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+ <title>The Project Gutenberg eBook of L'Illustration, No. 0014, 3 Juin 1843 by Various</title>
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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0014, 3 Juin 1843, by Various
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: L'Illustration, No. 0014, 3 Juin 1843
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+Author: Various
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+Release Date: August 11, 2011 [EBook #37040]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK
+L'ILLUSTRATION, NO. 0014, 3 JUIN 1843 ***
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+Produced by Rénald Lévesque
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+<p>L'Illustration, No. 0014, 3 Juin 1843</p>
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+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+<pre>
+ Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
+ Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
+
+ Nº 14. Vol. 1.--SAMEDI 3 JUIN 1843.
+ Bureaux, rue de Seine, 33.
+
+ Ab. pour les Dep.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
+ pour l'étranger, 10 20 40.
+</pre>
+
+<div class="somm">
+<h3>SOMMAIRE.</h3>
+
+<p><b>Nécrologie</b>. Lacroix. <i>Portrait</i>.--<b>Courrier de Paris</b>. <i>Une scène de
+l'Incendio di Babylonia</i>.--<b>Les Grandes Eaux de Versailles.</b> <i>Fontaine du
+Point du Jour, bassin de Saturne, pièce du Dragon, char d'Apollon,
+l'avenue du Tapis vert</i>.--<b>La Cour du Grand-Duc</b>, nouvelle par Eugène
+Guinot (première partie), avec une <i>gravure</i>.--<b>Le Palais des Thermes,
+l'Hôtel de Cluny et la Collection Dusommerard.</b> <i>Plan du palais des
+Thermes et de l'hôtel de Cluny. Quenouille de buis. Miroir de toilette.
+Couteau en Ivoire, Aiguière d'étain, Étrier de François Ier. Vue de la
+Galerie.</i>--<b>Académie des sciences</b> 1. Sciences médicales--<b>Revue
+Algérienne</b>. Port d'Alger, Colonisation de l'Algérie, Carte du Sahel, le
+Port, deux dessins des travaux du port, Razzia par des réguliers
+d'Abd-el-Kader,--Bulletin bibliographique. La Russie en
+1839. --Annonces. --Modes. Deux gravures. --Correspondance. --Amusements des
+sciences.--Rébus.</p>
+</div>
+
+<h2>Lacroix.</h2>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>Lacroix.--Médaillon de David d'Angers.</b></p>
+
+<p>Sylvestre-François Lacroix, l'un des hommes qui ont été le plus utiles à
+l'enseignement des sciences exactes en France, vient de mourir. Ses
+obsèques ont eu lieu samedi dernier. Des députations de l'Académie des
+sciences, dont il était membre, de la Faculté des sciences, dont il a
+été le doyen» du Collège de France, où il était encore professeur
+titulaire, de l'École polytechnique, où il a enseigné l'analyse
+infinitésimale, l'ont accompagné à sa dernière demeure.</p>
+
+<p>Né à Paris en 1765, d'une famille pauvre, Lacroix trouva, à son début
+dans la vie, des chagrins et des entraves qui l'auraient arrêté
+complètement s'il avait eu un caractère moins persévérant. Encore
+enfant, accablé sous le poids d'une misère qu'il ne croyait pouvoir
+jamais surmonter, il conçut la singulière idée de se séquestrer
+complètement d'une société dont la constitution semblait lui enlever
+toutes chances d'avenir. A la lecture des <i>Aventures de Robinson</i>, il
+s'était épris d'un violent amour de la solitude, et il n'enviait plus
+d'autre sort que celui du héros de Daniel de Foe. S'embarquer, voguer
+vers de lointains parages et vivre de son industrie, abandonné à
+soi-même dans un des îlots déserts du grand Océan, tel était le rêve de
+Lacroix. Dans ce but, il chercha à apprendre l'art de la navigation dans
+les livres; et ayant bientôt reconnu que l'art nautique est entièrement
+fondé sur l'application des sciences mathématiques, il se livra avec
+ardeur à l'étude de celles-ci. Il y fit des progrès rapides. Mauduit,
+dont il suivait le cours au Collège de France, le remarqua parmi ses
+auditeurs, s'intéressa à lui et le recommanda vivement à quelques
+savants, dont le crédit le fit nommer professeur des gardes de la marine
+de Rochefort, quoiqu'il n'eut alors que dix-sept ans. Quatre ans plus
+tard, en 1786, Condorcet, l'un de ses protecteurs, l'appela à Paris
+comme son suppléant au <i>Lycée</i>, que l'on venait de fonder, et qui
+subsiste encore aujourd'hui sous le nom d'<i>Athénée royal</i>. En 1787, la
+même recommandation le fit nommer à l'École-Militaire. Cette même année,
+il remporta le prix proposé par l'Académie des sciences sur les
+assurances maritimes; deux ans plus tard il reçut le titre de
+correspondant de cette Académie. Successivement professeur à l'École
+d'artillerie de Besançon, examinateur des aspirants et des élèves du
+corps de l'artillerie en 1793, chef de bureau à la commission chargée de
+la réorganisation de l'instruction publique en 1794, adjoint à Monge
+comme professeur de géométrie descriptive à la première école normale,
+professeur de mathématiques à l'École centrale des Quatre-Nations,
+professeur d'analyse à l'École polytechnique et membre de l'Institut
+après la mort de Borda, en 1799, professeur de mathématiques et doyen à
+la Faculté des sciences, lors de la réorganisation de l'Université,
+examinateur permanent des élèves de l'École polytechnique, professeur au
+Collège de France en 1815, il remplit toutes ces fonctions avec un zèle
+et un talent qui ne se sont jamais démentis, jusqu'au moment où l'âge et
+la maladie l'ont forcé à se faire suppléer.</p>
+
+<p>Lacroix a laissé un nombre assez considérable d'ouvrages qui constituent
+un cours complet de mathématiques pures, depuis les éléments de
+l'arithmétique jusqu'aux sujets les plus ardus de l'analyse
+infinitésimales. Tout au contraire de certains auteurs qui abusent de
+leur position pour faire, de publications de ce genre, de simples
+spéculations, qui n'hésitent pas à introduire dans chacune de leurs
+nombreuses éditions des modifications de forme tout-à-fait
+insignifiantes, uniquement pour forcer les élèves de chaque année à
+acheter la plus récente de ses éditions, Lacroix avait travaillé avec
+assez de soin et de conscience à ses divers ouvrages pour n'avoir été
+obligé d'introduire plus tard que les changements réclamés par les
+progrès de la science. Ses <i>Éléments d'Arithmétique et d'Algèbre</i> seront
+longtemps encore étudiés avec fruit. Son <i>Traité élémentaire du Calcul de
+la probabilité</i> a rendu le service de mettre à la portée des personnes
+peu versées dans la haute analyse les résultats auxquels de grands
+géomètres étaient parvenus par des méthodes trop savantes pour être
+jamais vulgarisées. Son <i>Essai sur l'enseignement</i> respire l'amour de la
+jeunesse et du progrès des sciences, et renferme des vues excellentes.
+Mais son grand <i>Traite de calcul différentiel et de calcul intégral</i> en
+3 vol. in-4, est le plus important de ses ouvrages; aussi ce livre, où
+il a réuni tout ce qui a été écrit de plus profond sur la matière,
+a-t-il été placé, par le jury chargé de décerner les prix décennaux,
+immédiatement après le <i>Traité de mécanique analytique</i> de Lagrange.</p>
+
+<p>Enfin, la vie entière de Lacroix a été consacrée à l'étude et à
+l'enseignement de la science. S'il ne s'est pas placé, par ses travaux
+originaux, sur la ligne des grands géomètres tels que Lagrange, Laplace,
+ou même Fourier, Poisson et Legendre, il a mérité, par les services
+qu'il a rendus dans les différentes chaires qu'il a occupées et dans ses
+ouvrages destinés à l'instruction publique, un rang honorable
+immédiatement après ce noms illustres.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>Courrier de Paris</h3>
+
+<p>J'étais fort tranquillement étendu sur un moelleux divan, mon ami
+intime, remuant dans ma cervelle je ne sais quels rêves légers, <i>nescio
+quid ungarum</i>, lorsque mon Frontin, qu'on me passe le mot, entra avec
+cette allure effarée qui lui est ordinaire. Il faut qu'où sache que le
+drôle n'en fait jamais d'autres. Toutes les fois qu'il ouvre ma porte,
+je crois voir arriver une sinistre nouvelle; c'est un de ces gens qui
+vous disent: Monsieur veut-il ses pantoufles? du ton dont ils
+annonceraient la fin du monde, et qui brossent vos habits et cirent vos
+bottes d'un air désespéré.</p>
+
+<p>«Monsieur, dit mon homme, c'est une lettre! et il me regardait d'un oeil
+inquiet.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i30"> ...--Eh bien! c'est une lettre</p>
+<p class="i14"> Qu'en mes mains le portier t'aura dit de remettre.</p>
+</div></div>
+
+<p>--Oui, monsieur.--Cela suffit, va-t-en!»</p>
+
+<p>Je brisai le cachet et je lus ces mots: Vous êtes prié d'assister à
+L'incendie de Babylone.--Diable! m'écriai-je, la chose est grave; un
+incendie! et l'on veut que j'en sois le témoin et le complice! mais le
+Code pénal est formel; il s'agit des galères. L'incendie de Babylone
+encore, l'orgueil et la souveraine de l'Orient! Si du moins c'était une
+bicoque, le cas peut-être serait moins pendable; on pourrait plaider les
+circonstances atténuantes!--Cependant je cherchais à lire un nom au bas
+de la lettre, comptant sur la signature de Sémiramis ou tout au moins
+sur celle de Nimas. Point de signature! un billet anonyme! l'anonyme, ce
+masque des pervers, me donna des soupçons. Le coup part de la main de ce
+traître d'Assur, pensai-je: Oh! <i>perfecto, scelerato Assuro!</i></p>
+
+<p>Du reste, rien n'y manquait; tout était prévu avec une abominable
+attention pour me faciliter le crime; on m'annonçait le jour, l'instant,
+le lieu: samedi, 27 mai, neuf heures et demie du soir, rue du Bac, 12.
+Il n'y avait pas moyen d'échapper.</p>
+
+<p>Choisir les ténèbres profondes, quel raffinement d'incendiaire! La belle
+affaire, en effet, qu'un incendie en plein midi! Mais que cela fait
+bien, le soir, quand tout sommeille à l'ombre de la nuit!</p>
+
+<p>Mon premier mouvement fut d'avertir les pompiers et M le Commissaire de
+police; je ne sais quelle infernale pensée m'en empêcha; mon oeil
+s'illumina tout à coup d'une flamme féroce, un sourire diabolique erra
+sur mes lèvres, l'atroce ricanement de Méphistophélès s'échappa de mon
+gosier aride, et j'eus un accès de Néron mettant le feu aux quatre coins
+de Rome. Que vous dirai-je? Voir Babylone rue du Bac, nº 12, la voir
+brûler comme un fagot, me parut une rare délectation, un plaisir
+superfin. Horreur!</p>
+
+<p>La nuit venue et l'heure fatale ayant sonné à ma pendule telle qu'un
+glas funèbre, je me jetai sournoisement dans les profondeurs d'une
+citadine, comme un scélérat qui cherche à éviter l'oeil de MM les
+sergents de ville. Mon attelage éthique, semblable à ce cheval décharné
+de la Mort dont parle l'Apocalypse, me conduisit à travers les routes
+les plus sombres et les plus tortueuses; le ciel était de mauvaise
+humeur; une pluie sinistre tombait goutte à goutte, le vent poussait de
+petits gémissements lugubres, balançant dans l'air des lueurs blafardes
+çà et là suspendues, que j'ai cru reconnaître plus tard pour des
+réverbères.</p>
+
+<p>Enfin j'arrive, «Le chemin de Babylone? demandai-je d'une voix altérée à
+un grand diable debout sur la porte (quelque Ammonite sans doute, ou
+quelque Moabite en captivité).--Au premier, l'escalier à gauche, me
+répondit-il sans plus s'émouvoir qu'une pièce de bois, comme dit
+Célimène. Au même instant, un bruit effroyable se fit entendre: c'était
+un pot de fleurs qui tombait d'une fenêtre et se brisait avec fracas à
+dix pas de moi, A cette preuve de jardins suspendus, je fus convaincu
+qu'en effet j'étais à Babylone.</p>
+
+<p>Mon coeur battait avec violence tandis que je montais l'escalier et ce
+n'est pas sans terreur que j'entrai dans l'enceinte Babylonienne. Que
+voulez-vous? les plus endurcis; palissent sur le seuil d'un forfait.
+Mais quel fut mon étonnement! Je m'attendais à pénétrer dans une caverne
+aussi noire que la caverne des bandits de Gil Blas, et j'étais au milieu
+d'un immense et magnifique salon, tout brillant d'or et de lumière! Je
+croyais tomber dans une bande sinistre de Babyloniens atroces et
+d'horribles Babyloniennes armés de torches, de briquets phosphoriques et
+autres instruments incendiaires, et, de tous cotés, je voyais
+d'agréables visages, un air de fête partout répandu, des Babylonniens
+gantés et vernis, des Babyloniennes au doux accueil, au fin regard, aux
+blanches épaules demi-nues, la gaze et la soie, le sourire sur les
+lèvres, la fleur et le diamant dans les cheveux! Tout ébloui et tout
+charmé, je sentis que s'il y avait réellement un crime à commettre de
+moitié avec ces jolies complices, on le commettrait de tout son coeur.</p>
+
+<p>A chaque coup d'oeil que je donnais à droite ou à gauche, c'était une
+délicieuse découverte, ou plutôt une reconnaissance. Je retrouvais peu à
+peu toute la Babylone élégante et spirituelle: le talent, le goût, la
+grâce, la beauté; ici, l'écrivain et l'artiste, des noms récemment
+célèbres et de vieux noms; et, pour ornement, cette guirlande de jolies
+femmes parfumées et fleuries, que Babylone tresse pour tous ses plaisirs
+et qu'on rencontre dans toutes ses fêtes: les perles du faubourg
+Saint-Germain, la fine fleur du boulevard Italien. L'erreur n'était plus
+possible; je n'avais pas affaire à des incendiaires, mais aux plus
+aimables gens du monde, et s'il fallait craindre un incendie, c'était
+seulement de la part de certaines prunelles adorables qui étincelaient
+çà et là et jetaient leur feu.</p>
+
+<p>Toute cette société, parée et souriante, et venue là non pour assister
+au sac et au brûlement d'une ville, mais pour passer quelques-unes de
+ces heures où se plaît Babylone, heures pleines d'éclat, de fines
+causeries, d'esprit vif et délié, et de chants mélodieux; et, certes, il
+ne s'agit pus seulement d'une romance, d'une cavatine ou d'un duo, mais
+d'un opéra tout entier, d'un opéra en deux actes: <i>L'Incendio di
+Babylonia.</i></p>
+
+<p>Chut! faites silence, messieurs; et vous, mesdames, soyez sages; le
+spectacle va commencer; si le chef d'orchestre ne donne pas le signal,
+en frappant trois coups sur la cabane du souffleur, c'est que nous
+n'avons pas de chef d'orchestre; mais entendez le piano aux touches
+rapides et sonores, il remplace à lui seul, sous des mains habiles, tout
+le bataillon des instruments à cordes et à vent.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"><br><b>L'<i>Incendio di Babylonia</i>, opéra-Buffa en 2 actes,
+paroles de M.***, musique de M. le comte de Feltre--Scène 4 du 1er acte.
+Personnages: Orlando, M. Ponchard; Clorinda, madame Damoreau; Ferocino,
+M. *** Le tyran surprend le billet tendre donné par Orlando à la
+princesse.</b></p>
+
+<p>Le théâtre représente une forêt vierge, ce qui répand tout d'abord sur
+la scène un parfum d'honnêteté et de candeur; décor charmant, qui ferait
+envie aux théâtres privilégiés et patentés. Quatre grands gaillards
+entrent dans la forêt; du front ils touchent aux frises, et paraissent
+forts comme des Turcs. Il y a une bonne raison pour cela, c'est que ce
+sont des Turcs en effet. <i>Cherchiamo! cherchiamo! cherchiamo!</i>
+s'écrient-ils. Que cherchent-ils? personne ne le sait; ils ne le savent
+pas eux-mêmes. Vous sentez combien cette exposition est mystérieuse et
+saisissante.</p>
+
+<p>Mais voici Ferocino! Ai-je besoin de vous faire connaître sa personne et
+son caractère? son nom le dénonce suffisamment, Ferocino est féroce; il
+porte de terribles moustaches, un large feutre aux plumes flottantes, un
+vêtement de velours noir, insigne du scélérat, un long poignard <i>per
+trucidare</i>. Ferocino vient dans la forêt pour épouser la princesse
+Clorinda. Il a un rival; mais il le tuera. On n'est pas Ferocino pour
+rien.</p>
+
+<p>Une douce voix de gondolier roucoule dans le lointain: il paraît que le
+grand canal de Venise traverse la forêt vierge. <i>Felice gondoliere!</i>
+s'écrie Ferocino avec amertume; il ne connaît pas le <i>pene di amore!</i>
+Ainsi le terrible Bajazet s'arrêta un jour avec mélancolie devant un
+pâtre qui soufflait nonchalamment dans ses pipeaux champêtres. Cette
+situation est du haut sublime.</p>
+
+<p>Un étranger demande à voir Ferocino. Le tyran l'accueille avec bonté.
+Les forêts vierges sont si commodes pour y donner audience! «Ton nom?
+demande Ferocino.--<i>Io sono pelerino persecuto per la fata</i>.--Ton nom,
+te dis-je? <i>lo sono pelerino persecuto</i>.--Ton nom, encore un coup?--Io
+sono pelerino.--Signor, signor, rabachate,» répond Ferocino avec
+douceur.</p>
+
+<p>Arrivés à ces termes de la discussion, il est clair que nous touchons à
+une catastrophe. Le pèlerin jette là sa robe grise et se dévoile; plus
+de pèlerin! Place au rival de Ferocino, au troubadour Orlando, chevalier
+de la Légion-d'honneur, Ici une scène terrible: Orlando et Ferocino se
+mesurent des yeux, et expriment leur rage dans un duo galant: <i>Volo te
+transpersar! volo te echignar!</i> c'est horrible!</p>
+
+<p>Arrive Clorinda. L'ingénieux Orlando veut lui glisser adroitement un
+billet doux, format in-4; Ferocino l'arrête au passage. Fureurs,
+évanouissements; on se battra à mort: <i>Volo te echignar! vota te
+transpersar!</i> Que de sang va couler!</p>
+
+<p>Clorinda en devient folle; il y de quoi: <i>perdita la boula</i>: elle est
+pâle <i>e def'risata</i>, mais défrisée d'un seul côté, circonstance qui
+laisse une mêche d'espoir.</p>
+
+<p>Sonnez, clairons! battez, tambours! Orlando revient vainqueur Ferocino
+est étendu quelque part dans un coin de la forêt, <i>transpersato,
+juguleto, abimeto</i>. Joie des deux amants; Clorinda recouvre la raison et
+sa frisure.</p>
+
+<p>«Vous me croyez défunt» s'écrie tout à coup une voix terrible; mais je
+n'étais que blessé, <i>solamente blessato</i>. Je pourrais vous châtier, je
+préfère vous donner ma bénédiction.» Et Ferocino, ressuscité, bénit et
+marie la princesse et le troubadour, <i>O generose rivale!</i> Après tout,
+dit philosophiquement Ferocino, si je perds une femme, je recouvre la
+vie, ce qui <i>doubla mia félicita.</i>»</p>
+
+<p>Cet admirable poème a obtenu un succès d'enthousiasme. Au milieu des
+applaudissements, Ferocino est venu dire d'une voix émue: «L'ouvrage qui
+vient de causer une si vive sensation est tiré d'un manuscrit inédit du
+Dante.» Personne n'a paru en douter. Le style peut-être ne rappelle pas
+précisément celui de la Divine Comédie, mais aussi le fond n'est pas
+exactement le même, et les hommes de génie ont toujours deux styles pour
+deux sujets différents.--Quant à l'auteur de la musique, il se nomme il
+signor Pilliardini.</p>
+
+<p>Non pas Pilliardini, maître Ferocino. Finissons la comédie et ne
+plaisantons plus. Puisque vous avez dissimulé le nom du spirituel et
+ingénieux compositeur, je le nommerai, moi: c'est M. le comte de Feltre.
+M. de Feltre et le signor Pilliardini n'ont rien à faire ensemble;
+Pilliardini butine à droite et à gauche, une idée à l'un, une phrase à
+l'autre, c'est son métier. Sans cette rapine, il signor Pilliardini
+mourrait d'inanition. M. de Feltre vit de ses revenus et fait sa récolte
+sur ses propres domaines; il ne doit rien qu'à lui-même; esprit,
+science, invention aimable et féconde, tout ce qu'il fait entendre lui
+appartient. Aimez-vous le naïf ou le piquant, le galant ou le tendre, M.
+de Feltre est votre homme. Les salons de Paris en savent quelque chose,
+et répètent avec prédilection mille charmantes mélodies, filles
+gracieuses de ses loisirs.</p>
+
+<p>Cette fois, M. de Feltre a fait plus qu'un nocturne, plus qu'un
+spirituel couplet, plus qu'un joli duo: il a fait un opéra, il a fait
+une partition pleine d'élégance, de goût et de talent. D'abord, il s'est
+conformé au ton railleur du poème, amusante parodie du genre italien;
+mais peu à peu, laissant l'exagération satirique, M. de Feltre s'est
+abandonné à de délicieuses inspirations; si bien qu'Auber, qui écoutait,
+a dit; «Il n'est pas facile de plaisanter comme cela!»</p>
+
+<p>Avec quel transport le parterre applaudissait; et quel parterre! un
+parterre comme vous n'en avez jamais vu, comme vous n'en verrez jamais.
+Les plus beaux cheveux, la peau la plus blanche, les plus fines mains,
+un parterre de jolies femmes, enfin. Ce n'était pas ce gros et brutal
+bravo qui s'échappe avec violence des <i>battoirs</i> virils, mais un petit
+bruit caressant, doux et velouté, qui a dû chatouiller l'oreille de M.
+de Feltre.</p>
+
+<p>Oui, mesdames, donnez des bravos, tressez des couronnes pour M. de
+Feltre, mais n'oubliez pas les chanteurs: les chanteurs ont tous
+vaillamment et gracieusement combattu dans cette mémorable soirée,
+depuis le premier Turc jusqu'au dernier. Quelle voix délicate et suave
+que la voix de Clorinda! Eh! vraiment, je le crois bien: Clorinda chante
+par le mélodieux gosier de madame Damoreau! Qu'Orlando a de goût et de
+savoir! comment s'en étonner? Orlando est Ponchard! Ces deux artistes
+célèbre» ont prêté à M. de Feltre l'appui de leur talent, avec une grâce
+exquise; aussi voyez quelle pluie de roses inonde madame Damoreau! elle
+veut marcher, et à chaque pas son pied foule un bouquet embaumé, sans
+compter les bouquets de rimes galantes et les tendres adieux. Hélas! le
+Nouveau-Monde nous enlève madame Damoreau; l'Amérique nous vole cet écho
+mélodieux; adieu! partez! lui disaient de toutes parts ces bravos, ces
+couronnes et ces vers; partez, puisqu'il le faut, mais ne nous oubliez
+pas!</p>
+
+<p>Quant à vous, seigneur Ferocino, je ne vous perds pas de vue, et vous ne
+m'échapperez pas: vous avez beau faire; en vain vous cherchez à vous
+dissimuler, en vrai tyran, sous votre large feutre, derrière votre
+atroce poignard, là l'abri de votre barbe formidable; ou vous connaît;
+on sait qui vous êtes: et si l'on voulait, ou vous nommerait en toutes
+lettres; mais vous le défendez: vous avez l'originalité d'avoir un goût
+rare, une admirable voix, un sang-froid charmant, et de garder
+l'anonyme! Vous jouez, vous chantez ce terrible rôle de Ferocino comme
+le ferait un acteur spirituel, un chanteur excellent, et vous ne voulez
+pas qu'on le dise.--Ah! pardieu, vous êtes un singulier homme! Nous le
+dirons malgré vous, pour vous faire de la peine; car, voyez-vous,
+Ferocino, nous vous gardons une rancune! Être un homme de loisir, un
+homme du monde heureux, avoir le droit de ne rien savoir et de ne rien
+faire, et se permettre un talent comme le vôtre, c'est révoltant; si
+l'on ne se retenait, on irait vous en demander raison.</p>
+
+<p>Ou a cru un moment que Rossini viendrait à cette soirée splendide; il
+n'est pas venu; peut-être se reposait-il encore de la fatigue du voyage.
+Savez-vous en effet sa grande nouvelle? une nouvelle qui court de salon
+en salon et fait tressaillir tous les échos de l'Académie royale de
+musique: Rossini revient! Rossini est revenu! Le mot: «Madame se meurt!
+madame est morte! ne produisit pas une émotion plus grande sous les
+voûtes de Versailles et de Saint-Denis. --Ce n'est pas une vaine rumeur,
+une plaisanterie, un <i>puff</i>; on l'a vu, on l'a reconnu; c'est bien lui,
+Rossini!... Après dix ans d'absence et de retraite, le voilà!</p>
+
+<p>Que vient-il faire? Le sublime boudeur est il apaisé? Le chantre
+mélodieux s'est-il lassé de faire le muet? Quelque Guillaume Tell,
+quelque Othello est-il descendu de chaise de poste avec lui? On le
+désire, on l'espère, l'Opéra fait des neuvaines pour attirer cette
+bénédiction d'en haut, et M. Léon Pillet va de temps et temps en
+pèlerinage à Notre-Dame-de-Lorette. Cependant l'illustre maestro se tait
+et continue de s'envelopper de silence et de mystère: à peine s'est-il
+montré; à peine quelques élus ont-ils pu entrevoir et adorer le <i>dieu</i>
+de la musique. Tout ce qui chante, tout ce qui racle une corde, tout ce
+qui souffle dans un instrument, tout ce qui assemble des notes, depuis
+le plus illustre maître jusqu'au joueur de mirliton et de guimbarde,
+s'est fait inscrire chez Rossini. On frappe à sa porte du matin au soir,
+on s'incline sur le seuil, ou se signe sous les fenêtres; le concierge
+demande un supplément de logement pour placer les cartes de visite......
+Eh bien! après tant de démonstrations, de salutations et d'adorations,
+savez-vous ce que Rossini est capable de faire? Il est homme à partir un
+beau matin, laissant là son monde ébahi, de retourner à Bologne et
+d'écrire à M. Léon Pillet: «Mon cher monsieur, je n'étais revenu à Paris
+que pour guérir mon estomac et ma gastrite. Adieu. Vous apprendrez, je
+pense, avec plaisir que, depuis mon retour, je digère bien. Tout à vous.
+<span class="sc">Rossini.</span>»</p>
+
+<p>Puisque nous voici à l'Opéra, n'en sortons pas sans donner de bonnes
+nouvelles: Carlotta Grisi, qu'on craignait de perdre, a renouvelé son
+engagement; nous gardons la willi pour trois ans encore. Fanny Ellsler
+ne danse plus que sur des millions: Taglioni voltige à droite et à
+gauche; du Midi au Nord, de l'Orient à l'Occident; on court après la
+Cérito aux pieds légers, sans pouvoir l'atteindre. Dans cette situation
+difficile, il faut bien se contenter de Carlotta, et remercier
+Terpsichore (vieux style).</p>
+
+<p>Les furets de coulisses n'ont pas publié le chiffre de son nouvel
+engagement, je veux dire de ses appointements; mais on le devine, un pas
+de willi ne peut guère se donner à moins de 30.000 francs par an. Lord
+Pluncket offre dix schellings à Chatterton; un poète, un homme de génie,
+ne vaut pas davantage; mais pour un entrechat et un rond de jambe, c'est
+autre chose; milord videra son portefeuille.</p>
+
+<p>Barroilhet aussi nous reste; quant au total de son traité, on le
+connaît: il s'agit d'une bagatelle, de 70.000 francs par an; 70.000
+francs pour chanter: <i>Pour tant d'amour ne soyez pas ingrate!</i> La belle
+invention que la romance!... Pour tant de mille francs ne chantez jamais
+faux, ô Barroilhet!</p>
+
+<p>La presse se propage et prend tous les noms et toutes les formes: que
+deviendra cette population de journaux? c'est une véritable famille de
+mère Cigogne; chaque jour en fait éclore par douzaines; il est vrai que
+la plupart ne naissent pas viables et meurent le lendemain. Voici venir
+le <i>Journal des cataractes</i>; il a placardé; cette semaine, son
+prospectus sur les grands murs de la ville, et fait sonner sa trompette
+dans les feuilles d'annonces.--Eh! pourquoi pas un <i>Journal des
+cataractes?</i> faut d'autres font fortune, qui ne s'adressent qu'à des
+aveugles!</p>
+
+<p>Tandis que Paris s'amuse, rit et s'occupe de ses chanteurs et de ses
+danseuses, la mort continue à frapper à son seuil indistinctement. Ici
+une fête, là un deuil; une larme de ce côté, de l'autre un éclat de
+rire. Les jours se passent ainsi, voilés d'un crêpe, couronnés de
+fleurs; on s'habitue à cette vie et l'on y songe à peine. L'humanité
+ressemble à un être mort et vivant par moitié: le bras droit s'agite,
+l'oeil droit regarde, une lèvre sourit; à gauche, le bras, l'oeil, sont
+immobiles, et la lèvre pâle et éteinte.</p>
+
+<p>Mademoiselle Des..., une blanche jeune fille de seize ans, un de ces
+anges doux et souriants qu'on regarde passer, est morte il y a trois
+jours, enlevée rapidement, comme par un coup de foudre, le lendemain
+d'un bal Esprit, jeunesse, beauté, l'espoir d'une vie riante et adorée,
+tout a fui. «Non, après ce que j'ai vu, la santé n'est qu'un nom; les
+grâces, les plaisirs, la fortune, ne sont qu'une apparence: la vie n'est
+qu'un songe, dit Bossuet.»</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Les Grandes eaux de Versailles.</h2>
+
+<p>Les eaux de Versailles sont bien déchues de leur antique splendeur;
+d'ordinaire le Titan enseveli sous les rochers ne tire plus du fond de
+sa puissante poitrine qu'un maigre filet d'eau; les grenouille mouillent
+à grand'peine la tête de Latone; le serpent Python, qui lançait
+superbement dans les airs sa gerbe audacieuse, vieilli, épuisé,
+languissant, a perdu plus de la moitié de sa vigoureuse baleine; enfin,
+les phoques eux mêmes et les Tritons, ces dieux marins, n'ont plus assez
+d'eau pour remplir leurs narines et leurs conques: Amphitrite semble
+leur mesurer désormais le perfide élément. Cette pauvreté, qui va
+croissant, date du grand roi lui-même; et Louis XIV, malgré l'effort
+constant des machines et des canaux, voyait l'eau se dessécher dans ses
+bassins, et se dérober sous ses divinités nautiques: «L'eau manquait,
+quoi qu'on pût faire, dit Saint-Simon, et ces merveilles de l'art en
+fontaines, se tarissaient, comme elles font encore à tous moments,
+malgré la prévoyance de ses mers de réservoirs, qui avaient coûté tant
+de millions à établir et à conduire sur le sable mouvant et sur la
+fange.» La Fontaine commettait donc une insigne flatterie lorsqu'il
+chantait ainsi dans sa Psyché les bassins royaux;</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i14"> Jamais on n'a trouvé ces rives sans zéphyrs;</p>
+ <p class="i14"> Flore s'y rafraîchit au sein de leurs soupirs,</p>
+ <p class="i14"> Les Nymphes d'alentour souvent dans les nuits sombres</p>
+ <p class="i14"> S'y vont baigner en troupe, à la faveur des ombres.</p>
+</div></div>
+
+<p>Les Nymphes ne pouvaient tout au plus y prendre qu'un bain de pieds.</p>
+
+<p>Cependant les eaux de Versailles sont encore riches, assez pour retenir
+le nom d'incomparables qui leur fut donné par les détracteurs mêmes de
+Versailles et du grand roi; mais beaucoup les méprisent aujourd'hui,
+parce qu'elles sont abandonnées à la foule bourgeoise, parce qu'elles
+sont devenues de banales réjouissances, semblables aux feux d'artifice
+et aux divertissements des Champs-Elysées.</p>
+
+<p>Les poètes, coeurs solitaires, viennent sous les ombrages de Versailles
+rêver aux temps évanouis, aux splendeurs éclipsées; ils viennent
+réveiller dans le parc désert les souvenirs du grand siècle, demander
+aux statues pensives:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20"> .... Les secrets de ce passé trop vain,
+<p class="i10"> De ce passé charmant, plein de flammes discrètes.
+<p class="i10"> Où parmi grands rois naissaient les grands poètes.
+</div></div>
+
+<p>La nature, si oublieuse partout ailleurs, semble porter ici, au
+contraire, l'ineffaçable empreinte de ses premiers maîtres; des ombres
+amoureuses, des fantômes magnifiques peuplent ces allées silencieuses,
+le vent murmure les vers de Racine et de Molière, les grands escaliers
+apparaissent encore</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Montés et descendus par des gens en parure.</p>
+</div></div>
+
+<p>Le poète se mêle à la foule des courtisans brodés et dorés, il rend à
+Versailles ses fêtes, ses amours d'autrefois, et il croit voir briller
+l'image éclatante du grand roi dans les eaux jaillissantes, teintes de
+mille couleurs par les rayons de ce soleil que Louis XIV avait pris pour
+emblème. Mais, à toutes ces belles imaginations, il faut le silence et
+la solitude, il faut le parc désert et les charmilles abandonnées. Comme
+le fidèle serviteur des anciens seigneurs, le poète s'enfuit devant la
+foule des nouveaux maîtres, qu'il traite en lui-même d'usurpateurs
+profanes et sacrilèges; il déteste, dans ce château royal, la fête
+bourgeoise, la réjouissance plébéienne.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003a.png"><br><b>Eaux de Versailles.--Fontaine du Point du Jour.</b></p>
+
+<p>Cependant ils arrivent ces nouveaux maîtres. Marie-Antoinette,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> De Trianon l'auguste et jeune déité,</p>
+</div></div>
+
+
+
+<p>comme l'appelait Delille; Marie-Antoinette, au grand scandale de tous,
+mettait trente-cinq minutes à faire le chemin de Paris à Versailles,
+crevant les piqueurs et les chevaux. La foule, nouvelle maîtresse de
+céans, y arrive moitié plus vite que la reine Marie-Antoinette, et dans
+un équipage cent fois plus beau, plus splendide à voir, <i>iguiromis
+equis</i>; chacun des bonds de ces vigoureux coursiers apporte à la fête
+mille nouveaux spectateurs, et ce flot toujours croissant envahit les
+avenues, les bosquets, les charmilles, les jardins, se heurtant, se
+pressant dans les immenses allées, devenues trop étroites pour contenir
+Paris tout entier. Paris endimanché, Paris qui vient visiter son château
+et son parc de Versailles Louis XIV n'arrivait pas avec cette pompe et
+ce fracas. Napoléon et tout son cortège impérial ne suffisaient pas à
+remplir ainsi la vaste demeure; Versailles était véritablement fait pour
+le peuple, car le peuple est seul assez grand pour en peupler les
+immenses solitudes. Mieux encore que le grand roi, il peut dire:
+Versailles, c'est moi; car c'est lui qui l'a payé, c'est lui qui l'a
+bâti, c'est lui qui l'a planté. Vingt mille francs! vingt mille francs!
+disait Louis XIV à chaque petit article nouveau du plan que lui exposait
+Le Nôtre; c'est-à-dire vingt mille francs de taxes, vingt mille francs
+d'impôts ajoutés encore à la misère publique. Les allées s'élevaient
+tout d'un coup par enchantement, plantées d'une seule fois, à un
+roulement de tambour; les eaux de la Seine étaient apportées sur la
+montagne, de gigantesques travaux essayaient de détourner le cours de
+l'Eure; mais toutes ces merveilles s'accomplissaient à la ruine des
+misérables; l'infanterie entière, l'infanterie glorieuse de Rocroy et de
+Fribourg, périssait à la tâche; trente six mille travailleurs se
+consumaient pour ces féeries royales: «Toutes les nuits, dit madame de
+Sévigné, on emportait des chariots remplis de malades et de morts.»
+--<i>Et puis, par un triste retour, le sang des gardes du corps</i> de la
+raine, qui rougit encore une des corniches du château, n'atteste-t-il
+pas que le peuple, après avoir pavé de son argent et construit de ses
+bras le royal Versailles, y est entré un jour en conquérant, en maître,
+disant:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> C'est pour me divertir que les nymphes sont faites,</p>
+<p class="i14"> C'est pour moi dans ce bois que de savantes mains</p>
+<p class="i14"> Ont mêlé les dieux grecs et les Césars romains...?</p>
+</div></div>
+
+<p>Pourquoi donc s'étonner que le bourgeois veuille jouir à son tour de ces
+ombrages et de ces eaux? Pourquoi ferait-il tache à toute cette
+magnificence de verdure et de marbre? Sans doute il ne vient point au
+parc chercher des émotions historiques; il ne vient point rêver sous les
+arbres.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> D'où tombaient autrefois des rimes pour Boileau;</p>
+</div></div>
+
+<p>il ne pense guère aux femmes de l'autre temps; il ne se rappelle point
+dans ces bosquets-, auprès de ces bassins.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Chevreuse aux yeux noyés, Thiange aux airs superbes:</p>
+</div></div>
+
+<p>et lorsqu'il se promène en famille dans cette charmante Allée d'eau, il
+se soucie assez peu de savoir que la Dubarry aimait singulièrement cet
+ombrage, qu'elle y venait tous les jours suivie de son fameux petit
+nègre Zamor, qui portait la queue de sa robe. Non, ses connaissances
+historiques ne remontent pas au delà de 89 et tout au plus a-t-il
+entendu parler des infamies du Parc-aux-Cerfs.--Il vient simplement se
+promener au milieu de cette verdure, la plus puissante et la plus
+épaisse qui soit au monde; il vient goûter la fraîcheur aimable de ces
+lieux, et regarder aussi, lui, aux grands jours, les <i>effets
+incomparables</i> des grandes Eaux Versailles, avec ses charmilles
+infinies, ses vases, ses statues innombrables, ses merveilles de toutes
+sortes, est la villa du pauvre, sa fantaisie impériale, son palais
+enchanté tel qu'il l'a vu parfois dans ses rêves, et plus sa vie de tous
+les jours est sombre et chétive, mieux il sent aux heures de fête, la
+fastueuse beauté de ces palais et de ces jardins.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003b.png"><br><b>Eaux de Versailles.--Bassin de Saturne ou de l'Hiver.</b></p>
+
+<p>Mais son émotion manque de recueillement; la foule n'est point
+élégiaque, elle ne subtilise pas devant cette nature prodigieuse qui
+étonne la pensée des sages; elle ne s'amuse pas à comparer les arbres
+taillés, les allées tirées au cordeau, à notre littérature classique:
+elle ne trouve point que le parc de Versailles ressemble à une tragédie
+de Racine, où se voit une féconde nature disciplinée par un art non
+moins fécond, où la fantaisie se fait si régulière et la vigueur si
+modérée que les malhabiles sont tentés de les nier tous les deux. Le
+bourgeois, après avoir parcouru les galeries du château, poursuit sa
+course heureuse à travers ces autres galeries de verdure, sous ces dômes
+de feuillage, dans ces vastes appartements en plein air dont les
+charmilles épaisses forment murailles: pour lui le parc de Versailles
+c'en est encore le château; les allées, les bosquets, les ronds-points,
+tout peuplés de statues et de grands vases, sont les galeries et les
+salles d'été de ce magnifique palais. Et c'était ainsi que Louis XIV
+comprenait son jardin, c'était ainsi que l'avait conçu Le Nôtre, «prêtre
+de Flore et de Pomone encore», comme l'appelait La Fontaine.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005a.png"><br><b>Eaux de Versailles.--Pièce du Dragon.</b></p>
+
+<p>Cependant que les uns sont au jardin de la reine à respirer le parfum
+des fleurs, que les autres foulent la grande pelouse et s'exercent
+infructueusement à suivre la ligne droite, les yeux fermée, voici que
+les eaux arrivent derrière les charmilles on les entend déjà; une
+fraîcheur soudaine se répand dans l'air; une humide ventilation agite
+les feuillages; les Ondins babillards se réveillent tout à coup du fond
+des noirs bassins, et gazouillent doucement dans le fourré; de tous
+les côtés, sans qu'on sache d'où sortent ces notes perlées, ces clairs
+murmures, l'eau chante, l'eau parle comme dans les contes de fées,
+<i>«strepit lympha loquax,»</i> Il semble que chaque arbre recèle une source
+murmurante; que derrière chaque massif se cache une naïade en pleurs;
+qui sanglote harmonieusement; que dans chaque vase étrusque les lutins
+familiers empruntent pour jaser entre eux la voix douce et flûtée d'une
+petite gerbe d'eau. Puis s'élèvent au-dessus de ce concert universel les
+notes puissantes, les tons plus graves des grands bassins qui lancent
+jusqu'au ciel leurs flots rayonnants, et se répandent au soleil en
+nappes écumantes. Alors tout le parc prend un air de fête inaccoutumé,
+toutes les mornes statues, enchaînées dans leurs gaines éternelles, se
+font un visage moins morose; les Césars dérident leurs front soucieux,
+et le vieux Faune, qui depuis des siècles riait tout seul au fond des
+bois, s'étonne de cette allégresse unanime, de cette joie vive répandue
+dans les airs. Puis chacun se presse, se heurte, court à perdre haleine,
+traînant après lui ses petits enfanta qui veulent tout voir, et qui
+n'ont qu'une heure pour faire toutes ces stations de joie, qu'une heure
+pour s'émerveiller devant tous ces bassins, tous ces jets d'eau, toutes
+ces cascades resplendissantes; un coup d'oeil pour le Titan et ses
+rochers, un regard pour la Gerbe, un autre pour le bassin de Saturne,
+pour le cabinet des Muses.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005b.png"><br><b>Eaux de Versailles.--Char d'Apollon.</b></p>
+
+<p>Vite aux grandes pièces, dépêchons-nous, l'heure s'avance: voici d'abord
+Latone et ses deux enfants, Apollon et Diane, qui demandait vengeance à
+Jupiter contre les insultes des paysans de Lydie--Ovide a métamorphosé
+ces insulteurs en grenouilles, mais il avait oublie de changer leurs
+imprécations en ces jets d'eau qui s'élancent vers la déesse par des
+courbes gracieuses, et croisent dans tous les sens leurs gerbes
+brillantes, symbole mythologique qu'un de nos grands écrivains a si
+poétiquement expliqué: «Ces eaux» nous dit-il» qui montent et descendent
+avec tant de grâce et de majesté, expriment la vaste circulation sociale
+qui eut lieu alors pour la première fois, la puissance et la richesse
+montant du peuple au roi pour retomber du roi au peuple, en gloire, en
+bon ordre, en harmonie, la charmante Latone, en laquelle est l'unité du
+jardin, fait taire de quelques gouttes d'eau les insolentes clameurs du
+groupe qui l'assiège; d'hommes ils deviennent grenouilles coassantes.
+C'est la royauté triomphant de la Fronde.»</p>
+
+<p>Mais M. Michelet nous fait oublier Apollon sur son char, traîné par
+quatre chevaux et entouré de dauphins et de Tritons; le peuple, voyant
+toute l'année ce pesant attelage échoué sur ou bas-fond de deux pieds
+d'eau, l'a moqueusement surnommé le <i>Char embourbé</i>; mais ce char
+reprend, à cette heure, sa course légère et victorieuse: il lance vers
+le ciel trois jets d'eau magnifiques de soixante et cinquante pieds au
+moins, et à travers ce nuage transparent, à demi voilé sous ces
+brillantes vapeurs, le dieu du jour, source du feu, recouvre tout son
+éclat et apparaît comme une digne image de ce splendide soleil qui d'en
+haut l'inonde de ses rayons, et met dans chaque goutte d'eau toutes les
+couleur de l'arc-en-ciel. Bientôt, fatigué d'avoir fourni cette
+glorieuse carrière, le dieu ira se reposer au <i>banquet d'Apollon</i>, parmi
+les nymphes de Girardon; il laissera paître en liberté ses coursiers
+hennissants, et viendra s'asseoir en paix dans cette grotte fameuse que
+La Fontaine a chantée en de si beaux vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Le dieu, se reposant sous les voûtes humides</p>
+<p class="i14"> Est aussi au milieu d'un choeur de Néréides;</p>
+<p class="i14"> Toutes sont des Venus de qui l'air gracieux</p>
+<p class="i14"> N'entre point dans son coeur et s'arrête à ses yeux.</p>
+<p class="i14"> Mais qui pourra dépeindre en langue du Parnasse</p>
+<p class="i14"> La majesté du dieu, son port si plein de grâce,</p>
+<p class="i14"> Cet air que l'on n'a point chez nous autres mortels,</p>
+<p class="i14"> Et pour qui l'age d'or inventa des autels?...</p>
+</div></div>
+
+<p>Maintenant il faut aller nous étendre sur les gazons toujours verts qui
+bordent la plus belle et la plus grande de toutes les pièces. Appuyé sur
+le coude, comme les convives grecs et romains, nous regarderons en paix
+la merveilleuse <i>fabrique</i> de Gaspard de Marsy, et nous remplirons nos
+yeux de la magnificence de ces eaux, qui s'élancent d'un si puissant
+essor, et retombent avec tant de grâce en une pluie phosphorescente: le
+Dragon, Neptune, Amphitrite, les tritons, les chevaux marins, les
+phoques, les naïades, tous mêlent leurs flots et leurs vapeurs; pendant
+que les vingt-deux jets d'eau, qui s'élèvent du milieu des vases de
+métal, forment, en se réunissant dans leur chute, une cascade écumante,
+s'échappent dans les coquilles et les mascarons, et retombent enfin dans
+la grande pièce, qui rugit comme une mer en courroux.</p>
+
+<p>Mais tout à coup la tempête s'apaise, le murmure cesse brusquement, les
+monstres se taisent, la voix et l'eau s'arrêtent dans leur gosier, les
+jets d'eau s'éteignent comme un feu d'artifice, les gerbes humides comme
+une rosée, la féerie s'éclipse tout entière, et les spectateurs, qui
+s'éblouissaient à la regarder de tous leurs veux, demeurent la bouche
+béante devant ces eaux qui ne jaillissent plus,» ces groupes de bronze
+et de marbre qui ont cessé leurs jeux et leurs combats.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b>Eaux de Versailles--L'Avenue du Tapis-Vert.</b></p>
+
+<p>Le spectacle est terminé; mais, avant de partir, il nous faut encore
+jeter un dernier regard sur le parc, que tout à l'heure les eaux nous
+faisaient oublier; il nous faut aller voir, du haut du grand escalier,
+le soleil se coucher dans la longue pièce d'eau, toute resplendissante
+comme une lame d'or; puis nous descendrons sur le tapis vert, et nous
+regarderons, en nous retournant, les fenêtres du château, illuminées par
+les derniers rayons du jour, tandis que sur les buis voisins, sur
+l'épaule verdoyante des coteaux, se lève déjà l'étoile du soir; nous
+irons au fond des bosquets surprendre les dernières lueurs dans les
+feuillages, écouter le dernier chant du rossignol perché sur la tête des
+statues grecques; nous resterons assis près d'une charmille solitaire,
+attentifs aux ombres croissantes, aux premières haleines de la nuit, et
+alors le parc nous paraîtra plus beau, plus magnifique encore, que
+pendant l'heure brillante où le jardin entier semblait un palais d'eau,
+pareil à ces magiques colonnades de diamants et d'escarboucles que les
+fées habitaient dans leurs îles heureuses, Louis XIV a eu beau faire,
+beau dépenser les millions et les régiments pour construire ses jardins
+de Versailles, notre parc d'aujourd'hui est cent fois plus royal que
+celui du grand roi; si les eaux se sont appauvries, si les statues se
+sont noircies, en revanche les arbres ont grandi, les ombrages sont
+devenus plus épais et plus profonds; cette nature, transplantée des
+forêts voisines, et attristée d'abord par le despotisme de l'art, a
+enfin adopté sa seconde patrie et reconquis sur les jardiniers sa
+liberté, sa vigueur, sa fantaisie; les arbres laissent équarrir leurs
+ombres à leur base, mais ils secouent dans l'air une audacieuse
+chevelure, et, au-dessus de la charmille, la forêt verdoie tout à son
+aise, la statue de Pomone règne sur les racines, mais les oiseaux du
+ciel chantent sur les sommets. Le parc, comme l'a dit Delille, est
+aujourd'hui le</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Chef d'oeuvre d'un grand roi, de Le Nôtre et des ans;</p>
+</div></div>
+
+<p>et la nature s'est associée, dans ce pays des prodiges, à la
+gloire de Louis XIV et de son grand-maître des jardins. Aujourd'hui le
+duc de Saint-Simon ne plaindrait plus la nature, ne dirait plus qu'elle
+a été tyrannisée, domptée à force d'art et de trésors. La nature est
+réconciliée avec ses tyrans, elle est devenue plus belle que l'art, plus
+riche que tous les millions, et le duc et pair effacerait certainement
+de ses mémoires ces lignes déjà trop sévères au moment où elles étaient
+écrites, et qui n'ont vraiment plus de sens pour nous: «On n'y est
+conduit dans la fraîcheur de l'ombre que par une vaste zone torride, au
+bout de laquelle il n'y a plus qu'à monter et à descendre, et avec la
+colline, qui est fort courte, se terminent les jardins. La recoupe y
+brûle les pieds; mais, sans cette recoupe, on y enfoncerait ici dans les
+sables et là dans la plus noire fange. La violence qui y a été faite
+partout à la nature repousse et dégoûte malgré soi.» Saint-Simon s'est
+montré si dur envers Louis XIV, qu'il devait, par une suite naturelle de
+ses jugements, être injuste aussi envers le château et le parc de
+Versailles.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>La Cour du Grand-Duc</h2>
+
+<h4>NOUVELLE.</h4>
+
+<p>La fin de l'année dramatique avait ramené à Paris les troupes licenciées
+des théâtres de province. Tout un peuple, toute une Bohême d'acteurs
+cosmopolites, s'étaient repliés vers le centre commun, dans ce vaste
+bazar parisien où les directeurs des départements viennent se pourvoir
+chaque année et organiser l'assortiment de comédiens qu'ils offrent à
+leur public. Quand le temps est mauvais, le marché se tient dans un
+obscur café du quartier Saint-Honoré; quand il fait beau, les acheteurs
+et la marchandise se rencontrent sous les tilleuls du Palais-Royal. Ce
+chapitre de la traite des blancs fournit de singuliers détails, de
+piquants épisodes, qui pourraient nous entraîner bien loin hors de notre
+sujet, se nous nous amusions à peindre ces curieuses figures comiques,
+tragiques, lyriques, hommes et femmes, jeunes et vieux, cherchant
+fortune, dissimulant leur misère, et se drapant à l'espagnole dans la
+plus ample de toutes les vanités. Écoutez-les parler de leurs succès
+récents: que de bravos! quel enthousiasme! Ils ont plus de laurier que
+de chapeau. Le midi les pleure; s'ils vont à l'ouest, le nord ne se
+consolera pas. Du reste, peu leur importe; pourvu que l'engagement leur
+donne de quoi vivre, ces artistes nomades changent de garnison avec une
+insouciance toute militaire.....</p>
+
+<p>C'était donc par une belle journée d'avril: le soleil brillait, et parmi
+les promeneurs qui affluaient dans le jardin du Palais-Royal, on
+remarquait plusieurs groupes de comédiens. Il était facile de les
+reconnaître à leur physionomie, à leur costume, et à un je ne sais quoi
+dramatique qui se révélait dans toute leur personne. La saison était
+déjà fort avancée; toutes les troupes étaient formées, et ceux qui
+restaient n'avaient plus qu'une bien faible chance d'engagement; leur
+anxiété se lisait sur leur visage. Un homme d'une cinquantaine d'années
+passa devant ces groupes, et les comédiens le saluèrent profondément,
+avec respect, avec espoir; il jeta sur eux un rapide regard, puis ses
+yeux se reportèrent avec une feinte application sur le journal qu'il
+tenait à la main. Quand il fut loin, les artistes qui avaient pris de
+belles attitudes pour captiver son attention, voyant que leurs peines
+étaient perdues, laissèrent éclater leur mauvaise humeur:</p>
+
+<p>«Balthazard est bien fier, dit l'un d'eux; il ne daigne pus nous
+adresser un mot en passant.</p>
+
+<p>--Peut-être n'a-t-il besoin de personne, reprit un autre; je crois qu'il
+n'a pas de théâtre cette année.</p>
+
+<p>--Ce serait étonnant; car il passe pour un habile directeur.</p>
+
+<p>--S'abstenir est quelquefois une preuve d'habileté, quand les conditions
+ne sont pas avantageuses. Aujourd'hui la province devient si difficile!
+les départements lésinent d'une façon si choquante sur le chapitre des
+subventions!...... Ah! mes pauvres amis, l'art est bien bas!»</p>
+
+<p>Pendant que les comédiens mécontents continuaient cette conversation,
+Balthazard abordait avec empressement un jeune homme qui venait d'entrer
+dans le jardin par le passage du Perron. Ils allèrent s'asseoir ensemble
+à une des tables que le café de Foy place sous les arbres aussitôt que
+les premières feuilles le permettent.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004b.png"><br><b>Balthazard au palais du Grand-Duc.</b></p>
+
+<p>--Eh bien! mon cher Florival, demanda le directeur, ma proposition vous
+convient-elle? serez-vous des nôtres? Quand j'ai appris que vous aviez
+rompu avec mon confrère Ricardin, j'en ai été enchanté; car vous êtes un
+sujet précieux, un jeune-premier comme il y en a peu, joli garçon, bien
+tourné, portant également bien le frac et l'uniforme; et puis du talent,
+de la chaleur, de l'âme et une voix charmante.... Oh! je ne ménagerai
+pas votre modestie, et je ne vous épargnerai pas tout le bien que je
+pense de vous. Avec de pareilles qualités vous devriez être engagé à
+Paris, ou du moins sur une des premières scènes de la province; mais
+vous êtes encore jeune, et quoique ce soit un beau défaut pour un
+amoureux et un ténor léger, vous savez que la routine préfère les
+réputations faites et consacrées par le temps. Votre emploi est
+généralement tenu par des Céladons de quarante-cinq ans, amplement
+fournis de rides, de cheveux gris et de bonnes traditions, chantant
+d'une voix éraillée, mais avec une excellente méthode. Mes confrères
+veulent avant tout présenter des noms au public; vous êtes nouveau, vous
+n'avez encore que du talent, je m'en contente; de votre côté,
+contentez-vous de ce que je vous offre; les temps sont durs, la saison
+est avancée, les places soit rares; beaucoup de vos camarades ont pris
+le parti d'aller chercher fortune au delà des mers. Nous n'irons pas si
+loin; à peine franchirons-nous les frontières, de notre ingrate patrie.
+L'Allemagne nous tend les bras; c'est une nourrice féconde, et le vin du
+Rhin n'est pas à dédaigner. Voici comment l'affaire s'est arrangée: j'ai
+dirigé longtemps et jusqu'à présent plusieurs entreprises dramatiques
+dans les départements de l'est, en Alsace, en Lorraine. L'année
+dernière; l'été me permettant quelques loisirs, je me suis passé la
+fantaisie d'une excursion aux eaux de Bade. Il y avait là, comme à
+l'ordinaire, tout le beau monde de l'Europe. On combinait les princes,
+on marchait sur les altesses; on ne pouvait faire quatre pas sans se
+trouver nez à nez avec un souverain. Ces têtes couronnées, rois,
+grands-ducs, électeurs, se mêlaient de la meilleure grâce du monde avec
+les gens de rien. L'étiquette est bannie des eaux de Bade; dans cette
+aimable résidence, les grands personnages, tout en gardant leurs titres,
+se donnent la liberté et les agréments de l'incognito. Parmi les
+plaisirs qui embellissaient ce séjour, on comptait pour fort peu de
+chose un petit théâtre où de mauvais comédiens allemands jouaient deux
+ou trois fois par semaine devant des banquettes. Ces pauvres diables
+d'artistes et leur infortuné directeur seraient morts de faim sans la
+subvention que leur accordait la banque des jeux. J'allais souvent
+assister à leurs représentations si dédaignées, et parmi les rares
+spectateurs disséminés dans la salle, je remarquai que je n'étais pas le
+seul habitué. Je retrouvai toujours, à la même place de l'orchestre, un
+monsieur d'une figure distinguée, modestement vêtu et paraissant prendre
+un assez vif plaisir au spectacle; ce qui prouvait qu'il n'était pas
+très difficile. Un soir il m'adressa la parole au sujet de la pièce
+qu'on représentait; la conversation s'engagea sur l'art dramatique; il
+reconnut que j'avais des connaissances spéciales, et après le spectacle
+il m'invita à prendre avec lut quelques rafraîchissements. J'acceptai.
+Nous nous quittâmes à minuit. En rentrant chez moi, je rencontrai un
+joueur de mes amis, qui me dit:--Je vous fais mon compliment! vous avez
+de belles connaissances!» C'était une allusion à la société dans
+laquelle je me trouvais tout à l'heure au café, et j'appris que mon
+compagnon n'était rien moins que son altesse sérénissime le prince
+Léopold, souverain du grand-duché de Noeristhein.</p>
+
+<p>«Oui, mon cher Florival, continua Balthazard, j'avais eu l'insigne
+honneur de passer une soirée tout entière dans la familiarité d'une tête
+couronnée. Le lendemain matin, en me promenant dans le parc, je
+rencontrai Son Altesse, et comme, après avoir salué profondément, je me
+tenais à une distance respectueuse, le prince vint à moi et me proposa
+de faire un tour de promenade avec lui. Avant d'accepter cet honneur, la
+délicatesse me faisait un devoir d'apprendre au grand-duc qui j'étais,
+et je le fis d'un air à la fois modeste et digne.--Eh bien! répliqua le
+prince, je l'avais deviné; oui, d'après votre manière d'envisager les
+questions dramatiques, et surtout d'après quelques mots assez
+significatifs qui vous sont échappés dans notre conversation d'hier, je
+me doutais bien que j'avais affaire à un directeur de théâtre.</p>
+
+<p>--Cela dit, le prince m'invita du geste à l'accompagner, et dans un long
+entretien il me manifesta l'intention de posséder dans sa capitale une
+troupe d'artistes français jouant la comédie, le drame, le vaudeville et
+chantant l'opéra comique. Il faisait construire à grands frais une
+magnifique salle qui devait être achevée à la fin de l'hiver, et il
+m'offrit le privilège de ce théâtre à des conditions avantageuses.
+Jamais proposition n'arriva mieux. Précisément je venais de rompre avec
+le conseil municipal de la ville de M, dont j'avais exploité le théâtre
+pendant cinq ans, et qui voulait diminuer ma subvention. Je ne voyais
+aucune ressource en France pour l'année qui s'ouvre, et je me trouvais
+réellement dans l'embarras. Le Grand-Duc de Noeristhein me faisait beau
+jeu: mes frais assurés, une gratification et de superbes chances de
+bénéfices. Je n'hésitai pas un seul instant, et nous échangeâmes nos
+paroles. C'était un marché conclu.</p>
+
+<p>«D'après nos conventions, je dois être rendu à Carlstadt, capitale des
+États du grand-duc Léopold, dans les premiers jours de mai. Nous n'avons
+pas de temps à perdre. Déjà ma troupe est à peu près formée; mais il me
+manque encore plusieurs sujets importants, et entre autres un jeune
+premier de comédie et un ténor d'opéra comique. Vous pouvez remplir ce
+double emploi, et je compte sur vous.</p>
+
+<p>--Ce que vous me proposez, répondit le jeune artiste, me conviendrait
+parfaitement; mais il y a un obstacle, une affaire de coeur. Oui, mon
+cher Balthazard, je suis pris sérieusement, et tout autre intérêt
+s'efface devant le sentiment qui me domine. Si j'ai rompu avec votre
+confrère Ricardin, c'est qu'il n'a pas voulu engager celle que
+j'aime.....</p>
+
+<p>--Ah! c'est une actrice?</p>
+
+<p>--Au théâtre depuis deux ans; belle, charmante, adorable; de l'esprit,
+de la grâce, du talent et une voix ravissante; c'est une première
+chanteuse comme il n'y en a pas à l'Opéra-Comique.</p>
+
+<p>--Elle est sans engagement?</p>
+
+<p>--Oui, mon cher, oui, la ravissante Délia est disponible par une suite
+de hasards qu'il serait trop long de vous énumérer. Sachez seulement que
+désormais je m'attache à ses pas. Où elle ira, j'irai; je veux que le
+même théâtre nous réunisse, qu'elle me voie dans mes beaux rôles,
+qu'elle m'écoute lorsque je lui adresserai les tendres vers de nos
+poètes et la prose brûlante du drame moderne. Alors peut-être
+j'obtiendrai d'elle un regard de sympathie, et, réalisant le plus cher
+de mes voeux, nous unirons nos destinées par le lien sacré du mariage.</p>
+
+<p>--Très bien! s'écria Balthazard en se levant; indiquez-moi vite la
+demeure de cette merveille; j'y cours, j'y vole, je fais les plus grands
+sacrifices, je vous engage tous les deux et nous partons demain.»</p>
+
+<p>On avait raison de dire que Balthazard était un habile directeur. Nul
+mieux que lui ne s'entendait à composer lestement une troupe; il avait
+du goût et de l'adresse; il possédait l'art de décider les indifférents
+et de séduire les rebelles.</p>
+
+<p>Une heure après l'entretien du Palais-Royal, il avait obtenu la
+signature de mademoiselle Délia et du jeune premier Florival, deux
+acquisitions excellentes et qui devaient lui faire le plus grand honneur
+en Allemagne. Le soir du même jour sa petite troupe se trouvait
+complète, et le lendemain, après un diner substantiel, elle se rendait
+avec armes et bagages à la diligence de Strasbourg. Dix places avaient
+été retenues; personne ne manquait à l'appel, et chacun emportait les
+plus brillantes espérances dans cette campagne dramatique qui promettait
+gloire, plaisir et profit.</p>
+
+<p>Voici comment se composait la troupe:</p>
+
+<p>Balthazard, directeur, tenant l'emploi des pères nobles, première rôles
+marqués, financiers, raisonneurs;</p>
+
+<p>Florival, jeune-premier, amoureux, premier ténor;</p>
+
+<p>Rigolet, comique, jouant les Arnal, les Boussé, les Alcide Tousez, etc.</p>
+
+<p>Similor, les valets dans la haute comédie et les Martin dans l'opéra
+comique;</p>
+
+<p>Anselme, deuxième et troisième rôles, grande utilité;</p>
+
+<p>Lebel, chef d'orchestre;</p>
+
+<p>Mademoiselle Délia, première chanteuse et jeunes premiers rôles en tous
+genres, dans l'opéra et la comédie, emplois de madame Damoreau et de
+mademoiselle Plessy:</p>
+
+<p>Mademoiselle Foligny, Dugazon, les seconds rôles dans la comédie,
+soubrettes, travestis, Déjazet;</p>
+
+<p>Mademoiselle Alice, ingénue;</p>
+
+<p>Madame Pastourelle, premiers rôles marqués, duègnes, emplois de
+mademoiselle Mante, de madame Boulanger et de madame Guillemin.</p>
+
+<p>Ce personnel devait suffire, si l'on considère que ces artistes étaient
+pleins de zèle et prêts à sacrifier leurs prétentions à toutes les
+exigences du répertoire. On devait aisément trouver dans la capitale du
+grand-duché des sujets capables de remplir les fonctions de comparses:
+au besoin, d'ailleurs, la plupart des pièces pouvaient subir la
+suppression de quelques rôles peu importants.</p>
+
+<p>Aucun incident remarquable, aucune aventure digne d'être citée ne
+signala le voyage. A Strasbourg, Balthazard accorda trente-six heures de
+repos à ses pensionnaires, et il profita de cette halte pour écrire au
+grand-duc Léopold et le prévenir de sa prochaine arrivée; puis la troupe
+se remit en marche, passa le Rhin sur le pont de Kehl et posa le pied
+sur le territoire allemand. Au bout de trois jours, et après avoir
+traversé plusieurs petits États, les voyageurs arrivèrent à la frontière
+du grand-duché de Noeristhein, et s'arrêtèrent dans un petit village
+nommé Krusthal.</p>
+
+<p>Il n'y avait que quatre lieues de la frontière à la capitale, mais les
+moyens de transports manquaient. Une seule voiture faisait le service du
+grand-duché, mais son départ de Krusthal ne devait avoir lieu que le
+surlendemain, et d'ailleurs cette voiture ne pouvait contenir que six
+personnes. L'endroit n'offrait aucune autre ressource, il fallait
+absolument attendre, et c'était la une assez triste nécessité.</p>
+
+<p>Nos pauvres artistes faisaient mauvaise mine à ce mauvais gîte. La
+patience n'était pas leur passion dominante, et ils avaient quelque
+peine à prendre leur parti bravement. Seuls entre tous, le jeune premier
+et la première chanteuse ne se montraient nullement émus de cette
+mésaventure. A Krusthal, comme ailleurs, ne se trouvaient-ils pas l'un
+près de l'autre? et pouvaient-ils redouter l'ennui en pareille
+compagnie?--Car il faut dire que mademoiselle Délia, tout en conservant
+pour sa défense les dehors d'une extrême réserve, n'était pas insensible
+aux soins délicats et aux tendres empressements de son aimable camarade.</p>
+
+<p>Cependant Balthazard, plus impatient que les autres, et moins prompt à
+se décourager, après avoir parcouru le village pendant deux heures,
+reparut aux yeux des siens en véritable triomphateur, monté sur un char
+léger que traînait résolument un vigoureux cheval du Mecklembourg.
+Malheureusement ce char n'avait que les proportions d'un étroit
+cabriolet.</p>
+
+<p>«Je vais partir seul, dit Balthazard. Aussitôt arrivé, j'irai trouver le
+grand-duc, je lui ferai part de votre position, et je ne doute pas qu'il
+n'envoie tout de suite ici deux ou trois de ses carrosses pour vous
+transporter honorablement à Carlstadt.»</p>
+
+<p>Ces paroles rassurantes furent accueillies par de vives acclamations. Le
+conducteur, qui était un petit paysan de quatorze ou quinze ans, fit
+claquer son fouet, et le vigoureux Mecklemhourgeois partit au petit
+trot. Chemin faisant, Balthazard interrogea son guide sur l'étendue, la
+richesse et la prospérité du grand-duché; mais il ne put obtenir aucune
+réponse satisfaisante; le jeune paysan était d'une ignorance profonde
+sur toutes ces questions. Les quatre lieues furent faites en trois
+petites heures, ce qui est le train de la poste et des estafettes
+allemandes. Déjà le jour commençait à s'éteindre, lorsque Balthazard fit
+son entrée dans Carlstadt. Les rues étaient à peu près désertes et les
+magasins fermés; car dans ces heureux pays situés sur la rive droite du
+Rhin, on se repose de bonne heure. Le voyageur ne pouvait donc pas juger
+de l'importance d'une ville entrevue dans cet état de calme et
+d'obscurité. Bientôt la voiture s'arrêta devant une maison d'assez,
+belle apparence.</p>
+
+<p>«Vous m'avez demandé de vous conduire au palais de notre prince, nous y
+voici, dit le conducteur en mettant pied à terre. Balthazard descendit,
+paya la course, en franchit le seuil de la porte cochère, sans être le
+moins du monde inquiété par le fantassin qui faisait nonchalamment sa
+faction en comptant les étoiles.</p>
+
+<p>Dans le vestibule, maître Balthazard rencontra un suisse qui le salua
+gravement; il passa outre, et inversa une antichambre entièrement vide.
+Dans une première salle, où devaient se tenir les gentilshommes
+ordinaires, aides-de-camp, écuyers et autres dignitaires grands et
+moyens, il ne vit personne; dans un second salon, éclairé par un seul
+quinquet maigre et fumeux, il aperçut, demi-couché sur une banquette, un
+monsieur entièrement vêtu de noir, vieux et poudré, qui se leva
+lentement é son entrée, le regarda avec un air de surprise, et lui
+demanda ce qu'il y avait pour son service.</p>
+
+<p>«Je désirerais voir Son Altesse Sérénissime le grand-duc Léopold,
+répondit Balthazard.</p>
+
+<p>--Mais on n'entre pas ainsi chez le prince, surtout à pareille heure.</p>
+
+<p>--Je suis attendu, reprit maître Balthazard avec un certain aplomb.</p>
+
+<p>--Ah! c'est différent. Je vais voir si Son Altesse peut vous recevoir.
+Qui faut-il annoncer?</p>
+
+<p>--Le directeur privilégié du théâtre de la cour.</p>
+
+<p>--Vous dites?»</p>
+
+<p>Maître Balthazard répéta sa phrase d'une voix claire et en détaillant
+nettement les syllabes. On le laissa seul un instant; et déjà il
+commençait à douter du succès de son audace et de son mensonge,
+lorsqu'il reconnut la voix du prince qui disait:</p>
+
+<p>«Faites entrer!»</p>
+
+<p>Il entra. Le prince était assis dans un vaste fauteuil à la Voltaire,
+devant une table couverte d'un tapis vert, sur laquelle se trouvaient
+pêle-mêle des papiers, des journaux, une écritoire, un sac à tabac, deux
+flambeaux, un sucrier, une épée, une assiette, des gants, une bouteille,
+des livres et un verre en cristal de Bohême artistement gravé. Son
+Altesse se livrait à une occupation toute nationale; elle avait aux
+lèvres une de ces longues pipes que les Allemands ne quittent que pour
+manger et pour dormir.</p>
+
+<p>Le directeur privilégié du théâtre de la cour s'inclina trois fois,
+comme s'il se fût préparé à faire une annonce au public; puis il garda
+le silence, attendant le bon plaisir du prince, Mais, à défaut de
+paroles, le visage de Balthazard était si expressif, que le prince lui
+répondit.</p>
+
+<p>«Eh bien! oui, vous voilà... Certainement je vous reconnais, et je me
+souviens de ce dont nous sommes convenus dans notre rencontre à Bade.
+Mais vous arrivez dans un bien mauvais moment, mon cher monsieur!</p>
+
+<p>--Je demande pardon à Votre Altesse si je me suis présenté à une heure
+indue, répondit Balthazard en s'inclinant de nouveau.</p>
+
+<p>--Il ne s'agit pas de l'heure, reprit vivement le prince. Ah! si ce
+n'était que cela! Tenez, voici votre lettre, je la lisais tout à
+l'heure, et je regrettais qu'au lieu de m'écrire il y a trois jours, à
+moitié chemin de votre voyage, vous ne m'eussiez pas averti deux ou
+trois semaines avant de vous mettre en route.</p>
+
+<p>--J'ai eu tort.</p>
+
+<p>--Plus que vous ne le pensez; car si vous m'aviez prévenu d'avance, je
+vous aurais épargné un voyage inutile.</p>
+
+<p>--Inutile! s'écria Balthazard avec effroi... Est-ce que Votre Altesse
+aurait changé d'idée?</p>
+
+<p>--Non, j'aime toujours le spectacle et je serais enchanté d'avoir ici un
+théâtre français; sous ce rapport, mes idées et mes goûts n'ont pas
+varié depuis l'été dernier; mais, par malheur, je ne puis plus les
+satisfaire. Tenez, venez voir, continua le prince en se levant.»</p>
+
+<p>Il prit Balthazard par le bras, et le conduisit devant une fenêtre qu'il
+ouvrit.</p>
+
+<p>«Je vous avais dit l'année dernière que je faisais construire dans ma
+capitale un magnifique théâtre.</p>
+
+<p>--Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>--Eh bien! regardez, de l'autre côté de la place, en face de mon palais:
+le voilà!</p>
+
+<p>--Mais, monseigneur, je ne vois qu'un emplacement vide, des
+constructions commencées et à peine sorties de terre.</p>
+
+<p>--Précisément, c'est le théâtre.</p>
+
+<p>--Votre Altesse m'avait dit que ce monument serait terminé avant la fin
+de l'hiver!</p>
+
+<p>--Alors je ne prévoyais pas que je serais forcé de suspendre les travaux
+faute d'argent pour payer les ouvriers, car telle est ma situation
+aujourd'hui. Si je n'ai pas de salle à vous offrir, si je ne puis vous
+prendre à ma solde vous et votre troupe, c'est que mes moyens ne me le
+permettent pas. Les coffres de l'État et ma cassette particulière sont
+vides,... Vous me regardez d'un air consterné! Que voulez-vous?
+l'adversité ne respecte personne, pas même les grands-ducs; mais je
+supporte ses atteintes avec philosophie; tâchez de faire comme moi. Et
+d'abord, pour vous remettre, fermons cette croisée, asseyez-vous dans ce
+fauteuil, prenez une pipe, versez-vous un verre de cette liqueur, et
+buvez avec moi au retour de ma prospérité. Vous savez que je ne suis pas
+fier, maintenant moins que jamais; d'ailleurs, je vous dois des
+explications, et vous qui recevez le contre-coup de ma mauvaise fortune,
+et je vous les donnerai franchement... Je n'ai jamais eu beaucoup
+d'ordre dans mes dépenses; cependant, à l'époque où je vous ai
+rencontré, j'avais toutes sortes de raisons pour croire mes affaires
+dans une bonne situation. Le déficit ne s'est déclaré que plus tard,
+vers le mois de janvier dernier. L'année avait été mauvaise; la grêle
+avait ravagé nos récoltes, les rentrées s'opéraient difficilement. Un
+arriéré assez considérable était dû aux officiers de ma maison, et leurs
+murmures arrivèrent jusqu'à moi. Pour la première fois je me fis rendre
+des comptes détaillés, et j'appris que depuis mon avènement au trône
+j'avais continuellement dépensé au delà de mes revenus. Mon premier acte
+de souveraineté avait été une forte diminution sur les impôts payés à
+mes prédécesseurs. Le mal datait de là; chaque année l'avait empiré, et
+aujourd'hui je suis ruiné, chargé de dettes, et ne sachant trop comment
+réparer ce désastre. Mes conseillers intimes m'avaient bien proposé un
+moyen: c'était de doubler les impôts, de frapper de nouvelles
+contributions, en un mot de pressurer mes sujets. Joli moyen! faire
+payer à de pauvres diables les fautes de mon imprévoyance et de mon
+désordre! Il se peut que cela se pratique ainsi en d'autres pays, mais
+ce ne sera jamais moi qui aurai recours à un procédé aussi peu délicat.
+Je veux être juste avant tout, et j'aime mieux rester dans l'embarras
+que de faire souffrir mon peuple.</p>
+
+<p>--Excellent prince! s'écria Balthazard, touché de ces bons sentiments,
+si rares chez les souverains.</p>
+
+<p>--Eh bien! reprit le grand-duc Léopold en souriant, n'allez-vous pas
+maintenant remplir auprès de moi l'office de flatteur? Prenez garde! La
+tâche serait rude. Car vous ne trouveriez ici personne pour vous aider.
+Je n'ai plus de quoi payer la flatterie: les courtisans sont partis. En
+entrant chez moi, vous avez traversé des salles désertes, vous n'avez
+rencontré ni chambellan ni écuyers sur votre passage. Ces messieurs ont
+donne leur démission; ma maison civile et ma maison militaire, mes
+gentilshommes, secrétaires, aides-de-camp et autres m'ont quitté sous
+prétexte que je ne pouvais pas payer leurs appointements et leurs gages.
+Me voilà seul; je n'ai plus que quelques domestiques fidèles et
+patients, et le plus grand personnage de ma cour, aujourd'hui, est le
+brave et honnête Wilfrid, mon vieux valet de chambre.</p>
+
+<p>Il y avait dans les dernières paroles du prince abandonné un accent de
+douce tristesse qui toucha Balthazard; deux larmes brillèrent aux yeux
+du directeur, qui savait mal contenir ses émotions. Le grand-duc reprit
+en souriant:</p>
+
+<p>«Oh! ne me plaignez pas; Je ne me trouve nullement malheureux de ne plus
+avoir autour de moi ces visages menteurs; au contraire, je me sens fort
+aise d'être affranchi d'un cérémonial pesant, d'être débarrassé de
+quelques sots et d'autant d'espions qui m'entouraient du matin jusqu'au
+soir.»</p>
+
+<p>Le prince prononça ces mots de l'air le plus dégagé, et avec un ton de
+franchise qui excluait le doute. Balthazard ne put s'empêcher de le
+féliciter sur son courage.</p>
+
+<p>«Il m'en faut plus que vous ne le pensez, continua Léopold, et je ne
+répondrais pas d'en avoir assez pour supporter les nouveaux coups qui me
+menacent. L'abandon de mes courtisans ne serait rien, si je ne le devais
+qu'au mauvais état de mes finances; dès que je serais en fonds, si
+l'envie m'en prenait j'en achèterais d'autres, ou bien je me donnerais
+le plaisir de reprendre les anciens pour les tenir sous ma botte et me
+venger d'eux tout à mon aise; mais leur insolente défection me fait
+entrevoir des orages à l'horizon politique, comme disent nos diplomates.
+La disette seule n'aurait pas suffi pour chasser du palais ces hommes
+affamés d'honneurs autant que d'argent; ils auraient attendu des jours
+meilleurs, et leur vanité aurait fait prendre patience à leur avarice.
+S'ils sont partis, c'est qu'ils ont senti le terrain trembler sous leurs
+pieds, c'est qu'ils sont d'accord avec mes ennemis. Je ne saurais me
+dissimuler le danger qui me menace, je suis mal avec l'Autriche;
+Metternich me regarde de travers; à Vienne on me trouve trop libéral,
+trop populaire: on dit que je donne un fâcheux exemple: on me reproche
+de gouverner à bon marche et de ne pas faire sentir le joug à mes
+sujets. Ce sont là de mauvaises raisons qu'on amasse pour me jouer un
+mauvais tour. Un de mes cousins, colonel au service de l'Autriche,
+convoite mon grand-duché;--quand je dis grand, il n'a que dix lieues de
+long sur huit de large, mais tel qu'il est, je le trouve à ma
+convenance; j'y suis fait, j'ai l'habitude de le gérer, et si je le
+perdait, il me manquerait quelque chose. Le cousin qui veut me
+remplacer s'est avisé de me chicaner sur mes droits incontestables; il a
+ouvert le procès devant le conseil antique, et, quoique ma cause soit
+excellente, je pourrais bien la perdre, car je n'ai pas d'argent pour
+éclairer mes juges; mes ennemis sont puissants, la trahison m'environne,
+on cherche à profiter de mes embarras financiers, afin de me conduire à
+la déchéance par la banqueroute. Dans ces circonstances critiques je ne
+demanderais pas mieux que d'avoir des comédiens pour me distraire de mes
+ennuis, mais je n'ai ni salle de spectacle, ni argent. Il m'est donc
+impossible de vous garder, vous et les vôtres, mon cher directeur, et
+j'en suis vraiment aussi contrarié que vous. Tout ce que je pourrai
+faire sera de vous donner sur le peu qui me reste une légère indemnité
+pour couvrir vos frais de voyage et faciliter votre retour en France.
+Revenez me voir demain matin; nous réglerons cette affaire, et je
+recevrai vos adieux.»<br>
+
+<span class="rig">Eugène Guinot.</span></p><br>
+
+<p><i>(La suite à un prochain numéro.)</i></p>
+<br><br>
+
+<h3>Le Palais des Thermes, l'Hôtel de Cluny, la Collection Dusommerard.</h3>
+
+<h4>PROJET DE LOI SOUMIS À LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS LE 26 MAI.</h4>
+
+<p>«Messieurs,</p>
+
+<p>«La dispersion des nombreux monuments rassemblés dans l'ancien musée des
+Petits-Augustins excite depuis longtemps de profonds et justes regrets.
+A défaut de ce grand établissement, qu'il serait impossible de recréer
+aujourd'hui, les amis de nos antiquités nationales ont souvent souhaité
+qu'il y eût à Paris un local destiné à recueillir tous les morceaux de
+sculpture, tous les débris historiques, tous les fragments du moyen âge,
+que d'heureux hasards peuvent encore faire découvrir, ou que de pieuses
+intentions peuvent léguer aux générations futures.»</p>
+
+<p>Ainsi s'est exprimé M. le ministre de l'intérieur dans la séance du 26
+mai, et il a soumis à la Chambre un projet de loi qui intéresse au plus
+haut degré les amis des sciences et des arts. Le gouvernement achète
+l'<i>hôtel de Cluny</i> à madame veuve Leprieur, moyennant la somme de
+390.000 fr.; la ville de Paris cède à l'État la propriété du <i>palais des
+Thermes</i> et ces deux monuments réunis vont recevoir un musée
+archéologique, dont le noyau sera la collection fondée par feu M.
+Dusommerard.</p>
+
+<p>Le palais des Thermes, l'hôtel de Cluny, la collection Dusommerard, ce
+sont trois choses dont Paris peut s'enorgueillir à juste titre, et que
+vous connaissez à peine, ô Parisiens insoucieux! Si vous habitez la rive
+droite, vous vous aventurez rarement au delà des ponts. Vous craignez de
+vous hasarder dans les rues de la Harpe, des Mathurins-Saint-Jacques,
+rues sombres, étroites, sinueuses, où deux charrettes forment une
+barricade, où les infortunés piétons sont incessamment bloqués entre
+d'humides murailles et des roues menaçantes. Quant à vous, indigènes du
+quartier Latin, étudiants joyeux, grisettes alertes, hôteliers rapaces,
+prolétaires laborieux, vous êtes trop occupés de vos plaisirs, de votre
+industrie, de votre dénûment, pour songer aux glorieux débris du passé.
+Voyez pourtant l'imposante ruine! Franchissez cette grille de fer qui
+vous sépare du palais des Thermes; ne faites attention ni à l'ignoble
+toiture dont on a chaperonné l'édifice, ni aux supports en pierre de
+taille si grotesquement mêlés à la maçonnerie romaine; mais entrez, avec
+une religieuse vénération, dans la grande salle, dont la voûte à arêtes
+s'arrondit majestueusement, dont le sol, percé au centre d'un trou
+circulaire, laisse voir de vastes souterrains: trois arcades ornent les
+parois, une niche rectangulaire s'enfonce dans le mur méridional. Les
+débris d'un bassin, des traces d'aqueducs, de fourneaux, de canaux de
+conduite, une poupe de navire sculptée sur l'une des consoles, indiquent
+la destination de cette salle, la seule qui ait survécu. Louée à un
+tonnelier, par bail emphytéotique du 7 mai 1789, elle a servi de magasin
+à futailles jusqu'en 1819, époque à laquelle M. Decazes, ministre de
+l'intérieur, indemnisa le locataire, et fit commencer des travaux de
+restauration.</p>
+
+<p>Quel palais ce devait être que celui dont la salle de bains avait
+soixante-deux pieds de largeur, quarante-deux pieds de longueur et
+autant de hauteur! Il couvrait les flans du mont <i>Leucotitius</i> (la
+montagne Sainte-Geneviève) depuis le sommet jusqu'à la Seine. Fortunat,
+poète du sixième siècle, parle avec emphase des jardins immenses de la
+royale maison.</p>
+
+<table cellpadding="10" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="Cluny">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 300px; text-align: center;">
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"><br><b>(Plan du Palais des Thermes et de l'Hôtel de Cluny).</b></p>
+
+<p><b>Thermes.--A. Coupe de la salle des Thermes avec le jardin.--B.
+fourneau.--C. Bain chaud.--D. Dépendances.--E. Bain froid.--F. Cour.--G.
+Salle détruite en 1737.--H. continuation de l'édifice antique.</b></p>
+
+<p><b>Hôtel de Cluny.--I. Chapelle.--Chambre de François Ier.--L. Chambre de
+d'Henri IV.--M. Galerie.--N. Escalier.--O. Pièce dite des Thermes.--P.
+Salle à manger.--Q. Salon et arrière salon.--R. Dépendances.--S. Partie
+de l'hôtel non occupé par la Collection de M. Dusommerard.</b></p>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 340px; text-align: center;">
+<p>«Les cimes s'élèvent jusqu'aux nues et les fondements atteignent
+l'empire des morts,» dit Jean de Hauteville, écrivain du douzième
+siècle. Cette demeure était digne des illustres hôtes qui y séjournèrent
+successivement: Constance Chlore qui la fonda; Julien l'Apostat que les
+troupes auxiliaires y proclamèrent empereur; Valens et Valentinien, qui
+en datèrent des lois; puis Clovis et Clotilde, Childebert; Gisla et
+Rotrude, filles de Charlemagne; le savant Aleuin, abbé de Cantorbery.
+Mais les Normands saccagèrent le vieux monument; Philippe-Auguste en
+abattit une partie qui excédait la nouvelle enceinte de Paris, et donna
+le palais ainsi écorné à son chambellan Henri. Aux rois succédèrent les
+seigneurs et les prélats: Raoul de Meulan, Jean de Courtenay,
+l'archevêque de Reims, l'évêque de Bayeux. Les constructions romaines
+étaient déjà presque totalement détruites, quand Pierre de Chalus, abbé
+de Cluny, acheta, en 1310, le palais des Termes ou des Thermes,
+<i>palatium de Terminis sed de Thermis</i>. La résidence des empereur» et des
+rois devint alors l'hôtel abbatial de l'ordre de Cluny.</p>
+
+<p>Le bâtiment actuel, commencé par Jean de Bourbon et terminé par Jacques
+d'Amboise en 1490, est, suivant les expressions du ministre, «un modèle
+presque unique d'une architecture dont les oeuvres religieuses semblent
+seules avoir pu vivre jusqu'à nous. Tous ceux qu'impressionnent les
+élégances gothiques admirent les bandeaux et les dentelures des
+fenêtres; la tourelle hardie avec son hélice de pierre, le style fleuri
+de la chapelle, les douze dais rangés le long de ses murailles, et sa
+voûte, dont les nervures, toutes basées sur un pilier central,
+s'éparpillent en gracieux réseau. A la valeur architecturale de l'hôtel
+de Cluny s'ajoute celle des souvenirs qui s'y rattachent. Dans une
+chambre qui existe encore, François Ier surprit Marie, veuve de Louis
+VII, en tête-à-tête avec le duc Suffolk, et fit légitimer immédiatement
+leurs amours clandestins par un cardinal qu'il avait eu la précaution
+d'amener. </p>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>L'une des premières troupes de comédiens qui s'établirent en
+concurrence avec les <i>maîtres de la Passion</i> donnait ses représentations
+à l'hôtel de Cluny. Les religieuses de Port-Royal, ces pieuses femmes
+qui eurent l'honneur d'avoir Racine pour historien, habitaient l'hôtel
+de Cluny en 1623. La tourelle servit aux observations astronomiques de
+Delille, de Lande et de Messier, que Louis XV avait surnommé le <i>furet
+des comètes.</i> Les appartements du premier et du second étage furent
+occupés par les grands établissements typographiques de MM. Moutard,
+Vincent, Fusch, Leprieur. Ainsi la politique, la religion, l'art
+dramatique, les sciences, l'imprimerie, revendiquent une part dans les
+annales de l'hôtel de Cluny.</p>
+
+<p>De tous les habitants de ce manoir vénérable. M. Dusommerard est celui
+qui a fait le plus pour en assurer la conservation, en indiquant le
+parti que la science en pouvait tirer. Conseiller-maître à la cour des
+comptes, il employa, durant trente années, tous les loisirs que lui
+laissaient ses fonctions à recueillir des objets d'art, de sorte que
+l'ameublement se trouve en harmonie avec le local. Dans l'immense
+collection rassemblée par le savant et laborieux archéologue, le moyen
+âge ressuscite tout entier. Aussitôt qu'on y pénètre, on rompt avec la
+vie réelle, on est transporté aux temps de Charles VII ou de François
+Ier. Dès le vestibule, on passe entre deux haies de bahuts, d'émaux, de
+bas-reliefs coloriés, de groupes en marbre, de faïences vernissées, de
+tableaux de Jean Van Eyck ou de Lucas de Leyde. Nous voici dans la salle
+à manger. L'heure du repas va sonner; de hautes chaises attendent les
+convives; les fourchettes à deux dents, les cuillers et les couteaux à
+manche d'ivoire.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007a.png"></p>
+
+<table cellpadding="10" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="Cluny">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 30%;">
+<b>Collection Dusommerard. --Quenouille en bois représentant
+sainte Geneviève filant, Dalila et Samson, Rachel et Sisara, Judith et
+Holopherne, et Rebecca à la fontaine.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 40%;">
+<b>Collection Dusommerard.<br>--Miroir de toilette.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 30%;">
+<b>Collection Dusommerard. --Couteau en ivoire représentant
+le sacrifice d'Abraham.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+
+
+<p>Les <i>hanaps</i >gigantesques, garnissent la table. Sur les dressoirs sont
+étages les riches produits des fabriques de Limoge, de Faënza, de
+Montpellier; les vases en grès de Flandre, les plats de Bernard Palissy.
+Le salon, la chambre dite de François Ier, n'ont pas de moindres
+richesses; des figures d'enfants en ivoire, par François Flamand; un
+meuble florentin, marqueté de mosaïques, de lapis, de cornalines, de
+plaques d'or et d'argent; un lit dont le dais est soutenu par de belles
+cariatides, un échiquier en cristal de roche hyalin, plusieurs armures
+complètes, des boucliers <i>repoussés</i>, des bas-reliefs de bois ou de
+marbre, des glaces de Venise, des outils en fer et en acier ciselés et
+damasquinés. La chapelle regorge d'objets relatifs au culte: retables
+massifs, stalles en bois ouvré, tableaux à volets» diptyques et
+triptyques, reliquaires ciselés, missels manuscrits, encensoirs,
+<i>custodes</i>, crosses de cuivre ou d'ivoire, étoles, chapes, chasubles et
+ornements d'église. En sortant de l'hôtel de Cluny, on a fait un cours
+complet d'archéologie; on connaît les moeurs et usages d'autrefois; on
+sait comment nos ancêtres entendaient la vie spirituelle ou matérielle,
+comment ils s'habillaient et se meublaient, priaient et combattaient. La
+collection Dusommerard est une nécropole où chaque siècle a laissé des
+ossements.</p>
+
+<table cellpadding="10" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="Cluny">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 50%;">
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007b.png"><br><b>Collection Dusommerard.--Viguière d'étain.</b></p>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 50%;">
+<br><br><p class="mid"><img alt="" src="images/007c.png"><br><b>Collection Dusommerard.<br>--Étrier de François Ier.</b></p>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+
+
+<p>Il faudrait un volume, un gros <i>in-folio</i>, pour énumérer seulement ce
+qu'elle renferme; mais, dans l'impossibilité de tout décrire, nous
+devons une mention spéciale aux curiosités dons nous donnons le dessin.
+Ces étriers sont ceux que portait François 1er à la bataille de Pavie.
+Conservés comme un trophée par le comte de Launoy, qui fit prisonnier le
+roi de France, ils ont été achetés à sa famille par M. Dusommerard. Ils
+sont en cuivre doré, maintenu par des barres d'acier. Ils présentent sur
+la face les lettres F. REX, et sur les tranches la couronne de France,
+avec les salamandres des Valois. Au bas, dans un lambrequin, ou lit
+cette devise: <i>Nutrisco et exstinguo.</i></p>
+
+<p>François Briot, orfèvre du seizième siècle, a donné les dessins de cette
+belle aiguière d'étain, qu'on peut comparer sans désavantage aux plus
+charmantes oeuvres de Benvenuto Cellini. Ce manche de couteau en ivoire,
+représentant le <i>Sacrifice d'Abraham</i>, surpasse en élégance les
+meilleurs morceaux des artistes dieppois.</p>
+
+<p>Ce miroir de toilette, rehaussé d'un cadre de bois doré, d'une frisure
+et d'un médaillon d'ivoire, est surmonté du groupe de Vénus et des
+Amours. Cette quenouille en buis demande à être examinée à la loupe,
+tant les détails en sont fins et délicats. La hampe est enrichie de cinq
+sujets: <i>Sainte Geneviève filant, Dalila et Samson, Rachel et Sisara,
+Judith et Holopherne</i>, et <i>Rebecca à la fontaine</i>. Ce sont de charmantes
+miniatures, sculptées avec un art dont le secret est aujourd'hui perdu.</p>
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"><br><b>Galerie Dusommerard.</b></p>
+
+<p>A peine M. Dusommerard avait-il fermé les yeux, que des étrangers se
+présentèrent pour acquérir sa précieuse galerie: mais ses héritiers ont
+préféré la vendre à l'État. Ils ont accepté les 200.000 fr. que leur
+offrait la direction des Beaux-Arts, plutôt que de livrer l'oeuvre
+paternelle spéculateurs qui l'auraient dépecée ou emportée hors de
+France. Nous recueillerons bientôt le fruit de ce patriotique service.
+Après avoir acheté l'hôtel de Cluny» l'on adoptera sans doute les plans
+de M. Albert Lenoir, couronnés par l'Institut en 1833: une galerie
+intermédiaire unira les Thermes à l'hôtel; les deux édifices seront
+débarrassés des vieilles et sales maison» qui leur disputent l'air et le
+soleil, et la collection Dusommerard, convenablement classée, augmentée
+par de nouvelles trouvailles et de nouvelles acquisitions deviendra le
+plus beau musée archéologique de l'Europe.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Académie des sciences</h2>
+
+<h4>COMPTE-RENDU DES TRAVAUX DEPUIS LE COMMENCEMENT DE L'ANNÉE.</h4>
+
+<p>Il n'y a guère plus de vingt ans que le public a été admis aux séances
+de l'Académie des sciences. C'est le <i>Globe</i> qui le premier, en 1825,
+rendit un compte régulier des séances; jusque-là, il n'y avait été
+consacré dans la presse périodique que quelque articles courts et
+accidentels. La plupart des journaux, aujourd'hui, confient à des hommes
+spéciaux la rédaction d'un feuilleton hebdomadaire, destiné à mettre
+leurs lecteurs au courant des travaux de notre premier corps savant.</p>
+
+<p><span class="sc">L'Illustration</span> ne pouvait rester en dehors de ce mouvement qui porte les
+esprits à s'enquérir des découvertes scientifiques, soit qu'on les
+apprécie pour elles-mêmes, avec un amour désintéressé de la science, soit
+qu'on y cherche surtout leurs diverses applications pratiques. Il est
+donc dans notre intention de donner le résumé de ce qui se passe à
+l'Académie des sciences; seulement, mous nous bornerons à un
+compte-rendu trimestriel qui offrira plus d'un avantage sur l'analyse
+l'analyse hebdomadaire des séances. Il est facile d'en concevoir en
+effet, que nous serons mieux à même d'analyser une discussion et d'en
+faire ressortir les conséquences, lorsque nous aurons sous les yeux
+toutes les phases qu'elle aura subies, que si nous l'avions suivie pas à
+pas ne l'envisageant chaque fois qu'un point de vue unique sous lequel
+elle nous est présentée. De plus, nos résumés seront rédigés d'après les
+comptes-rendus officiels des séances que publient MM. les secrétaires
+perpétuels, ils offriront donc toutes les garanties d'exactitude.
+Néanmoins nos lecteurs ne doivent pas s'attendre à nous voir entrer dans
+les détails des moindres communications faites à l'Académie, ni même à
+les trouver toutes mentionnée ici. Nous ne pouvons évidemment nous
+occuper que de celles qui ont pris un développement d'une certaine
+étendue. Quant à l'impartialité, dont nous nous sommes fait une règle,
+nous laissons à nos lecteurs eux-mêmes le soin de l'apprécier.</p>
+
+<h3>I.</h3>
+
+<h4>SCIENCES MÉDICALES.</h4>
+
+<p>Les médecins ont apporté, depuis quelques mois, à l'Académie des
+sciences, un tribut inaccoutumé; au lieu de n'occuper, comme à
+l'ordinaire, qu'un espace bien modeste dans les comptes-rendus, ils les
+ont envahis presque en entier, profitant de la courtoisie des sciences
+exactes et des sciences naturelles, qui leur ont cédé la place pour
+quelque temps.</p>
+
+<p>En effet, cette affluence de mémoires sur la médecine, la chirurgie,
+l'anatomie, la physiologie, devait cesser bientôt. Quelques places
+vacantes et vivement désirées excitaient le zèle d'une foule de
+candidats, et, suivant l'usage, chacun d'entre eux adressait à
+l'Académie un ou plusieurs Mémoires, qui, tout en parlant d'autre chose,
+voulaient dire au fond; «Nommez-moi à la place de M. Double, de M.
+Larrey, etc.» Les nominations faites, nous courons grand risque de voir
+voir arriver au bureau beaucoup moins de Mémoires, car le uns ont obtenu
+ce qu'ils voulaient, les autres n'ont plus rien à demander jusqu'à
+nouvel ordre.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, le public studieux ne peut que se féliciter de cette
+émulation, de cette sorte de concours entre des candidats parmi lesquels
+on comptait bon nombre d'esprits supérieurs, dont les travaux à cette
+occasion sont acquis à la science, et resteront comme autant de titres
+dans l'avenir de ceux qui n'ont pu encore, cette fois, arriver au
+fauteuil académique. Quant aux trois hommes éminents qui ont obtenu cet
+honneur, leur passé nous est un gage d'un avenir fécond en travaux du
+premier ordre.</p>
+
+<p>Deux places étaient devenues vacantes dans la section de médecine et
+de chirurgie, telle de M. Double et celle du vénérable Larrey.</p>
+
+<p>Parmi les candidats nombreux qui se présentaient pour la première, trois
+médecins haut placés dans la science se partageaient les voix de l'école
+et du monde médical, M. Andral et M. Rayer, non moins célèbres par leurs
+ouvrages que par leur pratique, et M. Cruveilhier, qui a fait pour
+l'anatomie pathologique ce que la mort avait empêché Bichat d'exécuter.</p>
+
+<p>On s'accordait assez généralement à placer M. Andral au premier rang, et
+la section, juge suprême en ce point, partageait l'opinion générale;
+mais on était fort embarrassé de savoir comment s'en tirer poliment avec
+les deux autres candidats, qui ne sont pas de ces hommes qu'on puisse
+traiter sans cérémonie.</p>
+
+<p>On a toujours reproché à la médecine de s'entendre fort bien avec la
+mort, et nous devons avouer humblement que cette fois la mort vint
+merveilleusement en aide à messieurs les médecins candidats et
+académiciens. Une place devint vacante, dans la section d'agriculture,
+par le décès de M. Morel de Vindé; alors M. Rayer se désista de sa
+candidature en médecine, et arguant de ses travaux sur quelques maladies
+des animaux domestiques, il se présenta comme candidat pour la section
+d'agriculture.</p>
+
+<p>Restaient deux candidats qui dominaient évidemment les autres, et l'on
+pensait que la section les présenterai tous deux sur la même ligne;
+c'était un honneur mérité, une sorte de dédommagement pour le moins
+heureux.</p>
+
+<p>Mais la section académique n'a pas cru devoir agir ainsi. Elle a placé
+au premier rang, et sur la même ligne que M. Andral, M. Poiseuille, à
+qui ses beaux travaux sur la circulation ouvriront sans doute un jour
+les portes de l'Institut, mais dont les titres, aux yeux du public
+médical, ne sont pas supérieurs, ni même égaux à ceux de M. Cruveilhier.</p>
+
+<p>Au second rang était M. Cruveilhier.<br>
+
+Au troisième. MM. J. Guérin et Bourgery.<br>
+
+M. Andral a été élu le 6 mars.</p>
+
+<p>Quinze jours après la nomination de M. Andral, M. Rayer a été élu en
+remplacement de M. Morel de Vindé. Que M. Rayer entrât à l'institut,
+rien de plus juste; mais qu'il y soit entré dans la section
+d'agriculture, c'est là un de ces coups de théâtre académiques dont tout
+le monde est surpris; car enfin, malgré ses travaux sur la morve et le
+farcin, ce n'est point comme vétérinaire ni comme agronome, c'est comme
+médecin que M. Rayer a été nommé membre de l'institut. Loin de nous la
+pensée de critiquer un choix auquel tout le monde applaudit; mais ce qui
+nous semble moins à l'abri de la critique, c'est la division de
+l'Académie par sections, division qui nous parait tout-à-fait inutile,
+peut-être même un peu contraire à la fusion, à la fraternité si
+désirables dans un corps savant, et dont le résultat principal est
+d'amener, par exemple, l'admission dans la section d'astronomie d'un
+médecin qui aurait étudié l'influence de la lune sur les maladies.</p>
+
+<p>Pendant que l'Académie s'occupait de remplacer M. Double, les candidats
+se présentaient en foule pour le fauteuil de M. Larrey, et chacun d'eux
+faisait de son mieux pour l'obtenir.</p>
+
+<p>Ces candidats pouvaient se diviser en deux classes, les chirurgiens
+proprement dits et les hommes spéciaux. Parmi ces derniers, un opérateur
+habile qui, le premier, a employé sur le vivant les instruments de la
+lithotritie, avait, disait-on, beaucoup de chances d'être élu, quoiqu'il
+eût pour rivaux des hommes plus haut placés que lui dans la science. On
+s'en étonnait: «Et pourtant, disait M...., chirurgien lui-même et membre
+de l'institut, rien n'est plus facile à concevoir.</p>
+
+<p>«Les membres de l'Institut se divisent en trois classes: 1º ceux qui ont
+la pierre; 2º ceux qui ne l'ont pas et qui craignent de l'avoir; 3º
+enfin, et ce sont les moins nombreux, ceux qui ne l'ont pas et qui ne
+craignent pas de l'avoir. Ces derniers seulement, ajoutait M......, ne
+voteront pas pour le lithotriteur.</p>
+
+<p>Cependant cette prédiction ne s'est pas tout-à-fait réalisée, la section
+n'a pas admis d'hommes spéciaux parmi les candidate qu'elle a présentés,
+et M. Civiale n'a pu réunir que quinze voix. Ce doit être une
+consolation pour l'inventeur des instruments de la lithotritie, de voir
+que du moins il n'a pas été vaincu avec ses propres armes.</p>
+
+<p>Les candidats présentés aux choix de l'Académie étaient portés sur la
+liste dans l'ordre suivant:</p>
+
+<p>1° M. Lallemand;<br>
+
+2º M. Lisfranc;<br>
+
+3º M. Ribes;<br>
+
+4º MM. Velpeau et Gerdy;<br>
+
+5º MM. Amussat et Bégin;<br>
+
+6° M. Jobert de Lamballe.</p>
+
+<p>L'ordre de cette liste a beaucoup surpris le monde médical. Des travaux
+remarquables et le respect dû à son âge faisaient comprendre que M.
+Lallemand occupât le premier rang; mais la section de médecine et de
+chirurgie peut seule nous dire quels motifs lui on fait placer au
+quatrième et au cinquième rang MM. Velpeau, Gerdy et Bégin, qui
+pouvaient figurer au premier; pourquoi M. Jobert s'est vu rejeter au
+sixième rang, etc.</p>
+
+<p>Nous aurions beaucoup à dire sur ce chapitre; mais, loin de chercher le
+scandale, nous le fuyons, et nous savons qu'on doit la paix aux vaincus.</p>
+
+<p>Des voix qui n'avaient pu se faire écouter au sein de la section ont
+repris de l'influence dans le comité secret. L'Académie a voulu discuter
+non-seulement les titres scientifiques, mais tous les antécédent des
+candidats, et connaître non seulement le savant, mais aussi l'homme sur
+qui devrait tomber son choix; puis, après cette enquête solennelle, et
+sans s'arrêter à l'étrange classification de la section de chirurgie,
+elle a élu M. Velpeau.</p>
+
+<p>Maintenant qu'à l'agitation électorale, aux angoisses de la lutte, a
+succédé le calme, essayons de donner à nos lecteurs une idée sommaire
+des travaux les plus intéressants dont on ait entretenu l'Académie dans
+ces derniers temps.</p>
+
+<p>Une question importante dans ses rapports avec les sciences médicales et
+avec l'économie sociale tout entière, c'est celle de la formation des
+matières azotées neutres de l'organisation et des matières grasses, qui
+passent successivement des végétaux aux herbivores et de ceux-ci aux
+carnassiers. Cette question se rattache à tous les phénomènes de
+l'alimentation.</p>
+
+<p>MM. Dumas et Boussingault, dans leur <i>Essai de physiologie chimique</i>,
+avaient posé en principe que l'albumine, la librine et la caséine, ces
+trois substances si abondamment répandues dans les solides ou les
+liquides de l'économie, existant dans les plantes; qu'elles passent
+toutes formées dans le corps des herbivores, d'où elles sont
+transportées dans celui des carnivores; que les plantes seules ont le
+privilège de fabriquer ces produits, dont les animaux s'emparent, soit
+pour les assimiler, soit pour les détruire, selon les besoins de leur
+existence.</p>
+
+<p>Etendant ces principes à la formation des matières grasses, qui, selon
+eux, prennent complètement naissance dans les plantes, ces auteurs les
+avaient considérées comme venant jouer dans les animaux le rôle de
+combustible ou même quelquefois un rôle transitoire, et avaient résumé
+l'ensemble de ces vues et leurs conséquences dans le tableau suivant:</p>
+
+<pre>
+
+ LE VÉGÉTAL L'ANIMAL
+
+Produit des matières azotées neu- Consomme des matières azotées
+ tres. neutres.
+ -- des matières grasses. -- des matières grasses.
+ -- des sucres fécules, gom- -- des sucres, fécules,
+ mes. gommes.
+Décompose l'acide carbonique. Produit de l'acide carbonique.
+ -- l'eau. -- de l'eau.
+ -- les sels ammoniacaux. -- des sels ammoniacaux.
+Dégage de l'oxygène. Consomme de l'oxygène.
+Absorbe de la chaleur. Produit de la chaleur.
+ -- de l'électricité. -- de l'électricité.
+Est un appareil de réduction. Est un appareil d'oxydation.
+Est immobile. Est locomoteur.
+</pre>
+
+<p>Dans un mémoire sur les matières azotées neutres de l'organisation, lu à
+l'Académie le 28 novembre 1842, MM. Dumas et Cahors admettent que les
+plantes sont chargées de fabriquer la <i>protéine</i>, qui sert de base à
+l'albumine, à la fibrine et à la caséine; que les animaux peuvent bien
+modifier cette matière, l'assimiler ou la détruire, mais qu'il ne leur
+est pas donné de la créer. Après avoir, par des analyses délicates,
+reconnu les proportions élémentaires de ces substances, ils ont été
+conduits, par les déductions les plus logiques, à émettre cette
+proposition, que l'obligation indispensable où sont tous les animaux de
+faire entrer dans leur régime les matières azotées neutres qui existent
+dans leur propre organisation, la présence de la presque totalité de ces
+matières dans l'urée chez l'homme et les herbivores, dans l'acide urique
+chez les oiseaux et les reptiles; enfin, ce fait que l'homme rend en
+urée à peu près tout l'azote qu'il a reçu sous forme de matière azotée
+neutre, permettent de considérer comme presque certain que toute
+l'industrie de l'organisme animal se borne, suit à s'assimiler cette
+matière azotée neutre quand il en a besoin, soit à la convertir en urée.</p>
+
+<p>«L'analyse de la farine des céréales, disent ces auteurs, nous apprend à
+y reconnaître; 1º l'albumine; 2º la librine; 3º la caséine; 4º la
+glutine; 5º des matières grasses; 6º de l'amidon, de la dextrine et du
+glucose ou sucre.</p>
+
+<p>«Nous regardons comme démontré que tout aliment des animaux renferme
+sinon les quatre premières substances, c'est-à-dire les matières azotées
+neutres, du moins quelques-unes d'entre elles.</p>
+
+<p>«Nous admettons que dans les cas où l'amidon, la dextrine et le sucre
+disparaissent de l'aliment, ils sont remplacés par des matières grasses,
+comme cela se voit dans l'alimentation des carnivores.</p>
+
+<p>«Nous voyons enfin que l'association des matières azotées neutres avec
+les matières grasses et les matières sucrées ou féculentes constitue la
+presque totalité des aliments des animaux herbivores.</p>
+
+<p>«Ne ressort-il pas de là ces deux principes fondamentaux de
+l'alimentation:</p>
+
+<p>«1º Que les matières azotées neutres de l'organisation sont un élément
+indispensable de l'alimentation des animaux;</p>
+
+<p>«2 Qu'au contraire les animaux peuvent, jusqu'à un certain point, se
+passer de matières grasses; qu'ils peuvent se passer absolument de
+matières féculentes ou sucrées, mais à la condition que les graisses
+seront remplacées par des quantités proportionnelles de fécules ou de
+sucres et réciproquement.»</p>
+
+<p>Enfin, le 13 février dernier, M. Payen lut en son nom et en celui de MM.
+Dumas et Boussingault un Mémoire du plus haut intérêt, intitulé;
+<i>Recherches sur l'engraissement des bestiaux et la formation du lait</i>. Ce
+mémoire contient les propositions suivantes:</p>
+
+<p>Les matières grasses ne se forment que dans les plantes; elles passent
+toutes formées dans les animaux, et là peuvent se brûler immédiatement
+pour développer la chaleur dont l'animal a besoin, ou se fixer plus ou
+moins modifiées dans les tissus pour servir de réserve à la respiration.</p>
+
+<p>Les animaux carnivores contiennent des matières grasses, et ils n'en
+rejettent par aucune de leurs excrétions. C'est dans ces animaux, par
+conséquent, qu'il est facile de reconnaître d'où viennent ces matières
+et comment elles disparaissent.</p>
+
+<p>Chez les chiens, le chyle qui se forme sous l'influence d'une
+alimentation riche en fécule ou en sucre, celui qui provient de la
+digestion de la viande maigre, sont également pauvres en globules,
+translucides, et n'abandonnent que peu de chose à l'éther.</p>
+
+<p>On observe des caractères tout opposés dans le chyle résultant de la
+digestion d'aliments gras.</p>
+
+<p>Les substances grasses de nos aliments passent donc, sans altération
+profonde, dans le chyle et de là dans le sang.</p>
+
+<p>La matière grasse toute faite est donc le principal, sinon le seul
+produit à l'aide duquel les animaux puissent régénérer la substance
+adipeuse de leurs organes, ou fournir le beurre de leur lait.</p>
+
+<p>Pour les herbivores, l'origine de la graisse n'est pas aussi facile à
+déterminer que pour les carnivores. Trouve-t-on dans les plantes assez
+de matière grasse pour expliquer à son aide l'engraissement du bétail et
+la formation du lait, ou faut-il, avec Hubert et M. Liebig, admettre que
+les graisses animales sont les produits de certaines transformations du
+sucre ou de l'amidon des aliments?</p>
+
+<p>Cette dernière opinion se trouve appuyée par des observations de M.
+Dumas, et se fonde d'ailleurs sur des principes très admissibles en
+chimie; toutefois, les auteurs du Mémoire que nous analysons adoptent
+une opinion contraire.</p>
+
+<p>Suivant eux, c'est dans ses aliments que le boeuf à l'engrais trouve
+toute faite la graisse qu'il s'assimile, que la vache trouve le beurre
+de son lait.</p>
+
+<p>Dans leur opinion, les matières grasses se formeraient principalement
+dans les feuilles des plantes, et elles y affecteraient souvent la forme
+et les propriétés des matières cireuses. En passant dans le corps des
+herbivores, ces matières, forcées de subir dans leur sang l'influence de
+l'oxygène, y éprouveraient un commencement d'oxydation, d'où il
+résulterait l'acide stéarique ou oléique qu'on rencontre dans le suif.
+En subissant une seconde élaboration dans les carnivores, ces mêmes
+matières oxydées de nouveau produiraient l'acide margarique qui
+caractérise leur graisse. Enfin, par une oxydation plus avancée, ces
+divers principes pourraient produire les acides gras volatils du sang et
+de la sueur, et, par une combustion complète, se changeraient en acide
+carbonique, et seraient éliminés de l'économie.</p>
+
+<p>En des points sur lesquels s'appuyait M. Liebig pour attribuer aux
+fécules et aux sucres l'origine des matières grasses, c'était l'analyse
+faite par lui de substances végétales comme le maïs, par exemple, qui,
+suivant le célèbre professeur de Giessen, ne renfermerait pas un
+millième de graisse ou de matières semblables.</p>
+
+<p>De nouvelles analyses faites par MM. Payen, Dumas et Boussingault ont
+fait reconnaître dans le maïs 7, 5 à 9 pour 100 de matières grasses;
+dans le foin sec, 2 pour 100 (Mémoire du 13 février); dans la paille
+d'avoine, 5 pour cent; dans la luzerne, 3, 5 pour 100, et dans le son, 5
+pour 100 de ces matières liquides ou solides.</p>
+
+<p>D'expériences longues et faites avec soin il résulte que, pour produire
+une quantité de beurre qui s'élève 67 kilog., une vache mange une
+quantité de foin qui renferme au moins 69 kilog., et probablement 70
+kilog., ou même plus encore de matières grasses» c'est-à-dire que la
+vache extrait de ses aliments presque toute la matière grasse qu'elle y
+trouve pour la convertir en beurre.</p>
+
+<p>De plus, la vache prend encore à ses aliments les matières azotées
+neutres qu'ils contiennent et les converti! en lait, tandis que le boeuf
+n'en assimile qu'une partie; d'où l'on peut conclure que, sous le
+rapport économique, la vache laitière mérite la préférence, s'il s'agit
+de transformer un pâturage en produits utiles à l'homme.</p>
+
+<p>D'autres expériences ont prouvé: 1º que la pomme de terre, la betterave
+et la carotte n'engraissent que quand on les associe à des produits
+renfermant des corps gras, comme les pailles, les graines des céréales,
+etc.; 2º qu'à poids égal, le gluten mêlé de fécule et la viande riche en
+graisse produisent un engraissement qui, pour le porc, diffère dans le
+rapport de 1 à 2.</p>
+
+<p>Aux propositions émises dans ce Mémoire M. Liebig fit l'objection
+suivante (séance du 6 mars):</p>
+
+<p>On a dit qu'une vache trouvait dans ses aliments la matière grasse de
+son beurre; mais on n'a pas parlé de ses excréments, qui contiennent une
+quantité de graisse presque égale à celle des aliments. Si en six jours
+une vache reçoit dans sa nourriture 736 grammes de graisse, et qu'elle
+en rende dans ses excréments 717 g. 56, d'où proviennent les 3 k. 116 g.
+de beurre qu'elle produit dans ce même espace de temps?</p>
+
+<p>M. Magendre crut devoir ajouter à cette objection de M. Liebig que ses
+propres observations comme membre de la commission chargée d'expériences
+pour l'alimentation des chevaux de l'armée l'avaient conduit, ainsi que
+ses collègues, à des résultats analogues à ceux du professeur de
+Giessen.</p>
+
+<p>M, Dumas, opposant à l'objection de M. Liebig une argumentation habile,
+établit que ce professeur a raisonné d'après des faits observés, non sur
+un même animal, mais sur des animaux différents, de manière à présenter,
+non pas une expérience, mais l'hypothèse suivante: Si l'on suppose
+qu'une vache qui a mangé un foin très pauvre en matière grasse ait donné
+beaucoup de lait très riche en beurre et produit beaucoup d'excréments
+très riches en matière grasse, ne deviendra-t-il pas bien vraisemblable
+que la graisse des aliments ne produit pas le beurre?</p>
+
+<p>M. Dumas ajoute que ce n'est plus 2 pour 100 de graisse qu'il faut
+compter dans le foin, mais bien 4 ou 5 pour 100, ainsi qu'il résulte de
+nouvelles expériences qui sont venues fortifier encore l'opinion émise
+par les chimistes français et par Tiedemann et Gemelin.</p>
+
+<p>Dans la séance du 6 mars et flans celle du 13, MM. Payen et Boussingault
+ont démontré que les résultats obtenus par la commission citée par M.
+Magendre avaient une signification précisément contraire à celle qui
+était restée dans les souvenirs de l'honorable académicien.</p>
+
+<p>M. Liebig, dans une note adressée à l'Académie, et lue à la séance du 3
+avril, a repris la discussion avec une énergie nouvelle. Le chimiste
+allemand semble piqué au vif des arguments quelque peu ironiques du
+professeur français, et il cherche à lui rendre la pareille en termes
+qui seraient fort amers s'ils étaient justes.</p>
+
+<p>M Dumas fait remarquer qu'au point où cette discussion est amenée, il
+faut s'en rapporter aux faits, et laisser de côté les raisonnements;
+c'est nue question d'agriculture pratique, et qui ne peut être résolue
+définitivement que par des expériences bien combinées.</p>
+
+<p>L'honorable président de l'Académie réfute ensuite, avec beaucoup de
+dignité et de la manière la plus claire, les insinuations de M. Liebig,
+et, arrivant à la partir de sa lettre où ce chimiste assure avoir fait
+une expérience réelle sur la production du lait, il déclare qu'en
+présence de cette affirmation il croit devoir se borner à dire que, si
+l'expérience de M Liebig est réelle, elle est en pleine contradiction
+avec celle qui a servi de contrôle aux vues des chimistes de Paris.</p>
+
+<p>Après quelques explications données par M. Boussingault, pour établir
+qu'on ne peut tirer de ses anciennes recherches aucune conclusion qui
+soit applicable à la question actuelle, M. Dumas, répondant à M.
+Ray-Lussac, qui est chargé de la défense de M. Liebig, rappelle que ce
+dernier a fait parvenir à Paris, sur la question dont il s'agit, un
+article en allemand, une lettre le 6 mars, enfin sa lettre de ce jour;
+et, citant une traduction textuelle de l'article en allemand, M. Dumas
+termine en démontrant que, d'après l'identité des nombres que renferme
+cet article avec ceux qui résultent des expériences de M. Boussingault
+et ceux des lettres de M. Liebig, on devait conclure qu'il n'y avait pas
+eu de nouvelle expérience jusqu'à ce que M. Liebig eût assuré le
+contraire.</p>
+
+<p>Dans cette même séance M. Dumas présente, de là part de M. Lewy de
+Copenhague, une <i>Note sur la cire des abeilles</i>. Ce jeune médecin y
+prouve que la potasse concentrée et bouillante dissout la cire et la
+transforme en acides gras, contrairement à l'opinion reçue et soutenue
+notamment par M. Liebig, qui, reconnaissant que les matières grasses des
+végétaux se rapprochent de la cire, se refuse à admettre qu'une matière
+grasse non saponifiable comme la cire puisse, sous l'influence de
+l'organisme, se transformer en acides stéarique et margarique. M Lewy
+conclut de ses expériences qu'il n'y a entre les principes de la cire et
+ceux des corps gras ordinaires d'autre différence que celle qui résulte
+d'une oxydation plus ou moins avancée.</p>
+
+<p>Enfin, dans la séance du 17 avril. M. Payen, qu'une indisposition avait
+forcé à s'absenter le 3, oppose des faits positifs à quelques assertions
+de M. Liebig. Ainsi, cet habile chimiste a dit que la chair des
+carnivores, qui sont de tous les animaux ceux qui mangent le plus de
+graisse, ne contient pas de graisse et n'est pas propre à
+l'alimentation; et pourtant ce sont des carnassiers, les baleines,
+cachalots, phoques, etc., qui accumulent et nous fournissent les plus
+énormes masses de graisse. Les chats contiennent souvent des proportions
+considérables de graisse, et sont au moins aussi gras que les lapins,
+etc. M. Payen termine en disant qu'il n'existe probablement pas de
+graines de monocotylés ou de dicotylés, pas une spore de champignon, pas
+une sporule microscopique de cryptogame, qui ne renferme en quantité
+notable des matières grasses.</p>
+
+<p>Cette immense question est loin d'être éclairée complètement. Quoique en
+lisant les Mémoires des chimistes français, on se sente entraîné vers
+leur opinion par la manière claire et logique dont elle est exposée et
+par les expériences nombreuses qui en sont la base; quoiqu'on souhaite
+vivement que de nouveaux travaux viennent sanctionner cette loi posée
+par un esprit essentiellement juste et grand dans ses vues, cependant on
+reste encore en suspens; M. Liebig n'est pas homme à abandonner si
+facilement le terrain, et l'on attend que de nouvelles preuves amènent
+la conviction.</p>
+
+<p><i>Recherches sur la quantité d'acide carbonique exhalée par le poumon de
+l'espèce humaine</i>. Tel est le titre d'un Mémoire lu par MM. Andral et
+Gavarret. Des expériences faites par ces auteurs il résulte:</p>
+
+<p>Que la quantité d'acide carbonique exhalée par le poumon dans un temps
+donné? varie en raison de l'âge, du sexe et de la constitution des
+sujets.</p>
+
+<p>Chez l'homme, la quantité d'acide carbonique exhalée va croissant de
+huit à trente ans, puis décroît à partir de cet âge, et surtout après
+quarante ans. Cette quantité va de 5 grammes 12 g. 2 de carbone par
+heure de huit à trente ans, et de 10 g. 1 à 5 g. 8 de quarante à cent
+deux ans.</p>
+
+<p>Chez la femme, la quantité d'acide carbonique exhalée va en croissant
+jusqu'à la puberté, puis s'arrête au moment où les menstrues
+s'établissent, et demeure au chiffre de 6 g. 1 de carbone pour une
+heure, comme chez les enfants, jusqu'à l'époque où les menstrues
+cessent; elle augmente alors pendant quelque temps, et parvient à 8 g. 1
+de carbone, puis de nouveau décroît sous l'influence de l'âge.</p>
+
+<p>La suppression des menstrues par maladie ou par grossesse amène aussi
+l'augmentation de la quantité d'acide carbonique exhalé par le poumon.</p>
+
+<p>Enfin, dans les deux sexes, cette quantité est d'autant plus grande que
+la constitution est plus forte et le système musculaire plus développé.</p>
+
+<p>M. Perry a présenté un Mémoire intéressant sur la part qu'on doit,
+suivant lui, accorder à la rate dans l'étiologie et la <i>thérapeutique
+des fièvres intermittentes</i>.</p>
+
+<p>Plusieurs Mémoires de chirurgie et d'anatomie ont été lus par MM.
+Velpeau, Bégin, Hubert de Lamballe, Amussat et Leroy-d'Etiolles.</p>
+
+<p>Ou croyait en avoir fini avec l'arsenic, mais point du tout; il a fallu
+que l'ancienne commission nommée vers l'époque d'un procès fameux
+s'occupât de nouveau de cette substance redoutable.</p>
+
+<p>M. de Gasparin avait communiqué à l'Académie une note d'où résultait ce
+fait, que les moutons et les boeufs semblaient peu sensibles aux effets
+toxiques de l'arsenic, et que l'acide arsénieux à haute dose était, chez
+ces animaux, un moyen thérapeutique fort utile dans certaines affections
+de la poitrine.</p>
+
+<p>La commission ne s'est pas encore prononcée; mais, au milieu des notes
+et des mémoires que cette communication a fait pleuvoir sur le bureau de
+l'Académie, un travail de MM. Plandin et Danger semble établir que
+l'acide arsénieux est très peu absorbé par la muqueuse des voies
+digestives chez les moutons; que ces animaux supportent généralement
+assez bien l'ingestion de cette substance, mais qu'elle est
+inévitablement funeste pour eux quand on l'introduit dans l'économie en
+la plaçant sous la peau.</p>
+<br><br>
+
+<h2>Revue algérienne</h2>
+
+<h4>PORT D'ALGER--COLONISATION DE L'ALGÉRIE.</h4>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009.png"><br>
+
+<p><i>Port d'Alger</i>--Le port d'Alger est situé à l'ouest et à l'entrée d'une
+rade entièrement ouverte aux vents du large; il a été construit en 1530
+par Khaïr-Eddin, frère de Barberousse. A 300 mètres en mer, existait un
+banc de roches, ou îlots, en arabe Al-Djézaïr, d'où Alger a pris son
+nom. Les Espagnols y avaient fait un fort; Khaïr-Eddin les en chassa, et
+réunit ces îlots à la ville par une jetée: c'est la jetée appelée
+Khaïr-Eddin Plus tard, on forma une petite darse de 3 hectares, au moyen
+d'un môle construit à l'extrémité sud de l'île, et lancé vers le sud à
+150 mètres dans la mer. Ce môle, duquel dépend la conservation de la
+darse, était en 1830, époque de l'occupation d'Alger par l'armée
+française, dans un état de délabrement complet et de ruine imminente,
+malgré les travaux considérables des Turcs. C'était sur ce point qu'ils
+portaient toutes les ressources dont ils pouvaient disposer en esclaves
+et en argent; cependant l'ouvrage de chaque campagne était sans cesse
+détruit pendant la saison du gros temps. Il en fut de même des premiers
+travaux exécutés par les ingénieurs français, qui ne purent réussir à se
+rendre maîtres de la violence des flots, sur un point où ils ont des
+effets d'une puissance extraordinaire, qu'en recourant à des moyens de
+construction plus puissants que ceux qu'on avait employés jusqu'ici.
+Tandis que les blocs les plus forts employé dans la digue de Cherbourg
+ne pèsent pas plus de 5 à 6 mille kilogrammes, on entassa dans la jetée
+à Alger des blocs de 22 mille kilogrammes. Mais comme l'extraction et le
+transport de blocs aussi considérables eût été à peu près impossible, M.
+Poirel, Ingénieur, chargé en chef de la direction des travaux, eut
+l'heureuse idée de les fabriquer artificiellement, au moyen du béton,
+matière connue de tous les constructeurs, et qui a la propriété de
+durcir dans l'eau. Grâce à cette invention, le môle a pu être
+reconstruit tout entier à neuf, en quelques années, et avec une solidité
+désormais l'épreuve des plus grosses mers.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010a.png"></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010b.png"><br><b>Travaux du port d'Alger.--Chantier des blocs de béton qui
+s'immergent par an.</b></p>
+
+<p>Le système généralement employé de nos jours pour la construction des
+jetées à la mer est celui que l'on connaît sous le nom de <i>jetées à
+pierres perdues</i>. Il était pratiqué chez les Romains, ainsi qu'on le
+voit par les restes du port de Civita-Vecchia. La dimension des
+matériaux employés à la composition de ces anciennes jetées est
+généralement de 3 mètres cubes au plus, encore sont-ils remués par la
+mer, et éprouvent-ils toujours quelque dérangement par les mouvements
+les plus violents des vagues. Il a été reconnu qu'à Alger un volume de
+10 mètres cubes était nécessaire pour que le bloc fût immuable, et ceux
+que M. Poirel a fabriqués artificiellement en béton dépassent même ce
+volume.</p>
+
+<p>Ces blocs sont faits de deux manières différentes: les uns se
+construisent dans l'eau, sur la place même qu'ils doivent occuper; les
+autres sont fabriqués à terre, pour être ensuite lancés à la mer.</p>
+
+<p>Les premiers se font en immergeant du béton dans des caisses échouées
+sur l'emplacement des blocs. Ces caisses sont de grands sacs en toile
+goudronnée, dont les parois sont fortifiées par quatre panneaux en
+charpente, sur lesquels la toile est étendue et fixée. La masse de béton
+qui la remplit peut donc se mouler parfaitement sur le terrain» et se
+lier avec lui par les aspérités mêmes qu'il présente. Ces caisses-sacs
+sont préparées sur le chantier et lancées dans le port, d'où elles sont
+remorquées par des pontons, et amenées en flottant sur la place qu'elles
+doivent occuper. On les y fixe au moyen de petites caisses en bois,
+amarrées tout autour de la caisse-sac, et remplies de boulets. La
+caisse-sac une fois mise en place, on y établit une machine à couler,
+qui pose sur un échafaudage volant, communiquant avec la terre par un
+pont de service.</p>
+
+<p>La deuxième espèce de blocs, qui se fait à terre, est fabriquée dans des
+caisses sans fond, formées de quatre panneaux à assemblage mobile. Cinq
+à six jours après le remplissage, on enlève ces panneaux, qui servent
+pour un autre bloc. Le béton, ainsi mis à nu, a acquis, au bout d'un
+mois ou deux au plus, suivant la saison, une consistance suffisante pour
+que le bloc puisse être lancé à la mer. Les blocs sont préparés sur des
+chariots qui roulent sur des chemins de fer. On emploie deux modes
+d'immersion: le premier, en faisant poser le bloc sur deux planches
+suiffées, et en donnant au chariot une légère inclinaison, qui suffit
+pour que le bloc glisse par son propre poids; dans le second mode
+d'immersion, le bloc, placé sur une cale inclinée, est d'abord descendu
+dans l'eau jusqu'à ce qu'il plonge d'un mètre à l'avant; dans cette
+position, il est saisi par une machine composée de deux flotteurs, entre
+lesquels il est symétriquement placé. Ces flotteurs le saisissent au
+moyen de chaînes passées en dessous du bloc, et le transportent en le
+maintenant sur l'eau, à l'instar des chameaux dont les Hollandais se
+servent pour alléger les vaisseaux et les faire passer sur les
+hauts-fonds.</p>
+
+<p>Les travaux exécutés pour la consolidation de l'ancien môle, et les 150
+métrés de nouvelle jetée construits jusqu'en 1812 avaient eu pour
+résultat d'augmenter un peu l'étendue du port d'Alger et d'ajouter
+beaucoup à la sécurité des navires. La rade d'Alger, comme on le voit
+sur la carte, forme à peu près un demi-cercle» ouvert du côté du nord.
+Son extrémité orientale se termine au cap Matifou; la ville d'Alger est
+presque à son extrémité occidentale. Ainsi la rade est garantie des
+vents d'ouest par le massif d'Alger; des vents du midi, par les hauteurs
+qui se rattachent à ce massif, et, plus loin, par le petit Allas; et,
+des vents d'est, par le promontoire qui finit au cap Matifou; mais elle
+reste ouverte à tous les rhumbs de vent qui viennent du nord, et qui
+sont d'autant plus dangereux qu'ils poussent les bâtiments à la côte. A
+l'est de la porte Bab-Azoun, extrémité méridionale de la ville, et à 300
+mètres environ du rivage, est une roche, couverte de 2 mètres d'eau
+seulement, qu'on nomme la roche <i>Algefna</i>. A l'est de cet écueil en est
+un autre, couvert de 5 métrés d'eau, dit <i>Roche-Écueil</i> ou
+<i>Écueil-sans-nom.</i></p>
+
+<p>L'utilité de l'établissement d'un grand port à Alger, dans l'intérêt de
+la marine militaire comme de la marine marchande, et approprié aux
+besoins de l'une et de l'autre, a été unanimement reconnue par les
+partisans de l'occupation restreinte, aussi bien que par ceux de
+l'occupation étendue. Un bon port est, pour les uns, le principal, sinon
+le seul profit qu'on peut retirer de notre possession africaine; pour
+les autres, une condition indispensable du développement de notre
+puissance. Mais l'importance même de cet établissement maritime,
+l'étendue à lui donner, le temps et la dépense à consacrer à sa
+création, toutes ces graves questions à résoudre, expliquent les
+lenteurs qui ont fait ajourner jusqu'en 1812 l'adoption d'un plan
+définitif.</p>
+
+<p>De nombreux projets ont été soumis à l'appréciation du gouvernement. Le
+plus ancien, qui remonte à 1835, est de M. de Montluisant, ingénier en
+chef, directeur des travaux hydrauliques à Toulon. D'autres ont été
+successivement présentés par MM. Rang, capitaine de corvette; Delassaux,
+capitaine de vaisseau; Lainé, contre-amiral; Poirel, ingénieur en chef
+des Ponts-et-Chaussées; Raffeneau de Lile, inspecteur général des
+Ponts-et-Chaussées, et Bernard, également général divisionnaire attaché
+à la marine.</p>
+
+<p>Pendant la session de 1812, une vive discussion s'est engagée à la
+Chambre des députés dans les séances des 4 et 5 avril, au sujet de ce
+que l'on a appelé le <i>petit projet</i> de port de M. Poirel, et le <i>grand
+projet</i> de M. Raffeneau de Lile. Le gouvernement, mis en demeure de se
+prononcer entre ces divers projets, a fait connaître le 14 avril, à la
+commission chargée de l'examen du budget pour 1843, que son choix
+s'était fixé en faveur d'un travail nouveau proposé par M. Bernard, et
+qui est un intermédiaire entre ceux de M. Poirel et Raffenau de Lile,
+qu'il modifie à peu près également. Ce travail, que nous publions dans
+la carte ci-jointe a obtenu la sanction du conseil d'amirauté. M.
+Bernard fait partir la jetée sud d'une pointe de rocher au nord et près
+du fort Bab-Azoun jusqu'à l'Écueil-sans-Nom; puis il prolonge le môle,
+en partant de l'extrémité des 150 mètres exécutés et se dirigeant vers
+le sud-est, un quart est dans une longueur de 500 mètres. Quinze
+vaisseaux pourront s'amarrer à la jetée; la dépense est évaluée 16
+millions, 5 à 6 millions de moins que celle du projet Raffenau. La
+chambre des députés, dans sa séance du 26 mai dernier, a augmenté de
+600,000 francs le crédit de 900,000 francs porté au budget de 1843 pour
+la construction du port d'Alger. L'allocation de 1.500.000 francs en
+ajournerait l'achèvement jusqu'en 1854. L'intérêt de notre domination en
+Algérie exige, au contraire, que les travaux de cet établissement
+maritimes dont l'utilité est unanimement proclamée, soient poussée plus
+activement, et il est à désirer que les ateliers reçoivent un
+développement tel, qu'une allocation de 3 à 4 millions puisse être
+annuellement employée; car ce n'est que lorsque nos flottes seront
+assurées de trouver sur la rive algérienne, presque en face de Toulon,
+un refuge et un abri, que la prophétie de Napoléon se réalisera, et que
+la Méditerranée deviendra bien réellement un <i>lac français</i>.</p>
+
+<p><i>Colonisation de l'Algérie</i>.--C'est en 1843 la première fois qu'un
+crédit spécial pour la colonisation figure au budget; c'est la première
+fois aussi que le gouvernement a annoncé d'une manière certaine et
+positive que son intention était non pas de coloniser lui-même ni de
+cultiver ou faire cultiver les terres pour son propre Compte, mais de
+favoriser par tous les moyens possibles la colonisation européenne en
+Afrique.</p>
+
+<p>Divers systèmes étaient en présence, M. le lieutenant-général Bugeaud
+s'est prononcé dans plusieurs écrits pour la colonisation militaire, M
+le duc de Dalmatie, président du conseil et ministre de la guerre, a
+déclaré, au nom du cabinet, dans la séance de là Chambre des dépotés du
+26 mai dernier, que la colonisation militaire ne pouvait aboutir à des
+résultats avantageux, et que la colonisation civile, qui amène la
+famille, est la plus féconde et la meilleure. Celle-ci n'exclut pas,
+d'ailleurs, l'emploi des moyens militaires. En même temps que des
+ouvriers civils, toutes les compagnies disciplinaires et les condamnés
+militaires qui se trouvent en Afrique seront employés à préparer cette
+colonisation civile. Ils établissent des villages, les fortifient, font
+les premiers frais d'établissement, de manière que le colon civil qui
+arrive avec sa famille puisse y trouver un abri et un commencement
+d'exploitation.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011a.png"><br><b>Travaux du port d'Alger.--Chantier des blocs de béton qui
+s'immergent par terre.</b></p>
+
+<p>Pour que les villes du littoral soient à tout jamais françaises il est,
+en effet, indispensable de mettre entre elles et les indigènes du dehors
+des villages européens, des cultivateurs, toute une population rurale
+qui puisse les faire vivre en les protégeant, créer une production de
+quelque importance et prêter un utile concours aux forces employées à la
+garde du pays. Ainsi donc, la Ionisation, sagement limitée, est le
+premier élément de conservation: elle peut nous donner, en peu d'années,
+les moyens de pourvoir suffisamment à la défense de l'Algérie, sans
+engager plus qu'il ne convient les forces et l'argent de la France. Afin
+de donner à la formation des centres agricoles une marche régulière, un
+arrêté du 18 avril 1811 a statué que la Colonisation d'un territoire
+déterminé et la formation de nouveaux centres de population seraient
+autorisées par arrêté du gouverneur-général qui réglerait les conditions
+d*existence de ces établissements, leur déplacement, leur
+circonscription, la population qu'ils seraient susceptibles de recevoir
+immédiatement, l'étendue des terres à concéder aux premiers habitants.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011b.png"><br><b>Épisode d'une razzia par des réguliers d'Abd-el-Kader sur
+des Arabes soumis.</b></p>
+
+<p>Le plan de colonisation a été adopté, 12 mars 1842, pour la province
+d'Alger, et principalement pour le Sahel (voir <i>L'Illustration</i>, p. 19,
+2e col.), ainsi que pour les territoires de Koléah et de Blidah. D'après
+ce plan, trois zones concentriques de villages embrassant tout le massif
+d'Alger.</p>
+
+<p>La première, dite du <i>Fahs</i> (banlieue), destinée à couvrir Alger dans
+toutes les directions et touchant à tous les points extrêmes de sa
+banlieue, comprend sept centres: Hussein-Dey, Kouba, Bukadem,
+Dely-Ibrahim, Drariah, près Kadous; l'Achour, entre Drariah et
+Dely-Ibrahim: Chéréga, entre Dely-Ibrahim et la mer. Ils ne sont pas
+distante de plus de trois kilomètres les uns des autres, et une route de
+ceinture les reliera tous.</p>
+
+<p>La deuxième zone, dite de <i>Staouéh</i>, commence à l'est par un village au
+devant de Birkadem, Saoula, pour se terminer, en passant par
+Sidi-Sliman, Baba-Aassan, Ouled-Fayet et Staouéh, à Sidi-Ferrouch, qui
+sera à la fois un village d'agriculteurs et de pêcheurs.</p>
+
+<p>La troisième, dite de Douéra a pour centres Ouled-Men dit, Douéra,
+Maclina, El-Hadjer et Bou-Kandoura.</p>
+
+<p>Deux villages sont établis sur le territoire de Coléah: ce sont Fouka et
+Douaouda, trois sur celui de Blidah. Mered, Ouled-Yaïch et Mehdouah.</p>
+
+<p>Un nouveau village, celui de Saint-Ferdinand, vient d'être terminé.</p>
+
+<p>La construction des villages du Sahel, ou 500 familles sont déjà
+établies, a marché dans l'ordre des zones, en commençant le plus près
+d'Alger et n'avançant que progressivement. Il est nature! que les
+premiers établissements de la colonisation entourent le siège de notre
+gouvernement et trouvent dans cette proximité une protection prompte et
+assurée. Pour en hâter les progrès, la Chambre des députés vient
+d'affecter à la colonisation, pour 1843, une dotation de 770.000 fr.
+Mais, pour fournir des encouragements, l'oeuvre de la colonisation a
+besoin de s'étendre, de l'affermissement de notre domination. La
+campagne qui vient de s'ouvrir sous des auspices favorables ne saurait
+manquer de l'affermir en ruinant de plus en plus la puissance
+d'Abd-el-Kader. Déjà une heureuse razzia a fait tomber entre nos mains
+sa <i>smalah</i>, c'est-à-dire ce qui représente chez les Arabes ce que nous
+appelons en Europe les équipages, la suite, comprenant les tentes du
+maître, sa famille, ses domestiques et ses richesses. Puissent les
+efforts combinés des divers corps manoeuvrant dans toute la province de
+l'Algérie amener enfin l'anéantissement complet de notre persévérant
+ennemi!</p><br><br>
+
+<h2>Bulletin bibliographique.</h2>
+
+<p><i>La Russie en 1839</i>, par le marquis Custine; 4 vol in-8.--Paris, 1843.
+<i>Amyot</i> 30 francs.</p>
+
+<p>Beaucoup d'esprit, trop d'esprit, les réflexions tour à tour justes et
+fausses, souvent prétentieuses des chapitres entiers écrits avec un
+style remarquable, des longueurs monotones, des répétitions
+fastidieuses, des contradictions choquantes, une foule de faits curieux
+et d'observations pleines de vérité et d'intérêt, de rares éloges, de
+nombreux et de sévères critiques, tels sont les mérites et les défauts
+du nouvel ouvrage que vient de publier M. de Custine, et qui a pour
+titre <i>La Russie en 1839</i>.</p>
+
+<p>M, de Custine assure que, pendant son voyage, il racontait chaque nuit à
+ses amis absents ses souvenirs de la journée, sans songer au public, ou
+du moins en ne voyant le public que dans un lointain vaporeux. D'abord
+il ne voulait pas faire imprimer ses lettres, qui étaient, pour la
+plupart, de pures confidences. Fatigué d'écrire, mais non de voyager, il
+comptait cette fois, observer sans méthode et garder ses descriptions
+pour ses amis: diverses raisons l'ont décidé à tout publier; la
+principale, c'est qu'il a senti chaque jour ses idées se modifier par
+l'examen auquel il soumettait une société absolument nouvelle pour lui.
+Il lui semblait qu'en disant la vérité sur la Russie, il ferait une
+chose neuve et hardie, «Jusqu'alors, dit-il, la peur et l'Intérêt ont
+dicté des éloges exagérés; la haine a fait publier des calomnies: je ne
+crains ni l'un ni l'autre écueil.»</p>
+
+<p>M, de Custine a-t-il toujours évité avec bonheur ces deux danger, qui
+lui paraissent si peu redoutables? Son imagination ardente lui a-t-elle
+laissé voir la Russie telle qu'elle est? N'exagère-t-il pas le mal comme
+le bien? Ce qui nous paraît certain, c'est que, malgré leurs répétitions
+et leurs contradictions, les trente-six lettres dont se composent ces
+quatre volumes n'ont pas été entièrement écrites sur les lieux pour des
+amis. On a moins d'esprit et plus de simplicité, on fait moins de
+réflexions profondes ou bizarres, on ne termine pas tant de périodes
+cadencées par des petites phrases ou par des mots <i>à effet</i> lorsqu'on ne
+voit le public que dans un lointain vaporeux. Personne assurément ne
+reprochera à M. de Custine d'avoir travaillé son livre avec un soin tout
+particulier. Le mérite d'un ouvrage quelconque ne dépend jamais du temps
+que son auteur a mis à le composer. Il vaut mieux employer trois ou
+quatre années à rédiger ses mots et ses impressions de voyage que de les
+publier sans les revoir, sans les réunir, sans les proportionner, comme
+certains écrivains modernes se sont vantés de l'avoir fait. Mais pourquoi
+ne pas avouer la vérité?</p>
+
+<p>Le 10 juillet 1839, M. de Custine, qui s'était embarque quatre jours
+auparavant à Travemunde, débarquait à Saint-Pétersbourg; le 26 septembre
+suivant, il datait sa dernière lettre de Tilsitt. Son voyage n'avait
+donc duré que deux mois et demi, et pendant ce court espace de temps M.
+de Custine visita Saint-Pétersbourg, Moscou, et Nijni-Novgorod à
+l'époque de la foire. Or, à en croire les Russes, il faut passer au
+moins deux ans en Russie avant de se permettre de juger leur pays, le
+plus difficile de la terre à définir.</p>
+
+<p>Rien n'est triste comme la nature aux approches de Pétersbourg: à mesure
+qu'on s'enfonce dans le golfe, la marécageuse Ingrie, qui va toujours
+s'aplatissant, finit par se réduire à une petite ligne tremblotante
+tirée entre le ciel et la mer... Cette ligne, c'est la Russie...
+c'est-à-dire une lande humide, basse, et parsemée à perte de vue de
+bouleaux qui paraissent pauvres et malheureux. En apercevant ce rivage
+peu attrayant, le voyageur se rappelle le mot d'un favori de Catherine à
+l'Impératrice, qui se plaignait des effets du climat de Pétersbourg sur
+sa santé: «Ce n'est pas la faute du Bon Dieu, Madame, si les hommes se
+sont obstinés à bâtir la capitale d'un grand empire dans une terre
+destinée par la nature à servir de patrie aux ours et aux loups.»
+Heureux encore s'il lui était permis de débarquer sur ce rivage gris et
+froid, à peine éclairé par un pâle soleil; mais la police et la douane
+vont venir lui prouver qu'il entre dans l'empire de l'esclavage et de la
+peur: avant de mettre pied à terre, il lui faudra lutter longtemps
+encore contre des machines incommodées d'une âme.»</p>
+
+<p>Cette première impression que M. de Custine éprouva en arrivant à
+Pétersbourg, tout son voyage ne fera que la fortifier et la développer.
+En Russie, la nature n'existe pas plus que l'homme. On ne peut pas
+donner le nom de nature à des solitudes sans accidents pittoresques, à
+des mers aux rivages plats, A des lacs, à des fleuves dont l'eau
+s'arrête presque au niveau de la terre, à des marécages sans bornes, à
+des steppes sans végétation, sous un ciel sans lumière. La terre
+elle-même est devenue complice des caprices de l'homme, qui a tué la
+liberté pour diviniser l'unité... Elle aussi, elle est partout la même.
+Quant au peuple, il offre un spectacle non moins attristant; on ne voit
+partout que des corps sans âmes, et l'on frémit en songeant que pour une
+si grande multitude de bras et de jambes, il n'y a qu'une tête; un seul
+homme dans tout l'empire a le droit de vouloir; il résulte de là que lui
+seul a la vie propre.</p>
+
+<p>Le surlendemain de son arrivée à Pétersbourg M. de Custine assistait à
+la célébration du mariage du fils d'Eugène de Beauharnais avec la
+grande-duchesse Marie, et le même il fut présenté à l'empereur et à
+l'impératrice. Il trace le portrait suivant de l'empereur:</p>
+
+<p>«L'empereur est plus grand que les hommes ordinaires de la moitié de la
+tête; sa taille est noble, quoiqu'un peu raide; il a pris des sa
+jeunesse l'habitude russe de se sangler au-dessus des reins, au point de
+se faire remonter le ventre dans la poitrine, ce qui a dû produire un
+gonflement des côtes. Cette difformité volontaire, qui nuit à la liberté
+des mouvements, diminue l'élégance de la tournure et donne de la gêne à
+toute la personne... Il a le profil grec, le front haut, mais déprimé en
+arrière, le nez droit et parfaitement formé, la bouche très belle, le
+visage noble, ovale, mais un peu long, l'air militaire et plutôt
+allemand que slave. Sa démarche, ses attitudes sont volontairement
+imposantes.</p>
+
+<p>«IL s'attend toujours à être regardé; il n'oublie pas un instant qu'on
+le regarde; même vous diriez qu'il veut être le point de mire de tous
+les yeux. On lui a trop répété ou trop fait supposer qu'il était beau à
+voir et bon à montrer aux amis et aux ennemis de la Russie... Il pose
+incessamment d'où il résulte qu'il n'est jamais naturel, même quand il
+est sincère. Son visage a trois expressions dont pas une n'est la bonté
+toute simple; la plus habituelle me paraît toujours la sévérité. Une
+autre expression, quoique plus rare, convient peut-être mieux encore à
+cette belle figure, c'est la solennité; une troisième, c'est la
+politesse, et dans celle-ci se glissent quelques nuances de grâce qui
+tempèrent le froid étonnement causé d'abord par les deux autres. Mais,
+malgré cette grâce, quelque chose nuit à l'influence morale de l'homme,
+c'est que chacune de ces physionomies qui se succèdent arbitrairement
+sur la figure est prise on quittée complètement et sans qu'aucune trace
+de celle qui disparaît ne reste pour modifier l'expression nouvelle.
+C'est un changement de décoration à vue et que nulle transition ne
+prépare; on dirait d'un masque qu'on met on qu'on dépose à volonté.
+Ainsi, le plus grand des maux que souffre la Russie, l'absence de
+liberté, se peint jusque sur la face de son souverain: il a beaucoup de
+masques, il n'a pas un visage, Cherchez-vous l'homme, vous trouvez
+toujours l'empereur.</p>
+
+<p>«Je crois qu'on peut tourner cette remarque à sa louange: il fait son
+métier en conscience. Avec une taille qui dépasse celle des hommes
+ordinaires, comme son trône domine les autres sièges, il s'accuserait de
+faiblesse s'il était tout bonnement, et s'il faisait voir qu'il vit,
+pense et sent comme un simple mortel. Sans paraître partager aucune de
+nos affections, il est toujours un chef, juge, général, amiral, prince
+enfin, rien de plus, rien de moins. Il se trouvera bien las à la lin de
+sa vie, mais il sera placé haut dans l'esprit de son peuple et peut-être
+du monde, car la foule aime les efforts qui l'étonnent; elle
+s'enorgueillit en voyant la peine qu'on prend pour l'éblouir.»</p>
+
+<p>Deux jours après cette première présentation, l'empereur avait avec M.
+de Custine la conversation suivante (tome II, page 129, lettre 13e);</p>
+
+<p>«Le despotisme, disait l'empereur, existe encore en Russie, puisque
+c'est l'essence de mon gouvernement; mais il est d'accord avec le génie
+de la nation.</p>
+
+<p>--Sire, vous arrêtez la Russie sur la route de l'imitation et vous la
+rendez à elle-même.</p>
+
+<p>--J'aime mon pays et je crois l'avoir compris. Je vous assure que,
+lorsque je suis bien las de toutes les misères du temps, je cherche à
+oublier le reste de l'Europe en me retirant vers l'intérieur de la
+Russie.</p>
+
+<p>--Pour tous retremper à votre source,</p>
+
+<p>--Précisément. Personne n'est plus Russe de coeur que je le suis. Je
+vais vous dire une chose que je ne dirais pas à un autre; mais je sens
+que vous me comprenez, vous.»</p>
+
+<p>Ici l'empereur s'interrompt et me regarde attentivement. Je continue
+d'écouter sans répliquer; il poursuit:</p>
+
+<p>«Je conçois la république: c'est un gouvernement net et sincère, ou qui
+du moins peut être; je conçois la monarchie absolue, puisque je suis le
+chef d'un semblable ordre de choses; mais je ne conçois pas la monarchie
+représentative; c'est le gouvernement du mensonge, de la fraude, de la
+corruption, et j'aimerais mieux reculer jusqu'à la Chine que de
+l'adopter jamais.</p>
+
+<p>--Sire, répondis-je, j'ai toujours regardé le gouvernement représentatif
+comme une transaction inévitable dans certaines sociétés, à certaines
+époques; mais ainsi que dans toutes les transactions, elle ne résout
+aucune question, elle ajourne les difficultés.»</p>
+
+<p>L'empereur semblait me dire: Parlez. Je continuai;</p>
+
+<p>«C'est une trève signée entre la démocratie et la monarchie, sous les
+auspices de deux tyrans fort bas, la peur et l'intérêt, et prolongée par
+l'orgueil de l'esprit qui se complaît dans la loquacité, et par la
+vanité populaire qui se paie de mots; enfin, c'est l'aristocratie de la
+parole substituée à celle de la naissance, car c'est le gouvernement des
+avocats.</p>
+
+<p>--Monsieur, vous parlez avec vérité, me dit l'empereur en me serrant les
+mains; j'ai été souverain représentatif [1], et le monde sait ce qu'il
+m'en a coûté pour n'avoir pas voulu me soumettre aux exigences de cet
+<span class="sc">infâme</span> gouvernement (je cite littéralement). Acheter des voix, corrompre
+des consciences, séduire les uns, afin de tromper les autres; tous ces
+moyens, je les ai dédaignés comme avilissants pour ceux qui obéissent
+autant que pour celui qui commande, et j'ai payé cher la peine de ma
+franchise; mais, Dieu soit loué, j'en ai fini pour toujours avec cette
+odieuse machine politique. Je ne serai plus roi constitutionnel, j'ai
+trop besoin de dire ce que je pense pour consentir jamais à régner sur
+aucun peuple par la ruse ou par l'intrigue.»</p>
+
+<p class="mid"> [Note 1: En Pologne.]</p>
+
+<p>Le 23 juillet, M. de Custine assistait à une fête célèbre dont il donne
+une description intéressante. Deux fois par an, le 1er janvier à
+Saint-Pétersbourg, et le jour de la fête de l'impératrice, à Péterhoff,
+l'empereur ouvre librement, en apparence, son palais à des paysans
+privilégiés et à des bourgeois choisis, comme décoration, comme
+assemblage pittoresque d'hommes de tous états comme revue de costumes
+magnifiques ou singuliers, on ne saurait faire assez d'éloges de la fête
+de Péterhoff; mais, s'il n'y a rien de plus beau pour les veux, rien
+n'est plus triste pour la pensée que cette réunion soi-disant nationale
+de courtisans et de paysans, qui se réunissent de fait dans les mêmes
+salons sans se rapprocher de coeur. En effet l'empereur ne dyt pas au
+laboureur, au marchand: «Tu es un homme comme moi»; mais il dit au grand
+seigneur: «Tu es un homme comme eux, et moi, votre Dieu, je plane sur
+vous tous également.»--«Après tout, s'écrie M. de Custine, quelle est
+donc cette foule baptisée peuple, et dont l'Europe se croit obligée de
+vanter niaisement la respectueuse familiarité en présence de ses
+souverains? Ne vous y trompez pas: ce sont des esclaves d'esclaves.»</p>
+
+<p>Que fait la noblesse russe? elle adore l'empereur, et se rend complice
+des abus du pouvoir souverain pour continuer elle-même à opprimer le
+peuple qu'elle fustigera tant que le dieu qu'elle sert lui laissera le
+fouet et la main. Était-ce là le rôle que lui réservait la Providence
+dans l'économie de ce vaste empire? Elle en occupe les postes d'honneur;
+qu'a-t-elle fait pour les mériter? Le pouvoir exorbitant et toujours
+croissant du maître est la trop juste punition de la faiblesse des
+grands.</p>
+
+<p>Les marchands qui formeraient une classe moyenne, sont en si petit
+nombre, qu'ils ne peuvent marquer dans l'État; d'ailleurs presque tous
+sont étrangers. Les écrivains se comptent par un ou deux par génération;
+les artistes sont comme les écrivains: leur petit nombre les fait
+estimer; mais si leur rareté sert à leur fortune personnelle, elle nuit
+à leur influence sociale. Il n'y a pas d'avocats dans un pays où il n'y
+a pas de justice. Où donc trouver une classe moyenne qui fait la force
+des États, et sans laquelle un peuple n'est qu'un trouvai! conduit par
+quelques limiers habilement dressés?</p>
+
+<p>Il n'y a donc pas encore de peuple en Russie; il y a des empereurs qui
+ont des serfs et des courtisans qui ont aussi des serfs: tout cela ne
+fait pas un peuple.</p>
+
+<p>M. de Custine allait en Russie pour y chercher des arguments outre le
+gouvernement représentatif; il est revenu en France partisan des
+constitutions. Il était parti de Paris avec l'opinion que l'alliance
+intime de la France et de la Russie pouvait seule accommoder les
+affaires de l'Europe; mais, après avoir vu de près la nation russe et
+reconnu le véritable esprit de son gouvernement, il a senti qu'elle est
+isolée du reste du monde civilisé par un puissant intérêt politique,
+appuyé sur le fanatisme religieux, et il est de l'avis que la France
+doit chercher ses appuis parmi les nations dont les intérêts s'accordent
+avec les siens,--Il espérait arriver à des solutions, il n'a rapporté
+que des problèmes</p>
+
+<p>Qu'on ne croie pas cependant, que M. de Custine s'occupe incessamment de
+traiter dans son livre des questions morales et politiques; il a tout
+vu, ou du moins il décrit tout: Saint-Pétersbourg et la Néva, Moscou et
+le Kremlin, Nijni-Novgorod et sa foire, la cour, les palais de
+l'aristocratie, la maison du fonctionnaire public, la cabane du
+serf.--Aucune des curiosités des deux capitales de l'empire n'échappe à
+son examen et à sa critique. Tantôt il visite le cottage de l'empereur à
+Péterhoff, avant le grand-duc pour cicérone; tantôt il parvient, malgré
+les ordres contraires, à pénétrer dans la forteresse de Schlussellbourg.
+Ici il nous raconte l'épouvantable histoire d'Ivan IV; là il nous fait
+le récit des fêtes militaires célébrées à Borodino. Toujours
+intéressant, bien que trop long et écrit d'un style trop prétentieux et
+trop monotone, cet ouvrage sera lu avec avidité et avec fruit, surtout
+par les Russes qui pardonneront pas à l'auteur le jugement qu'il a cru
+devoir porter sur eux-mêmes, sur leur pays et sur l'empereur, ou plutôt
+sur le gouvernement. Quelques citations prises çà et là, au hasard,
+feront mieux comprendre que toutes nos réflexions la nature du talent et
+des observations de M. de Custine.</p>
+
+<p>«La Russie est l'empire des catalogues à lire comme collection
+d'étiquettes; c'est superbe, mais gardez-vous d'aller plus loin que les
+titres. Si vous ouvrez le livre, vous n'v trouverez rien de ce qu'il
+annonce; tous les chapitres sont indiqués, mais tous sont à faire.
+Combien de forêts ne sont que des marécages que vous ne couperiez pas un
+fagot!... Les régiments éloignés sont des cadres où il n'y a pas un
+homme; les villes, les routes, sont en projet; la nation elle même n'est
+encore qu'une affiche placardée sur l'Europe, dupe d'une imprudente
+fiction diplomatique....</p>
+
+<p>«Ce peuple, qui a tant de grâce et de facilité, est dépourvu du génie
+créateur. Les Russes sont les Romains du Nord. Les uns et les autres ont
+tiré leurs sciences et leurs arts de l'étranger. Ils ont de l'esprit,
+mais c'est un esprit imitateur, et par conséquent plus ironique que
+fécond; cet esprit contrefait tout, il n'imagine rien.</p>
+
+<p>»Les Russes ont beau faire et beau dire, tout observateur sincère ne
+verra chez eux que des Grecs du Bas-Empire formés à la stratégie moderne
+par les Prussiens du dix-huitième siècle et par les Français du
+dix-neuvième.</p>
+
+<p>«La Russie est une nation de muets; quelque magicien a changé 60
+millions d'hommes en automates qui attendent la baguette d'un autre
+enchanteur pour renaître et pour vivre.</p>
+
+<p>«En Russie, un homme qui rit est un comédien, un flatteur ou un ivrogne.</p>
+
+<p>«N'écoutez pas la forfanterie des Russes; ils prennent le faste pour
+l'élégance, le luxe pour la politesse, la police et la peur pour les
+fondements de la société. A leur sens, être discipliné, c'est être
+civilisé. Ils oublient qu'il y a des sauvages de moeurs très douces et
+des soldats fort cruels. Malgré toutes leurs prétentions aux bonnes
+manières, malgré leur instruction superficielle et leur profonde
+corruption précoce, malgré leur facilité à deviner et à comprendre le
+positif de la vie, les Russes ne sont pas encore civilisés. Ce sont
+des Tartares enrégimentés rien de plus. La société, telle que ses
+souverains l'ont faite, n'est qu'une immense serre-chaude remplie de
+jolies plantes exotiques. D'ailleurs, quelle que soit l'apparence des
+choses, il y a au fond de tout la violence et l'arbitraire. On y a rendu
+la tyrannie calme à force de terreur: voilà jusqu'à ce jour, la seule
+espèce de bonheur que ce gouvernement ait su procurer à ses peuples.»</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Modes</h2>
+
+<table cellpadding="10" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="Cluny">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 50%;">
+<p class="rig"><img alt="" src="images/012a.png"><br><b>Costume d'intérieur.--Robe de chambre.</b><br>
+
+<p>Il n'est donc pas rare de retrouver dans son boudoir, près d'un feu vif
+et clair, et revêtue d'une robe de chambre en velours dont les
+ouvertures lacées permettent d'apercevoir une riche jupe de dessous
+telle que nous la représentons ici, la femme élégante que l'on a
+rencontrée dans la matinée à la promenade ou en visite avec une tout
+autre toilette... Le matin, en effet, elle avait une robe à volant plat,
+collet à châle renversé, manches à la Suissesse, ornées de jockey
+étagés; elle portait à la main l'ombrelle douairière de Verdier,
+destinée à protéger contre les rayons d'un soleil rare, mais perfide,
+les couleurs si tendres d'un chapeau de crêpe, costume dont nous avons
+donné la gravure dans notre dernier numéro.</p>
+
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 50%;">
+<p>Chacune des quatre saisons de l'année ramenait autrefois à son ouverture
+et à un jour invariablement fixé l'adoption simultanée d'un costume
+spécial dont les étoffes, et nous dirons presque les couleurs, étaient à
+l'avance déterminées.</p>
+
+<p>Cette coutume générale était-elle une conséquence forcée retour plus
+régulier des saisons, ou tenait-elle seulement à un cérémonial obligé
+dont nous nous sommes depuis longtemps affranchis? C'est un problème
+dont nos lectrices peuvent chercher la solution.</p>
+
+<p>Toujours est-il que l'instabilité du printemps et les brusques
+variations de l'atmosphère ne nous permettent pas de faire aujourd'hui
+ce que nous faisions autrefois.</p>
+<p class="rig"><img alt="" src="images/012b.png"></p>
+<p>Ne déplorons donc pas ces alternatives de froid et de chaud: la mode vit
+de contrastes.</p>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<p>On a annoncé la découverte de la suite du <i>Don Juan</i> de lord Byron; la
+nouvelle a fait son tour d'Europe. <i>L'Illustration</i> a cru pouvoir
+risquer l'innocente plaisanterie de donner le dix-septième chant comme
+un fragment de cette prétendue découverte. Beaucoup y ont été pris. Les
+éditeurs français des traductions de Byron nous ont proposé de traiter
+pour le droit d'insérer cette suite dans leurs éditions. Des traducteurs
+allemands nous ont écrit de leur adresser l'original pour faire
+connaître le chef-d'oeuvre à leurs concitoyens. Cette note répondra à
+tous, même à la <i>Revue de Paris</i>, qui a eu besoin pour deviner la chose,
+qu'on lui dise le nom de l'auteur.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Correspondance.</h2>
+
+<h4>Réponses.</h4>
+
+<p><i>A M. d'O</i>--M. N. a refusé de laisser dessiner son portrait. Peut-être
+sa qualité de fonctionnaire public nous autorisait-elle à passer outre
+et nous en aurions les moyens, mais nous croyons devoir respecter sa
+volonté et sa modestie, vertu trop rare par les temps qui court pour
+qu'on ne s'incline pas devant elle.</p>
+
+<p><i>A M. R... de Nancy</i>--Nous n'oublions pas l'industrie. Nous publierons
+certainement ce qui se produira de nouveau et d'intéressant dans cette
+série, sans attendre, croyez-le bien, l'exposition des produits de
+l'industrie de 1844, qui, sans doute, nous fournira un grand nombre de
+sujets intéressants et variés Une branche de l'industrie appellera
+surtout notre attention dès cette année: c'est celle qui se rapproche de
+l'art et qui contribue le plus à former le goût public.</p>
+
+<p><i>A M. B...</i>--On grave une autre carte des chemins de fer en France,
+beaucoup plus étendue et plus complète, et on donnera successivement des
+des cartes semblables pour d'autre pays.</p>
+
+<p><i>A M. J. T..., de Rouen et autres.</i>--Le 4e numéro est réimprimé.</p>
+
+<p><i>A madame A... de Sedan</i>.--Non-seulement cette vue, madame, mais
+beaucoup d'autres sur le même sujet. Les plaisirs varient suivant lis
+saisons; à notre début, c'étaient les concerts et les bals qui
+dominaient» ensuite est venu le Salon, puis les courses. Voici le temps
+des fêtes des environs de Paris, des bains, des voyages. Notre tâche est
+de suivre le courant naturel de actualités: nous nous exerçons à saisir
+au passage tout ce qui peut exciter la curiosité et l'intérêt. Avec du
+zèle, nous arriverons à ce qu'il faut de rapidité et d'universalité</p>
+
+<p><i>A M. V. G... de Barèges.</i>--A défaut de dessin, une vue au daguerréotype
+suffira.</p>
+
+<p><i>A M. I. B...</i>--La place a manqué.</p>
+
+<p><i>A M. T. D...</i>--La question n'a rien d'indiscret Voici la réponse: cinq
+mille deux cents; et nous espérons mieux.</p>
+
+<p><i>A M. L. R. d.</i>--La gravure demandée passera dans le prochain numéro.</p>
+
+<p><i>A M. S. P. Dum.</i>--Ce n'est point de l'indécision, c'est de la prudence.
+Dès que les inconvénients n'existeront plus, nous commencerons.</p>
+
+<p><i>A. M. D... de Provins.</i>--Les deux séries s'organisent; elles offraient
+de grandes difficultés. Il fallait s'assurer de correspondances
+lointaines. Il eût été facile de supposer ce que nous ne savions pas,
+d'appeler l'imagination à notre aide; nous avons préféré attendre et être
+sincères.</p>
+
+<p><i>A M. Ad. C... de Marseille.</i>--L'article n'a pas été inséré, parce qu'il
+contenait des personnalités offensantes pour une personne dont l'âge et
+le caractère doivent commander le respect, même de ceux qui ne partagent
+pas ses opinions.</p>
+
+<p><i>A M. M. F... de Cahors</i>--L'idée est excentrique: nous l'acceptons,
+quoique avec un peu de crainte.</p>
+
+<p><i>A mademoiselle El. M...</i>--Nous recevons la communication de ce dessin
+avec plaisir,</p>
+
+<p><i>A M. le colonel R...</i>--La place a manqué: les deux portraits seront
+publiés en juin.</p>
+
+<p><i>A M. Ch. Q... de Lyon</i>--Ce Mirait désirable, sans doute, mais c'est
+impossible. La gravure en taille-douce est trop lente et trop coûteuse;
+elle exigerait deux tirages. On ne peut pas espérer raisonnablement une
+exécution très rapide et toujours parfaitement agréable. Ceux qui savent
+à quel degré d'inhabileté et d'inexpérience était encore l'art de la
+gravure sur bois en France il y a dix ans, loin d'être sévères
+s'étonnent et nous tiennent compte de nos efforts. Les burins
+travaillent jour et nuit. Il n'y avait pas en France, jusqu'à ce
+jour, un pareil exemple d'activité.</p>
+
+<p><i>A M. Lob., de Nantes</i>--Certains malheurs ne peuvent pas et ne doivent
+pas être représentés. En France, il y a une pudeur, dans la pitié
+publique, que l'on ne blesserait pas en vain.</p>
+
+<p><i>A M. H. B. X... Fontaines-Saint-Georges</i>--Nous ne pouvons pas prendre à
+cet égard d'engagement définitif. Un journal conçu sur un plan nouveau
+ne vient pas au jour tout formé: il grandit peu à peu sous les regards
+du public. Il n'en est pas de même lorsqu'on se borne à imiter dans
+toutes leurs parties des journaux déjà existants; il ne serait pas juste
+de nous appliquer la même mesure.</p>
+
+<p><i>A M. C. C., d'Abbeville.</i>--En 1825. C'est un sujet trop rétrospectif,
+et qui ne pourra être traité qu'à l'occasion d'un fait nouveau.</p>
+
+<p><i>A. M. Mel. Lo.</i>--Le mémoire est d'un grand intérêt, mais trop long. Il
+devrait être réduit de plus d'un tiers. Nous confierons le dessin à un
+artiste habile, et, si l'on consent à la réduction, la publication
+pourra avoir lieu dans quinze jours.</p>
+
+<p><i>A. M. Del., d'Auxerre.</i>--Les portraits d'O'Connell et du docteur
+Chalmers doivent paraître dans le prochain numéro.</p>
+
+<p><i>A. M. Rel., de Montereau</i>--Une vue de votre maison ne serait-elle pas
+mieux placée dans les <i>Petites affiches.</i></p>
+
+<p><i>A. M. Val., de Paris</i>--A M. Ren., de Montpellier.--Nous avancerons
+désormais d'un jour la publication.</p>
+
+<p><i>A M. de P., de Brest</i>--L'observation est juste. Sous l'ancien régime (et
+nous ajouterons pendant la Révolution et sous l'Empire), un journal
+illustré aurait eu peut-être plus de scènes variées, plus de fêtes plus
+d'originalités à présenter à ses lecteurs. L'égalité de rang et de
+fortune a conduit à plus d'uniformité; mais cette égalité est loin
+d'être parfaite, et nous espérons montrer que notre époque est encore
+assez riche en événements pour que l'intérêt de notre Recueil languisse
+rarement. Ce sont d'ailleurs les faits du monde entier, la vie de tous
+les peuples que nous avons le projet de représenter à nos lecteurs.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Amusements des sciences.</h2>
+
+<h4>SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE DERNIER NUMÉRO.</h4>
+
+<p>I. La série qui résout la question est celle des poids 1, 3, 9, 27, 81,
+243, 729, etc., dont chacun est triple du précédent. Mais il faut que
+ces divers poids soient combinés entre eux, d'une manière convenable,
+sur les deux plateaux de la balance. Ils ne pourraient pas servir comme
+ceux de la série 1, 2, 4, 8, 16, 32, si l'on imposait la condition de ne
+les placer que sur un seul plateau. Ainsi, par exemple, 2 étant la
+différence de 3 et de 1, le poids 2 s'obtiendra en plaçant 3 sur un des
+plateaux et 1 sur l'autre. 3 est la différence de 9 d'une part et de 3
+plus 1 d'autre part.</p>
+
+<p>Supposons qu'il s'agisse de peser ainsi un corps dont le poids est de
+368 grammes, 368 tombe entre 243 et 729; il surpasse 364, moitié de 728;
+on le considérera donc comme la différence entre 729 et 361, et on
+mettra le poids 729 sur l'un des plateaux. 361 se compose de 243 et de
+118; 118 se compose de 81 et de 37; 37 se compose de 27 et de 10; 10 se
+compose de 9 et de I. Il suffira donc de mettre sur l'autre plateau les
+poids 243, 81, 27, 9 et 1.</p>
+
+<p>On verra de la même manière que l'on formerait le poids 866 en plaçant
+sur un des plateaux de la balance les poids 729, 243 et 3, ce qui donne
+975, et en plaçant sur l'autre plateau les poids 81, 27 et 1, ce qui
+donne 109.</p>
+
+<p>Le poids le plus considérable que l'on puisse évaluer avec la série
+allant jusqu'à 729, dont le triple vaut 2187, est la moitié de 2186 ou
+1093.</p>
+
+<p>II. Le tableau ci-après donne la solution de la seconde question:</p>
+
+<pre>
+ Vase Vase Vase
+ de 12 litres, de 7 litres, de 5 litres.
+
+ 1º 12 0 0
+ 2º 7 0 5
+ 3º 7 5 0
+ 4º 2 5 5
+ 5º 2 7 3
+ 6º 9 0 3
+ 7º 9 3 0
+ 8º 4 3 5
+ 9º 4 7 1
+ 10º 11 0 1
+ 11º 10 1 0
+ 12º 6 1 5
+ 13º 6 6 0
+</pre>
+
+<p>L'explication de ce tableau est tout-à-fait analogue à celle des
+tableaux du précédent numéro (page 208).</p>
+
+<p class="mid">NOUVELLES QUESTIONS À RÉSOUDRE</p>
+
+<p>I. Partager un sou (la vingtième partie du franc) entre vingt personnes,
+en donnant la même part à chacune.</p>
+
+<p>II. Faire parcourir au cavalier du jeu des échecs toutes les cases de
+l'échiquier l'une après l'autre, sans passer deux fois sur la même.</p>
+<br><br>
+
+<h2>Rébus</h2>
+
+<p class="mid">EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.</p>
+
+<p class="mid">Les grandes pensées viennent du coeur.</p>
+
+<br>
+<hr class="short">
+<br>
+
+<p class="mid"> Proclamation.<br><img alt="" src="images/012c.png"></p>
+
+
+<br><br>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0014, 3 Juin 1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK
+L'ILLUSTRATION, NO. 0014, 3 JUIN 1843 ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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