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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0014, 3 Juin 1843 + +Author: Various + +Release Date: August 11, 2011 [EBook #37040] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK +L'ILLUSTRATION, NO. 0014, 3 JUIN 1843 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + + +L'Illustration, No. 0014, 3 Juin 1843 + +[Illustration: L'ILLUSTRATION +JOURNAL UNIVERSEL.] + + Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. + Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75. + + Nº 14. Vol. 1.--SAMEDI 3 JUIN 1843. + Bureaux, rue de Seine, 33. + + Ab. pour les Dep.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. + pour l'étranger, 10 20 40. + + +SOMMAIRE. + +Nécrologie. Lacroix. _Portrait_.--Courrier de Paris. _Une scène de +l'Incendio di Babylonia_.--Les Grandes Eaux de Versailles. _Fontaine du +Point du Jour, bassin de Saturne, pièce du Dragon, char d'Apollon, +l'avenue du Tapis vert_.--La Cour du Grand-Duc, nouvelle par Eugène +Guinot (première partie), avec une _gravure_.--Le Palais des Thermes, +l'Hôtel de Cluny et la Collection Dusommerard. _Plan du palais des +Thermes et de l'hôtel de Cluny. Quenouille de buis. Miroir de toilette. +Couteau en Ivoire, Aiguière d'étain, Étrier de François Ier. Vue de la +Galerie._--Académie des sciences 1. Sciences médicales--Revue +Algérienne. Port d'Alger, Colonisation de l'Algérie, Carte du Sahel, le +Port, deux dessins des travaux du port, Razzia par des réguliers +d'Abd-el-Kader,--Bulletin bibliographique. La Russie en +1839.--Annonces.--Modes. Deux gravures.--Correspondance.--Amusements des +sciences.--Rébus. + + + +Lacroix. + +[Illustration: Lacroix.--Médaillon de David d'Angers.] + +Sylvestre-François Lacroix, l'un des hommes qui ont été le plus utiles à +l'enseignement des sciences exactes en France, vient de mourir. Ses +obsèques ont eu lieu samedi dernier. Des députations de l'Académie des +sciences, dont il était membre, de la Faculté des sciences, dont il a +été le doyen» du Collège de France, où il était encore professeur +titulaire, de l'École polytechnique, où il a enseigné l'analyse +infinitésimale, l'ont accompagné à sa dernière demeure. + +Né à Paris en 1765, d'une famille pauvre, Lacroix trouva, à son début +dans la vie, des chagrins et des entraves qui l'auraient arrêté +complètement s'il avait eu un caractère moins persévérant. Encore +enfant, accablé sous le poids d'une misère qu'il ne croyait pouvoir +jamais surmonter, il conçut la singulière idée de se séquestrer +complètement d'une société dont la constitution semblait lui enlever +toutes chances d'avenir. A la lecture des _Aventures de Robinson_, il +s'était épris d'un violent amour de la solitude, et il n'enviait plus +d'autre sort que celui du héros de Daniel de Foe. S'embarquer, voguer +vers de lointains parages et vivre de son industrie, abandonné à +soi-même dans un des îlots déserts du grand Océan, tel était le rêve de +Lacroix. Dans ce but, il chercha à apprendre l'art de la navigation dans +les livres; et ayant bientôt reconnu que l'art nautique est entièrement +fondé sur l'application des sciences mathématiques, il se livra avec +ardeur à l'étude de celles-ci. Il y fit des progrès rapides. Mauduit, +dont il suivait le cours au Collège de France, le remarqua parmi ses +auditeurs, s'intéressa à lui et le recommanda vivement à quelques +savants, dont le crédit le fit nommer professeur des gardes de la marine +de Rochefort, quoiqu'il n'eut alors que dix-sept ans. Quatre ans plus +tard, en 1786, Condorcet, l'un de ses protecteurs, l'appela à Paris +comme son suppléant au _Lycée_, que l'on venait de fonder, et qui +subsiste encore aujourd'hui sous le nom d'_Athénée royal_. En 1787, la +même recommandation le fit nommer à l'École-Militaire. Cette même année, +il remporta le prix proposé par l'Académie des sciences sur les +assurances maritimes; deux ans plus tard il reçut le titre de +correspondant de cette Académie. Successivement professeur à l'École +d'artillerie de Besançon, examinateur des aspirants et des élèves du +corps de l'artillerie en 1793, chef de bureau à la commission chargée de +la réorganisation de l'instruction publique en 1794, adjoint à Monge +comme professeur de géométrie descriptive à la première école normale, +professeur de mathématiques à l'École centrale des Quatre-Nations, +professeur d'analyse à l'École polytechnique et membre de l'Institut +après la mort de Borda, en 1799, professeur de mathématiques et doyen à +la Faculté des sciences, lors de la réorganisation de l'Université, +examinateur permanent des élèves de l'École polytechnique, professeur au +Collège de France en 1815, il remplit toutes ces fonctions avec un zèle +et un talent qui ne se sont jamais démentis, jusqu'au moment où l'âge et +la maladie l'ont forcé à se faire suppléer. + +Lacroix a laissé un nombre assez considérable d'ouvrages qui constituent +un cours complet de mathématiques pures, depuis les éléments de +l'arithmétique jusqu'aux sujets les plus ardus de l'analyse +infinitésimales. Tout au contraire de certains auteurs qui abusent de +leur position pour faire, de publications de ce genre, de simples +spéculations, qui n'hésitent pas à introduire dans chacune de leurs +nombreuses éditions des modifications de forme tout-à-fait +insignifiantes, uniquement pour forcer les élèves de chaque année à +acheter la plus récente de ses éditions, Lacroix avait travaillé avec +assez de soin et de conscience à ses divers ouvrages pour n'avoir été +obligé d'introduire plus tard que les changements réclamés par les +progrès de la science. Ses _Éléments d'Arithmétique et d'Algèbre_ seront +longtemps encore étudiés avec fruit. Son _Traité élémentaire du Calcul de +la probabilité_ a rendu le service de mettre à la portée des personnes +peu versées dans la haute analyse les résultats auxquels de grands +géomètres étaient parvenus par des méthodes trop savantes pour être +jamais vulgarisées. Son _Essai sur l'enseignement_ respire l'amour de la +jeunesse et du progrès des sciences, et renferme des vues excellentes. +Mais son grand _Traite de calcul différentiel et de calcul intégral_ en +3 vol. in-4, est le plus important de ses ouvrages; aussi ce livre, où +il a réuni tout ce qui a été écrit de plus profond sur la matière, +a-t-il été placé, par le jury chargé de décerner les prix décennaux, +immédiatement après le _Traité de mécanique analytique_ de Lagrange. + +Enfin, la vie entière de Lacroix a été consacrée à l'étude et à +l'enseignement de la science. S'il ne s'est pas placé, par ses travaux +originaux, sur la ligne des grands géomètres tels que Lagrange, Laplace, +ou même Fourier, Poisson et Legendre, il a mérité, par les services +qu'il a rendus dans les différentes chaires qu'il a occupées et dans ses +ouvrages destinés à l'instruction publique, un rang honorable +immédiatement après ce noms illustres. + + + +Courrier de Paris + +J'étais fort tranquillement étendu sur un moelleux divan, mon ami +intime, remuant dans ma cervelle je ne sais quels rêves légers, _nescio +quid ungarum_, lorsque mon Frontin, qu'on me passe le mot, entra avec +cette allure effarée qui lui est ordinaire. Il faut qu'où sache que le +drôle n'en fait jamais d'autres. Toutes les fois qu'il ouvre ma porte, +je crois voir arriver une sinistre nouvelle; c'est un de ces gens qui +vous disent: Monsieur veut-il ses pantoufles? du ton dont ils +annonceraient la fin du monde, et qui brossent vos habits et cirent vos +bottes d'un air désespéré. + +«Monsieur, dit mon homme, c'est une lettre! et il me regardait d'un oeil +inquiet. + + ...--Eh bien! c'est une lettre + Qu'en mes mains le portier t'aura dit de remettre. + +--Oui, monsieur.--Cela suffit, va-t-en!» + +Je brisai le cachet et je lus ces mots: Vous êtes prié d'assister à +L'incendie de Babylone.--Diable! m'écriai-je, la chose est grave; un +incendie! et l'on veut que j'en sois le témoin et le complice! mais le +Code pénal est formel; il s'agit des galères. L'incendie de Babylone +encore, l'orgueil et la souveraine de l'Orient! Si du moins c'était une +bicoque, le cas peut-être serait moins pendable; on pourrait plaider les +circonstances atténuantes!--Cependant je cherchais à lire un nom au bas +de la lettre, comptant sur la signature de Sémiramis ou tout au moins +sur celle de Nimas. Point de signature! un billet anonyme! l'anonyme, ce +masque des pervers, me donna des soupçons. Le coup part de la main de ce +traître d'Assur, pensai-je: Oh! _perfecto, scelerato Assuro!_ + +Du reste, rien n'y manquait; tout était prévu avec une abominable +attention pour me faciliter le crime; on m'annonçait le jour, l'instant, +le lieu: samedi, 27 mai, neuf heures et demie du soir, rue du Bac, 12. +Il n'y avait pas moyen d'échapper. + +Choisir les ténèbres profondes, quel raffinement d'incendiaire! La belle +affaire, en effet, qu'un incendie en plein midi! Mais que cela fait +bien, le soir, quand tout sommeille à l'ombre de la nuit! + +Mon premier mouvement fut d'avertir les pompiers et M le Commissaire de +police; je ne sais quelle infernale pensée m'en empêcha; mon oeil +s'illumina tout à coup d'une flamme féroce, un sourire diabolique erra +sur mes lèvres, l'atroce ricanement de Méphistophélès s'échappa de mon +gosier aride, et j'eus un accès de Néron mettant le feu aux quatre coins +de Rome. Que vous dirai-je? Voir Babylone rue du Bac, nº 12, la voir +brûler comme un fagot, me parut une rare délectation, un plaisir +superfin. Horreur! + +La nuit venue et l'heure fatale ayant sonné à ma pendule telle qu'un +glas funèbre, je me jetai sournoisement dans les profondeurs d'une +citadine, comme un scélérat qui cherche à éviter l'oeil de MM les +sergents de ville. Mon attelage éthique, semblable à ce cheval décharné +de la Mort dont parle l'Apocalypse, me conduisit à travers les routes +les plus sombres et les plus tortueuses; le ciel était de mauvaise +humeur; une pluie sinistre tombait goutte à goutte, le vent poussait de +petits gémissements lugubres, balançant dans l'air des lueurs blafardes +çà et là suspendues, que j'ai cru reconnaître plus tard pour des +réverbères. + +Enfin j'arrive, «Le chemin de Babylone? demandai-je d'une voix altérée à +un grand diable debout sur la porte (quelque Ammonite sans doute, ou +quelque Moabite en captivité).--Au premier, l'escalier à gauche, me +répondit-il sans plus s'émouvoir qu'une pièce de bois, comme dit +Célimène. Au même instant, un bruit effroyable se fit entendre: c'était +un pot de fleurs qui tombait d'une fenêtre et se brisait avec fracas à +dix pas de moi, A cette preuve de jardins suspendus, je fus convaincu +qu'en effet j'étais à Babylone. + +Mon coeur battait avec violence tandis que je montais l'escalier et ce +n'est pas sans terreur que j'entrai dans l'enceinte Babylonienne. Que +voulez-vous? les plus endurcis; palissent sur le seuil d'un forfait. +Mais quel fut mon étonnement! Je m'attendais à pénétrer dans une caverne +aussi noire que la caverne des bandits de Gil Blas, et j'étais au milieu +d'un immense et magnifique salon, tout brillant d'or et de lumière! Je +croyais tomber dans une bande sinistre de Babyloniens atroces et +d'horribles Babyloniennes armés de torches, de briquets phosphoriques et +autres instruments incendiaires, et, de tous cotés, je voyais +d'agréables visages, un air de fête partout répandu, des Babylonniens +gantés et vernis, des Babyloniennes au doux accueil, au fin regard, aux +blanches épaules demi-nues, la gaze et la soie, le sourire sur les +lèvres, la fleur et le diamant dans les cheveux! Tout ébloui et tout +charmé, je sentis que s'il y avait réellement un crime à commettre de +moitié avec ces jolies complices, on le commettrait de tout son coeur. + +A chaque coup d'oeil que je donnais à droite ou à gauche, c'était une +délicieuse découverte, ou plutôt une reconnaissance. Je retrouvais peu à +peu toute la Babylone élégante et spirituelle: le talent, le goût, la +grâce, la beauté; ici, l'écrivain et l'artiste, des noms récemment +célèbres et de vieux noms; et, pour ornement, cette guirlande de jolies +femmes parfumées et fleuries, que Babylone tresse pour tous ses plaisirs +et qu'on rencontre dans toutes ses fêtes: les perles du faubourg +Saint-Germain, la fine fleur du boulevard Italien. L'erreur n'était plus +possible; je n'avais pas affaire à des incendiaires, mais aux plus +aimables gens du monde, et s'il fallait craindre un incendie, c'était +seulement de la part de certaines prunelles adorables qui étincelaient +çà et là et jetaient leur feu. + +Toute cette société, parée et souriante, et venue là non pour assister +au sac et au brûlement d'une ville, mais pour passer quelques-unes de +ces heures où se plaît Babylone, heures pleines d'éclat, de fines +causeries, d'esprit vif et délié, et de chants mélodieux; et, certes, il +ne s'agit pus seulement d'une romance, d'une cavatine ou d'un duo, mais +d'un opéra tout entier, d'un opéra en deux actes: _L'Incendio di +Babylonia_. + +Chut! faites silence, messieurs; et vous, mesdames, soyez sages; le +spectacle va commencer; si le chef d'orchestre ne donne pas le signal, +en frappant trois coups sur la cabane du souffleur, c'est que nous +n'avons pas de chef d'orchestre; mais entendez le piano aux touches +rapides et sonores, il remplace à lui seul, sous des mains habiles, tout +le bataillon des instruments à cordes et à vent. + +[Illustration: L'_Incendio di Babylonia_, opéra-Buffa en 2 actes, +paroles de M.***, musique de M. le comte de Feltre--Scène 4 du 1er acte. +Personnages: Orlando, M. Ponchard; Clorinda, madame Damoreau; Ferocino, +M. *** Le tyran surprend le billet tendre donné par Orlando à la +princesse.] + +Le théâtre représente une forêt vierge, ce qui répand tout d'abord sur +la scène un parfum d'honnêteté et de candeur; décor charmant, qui ferait +envie aux théâtres privilégiés et patentés. Quatre grands gaillards +entrent dans la forêt; du front ils touchent aux frises, et paraissent +forts comme des Turcs. Il y a une bonne raison pour cela, c'est que ce +sont des Turcs en effet. _Cherchiamo! cherchiamo! cherchiamo!_ +s'écrient-ils. Que cherchent-ils? personne ne le sait; ils ne le savent +pas eux-mêmes. Vous sentez combien cette exposition est mystérieuse et +saisissante. + +Mais voici Ferocino! Ai-je besoin de vous faire connaître sa personne et +son caractère? son nom le dénonce suffisamment, Ferocino est féroce; il +porte de terribles moustaches, un large feutre aux plumes flottantes, un +vêtement de velours noir, insigne du scélérat, un long poignard _per +trucidare_. Ferocino vient dans la forêt pour épouser la princesse +Clorinda. Il a un rival; mais il le tuera. On n'est pas Ferocino pour +rien. + +Une douce voix de gondolier roucoule dans le lointain: il paraît que le +grand canal de Venise traverse la forêt vierge. _Felice gondoliere!_ +s'écrie Ferocino avec amertume; il ne connaît pas le _pene di amore!_ +Ainsi le terrible Bajazet s'arrêta un jour avec mélancolie devant un +pâtre qui soufflait nonchalamment dans ses pipeaux champêtres. Cette +situation est du haut sublime. + +Un étranger demande à voir Ferocino. Le tyran l'accueille avec bonté. +Les forêts vierges sont si commodes pour y donner audience! «Ton nom? +demande Ferocino.--_Io sono pelerino persecuto per la fata_.--Ton nom, +te dis-je? _Io sono pelerino persecuto_.--Ton nom, encore un coup?--Io +sono pelerino.--Signor, signor, rabachate,» répond Ferocino avec +douceur. + +Arrivés à ces termes de la discussion, il est clair que nous touchons à +une catastrophe. Le pèlerin jette là sa robe grise et se dévoile; plus +de pèlerin! Place au rival de Ferocino, au troubadour Orlando, chevalier +de la Légion-d'honneur, Ici une scène terrible: Orlando et Ferocino se +mesurent des yeux, et expriment leur rage dans un duo galant: _Volo te +transpersar! volo te echignar!_ c'est horrible! + +Arrive Clorinda. L'ingénieux Orlando veut lui glisser adroitement un +billet doux, format in-4; Ferocino l'arrête au passage. Fureurs, +évanouissements; on se battra à mort: _Volo te echignar! vota te +transpersar!_ Que de sang va couler! + +Clorinda en devient folle; il y de quoi: _perdita la boula_: elle est +pâle _e def'risata_, mais défrisée d'un seul côté, circonstance qui +laisse une mêche d'espoir. + +Sonnez, clairons! battez, tambours! Orlando revient vainqueur Ferocino +est étendu quelque part dans un coin de la forêt, _transpersato, +juguleto, abimeto_. Joie des deux amants; Clorinda recouvre la raison et +sa frisure. + +«Vous me croyez défunt» s'écrie tout à coup une voix terrible; mais je +n'étais que blessé, _solamente blessato_. Je pourrais vous châtier, je +préfère vous donner ma bénédiction.» Et Ferocino, ressuscité, bénit et +marie la princesse et le troubadour, _O generose rivale!_ Après tout, +dit philosophiquement Ferocino, si je perds une femme, je recouvre la +vie, ce qui _doubla mia félicita._» + +Cet admirable poème a obtenu un succès d'enthousiasme. Au milieu des +applaudissements, Ferocino est venu dire d'une voix émue: «L'ouvrage qui +vient de causer une si vive sensation est tiré d'un manuscrit inédit du +Dante.» Personne n'a paru en douter. Le style peut-être ne rappelle pas +précisément celui de la Divine Comédie, mais aussi le fond n'est pas +exactement le même, et les hommes de génie ont toujours deux styles pour +deux sujets différents.--Quant à l'auteur de la musique, il se nomme il +signor Pilliardini. + +Non pas Pilliardini, maître Ferocino. Finissons la comédie et ne +plaisantons plus. Puisque vous avez dissimulé le nom du spirituel et +ingénieux compositeur, je le nommerai, moi: c'est M. le comte de Feltre. +M. de Feltre et le signor Pilliardini n'ont rien à faire ensemble; +Pilliardini butine à droite et à gauche, une idée à l'un, une phrase à +l'autre, c'est son métier. Sans cette rapine, il signor Pilliardini +mourrait d'inanition. M. de Feltre vit de ses revenus et fait sa récolte +sur ses propres domaines; il ne doit rien qu'à lui-même; esprit, +science, invention aimable et féconde, tout ce qu'il fait entendre lui +appartient. Aimez-vous le naïf ou le piquant, le galant ou le tendre, M. +de Feltre est votre homme. Les salons de Paris en savent quelque chose, +et répètent avec prédilection mille charmantes mélodies, filles +gracieuses de ses loisirs. + +Cette fois, M. de Feltre a fait plus qu'un nocturne, plus qu'un +spirituel couplet, plus qu'un joli duo: il a fait un opéra, il a fait +une partition pleine d'élégance, de goût et de talent. D'abord, il s'est +conformé au ton railleur du poème, amusante parodie du genre italien; +mais peu à peu, laissant l'exagération satirique, M. de Feltre s'est +abandonné à de délicieuses inspirations; si bien qu'Auber, qui écoutait, +a dit; «Il n'est pas facile de plaisanter comme cela!» + +Avec quel transport le parterre applaudissait; et quel parterre! un +parterre comme vous n'en avez jamais vu, comme vous n'en verrez jamais. +Les plus beaux cheveux, la peau la plus blanche, les plus fines mains, +un parterre de jolies femmes, enfin. Ce n'était pas ce gros et brutal +bravo qui s'échappe avec violence des _battoirs_ virils, mais un petit +bruit caressant, doux et velouté, qui a dû chatouiller l'oreille de M. +de Feltre. + +Oui, mesdames, donnez des bravos, tressez des couronnes pour M. de +Feltre, mais n'oubliez pas les chanteurs: les chanteurs ont tous +vaillamment et gracieusement combattu dans cette mémorable soirée, +depuis le premier Turc jusqu'au dernier. Quelle voix délicate et suave +que la voix de Clorinda! Eh! vraiment, je le crois bien: Clorinda chante +par le mélodieux gosier de madame Damoreau! Qu'Orlando a de goût et de +savoir! comment s'en étonner? Orlando est Ponchard! Ces deux artistes +célèbre» ont prêté à M. de Feltre l'appui de leur talent, avec une grâce +exquise; aussi voyez quelle pluie de roses inonde madame Damoreau! elle +veut marcher, et à chaque pas son pied foule un bouquet embaumé, sans +compter les bouquets de rimes galantes et les tendres adieux. Hélas! le +Nouveau-Monde nous enlève madame Damoreau; l'Amérique nous vole cet écho +mélodieux; adieu! partez! lui disaient de toutes parts ces bravos, ces +couronnes et ces vers; partez, puisqu'il le faut, mais ne nous oubliez +pas! + +Quant à vous, seigneur Ferocino, je ne vous perds pas de vue, et vous ne +m'échapperez pas: vous avez beau faire; en vain vous cherchez à vous +dissimuler, en vrai tyran, sous votre large feutre, derrière votre +atroce poignard, là l'abri de votre barbe formidable; ou vous connaît; +on sait qui vous êtes: et si l'on voulait, ou vous nommerait en toutes +lettres; mais vous le défendez: vous avez l'originalité d'avoir un goût +rare, une admirable voix, un sang-froid charmant, et de garder +l'anonyme! Vous jouez, vous chantez ce terrible rôle de Ferocino comme +le ferait un acteur spirituel, un chanteur excellent, et vous ne voulez +pas qu'on le dise.--Ah! pardieu, vous êtes un singulier homme! Nous le +dirons malgré vous, pour vous faire de la peine; car, voyez-vous, +Ferocino, nous vous gardons une rancune! Être un homme de loisir, un +homme du monde heureux, avoir le droit de ne rien savoir et de ne rien +faire, et se permettre un talent comme le vôtre, c'est révoltant; si +l'on ne se retenait, on irait vous en demander raison. + +Ou a cru un moment que Rossini viendrait à cette soirée splendide; il +n'est pas venu; peut-être se reposait-il encore de la fatigue du voyage. +Savez-vous en effet sa grande nouvelle? une nouvelle qui court de salon +en salon et fait tressaillir tous les échos de l'Académie royale de +musique: Rossini revient! Rossini est revenu! Le mot: «Madame se meurt! +madame est morte! ne produisit pas une émotion plus grande sous les +voûtes de Versailles et de Saint-Denis.--Ce n'est pas une vaine rumeur, +une plaisanterie, un _puff_; on l'a vu, on l'a reconnu; c'est bien lui, +Rossini!... Après dix ans d'absence et de retraite, le voilà! + +Que vient-il faire? Le sublime boudeur est il apaisé? Le chantre +mélodieux s'est-il lassé de faire le muet? Quelque Guillaume Tell, +quelque Othello est-il descendu de chaise de poste avec lui? On le +désire, on l'espère, l'Opéra fait des neuvaines pour attirer cette +bénédiction d'en haut, et M. Léon Pillet va de temps et temps en +pèlerinage à Notre-Dame-de-Lorette. Cependant l'illustre maestro se tait +et continue de s'envelopper de silence et de mystère: à peine s'est-il +montré; à peine quelques élus ont-ils pu entrevoir et adorer le _dieu_ +de la musique. Tout ce qui chante, tout ce qui racle une corde, tout ce +qui souffle dans un instrument, tout ce qui assemble des notes, depuis +le plus illustre maître jusqu'au joueur de mirliton et de guimbarde, +s'est fait inscrire chez Rossini. On frappe à sa porte du matin au soir, +on s'incline sur le seuil, ou se signe sous les fenêtres; le concierge +demande un supplément de logement pour placer les cartes de visite...... +Eh bien! après tant de démonstrations, de salutations et d'adorations, +savez-vous ce que Rossini est capable de faire? Il est homme à partir un +beau matin, laissant là son monde ébahi, de retourner à Bologne et +d'écrire à M. Léon Pillet: «Mon cher monsieur, je n'étais revenu à Paris +que pour guérir mon estomac et ma gastrite. Adieu. Vous apprendrez, je +pense, avec plaisir que, depuis mon retour, je digère bien. Tout à vous. +ROSSINI.» + +Puisque nous voici à l'Opéra, n'en sortons pas sans donner de bonnes +nouvelles: Carlotta Grisi, qu'on craignait de perdre, a renouvelé son +engagement; nous gardons la willi pour trois ans encore. Fanny Ellsler +ne danse plus que sur des millions: Taglioni voltige à droite et à +gauche; du Midi au Nord, de l'Orient à l'Occident; on court après la +Cérito aux pieds légers, sans pouvoir l'atteindre. Dans cette situation +difficile, il faut bien se contenter de Carlotta, et remercier +Terpsichore (vieux style). + +Les furets de coulisses n'ont pas publié le chiffre de son nouvel +engagement, je veux dire de ses appointements; mais on le devine, un pas +de willi ne peut guère se donner à moins de 30.000 francs par an. Lord +Pluncket offre dix schellings à Chatterton; un poète, un homme de génie, +ne vaut pas davantage; mais pour un entrechat et un rond de jambe, c'est +autre chose; milord videra son portefeuille. + +Barroilhet aussi nous reste; quant au total de son traité, on le +connaît: il s'agit d'une bagatelle, de 70.000 francs par an; 70.000 +francs pour chanter: _Pour tant d'amour ne soyez pas ingrate!_ La belle +invention que la romance!... Pour tant de mille francs ne chantez jamais +faux, ô Barroilhet! + +La presse se propage et prend tous les noms et toutes les formes: que +deviendra cette population de journaux? c'est une véritable famille de +mère Cigogne; chaque jour en fait éclore par douzaines; il est vrai que +la plupart ne naissent pas viables et meurent le lendemain. Voici venir +le _Journal des cataractes_; il a placardé; cette semaine, son +prospectus sur les grands murs de la ville, et fait sonner sa trompette +dans les feuilles d'annonces.--Eh! pourquoi pas un _Journal des +cataractes?_ faut d'autres font fortune, qui ne s'adressent qu'à des +aveugles! + +Tandis que Paris s'amuse, rit et s'occupe de ses chanteurs et de ses +danseuses, la mort continue à frapper à son seuil indistinctement. Ici +une fête, là un deuil; une larme de ce côté, de l'autre un éclat de +rire. Les jours se passent ainsi, voilés d'un crêpe, couronnés de +fleurs; on s'habitue à cette vie et l'on y songe à peine. L'humanité +ressemble à un être mort et vivant par moitié: le bras droit s'agite, +l'oeil droit regarde, une lèvre sourit; à gauche, le bras, l'oeil, sont +immobiles, et la lèvre pâle et éteinte. + +Mademoiselle Des..., une blanche jeune fille de seize ans, un de ces +anges doux et souriants qu'on regarde passer, est morte il y a trois +jours, enlevée rapidement, comme par un coup de foudre, le lendemain +d'un bal Esprit, jeunesse, beauté, l'espoir d'une vie riante et adorée, +tout a fui. «Non, après ce que j'ai vu, la santé n'est qu'un nom; les +grâces, les plaisirs, la fortune, ne sont qu'une apparence: la vie n'est +qu'un songe, dit Bossuet.» + + + +Les Grandes eaux de Versailles. + +Les eaux de Versailles sont bien déchues de leur antique splendeur; +d'ordinaire le Titan enseveli sous les rochers ne tire plus du fond de +sa puissante poitrine qu'un maigre filet d'eau; les grenouille mouillent +à grand'peine la tête de Latone; le serpent Python, qui lançait +superbement dans les airs sa gerbe audacieuse, vieilli, épuisé, +languissant, a perdu plus de la moitié de sa vigoureuse baleine; enfin, +les phoques eux mêmes et les Tritons, ces dieux marins, n'ont plus assez +d'eau pour remplir leurs narines et leurs conques: Amphitrite semble +leur mesurer désormais le perfide élément. Cette pauvreté, qui va +croissant, date du grand roi lui-même; et Louis XIV, malgré l'effort +constant des machines et des canaux, voyait l'eau se dessécher dans ses +bassins, et se dérober sous ses divinités nautiques: «L'eau manquait, +quoi qu'on pût faire, dit Saint-Simon, et ces merveilles de l'art en +fontaines, se tarissaient, comme elles font encore à tous moments, +malgré la prévoyance de ses mers de réservoirs, qui avaient coûté tant +de millions à établir et à conduire sur le sable mouvant et sur la +fange.» La Fontaine commettait donc une insigne flatterie lorsqu'il +chantait ainsi dans sa Psyché les bassins royaux; + + Jamais on n'a trouvé ces rives sans zéphyrs; + Flore s'y rafraîchit au sein de leurs soupirs, + Les Nymphes d'alentour souvent dans les nuits sombres + S'y vont baigner en troupe, à la faveur des ombres. + +Les Nymphes ne pouvaient tout au plus y prendre qu'un bain de pieds. + +Cependant les eaux de Versailles sont encore riches, assez pour retenir +le nom d'incomparables qui leur fut donné par les détracteurs mêmes de +Versailles et du grand roi; mais beaucoup les méprisent aujourd'hui, +parce qu'elles sont abandonnées à la foule bourgeoise, parce qu'elles +sont devenues de banales réjouissances, semblables aux feux d'artifice +et aux divertissements des Champs-Elysées. + +Les poètes, coeurs solitaires, viennent sous les ombrages de Versailles +rêver aux temps évanouis, aux splendeurs éclipsées; ils viennent +réveiller dans le parc désert les souvenirs du grand siècle, demander +aux statues pensives: + + .... Les secrets de ce passé trop vain, + De ce passé charmant, plein de flammes discrètes. + Où parmi grands rois naissaient les grands poètes. + +La nature, si oublieuse partout ailleurs, semble porter ici, au +contraire, l'ineffaçable empreinte de ses premiers maîtres; des ombres +amoureuses, des fantômes magnifiques peuplent ces allées silencieuses, +le vent murmure les vers de Racine et de Molière, les grands escaliers +apparaissent encore + + Montés et descendus par des gens en parure. + +Le poète se mêle à la foule des courtisans brodés et dorés, il rend à +Versailles ses fêtes, ses amours d'autrefois, et il croit voir briller +l'image éclatante du grand roi dans les eaux jaillissantes, teintes de +mille couleurs par les rayons de ce soleil que Louis XIV avait pris pour +emblème. Mais, à toutes ces belles imaginations, il faut le silence et +la solitude, il faut le parc désert et les charmilles abandonnées. Comme +le fidèle serviteur des anciens seigneurs, le poète s'enfuit devant la +foule des nouveaux maîtres, qu'il traite en lui-même d'usurpateurs +profanes et sacrilèges; il déteste, dans ce château royal, la fête +bourgeoise, la réjouissance plébéienne. + +Cependant ils arrivent ces nouveaux maîtres. Marie-Antoinette, + + De Trianon l'auguste et jeune déité, + +[Illustration: Eaux de Versailles.--Fontaine du Point du Jour.] + +comme l'appelait Delille; Marie-Antoinette, au grand scandale de tous, +mettait trente-cinq minutes à faire le chemin de Paris à Versailles, +crevant les piqueurs et les chevaux. La foule, nouvelle maîtresse de +céans, y arrive moitié plus vite que la reine Marie-Antoinette, et dans +un équipage cent fois plus beau, plus splendide à voir, _iguiromis +equis_; chacun des bonds de ces vigoureux coursiers apporte à la fête +mille nouveaux spectateurs, et ce flot toujours croissant envahit les +avenues, les bosquets, les charmilles, les jardins, se heurtant, se +pressant dans les immenses allées, devenues trop étroites pour contenir +Paris tout entier. Paris endimanché, Paris qui vient visiter son château +et son parc de Versailles Louis XIV n'arrivait pas avec cette pompe et +ce fracas. Napoléon et tout son cortège impérial ne suffisaient pas à +remplir ainsi la vaste demeure; Versailles était véritablement fait pour +le peuple, car le peuple est seul assez grand pour en peupler les +immenses solitudes. Mieux encore que le grand roi, il peut dire: +Versailles, c'est moi; car c'est lui qui l'a payé, c'est lui qui l'a +bâti, c'est lui qui l'a planté. Vingt mille francs! vingt mille francs! +disait Louis XIV à chaque petit article nouveau du plan que lui exposait +Le Nôtre; c'est-à-dire vingt mille francs de taxes, vingt mille francs +d'impôts ajoutés encore à la misère publique. Les allées s'élevaient +tout d'un coup par enchantement, plantées d'une seule fois, à un +roulement de tambour; les eaux de la Seine étaient apportées sur la +montagne, de gigantesques travaux essayaient de détourner le cours de +l'Eure; mais toutes ces merveilles s'accomplissaient à la ruine des +misérables; l'infanterie entière, l'infanterie glorieuse de Rocroy et de +Fribourg, périssait à la tâche; trente six mille travailleurs se +consumaient pour ces féeries royales: «Toutes les nuits, dit madame de +Sévigné, on emportait des chariots remplis de malades et de morts.» +--_Et puis, par un triste retour, le sang des gardes du corps_ de la +raine, qui rougit encore une des corniches du château, n'atteste-t-il +pas que le peuple, après avoir pavé de son argent et construit de ses +bras le royal Versailles, y est entré un jour en conquérant, en maître, +disant: + + C'est pour me divertir que les nymphes sont faites, + C'est pour moi dans ce bois que de savantes mains + Ont mêlé les dieux grecs et les Césars romains...? + +Pourquoi donc s'étonner que le bourgeois veuille jouir à son tour de ces +ombrages et de ces eaux? Pourquoi ferait-il tache à toute cette +magnificence de verdure et de marbre? Sans doute il ne vient point au +parc chercher des émotions historiques; il ne vient point rêver sous les +arbres. + + D'où tombaient autrefois des rimes pour Boileau; + +il ne pense guère aux femmes de l'autre temps; il ne se rappelle point +dans ces bosquets-, auprès de ces bassins. + + Chevreuse aux yeux noyés, Thiange aux airs superbes: + +et lorsqu'il se promène en famille dans cette charmante Allée d'eau, il +se soucie assez peu de savoir que la Dubarry aimait singulièrement cet +ombrage, qu'elle y venait tous les jours suivie de son fameux petit +nègre Zamor, qui portait la queue de sa robe. Non, ses connaissances +historiques ne remontent pas au delà de 89 et tout au plus a-t-il +entendu parler des infamies du Parc-aux-Cerfs.--Il vient simplement se +promener au milieu de cette verdure, la plus puissante et la plus +épaisse qui soit au monde; il vient goûter la fraîcheur aimable de ces +lieux, et regarder aussi, lui, aux grands jours, les _effets +incomparables_ des grandes Eaux Versailles, avec ses charmilles +infinies, ses vases, ses statues innombrables, ses merveilles de toutes +sortes, est la villa du pauvre, sa fantaisie impériale, son palais +enchanté tel qu'il l'a vu parfois dans ses rêves, et plus sa vie de tous +les jours est sombre et chétive, mieux il sent aux heures de fête, la +fastueuse beauté de ces palais et de ces jardins. + +[Illustration: Eaux de Versailles.--Bassin de Saturne ou de l'Hiver.] + +Mais son émotion manque de recueillement; la foule n'est point +élégiaque, elle ne subtilise pas devant cette nature prodigieuse qui +étonne la pensée des sages; elle ne s'amuse pas à comparer les arbres +taillés, les allées tirées au cordeau, à notre littérature classique: +elle ne trouve point que le parc de Versailles ressemble à une tragédie +de Racine, où se voit une féconde nature disciplinée par un art non +moins fécond, où la fantaisie se fait si régulière et la vigueur si +modérée que les malhabiles sont tentés de les nier tous les deux. Le +bourgeois, après avoir parcouru les galeries du château, poursuit sa +course heureuse à travers ces autres galeries de verdure, sous ces dômes +de feuillage, dans ces vastes appartements en plein air dont les +charmilles épaisses forment murailles: pour lui le parc de Versailles +c'en est encore le château; les allées, les bosquets, les ronds-points, +tout peuplés de statues et de grands vases, sont les galeries et les +salles d'été de ce magnifique palais. Et c'était ainsi que Louis XIV +comprenait son jardin, c'était ainsi que l'avait conçu Le Nôtre, «prêtre +de Flore et de Pomone encore», comme l'appelait La Fontaine. + +[Illustration: Eaux de Versailles.--Pièce du Dragon.] + +[Illustration: Eaux de Versailles.--Char d'Apollon.] + +Cependant que les uns sont au jardin de la reine à respirer le parfum +des fleurs, que les autres foulent la grande pelouse et s'exercent +infructueusement à suivre la ligne droite, les yeux fermée, voici que +les eaux arrivent derrière les charmilles on les entend déjà; une +fraîcheur soudaine se répand dans l'air; une humide ventilation agite +les feuillages; les Ondins babillards se réveillent tout à coup du fond +des noirs bassins, et gazouillent doucement dans le fourré; de tous +les côtés, sans qu'on sache d'où sortent ces notes perlées, ces clairs +murmures, l'eau chante, l'eau parle comme dans les contes de fées, +_«strepit lympha loquax,»_ Il semble que chaque arbre recèle une source +murmurante; que derrière chaque massif se cache une naïade en pleurs; +qui sanglote harmonieusement; que dans chaque vase étrusque les lutins +familiers empruntent pour jaser entre eux la voix douce et flûtée d'une +petite gerbe d'eau. Puis s'élèvent au-dessus de ce concert universel les +notes puissantes, les tons plus graves des grands bassins qui lancent +jusqu'au ciel leurs flots rayonnants, et se répandent au soleil en +nappes écumantes. Alors tout le parc prend un air de fête inaccoutumé, +toutes les mornes statues, enchaînées dans leurs gaines éternelles, se +font un visage moins morose; les Césars dérident leurs front soucieux, +et le vieux Faune, qui depuis des siècles riait tout seul au fond des +bois, s'étonne de cette allégresse unanime, de cette joie vive répandue +dans les airs. Puis chacun se presse, se heurte, court à perdre haleine, +traînant après lui ses petits enfanta qui veulent tout voir, et qui +n'ont qu'une heure pour faire toutes ces stations de joie, qu'une heure +pour s'émerveiller devant tous ces bassins, tous ces jets d'eau, toutes +ces cascades resplendissantes; un coup d'oeil pour le Titan et ses +rochers, un regard pour la Gerbe, un autre pour le bassin de Saturne, +pour le cabinet des Muses. + +Vite aux grandes pièces, dépêchons-nous, l'heure s'avance: voici d'abord +Latone et ses deux enfants, Apollon et Diane, qui demandait vengeance à +Jupiter contre les insultes des paysans de Lydie--Ovide a métamorphosé +ces insulteurs en grenouilles, mais il avait oublie de changer leurs +imprécations en ces jets d'eau qui s'élancent vers la déesse par des +courbes gracieuses, et croisent dans tous les sens leurs gerbes +brillantes, symbole mythologique qu'un de nos grands écrivains a si +poétiquement expliqué: «Ces eaux» nous dit-il» qui montent et descendent +avec tant de grâce et de majesté, expriment la vaste circulation sociale +qui eut lieu alors pour la première fois, la puissance et la richesse +montant du peuple au roi pour retomber du roi au peuple, en gloire, en +bon ordre, en harmonie, la charmante Latone, en laquelle est l'unité du +jardin, fait taire de quelques gouttes d'eau les insolentes clameurs du +groupe qui l'assiège; d'hommes ils deviennent grenouilles coassantes. +C'est la royauté triomphant de la Fronde.» + +Mais M. Michelet nous fait oublier Apollon sur son char, traîné par +quatre chevaux et entouré de dauphins et de Tritons; le peuple, voyant +toute l'année ce pesant attelage échoué sur ou bas-fond de deux pieds +d'eau, l'a moqueusement surnommé le _Char embourbé_; mais ce char +reprend, à cette heure, sa course légère et victorieuse: il lance vers +le ciel trois jets d'eau magnifiques de soixante et cinquante pieds au +moins, et à travers ce nuage transparent, à demi voilé sous ces +brillantes vapeurs, le dieu du jour, source du feu, recouvre tout son +éclat et apparaît comme une digne image de ce splendide soleil qui d'en +haut l'inonde de ses rayons, et met dans chaque goutte d'eau toutes les +couleur de l'arc-en-ciel. Bientôt, fatigué d'avoir fourni cette +glorieuse carrière, le dieu ira se reposer au _banquet d'Apollon_, parmi +les nymphes de Girardon; il laissera paître en liberté ses coursiers +hennissants, et viendra s'asseoir en paix dans cette grotte fameuse que +La Fontaine a chantée en de si beaux vers: + + Le dieu, se reposant sous les voûtes humides + Est aussi au milieu d'un choeur de Néréides; + Toutes sont des Venus de qui l'air gracieux + N'entre point dans son coeur et s'arrête à ses yeux. + Mais qui pourra dépeindre en langue du Parnasse + La majesté du dieu, son port si plein de grâce, + Cet air que l'on n'a point chez nous autres mortels, + Et pour qui l'age d'or inventa des autels?... + +Maintenant il faut aller nous étendre sur les gazons toujours verts qui +bordent la plus belle et la plus grande de toutes les pièces. Appuyé sur +le coude, comme les convives grecs et romains, nous regarderons en paix +la merveilleuse _fabrique_ de Gaspard de Marsy, et nous remplirons nos +yeux de la magnificence de ces eaux, qui s'élancent d'un si puissant +essor, et retombent avec tant de grâce en une pluie phosphorescente: le +Dragon, Neptune, Amphitrite, les tritons, les chevaux marins, les +phoques, les naïades, tous mêlent leurs flots et leurs vapeurs; pendant +que les vingt-deux jets d'eau, qui s'élèvent du milieu des vases de +métal, forment, en se réunissant dans leur chute, une cascade écumante, +s'échappent dans les coquilles et les mascarons, et retombent enfin dans +la grande pièce, qui rugit comme une mer en courroux. + +Mais tout à coup la tempête s'apaise, le murmure cesse brusquement, les +monstres se taisent, la voix et l'eau s'arrêtent dans leur gosier, les +jets d'eau s'éteignent comme un feu d'artifice, les gerbes humides comme +une rosée, la féerie s'éclipse tout entière, et les spectateurs, qui +s'éblouissaient à la regarder de tous leurs veux, demeurent la bouche +béante devant ces eaux qui ne jaillissent plus,» ces groupes de bronze +et de marbre qui ont cessé leurs jeux et leurs combats. + +Le spectacle est terminé; mais, avant de partir, il nous faut encore +jeter un dernier regard sur le parc, que tout à l'heure les eaux nous +faisaient oublier; il nous faut aller voir, du haut du grand escalier, +le soleil se coucher dans la longue pièce d'eau, toute resplendissante +comme une lame d'or; puis nous descendrons sur le tapis vert, et nous +regarderons, en nous retournant, les fenêtres du château, illuminées par +les derniers rayons du jour, tandis que sur les buis voisins, sur +l'épaule verdoyante des coteaux, se lève déjà l'étoile du soir; nous +irons au fond des bosquets surprendre les dernières lueurs dans les +feuillages, écouter le dernier chant du rossignol perché sur la tête des +statues grecques; nous resterons assis près d'une charmille solitaire, +attentifs aux ombres croissantes, aux premières haleines de la nuit, et +alors le parc nous paraîtra plus beau, plus magnifique encore, que +pendant l'heure brillante où le jardin entier semblait un palais d'eau, +pareil à ces magiques colonnades de diamants et d'escarboucles que les +fées habitaient dans leurs îles heureuses, Louis XIV a eu beau faire, +beau dépenser les millions et les régiments pour construire ses jardins +de Versailles, notre parc d'aujourd'hui est cent fois plus royal que +celui du grand roi; si les eaux se sont appauvries, si les statues se +sont noircies, en revanche les arbres ont grandi, les ombrages sont +devenus plus épais et plus profonds; cette nature, transplantée des +forêts voisines, et attristée d'abord par le despotisme de l'art, a +enfin adopté sa seconde patrie et reconquis sur les jardiniers sa +liberté, sa vigueur, sa fantaisie; les arbres laissent équarrir leurs +ombres à leur base, mais ils secouent dans l'air une audacieuse +chevelure, et, au-dessus de la charmille, la forêt verdoie tout à son +aise, la statue de Pomone règne sur les racines, mais les oiseaux du +ciel chantent sur les sommets. Le parc, comme l'a dit Delille, est +aujourd'hui le + + Chef d'oeuvre d'un grand roi, de Le Nôtre et des ans; + +et la nature s'est associée, dans ce pays des prodiges, à la + +[Illustration: Eaux de Versailles--L'Avenue du Tapis-Vert.] + +gloire de Louis XIV et de son grand-maître des jardins. Aujourd'hui le +duc de Saint-Simon ne plaindrait plus la nature, ne dirait plus qu'elle +a été tyrannisée, domptée à force d'art et de trésors. La nature est +réconciliée avec ses tyrans, elle est devenue plus belle que l'art, plus +riche que tous les millions, et le duc et pair effacerait certainement +de ses mémoires ces lignes déjà trop sévères au moment où elles étaient +écrites, et qui n'ont vraiment plus de sens pour nous: «On n'y est +conduit dans la fraîcheur de l'ombre que par une vaste zone torride, au +bout de laquelle il n'y a plus qu'à monter et à descendre, et avec la +colline, qui est fort courte, se terminent les jardins. La recoupe y +brûle les pieds; mais, sans cette recoupe, on y enfoncerait ici dans les +sables et là dans la plus noire fange. La violence qui y a été faite +partout à la nature repousse et dégoûte malgré soi.» Saint-Simon s'est +montré si dur envers Louis XIV, qu'il devait, par une suite naturelle de +ses jugements, être injuste aussi envers le château et le parc de +Versailles. + + + +La Cour du Grand-Duc + +NOUVELLE. + +La fin de l'année dramatique avait ramené à Paris les troupes licenciées +des théâtres de province. Tout un peuple, toute une Bohême d'acteurs +cosmopolites, s'étaient repliés vers le centre commun, dans ce vaste +bazar parisien où les directeurs des départements viennent se pourvoir +chaque année et organiser l'assortiment de comédiens qu'ils offrent à +leur public. Quand le temps est mauvais, le marché se tient dans un +obscur café du quartier Saint-Honoré; quand il fait beau, les acheteurs +et la marchandise se rencontrent sous les tilleuls du Palais-Royal. Ce +chapitre de la traite des blancs fournit de singuliers détails, de +piquants épisodes, qui pourraient nous entraîner bien loin hors de notre +sujet, se nous nous amusions à peindre ces curieuses figures comiques, +tragiques, lyriques, hommes et femmes, jeunes et vieux, cherchant +fortune, dissimulant leur misère, et se drapant à l'espagnole dans la +plus ample de toutes les vanités. Écoutez-les parler de leurs succès +récents: que de bravos! quel enthousiasme! Ils ont plus de laurier que +de chapeau. Le midi les pleure; s'ils vont à l'ouest, le nord ne se +consolera pas. Du reste, peu leur importe; pourvu que l'engagement leur +donne de quoi vivre, ces artistes nomades changent de garnison avec une +insouciance toute militaire..... + +C'était donc par une belle journée d'avril: le soleil brillait, et parmi +les promeneurs qui affluaient dans le jardin du Palais-Royal, on +remarquait plusieurs groupes de comédiens. Il était facile de les +reconnaître à leur physionomie, à leur costume, et à un je ne sais quoi +dramatique qui se révélait dans toute leur personne. La saison était +déjà fort avancée; toutes les troupes étaient formées, et ceux qui +restaient n'avaient plus qu'une bien faible chance d'engagement; leur +anxiété se lisait sur leur visage. Un homme d'une cinquantaine d'années +passa devant ces groupes, et les comédiens le saluèrent profondément, +avec respect, avec espoir; il jeta sur eux un rapide regard, puis ses +yeux se reportèrent avec une feinte application sur le journal qu'il +tenait à la main. Quand il fut loin, les artistes qui avaient pris de +belles attitudes pour captiver son attention, voyant que leurs peines +étaient perdues, laissèrent éclater leur mauvaise humeur: + +«Balthazard est bien fier, dit l'un d'eux; il ne daigne pus nous +adresser un mot en passant. + +--Peut-être n'a-t-il besoin de personne, reprit un autre; je crois qu'il +n'a pas de théâtre cette année. + +--Ce serait étonnant; car il passe pour un habile directeur. + +--S'abstenir est quelquefois une preuve d'habileté, quand les conditions +ne sont pas avantageuses. Aujourd'hui la province devient si difficile! +les départements lésinent d'une façon si choquante sur le chapitre des +subventions!...... Ah! mes pauvres amis, l'art est bien bas!» + +Pendant que les comédiens mécontents continuaient cette conversation, +Balthazard abordait avec empressement un jeune homme qui venait d'entrer +dans le jardin par le passage du Perron. Ils allèrent s'asseoir ensemble +à une des tables que le café de Foy place sous les arbres aussitôt que +les premières feuilles le permettent. + +[Illustration: Balthazard au palais du Grand-Duc.] + +--Eh bien! mon cher Florival, demanda le directeur, ma proposition vous +convient-elle? serez-vous des nôtres? Quand j'ai appris que vous aviez +rompu avec mon confrère Ricardin, j'en ai été enchanté; car vous êtes un +sujet précieux, un jeune-premier comme il y en a peu, joli garçon, bien +tourné, portant également bien le frac et l'uniforme; et puis du talent, +de la chaleur, de l'âme et une voix charmante.... Oh! je ne ménagerai +pas votre modestie, et je ne vous épargnerai pas tout le bien que je +pense de vous. Avec de pareilles qualités vous devriez être engagé à +Paris, ou du moins sur une des premières scènes de la province; mais +vous êtes encore jeune, et quoique ce soit un beau défaut pour un +amoureux et un ténor léger, vous savez que la routine préfère les +réputations faites et consacrées par le temps. Votre emploi est +généralement tenu par des Céladons de quarante-cinq ans, amplement +fournis de rides, de cheveux gris et de bonnes traditions, chantant +d'une voix éraillée, mais avec une excellente méthode. Mes confrères +veulent avant tout présenter des noms au public; vous êtes nouveau, vous +n'avez encore que du talent, je m'en contente; de votre côté, +contentez-vous de ce que je vous offre; les temps sont durs, la saison +est avancée, les places soit rares; beaucoup de vos camarades ont pris +le parti d'aller chercher fortune au delà des mers. Nous n'irons pas si +loin; à peine franchirons-nous les frontières, de notre ingrate patrie. +L'Allemagne nous tend les bras; c'est une nourrice féconde, et le vin du +Rhin n'est pas à dédaigner. Voici comment l'affaire s'est arrangée: j'ai +dirigé longtemps et jusqu'à présent plusieurs entreprises dramatiques +dans les départements de l'est, en Alsace, en Lorraine. L'année +dernière; l'été me permettant quelques loisirs, je me suis passé la +fantaisie d'une excursion aux eaux de Bade. Il y avait là, comme à +l'ordinaire, tout le beau monde de l'Europe. On combinait les princes, +on marchait sur les altesses; on ne pouvait faire quatre pas sans se +trouver nez à nez avec un souverain. Ces têtes couronnées, rois, +grands-ducs, électeurs, se mêlaient de la meilleure grâce du monde avec +les gens de rien. L'étiquette est bannie des eaux de Bade; dans cette +aimable résidence, les grands personnages, tout en gardant leurs titres, +se donnent la liberté et les agréments de l'incognito. Parmi les +plaisirs qui embellissaient ce séjour, on comptait pour fort peu de +chose un petit théâtre où de mauvais comédiens allemands jouaient deux +ou trois fois par semaine devant des banquettes. Ces pauvres diables +d'artistes et leur infortuné directeur seraient morts de faim sans la +subvention que leur accordait la banque des jeux. J'allais souvent +assister à leurs représentations si dédaignées, et parmi les rares +spectateurs disséminés dans la salle, je remarquai que je n'étais pas le +seul habitué. Je retrouvai toujours, à la même place de l'orchestre, un +monsieur d'une figure distinguée, modestement vêtu et paraissant prendre +un assez vif plaisir au spectacle; ce qui prouvait qu'il n'était pas +très difficile. Un soir il m'adressa la parole au sujet de la pièce +qu'on représentait; la conversation s'engagea sur l'art dramatique; il +reconnut que j'avais des connaissances spéciales, et après le spectacle +il m'invita à prendre avec lut quelques rafraîchissements. J'acceptai. +Nous nous quittâmes à minuit. En rentrant chez moi, je rencontrai un +joueur de mes amis, qui me dit:--Je vous fais mon compliment! vous avez +de belles connaissances!» C'était une allusion à la société dans +laquelle je me trouvais tout à l'heure au café, et j'appris que mon +compagnon n'était rien moins que son altesse sérénissime le prince +Léopold, souverain du grand-duché de Noeristhein. + +«Oui, mon cher Florival, continua Balthazard, j'avais eu l'insigne +honneur de passer une soirée tout entière dans la familiarité d'une tête +couronnée. Le lendemain matin, en me promenant dans le parc, je +rencontrai Son Altesse, et comme, après avoir salué profondément, je me +tenais à une distance respectueuse, le prince vint à moi et me proposa +de faire un tour de promenade avec lui. Avant d'accepter cet honneur, la +délicatesse me faisait un devoir d'apprendre au grand-duc qui j'étais, +et je le fis d'un air à la fois modeste et digne.--Eh bien! répliqua le +prince, je l'avais deviné; oui, d'après votre manière d'envisager les +questions dramatiques, et surtout d'après quelques mots assez +significatifs qui vous sont échappés dans notre conversation d'hier, je +me doutais bien que j'avais affaire à un directeur de théâtre. + +--Cela dit, le prince m'invita du geste à l'accompagner, et dans un long +entretien il me manifesta l'intention de posséder dans sa capitale une +troupe d'artistes français jouant la comédie, le drame, le vaudeville et +chantant l'opéra comique. Il faisait construire à grands frais une +magnifique salle qui devait être achevée à la fin de l'hiver, et il +m'offrit le privilège de ce théâtre à des conditions avantageuses. +Jamais proposition n'arriva mieux. Précisément je venais de rompre avec +le conseil municipal de la ville de M, dont j'avais exploité le théâtre +pendant cinq ans, et qui voulait diminuer ma subvention. Je ne voyais +aucune ressource en France pour l'année qui s'ouvre, et je me trouvais +réellement dans l'embarras. Le Grand-Duc de Noeristhein me faisait beau +jeu: mes frais assurés, une gratification et de superbes chances de +bénéfices. Je n'hésitai pas un seul instant, et nous échangeâmes nos +paroles. C'était un marché conclu. + +«D'après nos conventions, je dois être rendu à Carlstadt, capitale des +États du grand-duc Léopold, dans les premiers jours de mai. Nous n'avons +pas de temps à perdre. Déjà ma troupe est à peu près formée; mais il me +manque encore plusieurs sujets importants, et entre autres un jeune +premier de comédie et un ténor d'opéra comique. Vous pouvez remplir ce +double emploi, et je compte sur vous. + +--Ce que vous me proposez, répondit le jeune artiste, me conviendrait +parfaitement; mais il y a un obstacle, une affaire de coeur. Oui, mon +cher Balthazard, je suis pris sérieusement, et tout autre intérêt +s'efface devant le sentiment qui me domine. Si j'ai rompu avec votre +confrère Ricardin, c'est qu'il n'a pas voulu engager celle que +j'aime..... + +--Ah! c'est une actrice? + +--Au théâtre depuis deux ans; belle, charmante, adorable; de l'esprit, +de la grâce, du talent et une voix ravissante; c'est une première +chanteuse comme il n'y en a pas à l'Opéra-Comique. + +--Elle est sans engagement? + +--Oui, mon cher, oui, la ravissante Délia est disponible par une suite +de hasards qu'il serait trop long de vous énumérer. Sachez seulement que +désormais je m'attache à ses pas. Où elle ira, j'irai; je veux que le +même théâtre nous réunisse, qu'elle me voie dans mes beaux rôles, +qu'elle m'écoute lorsque je lui adresserai les tendres vers de nos +poètes et la prose brûlante du drame moderne. Alors peut-être +j'obtiendrai d'elle un regard de sympathie, et, réalisant le plus cher +de mes voeux, nous unirons nos destinées par le lien sacré du mariage. + +--Très bien! s'écria Balthazard en se levant; indiquez-moi vite la +demeure de cette merveille; j'y cours, j'y vole, je fais les plus grands +sacrifices, je vous engage tous les deux et nous partons demain.» + +On avait raison de dire que Balthazard était un habile directeur. Nul +mieux que lui ne s'entendait à composer lestement une troupe; il avait +du goût et de l'adresse; il possédait l'art de décider les indifférents +et de séduire les rebelles. + +Une heure après l'entretien du Palais-Royal, il avait obtenu la +signature de mademoiselle Délia et du jeune premier Florival, deux +acquisitions excellentes et qui devaient lui faire le plus grand honneur +en Allemagne. Le soir du même jour sa petite troupe se trouvait +complète, et le lendemain, après un diner substantiel, elle se rendait +avec armes et bagages à la diligence de Strasbourg. Dix places avaient +été retenues; personne ne manquait à l'appel, et chacun emportait les +plus brillantes espérances dans cette campagne dramatique qui promettait +gloire, plaisir et profit. + +Voici comment se composait la troupe: + +Balthazard, directeur, tenant l'emploi des pères nobles, première rôles +marqués, financiers, raisonneurs; + +Florival, jeune-premier, amoureux, premier ténor; + +Rigolet, comique, jouant les Arnal, les Boussé, les Alcide Tousez, etc. + +Similor, les valets dans la haute comédie et les Martin dans l'opéra +comique; + +Anselme, deuxième et troisième rôles, grande utilité; + +Lebel, chef d'orchestre; + +Mademoiselle Délia, première chanteuse et jeunes premiers rôles en tous +genres, dans l'opéra et la comédie, emplois de madame Damoreau et de +mademoiselle Plessy: + +Mademoiselle Foligny, Dugazon, les seconds rôles dans la comédie, +soubrettes, travestis, Déjazet; + +Mademoiselle Alice, ingénue; + +Madame Pastourelle, premiers rôles marqués, duègnes, emplois de +mademoiselle Mante, de madame Boulanger et de madame Guillemin. + +Ce personnel devait suffire, si l'on considère que ces artistes étaient +pleins de zèle et prêts à sacrifier leurs prétentions à toutes les +exigences du répertoire. On devait aisément trouver dans la capitale du +grand-duché des sujets capables de remplir les fonctions de comparses: +au besoin, d'ailleurs, la plupart des pièces pouvaient subir la +suppression de quelques rôles peu importants. + +Aucun incident remarquable, aucune aventure digne d'être citée ne +signala le voyage. A Strasbourg, Balthazard accorda trente-six heures de +repos à ses pensionnaires, et il profita de cette halte pour écrire au +grand-duc Léopold et le prévenir de sa prochaine arrivée; puis la troupe +se remit en marche, passa le Rhin sur le pont de Kehl et posa le pied +sur le territoire allemand. Au bout de trois jours, et après avoir +traversé plusieurs petits États, les voyageurs arrivèrent à la frontière +du grand-duché de Noeristhein, et s'arrêtèrent dans un petit village +nommé Krusthal. + +Il n'y avait que quatre lieues de la frontière à la capitale, mais les +moyens de transports manquaient. Une seule voiture faisait le service du +grand-duché, mais son départ de Krusthal ne devait avoir lieu que le +surlendemain, et d'ailleurs cette voiture ne pouvait contenir que six +personnes. L'endroit n'offrait aucune autre ressource, il fallait +absolument attendre, et c'était la une assez triste nécessité. + +Nos pauvres artistes faisaient mauvaise mine à ce mauvais gîte. La +patience n'était pas leur passion dominante, et ils avaient quelque +peine à prendre leur parti bravement. Seuls entre tous, le jeune premier +et la première chanteuse ne se montraient nullement émus de cette +mésaventure. A Krusthal, comme ailleurs, ne se trouvaient-ils pas l'un +près de l'autre? et pouvaient-ils redouter l'ennui en pareille +compagnie?--Car il faut dire que mademoiselle Délia, tout en conservant +pour sa défense les dehors d'une extrême réserve, n'était pas insensible +aux soins délicats et aux tendres empressements de son aimable camarade. + +Cependant Balthazard, plus impatient que les autres, et moins prompt à +se décourager, après avoir parcouru le village pendant deux heures, +reparut aux yeux des siens en véritable triomphateur, monté sur un char +léger que traînait résolument un vigoureux cheval du Mecklembourg. +Malheureusement ce char n'avait que les proportions d'un étroit +cabriolet. + +«Je vais partir seul, dit Balthazard. Aussitôt arrivé, j'irai trouver le +grand-duc, je lui ferai part de votre position, et je ne doute pas qu'il +n'envoie tout de suite ici deux ou trois de ses carrosses pour vous +transporter honorablement à Carlstadt.» + +Ces paroles rassurantes furent accueillies par de vives acclamations. Le +conducteur, qui était un petit paysan de quatorze ou quinze ans, fit +claquer son fouet, et le vigoureux Mecklemhourgeois partit au petit +trot. Chemin faisant, Balthazard interrogea son guide sur l'étendue, la +richesse et la prospérité du grand-duché; mais il ne put obtenir aucune +réponse satisfaisante; le jeune paysan était d'une ignorance profonde +sur toutes ces questions. Les quatre lieues furent faites en trois +petites heures, ce qui est le train de la poste et des estafettes +allemandes. Déjà le jour commençait à s'éteindre, lorsque Balthazard fit +son entrée dans Carlstadt. Les rues étaient à peu près désertes et les +magasins fermés; car dans ces heureux pays situés sur la rive droite du +Rhin, on se repose de bonne heure. Le voyageur ne pouvait donc pas juger +de l'importance d'une ville entrevue dans cet état de calme et +d'obscurité. Bientôt la voiture s'arrêta devant une maison d'assez, +belle apparence. + +«Vous m'avez demandé de vous conduire au palais de notre prince, nous y +voici, dit le conducteur en mettant pied à terre. Balthazard descendit, +paya la course, en franchit le seuil de la porte cochère, sans être le +moins du monde inquiété par le fantassin qui faisait nonchalamment sa +faction en comptant les étoiles. + +Dans le vestibule, maître Balthazard rencontra un suisse qui le salua +gravement; il passa outre, et inversa une antichambre entièrement vide. +Dans une première salle, où devaient se tenir les gentilshommes +ordinaires, aides-de-camp, écuyers et autres dignitaires grands et +moyens, il ne vit personne; dans un second salon, éclairé par un seul +quinquet maigre et fumeux, il aperçut, demi-couché sur une banquette, un +monsieur entièrement vêtu de noir, vieux et poudré, qui se leva +lentement é son entrée, le regarda avec un air de surprise, et lui +demanda ce qu'il y avait pour son service. + +«Je désirerais voir Son Altesse Sérénissime le grand-duc Léopold, +répondit Balthazard. + +--Mais on n'entre pas ainsi chez le prince, surtout à pareille heure. + +--Je suis attendu, reprit maître Balthazard avec un certain aplomb. + +--Ah! c'est différent. Je vais voir si Son Altesse peut vous recevoir. +Qui faut-il annoncer? + +--Le directeur privilégié du théâtre de la cour. + +--Vous dites?» + +Maître Balthazard répéta sa phrase d'une voix claire et en détaillant +nettement les syllabes. On le laissa seul un instant; et déjà il +commençait à douter du succès de son audace et de son mensonge, +lorsqu'il reconnut la voix du prince qui disait: + +«Faites entrer!» + +Il entra. Le prince était assis dans un vaste fauteuil à la Voltaire, +devant une table couverte d'un tapis vert, sur laquelle se trouvaient +pêle-mêle des papiers, des journaux, une écritoire, un sac à tabac, deux +flambeaux, un sucrier, une épée, une assiette, des gants, une bouteille, +des livres et un verre en cristal de Bohême artistement gravé. Son +Altesse se livrait à une occupation toute nationale; elle avait aux +lèvres une de ces longues pipes que les Allemands ne quittent que pour +manger et pour dormir. + +Le directeur privilégié du théâtre de la cour s'inclina trois fois, +comme s'il se fût préparé à faire une annonce au public; puis il garda +le silence, attendant le bon plaisir du prince, Mais, à défaut de +paroles, le visage de Balthazard était si expressif, que le prince lui +répondit. + +«Eh bien! oui, vous voilà... Certainement je vous reconnais, et je me +souviens de ce dont nous sommes convenus dans notre rencontre à Bade. +Mais vous arrivez dans un bien mauvais moment, mon cher monsieur! + +--Je demande pardon à Votre Altesse si je me suis présenté à une heure +indue, répondit Balthazard en s'inclinant de nouveau. + +--Il ne s'agit pas de l'heure, reprit vivement le prince. Ah! si ce +n'était que cela! Tenez, voici votre lettre, je la lisais tout à +l'heure, et je regrettais qu'au lieu de m'écrire il y a trois jours, à +moitié chemin de votre voyage, vous ne m'eussiez pas averti deux ou +trois semaines avant de vous mettre en route. + +--J'ai eu tort. + +--Plus que vous ne le pensez; car si vous m'aviez prévenu d'avance, je +vous aurais épargné un voyage inutile. + +--Inutile! s'écria Balthazard avec effroi... Est-ce que Votre Altesse +aurait changé d'idée? + +--Non, j'aime toujours le spectacle et je serais enchanté d'avoir ici un +théâtre français; sous ce rapport, mes idées et mes goûts n'ont pas +varié depuis l'été dernier; mais, par malheur, je ne puis plus les +satisfaire. Tenez, venez voir, continua le prince en se levant.» + +Il prit Balthazard par le bras, et le conduisit devant une fenêtre qu'il +ouvrit. + +«Je vous avais dit l'année dernière que je faisais construire dans ma +capitale un magnifique théâtre. + +--Oui, monseigneur. + +--Eh bien! regardez, de l'autre côté de la place, en face de mon palais: +le voilà! + +--Mais, monseigneur, je ne vois qu'un emplacement vide, des +constructions commencées et à peine sorties de terre. + +--Précisément, c'est le théâtre. + +--Votre Altesse m'avait dit que ce monument serait terminé avant la fin +de l'hiver! + +--Alors je ne prévoyais pas que je serais forcé de suspendre les travaux +faute d'argent pour payer les ouvriers, car telle est ma situation +aujourd'hui. Si je n'ai pas de salle à vous offrir, si je ne puis vous +prendre à ma solde vous et votre troupe, c'est que mes moyens ne me le +permettent pas. Les coffres de l'État et ma cassette particulière sont +vides,... Vous me regardez d'un air consterné! Que voulez-vous? +l'adversité ne respecte personne, pas même les grands-ducs; mais je +supporte ses atteintes avec philosophie; tâchez de faire comme moi. Et +d'abord, pour vous remettre, fermons cette croisée, asseyez-vous dans ce +fauteuil, prenez une pipe, versez-vous un verre de cette liqueur, et +buvez avec moi au retour de ma prospérité. Vous savez que je ne suis pas +fier, maintenant moins que jamais; d'ailleurs, je vous dois des +explications, et vous qui recevez le contre-coup de ma mauvaise fortune, +et je vous les donnerai franchement... Je n'ai jamais eu beaucoup +d'ordre dans mes dépenses; cependant, à l'époque où je vous ai +rencontré, j'avais toutes sortes de raisons pour croire mes affaires +dans une bonne situation. Le déficit ne s'est déclaré que plus tard, +vers le mois de janvier dernier. L'année avait été mauvaise; la grêle +avait ravagé nos récoltes, les rentrées s'opéraient difficilement. Un +arriéré assez considérable était dû aux officiers de ma maison, et leurs +murmures arrivèrent jusqu'à moi. Pour la première fois je me fis rendre +des comptes détaillés, et j'appris que depuis mon avènement au trône +j'avais continuellement dépensé au delà de mes revenus. Mon premier acte +de souveraineté avait été une forte diminution sur les impôts payés à +mes prédécesseurs. Le mal datait de là; chaque année l'avait empiré, et +aujourd'hui je suis ruiné, chargé de dettes, et ne sachant trop comment +réparer ce désastre. Mes conseillers intimes m'avaient bien proposé un +moyen: c'était de doubler les impôts, de frapper de nouvelles +contributions, en un mot de pressurer mes sujets. Joli moyen! faire +payer à de pauvres diables les fautes de mon imprévoyance et de mon +désordre! Il se peut que cela se pratique ainsi en d'autres pays, mais +ce ne sera jamais moi qui aurai recours à un procédé aussi peu délicat. +Je veux être juste avant tout, et j'aime mieux rester dans l'embarras +que de faire souffrir mon peuple. + +--Excellent prince! s'écria Balthazard, touché de ces bons sentiments, +si rares chez les souverains. + +--Eh bien! reprit le grand-duc Léopold en souriant, n'allez-vous pas +maintenant remplir auprès de moi l'office de flatteur? Prenez garde! La +tâche serait rude. Car vous ne trouveriez ici personne pour vous aider. +Je n'ai plus de quoi payer la flatterie: les courtisans sont partis. En +entrant chez moi, vous avez traversé des salles désertes, vous n'avez +rencontré ni chambellan ni écuyers sur votre passage. Ces messieurs ont +donne leur démission; ma maison civile et ma maison militaire, mes +gentilshommes, secrétaires, aides-de-camp et autres m'ont quitté sous +prétexte que je ne pouvais pas payer leurs appointements et leurs gages. +Me voilà seul; je n'ai plus que quelques domestiques fidèles et +patients, et le plus grand personnage de ma cour, aujourd'hui, est le +brave et honnête Wilfrid, mon vieux valet de chambre. + +Il y avait dans les dernières paroles du prince abandonné un accent de +douce tristesse qui toucha Balthazard; deux larmes brillèrent aux yeux +du directeur, qui savait mal contenir ses émotions. Le grand-duc reprit +en souriant: + +«Oh! ne me plaignez pas; Je ne me trouve nullement malheureux de ne plus +avoir autour de moi ces visages menteurs; au contraire, je me sens fort +aise d'être affranchi d'un cérémonial pesant, d'être débarrassé de +quelques sots et d'autant d'espions qui m'entouraient du matin jusqu'au +soir.» + +Le prince prononça ces mots de l'air le plus dégagé, et avec un ton de +franchise qui excluait le doute. Balthazard ne put s'empêcher de le +féliciter sur son courage. + +«Il m'en faut plus que vous ne le pensez, continua Léopold, et je ne +répondrais pas d'en avoir assez pour supporter les nouveaux coups qui me +menacent. L'abandon de mes courtisans ne serait rien, si je ne le devais +qu'au mauvais état de mes finances; dès que je serais en fonds, si +l'envie m'en prenait j'en achèterais d'autres, ou bien je me donnerais +le plaisir de reprendre les anciens pour les tenir sous ma botte et me +venger d'eux tout à mon aise; mais leur insolente défection me fait +entrevoir des orages à l'horizon politique, comme disent nos diplomates. +La disette seule n'aurait pas suffi pour chasser du palais ces hommes +affamés d'honneurs autant que d'argent; ils auraient attendu des jours +meilleurs, et leur vanité aurait fait prendre patience à leur avarice. +S'ils sont partis, c'est qu'ils ont senti le terrain trembler sous leurs +pieds, c'est qu'ils sont d'accord avec mes ennemis. Je ne saurais me +dissimuler le danger qui me menace, je suis mal avec l'Autriche; +Metternich me regarde de travers; à Vienne on me trouve trop libéral, +trop populaire: on dit que je donne un fâcheux exemple: on me reproche +de gouverner à bon marche et de ne pas faire sentir le joug à mes +sujets. Ce sont là de mauvaises raisons qu'on amasse pour me jouer un +mauvais tour. Un de mes cousins, colonel au service de l'Autriche, +convoite mon grand-duché;--quand je dis grand, il n'a que dix lieues de +long sur huit de large, mais tel qu'il est, je le trouve à ma +convenance; j'y suis fait, j'ai l'habitude de le gérer, et si je le +perdait, il me manquerait quelque chose. Le cousin qui veut me +remplacer s'est avisé de me chicaner sur mes droits incontestables; il a +ouvert le procès devant le conseil antique, et, quoique ma cause soit +excellente, je pourrais bien la perdre, car je n'ai pas d'argent pour +éclairer mes juges; mes ennemis sont puissants, la trahison m'environne, +on cherche à profiter de mes embarras financiers, afin de me conduire à +la déchéance par la banqueroute. Dans ces circonstances critiques je ne +demanderais pas mieux que d'avoir des comédiens pour me distraire de mes +ennuis, mais je n'ai ni salle de spectacle, ni argent. Il m'est donc +impossible de vous garder, vous et les vôtres, mon cher directeur, et +j'en suis vraiment aussi contrarié que vous. Tout ce que je pourrai +faire sera de vous donner sur le peu qui me reste une légère indemnité +pour couvrir vos frais de voyage et faciliter votre retour en France. +Revenez me voir demain matin; nous réglerons cette affaire, et je +recevrai vos adieux.» + +Eugène Guinot _(La suite à un prochain numéro.)_ + + + +Le Palais des Thermes, l'Hôtel de Cluny, la Collection Dusommerard. + +PROJET DE LOI SOUMIS À LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS LE 26 MAI. + +«Messieurs, + +«La dispersion des nombreux monuments rassemblés dans l'ancien musée des +Petits-Augustins excite depuis longtemps de profonds et justes regrets. +A défaut de ce grand établissement, qu'il serait impossible de recréer +aujourd'hui, les amis de nos antiquités nationales ont souvent souhaité +qu'il y eût à Paris un local destiné à recueillir tous les morceaux de +sculpture, tous les débris historiques, tous les fragments du moyen âge, +que d'heureux hasards peuvent encore faire découvrir, ou que de pieuses +intentions peuvent léguer aux générations futures.» + +Ainsi s'est exprimé M. le ministre de l'intérieur dans la séance du 26 +mai, et il a soumis à la Chambre un projet de loi qui intéresse au plus +haut degré les amis des sciences et des arts. Le gouvernement achète +l'_hôtel de Cluny_ à madame veuve Leprieur, moyennant la somme de +390.000 fr.; la ville de Paris cède à l'État la propriété du _palais des +Thermes_ et ces deux monuments réunis vont recevoir un musée +archéologique, dont le noyau sera la collection fondée par feu M. +Dusommerard. + +Le palais des Thermes, l'hôtel de Cluny, la collection Dusommerard, ce +sont trois choses dont Paris peut s'enorgueillir à juste titre, et que +vous connaissez à peine, ô Parisiens insoucieux! Si vous habitez la rive +droite, vous vous aventurez rarement au delà des ponts. Vous craignez de +vous hasarder dans les rues de la Harpe, des Mathurins-Saint-Jacques, +rues sombres, étroites, sinueuses, où deux charrettes forment une +barricade, où les infortunés piétons sont incessamment bloqués entre +d'humides murailles et des roues menaçantes. Quant à vous, indigènes du +quartier Latin, étudiants joyeux, grisettes alertes, hôteliers rapaces, +prolétaires laborieux, vous êtes trop occupés de vos plaisirs, de votre +industrie, de votre dénûment, pour songer aux glorieux débris du passé. +Voyez pourtant l'imposante ruine! Franchissez cette grille de fer qui +vous sépare du palais des Thermes; ne faites attention ni à l'ignoble +toiture dont on a chaperonné l'édifice, ni aux supports en pierre de +taille si grotesquement mêlés à la maçonnerie romaine; mais entrez, avec +une religieuse vénération, dans la grande salle, dont la voûte à arêtes +s'arrondit majestueusement, dont le sol, percé au centre d'un trou +circulaire, laisse voir de vastes souterrains: trois arcades ornent les +parois, une niche rectangulaire s'enfonce dans le mur méridional. Les +débris d'un bassin, des traces d'aqueducs, de fourneaux, de canaux de +conduite, une poupe de navire sculptée sur l'une des consoles, indiquent +la destination de cette salle, la seule qui ait survécu. Louée à un +tonnelier, par bail emphytéotique du 7 mai 1789, elle a servi de magasin +à futailles jusqu'en 1819, époque à laquelle M. Decazes, ministre de +l'intérieur, indemnisa le locataire, et fit commencer des travaux de +restauration. + +Quel palais ce devait être que celui dont la salle de bains avait +soixante-deux pieds de largeur, quarante-deux pieds de longueur et +autant de hauteur! Il couvrait les flans du mont _Leucotitius_ (la +montagne Sainte-Geneviève) depuis le sommet jusqu'à la Seine. Fortunat, +poète du sixième siècle, parle avec emphase des jardins immenses de la +royale maison. + +[Illustration: (Plan du Palais des Thermes et de l'Hôtel de Cluny). + +Thermes.--A. Coupe de la salle des Thermes avec le jardin.--B. +fourneau.--C. Bain chaud.--D. Dépendances.--E. Bain froid.--F. Cour.--G. +Salle détruite en 1737.--H. continuation de l'édifice antique.. + +Hôtel de Cluny.--I. Chapelle.--Chambre de François Ier.--L. Chambre de +d'Henri IV.--M. Galerie.--N. Escalier.--O. Pièce dite des Thermes.--P. +Salle à manger.--Q. Salon et arrière salon.--R. Dépendances.--S. Partie +de l'hôtel non occupé par la Collection de M. Dusommerard.] + +«Les cimes s'élèvent jusqu'aux nues et les fondements atteignent +l'empire des morts,» dit Jean de Hauteville, écrivain du douzième +siècle. Cette demeure était digne des illustres hôtes qui y séjournèrent +successivement: Constance Chlore qui la fonda; Julien l'Apostat que les +troupes auxiliaires y proclamèrent empereur; Valens et Valentinien, qui +en datèrent des lois; puis Clovis et Clotilde, Childebert; Gisla et +Rotrude, filles de Charlemagne; le savant Aleuin, abbé de Cantorbery. +Mais les Normands saccagèrent le vieux monument; Philippe-Auguste en +abattit une partie qui excédait la nouvelle enceinte de Paris, et donna +le palais ainsi écorné à son chambellan Henri. Aux rois succédèrent les +seigneurs et les prélats: Raoul de Meulan, Jean de Courtenay, +l'archevêque de Reims, l'évêque de Bayeux. Les constructions romaines +étaient déjà presque totalement détruites, quand Pierre de Chalus, abbé +de Cluny, acheta, en 1310, le palais des Termes ou des Thermes, +_palatium de Terminis sed de Thermis_. La résidence des empereur» et des +rois devint alors l'hôtel abbatial de l'ordre de Cluny. + +Le bâtiment actuel, commencé par Jean de Bourbon et terminé par Jacques +d'Amboise en 1490, est, suivant les expressions du ministre, «un modèle +presque unique d'une architecture dont les oeuvres religieuses semblent +seules avoir pu vivre jusqu'à nous. Tous ceux qu'impressionnent les +élégances gothiques admirent les bandeaux et les dentelures des +fenêtres; la tourelle hardie avec son hélice de pierre, le style fleuri +de la chapelle, les douze dais rangés le long de ses murailles, et sa +voûte, dont les nervures, toutes basées sur un pilier central, +s'éparpillent en gracieux réseau. A la valeur architecturale de l'hôtel +de Cluny s'ajoute celle des souvenirs qui s'y rattachent. Dans une +chambre qui existe encore, François Ier surprit Marie, veuve de Louis +VII, en tête-à-tête avec le duc Suffolk, et fit légitimer immédiatement +leurs amours clandestins par un cardinal qu'il avait eu la précaution +d'amener. L'une des premières troupes de comédiens qui s'établirent en +concurrence avec les _maîtres de la Passion_ donnait ses représentations +à l'hôtel de Cluny. Les religieuses de Port-Royal, ces pieuses femmes +qui eurent l'honneur d'avoir Racine pour historien, habitaient l'hôtel +de Cluny en 1623. La tourelle servit aux observations astronomiques de +Delille, de Lande et de Messier, que Louis XV avait surnommé le _furet +des comètes._ Les appartements du premier et du second étage furent +occupés par les grands établissements typographiques de MM. Moutard, +Vincent, Fusch, Leprieur. Ainsi la politique, la religion, l'art +dramatique, les sciences, l'imprimerie, revendiquent une part dans les +annales de l'hôtel de Cluny. + +De tous les habitants de ce manoir vénérable. M. Dusommerard est celui +qui a fait le plus pour en assurer la conservation, en indiquant le +parti que la science en pouvait tirer. Conseiller-maître à la cour des +comptes, il employa, durant trente années, tous les loisirs que lui +laissaient ses fonctions à recueillir des objets d'art, de sorte que +l'ameublement se trouve en harmonie avec le local. Dans l'immense +collection rassemblée par le savant et laborieux archéologue, le moyen +âge ressuscite tout entier. Aussitôt qu'on y pénètre, on rompt avec la +vie réelle, on est transporté aux temps de Charles VII ou de François +Ier. Dès le vestibule, on passe entre deux haies de bahuts, d'émaux, de +bas-reliefs coloriés, de groupes en marbre, de faïences vernissées, de +tableaux de Jean Van Eyck ou de Lucas de Leyde. Nous voici dans la salle +à manger. L'heure du repas va sonner; de hautes chaises attendent les +convives; les fourchettes à deux dents, les cuillers et les couteaux à +manche d'ivoire. + + + +OBJETS D'ARTS + +TIRÉS DU CABINET + +DE Mr. DUSOMMERARD. + +[Illustration: Collection Dusommerard.--Quenouille en bois représentant +sainte Geneviève filant, Dalila et Samson, Rachel et Sisara, Judith et +Holopherne, et Rebecca à la fontaine.] + +[Illustration: Collection Dusommerard.--Miroir de toilette.] + +[Illustration: Collection Dusommerard.--Couteau en ivoire représentant +le sacrifice d'Abraham.] + +[Illustration: Collection Dusommerard.--Viguière d'étain.] + +Les _hanaps_ gigantesques, garnissent la table. Sur les dressoirs sont +étages les riches produits des fabriques de Limoge, de Faënza, de +Montpellier; les vases en grès de Flandre, les plats de Bernard Palissy. +Le salon, la chambre dite de François Ier, n'ont pas de moindres +richesses; des figures d'enfants en ivoire, par François Flamand; un +meuble florentin, marqueté de mosaïques, de lapis, de cornalines, de +plaques d'or et d'argent; un lit dont le dais est soutenu par de belles +cariatides, un échiquier en cristal de roche hyalin, plusieurs armures +complètes, des boucliers _repoussés_, des bas-reliefs de bois ou de +marbre, des glaces de Venise, des outils en fer et en acier ciselés et +damasquinés. La chapelle regorge d'objets relatifs au culte: retables +massifs, stalles en bois ouvré, tableaux à volets» diptyques et +triptyques, reliquaires ciselés, missels manuscrits, encensoirs, +_custodes_, crosses de cuivre ou d'ivoire, étoles, chapes, chasubles et +ornements d'église. En sortant de l'hôtel de Cluny, on a fait un cours +complet d'archéologie; on connaît les moeurs et usages d'autrefois; on +sait comment nos ancêtres entendaient la vie spirituelle ou matérielle, +comment ils s'habillaient et se meublaient, priaient et combattaient. La +collection Dusommerard est une nécropole où chaque siècle a laissé des +ossements. + +Il faudrait un volume, un gros _in-folio_, pour énumérer seulement ce +qu'elle renferme; mais, dans l'impossibilité de tout décrire, nous +devons une mention spéciale aux curiosités dons nous donnons le dessin. +Ces étriers sont ceux que portait François 1er à la bataille de Pavie. +Conservés comme un trophée par le comte de Launoy, qui fit prisonnier le +roi de France, ils ont été achetés à sa famille par M. Dusommerard. Ils +sont en cuivre doré, maintenu par des barres d'acier. Ils présentent sur +la face les lettres F. REX, et sur les tranches la couronne de France, +avec les salamandres des Valois. Au bas, dans un lambrequin, ou lit +cette devise: _Nutrisco et exstinguo._ + +François Briot, orfèvre du seizième siècle, a donné les dessins de cette +belle aiguière d'étain, qu'on peut comparer sans désavantage aux plus +charmantes oeuvres de Benvenuto Cellini. Ce manche de couteau en ivoire, +représentant le _Sacrifice d'Abraham_, surpasse en élégance les +meilleurs morceaux des artistes dieppois. + +Ce miroir de toilette, rehaussé d'un cadre de bois doré, d'une frisure +et d'un médaillon d'ivoire, est surmonté du groupe de Vénus et des +Amours. Cette quenouille en buis demande à être examinée à la loupe, +tant les détails en sont fins et délicats. La hampe est enrichie de cinq +sujets: _Sainte Geneviève filant, Dalila et Samson, Rachel et Sisara, +Judith et Holopherne_, et _Rebecca à la fontaine_. Ce sont de charmantes +miniatures, sculptées avec un art dont le secret est aujourd'hui perdu. + +[Illustration: Collection Dusommerard.--Étrier de François Ier.] + +[Illustration: Galerie Dusommerard.] + +A peine M. Dusommerard avait-il fermé les yeux, que des étrangers se +présentèrent pour acquérir sa précieuse galerie: mais ses héritiers ont +préféré la vendre à l'État. Ils ont accepté les 200.000 fr. que leur +offrait la direction des Beaux-Arts, plutôt que de livrer l'oeuvre +paternelle spéculateurs qui l'auraient dépecée ou emportée hors de +France. Nous recueillerons bientôt le fruit de ce patriotique service. +Après avoir acheté l'hôtel de Cluny» l'on adoptera sans doute les plans +de M. Albert Lenoir, couronnés par l'Institut en 1833: une galerie +intermédiaire unira les Thermes à l'hôtel; les deux édifices seront +débarrassés des vieilles et sales maison» qui leur disputent l'air et le +soleil, et la collection Dusommerard, convenablement classée, augmentée +par de nouvelles trouvailles et de nouvelles acquisitions deviendra le +plus beau musée archéologique de l'Europe. + + + +Académie des sciences + +COMPTE-RENDU DES TRAVAUX DEPUIS LE COMMENCEMENT DE L'ANNÉE. + +Il n'y a guère plus de vingt ans que le public a été admis aux séances +de l'Académie des sciences. C'est le _Globe_ qui le premier, en 1825, +rendit un compte régulier des séances; jusque-là, il n'y avait été +consacré dans la presse périodique que quelque articles courts et +accidentels. La plupart des journaux, aujourd'hui, confient à des hommes +spéciaux la rédaction d'un feuilleton hebdomadaire, destiné à mettre +leurs lecteurs au courant des travaux de notre premier corps savant. + +L'ILLUSTRATION ne pouvait rester en dehors de ce mouvement qui porte les +esprits à s'enquérir des découvertes scientifiques, soit qu'on les +apprécie pour elles-mêmes, avec un amour désintéressé de la science, soit +qu'on y cherche surtout leurs diverses applications pratiques. Il est +donc dans notre intention de donner le résumé de ce qui se passe à +l'Académie des sciences; seulement, mous nous bornerons à un +compte-rendu trimestriel qui offrira plus d'un avantage sur l'analyse +l'analyse hebdomadaire des séances. Il est facile d'en concevoir en +effet, que nous serons mieux à même d'analyser une discussion et d'en +faire ressortir les conséquences, lorsque nous aurons sous les yeux +toutes les phases qu'elle aura subies, que si nous l'avions suivie pas à +pas ne l'envisageant chaque fois qu'un point de vue unique sous lequel +elle nous est présentée. De plus, nos résumés seront rédigés d'après les +comptes-rendus officiels des séances que publient MM. les secrétaires +perpétuels, ils offriront donc toutes les garanties d'exactitude. +Néanmoins nos lecteurs ne doivent pas s'attendre à nous voir entrer dans +les détails des moindres communications faites à l'Académie, ni même à +les trouver toutes mentionnée ici. Nous ne pouvons évidemment nous +occuper que de celles qui ont pris un développement d'une certaine +étendue. Quant à l'impartialité, dont nous nous sommes fait une règle, +nous laissons à nos lecteurs eux-mêmes le soin de l'apprécier. + +I. + +SCIENCES MÉDICALES. + +Les médecins ont apporté, depuis quelques mois, à l'Académie des +sciences, un tribut inaccoutumé; au lieu de n'occuper, comme à +l'ordinaire, qu'un espace bien modeste dans les comptes-rendus, ils les +ont envahis presque en entier, profitant de la courtoisie des sciences +exactes et des sciences naturelles, qui leur ont cédé la place pour +quelque temps. + +En effet, cette affluence de mémoires sur la médecine, la chirurgie, +l'anatomie, la physiologie, devait cesser bientôt. Quelques places +vacantes et vivement désirées excitaient le zèle d'une foule de +candidats, et, suivant l'usage, chacun d'entre eux adressait à +l'Académie un ou plusieurs Mémoires, qui, tout en parlant d'autre chose, +voulaient dire au fond; «Nommez-moi à la place de M. Double, de M. +Larrey, etc.» Les nominations faites, nous courons grand risque de voir +voir arriver au bureau beaucoup moins de Mémoires, car le uns ont obtenu +ce qu'ils voulaient, les autres n'ont plus rien à demander jusqu'à +nouvel ordre. + +Quoi qu'il en soit, le public studieux ne peut que se féliciter de cette +émulation, de cette sorte de concours entre des candidats parmi lesquels +on comptait bon nombre d'esprits supérieurs, dont les travaux à cette +occasion sont acquis à la science, et resteront comme autant de titres +dans l'avenir de ceux qui n'ont pu encore, cette fois, arriver au +fauteuil académique. Quant aux trois hommes éminents qui ont obtenu cet +honneur, leur passé nous est un gage d'un avenir fécond en travaux du +premier ordre. + +Deux places étaient devenues vacantes dans la section de médecine et +de chirurgie, telle de M. Double et celle du vénérable Larrey. + +Parmi les candidats nombreux qui se présentaient pour la première, trois +médecins haut placés dans la science se partageaient les voix de l'école +et du monde médical, M. Andral et M. Rayer, non moins célèbres par leurs +ouvrages que par leur pratique, et M. Cruveilhier, qui a fait pour +l'anatomie pathologique ce que la mort avait empêché Bichat d'exécuter. + +On s'accordait assez généralement à placer M. Andral au premier rang, et +la section, juge suprême en ce point, partageait l'opinion générale; +mais on était fort embarrassé de savoir comment s'en tirer poliment avec +les deux autres candidats, qui ne sont pas de ces hommes qu'on puisse +traiter sans cérémonie. + +On a toujours reproché à la médecine de s'entendre fort bien avec la +mort, et nous devons avouer humblement que cette fois la mort vint +merveilleusement en aide à messieurs les médecins candidats et +académiciens. Une place devint vacante, dans la section d'agriculture, +par le décès de M. Morel de Vindé; alors M. Rayer se désista de sa +candidature en médecine, et arguant de ses travaux sur quelques maladies +des animaux domestiques, il se présenta comme candidat pour la section +d'agriculture. + +Restaient deux candidats qui dominaient évidemment les autres, et l'on +pensait que la section les présenterai tous deux sur la même ligne; +c'était un honneur mérité, une sorte de dédommagement pour le moins +heureux. + +Mais la section académique n'a pas cru devoir agir ainsi. Elle a placé +au premier rang, et sur la même ligne que M. Andral, M. Poiseuille, à +qui ses beaux travaux sur la circulation ouvriront sans doute un jour +les portes de l'Institut, mais dont les titres, aux yeux du public +médical, ne sont pas supérieurs, ni même égaux à ceux de M. Cruveilhier. + +Au second rang était M. Cruveilhier. +Au troisième. MM. J. Guérin et Bourgery. +M. Andral a été élu le 6 mars. + +Quinze jours après la nomination de M. Andral, M. Rayer a été élu en +remplacement de M. Morel de Vindé. Que M. Rayer entrât à l'institut, +rien de plus juste; mais qu'il y soit entré dans la section +d'agriculture, c'est là un de ces coups de théâtre académiques dont tout +le monde est surpris; car enfin, malgré ses travaux sur la morve et le +farcin, ce n'est point comme vétérinaire ni comme agronome, c'est comme +médecin que M. Rayer a été nommé membre de l'institut. Loin de nous la +pensée de critiquer un choix auquel tout le monde applaudit; mais ce qui +nous semble moins à l'abri de la critique, c'est la division de +l'Académie par sections, division qui nous parait tout-à-fait inutile, +peut-être même un peu contraire à la fusion, à la fraternité si +désirables dans un corps savant, et dont le résultat principal est +d'amener, par exemple, l'admission dans la section d'astronomie d'un +médecin qui aurait étudié l'influence de la lune sur les maladies. + +Pendant que l'Académie s'occupait de remplacer M. Double, les candidats +se présentaient en foule pour le fauteuil de M. Larrey, et chacun d'eux +faisait de son mieux pour l'obtenir. + +Ces candidats pouvaient se diviser en deux classes, les chirurgiens +proprement dits et les hommes spéciaux. Parmi ces derniers, un opérateur +habile qui, le premier, a employé sur le vivant les instruments de la +lithotritie, avait, disait-on, beaucoup de chances d'être élu, quoiqu'il +eût pour rivaux des hommes plus haut placés que lui dans la science. On +s'en étonnait: «Et pourtant, disait M...., chirurgien lui-même et membre +de l'institut, rien n'est plus facile à concevoir. + +«Les membres de l'Institut se divisent en trois classes: 1º ceux qui ont +la pierre; 2º ceux qui ne l'ont pas et qui craignent de l'avoir; 3º +enfin, et ce sont les moins nombreux, ceux qui ne l'ont pas et qui ne +craignent pas de l'avoir. Ces derniers seulement, ajoutait M......, ne +voteront pas pour le lithotriteur. + +Cependant cette prédiction ne s'est pas tout-à-fait réalisée, la section +n'a pas admis d'hommes spéciaux parmi les candidate qu'elle a présentés, +et M. Civiale n'a pu réunir que quinze voix. Ce doit être une +consolation pour l'inventeur des instruments de la lithotritie, de voir +que du moins il n'a pas été vaincu avec ses propres armes. + +Les candidats présentés aux choix de l'Académie étaient portés sur la +liste dans l'ordre suivant: + + 1° M. Lallemand; + 2º M. Lisfranc; + 3º M. Ribes; + 4º MM. Velpeau et Gerdy; + 5º MM. Amussat et Bégin; + 6° M. Jobert de Lamballe. + +L'ordre de cette liste a beaucoup surpris le monde médical. Des travaux +remarquables et le respect dû à son âge faisaient comprendre que M. +Lallemand occupât le premier rang; mais la section de médecine et de +chirurgie peut seule nous dire quels motifs lui on fait placer au +quatrième et au cinquième rang MM. Velpeau, Gerdy et Bégin, qui +pouvaient figurer au premier; pourquoi M. Jobert s'est vu rejeter au +sixième rang, etc. + +Nous aurions beaucoup à dire sur ce chapitre; mais, loin de chercher le +scandale, nous le fuyons, et nous savons qu'on doit la paix aux vaincus. + +Des voix qui n'avaient pu se faire écouter au sein de la section ont +repris de l'influence dans le comité secret. L'Académie a voulu discuter +non-seulement les titres scientifiques, mais tous les antécédent des +candidats, et connaître non seulement le savant, mais aussi l'homme sur +qui devrait tomber son choix; puis, après cette enquête solennelle, et +sans s'arrêter à l'étrange classification de la section de chirurgie, +elle a élu M. Velpeau. + +Maintenant qu'à l'agitation électorale, aux angoisses de la lutte, a +succédé le calme, essayons de donner à nos lecteurs une idée sommaire +des travaux les plus intéressants dont on ait entretenu l'Académie dans +ces derniers temps. + +Une question importante dans ses rapports avec les sciences médicales et +avec l'économie sociale tout entière, c'est celle de la formation des +matières azotées neutres de l'organisation et des matières grasses, qui +passent successivement des végétaux aux herbivores et de ceux-ci aux +carnassiers. Cette question se rattache à tous les phénomènes de +l'alimentation. + +MM. Dumas et Boussingault, dans leur _Essai de physiologie chimique_, +avaient posé en principe que l'albumine, la librine et la caséine, ces +trois substances si abondamment répandues dans les solides ou les +liquides de l'économie, existant dans les plantes; qu'elles passent +toutes formées dans le corps des herbivores, d'où elles sont +transportées dans celui des carnivores; que les plantes seules ont le +privilège de fabriquer ces produits, dont les animaux s'emparent, soit +pour les assimiler, soit pour les détruire, selon les besoins de leur +existence. + +Etendant ces principes à la formation des matières grasses, qui, selon +eux, prennent complètement naissance dans les plantes, ces auteurs les +avaient considérées comme venant jouer dans les animaux le rôle de +combustible ou même quelquefois un rôle transitoire, et avaient résumé +l'ensemble de ces vues et leurs conséquences dans le tableau suivant: + + LE VÉGÉTAL L'ANIMAL + +Produit des matières azotées neu- Consomme des matières azotées + tres. neutres. + -- des matières grasses. -- des matières grasses. + -- des sucres fécules, gom- -- des sucres, fécules, + mes. gommes. +Décompose l'acide carbonique. Produit de l'acide carbonique. + -- l'eau. -- de l'eau. + -- les sels ammoniacaux. -- des sels ammoniacaux. +Dégage de l'oxygène. Consomme de l'oxygène. +Absorbe de la chaleur. Produit de la chaleur. + -- de l'électricité. -- de l'électricité. +Est un appareil de réduction. Est un appareil d'oxydation. +Est immobile. Est locomoteur. + +Dans un mémoire sur les matières azotées neutres de l'organisation, lu à +l'Académie le 28 novembre 1842, MM. Dumas et Cahors admettent que les +plantes sont chargées de fabriquer la _protéine_, qui sert de base à +l'albumine, à la fibrine et à la caséine; que les animaux peuvent bien +modifier cette matière, l'assimiler ou la détruire, mais qu'il ne leur +est pas donné de la créer. Après avoir, par des analyses délicates, +reconnu les proportions élémentaires de ces substances, ils ont été +conduits, par les déductions les plus logiques, à émettre cette +proposition, que l'obligation indispensable où sont tous les animaux de +faire entrer dans leur régime les matières azotées neutres qui existent +dans leur propre organisation, la présence de la presque totalité de ces +matières dans l'urée chez l'homme et les herbivores, dans l'acide urique +chez les oiseaux et les reptiles; enfin, ce fait que l'homme rend en +urée à peu près tout l'azote qu'il a reçu sous forme de matière azotée +neutre, permettent de considérer comme presque certain que toute +l'industrie de l'organisme animal se borne, suit à s'assimiler cette +matière azotée neutre quand il en a besoin, soit à la convertir en urée. + +«L'analyse de la farine des céréales, disent ces auteurs, nous apprend à +y reconnaître; 1º l'albumine; 2º la librine; 3º la caséine; 4º la +glutine; 5º des matières grasses; 6º de l'amidon, de la dextrine et du +glucose ou sucre. + +«Nous regardons comme démontré que tout aliment des animaux renferme +sinon les quatre premières substances, c'est-à-dire les matières azotées +neutres, du moins quelques-unes d'entre elles. + +«Nous admettons que dans les cas où l'amidon, la dextrine et le sucre +disparaissent de l'aliment, ils sont remplacés par des matières grasses, +comme cela se voit dans l'alimentation des carnivores. + +«Nous voyons enfin que l'association des matières azotées neutres avec +les matières grasses et les matières sucrées ou féculentes constitue la +presque totalité des aliments des animaux herbivores. + +«Ne ressort-il pas de là ces deux principes fondamentaux de +l'alimentation: + +«1º Que les matières azotées neutres de l'organisation sont un élément +indispensable de l'alimentation des animaux; + +«2 Qu'au contraire les animaux peuvent, jusqu'à un certain point, se +passer de matières grasses; qu'ils peuvent se passer absolument de +matières féculentes ou sucrées, mais à la condition que les graisses +seront remplacées par des quantités proportionnelles de fécules ou de +sucres et réciproquement.» + +Enfin, le 13 février dernier, M. Payen lut en son nom et en celui de MM. +Dumas et Boussingault un Mémoire du plus haut intérêt, intitulé; +_Recherches sur l'engraissement des bestiaux et la formation du lait_. Ce +mémoire contient les propositions suivantes: + +Les matières grasses ne se forment que dans les plantes; elles passent +toutes formées dans les animaux, et là peuvent se brûler immédiatement +pour développer la chaleur dont l'animal a besoin, ou se fixer plus ou +moins modifiées dans les tissus pour servir de réserve à la respiration. + +Les animaux carnivores contiennent des matières grasses, et ils n'en +rejettent par aucune de leurs excrétions. C'est dans ces animaux, par +conséquent, qu'il est facile de reconnaître d'où viennent ces matières +et comment elles disparaissent. + +Chez les chiens, le chyle qui se forme sous l'influence d'une +alimentation riche en fécule ou en sucre, celui qui provient de la +digestion de la viande maigre, sont également pauvres en globules, +translucides, et n'abandonnent que peu de chose à l'éther. + +On observe des caractères tout opposés dans le chyle résultant de la +digestion d'aliments gras. + +Les substances grasses de nos aliments passent donc, sans altération +profonde, dans le chyle et de là dans le sang. + +La matière grasse toute faite est donc le principal, sinon le seul +produit à l'aide duquel les animaux puissent régénérer la substance +adipeuse de leurs organes, ou fournir le beurre de leur lait. + +Pour les herbivores, l'origine de la graisse n'est pas aussi facile à +déterminer que pour les carnivores. Trouve-t-on dans les plantes assez +de matière grasse pour expliquer à son aide l'engraissement du bétail et +la formation du lait, ou faut-il, avec Hubert et M. Liebig, admettre que +les graisses animales sont les produits de certaines transformations du +sucre ou de l'amidon des aliments? + +Cette dernière opinion se trouve appuyée par des observations de M. +Dumas, et se fonde d'ailleurs sur des principes très admissibles en +chimie; toutefois, les auteurs du Mémoire que nous analysons adoptent +une opinion contraire. + +Suivant eux, c'est dans ses aliments que le boeuf à l'engrais trouve +toute faite la graisse qu'il s'assimile, que la vache trouve le beurre +de son lait. + +Dans leur opinion, les matières grasses se formeraient principalement +dans les feuilles des plantes, et elles y affecteraient souvent la forme +et les propriétés des matières cireuses. En passant dans le corps des +herbivores, ces matières, forcées de subir dans leur sang l'influence de +l'oxygène, y éprouveraient un commencement d'oxydation, d'où il +résulterait l'acide stéarique ou oléique qu'on rencontre dans le suif. +En subissant une seconde élaboration dans les carnivores, ces mêmes +matières oxydées de nouveau produiraient l'acide margarique qui +caractérise leur graisse. Enfin, par une oxydation plus avancée, ces +divers principes pourraient produire les acides gras volatils du sang et +de la sueur, et, par une combustion complète, se changeraient en acide +carbonique, et seraient éliminés de l'économie. + +En des points sur lesquels s'appuyait M. Liebig pour attribuer aux +fécules et aux sucres l'origine des matières grasses, c'était l'analyse +faite par lui de substances végétales comme le maïs, par exemple, qui, +suivant le célèbre professeur de Giessen, ne renfermerait pas un +millième de graisse ou de matières semblables. + +De nouvelles analyses faites par MM. Payen, Dumas et Boussingault ont +fait reconnaître dans le maïs 7, 5 à 9 pour 100 de matières grasses; +dans le foin sec, 2 pour 100 (Mémoire du 13 février); dans la paille +d'avoine, 5 pour cent; dans la luzerne, 3, 5 pour 100, et dans le son, 5 +pour 100 de ces matières liquides ou solides. + +D'expériences longues et faites avec soin il résulte que, pour produire +une quantité de beurre qui s'élève 67 kilog., une vache mange une +quantité de foin qui renferme au moins 69 kilog., et probablement 70 +kilog., ou même plus encore de matières grasses» c'est-à-dire que la +vache extrait de ses aliments presque toute la matière grasse qu'elle y +trouve pour la convertir en beurre. + +De plus, la vache prend encore à ses aliments les matières azotées +neutres qu'ils contiennent et les converti! en lait, tandis que le boeuf +n'en assimile qu'une partie; d'où l'on peut conclure que, sous le +rapport économique, la vache laitière mérite la préférence, s'il s'agit +de transformer un pâturage en produits utiles à l'homme. + +D'autres expériences ont prouvé: 1º que la pomme de terre, la betterave +et la carotte n'engraissent que quand on les associe à des produits +renfermant des corps gras, comme les pailles, les graines des céréales, +etc.; 2º qu'à poids égal, le gluten mêlé de fécule et la viande riche en +graisse produisent un engraissement qui, pour le porc, diffère dans le +rapport de 1 à 2. + +Aux propositions émises dans ce Mémoire M. Liebig fit l'objection +suivante (séance du 6 mars): + +On a dit qu'une vache trouvait dans ses aliments la matière grasse de +son beurre; mais on n'a pas parlé de ses excréments, qui contiennent une +quantité de graisse presque égale à celle des aliments. Si en six jours +une vache reçoit dans sa nourriture 736 grammes de graisse, et qu'elle +en rende dans ses excréments 717 g. 56, d'où proviennent les 3 k. 116 g. +de beurre qu'elle produit dans ce même espace de temps? + +M. Magendre crut devoir ajouter à cette objection de M. Liebig que ses +propres observations comme membre de la commission chargée d'expériences +pour l'alimentation des chevaux de l'armée l'avaient conduit, ainsi que +ses collègues, à des résultats analogues à ceux du professeur de +Giessen. + +M, Dumas, opposant à l'objection de M. Liebig une argumentation habile, +établit que ce professeur a raisonné d'après des faits observés, non sur +un même animal, mais sur des animaux différents, de manière à présenter, +non pas une expérience, mais l'hypothèse suivante: Si l'on suppose +qu'une vache qui a mangé un foin très pauvre en matière grasse ait donné +beaucoup de lait très riche en beurre et produit beaucoup d'excréments +très riches en matière grasse, ne deviendra-t-il pas bien vraisemblable +que la graisse des aliments ne produit pas le beurre? + +M. Dumas ajoute que ce n'est plus 2 pour 100 de graisse qu'il faut +compter dans le foin, mais bien 4 ou 5 pour 100, ainsi qu'il résulte de +nouvelles expériences qui sont venues fortifier encore l'opinion émise +par les chimistes français et par Tiedemann et Gemelin. + +Dans la séance du 6 mars et flans celle du 13, MM. Payen et Boussingault +ont démontré que les résultats obtenus par la commission citée par M. +Magendre avaient une signification précisément contraire à celle qui +était restée dans les souvenirs de l'honorable académicien. + +M. Liebig, dans une note adressée à l'Académie, et lue à la séance du 3 +avril, a repris la discussion avec une énergie nouvelle. Le chimiste +allemand semble piqué au vif des arguments quelque peu ironiques du +professeur français, et il cherche à lui rendre la pareille en termes +qui seraient fort amers s'ils étaient justes. + +M Dumas fait remarquer qu'au point où cette discussion est amenée, il +faut s'en rapporter aux faits, et laisser de côté les raisonnements; +c'est nue question d'agriculture pratique, et qui ne peut être résolue +définitivement que par des expériences bien combinées. + +L'honorable président de l'Académie réfute ensuite, avec beaucoup de +dignité et de la manière la plus claire, les insinuations de M. Liebig, +et, arrivant à la partir de sa lettre où ce chimiste assure avoir fait +une expérience réelle sur la production du lait, il déclare qu'en +présence de cette affirmation il croit devoir se borner à dire que, si +l'expérience de M Liebig est réelle, elle est en pleine contradiction +avec celle qui a servi de contrôle aux vues des chimistes de Paris. + +Après quelques explications données par M. Boussingault, pour établir +qu'on ne peut tirer de ses anciennes recherches aucune conclusion qui +soit applicable à la question actuelle, M. Dumas, répondant à M. +Ray-Lussac, qui est chargé de la défense de M. Liebig, rappelle que ce +dernier a fait parvenir à Paris, sur la question dont il s'agit, un +article en allemand, une lettre le 6 mars, enfin sa lettre de ce jour; +et, citant une traduction textuelle de l'article en allemand, M. Dumas +termine en démontrant que, d'après l'identité des nombres que renferme +cet article avec ceux qui résultent des expériences de M. Boussingault +et ceux des lettres de M. Liebig, on devait conclure qu'il n'y avait pas +eu de nouvelle expérience jusqu'à ce que M. Liebig eût assuré le +contraire. + +Dans cette même séance M. Dumas présente, de là part de M. Lewy de +Copenhague, une _Note sur la cire des abeilles_. Ce jeune médecin y +prouve que la potasse concentrée et bouillante dissout la cire et la +transforme en acides gras, contrairement à l'opinion reçue et soutenue +notamment par M. Liebig, qui, reconnaissant que les matières grasses des +végétaux se rapprochent de la cire, se refuse à admettre qu'une matière +grasse non saponifiable comme la cire puisse, sous l'influence de +l'organisme, se transformer en acides stéarique et margarique. M Lewy +conclut de ses expériences qu'il n'y a entre les principes de la cire et +ceux des corps gras ordinaires d'autre différence que celle qui résulte +d'une oxydation plus ou moins avancée. + +Enfin, dans la séance du 17 avril. M. Payen, qu'une indisposition avait +forcé à s'absenter le 3, oppose des faits positifs à quelques assertions +de M. Liebig. Ainsi, cet habile chimiste a dit que la chair des +carnivores, qui sont de tous les animaux ceux qui mangent le plus de +graisse, ne contient pas de graisse et n'est pas propre à +l'alimentation; et pourtant ce sont des carnassiers, les baleines, +cachalots, phoques, etc., qui accumulent et nous fournissent les plus +énormes masses de graisse. Les chats contiennent souvent des proportions +considérables de graisse, et sont au moins aussi gras que les lapins, +etc. M. Payen termine en disant qu'il n'existe probablement pas de +graines de monocotylés ou de dicotylés, pas une spore de champignon, pas +une sporule microscopique de cryptogame, qui ne renferme en quantité +notable des matières grasses. + +Cette immense question est loin d'être éclairée complètement. Quoique en +lisant les Mémoires des chimistes français, on se sente entraîné vers +leur opinion par la manière claire et logique dont elle est exposée et +par les expériences nombreuses qui en sont la base; quoiqu'on souhaite +vivement que de nouveaux travaux viennent sanctionner cette loi posée +par un esprit essentiellement juste et grand dans ses vues, cependant on +reste encore en suspens; M. Liebig n'est pas homme à abandonner si +facilement le terrain, et l'on attend que de nouvelles preuves amènent +la conviction. + +_Recherches sur la quantité d'acide carbonique exhalée par le poumon de +l'espèce humaine_. Tel est le titre d'un Mémoire lu par MM. Andral et +Gavarret. Des expériences faites par ces auteurs il résulte: + +Que la quantité d'acide carbonique exhalée par le poumon dans un temps +donné? varie en raison de l'âge, du sexe et de la constitution des +sujets. + +Chez l'homme, la quantité d'acide carbonique exhalée va croissant de +huit à trente ans, puis décroît à partir de cet âge, et surtout après +quarante ans. Cette quantité va de 5 grammes 12 g. 2 de carbone par +heure de huit à trente ans, et de 10 g. 1 à 5 g. 8 de quarante à cent +deux ans. + +Chez la femme, la quantité d'acide carbonique exhalée va en croissant +jusqu'à la puberté, puis s'arrête au moment où les menstrues +s'établissent, et demeure au chiffre de 6 g. 1 de carbone pour une +heure, comme chez les enfants, jusqu'à l'époque où les menstrues +cessent; elle augmente alors pendant quelque temps, et parvient à 8 g. 1 +de carbone, puis de nouveau décroît sous l'influence de l'âge. + +La suppression des menstrues par maladie ou par grossesse amène aussi +l'augmentation de la quantité d'acide carbonique exhalé par le poumon. + +Enfin, dans les deux sexes, cette quantité est d'autant plus grande que +la constitution est plus forte et le système musculaire plus développé. + +M. Perry a présenté un Mémoire intéressant sur la part qu'on doit, +suivant lui, accorder à la rate dans l'étiologie et la _thérapeutique +des fièvres intermittentes_. + +Plusieurs Mémoires de chirurgie et d'anatomie ont été lus par MM. +Velpeau, Bégin, Hubert de Lamballe, Amussat et Leroy-d'Etiolles. + +Ou croyait en avoir fini avec l'arsenic, mais point du tout; il a fallu +que l'ancienne commission nommée vers l'époque d'un procès fameux +s'occupât de nouveau de cette substance redoutable. + +M. de Gasparin avait communiqué à l'Académie une note d'où résultait ce +fait, que les moutons et les boeufs semblaient peu sensibles aux effets +toxiques de l'arsenic, et que l'acide arsénieux à haute dose était, chez +ces animaux, un moyen thérapeutique fort utile dans certaines affections +de la poitrine. + +La commission ne s'est pas encore prononcée; mais, au milieu des notes +et des mémoires que cette communication a fait pleuvoir sur le bureau de +l'Académie, un travail de MM. Plandin et Danger semble établir que +l'acide arsénieux est très peu absorbé par la muqueuse des voies +digestives chez les moutons; que ces animaux supportent généralement +assez bien l'ingestion de cette substance, mais qu'elle est +inévitablement funeste pour eux quand on l'introduit dans l'économie en +la plaçant sous la peau. + + + +Revue algérienne + +PORT D'ALGER--COLONISATION DE L'ALGÉRIE. + +[Illustration.] + +_Port d'Alger_--Le port d'Alger est situé à l'ouest et à l'entrée d'une +rade entièrement ouverte aux vents du large; il a été construit en 1530 +par Khaïr-Eddin, frère de Barberousse. A 300 mètres en mer, existait un +banc de roches, ou îlots, en arabe Al-Djézaïr, d'où Alger a pris son +nom. Les Espagnols y avaient fait un fort; Khaïr-Eddin les en chassa, et +réunit ces îlots à la ville par une jetée: c'est la jetée appelée +Khaïr-Eddin Plus tard, on forma une petite darse de 3 hectares, au moyen +d'un môle construit à l'extrémité sud de l'île, et lancé vers le sud à +150 mètres dans la mer. Ce môle, duquel dépend la conservation de la +darse, était en 1830, époque de l'occupation d'Alger par l'armée +française, dans un état de délabrement complet et de ruine imminente, +malgré les travaux considérables des Turcs. C'était sur ce point qu'ils +portaient toutes les ressources dont ils pouvaient disposer en esclaves +et en argent; cependant l'ouvrage de chaque campagne était sans cesse +détruit pendant la saison du gros temps. Il en fut de même des premiers +travaux exécutés par les ingénieurs français, qui ne purent réussir à se +rendre maîtres de la violence des flots, sur un point où ils ont des +effets d'une puissance extraordinaire, qu'en recourant à des moyens de +construction plus puissants que ceux qu'on avait employés jusqu'ici. +Tandis que les blocs les plus forts employé dans la digue de Cherbourg +ne pèsent pas plus de 5 à 6 mille kilogrammes, on entassa dans la jetée +à Alger des blocs de 22 mille kilogrammes. Mais comme l'extraction et le +transport de blocs aussi considérables eût été à peu près impossible, M. +Poirel, Ingénieur, chargé en chef de la direction des travaux, eut +l'heureuse idée de les fabriquer artificiellement, au moyen du béton, +matière connue de tous les constructeurs, et qui a la propriété de +durcir dans l'eau. Grâce à cette invention, le môle a pu être +reconstruit tout entier à neuf, en quelques années, et avec une solidité +désormais l'épreuve des plus grosses mers. + +[Illustration: Travaux du port d'Alger.--Chantier des blocs de béton qui +s'immergent par an.] + +Le système généralement employé de nos jours pour la construction des +jetées à la mer est celui que l'on connaît sous le nom de _jetées à +pierres perdues_. Il était pratiqué chez les Romains, ainsi qu'on le +voit par les restes du port de Civita-Vecchia. La dimension des +matériaux employés à la composition de ces anciennes jetées est +généralement de 3 mètres cubes au plus, encore sont-ils remués par la +mer, et éprouvent-ils toujours quelque dérangement par les mouvements +les plus violents des vagues. Il a été reconnu qu'à Alger un volume de +10 mètres cubes était nécessaire pour que le bloc fût immuable, et ceux +que M. Poirel a fabriqués artificiellement en béton dépassent même ce +volume. + +Ces blocs sont faits de deux manières différentes: les uns se +construisent dans l'eau, sur la place même qu'ils doivent occuper; les +autres sont fabriqués à terre, pour être ensuite lancés à la mer. + +Les premiers se font en immergeant du béton dans des caisses échouées +sur l'emplacement des blocs. Ces caisses sont de grands sacs en toile +goudronnée, dont les parois sont fortifiées par quatre panneaux en +charpente, sur lesquels la toile est étendue et fixée. La masse de béton +qui la remplit peut donc se mouler parfaitement sur le terrain» et se +lier avec lui par les aspérités mêmes qu'il présente. Ces caisses-sacs +sont préparées sur le chantier et lancées dans le port, d'où elles sont +remorquées par des pontons, et amenées en flottant sur la place qu'elles +doivent occuper. On les y fixe au moyen de petites caisses en bois, +amarrées tout autour de la caisse-sac, et remplies de boulets. La +caisse-sac une fois mise en place, on y établit une machine à couler, +qui pose sur un échafaudage volant, communiquant avec la terre par un +pont de service. + +La deuxième espèce de blocs, qui se fait à terre, est fabriquée dans des +caisses sans fond, formées de quatre panneaux à assemblage mobile. Cinq +à six jours après le remplissage, on enlève ces panneaux, qui servent +pour un autre bloc. Le béton, ainsi mis à nu, a acquis, au bout d'un +mois ou deux au plus, suivant la saison, une consistance suffisante pour +que le bloc puisse être lancé à la mer. Les blocs sont préparés sur des +chariots qui roulent sur des chemins de fer. On emploie deux modes +d'immersion: le premier, en faisant poser le bloc sur deux planches +suiffées, et en donnant au chariot une légère inclinaison, qui suffit +pour que le bloc glisse par son propre poids; dans le second mode +d'immersion, le bloc, placé sur une cale inclinée, est d'abord descendu +dans l'eau jusqu'à ce qu'il plonge d'un mètre à l'avant; dans cette +position, il est saisi par une machine composée de deux flotteurs, entre +lesquels il est symétriquement placé. Ces flotteurs le saisissent au +moyen de chaînes passées en dessous du bloc, et le transportent en le +maintenant sur l'eau, à l'instar des chameaux dont les Hollandais se +servent pour alléger les vaisseaux et les faire passer sur les +hauts-fonds. + +Les travaux exécutés pour la consolidation de l'ancien môle, et les 150 +métrés de nouvelle jetée construits jusqu'en 1812 avaient eu pour +résultat d'augmenter un peu l'étendue du port d'Alger et d'ajouter +beaucoup à la sécurité des navires. La rade d'Alger, comme on le voit +sur la carte, forme à peu près un demi-cercle» ouvert du côté du nord. +Son extrémité orientale se termine au cap Matifou; la ville d'Alger est +presque à son extrémité occidentale. Ainsi la rade est garantie des +vents d'ouest par le massif d'Alger; des vents du midi, par les hauteurs +qui se rattachent à ce massif, et, plus loin, par le petit Allas; et, +des vents d'est, par le promontoire qui finit au cap Matifou; mais elle +reste ouverte à tous les rhumbs de vent qui viennent du nord, et qui +sont d'autant plus dangereux qu'ils poussent les bâtiments à la côte. A +l'est de la porte Bab-Azoun, extrémité méridionale de la ville, et à 300 +mètres environ du rivage, est une roche, couverte de 2 mètres d'eau +seulement, qu'on nomme la roche _Algefna_. A l'est de cet écueil en est +un autre, couvert de 5 métrés d'eau, dit _Roche-Écueil_ ou +_Écueil-sans-nom._ + +L'utilité de l'établissement d'un grand port à Alger, dans l'intérêt de +la marine militaire comme de la marine marchande, et approprié aux +besoins de l'une et de l'autre, a été unanimement reconnue par les +partisans de l'occupation restreinte, aussi bien que par ceux de +l'occupation étendue. Un bon port est, pour les uns, le principal, sinon +le seul profit qu'on peut retirer de notre possession africaine; pour +les autres, une condition indispensable du développement de notre +puissance. Mais l'importance même de cet établissement maritime, +l'étendue à lui donner, le temps et la dépense à consacrer à sa +création, toutes ces graves questions à résoudre, expliquent les +lenteurs qui ont fait ajourner jusqu'en 1812 l'adoption d'un plan +définitif. + +De nombreux projets ont été soumis à l'appréciation du gouvernement. Le +plus ancien, qui remonte à 1835, est de M. de Montluisant, ingénier en +chef, directeur des travaux hydrauliques à Toulon. D'autres ont été +successivement présentés par MM. Rang, capitaine de corvette; Delassaux, +capitaine de vaisseau; Lainé, contre-amiral; Poirel, ingénieur en chef +des Ponts-et-Chaussées; Raffeneau de Lile, inspecteur général des +Ponts-et-Chaussées, et Bernard, également général divisionnaire attaché +à la marine. + +Pendant la session de 1812, une vive discussion s'est engagée à la +Chambre des députés dans les séances des 4 et 5 avril, au sujet de ce +que l'on a appelé le _petit projet_ de port de M. Poirel, et le _grand +projet_ de M. Raffeneau de Lile. Le gouvernement, mis en demeure de se +prononcer entre ces divers projets, a fait connaître le 14 avril, à la +commission chargée de l'examen du budget pour 1843, que son choix +s'était fixé en faveur d'un travail nouveau proposé par M. Bernard, et +qui est un intermédiaire entre ceux de M. Poirel et Raffenau de Lile, +qu'il modifie à peu près également. Ce travail, que nous publions dans +la carte ci-jointe a obtenu la sanction du conseil d'amirauté. M. +Bernard fait partir la jetée sud d'une pointe de rocher au nord et près +du fort Bab-Azoun jusqu'à l'Écueil-sans-Nom; puis il prolonge le môle, +en partant de l'extrémité des 150 mètres exécutés et se dirigeant vers +le sud-est, un quart est dans une longueur de 500 mètres. Quinze +vaisseaux pourront s'amarrer à la jetée; la dépense est évaluée 16 +millions, 5 à 6 millions de moins que celle du projet Raffenau. La +chambre des députés, dans sa séance du 26 mai dernier, a augmenté de +600,000 francs le crédit de 900,000 francs porté au budget de 1843 pour +la construction du port d'Alger. L'allocation de 1.500.000 francs en +ajournerait l'achèvement jusqu'en 1854. L'intérêt de notre domination en +Algérie exige, au contraire, que les travaux de cet établissement +maritimes dont l'utilité est unanimement proclamée, soient poussée plus +activement, et il est à désirer que les ateliers reçoivent un +développement tel, qu'une allocation de 3 à 4 millions puisse être +annuellement employée; car ce n'est que lorsque nos flottes seront +assurées de trouver sur la rive algérienne, presque en face de Toulon, +un refuge et un abri, que la prophétie de Napoléon se réalisera, et que +la Méditerranée deviendra bien réellement un _lac français_. + +_Colonisation de l'Algérie_.--C'est en 1843 la première fois qu'un +crédit spécial pour la colonisation figure au budget; c'est la première +fois aussi que le gouvernement a annoncé d'une manière certaine et +positive que son intention était non pas de coloniser lui-même ni de +cultiver ou faire cultiver les terres pour son propre Compte, mais de +favoriser par tous les moyens possibles la colonisation européenne en +Afrique. + +Divers systèmes étaient en présence, M. le lieutenant-général Bugeaud +s'est prononcé dans plusieurs écrits pour la colonisation militaire, M +le duc de Dalmatie, président du conseil et ministre de la guerre, a +déclaré, au nom du cabinet, dans la séance de là Chambre des dépotés du +26 mai dernier, que la colonisation militaire ne pouvait aboutir à des +résultats avantageux, et que la colonisation civile, qui amène la +famille, est la plus féconde et la meilleure. Celle-ci n'exclut pas, +d'ailleurs, l'emploi des moyens militaires. En même temps que des +ouvriers civils, toutes les compagnies disciplinaires et les condamnés +militaires qui se trouvent en Afrique seront employés à préparer cette +colonisation civile. Ils établissent des villages, les fortifient, font +les premiers frais d'établissement, de manière que le colon civil qui +arrive avec sa famille puisse y trouver un abri et un commencement +d'exploitation. + +[Illustration: Travaux du port d'Alger.--Chantier des blocs de béton qui +s'immergent par terre.] + +Pour que les villes du littoral soient à tout jamais françaises il est, +en effet, indispensable de mettre entre elles et les indigènes du dehors +des villages européens, des cultivateurs, toute une population rurale +qui puisse les faire vivre en les protégeant, créer une production de +quelque importance et prêter un utile concours aux forces employées à la +garde du pays. Ainsi donc, la Ionisation, sagement limitée, est le +premier élément de conservation: elle peut nous donner, en peu d'années, +les moyens de pourvoir suffisamment à la défense de l'Algérie, sans +engager plus qu'il ne convient les forces et l'argent de la France. Afin +de donner à la formation des centres agricoles une marche régulière, un +arrêté du 18 avril 1811 a statué que la Colonisation d'un territoire +déterminé et la formation de nouveaux centres de population seraient +autorisées par arrêté du gouverneur-général qui réglerait les conditions +d'existence de ces établissements, leur déplacement, leur +circonscription, la population qu'ils seraient susceptibles de recevoir +immédiatement, l'étendue des terres à concéder aux premiers habitants. + +[Illustration: Épisode d'une razzia par des réguliers d'Abd-el-Kader sur +des Arabes soumis.] + +Le plan de colonisation a été adopté, 12 mars 1842, pour la province +d'Alger, et principalement pour le Sahel (voir _L'Illustration_, p. 19, +2e col.), ainsi que pour les territoires de Koléah et de Blidah. D'après +ce plan, trois zones concentriques de villages embrassant tout le massif +d'Alger. + +La première, dite du _Fahs_ (banlieue), destinée à couvrir Alger dans +toutes les directions et touchant à tous les points extrêmes de sa +banlieue, comprend sept centres: Hussein-Dey, Kouba, Bukadem, +Dely-Ibrahim, Drariah, près Kadous; l'Achour, entre Drariah et +Dely-Ibrahim: Chéréga, entre Dely-Ibrahim et la mer. Ils ne sont pas +distante de plus de trois kilomètres les uns des autres, et une route de +ceinture les reliera tous. + +La deuxième zone, dite de _Staouéh_, commence à l'est par un village au +devant de Birkadem, Saoula, pour se terminer, en passant par +Sidi-Sliman, Baba-Aassan, Ouled-Fayet et Staouéh, à Sidi-Ferrouch, qui +sera à la fois un village d'agriculteurs et de pêcheurs. + +La troisième, dite de Douéra a pour centres Ouled-Men dit, Douéra, +Maclina, El-Hadjer et Bou-Kandoura. + +Deux villages sont établis sur le territoire de Coléah: ce sont Fouka et +Douaouda, trois sur celui de Blidah. Mered, Ouled-Yaïch et Mehdouah. + +Un nouveau village, celui de Saint-Ferdinand, vient d'être terminé. + +La construction des villages du Sahel, ou 500 familles sont déjà +établies, a marché dans l'ordre des zones, en commençant le plus près +d'Alger et n'avançant que progressivement. Il est nature! que les +premiers établissements de la colonisation entourent le siège de notre +gouvernement et trouvent dans cette proximité une protection prompte et +assurée. Pour en hâter les progrès, la Chambre des députés vient +d'affecter à la colonisation, pour 1843, une dotation de 770.000 fr. +Mais, pour fournir des encouragements, l'oeuvre de la colonisation a +besoin de s'étendre, de l'affermissement de notre domination. La +campagne qui vient de s'ouvrir sous des auspices favorables ne saurait +manquer de l'affermir en ruinant de plus en plus la puissance +d'Abd-el-Kader. Déjà une heureuse razzia a fait tomber entre nos mains +sa _smalah_, c'est-à-dire ce qui représente chez les Arabes ce que nous +appelons en Europe les équipages, la suite, comprenant les tentes du +maître, sa famille, ses domestiques et ses richesses. Puissent les +efforts combinés des divers corps manoeuvrant dans toute la province de +l'Algérie amener enfin l'anéantissement complet de notre persévérant +ennemi! + + + +Bulletin bibliographique. + +_La Russie en 1839_, par le marquis Custine; 4 vol in-8.--Paris, 1843. +_Amyot_ 30 francs. + +Beaucoup d'esprit, trop d'esprit, les réflexions tour à tour justes et +fausses, souvent prétentieuses des chapitres entiers écrits avec un +style remarquable, des longueurs monotones, des répétitions +fastidieuses, des contradictions choquantes, une foule de faits curieux +et d'observations pleines de vérité et d'intérêt, de rares éloges, de +nombreux et de sévères critiques, tels sont les mérites et les défauts +du nouvel ouvrage que vient de publier M. de Custine, et qui a pour +titre _La Russie en 1839_. + +M, de Custine assure que, pendant son voyage, il racontait chaque nuit à +ses amis absents ses souvenirs de la journée, sans songer au public, ou +du moins en ne voyant le public que dans un lointain vaporeux. D'abord +il ne voulait pas faire imprimer ses lettres, qui étaient, pour la +plupart, de pures confidences. Fatigué d'écrire, mais non de voyager, il +comptait cette fois, observer sans méthode et garder ses descriptions +pour ses amis: diverses raisons l'ont décidé à tout publier; la +principale, c'est qu'il a senti chaque jour ses idées se modifier par +l'examen auquel il soumettait une société absolument nouvelle pour lui. +Il lui semblait qu'en disant la vérité sur la Russie, il ferait une +chose neuve et hardie, «Jusqu'alors, dit-il, la peur et l'Intérêt ont +dicté des éloges exagérés; la haine a fait publier des calomnies: je ne +crains ni l'un ni l'autre écueil.» + +M, de Custine a-t-il toujours évité avec bonheur ces deux danger, qui +lui paraissent si peu redoutables? Son imagination ardente lui a-t-elle +laissé voir la Russie telle qu'elle est? N'exagère-t-il pas le mal comme +le bien? Ce qui nous paraît certain, c'est que, malgré leurs répétitions +et leurs contradictions, les trente-six lettres dont se composent ces +quatre volumes n'ont pas été entièrement écrites sur les lieux pour des +amis. On a moins d'esprit et plus de simplicité, on fait moins de +réflexions profondes ou bizarres, on ne termine pas tant de périodes +cadencées par des petites phrases ou par des mots _à effet_ lorsqu'on ne +voit le public que dans un lointain vaporeux. Personne assurément ne +reprochera à M. de Custine d'avoir travaillé son livre avec un soin tout +particulier. Le mérite d'un ouvrage quelconque ne dépend jamais du temps +que son auteur a mis à le composer. Il vaut mieux employer trois ou +quatre années à rédiger ses mots et ses impressions de voyage que de les +publier sans les revoir, sans les réunir, sans les proportionner, comme +certains écrivains modernes se sont vantés de l'avoir fait. Mais pourquoi +ne pas avouer la vérité? + +Le 10 juillet 1839, M. de Custine, qui s'était embarque quatre jours +auparavant à Travemunde, débarquait à Saint-Pétersbourg; le 26 septembre +suivant, il datait sa dernière lettre de Tilsitt. Son voyage n'avait +donc duré que deux mois et demi, et pendant ce court espace de temps M. +de Custine visita Saint-Pétersbourg, Moscou, et Nijni-Novgorod à +l'époque de la foire. Or, à en croire les Russes, il faut passer au +moins deux ans en Russie avant de se permettre de juger leur pays, le +plus difficile de la terre à définir. + +Rien n'est triste comme la nature aux approches de Pétersbourg: à mesure +qu'on s'enfonce dans le golfe, la marécageuse Ingrie, qui va toujours +s'aplatissant, finit par se réduire à une petite ligne tremblotante +tirée entre le ciel et la mer... Cette ligne, c'est la Russie... +c'est-à-dire une lande humide, basse, et parsemée à perte de vue de +bouleaux qui paraissent pauvres et malheureux. En apercevant ce rivage +peu attrayant, le voyageur se rappelle le mot d'un favori de Catherine à +l'Impératrice, qui se plaignait des effets du climat de Pétersbourg sur +sa santé: «Ce n'est pas la faute du Bon Dieu, Madame, si les hommes se +sont obstinés à bâtir la capitale d'un grand empire dans une terre +destinée par la nature à servir de patrie aux ours et aux loups.» +Heureux encore s'il lui était permis de débarquer sur ce rivage gris et +froid, à peine éclairé par un pâle soleil; mais la police et la douane +vont venir lui prouver qu'il entre dans l'empire de l'esclavage et de la +peur: avant de mettre pied à terre, il lui faudra lutter longtemps +encore contre des machines incommodées d'une âme.» + +Cette première impression que M. de Custine éprouva en arrivant à +Pétersbourg, tout son voyage ne fera que la fortifier et la développer. +En Russie, la nature n'existe pas plus que l'homme. On ne peut pas +donner le nom de nature à des solitudes sans accidents pittoresques, à +des mers aux rivages plats, A des lacs, à des fleuves dont l'eau +s'arrête presque au niveau de la terre, à des marécages sans bornes, à +des steppes sans végétation, sous un ciel sans lumière. La terre +elle-même est devenue complice des caprices de l'homme, qui a tué la +liberté pour diviniser l'unité... Elle aussi, elle est partout la même. +Quant au peuple, il offre un spectacle non moins attristant; on ne voit +partout que des corps sans âmes, et l'on frémit en songeant que pour une +si grande multitude de bras et de jambes, il n'y a qu'une tête; un seul +homme dans tout l'empire a le droit de vouloir; il résulte de là que lui +seul a la vie propre. + +Le surlendemain de son arrivée à Pétersbourg M. de Custine assistait à +la célébration du mariage du fils d'Eugène de Beauharnais avec la +grande-duchesse Marie, et le même il fut présenté à l'empereur et à +l'impératrice. Il trace le portrait suivant de l'empereur: + +«L'empereur est plus grand que les hommes ordinaires de la moitié de la +tête; sa taille est noble, quoiqu'un peu raide; il a pris des sa +jeunesse l'habitude russe de se sangler au-dessus des reins, au point de +se faire remonter le ventre dans la poitrine, ce qui a dû produire un +gonflement des côtes. Cette difformité volontaire, qui nuit à la liberté +des mouvements, diminue l'élégance de la tournure et donne de la gêne à +toute la personne... Il a le profil grec, le front haut, mais déprimé en +arrière, le nez droit et parfaitement formé, la bouche très belle, le +visage noble, ovale, mais un peu long, l'air militaire et plutôt +allemand que slave. Sa démarche, ses attitudes sont volontairement +imposantes. + +«IL s'attend toujours à être regardé; il n'oublie pas un instant qu'on +le regarde; même vous diriez qu'il veut être le point de mire de tous +les yeux. On lui a trop répété ou trop fait supposer qu'il était beau à +voir et bon à montrer aux amis et aux ennemis de la Russie... Il pose +incessamment d'où il résulte qu'il n'est jamais naturel, même quand il +est sincère. Son visage a trois expressions dont pas une n'est la bonté +toute simple; la plus habituelle me paraît toujours la sévérité. Une +autre expression, quoique plus rare, convient peut-être mieux encore à +cette belle figure, c'est la solennité; une troisième, c'est la +politesse, et dans celle-ci se glissent quelques nuances de grâce qui +tempèrent le froid étonnement causé d'abord par les deux autres. Mais, +malgré cette grâce, quelque chose nuit à l'influence morale de l'homme, +c'est que chacune de ces physionomies qui se succèdent arbitrairement +sur la figure est prise on quittée complètement et sans qu'aucune trace +de celle qui disparaît ne reste pour modifier l'expression nouvelle. +C'est un changement de décoration à vue et que nulle transition ne +prépare; on dirait d'un masque qu'on met on qu'on dépose à volonté. +Ainsi, le plus grand des maux que souffre la Russie, l'absence de +liberté, se peint jusque sur la face de son souverain: il a beaucoup de +masques, il n'a pas un visage, Cherchez-vous l'homme, vous trouvez +toujours l'empereur. + +«Je crois qu'on peut tourner cette remarque à sa louange: il fait son +métier en conscience. Avec une taille qui dépasse celle des hommes +ordinaires, comme son trône domine les autres sièges, il s'accuserait de +faiblesse s'il était tout bonnement, et s'il faisait voir qu'il vit, +pense et sent comme un simple mortel. Sans paraître partager aucune de +nos affections, il est toujours un chef, juge, général, amiral, prince +enfin, rien de plus, rien de moins. Il se trouvera bien las à la lin de +sa vie, mais il sera placé haut dans l'esprit de son peuple et peut-être +du monde, car la foule aime les efforts qui l'étonnent; elle +s'enorgueillit en voyant la peine qu'on prend pour l'éblouir.» + +Deux jours après cette première présentation, l'empereur avait avec M. +de Custine la conversation suivante (tome II, page 129, lettre 13e); + +«Le despotisme, disait l'empereur, existe encore en Russie, puisque +c'est l'essence de mon gouvernement; mais il est d'accord avec le génie +de la nation. + +--Sire, vous arrêtez la Russie sur la route de l'imitation et vous la +rendez à elle-même. + +--J'aime mon pays et je crois l'avoir compris. Je vous assure que, +lorsque je suis bien las de toutes les misères du temps, je cherche à +oublier le reste de l'Europe en me retirant vers l'intérieur de la +Russie. + +--Pour tous retremper à votre source, + +--Précisément. Personne n'est plus Russe de coeur que je le suis. Je +vais vous dire une chose que je ne dirais pas à un autre; mais je sens +que vous me comprenez, vous.» + +Ici l'empereur s'interrompt et me regarde attentivement. Je continue +d'écouter sans répliquer; il poursuit: + +«Je conçois la république: c'est un gouvernement net et sincère, ou qui +du moins peut être; je conçois la monarchie absolue, puisque je suis le +chef d'un semblable ordre de choses; mais je ne conçois pas la monarchie +représentative; c'est le gouvernement du mensonge, de la fraude, de la +corruption, et j'aimerais mieux reculer jusqu'à la Chine que de +l'adopter jamais. + +--Sire, répondis-je, j'ai toujours regardé le gouvernement représentatif +comme une transaction inévitable dans certaines sociétés, à certaines +époques; mais ainsi que dans toutes les transactions, elle ne résout +aucune question, elle ajourne les difficultés.» + +L'empereur semblait me dire: Parlez. Je continuai; + +«C'est une trève signée entre la démocratie et la monarchie, sous les +auspices de deux tyrans fort bas, la peur et l'intérêt, et prolongée par +l'orgueil de l'esprit qui se complaît dans la loquacité, et par la +vanité populaire qui se paie de mots; enfin, c'est l'aristocratie de la +parole substituée à celle de la naissance, car c'est le gouvernement des +avocats. + +--Monsieur, vous parlez avec vérité, me dit l'empereur en me serrant les +mains; j'ai été souverain représentatif [1], et le monde sait ce qu'il +m'en a coûté pour n'avoir pas voulu me soumettre aux exigences de cet +INFÂME gouvernement (je cite littéralement). Acheter des voix, corrompre +des consciences, séduire les uns, afin de tromper les autres; tous ces +moyens, je les ai dédaignés comme avilissants pour ceux qui obéissent +autant que pour celui qui commande, et j'ai payé cher la peine de ma +franchise; mais, Dieu soit loué, j'en ai fini pour toujours avec cette +odieuse machine politique. Je ne serai plus roi constitutionnel, j'ai +trop besoin de dire ce que je pense pour consentir jamais à régner sur +aucun peuple par la ruse ou par l'intrigue.» + + [Note 1: En Pologne.] + +Le 23 juillet, M. de Custine assistait à une fête célèbre dont il donne +une description intéressante. Deux fois par an, le 1er janvier à +Saint-Pétersbourg, et le jour de la fête de l'impératrice, à Péterhoff, +l'empereur ouvre librement, en apparence, son palais à des paysans +privilégiés et à des bourgeois choisis, comme décoration, comme +assemblage pittoresque d'hommes de tous états comme revue de costumes +magnifiques ou singuliers, on ne saurait faire assez d'éloges de la fête +de Péterhoff; mais, s'il n'y a rien de plus beau pour les veux, rien +n'est plus triste pour la pensée que cette réunion soi-disant nationale +de courtisans et de paysans, qui se réunissent de fait dans les mêmes +salons sans se rapprocher de coeur. En effet l'empereur ne dyt pas au +laboureur, au marchand: «Tu es un homme comme moi»; mais il dit au grand +seigneur: «Tu es un homme comme eux, et moi, votre Dieu, je plane sur +vous tous également.»--«Après tout, s'écrie M. de Custine, quelle est +donc cette foule baptisée peuple, et dont l'Europe se croit obligée de +vanter niaisement la respectueuse familiarité en présence de ses +souverains? Ne vous y trompez pas: ce sont des esclaves d'esclaves.» + +Que fait la noblesse russe? elle adore l'empereur, et se rend complice +des abus du pouvoir souverain pour continuer elle-même à opprimer le +peuple qu'elle fustigera tant que le dieu qu'elle sert lui laissera le +fouet et la main. Était-ce là le rôle que lui réservait la Providence +dans l'économie de ce vaste empire? Elle en occupe les postes d'honneur; +qu'a-t-elle fait pour les mériter? Le pouvoir exorbitant et toujours +croissant du maître est la trop juste punition de la faiblesse des +grands. + +Les marchands qui formeraient une classe moyenne, sont en si petit +nombre, qu'ils ne peuvent marquer dans l'État; d'ailleurs presque tous +sont étrangers. Les écrivains se comptent par un ou deux par génération; +les artistes sont comme les écrivains: leur petit nombre les fait +estimer; mais si leur rareté sert à leur fortune personnelle, elle nuit +à leur influence sociale. Il n'y a pas d'avocats dans un pays où il n'y +a pas de justice. Où donc trouver une classe moyenne qui fait la force +des États, et sans laquelle un peuple n'est qu'un trouvai! conduit par +quelques limiers habilement dressés? + +Il n'y a donc pas encore de peuple en Russie; il y a des empereurs qui +ont des serfs et des courtisans qui ont aussi des serfs: tout cela ne +fait pas un peuple. + +M. de Custine allait en Russie pour y chercher des arguments outre le +gouvernement représentatif; il est revenu en France partisan des +constitutions. Il était parti de Paris avec l'opinion que l'alliance +intime de la France et de la Russie pouvait seule accommoder les +affaires de l'Europe; mais, après avoir vu de près la nation russe et +reconnu le véritable esprit de son gouvernement, il a senti qu'elle est +isolée du reste du monde civilisé par un puissant intérêt politique, +appuyé sur le fanatisme religieux, et il est de l'avis que la France +doit chercher ses appuis parmi les nations dont les intérêts s'accordent +avec les siens,--Il espérait arriver à des solutions, il n'a rapporté +que des problèmes. + +Qu'on ne croie pas cependant, que M. de Custine s'occupe incessamment de +traiter dans son livre des questions morales et politiques; il a tout +vu, ou du moins il décrit tout: Saint-Pétersbourg et la Néva, Moscou et +le Kremlin, Nijni-Novgorod et sa foire, la cour, les palais de +l'aristocratie, la maison du fonctionnaire public, la cabane du +serf.--Aucune des curiosités des deux capitales de l'empire n'échappe à +son examen et à sa critique. Tantôt il visite le cottage de l'empereur à +Péterhoff, avant le grand-duc pour cicérone; tantôt il parvient, malgré +les ordres contraires, à pénétrer dans la forteresse de Schlussellbourg. +Ici il nous raconte l'épouvantable histoire d'Ivan IV; là il nous fait +le récit des fêtes militaires célébrées à Borodino. Toujours +intéressant, bien que trop long et écrit d'un style trop prétentieux et +trop monotone, cet ouvrage sera lu avec avidité et avec fruit, surtout +par les Russes qui pardonneront pas à l'auteur le jugement qu'il a cru +devoir porter sur eux-mêmes, sur leur pays et sur l'empereur, ou plutôt +sur le gouvernement. Quelques citations prises çà et là, au hasard, +feront mieux comprendre que toutes nos réflexions la nature du talent et +des observations de M. de Custine. + +«La Russie est l'empire des catalogues à lire comme collection +d'étiquettes; c'est superbe, mais gardez-vous d'aller plus loin que les +titres. Si vous ouvrez le livre, vous n'v trouverez rien de ce qu'il +annonce; tous les chapitres sont indiqués, mais tous sont à faire. +Combien de forêts ne sont que des marécages que vous ne couperiez pas un +fagot!... Les régiments éloignés sont des cadres où il n'y a pas un +homme; les villes, les routes, sont en projet; la nation elle même n'est +encore qu'une affiche placardée sur l'Europe, dupe d'une imprudente +fiction diplomatique.... + +«Ce peuple, qui a tant de grâce et de facilité, est dépourvu du génie +créateur. Les Russes sont les Romains du Nord. Les uns et les autres ont +tiré leurs sciences et leurs arts de l'étranger. Ils ont de l'esprit, +mais c'est un esprit imitateur, et par conséquent plus ironique que +fécond; cet esprit contrefait tout, il n'imagine rien. + +»Les Russes ont beau faire et beau dire, tout observateur sincère ne +verra chez eux que des Grecs du Bas-Empire formés à la stratégie moderne +par les Prussiens du dix-huitième siècle et par les Français du +dix-neuvième. + +«La Russie est une nation de muets; quelque magicien a changé 60 +millions d'hommes en automates qui attendent la baguette d'un autre +enchanteur pour renaître et pour vivre. + +«En Russie, un homme qui rit est un comédien, un flatteur ou un ivrogne. + +«N'écoutez pas la forfanterie des Russes; ils prennent le faste pour +l'élégance, le luxe pour la politesse, la police et la peur pour les +fondements de la société. A leur sens, être discipliné, c'est être +civilisé. Ils oublient qu'il y a des sauvages de moeurs très douces et +des soldats fort cruels. Malgré toutes leurs prétentions aux bonnes +manières, malgré leur instruction superficielle et leur profonde +corruption précoce, malgré leur facilité à deviner et à comprendre le +positif de la vie, les Russes ne sont pas encore civilisés. Ce sont +des Tartares enrégimentés rien de plus. La société, telle que ses +souverains l'ont faite, n'est qu'une immense serre-chaude remplie de +jolies plantes exotiques. D'ailleurs, quelle que soit l'apparence des +choses, il y a au fond de tout la violence et l'arbitraire. On y a rendu +la tyrannie calme à force de terreur: voilà jusqu'à ce jour, la seule +espèce de bonheur que ce gouvernement ait su procurer à ses peuples.» + + + +Modes + +[Illustration: Costume d'intérieur.--Robe de chambre.] + +Chacune des quatre saisons de l'année ramenait autrefois à son ouverture +et à un jour invariablement fixé l'adoption simultanée d'un costume +spécial dont les étoffes, et nous dirons presque les couleurs, étaient à +l'avance déterminées. + +Cette coutume générale était-elle une conséquence forcée retour plus +régulier des saisons, ou tenait-elle seulement à un cérémonial obligé +dont nous nous sommes depuis longtemps affranchis? C'est un problème +dont nos lectrices peuvent chercher la solution. + +Toujours est-il que l'instabilité du printemps et les brusques +variations de l'atmosphère ne nous permettent pas de faire aujourd'hui +ce que nous faisions autrefois. + +Il n'est donc pas rare de retrouver dans son boudoir, près d'un feu vif +et clair, et revêtue d'une robe de chambre en velours dont les +ouvertures lacées permettent d'apercevoir une riche jupe de dessous +telle que nous la représentons ici, la femme élégante que l'on a +rencontrée dans la matinée à la promenade ou en visite avec une tout +autre toilette... Le matin, en effet, elle avait une robe à volant plat, +collet à châle renversé, manches à la Suissesse, ornées de jockey +étagés; elle portait à la main l'ombrelle douairière de Verdier, +destinée à protéger contre les rayons d'un soleil rare, mais perfide, +les couleurs si tendres d'un chapeau de crêpe, costume dont nous avons +donné la gravure dans notre dernier numéro. + +Ne déplorons donc pas ces alternatives de froid et de chaud: la mode vit +de contrastes. + +On a annoncé la découverte de la suite du _Don Juan_ de lord Byron; la +nouvelle a fait son tour d'Europe. _L'Illustration_ a cru pouvoir +risquer l'innocente plaisanterie de donner le dix-septième chant comme +un fragment de cette prétendue découverte. Beaucoup y ont été pris. Les +éditeurs français des traductions de Byron nous ont proposé de traiter +pour le droit d'insérer cette suite dans leurs éditions. Des traducteurs +allemands nous ont écrit de leur adresser l'original pour faire +connaître le chef-d'oeuvre à leurs concitoyens. Cette note répondra à +tous, même à la _Revue de Paris_, qui a eu besoin pour deviner la chose, +qu'on lui dise le nom de l'auteur. + + + +Correspondance. + +Réponses. + +_A m. d'O_--M. N. a refusé de laisser dessiner son portrait. Peut-être +sa qualité de fonctionnaire public nous autorisait-elle à passer outre +et nous en aurions les moyens, mais nous croyons devoir respecter sa +volonté et sa modestie, vertu trop rare par les temps qui court pour +qu'on ne s'incline pas devant elle. + +_A M. R... de Nancy_--Nous n'oublions pas l'industrie. Nous publierons +certainement ce qui se produira de nouveau et d'intéressant dans cette +série, sans attendre, croyez-le bien, l'exposition des produits de +l'industrie de 1844, qui, sans doute, nous fournira un grand nombre de +sujets intéressants et variés Une branche de l'industrie appellera +surtout notre attention dès cette année: c'est celle qui se rapproche de +l'art et qui contribue le plus à former le goût public. + +_A M. B..._--On grave une autre carte des chemins de fer en France, +beaucoup plus étendue et plus complète, et on donnera successivement des +des cartes semblables pour d'autre pays. + +_A M. J. T..., de Rouen et autres._--Le 4e numéro est réimprimé. + +_A madame A... de Sedan_.--Non-seulement cette vue, madame, mais +beaucoup d'autres sur le même sujet. Les plaisirs varient suivant lis +saisons; à notre début, c'étaient les concerts et les bals qui +dominaient» ensuite est venu le Salon, puis les courses. Voici le temps +des fêtes des environs de Paris, des bains, des voyages. Notre tâche est +de suivre le courant naturel de actualités: nous nous exerçons à saisir +au passage tout ce qui peut exciter la curiosité et l'intérêt. Avec du +zèle, nous arriverons à ce qu'il faut de rapidité et d'universalité. + +_A M. V. G... de Barèges._--A défaut de dessin, une vue au daguerréotype +suffira. + +_A M. I. B..._--La place a manqué. + +_A M. T. D..._--La question n'a rien d'indiscret Voici la réponse: cinq +mille deux cents; et nous espérons mieux. + +_A M. L. R. d._--La gravure demandée passera dans le prochain numéro. + +_A M. S. P. Dum._--Ce n'est point de l'indécision, c'est de la prudence. +Dès que les inconvénients n'existeront plus, nous commencerons. + +_A. M. D... de Provins._--Les deux séries s'organisent; elles offraient +de grandes difficultés. Il fallait s'assurer de correspondances +lointaines. Il eût été facile de supposer ce que nous ne savions pas, +d'appeler l'imagination à notre aide; nous avons préféré attendre et être +sincères. + +_A M. Ad. C... de Marseille._--L'article n'a pas été inséré, parce qu'il +contenait des personnalités offensantes pour une personne dont l'âge et +le caractère doivent commander le respect, même de ceux qui ne partagent +pas ses opinions. + +_A M. M. F... de Cahors_--L'idée est excentrique: nous l'acceptons, +quoique avec un peu de crainte. + +_A mademoiselle El. M..._--Nous recevons la communication de ce dessin +avec plaisir. + +_A M. le colonel R..._--La place a manqué: les deux portraits seront +publiés en juin. + +_A M. Ch. Q... de Lyon_--Ce Mirait désirable, sans doute, mais c'est +impossible. La gravure en taille-douce est trop lente et trop coûteuse; +elle exigerait deux tirages. On ne peut pas espérer raisonnablement une +exécution très rapide et toujours parfaitement agréable. Ceux qui savent +à quel degré d'inhabileté et d'inexpérience était encore l'art de la +gravure sur bois en France il y a dix ans, loin d'être sévères +s'étonnent et nous tiennent compte de nos efforts. Les burins +travaillent jour et nuit. Il n'y avait pas en France, jusqu'à ce +jour, un pareil exemple d'activité. + +_A M. Lob., de Nantes_--Certains malheurs ne peuvent pas et ne doivent +pas être représentés. En France, il y a une pudeur, dans la pitié +publique, que l'on ne blesserait pas en vain. + +_A M. H. B. X... Fontaines-Saint-Georges_--Nous ne pouvons pas prendre à +cet égard d'engagement définitif. Un journal conçu sur un plan nouveau +ne vient pas au jour tout formé: il grandit peu à peu sous les regards +du public. Il n'en est pas de même lorsqu'on se borne à imiter dans +toutes leurs parties des journaux déjà existants; il ne serait pas juste +de nous appliquer la même mesure. + +_A M. C. C., d'Abbeville._--En 1825. C'est un sujet trop rétrospectif, +et qui ne pourra être traité qu'à l'occasion d'un fait nouveau. + +_A. M. Mel. Lo._--Le mémoire est d'un grand intérêt, mais trop long. Il +devrait être réduit de plus d'un tiers. Nous confierons le dessin à un +artiste habile, et, si l'on consent à la réduction, la publication +pourra avoir lieu dans quinze jours. + +_A. M. Del., d'Auxerre._--Les portraits d'O'Connell et du docteur +Chalmers doivent paraître dans le prochain numéro. + +_A. M. Rel., de Montereau_--Une vue de votre maison ne serait-elle pas +mieux placée dans les _Petites affiches._ + +_A. M. Val., de Paris_--A M. Ren., de Montpellier.--Nous avancerons +désormais d'un jour la publication. + +_A M. de P., de Brest_--L'observation est juste. Sous l'ancien régime (et +nous ajouterons pendant la Révolution et sous l'Empire), un journal +illustré aurait eu peut-être plus de scènes variées, plus de fêtes plus +d'originalités à présenter à ses lecteurs. L'égalité de rang et de +fortune a conduit à plus d'uniformité; mais cette égalité est loin +d'être parfaite, et nous espérons montrer que notre époque est encore +assez riche en événements pour que l'intérêt de notre Recueil languisse +rarement. Ce sont d'ailleurs les faits du monde entier, la vie de tous +les peuples que nous avons le projet de représenter à nos lecteurs. + + + +Amusements des sciences. + +SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE DERNIER NUMÉRO. + +I. La série qui résout la question est celle des poids 1, 3, 9, 27, 81, +243, 729, etc., dont chacun est triple du précédent. Mais il faut que +ces divers poids soient combinés entre eux, d'une manière convenable, +sur les deux plateaux de la balance. Ils ne pourraient pas servir comme +ceux de la série 1, 2, 4, 8, 16, 32, si l'on imposait la condition de ne +les placer que sur un seul plateau. Ainsi, par exemple, 2 étant la +différence de 3 et de 1, le poids 2 s'obtiendra en plaçant 3 sur un des +plateaux et 1 sur l'autre. 3 est la différence de 9 d'une part et de 3 +plus 1 d'autre part. + +Supposons qu'il s'agisse de peser ainsi un corps dont le poids est de +368 grammes, 368 tombe entre 243 et 729; il surpasse 364, moitié de 728; +on le considérera donc comme la différence entre 729 et 361, et on +mettra le poids 729 sur l'un des plateaux. 361 se compose de 243 et de +118; 118 se compose de 81 et de 37; 37 se compose de 27 et de 10; 10 se +compose de 9 et de I. Il suffira donc de mettre sur l'autre plateau les +poids 243, 81, 27, 9 et 1. + +On verra de la même manière que l'on formerait le poids 866 en plaçant +sur un des plateaux de la balance les poids 729, 243 et 3, ce qui donne +975, et en plaçant sur l'autre plateau les poids 81, 27 et 1, ce qui +donne 109. + +Le poids le plus considérable que l'on puisse évaluer avec la série +allant jusqu'à 729, dont le triple vaut 2187, est la moitié de 2186 ou +1093. + +II. Le tableau ci-après donne la solution de la seconde question: + + Vase Vase Vase + de 12 litres, de 7 litres, de 5 litres. + + 1º 12 0 0 + 2º 7 0 5 + 3º 7 5 0 + 4º 2 5 5 + 5º 2 7 3 + 6º 9 0 3 + 7º 9 3 0 + 8º 4 3 5 + 9º 4 7 1 + 10º 11 0 1 + 11º 10 1 0 + 12º 6 1 5 + 13º 6 6 0 + +L'explication de ce tableau est tout-à-fait analogue à celle des +tableaux du précédent numéro (page 208). + +NOUVELLES QUESTIONS À RÉSOUDRE + +I. Partager un sou (la vingtième partie du franc) entre vingt personnes, +en donnant la même part à chacune. + +II. Faire parcourir au cavalier du jeu des échecs toutes les cases de +l'échiquier l'une après l'autre, sans passer deux fois sur la même. + + + +Rébus + +EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS. + +Les grandes pensées viennent du coeur. + +[Illustration: Proclamation.] + + + + + + + +End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0014, 3 Juin 1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK +L'ILLUSTRATION, NO. 0014, 3 JUIN 1843 *** + +***** This file should be named 37040-8.txt or 37040-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/0/4/37040/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0014, 3 Juin 1843 + +Author: Various + +Release Date: August 11, 2011 [EBook #37040] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK +L'ILLUSTRATION, NO. 0014, 3 JUIN 1843 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + +<div class="cont"> + + + +<p>L'Illustration, No. 0014, 3 Juin 1843</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> + +<pre> + Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. + Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75. + + Nº 14. Vol. 1.--SAMEDI 3 JUIN 1843. + Bureaux, rue de Seine, 33. + + Ab. pour les Dep.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. + pour l'étranger, 10 20 40. +</pre> + +<div class="somm"> +<h3>SOMMAIRE.</h3> + +<p><b>Nécrologie</b>. Lacroix. <i>Portrait</i>.--<b>Courrier de Paris</b>. <i>Une scène de +l'Incendio di Babylonia</i>.--<b>Les Grandes Eaux de Versailles.</b> <i>Fontaine du +Point du Jour, bassin de Saturne, pièce du Dragon, char d'Apollon, +l'avenue du Tapis vert</i>.--<b>La Cour du Grand-Duc</b>, nouvelle par Eugène +Guinot (première partie), avec une <i>gravure</i>.--<b>Le Palais des Thermes, +l'Hôtel de Cluny et la Collection Dusommerard.</b> <i>Plan du palais des +Thermes et de l'hôtel de Cluny. Quenouille de buis. Miroir de toilette. +Couteau en Ivoire, Aiguière d'étain, Étrier de François Ier. Vue de la +Galerie.</i>--<b>Académie des sciences</b> 1. Sciences médicales--<b>Revue +Algérienne</b>. Port d'Alger, Colonisation de l'Algérie, Carte du Sahel, le +Port, deux dessins des travaux du port, Razzia par des réguliers +d'Abd-el-Kader,--Bulletin bibliographique. La Russie en +1839. --Annonces. --Modes. Deux gravures. --Correspondance. --Amusements des +sciences.--Rébus.</p> +</div> + +<h2>Lacroix.</h2> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>Lacroix.--Médaillon de David d'Angers.</b></p> + +<p>Sylvestre-François Lacroix, l'un des hommes qui ont été le plus utiles à +l'enseignement des sciences exactes en France, vient de mourir. Ses +obsèques ont eu lieu samedi dernier. Des députations de l'Académie des +sciences, dont il était membre, de la Faculté des sciences, dont il a +été le doyen» du Collège de France, où il était encore professeur +titulaire, de l'École polytechnique, où il a enseigné l'analyse +infinitésimale, l'ont accompagné à sa dernière demeure.</p> + +<p>Né à Paris en 1765, d'une famille pauvre, Lacroix trouva, à son début +dans la vie, des chagrins et des entraves qui l'auraient arrêté +complètement s'il avait eu un caractère moins persévérant. Encore +enfant, accablé sous le poids d'une misère qu'il ne croyait pouvoir +jamais surmonter, il conçut la singulière idée de se séquestrer +complètement d'une société dont la constitution semblait lui enlever +toutes chances d'avenir. A la lecture des <i>Aventures de Robinson</i>, il +s'était épris d'un violent amour de la solitude, et il n'enviait plus +d'autre sort que celui du héros de Daniel de Foe. S'embarquer, voguer +vers de lointains parages et vivre de son industrie, abandonné à +soi-même dans un des îlots déserts du grand Océan, tel était le rêve de +Lacroix. Dans ce but, il chercha à apprendre l'art de la navigation dans +les livres; et ayant bientôt reconnu que l'art nautique est entièrement +fondé sur l'application des sciences mathématiques, il se livra avec +ardeur à l'étude de celles-ci. Il y fit des progrès rapides. Mauduit, +dont il suivait le cours au Collège de France, le remarqua parmi ses +auditeurs, s'intéressa à lui et le recommanda vivement à quelques +savants, dont le crédit le fit nommer professeur des gardes de la marine +de Rochefort, quoiqu'il n'eut alors que dix-sept ans. Quatre ans plus +tard, en 1786, Condorcet, l'un de ses protecteurs, l'appela à Paris +comme son suppléant au <i>Lycée</i>, que l'on venait de fonder, et qui +subsiste encore aujourd'hui sous le nom d'<i>Athénée royal</i>. En 1787, la +même recommandation le fit nommer à l'École-Militaire. Cette même année, +il remporta le prix proposé par l'Académie des sciences sur les +assurances maritimes; deux ans plus tard il reçut le titre de +correspondant de cette Académie. Successivement professeur à l'École +d'artillerie de Besançon, examinateur des aspirants et des élèves du +corps de l'artillerie en 1793, chef de bureau à la commission chargée de +la réorganisation de l'instruction publique en 1794, adjoint à Monge +comme professeur de géométrie descriptive à la première école normale, +professeur de mathématiques à l'École centrale des Quatre-Nations, +professeur d'analyse à l'École polytechnique et membre de l'Institut +après la mort de Borda, en 1799, professeur de mathématiques et doyen à +la Faculté des sciences, lors de la réorganisation de l'Université, +examinateur permanent des élèves de l'École polytechnique, professeur au +Collège de France en 1815, il remplit toutes ces fonctions avec un zèle +et un talent qui ne se sont jamais démentis, jusqu'au moment où l'âge et +la maladie l'ont forcé à se faire suppléer.</p> + +<p>Lacroix a laissé un nombre assez considérable d'ouvrages qui constituent +un cours complet de mathématiques pures, depuis les éléments de +l'arithmétique jusqu'aux sujets les plus ardus de l'analyse +infinitésimales. Tout au contraire de certains auteurs qui abusent de +leur position pour faire, de publications de ce genre, de simples +spéculations, qui n'hésitent pas à introduire dans chacune de leurs +nombreuses éditions des modifications de forme tout-à-fait +insignifiantes, uniquement pour forcer les élèves de chaque année à +acheter la plus récente de ses éditions, Lacroix avait travaillé avec +assez de soin et de conscience à ses divers ouvrages pour n'avoir été +obligé d'introduire plus tard que les changements réclamés par les +progrès de la science. Ses <i>Éléments d'Arithmétique et d'Algèbre</i> seront +longtemps encore étudiés avec fruit. Son <i>Traité élémentaire du Calcul de +la probabilité</i> a rendu le service de mettre à la portée des personnes +peu versées dans la haute analyse les résultats auxquels de grands +géomètres étaient parvenus par des méthodes trop savantes pour être +jamais vulgarisées. Son <i>Essai sur l'enseignement</i> respire l'amour de la +jeunesse et du progrès des sciences, et renferme des vues excellentes. +Mais son grand <i>Traite de calcul différentiel et de calcul intégral</i> en +3 vol. in-4, est le plus important de ses ouvrages; aussi ce livre, où +il a réuni tout ce qui a été écrit de plus profond sur la matière, +a-t-il été placé, par le jury chargé de décerner les prix décennaux, +immédiatement après le <i>Traité de mécanique analytique</i> de Lagrange.</p> + +<p>Enfin, la vie entière de Lacroix a été consacrée à l'étude et à +l'enseignement de la science. S'il ne s'est pas placé, par ses travaux +originaux, sur la ligne des grands géomètres tels que Lagrange, Laplace, +ou même Fourier, Poisson et Legendre, il a mérité, par les services +qu'il a rendus dans les différentes chaires qu'il a occupées et dans ses +ouvrages destinés à l'instruction publique, un rang honorable +immédiatement après ce noms illustres.</p> + +<br><br> + +<h3>Courrier de Paris</h3> + +<p>J'étais fort tranquillement étendu sur un moelleux divan, mon ami +intime, remuant dans ma cervelle je ne sais quels rêves légers, <i>nescio +quid ungarum</i>, lorsque mon Frontin, qu'on me passe le mot, entra avec +cette allure effarée qui lui est ordinaire. Il faut qu'où sache que le +drôle n'en fait jamais d'autres. Toutes les fois qu'il ouvre ma porte, +je crois voir arriver une sinistre nouvelle; c'est un de ces gens qui +vous disent: Monsieur veut-il ses pantoufles? du ton dont ils +annonceraient la fin du monde, et qui brossent vos habits et cirent vos +bottes d'un air désespéré.</p> + +<p>«Monsieur, dit mon homme, c'est une lettre! et il me regardait d'un oeil +inquiet.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i30"> ...--Eh bien! c'est une lettre</p> +<p class="i14"> Qu'en mes mains le portier t'aura dit de remettre.</p> +</div></div> + +<p>--Oui, monsieur.--Cela suffit, va-t-en!»</p> + +<p>Je brisai le cachet et je lus ces mots: Vous êtes prié d'assister à +L'incendie de Babylone.--Diable! m'écriai-je, la chose est grave; un +incendie! et l'on veut que j'en sois le témoin et le complice! mais le +Code pénal est formel; il s'agit des galères. L'incendie de Babylone +encore, l'orgueil et la souveraine de l'Orient! Si du moins c'était une +bicoque, le cas peut-être serait moins pendable; on pourrait plaider les +circonstances atténuantes!--Cependant je cherchais à lire un nom au bas +de la lettre, comptant sur la signature de Sémiramis ou tout au moins +sur celle de Nimas. Point de signature! un billet anonyme! l'anonyme, ce +masque des pervers, me donna des soupçons. Le coup part de la main de ce +traître d'Assur, pensai-je: Oh! <i>perfecto, scelerato Assuro!</i></p> + +<p>Du reste, rien n'y manquait; tout était prévu avec une abominable +attention pour me faciliter le crime; on m'annonçait le jour, l'instant, +le lieu: samedi, 27 mai, neuf heures et demie du soir, rue du Bac, 12. +Il n'y avait pas moyen d'échapper.</p> + +<p>Choisir les ténèbres profondes, quel raffinement d'incendiaire! La belle +affaire, en effet, qu'un incendie en plein midi! Mais que cela fait +bien, le soir, quand tout sommeille à l'ombre de la nuit!</p> + +<p>Mon premier mouvement fut d'avertir les pompiers et M le Commissaire de +police; je ne sais quelle infernale pensée m'en empêcha; mon oeil +s'illumina tout à coup d'une flamme féroce, un sourire diabolique erra +sur mes lèvres, l'atroce ricanement de Méphistophélès s'échappa de mon +gosier aride, et j'eus un accès de Néron mettant le feu aux quatre coins +de Rome. Que vous dirai-je? Voir Babylone rue du Bac, nº 12, la voir +brûler comme un fagot, me parut une rare délectation, un plaisir +superfin. Horreur!</p> + +<p>La nuit venue et l'heure fatale ayant sonné à ma pendule telle qu'un +glas funèbre, je me jetai sournoisement dans les profondeurs d'une +citadine, comme un scélérat qui cherche à éviter l'oeil de MM les +sergents de ville. Mon attelage éthique, semblable à ce cheval décharné +de la Mort dont parle l'Apocalypse, me conduisit à travers les routes +les plus sombres et les plus tortueuses; le ciel était de mauvaise +humeur; une pluie sinistre tombait goutte à goutte, le vent poussait de +petits gémissements lugubres, balançant dans l'air des lueurs blafardes +çà et là suspendues, que j'ai cru reconnaître plus tard pour des +réverbères.</p> + +<p>Enfin j'arrive, «Le chemin de Babylone? demandai-je d'une voix altérée à +un grand diable debout sur la porte (quelque Ammonite sans doute, ou +quelque Moabite en captivité).--Au premier, l'escalier à gauche, me +répondit-il sans plus s'émouvoir qu'une pièce de bois, comme dit +Célimène. Au même instant, un bruit effroyable se fit entendre: c'était +un pot de fleurs qui tombait d'une fenêtre et se brisait avec fracas à +dix pas de moi, A cette preuve de jardins suspendus, je fus convaincu +qu'en effet j'étais à Babylone.</p> + +<p>Mon coeur battait avec violence tandis que je montais l'escalier et ce +n'est pas sans terreur que j'entrai dans l'enceinte Babylonienne. Que +voulez-vous? les plus endurcis; palissent sur le seuil d'un forfait. +Mais quel fut mon étonnement! Je m'attendais à pénétrer dans une caverne +aussi noire que la caverne des bandits de Gil Blas, et j'étais au milieu +d'un immense et magnifique salon, tout brillant d'or et de lumière! Je +croyais tomber dans une bande sinistre de Babyloniens atroces et +d'horribles Babyloniennes armés de torches, de briquets phosphoriques et +autres instruments incendiaires, et, de tous cotés, je voyais +d'agréables visages, un air de fête partout répandu, des Babylonniens +gantés et vernis, des Babyloniennes au doux accueil, au fin regard, aux +blanches épaules demi-nues, la gaze et la soie, le sourire sur les +lèvres, la fleur et le diamant dans les cheveux! Tout ébloui et tout +charmé, je sentis que s'il y avait réellement un crime à commettre de +moitié avec ces jolies complices, on le commettrait de tout son coeur.</p> + +<p>A chaque coup d'oeil que je donnais à droite ou à gauche, c'était une +délicieuse découverte, ou plutôt une reconnaissance. Je retrouvais peu à +peu toute la Babylone élégante et spirituelle: le talent, le goût, la +grâce, la beauté; ici, l'écrivain et l'artiste, des noms récemment +célèbres et de vieux noms; et, pour ornement, cette guirlande de jolies +femmes parfumées et fleuries, que Babylone tresse pour tous ses plaisirs +et qu'on rencontre dans toutes ses fêtes: les perles du faubourg +Saint-Germain, la fine fleur du boulevard Italien. L'erreur n'était plus +possible; je n'avais pas affaire à des incendiaires, mais aux plus +aimables gens du monde, et s'il fallait craindre un incendie, c'était +seulement de la part de certaines prunelles adorables qui étincelaient +çà et là et jetaient leur feu.</p> + +<p>Toute cette société, parée et souriante, et venue là non pour assister +au sac et au brûlement d'une ville, mais pour passer quelques-unes de +ces heures où se plaît Babylone, heures pleines d'éclat, de fines +causeries, d'esprit vif et délié, et de chants mélodieux; et, certes, il +ne s'agit pus seulement d'une romance, d'une cavatine ou d'un duo, mais +d'un opéra tout entier, d'un opéra en deux actes: <i>L'Incendio di +Babylonia.</i></p> + +<p>Chut! faites silence, messieurs; et vous, mesdames, soyez sages; le +spectacle va commencer; si le chef d'orchestre ne donne pas le signal, +en frappant trois coups sur la cabane du souffleur, c'est que nous +n'avons pas de chef d'orchestre; mais entendez le piano aux touches +rapides et sonores, il remplace à lui seul, sous des mains habiles, tout +le bataillon des instruments à cordes et à vent.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"><br><b>L'<i>Incendio di Babylonia</i>, opéra-Buffa en 2 actes, +paroles de M.***, musique de M. le comte de Feltre--Scène 4 du 1er acte. +Personnages: Orlando, M. Ponchard; Clorinda, madame Damoreau; Ferocino, +M. *** Le tyran surprend le billet tendre donné par Orlando à la +princesse.</b></p> + +<p>Le théâtre représente une forêt vierge, ce qui répand tout d'abord sur +la scène un parfum d'honnêteté et de candeur; décor charmant, qui ferait +envie aux théâtres privilégiés et patentés. Quatre grands gaillards +entrent dans la forêt; du front ils touchent aux frises, et paraissent +forts comme des Turcs. Il y a une bonne raison pour cela, c'est que ce +sont des Turcs en effet. <i>Cherchiamo! cherchiamo! cherchiamo!</i> +s'écrient-ils. Que cherchent-ils? personne ne le sait; ils ne le savent +pas eux-mêmes. Vous sentez combien cette exposition est mystérieuse et +saisissante.</p> + +<p>Mais voici Ferocino! Ai-je besoin de vous faire connaître sa personne et +son caractère? son nom le dénonce suffisamment, Ferocino est féroce; il +porte de terribles moustaches, un large feutre aux plumes flottantes, un +vêtement de velours noir, insigne du scélérat, un long poignard <i>per +trucidare</i>. Ferocino vient dans la forêt pour épouser la princesse +Clorinda. Il a un rival; mais il le tuera. On n'est pas Ferocino pour +rien.</p> + +<p>Une douce voix de gondolier roucoule dans le lointain: il paraît que le +grand canal de Venise traverse la forêt vierge. <i>Felice gondoliere!</i> +s'écrie Ferocino avec amertume; il ne connaît pas le <i>pene di amore!</i> +Ainsi le terrible Bajazet s'arrêta un jour avec mélancolie devant un +pâtre qui soufflait nonchalamment dans ses pipeaux champêtres. Cette +situation est du haut sublime.</p> + +<p>Un étranger demande à voir Ferocino. Le tyran l'accueille avec bonté. +Les forêts vierges sont si commodes pour y donner audience! «Ton nom? +demande Ferocino.--<i>Io sono pelerino persecuto per la fata</i>.--Ton nom, +te dis-je? <i>lo sono pelerino persecuto</i>.--Ton nom, encore un coup?--Io +sono pelerino.--Signor, signor, rabachate,» répond Ferocino avec +douceur.</p> + +<p>Arrivés à ces termes de la discussion, il est clair que nous touchons à +une catastrophe. Le pèlerin jette là sa robe grise et se dévoile; plus +de pèlerin! Place au rival de Ferocino, au troubadour Orlando, chevalier +de la Légion-d'honneur, Ici une scène terrible: Orlando et Ferocino se +mesurent des yeux, et expriment leur rage dans un duo galant: <i>Volo te +transpersar! volo te echignar!</i> c'est horrible!</p> + +<p>Arrive Clorinda. L'ingénieux Orlando veut lui glisser adroitement un +billet doux, format in-4; Ferocino l'arrête au passage. Fureurs, +évanouissements; on se battra à mort: <i>Volo te echignar! vota te +transpersar!</i> Que de sang va couler!</p> + +<p>Clorinda en devient folle; il y de quoi: <i>perdita la boula</i>: elle est +pâle <i>e def'risata</i>, mais défrisée d'un seul côté, circonstance qui +laisse une mêche d'espoir.</p> + +<p>Sonnez, clairons! battez, tambours! Orlando revient vainqueur Ferocino +est étendu quelque part dans un coin de la forêt, <i>transpersato, +juguleto, abimeto</i>. Joie des deux amants; Clorinda recouvre la raison et +sa frisure.</p> + +<p>«Vous me croyez défunt» s'écrie tout à coup une voix terrible; mais je +n'étais que blessé, <i>solamente blessato</i>. Je pourrais vous châtier, je +préfère vous donner ma bénédiction.» Et Ferocino, ressuscité, bénit et +marie la princesse et le troubadour, <i>O generose rivale!</i> Après tout, +dit philosophiquement Ferocino, si je perds une femme, je recouvre la +vie, ce qui <i>doubla mia félicita.</i>»</p> + +<p>Cet admirable poème a obtenu un succès d'enthousiasme. Au milieu des +applaudissements, Ferocino est venu dire d'une voix émue: «L'ouvrage qui +vient de causer une si vive sensation est tiré d'un manuscrit inédit du +Dante.» Personne n'a paru en douter. Le style peut-être ne rappelle pas +précisément celui de la Divine Comédie, mais aussi le fond n'est pas +exactement le même, et les hommes de génie ont toujours deux styles pour +deux sujets différents.--Quant à l'auteur de la musique, il se nomme il +signor Pilliardini.</p> + +<p>Non pas Pilliardini, maître Ferocino. Finissons la comédie et ne +plaisantons plus. Puisque vous avez dissimulé le nom du spirituel et +ingénieux compositeur, je le nommerai, moi: c'est M. le comte de Feltre. +M. de Feltre et le signor Pilliardini n'ont rien à faire ensemble; +Pilliardini butine à droite et à gauche, une idée à l'un, une phrase à +l'autre, c'est son métier. Sans cette rapine, il signor Pilliardini +mourrait d'inanition. M. de Feltre vit de ses revenus et fait sa récolte +sur ses propres domaines; il ne doit rien qu'à lui-même; esprit, +science, invention aimable et féconde, tout ce qu'il fait entendre lui +appartient. Aimez-vous le naïf ou le piquant, le galant ou le tendre, M. +de Feltre est votre homme. Les salons de Paris en savent quelque chose, +et répètent avec prédilection mille charmantes mélodies, filles +gracieuses de ses loisirs.</p> + +<p>Cette fois, M. de Feltre a fait plus qu'un nocturne, plus qu'un +spirituel couplet, plus qu'un joli duo: il a fait un opéra, il a fait +une partition pleine d'élégance, de goût et de talent. D'abord, il s'est +conformé au ton railleur du poème, amusante parodie du genre italien; +mais peu à peu, laissant l'exagération satirique, M. de Feltre s'est +abandonné à de délicieuses inspirations; si bien qu'Auber, qui écoutait, +a dit; «Il n'est pas facile de plaisanter comme cela!»</p> + +<p>Avec quel transport le parterre applaudissait; et quel parterre! un +parterre comme vous n'en avez jamais vu, comme vous n'en verrez jamais. +Les plus beaux cheveux, la peau la plus blanche, les plus fines mains, +un parterre de jolies femmes, enfin. Ce n'était pas ce gros et brutal +bravo qui s'échappe avec violence des <i>battoirs</i> virils, mais un petit +bruit caressant, doux et velouté, qui a dû chatouiller l'oreille de M. +de Feltre.</p> + +<p>Oui, mesdames, donnez des bravos, tressez des couronnes pour M. de +Feltre, mais n'oubliez pas les chanteurs: les chanteurs ont tous +vaillamment et gracieusement combattu dans cette mémorable soirée, +depuis le premier Turc jusqu'au dernier. Quelle voix délicate et suave +que la voix de Clorinda! Eh! vraiment, je le crois bien: Clorinda chante +par le mélodieux gosier de madame Damoreau! Qu'Orlando a de goût et de +savoir! comment s'en étonner? Orlando est Ponchard! Ces deux artistes +célèbre» ont prêté à M. de Feltre l'appui de leur talent, avec une grâce +exquise; aussi voyez quelle pluie de roses inonde madame Damoreau! elle +veut marcher, et à chaque pas son pied foule un bouquet embaumé, sans +compter les bouquets de rimes galantes et les tendres adieux. Hélas! le +Nouveau-Monde nous enlève madame Damoreau; l'Amérique nous vole cet écho +mélodieux; adieu! partez! lui disaient de toutes parts ces bravos, ces +couronnes et ces vers; partez, puisqu'il le faut, mais ne nous oubliez +pas!</p> + +<p>Quant à vous, seigneur Ferocino, je ne vous perds pas de vue, et vous ne +m'échapperez pas: vous avez beau faire; en vain vous cherchez à vous +dissimuler, en vrai tyran, sous votre large feutre, derrière votre +atroce poignard, là l'abri de votre barbe formidable; ou vous connaît; +on sait qui vous êtes: et si l'on voulait, ou vous nommerait en toutes +lettres; mais vous le défendez: vous avez l'originalité d'avoir un goût +rare, une admirable voix, un sang-froid charmant, et de garder +l'anonyme! Vous jouez, vous chantez ce terrible rôle de Ferocino comme +le ferait un acteur spirituel, un chanteur excellent, et vous ne voulez +pas qu'on le dise.--Ah! pardieu, vous êtes un singulier homme! Nous le +dirons malgré vous, pour vous faire de la peine; car, voyez-vous, +Ferocino, nous vous gardons une rancune! Être un homme de loisir, un +homme du monde heureux, avoir le droit de ne rien savoir et de ne rien +faire, et se permettre un talent comme le vôtre, c'est révoltant; si +l'on ne se retenait, on irait vous en demander raison.</p> + +<p>Ou a cru un moment que Rossini viendrait à cette soirée splendide; il +n'est pas venu; peut-être se reposait-il encore de la fatigue du voyage. +Savez-vous en effet sa grande nouvelle? une nouvelle qui court de salon +en salon et fait tressaillir tous les échos de l'Académie royale de +musique: Rossini revient! Rossini est revenu! Le mot: «Madame se meurt! +madame est morte! ne produisit pas une émotion plus grande sous les +voûtes de Versailles et de Saint-Denis. --Ce n'est pas une vaine rumeur, +une plaisanterie, un <i>puff</i>; on l'a vu, on l'a reconnu; c'est bien lui, +Rossini!... Après dix ans d'absence et de retraite, le voilà!</p> + +<p>Que vient-il faire? Le sublime boudeur est il apaisé? Le chantre +mélodieux s'est-il lassé de faire le muet? Quelque Guillaume Tell, +quelque Othello est-il descendu de chaise de poste avec lui? On le +désire, on l'espère, l'Opéra fait des neuvaines pour attirer cette +bénédiction d'en haut, et M. Léon Pillet va de temps et temps en +pèlerinage à Notre-Dame-de-Lorette. Cependant l'illustre maestro se tait +et continue de s'envelopper de silence et de mystère: à peine s'est-il +montré; à peine quelques élus ont-ils pu entrevoir et adorer le <i>dieu</i> +de la musique. Tout ce qui chante, tout ce qui racle une corde, tout ce +qui souffle dans un instrument, tout ce qui assemble des notes, depuis +le plus illustre maître jusqu'au joueur de mirliton et de guimbarde, +s'est fait inscrire chez Rossini. On frappe à sa porte du matin au soir, +on s'incline sur le seuil, ou se signe sous les fenêtres; le concierge +demande un supplément de logement pour placer les cartes de visite...... +Eh bien! après tant de démonstrations, de salutations et d'adorations, +savez-vous ce que Rossini est capable de faire? Il est homme à partir un +beau matin, laissant là son monde ébahi, de retourner à Bologne et +d'écrire à M. Léon Pillet: «Mon cher monsieur, je n'étais revenu à Paris +que pour guérir mon estomac et ma gastrite. Adieu. Vous apprendrez, je +pense, avec plaisir que, depuis mon retour, je digère bien. Tout à vous. +<span class="sc">Rossini.</span>»</p> + +<p>Puisque nous voici à l'Opéra, n'en sortons pas sans donner de bonnes +nouvelles: Carlotta Grisi, qu'on craignait de perdre, a renouvelé son +engagement; nous gardons la willi pour trois ans encore. Fanny Ellsler +ne danse plus que sur des millions: Taglioni voltige à droite et à +gauche; du Midi au Nord, de l'Orient à l'Occident; on court après la +Cérito aux pieds légers, sans pouvoir l'atteindre. Dans cette situation +difficile, il faut bien se contenter de Carlotta, et remercier +Terpsichore (vieux style).</p> + +<p>Les furets de coulisses n'ont pas publié le chiffre de son nouvel +engagement, je veux dire de ses appointements; mais on le devine, un pas +de willi ne peut guère se donner à moins de 30.000 francs par an. Lord +Pluncket offre dix schellings à Chatterton; un poète, un homme de génie, +ne vaut pas davantage; mais pour un entrechat et un rond de jambe, c'est +autre chose; milord videra son portefeuille.</p> + +<p>Barroilhet aussi nous reste; quant au total de son traité, on le +connaît: il s'agit d'une bagatelle, de 70.000 francs par an; 70.000 +francs pour chanter: <i>Pour tant d'amour ne soyez pas ingrate!</i> La belle +invention que la romance!... Pour tant de mille francs ne chantez jamais +faux, ô Barroilhet!</p> + +<p>La presse se propage et prend tous les noms et toutes les formes: que +deviendra cette population de journaux? c'est une véritable famille de +mère Cigogne; chaque jour en fait éclore par douzaines; il est vrai que +la plupart ne naissent pas viables et meurent le lendemain. Voici venir +le <i>Journal des cataractes</i>; il a placardé; cette semaine, son +prospectus sur les grands murs de la ville, et fait sonner sa trompette +dans les feuilles d'annonces.--Eh! pourquoi pas un <i>Journal des +cataractes?</i> faut d'autres font fortune, qui ne s'adressent qu'à des +aveugles!</p> + +<p>Tandis que Paris s'amuse, rit et s'occupe de ses chanteurs et de ses +danseuses, la mort continue à frapper à son seuil indistinctement. Ici +une fête, là un deuil; une larme de ce côté, de l'autre un éclat de +rire. Les jours se passent ainsi, voilés d'un crêpe, couronnés de +fleurs; on s'habitue à cette vie et l'on y songe à peine. L'humanité +ressemble à un être mort et vivant par moitié: le bras droit s'agite, +l'oeil droit regarde, une lèvre sourit; à gauche, le bras, l'oeil, sont +immobiles, et la lèvre pâle et éteinte.</p> + +<p>Mademoiselle Des..., une blanche jeune fille de seize ans, un de ces +anges doux et souriants qu'on regarde passer, est morte il y a trois +jours, enlevée rapidement, comme par un coup de foudre, le lendemain +d'un bal Esprit, jeunesse, beauté, l'espoir d'une vie riante et adorée, +tout a fui. «Non, après ce que j'ai vu, la santé n'est qu'un nom; les +grâces, les plaisirs, la fortune, ne sont qu'une apparence: la vie n'est +qu'un songe, dit Bossuet.»</p> + +<br><br> + +<h2>Les Grandes eaux de Versailles.</h2> + +<p>Les eaux de Versailles sont bien déchues de leur antique splendeur; +d'ordinaire le Titan enseveli sous les rochers ne tire plus du fond de +sa puissante poitrine qu'un maigre filet d'eau; les grenouille mouillent +à grand'peine la tête de Latone; le serpent Python, qui lançait +superbement dans les airs sa gerbe audacieuse, vieilli, épuisé, +languissant, a perdu plus de la moitié de sa vigoureuse baleine; enfin, +les phoques eux mêmes et les Tritons, ces dieux marins, n'ont plus assez +d'eau pour remplir leurs narines et leurs conques: Amphitrite semble +leur mesurer désormais le perfide élément. Cette pauvreté, qui va +croissant, date du grand roi lui-même; et Louis XIV, malgré l'effort +constant des machines et des canaux, voyait l'eau se dessécher dans ses +bassins, et se dérober sous ses divinités nautiques: «L'eau manquait, +quoi qu'on pût faire, dit Saint-Simon, et ces merveilles de l'art en +fontaines, se tarissaient, comme elles font encore à tous moments, +malgré la prévoyance de ses mers de réservoirs, qui avaient coûté tant +de millions à établir et à conduire sur le sable mouvant et sur la +fange.» La Fontaine commettait donc une insigne flatterie lorsqu'il +chantait ainsi dans sa Psyché les bassins royaux;</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i14"> Jamais on n'a trouvé ces rives sans zéphyrs;</p> + <p class="i14"> Flore s'y rafraîchit au sein de leurs soupirs,</p> + <p class="i14"> Les Nymphes d'alentour souvent dans les nuits sombres</p> + <p class="i14"> S'y vont baigner en troupe, à la faveur des ombres.</p> +</div></div> + +<p>Les Nymphes ne pouvaient tout au plus y prendre qu'un bain de pieds.</p> + +<p>Cependant les eaux de Versailles sont encore riches, assez pour retenir +le nom d'incomparables qui leur fut donné par les détracteurs mêmes de +Versailles et du grand roi; mais beaucoup les méprisent aujourd'hui, +parce qu'elles sont abandonnées à la foule bourgeoise, parce qu'elles +sont devenues de banales réjouissances, semblables aux feux d'artifice +et aux divertissements des Champs-Elysées.</p> + +<p>Les poètes, coeurs solitaires, viennent sous les ombrages de Versailles +rêver aux temps évanouis, aux splendeurs éclipsées; ils viennent +réveiller dans le parc désert les souvenirs du grand siècle, demander +aux statues pensives:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"> .... Les secrets de ce passé trop vain, +<p class="i10"> De ce passé charmant, plein de flammes discrètes. +<p class="i10"> Où parmi grands rois naissaient les grands poètes. +</div></div> + +<p>La nature, si oublieuse partout ailleurs, semble porter ici, au +contraire, l'ineffaçable empreinte de ses premiers maîtres; des ombres +amoureuses, des fantômes magnifiques peuplent ces allées silencieuses, +le vent murmure les vers de Racine et de Molière, les grands escaliers +apparaissent encore</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Montés et descendus par des gens en parure.</p> +</div></div> + +<p>Le poète se mêle à la foule des courtisans brodés et dorés, il rend à +Versailles ses fêtes, ses amours d'autrefois, et il croit voir briller +l'image éclatante du grand roi dans les eaux jaillissantes, teintes de +mille couleurs par les rayons de ce soleil que Louis XIV avait pris pour +emblème. Mais, à toutes ces belles imaginations, il faut le silence et +la solitude, il faut le parc désert et les charmilles abandonnées. Comme +le fidèle serviteur des anciens seigneurs, le poète s'enfuit devant la +foule des nouveaux maîtres, qu'il traite en lui-même d'usurpateurs +profanes et sacrilèges; il déteste, dans ce château royal, la fête +bourgeoise, la réjouissance plébéienne.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003a.png"><br><b>Eaux de Versailles.--Fontaine du Point du Jour.</b></p> + +<p>Cependant ils arrivent ces nouveaux maîtres. Marie-Antoinette,</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> De Trianon l'auguste et jeune déité,</p> +</div></div> + + + +<p>comme l'appelait Delille; Marie-Antoinette, au grand scandale de tous, +mettait trente-cinq minutes à faire le chemin de Paris à Versailles, +crevant les piqueurs et les chevaux. La foule, nouvelle maîtresse de +céans, y arrive moitié plus vite que la reine Marie-Antoinette, et dans +un équipage cent fois plus beau, plus splendide à voir, <i>iguiromis +equis</i>; chacun des bonds de ces vigoureux coursiers apporte à la fête +mille nouveaux spectateurs, et ce flot toujours croissant envahit les +avenues, les bosquets, les charmilles, les jardins, se heurtant, se +pressant dans les immenses allées, devenues trop étroites pour contenir +Paris tout entier. Paris endimanché, Paris qui vient visiter son château +et son parc de Versailles Louis XIV n'arrivait pas avec cette pompe et +ce fracas. Napoléon et tout son cortège impérial ne suffisaient pas à +remplir ainsi la vaste demeure; Versailles était véritablement fait pour +le peuple, car le peuple est seul assez grand pour en peupler les +immenses solitudes. Mieux encore que le grand roi, il peut dire: +Versailles, c'est moi; car c'est lui qui l'a payé, c'est lui qui l'a +bâti, c'est lui qui l'a planté. Vingt mille francs! vingt mille francs! +disait Louis XIV à chaque petit article nouveau du plan que lui exposait +Le Nôtre; c'est-à-dire vingt mille francs de taxes, vingt mille francs +d'impôts ajoutés encore à la misère publique. Les allées s'élevaient +tout d'un coup par enchantement, plantées d'une seule fois, à un +roulement de tambour; les eaux de la Seine étaient apportées sur la +montagne, de gigantesques travaux essayaient de détourner le cours de +l'Eure; mais toutes ces merveilles s'accomplissaient à la ruine des +misérables; l'infanterie entière, l'infanterie glorieuse de Rocroy et de +Fribourg, périssait à la tâche; trente six mille travailleurs se +consumaient pour ces féeries royales: «Toutes les nuits, dit madame de +Sévigné, on emportait des chariots remplis de malades et de morts.» +--<i>Et puis, par un triste retour, le sang des gardes du corps</i> de la +raine, qui rougit encore une des corniches du château, n'atteste-t-il +pas que le peuple, après avoir pavé de son argent et construit de ses +bras le royal Versailles, y est entré un jour en conquérant, en maître, +disant:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> C'est pour me divertir que les nymphes sont faites,</p> +<p class="i14"> C'est pour moi dans ce bois que de savantes mains</p> +<p class="i14"> Ont mêlé les dieux grecs et les Césars romains...?</p> +</div></div> + +<p>Pourquoi donc s'étonner que le bourgeois veuille jouir à son tour de ces +ombrages et de ces eaux? Pourquoi ferait-il tache à toute cette +magnificence de verdure et de marbre? Sans doute il ne vient point au +parc chercher des émotions historiques; il ne vient point rêver sous les +arbres.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> D'où tombaient autrefois des rimes pour Boileau;</p> +</div></div> + +<p>il ne pense guère aux femmes de l'autre temps; il ne se rappelle point +dans ces bosquets-, auprès de ces bassins.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Chevreuse aux yeux noyés, Thiange aux airs superbes:</p> +</div></div> + +<p>et lorsqu'il se promène en famille dans cette charmante Allée d'eau, il +se soucie assez peu de savoir que la Dubarry aimait singulièrement cet +ombrage, qu'elle y venait tous les jours suivie de son fameux petit +nègre Zamor, qui portait la queue de sa robe. Non, ses connaissances +historiques ne remontent pas au delà de 89 et tout au plus a-t-il +entendu parler des infamies du Parc-aux-Cerfs.--Il vient simplement se +promener au milieu de cette verdure, la plus puissante et la plus +épaisse qui soit au monde; il vient goûter la fraîcheur aimable de ces +lieux, et regarder aussi, lui, aux grands jours, les <i>effets +incomparables</i> des grandes Eaux Versailles, avec ses charmilles +infinies, ses vases, ses statues innombrables, ses merveilles de toutes +sortes, est la villa du pauvre, sa fantaisie impériale, son palais +enchanté tel qu'il l'a vu parfois dans ses rêves, et plus sa vie de tous +les jours est sombre et chétive, mieux il sent aux heures de fête, la +fastueuse beauté de ces palais et de ces jardins.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003b.png"><br><b>Eaux de Versailles.--Bassin de Saturne ou de l'Hiver.</b></p> + +<p>Mais son émotion manque de recueillement; la foule n'est point +élégiaque, elle ne subtilise pas devant cette nature prodigieuse qui +étonne la pensée des sages; elle ne s'amuse pas à comparer les arbres +taillés, les allées tirées au cordeau, à notre littérature classique: +elle ne trouve point que le parc de Versailles ressemble à une tragédie +de Racine, où se voit une féconde nature disciplinée par un art non +moins fécond, où la fantaisie se fait si régulière et la vigueur si +modérée que les malhabiles sont tentés de les nier tous les deux. Le +bourgeois, après avoir parcouru les galeries du château, poursuit sa +course heureuse à travers ces autres galeries de verdure, sous ces dômes +de feuillage, dans ces vastes appartements en plein air dont les +charmilles épaisses forment murailles: pour lui le parc de Versailles +c'en est encore le château; les allées, les bosquets, les ronds-points, +tout peuplés de statues et de grands vases, sont les galeries et les +salles d'été de ce magnifique palais. Et c'était ainsi que Louis XIV +comprenait son jardin, c'était ainsi que l'avait conçu Le Nôtre, «prêtre +de Flore et de Pomone encore», comme l'appelait La Fontaine.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/005a.png"><br><b>Eaux de Versailles.--Pièce du Dragon.</b></p> + +<p>Cependant que les uns sont au jardin de la reine à respirer le parfum +des fleurs, que les autres foulent la grande pelouse et s'exercent +infructueusement à suivre la ligne droite, les yeux fermée, voici que +les eaux arrivent derrière les charmilles on les entend déjà; une +fraîcheur soudaine se répand dans l'air; une humide ventilation agite +les feuillages; les Ondins babillards se réveillent tout à coup du fond +des noirs bassins, et gazouillent doucement dans le fourré; de tous +les côtés, sans qu'on sache d'où sortent ces notes perlées, ces clairs +murmures, l'eau chante, l'eau parle comme dans les contes de fées, +<i>«strepit lympha loquax,»</i> Il semble que chaque arbre recèle une source +murmurante; que derrière chaque massif se cache une naïade en pleurs; +qui sanglote harmonieusement; que dans chaque vase étrusque les lutins +familiers empruntent pour jaser entre eux la voix douce et flûtée d'une +petite gerbe d'eau. Puis s'élèvent au-dessus de ce concert universel les +notes puissantes, les tons plus graves des grands bassins qui lancent +jusqu'au ciel leurs flots rayonnants, et se répandent au soleil en +nappes écumantes. Alors tout le parc prend un air de fête inaccoutumé, +toutes les mornes statues, enchaînées dans leurs gaines éternelles, se +font un visage moins morose; les Césars dérident leurs front soucieux, +et le vieux Faune, qui depuis des siècles riait tout seul au fond des +bois, s'étonne de cette allégresse unanime, de cette joie vive répandue +dans les airs. Puis chacun se presse, se heurte, court à perdre haleine, +traînant après lui ses petits enfanta qui veulent tout voir, et qui +n'ont qu'une heure pour faire toutes ces stations de joie, qu'une heure +pour s'émerveiller devant tous ces bassins, tous ces jets d'eau, toutes +ces cascades resplendissantes; un coup d'oeil pour le Titan et ses +rochers, un regard pour la Gerbe, un autre pour le bassin de Saturne, +pour le cabinet des Muses.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/005b.png"><br><b>Eaux de Versailles.--Char d'Apollon.</b></p> + +<p>Vite aux grandes pièces, dépêchons-nous, l'heure s'avance: voici d'abord +Latone et ses deux enfants, Apollon et Diane, qui demandait vengeance à +Jupiter contre les insultes des paysans de Lydie--Ovide a métamorphosé +ces insulteurs en grenouilles, mais il avait oublie de changer leurs +imprécations en ces jets d'eau qui s'élancent vers la déesse par des +courbes gracieuses, et croisent dans tous les sens leurs gerbes +brillantes, symbole mythologique qu'un de nos grands écrivains a si +poétiquement expliqué: «Ces eaux» nous dit-il» qui montent et descendent +avec tant de grâce et de majesté, expriment la vaste circulation sociale +qui eut lieu alors pour la première fois, la puissance et la richesse +montant du peuple au roi pour retomber du roi au peuple, en gloire, en +bon ordre, en harmonie, la charmante Latone, en laquelle est l'unité du +jardin, fait taire de quelques gouttes d'eau les insolentes clameurs du +groupe qui l'assiège; d'hommes ils deviennent grenouilles coassantes. +C'est la royauté triomphant de la Fronde.»</p> + +<p>Mais M. Michelet nous fait oublier Apollon sur son char, traîné par +quatre chevaux et entouré de dauphins et de Tritons; le peuple, voyant +toute l'année ce pesant attelage échoué sur ou bas-fond de deux pieds +d'eau, l'a moqueusement surnommé le <i>Char embourbé</i>; mais ce char +reprend, à cette heure, sa course légère et victorieuse: il lance vers +le ciel trois jets d'eau magnifiques de soixante et cinquante pieds au +moins, et à travers ce nuage transparent, à demi voilé sous ces +brillantes vapeurs, le dieu du jour, source du feu, recouvre tout son +éclat et apparaît comme une digne image de ce splendide soleil qui d'en +haut l'inonde de ses rayons, et met dans chaque goutte d'eau toutes les +couleur de l'arc-en-ciel. Bientôt, fatigué d'avoir fourni cette +glorieuse carrière, le dieu ira se reposer au <i>banquet d'Apollon</i>, parmi +les nymphes de Girardon; il laissera paître en liberté ses coursiers +hennissants, et viendra s'asseoir en paix dans cette grotte fameuse que +La Fontaine a chantée en de si beaux vers:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Le dieu, se reposant sous les voûtes humides</p> +<p class="i14"> Est aussi au milieu d'un choeur de Néréides;</p> +<p class="i14"> Toutes sont des Venus de qui l'air gracieux</p> +<p class="i14"> N'entre point dans son coeur et s'arrête à ses yeux.</p> +<p class="i14"> Mais qui pourra dépeindre en langue du Parnasse</p> +<p class="i14"> La majesté du dieu, son port si plein de grâce,</p> +<p class="i14"> Cet air que l'on n'a point chez nous autres mortels,</p> +<p class="i14"> Et pour qui l'age d'or inventa des autels?...</p> +</div></div> + +<p>Maintenant il faut aller nous étendre sur les gazons toujours verts qui +bordent la plus belle et la plus grande de toutes les pièces. Appuyé sur +le coude, comme les convives grecs et romains, nous regarderons en paix +la merveilleuse <i>fabrique</i> de Gaspard de Marsy, et nous remplirons nos +yeux de la magnificence de ces eaux, qui s'élancent d'un si puissant +essor, et retombent avec tant de grâce en une pluie phosphorescente: le +Dragon, Neptune, Amphitrite, les tritons, les chevaux marins, les +phoques, les naïades, tous mêlent leurs flots et leurs vapeurs; pendant +que les vingt-deux jets d'eau, qui s'élèvent du milieu des vases de +métal, forment, en se réunissant dans leur chute, une cascade écumante, +s'échappent dans les coquilles et les mascarons, et retombent enfin dans +la grande pièce, qui rugit comme une mer en courroux.</p> + +<p>Mais tout à coup la tempête s'apaise, le murmure cesse brusquement, les +monstres se taisent, la voix et l'eau s'arrêtent dans leur gosier, les +jets d'eau s'éteignent comme un feu d'artifice, les gerbes humides comme +une rosée, la féerie s'éclipse tout entière, et les spectateurs, qui +s'éblouissaient à la regarder de tous leurs veux, demeurent la bouche +béante devant ces eaux qui ne jaillissent plus,» ces groupes de bronze +et de marbre qui ont cessé leurs jeux et leurs combats.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b>Eaux de Versailles--L'Avenue du Tapis-Vert.</b></p> + +<p>Le spectacle est terminé; mais, avant de partir, il nous faut encore +jeter un dernier regard sur le parc, que tout à l'heure les eaux nous +faisaient oublier; il nous faut aller voir, du haut du grand escalier, +le soleil se coucher dans la longue pièce d'eau, toute resplendissante +comme une lame d'or; puis nous descendrons sur le tapis vert, et nous +regarderons, en nous retournant, les fenêtres du château, illuminées par +les derniers rayons du jour, tandis que sur les buis voisins, sur +l'épaule verdoyante des coteaux, se lève déjà l'étoile du soir; nous +irons au fond des bosquets surprendre les dernières lueurs dans les +feuillages, écouter le dernier chant du rossignol perché sur la tête des +statues grecques; nous resterons assis près d'une charmille solitaire, +attentifs aux ombres croissantes, aux premières haleines de la nuit, et +alors le parc nous paraîtra plus beau, plus magnifique encore, que +pendant l'heure brillante où le jardin entier semblait un palais d'eau, +pareil à ces magiques colonnades de diamants et d'escarboucles que les +fées habitaient dans leurs îles heureuses, Louis XIV a eu beau faire, +beau dépenser les millions et les régiments pour construire ses jardins +de Versailles, notre parc d'aujourd'hui est cent fois plus royal que +celui du grand roi; si les eaux se sont appauvries, si les statues se +sont noircies, en revanche les arbres ont grandi, les ombrages sont +devenus plus épais et plus profonds; cette nature, transplantée des +forêts voisines, et attristée d'abord par le despotisme de l'art, a +enfin adopté sa seconde patrie et reconquis sur les jardiniers sa +liberté, sa vigueur, sa fantaisie; les arbres laissent équarrir leurs +ombres à leur base, mais ils secouent dans l'air une audacieuse +chevelure, et, au-dessus de la charmille, la forêt verdoie tout à son +aise, la statue de Pomone règne sur les racines, mais les oiseaux du +ciel chantent sur les sommets. Le parc, comme l'a dit Delille, est +aujourd'hui le</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Chef d'oeuvre d'un grand roi, de Le Nôtre et des ans;</p> +</div></div> + +<p>et la nature s'est associée, dans ce pays des prodiges, à la +gloire de Louis XIV et de son grand-maître des jardins. Aujourd'hui le +duc de Saint-Simon ne plaindrait plus la nature, ne dirait plus qu'elle +a été tyrannisée, domptée à force d'art et de trésors. La nature est +réconciliée avec ses tyrans, elle est devenue plus belle que l'art, plus +riche que tous les millions, et le duc et pair effacerait certainement +de ses mémoires ces lignes déjà trop sévères au moment où elles étaient +écrites, et qui n'ont vraiment plus de sens pour nous: «On n'y est +conduit dans la fraîcheur de l'ombre que par une vaste zone torride, au +bout de laquelle il n'y a plus qu'à monter et à descendre, et avec la +colline, qui est fort courte, se terminent les jardins. La recoupe y +brûle les pieds; mais, sans cette recoupe, on y enfoncerait ici dans les +sables et là dans la plus noire fange. La violence qui y a été faite +partout à la nature repousse et dégoûte malgré soi.» Saint-Simon s'est +montré si dur envers Louis XIV, qu'il devait, par une suite naturelle de +ses jugements, être injuste aussi envers le château et le parc de +Versailles.</p> + +<br><br> + +<h2>La Cour du Grand-Duc</h2> + +<h4>NOUVELLE.</h4> + +<p>La fin de l'année dramatique avait ramené à Paris les troupes licenciées +des théâtres de province. Tout un peuple, toute une Bohême d'acteurs +cosmopolites, s'étaient repliés vers le centre commun, dans ce vaste +bazar parisien où les directeurs des départements viennent se pourvoir +chaque année et organiser l'assortiment de comédiens qu'ils offrent à +leur public. Quand le temps est mauvais, le marché se tient dans un +obscur café du quartier Saint-Honoré; quand il fait beau, les acheteurs +et la marchandise se rencontrent sous les tilleuls du Palais-Royal. Ce +chapitre de la traite des blancs fournit de singuliers détails, de +piquants épisodes, qui pourraient nous entraîner bien loin hors de notre +sujet, se nous nous amusions à peindre ces curieuses figures comiques, +tragiques, lyriques, hommes et femmes, jeunes et vieux, cherchant +fortune, dissimulant leur misère, et se drapant à l'espagnole dans la +plus ample de toutes les vanités. Écoutez-les parler de leurs succès +récents: que de bravos! quel enthousiasme! Ils ont plus de laurier que +de chapeau. Le midi les pleure; s'ils vont à l'ouest, le nord ne se +consolera pas. Du reste, peu leur importe; pourvu que l'engagement leur +donne de quoi vivre, ces artistes nomades changent de garnison avec une +insouciance toute militaire.....</p> + +<p>C'était donc par une belle journée d'avril: le soleil brillait, et parmi +les promeneurs qui affluaient dans le jardin du Palais-Royal, on +remarquait plusieurs groupes de comédiens. Il était facile de les +reconnaître à leur physionomie, à leur costume, et à un je ne sais quoi +dramatique qui se révélait dans toute leur personne. La saison était +déjà fort avancée; toutes les troupes étaient formées, et ceux qui +restaient n'avaient plus qu'une bien faible chance d'engagement; leur +anxiété se lisait sur leur visage. Un homme d'une cinquantaine d'années +passa devant ces groupes, et les comédiens le saluèrent profondément, +avec respect, avec espoir; il jeta sur eux un rapide regard, puis ses +yeux se reportèrent avec une feinte application sur le journal qu'il +tenait à la main. Quand il fut loin, les artistes qui avaient pris de +belles attitudes pour captiver son attention, voyant que leurs peines +étaient perdues, laissèrent éclater leur mauvaise humeur:</p> + +<p>«Balthazard est bien fier, dit l'un d'eux; il ne daigne pus nous +adresser un mot en passant.</p> + +<p>--Peut-être n'a-t-il besoin de personne, reprit un autre; je crois qu'il +n'a pas de théâtre cette année.</p> + +<p>--Ce serait étonnant; car il passe pour un habile directeur.</p> + +<p>--S'abstenir est quelquefois une preuve d'habileté, quand les conditions +ne sont pas avantageuses. Aujourd'hui la province devient si difficile! +les départements lésinent d'une façon si choquante sur le chapitre des +subventions!...... Ah! mes pauvres amis, l'art est bien bas!»</p> + +<p>Pendant que les comédiens mécontents continuaient cette conversation, +Balthazard abordait avec empressement un jeune homme qui venait d'entrer +dans le jardin par le passage du Perron. Ils allèrent s'asseoir ensemble +à une des tables que le café de Foy place sous les arbres aussitôt que +les premières feuilles le permettent.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004b.png"><br><b>Balthazard au palais du Grand-Duc.</b></p> + +<p>--Eh bien! mon cher Florival, demanda le directeur, ma proposition vous +convient-elle? serez-vous des nôtres? Quand j'ai appris que vous aviez +rompu avec mon confrère Ricardin, j'en ai été enchanté; car vous êtes un +sujet précieux, un jeune-premier comme il y en a peu, joli garçon, bien +tourné, portant également bien le frac et l'uniforme; et puis du talent, +de la chaleur, de l'âme et une voix charmante.... Oh! je ne ménagerai +pas votre modestie, et je ne vous épargnerai pas tout le bien que je +pense de vous. Avec de pareilles qualités vous devriez être engagé à +Paris, ou du moins sur une des premières scènes de la province; mais +vous êtes encore jeune, et quoique ce soit un beau défaut pour un +amoureux et un ténor léger, vous savez que la routine préfère les +réputations faites et consacrées par le temps. Votre emploi est +généralement tenu par des Céladons de quarante-cinq ans, amplement +fournis de rides, de cheveux gris et de bonnes traditions, chantant +d'une voix éraillée, mais avec une excellente méthode. Mes confrères +veulent avant tout présenter des noms au public; vous êtes nouveau, vous +n'avez encore que du talent, je m'en contente; de votre côté, +contentez-vous de ce que je vous offre; les temps sont durs, la saison +est avancée, les places soit rares; beaucoup de vos camarades ont pris +le parti d'aller chercher fortune au delà des mers. Nous n'irons pas si +loin; à peine franchirons-nous les frontières, de notre ingrate patrie. +L'Allemagne nous tend les bras; c'est une nourrice féconde, et le vin du +Rhin n'est pas à dédaigner. Voici comment l'affaire s'est arrangée: j'ai +dirigé longtemps et jusqu'à présent plusieurs entreprises dramatiques +dans les départements de l'est, en Alsace, en Lorraine. L'année +dernière; l'été me permettant quelques loisirs, je me suis passé la +fantaisie d'une excursion aux eaux de Bade. Il y avait là, comme à +l'ordinaire, tout le beau monde de l'Europe. On combinait les princes, +on marchait sur les altesses; on ne pouvait faire quatre pas sans se +trouver nez à nez avec un souverain. Ces têtes couronnées, rois, +grands-ducs, électeurs, se mêlaient de la meilleure grâce du monde avec +les gens de rien. L'étiquette est bannie des eaux de Bade; dans cette +aimable résidence, les grands personnages, tout en gardant leurs titres, +se donnent la liberté et les agréments de l'incognito. Parmi les +plaisirs qui embellissaient ce séjour, on comptait pour fort peu de +chose un petit théâtre où de mauvais comédiens allemands jouaient deux +ou trois fois par semaine devant des banquettes. Ces pauvres diables +d'artistes et leur infortuné directeur seraient morts de faim sans la +subvention que leur accordait la banque des jeux. J'allais souvent +assister à leurs représentations si dédaignées, et parmi les rares +spectateurs disséminés dans la salle, je remarquai que je n'étais pas le +seul habitué. Je retrouvai toujours, à la même place de l'orchestre, un +monsieur d'une figure distinguée, modestement vêtu et paraissant prendre +un assez vif plaisir au spectacle; ce qui prouvait qu'il n'était pas +très difficile. Un soir il m'adressa la parole au sujet de la pièce +qu'on représentait; la conversation s'engagea sur l'art dramatique; il +reconnut que j'avais des connaissances spéciales, et après le spectacle +il m'invita à prendre avec lut quelques rafraîchissements. J'acceptai. +Nous nous quittâmes à minuit. En rentrant chez moi, je rencontrai un +joueur de mes amis, qui me dit:--Je vous fais mon compliment! vous avez +de belles connaissances!» C'était une allusion à la société dans +laquelle je me trouvais tout à l'heure au café, et j'appris que mon +compagnon n'était rien moins que son altesse sérénissime le prince +Léopold, souverain du grand-duché de Noeristhein.</p> + +<p>«Oui, mon cher Florival, continua Balthazard, j'avais eu l'insigne +honneur de passer une soirée tout entière dans la familiarité d'une tête +couronnée. Le lendemain matin, en me promenant dans le parc, je +rencontrai Son Altesse, et comme, après avoir salué profondément, je me +tenais à une distance respectueuse, le prince vint à moi et me proposa +de faire un tour de promenade avec lui. Avant d'accepter cet honneur, la +délicatesse me faisait un devoir d'apprendre au grand-duc qui j'étais, +et je le fis d'un air à la fois modeste et digne.--Eh bien! répliqua le +prince, je l'avais deviné; oui, d'après votre manière d'envisager les +questions dramatiques, et surtout d'après quelques mots assez +significatifs qui vous sont échappés dans notre conversation d'hier, je +me doutais bien que j'avais affaire à un directeur de théâtre.</p> + +<p>--Cela dit, le prince m'invita du geste à l'accompagner, et dans un long +entretien il me manifesta l'intention de posséder dans sa capitale une +troupe d'artistes français jouant la comédie, le drame, le vaudeville et +chantant l'opéra comique. Il faisait construire à grands frais une +magnifique salle qui devait être achevée à la fin de l'hiver, et il +m'offrit le privilège de ce théâtre à des conditions avantageuses. +Jamais proposition n'arriva mieux. Précisément je venais de rompre avec +le conseil municipal de la ville de M, dont j'avais exploité le théâtre +pendant cinq ans, et qui voulait diminuer ma subvention. Je ne voyais +aucune ressource en France pour l'année qui s'ouvre, et je me trouvais +réellement dans l'embarras. Le Grand-Duc de Noeristhein me faisait beau +jeu: mes frais assurés, une gratification et de superbes chances de +bénéfices. Je n'hésitai pas un seul instant, et nous échangeâmes nos +paroles. C'était un marché conclu.</p> + +<p>«D'après nos conventions, je dois être rendu à Carlstadt, capitale des +États du grand-duc Léopold, dans les premiers jours de mai. Nous n'avons +pas de temps à perdre. Déjà ma troupe est à peu près formée; mais il me +manque encore plusieurs sujets importants, et entre autres un jeune +premier de comédie et un ténor d'opéra comique. Vous pouvez remplir ce +double emploi, et je compte sur vous.</p> + +<p>--Ce que vous me proposez, répondit le jeune artiste, me conviendrait +parfaitement; mais il y a un obstacle, une affaire de coeur. Oui, mon +cher Balthazard, je suis pris sérieusement, et tout autre intérêt +s'efface devant le sentiment qui me domine. Si j'ai rompu avec votre +confrère Ricardin, c'est qu'il n'a pas voulu engager celle que +j'aime.....</p> + +<p>--Ah! c'est une actrice?</p> + +<p>--Au théâtre depuis deux ans; belle, charmante, adorable; de l'esprit, +de la grâce, du talent et une voix ravissante; c'est une première +chanteuse comme il n'y en a pas à l'Opéra-Comique.</p> + +<p>--Elle est sans engagement?</p> + +<p>--Oui, mon cher, oui, la ravissante Délia est disponible par une suite +de hasards qu'il serait trop long de vous énumérer. Sachez seulement que +désormais je m'attache à ses pas. Où elle ira, j'irai; je veux que le +même théâtre nous réunisse, qu'elle me voie dans mes beaux rôles, +qu'elle m'écoute lorsque je lui adresserai les tendres vers de nos +poètes et la prose brûlante du drame moderne. Alors peut-être +j'obtiendrai d'elle un regard de sympathie, et, réalisant le plus cher +de mes voeux, nous unirons nos destinées par le lien sacré du mariage.</p> + +<p>--Très bien! s'écria Balthazard en se levant; indiquez-moi vite la +demeure de cette merveille; j'y cours, j'y vole, je fais les plus grands +sacrifices, je vous engage tous les deux et nous partons demain.»</p> + +<p>On avait raison de dire que Balthazard était un habile directeur. Nul +mieux que lui ne s'entendait à composer lestement une troupe; il avait +du goût et de l'adresse; il possédait l'art de décider les indifférents +et de séduire les rebelles.</p> + +<p>Une heure après l'entretien du Palais-Royal, il avait obtenu la +signature de mademoiselle Délia et du jeune premier Florival, deux +acquisitions excellentes et qui devaient lui faire le plus grand honneur +en Allemagne. Le soir du même jour sa petite troupe se trouvait +complète, et le lendemain, après un diner substantiel, elle se rendait +avec armes et bagages à la diligence de Strasbourg. Dix places avaient +été retenues; personne ne manquait à l'appel, et chacun emportait les +plus brillantes espérances dans cette campagne dramatique qui promettait +gloire, plaisir et profit.</p> + +<p>Voici comment se composait la troupe:</p> + +<p>Balthazard, directeur, tenant l'emploi des pères nobles, première rôles +marqués, financiers, raisonneurs;</p> + +<p>Florival, jeune-premier, amoureux, premier ténor;</p> + +<p>Rigolet, comique, jouant les Arnal, les Boussé, les Alcide Tousez, etc.</p> + +<p>Similor, les valets dans la haute comédie et les Martin dans l'opéra +comique;</p> + +<p>Anselme, deuxième et troisième rôles, grande utilité;</p> + +<p>Lebel, chef d'orchestre;</p> + +<p>Mademoiselle Délia, première chanteuse et jeunes premiers rôles en tous +genres, dans l'opéra et la comédie, emplois de madame Damoreau et de +mademoiselle Plessy:</p> + +<p>Mademoiselle Foligny, Dugazon, les seconds rôles dans la comédie, +soubrettes, travestis, Déjazet;</p> + +<p>Mademoiselle Alice, ingénue;</p> + +<p>Madame Pastourelle, premiers rôles marqués, duègnes, emplois de +mademoiselle Mante, de madame Boulanger et de madame Guillemin.</p> + +<p>Ce personnel devait suffire, si l'on considère que ces artistes étaient +pleins de zèle et prêts à sacrifier leurs prétentions à toutes les +exigences du répertoire. On devait aisément trouver dans la capitale du +grand-duché des sujets capables de remplir les fonctions de comparses: +au besoin, d'ailleurs, la plupart des pièces pouvaient subir la +suppression de quelques rôles peu importants.</p> + +<p>Aucun incident remarquable, aucune aventure digne d'être citée ne +signala le voyage. A Strasbourg, Balthazard accorda trente-six heures de +repos à ses pensionnaires, et il profita de cette halte pour écrire au +grand-duc Léopold et le prévenir de sa prochaine arrivée; puis la troupe +se remit en marche, passa le Rhin sur le pont de Kehl et posa le pied +sur le territoire allemand. Au bout de trois jours, et après avoir +traversé plusieurs petits États, les voyageurs arrivèrent à la frontière +du grand-duché de Noeristhein, et s'arrêtèrent dans un petit village +nommé Krusthal.</p> + +<p>Il n'y avait que quatre lieues de la frontière à la capitale, mais les +moyens de transports manquaient. Une seule voiture faisait le service du +grand-duché, mais son départ de Krusthal ne devait avoir lieu que le +surlendemain, et d'ailleurs cette voiture ne pouvait contenir que six +personnes. L'endroit n'offrait aucune autre ressource, il fallait +absolument attendre, et c'était la une assez triste nécessité.</p> + +<p>Nos pauvres artistes faisaient mauvaise mine à ce mauvais gîte. La +patience n'était pas leur passion dominante, et ils avaient quelque +peine à prendre leur parti bravement. Seuls entre tous, le jeune premier +et la première chanteuse ne se montraient nullement émus de cette +mésaventure. A Krusthal, comme ailleurs, ne se trouvaient-ils pas l'un +près de l'autre? et pouvaient-ils redouter l'ennui en pareille +compagnie?--Car il faut dire que mademoiselle Délia, tout en conservant +pour sa défense les dehors d'une extrême réserve, n'était pas insensible +aux soins délicats et aux tendres empressements de son aimable camarade.</p> + +<p>Cependant Balthazard, plus impatient que les autres, et moins prompt à +se décourager, après avoir parcouru le village pendant deux heures, +reparut aux yeux des siens en véritable triomphateur, monté sur un char +léger que traînait résolument un vigoureux cheval du Mecklembourg. +Malheureusement ce char n'avait que les proportions d'un étroit +cabriolet.</p> + +<p>«Je vais partir seul, dit Balthazard. Aussitôt arrivé, j'irai trouver le +grand-duc, je lui ferai part de votre position, et je ne doute pas qu'il +n'envoie tout de suite ici deux ou trois de ses carrosses pour vous +transporter honorablement à Carlstadt.»</p> + +<p>Ces paroles rassurantes furent accueillies par de vives acclamations. Le +conducteur, qui était un petit paysan de quatorze ou quinze ans, fit +claquer son fouet, et le vigoureux Mecklemhourgeois partit au petit +trot. Chemin faisant, Balthazard interrogea son guide sur l'étendue, la +richesse et la prospérité du grand-duché; mais il ne put obtenir aucune +réponse satisfaisante; le jeune paysan était d'une ignorance profonde +sur toutes ces questions. Les quatre lieues furent faites en trois +petites heures, ce qui est le train de la poste et des estafettes +allemandes. Déjà le jour commençait à s'éteindre, lorsque Balthazard fit +son entrée dans Carlstadt. Les rues étaient à peu près désertes et les +magasins fermés; car dans ces heureux pays situés sur la rive droite du +Rhin, on se repose de bonne heure. Le voyageur ne pouvait donc pas juger +de l'importance d'une ville entrevue dans cet état de calme et +d'obscurité. Bientôt la voiture s'arrêta devant une maison d'assez, +belle apparence.</p> + +<p>«Vous m'avez demandé de vous conduire au palais de notre prince, nous y +voici, dit le conducteur en mettant pied à terre. Balthazard descendit, +paya la course, en franchit le seuil de la porte cochère, sans être le +moins du monde inquiété par le fantassin qui faisait nonchalamment sa +faction en comptant les étoiles.</p> + +<p>Dans le vestibule, maître Balthazard rencontra un suisse qui le salua +gravement; il passa outre, et inversa une antichambre entièrement vide. +Dans une première salle, où devaient se tenir les gentilshommes +ordinaires, aides-de-camp, écuyers et autres dignitaires grands et +moyens, il ne vit personne; dans un second salon, éclairé par un seul +quinquet maigre et fumeux, il aperçut, demi-couché sur une banquette, un +monsieur entièrement vêtu de noir, vieux et poudré, qui se leva +lentement é son entrée, le regarda avec un air de surprise, et lui +demanda ce qu'il y avait pour son service.</p> + +<p>«Je désirerais voir Son Altesse Sérénissime le grand-duc Léopold, +répondit Balthazard.</p> + +<p>--Mais on n'entre pas ainsi chez le prince, surtout à pareille heure.</p> + +<p>--Je suis attendu, reprit maître Balthazard avec un certain aplomb.</p> + +<p>--Ah! c'est différent. Je vais voir si Son Altesse peut vous recevoir. +Qui faut-il annoncer?</p> + +<p>--Le directeur privilégié du théâtre de la cour.</p> + +<p>--Vous dites?»</p> + +<p>Maître Balthazard répéta sa phrase d'une voix claire et en détaillant +nettement les syllabes. On le laissa seul un instant; et déjà il +commençait à douter du succès de son audace et de son mensonge, +lorsqu'il reconnut la voix du prince qui disait:</p> + +<p>«Faites entrer!»</p> + +<p>Il entra. Le prince était assis dans un vaste fauteuil à la Voltaire, +devant une table couverte d'un tapis vert, sur laquelle se trouvaient +pêle-mêle des papiers, des journaux, une écritoire, un sac à tabac, deux +flambeaux, un sucrier, une épée, une assiette, des gants, une bouteille, +des livres et un verre en cristal de Bohême artistement gravé. Son +Altesse se livrait à une occupation toute nationale; elle avait aux +lèvres une de ces longues pipes que les Allemands ne quittent que pour +manger et pour dormir.</p> + +<p>Le directeur privilégié du théâtre de la cour s'inclina trois fois, +comme s'il se fût préparé à faire une annonce au public; puis il garda +le silence, attendant le bon plaisir du prince, Mais, à défaut de +paroles, le visage de Balthazard était si expressif, que le prince lui +répondit.</p> + +<p>«Eh bien! oui, vous voilà... Certainement je vous reconnais, et je me +souviens de ce dont nous sommes convenus dans notre rencontre à Bade. +Mais vous arrivez dans un bien mauvais moment, mon cher monsieur!</p> + +<p>--Je demande pardon à Votre Altesse si je me suis présenté à une heure +indue, répondit Balthazard en s'inclinant de nouveau.</p> + +<p>--Il ne s'agit pas de l'heure, reprit vivement le prince. Ah! si ce +n'était que cela! Tenez, voici votre lettre, je la lisais tout à +l'heure, et je regrettais qu'au lieu de m'écrire il y a trois jours, à +moitié chemin de votre voyage, vous ne m'eussiez pas averti deux ou +trois semaines avant de vous mettre en route.</p> + +<p>--J'ai eu tort.</p> + +<p>--Plus que vous ne le pensez; car si vous m'aviez prévenu d'avance, je +vous aurais épargné un voyage inutile.</p> + +<p>--Inutile! s'écria Balthazard avec effroi... Est-ce que Votre Altesse +aurait changé d'idée?</p> + +<p>--Non, j'aime toujours le spectacle et je serais enchanté d'avoir ici un +théâtre français; sous ce rapport, mes idées et mes goûts n'ont pas +varié depuis l'été dernier; mais, par malheur, je ne puis plus les +satisfaire. Tenez, venez voir, continua le prince en se levant.»</p> + +<p>Il prit Balthazard par le bras, et le conduisit devant une fenêtre qu'il +ouvrit.</p> + +<p>«Je vous avais dit l'année dernière que je faisais construire dans ma +capitale un magnifique théâtre.</p> + +<p>--Oui, monseigneur.</p> + +<p>--Eh bien! regardez, de l'autre côté de la place, en face de mon palais: +le voilà!</p> + +<p>--Mais, monseigneur, je ne vois qu'un emplacement vide, des +constructions commencées et à peine sorties de terre.</p> + +<p>--Précisément, c'est le théâtre.</p> + +<p>--Votre Altesse m'avait dit que ce monument serait terminé avant la fin +de l'hiver!</p> + +<p>--Alors je ne prévoyais pas que je serais forcé de suspendre les travaux +faute d'argent pour payer les ouvriers, car telle est ma situation +aujourd'hui. Si je n'ai pas de salle à vous offrir, si je ne puis vous +prendre à ma solde vous et votre troupe, c'est que mes moyens ne me le +permettent pas. Les coffres de l'État et ma cassette particulière sont +vides,... Vous me regardez d'un air consterné! Que voulez-vous? +l'adversité ne respecte personne, pas même les grands-ducs; mais je +supporte ses atteintes avec philosophie; tâchez de faire comme moi. Et +d'abord, pour vous remettre, fermons cette croisée, asseyez-vous dans ce +fauteuil, prenez une pipe, versez-vous un verre de cette liqueur, et +buvez avec moi au retour de ma prospérité. Vous savez que je ne suis pas +fier, maintenant moins que jamais; d'ailleurs, je vous dois des +explications, et vous qui recevez le contre-coup de ma mauvaise fortune, +et je vous les donnerai franchement... Je n'ai jamais eu beaucoup +d'ordre dans mes dépenses; cependant, à l'époque où je vous ai +rencontré, j'avais toutes sortes de raisons pour croire mes affaires +dans une bonne situation. Le déficit ne s'est déclaré que plus tard, +vers le mois de janvier dernier. L'année avait été mauvaise; la grêle +avait ravagé nos récoltes, les rentrées s'opéraient difficilement. Un +arriéré assez considérable était dû aux officiers de ma maison, et leurs +murmures arrivèrent jusqu'à moi. Pour la première fois je me fis rendre +des comptes détaillés, et j'appris que depuis mon avènement au trône +j'avais continuellement dépensé au delà de mes revenus. Mon premier acte +de souveraineté avait été une forte diminution sur les impôts payés à +mes prédécesseurs. Le mal datait de là; chaque année l'avait empiré, et +aujourd'hui je suis ruiné, chargé de dettes, et ne sachant trop comment +réparer ce désastre. Mes conseillers intimes m'avaient bien proposé un +moyen: c'était de doubler les impôts, de frapper de nouvelles +contributions, en un mot de pressurer mes sujets. Joli moyen! faire +payer à de pauvres diables les fautes de mon imprévoyance et de mon +désordre! Il se peut que cela se pratique ainsi en d'autres pays, mais +ce ne sera jamais moi qui aurai recours à un procédé aussi peu délicat. +Je veux être juste avant tout, et j'aime mieux rester dans l'embarras +que de faire souffrir mon peuple.</p> + +<p>--Excellent prince! s'écria Balthazard, touché de ces bons sentiments, +si rares chez les souverains.</p> + +<p>--Eh bien! reprit le grand-duc Léopold en souriant, n'allez-vous pas +maintenant remplir auprès de moi l'office de flatteur? Prenez garde! La +tâche serait rude. Car vous ne trouveriez ici personne pour vous aider. +Je n'ai plus de quoi payer la flatterie: les courtisans sont partis. En +entrant chez moi, vous avez traversé des salles désertes, vous n'avez +rencontré ni chambellan ni écuyers sur votre passage. Ces messieurs ont +donne leur démission; ma maison civile et ma maison militaire, mes +gentilshommes, secrétaires, aides-de-camp et autres m'ont quitté sous +prétexte que je ne pouvais pas payer leurs appointements et leurs gages. +Me voilà seul; je n'ai plus que quelques domestiques fidèles et +patients, et le plus grand personnage de ma cour, aujourd'hui, est le +brave et honnête Wilfrid, mon vieux valet de chambre.</p> + +<p>Il y avait dans les dernières paroles du prince abandonné un accent de +douce tristesse qui toucha Balthazard; deux larmes brillèrent aux yeux +du directeur, qui savait mal contenir ses émotions. Le grand-duc reprit +en souriant:</p> + +<p>«Oh! ne me plaignez pas; Je ne me trouve nullement malheureux de ne plus +avoir autour de moi ces visages menteurs; au contraire, je me sens fort +aise d'être affranchi d'un cérémonial pesant, d'être débarrassé de +quelques sots et d'autant d'espions qui m'entouraient du matin jusqu'au +soir.»</p> + +<p>Le prince prononça ces mots de l'air le plus dégagé, et avec un ton de +franchise qui excluait le doute. Balthazard ne put s'empêcher de le +féliciter sur son courage.</p> + +<p>«Il m'en faut plus que vous ne le pensez, continua Léopold, et je ne +répondrais pas d'en avoir assez pour supporter les nouveaux coups qui me +menacent. L'abandon de mes courtisans ne serait rien, si je ne le devais +qu'au mauvais état de mes finances; dès que je serais en fonds, si +l'envie m'en prenait j'en achèterais d'autres, ou bien je me donnerais +le plaisir de reprendre les anciens pour les tenir sous ma botte et me +venger d'eux tout à mon aise; mais leur insolente défection me fait +entrevoir des orages à l'horizon politique, comme disent nos diplomates. +La disette seule n'aurait pas suffi pour chasser du palais ces hommes +affamés d'honneurs autant que d'argent; ils auraient attendu des jours +meilleurs, et leur vanité aurait fait prendre patience à leur avarice. +S'ils sont partis, c'est qu'ils ont senti le terrain trembler sous leurs +pieds, c'est qu'ils sont d'accord avec mes ennemis. Je ne saurais me +dissimuler le danger qui me menace, je suis mal avec l'Autriche; +Metternich me regarde de travers; à Vienne on me trouve trop libéral, +trop populaire: on dit que je donne un fâcheux exemple: on me reproche +de gouverner à bon marche et de ne pas faire sentir le joug à mes +sujets. Ce sont là de mauvaises raisons qu'on amasse pour me jouer un +mauvais tour. Un de mes cousins, colonel au service de l'Autriche, +convoite mon grand-duché;--quand je dis grand, il n'a que dix lieues de +long sur huit de large, mais tel qu'il est, je le trouve à ma +convenance; j'y suis fait, j'ai l'habitude de le gérer, et si je le +perdait, il me manquerait quelque chose. Le cousin qui veut me +remplacer s'est avisé de me chicaner sur mes droits incontestables; il a +ouvert le procès devant le conseil antique, et, quoique ma cause soit +excellente, je pourrais bien la perdre, car je n'ai pas d'argent pour +éclairer mes juges; mes ennemis sont puissants, la trahison m'environne, +on cherche à profiter de mes embarras financiers, afin de me conduire à +la déchéance par la banqueroute. Dans ces circonstances critiques je ne +demanderais pas mieux que d'avoir des comédiens pour me distraire de mes +ennuis, mais je n'ai ni salle de spectacle, ni argent. Il m'est donc +impossible de vous garder, vous et les vôtres, mon cher directeur, et +j'en suis vraiment aussi contrarié que vous. Tout ce que je pourrai +faire sera de vous donner sur le peu qui me reste une légère indemnité +pour couvrir vos frais de voyage et faciliter votre retour en France. +Revenez me voir demain matin; nous réglerons cette affaire, et je +recevrai vos adieux.»<br> + +<span class="rig">Eugène Guinot.</span></p><br> + +<p><i>(La suite à un prochain numéro.)</i></p> +<br><br> + +<h3>Le Palais des Thermes, l'Hôtel de Cluny, la Collection Dusommerard.</h3> + +<h4>PROJET DE LOI SOUMIS À LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS LE 26 MAI.</h4> + +<p>«Messieurs,</p> + +<p>«La dispersion des nombreux monuments rassemblés dans l'ancien musée des +Petits-Augustins excite depuis longtemps de profonds et justes regrets. +A défaut de ce grand établissement, qu'il serait impossible de recréer +aujourd'hui, les amis de nos antiquités nationales ont souvent souhaité +qu'il y eût à Paris un local destiné à recueillir tous les morceaux de +sculpture, tous les débris historiques, tous les fragments du moyen âge, +que d'heureux hasards peuvent encore faire découvrir, ou que de pieuses +intentions peuvent léguer aux générations futures.»</p> + +<p>Ainsi s'est exprimé M. le ministre de l'intérieur dans la séance du 26 +mai, et il a soumis à la Chambre un projet de loi qui intéresse au plus +haut degré les amis des sciences et des arts. Le gouvernement achète +l'<i>hôtel de Cluny</i> à madame veuve Leprieur, moyennant la somme de +390.000 fr.; la ville de Paris cède à l'État la propriété du <i>palais des +Thermes</i> et ces deux monuments réunis vont recevoir un musée +archéologique, dont le noyau sera la collection fondée par feu M. +Dusommerard.</p> + +<p>Le palais des Thermes, l'hôtel de Cluny, la collection Dusommerard, ce +sont trois choses dont Paris peut s'enorgueillir à juste titre, et que +vous connaissez à peine, ô Parisiens insoucieux! Si vous habitez la rive +droite, vous vous aventurez rarement au delà des ponts. Vous craignez de +vous hasarder dans les rues de la Harpe, des Mathurins-Saint-Jacques, +rues sombres, étroites, sinueuses, où deux charrettes forment une +barricade, où les infortunés piétons sont incessamment bloqués entre +d'humides murailles et des roues menaçantes. Quant à vous, indigènes du +quartier Latin, étudiants joyeux, grisettes alertes, hôteliers rapaces, +prolétaires laborieux, vous êtes trop occupés de vos plaisirs, de votre +industrie, de votre dénûment, pour songer aux glorieux débris du passé. +Voyez pourtant l'imposante ruine! Franchissez cette grille de fer qui +vous sépare du palais des Thermes; ne faites attention ni à l'ignoble +toiture dont on a chaperonné l'édifice, ni aux supports en pierre de +taille si grotesquement mêlés à la maçonnerie romaine; mais entrez, avec +une religieuse vénération, dans la grande salle, dont la voûte à arêtes +s'arrondit majestueusement, dont le sol, percé au centre d'un trou +circulaire, laisse voir de vastes souterrains: trois arcades ornent les +parois, une niche rectangulaire s'enfonce dans le mur méridional. Les +débris d'un bassin, des traces d'aqueducs, de fourneaux, de canaux de +conduite, une poupe de navire sculptée sur l'une des consoles, indiquent +la destination de cette salle, la seule qui ait survécu. Louée à un +tonnelier, par bail emphytéotique du 7 mai 1789, elle a servi de magasin +à futailles jusqu'en 1819, époque à laquelle M. Decazes, ministre de +l'intérieur, indemnisa le locataire, et fit commencer des travaux de +restauration.</p> + +<p>Quel palais ce devait être que celui dont la salle de bains avait +soixante-deux pieds de largeur, quarante-deux pieds de longueur et +autant de hauteur! Il couvrait les flans du mont <i>Leucotitius</i> (la +montagne Sainte-Geneviève) depuis le sommet jusqu'à la Seine. Fortunat, +poète du sixième siècle, parle avec emphase des jardins immenses de la +royale maison.</p> + +<table cellpadding="10" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="Cluny"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 300px; text-align: center;"> +<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"><br><b>(Plan du Palais des Thermes et de l'Hôtel de Cluny).</b></p> + +<p><b>Thermes.--A. Coupe de la salle des Thermes avec le jardin.--B. +fourneau.--C. Bain chaud.--D. Dépendances.--E. Bain froid.--F. Cour.--G. +Salle détruite en 1737.--H. continuation de l'édifice antique.</b></p> + +<p><b>Hôtel de Cluny.--I. Chapelle.--Chambre de François Ier.--L. Chambre de +d'Henri IV.--M. Galerie.--N. Escalier.--O. Pièce dite des Thermes.--P. +Salle à manger.--Q. Salon et arrière salon.--R. Dépendances.--S. Partie +de l'hôtel non occupé par la Collection de M. Dusommerard.</b></p> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 340px; text-align: center;"> +<p>«Les cimes s'élèvent jusqu'aux nues et les fondements atteignent +l'empire des morts,» dit Jean de Hauteville, écrivain du douzième +siècle. Cette demeure était digne des illustres hôtes qui y séjournèrent +successivement: Constance Chlore qui la fonda; Julien l'Apostat que les +troupes auxiliaires y proclamèrent empereur; Valens et Valentinien, qui +en datèrent des lois; puis Clovis et Clotilde, Childebert; Gisla et +Rotrude, filles de Charlemagne; le savant Aleuin, abbé de Cantorbery. +Mais les Normands saccagèrent le vieux monument; Philippe-Auguste en +abattit une partie qui excédait la nouvelle enceinte de Paris, et donna +le palais ainsi écorné à son chambellan Henri. Aux rois succédèrent les +seigneurs et les prélats: Raoul de Meulan, Jean de Courtenay, +l'archevêque de Reims, l'évêque de Bayeux. Les constructions romaines +étaient déjà presque totalement détruites, quand Pierre de Chalus, abbé +de Cluny, acheta, en 1310, le palais des Termes ou des Thermes, +<i>palatium de Terminis sed de Thermis</i>. La résidence des empereur» et des +rois devint alors l'hôtel abbatial de l'ordre de Cluny.</p> + +<p>Le bâtiment actuel, commencé par Jean de Bourbon et terminé par Jacques +d'Amboise en 1490, est, suivant les expressions du ministre, «un modèle +presque unique d'une architecture dont les oeuvres religieuses semblent +seules avoir pu vivre jusqu'à nous. Tous ceux qu'impressionnent les +élégances gothiques admirent les bandeaux et les dentelures des +fenêtres; la tourelle hardie avec son hélice de pierre, le style fleuri +de la chapelle, les douze dais rangés le long de ses murailles, et sa +voûte, dont les nervures, toutes basées sur un pilier central, +s'éparpillent en gracieux réseau. A la valeur architecturale de l'hôtel +de Cluny s'ajoute celle des souvenirs qui s'y rattachent. Dans une +chambre qui existe encore, François Ier surprit Marie, veuve de Louis +VII, en tête-à-tête avec le duc Suffolk, et fit légitimer immédiatement +leurs amours clandestins par un cardinal qu'il avait eu la précaution +d'amener. </p> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p>L'une des premières troupes de comédiens qui s'établirent en +concurrence avec les <i>maîtres de la Passion</i> donnait ses représentations +à l'hôtel de Cluny. Les religieuses de Port-Royal, ces pieuses femmes +qui eurent l'honneur d'avoir Racine pour historien, habitaient l'hôtel +de Cluny en 1623. La tourelle servit aux observations astronomiques de +Delille, de Lande et de Messier, que Louis XV avait surnommé le <i>furet +des comètes.</i> Les appartements du premier et du second étage furent +occupés par les grands établissements typographiques de MM. Moutard, +Vincent, Fusch, Leprieur. Ainsi la politique, la religion, l'art +dramatique, les sciences, l'imprimerie, revendiquent une part dans les +annales de l'hôtel de Cluny.</p> + +<p>De tous les habitants de ce manoir vénérable. M. Dusommerard est celui +qui a fait le plus pour en assurer la conservation, en indiquant le +parti que la science en pouvait tirer. Conseiller-maître à la cour des +comptes, il employa, durant trente années, tous les loisirs que lui +laissaient ses fonctions à recueillir des objets d'art, de sorte que +l'ameublement se trouve en harmonie avec le local. Dans l'immense +collection rassemblée par le savant et laborieux archéologue, le moyen +âge ressuscite tout entier. Aussitôt qu'on y pénètre, on rompt avec la +vie réelle, on est transporté aux temps de Charles VII ou de François +Ier. Dès le vestibule, on passe entre deux haies de bahuts, d'émaux, de +bas-reliefs coloriés, de groupes en marbre, de faïences vernissées, de +tableaux de Jean Van Eyck ou de Lucas de Leyde. Nous voici dans la salle +à manger. L'heure du repas va sonner; de hautes chaises attendent les +convives; les fourchettes à deux dents, les cuillers et les couteaux à +manche d'ivoire.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007a.png"></p> + +<table cellpadding="10" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="Cluny"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 30%;"> +<b>Collection Dusommerard. --Quenouille en bois représentant +sainte Geneviève filant, Dalila et Samson, Rachel et Sisara, Judith et +Holopherne, et Rebecca à la fontaine.</b> + </td> + <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 40%;"> +<b>Collection Dusommerard.<br>--Miroir de toilette.</b> + </td> + <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 30%;"> +<b>Collection Dusommerard. --Couteau en ivoire représentant +le sacrifice d'Abraham.</b> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + + + + +<p>Les <i>hanaps</i >gigantesques, garnissent la table. Sur les dressoirs sont +étages les riches produits des fabriques de Limoge, de Faënza, de +Montpellier; les vases en grès de Flandre, les plats de Bernard Palissy. +Le salon, la chambre dite de François Ier, n'ont pas de moindres +richesses; des figures d'enfants en ivoire, par François Flamand; un +meuble florentin, marqueté de mosaïques, de lapis, de cornalines, de +plaques d'or et d'argent; un lit dont le dais est soutenu par de belles +cariatides, un échiquier en cristal de roche hyalin, plusieurs armures +complètes, des boucliers <i>repoussés</i>, des bas-reliefs de bois ou de +marbre, des glaces de Venise, des outils en fer et en acier ciselés et +damasquinés. La chapelle regorge d'objets relatifs au culte: retables +massifs, stalles en bois ouvré, tableaux à volets» diptyques et +triptyques, reliquaires ciselés, missels manuscrits, encensoirs, +<i>custodes</i>, crosses de cuivre ou d'ivoire, étoles, chapes, chasubles et +ornements d'église. En sortant de l'hôtel de Cluny, on a fait un cours +complet d'archéologie; on connaît les moeurs et usages d'autrefois; on +sait comment nos ancêtres entendaient la vie spirituelle ou matérielle, +comment ils s'habillaient et se meublaient, priaient et combattaient. La +collection Dusommerard est une nécropole où chaque siècle a laissé des +ossements.</p> + +<table cellpadding="10" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="Cluny"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 50%;"> +<p class="mid"><img alt="" src="images/007b.png"><br><b>Collection Dusommerard.--Viguière d'étain.</b></p> + </td> + <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 50%;"> +<br><br><p class="mid"><img alt="" src="images/007c.png"><br><b>Collection Dusommerard.<br>--Étrier de François Ier.</b></p> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + + + + +<p>Il faudrait un volume, un gros <i>in-folio</i>, pour énumérer seulement ce +qu'elle renferme; mais, dans l'impossibilité de tout décrire, nous +devons une mention spéciale aux curiosités dons nous donnons le dessin. +Ces étriers sont ceux que portait François 1er à la bataille de Pavie. +Conservés comme un trophée par le comte de Launoy, qui fit prisonnier le +roi de France, ils ont été achetés à sa famille par M. Dusommerard. Ils +sont en cuivre doré, maintenu par des barres d'acier. Ils présentent sur +la face les lettres F. REX, et sur les tranches la couronne de France, +avec les salamandres des Valois. Au bas, dans un lambrequin, ou lit +cette devise: <i>Nutrisco et exstinguo.</i></p> + +<p>François Briot, orfèvre du seizième siècle, a donné les dessins de cette +belle aiguière d'étain, qu'on peut comparer sans désavantage aux plus +charmantes oeuvres de Benvenuto Cellini. Ce manche de couteau en ivoire, +représentant le <i>Sacrifice d'Abraham</i>, surpasse en élégance les +meilleurs morceaux des artistes dieppois.</p> + +<p>Ce miroir de toilette, rehaussé d'un cadre de bois doré, d'une frisure +et d'un médaillon d'ivoire, est surmonté du groupe de Vénus et des +Amours. Cette quenouille en buis demande à être examinée à la loupe, +tant les détails en sont fins et délicats. La hampe est enrichie de cinq +sujets: <i>Sainte Geneviève filant, Dalila et Samson, Rachel et Sisara, +Judith et Holopherne</i>, et <i>Rebecca à la fontaine</i>. Ce sont de charmantes +miniatures, sculptées avec un art dont le secret est aujourd'hui perdu.</p> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"><br><b>Galerie Dusommerard.</b></p> + +<p>A peine M. Dusommerard avait-il fermé les yeux, que des étrangers se +présentèrent pour acquérir sa précieuse galerie: mais ses héritiers ont +préféré la vendre à l'État. Ils ont accepté les 200.000 fr. que leur +offrait la direction des Beaux-Arts, plutôt que de livrer l'oeuvre +paternelle spéculateurs qui l'auraient dépecée ou emportée hors de +France. Nous recueillerons bientôt le fruit de ce patriotique service. +Après avoir acheté l'hôtel de Cluny» l'on adoptera sans doute les plans +de M. Albert Lenoir, couronnés par l'Institut en 1833: une galerie +intermédiaire unira les Thermes à l'hôtel; les deux édifices seront +débarrassés des vieilles et sales maison» qui leur disputent l'air et le +soleil, et la collection Dusommerard, convenablement classée, augmentée +par de nouvelles trouvailles et de nouvelles acquisitions deviendra le +plus beau musée archéologique de l'Europe.</p> + +<br><br> + +<h2>Académie des sciences</h2> + +<h4>COMPTE-RENDU DES TRAVAUX DEPUIS LE COMMENCEMENT DE L'ANNÉE.</h4> + +<p>Il n'y a guère plus de vingt ans que le public a été admis aux séances +de l'Académie des sciences. C'est le <i>Globe</i> qui le premier, en 1825, +rendit un compte régulier des séances; jusque-là, il n'y avait été +consacré dans la presse périodique que quelque articles courts et +accidentels. La plupart des journaux, aujourd'hui, confient à des hommes +spéciaux la rédaction d'un feuilleton hebdomadaire, destiné à mettre +leurs lecteurs au courant des travaux de notre premier corps savant.</p> + +<p><span class="sc">L'Illustration</span> ne pouvait rester en dehors de ce mouvement qui porte les +esprits à s'enquérir des découvertes scientifiques, soit qu'on les +apprécie pour elles-mêmes, avec un amour désintéressé de la science, soit +qu'on y cherche surtout leurs diverses applications pratiques. Il est +donc dans notre intention de donner le résumé de ce qui se passe à +l'Académie des sciences; seulement, mous nous bornerons à un +compte-rendu trimestriel qui offrira plus d'un avantage sur l'analyse +l'analyse hebdomadaire des séances. Il est facile d'en concevoir en +effet, que nous serons mieux à même d'analyser une discussion et d'en +faire ressortir les conséquences, lorsque nous aurons sous les yeux +toutes les phases qu'elle aura subies, que si nous l'avions suivie pas à +pas ne l'envisageant chaque fois qu'un point de vue unique sous lequel +elle nous est présentée. De plus, nos résumés seront rédigés d'après les +comptes-rendus officiels des séances que publient MM. les secrétaires +perpétuels, ils offriront donc toutes les garanties d'exactitude. +Néanmoins nos lecteurs ne doivent pas s'attendre à nous voir entrer dans +les détails des moindres communications faites à l'Académie, ni même à +les trouver toutes mentionnée ici. Nous ne pouvons évidemment nous +occuper que de celles qui ont pris un développement d'une certaine +étendue. Quant à l'impartialité, dont nous nous sommes fait une règle, +nous laissons à nos lecteurs eux-mêmes le soin de l'apprécier.</p> + +<h3>I.</h3> + +<h4>SCIENCES MÉDICALES.</h4> + +<p>Les médecins ont apporté, depuis quelques mois, à l'Académie des +sciences, un tribut inaccoutumé; au lieu de n'occuper, comme à +l'ordinaire, qu'un espace bien modeste dans les comptes-rendus, ils les +ont envahis presque en entier, profitant de la courtoisie des sciences +exactes et des sciences naturelles, qui leur ont cédé la place pour +quelque temps.</p> + +<p>En effet, cette affluence de mémoires sur la médecine, la chirurgie, +l'anatomie, la physiologie, devait cesser bientôt. Quelques places +vacantes et vivement désirées excitaient le zèle d'une foule de +candidats, et, suivant l'usage, chacun d'entre eux adressait à +l'Académie un ou plusieurs Mémoires, qui, tout en parlant d'autre chose, +voulaient dire au fond; «Nommez-moi à la place de M. Double, de M. +Larrey, etc.» Les nominations faites, nous courons grand risque de voir +voir arriver au bureau beaucoup moins de Mémoires, car le uns ont obtenu +ce qu'ils voulaient, les autres n'ont plus rien à demander jusqu'à +nouvel ordre.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, le public studieux ne peut que se féliciter de cette +émulation, de cette sorte de concours entre des candidats parmi lesquels +on comptait bon nombre d'esprits supérieurs, dont les travaux à cette +occasion sont acquis à la science, et resteront comme autant de titres +dans l'avenir de ceux qui n'ont pu encore, cette fois, arriver au +fauteuil académique. Quant aux trois hommes éminents qui ont obtenu cet +honneur, leur passé nous est un gage d'un avenir fécond en travaux du +premier ordre.</p> + +<p>Deux places étaient devenues vacantes dans la section de médecine et +de chirurgie, telle de M. Double et celle du vénérable Larrey.</p> + +<p>Parmi les candidats nombreux qui se présentaient pour la première, trois +médecins haut placés dans la science se partageaient les voix de l'école +et du monde médical, M. Andral et M. Rayer, non moins célèbres par leurs +ouvrages que par leur pratique, et M. Cruveilhier, qui a fait pour +l'anatomie pathologique ce que la mort avait empêché Bichat d'exécuter.</p> + +<p>On s'accordait assez généralement à placer M. Andral au premier rang, et +la section, juge suprême en ce point, partageait l'opinion générale; +mais on était fort embarrassé de savoir comment s'en tirer poliment avec +les deux autres candidats, qui ne sont pas de ces hommes qu'on puisse +traiter sans cérémonie.</p> + +<p>On a toujours reproché à la médecine de s'entendre fort bien avec la +mort, et nous devons avouer humblement que cette fois la mort vint +merveilleusement en aide à messieurs les médecins candidats et +académiciens. Une place devint vacante, dans la section d'agriculture, +par le décès de M. Morel de Vindé; alors M. Rayer se désista de sa +candidature en médecine, et arguant de ses travaux sur quelques maladies +des animaux domestiques, il se présenta comme candidat pour la section +d'agriculture.</p> + +<p>Restaient deux candidats qui dominaient évidemment les autres, et l'on +pensait que la section les présenterai tous deux sur la même ligne; +c'était un honneur mérité, une sorte de dédommagement pour le moins +heureux.</p> + +<p>Mais la section académique n'a pas cru devoir agir ainsi. Elle a placé +au premier rang, et sur la même ligne que M. Andral, M. Poiseuille, à +qui ses beaux travaux sur la circulation ouvriront sans doute un jour +les portes de l'Institut, mais dont les titres, aux yeux du public +médical, ne sont pas supérieurs, ni même égaux à ceux de M. Cruveilhier.</p> + +<p>Au second rang était M. Cruveilhier.<br> + +Au troisième. MM. J. Guérin et Bourgery.<br> + +M. Andral a été élu le 6 mars.</p> + +<p>Quinze jours après la nomination de M. Andral, M. Rayer a été élu en +remplacement de M. Morel de Vindé. Que M. Rayer entrât à l'institut, +rien de plus juste; mais qu'il y soit entré dans la section +d'agriculture, c'est là un de ces coups de théâtre académiques dont tout +le monde est surpris; car enfin, malgré ses travaux sur la morve et le +farcin, ce n'est point comme vétérinaire ni comme agronome, c'est comme +médecin que M. Rayer a été nommé membre de l'institut. Loin de nous la +pensée de critiquer un choix auquel tout le monde applaudit; mais ce qui +nous semble moins à l'abri de la critique, c'est la division de +l'Académie par sections, division qui nous parait tout-à-fait inutile, +peut-être même un peu contraire à la fusion, à la fraternité si +désirables dans un corps savant, et dont le résultat principal est +d'amener, par exemple, l'admission dans la section d'astronomie d'un +médecin qui aurait étudié l'influence de la lune sur les maladies.</p> + +<p>Pendant que l'Académie s'occupait de remplacer M. Double, les candidats +se présentaient en foule pour le fauteuil de M. Larrey, et chacun d'eux +faisait de son mieux pour l'obtenir.</p> + +<p>Ces candidats pouvaient se diviser en deux classes, les chirurgiens +proprement dits et les hommes spéciaux. Parmi ces derniers, un opérateur +habile qui, le premier, a employé sur le vivant les instruments de la +lithotritie, avait, disait-on, beaucoup de chances d'être élu, quoiqu'il +eût pour rivaux des hommes plus haut placés que lui dans la science. On +s'en étonnait: «Et pourtant, disait M...., chirurgien lui-même et membre +de l'institut, rien n'est plus facile à concevoir.</p> + +<p>«Les membres de l'Institut se divisent en trois classes: 1º ceux qui ont +la pierre; 2º ceux qui ne l'ont pas et qui craignent de l'avoir; 3º +enfin, et ce sont les moins nombreux, ceux qui ne l'ont pas et qui ne +craignent pas de l'avoir. Ces derniers seulement, ajoutait M......, ne +voteront pas pour le lithotriteur.</p> + +<p>Cependant cette prédiction ne s'est pas tout-à-fait réalisée, la section +n'a pas admis d'hommes spéciaux parmi les candidate qu'elle a présentés, +et M. Civiale n'a pu réunir que quinze voix. Ce doit être une +consolation pour l'inventeur des instruments de la lithotritie, de voir +que du moins il n'a pas été vaincu avec ses propres armes.</p> + +<p>Les candidats présentés aux choix de l'Académie étaient portés sur la +liste dans l'ordre suivant:</p> + +<p>1° M. Lallemand;<br> + +2º M. Lisfranc;<br> + +3º M. Ribes;<br> + +4º MM. Velpeau et Gerdy;<br> + +5º MM. Amussat et Bégin;<br> + +6° M. Jobert de Lamballe.</p> + +<p>L'ordre de cette liste a beaucoup surpris le monde médical. Des travaux +remarquables et le respect dû à son âge faisaient comprendre que M. +Lallemand occupât le premier rang; mais la section de médecine et de +chirurgie peut seule nous dire quels motifs lui on fait placer au +quatrième et au cinquième rang MM. Velpeau, Gerdy et Bégin, qui +pouvaient figurer au premier; pourquoi M. Jobert s'est vu rejeter au +sixième rang, etc.</p> + +<p>Nous aurions beaucoup à dire sur ce chapitre; mais, loin de chercher le +scandale, nous le fuyons, et nous savons qu'on doit la paix aux vaincus.</p> + +<p>Des voix qui n'avaient pu se faire écouter au sein de la section ont +repris de l'influence dans le comité secret. L'Académie a voulu discuter +non-seulement les titres scientifiques, mais tous les antécédent des +candidats, et connaître non seulement le savant, mais aussi l'homme sur +qui devrait tomber son choix; puis, après cette enquête solennelle, et +sans s'arrêter à l'étrange classification de la section de chirurgie, +elle a élu M. Velpeau.</p> + +<p>Maintenant qu'à l'agitation électorale, aux angoisses de la lutte, a +succédé le calme, essayons de donner à nos lecteurs une idée sommaire +des travaux les plus intéressants dont on ait entretenu l'Académie dans +ces derniers temps.</p> + +<p>Une question importante dans ses rapports avec les sciences médicales et +avec l'économie sociale tout entière, c'est celle de la formation des +matières azotées neutres de l'organisation et des matières grasses, qui +passent successivement des végétaux aux herbivores et de ceux-ci aux +carnassiers. Cette question se rattache à tous les phénomènes de +l'alimentation.</p> + +<p>MM. Dumas et Boussingault, dans leur <i>Essai de physiologie chimique</i>, +avaient posé en principe que l'albumine, la librine et la caséine, ces +trois substances si abondamment répandues dans les solides ou les +liquides de l'économie, existant dans les plantes; qu'elles passent +toutes formées dans le corps des herbivores, d'où elles sont +transportées dans celui des carnivores; que les plantes seules ont le +privilège de fabriquer ces produits, dont les animaux s'emparent, soit +pour les assimiler, soit pour les détruire, selon les besoins de leur +existence.</p> + +<p>Etendant ces principes à la formation des matières grasses, qui, selon +eux, prennent complètement naissance dans les plantes, ces auteurs les +avaient considérées comme venant jouer dans les animaux le rôle de +combustible ou même quelquefois un rôle transitoire, et avaient résumé +l'ensemble de ces vues et leurs conséquences dans le tableau suivant:</p> + +<pre> + + LE VÉGÉTAL L'ANIMAL + +Produit des matières azotées neu- Consomme des matières azotées + tres. neutres. + -- des matières grasses. -- des matières grasses. + -- des sucres fécules, gom- -- des sucres, fécules, + mes. gommes. +Décompose l'acide carbonique. Produit de l'acide carbonique. + -- l'eau. -- de l'eau. + -- les sels ammoniacaux. -- des sels ammoniacaux. +Dégage de l'oxygène. Consomme de l'oxygène. +Absorbe de la chaleur. Produit de la chaleur. + -- de l'électricité. -- de l'électricité. +Est un appareil de réduction. Est un appareil d'oxydation. +Est immobile. Est locomoteur. +</pre> + +<p>Dans un mémoire sur les matières azotées neutres de l'organisation, lu à +l'Académie le 28 novembre 1842, MM. Dumas et Cahors admettent que les +plantes sont chargées de fabriquer la <i>protéine</i>, qui sert de base à +l'albumine, à la fibrine et à la caséine; que les animaux peuvent bien +modifier cette matière, l'assimiler ou la détruire, mais qu'il ne leur +est pas donné de la créer. Après avoir, par des analyses délicates, +reconnu les proportions élémentaires de ces substances, ils ont été +conduits, par les déductions les plus logiques, à émettre cette +proposition, que l'obligation indispensable où sont tous les animaux de +faire entrer dans leur régime les matières azotées neutres qui existent +dans leur propre organisation, la présence de la presque totalité de ces +matières dans l'urée chez l'homme et les herbivores, dans l'acide urique +chez les oiseaux et les reptiles; enfin, ce fait que l'homme rend en +urée à peu près tout l'azote qu'il a reçu sous forme de matière azotée +neutre, permettent de considérer comme presque certain que toute +l'industrie de l'organisme animal se borne, suit à s'assimiler cette +matière azotée neutre quand il en a besoin, soit à la convertir en urée.</p> + +<p>«L'analyse de la farine des céréales, disent ces auteurs, nous apprend à +y reconnaître; 1º l'albumine; 2º la librine; 3º la caséine; 4º la +glutine; 5º des matières grasses; 6º de l'amidon, de la dextrine et du +glucose ou sucre.</p> + +<p>«Nous regardons comme démontré que tout aliment des animaux renferme +sinon les quatre premières substances, c'est-à-dire les matières azotées +neutres, du moins quelques-unes d'entre elles.</p> + +<p>«Nous admettons que dans les cas où l'amidon, la dextrine et le sucre +disparaissent de l'aliment, ils sont remplacés par des matières grasses, +comme cela se voit dans l'alimentation des carnivores.</p> + +<p>«Nous voyons enfin que l'association des matières azotées neutres avec +les matières grasses et les matières sucrées ou féculentes constitue la +presque totalité des aliments des animaux herbivores.</p> + +<p>«Ne ressort-il pas de là ces deux principes fondamentaux de +l'alimentation:</p> + +<p>«1º Que les matières azotées neutres de l'organisation sont un élément +indispensable de l'alimentation des animaux;</p> + +<p>«2 Qu'au contraire les animaux peuvent, jusqu'à un certain point, se +passer de matières grasses; qu'ils peuvent se passer absolument de +matières féculentes ou sucrées, mais à la condition que les graisses +seront remplacées par des quantités proportionnelles de fécules ou de +sucres et réciproquement.»</p> + +<p>Enfin, le 13 février dernier, M. Payen lut en son nom et en celui de MM. +Dumas et Boussingault un Mémoire du plus haut intérêt, intitulé; +<i>Recherches sur l'engraissement des bestiaux et la formation du lait</i>. Ce +mémoire contient les propositions suivantes:</p> + +<p>Les matières grasses ne se forment que dans les plantes; elles passent +toutes formées dans les animaux, et là peuvent se brûler immédiatement +pour développer la chaleur dont l'animal a besoin, ou se fixer plus ou +moins modifiées dans les tissus pour servir de réserve à la respiration.</p> + +<p>Les animaux carnivores contiennent des matières grasses, et ils n'en +rejettent par aucune de leurs excrétions. C'est dans ces animaux, par +conséquent, qu'il est facile de reconnaître d'où viennent ces matières +et comment elles disparaissent.</p> + +<p>Chez les chiens, le chyle qui se forme sous l'influence d'une +alimentation riche en fécule ou en sucre, celui qui provient de la +digestion de la viande maigre, sont également pauvres en globules, +translucides, et n'abandonnent que peu de chose à l'éther.</p> + +<p>On observe des caractères tout opposés dans le chyle résultant de la +digestion d'aliments gras.</p> + +<p>Les substances grasses de nos aliments passent donc, sans altération +profonde, dans le chyle et de là dans le sang.</p> + +<p>La matière grasse toute faite est donc le principal, sinon le seul +produit à l'aide duquel les animaux puissent régénérer la substance +adipeuse de leurs organes, ou fournir le beurre de leur lait.</p> + +<p>Pour les herbivores, l'origine de la graisse n'est pas aussi facile à +déterminer que pour les carnivores. Trouve-t-on dans les plantes assez +de matière grasse pour expliquer à son aide l'engraissement du bétail et +la formation du lait, ou faut-il, avec Hubert et M. Liebig, admettre que +les graisses animales sont les produits de certaines transformations du +sucre ou de l'amidon des aliments?</p> + +<p>Cette dernière opinion se trouve appuyée par des observations de M. +Dumas, et se fonde d'ailleurs sur des principes très admissibles en +chimie; toutefois, les auteurs du Mémoire que nous analysons adoptent +une opinion contraire.</p> + +<p>Suivant eux, c'est dans ses aliments que le boeuf à l'engrais trouve +toute faite la graisse qu'il s'assimile, que la vache trouve le beurre +de son lait.</p> + +<p>Dans leur opinion, les matières grasses se formeraient principalement +dans les feuilles des plantes, et elles y affecteraient souvent la forme +et les propriétés des matières cireuses. En passant dans le corps des +herbivores, ces matières, forcées de subir dans leur sang l'influence de +l'oxygène, y éprouveraient un commencement d'oxydation, d'où il +résulterait l'acide stéarique ou oléique qu'on rencontre dans le suif. +En subissant une seconde élaboration dans les carnivores, ces mêmes +matières oxydées de nouveau produiraient l'acide margarique qui +caractérise leur graisse. Enfin, par une oxydation plus avancée, ces +divers principes pourraient produire les acides gras volatils du sang et +de la sueur, et, par une combustion complète, se changeraient en acide +carbonique, et seraient éliminés de l'économie.</p> + +<p>En des points sur lesquels s'appuyait M. Liebig pour attribuer aux +fécules et aux sucres l'origine des matières grasses, c'était l'analyse +faite par lui de substances végétales comme le maïs, par exemple, qui, +suivant le célèbre professeur de Giessen, ne renfermerait pas un +millième de graisse ou de matières semblables.</p> + +<p>De nouvelles analyses faites par MM. Payen, Dumas et Boussingault ont +fait reconnaître dans le maïs 7, 5 à 9 pour 100 de matières grasses; +dans le foin sec, 2 pour 100 (Mémoire du 13 février); dans la paille +d'avoine, 5 pour cent; dans la luzerne, 3, 5 pour 100, et dans le son, 5 +pour 100 de ces matières liquides ou solides.</p> + +<p>D'expériences longues et faites avec soin il résulte que, pour produire +une quantité de beurre qui s'élève 67 kilog., une vache mange une +quantité de foin qui renferme au moins 69 kilog., et probablement 70 +kilog., ou même plus encore de matières grasses» c'est-à-dire que la +vache extrait de ses aliments presque toute la matière grasse qu'elle y +trouve pour la convertir en beurre.</p> + +<p>De plus, la vache prend encore à ses aliments les matières azotées +neutres qu'ils contiennent et les converti! en lait, tandis que le boeuf +n'en assimile qu'une partie; d'où l'on peut conclure que, sous le +rapport économique, la vache laitière mérite la préférence, s'il s'agit +de transformer un pâturage en produits utiles à l'homme.</p> + +<p>D'autres expériences ont prouvé: 1º que la pomme de terre, la betterave +et la carotte n'engraissent que quand on les associe à des produits +renfermant des corps gras, comme les pailles, les graines des céréales, +etc.; 2º qu'à poids égal, le gluten mêlé de fécule et la viande riche en +graisse produisent un engraissement qui, pour le porc, diffère dans le +rapport de 1 à 2.</p> + +<p>Aux propositions émises dans ce Mémoire M. Liebig fit l'objection +suivante (séance du 6 mars):</p> + +<p>On a dit qu'une vache trouvait dans ses aliments la matière grasse de +son beurre; mais on n'a pas parlé de ses excréments, qui contiennent une +quantité de graisse presque égale à celle des aliments. Si en six jours +une vache reçoit dans sa nourriture 736 grammes de graisse, et qu'elle +en rende dans ses excréments 717 g. 56, d'où proviennent les 3 k. 116 g. +de beurre qu'elle produit dans ce même espace de temps?</p> + +<p>M. Magendre crut devoir ajouter à cette objection de M. Liebig que ses +propres observations comme membre de la commission chargée d'expériences +pour l'alimentation des chevaux de l'armée l'avaient conduit, ainsi que +ses collègues, à des résultats analogues à ceux du professeur de +Giessen.</p> + +<p>M, Dumas, opposant à l'objection de M. Liebig une argumentation habile, +établit que ce professeur a raisonné d'après des faits observés, non sur +un même animal, mais sur des animaux différents, de manière à présenter, +non pas une expérience, mais l'hypothèse suivante: Si l'on suppose +qu'une vache qui a mangé un foin très pauvre en matière grasse ait donné +beaucoup de lait très riche en beurre et produit beaucoup d'excréments +très riches en matière grasse, ne deviendra-t-il pas bien vraisemblable +que la graisse des aliments ne produit pas le beurre?</p> + +<p>M. Dumas ajoute que ce n'est plus 2 pour 100 de graisse qu'il faut +compter dans le foin, mais bien 4 ou 5 pour 100, ainsi qu'il résulte de +nouvelles expériences qui sont venues fortifier encore l'opinion émise +par les chimistes français et par Tiedemann et Gemelin.</p> + +<p>Dans la séance du 6 mars et flans celle du 13, MM. Payen et Boussingault +ont démontré que les résultats obtenus par la commission citée par M. +Magendre avaient une signification précisément contraire à celle qui +était restée dans les souvenirs de l'honorable académicien.</p> + +<p>M. Liebig, dans une note adressée à l'Académie, et lue à la séance du 3 +avril, a repris la discussion avec une énergie nouvelle. Le chimiste +allemand semble piqué au vif des arguments quelque peu ironiques du +professeur français, et il cherche à lui rendre la pareille en termes +qui seraient fort amers s'ils étaient justes.</p> + +<p>M Dumas fait remarquer qu'au point où cette discussion est amenée, il +faut s'en rapporter aux faits, et laisser de côté les raisonnements; +c'est nue question d'agriculture pratique, et qui ne peut être résolue +définitivement que par des expériences bien combinées.</p> + +<p>L'honorable président de l'Académie réfute ensuite, avec beaucoup de +dignité et de la manière la plus claire, les insinuations de M. Liebig, +et, arrivant à la partir de sa lettre où ce chimiste assure avoir fait +une expérience réelle sur la production du lait, il déclare qu'en +présence de cette affirmation il croit devoir se borner à dire que, si +l'expérience de M Liebig est réelle, elle est en pleine contradiction +avec celle qui a servi de contrôle aux vues des chimistes de Paris.</p> + +<p>Après quelques explications données par M. Boussingault, pour établir +qu'on ne peut tirer de ses anciennes recherches aucune conclusion qui +soit applicable à la question actuelle, M. Dumas, répondant à M. +Ray-Lussac, qui est chargé de la défense de M. Liebig, rappelle que ce +dernier a fait parvenir à Paris, sur la question dont il s'agit, un +article en allemand, une lettre le 6 mars, enfin sa lettre de ce jour; +et, citant une traduction textuelle de l'article en allemand, M. Dumas +termine en démontrant que, d'après l'identité des nombres que renferme +cet article avec ceux qui résultent des expériences de M. Boussingault +et ceux des lettres de M. Liebig, on devait conclure qu'il n'y avait pas +eu de nouvelle expérience jusqu'à ce que M. Liebig eût assuré le +contraire.</p> + +<p>Dans cette même séance M. Dumas présente, de là part de M. Lewy de +Copenhague, une <i>Note sur la cire des abeilles</i>. Ce jeune médecin y +prouve que la potasse concentrée et bouillante dissout la cire et la +transforme en acides gras, contrairement à l'opinion reçue et soutenue +notamment par M. Liebig, qui, reconnaissant que les matières grasses des +végétaux se rapprochent de la cire, se refuse à admettre qu'une matière +grasse non saponifiable comme la cire puisse, sous l'influence de +l'organisme, se transformer en acides stéarique et margarique. M Lewy +conclut de ses expériences qu'il n'y a entre les principes de la cire et +ceux des corps gras ordinaires d'autre différence que celle qui résulte +d'une oxydation plus ou moins avancée.</p> + +<p>Enfin, dans la séance du 17 avril. M. Payen, qu'une indisposition avait +forcé à s'absenter le 3, oppose des faits positifs à quelques assertions +de M. Liebig. Ainsi, cet habile chimiste a dit que la chair des +carnivores, qui sont de tous les animaux ceux qui mangent le plus de +graisse, ne contient pas de graisse et n'est pas propre à +l'alimentation; et pourtant ce sont des carnassiers, les baleines, +cachalots, phoques, etc., qui accumulent et nous fournissent les plus +énormes masses de graisse. Les chats contiennent souvent des proportions +considérables de graisse, et sont au moins aussi gras que les lapins, +etc. M. Payen termine en disant qu'il n'existe probablement pas de +graines de monocotylés ou de dicotylés, pas une spore de champignon, pas +une sporule microscopique de cryptogame, qui ne renferme en quantité +notable des matières grasses.</p> + +<p>Cette immense question est loin d'être éclairée complètement. Quoique en +lisant les Mémoires des chimistes français, on se sente entraîné vers +leur opinion par la manière claire et logique dont elle est exposée et +par les expériences nombreuses qui en sont la base; quoiqu'on souhaite +vivement que de nouveaux travaux viennent sanctionner cette loi posée +par un esprit essentiellement juste et grand dans ses vues, cependant on +reste encore en suspens; M. Liebig n'est pas homme à abandonner si +facilement le terrain, et l'on attend que de nouvelles preuves amènent +la conviction.</p> + +<p><i>Recherches sur la quantité d'acide carbonique exhalée par le poumon de +l'espèce humaine</i>. Tel est le titre d'un Mémoire lu par MM. Andral et +Gavarret. Des expériences faites par ces auteurs il résulte:</p> + +<p>Que la quantité d'acide carbonique exhalée par le poumon dans un temps +donné? varie en raison de l'âge, du sexe et de la constitution des +sujets.</p> + +<p>Chez l'homme, la quantité d'acide carbonique exhalée va croissant de +huit à trente ans, puis décroît à partir de cet âge, et surtout après +quarante ans. Cette quantité va de 5 grammes 12 g. 2 de carbone par +heure de huit à trente ans, et de 10 g. 1 à 5 g. 8 de quarante à cent +deux ans.</p> + +<p>Chez la femme, la quantité d'acide carbonique exhalée va en croissant +jusqu'à la puberté, puis s'arrête au moment où les menstrues +s'établissent, et demeure au chiffre de 6 g. 1 de carbone pour une +heure, comme chez les enfants, jusqu'à l'époque où les menstrues +cessent; elle augmente alors pendant quelque temps, et parvient à 8 g. 1 +de carbone, puis de nouveau décroît sous l'influence de l'âge.</p> + +<p>La suppression des menstrues par maladie ou par grossesse amène aussi +l'augmentation de la quantité d'acide carbonique exhalé par le poumon.</p> + +<p>Enfin, dans les deux sexes, cette quantité est d'autant plus grande que +la constitution est plus forte et le système musculaire plus développé.</p> + +<p>M. Perry a présenté un Mémoire intéressant sur la part qu'on doit, +suivant lui, accorder à la rate dans l'étiologie et la <i>thérapeutique +des fièvres intermittentes</i>.</p> + +<p>Plusieurs Mémoires de chirurgie et d'anatomie ont été lus par MM. +Velpeau, Bégin, Hubert de Lamballe, Amussat et Leroy-d'Etiolles.</p> + +<p>Ou croyait en avoir fini avec l'arsenic, mais point du tout; il a fallu +que l'ancienne commission nommée vers l'époque d'un procès fameux +s'occupât de nouveau de cette substance redoutable.</p> + +<p>M. de Gasparin avait communiqué à l'Académie une note d'où résultait ce +fait, que les moutons et les boeufs semblaient peu sensibles aux effets +toxiques de l'arsenic, et que l'acide arsénieux à haute dose était, chez +ces animaux, un moyen thérapeutique fort utile dans certaines affections +de la poitrine.</p> + +<p>La commission ne s'est pas encore prononcée; mais, au milieu des notes +et des mémoires que cette communication a fait pleuvoir sur le bureau de +l'Académie, un travail de MM. Plandin et Danger semble établir que +l'acide arsénieux est très peu absorbé par la muqueuse des voies +digestives chez les moutons; que ces animaux supportent généralement +assez bien l'ingestion de cette substance, mais qu'elle est +inévitablement funeste pour eux quand on l'introduit dans l'économie en +la plaçant sous la peau.</p> +<br><br> + +<h2>Revue algérienne</h2> + +<h4>PORT D'ALGER--COLONISATION DE L'ALGÉRIE.</h4> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/009.png"><br> + +<p><i>Port d'Alger</i>--Le port d'Alger est situé à l'ouest et à l'entrée d'une +rade entièrement ouverte aux vents du large; il a été construit en 1530 +par Khaïr-Eddin, frère de Barberousse. A 300 mètres en mer, existait un +banc de roches, ou îlots, en arabe Al-Djézaïr, d'où Alger a pris son +nom. Les Espagnols y avaient fait un fort; Khaïr-Eddin les en chassa, et +réunit ces îlots à la ville par une jetée: c'est la jetée appelée +Khaïr-Eddin Plus tard, on forma une petite darse de 3 hectares, au moyen +d'un môle construit à l'extrémité sud de l'île, et lancé vers le sud à +150 mètres dans la mer. Ce môle, duquel dépend la conservation de la +darse, était en 1830, époque de l'occupation d'Alger par l'armée +française, dans un état de délabrement complet et de ruine imminente, +malgré les travaux considérables des Turcs. C'était sur ce point qu'ils +portaient toutes les ressources dont ils pouvaient disposer en esclaves +et en argent; cependant l'ouvrage de chaque campagne était sans cesse +détruit pendant la saison du gros temps. Il en fut de même des premiers +travaux exécutés par les ingénieurs français, qui ne purent réussir à se +rendre maîtres de la violence des flots, sur un point où ils ont des +effets d'une puissance extraordinaire, qu'en recourant à des moyens de +construction plus puissants que ceux qu'on avait employés jusqu'ici. +Tandis que les blocs les plus forts employé dans la digue de Cherbourg +ne pèsent pas plus de 5 à 6 mille kilogrammes, on entassa dans la jetée +à Alger des blocs de 22 mille kilogrammes. Mais comme l'extraction et le +transport de blocs aussi considérables eût été à peu près impossible, M. +Poirel, Ingénieur, chargé en chef de la direction des travaux, eut +l'heureuse idée de les fabriquer artificiellement, au moyen du béton, +matière connue de tous les constructeurs, et qui a la propriété de +durcir dans l'eau. Grâce à cette invention, le môle a pu être +reconstruit tout entier à neuf, en quelques années, et avec une solidité +désormais l'épreuve des plus grosses mers.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010a.png"></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010b.png"><br><b>Travaux du port d'Alger.--Chantier des blocs de béton qui +s'immergent par an.</b></p> + +<p>Le système généralement employé de nos jours pour la construction des +jetées à la mer est celui que l'on connaît sous le nom de <i>jetées à +pierres perdues</i>. Il était pratiqué chez les Romains, ainsi qu'on le +voit par les restes du port de Civita-Vecchia. La dimension des +matériaux employés à la composition de ces anciennes jetées est +généralement de 3 mètres cubes au plus, encore sont-ils remués par la +mer, et éprouvent-ils toujours quelque dérangement par les mouvements +les plus violents des vagues. Il a été reconnu qu'à Alger un volume de +10 mètres cubes était nécessaire pour que le bloc fût immuable, et ceux +que M. Poirel a fabriqués artificiellement en béton dépassent même ce +volume.</p> + +<p>Ces blocs sont faits de deux manières différentes: les uns se +construisent dans l'eau, sur la place même qu'ils doivent occuper; les +autres sont fabriqués à terre, pour être ensuite lancés à la mer.</p> + +<p>Les premiers se font en immergeant du béton dans des caisses échouées +sur l'emplacement des blocs. Ces caisses sont de grands sacs en toile +goudronnée, dont les parois sont fortifiées par quatre panneaux en +charpente, sur lesquels la toile est étendue et fixée. La masse de béton +qui la remplit peut donc se mouler parfaitement sur le terrain» et se +lier avec lui par les aspérités mêmes qu'il présente. Ces caisses-sacs +sont préparées sur le chantier et lancées dans le port, d'où elles sont +remorquées par des pontons, et amenées en flottant sur la place qu'elles +doivent occuper. On les y fixe au moyen de petites caisses en bois, +amarrées tout autour de la caisse-sac, et remplies de boulets. La +caisse-sac une fois mise en place, on y établit une machine à couler, +qui pose sur un échafaudage volant, communiquant avec la terre par un +pont de service.</p> + +<p>La deuxième espèce de blocs, qui se fait à terre, est fabriquée dans des +caisses sans fond, formées de quatre panneaux à assemblage mobile. Cinq +à six jours après le remplissage, on enlève ces panneaux, qui servent +pour un autre bloc. Le béton, ainsi mis à nu, a acquis, au bout d'un +mois ou deux au plus, suivant la saison, une consistance suffisante pour +que le bloc puisse être lancé à la mer. Les blocs sont préparés sur des +chariots qui roulent sur des chemins de fer. On emploie deux modes +d'immersion: le premier, en faisant poser le bloc sur deux planches +suiffées, et en donnant au chariot une légère inclinaison, qui suffit +pour que le bloc glisse par son propre poids; dans le second mode +d'immersion, le bloc, placé sur une cale inclinée, est d'abord descendu +dans l'eau jusqu'à ce qu'il plonge d'un mètre à l'avant; dans cette +position, il est saisi par une machine composée de deux flotteurs, entre +lesquels il est symétriquement placé. Ces flotteurs le saisissent au +moyen de chaînes passées en dessous du bloc, et le transportent en le +maintenant sur l'eau, à l'instar des chameaux dont les Hollandais se +servent pour alléger les vaisseaux et les faire passer sur les +hauts-fonds.</p> + +<p>Les travaux exécutés pour la consolidation de l'ancien môle, et les 150 +métrés de nouvelle jetée construits jusqu'en 1812 avaient eu pour +résultat d'augmenter un peu l'étendue du port d'Alger et d'ajouter +beaucoup à la sécurité des navires. La rade d'Alger, comme on le voit +sur la carte, forme à peu près un demi-cercle» ouvert du côté du nord. +Son extrémité orientale se termine au cap Matifou; la ville d'Alger est +presque à son extrémité occidentale. Ainsi la rade est garantie des +vents d'ouest par le massif d'Alger; des vents du midi, par les hauteurs +qui se rattachent à ce massif, et, plus loin, par le petit Allas; et, +des vents d'est, par le promontoire qui finit au cap Matifou; mais elle +reste ouverte à tous les rhumbs de vent qui viennent du nord, et qui +sont d'autant plus dangereux qu'ils poussent les bâtiments à la côte. A +l'est de la porte Bab-Azoun, extrémité méridionale de la ville, et à 300 +mètres environ du rivage, est une roche, couverte de 2 mètres d'eau +seulement, qu'on nomme la roche <i>Algefna</i>. A l'est de cet écueil en est +un autre, couvert de 5 métrés d'eau, dit <i>Roche-Écueil</i> ou +<i>Écueil-sans-nom.</i></p> + +<p>L'utilité de l'établissement d'un grand port à Alger, dans l'intérêt de +la marine militaire comme de la marine marchande, et approprié aux +besoins de l'une et de l'autre, a été unanimement reconnue par les +partisans de l'occupation restreinte, aussi bien que par ceux de +l'occupation étendue. Un bon port est, pour les uns, le principal, sinon +le seul profit qu'on peut retirer de notre possession africaine; pour +les autres, une condition indispensable du développement de notre +puissance. Mais l'importance même de cet établissement maritime, +l'étendue à lui donner, le temps et la dépense à consacrer à sa +création, toutes ces graves questions à résoudre, expliquent les +lenteurs qui ont fait ajourner jusqu'en 1812 l'adoption d'un plan +définitif.</p> + +<p>De nombreux projets ont été soumis à l'appréciation du gouvernement. Le +plus ancien, qui remonte à 1835, est de M. de Montluisant, ingénier en +chef, directeur des travaux hydrauliques à Toulon. D'autres ont été +successivement présentés par MM. Rang, capitaine de corvette; Delassaux, +capitaine de vaisseau; Lainé, contre-amiral; Poirel, ingénieur en chef +des Ponts-et-Chaussées; Raffeneau de Lile, inspecteur général des +Ponts-et-Chaussées, et Bernard, également général divisionnaire attaché +à la marine.</p> + +<p>Pendant la session de 1812, une vive discussion s'est engagée à la +Chambre des députés dans les séances des 4 et 5 avril, au sujet de ce +que l'on a appelé le <i>petit projet</i> de port de M. Poirel, et le <i>grand +projet</i> de M. Raffeneau de Lile. Le gouvernement, mis en demeure de se +prononcer entre ces divers projets, a fait connaître le 14 avril, à la +commission chargée de l'examen du budget pour 1843, que son choix +s'était fixé en faveur d'un travail nouveau proposé par M. Bernard, et +qui est un intermédiaire entre ceux de M. Poirel et Raffenau de Lile, +qu'il modifie à peu près également. Ce travail, que nous publions dans +la carte ci-jointe a obtenu la sanction du conseil d'amirauté. M. +Bernard fait partir la jetée sud d'une pointe de rocher au nord et près +du fort Bab-Azoun jusqu'à l'Écueil-sans-Nom; puis il prolonge le môle, +en partant de l'extrémité des 150 mètres exécutés et se dirigeant vers +le sud-est, un quart est dans une longueur de 500 mètres. Quinze +vaisseaux pourront s'amarrer à la jetée; la dépense est évaluée 16 +millions, 5 à 6 millions de moins que celle du projet Raffenau. La +chambre des députés, dans sa séance du 26 mai dernier, a augmenté de +600,000 francs le crédit de 900,000 francs porté au budget de 1843 pour +la construction du port d'Alger. L'allocation de 1.500.000 francs en +ajournerait l'achèvement jusqu'en 1854. L'intérêt de notre domination en +Algérie exige, au contraire, que les travaux de cet établissement +maritimes dont l'utilité est unanimement proclamée, soient poussée plus +activement, et il est à désirer que les ateliers reçoivent un +développement tel, qu'une allocation de 3 à 4 millions puisse être +annuellement employée; car ce n'est que lorsque nos flottes seront +assurées de trouver sur la rive algérienne, presque en face de Toulon, +un refuge et un abri, que la prophétie de Napoléon se réalisera, et que +la Méditerranée deviendra bien réellement un <i>lac français</i>.</p> + +<p><i>Colonisation de l'Algérie</i>.--C'est en 1843 la première fois qu'un +crédit spécial pour la colonisation figure au budget; c'est la première +fois aussi que le gouvernement a annoncé d'une manière certaine et +positive que son intention était non pas de coloniser lui-même ni de +cultiver ou faire cultiver les terres pour son propre Compte, mais de +favoriser par tous les moyens possibles la colonisation européenne en +Afrique.</p> + +<p>Divers systèmes étaient en présence, M. le lieutenant-général Bugeaud +s'est prononcé dans plusieurs écrits pour la colonisation militaire, M +le duc de Dalmatie, président du conseil et ministre de la guerre, a +déclaré, au nom du cabinet, dans la séance de là Chambre des dépotés du +26 mai dernier, que la colonisation militaire ne pouvait aboutir à des +résultats avantageux, et que la colonisation civile, qui amène la +famille, est la plus féconde et la meilleure. Celle-ci n'exclut pas, +d'ailleurs, l'emploi des moyens militaires. En même temps que des +ouvriers civils, toutes les compagnies disciplinaires et les condamnés +militaires qui se trouvent en Afrique seront employés à préparer cette +colonisation civile. Ils établissent des villages, les fortifient, font +les premiers frais d'établissement, de manière que le colon civil qui +arrive avec sa famille puisse y trouver un abri et un commencement +d'exploitation.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/011a.png"><br><b>Travaux du port d'Alger.--Chantier des blocs de béton qui +s'immergent par terre.</b></p> + +<p>Pour que les villes du littoral soient à tout jamais françaises il est, +en effet, indispensable de mettre entre elles et les indigènes du dehors +des villages européens, des cultivateurs, toute une population rurale +qui puisse les faire vivre en les protégeant, créer une production de +quelque importance et prêter un utile concours aux forces employées à la +garde du pays. Ainsi donc, la Ionisation, sagement limitée, est le +premier élément de conservation: elle peut nous donner, en peu d'années, +les moyens de pourvoir suffisamment à la défense de l'Algérie, sans +engager plus qu'il ne convient les forces et l'argent de la France. Afin +de donner à la formation des centres agricoles une marche régulière, un +arrêté du 18 avril 1811 a statué que la Colonisation d'un territoire +déterminé et la formation de nouveaux centres de population seraient +autorisées par arrêté du gouverneur-général qui réglerait les conditions +d*existence de ces établissements, leur déplacement, leur +circonscription, la population qu'ils seraient susceptibles de recevoir +immédiatement, l'étendue des terres à concéder aux premiers habitants.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/011b.png"><br><b>Épisode d'une razzia par des réguliers d'Abd-el-Kader sur +des Arabes soumis.</b></p> + +<p>Le plan de colonisation a été adopté, 12 mars 1842, pour la province +d'Alger, et principalement pour le Sahel (voir <i>L'Illustration</i>, p. 19, +2e col.), ainsi que pour les territoires de Koléah et de Blidah. D'après +ce plan, trois zones concentriques de villages embrassant tout le massif +d'Alger.</p> + +<p>La première, dite du <i>Fahs</i> (banlieue), destinée à couvrir Alger dans +toutes les directions et touchant à tous les points extrêmes de sa +banlieue, comprend sept centres: Hussein-Dey, Kouba, Bukadem, +Dely-Ibrahim, Drariah, près Kadous; l'Achour, entre Drariah et +Dely-Ibrahim: Chéréga, entre Dely-Ibrahim et la mer. Ils ne sont pas +distante de plus de trois kilomètres les uns des autres, et une route de +ceinture les reliera tous.</p> + +<p>La deuxième zone, dite de <i>Staouéh</i>, commence à l'est par un village au +devant de Birkadem, Saoula, pour se terminer, en passant par +Sidi-Sliman, Baba-Aassan, Ouled-Fayet et Staouéh, à Sidi-Ferrouch, qui +sera à la fois un village d'agriculteurs et de pêcheurs.</p> + +<p>La troisième, dite de Douéra a pour centres Ouled-Men dit, Douéra, +Maclina, El-Hadjer et Bou-Kandoura.</p> + +<p>Deux villages sont établis sur le territoire de Coléah: ce sont Fouka et +Douaouda, trois sur celui de Blidah. Mered, Ouled-Yaïch et Mehdouah.</p> + +<p>Un nouveau village, celui de Saint-Ferdinand, vient d'être terminé.</p> + +<p>La construction des villages du Sahel, ou 500 familles sont déjà +établies, a marché dans l'ordre des zones, en commençant le plus près +d'Alger et n'avançant que progressivement. Il est nature! que les +premiers établissements de la colonisation entourent le siège de notre +gouvernement et trouvent dans cette proximité une protection prompte et +assurée. Pour en hâter les progrès, la Chambre des députés vient +d'affecter à la colonisation, pour 1843, une dotation de 770.000 fr. +Mais, pour fournir des encouragements, l'oeuvre de la colonisation a +besoin de s'étendre, de l'affermissement de notre domination. La +campagne qui vient de s'ouvrir sous des auspices favorables ne saurait +manquer de l'affermir en ruinant de plus en plus la puissance +d'Abd-el-Kader. Déjà une heureuse razzia a fait tomber entre nos mains +sa <i>smalah</i>, c'est-à-dire ce qui représente chez les Arabes ce que nous +appelons en Europe les équipages, la suite, comprenant les tentes du +maître, sa famille, ses domestiques et ses richesses. Puissent les +efforts combinés des divers corps manoeuvrant dans toute la province de +l'Algérie amener enfin l'anéantissement complet de notre persévérant +ennemi!</p><br><br> + +<h2>Bulletin bibliographique.</h2> + +<p><i>La Russie en 1839</i>, par le marquis Custine; 4 vol in-8.--Paris, 1843. +<i>Amyot</i> 30 francs.</p> + +<p>Beaucoup d'esprit, trop d'esprit, les réflexions tour à tour justes et +fausses, souvent prétentieuses des chapitres entiers écrits avec un +style remarquable, des longueurs monotones, des répétitions +fastidieuses, des contradictions choquantes, une foule de faits curieux +et d'observations pleines de vérité et d'intérêt, de rares éloges, de +nombreux et de sévères critiques, tels sont les mérites et les défauts +du nouvel ouvrage que vient de publier M. de Custine, et qui a pour +titre <i>La Russie en 1839</i>.</p> + +<p>M, de Custine assure que, pendant son voyage, il racontait chaque nuit à +ses amis absents ses souvenirs de la journée, sans songer au public, ou +du moins en ne voyant le public que dans un lointain vaporeux. D'abord +il ne voulait pas faire imprimer ses lettres, qui étaient, pour la +plupart, de pures confidences. Fatigué d'écrire, mais non de voyager, il +comptait cette fois, observer sans méthode et garder ses descriptions +pour ses amis: diverses raisons l'ont décidé à tout publier; la +principale, c'est qu'il a senti chaque jour ses idées se modifier par +l'examen auquel il soumettait une société absolument nouvelle pour lui. +Il lui semblait qu'en disant la vérité sur la Russie, il ferait une +chose neuve et hardie, «Jusqu'alors, dit-il, la peur et l'Intérêt ont +dicté des éloges exagérés; la haine a fait publier des calomnies: je ne +crains ni l'un ni l'autre écueil.»</p> + +<p>M, de Custine a-t-il toujours évité avec bonheur ces deux danger, qui +lui paraissent si peu redoutables? Son imagination ardente lui a-t-elle +laissé voir la Russie telle qu'elle est? N'exagère-t-il pas le mal comme +le bien? Ce qui nous paraît certain, c'est que, malgré leurs répétitions +et leurs contradictions, les trente-six lettres dont se composent ces +quatre volumes n'ont pas été entièrement écrites sur les lieux pour des +amis. On a moins d'esprit et plus de simplicité, on fait moins de +réflexions profondes ou bizarres, on ne termine pas tant de périodes +cadencées par des petites phrases ou par des mots <i>à effet</i> lorsqu'on ne +voit le public que dans un lointain vaporeux. Personne assurément ne +reprochera à M. de Custine d'avoir travaillé son livre avec un soin tout +particulier. Le mérite d'un ouvrage quelconque ne dépend jamais du temps +que son auteur a mis à le composer. Il vaut mieux employer trois ou +quatre années à rédiger ses mots et ses impressions de voyage que de les +publier sans les revoir, sans les réunir, sans les proportionner, comme +certains écrivains modernes se sont vantés de l'avoir fait. Mais pourquoi +ne pas avouer la vérité?</p> + +<p>Le 10 juillet 1839, M. de Custine, qui s'était embarque quatre jours +auparavant à Travemunde, débarquait à Saint-Pétersbourg; le 26 septembre +suivant, il datait sa dernière lettre de Tilsitt. Son voyage n'avait +donc duré que deux mois et demi, et pendant ce court espace de temps M. +de Custine visita Saint-Pétersbourg, Moscou, et Nijni-Novgorod à +l'époque de la foire. Or, à en croire les Russes, il faut passer au +moins deux ans en Russie avant de se permettre de juger leur pays, le +plus difficile de la terre à définir.</p> + +<p>Rien n'est triste comme la nature aux approches de Pétersbourg: à mesure +qu'on s'enfonce dans le golfe, la marécageuse Ingrie, qui va toujours +s'aplatissant, finit par se réduire à une petite ligne tremblotante +tirée entre le ciel et la mer... Cette ligne, c'est la Russie... +c'est-à-dire une lande humide, basse, et parsemée à perte de vue de +bouleaux qui paraissent pauvres et malheureux. En apercevant ce rivage +peu attrayant, le voyageur se rappelle le mot d'un favori de Catherine à +l'Impératrice, qui se plaignait des effets du climat de Pétersbourg sur +sa santé: «Ce n'est pas la faute du Bon Dieu, Madame, si les hommes se +sont obstinés à bâtir la capitale d'un grand empire dans une terre +destinée par la nature à servir de patrie aux ours et aux loups.» +Heureux encore s'il lui était permis de débarquer sur ce rivage gris et +froid, à peine éclairé par un pâle soleil; mais la police et la douane +vont venir lui prouver qu'il entre dans l'empire de l'esclavage et de la +peur: avant de mettre pied à terre, il lui faudra lutter longtemps +encore contre des machines incommodées d'une âme.»</p> + +<p>Cette première impression que M. de Custine éprouva en arrivant à +Pétersbourg, tout son voyage ne fera que la fortifier et la développer. +En Russie, la nature n'existe pas plus que l'homme. On ne peut pas +donner le nom de nature à des solitudes sans accidents pittoresques, à +des mers aux rivages plats, A des lacs, à des fleuves dont l'eau +s'arrête presque au niveau de la terre, à des marécages sans bornes, à +des steppes sans végétation, sous un ciel sans lumière. La terre +elle-même est devenue complice des caprices de l'homme, qui a tué la +liberté pour diviniser l'unité... Elle aussi, elle est partout la même. +Quant au peuple, il offre un spectacle non moins attristant; on ne voit +partout que des corps sans âmes, et l'on frémit en songeant que pour une +si grande multitude de bras et de jambes, il n'y a qu'une tête; un seul +homme dans tout l'empire a le droit de vouloir; il résulte de là que lui +seul a la vie propre.</p> + +<p>Le surlendemain de son arrivée à Pétersbourg M. de Custine assistait à +la célébration du mariage du fils d'Eugène de Beauharnais avec la +grande-duchesse Marie, et le même il fut présenté à l'empereur et à +l'impératrice. Il trace le portrait suivant de l'empereur:</p> + +<p>«L'empereur est plus grand que les hommes ordinaires de la moitié de la +tête; sa taille est noble, quoiqu'un peu raide; il a pris des sa +jeunesse l'habitude russe de se sangler au-dessus des reins, au point de +se faire remonter le ventre dans la poitrine, ce qui a dû produire un +gonflement des côtes. Cette difformité volontaire, qui nuit à la liberté +des mouvements, diminue l'élégance de la tournure et donne de la gêne à +toute la personne... Il a le profil grec, le front haut, mais déprimé en +arrière, le nez droit et parfaitement formé, la bouche très belle, le +visage noble, ovale, mais un peu long, l'air militaire et plutôt +allemand que slave. Sa démarche, ses attitudes sont volontairement +imposantes.</p> + +<p>«IL s'attend toujours à être regardé; il n'oublie pas un instant qu'on +le regarde; même vous diriez qu'il veut être le point de mire de tous +les yeux. On lui a trop répété ou trop fait supposer qu'il était beau à +voir et bon à montrer aux amis et aux ennemis de la Russie... Il pose +incessamment d'où il résulte qu'il n'est jamais naturel, même quand il +est sincère. Son visage a trois expressions dont pas une n'est la bonté +toute simple; la plus habituelle me paraît toujours la sévérité. Une +autre expression, quoique plus rare, convient peut-être mieux encore à +cette belle figure, c'est la solennité; une troisième, c'est la +politesse, et dans celle-ci se glissent quelques nuances de grâce qui +tempèrent le froid étonnement causé d'abord par les deux autres. Mais, +malgré cette grâce, quelque chose nuit à l'influence morale de l'homme, +c'est que chacune de ces physionomies qui se succèdent arbitrairement +sur la figure est prise on quittée complètement et sans qu'aucune trace +de celle qui disparaît ne reste pour modifier l'expression nouvelle. +C'est un changement de décoration à vue et que nulle transition ne +prépare; on dirait d'un masque qu'on met on qu'on dépose à volonté. +Ainsi, le plus grand des maux que souffre la Russie, l'absence de +liberté, se peint jusque sur la face de son souverain: il a beaucoup de +masques, il n'a pas un visage, Cherchez-vous l'homme, vous trouvez +toujours l'empereur.</p> + +<p>«Je crois qu'on peut tourner cette remarque à sa louange: il fait son +métier en conscience. Avec une taille qui dépasse celle des hommes +ordinaires, comme son trône domine les autres sièges, il s'accuserait de +faiblesse s'il était tout bonnement, et s'il faisait voir qu'il vit, +pense et sent comme un simple mortel. Sans paraître partager aucune de +nos affections, il est toujours un chef, juge, général, amiral, prince +enfin, rien de plus, rien de moins. Il se trouvera bien las à la lin de +sa vie, mais il sera placé haut dans l'esprit de son peuple et peut-être +du monde, car la foule aime les efforts qui l'étonnent; elle +s'enorgueillit en voyant la peine qu'on prend pour l'éblouir.»</p> + +<p>Deux jours après cette première présentation, l'empereur avait avec M. +de Custine la conversation suivante (tome II, page 129, lettre 13e);</p> + +<p>«Le despotisme, disait l'empereur, existe encore en Russie, puisque +c'est l'essence de mon gouvernement; mais il est d'accord avec le génie +de la nation.</p> + +<p>--Sire, vous arrêtez la Russie sur la route de l'imitation et vous la +rendez à elle-même.</p> + +<p>--J'aime mon pays et je crois l'avoir compris. Je vous assure que, +lorsque je suis bien las de toutes les misères du temps, je cherche à +oublier le reste de l'Europe en me retirant vers l'intérieur de la +Russie.</p> + +<p>--Pour tous retremper à votre source,</p> + +<p>--Précisément. Personne n'est plus Russe de coeur que je le suis. Je +vais vous dire une chose que je ne dirais pas à un autre; mais je sens +que vous me comprenez, vous.»</p> + +<p>Ici l'empereur s'interrompt et me regarde attentivement. Je continue +d'écouter sans répliquer; il poursuit:</p> + +<p>«Je conçois la république: c'est un gouvernement net et sincère, ou qui +du moins peut être; je conçois la monarchie absolue, puisque je suis le +chef d'un semblable ordre de choses; mais je ne conçois pas la monarchie +représentative; c'est le gouvernement du mensonge, de la fraude, de la +corruption, et j'aimerais mieux reculer jusqu'à la Chine que de +l'adopter jamais.</p> + +<p>--Sire, répondis-je, j'ai toujours regardé le gouvernement représentatif +comme une transaction inévitable dans certaines sociétés, à certaines +époques; mais ainsi que dans toutes les transactions, elle ne résout +aucune question, elle ajourne les difficultés.»</p> + +<p>L'empereur semblait me dire: Parlez. Je continuai;</p> + +<p>«C'est une trève signée entre la démocratie et la monarchie, sous les +auspices de deux tyrans fort bas, la peur et l'intérêt, et prolongée par +l'orgueil de l'esprit qui se complaît dans la loquacité, et par la +vanité populaire qui se paie de mots; enfin, c'est l'aristocratie de la +parole substituée à celle de la naissance, car c'est le gouvernement des +avocats.</p> + +<p>--Monsieur, vous parlez avec vérité, me dit l'empereur en me serrant les +mains; j'ai été souverain représentatif [1], et le monde sait ce qu'il +m'en a coûté pour n'avoir pas voulu me soumettre aux exigences de cet +<span class="sc">infâme</span> gouvernement (je cite littéralement). Acheter des voix, corrompre +des consciences, séduire les uns, afin de tromper les autres; tous ces +moyens, je les ai dédaignés comme avilissants pour ceux qui obéissent +autant que pour celui qui commande, et j'ai payé cher la peine de ma +franchise; mais, Dieu soit loué, j'en ai fini pour toujours avec cette +odieuse machine politique. Je ne serai plus roi constitutionnel, j'ai +trop besoin de dire ce que je pense pour consentir jamais à régner sur +aucun peuple par la ruse ou par l'intrigue.»</p> + +<p class="mid"> [Note 1: En Pologne.]</p> + +<p>Le 23 juillet, M. de Custine assistait à une fête célèbre dont il donne +une description intéressante. Deux fois par an, le 1er janvier à +Saint-Pétersbourg, et le jour de la fête de l'impératrice, à Péterhoff, +l'empereur ouvre librement, en apparence, son palais à des paysans +privilégiés et à des bourgeois choisis, comme décoration, comme +assemblage pittoresque d'hommes de tous états comme revue de costumes +magnifiques ou singuliers, on ne saurait faire assez d'éloges de la fête +de Péterhoff; mais, s'il n'y a rien de plus beau pour les veux, rien +n'est plus triste pour la pensée que cette réunion soi-disant nationale +de courtisans et de paysans, qui se réunissent de fait dans les mêmes +salons sans se rapprocher de coeur. En effet l'empereur ne dyt pas au +laboureur, au marchand: «Tu es un homme comme moi»; mais il dit au grand +seigneur: «Tu es un homme comme eux, et moi, votre Dieu, je plane sur +vous tous également.»--«Après tout, s'écrie M. de Custine, quelle est +donc cette foule baptisée peuple, et dont l'Europe se croit obligée de +vanter niaisement la respectueuse familiarité en présence de ses +souverains? Ne vous y trompez pas: ce sont des esclaves d'esclaves.»</p> + +<p>Que fait la noblesse russe? elle adore l'empereur, et se rend complice +des abus du pouvoir souverain pour continuer elle-même à opprimer le +peuple qu'elle fustigera tant que le dieu qu'elle sert lui laissera le +fouet et la main. Était-ce là le rôle que lui réservait la Providence +dans l'économie de ce vaste empire? Elle en occupe les postes d'honneur; +qu'a-t-elle fait pour les mériter? Le pouvoir exorbitant et toujours +croissant du maître est la trop juste punition de la faiblesse des +grands.</p> + +<p>Les marchands qui formeraient une classe moyenne, sont en si petit +nombre, qu'ils ne peuvent marquer dans l'État; d'ailleurs presque tous +sont étrangers. Les écrivains se comptent par un ou deux par génération; +les artistes sont comme les écrivains: leur petit nombre les fait +estimer; mais si leur rareté sert à leur fortune personnelle, elle nuit +à leur influence sociale. Il n'y a pas d'avocats dans un pays où il n'y +a pas de justice. Où donc trouver une classe moyenne qui fait la force +des États, et sans laquelle un peuple n'est qu'un trouvai! conduit par +quelques limiers habilement dressés?</p> + +<p>Il n'y a donc pas encore de peuple en Russie; il y a des empereurs qui +ont des serfs et des courtisans qui ont aussi des serfs: tout cela ne +fait pas un peuple.</p> + +<p>M. de Custine allait en Russie pour y chercher des arguments outre le +gouvernement représentatif; il est revenu en France partisan des +constitutions. Il était parti de Paris avec l'opinion que l'alliance +intime de la France et de la Russie pouvait seule accommoder les +affaires de l'Europe; mais, après avoir vu de près la nation russe et +reconnu le véritable esprit de son gouvernement, il a senti qu'elle est +isolée du reste du monde civilisé par un puissant intérêt politique, +appuyé sur le fanatisme religieux, et il est de l'avis que la France +doit chercher ses appuis parmi les nations dont les intérêts s'accordent +avec les siens,--Il espérait arriver à des solutions, il n'a rapporté +que des problèmes</p> + +<p>Qu'on ne croie pas cependant, que M. de Custine s'occupe incessamment de +traiter dans son livre des questions morales et politiques; il a tout +vu, ou du moins il décrit tout: Saint-Pétersbourg et la Néva, Moscou et +le Kremlin, Nijni-Novgorod et sa foire, la cour, les palais de +l'aristocratie, la maison du fonctionnaire public, la cabane du +serf.--Aucune des curiosités des deux capitales de l'empire n'échappe à +son examen et à sa critique. Tantôt il visite le cottage de l'empereur à +Péterhoff, avant le grand-duc pour cicérone; tantôt il parvient, malgré +les ordres contraires, à pénétrer dans la forteresse de Schlussellbourg. +Ici il nous raconte l'épouvantable histoire d'Ivan IV; là il nous fait +le récit des fêtes militaires célébrées à Borodino. Toujours +intéressant, bien que trop long et écrit d'un style trop prétentieux et +trop monotone, cet ouvrage sera lu avec avidité et avec fruit, surtout +par les Russes qui pardonneront pas à l'auteur le jugement qu'il a cru +devoir porter sur eux-mêmes, sur leur pays et sur l'empereur, ou plutôt +sur le gouvernement. Quelques citations prises çà et là, au hasard, +feront mieux comprendre que toutes nos réflexions la nature du talent et +des observations de M. de Custine.</p> + +<p>«La Russie est l'empire des catalogues à lire comme collection +d'étiquettes; c'est superbe, mais gardez-vous d'aller plus loin que les +titres. Si vous ouvrez le livre, vous n'v trouverez rien de ce qu'il +annonce; tous les chapitres sont indiqués, mais tous sont à faire. +Combien de forêts ne sont que des marécages que vous ne couperiez pas un +fagot!... Les régiments éloignés sont des cadres où il n'y a pas un +homme; les villes, les routes, sont en projet; la nation elle même n'est +encore qu'une affiche placardée sur l'Europe, dupe d'une imprudente +fiction diplomatique....</p> + +<p>«Ce peuple, qui a tant de grâce et de facilité, est dépourvu du génie +créateur. Les Russes sont les Romains du Nord. Les uns et les autres ont +tiré leurs sciences et leurs arts de l'étranger. Ils ont de l'esprit, +mais c'est un esprit imitateur, et par conséquent plus ironique que +fécond; cet esprit contrefait tout, il n'imagine rien.</p> + +<p>»Les Russes ont beau faire et beau dire, tout observateur sincère ne +verra chez eux que des Grecs du Bas-Empire formés à la stratégie moderne +par les Prussiens du dix-huitième siècle et par les Français du +dix-neuvième.</p> + +<p>«La Russie est une nation de muets; quelque magicien a changé 60 +millions d'hommes en automates qui attendent la baguette d'un autre +enchanteur pour renaître et pour vivre.</p> + +<p>«En Russie, un homme qui rit est un comédien, un flatteur ou un ivrogne.</p> + +<p>«N'écoutez pas la forfanterie des Russes; ils prennent le faste pour +l'élégance, le luxe pour la politesse, la police et la peur pour les +fondements de la société. A leur sens, être discipliné, c'est être +civilisé. Ils oublient qu'il y a des sauvages de moeurs très douces et +des soldats fort cruels. Malgré toutes leurs prétentions aux bonnes +manières, malgré leur instruction superficielle et leur profonde +corruption précoce, malgré leur facilité à deviner et à comprendre le +positif de la vie, les Russes ne sont pas encore civilisés. Ce sont +des Tartares enrégimentés rien de plus. La société, telle que ses +souverains l'ont faite, n'est qu'une immense serre-chaude remplie de +jolies plantes exotiques. D'ailleurs, quelle que soit l'apparence des +choses, il y a au fond de tout la violence et l'arbitraire. On y a rendu +la tyrannie calme à force de terreur: voilà jusqu'à ce jour, la seule +espèce de bonheur que ce gouvernement ait su procurer à ses peuples.»</p> + +<br><br> + +<h2>Modes</h2> + +<table cellpadding="10" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="Cluny"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 50%;"> +<p class="rig"><img alt="" src="images/012a.png"><br><b>Costume d'intérieur.--Robe de chambre.</b><br> + +<p>Il n'est donc pas rare de retrouver dans son boudoir, près d'un feu vif +et clair, et revêtue d'une robe de chambre en velours dont les +ouvertures lacées permettent d'apercevoir une riche jupe de dessous +telle que nous la représentons ici, la femme élégante que l'on a +rencontrée dans la matinée à la promenade ou en visite avec une tout +autre toilette... Le matin, en effet, elle avait une robe à volant plat, +collet à châle renversé, manches à la Suissesse, ornées de jockey +étagés; elle portait à la main l'ombrelle douairière de Verdier, +destinée à protéger contre les rayons d'un soleil rare, mais perfide, +les couleurs si tendres d'un chapeau de crêpe, costume dont nous avons +donné la gravure dans notre dernier numéro.</p> + + </td> + <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 50%;"> +<p>Chacune des quatre saisons de l'année ramenait autrefois à son ouverture +et à un jour invariablement fixé l'adoption simultanée d'un costume +spécial dont les étoffes, et nous dirons presque les couleurs, étaient à +l'avance déterminées.</p> + +<p>Cette coutume générale était-elle une conséquence forcée retour plus +régulier des saisons, ou tenait-elle seulement à un cérémonial obligé +dont nous nous sommes depuis longtemps affranchis? C'est un problème +dont nos lectrices peuvent chercher la solution.</p> + +<p>Toujours est-il que l'instabilité du printemps et les brusques +variations de l'atmosphère ne nous permettent pas de faire aujourd'hui +ce que nous faisions autrefois.</p> +<p class="rig"><img alt="" src="images/012b.png"></p> +<p>Ne déplorons donc pas ces alternatives de froid et de chaud: la mode vit +de contrastes.</p> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + + + +<br><br> + +<p>On a annoncé la découverte de la suite du <i>Don Juan</i> de lord Byron; la +nouvelle a fait son tour d'Europe. <i>L'Illustration</i> a cru pouvoir +risquer l'innocente plaisanterie de donner le dix-septième chant comme +un fragment de cette prétendue découverte. Beaucoup y ont été pris. Les +éditeurs français des traductions de Byron nous ont proposé de traiter +pour le droit d'insérer cette suite dans leurs éditions. Des traducteurs +allemands nous ont écrit de leur adresser l'original pour faire +connaître le chef-d'oeuvre à leurs concitoyens. Cette note répondra à +tous, même à la <i>Revue de Paris</i>, qui a eu besoin pour deviner la chose, +qu'on lui dise le nom de l'auteur.</p> + +<br><br> + +<h2>Correspondance.</h2> + +<h4>Réponses.</h4> + +<p><i>A M. d'O</i>--M. N. a refusé de laisser dessiner son portrait. Peut-être +sa qualité de fonctionnaire public nous autorisait-elle à passer outre +et nous en aurions les moyens, mais nous croyons devoir respecter sa +volonté et sa modestie, vertu trop rare par les temps qui court pour +qu'on ne s'incline pas devant elle.</p> + +<p><i>A M. R... de Nancy</i>--Nous n'oublions pas l'industrie. Nous publierons +certainement ce qui se produira de nouveau et d'intéressant dans cette +série, sans attendre, croyez-le bien, l'exposition des produits de +l'industrie de 1844, qui, sans doute, nous fournira un grand nombre de +sujets intéressants et variés Une branche de l'industrie appellera +surtout notre attention dès cette année: c'est celle qui se rapproche de +l'art et qui contribue le plus à former le goût public.</p> + +<p><i>A M. B...</i>--On grave une autre carte des chemins de fer en France, +beaucoup plus étendue et plus complète, et on donnera successivement des +des cartes semblables pour d'autre pays.</p> + +<p><i>A M. J. T..., de Rouen et autres.</i>--Le 4e numéro est réimprimé.</p> + +<p><i>A madame A... de Sedan</i>.--Non-seulement cette vue, madame, mais +beaucoup d'autres sur le même sujet. Les plaisirs varient suivant lis +saisons; à notre début, c'étaient les concerts et les bals qui +dominaient» ensuite est venu le Salon, puis les courses. Voici le temps +des fêtes des environs de Paris, des bains, des voyages. Notre tâche est +de suivre le courant naturel de actualités: nous nous exerçons à saisir +au passage tout ce qui peut exciter la curiosité et l'intérêt. Avec du +zèle, nous arriverons à ce qu'il faut de rapidité et d'universalité</p> + +<p><i>A M. V. G... de Barèges.</i>--A défaut de dessin, une vue au daguerréotype +suffira.</p> + +<p><i>A M. I. B...</i>--La place a manqué.</p> + +<p><i>A M. T. D...</i>--La question n'a rien d'indiscret Voici la réponse: cinq +mille deux cents; et nous espérons mieux.</p> + +<p><i>A M. L. R. d.</i>--La gravure demandée passera dans le prochain numéro.</p> + +<p><i>A M. S. P. Dum.</i>--Ce n'est point de l'indécision, c'est de la prudence. +Dès que les inconvénients n'existeront plus, nous commencerons.</p> + +<p><i>A. M. D... de Provins.</i>--Les deux séries s'organisent; elles offraient +de grandes difficultés. Il fallait s'assurer de correspondances +lointaines. Il eût été facile de supposer ce que nous ne savions pas, +d'appeler l'imagination à notre aide; nous avons préféré attendre et être +sincères.</p> + +<p><i>A M. Ad. C... de Marseille.</i>--L'article n'a pas été inséré, parce qu'il +contenait des personnalités offensantes pour une personne dont l'âge et +le caractère doivent commander le respect, même de ceux qui ne partagent +pas ses opinions.</p> + +<p><i>A M. M. F... de Cahors</i>--L'idée est excentrique: nous l'acceptons, +quoique avec un peu de crainte.</p> + +<p><i>A mademoiselle El. M...</i>--Nous recevons la communication de ce dessin +avec plaisir,</p> + +<p><i>A M. le colonel R...</i>--La place a manqué: les deux portraits seront +publiés en juin.</p> + +<p><i>A M. Ch. Q... de Lyon</i>--Ce Mirait désirable, sans doute, mais c'est +impossible. La gravure en taille-douce est trop lente et trop coûteuse; +elle exigerait deux tirages. On ne peut pas espérer raisonnablement une +exécution très rapide et toujours parfaitement agréable. Ceux qui savent +à quel degré d'inhabileté et d'inexpérience était encore l'art de la +gravure sur bois en France il y a dix ans, loin d'être sévères +s'étonnent et nous tiennent compte de nos efforts. Les burins +travaillent jour et nuit. Il n'y avait pas en France, jusqu'à ce +jour, un pareil exemple d'activité.</p> + +<p><i>A M. Lob., de Nantes</i>--Certains malheurs ne peuvent pas et ne doivent +pas être représentés. En France, il y a une pudeur, dans la pitié +publique, que l'on ne blesserait pas en vain.</p> + +<p><i>A M. H. B. X... Fontaines-Saint-Georges</i>--Nous ne pouvons pas prendre à +cet égard d'engagement définitif. Un journal conçu sur un plan nouveau +ne vient pas au jour tout formé: il grandit peu à peu sous les regards +du public. Il n'en est pas de même lorsqu'on se borne à imiter dans +toutes leurs parties des journaux déjà existants; il ne serait pas juste +de nous appliquer la même mesure.</p> + +<p><i>A M. C. C., d'Abbeville.</i>--En 1825. C'est un sujet trop rétrospectif, +et qui ne pourra être traité qu'à l'occasion d'un fait nouveau.</p> + +<p><i>A. M. Mel. Lo.</i>--Le mémoire est d'un grand intérêt, mais trop long. Il +devrait être réduit de plus d'un tiers. Nous confierons le dessin à un +artiste habile, et, si l'on consent à la réduction, la publication +pourra avoir lieu dans quinze jours.</p> + +<p><i>A. M. Del., d'Auxerre.</i>--Les portraits d'O'Connell et du docteur +Chalmers doivent paraître dans le prochain numéro.</p> + +<p><i>A. M. Rel., de Montereau</i>--Une vue de votre maison ne serait-elle pas +mieux placée dans les <i>Petites affiches.</i></p> + +<p><i>A. M. Val., de Paris</i>--A M. Ren., de Montpellier.--Nous avancerons +désormais d'un jour la publication.</p> + +<p><i>A M. de P., de Brest</i>--L'observation est juste. Sous l'ancien régime (et +nous ajouterons pendant la Révolution et sous l'Empire), un journal +illustré aurait eu peut-être plus de scènes variées, plus de fêtes plus +d'originalités à présenter à ses lecteurs. L'égalité de rang et de +fortune a conduit à plus d'uniformité; mais cette égalité est loin +d'être parfaite, et nous espérons montrer que notre époque est encore +assez riche en événements pour que l'intérêt de notre Recueil languisse +rarement. Ce sont d'ailleurs les faits du monde entier, la vie de tous +les peuples que nous avons le projet de représenter à nos lecteurs.</p> + +<br><br> + +<h2>Amusements des sciences.</h2> + +<h4>SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE DERNIER NUMÉRO.</h4> + +<p>I. La série qui résout la question est celle des poids 1, 3, 9, 27, 81, +243, 729, etc., dont chacun est triple du précédent. Mais il faut que +ces divers poids soient combinés entre eux, d'une manière convenable, +sur les deux plateaux de la balance. Ils ne pourraient pas servir comme +ceux de la série 1, 2, 4, 8, 16, 32, si l'on imposait la condition de ne +les placer que sur un seul plateau. Ainsi, par exemple, 2 étant la +différence de 3 et de 1, le poids 2 s'obtiendra en plaçant 3 sur un des +plateaux et 1 sur l'autre. 3 est la différence de 9 d'une part et de 3 +plus 1 d'autre part.</p> + +<p>Supposons qu'il s'agisse de peser ainsi un corps dont le poids est de +368 grammes, 368 tombe entre 243 et 729; il surpasse 364, moitié de 728; +on le considérera donc comme la différence entre 729 et 361, et on +mettra le poids 729 sur l'un des plateaux. 361 se compose de 243 et de +118; 118 se compose de 81 et de 37; 37 se compose de 27 et de 10; 10 se +compose de 9 et de I. Il suffira donc de mettre sur l'autre plateau les +poids 243, 81, 27, 9 et 1.</p> + +<p>On verra de la même manière que l'on formerait le poids 866 en plaçant +sur un des plateaux de la balance les poids 729, 243 et 3, ce qui donne +975, et en plaçant sur l'autre plateau les poids 81, 27 et 1, ce qui +donne 109.</p> + +<p>Le poids le plus considérable que l'on puisse évaluer avec la série +allant jusqu'à 729, dont le triple vaut 2187, est la moitié de 2186 ou +1093.</p> + +<p>II. Le tableau ci-après donne la solution de la seconde question:</p> + +<pre> + Vase Vase Vase + de 12 litres, de 7 litres, de 5 litres. + + 1º 12 0 0 + 2º 7 0 5 + 3º 7 5 0 + 4º 2 5 5 + 5º 2 7 3 + 6º 9 0 3 + 7º 9 3 0 + 8º 4 3 5 + 9º 4 7 1 + 10º 11 0 1 + 11º 10 1 0 + 12º 6 1 5 + 13º 6 6 0 +</pre> + +<p>L'explication de ce tableau est tout-à-fait analogue à celle des +tableaux du précédent numéro (page 208).</p> + +<p class="mid">NOUVELLES QUESTIONS À RÉSOUDRE</p> + +<p>I. Partager un sou (la vingtième partie du franc) entre vingt personnes, +en donnant la même part à chacune.</p> + +<p>II. Faire parcourir au cavalier du jeu des échecs toutes les cases de +l'échiquier l'une après l'autre, sans passer deux fois sur la même.</p> +<br><br> + +<h2>Rébus</h2> + +<p class="mid">EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.</p> + +<p class="mid">Les grandes pensées viennent du coeur.</p> + +<br> +<hr class="short"> +<br> + +<p class="mid"> Proclamation.<br><img alt="" src="images/012c.png"></p> + + +<br><br> +</div> + + + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0014, 3 Juin 1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK +L'ILLUSTRATION, NO. 0014, 3 JUIN 1843 *** + +***** This file should be named 37040-h.htm or 37040-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/0/4/37040/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + diff --git a/37040-h/images/001.png b/37040-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..31d7d2f --- /dev/null +++ b/37040-h/images/001.png diff --git a/37040-h/images/001a.png b/37040-h/images/001a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..68ec7e5 --- /dev/null +++ b/37040-h/images/001a.png diff --git a/37040-h/images/002.png b/37040-h/images/002.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1e38ede --- /dev/null +++ b/37040-h/images/002.png diff --git a/37040-h/images/003a.png b/37040-h/images/003a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d188ec3 --- /dev/null +++ b/37040-h/images/003a.png diff --git a/37040-h/images/003b.png b/37040-h/images/003b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c7d1325 --- /dev/null +++ b/37040-h/images/003b.png diff --git a/37040-h/images/004a.png b/37040-h/images/004a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..635237e --- /dev/null +++ b/37040-h/images/004a.png diff --git a/37040-h/images/004b.png b/37040-h/images/004b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5fb36cf --- /dev/null +++ b/37040-h/images/004b.png diff --git a/37040-h/images/005a.png b/37040-h/images/005a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9d08bd3 --- /dev/null +++ b/37040-h/images/005a.png diff --git a/37040-h/images/005b.png b/37040-h/images/005b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f7b3799 --- /dev/null +++ b/37040-h/images/005b.png diff --git a/37040-h/images/006.png b/37040-h/images/006.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bf9bae6 --- /dev/null +++ b/37040-h/images/006.png diff --git a/37040-h/images/007a.png b/37040-h/images/007a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..246bcd7 --- /dev/null +++ b/37040-h/images/007a.png diff --git a/37040-h/images/007b.png b/37040-h/images/007b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a7daccb --- /dev/null +++ b/37040-h/images/007b.png diff --git a/37040-h/images/007c.png b/37040-h/images/007c.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1165327 --- /dev/null +++ b/37040-h/images/007c.png diff --git a/37040-h/images/008.png b/37040-h/images/008.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2003599 --- /dev/null +++ b/37040-h/images/008.png diff --git a/37040-h/images/009.png b/37040-h/images/009.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1fc882d --- /dev/null +++ b/37040-h/images/009.png diff --git a/37040-h/images/010a.png b/37040-h/images/010a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..51f3ff1 --- /dev/null +++ b/37040-h/images/010a.png diff --git a/37040-h/images/010b.png b/37040-h/images/010b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a88cba5 --- /dev/null +++ b/37040-h/images/010b.png diff --git a/37040-h/images/011a.png b/37040-h/images/011a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..32bc860 --- /dev/null +++ b/37040-h/images/011a.png diff --git a/37040-h/images/011b.png b/37040-h/images/011b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..32f7f9e --- /dev/null +++ b/37040-h/images/011b.png diff --git a/37040-h/images/012a.png b/37040-h/images/012a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e4b6072 --- /dev/null +++ b/37040-h/images/012a.png diff --git a/37040-h/images/012b.png b/37040-h/images/012b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8eb4bd1 --- /dev/null +++ b/37040-h/images/012b.png diff --git a/37040-h/images/012c.png b/37040-h/images/012c.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3c78228 --- /dev/null +++ b/37040-h/images/012c.png diff --git a/37040-h/images/cover.jpg b/37040-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..91a98d5 --- /dev/null +++ b/37040-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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