et +conserver la tranquillité de l'Europe.» Aucune suite ne fut donnée à +cette lettre.] + +[471: _Histoire de Dix ans_, t. V.--Louis Blanc parle aussi d'une offre +de cinq millions faite à Lafayette de la part du prince Eugène, pour +couvrir les premiers frais d'une révolution en faveur du frère de la +reine Hortense. Je n'ai pu approfondir cette assertion, qui semble très +contestable.] + +[472: Le duc écrivait de Presbourg à son ami Prokesch que le séjour de +cette ville était très brillant et que ce n'étaient que fêtes, parades +et réceptions. «Mais je puis pourtant, ajoutait-il, vouer deux ou trois +heures à la lecture.»] + +[473: Voir PROKESCH-OSTEN.--Metternich était alors très préoccupé de la +politique de Louis-Philippe. Il déclarait à Esterhazy que jamais +François II n'admettrait le principe de non-intervention proclamé par la +France en face de la propagande révolutionnaire. Il redoutait, ailleurs +qu'en Belgique, l'imitation de ce qui venait de se passer en France.] + +[474: Voir _Mémoires de Metternich_, t. V.] + +[475: «Son esprit, plus ardent que jamais, dévorait tout ce que disaient +l'estime, la haine et la passion contre ou pour le puissant César, dans +des milliers de livres ou de journaux.» (_Lettre sur la mort du duc de +Reichstadt._)] + +[476: _Ibid._] + +[477: Lors du procès des ministres, les bonapartistes invitèrent le +prince Napoléon-Louis, fils aîné de Louis Bonaparte, à venir à Paris +seconder la cause de Napoléon II. Il répondit alors que le peuple était +le seul maître de ses actes et que du moment qu'il avait accepté ce +nouveau souverain, il n'avait pas à intervenir.] + +[478: Prokesch apprit, après la mort du prince, à M. de Metternich, +l'affaire de la comtesse Camerata et la façon dont il croyait la police +au courant de tout. Le prince appela aussitôt dans son cabinet le comte +Sedlnizky, ministre de la police, et fit raconter une seconde fois par +Prokesch tous les détails de cette affaire. «Je vis peint dans les +traits du comte, dit Prokesch, un étonnement qui ne fit qu'augmenter, si +bien qu'il finit par me dire: «Je ne savais pas un mot de toute cette +affaire!» (_Mes relations avec le duc de Reichstadt_, p. 152.)] + +[479: Metternich venait d'écrire à Trautmannsdorf, à Berlin, que +François II était disposé à accorder un asile à Charles X, mais qu'il +lui fallait «l'assentiment des cours alliées». Et, cependant, il disait +ailleurs que des Chambres séditieuses avaient proclamé Louis-Philippe au +mépris de tous les droits!] + +[480: Dès l'arrivée du maréchal Maison à Vienne, M. de Metternich, +s'entretenant avec lui de la situation de l'Europe, dit «qu'il +préférerait avoir pour voisine une Pologne bienveillante et amie qu'une +Russie envieuse et envahissante.» À Trautmannsdorf il disait, au +contraire, que «le royaume de Pologne depuis sa création avait eu à ses +yeux la valeur d'un magasin à poudre». Le prince de Talleyrand, de son +côté, croyait que l'Angleterre et la France pourraient faire tourner les +derniers événements de la Pologne à l'avantage de l'Europe et constituer +un royaume de Pologne comme la meilleure barrière contre les +envahissements de la Russie. (_Mémoires_, t. III.)] + +[481: Conversant un jour avec M. de Rayneval, au mois de juin 1830, M. +de Metternich avait dit que Marie-Thérèse et le prince de Kaunitz +avaient été forcés d'accepter le désastreux partage de la Pologne, à +cause des intrigues et de l'ambition de Frédéric II et de Catherine. «Si +le prince de Metternich, dit-il, avait été en 1772 ce qu'il est en 1830, +l'Autriche eût resserré l'alliance de 1756, l'Angleterre s'y serait +adjointe, et la Pologne, ce boulevard de l'Europe, eût été sauvée.» +Enfin, dans un entretien confidentiel avec le maréchal Maison, en +octobre 1831, M. de Metternich s'était laissé aller à regretter le +partage de 1772 et avait dit que _Marie-Thérèse avait été contrainte +d'accepter une part de ce pays «pour éviter de plus grands maux»_. +(_Documents inédits._) Cela rappelle le mot connu: «Elle pleurait, mais +elle prenait toujours.» (Voir à ce sujet _la Question d'Orient au XVIIIe +siècle_, par M. Albert SOREL, pages 218, 253, 274.)] + +[482: En 1831, il devait passer au régiment de Wasa et, en 1832, être +nommé colonel en second de ce même régiment.] + +[483: Voir PROKESCH-OSTEN, p. 76.] + +[484: Il s'agissait de Maximilien-Joseph, fils cadet du prince Eugène, +qui avait pris le titre de duc de Leuchtenberg.] + +[485: _Mémoires_, t. V.] + +[486: _Ibid._] + +[487: _Mein Verhältniss zum Herzog von Reichstadt._] + +[488: _Mein Verhältniss zum Herzog von Reichstadt._] + +[489: _Mémoires de Marmont_, t. VIII.] + +[490: Il avait eu la même attitude vis-à-vis de Napoléon, dans les +affaires de grand litige. (Voir le _Duc d'Enghien_ et le _Divorce de +Napoléon_, _passim_.)] + +[491: _Documents inédits._] + +[492: Voir _Lettre sur la mort du duc de Reichstadt_.] + +[493: _Mémoires de Pasquier_, t. II.] + +[494: La reproduction de ce portrait figure dans les Mémoires de +Marmont. Le duc est représenté assis, contemplant le buste de Napoléon.] + +[495: _Documents inédits._] + +[496: _Ibid._] + +[497: Voir PROKESCH-OSTEN.] + +[498: _Documents inédits._] + +[499: Charles-Louis Napoléon et Louis Napoléon avaient été organiser la +défense des révoltés italiens depuis Foligno jusqu'à Civitta Castellana. +Cédant aux instances de Louis Bonaparte et de la reine Hortense, ils +revinrent à Bologne, espérant que le gouvernement français ferait +quelque chose en faveur des insurgés. Le prince Charles-Louis succomba +le 17 mars à Forli, et le prince Louis-Napoléon se réfugia à Ancône, +d'où il s'échappa difficilement pour gagner l'Angleterre et revenir en +Suisse.] + +[500: _Documents inédits._] + +[501: _Ibid._] + +[502: On a parlé de relations intimes du duc avec l'infant don Miguel, +de 1824 à 1827. Ces relations se sont bornées à quelques visites +banales. Le caractère ignoble de don Miguel ne pouvait avoir la moindre +affinité avec la nature délicate du fils de Napoléon.] + +[503: _Journal du maréchal de Castellane_, t. II.] + +[504: Les romanciers et les auteurs dramatiques les ont exploités, à +commencer par Alexandre Dumas dans les _Mohicans de Paris_.] + +[505: Dans son rapport au Roi, Casimir Périer avait dit que l'histoire +ne séparerait pas le nom du grand capitaine, dont le génie avait présidé +aux victoires de nos légions, du monarque habile qui avait fait succéder +l'ordre à l'anarchie, rendu aux cultes leurs autels et donné à la +société un Code immortel.] + +[506: _Mémoires de Talleyrand_, tome IV. On voit que ce renseignement +était fondé.--«La personne du jeune Napoléon a été entre les mains de +l'Autriche tour à tour un objet de terreur pour elle-même et un +épouvantail pour la France et la Restauration.» Le _Constitutionnel_, +qui écrivait ces lignes en 1832, aurait pu ajouter: «et pour la +monarchie de Juillet».] + +[507: _Mémoires de Talleyrand_, tome IV.] + +[508: _Ibid._] + +[509: Voir l'_Histoire de la monarchie de Juillet_, tome I, p. +445.--Voir aussi THIRRIA, _Napoléon III avant l'Empire_, tome I, p. 24 à +27.--Librairie Plon.] + +[510: La reproduction qu'on en a faite montre un crayon sûr et +énergique.] + +[511: C'est ce que rapporte le docteur Herrmann Rollet, qui a été témoin +de ce fait. (_Neue Beiträge zur Chronik der Stadt Baden._)] + +[512: Voir les _Rapports du docteur Malfatti_, publiés par M. DE +MONTBEL.] + +[513: À la princesse de Lieven, qui appellera devant lui le gouvernement +de Juillet «une flagrante usurpation», Talleyrand aura l'esprit de +répondre: «Vous avez raison, madame. Seulement, ce qui est à regretter, +c'est qu'elle n'ait pas eu lieu quinze ans plus tôt, comme le désirait +et le voulait l'empereur Alexandre, votre maître!»] + +[514: _Histoire de la monarchie de Juillet_, t. I, p. 448, 449.] + +[515: Elle a été publiée récemment dans la _Correspondance de Victor +Hugo_, chez Calmann Levy, 1 vol. in-8°, 1896.] + +[516: Voir PROKESCH-OSTEN.] + +[517: 28 mars 1831. (_Mémoires_, t. IV.)] + +[518: Voy. PROKESCH-OSTEN, p. 127.] + +[519: C'est ce qui a fait dire que l'Empereur et Metternich avaient, +«par un machiavélisme infernal», ouvert au jeune adolescent les +coulisses de l'Opéra. M. Émile Dard, dans une excellente étude sur _Le +duc de Reichstadt_ (_Annales de l'École des sciences politiques_, 15 mai +1896), a cru pouvoir dire que ce point était particulièrement obscur. Il +ne l'est pas. C'est une légende qu'il faut écarter avec mépris.] + +[520: Fanny Essler a déclaré à ses intimes qu'elle n'avait jamais vu le +duc de Reichstadt. Cette danseuse, très courtisée, avait une figure plus +spirituelle que jolie.] + +[521: Il paraît que Gentz avait un cabinet de lecture dans l'hôtel de +Fanny Essler... On sait que le publiciste était follement épris de la +danseuse.] + +[522: _Mein Verhältniss zum Herzog von Reichstadt._] + +[523: Il s'agissait du discours prononcé le 3 octobre 1831 à la Chambre +des députés, par M. Thiers, sur le projet de loi relatif à la +modification de l'art. 23 de la charte sur l'hérédité de la pairie. +L'orateur avait examiné trois formes de gouvernement: «le monarchique, +l'aristocratique, le démocratique». Suivant lui, la monarchie périssait +par la démocratie, la démocratie par l'anarchie, l'anarchie par le +despotisme. Il voulait composer la monarchie représentative de royauté, +d'aristocratie et de démocratie. La royauté délivrait la société des +troubles de la République; la démocratie appelait l'élite de la nation à +délibérer sur les intérêts du pays; l'aristocratie était nécessaire pour +servir d'intermédiaire entre la royauté et la démocratie. Une seconde +Chambre présentait toujours de grands avantages, quelle que fût la +Constitution. Il fallait une Chambre héréditaire, car l'hérédité +reposait sur l'utilité nationale. Cette aristocratie parlementaire +possédait seule les traditions. La Chambre élective restait la Chambre +de l'ambition, mais la Chambre haute, placée dans une sphère plus +sereine, ne dépendait pas des caprices électoraux.] + +[524: Un jour seulement il se laissa emmener à l'Opéra, mais le +lendemain il écrivit à Prokesch que la conversation de son ami lui eût +été plus chère que l'audition de la plus harmonieuse des musiques.] + +[525: C'était une réponse au prince Louis-Napoléon, qui avait sollicité +l'autorisation de revenir en France, ainsi qu'une menace adressée aux +partisans de Napoléon II.] + +[526: _De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X +et de sa famille._ Paris, Le Normant, in-8°, 1831.] + +[527: La brochure de Chateaubriand suscita les _Observations d'un +patriote_, attribuées à Louis BELMONTET. L'auteur disait qu'à la chute +de Charles X, Napoléon II aurait eu toute la France pour lui. Belmontet +défendait avec animation le patriotisme du fils de l'Empereur.] + +[528: Voir, dans la brochure _Sur le bannissement de Charles X_ (octobre +1831), les services rendus par Chateaubriand au cardinal Fesch et à +Jérôme en 1829 (p. 129 à 134).] + +[529: Nul écrivain n'a plus éloquemment parlé de l'honneur français: +«Dans ce pays, a-t-il dit, l'honneur est pour ainsi dire autochtone, +inhérent au sol.»] + +[530: «Je me trouvai, dit le docteur Herrmann-Rollet, sur la +_Josephplatz_, au moment où, en commandant son régiment qui devait +escorter le convoi d'un général, il n'eut plus la force d'émettre aucun +son et dut renoncer, en pleurant de dépit, à ordonner les mouvements.»] + +[531: 10 janvier 1832.--_Mein Verhältniss zum Herzog von Reichstadt._] + +[532: _Mein Verhältniss zum Herzog von Reichstadt._] + +[533: 19 janvier 1832.] + +[534: _Mémoires de Metternich_, t. V.--_Journal de la princesse +Mélanie._] + +[535: Voir PROKESCH-OSTEN.] + +[536: 18 mars 1832. _Archiv fur Œsterreichiche Geschichte_, t. LXXXVI.] + +[537: «Dans la situation où se trouvait le duc de Reichstadt, dit le +docteur Malfatti pour excuser le chancelier d'Autriche, on ne crut pas +devoir répondre à cette demande, qui fut inutilement renouvelée.»] + +[538: Le 20 avril, la princesse Mélanie, la troisième femme du prince de +Metternich, écrivait dans son _Journal_ ces quelques lignes: «L'Empereur +dit à Clément qu'il avait réuni des médecins en consultation pour se +prononcer sur l'état du duc de Reichstadt et que tous avaient déclaré +que la situation du malade leur paraissait désespérée. Il crache déjà +des morceaux de poumon et n'a plus que quelques mois à vivre. Que la +volonté du Ciel s'accomplisse! Quoi qu'il en soit, nous trouvons fort +triste la destinée de ce prince, qui ne manque ni d'esprit, ni de +talent, ni de génie.»] + +[539: _Correspondance de Marie-Louise_, p. 298.] + +[540: _Ibid._, p. 299.] + +[541: Il a été commencé sous l'empereur Mathias comme chalet de chasse +et terminé sous Marie-Thérèse en 1775. On l'a revêtu d'un affreux +badigeonnage d'un jaune criard, et l'on a peint toutes les persiennes en +vert cru. Ces couleurs enlèvent toute majesté aux constructions, qui +sont d'ailleurs assez disparates.] + +[542: On lit sur le fronton de cet édifice peu artistique: «JOSEPHO II +AUGUSTO ET MARIÆ THERESIÆ AUGUSTÆ IMPERANTIBUS ERECTUM MDCCLXXV.»] + +[543: Note du docteur Malfatti sur le traitement du prince.] + +[544: Un étranger de passage, qui l'aperçut une fois dans ce jardin, le +vit assis dans un grand fauteuil, enveloppé dans une robe de chambre à +raies blanches et rouges, avec un pantalon blanc et un bonnet à la +grecque d'où s'échappaient des boucles blondes. Sa figure était d'une +pâleur de cire. Le prélat de la Cour lui faisait la lecture.] + +[545: C'est l'empereur actuel d'Autriche, François-Joseph Ier, qui +gouverne l'Autriche depuis 1848. Il est né le 18 août 1830 à +Schœnbrunn.] + +[546: «Il était si faible, disait le _Times_, qu'il lui fallait le sein +d'une femme pour prendre quelque nourriture.»--«Le lait d'une nourrice +qui lui a été ordonné, disait le _Moniteur_ à la date du 14 juillet, +paraît produire de bons effets.»] + +[547: _Mémoires de Metternich_, t. V, p. 288.] + +[548: Comme je l'ai écrit ailleurs: «Napoléon a répudié Joséphine pour +avoir un fils héritier de son œuvre et de son nom, et c'est le +petit-fils de cette même Joséphine qui est devenu le continuateur direct +de l'Empire, sous le nom de Napoléon III.» (Voir le _Divorce de +Napoléon_.)] + +[549: Sur ces entrefaites, le chancelier était allé voir le prince. +Malgré son impassibilité systématique, il parut ému. «C'était, +écrivait-il le 21 juillet à l'Empereur, un spectacle déchirant. Je ne me +rappelle pas avoir jamais vu une plus triste image de la destruction.»] + +[550: Metternich à Appony le 4 août.] + +[551: _Souvenirs_, t. III.--Napoléon avait été jadis bien dur pour +l'empereur d'Autriche. Il l'appelait «un enfant gouverné par ses +ministres, un prince débile et faux, un homme bon et religieux, mais une +ganache, ne s'occupant que de botanique et de jardinage». Enfin il +blâmait «sa débonnaireté, qui le rendait toujours dupe des intrigants».] + +[552: «Ce masque, dit le docteur Hermann-Rollet, tomba entre les mains +de mon père dans les circonstances suivantes. Il venait d'être appelé +chez l'ex-impératrice pour donner ses soins à l'un des enfants de son +intendant; en ouvrant la porte, il aperçut les autres enfants en train +de jouer avec un objet en plâtre qu'ils avaient attaché au bout d'une +ficelle et qu'ils traînaient sur le parquet en manière de voiture. Mon +père vit tout de suite que cet objet était un masque en plâtre placé +sens dessus dessous. À ce moment même entra l'intendant, qui s'empressa +d'enlever le moulage à ses enfants et de les gronder pour s'en être +emparés. C'était le masque de Sainte-Hélène. L'intendant avait mandat +spécial de le conserver et de l'emporter partout avec lui, mais sans le +remettre au jeune duc. Mon père, qui possédait la riche collection de +bustes et de crânes formée par le docteur Gall, et en outre un certain +nombre de masques en plâtre de personnages célèbres, demanda aussitôt +qu'on voulût bien lui confier le masque impérial, avec promesse d'en +avoir soin et de le rendre aussitôt que cela serait jugé nécessaire. + +«C'est ainsi que ce moulage entra dans sa collection et passa plus tard +au musée de Baden. Le nez, dont la pointe est légèrement aplatie, +témoigne encore du traitement que lui avaient fait subir les enfants de +l'intendant.» (_Neue Beiträge zur Chronik Stadt Baden_, 1894.)] + +[553: Le masque déposé à Nancy m'a paru meilleur. Il offre plus de +ressemblance avec la figure de Napoléon. C'est probablement la première +empreinte, qui a été prise aussitôt après la mort.] + +[554: Sala, le 12 août.--_Correspondance_, p. 304.] + +[555: M. de Prokesch ne savait de la santé du prince que ce qu'en +disaient les journaux, c'est-à-dire peu de chose. Il ne pouvait +s'attendre à un dénouement si rapproché et si tragique. «M'écrire à +Rome, a-t-il dit, _le duc ne le pouvait pas sans en demander +l'autorisation_. Je compris qu'il préférait garder le silence. Je +n'avais donc pas le moindre pressentiment de l'état où il se trouvait.»] + +[556: + _Rebus in humanis nil dulcius experiere + Alterno convictu et fido pectore amici._ +] + +[557: Après les obsèques Marie-Louise était partie pour le château de +Persenbeug, où se trouvait l'Empereur. Elle devait retourner ensuite à +Parme, par Innsbruck.] + +[558: T. III, P. 15.] + +[559: Numéro du 14 août 1832.] + +[560: C'était une allusion au mot dit par le prince au baron de la Rue, +qui rentrait de Vienne à Paris en 1830: «Lorsque vous verrez la Colonne, +saluez-la pour moi!»] + +[561: Drame en deux actes, mêlé de couplets. Paris. Poussielgue, 1832.] + +[562: Il ne fut joué sur aucun théâtre.] + +[563: Il y eut peu de manifestations publiques en 1832. À +Clichy-la-Garenne, à la demande des habitants de ce quartier, un service +funèbre fut célébré le 23 août. On vendait dans les rues de Paris des +placards intitulés: _Les derniers moments du fils de Napoléon, ou le +Tombeau du duc de Reichstadt_, avec des gravures d'une simplicité +primitive. + +En fait de manifestations littéraires, je n'ai trouvé qu'une nouvelle de +Frédéric Soulié, intitulée _Sans nom_, plusieurs petites brochures +insignifiantes et un article humoristique de Jules Janin. Chateaubriand +consacra quelques lignes mélancoliques au duc de Reichstadt dans les +_Mémoires d'outre-tombe_. Victor Hugo, Béranger et Guiraud écrivirent +quelques vers, et ce fut tout.] + +[564: Cette lettre fut écrite le 10 octobre 1832, et parut à Fribourg en +Brisgau chez Herder avec ce sous-titre modeste: «_Par un de ses amis._» +M. de Metternich avait conseillé à l'auteur, qui était le chevalier de +Prokesch, de ne pas se nommer, ce qu'il fit, car il savait sur quel +terrain difficile on était alors placé à Vienne. Cette lettre a été +traduite par Gerson Hesse (Paris, librairie franco-allemande, 1832). Une +autre traduction de Bastien, que je crois être la meilleure, a paru chez +Levavasseur en 1833.] + +[565: Les moindres détails ont, à certaines heures, de tristes et +d'ironiques significations. Ainsi, quand Charles X, détrôné et proscrit, +arriva à Cherbourg, pour passer en Angleterre, un des gardes du corps +remarqua dans les chantiers un vaisseau en construction qu'on avait +jadis appelé _le Roi de Rome_ et qui avait encore pour titre _le Duc de +Bordeaux_... Quel allait être son troisième nom?] + +[566: Louis BLANC, _Histoire de Dix ans_.--Et comment ne pas penser ici +aux deuils si nombreux et ai prématurés qui depuis ont frappé cette +fière et implacable Maison d'Autriche?] + +[567: Les journaux autrichiens ont fait observer que, pour la première +fois depuis soixante-quatre ans, le jour des Morts de l'année 1896, la +tombe du duc de Reichstadt n'a point reçu de couronne, ses derniers +fidèles étant probablement morts.] + +[568: Le mariage secret eut lieu le 17 février 1834. Ce nouvel époux +réunissait à ce qu'il paraît, «tout ce que l'on peut désirer, fermeté et +douceur dans les manières en même temps; et c'est un homme si vertueux, +disait Marie-Louise, c'est une vraie trouvaille». Elle ajoutait que +c'était un saint, et elle vantait ses agréments en société. +(_Correspondance de Marie-Louise._)] + + + + + +End of Project Gutenberg's Le Roi de Rome (1811-1832), by Henri Welschinger + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI DE ROME (1811-1832) *** + +***** This file should be named 37050-0.txt or 37050-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/0/5/37050/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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