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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:06:36 -0700 |
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diff --git a/36826-8.txt b/36826-8.txt new file mode 100644 index 0000000..e428680 --- /dev/null +++ b/36826-8.txt @@ -0,0 +1,10002 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le barbier de Séville ou la précaution +inutile, by Pierre Augustin Caron de Beaumarchais + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le barbier de Séville ou la précaution inutile + +Author: Pierre Augustin Caron de Beaumarchais + +Release Date: July 23, 2011 [EBook #36826] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BARBIER DE SÉVILLE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + +LE BARBIER DE SÉVILLE + + + + +LE + +BARBIER + +DE SÉVILLE, + +_OU LA_ + +PRÉCAUTION INUTILE + +_COMÉDIE_ + +EN QUATRE ACTES; + +Par Mr. de Beaumarchais. + +_Représentée et tombée sur le Théâtre de la +Comédie Française aux Tuileries, le 23 +de Février 1775._ + +....Et j'étais Père, et je ne pus mourir! + +Zaire, _Acte II_. + + +_A PARIS,_ + +Chez RUAULT, Libraire, rue de la Harpe. + +M. DCC. LXXV. + + + + + +LETTRE MODÉRÉE + +SUR + +LA CHUTE ET LA CRITIQUE + +DU + +BARBIER DE SÉVILLE + +_L'AUTEUR, vêtu modestement et courbé, présentant sa Pièce au Lecteur._ + + +MONSIEUR, + +J'ai l'honneur de vous offrir un nouvel Opuscule de ma façon. Je +souhaite vous rencontrer dans un de ces momens heureux où, dégagé de +soins, content de votre santé, de vos affaires, de votre Maîtresse, de +votre dîner, de votre estomac, vous puissiez vous plaire un moment à la +lecture de mon _Barbier de Séville_, car il faut tout cela pour être +homme amusable et Lecteur indulgent. + +Mais si quelque accident a dérangé votre santé, si votre état est +compromis, si votre Belle a forfait à ses sermens, si votre dîner fut +mauvais ou votre digestion laborieuse, ah! laissez mon _Barbier_; ce +n'est pas là l'instant; examinez l'état de vos dépenses, étudiez le +_Factum_ de votre Adversaire, relisez ce traître billet surpris à Rose, +ou parcourez les chef-d'oeuvres de Tissot[1] sur la tempérance, et +faites des réflexions politiques, économiques, diététiques, +philosophiques ou morales. + +Ou si votre état est tel qu'il vous faille absolument l'oublier, +enfoncez-vous dans une Bergère, ouvrez le Journal établi dans +Bouillon[2] avec Encyclopédie, Approbation et Privilége, et dormez vîte +une heure ou deux. + +Quel charme auroit une production légère au milieu des plus noires +vapeurs, et que vous importe, en effet, si Figaro le Barbier s'est bien +moqué de Bartholo le Médecin en aidant un Rival à lui souffler sa +Maîtresse? On rit peu de la gaieté d'autrui, quand on a de l'humeur pour +son propre compte. + +Que vous fait encore si ce Barbier Espagnol, en arrivant dans Paris, +essuya quelques traverses, et si la prohibition de ses exercices a donné +trop d'importance aux rêveries de mon bonnet? On ne s'intéresse guères +aux affaires des autres que lorsqu'on est sans inquiétude sur les +siennes. + +Mais enfin, tout va-t-il bien pour vous? Avez-vous à souhait double +estomac, bon Cuisinier, Maîtresse honnête et repos imperturbable? Ah! +parlons, parlons; donnez audience à mon _Barbier_. + +Je sens trop, Monsieur, que ce n'est plus le temps où, tenant mon +manuscrit en réserve, et semblable à la Coquette qui refuse souvent ce +qu'elle brûle toujours d'accorder, j'en faisois quelque avare lecture à +des Gens préférés, qui croyoient devoir payer ma complaisance par un +éloge pompeux de mon Ouvrage. + +O jours heureux! Le lieu, le temps, l'auditoire à ma dévotion et la +magie d'une lecture adroite assurant mon succès, je glissois sur le +morceau foible en appuyant les bons endroits; puis, recueillant les +suffrages du coin de l'oeil, avec une orgueilleuse modestie, je +jouissois d'un triomphe d'autant plus doux que le jeu d'un fripon +d'Acteur ne m'en déroboit pas les trois quarts pour son compte. + +Que reste-t-il, hélas! de toute cette gibeciere? A l'instant qu'il +faudroit des miracles pour vous subjuguer, quand la verge de Moïse y +suffiroit à peine, je n'ai plus même la ressource du bâton de Jacob; +plus d'escamotage, de tricherie, de coquetterie, d'inflexions de voix, +d'illusion théâtrale, rien. C'est ma vertu toute nue que vous allez +juger. + +Ne trouvez donc pas étrange, Monsieur, si, mesurant mon style à ma +situation, je ne fais pas comme ces Ecrivains qui se donnent le ton de +vous appeller négligemment _Lecteur_, _ami Lecteur_, _cher Lecteur_, +_benin ou Benoist Lecteur_, ou de telle autre dénomination cavaliere, je +dirois même indécente, par laquelle ces imprudens essaient de se mettre +au pair avec leur Juge, et qui ne fait bien souvent que leur en attirer +l'animadversion. J'ai toujours vu que les airs ne séduisoient personne, +et que le ton modeste d'un Auteur pouvoit seul inspirer un peu +d'indulgence à son fier Lecteur. + +Eh! quel Ecrivain en eut jamais plus besoin que moi? Je voudrois le +cacher en vain. J'eus la foiblesse autrefois, Monsieur, de vous +présenter, en différens tems, deux tristes Drames[3], productions +monstrueuses, comme on sait, car entre la Tragédie et la Comédie, on +n'ignore plus qu'il n'existe rien; c'est un point décidé, le Maître l'a +dit, l'Ecole en retentit, et pour moi, j'en suis tellement convaincu, +que si je voulois aujourd'hui mettre au Théâtre une mère éplorée, une +épouse trahie, une soeur éperdue, un fils déshérité, pour les +présenter décemment au Public, je commencerois par leur supposer un beau +Royaume où ils auroient régné de leur mieux, vers l'un des Archipels ou +dans tel autre coin du monde; certain, après cela, que l'invraisemblance +du Roman, l'énormité des faits, l'enflure des caractères, le gigantesque +des idées et la bouffissure du langage, loin de m'être imputés à +reproche, assureroient encore mon succès. + +Présenter des hommes d'une condition moyenne, accablés et dans le +malheur, fi donc! On ne doit jamais les montrer que baffoués. Les +Citoyens ridicules et les Rois malheureux, voilà tout le Théâtre +existant et possible, et je me le tiens pour dit; c'est fait, je ne veux +plus quereller avec personne. + +J'ai donc eu la foiblesse autrefois, Monsieur, de faire des Drames qui +n'étoient pas _du bon genre_, et je m'en repens beaucoup. + +Pressé depuis par les évènemens, j'ai hasardé de malheureux Mémoires[4], +que mes ennemis n'ont pas trouvé _du bon style_, et j'en ai le remords +cruel. + +Aujourd'hui, je fais glisser sous vos yeux une Comédie fort gaie, que +certains Maîtres de goût n'estiment pas _du bon ton_, et je ne m'en +console point. + +Peut-être un jour oserai-je affliger votre oreille d'un Opéra[5], dont +les jeunes gens d'autrefois diront que la musique n'est pas _du bon +françois_, et j'en suis tout honteux d'avance. + +Ainsi, de fautes en pardons et d'erreurs en excuses, je passerai ma vie +à mériter votre indulgence, par la bonne-foi naïve avec laquelle je +reconnoîtrai les unes en vous présentant les autres. + +Quant au _Barbier de Séville_, ce n'est pas pour corrompre votre +jugement que je prends ici le ton respectueux; mais on m'a fort assuré +que, lorsqu'un Auteur étoit sorti, quoiqu'échiné, vainqueur au Théâtre, +il ne lui manquoit plus que d'être agréé par vous, Monsieur, et lacéré +dans quelques Journaux, pour avoir obtenu tous les lauriers littéraires. +Ma gloire est donc certaine si vous daignez m'accorder le laurier de +votre agrément, persuadé que plusieurs de Messieurs les Journalistes ne +me refuseront pas celui de leur dénigrement. + +Déjà l'un d'eux, établi dans Bouillon avec Approbation et Privilége, m'a +fait l'honneur encyclopédique d'assurer à ses Abonnés que ma Pièce étoit +sans plan, sans unité, sans caractères, vide d'intrigue et dénuée de +comique. + +Un autre, plus naïf encore, à la vérité sans Approbation, sans Privilége +et même sans Encyclopédie, après un candide exposé de mon Drame, ajoute +au laurier de sa critique cet éloge flatteur de ma personne: «La +réputation du sieur de Beaumarchais est bien tombée, et les honnêtes +gens sont enfin convaincus que lorsqu'on lui aura arraché les plumes du +paon, il ne restera plus qu'un vilain corbeau noir, avec son effronterie +et sa voracité.» + +Puisqu'en effet j'ai eu l'effronterie de faire la Comédie du _Barbier de +Séville_, pour remplir l'horoscope entier, je pousserai la voracité +jusqu'à vous prier humblement, Monsieur, de me juger vous-même et sans +égard aux Critiques passés, présens et futurs; car vous savez que, par +état, les Gens de Feuilles sont souvent ennemis des Gens de Lettres; +j'aurai même la voracité de vous prévenir qu'étant saisi de mon affaire, +il faut que vous soyez mon Juge absolument, soit que vous le vouliez ou +non, car vous êtes mon Lecteur. + +Et vous sentez bien, Monsieur, que si, pour éviter ce tracas ou me +prouver que je raisonne mal, vous refusiez constamment de me lire, vous +feriez vous-même une pétition de principes au-dessous de vos lumières: +n'étant pas mon Lecteur, vous ne seriez pas celui à qui s'adresse ma +requête. + +Que si, par dépit de la dépendance où je parois vous mettre vous vous +avisiez de jeter le Livre en cet instant de votre lecture, c'est, +Monsieur, comme si, au milieu de tout autre jugement, vous étiez enlevé +du Tribunal par la mort ou tel accident qui vous rayât du nombre des +Magistrats. Vous ne pouvez éviter de me juger qu'en devenant nul, +négatif, anéanti, qu'en cessant d'exister en qualité de mon Lecteur. + +Eh! quel tort vous fais-je en vous élevant au-dessus de moi? Après le +bonheur de commander aux hommes, le plus grand honneur, Monsieur, +n'est-il pas de les juger? + +Voilà donc qui est arrangé. Je ne reconnois plus d'autre Juge que vous, +sans excepter Messieurs les Spectateurs, qui, ne jugeant qu'en premier +ressort, voient souvent leur sentence infirmée à votre Tribunal. + +L'affaire avoit d'abord été plaidée devant eux au Théâtre, et ces +Messieurs ayant beaucoup ri, j'ai pu penser que j'avois gagné ma Cause à +l'Audience. Point du tout; le Journaliste, établi dans Bouillon, prétend +que c'est de moi qu'on a ri. Mais ce n'est là, Monsieur, comme on dit en +style de Palais, qu'une mauvaise chicane de Procureur: mon but ayant été +d'amuser les Spectateurs; qu'ils aient ri de ma Pièce ou de moi, s'ils +ont ri de bon coeur, le but est également rempli, ce que j'appelle +avoir gagné ma Cause à l'Audience. + +Le même Journaliste assure encore, ou du moins laisse entendre, que j'ai +voulu gagner quelques-uns de ces Messieurs en leur faisant des lectures +particulières, en achetant d'avance leur suffrage par cette +prédilection. Mais ce n'est encore là, Monsieur, qu'une difficulté de +Publiciste Allemand. Il est manifeste que mon intention n'a jamais été +que de les instruire; c'étoit des espèces de Consultations que je +faisois sur le fond de l'affaire. Que si les Consultans, après avoir +donné leur avis, se sont mêlés parmi les Juges, vous voyez bien, +Monsieur, que je n'y pouvois rien de ma part, et que c'étoit à eux de se +récuser par délicatesse, s'ils se sentoient de la partialité pour mon +Barbier Andaloux. + +Eh! plût au Ciel qu'ils en eussent un peu conservé pour ce jeune +Etranger, nous aurions eu moins de peine, à soutenir notre malheur +éphémère. Tels sont les hommes: avez-vous du succès, ils vous +accueillent, vous portent, vous caressent, ils s'honorent de vous; mais +gardez de broncher: au moindre échec, O mes amis, souvenez-vous qu'il +n'est plus d'amis. + +Et c'est précisément ce qui nous arriva le lendemain de la plus triste +soirée. Vous eussiez vu les foibles amis du Barbier se disperser, se +cacher le visage ou s'enfuir; les femmes, toujours si braves quand elles +protégent, enfoncées dans les coqueluchons jusqu'aux panaches et +baissant des yeux confus; les hommes courant se visiter, se faire amende +honorable du bien qu'ils avoient dit de ma Pièce, et rejetant sur ma +maudite façon de lire les choses tout le faux plaisir qu'ils y avoient +goûté. C'étoit une désertion totale, une vraie désolation. + +Les uns lorgnoient à gauche en me sentant passer à droite, et ne +faisoient plus semblant de me voir: Ah Dieux! D'autres, plus courageux, +mais s'assurant bien si personne ne les regardoit, m'attiraient dans un +coin pour me dire: «Eh! comment avez-vous produit en nous cette +illusion? car il faut en convenir, mon Ami, votre Pièce est la plus +grande platitude du monde. + +--Hélas, Messieurs, j'ai lu ma platitude, en vérité, tout platement +comme je l'avois faite; mais, au nom de la bonté que vous avez de me +parler encore après ma chûte et pour l'honneur de votre second +jugement, ne souffrez pas qu'on redonne la Pièce au Théâtre; si, par +malheur, on venoit à la jouer comme je l'ai lue, on vous feroit +peut-être une nouvelle tromperie, et vous vous en prendriez à moi de ne +plus savoir quel jour vous eûtes raison ou tort; ce qu'à Dieu ne +plaise!» + +On ne m'en crut point, on laissa rejouer la Pièce, et pour le coup je +fus Prophète en mon pays. Ce pauvre Figaro, _fessé_ par la cabale _en +faux bourdon_ et presque enterré le vendredi, ne fit point comme +Candide, il prit courage, et mon Héros se releva le dimanche avec une +vigueur que l'austérité d'un carême entier et la fatigue de dix-sept +séances publiques n'ont pas encore altérée[6]. Mais qui sait combien +cela durera? Je ne voudrois pas jurer qu'il en fût seulement question +dans cinq ou six siècles, tant notre Nation est inconsistante et légère. + +Les Ouvrages de Théâtre, Monsieur, sont comme les enfans des hommes: +conçus avec volupté, menés à terme avec fatigue, enfantés avec douleur +et vivant rarement assez pour payer les parens de leurs soins, ils +coûtent plus de chagrins qu'ils ne donnent de plaisirs. Suivez-les dans +leur carrière, à peine ils voient le jour que, sous prétexte d'enflure, +on leur applique les Censeurs; plusieurs en sont restés en chartre. Au +lieu de jouer doucement avec eux, le cruel Parterre les rudoye et les +fait tomber. Souvent en les berçant le Comédien les estropie. Les +perdez-vous un instant de vue, on les retrouve, hélas! traînant +par-tout, mais dépenaillés, défigurés, rongés d'Extraits et couverts de +Critiques. Echappés à tant de maux, s'ils brillent un moment dans le +monde, le plus grand de tous les atteint, le mortel oubli les tue; ils +meurent, et, replongés au néant, les voilà perdus à jamais dans +l'immensité des Livres. + +Je demandois à quelqu'un pourquoi ces combats, cette guerre animée entre +le Parterre et l'Auteur à la première représentation des Ouvrages, même +de ceux qui devoient plaire un autre jour. «Ignorez-vous, me dit-il, que +Sophocle et le vieux Denis sont morts de joie d'avoir remporté le prix +des Vers au Théâtre? Nous aimons trop nos Auteurs pour souffrir qu'un +excès de joie nous prive d'eux en les étouffant; aussi, pour les +conserver, avons-nous grand soin que leur triomphe ne soit jamais si +pur, qu'ils puissent en expirer de plaisir.» + +Quoi qu'il en soit des motifs de cette rigueur, l'enfant de mes loisirs, +ce jeune, cet innocent _Barbier_ tant dédaigné le premier jour, loin +d'abuser le surlendemain de son triomphe ou de montrer de l'humeur à ses +Critiques, ne s'en est que plus empressé de les désarmer par +l'enjouement de son caractère. + +Exemple rare et frappant, Monsieur, dans un siècle d'Ergotisme où l'on +calcule tout jusqu'au rire, où la plus légère diversité d'opinions fait +germer des haines éternelles, où tous les jeux tournent en guerre, où +l'injure qui repousse l'injure est à son tour payée par l'injure, +jusqu'à ce qu'une autre effaçant cette dernière en enfante une nouvelle, +auteur de plusieurs autres, et propage ainsi l'aigreur à l'infini, +depuis le rire jusqu'à la satiété, jusqu'au dégoût, à l'indignation même +du Lecteur le plus caustique. + +Quant à moi, Monsieur, s'il est vrai, comme on l'a dit, que tous les +hommes soient frères, et c'est une belle idée, je voudrois qu'on pût +engager nos frères les Gens de Lettres à laisser, en discutant, le ton +rogue et tranchant à nos frères les Libellistes, qui s'en acquittent si +bien; ainsi que les injures à nos frères les Plaideurs..... qui ne s'en +acquittent pas mal non plus. Je voudrois sur-tout qu'on pût engager nos +freres les Journalistes à renoncer à ce ton pédagogue et magistral avec +lequel ils gourmandent les Fils d'Apollon et font rire la sottise aux +dépens de l'esprit. + +Ouvrez un Journal, ne semble-t-il pas voir un dur Répétiteur, la férule +ou la verge levée sur des Ecoliers négligens, les traiter en esclaves au +plus léger défaut dans le devoir? Eh, mes Freres, il s'agit bien de +devoir ici, la Littérature en est le délassement et la douce récréation. + +A mon égard, au moins, n'espérez pas asservir dans ses jeux mon esprit à +la règle; il est incorrigible, et, la classe du devoir une fois fermée, +il devient si léger et badin que je ne puis que jouer avec lui. Comme un +liège emplumé qui bondit sur la raquette, il s'élève, il retombe, égaye +mes yeux, repart en l'air, y fait la roue et revient encore. Si quelque +Joueur adroit veut entrer en partie et balloter à nous deux le léger +volant de mes pensées, de tout mon coeur; s'il riposte avec grâce et +légéreté, le jeu m'amuse et la partie s'engage. Alors on pourroit voir +les coups portés, parés, reçus, rendus, accélérés, pressés, relevés, +même avec une prestesse, une agilité propre à réjouir autant les +Spectateurs qu'elle animeroit les Acteurs. + +Telle, au moins, Monsieur, devroit être la critique, et c'est ainsi que +j'ai toujours conçu la dispute entre les Gens polis qui cultivent les +Lettres. + +Voyons, je vous prie, si le Journaliste de Bouillon a conservé dans sa +Critique ce caractère aimable et sur-tout de candeur pour lequel on +vient de faire des voeux. + +«La Pièce est une Farce, dit-il.» + +Passons sur les qualités. Le méchant nom qu'un Cuisinier étranger donne +aux ragoûts françois ne change rien à leur faveur. C'est en passant par +ses mains qu'ils se dénaturent. Analysons la Farce de Bouillon. + +«La Pièce, a-t-il dit, n'a pas de plan.» + +Est-ce parce qu'il est trop simple qu'il échappe à la sagacité de ce +Critique adolescent? + +Un Vieillard amoureux prétend épouser demain sa Pupille; un jeune Amant +plus adroit le prévient, et ce jour même en fait sa femme, à la barbe et +dans la maison du Tuteur. Voilà le fond, dont on eut pu faire, avec un +égal succès, une Tragédie, une Comédie, un Drame, un Opéra, _et cætera_. +L'_Avare_ de Molière est-il autre chose? Le _Grand Mithridate_ est-il +autre chose? Le genre d'une Pièce, comme celui de toute autre action, +dépend moins du fond des choses que des caractères qui les mettent en +oeuvre. + +Quant à moi, ne voulant faire sur ce plan qu'une Pièce amusante et sans +fatigue, une espèce d'_Imbroille_[7], il m'a suffi que le Machiniste, au +lieu d'être un noir scélérat, fût un drôle de garçon, un homme +insouciant, qui rit également du succès et de la chûte de ses +entreprises, pour que l'Ouvrage, loin de tourner en Drame sérieux, +devînt une Comédie fort gaie; et de cela seul que le Tuteur est un peu +moins sot que tous ceux qu'on trompe au Théâtre, il est résulté beaucoup +de mouvement dans la Pièce, et sur-tout la nécessité d'y donner plus de +ressort aux intrigans. + +Au lieu de rester dans ma simplicité comique, si j'avois voulu +compliquer, étendre et tourmenter mon plan à la manière tragique ou +_dramique_[8], imagine-t-on que j'aurois manqué de moyens dans une +aventure dont je n'ai mis en Scènes que la partie la moins merveilleuse? + +En effet, personne aujourd'hui n'ignore qu'à l'époque historique où la +Pièce finit gaiement dans mes mains, la querelle commença sérieusement à +s'échauffer, comme qui diroit derrière la toile, entre le Docteur et +Figaro, sur les cent écus. Des injures on en vint aux coups. Le Docteur, +étrillé par Figaro, fit tomber en se débattant le _rescille_[9] ou filet +qui coiffoit le Barbier, et l'on vit, non sans surprise, une forme de +spatule imprimée à chaud sur sa tête razée. Suivez-moi, Monsieur, je +vous prie. + +A cet aspect, moulu de coups qu'il est, le Médecin s'écrie avec +transport: «Mon Fils! ô Ciel, mon Fils! mon cher Fils!...» Mais avant +que Figaro l'entende, il a redoublé de horions sur son cher Père. En +effet, ce l'étoit. + +Ce Figaro, qui pour toute famille avoit jadis connu sa mere, est fils +naturel de Bartholo. Le Médecin, dans sa jeunesse, eut cet enfant d'une +Personne en condition, que les suites de son imprudence firent passer du +service au plus affreux abandon. + +Mais avant de les quitter, le désolé Bartholo, Frater alors, a fait +rougir sa spatule, il en a timbré son fils à l'occiput, pour le +reconnoître un jour, si jamais le sort les rassemble. La mère et +l'enfant avoient passé six années dans une honorable mendicité, +lorsqu'un Chef de Bohémiens, descendu de Luc Gauric[10], traversant +l'Andalousie avec sa Troupe, et consulté par la mère sur le destin de +son fils, déroba l'Enfant furtivement et laissa par écrit cet horoscope +à sa place: + + Après avoir versé le sang dont il est né, + Ton Fils assommera son Père infortuné: + Puis, tournant sur lui-même et le fer et le crime, + Il se frappe, et devient heureux et légitime. + +En changeant d'état sans le savoir, l'infortuné jeune homme a changé de +nom sans le vouloir; il s'est élevé sous celui de Figaro; il a vécu. Sa +mère est cette Marceline, devenue vieille et Gouvernante chez le +Docteur, que l'affreux horoscope de son fils a consolé de sa perte. Mais +aujourd'hui, tout s'accomplit. + +En saignant Marceline au pied, comme on le voit dans ma Pièce, ou plutôt +comme on ne l'y voit pas, Figaro remplit le premier Vers: + + Après avoir versé le sang dont il est né, + +Quand il étrille innocemment le Docteur, après la toile tombée, il +accomplit le second Vers: + + Ton fils assommera son Père infortuné: + +A l'instant, la plus touchante reconnoissance a lieu entre le Médecin, +la Vieille et Figaro: _c'est vous_, _c'est lui_, _c'est toi_, _c'est +moi_. Quel coup de Théâtre! Mais le fils, au désespoir de son innocente +vivacité, fond en larmes et se donne un coup de rasoir; selon le sens du +troisième Vers: + + Puis, tournant sur lui-même et le fer et le crime, + Il se frappe et.......[11]. + +Quel tableau! En n'expliquant point si du rasoir il se coupe la gorge ou +seulement le poil du visage, on voit que j'avois le choix de finir ma +Pièce au plus grand pathétique. Enfin, le Docteur épouse la Vieille, et +Figaro, suivant la dernière leçon... + + .....Devient heureux et légitime. + +Quel dénoûment! Il ne m'en eût coûté qu'un sixième Acte. Eh! quel +sixième Acte! Jamais Tragédie au Théâtre François... Il suffit. +Reprenons ma Pièce en l'état où elle a été jouée et critiquée. Lorsqu'on +me reproche avec aigreur ce que j'ai fait, ce n'est pas l'instant de +louer ce que j'aurois pu faire, + +«La Pièce est invraisemblable dans sa conduite,» a dit encore le +Journaliste établi dans Bouillon avec Approbation et Privilége. + +Invraisemblable? Examinons cela par plaisir. + +Son Excellence M. le Comte Almaviva, dont j'ai depuis long-tems +l'honneur d'être ami particulier, est un jeune Seigneur, ou pour mieux +dire étoit, car l'âge et les grands emplois en ont fait depuis un homme +fort grave, ainsi que je le suis devenu moi-même. Son Excellence étoit +donc un jeune Seigneur Espagnol, vif, ardent, comme tous les Amans de sa +Nation, que l'on croit froide et qui n'est que paresseuse. + +Il s'étoit mis secrètement à la poursuite d'une belle personne qu'il +avoit entrevue à Madrid et que son Tuteur a bientôt ramenée au lieu de +sa naissance. Un matin qu'il se promenoit sous ses fenêtres à Séville, +où depuis huit jours il cherchoit à s'en faire remarquer, le hasard +conduisit au même endroit Figaro le Barbier. «Ah! le hasard! dira mon +Critique, et si le hasard n'eût pas conduit ce jour-là le Barbier dans +cet endroit, que devenoit la Pièce?--Elle eût commencé, mon Frère, à +quelqu'autre époque.--Impossible, puisque le Tuteur, selon vous-même, +épousoit le lendemain.--Alors il n'y auroit pas eu de Pièce, ou, s'il y +en avoit eu, mon Frère, elle auroit été différente. Une chose est-elle +invraisemblable parce qu'elle étoit possible autrement?» + +Réellement, vous avez un peu d'humeur. Quand le Cardinal de Retz nous +dit froidement: «Un jour j'avois besoin d'un homme, à la vérité, je ne +voulois qu'un fantôme; j'aurois désiré qu'il fût petit-fils d'Henri le +Grand, qu'il eût de longs cheveux blonds; qu'il fût beau, bien fait, +bien séditieux; qu'il eût le langage et l'amour des Halles; et voilà que +le hasard me fait rencontrer à Paris M. de Beaufort, échappé de la +prison du Roi; c'étoit justement l'homme qu'il me falloit[12].» Va-t-on +dire au Coadjuteur: «Ah! le hasard! Mais si vous n'eussiez pas +rencontré M. de Beaufort! Mais ceci, mais cela?...» + +Le hasard donc conduisit en ce même endroit Figaro le Barbier, beau +diseur, mauvais Poëte, hardi Musicien, grand fringueneur[13] de guittare +et jadis Valet-de-Chambre du Comte; établi dans Séville, y faisant avec +succès des barbes, des Romances et des mariages, y maniant également le +fer du Phlébotôme[14] et le piston du Pharmacien; la terreur des maris, +la coqueluche des femmes, et justement l'homme qu'il nous falloit. Et +comme, en toute recherche, ce qu'on nomme passion n'est autre chose +qu'un désir irrité par la contradiction, le jeune Amant, qui n'eût +peut-être eu qu'un goût de fantaisie pour cette beauté, s'il l'eût +rencontrée dans le monde, en devient amoureux, parce qu'elle est +enfermée, au point de faire l'impossible pour l'épouser. + +Mais vous donner ici l'extrait entier de la Pièce, Monsieur, seroit +douter de la sagacité, de l'adresse avec laquelle vous saisirez le +dessein de l'Auteur, et suivrez le fil de l'intrigue, en la lisant. +Moins prévenu que le Journal de Bouillon, qui se trompe avec Approbation +et Privilége sur toute la conduite de cette Pièce, vous y verrez que +_tous les soins de l'Amant_ ne _sont_ pas _destinés à remettre +simplement une lettre_, qui n'est là qu'un léger accessoire à +l'intrigue, mais bien à s'établir dans un fort défendu par la vigilance +et le soupçon, sur-tout à tromper un homme qui, sans cesse éventant la +manoeuvre, oblige l'ennemi de se retourner assez lestement pour n'être +pas désarçonné d'emblée. + +Et lorsque vous verrez que tout le mérite du dénoûment consiste en ce +que le Tuteur a fermé sa porte en donnant son passe-partout à Bazile, +pour que lui seul et le Notaire pussent entrer et conclure son mariage, +vous ne laisserez pas d'être étonné qu'un Critique aussi équitable se +joue de la confiance de son Lecteur, ou se trompe au point d'écrire, et +dans Bouillon encore: _le Comte s'est donné la peine de monter au balcon +par une échelle avec Figaro, quoique la porte ne soit pas fermée_. + +Enfin, lorsque vous verrez le malheureux Tuteur, abusé par toutes les +précautions qu'il prend pour ne le point être, à la fin forcé de signer +au contrat du Comte et d'approuver ce qu'il n'a pu prévenir, vous +laisserez au Critique à décider si ce Tuteur étoit un _imbécille_ de ne +pas deviner une intrigue dont on lui cachoit tout, lorsque lui Critique, +à qui l'on ne cachoit rien, ne l'a pas devinée plus que le Tuteur. + +En effet, s'il l'eût bien conçue, auroit-il manqué de louer tous les +beaux endroits de l'Ouvrage? + +Qu'il n'ait point remarqué la manière dont le premier Acte annonce et +déploie avec gaieté tous les caractères de la Pièce, on peut lui +pardonner. + +Qu'il n'ait pas apperçu quelque peu de comédie dans la grande Scène du +second Acte, où, malgré la défiance et la fureur du Jaloux, la Pupille +parvient à lui donner le change sur une lettre remise en sa présence, et +à lui faire demander pardon à genoux du soupçon qu'il a montré, je le +conçois encore aisément. + +Qu'il n'ait pas dit un seul mot de la Scène de stupéfaction de Bazile, +au troisième Acte, qui a paru si neuve au Théâtre, et a tant réjoui les +Spectateurs, je n'en suis point réjoui du tout. + +Passe encore qu'il n'ait pas entrevu l'embarras où l'Auteur s'est jeté +volontairement au dernier Acte, en faisant avouer par la Pupille à son +Tuteur que le Comte avoit dérobé la clé de la jalousie; et comment +l'Auteur s'en démêle en deux mots, et sort en se jouant de la nouvelle +inquiétude qu'il a imprimée au Spectateur, c'est peu de chose en vérité. + +Je veux bien qu'il ne lui soit pas venu à l'esprit que la Pièce, une des +plus gaies qui soient au Théâtre, est écrite sans la moindre équivoque, +sans une pensée, un seul mot dont la pudeur, même des petites Loges, ait +à s'allarmer, ce qui pourtant est bien quelque chose, Monsieur, dans un +siècle où l'hypocrisie de la décence est poussée presque aussi loin que +le relâchement des moeurs. Très-volontiers. Tout cela sans doute +pouvoit n'être pas digne de l'attention d'un Critique aussi majeur. + +Mais comment n'a-t-il pas admiré ce que tous les honnêtes gens n'ont pu +voir sans répandre des larmes de tendresse et de plaisir? je veux dire, +la piété filiale de ce bon Figaro, qui ne sauroit oublier sa mère! + +_Tu connois donc ce Tuteur?_ lui dit le Comte au premier acte. _Comme ma +mère_, répond Figaro. Un avare auroit dit: _Comme mes poches_. Un +Petit-Maître eût répondu: _Comme moi-même_. Un ambitieux: _Comme le +chemin de Versailles_; et le Journaliste de Bouillon: _Comme mon +Libraire_. Les comparaisons de chacun se tirant toujours de l'objet +intéressant. _Comme ma mère_, a dit le fils tendre et respectueux! + +Dans un autre endroit encore: _Ah! vous êtes charmant!_ lui dit le +Tuteur. Et ce bon, cet honnête Garçon, qui pouvoit gaiement assimiler +cet éloge à tous ceux qu'il a reçus de ses Maîtresses, en revient +toujours à sa bonne mère, et répond à ce mot: _Vous êtes charmant!--Il +est vrai, Monsieur, que ma mère me l'a dit autrefois_. Et le Journal de +Bouillon ne relève point de pareils traits! Il faut avoir le cerveau +bien desséché pour ne les pas voir, ou le coeur bien dur pour ne pas +les sentir! + +Sans compter mille autres finesses de l'Art répandues à pleines mains +dans cet Ouvrage. Par exemple, on sait que les Comédiens ont multiplié +chez eux les emplois à l'infini; emplois de grande, moyenne et petite +Amoureuse; emplois de grands, moyens et petits Valets; emplois de Niais, +d'Important, de Croquant, de Paysan, de Tabellion, de Bailly; mais on +sait qu'ils n'ont pas encore appointé celui de Bâillant. Qu'a fait +l'Auteur pour former un Comédien peu exercé au talent d'ouvrir largement +la bouche au Théâtre? Il s'est donné le soin de lui rassembler dans une +seule phrase toutes les syllabes bâillantes du françois: _Rien... +qu'en... l'en... en... ten... dant... parler_; syllabes en effet qui +feroient bâiller un mort, et parviendroient à desserrer les dents même +de l'envie! + +En cet endroit admirable où, pressé par les reproches du Tuteur qui lui +crie: _Que direz-vous à ce malheureux qui bâille et dort tout éveillé? +et l'autre qui depuis trois heures éternue à se faire sauter le crâne et +jaillir la cervelle, que leur direz-vous?_ Le naïf Barbier répond: _Eh +parbleu! je dirai à celui qui éternue, Dieu vous bénisse; et va te +coucher à celui qui dort_. Réponse en effet si juste, si chrétienne et +si admirable, qu'un de ces fiers Critiques, qui ont leurs entrées au +Paradis, n'a pu s'empêcher de s'écrier: «Diable! l'Auteur a dû rester au +moins huit jours à trouver cette réplique!» + +Et le Journal de Bouillon, au lieu de louer ces beautés sans nombre, use +encre et papier, Approbation et Privilége, à mettre un pareil Ouvrage +au-dessous même de la critique! On me couperoit le cou, Monsieur, que je +ne saurois m'en taire. + +N'a-t-il pas été jusqu'à dire, le Cruel: «_Que pour ne pas voir expirer +ce Barbier sur le Théâtre, il a fallu le mutiler, le changer, le +refondre, l'élaguer, le réduire en quatre Actes et le purger d'un grand +nombre de pasquinades, de calembourgs, de jeux de mots, en un mot, de +bas comique_.» + +A le voir ainsi frapper comme un sourd, on juge assez qu'il n'a pas +entendu le premier mot de l'Ouvrage qu'il décompose. Mais j'ai l'honneur +d'assurer ce Journaliste, ainsi que le jeune homme qui lui taille ses +plumes et ses morceaux, que, loin d'avoir purgé la Pièce d'aucuns des +_calembourgs, jeux de mots_, etc., qui lui eussent nui le premier jour, +l'Auteur a fait rentrer dans les Actes restés au Théâtre tout ce qu'il +en a pu reprendre à l'Acte au porte-feuille: tel un Charpentier économe +cherche dans ses copeaux épars sur le chantier tout ce qui peut servir à +cheviller et boucher les moindres trous de son ouvrage. + +Passerons-nous sous silence le reproche aigu qu'il fait à la jeune +personne d'avoir _tous les défauts d'une fille mal élevée_? Il est vrai +que, pour échapper aux conséquences d'une telle imputation, il tente à +la rejeter sur autrui, comme s'il n'en étoit pas l'Auteur, en employant +cette expression banale: _On trouve à la jeune personne_, etc. On +trouve!... + +Que vouloit-il donc qu'elle fît? Quoi! Qu'au lieu de se prêter aux vues +d'un jeune Amant très-aimable et qui se trouve un homme de qualité, +notre charmante enfant épousât le vieux podagre Médecin? Le noble +établissement qu'il lui destinoit-là! Et parce qu'on n'est pas de l'avis +de Monsieur, on _a tous les défauts d'une fille mal élevée_! + +En vérité, si le Journal de Bouillon se fait des amis en France par la +justesse et la candeur de ses Critiques, il faut avouer qu'il en aura +beaucoup moins au-delà des Pyrénées, et qu'il est surtout un peu bien +dur pour les Dames Espagnoles. + +Eh! qui sait si son Excellence Madame la Comtesse Almaviva, l'exemple +des femmes de son état et vivant comme un Ange avec son mari, +quoiqu'elle ne l'aime plus, ne se ressentira pas un jour des libertés +qu'on se donne à Bouillon, sur elle, avec Approbation et Privilége? + +L'imprudent Journaliste a-t-il au moins réfléchi que son Excellence +ayant, par le rang de son mari, le plus grand crédit dans les Bureaux, +eût pu lui faire obtenir quelque pension sur la Gazette d'Espagne ou la +Gazette elle-même, et que dans la carrière qu'il embrasse il faut garder +plus de ménagemens pour les femmes de qualité? Qu'est-ce que cela me +fait à moi? L'on sent bien que c'est pour lui seul que j'en parle! + +Il est temps de laisser cet adversaire, quoiqu'il soit à la tête des +gens qui prétendent que, _n'ayant pu me soutenir en cinq Actes, je me +suis mis en quatre pour ramener le Public_. Eh! quand cela seroit? Dans +un moment d'oppression, ne vaut-il pas mieux sacrifier un cinquième de +son bien que de le voir aller tout entier au pillage? + +Mais ne tombez pas, cher Lecteur... (Monsieur, veux-je dire), ne tombez +pas, je vous prie, dans une erreur populaire qui feroit grand tort à +votre jugement. + +Ma Pièce, qui paroît n'être aujourd'hui qu'en quatre Actes, est +réellement et de fait en cinq, qui sont le 1er, le 2e, le 3e, +le 4e et le 5e, à l'ordinaire. + +Il est vrai que, le jour du combat, voyant les Ennemis acharnés, le +Parterre ondulant, agité, grondant au loin comme les flots de la mer, et +trop certain que ces mugissements sourds, précurseurs des tempêtes, ont +amené plus d'un naufrage, je vins à réfléchir que beaucoup de Pièces en +cinq Actes (comme la mienne), toutes très-bien faites d'ailleurs (comme +la mienne), n'auroient pas été au Diable en entier (comme la mienne), si +l'Auteur eût pris un parti vigoureux (comme le mien). + +«Le Dieu des cabales est irrité,» dis-je aux Comédiens avec force: + + Enfans! un sacrifice est ici nécessaire. + +Alors, faisant la part au Diable et déchirant mon manuscrit: «Dieu des +Siffleurs, Moucheurs, Cracheurs, Tousseurs et Perturbateurs, +m'écriai-je, il te faut du sang? Bois mon quatrième Acte et que ta +fureur s'appaise.» + +A l'instant vous eussiez vu ce bruit infernal qui faisoit pâlir et +broncher les Acteurs, s'affoiblir, s'éloigner, s'anéantir, +l'applaudissement lui succéder, et des bas-fonds du Parterre un _bravo_ +général s'élever, en circulant, jusqu'aux hauts bancs du Paradis. + +De cet exposé, Monsieur, il suit que ma Pièce est restée en cinq Actes, +qui sont le 1er, le 2e, le 3e au Théâtre, le 4e au diable et +le 5e avec les trois premiers. Tel Auteur même vous soutiendra que ce +4e Acte, qu'on n'y voit point, n'en est pas moins celui qui fait le +plus de bien à la Pièce, en ce qu'on ne l'y voit point. + +Laissons jaser le monde; il me suffit d'avoir prouvé mon dire; il me +suffit, en faisant mes cinq Actes, d'avoir montré mon respect pour +Aristote, Horace, Aubignac[15] et les Modernes, et d'avoir mis ainsi +l'honneur de la règle à couvert. + +Par le second arrangement, le Diable a son affaire; mon char n'en roule +pas moins bien sans la cinquième roue, le Public est content, je le suis +aussi. Pourquoi le Journal de Bouillon ne l'est-il pas?--Ah! pourquoi! +C'est qu'il est bien difficile de plaire à des gens qui, par métier, +doivent ne jamais trouver les choses gaies assez sérieuses, ni les +graves assez enjouées. + +Je me flatte, Monsieur, que cela s'appelle raisonner principes et que +vous n'êtes pas mécontent de mon petit syllogisme. + +Reste à répondre aux observations dont quelques personnes ont honoré le +moins important des Drames hazardés depuis un siècle au Théâtre. + +Je mets à part les lettres écrites aux Comédiens, à moi-même, sans +signature et vulgairement appellées anonymes; on juge à l'âpreté du +style que leurs Auteurs, peu versés dans la critique, n'ont pas assez +senti qu'une mauvaise Pièce n'est point une mauvaise action, et que +telle injure, convenable à un méchant homme, est toujours déplacée à un +méchant Ecrivain. Passons aux autres. + +Des Connoisseurs ont remarqué que j'étois tombé dans l'inconvénient de +faire critiquer des usages François par un Plaisant de Séville à +Séville, tandis que la vraisemblance exigeoit qu'il s'égayât sur les +moeurs Espagnoles. Ils ont raison; j'y avois même tellement pensé, que +pour rendre la vraisemblance encore plus parfaite, j'avois d'abord +résolu d'écrire et de faire jouer la Pièce en langage Espagnol; mais un +homme de goût m'a fait observer qu'elle en perdroit peut-être un peu de +sa gaieté pour le Public de Paris, raison qui m'a déterminé à l'écrire +en François; ensorte que j'ai fait, comme on voit, une multitude de +sacrifices à la gaieté, mais sans pouvoir parvenir à dérider le Journal +de Bouillon. + +Un autre Amateur, saisissant l'instant qu'il y avoit beaucoup de monde +au foyer, m'a reproché du ton le plus sérieux, que ma Pièce ressembloit +à: _On ne s'avise jamais de tout_. «Ressembler, Monsieur, je soutiens +que ma Pièce est: _On ne s'avise jamais de tout_, lui-même.--Et comment +cela?--C'est qu'on ne s'étoit pas encore avisé de ma Pièce.» L'Amateur +resta court, et l'on en rit d'autant plus, que celui-là qui me +reprochoit, on ne s'avise jamais de tout, est un homme qui ne s'est +jamais avisé de rien. + +Quelques jours après, ceci est plus sérieux, chez une Dame incommodée, +un Monsieur grave, en habit noir, coiffure bouffante et canne à corbin, +lequel touchoit légèrement le poignet de la Dame, proposa civilement +plusieurs doutes sur la vérité des traits que j'avois lancés contre les +Médecins. «Monsieur, lui dis-je, Etes-vous ami de quelqu'un d'eux? Je +serois désolé qu'un badinage...--On ne peut pas moins; je vois que vous +ne me connoissez pas, je ne prends jamais le parti d'aucun, je parle ici +pour le Corps en général.» Cela me fit beaucoup chercher quel homme ce +pouvoit être. «En fait de plaisanterie, ajoutai-je, vous savez, +Monsieur, qu'on ne demande jamais si l'histoire est vraie, mais si elle +est bonne.--Eh! croyez-vous moins perdre à cet examen qu'au premier?--A +merveille, Docteur, dit la Dame. Le Monstre qu'il est! n'a-t-il pas osé +parler mal aussi de nous? Faisons cause commune.» + +A ce mot de _Docteur_, je commencai à soupçonner qu'elle parloit à son +Médecin. «Il est vrai, Madame et Monsieur, repris-je avec modestie, que +je me suis permis ces légers torts, d'autant plus aisément, qu'ils +tirent moins à conséquence. + +Eh! qui pourroit nuire à deux Corps puissans dont l'empire embrasse +l'univers et se partage le monde? Malgré les Envieux, les Belles y +règneront toujours par le plaisir et les Médecins par la douleur, et la +brillante santé nous ramène à l'Amour, comme la maladie nous rend à la +Médecine. + +Cependant, je ne sais si, dans la balance des avantages, la Faculté ne +l'emporte pas un peu sur la Beauté. Souvent on voit les Belles nous +renvoyer aux Médecins, mais plus souvent encore les Médecins nous +gardent et ne nous renvoient plus aux Belles. + +En plaisantant donc, il faudroit peut-être avoir égard à la différence +des ressentimens et songer que, si les Belles se vengent en se séparant +de nous, ce n'est là qu'un mal négatif; au lieu que les Médecins se +vengent en s'en emparant, ce qui devient très-positif; + +Que, quand ces derniers nous tiennent, ils font de nous tout ce qu'ils +veulent; au lieu que les Belles, toutes belles qu'elles sont, n'en font +jamais que ce qu'elles peuvent; + +Que le commerce des Belles nous les rend bientôt nécessaires; au lieu +que l'usage des Médecins finit par nous les rendre indispensables; + +Enfin, que l'un de ces empires ne semble établi que pour assurer la +durée de l'autre, puisque, plus la verte jeunesse est livrée à l'Amour, +plus la pâle vieillesse appartient sûrement à la Médecine. + +Au reste, ayant fait contre moi cause commune, il étoit juste, Madame et +Monsieur, que je vous offrisse en commun mes justifications. Soyez donc +persuadés que, faisant profession d'adorer les Belles et de redouter les +Médecins, c'est toujours en badinant que je dis du mal de la beauté; +comme ce n'est jamais sans trembler que je plaisante un peu la Faculté. + +Ma déclaration n'est point suspecte à votre égard, Mesdames, et mes plus +acharnés ennemis sont forcés d'avouer que, dans un instant d'humeur où +mon dépit contre une Belle alloit s'épancher trop librement sur toutes +les autres, on m'a vu m'arrêter tout court au 25e Couplet, et, par le +plus prompt repentir, faire ainsi dans le 26e amende honorable aux +belles irritées: + + Sexe charmant, si je décèle + Votre coeur en proie au desir, + Souvent à l'amour infidèle, + Mais toujours fidèle au plaisir; + D'un badinage, ô mes Déesses! + Ne cherchez point à vous venger: + Tel glose, hélas! sur vos foiblesses + Qui brûle de les partager. + +Quant à vous, Monsieur le Docteur, on sait assez que Molière... + +--Au désespoir, dit-il en se levant, de ne pouvoir profiter plus +long-temps de vos lumières: mais l'humanité qui gémit ne doit pas +souffrir de mes plaisirs.»Il me laissa, ma foi, la bouche ouverte avec +ma phrase en l'air.«Je ne sais pas, dit la belle malade en riant, si je +vous pardonne; mais je vois bien que notre Docteur ne vous pardonne +pas.--Le nôtre, Madame? Il ne sera jamais le mien.--Eh! pourquoi?--Je ne +sais; je craindrois qu'il ne fût au-dessous de son état, puisqu'il n'est +pas au-dessus des plaisanteries qu'on en peut faire. + +Ce Docteur n'est pas de mes gens. L'homme assez consommé dans son art +pour en avouer de bonne foi l'incertitude, assez spirituel pour rire +avec moi de ceux qui le disent infaillible: tel est mon Médecin. En me +rendant ses soins qu'ils appellent des visites; en me donnant ses +conseils qu'ils nomment ordonnances, il remplit dignement et sans faste +la plus noble fonction d'une âme éclairée et sensible. Avec plus +d'esprit, il calcule plus de rapports, et c'est tout ce qu'on peut dans +un art aussi utile qu'incertain. Il me raisonne, il me console, il me +guide, et la nature fait le reste. Aussi, loin de s'offenser de la +plaisanterie, est-il le premier à l'opposer au pédantisme. A l'infatué +qui lui dit gravement: «De quatre-vingts fluxions de poitrine que j'ai +traitées cet Automne, un seul malade a péri dans mes mains,» mon Docteur +répond en souriant: «Pour moi, j'ai prêté mes secours à plus de cent cet +Hiver; hélas! je n'en ai pu sauver qu'un seul.» Tel est mon aimable +Médecin.--Je le connois.--Vous permettez bien que je ne l'échange pas +contre le vôtre. Un Pédant n'aura pas plus ma confiance en maladie +qu'une bégueule n'obtiendroit mon hommage en santé. Mais je ne suis +qu'un sot. Au lieu de vous rappeller mon amende honorable au beau sexe, +je devois lui chanter le Couplet de la bégueule; il est tout fait pour +lui. + + Pour égayer ma poésie, + Au hasard j'assemble des traits: + J'en fais, peintre de fantaisie, + Des tableaux, jamais des portraits. + La Femme d'esprit, qui s'en moque, + Sourit finement à l'Auteur; + Pour l'imprudente qui s'en choque, + Sa colère est son délateur. + +--A propos de Chanson, dit la Dame, vous êtes bien honnête d'avoir été +donner votre Pièce aux François! moi qui n'ai de petite Loge qu'aux +Italiens! Pourquoi n'en avoir pas fait un Opéra Comique? ce fut, dit-on, +votre première idée. La Pièce est d'un genre à comporter de la musique. + +--Je ne sais si elle est propre à la supporter[16], ou si je m'étois +trompé d'abord en le supposant; mais, sans entrer dans les raisons qui +m'ont fait changer d'avis, celle-ci, Madame, répond à tout. + +Notre Musique Dramatique ressemble trop encore à notre Musique +chansonnière pour en attendre un véritable intérêt ou de la gaité +franche. Il faudra commencer à l'employer sérieusement au Théâtre quand +on sentira bien qu'on ne doit y chanter que pour parler; quand nos +Musiciens se rapprocheront de la nature, et sur-tout cesseront de +s'imposer l'absurde loi de toujours revenir à la première partie d'un +air après qu'ils en ont dit la seconde. Est-ce qu'il y a des Reprises et +des Rondeaux dans un Drame? Ce cruel radotage est la mort de l'intérêt +et dénote un vide insupportable dans les idées. + +Moi qui toujours ai chéri la Musique sans inconstance et même sans +infidélité, souvent, aux Pièces qui m'attachent le plus, je me surprends +à pousser de l'épaule, à dire tout bas avec humeur: Eh! va donc, +Musique! pourquoi toujours répéter? N'es-tu pas assez lente? Au lieu de +narrer vivement, tu rabaches! au lieu de peindre la passion, tu +t'accroches aux mots! Le Poëte se tue à serrer l'évènement, et toi tu le +délayes! Que lui sert de rendre son style énergique et pressé, si tu +l'ensevelis sous d'inutiles fredons? Avec ta stérile abondance, reste, +reste aux Chansons pour toute nourriture, jusqu'à ce que tu connoisses +le langage sublime et tumultueux des passions. + +En effet, si la déclamation est déjà un abus de la narration au Théâtre, +le chant, qui est un abus de la déclamation, n'est donc, comme on voit, +que l'abus de l'abus. Ajoutez-y la répétition des phrases, et voyez ce +que devient l'intérêt. Pendant que le vice ici va toujours en croissant, +l'intérêt marche à sens contraire; l'action s'allanguit; quelque chose +me manque; je deviens distrait; l'ennui me gagne; et si je cherche alors +à devenir ce que voudrois, il m'arrive souvent de trouver que je +voudrois la fin du Spectacle. + +Il est un autre art d'imitation, en général beaucoup moins avancé que la +Musique, mais qui semble en ce point lui servir de leçon. Pour la +variété seulement, la Danse élevée est déjà le modèle du chant. + +Voyez le superbe Vestris[17] ou le fier d'Auberval[18] engager un pas de +caractère. Il ne danse pas encore; mais d'aussi loin qu'il paroît, son +port libre et dégagé fait déjà lever la tête aux Spectateurs. Il inspire +autant de fierté qu'il promet de plaisirs. Il est parti... Pendant que +le Musicien redit vingt fois ses phrases et monotone[19] ses mouvemens, +le Danseur varie les siens à l'infini. + +Le voyez-vous s'avancer légèrement à petits bonds, reculer à grands pas +et faire oublier le comble de l'art par la plus ingénieuse négligence? +Tantôt sur un pied, gardant le plus savant équilibre, et suspendu sans +mouvement pendant plusieurs mesures, il étonne, il surprend par +l'immobilité de son à plomb... Et soudain, comme s'il regrettoit le +temps du repos, il part comme un trait, vole au fond du Théâtre, et +revient, en pirouettant, avec une rapidité que l'oeil peut suivre à +peine. + +L'air a beau recommencer, rigaudonner, se répéter, se radoter, il ne se +répète point, lui! tout en déployant les mâles beautés d'un corps souple +et puissant, il peint les mouvemens violens dont son âme est agitée; il +vous lance un regard passionné que ses bras mollement ouverts rendent +plus expressif; et, comme s'il se lassoit bientôt de vous plaire, il se +relève avec dédain, se dérobe à l'oeil qui le suit, et la passion la +plus fougueuse semble alors naître et sortir de la plus douce ivresse. +Impétueux, turbulent, il exprime une colère si bouillante et si vraie +qu'il m'arrache à mon siége et me fait froncer le sourcil. Mais, +reprenant soudain le geste et l'accent d'une volupté paisible, il erre +nonchalamment avec une grâce, une mollesse, et des mouvemens si +délicats, qu'il enlève autant de suffrages qu'il y a de regards attachés +sur sa Danse enchanteresse. + +Compositeurs, chantez comme il danse, et nous aurons, au lieu d'Opéra, +des Mélodrames! Mais j'entends mon éternel Censeur (je ne sais plus s'il +est d'ailleurs ou de Bouillon), qui me dit: «Que prétend-t-on par ce +tableau? Je vois un talent supérieur, et non la Danse en général. C'est +dans sa marche ordinaire qu'il faut saisir un art pour le comparer, et +non dans ses efforts les plus sublimes. N'avons-nous pas...» + +Je l'arrête à mon tour. Eh quoi! si je veux peindre un coursier et me +former une juste idée de ce noble animal, irai-je le chercher hongre et +vieux, gémissant au timon du fiacre, ou trottinant sous le plâtrier qui +siffle? Je le prends au haras, fier Etalon, vigoureux, découplé, +l'oeil ardent, frappant la terre et soufflant le feu par les nazeaux, +bondissant de desirs et d'impatience, ou fendant l'air, qu'il électrise, +et dont le brusque hennissement réjouit l'homme et fait tressaillir +toutes les cavales de la contrée. Tel est mon Danseur. + +Et quand je crayonne un art, c'est parmi les plus grands sujets qui +l'exercent que j'entends choisir mes modèles, tous les efforts du +génie... mais je m'éloigne trop de mon sujet, revenons au _Barbier de +Séville_... ou plutôt, Monsieur, n'y revenons pas. C'est assez pour une +bagatelle. Insensiblement je tomberois dans le défaut reproché trop +justement à nos François, de toujours faire de petites Chansons sur les +grandes affaires, et de grandes dissertations sur les petites. + +Je suis, avec le plus profond respect, + +MONSIEUR, + +Votre très-humble et très-obéissant serviteur, + +L'Auteur. + + + + + +PERSONNAGES. + +(_Les habits des Acteurs doivent être dans l'ancien costume Espagnol._) + + + LE COMTE ALMAVIVA, Grand d'Espagne, Amant inconnu de Rosine, paroît + au premier Acte en veste et culotte de satin; il est enveloppé d'un + grand manteau brun, ou cape espagnole; chapeau noir rabattu avec un + ruban de couleur au tour de la forme. Au 2e Acte: habit uniforme + de cavalier avec des moustaches et des bottines. Au 3e habillé + en Bachelier; cheveux ronds; grande fraise au cou; veste, culotte, + bas et manteau d'Abbé. Au 4e Acte, il est vêtu superbement à + l'Espagnol avec un riche manteau; par-dessus tout, le large manteau + brun dont il se tient enveloppé. + + BARTHOLO, Médecin, Tuteur de Rosine: habit noir, court, boutonné; + grande perruque; fraise et manchettes relevées; une ceinture noire; + et quand il veut sortir de chez lui, un long manteau écarlate. + + ROSINE, jeune personne d'extraction noble, et Pupille de Bartholo; + habillée à l'Espagnole. + + FIGARO[20], Barbier de Séville: en habit de Majo[21] Espagnol. La + tête couverte d'une rescille, ou filet; chapeau blanc, ruban de + couleur, autour de la forme; un fichu de soie, attaché fort lâche à + son cou; gilet et haut de chausse de satin, avec des boutons et + boutonnières frangés d'argent; une grande ceinture de soie; les + jarretières nouées avec des glands qui pendent sur chaque jambe; + veste de couleur tranchante, à grands revers de la couleur du + gilet; bas blancs et souliers gris. + + DON BAZILE[22], Organiste, Maître à chanter de Rosine; chapeau noir + rabattu, soutanelle et long manteau, sans fraise ni manchettes. + + LA JEUNESSE, vieux Domestique de Bartholo. + + L'ÉVEILLÉ, autre Valet de Bartholo, garçon niais et endormi. Tous + deux habillés en Galiciens; tous les cheveux dans la queue; gilet + couleur de chamois; large ceinture de peau avec une boucle; culotte + bleue et veste de même, dont les manches, ouvertes aux épaules pour + le passage des bras, sont pendantes par derriere. + + UN NOTAIRE. + + UN ALCADE, Homme de Justice, avec une longue baguette blanche à la + main. + + PLUSIEURS ALGOUAZILS et VALETS avec des flambeaux. + +La Scène est à Séville[23], dans la rue et sous les fenêtres de Rosine, +au premier Acte, et le reste de la Pièce, dans la Maison du Docteur +Bartholo. + + * * * * * + +On trouve chez le même Libraire la Musique du Barbier de Séville gravée +_in-fol._ Prix 3 liv. 12 s.[24] + + + + + +LE BARBIER + +DE SÉVILLE + + + + +ACTE PREMIER. + +_Le Théâtre représente une rue de Séville, où toutes les croisées sont +grillées._ + + +SCENE PREMIERE. + + LE COMTE, _seul, en grand manteau brun et chapeau rabattu. Il tire + sa montre en se promenant_. + +Le jour est moins avancé que je ne croyois. L'heure à laquelle elle a +coutume de se montrer derrière sa jalousie est encore éloignée. +N'importe; il vaut mieux arriver trop-tôt que de manquer l'instant de la +voir. Si quelque aimable de la Cour pouvoit me deviner à cent lieues de +Madrid, arrêté tous les matins sous les fenêtres d'une femme à qui je +n'ai jamais parlé, il me prendroit pour un Espagnol du tems +d'Isabelle[25].--Pourquoi non? Chacun court après le bonheur. Il est +pour moi dans le coeur de Rosine.--Mais quoi! suivre une femme à +Séville, quand Madrid et la Cour offrent de toutes parts des plaisirs si +faciles?--Et c'est cela même que je fuis. Je suis las des conquêtes que +l'intérêt, la convenance ou la vanité nous présentent sans cesse. Il est +si doux d'être aimé pour soi-même; et si je pouvois m'assurer, sous ce +déguisement... Au diable l'importun. + + +SCENE II. + +FIGARO, LE COMTE, _caché_. + + FIGARO, _une guitare sur le dos attachée en bandoulière avec un + large ruban; il chantonne gaiement[26], un papier et un crayon à la + main_. + + Bannissons le chagrin, + Il nous consume: + Sans le feu du bon vin, + Qui nous rallume, + Réduit à languir, + L'homme, sans plaisir, + Vivroit comme un sot, + Et mourroit bientôt. + +Jusques-là[27], ceci ne va pas mal, ein, ein. + + Et mourroit bientôt. + Le vin et la paresse + Se disputent mon coeur... + +Eh non! ils ne se le disputent pas, ils y regnent paisiblement +ensemble.... + + Se partagent ... mon coeur. + +Dit-on se partagent?... Eh! mon Dieu! nos faiseurs d'Opéras Comiques n'y +regardent pas de si près. Aujourd'hui, ce qui ne vaut pas la peine +d'être dit, on le chante. + +(_Il chante._) + + Le vin et la paresse + Se partagent mon coeur. + +Je voudrois finir par quelque chose de beau, de brillant[28], de +scintillant, qui eût l'air d'une pensée. + +(_Il met un genou en terre, et écrit en chantant._) + + Se partage mon coeur. + Si l'une a ma tendresse... + L'autre fait mon bonheur. + +Fi donc! c'est plat. Ce n'est pas ça.... Il me faut une opposition, une +antithèse: + + Si l'une ... est ma maîtresse, + L'autre... + +Eh, parbleu, j'y suis!... + + L'autre est mon serviteur. + +Fort bien, Figaro!.... (_Il écrit en chantant._) + + Le vin et la paresse + Se partagent mon coeur; + + Si l'une est ma maîtresse, + L'autre est mon serviteur. + L'autre est mon serviteur. + L'autre est mon serviteur. + +Hen, hen, quand il y aura des accompagnemens[29] là-dessous, nous +verrons encore, Messieurs de la cabale, si je ne sais ce que je dis. +(_Il apperçoit le Comte._) J'ai vu cet Abbé-là quelque part. (_Il se +relève._) + +LE COMTE, _à part_. + +Cet homme ne m'est pas inconnu. + +FIGARO. + +Eh non, ce n'est pas un Abbé! Cet air altier et noble... + +LE COMTE. + +Cette tournure grotesque... + +FIGARO. + +Je ne me trompe point, c'est le Comte Almaviva. + +LE COMTE. + +Je crois que c'est ce coquin de Figaro. + +FIGARO. + +C'est lui-même, Monseigneur. + +LE COMTE. + +Maraud! si tu dis un mot... + +FIGARO. + +Oui, je vous reconnois; voilà les bontés familieres dont vous m'avez +toujours honoré. + +LE COMTE. + +Je ne te reconnoissois pas, moi. Te voilà si gros et si gras... + +FIGARO. + +Que voulez-vous, Monseigneur! c'est la misère. + +LE COMTE. + +Pauvre petit! Mais que fais-tu à Séville? Je t'avois autrefois +recommandé dans les Bureaux pour un emploi. + +FIGARO. + +Je l'ai obtenu, Monseigneur, et ma reconnoissance... + +LE COMTE. + +Appelle-moi Lindor. Ne vois-tu pas[30], à mon déguisement, que je veux +être inconnu? + +FIGARO. + +Je me retire. + +LE COMTE. + +Au contraire. J'attends ici quelque chose; et deux hommes qui jasent +sont moins suspects qu'un seul qui se promene. Ayons l'air de jaser. Eh +bien, cet emploi? + +FIGARO[31]. + +Le Ministre, ayant égard à la recommandation de votre Excellence, me fit +nommer sur le champ Garçon Apothicaire. + +LE COMTE. + +Dans les hôpitaux de l'Armée? + +FIGARO. + +Non; dans les haras d'Andalousie[32]. + +LE COMTE, _riant_. + +Beau début! + +FIGARO. + +Le poste n'étoit pas mauvais; parce qu'ayant le district des pansemens +et des drogues, je vendois souvent aux hommes de bonnes médecines de +cheval... + +LE COMTE. + +Qui tuoient les sujets du Roi! + +FIGARO. + +Ah, ah, il n'y a point de remede universel: mais qui n'ont pas laissé de +guérir quelquefois[33] des Galiciens, des Catalans, des Auvergnats. + +LE COMTE. + +Pourquoi donc l'as-tu quitté? + +FIGARO. + +Quitté? C'est bien lui-même; on m'a desservi auprès des Puissances. + + L'envie aux doigts crochus, au teint pâle et livide... + +LE COMTE. + +Oh grace! grace, ami! Est-ce que tu fais aussi des vers? Je t'ai vu là +griffonnant sur ton genou, et chantant dès le matin. + +FIGARO. + +Voilà précisément la cause de mon malheur, Excellence. Quand on a +rapporté au Ministre que je faisois, je puis dire assez joliment, des +bouquets à Cloris, que j'envoyois des énigmes aux Journaux, qu'il +couroit des Madrigaux de ma façon; en un mot, quand il a su que j'étois +imprimé tout vif, il a pris la chose au tragique, et m'a fait ôter mon +emploi, sous prétexte que l'amour des Lettres est incompatible avec +l'esprit des affaires. + +LE COMTE. + +Puissamment raisonné! et tu ne lui fis pas représenter... + +FIGARO. + +Je me crus trop heureux d'en être oublié; persuadé qu'un Grand nous fait +assez de bien quand il ne nous fait pas de mal. + +LE COMTE. + +Tu ne dis pas tout. Je me souviens qu'à mon service tu étois un assez +mauvais sujet. + +FIGARO. + +Eh mon Dieu, Monseigneur, c'est qu'on veut que le pauvre soit sans +défaut. + +LE COMTE. + +Paresseux, dérangé... + +FIGARO. + +Aux vertus qu'on exige dans un Domestique[34], votre Excellence +connoît-elle beaucoup de Maîtres qui fussent dignes d'être Valets? + +LE COMTE, _riant_. + +Pas mal. Et tu t'es retiré en cette Ville? + +FIGARO. + +Non pas tout de suite[35]. + +LE COMTE, _l'arrêtant_. + +Un moment... J'ai cru que c'étoit elle... Dis toujours, je t'entends de +reste. + +FIGARO. + +De retour à Madrid, je voulus essayer de nouveau mes talens littéraires, +et le théâtre me parut un champ d'honneur... + +LE COMTE. + +Ah! miséricorde! + +FIGARO[36]. + +(_Pendant sa réplique, le Comte regarde avec attention du côté de la +jalousie._) + +En vérité, je ne sais comment je n'eus pas le plus grand succès, car +j'avois rempli le parterre des plus excellens Travailleurs; des mains... +comme des battoirs; j'avois interdit les gants, les cannes, tout ce qui +ne produit que des applaudissemens sourds; et d'honneur, avant la Pièce, +le Café m'avoit paru dans les meilleures dispositions pour moi. Mais les +efforts de la cabale... + +LE COMTE. + +Ah! la cabale! Monsieur l'Auteur tombé! + +FIGARO. + +Tout comme un autre: pourquoi pas? Ils m'ont sifflé; mais si jamais je +puis les rassembler... + +LE COMTE. + +L'ennui te vengera bien d'eux? + +FIGARO. + +Ah! comme je leur en garde, morbleu! + +LE COMTE. + +Tu jures! Sais-tu qu'on n'a que vingt-quatre heures au Palais pour +maudire ses Juges? + +FIGARO. + +On a vingt-quatre ans au théâtre; la vie est trop courte pour user d'un +pareil ressentiment. + +LE COMTE[37]. + +Ta joyeuse colère me réjouit. Mais tu ne me dis pas ce qui t'a fait +quitter Madrid. + +FIGARO. + +C'est mon bon ange, Excellence, puisque je suis assez heureux pour +retrouver mon ancien Maître. Voyant à Madrid que la république des +Lettres étoit celle des loups[38], toujours armés les uns contre les +autres, et que, livrés au mépris où ce risible acharnement les conduit, +tous les Insectes, les Moustiques, les Cousins, les Critiques, les +Maringouins[39], les Envieux, les Feuillistes[40], les Libraires, les +Censeurs, et tout ce qui s'attache à la peau des malheureux Gens de +Lettres, achevoit de déchiqueter et sucer le peu de substance qui leur +restoit; fatigué d'écrire, ennuyé de moi, dégoûté des autres, abymé de +dettes et léger d'argent; à la fin[41], convaincu que l'utile revenu du +rasoir est préférable aux vains honneurs de la plume, j'ai quitté +Madrid, et, mon bagage en sautoir, parcourant philosophiquement les deux +Castilles, la Manche, l'Estramadoure, la Siera-Morena, l'Andalousie; +accueilli dans une Ville, emprisonné dans l'autre, et par-tout supérieur +aux évènemens[42], aidant au bon tems, supportant le mauvais; me moquant +des forts, bravant les méchans; riant de ma misère et faisant la barbe +à tout le monde; vous me voyez enfin établi dans Séville et prêt à +servir de nouveau votre Excellence en tout ce qu'il lui plaira +m'ordonner. + +LE COMTE[43]. + +Qui t'a donné une philosophie aussi gaie? + +FIGARO. + +L'habitude du malheur. Je me presse de rire de tout, de peur d'être +obligé d'en pleurer. Que regardez-vous donc toujours de ce côté? + +LE COMTE. + +Sauvons-nous. + +FIGARO. + +Pourquoi? + +LE COMTE. + +Viens donc, malheureux! tu me perds. + + (_Ils se cachent._) + + +SCENE III. + +BARTHOLO, ROSINE. + +(_La jalousie du premier étage s'ouvre, et Bartholo et Rosine se mettent +à la fenêtre._) + +ROSINE. + +Comme le grand air fait plaisir à respirer! Cette jalousie s'ouvre si +rarement... + +BARTOLO. + +Quel papier tenez-vous là? + +ROSINE. + +Ce sont des couplets de la Précaution inutile que mon Maître à chanter +m'a donnés hier. + +BARTOLO. + +Qu'est-ce que la Précaution inutile? + +ROSINE. + +C'est une Comédie nouvelle. + +BARTOLO. + +Quelque Drame encore! Quelque sottise d'un nouveau genre[44]! + +ROSINE. + +Je n'en sais rien. + +BARTOLO. + +Euh, euh! les Journaux et l'autorité nous en feront raison. Siècle +barbare!... + +ROSINE. + +Vous injuriez toujours notre pauvre siècle. + +BARTOLO. + +Pardon de la liberté: qu'a-t-il produit pour qu'on le loue? Sottises de +toute espèce: la liberté de penser, l'attraction, l'électricité, le +tolérantisme, l'inoculation, le quinquina, l'Encyclopédie et les +drames[45]. + +ROSINE (_le papier lui échappe et tombe dans la rue_). + +Ah! ma chanson! ma chanson est tombée en vous écoutant; courez, courez +donc, Monsieur; ma chanson! elle sera perdue. + +BARTOLO. + +Que diable aussi, l'on tient ce qu'on tient. + + (_Il quitte le balcon._) + +ROSINE _regarde en dedans et fait signe dans la rue_. + +S't, s't (_le Comte paroît_), ramassez vîte et sauvez-vous. + +(_Le Comte ne fait qu'un saut, ramasse le papier et rentre._) + +BARTOLO _sort de la maison et cherche_. + +Où donc est-il? Je ne vois rien. + +ROSINE. + +Sous le balcon, au pied du mur. + +BARTOLO[46]. + +Vous me donnez-là une jolie commission! Il est donc passé quelqu'un? + +ROSINE. + +Je n'ai vu personne. + +BARTOLO, _à lui-même_. + +Et moi qui ai la bonté de chercher... Bartholo, vous n'êtes qu'un sot, +mon ami: ceci doit vous apprendre à ne jamais ouvrir des jalousies sur +la rue. (_Il rentre._) + +ROSINE, _toujours au balcon_. + +Mon excuse est dans mon malheur: seule, enfermée, en butte à la +persécution d'un homme odieux, est-ce un crime de tenter à sortir +d'esclavage? + +BARTOLO, _paroissant au balcon_. + +Rentrez, Signora; c'est ma faute si vous avez perdu votre chanson, mais +ce malheur ne vous arrivera plus, je vous jure. (_Il ferme la jalousie à +la clé._) + + +SCENE IV. + +LE COMTE, FIGARO. + +(_Ils entrent avec précaution._) + +LE COMTE. + +A présent qu'ils sont retirés, examinons cette chanson, dans laquelle un +mistere est sûrement renfermé[47]. C'est un billet! + +FIGARO. + +Il demandoit ce que c'est que la Précaution inutile! + +LE COMTE _lit vivement_. + +«Votre empressement excite ma curiosité; sitôt que mon Tuteur sera +sorti, chantez indifféremment sur l'air connu de ces couplets quelque +chose qui m'apprenne enfin le nom, l'état et les intentions de celui qui +paroît s'attacher si obstinément à l'infortunée Rosine.» + +FIGARO[48], _contrefaisant la voix de Rosine_. + +Ma chanson! ma chanson est tombée; courez, courez donc (_Il rit_), ah! +ah! ah! O ces femmes! voulez-vous donner de l'adresse à la plus ingénue? +enfermez-la. + +LE COMTE. + +Ma chère Rosine[49]! + +FIGARO. + +Monseigneur, je ne suis plus en peine des motifs de votre mascarade; +vous faites ici l'amour en perspective. + +LE COMTE. + +Te voilà instruit, mais si tu jases... + +FIGARO. + +Moi jaser! Je n'emploierai point pour vous rassurer les grandes phrases +d'honneur et de dévoûment dont on abuse à la journée, je n'ai qu'un mot: +mon intérêt vous répond de moi; pesez tout à cette balance, etc....[50]. + +LE COMTE. + +Fort bien. Apprends donc que le hasard m'a fait rencontrer au Prado, il +y a six mois, une jeune personne d'une beauté... Tu viens de la voir! je +l'ai fait chercher en vain par tout Madrid. Ce n'est que depuis peu de +jours que j'ai découvert qu'elle s'appelle Rosine, est d'un sang noble, +orpheline et mariée à un vieux Médecin de cette Ville nommé Bartholo. + +FIGARO[51]. + +Joli oiseau, ma foi! difficile à dénicher! Mais qui vous a dit qu'elle +était la femme du Docteur? + +LE COMTE. + +Tout le monde. + +FIGARO. + +C'est une histoire qu'il a forgée en arrivant de Madrid, pour donner le +change aux galans et les écarter; elle n'est encore que sa pupille, mais +bientôt... + +LE COMTE, _vivement_. + +Jamais. Ah, quelle nouvelle! j'étois résolu de tout oser pour lui +présenter mes regrets, et je la trouve libre! Il n'y a pas un moment à +perdre, il faut m'en faire aimer et l'arracher à l'indigne engagement +qu'on lui destine. Tu connois donc ce Tuteur? + +FIGARO. + +Comme ma mère. + +LE COMTE[52]. + +Quel homme est-ce? + +FIGARO, _vivement_. + +C'est un beau gros, court, jeune vieillard, gris pommelé, rusé, rasé, +blasé, qui guette et furete et gronde et geint tout à la fois. + +LE COMTE, _impatienté_. + +Eh! je l'ai vu. Son caractère? + +FIGARO. + +Brutal, avare, amoureux et jaloux à l'excès de sa pupille, qui le hait à +la mort. + +LE COMTE. + +Ainsi ses moyens de plaire sont... + +FIGARO. + +Nuls. + +LE COMTE. + +Tant mieux. Sa probité? + +FIGARO. + +Tout juste autant qu'il en faut pour n'être point pendu. + +LE COMTE. + +Tant mieux. Punir un fripon en se rendant heureux... + +FIGARO. + +C'est faire à la fois le bien public et particulier: chef-d'oeuvre de +morale, en vérité, Monseigneur! + +LE COMTE[53]. + +Tu dis que la crainte des galans lui fait fermer sa porte? + +FIGARO. + +A tout le monde: s'il pouvoit la calfeutrer. + +LE COMTE[54]. + +Ah! diable! tant pis. Aurois-tu de l'accès chez lui? + +FIGARO. + +Si j'en ai. _Primo_, la maison que j'occupe appartient au Docteur, qui +m'y loge _gratis_. + +LE COMTE. + +Ah! ah! + +FIGARO. + +Oui. Et moi, en reconnoissance, je lui promets dix pistoles d'or par an, +_gratis_ aussi. + +LE COMTE, _impatienté_. + +Tu es son locataire? + +FIGARO. + +De plus son Barbier, son Chirurgien, son Apothicaire; il ne se donne pas +dans sa maison un coup de rasoir, de lancette ou de piston, qui ne soit +de la main de votre serviteur. + +LE COMTE _l'embrasse_. + +Ah! Figaro, mon ami, tu seras mon ange, mon libérateur, mon Dieu +tutélaire. + +FIGARO. + +Peste! comme l'utilité vous a bientôt rapproché les distances! +parlez-moi des gens passionnés. + +LE COMTE. + +Heureux Figaro! tu vas voir ma Rosine! tu vas la voir! Conçois-tu ton +bonheur? + +FIGARO. + +C'est bien-là un propos d'Amant! Est-ce que je l'adore, moi[55]? +Pussiez-vous prendre ma place! + +LE COMTE. + +Ah! si l'on pouvoit écarter tous les surveillans!... + +FIGARO. + +C'est à quoi je rêvois. + +LE COMTE. + +Pour douze heures seulement! + +FIGARO. + +En occupant les gens de leur propre intérêt, on les empêche de nuire à +l'intérêt d'autrui. + +LE COMTE. + +Sans doute. Eh bien! + +FIGARO, _rêvant_. + +Je cherche dans ma tête si la Pharmacie ne fourniroit pas quelques +petits moyens innocens... + +LE COMTE. + +Scélérat! + +FIGARO. + +Est-ce que je veux leur nuire? Ils ont tous besoin de mon ministère. Il +ne s'agit que de les traiter ensemble. + +LE COMTE. + +Mais ce Médecin peut prendre un soupçon. + +FIGARO. + +Il faut marcher si vîte, que le soupçon n'ait pas le tems de naître. Il +me vient une idée. Le Régiment de Royal-Infant arrive en cette Ville! + +LE COMTE. + +Le Colonel est de mes amis. + +FIGARO. + +Bon. Présentez-vous chez le Docteur en habit de Cavalier, avec un billet +de logement; il faudra bien qu'il vous héberge, et moi, je me charge du +reste. + +LE COMTE[56]. + +Excellent! + +FIGARO. + +Il ne seroit même pas mal que vous eussiez l'air entre deux vins... + +LE COMTE. + +A quoi bon? + +FIGARO. + +Et le mener un peu lestement sous cette apparence déraisonnable. + +LE COMTE. + +A quoi bon? + +FIGARO. + +Pour qu'il ne prenne aucun ombrage, et vous croie plus pressé de dormir +que d'intriguer chez lui. + +LE COMTE. + +Supérieurement vu! Mais que n'y vas-tu, toi? + +FIGARO. + +Ah! oui, moi! Nous serons bienheureux s'il ne vous reconnoît pas, vous, +qu'il n'a jamais vu. Et comment vous introduire après? + +LE COMTE. + +Tu as raison. + +FIGARO. + +C'est que vous ne pourrez peut-être pas soutenir ce personnage +difficile. Cavalier... pris de vin... + +LE COMTE. + +Tu te mocques de moi[57]! (_Prenant un ton ivre._) N'est-ce point ici la +maison du Docteur Bartholo, mon ami? + +FIGARO. + +Pas mal, en vérité; vos jambes seulement un peu plus avinées. (_D'un ton +plus ivre._) N'est-ce pas ici la maison... + +LE COMTE. + +Fi donc! tu as l'ivresse du peuple. + +FIGARO. + +C'est la bonne; c'est celle du plaisir. + +LE COMTE. + +La porte s'ouvre[58]. + +FIGARO. + +C'est notre homme. Éloignons-nous jusqu'à ce qu'il soit parti. + + +SCENE V. + +LE COMTE ET FIGARO _cachés_, BARTHOLO. + +BARTOLO _sort en parlant à la maison_. + +Je reviens à l'instant; qu'on ne laisse entrer personne. Quelle sottise +à moi d'être descendu! Dès qu'elle m'en prioit, je devois bien me +douter... Et Bazile qui ne vient pas! Il devoit tout arranger pour que +mon mariage se fit secrettement demain; et point de nouvelles! Allons +voir ce qui peut l'arrêter. + + +SCENE VI. + +LE COMTE, FIGARO. + +LE COMTE. + +Qu'ai-je entendu? Demain il épouse Rosine[59] en secret! + +FIGARO. + +Monseigneur, la difficulté de réussir ne fait qu'ajouter à la nécessité +d'entreprendre. + +LE COMTE[60]. + +Quel est donc ce Bazile qui se mêle de son mariage? + +FIGARO. + +Un pauvre hère qui montre la musique à sa pupille, infatué de son art, +friponneau besoineux[61], à genoux devant un écu, et dont il sera facile +de venir à bout, Monseigneur... (_Regardant à la jalousie._) La v'là! la +v'là! + +LE COMTE. + +Qui donc? + +FIGARO. + +Derrière sa jalousie. La voilà! la voilà! Ne regardez pas, ne regardez +donc pas! + +LE COMTE. + +Pourquoi? + +FIGARO. + +Ne vous écrit-elle pas: _Chantez indifféremment?_ c'est-à-dire chantez, +comme si vous chantiez... seulement pour chanter. Oh! la v'là! la v'là! + +LE COMTE. + +Puisque j'ai commencé à l'intéresser sans être connu d'elle, ne +quittons point le nom de Lindor que j'ai pris, mon triomphe en aura plus +de charmes. (_Il déploie le papier que Rosine a jetté._) Mais comment +chanter sur cette musique? Je ne sais pas faire des vers, moi! + +FIGARO. + +Tout ce qui vous viendra, Monseigneur, est excellent; en amour, le +coeur n'est pas difficile sur les productions de l'esprit... et prenez +ma guittare. + +LE COMTE. + +Que veux-tu que j'en fasse? j'en joue si mal! + +FIGARO. + +Est-ce qu'un homme comme vous ignore quelque chose! Avec le dos de la +main: from, from, from... Chanter sans guittare à Séville! vous seriez +bientôt reconnu, ma foi, bientôt dépisté! + +(_Figaro se colle au mur sous le balcon._) + +LE COMTE _chante en se promenant et s'accompagnant sur sa guittare_. + +PREMIER COUPLET[62]. + + Vous l'ordonnez, je me ferai connoître. + Plus inconnu, j'osois vous adorer: + En me nommant, que pourrois-je espérer? + N'importe, il faut obéir à son Maître. + +FIGARO, _bas_. + +Fort bien, parbleu! Courage, Monseigneur. + +LE COMTE. + +DEUXIÈME COUPLET[63]. + + Je suis Lindor, ma naissance est commune, + Mes voeux sont ceux d'un simple Bâchelier; + Que n'ai-je, hélas! d'un brillant Chevalier, + A vous offrir le rang et la fortune! + +FIGARO. + +Eh comment diable! Je ne ferois pas mieux, moi qui m'en pique. + +LE COMTE. + +TROISIÈME COUPLET. + + Tous les matins, ici, d'une voix tendre, + Je chanterai mon amour, sans espoir; + Je bornerai mes plaisirs à vous voir; + Et puissiez-vous en trouver à m'entendre! + +FIGARO. + +Oh! ma foi, pour celui-ci!... (_Il s'approche, et baise le bas de +l'habit de son Maître._) + +LE COMTE. + +Figaro? + +FIGARO. + +Excellence? + +LE COMTE[64]. + +Crois-tu que l'on m'ait entendu? + +ROSINE, _en-dedans, chante_. + +AIR _du Maître en droit_. + + Tout me dit que Lindor est charmant, + Que je dois l'aimer constamment... + +(_On entend une croisée qui se ferme avec bruit._) + +FIGARO. + +Croyez-vous qu'on vous ait entendu cette fois? + +LE COMTE. + +Elle a fermé sa fenêtre; quelqu'un apparemment est entré chez elle[65]. + +FIGARO. + +Ah! la pauvre petite, comme elle tremble en chantant! Elle est prise, +Monseigneur. + +LE COMTE. + +Elle se sert du moyen qu'elle-même a indiqué: _Tout me dit que Lindor +est charmant_. Que de graces! que d'esprit! + +FIGARO. + +Que de ruse! que d'amour! + +LE COMTE. + +Crois-tu qu'elle se donne à moi, Figaro? + +FIGARO. + +Elle passera plutôt à travers cette jalousie que d'y manquer. + +LE COMTE. + +C'en est fait, je suis à ma Rosine... pour la vie. + +FIGARO. + +Vous oubliez, Monseigneur, qu'elle ne vous entend plus. + +LE COMTE. + +Monsieur Figaro, je n'ai qu'un mot à vous dire: elle sera ma femme; et +si vous servez bien mon projet en lui cachant mon nom... tu m'entends, +tu me connois... + +FIGARO. + +Je me rends. Allons, Figaro, voles à la fortune, mon fils. + +LE COMTE. + +Retirons-nous, crainte de nous rendre suspects. + +FIGARO, _vivement_. + +Moi, j'entre ici[66], où, par la force de mon Art, je vais d'un seul +coup de baguette endormir la vigilance, éveiller l'amour, égarer la +jalousie, fourvoyer l'intrigue et renverser tous les obstacles. Vous, +Monseigneur, chez moi, l'habit de Soldat, le billet de logement et de +l'or dans vos poches. + +LE COMTE. + +Pour qui de l'or? + +FIGARO, _vivement_. + +De l'or, mon Dieu! de l'or, c'est le nerf de l'intrigue. + +LE COMTE. + +Ne te fâche pas, Figaro, j'en prendrai beaucoup. + +FIGARO, _s'en allant_. + +Je vous rejoins dans peu. + +LE COMTE. + +Figaro? + +FIGARO. + +Qu'est-ce que c'est? + +LE COMTE. + +Et ta guittare? + +FIGARO _revient_. + +J'oublie ma guittare, moi! je suis donc fou! (_Il s'en va._) + +LE COMTE. + +Et ta demeure, étourdi? + +FIGARO _revient_. + +Ah! réellement je suis frappé! Ma Boutique, à quatre pas d'ici, peinte +en bleu, vitrage en plomb, trois palettes en l'air, l'oeil dans la +main: _Consilio Manuque_, FIGARO. + + (_Il s'enfuit._) + + +FIN DU PREMIER ACTE. + + + + + +ACTE II. + +_Le Théâtre représente l'appartement de Rosine. La croisée dans le fond +du Théâtre est fermée par une jalousie grillée._ + + +SCENE PREMIERE. + + ROSINE _seule, un bougeoir à la main. Elle prend du papier sur la + table et se met à écrire_. + +Marceline est malade, tous les gens sont occupés, et personne ne me voit +écrire. Je ne sais si ces murs ont des yeux et des oreilles, ou si mon +Argus a un génie malfaisant qui l'instruit à point nommé, mais je ne +puis dire un mot ni faire un pas dont il ne devine sur-le-champ +l'intention... Ah! Lindor!... (_Elle cachete la lettre._) Fermons +toujours ma lettre, quoique j'ignore quand et comment je pourrai la lui +faire tenir. Je l'ai vu, à travers ma jalousie, parler long-temps au +Barbier Figaro. C'est un bon homme, qui m'a montré quelquefois de la +pitié; si je pouvois l'entretenir un moment! + + +SCENE II. + +ROSINE, FIGARO. + +ROSINE, _surprise_. + +Ah! Monsieur Figaro, que je suis aise de vous voir! + +FIGARO. + +Votre santé, Madame? + +ROSINE. + +Pas trop bonne, Monsieur Figaro. L'ennui me tue. + +FIGARO. + +Je le crois; il n'engraisse que les sots. + +ROSINE. + +Avec qui parliez-vous donc là-bas si vivement? Je n'entendois pas, +mais... + +FIGARO. + +Avec un jeune Bâchelier de mes parents, de la plus grande espérance, +plein d'esprit, de sentimens, de talens, et d'une figure fort revenante. + +ROSINE. + +Oh! tout-à-fait bien, je vous assure! Il se nomme?... + +FIGARO. + +Lindor. Il n'a rien. Mais, s'il n'eût pas quitté brusquement Madrid, il +pouvoit y trouver quelque bonne place. + +ROSINE. + +Il en trouvera, Monsieur Figaro, il en trouvera. Un jeune homme tel que +vous le dépeignez n'est pas fait pour rester inconnu. + +FIGARO, _à part_. + +Fort bien. (_Haut._) Mais il a un grand défaut, qui nuira toujours à son +avancement. + +ROSINE. + +Un défaut, Monsieur Figaro! Un défaut! en êtes-vous bien sûr? + +FIGARO. + +Il est amoureux. + +ROSINE. + +Il est amoureux! et vous appellez cela un défaut? + +FIGARO. + +A la vérité, ce n'en est un que relativement à sa mauvaise fortune. + +ROSINE. + +Ah! que le sort est injuste[67]! Et nomme-t-il la personne qu'il aime? +Je suis d'une curiosité... + +FIGARO. + +Vous êtes la dernière, Madame, à qui je voudrois faire une confidence de +cette nature. + +ROSINE, _vivement_. + +Pourquoi, Monsieur Figaro? Je suis discrette; ce jeune homme vous +appartient, il m'intéresse infiniment..... dites donc[68]..... + +FIGARO, _la regardant finement_. + +Figurez-vous la plus jolie petite mignonne, douce, tendre, accorte et +fraîche, agaçant l'appétit, pied furtif, taille adroite, élancée, bras +dodus, bouche rozée, et des mains! des joues! des dents! des yeux!... + +ROSINE. + +Qui reste en cette Ville? + +FIGARO. + +En ce quartier. + +ROSINE. + +Dans cette rue peut-être? + +FIGARO. + +A deux pas de moi. + +ROSINE. + +Ah, que c'est charmant!... pour Monsieur votre parent. Et cette personne +est?... + +FIGARO. + +Je ne l'ai pas nommée? + +ROSINE, _vivement_. + +C'est la seule chose que vous ayez oubliée, Monsieur Figaro. Dites donc, +dites donc vîte; si l'on rentroit, je ne pourrois plus savoir... + +FIGARO. + +Vous le voulez absolument, Madame? Eh bien! cette personne est... la +Pupille de votre Tuteur. + +ROSINE. + +La Pupille?... + +FIGARO. + +Du Docteur Bartholo, oui, Madame. + +ROSINE, _avec émotion_. + +Ah! Monsieur Figaro!.., je ne vous crois pas, je vous assure. + +FIGARO[69]. + +Et c'est ce qu'il brûle de venir vous persuader lui-même. + +ROSINE. + +Vous me faites trembler, Monsieur Figaro. + +FIGARO. + +Fi donc, trembler? mauvais calcul, Madame; quand on cède à la peur du +mal, on ressent déjà le mal de la peur. D'ailleurs, je viens de vous +débarrasser de tous vos surveillans, jusqu'à demain. + +ROSINE. + +S'il m'aime, il doit me le prouver en restant absolument tranquille. + +FIGARO. + +Eh! Madame, amour et repos peuvent-ils habiter en même coeur? La +pauvre jeunesse est si malheureuse aujourd'hui, qu'elle n'a que ce +terrible choix: amour sans repos, ou repos sans amour. + +ROSINE, _baissant les yeux_. + +Repos sans amour... paroît... + +FIGARO. + +Ah! bien languissant. Il semble, en effet, qu'amour sans repos se +présente de meilleure grace; et pour moi, si j'étois femme..... + +ROSINE, _avec embarras_. + +Il est certain qu'une jeune personne ne peut empêcher un honnête homme +de l'estimer; mais s'il alloit faire quelque imprudence, Monsieur +Figaro, il nous perdroit. + +FIGARO, _à part_. + +Il nous perdroit. (_Haut._) Si vous le lui défendiez expressément par +une petite lettre... Une lettre a bien du pouvoir. + +ROSINE, _lui donne la lettre qu'elle vient d'écrire_. + +Je n'ai pas le temps de recommencer celle-ci, mais en la lui donnant, +dites-lui... dites-lui bien... (_Elle écoute._) + +FIGARO. + +Personne, Madame. + +ROSINE. + +Que c'est par pure amitié tout ce que je fais. + +FIGARO. + +Cela parle de soi. Tudieu! l'Amour a bien une autre allure! + +ROSINE. + +Que par pure amitié, entendez-vous[70]? Je crains seulement que, rebuté +par les difficultés... + +FIGARO. + +Oui, quelque feu follet. Souvenez-vous, Madame, que le vent qui éteint +une lumière allume un brasier, et que nous sommes ce brasier-là. D'en +parler seulement, il exhale un tel feu qu'il m'a presque enfiévré[71] de +sa passion, moi qui n'y ai que voir. + +ROSINE. + +Dieux! J'entends mon Tuteur. S'il vous trouvoit ici... passez par le +cabinet du clavecin, et descendez le plus doucement que vous pourrez. + +FIGARO. + +Soyez tranquille. (_A part._) Voici qui vaut mieux que mes observations. +(_Il entre dans le cabinet._) + + +SCENE III. + +ROSINE, _seule_. + +Je meurs d'inquiétude jusqu'à ce qu'il soit dehors...[72]. Que je l'aime +ce bon Figaro! C'est un bien honnête homme, un bon parent. Ah! voilà mon +tyran; reprenons mon ouvrage. (_Elle souffle la bougie, s'assied et +prend une broderie au tambour._) + + +SCENE IV. + +BARTHOLO, ROSINE. + +BARTOLO, _en colere_. + +Ah! malédiction! l'enragé, le scélérat corsaire de Figaro! Là, peut-on +sortir un moment de chez soi, sans être sûr en rentrant... + +ROSINE. + +Qui vous met donc si fort en colere, Monsieur? + +BARTOLO. + +Ce damné Barbier qui vient d'écloper toute ma maison, en un tour de +main[73]. Il donne un narcotique à l'Éveillé, un sternutatoire à la +Jeunesse; il saigne au pied Marceline; il n'y a pas jusqu'à ma mule... +sur les yeux d'une pauvre bête aveugle, un cataplasme! Parce qu'il me +doit cent écus, il se presse de faire des mémoires. Ah! qu'il les +apporte! Et personne à l'antichambre, on arrive à cet appartement comme +à la place d'armes. + +ROSINE. + +Et qui peut y pénétrer que vous, Monsieur? + +BARTOLO. + +J'aime mieux craindre sans sujet que de m'exposer sans précaution; tout +est plein de gens entreprenans, d'audacieux... N'a-t-on pas ce matin +encore ramassé lestement votre chanson, pendant que j'allois la +chercher? Oh! je... + +ROSINE. + +C'est bien mettre à plaisir de l'importance à tout! Le vent peut avoir +éloigné ce papier, le premier venu, que sais-je? + +BARTOLO. + +Le vent, le premier venu!... Il n'y a point de vent, Madame, point de +premier venu dans le monde; et c'est toujours quelqu'un posté là exprès +qui ramasse les papiers qu'une femme a l'air de laisser tomber par +mégarde. + +ROSINE. + +A l'air, Monsieur? + +BARTOLO. + +Oui, Madame, a l'air. + +ROSINE, _à part_[74]. + +Oh! le méchant vieillard! + +BARTOLO. + +Mais tout cela n'arrivera plus, car je vais faire sceller cette grille. + +ROSINE. + +Faites mieux; murez les fenêtres tout d'un coup. D'une prison à un +cachot, la différence est si peu de chose! + +BARTOLO. + +Pour celles qui donnent sur la rue? Ce ne seroit peut-être pas si +mal[75]... Ce Barbier n'est pas entré chez vous, au moins! + +ROSINE[76]. + +Vous donne-t-il aussi de l'inquiétude? + +BARTOLO. + +Tout comme un autre. + +ROSINE. + +Que vos repliques sont honnêtes! + +BARTOLO. + +Ah! fiez-vous à tout le monde, et vous aurez bientôt à la maison une +bonne femme pour vous tromper, de bons amis pour vous la souffler et de +bons valets pour les y aider. + +ROSINE. + +Quoi, vous n'accordez pas même qu'on ait des principes contre la +séduction de Monsieur Figaro? + +BARTOLO. + +Qui diable entend quelque chose à la bizarrerie des femmes? + +ROSINE, _en colere_. + +Mais, Monsieur, s'il suffit d'être homme pour nous plaire, pourquoi donc +me déplaisez-vous si fort? + +BARTOLO, _stupéfait_. + +Pourquoi?... Pourquoi?... Vous ne répondez pas à ma question sur ce +Barbier? + +ROSINE, _outrée_. + +Eh bien oui, cet homme est entré chez moi, je l'ai vu, je lui ai parlé. +Je ne vous cache pas même que je l'ai trouvé fort aimable; et +puissiez-vous en mourir de dépit[77]! + + (_Elle sort._) + + +SCENE V. + +BARTHOLO, _seul_. + +Oh! les juifs! les chiens de valets! La Jeunesse? L'Éveillé? l'Éveillé +maudit! + + +SCENE VI. + +BARTHOLO, L'ÉVEILLÉ. + +L'ÉVEILLÉ _arrive en bâillant, tout endormi_. + +Aah, aah, ah, ah... + +BARTOLO. + +Où étois-tu, peste d'étourdi, quand ce Barbier est entré ici? + +L'ÉVEILLÉ. + +Monsieur, j'étois... ah, aah, ah... + +BARTOLO. + +A machiner quelque espiéglerie sans doute? Et tu ne l'as pas vu? + +L'ÉVEILLÉ. + +Sûrement je l'ai vu, puisqu'il m'a trouvé tout malade, à ce qu'il dit; +et faut bien que ça soit vrai, car j'ai commencé à me douloir[78] dans +tous les membres, rien qu'en l'en entendant parl... Ah, ah, ah... + +BARTOLO _le contrefait_. + +Rien qu'en l'en entendant!... Où donc est ce vaurien de la Jeunesse[79]? +Droguer ce petit garçon sans mon ordonnance! Il y a quelque friponnerie +là-dessous. + + +SCENE VII. + +LES ACTEURS PRÉCÉDENS. (_La Jeunesse arrive en vieillard, avec une canne +en béquille; il éternue plusieurs fois._) + +L'ÉVEILLÉ, _toujours bâillant_. + +La Jeunesse. + +BARTOLO. + +Tu éternueras dimanche. + +LA JEUNESSE. + +Voilà plus de cinquante... cinquante fois... dans un moment. (_Il +éternue._) Je suis brisé. + +BARTOLO. + +Comment! Je vous demande à tous deux s'il est entré quelqu'un chez +Rosine, et vous ne me dites pas que ce Barbier... + +L'ÉVEILLÉ, _continuant de bâiller_. + +Est-ce que c'est quelqu'un donc Monsieur Figaro? Aah, ah... + +BARTOLO[80]. + +Je parie que le rusé s'entend avec lui. + +L'ÉVEILLÉ, _pleurant comme un sot_. + +Moi... Je m'entends!... + +LA JEUNESSE, _éternuant_. + +Eh mais, Monsieur, y a-t-il... y a-t-il de la justice? + +BARTOLO[81]. + +De la justice! C'est bon entre vous autres misérables, la justice! Je +suis votre maître, moi, pour avoir toujours raison. + +LA JEUNESSE, _éternuant_. + +Mais pardi, quand une chose est vraie... + +BARTOLO. + +Quand une chose est vraie! Si je ne veux pas qu'elle soit vraie, je +prétends bien qu'elle ne soit pas vraie. Il n'y auroit qu'à permettre à +tous ces faquins-là d'avoir raison, vous verriez bientôt ce que +deviendrait l'autorité. + +LA JEUNESSE, _éternuant_. + +J'aime autant recevoir mon congé. Un service terrible, et toujours un +train d'enfer. + +L'ÉVEILLÉ, _pleurant_. + +Un pauvre homme de bien est traité comme un misérable. + +BARTOLO. + +Sors donc, pauvre homme de bien. (_Il les contrefait._) Et t'chi et +t'cha; l'un m'éternue au nez, l'autre m'y bâille. + +LA JEUNESSE. + +Ah! Monsieur, je vous jure que sans Mademoiselle, il n'y auroit... il +n'y auroit pas moyen de rester dans la maison[82]. + + (_Il sort en éternuant._) + + +SCENE VIII. + +BARTHOLO, DON BAZILE, FIGARO, _caché dans le cabinet, paroît de temps en +temps, et les écoute_. + +BARTOLO. + +Ah! Don Bazile, vous veniez donner à Rosine sa leçon de musique? + +BAZILE. + +C'est ce qui presse le moins. + +BARTOLO. + +J'ai passé chez vous sans vous trouver. + +BAZILE. + +J'étois sorti pour vos affaires. Apprenez une nouvelle assez fâcheuse. + +BARTOLO. + +Pour vous? + +BAZILE. + +Non, pour vous. Le Comte Almaviva est dans cette Ville. + +BARTOLO. + +Parlez bas. Celui qui faisoit chercher Rosine dans tout Madrid? + +BAZILE. + +Il loge à la grande place et sort tous les jours déguisé. + +BARTOLO. + +Il n'en faut point douter, cela me regarde. Et que faire? + +BAZILE. + +Si c'étoit un particulier, on viendroit à bout de l'écarter. + +BARTOLO. + +Oui, en s'embusquant le soir, armé, cuirassé... + +BAZILE. + +_Bone Deus!_ Se compromettre! Susciter une méchante affaire, à la bonne +heure, et, pendant la fermentation, calomnier à dire d'Experts; +_concedo_. + +BARTOLO. + +Singulier moyen de se défaire d'un homme! + +BAZILE[83]. + +La calomnie, Monsieur? Vous ne savez gueres ce que vous dédaignez; j'ai +vu les plus honnêtes gens prêts d'en être accablés. Croyez qu'il n'y a +pas de plate méchanceté, pas d'horreurs, pas de conte absurde, qu'on ne +fasse adopter aux oisifs d'une grande Ville, en s'y prenant bien: et +nous avons ici des gens d'une adresse!... D'abord un bruit léger, rasant +le sol comme hirondelle avant l'orage, _pianissimo_ murmure et file, et +seme en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille, et +_piano, piano_ vous le glisse en l'oreille adroitement. Le mal est fait, +il germe, il rampe, il chemine, et _rinforzando_ de bouche en bouche il +va le diable; puis tout à coup, ne sais comment, vous voyez calomnie se +dresser, sifler, s'enfler, grandir à vue d'oeil; elle s'élance, étend +son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et +devient, grace au Ciel, un cri général, un _crescendo_ public, un +_chorus_ universel de haine et de proscription. Qui diable y +résisteroit? + +BARTOLO. + +Mais quel radotage me faites-vous donc-là, Bazile? Et quel rapport ce +_piano-crescendo_ peut-il avoir à ma situation? + +BAZILE. + +Comment, quel rapport? Ce qu'on fait par-tout pour écarter son ennemi, +il faut le faire ici pour empêcher le vôtre d'approcher. + +BARTOLO. + +D'approcher? Je prétends bien épouser Rosine avant qu'elle apprenne +seulement que ce Comte existe. + +BAZILE. + +En ce cas, vous n'avez pas un instant à perdre. + +BARTOLO. + +Et à qui tient-il, Bazile? Je vous ai chargé de tous les détails de +cette affaire. + +BAZILE. + +Oui. Mais vous avez lésiné sur les frais, et, dans l'harmonie du bon +ordre, un mariage inégal, un jugement inique, un passe-droit évident, +sont des dissonnances[84] qu'on doit toujours préparer et sauver par +l'accord parfait de l'or. + +BARTOLO, _lui donnant de l'argent_. + +Il faut en passer par où vous voulez; mais finissons. + +BAZILE. + +Cela s'appelle parler. Demain tout sera terminé; c'est à vous d'empêcher +que personne, aujourd'hui, ne puisse instruire la Pupille. + +BARTOLO. + +Fiez-vous-en à moi. Viendrez-vous ce soir, Bazile? + +BAZILE. + +N'y comptez pas. Votre mariage seul m'occupera toute la journée; n'y +comptez pas. + +BARTOLO _l'accompagne_. + +Serviteur. + +BAZILE. + +Restez, Docteur, restez donc. + +BARTOLO. + +Non pas. Je veux fermer sur vous la porte de la rue. + + +SCENE IX. + +FIGARO, _seul, sortant du cabinet_. + +Oh! la bonne précaution! Fermes, fermes la porte de la rue, et moi je +vais la r'ouvrir au Comte en sortant. C'est un grand maraud que ce +Bazile! heureusement il est encore plus sot. Il faut un état, une +famille, un nom, un rang, de la consistance enfin, pour faire sensation +dans le monde en calomniant. Mais un Bazile! il médiroit qu'on ne le +croiroit pas. + + +SCENE X. + +ROSINE, _accourant_; FIGARO. + +ROSINE. + +Quoi! vous êtes encore-là, Monsieur Figaro? + +FIGARO. + +Très-heureusement pour vous, Mademoiselle. Votre Tuteur et votre Maître +de Musique, se croyant seuls ici, viennent de parler à coeur ouvert... + +ROSINE. + +Et vous les avez écoutés, Monsieur Figaro? Mais savez-vous que c'est +fort mal? + +FIGARO. + +D'écouter? C'est pourtant ce qu'il y a de mieux pour bien entendre. +Apprenez que votre Tuteur se dispose à vous épouser demain. + +ROSINE. + +Ah! grands Dieux! + +FIGARO. + +Ne craignez rien, nous lui donnerons tant d'ouvrage, qu'il n'aura pas le +tems de songer à celui-là. + +ROSINE. + +Le voici qui revient, sortez donc par le petit escalier: vous me faites +mourir de frayeur. + + (_Figaro s'enfuit._) + + +SCENE XI. + +BARTHOLO, ROSINE. + +ROSINE. + +Vous étiez ici avec quelqu'un, Monsieur? + +BARTOLO. + +Don Bazile que j'ai reconduit, et pour cause. Vous eussiez mieux aimé +que c'eût été Monsieur Figaro. + +ROSINE. + +Cela m'est fort égal, je vous assure. + +BARTOLO. + +Je voudrois bien savoir ce que ce Barbier avoit de si pressé à vous +dire? + +ROSINE. + +Faut-il parler sérieusement? Il m'a rendu compte de l'état de Marceline, +qui même n'est pas trop bien, à ce qu'il dit. + +BARTOLO. + +Vous rendre compte? Je vais parier qu'il étoit chargé de vous remettre +quelque lettre. + +ROSINE. + +Et de qui, s'il vous plaît? + +BARTOLO. + +Oh, de qui! De quelqu'un que les femmes ne nomment jamais. Que sais-je, +moi? Peut-être la réponse au papier de la fenêtre. + +ROSINE, _à part_. + +Il n'en a pas manqué une seule. (_Haut._) Vous mériteriez bien que cela +fût. + +BARTOLO _regarde les mains de Rosine_. + +Cela est. Vous avez écrit. + +ROSINE, _avec embarras_. + +Il seroit assez plaisant que vous eussiez le projet de m'en faire +convenir. + +BARTOLO, _lui prenant la main droite_[85]. + +Moi, point du tout; mais votre doigt encore taché d'encre! hein? rusée +Signora! + +ROSINE, _à part_. + +Maudit homme! + +BARTOLO, _lui tenant toujours la main_. + +Une femme se croit bien en sûreté parce qu'elle est seule. + +ROSINE. + +Ah! sans doute... La belle preuve!... Finissez donc, Monsieur, vous me +tordez le bras. Je me suis brûlée en chiffonnant autour de cette bougie, +et l'on m'a toujours dit qu'il falloit aussi-tôt tremper dans l'encre; +c'est ce que j'ai fait. + +BARTOLO. + +C'est ce que vous avez fait? Voyons donc si un second témoin confirmera +la déposition du premier. C'est ce cahier de papier où je suis certain +qu'il y avoit six feuilles; car je les compte tous les matins, +aujourd'hui encore. + +ROSINE, _à part_. + +Oh! imbécille! (_haut_) la sixième... + +BARTOLO, _comptant_. + +Trois, quatre, cinq; je vois bien qu'elle n'y est pas, la sixième. + +ROSINE, _baissant les yeux_. + +La sixiéme, je l'ai employée à faire un cornet pour des bonbons que j'ai +envoyés à la petite Figaro. + +BARTOLO. + +A la petite Figaro? Et la plume qui étoit toute neuve, comment est-elle +devenue noire? est-ce en écrivant l'adresse de la petite Figaro? + +ROSINE[86], _à part_. + +Cet homme a un instinct de jalousie!... (_Haut._) Elle m'a servi à +retracer une fleur effacée sur la veste que je vous brode au tambour. + +BARTOLO. + +Que cela est édifiant! Pour qu'on vous crût, mon enfant, il faudroit ne +pas rougir en déguisant coup sur coup la vérité; mais c'est ce que vous +ne savez pas encore. + +ROSINE. + +Et qui ne rougiroit pas, Monsieur, de voir tirer des conséquences aussi +malignes des choses le plus innocemment faites? + +BARTOLO. + +Certes, j'ai tort; se brûler le doigt, le tremper dans l'encre, faire +des cornets aux bonbons de la petite Figaro, et dessiner ma veste au +tambour! quoi de plus innocent! Mais que de mensonges entassés pour +cacher un seul fait!... _Je suis seule, on ne me voit point; je pourrai +mentir à mon aise_; mais le bout du doigt reste noir! la plume est +tachée, le papier manque; on ne sauroit penser à tout. Bien +certainement, Signora, quand j'irai par la Ville, un bon double tour me +répondra de vous. + + +SCENE XII. + +LE COMTE, BARTHOLO, ROSINE. + +LE COMTE, _en uniforme de cavalerie, ayant l'air d'être entre deux vins +et chantant_: Réveillons-la, etc. + +BARTOLO. + +Mais que nous veut cet homme? Un Soldat! Rentrez chez vous, Signora. + +LE COMTE _chante_: Réveillons-la, _et s'avance vers Rosine_. + +Qui de vous deux, Mesdames, se nomme le Docteur Balordo? (_A Rosine, +bas._) Je suis Lindor. + +BARTOLO. + +Bartholo! + +ROSINE, _à part_. + +Il parle de Lindor. + +LE COMTE. + +Balordo, Barque à l'eau, je m'en moque comme de ça. Il s'agit seulement +de savoir laquelle des deux... (_A Rosine, lui montrant un papier._)[87] +Prenez cette lettre. + +BARTOLO. + +Laquelle! vous voyez bien que c'est moi. Laquelle! Rentrez donc, Rosine, +cet homme paroît avoir du vin. + +ROSINE. + +C'est pour cela, Monsieur; vous êtes seul. Une femme en impose +quelquefois. + +BARTOLO. + +Rentrez, rentrez; je ne suis pas timide. + + +SCENE XIII. + +LE COMTE, BARTHOLO. + +LE COMTE. + +Oh! je vous ai reconnu d'abord à votre signalement. + +BARTOLO, _au Comte, qui serre la lettre_. + +Qu'est-ce que c'est donc que vous cachez-là dans votre poche? + +LE COMTE. + +Je le cache dans ma poche pour que vous ne sachiez pas ce que c'est. + +BARTOLO. + +Mon signalement? Ces gens-là croient toujours parler à des Soldats! + +LE COMTE. + +Pensez-vous que ce soit une chose si difficile à faire que votre +signalement? + + Le chef branlant, la tête chauve, + Les yeux vérons, le regard fauve, + L'air farouche d'un algonquin[88]... + +BARTOLO. + +Qu'est-ce que cela veut dire! Êtes-vous ici pour m'insulter? Délogez à +l'instant. + +LE COMTE. + +Déloger! Ah, fi! que c'est mal parler! Savez-vous lire, Docteur... Barbe +à l'eau? + +BARTOLO. + +Autre question saugrenue. + +LE COMTE. + +Oh! que cela ne vous fasse point de peine, car, moi qui suis pour le +moins aussi Docteur que vous... + +BARTOLO. + +Comment cela? + +LE COMTE. + +Est-ce que je ne suis pas le Médecin des chevaux du Régiment? Voilà +pourquoi l'on m'a exprès logé chez un confrère. + +BARTOLO[89]. + +Oser comparer un Maréchal!... + +LE COMTE. + +AIR: _Vive le vin_. + + { Non, Docteur, je ne prétends pas + _Sans chanter._ { Que notre art obtienne le pas + { Sur Hypocrate et sa brigade. + + { Votre savoir, mon camarade, + _En chantant._ { Est d'un succès plus général; + { Car, s'il n'emporte point le mal, + { Il emporte au moins le malade. + +C'est-il poli, ce que je vous dis-là? + +BARTOLO. + +Il vous sied bien, manipuleur ignorant, de ravaler ainsi le premier, le +plus grand et le plus utile des arts! + +LE COMTE. + +Utile tout-à-fait pour ceux qui l'exercent. + +BARTOLO. + +Un art dont le soleil s'honore d'éclairer les succès. + +LE COMTE. + +Et dont la terre s'empresse de couvrir les bévues[90]. + +BARTOLO. + +On voit bien, mal-appris, que vous n'êtes habitué de parler qu'à des +chevaux. + +LE COMTE. + +Parler à des chevaux! Ah! Docteur[91], pour un Docteur d'esprit... +N'est-il pas de notoriété que le Maréchal guérit toujours ses malades +sans leur parler; au lieu que le Médecin parle beaucoup aux siens... + +BARTOLO. + +Sans les guérir, n'est-ce pas? + +LE COMTE. + +C'est vous qui l'avez dit[92]. + +BARTOLO. + +Qui diable envoie ici ce maudit ivrogne? + +LE COMTE. + +Je crois que vous me lâchez des épigrammes d'amour! + +BARTOLO. + +Enfin, que voulez-vous? que demandez-vous? + +LE COMTE, _feignant une grande colère_. + +Eh bien donc, il s'enflamme! Ce que je veux? Est-ce que vous ne le voyez +pas? + + +SCENE XIV. + +ROSINE, LE COMTE, BARTHOLO. + +ROSINE, _accourant_. + +Monsieur le Soldat, ne vous emportez point, de grace. (_A Bartholo._) +Parlez-lui doucement, Monsieur; un homme qui déraisonne. + +LE COMTE. + +Vous avez raison; il déraisonne, lui, mais nous sommes raisonnables, +nous! Moi poli, et vous jolie[93]... enfin suffit. La vérité, c'est que +je ne veux avoir affaire qu'à vous dans la maison. + +ROSINE. + +Que puis-je pour votre service, Monsieur le Soldat? + +LE COMTE. + +Une petite bagatelle, mon enfant[94]. Mais s'il y a de l'obscurité dans +mes phrases... + +ROSINE. + +J'en saisirai l'esprit. + +LE COMTE, _lui montrant la lettre_. + +Non, attachez-vous à la lettre, à la lettre. Il s'agit seulement... mais +je dis en tout bien, tout honneur, que vous me donniez à coucher ce +soir. + +BARTOLO. + +Rien que cela? + +LE COMTE. + +Pas davantage. Lisez le billet doux que notre Maréchal des Logis vous +écrit. + +BARTOLO. + +Voyons. (_Le Comte cache la lettre et lui donne un autre papier. +Bartholo lit._) «Le docteur Bartholo recevra, nourrira, hébergera, +couchera... + +LE COMTE, _appuyant_. + +Couchera. + +BARTOLO. + +«Pour une nuit seulement, le nommé Lindor, dit l'Écolier, Cavalier au +Régiment...» + +ROSINE. + +C'est lui, c'est lui-même. + +BARTOLO, _vivement à Rosine_. + +Qu'est-ce qu'il y a? + +LE COMTE. + +Eh bien! ai-je tort à présent, Docteur Barbaro? + +BARTOLO. + +On dirait que cet homme se fait un malin plaisir de m'estropier de +toutes les manières possibles. Allez au diable! Barbaro! Barbe à l'eau! +et dites à votre impertinent Maréchal des Logis que[95], depuis mon +voyage à Madrid, je suis exempt de loger des gens de guerre. + +LE COMTE, _à part_. + +O Ciel! fâcheux contre temps[96]! + +BARTOLO. + +Ah! ah! notre ami, cela vous contrarie et vous dégrise un peu? Mais n'en +décampez pas moins à l'instant. + +LE COMTE, _à part_. + +J'ai pensé me trahir! (_Haut._) Décamper[97]! Si vous êtes exempt des +gens de guerre, vous n'êtes pas exempt de politesse, peut-être? +Décamper! Montrez-moi votre brevet d'exemption, quoique je ne sache pas +lire, je verrai bientôt... + +BARTOLO. + +Qu'à cela ne tienne. Il est dans ce bureau. + +LE COMTE, _pendant qu'il y va, dit, sans quitter sa place_. + +Ah! ma belle Rosine! + +ROSINE. + +Quoi, Lindor, c'est-vous? + +LE COMTE[98]. + +Recevez au moins cette lettre. + +ROSINE. + +Prenez garde, il a les yeux sur nous. + +LE COMTE. + +Tirez votre mouchoir, je la laisserai tomber. + + (_Il s'approche._) + +BARTOLO. + +Doucement, doucement, Seigneur Soldat, je n'aime point qu'on regarde ma +femme de si près. + +LE COMTE. + +Elle est votre femme? + +BARTOLO. + +Eh! quoi donc? + +LE COMTE. + +Je vous ai pris pour son bisaïeul paternel, maternel, sempiternel; il y +a au moins trois générations entr'elle et vous[99]. + +BARTOLO _lit un parchemin_. + +«Sur les bons et fidèles témoignages qui nous ont été rendus.....» + +LE COMTE _donne un coup de main sous les parchemins, qui les envoie au +plancher_. + +Est-ce que j'ai besoin de tout ce verbiage? + +BARTOLO[100]. + +Savez-vous bien, Soldat, que si j'appelle mes gens, je vous fais traiter +sur le champ comme vous le méritez? + +LE COMTE. + +Bataille? Ah! volontiers, Bataille! c'est mon métier à moi. (_Montrant +son pistolet de ceinture._) Et voici de quoi leur jetter de la poudre +aux yeux. Vous n'avez peut-être jamais vu de Bataille, Madame? + +ROSINE. + +Ni ne veux en voir. + +LE COMTE. + +Rien n'est pourtant aussi gai que Bataille. Figurez-vous (_Poussant le +Docteur_) d'abord que l'ennemi est d'un côté du ravin, et les amis de +l'autre. (_A Rosine, en lui montrant la lettre._) Sortez le mouchoir. +(_Il crache à terre._) Voilà le ravin, cela s'entend[101]. + +ROSINE _tire son mouchoir, le Comte laisse tomber sa lettre entre elle +et lui_. + +BARTOLO, _se baissant_. + +Ah! ah!... + +LE COMTE _la reprend et dit_. + +Tenez... moi qui allois vous apprendre ici les secrets de mon métier... +Une femme bien discrette en vérité! Ne voilà-t-il pas un billet doux +qu'elle laisse tomber de sa poche[102]? + +BARTOLO. + +Donnez, donnez. + +LE COMTE. + +_Dulciter_, Papa! chacun son affaire. Si une ordonnance de rhubarbe +étoit tombée de la vôtre?... + +ROSINE _avance la main_. + +Ah! je sais ce que c'est, Monsieur le Soldat. + +(_Elle prend la lettre, qu'elle cache dans la petite poche de son +tablier_[103].) + +BARTOLO. + +Sortez-vous enfin? + +LE COMTE. + +Eh bien, je sors; adieu, Docteur; sans rancune. Un petit compliment, mon +coeur: priez la mort de m'oublier encore quelques campagnes; la vie ne +m'a jamais été si chère. + +BARTOLO. + +Allez toujours, si j'avois ce crédit-là sur la mort... + +LE COMTE. + +Sur la mort? Ah! Docteur! vous faites tant de choses pour elle, qu'elle +n'a rien à vous refuser. + + (_Il sort._) + + +SCENE XV. + +BARTHOLO, ROSINE. + +BARTOLO _le regarde aller_. + +Il est enfin parti. (_A part._) Dissimulons. + +ROSINE. + +Convenez pourtant, Monsieur, qu'il est bien gai ce jeune Soldat! A +travers son ivresse, on voit qu'il ne manque ni d'esprit ni d'une +certaine éducation. + +BARTOLO. + +Heureux, m'amour, d'avoir pu nous en délivrer! mais n'es-tu pas un peu +curieuse de lire avec moi le papier qu'il t'a remis? + +ROSINE. + +Quel papier? + +BARTOLO. + +Celui qu'il a feint de ramasser pour te le faire accepter. + +ROSINE. + +Bon! c'est la lettre de mon cousin l'Officier, qui étoit tombée de ma +poche. + +BARTOLO. + +J'ai idée, moi, qu'il l'a tirée de la sienne. + +ROSINE. + +Je l'ai très-bien reconnue. + +BARTOLO. + +Qu'est-ce qu'il coûte d'y regarder? + +ROSINE. + +Je ne sais pas seulement ce que j'en ai fait. + +BARTOLO, _montrant la pochette_. + +Tu l'as mise là. + +ROSINE. + +Ah! ah! par distraction. + +BARTOLO. + +Ah! sûrement. Tu vas voir que ce sera quelque folie. + +ROSINE, _à part_. + +Si je ne le mets pas en colere, il n'y aura pas moyen de refuser. + +BARTOLO. + +Donnes donc, mon coeur. + +ROSINE. + +Mais quelle idée avez-vous en insistant, Monsieur? Est-ce encore quelque +méfiance? + +BARTOLO. + +Mais, vous! Quelle raison avez-vous de ne pas le montrer? + +ROSINE. + +Je vous répète, Monsieur, que ce papier n'est autre que la lettre de mon +cousin, que vous m'avez rendue hier toute décachetée; et puisqu'il en +est question, je vous dirai tout net que cette liberté me déplaît +excessivement. + +BARTOLO. + +Je ne vous entends pas! + +ROSINE. + +Vais-je examiner les papiers qui vous arrivent? Pourquoi vous +donnez-vous les airs de toucher à ceux qui me sont adressés? Si c'est +jalousie, elle m'insulte; s'il s'agit de l'abus d'une autorité usurpée, +j'en suis plus révoltée encore. + +BARTOLO. + +Comment révoltée! Vous ne m'avez jamais parlé ainsi. + +ROSINE. + +Si je me suis modérée jusqu'à ce jour, ce n'étoit pas pour vous donner +le droit de m'offenser impunément. + +BARTOLO. + +De quelle offense parlez-vous? + +ROSINE. + +C'est qu'il est inoui qu'on se permette d'ouvrir les lettres de +quelqu'un. + +BARTOLO. + +De sa femme? + +ROSINE. + +Je ne la suis pas encore. Mais pourquoi lui donneroit-on la préférence +d'une indignité qu'on ne fait à personne? + +BARTOLO. + +Vous voulez me faire prendre le change et détourner mon attention du +billet, qui, sans doute, est une missive de quelqu'amant! mais je le +verrai, je vous assure. + +ROSINE. + +Vous ne le verrez pas. Si vous m'approchez, je m'enfuis de cette maison, +et je demande retraite au premier venu. + +BARTOLO. + +Qui ne vous recevra point. + +ROSINE. + +C'est ce qu'il faudra voir. + +BARTOLO. + +Nous ne sommes pas ici en France, où l'on donne toujours raison aux +femmes; mais pour vous en ôter la fantaisie, je vais fermer la porte. + +ROSINE, _pendant qu'il y va_. + +Ah Ciel! que faire?... Mettons vîte à la place la lettre de mon cousin, +et donnons-lui beau jeu à la prendre. (_Elle fait l'échange, et met la +lettre du cousin dans la pochette, de façon qu'elle sort un peu._) + +BARTOLO, _revenant_. + +Ah! j'espère maintenant la voir. + +ROSINE. + +De quel droit, s'il vous plaît? + +BARTOLO. + +Du droit le plus universellement reconnu, celui du plus fort[104]. + +ROSINE. + +On me tuera plutôt que de l'obtenir de moi. + +BARTOLO, _frappant du pied_. + +Madame! Madame!... + +ROSINE _tombe sur un fauteuil et feint de se trouver mal_. + +Ah! quelle indignité!... + +BARTOLO. + +Donnez cette lettre, ou craignez ma colere. + +ROSINE, _renversée_. + +Malheureuse Rosine! + +BARTOLO. + +Qu'avez-vous donc? + +ROSINE. + +Quel avenir affreux! + +BARTOLO. + +Rosine! + +ROSINE. + +J'étouffe de fureur! + +BARTOLO. + +Elle se trouve mal. + +ROSINE[105]. + +Je m'affaiblis, je meurs. + +BARTOLO, _à part_. + +Dieux! la lettre! Lisons-la sans qu'elle en soit instruite. (_Il lui +tâte le poulx et prend la lettre, qu'il tâche de lire en se tournant un +peu._) + +ROSINE, _toujours renversée_. + +Infortunée! ah!... + +BARTOLO _lui quitte le bras, et dit à part_. + +Quelle rage a-t-on d'apprendre ce qu'on craint toujours de savoir! + +ROSINE. + +Ah! pauvre Rosine! + +BARTOLO[106]. + +L'usage des odeurs... produit ces affections spasmodiques. (_Il lit par +derriere le fauteuil, en lui tâtant le poulx. Rosine se relève un peu, +le regarde finement, fait un geste de tête, et se remet sans parler._) + +BARTOLO, _à part_. + +O Ciel! c'est la lettre de son cousin. Maudite inquiétude! Comment +l'appaiser maintenant? Qu'elle ignore au moins que je l'ai lue! (_Il +fait semblant de la soutenir et remet la lettre dans la pochette._) + +ROSINE _soupire_. + +Ah!... + +BARTOLO. + +Eh bien! ce n'est rien, mon enfant; un petit mouvement de vapeurs, voilà +tout; car ton poulx n'a seulement pas varié. (_Il va prendre un flacon +sur la console._) + +ROSINE, _à part_. + +Il a remis la lettre: fort bien[107]! + +BARTOLO. + +Ma chere Rosine, un peu de cette eau spiritueuse. + +ROSINE. + +Je ne veux rien de vous; laissez-moi. + +BARTOLO[108]. + +Je conviens que j'ai montré trop de vivacité sur ce billet. + +ROSINE. + +Il s'agit bien du billet. C'est votre façon de demander les choses qui +est révoltante. + +BARTOLO, _à genoux_. + +Pardon; j'ai bientôt senti tous mes torts, et tu me vois à tes pieds, +prêt à les réparer. + +ROSINE. + +Oui, pardon! Lorsque vous croyez que cette lettre ne vient pas de mon +cousin. + +BARTOLO. + +Qu'elle soit d'un autre ou de lui, je ne veux aucun éclaircissement. + +ROSINE, _lui présentant la lettre_. + +Vous voyez qu'avec de bonnes façons, on obtient tout de moi. Lisez-la. + +BARTOLO. + +Cet honnête procédé dissiperoit mes soupçons si j'étois assez malheureux +pour en conserver. + +ROSINE. + +Lisez-la donc, Monsieur. + +BARTOLO _se retire_. + +A Dieu ne plaise que je te fasse une pareille injure! + +ROSINE. + +Vous me contrariez de la refuser. + +BARTOLO. + +Reçois en réparation cette marque de ma parfaite confiance. Je vais voir +la pauvre Marceline, que ce Figaro a, je ne sais pourquoi, saignée du +pied; n'y viens-tu pas aussi? + +ROSINE. + +J'y monterai dans un moment. + +BARTOLO. + +Puisque la paix est faite, mignonne, donnes-moi ta main. Si tu pouvois +m'aimer! ah! comme tu serois heureuse! + +ROSINE, _baissant les yeux_. + +Si vous pouviez me plaire, ah! comme je vous aimerois! + +BARTOLO. + +Je te plairai, je te plairai; quand je te dis que je te plairai. (_Il +sort._) + +ROSINE _le regarde aller_. + +Ah Lindor! il dit qu'il me plaira!... Lisons cette lettre, qui a manqué +de me causer tant de chagrin. (_Elle lit et s'écrie._) Ah!... j'ai lu +trop tard: il me recommande de tenir une querelle ouverte avec mon +Tuteur; j'en avois une si bonne, et je l'ai laissée échapper[109]. En +recevant la lettre, j'ai senti que je rougissois jusqu'aux yeux. Ah! mon +Tuteur a raison. Je suis bien loin d'avoir cet usage du monde, qui, me +dit-il souvent, assure le maintien des femmes en toute occasion; mais un +homme injuste parviendroit à faire une rusée de l'innocence même. + + +FIN DU SECOND ACTE. + + + + + + +ACTE III. + + +SCENE PREMIERE. + +BARTOLO, _seul et désolé_. + +Quelle humeur! quelle humeur! Elle paroissoit appaisée... Là, qu'on me +dise qui diable lui a fourré dans la tête de ne plus vouloir prendre +leçon de Don Bazile! Elle sait qu'il se mêle de mon mariage... (_On +heurte à la porte._) Faites tout au monde pour plaire aux femmes; si +vous omettez un seul petit point... je dis un seul.... (_On heurte une +seconde fois._) Voyons qui c'est. + + +SCENE II. + +BARTHOLO, LE COMTE _en Bâchelier_. + +LE COMTE. + +Que la paix et la joie habitent toujours céans! + +BARTOLO, _brusquement_. + +Jamais souhait ne vint plus à propos. Que voulez-vous? + +LE COMTE. + +Monsieur, je suis Alonzo, Bâchelier, Licencié... + +BARTOLO. + +Je n'ai pas besoin de Précepteur. + +LE COMTE. + +...Élève de Don Bazile, Organiste du Grand Couvent, qui a l'honneur de +montrer la Musique à Madame votre... + +BARTOLO. + +Bazile! Organiste! qui a l'honneur! Je le sais, au fait. + +LE COMTE. + +(_A part._) Quel homme! (_Haut._) Un mal subit qui le force à garder le +lit... + +BARTOLO. + +Garder le lit! Bazile! Il a bien fait d'envoyer; je vais le voir à +l'instant. + +LE COMTE. + +(_A part._) Oh diable! (_Haut._) Quand je dis le lit, Monsieur, c'est... +la chambre que j'entends. + +BARTOLO. + +Ne fût-il qu'incommodé; marchez devant, je vous suis. + +LE COMTE[110], _embarrassé_. + +Monsieur, j'étois chargé... Personne ne peut-il nous entendre? + +BARTOLO. + +(_A part._) C'est quelque fripon. (_Haut._) Eh! non, Monsieur le +mystérieux! Parlez sans vous troubler, si vous pouvez. + +LE COMTE. + +(_A part._) Maudit vieillard! (_Haut._) Don Bazile m'avoit chargé de +vous apprendre... + +BARTOLO. + +Parlez haut, je suis sourd d'une oreille. + +LE COMTE, _élevant la voix_. + +Ah! volontiers. Que le Comte Almaviva, qui restoit à la grande place... + +BARTOLO, _effrayé_. + +Parlez bas, parlez bas. + +LE COMTE, _plus haut_. + +...En est délogé ce matin. Comme c'est par moi qu'il a su que le Comte +Almaviva... + +BARTOLO. + +Bas; parlez bas, je vous prie. + +LE COMTE, _du même ton_. + +...Étoit en cette ville, et que j'ai découvert que la Signora Rosine lui +a écrit. + +BARTOLO. + +Lui a écrit? Tenez, asseyons-nous et jasons d'amitié. Vous avez +découvert, dites-vous, que Rosine... + +LE COMTE, _fiérement_. + +Assurément. Bazile, inquiet pour vous de cette correspondance, m'avoit +prié de vous montrer sa lettre; mais la maniere dont vous prenez les +choses... + +BARTOLO. + +Eh mon Dieu! je les prends bien. Mais ne vous est-il donc pas possible +de parler plus bas? + +LE COMTE. + +Vous êtes sourd d'une oreille, avez-vous dit. + +BARTOLO. + +Pardon, pardon, Seigneur Alonzo, si vous m'avez trouvé méfiant et dur; +mais je suis tellement entouré d'intrigans, de piéges... Et puis votre +tournure, votre âge, votre air... Pardon, pardon. Eh bien! vous avez la +lettre? + +LE COMTE. + +A la bonne heure sur ce ton, Monsieur; mais je crains qu'on ne soit aux +écoutes. + +BARTOLO. + +Eh! qui voulez-vous? Tous mes Valets sur les dents! Rosine enfermée de +fureur! Le diable est entré chez moi. Je vais encore m'assurer... (_Il +va ouvrir doucement la porte de Rosine._) + +LE COMTE, _à part_. + +Je me suis enferré de dépit... Garder la lettre à présent! Il faudra +m'enfuir: autant vaudroit n'être pas venu... la lui montrer. Si je puis +en prévenir Rosine, la montrer est un coup de maître. + +BARTOLO _revient sur la pointe du pied_. + +Elle est assise auprès de sa fenêtre, le dos tourné à la porte, occupée +à relire une lettre de son cousin l'Officier, que j'avois décachetée... +Voyons donc la sienne. + +LE COMTE _lui remet la lettre de Rosine_. + +La voici. (_A part._) C'est ma lettre qu'elle relit. + +BARTOLO _lit_. + +«_Depuis que vous m'avez appris votre nom et votre état_» Ah! la +perfide, c'est bien là sa main. + +LE COMTE, _effrayé_. + +Parlez donc bas à votre tour. + +BARTOLO. + +Quelle obligation, mon cher!... + +LE COMTE[111]. + +Quand tout sera fini, si vous croyez m'en devoir, vous serez le +maître... D'après un travail que fait actuellement Don Bazile avec un +homme de Loi... + +BARTOLO. + +Avec un homme de Loi, pour mon mariage? + +LE COMTE. + +Sans doute. Il m'a chargé de vous dire que tout peut être prêt pour +demain[112]. Alors, si elle résiste... + +BARTOLO. + +Elle résistera. + +LE COMTE _veut reprendre la lettre, Bartholo la serre_. + +Voilà l'instant où je puis vous servir; nous lui montrerons sa lettre, +et, s'il le faut (_plus mystérieusement_), j'irai jusqu'à lui dire que +je la tiens d'une femme à qui le Comte l'a sacrifiée; vous sentez que le +trouble, la honte, le dépit, peuvent la porter sur le champ... + +BARTOLO, _riant_. + +De la calomnie! mon cher ami, je vois bien maintenant que vous venez de +la part de Bazile... Mais pour que ceci n'eût pas l'air concerté, ne +seroit-il pas bon qu'elle vous connût d'avance? + +LE COMTE _réprime un grand mouvement de joie_. + +C'étoit assez l'avis de Don Bazile; mais comment faire? Il est tard... +au peu de tems qui reste... + +BARTOLO[113]. + +Je dirai que vous venez en sa place. Ne lui donnerez-vous pas bien une +leçon? + +LE COMTE[114]. + +Il n'y a rien que je ne fasse pour vous plaire. Mais prenez garde que +toutes ces histoires de Maîtres supposés sont de vieilles finesses, des +moyens de Comédie; si elle va se douter?... + +BARTOLO. + +Présenté par moi? Quelle apparence? Vous avez plus l'air d'un amant +déguisé que d'un ami officieux. + +LE COMTE. + +Oui? Vous croyez donc que mon air peut aider à la tromperie? + +BARTOLO. + +Je le donne au plus fin à deviner. Elle est ce soir d'une humeur +horrible. Mais quand elle ne feroit que vous voir... son clavecin est +dans ce cabinet. Amusez-vous en l'attendant, je vais faire l'impossible +pour l'amener. + +LE COMTE. + +Gardez-vous bien de lui parler de la lettre. + +BARTOLO. + +Avant l'instant décisif? Elle perdroit tout son effet. Il ne faut pas +me dire deux fois les choses; il ne faut pas me les dire deux fois. (_Il +s'en va._) + + +SCENE III. + +LE COMTE, _seul_[115]. + +Me voilà sauvé. Ouf! Que ce diable d'homme est rude à manier! Figaro le +connoit bien. Je me voyois mentir; cela me donnoit un air plat et +gauche; et il a des yeux?... Ma foi, sans l'inspiration subite de la +lettre, il faut l'avouer, j'étois éconduit comme un sot. O ciel! on +dispute là-dedans. Si elle allait s'obstiner à ne pas venir! +Écoutons..... Elle refuse de sortir de chez elle, et j'ai perdu le fruit +de ma ruse. (_Il retourne écouter._) La voici; ne nous montrons pas +d'abord. (_Il entre dans le cabinet._) + + +SCENE IV. + +LE COMTE, ROSINE, BARTHOLO. + +ROSINE, _avec une colere simulée_. + +Tout ce que vous direz est inutile, Monsieur, j'ai pris mon parti, je ne +veux plus entendre parler de Musique. + +BARTOLO. + +Écoute-donc, mon enfant; c'est le Seigneur Alonzo, l'élève et l'ami de +Don Bazile, choisi par lui pour être un de nos témoins.--La Musique te +calmera, je t'assure. + +ROSINE. + +Oh! pour cela, vous pouvez vous en détacher; si je chante ce soir!... Où +donc est-il ce Maître que vous craignez de renvoyer? Je vais, en deux +mots, lui donner son compte et celui de Bazile. (_Elle apperçoit son +Amant. Elle fait un cri._) Ah!... + +BARTOLO. + +Qu'avez-vous? + +ROSINE, _les deux mains sur son coeur, avec un grand trouble_. + +Ah! mon Dieu, Monsieur... Ah! mon Dieu, Monsieur. + +BARTOLO. + +Elle se trouve encore mal... Seigneur Alonzo[116]? + +ROSINE. + +Non, je ne me trouve pas mal... mais c'est qu'en me tournant... Ah!... + +LE COMTE. + +Le pied vous a tourné, Madame? + +ROSINE. + +Ah! oui, le pied m'a tourné. Je me suis fait un mal horrible. + +LE COMTE. + +Je m'en suis bien apperçu. + +ROSINE, _regardant le Comte_. + +Le coup m'a porté au coeur. + +BARTOLO[117]. + +Un siége, un siége. Et pas un fauteuil ici? + + (_Il va le chercher._) + +LE COMTE. + +Ah Rosine! + +ROSINE. + +Quelle imprudence! + +LE COMTE. + +J'ai mille choses essentielles à vous dire. + +ROSINE. + +Il ne nous quittera pas. + +LE COMTE. + +Figaro va venir nous aider. + +BARTOLO[118] _apporte un fauteuil_. + +Tiens, mignonne, assieds-toi.--Il n'y a pas d'apparence, Bâchelier, +qu'elle prenne de leçon ce soir; ce sera pour un autre jour. Adieu. + +ROSINE, _au Comte_. + +Non, attendez, ma douleur est un peu apaisée. (_A Bartholo._) Je sens +que j'ai eu tort avec vous, Monsieur. Je veux vous imiter en réparant +sur le champ... + +BARTOLO. + +Oh! le bon petit naturel de femme! Mais après une pareille émotion, mon +enfant, je ne souffrirai pas que tu fasses le moindre effort. Adieu, +adieu, Bâchelier. + +ROSINE, _au Comte_. + +Un moment, de grâce! (_A Bartholo._) Je croirai, Monsieur, que vous +n'aimez pas à m'obliger si vous m'empêchez de vous prouver mes regrets +en prenant ma leçon. + +LE COMTE, _à part, à Bartholo_. + +Ne la contrarions pas, si vous m'en croyez. + +BARTOLO. + +Voilà qui est fini, mon amoureuse. Je suis si loin de chercher à te +déplaire, que je veux rester là tout le tems que tu vas étudier. + +ROSINE. + +Non, Monsieur: je sais que la musique n'a nul attrait pour vous. + +BARTOLO. + +Je t'assure que ce soir elle m'enchantera. + +ROSINE[119], _au Comte, à part_. + +Je suis au supplice. + +LE COMTE, _prenant un papier de musique sur le pupitre_. + +Est-ce là ce que vous voulez chanter, Madame? + +ROSINE. + +Oui, c'est un morceau très-agréable de la Précaution inutile. + +BARTOLO. + +Toujours la Précaution inutile? + +LE COMTE. + +C'est ce qu'il y a de plus nouveau aujourd'hui. C'est une image du +Printems, d'un genre assez vif. Si Madame veut l'essayer... + +ROSINE, _regardant le Comte_. + +Avec grand plaisir: un tableau du printems me ravit; c'est la jeunesse +de la nature. Au sortir de l'Hiver, il semble que le coeur acquière un +plus haut degré de sensibilité: comme un esclave enfermé depuis +long-tems goûte avec plus de plaisir le charme de la liberté qui vient +de lui être offerte. + +BARTOLO, _bas, au Comte_. + +Toujours des idées romanesques en tête. + +LE COMTE, _bas_. + +Et sentez-vous l'application? + +BARTOLO. + +Parbleu! (_Il va s'asseoir dans le fauteuil qu'a occupé Rosine._) + +ROSINE _chante_.[120] + + Quand, dans la plaine, + L'amour ramène + Le Printemps, + Si chéri des amans; + Tout reprend l'être, + Son feu pénètre + Dans les fleurs, + Et dans les jeunes coeurs. + On voit les troupeaux + Sortir des hameaux; + Dans tous les côteaux, + Les cris des agneaux + Retentissent; + Ils bondissent; + Tout fermente, + Tout augmente; + Les brebis paissent + Les fleurs qui naissent; + Les chiens fidèles + Veillent sur elles; + Mais Lindor, enflammé, + Ne songe guère + Qu'au bonheur d'être aimé + De sa Bergère. + +MÊME AIR + + Loin de sa mère, + Cette Bergère + Va chantant, + Où son Amant l'attend; + Par cette ruse + L'amour l'abuse; + Mais chanter, + Sauve-t-il du danger? + Les doux chalumeaux, + Les chants des oiseaux, + Ses charmes naissans, + Ses quinze ou seize ans, + Tout l'excite, + Tout l'agite; + La pauvrette + S'inquiette; + De sa retraite, + Lindor la guette; + Elle s'avance; + Lindor s'élance; + Il vient de l'embrasser: + Elle, bien aise, + Feint de se courroucer, + Pour qu'on l'appaise. + +PETITE REPRISE. + + Les soupirs, + Les soins, les promesses, + Les vives tendresses, + Les plaisirs, + Le fin badinage, + Sont mis en usage; + Et bientôt la Bergère + Ne sent plus de colère. + Si quelque jaloux + Trouble un bien si doux, + Nos Amans, d'accord, + Ont un soin extrême... + ...De voiler leur transport; + Mais quand on s'aime, + La gêne ajoute encor + Au plaisir même. + + (_En l'écoutant, Bartholo s'est assoupi. Le Comte, pendant la + petite reprise, se hasarde à prendre une main qu'il couvre de + baisers. L'émotion ralentit le chant de Rosine, l'affoiblit, et + finit même par lui couper la voix au milieu de la cadence, au mot + extrême. L'orchestre suit le mouvement de la Chanteuse, affoiblit + son jeu et se tait avec elle. L'absence du bruit qui avoit endormi + Bartholo le réveille. Le Comte se relève, Rosine et l'Orchestre + reprennent subitement la suite de l'air. Si la petite reprise se + répete, le même jeu recommence, etc._) + +LE COMTE. + +En vérité, c'est un morceau charmant, et Madame l'exécute avec une +intelligence... + +ROSINE. + +Vous me flattez, Seigneur; la gloire est toute entière au Maître. + +BARTOLO, _bâillant_. + +Moi, je crois que j'ai un peu dormi pendant le morceau charmant. J'ai +mes malades. Je vas, je viens, je toupille[121], et sitôt que je +m'assieds, mes pauvres jambes... + +(_Il se lève et pousse le fauteuil._) + +ROSINE, _bas, au Comte_. + +Figaro ne vient point. + +LE COMTE. + +Filons le temps. + +BARTOLO. + +Mais, Bâchelier, je l'ai déjà dit à ce vieux Bazile: est-ce qu'il n'y +aurait pas moyen de lui faire étudier des choses plus gaies que toutes +ces grandes aria, qui vont en haut, en bas, en roulant, hi, ho, a, a, a, +a, et qui me semblent autant d'enterremens? Là, de ces petits airs qu'on +chantoit dans ma jeunesse, et que chacun retenoit facilement. J'en +savois autrefois... Par exemple... (_Pendant la ritournelle, il cherche +en se grattant la tête et chante en faisant claquer ses pouces et +dansant des genoux comme les vieillards._) + + Veux-tu, ma Rosinette, + Faire emplette, + Du Roi des Maris?..... + +(_Au Comte, en riant._) Il y a Fanchonnette dans la chanson; mais j'y ai +substitué Rosinette, pour la lui rendre plus agréable et la faire cadrer +aux circonstances. Ah, ah, ah, ah! Fort bien! pas vrai? + +LE COMTE, _riant_. + +Ah, ah, ah! Oui, tout au mieux. + + +SCENE V. + +FIGARO, _dans le fond_; ROSINE, BARTHOLO, LE COMTE. + +BARTOLO _chante_. + + Veux-tu, ma Rosinette, + Faire emplette + Du Roi des Maris? + Je ne suis point Tircis; + Mais la nuit, dans l'ombre, + Je vaux encor mon prix; + Et, quand il fait sombre, + Les plus beaux chats sont gris. + +(_Il répète la reprise en dansant. Figaro, derriere lui, imite ses +mouvemens._) + + Je ne suis point Tircis, etc. + +(_Appercevant Figaro._)[122] Ah! Entrez, Monsieur le Barbier; avancez, +vous êtes charmant! + +FIGARO _salue_. + +Monsieur, il est vrai que ma mère me l'a dit autrefois; mais je suis un +peu déformé depuis ce temps-là. (_A part, au Comte._) Bravo, +Monseigneur. + + (_Pendant toute cette Scène, le Comte fait ce qu'il peut pour + parler à Rosine, mais l'oeil inquiet et vigilant du Tuteur l'en + empêche toujours, ce qui forme un jeu muet de tous les Acteurs, + étranger au débat du Docteur et de Figaro._) + +BARTOLO. + +Venez-vous purger encore, saigner, droguer, mettre sur le grabat toute +ma maison? + +FIGARO. + +Monsieur, il n'est pas tous les jours fête; mais, sans compter les soins +quotidiens, Monsieur a pu voir que, lorsqu'ils en ont besoin, mon zèle +n'attend pas qu'on lui commande... + +BARTOLO. + +Votre zèle n'attend pas! Que direz-vous, Monsieur le zèlé, à ce +malheureux qui bâille et dort tout éveillé? Et l'autre qui, depuis trois +heures, éternue à se faire sauter le crâne et jaillir la cervelle! que +leur direz-vous? + +FIGARO. + +Ce que je leur dirai? + +BARTOLO. + +Oui! + +FIGARO. + +Je leur dirai... Eh parbleu! je dirai à celui qui éternue, Dieu vous +bénisse, et va te coucher à celui qui bâille. Ce n'est pas cela, +Monsieur, qui grossira le mémoire. + +BARTOLO. + +Vraiment non, mais c'est la saignée et les médicamens qui le +grossiroient, si je voulois y entendre. Est-ce par zèle aussi que vous +avez empaqueté les yeux de ma mule, et votre cataplasme lui rendra-t-il +la vue? + +FIGARO. + +S'il ne lui rend pas la vue, ce n'est pas cela non plus qui l'empêchera +d'y voir. + +BARTOLO. + +Que je le trouve sur le mémoire!... On n'est pas de cette +extravagance-là! + +FIGARO. + +Ma foi, Monsieur, les hommes n'ayant gueres à choisir qu'entre la +sottise et la folie, où je ne vois pas de profit, je veux au moins du +plaisir; et vive la joie! Qui sait si le monde durera encore trois +semaines! + +BARTOLO. + +Vous feriez bien mieux, Monsieur le raisonneur, de me payer mes cent +écus et les intérêts sans lanterner, je vous en avertis. + +FIGARO. + +Doutez-vous de ma probité, Monsieur? Vos cent écus! j'aimerois mieux +vous les devoir toute ma vie que de les nier un seul instant. + +BARTOLO. + +Et dites-moi un peu comment la petite Figaro a trouvé les bonbons que +vous lui avez portés? + +FIGARO. + +Quels bonbons? que voulez-vous dire? + +BARTOLO. + +Oui, ces bonbons, dans ce cornet fait avec cette feuille de papier à +lettre, ce matin. + +FIGARO. + +Diable emporte si... + +ROSINE, _l'interrompant_. + +Avez-vous eu soin au moins de les lui donner de ma part, Monsieur +Figaro? Je vous l'avois recommandé. + +FIGARO. + +Ah, ah! Les bonbons de ce matin? Que je suis bête, moi! j'avois perdu +tout cela de vue... Oh! excellens, Madame, admirables. + +BARTOLO. + +Excellens! Admirables! Oui sans doute, Monsieur le Barbier, revenez sur +vos pas! Vous faites-là un joli métier, Monsieur! + +FIGARO. + +Qu'est-ce qu'il a donc, Monsieur? + +BARTOLO. + +Et qui vous fera une belle réputation, Monsieur! + +FIGARO. + +Je la soutiendrai, Monsieur! + +BARTOLO. + +Dites que vous la supporterez, Monsieur! + +FIGARO. + +Comme il vous plaira, Monsieur! + +BARTOLO. + +Vous le prenez bien haut, Monsieur! Sachez que quand je dispute avec un +fat, je ne lui cède jamais. + +FIGARO _lui tourne le dos_. + +Nous différons en cela, Monsieur! moi je lui cède toujours. + +BARTOLO. + +Hein? qu'est-ce qu'il dit donc, Bâchelier? + +FIGARO. + +C'est que vous croyez avoir affaire à quelque Barbier de Village, et qui +ne sait manier que le rasoir? Apprenez, Monsieur, que j'ai travaillé de +la plume à Madrid, et que sans les envieux... + +BARTOLO. + +Eh! que n'y restiez-vous, sans venir ici changer de profession? + +FIGARO[123]. + +On fait comme on peut; mettez-vous à ma place. + +BARTOLO. + +Me mettre à votre place! Ah! parbleu, je dirois de belles sottises! + +FIGARO. + +Monsieur, vous ne commencez pas trop mal; je m'en rapporte à votre +confrère qui est là rêvassant... + +LE COMTE, _revenant à lui_. + +Je... je ne suis pas le confrère de Monsieur. + +FIGARO. + +Non? Vous voyant ici à consulter, j'ai pensé que vous poursuiviez le +même objet. + +BARTOLO, _en colère_. + +Enfin, quel sujet vous amène? Y a-t-il quelque lettre à remettre encore +ce soir à Madame? Parlez, faut-il que je me retire? + +FIGARO. + +Comme vous rudoyez le pauvre monde! Eh! parbleu, Monsieur, je viens vous +raser, voilà tout: n'est-ce pas aujourd'hui votre jour[124]? + +BARTOLO. + +Vous reviendrez tantôt. + +FIGARO. + +Ah! oui, revenir! toute la Garnison prend médecine demain matin; j'en +ai obtenu l'entreprise par mes protections. Jugez donc comme j'ai du +tems à perdre! Monsieur passe-t-il chez lui? + +BARTOLO. + +Non, Monsieur ne passe point chez lui. Et mais..... qui empêche qu'on ne +me rase ici? + +ROSINE, _avec dédain_[125]. + +Vous êtes honnête! Et pourquoi pas dans mon appartement? + +BARTOLO. + +Tu te fâches? Pardon, mon enfant, tu vas achever de prendre ta leçon! +c'est pour ne pas perdre un instant le plaisir de t'entendre. + +FIGARO, _bas, au Comte_. + +On ne le tirera pas d'ici! (_Haut._) Allons, l'Éveillé, la Jeunesse; le +bassin, de l'eau, tout ce qu'il faut à Monsieur. + +BARTOLO. + +Sans doute, appellez-les! Fatigués, harassés, moulus de votre façon, +n'a-t-il pas fallu les faire coucher! + +FIGARO. + +Eh bien! j'irai tout chercher, n'est-ce pas, dans votre chambre? (_Bas +au Comte._) Je vais l'attirer dehors. + +BARTOLO _détache son trousseau de clés, et dit par réflexion:_ + +Non, non, j'y vais moi-même. (_Bas, au Comte, en s'en allant._) Ayez les +yeux sur eux, je vous prie. + + +SCENE VI. + +FIGARO, LE COMTE, ROSINE. + +FIGARO. + +Ah! que nous l'avons manqué belle! il alloit me donner le trousseau. La +clé de la jalousie n'y est-elle pas? + +ROSINE. + +C'est la plus neuve de toutes. + + +SCENE VII. + +BARTHOLO, FIGARO, LE COMTE, ROSINE. + +BARTOLO, _revenant_. + +(_A part._) Bon! je ne sais ce que je fais de laisser ici ce maudit +Barbier. (_A Figaro._) Tenez. (_Il lui donne le trousseau._) Dans mon +cabinet, sous mon bureau; mais ne touchez à rien. + +FIGARO. + +La peste! il y feroit bon, méfiant comme vous êtes! (_A part, en s'en +allant._) Voyez comme le Ciel protège l'innocence! + + +SCENE VIII. + +BARTHOLO, LE COMTE, ROSINE. + +BARTOLO, _bas, au Comte_. + +C'est le drôle qui a porté la lettre au Comte. + +LE COMTE, _bas_. + +Il m'a l'air d'un fripon. + +BARTOLO. + +Il ne m'attrapera plus. + +LE COMTE. + +Je crois qu'à cet égard le plus fort est fait. + +BARTOLO. + +Tout considéré, j'ai pensé qu'il étoit plus prudent de l'envoyer dans ma +chambre que de le laisser avec elle. + +LE COMTE. + +Ils n'auroient pas dit un mot que je n'eusse été en tiers. + +ROSINE. + +Il est bien poli, Messieurs, de parler bas sans cesse! Et ma leçon? + +(_Ici l'on entend un bruit, comme de la vaisselle renversée._) + +BARTOLO, _criant_. + +Qu'est-ce que j'entends donc! Le cruel Barbier aura tout laissé tomber +par l'escalier, et les plus belles pièces de mon nécessaire!... (_Il +court dehors._) + + +SCENE IX. + +LE COMTE, ROSINE. + +LE COMTE. + +Profitons du moment que l'intelligence de Figaro nous ménage. +Accordez-moi, ce soir, je vous en conjure, Madame, un moment d'entretien +indispensable pour vous soustraire à l'esclavage où vous allez tomber. + +ROSINE. + +Ah, Lindor! + +LE COMTE. + +Je puis monter à votre jalousie; et quant à la lettre que j'ai reçue de +vous ce matin, je me suis vu forcé...... + + +SCENE X[126]. + +ROSINE, BARTHOLO, FIGARO, LE COMTE. + +BARTOLO. + +Je ne m'étois pas trompé[127]; tout est brisé, fracassé. + +FIGARO. + +Voyez le grand malheur pour tant de train! On ne voit goutte sur +l'escalier. (_Il montre la clé au Comte._) Moi, en montant, j'ai +accroché une clé.... + +BARTOLO. + +On prend garde à ce qu'on fait. Accrocher une clé! L'habile homme! + +FIGARO. + +Ma foi, Monsieur, cherchez-en un plus subtil. + + +SCENE XI. + +LES ACTEURS PRÉCÉDENS, DON BAZILE. + +ROSINE, _effrayée, à part_. + +Don Bazile!... + +LE COMTE, _à part_. + +Juste Ciel! + +FIGARO, _à part_. + +C'est le Diable! + +BARTOLO _va au devant de lui_. + +Ah! Bazile, mon ami, soyez le bien rétabli. Votre accident n'a donc +point eu de suites? En vérité, le Seigneur Alonzo m'avoit fort effrayé +sur votre état; demandez-lui, je partois pour vous aller voir; et s'il +ne m'avoit point retenu... + +BAZILE, _étonné_. + +Le Seigneur Alonzo?... + +FIGARO _frappe du pied_. + +Eh quoi! toujours des accrocs? Deux heures pour une méchante barbe... +Chienne de pratique! + +BAZILE, _regardant tout le monde_. + +Me ferez-vous bien le plaisir de me dire, Messieurs?... + +FIGARO. + +Vous lui parlerez quand je serai parti. + +BAZILE. + +Mais encore faudroit-il... + +LE COMTE. + +Il faudroit vous taire, Bazile. Croyez-vous apprendre à Monsieur quelque +chose qu'il ignore? Je lui ai raconté que vous m'aviez chargé de venir +donner une leçon de musique à votre place. + +BAZILE, _plus étonné_. + +La leçon de musique!... Alonzo!... + +ROSINE, _à part, à Bazile_. + +Eh! taisez-vous. + +BAZILE. + +Elle aussi! + +LE COMTE, _bas, à Bartholo_. + +Dites-lui donc tout bas que nous en sommes convenus. + +BARTOLO, _à Bazile, à part_. + +N'allez pas nous démentir, Bazile, en disant qu'il n'est pas votre +Élève; vous gâteriez tout. + +BAZILE. + +Ah! ah[128]! + +BARTOLO, _haut_. + +En vérité, Bazile, on n'a pas plus de talent que votre Élève. + +BAZILE, _stupéfait_. + +Que mon Élève!... (_bas._) Je venois pour vous dire que le Comte est +déménagé. + +BARTOLO, _bas_. + +Je le sais, taisez-vous. + +BAZILE, _bas_. + +Qui vous l'a dit? + +BARTOLO, _bas_. + +Lui, apparemment? + +LE COMTE, _bas_. + +Moi, sans doute: écoutez seulement. + +ROSINE, _bas, à Bazile_. + +Est-il si difficile de vous taire? + +FIGARO, _bas, à Bazile_. + +Hum! Grand escogrif! Il est sourd! + +BAZILE, _à part_. + +Qui diable est-ce donc qu'on trompe ici? Tout le monde est dans le +secret! + +BARTOLO, _haut_. + +Eh bien, Bazile, votre homme de Loi?... + +FIGARO. + +Vous avez toute la soirée pour parler de l'homme de Loi. + +BARTOLO, _à Bazile_. + +Un mot; dites-moi seulement si vous êtes content de l'homme de Loi? + +BAZILE, _effaré_. + +De l'homme de Loi? + +LE COMTE, _souriant_. + +Vous ne l'avez pas vu, l'homme de Loi? + +BAZILE, _impatienté_. + +Eh! non, je ne l'ai pas vu, l'homme de Loi. + +LE COMTE, _à Bartholo, à part_. + +Voulez-vous donc qu'il s'explique ici devant elle? Renvoyez-le. + +BARTOLO, _bas, au Comte_. + +Vous avez raison. (_A Bazile_[129].) Mais quel mal vous a donc pris si +subitement? + +BAZILE, _en colère_. + +Je ne vous entends pas. + +LE COMTE _lui met, à part, une bourse dans la main_. + +Oui: Monsieur vous demande ce que vous venez faire ici, dans l'état +d'indisposition où vous êtes? + +FIGARO. + +Il est pâle comme un mort! + +BAZILE. + +Ah! je comprends... + +LE COMTE[130]. + +Allez vous coucher, mon cher Bazile: vous n'êtes pas bien, et vous nous +faites mourir de frayeur. Allez vous coucher. + +FIGARO. + +Il a la phisionomie toute renversée. Allez vous coucher. + +BARTOLO. + +D'honneur, il sent la fievre d'une lieue. Allez vous coucher. + +ROSINE. + +Pourquoi donc êtes-vous sorti? On dit que cela se gagne. Allez vous +coucher. + +BAZILE, _au dernier étonnement_. + +Que j'aille me coucher? + +TOUS LES ACTEURS ENSEMBLE. + +Eh! sans doute. + +BAZILE, _les regardant tous_. + +En effet, Messieurs, je crois que je ne ferai pas mal de me retirer; je +sens que je ne suis pas ici dans mon assiette ordinaire. + +BARTOLO. + +A demain, toujours, si vous êtes mieux. + +LE COMTE. + +Bazile! je serai chez vous de très-bonne-heure[131]. + +FIGARO. + +Croyez-moi, tenez vous bien chaudement dans votre lit. + +ROSINE. + +Bon soir, Monsieur Bazile. + +BAZILE, _à part_. + +Diable emporte si j'y comprends rien; et sans cette bourse... + +TOUS. + +Bon soir, Bazile, bon soir. + +BAZILE, _en s'en allant_. + +Eh bien! bon soir donc, bon soir. + +(_Ils l'accompagnent tous en riant._) + + +SCENE XII. + +LES ACTEURS PRÉCÉDENS, _excepté_ BAZILE. + +BARTOLO, _d'un ton important_. + +Cet homme-là n'est pas bien du tout. + +ROSINE. + +Il a les yeux égarés. + +LE COMTE. + +Le grand air l'aura saisi. + +FIGARO. + +Avez-vous vu comme il parloit tout seul? Ce que c'est que de nous! (_A +Bartholo._) Ah-çà, vous décidez-vous, cette fois? (_Il lui pousse un +fauteuil très-loin du Comte, et lui présente le linge._) + +LE COMTE. + +Avant de finir, Madame, je dois vous dire un mot essentiel au progrès de +l'art que j'ai l'honneur de vous enseigner. (_Il s'approche et lui parle +bas à l'oreille._) + +BARTOLO, _à Figaro_. + +Eh mais! il semble que vous le fassiez exprès de vous approcher, et de +vous mettre devant moi, pour m'empêcher de voir... + +LE COMTE, _bas, à Rosine_. + +Nous avons la clé de la jalousie, et nous serons ici à minuit. + +FIGARO _passe le linge au cou de Bartholo_. + +Quoi voir? Si c'étoit une leçon de danse, on vous passeroit d'y +regarder; mais du chant!... ahi, ahi. + +BARTOLO. + +Qu'est-ce que c'est? + +FIGARO. + +Je ne sais ce qui m'est entré dans l'oeil. + +(_Il rapproche sa tête._) + +BARTOLO. + +Ne frottez donc pas. + +FIGARO. + +C'est le gauche. Voudriez-vous me faire le plaisir d'y souffler un peu +fort? + +BARTOLO _prend la tête de Figaro, regarde par-dessus, le pousse +violemment, et va derrière les Amans écouter leur conversation_. + +LE COMTE, _bas, à Rosine_. + +Et quant à votre lettre, je me suis trouvé tantôt dans un tel embarras +pour rester ici.... + +FIGARO, _de loin, pour avertir_. + +Hem!... hem!... + +LE COMTE. + +Désolé de voir encore mon déguisement inutile... + +BARTOLO, _passant entre eux deux_. + +Votre déguisement inutile! + +ROSINE, _effrayée_. + +Ah!... + +BARTOLO. + +Fort bien, Madame, ne vous gênez pas. Comment! sous mes yeux même, en ma +présence, on m'ose outrager de la sorte! + +LE COMTE. + +Qu'avez-vous donc, Seigneur? + +BARTOLO. + +Perfide Alonzo[132]! + +LE COMTE. + +Seigneur Bartholo, si vous avez souvent des lubies comme celle dont le +hasard me rend témoin, je ne suis plus étonné de l'éloignement que +Mademoiselle a pour devenir votre femme. + +ROSINE. + +Sa femme! Moi! Passer mes jours auprès d'un vieux jaloux, qui, pour +tout bonheur, offre à ma jeunesse un esclavage abominable! + +BARTOLO. + +Ah! qu'est-ce que j'entends! + +ROSINE. + +Oui, je le dis tout haut: je donnerai mon coeur et ma main à celui qui +pourra m'arracher de cette horrible prison, où ma personne et mon bien +sont retenus contre toutes les Loix. + + (_Rosine sort._) + + +SCENE XIII. + +BARTHOLO, FIGARO, LE COMTE. + +BARTOLO. + +La colère me suffoque. + +LE COMTE. + +En effet, Seigneur, il est difficile qu'une jeune femme... + +FIGARO. + +Oui, une jeune femme, et un grand âge; voilà ce qui trouble la tête d'un +vieillard. + +BARTOLO. + +Comment! lorsque je les prends sur le fait! Maudit Barbier! il me prend +des envies... + +FIGARO. + +Je me retire, il est fou. + +LE COMTE. + +Et moi aussi; d'honneur, il est fou. + +FIGARO. + +Il est fou, il est fou... (_Ils sortent._) + + +SCENE XIV. + +BARTOLO. _seul, les poursuit_. + +Je suis fou! Infâmes suborneurs! émissaires du Diable, dont vous faites +ici l'office, et qui puisse vous emporter tous... Je suis fou!... Je les +ai vus comme je vois ce pupitre... et me soutenir effrontément!... Ah! +il n'y a que Bazile qui puisse m'expliquer ceci. Oui, envoyons-le +chercher. Holà, quelqu'un... Ah! j'oublie que je n'ai personne... Un +voisin, le premier venu, n'importe. Il y a de quoi perdre l'esprit! il y +a de quoi perdre l'esprit! + + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + _Pendant l'Entracte, le Théâtre s'obscurcit; on entend un bruit + d'orage, et l'Orchestre joue celui qui est gravé dans le Recueil de + la Musique du Barbier._ + + + + + +ACTE IV. + +_Le Théâtre est obscur._ + + +SCENE PREMIERE. + +BARTHOLO, DON BAZILE, _une lanterne de papier à la main_. + +BARTOLO. + +Comment, Bazile, vous ne le connoissez pas? ce que vous dites est-il +possible? + +BAZILE. + +Vous m'interrogeriez cent fois, que je vous ferois toujours la même +réponse. S'il vous a remis la lettre de Rosine, c'est sans doute un des +émissaires du Comte. Mais, à la magnificence du présent qu'il m'a fait, +il se pourroit que ce fût le Comte lui-même. + +BARTOLO. + +A propos de ce présent, eh! pourquoi l'avez-vous reçu? + +BAZILE. + +Vous aviez l'air d'accord; je n'y entendois rien; et dans les cas +difficiles à juger, une bourse d'or me paroît toujours un argument sans +replique. Et puis, comme dit le proverbe, ce qui est bon à prendre... + +BARTOLO. + +J'entends, est bon... + +BAZILE. + +A garder. + +BARTOLO, _surpris_. + +Ah! ah! + +BAZILE. + +Oui, j'ai arrangé comme cela plusieurs petits proverbes avec des +variations. Mais, allons au fait: à quoi vous arrêtez-vous? + +BARTOLO. + +En ma place, Bazile, ne feriez-vous pas les derniers efforts pour la +posséder? + +BAZILE. + +Ma foi non, Docteur. En toute espece de biens, posséder est peu de +chose; c'est jouir qui rend heureux: mon avis est qu'épouser une femme +dont on n'est point aimé, c'est s'exposer... + +BARTOLO. + +Vous craindriez les accidens? + +BAZILE. + +Hé, hé! Monsieur... on en voit beaucoup cette année. Je ne ferois point +violence à son coeur. + +BARTOLO. + +Votre valet, Bazile. Il vaut mieux qu'elle pleure de m'avoir, que moi je +meure de ne l'avoir pas. + +BAZILE. + +Il y va de la vie? Épousez, Docteur, épousez. + +BARTOLO. + +Aussi ferai-je, et cette nuit même. + +BAZILE. + +Adieu donc.--Souvenez-vous, en parlant à la Pupille, de les rendre tous +plus noirs que l'enfer. + +BARTOLO. + +Vous avez raison. + +BAZILE. + +La calomnie, Docteur, la calomnie. Il faut toujours en venir là. + +BARTOLO. + +Voici la lettre de Rosine, que cet Alonzo m'a remise; et il m'a montré, +sans le vouloir, l'usage que j'en dois faire auprès d'elle. + +BAZILE. + +Adieu: nous serons tous ici à quatre heures. + +BARTOLO. + +Pourquoi pas plutôt? + +BAZILE. + +Impossible: le Notaire est retenu. + +BARTOLO. + +Pour un mariage? + +BAZILE. + +Oui, chez le Barbier Figaro; c'est sa Nièce qu'il marie. + +BARTOLO. + +Sa Nièce? il n'en a pas. + +BAZILE. + +Voilà ce qu'ils ont dit au Notaire. + +BARTOLO. + +Ce drôle est du complot, que diable! + +BAZILE. + +Est-ce que vous penseriez? + +BARTOLO. + +Ma foi, ces gens-là sont si alertes! Tenez, mon ami, je ne suis pas +tranquille. Retournez chez le Notaire. Qu'il vienne ici sur-le-champ +avec vous. + +BAZILE. + +Il pleut, il fait un temps du diable; mais rien ne m'arrête pour vous +servir. Que faites-vous donc? + +BARTOLO. + +Je vous reconduis; n'ont-ils pas fait estropier tout mon monde par ce +Figaro! Je suis seul ici. + +BAZILE. + +J'ai ma lanterne. + +BARTOLO. + +Tenez, Bazile, voilà mon passe-par-tout, je vous attends, je veille; et +vienne qui voudra, hors le Notaire et vous, personne n'entrera de la +nuit. + +BAZILE. + +Avec ces précautions, vous êtes sûr de votre fait. + + +SCENE II. + +ROSINE, _seule, sortant de sa chambre_. + +Il me sembloit avoir entendu parler. Il est minuit sonné; Lindor ne +vient point! Ce mauvais temps même étoit propre à le favoriser. Sûr de +ne rencontrer personne... Ah! Lindor! si vous m'aviez trompée[133]! Quel +bruit entens-je?... Dieux! c'est mon Tuteur. Rentrons[134]. + + +SCENE III. + +ROSINE, BARTHOLO. + +BARTOLO _rentre avec de la lumière_. + +Ah! Rosine, puisque vous n'êtes pas encore rentrée dans votre +appartement... + +ROSINE. + +Je vais me retirer. + +BARTOLO. + +Par le tems affreux qu'il fait, vous ne reposerez pas, et j'ai des +choses très-pressées à vous dire. + +ROSINE. + +Que me voulez-vous, Monsieur? N'est-ce donc pas assez d'être tourmentée +le jour? + +BARTOLO. + +Rosine, écoutez-moi. + +ROSINE. + +Demain je vous entendrai. + +BARTOLO. + +Un moment, de grâce[135]. + +ROSINE. + +S'il alloit venir! + +BARTOLO _lui montre sa lettre_. + +Connoissez-vous cette lettre? + +ROSINE _la reconnoît_. + +Ah! grands Dieux!... + +BARTOLO. + +Mon intention, Rosine, n'est point de vous faire de reproches: à votre +âge on peut s'égarer; mais je suis votre ami, écoutez-moi. + +ROSINE. + +Je n'en puis plus. + +BARTOLO. + +Cette lettre que vous avez écrite au Comte Almaviva... + +ROSINE, _étonnée_. + +Au Comte Almaviva! + +BARTOLO. + +Voyez quel homme affreux est ce Comte: aussi-tôt qu'il l'a reçue, il en +a fait trophée; je la tiens d'une femme à qui il l'a sacrifiée. + +ROSINE. + +Le Comte Almaviva!... + +BARTOLO. + +Vous avez peine à vous persuader cette horreur. L'inexpérience, Rosine, +rend votre sexe confiant et crédule; mais apprenez dans quel piège on +vous attiroit. Cette femme m'a fait donner avis de tout, apparemment +pour écarter une rivale aussi dangereuse que vous. J'en frémis! le plus +abominable complot entre Almaviva, Figaro et cet Alonzo, cet Élève +supposé de Bazile, qui porte un autre nom et n'est que le vil agent du +Comte, alloit vous entraîner dans un abîme dont rien n'eût pu vous +tirer. + +ROSINE, _accablée_. + +Quelle horreur!... quoi Lindor?... quoi ce jeune homme... + +BARTOLO, _à part_. + +Ah! c'est Lindor. + +ROSINE. + +C'est pour le Comte Almaviva... C'est pour un autre... + +BARTOLO. + +Voilà ce qu'on m'a dit en me remettant votre lettre. + +ROSINE, _outrée_. + +Ah quelle indignité!... Il en sera puni.--Monsieur, vous avez désiré de +m'épouser? + +BARTOLO. + +Tu connois la vivacité de mes sentimens. + +ROSINE. + +S'il peut vous en rester encore, je suis à vous[136]. + +BARTOLO. + +Eh bien! le Notaire viendra cette nuit même. + +ROSINE. + +Ce n'est pas tout; ô Ciel! suis-je assez humiliée!... Apprenez que dans +peu le perfide ose entrer par cette jalousie, dont ils ont eu l'art de +vous dérober la clé. + +BARTOLO, _regardant au trousseau_. + +Ah, les scélérats! Mon enfant, je ne te quitte plus. + +ROSINE, _avec effroi_. + +Ah, Monsieur, et s'ils sont armés? + +BARTOLO. + +Tu as raison; je perdrois ma vengeance[137]. Monte chez Marceline: +enferme-toi chez elle à double tour. Je vais chercher main-forte, et +l'attendre auprès de la maison. Arrêté comme voleur, nous aurons le +plaisir d'en être à la fois vengés et délivrés! Et compte que mon amour +te dédommagera... + +ROSINE, _au désespoir_. + +Oubliez seulement mon erreur. (_A part._) Ah, je m'en punis assez! + +BARTOLO, _s'en allant_. + +Allons nous embusquer. A la fin je la tiens. + + (_Il sort_.) + + +SCENE IV. + +ROSINE, _seule_. + +Son amour me dédommagera... Malheureuse!... (_Elle tire son mouchoir, et +s'abandonne aux larmes._) Que faire?... Il va venir. Je veux rester, et +feindre avec lui, pour le contempler un moment dans toute sa noirceur. +La bassesse de son procédé sera mon préservatif... Ah! j'en ai grand +besoin. Figure noble! air doux! une voix si tendre[138]!... et ce n'est +que le vil agent d'un corrupteur! Ah malheureuse! malheureuse!... Ciel! +on ouvre la jalousie! (_Elle se sauve._) + + +SCENE V. + +LE COMTE, FIGARO, _enveloppé d'un manteau, paroît à la fenêtre_. + +FIGARO _parle en dehors_. + +Quelqu'un s'enfuit; entrerai-je? + +LE COMTE, _en dehors_. + +Un homme? + +FIGARO. + +Non. + +LE COMTE. + +C'est Rosine que ta figure atroce aura mise en fuite. + +FIGARO _saute dans la chambre_. + +Ma foi je le crois... Nous voici enfin arrivés, malgré la pluie, la +foudre et les éclairs. + +LE COMTE, _enveloppé d'un long manteau_. + +Donne-moi la main. (_Il saute à son tour._) A nous la victoire. + +FIGARO _jette son manteau_. + +Nous sommes tous percés. Charmant temps pour aller en bonne fortune! +Monseigneur, comment trouvez-vous cette nuit? + +LE COMTE. + +Superbe pour un Amant. + +FIGARO. + +Oui, mais pour un confident?... Et si quelqu'un alloit nous surprendre +ici? + +LE COMTE. + +N'es-tu pas avec moi? J'ai bien une autre inquiétude? c'est de la +déterminer à quitter sur-le-champ la maison du Tuteur. + +FIGARO. + +Vous avez pour vous trois passions toutes puissantes sur le beau sexe: +l'amour, la haine, et la crainte. + +LE COMTE _regarde dans l'obscurité_. + +Comment lui annoncer brusquement que le Notaire l'attend chez toi pour +nous unir? Elle trouvera mon projet bien hardi. Elle va me nommer +audacieux. + +FIGARO. + +Si elle vous nomme audacieux, vous l'appellerez cruelle. Les femmes +aiment beaucoup qu'on les appelle cruelles[139]. Au surplus, si son +amour est tel que vous le désirez, vous lui direz qui vous êtes; elle ne +doutera plus de vos sentimens. + + +SCENE VI. + +LE COMTE, ROSINE, FIGARO. + +_Figaro allume toutes les bougies qui sont sur la table._ + +LE COMTE. + +La voici.--Ma belle Rosine!... + +ROSINE, _d'un ton très-composé_. + +Je commençois, Monsieur, à craindre que vous ne vinssiez pas. + +LE COMTE. + +Charmante inquiétude[140]!... Mademoiselle, il ne me convient point +d'abuser des circonstances pour vous proposer de partager le sort d'un +infortuné; mais, quelqu'asyle que vous choisissiez, je jure mon +honneur... + +ROSINE. + +Monsieur, si le don de ma main n'avoit pas dû suivre à l'instant celui +de mon coeur, vous ne seriez pas ici. Que la nécessité justifie à vos +yeux ce que cette entrevue a d'irrégulier! + +LE COMTE. + +Vous, Rosine! la compagne d'un malheureux! sans fortune, sans +naissance!... + +ROSINE. + +La naissance, la fortune! Laissons-là les jeux du hasard, et si vous +m'assurez que vos intentions sont pures... + +LE COMTE, _à ses pieds_. + +Ah! Rosine! je vous adore!... + +ROSINE, _indignée_. + +Arrêtez, malheureux!... vous osez profaner!... tu m'adores!... Vas! tu +n'es plus dangereux pour moi[141]; j'attendois ce mot pour te détester. +Mais avant de t'abandonner au remords qui t'attend (_en pleurant_), +apprends que je t'aimois; apprends que je faisois mon bonheur de +partager ton mauvais sort. Misérable Lindor! j'allois tout quitter pour +te suivre. Mais le lâche abus que tu as fait de mes bontés, et +l'indignité de cet affreux Comte Almaviva, à qui tu me vendois, ont +fait rentrer dans mes mains ce témoignage de ma foiblesse. Connois-tu +cette lettre? + +LE COMTE, _vivement_. + +Que votre Tuteur vous a remise? + +ROSINE, _fièrement_. + +Oui, je lui en ai l'obligation. + +LE COMTE. + +Dieux, que je suis heureux! Il la tient de moi. Dans mon embarras, hier, +je m'en suis servi pour arracher sa confiance, et je n'ai pu trouver +l'instant de vous en informer. Ah, Rosine! il est donc vrai que vous +m'aimiez véritablement!... + +FIGARO[142]. + +Monseigneur, vous cherchiez une femme qui vous aimât pour vous-même... + +ROSINE. + +Monseigneur! que dit-il? + +LE COMTE, _jettant son large manteau, paroît en habit magnifique_. + +O la plus aimée des femmes! il n'est plus temps de vous abuser: +l'heureux homme que vous voyez à vos pieds n'est point Lindor; je suis +le Comte Almaviva, qui meurt d'amour et vous cherche en vain depuis six +mois. + +ROSINE _tombe dans les bras du Comte_. + +Ah!... + +LE COMTE, _effrayé_. + +Figaro? + +FIGARO. + +Point d'inquiétude, Monseigneur; la douce émotion de la joie n'a jamais +de suites fâcheuses; la voilà, la voilà qui reprend ses sens; morbleu +qu'elle est belle! + +ROSINE. + +A Lindor!.... Ah Monsieur! que je suis coupable! j'allois me donner +cette nuit même à mon Tuteur. + +LE COMTE. + +Vous, Rosine! + +ROSINE. + +Ne voyez que ma punition! J'aurois passé ma vie à vous détester. Ah +Lindor! le plus affreux supplice n'est-il pas de haïr, quand on sent +qu'on est faite pour aimer? + +FIGARO _regarde à la fenêtre_. + +Monseigneur, le retour est fermé; l'échelle est enlevée. + +LE COMTE. + +Enlevée! + +ROSINE, _troublée_. + +Oui, c'est moi... c'est le Docteur. Voilà le fruit de ma crédulité. Il +m'a trompée. J'ai tout avoué, tout trahi: il sait que vous êtes ici, et +va venir avec main-forte. + +FIGARO _regarde encore_. + +Monseigneur! on ouvre la porte de la rue. + +ROSINE, _courant dans les bras du Comte, avec frayeur_. + +Ah Lindor! + +LE COMTE, _avec fermeté_. + +Rosine, vous m'aimez! Je ne crains personne; et vous serez ma +femme[143]. J'aurai donc le plaisir de punir à mon gré l'odieux +vieillard!... + +ROSINE. + +Non, non, grâce pour lui, cher Lindor! Mon coeur est si plein, que la +vengeance ne peut y trouver place. + + +SCENE VII. + +LE NOTAIRE, DON BAZILE, LES ACTEURS PRÉCÉDENS. + +FIGARO. + +Monseigneur, c'est notre Notaire. + +LE COMTE. + +Et l'ami Bazile avec lui. + +BAZILE. + +Ah! qu'est-ce que j'apperçois? + +FIGARO. + +Eh! par quel hazard, notre ami... + +BAZILE. + +Par quel accident, Messieurs... + +LE NOTAIRE. + +Sont-ce là les futurs conjoints? + +LE COMTE. + +Oui, Monsieur. Vous deviez unir la Signora Rosine et moi cette nuit, +chez le Barbier Figaro; mais nous avons préféré cette maison, pour des +raisons que vous saurez. Avez-vous notre contrat? + +LE NOTAIRE. + +J'ai donc l'honneur de parler à son Excellence Monseigneur le Comte +Almaviva? + +FIGARO. + +Précisément. + +BAZILE, _à part_[144]. + +Si c'est pour cela qu'il m'a donné le passe-par-tout... + +LE NOTAIRE. + +C'est que j'ai deux contrats de mariage, Monseigneur; ne confondons +point: voici le vôtre; et c'est ici celui du seigneur Bartholo avec la +Signora... Rosine aussi. Les Demoiselles apparemment sont deux soeurs +qui portent le même nom. + +LE COMTE. + +Signons toujours. Don Bazile voudra bien nous servir de second témoin. +(_Ils signent._) + +BAZILE. + +Mais, votre Excellence... je ne comprens pas... + +LE COMTE. + +Mon Maître Bazile, un rien vous embarrasse, et tout vous étonne. + +BAZILE. + +Monseigneur... Mais si le Docteur... + +LE COMTE, _lui jettant une bourse_. + +Vous faites l'enfant! Signez donc vîte. + +BAZILE, _étonné_. + +Ah! ah!... + +FIGARO. + +Où donc est la difficulté de signer! + +BAZILE, _pesant la bourse_[145]. + +Il n'y en a plus; mais c'est que moi, quand j'ai donné ma parole une +fois, il faut des motifs d'un grand poids... + + (_Il signe_[146].) + + +SCENE DERNIERE. + + BARTHOLO, UN ALCADE, DES ALGUASILS, DES VALETS _avec des + flambeaux_, et LES ACTEURS PRÉCÉDENS. + + BARTOLO _voit le Comte baiser la main de Rosine, et Figaro qui + embrasse grotesquement Don Bazile: il crie en prenant le Notaire à + la gorge_[147]. + +Rosine avec ces fripons! arrêtez tout le monde. J'en tiens un au collet. + +LE NOTAIRE. + +C'est votre Notaire. + +BAZILE. + +C'est votre Notaire. Vous moquez-vous? + +BARTOLO. + +Ah! Don Bazile. Eh, comment êtes-vous ici? + +BAZILE. + +Mais plutôt vous, comment n'y êtes-vous pas[148]? + +L'ALCADE, _montrant Figaro_. + +Un moment; je connais celui-ci. Que viens-tu faire en cette maison, à +des heures indues? + +FIGARO. + +Heure indue? Monsieur voit bien qu'il est aussi près du matin que du +soir. D'ailleurs, je suis de la compagnie de son Excellence le Comte +Almaviva. + +BARTOLO. + +Almaviva? + +L'ALCADE. + +Ce ne sont pas des voleurs? + +BARTOLO. + +Laissons cela.--Par-tout ailleurs, Monsieur le Comte, je suis le +serviteur de votre Excellence; mais vous sentez que la supériorité du +rang est ici sans force. Ayez, s'il vous plaît, la bonté de vous +retirer. + +LE COMTE. + +Oui, le rang doit être ici sans force; mais ce qui en a beaucoup est la +préférence que Mademoiselle vient de m'accorder sur vous, en se donnant +à moi volontairement. + +BARTOLO. + +Que dit-il, Rosine? + +ROSINE[149]. + +Il dit vrai. D'où naît votre étonnement? Ne devois-je pas cette nuit +même être vengée d'un trompeur? Je la suis. + +BAZILE. + +Quand je vous disois que c'étoit le Comte lui-même, Docteur? + +BARTOLO. + +Que m'importe à moi? Plaisant mariage! Où sont les témoins? + +LE NOTAIRE. + +Il n'y manque rien. Je suis assisté de ces deux Messieurs. + +BARTOLO. + +Comment, Bazile! vous avez signé? + +BAZILE. + +Que voulez-vous? Ce diable d'homme a toujours ses poches pleines +d'argumens irrésistibles. + +BARTOLO. + +Je me moque de ses argumens. J'userai de mon autorité. + +LE COMTE. + +Vous l'avez perdue[150], en en abusant. + +BARTOLO. + +La demoiselle est mineure. + +FIGARO. + +Elle vient de s'émanciper. + +BARTOLO[151]. + +Qui te parle à toi, maître fripon? + +LE COMTE. + +Mademoiselle est noble et belle; je suis homme de qualité, jeune et +riche; elle est ma femme; à ce titre qui nous honore également, +prétend-t-on me la disputer[152]? + +BARTOLO. + +Jamais on ne l'ôtera de mes mains. + +LE COMTE. + +Elle n'est plus en votre pouvoir. Je la mets sous l'autorité des Loix; +et Monsieur, que vous avez amené vous-même, la protégera contre la +violence que vous voulez lui faire. Les vrais magistrats sont les +soutiens de tous ceux qu'on opprime. + +L'ALCADE. + +Certainement. Et cette inutile résistance au plus honorable mariage +indique assez sa frayeur sur la mauvaise administration des biens de sa +pupille, dont il faudra qu'il rende compte. + +LE COMTE. + +Ah! qu'il consente à tout, et je ne lui demande rien. + +FIGARO. + +Que la quittance de mes cent écus: ne perdons pas la tête. + +BARTOLO, _irrité_. + +Ils étoient tous contre moi; je me suis fourré la tête dans un guêpier! + +BAZILE. + +Quel guêpier! Ne pouvant avoir la femme, calculez, Docteur, que l'argent +vous reste; et... + +BARTOLO. + +Eh! laissez-moi donc en repos, Bazile! Vous ne songez qu'à l'argent. Je +me soucie bien de l'argent, moi! A la bonne heure, je le garde; mais +croyez-vous que ce soit le motif qui me détermine? (_Il signe._) + +FIGARO, _riant_. + +Ah, ah, ah! Monseigneur; ils sont de la même famille[153]. + +LE NOTAIRE. + +Mais, Messieurs, je n'y comprends plus rien. Est-ce qu'elles ne sont pas +deux Demoiselles qui portent le même nom? + +FIGARO. + +Non, Monsieur, elles ne sont qu'une[154]. + +BARTOLO, _se désolant_. + +Et moi qui leur ai enlevé l'échelle, pour que le mariage fût plus sûr! +Ah! je me suis perdu faute de soins. + +FIGARO. + +Faute de sens. Mais soyons vrais, Docteur; quand la jeunesse et l'amour +sont d'accord pour tromper un vieillard, tout ce qu'il fait pour +l'empêcher peut bien s'appeler à bon droit la _Précaution inutile_. + +FIN DU QUATRIÈME ET DERNIER ACTE. + + + +_APPROBATION._ + +J'ai lu, par l'ordre de Monsieur le Lieutenant-Général de Police, _le +Barbier de Séville_, Comédie en prose, et en quatre Actes; et j'ai cru +qu'on pouvoit en permettre l'impression. A Paris, ce 29 Décembre 1774. + + CRÉBILLON. + + * * * * * + +_Vu l'Approbation, permis d'imprimer, ce 31 Janvier 1775._ + + LENOIR. + + * * * * * + +_Achevé d'imprimer, le 30 mai 1775._ + + + + +VARIANTES + + + +_Variante I._ + +C'est pour le coup qu'il me regarderait comme un Espagnol du temps de +Charles-Quint. + +_Var. II._ + +_Il chantronne_ (sic) _gaiment à sa fantaisie un papier à la main_. + +_Var. III._ + +Jusques-là, ça va bien, mais il faut finir, écorcher la queue, et voilà +le rude. + +_Var. IV._ + +Je voudrais finir par quelque chose de brillant, de claquant. + +_Var. V._ + +Quand il y aura de la musique là-dessus, nous verrons si ces messieurs +trouvent encore que je ne sais ce que je dis. + +_Var. VI._ + +Ne vois-tu pas que je veux être ignoré? + +_Var. VII._ + +Le Ministre ayant égard à la lettre que Votre Excellence lui avait +écrite en ma faveur... + +_Var. VIII._ + +Non, à l'École vétérinaire d'Alcala. + +_Le Comte._ + +Beau début dans le monde! + +_Var. IX._ + +...de certaines gens. + +_Var. X._ + +Il y aurait des maîtres qui ne seraient pas dignes d'être valets. + +_Var. XI._ + +FIGARO _s'arrête et examine ce que fait le Comte, qui, en regardant la +jalousie, lui dit_: + +LE COMTE. + +Dis toujours, je t'entends de reste. + +FIGARO. + +Avant de m'éloigner de la capitale, je voulus essayer mes talents... + +_Var. XII._ + +FIGARO. + +Ne pensez pas à rire. + +LE COMTE. + +Le théâtre de la Nation, toi? + +FIGARO. + +Oui, moi, j'ai fait deux opéras-comiques. + +LE COMTE. + +Ah! je vous entends. + +_Var. XIII._ + +Sa joyeuse colère me réjouit! Mais tu ne me dis pas ce qui t'a fait +quitter Madrid et ta conduite au midi de l'Espagne? + +_Var. XIV._ + +...à tel point affamés et multipliés dans la capitale qu'ils +s'entredévoraient pour y vivre, et que, livrés au mépris... + +_Var. XV._ + +A la fin, j'ai quitté Madrid. + +_Var. XVI._ + +Me moquant des sots... + +_Var. XVII._ + +Ta philosophie me paraît assez gaie. + +_Var. XVIII._ + +Sans l'opéra-comique et les mille et un journaux qui relèvent un peu sa +gloire. + +_Var. XIX._ + +Le diable l'a-t'il emporté? + +_Var. XX._ + +FIGARO, _allant sous le balcon_. + +De ce côté-ci, pour que la vue ne puisse pas plonger sur nous. + +LE COMTE. + +C'est un billet. + +FIGARO. + +Fort bien! il demandait... + +_Var. XXI._ + +Ce tour-là manquait à ma collection, je m'en souviendrai. + +LE COMTE, _baisant le papier_. + +Ma chère Rosine!... + +FIGARO, _levant son chapeau en l'air et contrefaisant la voix du +docteur_. + +«Sans l'opéra-comique et les mille et un journaux qui relèvent un peu sa +gloire...» (_Il laisse tomber son chapeau._) Paf! le papier à bas! +(_Contrefaisant la voix de Rosine._) Ma chanson! ma chanson!... (_Il +rit._) Ah! ahi!... + +_Var. XXII._ + +Ma vie entière ne suffira pas... + +_Var. XXIII._ + +Pesez tout à cette balance, et personne ne vous trompera. + +_Var. XXIV._ + +Bien choisi à vous, la peste! C'est un morceau de prince! + +_Var. XXV._ + +Il paraît un peu brutal? + +FIGARO. + +Vous lui faites grâce du peu, il l'est excessivement. + +LE COMTE. + +Tant mieux. Ses moyens de plaire? + +FIGARO. + +Nuls. + +_Var. XXVI._ + +On dit que la crainte des galants... + +_Var. XXVII._ + +Tant mieux! tant mieux!... + +FIGARO. + +A tous ces _tant mieux_ oserais-je demander à Votre Excellence ce +qu'elle trouve de favorable dans ma description? + +LE COMTE. + +C'est que j'ai souvent remarqué que les moyens que les hommes emploient +pour s'assurer d'un bien sont précisément ce qui le leur fait perdre. + +FIGARO. + +Pour que la maxime ne tourne pas contre vous, avant d'agir, laissez-moi +sonder le terrain, et tâchez de lire au coeur de la dame. + +LE COMTE. + +Aurais-tu de l'accès? + +_Var. XXVIII._ + +LE COMTE. + +En lui parlant, Figaro, examines si bien ses yeux, ses joues, le +mouvement de ses lèvres et de ses doigts, enfin toute sa personne, +qu'elle ne puisse t'échapper. + +FIGARO. + +Le Ciel l'en préserve, elle serait bien rusée. + +LE COMTE. + +Si elle te reçoit debout, prends garde à son maintien. L'impatience et +l'amour, mon ami, se décèlent, en écoutant, par une inquiétude générale, +un vacillement du corps... + +FIGARO. + +Oui! passant d'un pied sur l'autre. + +LE COMTE. + +Observe bien ce qu'elle dit, ce qu'elle ne dit pas, si sa respiration se +précipite, si sa parole est brève, sa voix mal assurée, si elle retient +ses phrases à moitié, si elle répète deux fois la même chose en +répondant... + +FIGARO. + +Je la vois, je la vois! Comme vous peignez, Monseigneur; vous méritez de +réussir et j'y vais travailler. + +_Var. XXIX._ + +A Merveille! + +_Var. XXX._ + +J'ai joué Montauciel[155] à Madrid en société. + +_Var. XXXI._ + +FIGARO. + +Je vais me glisser dans la maison. Acceptez une mauvaise retraite chez +moi; vous y serez plutôt instruit que dans une auberge où l'on peut nous +remarquer. + +LE COMTE. + +Tu parles bien. + +FIGARO. + +Ce n'est rien que cela; vous me verrez agir. + +(_Il voit sortir Bartholo, et rentre où est le Comte._) + +_Dans le manuscrit, la scène finit là. Ici se place alors la scène +VIIIe du deuxième acte, formant ainsi dans le manuscrit la scène +VIe du premier, avec des variantes qu'on trouvera indiquées plus +loin._ + +_Var. XXXII._ + +Demain, il épouse Rosine, et je suis découvert. + +_Var. XXXIII._ + +Allons, qu'un vil effroi ne rende pas mes forces inutiles; l'audace de +lutter contre les obstacles est la vertu qui les fait surmonter. + +FIGARO. + +Bravo! la maxime d'Horace! + +LE COMTE. + +Elle écoute sûrement derrière la jalousie. + +_Var. XXXIV._ + + Vous l'ordonnez, je me ferai connaître. + Plus inconnu, je pouvais admirer... + +_Var. XXXV._ + + Je suis Lindor, le Tage m'a vu naître; + Mes voeux sont ceux d'un timide écolier: + Que n'ai-je, hélas! d'un brillant chevalier + A vous offrir la main et le bien-être!... + +_Var. XXXVI._ + +Rien ne m'apprend que l'on m'ait entendu. Si je recommençais? + +_Var. XXXVII._ + +Ah, c'en est fait! je suis à ma Rosine. (_Il baise la lettre._) + +_Var. XXXVIII._ + +Vous, Monseigneur, l'habit de guerre et le billet de logement! Je vous +rejoins dans ma boutique... + +_Var. XXXIX._ + +Il y a tant de méchantes gens! + +_Var. XL._ + +Si mon tuteur rentrait, je ne pourrais plus savoir... + +_Var. XLI._ + +Il brûle de venir vous apprendre lui-même... + +ROSINE. + +Qu'il s'en garde bien, il perdrait tout! + +FIGARO. + +Ne craignez rien, je viens de vous débarrasser de tous vos surveillants +jusqu'à demain. + +ROSINE. + +Je ne lui défends pas de m'aimer, mais qu'il ne fasse aucune +imprudence!... + +FIGARO. + +Si vous le lui ordonniez par un mot de lettre? + +_Var. XLII._ + +_Dans le manuscrit la scène finit ainsi:_ + +ROSINE. + +Allez, mon cher Figaro, et prenez bien garde en sortant. + +_Var. XLIII._ + +ROSINE _va à la fenêtre_. + +Il est passé... voyons ce qu'on m'écrit; ah! j'entends mon tuteur; +serrons la lettre et reprenons mon ouvrage. + +_Var. XLIV._ + +Il a donné des pilules à l'Éveillé. + +_Var. XLV._ + +Oh! le rusé vieillard! + +_Var. XLVI._ + +ROSINE. + +Examinez encore si la cheminée n'a pas trop d'ouverture en haut. + +BARTOLO. + +Vous avez raison, je l'avais oublié. + +ROSINE. + +Voyez si l'on ne pourrait pas glisser un billet par-dessous la porte. + +BARTOLO. + +Il n'y aurait point de mal quelles traînassent toutes sur les planchers; +on cherche souvent d'où vient un rhumatisme... Vous riez? + +ROSINE. + +D'honneur! qui nous entendrait croirait que tout ceci n'est qu'un +badinage!... + +_Var. XLVII._ + +Je l'ai vu un moment. (_A part._) Il l'apprendrait d'ailleurs. + +_Var. XLVIII._ + +BARTOLO. + +Dorénavant, Madame, quand j'irai par la ville ne trouvez pas mauvais que +je vous enferme sous clef. + +_Var. XLIX._ + +L'ÉVEILLÉ, _criant_. + +La Jeunesse!... la Jeunesse!... Aye! aye! + +_Var. L._ + +BARTOLO, _le frappant_. + +Tiens, avec ton Monsieur Figaro! + +L'ÉVEILLÉ, _faisant un saut de frayeur_. + +Ah! bon Dieu!... + +_Var. LI._ + +De la justice... il me répond!... C'est bon entre vous, misérables, la +justice; je vous paie pour que vous me serviez, mais je suis votre +maître pour avoir raison, toujours raison! + +_Var. LII._ + +ROSINE. + +Allez vous coucher, mes enfants, vous en avez besoin! + +BARTOLO. + +Sans doute, signora, protégez-les contre moi! Ils ne sont pas assez +insolents! + +_Var. LIII._ + +Cette fameuse tirade «de la Calomnie» ne se trouve pas dans le manuscrit +de la Comédie française. + +_Var. LIV._ + +...Sont des disonnances qu'on doit sauver par la consonnance de l'or. + +_Var. LV._ + +C'est ce que nous verrons, lorsque je vais vous confronter avec un +témoin irréprochable[156] et tout prêt à déposer contre vous. + +ROSINE, _un peu troublée_. + +(_A part._) J'étais seule... (_Haut._) Qu'il paraisse donc ce témoin; je +suis curieuse de le voir. + +_Var. LVI._ + +ROSINE, _se retournant et se mordant le doigt_. + +_Var. LVII._ + +Je tiens la réponse à votre lettre. + +_Var. LVIII._ + +Voici d'après le manuscrit le signalement dans son entier: + + AIR: _Ici sont venus en personne_. + + Le chef branlant, la tête chauve, + Les yeux vairons, le regard fauve, + L'air farouche d'un Algonquin[157], + La taille lourde et déjetée, + L'épaule droite surmontée, + Le teint grenu d'un maroquin, + Le nez fait comme un baldaquin, + La jambe pote[158] et circonflexe, + Le ton bourru, la voix perplexe, + Tous les appétits destructeurs, + Enfin la perle des Docteurs[159]. + +_Var. LIX._ + +BARTOLO, _s'échauffant_. + +Chez un confrère?... + +LE COMTE. + +De la douceur, docteur Porc-à-l'auge! + +_Var. LX._ + +Ah docteur Pot-à-l'eau! + +_Var. LXI._ + +Eh bien, avec les vôtres il n'y avait qu'à vous laisser encore traiter +les nôtres; la cavalerie du roi aurait été bientôt troussée!... + +_Var. LXII._ + +...Moi poli et vous jolie sont deux qualités qui vont fort bien. + +_Var. LXIII._ + +Je crains seulement que vous ne m'entendiez pas bien; je ne parle pas +tout à fait comme je le voudrais. + +BARTOLO. + +On le voit de reste. + +_Var. LXIV._ + +...Que par ma place de médecin des hopitaux... + +_Var. LXV._ + +Comment nous retourner? + +_Var. LXVI._ + +Décamper! Ce mot exact à l'armée se prend toujours en mauvaise part dans +les villes... Montrez-moi le brevet de votre place. + +_Var. LXVII._ + +Nous quitter, après tout ce que j'ai fait! + +ROSINE. + +Il le faut! + +_Var. LXVIII._ + +LE COMTE _veut lui baiser la main; elle la retire_. + +BARTOLO. + +Passez toujours de ce côté-là... + +LE COMTE. + +Ah vous êtes un peu... là... ce qu'on appelle méfiant. (_Il chante._) + + AIR: _M. l'Archevêque de Paris est grand solitaire_. + + Quand je rencontre en belle humeur + Quelque Dondon jolie, + J'ly fais des es... + J'ly fais des es... + J'ly fais des espiégleries, + Docteur, + Sans en avoir envie. + +Seulement pour rire un moment!... + +BARTOLO _lit_. + +Charles, par la grâce de Dieu, roi d'Espagne, em... em... ah!... sur les +bons et fidèles témoignages qui nous ont été rendus de la personne de +Claude Blaise Guignolet Bartholo, de ses sens, capacités... (_Ils se +font des signes pendant ce temps._) Vous n'écoutez pas? + +_Var. LXIX._ + +Quelle insolence!... + +LE COMTE. + +Hé! je m'en rapporte... on ne loge pas de soldats ici... Bonsoir!... + +_Var. LXX_. + +BARTOLO. + +Rosine et moi, nous sommes les ennemis; allez mettre ailleurs l'armée en +présence. + +_Var. LXXI._ + +Vous mériteriez que je le remisse à votre mari pour vous punir de +m'avoir refusé votre main à baiser. + +_Var. LXXII._ + +(_Le Comte baise la main de Rosine._) + +BARTOLO. + +Comment donc, vous lui baisez la main? Sortez d'ici, et je vais à +l'instant me plaindre à votre capitaine! + +LE COMTE. + +A l'instant? à mon capitaine? Supérieurement bien vu, docteur. Et +aussitôt que mon capitaine l'apprendra, soyez sûr qu'il va me rabattre +ce baiser-là sur ma paye. + +_Var. LXXIII._ + +ROSINE. + +Vous ne me frapperez pas peut-être? + +BARTOLO. + +Je l'aurai de force ou de gré!... + +_Var. LXXIV._ + +ROSINE. + +Mon sang bouillonne, une chaleur horrible... + +(_Elle tire son mouchoir de sa poche, elle dénoue le ruban de sa pièce +d'estomac, la lettre tombe._) + +_Var. LXXV._ + +Le pouls est pourtant assez égal. (_A part._) Sans mes lunettes, je n'y +vois que du noir et du blanc... Les voici. + +_Var. LXXVI._ + +Il sent son tort, je le tiens à mon tour. + +_Var. LXXVII._ + +Par amitié. + +ROSINE. + +Vous ne méritez pas le moindre sentiment. + +_Var. LXXVIII._ + +(_Elle lit._) «...Une querelle ouverte avec votre tuteur, et si quelque +chose dérangeait le projet que vous venez de lire, _je vous demande en +grâce une conversation cette nuit à travers votre jalousie_.» Hélas! j'y +consens, mais comment le lui faire savoir? + +_Var. LXXIX._ + +Monsieur, permettez... + +BARTOLO. + +Quoi permettre? (_A part._) Cet homme m'est suspect. (_Haut._) Si vous +ne voulez pas absolument que j'y aille, que demandez-vous ici? + +_Var. LXXX._ + +Vous vous moquez! J'espère avant peu vous convaincre que personne ne +désire autant que moi le mariage de la Signora. + +BARTOLO. + +Comment vous marquer ma reconnaissance? + +_Var. LXXXI._ + +BARTOLO. + +C'est ce dont il m'avait flatté ce matin. + +LE COMTE. + +Vous voyez si j'impose. Le déménagement du Comte nous dérobe sa marche, +il faut se presser. + +BARTOLO. + +Vous avez raison. + +LE COMTE. + +Mon avis est que nous venions demain bien accompagnés. + +_Var. LXXXII._ + +Attendez, vous êtes son élève? + +LE COMTE. + +C'est... c'est le nom que j'ai pris pour m'introduire ici. + +BARTOLO. + +Par conséquent, musicien. + +_Var. LXXXIII._ + +Plutôt deux pour vous plaire. + +_Var. LXXXIV._ + +Je vais enfin voir ma Rosine; contiens-toi, mon coeur! Ne va pas +m'exposer à ton tour... Ingrate Rosine, ton amant est près de toi et +ton coeur ne te dit rien... La voici; craignons de lui causer trop de +surprise en nous montrant tout d'abord. + +_Var. LXXXV._ + +Un siége! un siége! + +_Var. LXXXVI._ + +Je vais te chercher un verre d'eau. + +LE COMTE, _pendant qu'il va chercher un verre d'eau_. + +Ah! Rosine. + +ROSINE. + +J'ai fait ce que vous m'avez prescrit; comment revenir actuellement? + +_Var. LXXXVII._ + +BARTOLO _apporte un verre d'eau_. + +Tiens, mignonette, bois ceci. + +_Var. LXXXVIII._ + +Commençons donc. (_A Bartholo._) Ah! monsieur, donnez-moi le papier qui +est là-dedans sur mon clavecin. (_Bartholo sort et revient aussitôt._) + +BARTOLO. + +Seigneur Alonzo, vous-êtes plus au faite de ces choses que moi. (_Le +Comte sort._) + + +SCÈNE V. + +BARTHOLO, ROSINE. + +ROSINE. + +Mon Dieu! prenez bien garde que vos émissaires mêmes ne restent une +minute avec moi. + +BARTOLO. + +Où vas-tu chercher de pareilles idées? Je t'assure ma petite... + + +SCÈNE VI. + +LES MÊMES, LE COMTE, _rentrant_. + +LE COMTE. + +Il n'y avait que celui-là sur le pupitre. Est-ce celui que vous +demandez, madame? + +ROSINE. + +Précisément, seigneur don?... + +LE COMTE. + +Alonzo, pour vous servir. + +ROSINE. + +Oui, Alonzo; pardon, je ne l'oublierai plus. + +_Var. LXXXIX._ + +FIGARO, _à part_. + +Qu'est ceci? l'amant danse et rit avec le tuteur! Il en sait plus que je +ne croyais. + +BARTOLO, _apercevant Figaro_. + +Eh, entrez donc, Monsieur le Barbier; entrez!... + +FIGARO _salue_. + +Monsieur! (_A part au Comte._) Bravo, Monseigneur! + +_Var. XC._ + +FIGARO _fait des signaux de la main par derrière au Comte_. + +Ah bien, tenez, Messieurs, puisque nous sommes sur ce chapitre, je vous +dirai la réponse que je faisais faire à un homme de ma profession sur +pareille apostrophe dans un opéra-comique de ma façon qui n'a eu qu'un +quart de chute à Madrid. + +LE COMTE. + +Qu'entendez-vous par un quart de chute? + +FIGARO, _faisant des signaux de la main au Comte_. + +Monsieur, c'est que je n'ai tombé que devant le sénat comique du +_scenario_; ils m'ont épargné la chute entière en refusant de me jouer. +Ah! si j'avais là mon musicien, mon chanteur, mon orquestre (_sic_), mes +cors de chasse, mon fifre et mes timballes, car je ne puis chanter à +moins d'un train du diable à mes trousses. N'importe, je vais vous lire +le morceau. (_Il tire un grand papier au dos duquel sont écrits en gros +caractères ces mots_: DEMANDEZ TOUT BAS OÙ L SERRE LA CLEF DE LA +JALOUSIE, _et pendant qu'il débite l'ariette, il tient le papier de +façon que le public et le Comte puissent lire le verso_.) C'est une +ariette de bravoure majestueuse: + + J'aime mieux être un bon Barbier, + Traînant ma poudreuse mantille; + Tout bon auteur de son métier + Est souvent forcé de piller, + Grapiller, + Houspiller... + +Un grand coup d'orquestre! Brouuuum! + + Il vous pille + Chez ses devanciers les Auteurs; + +Turelu, turelu; les flûtes: Brouuum!... + + Il grapille, + Dans la Bourse des Amateurs. + +Tirelan, tirelan tam, tam; les haut bois! + + Il houspille, + Hélas! à regret le public + Quand il le rassemble en pic-nic (_sic_) + Pour écouter sa triste affaire... + +Ah! que c'est bien dit: «Sa triste affaire!» Ici vous entendez, +Messieurs: _public_, _pic-nic_. Pou, pou, pou, les bassons, reprise +vivement; gros violons, moyens violons, petits violons, cors, +cornillons, cornets, tambours, tambourins, quintons, flutais, +flageolets, galoubets et autres siffleurs de même farine. Sa triste +affaire, avons nous dit... + +_Reprise_: + + D'abord il a fallu la faire, + Souvent ensuite la défaire, + Au gré des acteurs la refaire, + En en parlant n'oser surfaire, + Presque toujours se contrefaire, + Et n'obtenir pour tout salaire + Que les brouhahas du parterre, + La critique du monde entier; + Enfin, pour coup de pied dernier, + La ruade folliculaire. + Ah! quel triste, quel sot métier, + J'aime mieux être un bon Barbier (_bis_), + un bon Barbier, + bier, + bier. + +BARTOLO. + +Assurément, voilà une belle poussée! + +LE COMTE, _bas à Rosine_. + +Vous avez lu le papier? + +ROSINE, _bas_. + +Oui, à sa ceinture. + +FIGARO. + +Une telle ariette n'avoir pas été exécutée! Y eut-il jamais un pareil +revers! (_Il montre au Comte le dos du papier._) + +LE COMTE. + +Je conçois qu'on s'en occupe. Seriez-vous par hasard celui qu'on nomme +ici le Barbier de Séville par excellence? + +FIGARO. + +Monsieur, Excellence vous-même! + +LE COMTE. + +Auteur d'un couplet mis au bas du portrait d'une très-belle dame +habillée en sous-tourière?... + +FIGARO, _cherchant à comprendre_. + +Il se peut, Monsieur. + +LE COMTE, _à Bartholo_. + +Les vers ne sont pas mal faits, quoique sur un air commun. Voici le +couplet. (_A part._) Moi qui allais chanter! _Il débite_: + + Pour irriter nos désirs, + Soeur Vénus dessous la bure + Tient la clef de nos plaisirs. + +FIGARO. + +Turelure! + +LE COMTE. + +Attachée à sa ceinture. + +FIGARO. + +Robin Turelure, relure[160]... + +ROSINE. + +Il est très-joli. + +BARTOLO. + +Plein de sel et de délicatesse... + +FIGARO. + +Il n'est pas de moi; j'en connais l'auteur. Charmant! Vénus, sa +ceinture, la clef... moi je vois le trousseau! Charmant! un pareil +ouvrage n'est pas facile à faire!... + +BARTOLO. + +Non, je vous assure. Voilà comme j'aime une chanson, où l'on détourne +agréablement... (_A Figaro, qui tient le papier de son ariette à moitié +roulé._) Qu'est-ce qu'il y a donc d'imprimé derrière votre papier? + +LE COMTE, _à part_. + +O étourdi! + +ROSINE, _à part_. + +Tout est perdu! + +FIGARO, _roulant vite le papier_. + +Monsieur, c'est une affiche de spectacle sur le verso de laquelle nous +autres pauvres poëtes... + +BARTOLO. + +..._De la jalousie_... j'ai lu. + +FIGARO. + +_Le Danger de la jalousie_, voilà ce que c'est. + +BARTOLO _veut prendre le papier_. + +Les journaux n'en ont pas parlé? + +FIGARO, _serrant le papier_. + +N'en ont pas parlé... Eh, mon Dieu, Monsieur, si les journaux n'étaient +pas une forte branche de commerce, et qui fait fleurir les manufactures +d'encre et de papier marbré, les journaliers feraient peut-être aussi +bien... + +BARTOLO. + +Les journaliers?... Cet homme veut écrire, et ne sait pas seulement +parler sa langue. Enfin, quel sujet vous amenait ici, journalier? + +_Var. XCI._ + +FIGARO, _au Comte_. + +...Que les brouhahas du parterre! un morceau superbe en vérité, ce n'est +pas pour me vanter. + +BARTOLO. + +En voilà assez!... + +_Var. XCII._ + +Pourquoi donc chez moi? + +BARTOLO. + +Pour ne pas perdre un instant le plaisir de t'entendre, mon minet!... + +_Var. XCIII._ + +BARTOLO, _rentrant_. + +Venez avec moi, seigneur Alonzo; si ce malheureux s'est blessé, je ne +serai pas assez fort tout seul. + +ROSINE, _restée seule_. + +Nous avons beau faire, il prévoit et devine tout; je n'ai jamais aussi +vivement senti le malheur de ma situation. + +_Var. XCIV._ + +Mon coquemar[161] et mon beau bassin d'argent sont dans un joli état! + +FIGARO. + +Que diriez-vous donc, si l'on vous enlevait votre bien ou votre +femme?... + +BARTOLO _se retourne_. + +Ma femme!... + +_Var. XCV._ + +LE COMTE, _haut_. + +Avez-vous craint que je ne misse pas assez de zèle pour votre écolière? +Certes, c'est en montrer beaucoup..... + +_Var. XCVI._ + +BARTOLO. + +Dom Bazile, je vous trouve ce soir un air tout à fait extraordinaire. + +DOM BAZILE. + +Quel _Demonio_! on l'aurait à moins. + +_Var. XCVII._ + +Si je ne me pique pas d'un aussi grand talent pour montrer que vous, mes +façons de me faire entendre au moins vous sont connues. + +_Var. XCVIII._ + +BAZILE, _en s'en allant_. + +Diable emporte, si j'y comprends rien! Sans cette bourse, je croirais +qu'ils se sont donné le mot pour rire à mes dépens; ma foi, qu'ils +s'entendent s'ils peuvent, voici qui me met la conscience en repos sur +tous les points! + +_Var. XCIX._ + +ROSINE. + +Qui peut vous troubler à ce point? + +BARTOLO. + +Avez-vous bien l'audace de me parler? + +LE COMTE. + +Monsieur, expliquez-vous. + +BARTOLO. + +Que je m'explique, traître?... C'est donc pour ce bel emploi que tu t'es +introduit dans ma maison? + +_Var. C._ + +...Peut-être, en ce moment, aux pieds d'une autre femme!... + +_Var. CI._ + + +SCÈNE III. + +BARTOLO, _seul, les grosses clefs à la main_. + +Voyons si tout est bien fermé dans l'intérieur. Pour la porte de la rue, +j'en réponds actuellement. Quel temps! quel orage!... Elle est couchée, +tous les gens malades... et je suis seul! Voilà la sueur froide qui me +prend... Qui va là?... Ce n'est rien; il suffit d'une mauvaise +conscience pour troubler la meilleure tête. Il faut pourtant l'éveiller; +elle va s'effrayer de mon apparition. + + (_Il frappe._) + +ROSINE, _en dedans_. + +Qu'est-ce? + +BARTOLO. + +Rosine!... ouvrez, c'est moi. + +ROSINE. + +Je vais me coucher. + +_Var. CII._ + +Asseyez-vous! + +ROSINE. + +Je ne veux pas m'asseoir. + +_Var. CIII._ + +Mais pressez la cérémonie. + +BARTOLO. + +Je vais tout disposer pour demain. + +ROSINE, _effrayée_. + +Demain?... + +BARTOLO. + +Si tu veux, on peut avancer l'instant? + +ROSINE. + +Le plutôt sera le mieux. + +_Var. CIV._ + +...Enferme-toi dans ma chambre, je vais m'envelopper d'un manteau... +sitôt qu'il sera remonté dans ce salon, j'enlève l'échelle et vais +chercher main-forte. Enfermé chez moi et arrêté comme voleur..... + +_Var. CV._ + +Ce n'est que le vil agent d'un grand Seigneur corrompu. + +_Var. CVI._ + +Cruelles!... avec ce mot qui flatte leur orgueil, un amant les mène +toujours plus loin qu'elles ne veulent!... + +_Var. CVII._ + +FIGARO. + +En effet, il s'en est peu fallu que nous n'ayons été entraînés par +l'inondation que la pluie et les ravins amènent de toutes parts; mais, +nouveau Léandre, il a conjuré les éléments. (_Il récite avec emphase_:) + + Il dit aux torrents, à l'orage, + Je suis attendu par l'amour, + S'il faut périr en ce passage, + Gardons la mort pour mon retour! + +LE COMTE. + +Ainsi, ma belle Rosine, laissons là mes dangers, parlons de ceux que +vous courez en ce logis. + +_Var. CVIII._ + +...C'est l'aveu que j'attendais pour te détester. + +_Var. CIX._ + +Par ma foi, Monseigneur, la chimère que vous poursuivez, la voilà +réalisée. + +_Var. CX._ + +Tous mes gens cachés autour de ce logis vont accourir au moindre signal. + +_Var. CXI._ + +Voilà bien une autre musique! + +_Var. CXII._ + +Argument sans réplique!... + +_Var. CXIII._ + +(_Dans le manuscrit, la scène finit ainsi_:) + +FIGARO, _pendant qu'on signe_. + +L'ami Bazile! à votre manière de raisonner, à vos façons de conclure, si +mon père eut fait le voyage d'Italie, je croirais ma foi que nous sommes +un peu parents. + +DOM BAZILE. + +Monsieur Figaro, ce voyage d'Italie, il n'est pas du tout nécessaire +pour que cela soit, parce que mon père, il a fait plusieurs fois celui +d'Espagne. + +FIGARO. + +Oui? Dans ce cas nous devons partager comme frères tout ce que vous avez +reçu dans cette journée. + +DOM BAZILE. + +Je ne sais pas bien l'usage ici, mais chez nous, Monsieur Figaro, pour +succéder ensemblement, il faut prouver sa filiation maternelle; l'autre +il ne suffit pas chez nous; je dis chez nous... (_Il met la bourse dans +sa poche._) + +LE COMTE. + +Crains-tu, Figaro, que ma générosité ne reste au-dessous d'un service de +cette importance? Laisse là ces misères, je te fais mon secrétaire avec +mille piastres d'appointements. + +DOM BAZILE. + +Alors, mon frère, je suis très-content d'agir avec vous, s'il vous +convient, selon la coutume espagnole. + +FIGARO _l'embrasse en riant_. + +Ah friandas! il ne faut que vous en montrer!... + +_Var. CXIV._ + +Rosine avec eux! Nous arrivons fort à propos. + +_Var. CXV._ + +LE COMTE. + +Seigneur Bartholo, tout ce bruit est désormais inutile; le notaire vient +de nous faire signer un contrat de mariage en bonne forme, à la signora +Rosine et à moi comte Almaviva. + +_Var. CXVI._ + +ROSINE. + +Il dit vrai! + +FIGARO. + +Il dit vrai! + +LE NOTAIRE. + +Il dit vrai!... + +BARTOLO, _furieux_. + +Il dit vrai!... Jeune insensée!... + +_Var. CXVII._ + +BARTOLO. + +Comment cela s'il vous plaît? + +LE COMTE. + +En vous appropriant un bien que les lois vous avaient seulement chargé +de conserver... + +BARTOLO. + +Pour votre Excellence, peut-être? + +LE COMTE. + +Non, mais pour que Mademoiselle pût disposer d'elle librement un jour. + +BARTOLO. + +C'est bien dit «un jour»; mais il n'est pas arrivé. + +_Var. CXVIII._ + +BARTOLO. + +L'ordonnance est formelle, et nous verrons! + +FIGARO. + +Voyez l'ordonnance, et nous emmenons la demoiselle! + +BARTOLO. + +On prouvera quelle est mal mariée! + +FIGARO. + +Bien épousée! + +BARTOLO. + +Que le mariage est nul! + +FIGARO. + +Que l'époux est de qualité. + +BARTOLO. + +Nul, de toute nullité!... Je vous ferai sabrer tous par M. Braillard, +mon avocat. + +FIGARO. + +Il vous fera perdre encore ce procès-là! Quand ces Messieurs ont passé +toute une ville au fil de la langue, ils n'ont blessé que le tympan des +juges. + +BARTOLO. + +Qui te parle, à toi, maître fripon? + +LE COMTE. + +Docteur, vous voyez que c'est un mal sans remède. + +_Var. CXIX._ + +Allons seigneur tuteur, faisons-nous justice honnêtement; consentez à +tout, et je ne vous demande rien de son bien. + +BARTOLO. + +Eh, vous vous moquez de moi, Monsieur le Comte, avec vos dénouements de +comédie. Ne s'agit il donc que de venir dans les maisons enlever les +pupilles et laisser le bien aux tuteurs? Il semble que nous soyons sur +les planches! + +DOM BAZILE. + +Ne pouvant avoir la femme, calculez, docteur, que l'argent vous reste, +et vous verrez que ce n'est pas toute perte. + +FIGARO. + +Au contraire, pour un homme de son âge, c'est tout gain. + +_Var. CXX._ + +BARTOLO. + +Je me rends, parce qu'il est clair qu'elle m'aurait trompé toute sa +vie. + +ROSINE. + +Non, monsieur, mais je vous aurais haï jusqu'à la mort. + +BARTOLO, _signant_. + +Qu'elle est neuve! comme si l'un n'était pas une suite de l'autre! + +_Var. CXXI._ + +LE NOTAIRE. + +Et qui me paiera dans le second contrat? + +FIGARO. + +Le premier dépôt que nous vous mettrons dans les mains. + +BARTOLO. + +Quel événement! Voilà qui est fini, mais le mal vient toujours de ce +qu'on ne peut faire tout soi-même. + +FIGARO. + +C'est précisément le contraire, docteur; car si vous n'aviez pas été +chercher ces Messieurs vous-même, on n'aurait pas marié Mademoiselle +pendant ce temps; jusques-là vous vous étiez assez bien conduit. + + + + + +APPENDICES + + + + + +I + +PAPIERS DIVERS ET MANUSCRITS INÉDITS DE BEAUMARCHAIS + +ACHETÉS A LONDRES. + +DEUX LETTRES DE M. ÉD. FOURNIER RELATIVES + +A CES PAPIERS. + + +_Nous avons dit, dans la notice qui ouvre ce volume, que le manuscrit +original du_ Barbier de Séville, _sur lequel nous avons relevé nos +variantes, fait partie des manuscrits de Beaumarchais achetés à Londres, +en 1863, pour le compte de la Comédie-Française, par M. Édouard +Fournier. Nous avons eu communication, aux archives du théâtre, de ces +précieux manuscrits, qui s'y trouvent réunis, en sept volumes, reliés, +grand in-8º. Comme il a été très-souvent question, dans les journaux et +ailleurs, de cette inespérée et précieuse acquisition, faite moyennant +un prix si restreint et dans des conditions si heureuses, nous avons cru +devoir raconter au lecteur l'histoire de cet achat et lui donner ensuite +une idée de son considérable intérêt, par une sorte de catalogue +détaillé des sept volumes, faisant ainsi passer sous ses yeux, pièce par +pièce, la collection tout entière._ + +_Notre confrère et ami M. Édouard Fournier, à qui nous nous sommes tout +naturellement adressé pour avoir d'authentiques renseignements sur +cette affaire, nous a communiqué aussitôt deux lettres écrites par lui, +à l'époque de l'achat, aux journaux_ le Temps _et_ le Figaro _pour +relever certaines erreurs émises dans ces deux feuilles relativement à +ladite acquisition. En reproduisant ces deux lettres complétées par +quelques notes que M. Ed. Fournier a bien voulu, pour nous, y ajouter, +nous croyons donner l'historique entier de la curieuse et importante +négociation terminée si heureusement pour les archives de la +Comédie-Française._ + +G. D'H. + + +I + +_Au Directeur du Journal_ LE TEMPS. + + Paris, le 25 septembre 1863. + + Monsieur, + +Permettez-moi de compléter par quelques lignes la nouvelle, très-vraie, +que vous avez donnée hier sur la découverte de sept volumes _manuscrits_ +de Beaumarchais à Londres. + +Il y a quinze jours, me trouvant avec non ami Francisque Michel, chez un +des libraires de Soho-Square[162] qui s'occupent le plus spécialement de +livres rares, il nous parla de manuscrits de Beaumarchais conservés chez +lui depuis quarante ans au moins, et oubliés après une mise en vente +infructueuse en 1828[163]. + +On ne les avait retrouvés que la semaine précédente. Je demandai à les +voir; on me les apporta tout couverts encore de leur poussière, et +Francisque Michel voulant bien m'en laisser l'examen, je ne tardai pas à +voir de quel prix était l'important ensemble de renseignements, de +pièces, de mémoires, de poésies, qui m'était soumis, et ma résolution +fut aussitôt prise. Je priai le libraire de me dire ce qu'il comptait +demander de ces sept volumes. Sur sa réponse, plus modeste qu'exagérée, +je m'empressai d'écrire à M. Édouard Thierry, administrateur de la +Comédie-Française, pour lui apprendre quelle admirable occasion lui +était offerte de compléter, sans une trop forte dépense, la collection +de manuscrits de Beaumarchais conservée à la bibliothèque du théâtre. +«Vous pourrez vous flatter, lui disais-je après lui avoir énuméré les +précieuses pièces contenues dans ces volumes, de posséder le lot le plus +riche et le plus imprévu de l'héritage manuscrit de Beaumarchais.» + +M. Édouard Thierry mit à accepter plus de hâte encore, si c'est +possible, que j'en avais mis à offrir. Il répondit courrier par +courrier; l'argent demandé était dans sa réponse[164]. + +Je n'étais plus à Londres. Obligé d'aller à La Haye pour compléter une +découverte faite sur Corneille au _British-Museum_, j'étais parti le +lendemain sans manquer de prévenir M. Thierry, et sans oublier surtout +de l'avertir que Francisque Michel se chargeait de terminer la +négociation. C'est ce qu'il a fait de la façon la plus intelligente et +la plus heureuse. A mon retour de Hollande, il y a huit jours, j'ai +appris que les sept volumes manuscrits appartenaient à la +Comédie-Française[165]. + +Voilà, monsieur, toute l'affaire. Quoique ce ne soit qu'une histoire et +non une fable, je tirerai cette morale: «Il est heureux qu'une fois au +moins Londres, qui nous a pris tant de richesses de ce genre, nous en +rende une, et que ce trésor reconquis trouve une si digne place.» + +Recevez, etc. + + ÉDOUARD FOURNIER. + + +II + +_A M. le Rédacteur en chef du Journal_ LE FIGARO. + + + Paris, 12 septembre 1866. + + Monsieur, + + On a parlé à plusieurs reprises, dans votre journal, des manuscrits + de Beaumarchais qui appartiennent aujourd'hui à la + Comédie-Française. Chaque fois on s'est plus ou moins trompé. Soyez + donc assez bon pour me permettre de rétablir les faits. + + Le seul point vrai dans tout ce qu'on a dit dernièrement, chez vous + ou ailleurs, est celui-ci: les sept volumes manuscrits, et la + plupart autographes, ont été acquis pour le compte du + Théâtre-Français, à Londres, par mon entremise, pour le prix de 500 + francs, à l'amiable et non aux enchères. C'est à la librairie de + _Soho-Square_, fondée pendant la révolution par l'abbé Dulau, qui + se faisait libraire au moment où le comte de Caumont, émigré comme + lui, se faisait relieur[166], que l'affaire engagée par hasard, un + soir, s'est conclue en moins de deux heures. + + Je ne vous rappellerai pas la circonstance, déjà racontée par moi + dans une lettre que je dus écrire peu de temps après, afin de + rétablir la vérité, comme dans celle-ci, et qui fut reproduite par + un grand nombre de journaux, même de l'étranger. Ceux de Londres + s'en émurent surtout, et après un article du _Times_ où l'on + mettait pourtant en doute la valeur de la découverte, un amateur + anglais se présenta, qui offrit au libraire, entre les mains duquel + le dépôt se trouvait encore, une somme de mille livres sterling + (25,000 francs)[167]. + + On dira c'est trop; je répondrai que ce n'est pas assez. Le + précieux recueil, si on le dépeçait pour le vendre au détail, + suivant l'usage du jour, produirait davantage. J'y connais telles + lettres autographes, comme celle par exemple que Beaumarchais + écrivit à M. Lenoir, lieutenant de police, pour obtenir la + représentation du _Mariage de Figaro_, qui, mise aux enchères, ne + monterait pas à moins de 1,000 francs. Elle a vingt pages in-folio; + on n'y trouve pas seulement la pensée de l'homme, mais le lutteur + même par l'ardeur fiévreuse de l'écriture hâtée, brûlante, et où + l'idée flambe, pour ainsi dire, dans son premier, dans son vrai + foyer. + + J'aurais pu fort bien, quoique homme de lettres, acquérir pour mon + compte ce précieux ensemble de documents. Je fus arrêté non par le + prix si minime, mais par l'importance de la chose même. Je me dis + que de tels dépôts ne doivent être remis qu'à des établissements + immuables, et non rester aux mains de particuliers, après lesquels, + quoi qu'ils fassent, le morcellement, le dépècement dont je vous + parlais, sont toujours possibles. Je pensai un instant à la + Bibliothèque impériale, mais le temps pressait, et il en faut + beaucoup à ses défiances pour qu'elle se décide, ainsi que j'en + jugeai à ce moment même pour une admirable lettre de Rabelais, en + grec et en latin, que je lui fis proposer par l'entremise du + ministre, et qu'elle mit trois mois... à refuser. La seule + bibliothèque à laquelle je devais songer, même avant celle-là, car + les manuscrits de Beaumarchais devaient s'y retrouver en famille, + était la bibliothèque du Théâtre-Français. Quand l'idée m'en fut + venue, je n'en voulus pas d'autres[168]. + + J'écrivis à Édouard Thierry, dont je connaissais l'obligeante + confiance en mes recherches, même en mes trouvailles; je lui dis en + quelques lignes le _menu_ du trésor, mes craintes d'être devancé, + etc... Courrier par courrier la somme fut envoyée et l'affaire + faite. J'étais moi-même déjà parti pour la Hollande; quand je + revins à Paris, j'appris l'heureuse conclusion: les manuscrits de + Beaumarchais étaient rentrés dans sa maison, sans crainte d'être + jamais dispersés et de retourner en détail à Londres, où je sais + qu'on les regrette fort du côté du _British-Museum_. C'est tout ce + que je voulais; j'ajouterai qu'Édouard Thierry me combla quand il + me dit qu'on n'avait jamais fait un si beau présent à la + Comédie-Française[169]. + + J'aurais maintenant tout un chapitre à écrire sur l'ensemble même + de l'acquisition. Deux mots vous suffiront. Lorsque j'en essayai le + dépouillement, je pensai qu'une semaine, c'est-à-dire un jour par + volume, serait tout au plus nécessaire; il m'a fallu tout ce + temps-là pour le premier volume seul, qui contient les chansons, + les pièces fugitives, les lettres, etc. Dans les autres se + trouvent, à l'état de premier jet, le _Barbier de Séville_, dont + j'avais déjà saisi le plan fait sur une feuille volante, à un + moment où ce ne devait être qu'une sorte d'opérette folle pour une + fête du château d'Étiolles; puis _la Mère coupable_, revue, + annotée, presque refaite; sept ou huit _parades_ comme on les + aimait alors, c'est-à-dire au très-gros sel, pour ne pas dire au + gros poivre; des correspondances sans fin, politiques surtout: ce + Beaumarchais avait pour manie de faire croire qu'il était un homme + d'État s'amusant à être auteur; des mémoires de toutes sortes, + entre autres un très-curieux sur l'Espagne, fait pour M. de + Maurepas[170]; le détail complet d'une négociation entreprise avec + la chevalière d'Éon[171], des pétitions, des réclamations, des + pièces innombrables, comme les affaires mêmes dont s'occupait + Beaumarchais, et qui sont là toutes plus ou moins représentées. + + L'homme politique s'y trouve plus que l'homme littéraire, et vous + le comprendrez aisément. Il fut inquiété sous la Terreur; on + envahit même sa maison, qui faillit être pillée. Il craignit une + seconde visite populaire et partit pour Londres, emportant ses + papiers, qui établissaient ses rapports avec l'ancien régime, + ministres ou grands seigneurs, et qui pouvaient être contre lui + autant d'actes d'accusation. Quand tout fut en sûreté chez Dulau, + le libraire de confiance des émigrés, il revint à Paris, avec + l'espoir d'aller reprendre plus tard, en un temps plus calme, ce + qu'il laissait à Londres. Il mourut trop tôt; ses papiers ne sont + revenus que lorsque j'eus le bonheur de les retrouver chez le + successeur du libraire où il les avait mis en dépôt. + + Dans le nombre est un drame, _l'Ami de la maison_, dont on a + beaucoup parlé et qui serait tout à fait d'à-propos pour faire + concurrence à ceux qui courent. On le jouerait donc s'il était + jouable. C'est une oeuvre de jeunesse, pleine de feu sous un amas + de cendres! Jamais Beaumarchais, qui avait le don de faire et de + refaire sans pourtant se refroidir, ne s'est moins nettement dégagé + de lui-même. La pièce n'est qu'un fourré inextricable, avec des + feux follets et des vers luisants. Au premier acte, le mari raconte + d'une haleine, en quatorze pages, ce qu'il appelle admirablement du + reste, «le roman de sa bonhomie.» Près de ce monologue, celui de + Figaro n'est qu'un monosyllabe. + + Recevez, etc. + + ÉDOUARD FOURNIER. + + + + +II + +NOMENCLATURE DES PIÈCES COMPRISES DANS LES SEPT VOLUMES + +DE MANUSCRITS ACHETÉS A LONDRES. + + +TOME Ier.--[_OE]uvres diverses._ + +1º Plusieurs chansons; apologues, poésies, vers au chevalier de Conti et +à d'autres personnages, etc... + + +2º Chanson de table. + +En voici le premier couplet: + + Versons, versons à grands flots + Le doux jus de la treille: + L'on ne trouve les bons mots + Qu'au fond d'une bouteille + Dans tout festin + C'est le bon vin, + Chers amis, qui fait dire + Le petit mot (_bis_) pour rire! + +3º Stances à diverses personnes. + +4º Vers à Mme du Deffant, à la duchesse de Choiseul, à Mme Necker, +au roi de Prusse, etc.... + +5º Fragments d'une épître. + +6º Bouquet à Mme X....., femme charmante qui porte le nom +d'Antoinette et vient d'accoucher de deux enfants. + +7º _Les Délices de Plaisance_, vers. + +8º _La Naissance de Vénus_, strophes: + + L'onde roule et s'enfuit; + C'est Vénus qui paraît, l'univers se colore! + L'éclat qui la suit + Plus brillant que l'aurore, + Dissipe la nuit. + +9º Poésies diverses. + +10º Cantique, avec musique. + +11º Un recueil de pièces de tous genres, relatives à Beaumarchais, sous +ce titre général: _Poésies qui lui sont adressées_. + +12º Partie théâtrale, comprenant: + +A. _Colin et Colette_, scène en un acte, en prose, à quatre personnages: +Thibaut, Colin, Mathurine et Colette; + +B. _Les Bottes de sept lieues_, parade en un acte, en prose, avec les +cinq personnages traditionnels de la farce italienne: Gilles, Cassandre, +Léandre, Arlequin et Isabelle (avec couplets et musique); + +C. _Les Députés de la Halle et du Gros-Caillou_, scène en prose de +poissardes et de maîtres pêcheurs, avec quatre personnages: la mère +Fanchette, la mère Chaplu, Cadet Heustache et Jérôme. Cette petite +pièce, en langue vulgaire de la halle, a été composée avec musique et +couplets. + +_Ces diverses parades ne sont pas toutes de Beaumarchais, non plus que +celles indiquées plus loin au tome V. Quelques-unes sont bien de lui en +effet, et même parfois écrites de sa main; d'autres au contraire sont +attribuées à sa soeur Julie, qui était, après l'auteur du_ Barbier, +_la plus lettrée de sa famille_[172]. + +13º Une lettre en prose, relative à son théâtre, adressée «aux auteurs +du Journal». + +14º Une lettre relative au _Mariage de Figaro_, adressée «aux auteur du +Journal de Paris» et datée du 2 mars 1785. + +15º Une autre longue lettre, surchargée et raturée et des plus +détaillées sur son théâtre, jusques et y compris _le Mariage de Figaro_. +Cette lettre, retouchée et refondue, deviendra la préface de _la Folle +journée_. + +16º Une petite note très-curieuse contenant des observations critiques +relatives à diverses scènes du _Barbier_, opéra-comique[173]. + +17º Une lettre «aux auteurs du Journal» relative à _la Mère coupable_, +datée du 16 juin 1795, et signée simplement _Beaumarchais_, sans +particule; + +Elle se termine ainsi: «Si vous n'aimez pas à pleurer, ah! cherchez un +autre spectacle; nous n'avons rien à celui-ci que des larmes à vous +offrir!» + +18º Lettre aux rédacteurs de la Chronique, relativement au _Mariage de +Figaro_. + + +TOME II.--_OEuvres diverses._ + +1º Mémoire justificatif «au roy» relatif au _Mariage de Figaro_, avec +signature. + +2º Pièces relatives à ses travaux dramatiques. + +3º Trois pièces imprimées: + +A. Avis sur les éditions des oeuvres de Voltaire, avec les caractères +de Baskerville; + +B. Dialogue entre un père de famille et un vicaire de Paris, le jour +qu'on lui a demandé sa fille en mariage; + +C. Pétition de Pierre-Augustin-Caron Beaumarchais, à la Convention +nationale, relative au décret d'accusation rendu contre lui dans la +séance du 28 novembre 1792. + +4º Une page sur _la Folle Journée_. + +5º Une page relative à diverses affaires. + +6º Pièce au sujet du procès avec Kornman. + +7º Pièce relative à l'opéra de _Tarare_. + +8º Plusieurs pièces, badinages, vers: «Mes réflexions sur l'amour +propre, Mon rêve, etc...» + +9º Une note fort curieuse, de la main même de Beaumarchais et relative à +l'un de ses duels, avec lettres diverses sur cette affaire. + +_Beaumarchais s'était chargé d'un achat de diamants pour un M. de Meslé. +Le règlement de cette affaire donna lieu à un échange de lettres dont +quelques-unes se trouvent dans les papiers achetés à Londres. Cette +affaire faillit même avoir une issue assez tragique, qui tourna +subitement au grotesque, ainsi que le fait voir la note suivante de +Beaumarchais_: + +Octobre 1762. + +M. de Meslé m'ayant rencontré à la Comédie, me parla légèrement des +lettres ci-jointes (suivent des lettres de M. de Meslé, de Beaumarchais +et d'un prince de Belocelsky mêlé à l'affaire) et me dit que quelque +jour il en aurait raison. Je l'entraînai sur-le-champ contre la +fontaine, rue d'Enfer[174], et après bien des difficultés, je le forçai +de dégaîner. Il m'objectait son épée de deuil, et moi je n'avais que ma +petite épée d'or. Après lui avoir fait une éraflure à la poitrine, il me +cria que j'abusais de mes avantages, et que s'il avait sa bonne épée, il +ne reculerait pas ainsi. Il me donna parole pour onze du soir, à +recommencer. J'y consentis, je fus souper chez la demoiselle aux +diamants, où La Briche, introducteur des ambassadeurs, m'offrit de +prendre mon épée et de me prêter pour ce soir-là, sa fameuse flamberge. +Je fus à l'hôtel de Meslé, où le cher marquis, tapi dans ses draps, me +fit dire qu'il avait la colique et qu'il me verrait le lendemain. Il +vint en effet, me fit des excuses que je le forçai sur-le-champ de venir +réitérer chez le prince de Belocelsky, notre ami commun, ce qu'il fit. +En renvoyant l'épée de M. de La Briche, je lui écrivis la +plaisanterie[175] suivante: + + Je vous renvoie la Gondrille, + Et personne n'a gondrillé, + Parce que j'ai trouvé mon drille + Dans son lit tout recoquillé. + . . . . . . . . . . . + La Gondrille n'ayant ce soir + Rien fait que d'enfiler des perles, + Je vous la rends; jusqu'au revoir, + Adieu le plus gentil des merles. + +10º Les deux fameuses lettres[176] écrites les 15 et 16 août 1774, «en +bateau sur le Danube» et «à Vienne», relatives à la fameuse histoire des +brigands. + +11º Lettre au prince de Ligne, sur l'invention d'un instrument, +l'aérocorde, par un nommé Fschirszcki (26 fevrier 1791). + +12º Lettre à M. Legrand-Delaleu, avocat (11 mars 1786), relative à son +mémoire justificatif. + +13º Curieuse lettre de M. Bossu, curé de Saint-Paul, à Beaumarchais (11 +mars 1788). Il se plaint de ce que les ouvriers travaillent le dimanche, +«jour dont l'observation est prescrite par la loi divine et par celle de +l'Etat», à sa maison du boulevard. Beaumarchais lui répond une lettre +non moins curieuse qui est jointe, ici, à la précédente[177]. + +14º A M. Pérignon, prêtre (3 septembre 1789) relative à une demande +d'argent[178]. + +15º Lettre d'envoi, au roi de Suède, d'un exemplaire, sur grand papier, +du _Mariage de Figaro_. + +16º Lettre relative à une vente d'exemplaires de l'édition de Voltaire. + +17º Épîtres diverses, en vers et en prose, soit de Beaumarchais, soit +d'autres personnages lui écrivant ou lui répondant. + + +TOME III.--_Relatif à la Diplomatie._ + +1º _Le Sens commun_, longue pièce de cinquante grandes pages, adressée +aux habitants de l'Amérique. + +2º Mémoire sur la situation de l'Espagne. + +3º Pièce relative au commerce avec l'Angleterre: «Projets pour commercer +dans la nouvelle Angleterre.» + +4º Essai sur les manufactures d'Espagne. + +5º Mémoire relatif aux établissements de Madagascar. + +6º Note sur la monnaie courante des États-Unis d'Amérique. + +7º Note sur le commerce des Français avec les Américains. + +8º «Avis aux Américains, ou Mémoire pour les convaincre de la nécessité +de se réduire à la guerre de poste et de se pourvoir de plusieurs bons +ingénieurs.» + +9º Mémoire relatif à l'état actuel de l'Inde. + +10º Plusieurs petits mémoires relatifs à des «instructions secrètes sur +le ministère d'Espagne, au sujet de l'affaire de la concession de la +Louisiane.» + +11º «Essai sur le projet de population, défrichement et agriculture de +la Sierra Morena, demandé par M. de Grimaldy.» (Deux copies.) + + +TOME IV.--_Pièces de théâtre._ + +1º Un très-curieux manuscrit de: «_Le Barbier de Séville, ou la +Précaution inutile_», daté de 1773, avec ratures, surcharges et +annotations diverses relatives à sa mise en scène, et la plupart de la +main même de Beaumarchais. + +2º _L'Ami de la maison_, drame en trois actes, dédié «à Bazilide».--Sans +date. + + +TOME V.--_Pièces de théâtre._ + +1º _Léandre, marchand d'agnus, médecin et bouquetière_, parade en six +scènes, avec chants et symphonie. (De la main même de Beaumarchais.) + +2º _Jean Bête à la foire_, parade en dix scènes avec chant[179]. + +Personnages: _Jean Bête; Jean Broche le père; Jean Broche la mère; +Mme Oignon,_ gargotière; _Mme Tiremonde_, sagefemme; _Mlle +Tripette_, maîtresse de Jean Bête; _Troufignon,_ apothicaire. + +3º _Les Députés de village_, opéra-comique en trois actes, avec +ariettes. (Il n'est pas possible de dire si cette pièce est de +Beaumarchais.) + +4º _Laurette_, comédie en trois actes, en prose, tirée des _Contes +nouveaux_ de M. de Marmontel, par M. P. de B., ancien officier, ex-aide +de camp. + +On lit la note suivante sur la première page: + +«Reçue au Théâtre Italien le 20 mai 1778, jouée le 15 juillet et retirée +le 16 du même mois.» + +5º _La Nouvelle Direction_, comédie en vers en un acte, mêlée de chants +et de danses, par l'auteur de _Laurette_. + +6º _La Fête militaire_, divertissement suisse en quatre scènes, et les +apprêts de la fête; ambigu-comique en seize scènes, avec chant. (Sans +indication de nom d'auteur.) + +7º _Zoraïr_, tragédie en cinq actes, par Mercurin fils, de Saint-Remy, +en Provence. + +«Envoyée à M. de Beaumarchais, le 14 avril 1786, pour donner son avis.» + +On lit en _Post-Scriptum_, dans la lettre d'envoi: + +«Ne me jugez pas sans me lire; c'est là notre malheur, à nous +provinciaux. Je ne suis pas encore dans ma vingt-quatrième année, mais +j'ai beaucoup de sensibilité, et j'ai beaucoup voyagé.» + + +TOME VI.--_Affaires d'Éon._ + +1º Plusieurs pièces manuscrites et imprimées de «la chevalière d'Éon». + +2º Une pièce satirique adressée: «au très-haut, très-puissant seigneur, +monseigneur CARON OU CARILLON, dit BEAUMARCHAIS... Seigneur utile des +forêts d'agiot, d'escompte, de change, rechange et autres rotures... par +Charlotte-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Timothée d'ÉON de BEAUMONT, +connue jusqu'à ce jour sous le nom de chevalier d'Éon, ci-devant docteur +consulté, censeur écouté, auteur cité, dragon redouté, capitaine +célébré, négociateur éprouvé, plénipotentiaire accrédité, ministre +respecté, aujourd'hui pauvre fille majeure, n'ayant pour toute fortune +que les louis qu'elle porte sur elle et dans son coeur. (Suit la +pièce.--Elle a été imprimée à Londres.) + +3º Deux pièces en latin, français et anglais relatives à la même +affaire. La première commence ainsi: + +«Le sexe du célèbre chevalier d'Éon est enfin révélé. C'est au genre +féminin qu'il a l'honneur d'appartenir...» + +4º Vers de Beaumarchais sur la chevalière d'Éon: + + . . . . . . . . . . . . . . . + Elle agit en bravache et parle en harengère, + La vérité jamais n'eut un semblable ton. + . . . . . . . . . . . . . . . + +5º Un petit poëme en vers: + +_La belle Circassienne, ou Salomon et Saphyra_, poëme dramatique en huit +chants, imité de l'anglais du grave docteur Cronall. + +Interlocuteurs: _Lui, Elle, Choeur de Vierges_. + +On lit au bas de ce manuscrit, et d'une autre écriture que celle du +manuscrit même: «par M. de Saint-Maur.» + +6º Copie de ma lettre à Mlle d'Éon, en date du: «3 août 1776.» + +Immense lettre, qui est plutôt un mémoire, plusieurs fois longuement +annotée dans la marge des pages. On lit sur le premier feuillet: + +«J'ai écrit deux lettres avant celle-ci à Mlle d'Éon, que je n'ai pas +jugé à propos de lui envoyer, réprimant autant qu'il a été en moi ma +sensibilité aux outrages que j'avais reçus parce qu'elle était _Elle_ et +non pas _Lui_[180]. + +7º Une autre lettre du même à la même, en date du 7 août suivant. + +8º Une réponse de la «chevalière d'Éon». + +9º Lettre de Beaumarchais répondant à la précédente. Il y est longuement +question du fameux chevalier de Morande. + + +TOME VII.--_OEuvres théâtrales._ + +Un manuscrit de _la Mère coupable_, drame en cinq actes. + + + + +III + +L'AMI DE LA MAISON + +DRAME INÉDIT EN TROIS ACTES + +NOTICE + + +I + +UN DRAME INÉDIT DE BEAUMARCHAIS. + +_Nous ne donnons pas le drame_ l'Ami de la maison _comme un bon drame, +tant s'en faut! En le trouvant dans les papiers inédits de Beaumarchais, +nous avions, au premier abord, estimé notre découverte à l'égal d'une +bonne fortune, et nous nous disposions à offrir au public une primeur +littéraire de haut goût et de véritable valeur; mais, hélas! la lecture +de_ l'Ami de la maison _nous a bien vite désabusé, et à un tel point que +nous nous sommes demandé tout d'abord si ce drame, si lourdement +larmoyant, était bien authentiquement de Beaumarchais lui-même._ + +_Au Théâtre-Français les avis sont partagés sur ce point: le savant +administrateur de la Comédie, M. Édouard Thierry, nous a semblé douter, +sans se prononcer cependant plutôt dans un sens que dans l'autre; les +volumes manuscrits achetés à Londres contiennent, comme on l'a vu +ci-dessus, beaucoup de papiers de toutes provenances, et surtout +quelques oeuvres théâtrales qui ne sont pas de Beaumarchais._ L'Ami de +la maison _fait-il partie de ces dernières? C'est là une question +délicate et assez difficile à résoudre. L'excellent archiviste, M. Léon +Guillard, pencherait plutôt pour l'affirmative pure et simple; il a même +fait, pour_ l'Ami de la maison, _un travail préparatoire d'appropriation +à la scène, que la Comédie jouera peut-être quelque jour, comme +curiosité dramatique et en se bornant, sur son affiche, à «attribuer» le +drame à Beaumarchais._ + +_Quant à nous, nous voulons admettre, sinon croire et affirmer +absolument, que_ l'Ami de la maison _est bien de Beaumarchais lui-même. +Le manuscrit n'est pas de sa main, cela est vrai; mais les deux notes +qu'il contient, et dont l'une est assez longue, ont été évidemment +écrites par lui. Nous avons rapproché de ces deux notes un autographe de +Beaumarchais, et sur ce point il ne saurait y avoir doute pour nous. Or, +ces notes ne sont pas indifférentes, la première surtout, où l'auteur +s'adresse directement au public pour lui parler de lui-même et de sa +situation présente. L'auteur s'y montre modeste, qualité qui lui était +peu habituelle, mais qui doit ici servir à mieux préciser l'époque où +son drame aurait été composé. Nous l'appellerons volontiers une oeuvre +de jeunesse, et nous supposerons qu'elle remonte au temps des_ Deux +Amis. _C'est du Beaumarchais lourd et diffus, encore en quête de sa +voie, et qui fait du théâtre comme il fait de tout, et parce qu'il était +dans sa nature de se mêler de tout et de vouloir faire de tout. Si_ +l'Ami de la maison _est bien de Beaumarchais, c'est un drame tout à fait +à l'état d'ébauche, et des plus mal présentés comme des plus mal venus._ + +_Cependant le sujet en est essentiellement dramatique, mais l'auteur a +faibli dans ses détails et dans ses développements. Le personnage +principal de la pièce, qui sait, dès le lever du rideau, qu'il est +trompé à la fois par sa femme et par son ami, ne se rencontre avec eux +que tout à fait à la fin du drame, dans une scène trop courte et sans +conclusion satisfaisante. Le dénoûment de l'oeuvre est nul; le +châtiment de la femme--s'il lui en est réservé un--n'est pas indiqué; +celui de l'amant ne consiste que dans son éloignement; et comme il +semble déjà fatigué de sa maîtresse, il est peu probable que son absence +ne sera pas précisément le contraire d'un châtiment. Sur les cinq +personnages de la pièce, un, M. de Montmécourt, est parfaitement +inutile, je dirai plus, il est complétement nuisible à la marche rapide +de l'action. Un semblable sujet demande à être exposé avec autant de +dextérité que de précision; il ne faut ici ni conversations oiseuses, ni +incidents sans valeur et éloignés du fond même du drame. L'action ne +saurait être impunément embarrassée; elle ne doit pas languir un seul +instant pour être supportable. Or dans_ l'Ami de la maison _on trouve +plusieurs tirades d'une longueur tellement démesurée que l'auteur +lui-même a cru devoir, dans la note dont j'ai parlé plus haut, s'en +excuser publiquement. A la rigueur, cela peut se comprendre dans le +drame écrit; mais, au théâtre, personne n'admettra l'excuse, et je ne +suppose pas qu'il était entré dans l'esprit de Beaumarchais,--si le +drame est bien de lui--de faire réciter par l'acteur son excuse, avant +ou après sa tirade. Donc, drame diffus, encombré de scènes parasites, +augmenté d'un personnage inutile et malhabilement charpenté; erreur de +l'auteur, qui fait passer sous nos yeux une action terrible, où un mari +outragé, et qui doit désirer ardemment et avant toutes choses une +explication qui satisfasse à la fois son honneur et son repos, passe son +temps en conversations insipides et en déclamations déraisonnables, au +lieu d'aller tout de suite droit à ceux qui lui ont ravi son bonheur, +pour obtenir d'eux et à tout prix cette indispensable explication._ + +_Toutefois, il nous a semblé curieux de donner au public, sinon la +reproduction textuelle de ce drame malhabile, au moins son analyse +détaillée. La pièce, telle qu'elle existe aux archives de la Comédie, +serait d'une lecture tellement fastidieuse que je doute qu'elle eût +chance d'être poursuivie jusqu'au bout. Le lecteur en aura une idée +très-suffisante avec le résumé, scène par scène, que nous plaçons +ci-après sous ses yeux. D'ailleurs, le Théâtre-Français se réservant de +mettre peut-être un jour à la scène, après de nombreux remaniements, ce +drame inconnu et inédit, il vaut mieux, dans l'intérêt d'une +représentation douteuse mais possible, que ses développements ne soient +pas déflorés à l'avance par sa publication complète._ + + +II + +L'AMI DE LA MAISON ET LE SUPPLICE D'UNE FEMME. + +_Mais, outre l'intérêt qui doit s'attacher à une oeuvre inédite de +Beaumarchais ou pouvant lui être attribuée, le drame_ l'Ami de la maison +_nous offre encore un autre genre d'attrait et de curiosité qui a en +même temps le vif et piquant mérite de l'actualité. On retrouve dans une +pièce jouée tout récemment et avec éclat au Théâtre-Français,_ le +Supplice d'une femme[181], _non-seulement le sujet même de_ l'Ami de la +maison, _mais encore certaines scènes absolument analogues à d'autres +scènes du premier drame, et surtout--à un près dont l'inutilité est +flagrante--le même nombre de personnages, du même sexe du même âge et du +même caractère, remplissant identiquement les mêmes rôles._ + +_Nous devons dire tout d'abord--et c'est ce qui augmente encore la +singulière étrangeté de la rencontre--qu'on ne saurait en cette +circonstance crier au plagiat, ni accuser, soit M. de Girardin, l'auteur +du drame moderne, soit M. Dumas, fils, son intelligent élagueur et +arrangeur, puisque_ le Supplice d'une femme _à été représenté au +Théâtre-Français fort peu de temps après l'achat des manuscrits trouvés +en Angleterre, et qu'à Londres, les papiers de Beaumarchais étaient, +ainsi qu'on l'a vu plus haut, aussi complétement ignorés que possible. +Donc, en composant son drame, M. de Girardin ne connaissait pas_ l'Ami +de la maison, _et l'étonnante ressemblance que je signale entre les deux +pièces est absolument l'effet du hasard[182]._ + +_Ceci bien posé et admis, il est d'autant plus curieux et intéressant +d'établir entre_ l'Ami de la maison _et_ le Supplice d'une femme _les +points principaux de leur bizarre analogie._ + +1º L'AMI DE LA MAISON, _drame en trois actes_. + +_Six personnages: M. de Saint-Pré (Dumont, du_ Supplice d'une femme); +_Madame de Saint-Pré (Madame Dumont); M. de Valchaumé (Alvarez); +Mademoiselle de Saint-Pré (Jeanne); Madame de Mainville (Madame Larcey); +M. de Montmécourt, personnage épisodique et inutile, et le seul qui ne +se retrouve pas dans le drame de MM. de Girardin et Dumas fils._ + +_Dans_ l'Ami de la maison, _un homme, M. de Saint-Pré, a recueilli, logé +et hébergé chez lui, par charité, sympathie et affection, un autre +homme, M. de Valchaumé, qui, abusant de la confiance de son hôte, +parvient à séduire sa propre femme. Le mari sait bientôt la fatale +vérité; la femme apprend par une amie, Madame de Mainville, que cette +vérité est connue et presque publique. Cette amie lui conseille +d'éloigner au plus vite son amant. Discussion entre la maîtresse et +l'amant; celui-ci veut fuir seul, mais celle-là veut fuir avec lui; tous +deux sont indécis sur le parti à prendre; survient le mari, il provoque +l'amant, qui refuse de se battre et qui, tout à coup, tombant aux pieds +de l'homme qu'il a outragé, obtient à la fois--du moins tout donne lieu +de le penser--l'oubli pour lui et le pardon pour sa maîtresse; la +brusque fin de la pièce, sans conclusion aucune, laissant le champ libre +à toutes les suppositions._ + + +2º LE SUPPLICE D'UNE FEMME, _drame en trois actes_. + +_Un homme, Dumont, a pour associé un autre homme, Alvarez, devenu son +ami et son commensal, et qui, abusant de la confiance de son hôte, +parvient à séduire sa propre femme. Cet homme ignore la fatale vérité; +sa femme apprend par une amie, Madame Larcey, que cette vérité est +connue et presque publique. Cette amie lui conseille ou de marier son +amant ou de l'éloigner au plus vite. Discussion entre la maîtresse et +l'amant; ce dernier veut enlever sa maîtresse, qui, dans l'horreur de sa +faute et aussi de son amant, livre elle-même le secret terrible à son +mari. Celui-ci ne veut ni duel ni scandale; il chasse son déloyal +associé en se ruinant par une liquidation précipitée, et il éloigne sa +femme pour un temps indéterminé._ + + * * * * * + +_Donc le fond des deux pièces est tout à fait le même; la différence +existe seulement dans les développements et les détails._ + +_J'ai sous les yeux deux éditions du_ Supplice d'une femme, _l'une +conforme à la représentation[183] et qui est la pièce retouchée, +travaillée à nouveau, en un mot refaite et rendue possible par M. Dumas +fils; l'autre qui est la pièce elle-même dans son état primitif[184] et +avant le travail opéré à son endroit par l'habile auteur du_ Demi-Monde. +_Eh bien! je ne crains pas de le déclarer, la première version[185] de +la pièce de M. de Girardin, telle qu'elle a été publiée, est pour le +moins aussi mauvaise et aussi impossible à la scène que le drame touffu_ +l'Ami de la maison, _qui deviendrait peut-être une bonne pièce à son +tour s'il était livré également, en vue de la représentation, à la +dextérité d'un aussi habile arrangeur. Donc les deux pièces ont encore +une ressemblance de plus, puisqu'on y trouve à égale dose la même +inexpérience et les mêmes abus de discours parasites, de déclamations +oiseuses et de scènes inutiles._ + +_Rapprochons maintenant les personnages_: + +_Dans_ l'Ami de la maison, _M. de Saint-Pré est certes un homme de bien, +mais d'une confiance peut-être un peu aveugle, et qui abuse du droit +qu'un honnête homme a de se plaindre, au lieu de chercher tout d'abord +sinon le remède de son mal, au moins son explication et au besoin sa +vengeance._ + +_Dans_ le Supplice d'une femme _(édition Girardin)[186], Dumont est, au +fond, un homme d'un caractère absolument semblable et qui n'eût pas été +plus possible à la scène que ne le serait M. de Saint-Pré, si M. Dumas +fils n'était heureusement intervenu._ + +_Madame de Saint-Pré hésite entre son devoir et son amant; elle paraît +cependant plus portée à se garder à son séducteur, puisqu'elle veut, à +un certain moment, se faire enlever par lui; ses remords, fort +déclamatoires, n'ont l'air que médiocrement solides._ + +_Le rôle et le caractère de Madame Dumont sont tout différents, mais ils +diffèrent précisément sur les mêmes points et les mêmes incidents. Elle +aussi elle hésite entre son devoir et son amant, mais c'est par haine +pour celui qui l'a séduite; c'est lui qui propose la fuite qu'elle +repousse avec horreur; mais cependant ce sont bien les deux mêmes +femmes, coupables toutes deux, toutes deux prises de remords et revenant +à leurs maris, non pas d'elles-mêmes mais par le même motif et la même +conclusion, la découverte de leur faute et l'expulsion de leur amant._ + +_Valchaumé de_ l'Ami de la Maison _n'est pas plus intéressant ni +sympathique qu'Alvarez du_ Supplice d'une femme; _ils n'ont ni l'un ni +l'autre le mérite du repentir; ils cèdent à la force, ils ne rendent +point de leur plein mouvement et de leur volonté au mari qu'ils ont +trompé la femme qu'ils ont séduite: ils sont violents tous deux, et ils +deviennent même parfois ridicules_[187]. + +_Madame Larcey, la coquette du_ Supplice d'une femme, _et Madame de +Mainville, sont toutes deux femmes du monde, brillantes et légères. +Seulement la coquette du drame de Beaumarchais est à peine indiquée, +tandis que Madame Larcey est plus vivement et plus nettement +caractérisée, surtout dans la pièce primitive, où son rôle a même des +développements inutiles. Remarquons aussi que ces deux femmes jouent +absolument le même rôle révélateur, qu'elles servent à tendre, dès le +commencement du drame, la suite et l'intérêt de l'intrigue, et ce dans +une scène qui, à part les détails, est absolument identique._ + +_Nous retrouvons aussi dans les deux drames une petite fille innocente, +sautillante et gracieuse; seulement, dans la pièce moderne, elle a un +rôle intéressant, touchant, indispensable même à la marche de la pièce, +dont elle est le personnage le plus attendrissant et le plus +sympathique._ + +_Dans_ l'Ami de la maison _la petite fille n'est qu'un personnage +incidemment amené, à peine ébauché pour ainsi dire, mais suffisamment +cependant pour que nous trouvions, ici encore, un nouveau point de +rapprochement: les deux enfants ont une prédilection marquée pour +l'amant de leur mère, qui a pour eux la même affectueuse familiarité._ + +_Nous allons encore trouver de nouvelles et curieuses comparaisons a +établir entre quelques scènes des deux drames._ + +_Dans_ l'Ami de la Maison _M. de Saint-Pré sait, dès le commencement de +la pièce, que sa femme et son ami le trompent; il le sait même depuis +longtemps, et il garde le silence sur son injure, circonstance qui fait +de lui un héros assez pusillanime et moins intéressant, certes, que +Dumont du_ Supplice d'une Femme, _qui, en apprenant le coup porté à son +honneur, cherche aussitôt et sans désemparer--je parle cette fois de la +pièce remaniée--le moyen le plus convenable pour le rétablir et le +sauvegarder, au moins publiquement._ + +_Toute la scène où Madame Larcey vient raconter à Madame Dumont les +soupçons auxquels sa conduite donne lieu est absolument en même +situation dans_ l'Ami de la maison. _Lisez dans la pièce même de M. de +Girardin (Édition avant Dumas fils) la scène Ve du IIe acte entre +les deux femmes, et rapprochez-la de la scène IIe du Ier acte du +drame de Beaumarchais. Comparez aussi, dans les deux pièces, les deux +scènes d'explication entre les amants, vous y retrouverez la même +aigreur, la même vivacité d'expression et surtout la situation +parfaitement identique de cette femme séduite et de son séducteur se +débattant comme ils peuvent contre la force des choses qui fatalement +les accable, se mettant en fureur, maudissant le sort, se révoltant l'un +contre l'autre, non pas tout à fait poussés par le même genre de +sentiment et d'émotion, mais agissant de concert sous la pression de la +même nécessité et arrivant à un égal résultat._ + +_Enfin, rapprochez encore la scène d'explication entre le mari et +l'amant, toutes deux au IIIe acte, dont les deux pièces, toutes deux +si parfaitement en situation semblable[188]. La même provocation de +l'amant par le mari se retrouve dans cette même scène, différemment +présentée, il est vrai, mais produisant le même effet et aboutissant de +la même façon._ + +_Et maintenant, admettons pour un instant--si_ l'Ami de la maison _est +destiné à être joué,--admettons, dis-je, qu'un homme habile et +expérimenté, comme l'auteur du_ Fils naturel, _consente à exécuter sur +le drame de Beaumarchais un travail aussi sérieux et aussi heureux +surtout[189] que celui dont il a bien voulu se charger pour +l'élucubration impossible de M. de Girardin, n'aurons-nous pas aussi un +drame parfait, logique, solide et poignant, au moins autant que les +trois actes émouvants du drame remanié_ le Supplice d'une femme? _Mais, +en attendant la soirée possible qui verrait la mise à la scène de cette +pièce singulière si étrangement exhumée, les points de ressemblance que +j'ai signalés, les rapprochements si complétement identiques que j'ai +indiqués, l'ensemble, en un mot, de ces trois actes anciens retrouvés, +renouvelés, imaginés une fois encore aujourd'hui par un écrivain qui ne +les connaissait pas, qui ne pouvait pas les connaître, serviront au +moins--en dehors de la curiosité légitime qui doit s'attacher à une +oeuvre inédite de Beaumarchais--à prouver une fois de plus au lecteur +qu'en fait d'oeuvres théâtrales ou autres, il n'y a vraiment plus, +quoi qu'on puisse dire, beaucoup de nouveau sous le soleil._ + +GEORGES D'HEYLLI. + +Octobre 1869. + + + + +L'AMI DE LA MAISON + +DRAME INÉDIT EN TROIS ACTES. + + _Quoi que tu fasses, quoi que tu dises, + ne crains que d'être injuste._ + +A BAZILIDE. + +PERSONNAGES: + + M. DE VALCHAUMÉ. + M. DE SAINT-PRÉ. + MADAME DE SAINT-PRÉ (Bazilide), sa femme. + MADAME DE MAINVILLE. + M. DE MONTMÉCOURT. + ADÈLE, fille de M. et Madame de Saint-Pré. + JULIE, femme de chambre. + CHAMPAGNE, valet de M. de Saint-Pré. + UN PORTIER. + + +AVERTISSEMENT. + +_La trois actes du drame_ L'AMI DE LA MAISON _se passent au même lieu, +dans la même journée et dans les mêmes pièces. Le rideau, ou mieux les +rideaux, pourraient, à la rigueur, ne pas être baissés. En effet, +l'auteur a eu la singulière idée de partager le théâtre en trois +compartiments: un salon, un cabinet de toilette et un cabinet de +travail, dans lesquels se jouent successivement, et parfois en même +temps, les scènes diverses de la pièce. La toile est également, dans son +imagination et dans son plan, divisée en trois morceaux ou plutôt en +trois toiles qui se baissent ou se lèvent, à tour de rôle, sur les +événements qui surviennent pendant un même acte, dans les trois pièces +de l'habitation._ + + +ACTE PREMIER.--_Dans le cabinet de travail._ + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +DE SAINT-PRÉ, _seul_. + +Il est en proie à une vive agitation; il écrit une lettre; il se promène +ensuite dans son cabinet, parlant tout haut, s'interrompant à tous +moments pour pousser de violents et douloureux soupirs; il souffre de +l'outrage qu'il subit, et de la part de qui? De sa femme.... Il se +plaint amèrement; il pleure... + + +SCÈNE II. + +LE MÊME, MADAME DE MAINVILLE. + +Madame de Mainville est une femme mondaine, mais qui a bon coeur et +dont la conduite, quoique peut-être un peu légère, du moins en +apparence, est au moins restée honnête. + +Elle trouve de Saint-Pré tout défait, accablé, le visage sombre et +altéré. Elle s'en étonne. + +_De Saint-Pré[190]._--«Ce n'est rien; j'ai reçu votre lettre, madame. +Voici les cinquante louis que vous m'avez fait demander. + +_Madame de Mainville._--«Merci; cette somme est tout ce qu'il me faut +pour les frais d'un voyage qui sera court. Je vais vous donner un reçu. + +De Saint-Pré refuse; il a toute confiance. + +_De Saint-Pré._--«Quand partez-vous? + +_Madame de Mainville._--«Jeudi soir. Mais vous, monsieur, vous +m'inquiétez; depuis environ un mois, vous n'êtes plus le même; votre +santé est moins bonne; vous changez à vue d'oeil. Qu'avez-vous? Ne +devriez-vous pas être le plus heureux des hommes?» + +De Saint-Pré répond par un monologue--on ne saurait appeler autrement sa +tirade, qui, au manuscrit, n'a pas moins de quatorze pages in-4º à vingt +lignes par page--dans lequel il expose le tableau de sa situation. Il a +fait ce qu'il a pu pour le bonheur des siens et pour que la concorde +régnât dans son ménage; il a voulu procurer à sa famille de douces et +intelligentes distractions: dîners, bals, concerts, fêtes..... Sa femme +chantait, sans voix, mais avec talent; il lui a offert toutes les +occasions bonnes pour la faire briller; il s'étend longuement sur les +joies, sur les bonheurs qu'il ménageait à tout le monde autour de lui et +dont il jouissait si amplement lui-même; il détaille minutieusement +tous les plaisirs qu'on trouvait chez lui, tous les jeux divers auxquels +on se livrait, en un mot tous les efforts qu'il avait faits pour chasser +de son logis l'uniformité de la vie et l'ennui. Il parle dans un style +très-pittoresquement imagé des promenades qu'il faisait faire à sa +nombreuse famille dans les environs de Paris, aux bois de Boulogne, de +Vincennes, etc..... promenades interrompues ou suivies par des repas sur +l'herbe et sous les arbres. Puis vient une non moins longue tirade +philosophique sur le bonheur dont il a joui et sur les déceptions qui +lui ont succédé; il compare sa position présente au temps si doux qu'il +a d'abord passé dans son ménage, jusqu'alors heureux, et il se désole +sur l'ingratitude des siens, qui aujourd'hui, après avoir profité, usé +et même abusé de ses bienfaits, le trahissent et l'abandonnent: «O roman +de ma bonhomie! s'écrie-t-il, quand ils n'ont plus eu besoin de moi, ils +m'ont dédaigné, les ingrats!..... De mes deux beaux-frères, l'un est un +fat, qui hésite à me reconnaître; ma soeur m'insulte et m'outrage, +elle me calomnie; et ma fem... (_Il se cache le visage dans ses mains._) +Ah! que dois-je donc attendre de mes enfants?...» + +_Madame de Mainville_, cherchant à le consoler.--«Comment pouvez-vous +vous affecter d'une ingratitude qu'on rencontre si souvent? Oubliez-les, +comme ils ont oublié vos bienfaits; cherchez d'autres amis chez les +étrangers. + +_De Saint-Pré._--«Je n'ai pas la faiblesse de juger le mal universel +d'après le coup qui me frappe. Mais tout le monde m'a trompé, j'ai été +certainement plus malheureux que beaucoup d'autres! L'un m'a emporté une +grosse somme; l'autre a trahi mes secrets; celui-ci m'a renié, celui-là +m'a insulté; enfin, je me suis attaché par les liens de la plus sincère +affection à un homme dont on m'avait vanté les mérites et qui semblait +me payer de retour. Cet homme, je l'ai reçu chez moi, je lui ai donné à +mon foyer la même place que je lui donnais dans mon coeur; il loge +dans ma maison, ma bourse lui est ouverte, mes secrets sont devenus les +siens; en un mot j'avais cru trouver en lui un ami... Hélas! cet homme +n'est qu'un vil misérable et un hypocrite[191].» (_De Saint-Pré sort._) + + +SCÈNE III. + +MADAME DE SAINT-PRÉ, MADAME DE MAINVILLE. + +_Madame de Saint-Pré._--«Vous allez partir? + +_Madame de Mainville._--«Pour peu de temps. + +_Madame de Saint-Pré._--«Nous ramènerez-vous votre mari? + +_Madame de Mainville._--«J'espère qu'il se porte mieux que le vôtre. M. +de Saint-Pré m'a affligée tout à l'heure par l'excès de son chagrin et +de son découragement. + +_Madame de Saint-Pré._--«Il a une maladie à laquelle je ne comprends +rien. J'ai fait ce que j'ai pu pour porter remède à son mal, mais +vainement... Je souffre de son état plus que je ne saurais le dire. + +_Madame de Mainville._--«Je crois devoir vous avertir que je l'ai trouvé +très-animé, très-irrité même; je redoute de le voir se porter à de +regrettables extrémités... Il m'a semblé que dans sa colère il faisait +allusion à quelqu'un... + +_Madame de Saint-Pré._--«Et ce quelqu'un est? + +_Madame de Mainville._--«M. de Valchaumé. + +_Madame de Saint-Pré._--«Voilà vraiment le comble des extravagances +auxquelles le porte sa maladie! ah! avec quelle patience j'endure ses +soupçons et ses injustes préventions! M. de Valchaumé est son ami, son +ami le meilleur; c'est un honnête homme et un homme de devoir. + +_Madame de Mainville._--«J'en suis persuadée. Mais enfin ne devez-vous +pas un sacrifice à votre mari, si étrange que paraisse être sa conduite? +Le véritable remède à son mal n'est-il pas plus facile à trouver que +vous ne le pensez, et ne l'avez-vous pas tout à fait sous la main? +Éloignez pendant quelque temps M. de Valchaumé de chez-vous; M. de +Saint-Pré reviendra peut-être alors à des sentiments plus faciles et +plus doux. Je m'offre à donner moi-même à Valchaumé, si vous y +consentez, le conseil de partir sur-le-champ. + +_Madame de Saint-Pré._--«Souffrir ce que vous me proposez, ce serait +m'accuser moi-même publiquement! Ce serait avouer hautement ma +culpabilité! je serais plus que compromise; on ne manquerait pas de dire +qu'enfin le mari a ouvert les yeux et que dans sa juste colère il a +chassé... mon amant!...» (_Elles se quittent._) + + +SCÈNE IV. + +Restée seule, Mme de Saint-Pré, qui en effet est la maîtresse de +Valchaumé, se reproche sa conduite dans un monologue où elle s'injurie +elle-même avec beaucoup de vivacité. Elle s'accuse, elle parle de ses +remords, de son chagrin, de son amour pour Valchaumé, amour qui +l'embrase, la dévore, la domine, et qui est plus fort que toutes ses +bonnes résolutions. + + +SCÈNE V. + +Entre Adèle, fille de Mme de Saint-Pré; elle a treize ans. Toute +gaie, vive, aimable, elle vient doucement à sa mère: «Qu'as-tu, chère +mère? lui dit-elle, tu as pleuré? papa s'est-il donc encore faché?...» +(_Madame de Saint-Pré sort._) + + +SCÈNE VI. + +ADÈLE, M. DE VALCHAUMÉ. + +_Adèle_, courant à lui.--«Ah! que je suis aise de vous voir, mon ami! +j'ai trouvé maman ici tout en pleurs; elle est bien triste! vos +consolations lui feront du bien.» (_Elle sort._) + + +SCÈNE VII. + +VALCHAUMÉ, MADAME DE SAINT-PRÉ. + +C'est une scène vive et scabreuse, et notée dans le manuscrit en vue +d'effets de scène assez singuliers. Les deux amants parlent d'abord du +sentiment qui les unit. Mme de Saint-Pré entre même dans des détails +pleins d'expansion sur ce mutuel amour: «Que ne puis-je, s'écrie-t-elle, +faire éclater le mien à tous les yeux! Quand me sera-t-il permis de n'en +rien cacher? Que je t'aime!...» La déclaration est même des plus +excessives et se termine par un torrent de larmes. + +De son côté, Valchaumé n'est pas moins ardent, il est même encore plus +démonstratif: tombant aux pieds de Mme de Saint-Pré, il met sa tête +dans ses mains appuyées sur les genoux de sa maîtresse. Elle lui dit +alors vaguement quelques mots sur les soupçons de son mari. + +_Valchaumé._--«Parle! sait-il quelque chose?» + +Mais elle ne répond que par ses sanglots. La scène devient de plus en +plus brûlante et aussi plus qu'invraisemblable. Mme de Saint-Pré +pleure; Valchaumé, tout en cherchant à la consoler, semble inquiet et ne +cache pas ses appréhensions. Mais Mme de Saint-Pré, dont l'amour est +plus violent, s'exalte, s'emporte, et propose à son amant de l'enlever +et de la conduire en Hollande. Valchaumé, par prudence et peut-être +aussi par crainte, ne veut point s'engager sans réfléchir, et il ne +répond rien à l'ouverture imprévue de sa maîtresse. (_Madame de +Saint-Pré sort._) + + +SCÈNE VIII. + +Resté seul, Valchaumé se fait à son tour de sanglants reproches; il +parle de sa conduite infâme et de ses remords. Le rideau tombe sur son +monologue. + + +ACTE II. + + +SCÈNE PREMIÈRE.--_Dans le cabinet de De Saint-Pré._ + +M. de Saint-Pré est seul; il écrit en poussant des soupirs; il prononce +des phrases sans suite, entrecoupées de sanglots; le chiffre de quatre +cent mille livres revient souvent dans son discours. Il parle de quitter +à jamais sa femme; il prend des sacs dans son secrétaire; sur l'un il +attache l'étiquette suivante: _Pour ma femme_. «Elle trouvera, dit-il, +dans ces dispositions d'une mort qu'elle me donne, le dernier témoignage +de mes sentiments.» Il prend ensuite dans un tiroir une paire de +pistolets. A ce moment on annonce M. de Montmécourt. + + +SCÈNE II. + +M. DE SAINT-PRÉ, M. DE MONTMÉCOURT. + +Nouvelles doléances de M. de Saint-Pré; il aime de Montmécourt, il a +confiance en lui, il veut lui ouvrir son coeur. Il lui raconte ses +tourments: «Ma femme, dit-il, est une malheureuse; Valchaumé est un +misérable. Je suis leur juge; je ne veux pas des tribunaux, ressource +des lâches!» Il lui demande ensuite un service; il le prie de recevoir +toute sa fortune et de la conserver dans son secrétaire. Il exige de +lui, sur ces choses, le plus complet silence. + +M. de Montmécourt demande à réfléchir; il n'était pas préparé à de +semblables confidences; il était loin de soupçonner de tels malheurs! Il +cherche à rendre à M. de Saint-Pré un peu de calme et de confiance; il +fait l'éloge de Mme de Saint-Pré. + +_De Saint-Pré_, insistant.--«Promettez-moi d'accepter le dépôt dont je +vous ai parlé. + +_De Montmécourt._--«Laissez-moi réfléchir jusqu'à demain, et venez dîner +avec nous.» + +Mais de Saint-Pré ne veut rien entendre; il insiste tellement, que de +Montmécourt finit par accepter. + + +SCÈNE III.--_Dans le salon._ + +En quittant de Saint-Pré, de Montmécourt demande à voir Mme de +Saint-Pré. Cette scène est à peu près, ainsi qu'on va le voir, la +répétition de la scène II du premier acte, où Mme de Mainville +conseille à Mme de Saint-Pré d'éloigner Valchaumé. + +_De Montmécourt._--«Je ne saurais vous dire, madame, en termes assez +pressants et assez vifs, dans quel triste état j'ai trouvé votre mari. +Il est dévoré par le soupçon et la jalousie..... + +_Madame de Saint-Pré._--«Je pense, monsieur, que vous croyez à mon +honnêteté. + +_De Montmécourt._--«Elle est hors de doute! + +_Madame de Saint-Pré._--«Alors, je puis vous dire tout ce que je souffre +depuis trois mois. Notre intérieur est un véritable enfer; l'union de +notre ménage est perpétuellement troublée; mon mari est devenu sombre et +maniaque; sa jalousie inexpliquée est inguérissable, et pourtant, Dieu +le sait! j'ai fait tout ce que j'ai pu pour porter remède à son mal... + +_De Montmécourt._--«Vous avez omis, cependant, d'employer le principal +et le plus efficace. + +_Madame de Saint-Pré._--«Et lequel, je vous prie? + +_De Montmécourt._--«J'hésite à parler... + +_Madame de Saint-Pré._--«Ne craignez pas de me blesser; je désire que +vous parliez; je vous en conjure, ce remède quel est-il? + +_De Montmécourt._--«Puisque vous m'y forcez, je vais parler, madame... +M. de Valchaumé est encore dans cette maison! (_A ces mots, madame de +Saint-Pré se trouble, rougit et pâlit tour à tour, circonstance qui +n'échappe pas à M. de Montmécourt._) Permettez-moi d'insister sur ce +point. Je crois indispensable au repos de votre ménage, et surtout à +celui de votre mari, que vous décidiez M. de Valchaumé à partir +sur-le-champ.» + +_Madame de Saint-Pré._--Elle se livre à une longue apologie de M. de +Valchaumé: «C'est mon ami, c'est le meilleur, le plus dévoué et le plus +utile des amis de mon mari... + +_M. de Montmécourt._--«Il n'en est pas moins vrai qu'il est, chez vous, +une cause de trouble que vous ne sauriez nier; sa présence a causé la +maladie et la jalousie de votre mari. + +_Madame de Saint-Pré._--«Eh bien, s'il en est ainsi, je réduirai à néant +les craintes de mon mari en m'éloignant moi-même; je me retirerai dans +un couvent. + +_M. de Montmécourt._--«Ce serait aggraver les choses et exciter +davantage encore les soupçons et la colère de M. de Saint-Pré. +Croyez-moi, renoncez à ce moyen et suivez le conseil que je vous ai +donné.» (_Il sort._) + + +SCÈNE IV. + +Mme de Saint-Pré se livre alors à une série interminable de reproches +et de récriminations qu'elle s'adresse à elle-même; en proie à ses +remords, aux blâmes secrets de sa conscience, elle répand des torrents +de larmes. Elle cherche à se réconcilier avec elle-même, et alors, plus +calme, elle fait appeler M. de Valchaumé. + + +SCÈNE V. + +MADAME DE SAINT-PRÉ, DE VALCHAUMÉ. + +Scène assez longue entre les deux amants et où la difficulté de leur +position respective leur apparaît de plus en plus menaçante; scène +entremêlée de reproches, de plaintes, d'aigreur et de mécontentements. +Mme de Saint-Pré parle à Valchaumé de l'état de son mari; Valchaumé, +qui commence peut-être aussi à se lasser de sa maîtresse en présence de +l'impossibilité, qu'il pressent prochaine, de continuer ses relations, +parle de son départ: «Je m'éloignerai pour six mois,» dit-il. Le remords +le poursuit; lui aussi, il comprend son crime! Il entame, à ce sujet, +une longue leçon de morale à l'adresse de Mme de Saint-Pré; il lui +parle de ses devoirs, des droits de son mari, de son honneur qu'ils ont +tous deux outragé, de son bonheur qu'ils ont compromis. Il finit par lui +conseiller de se rapprocher de son mari et de chercher à lui rendre le +repos qu'il a perdu. + +A cette proposition inattendue, Mme de Saint-Pré oublie ses +résolutions; les sentiments de conciliation font place, en elle, à +l'indignation la plus vive: + +_Madame de Saint-Pré_, avec feu.--«Vous êtes un malhonnête homme! vous +pouvez vous retirer. + +_M. de Valchaumé._--«Quittez ce ton-là, madame! Savez-vous à quelles +créatures il est familier?» + +Puis ils se radoucissent tous deux. Valchaumé recommence à lui parler de +ses devoirs oubliés, de son honneur sacrifié, etc... «Renonçons au +crime, lui dit-il enfin, je te rends à ton mari!...» + +Mais Mme de Saint-Pré a peur. Elle redoute la vengeance et la colère +de son époux. + +_M. de Valchaumé._--«Pourquoi crains-tu? Il n'a point de preuves. Il est +facile de s'en assurer d'ailleurs, je veux le voir moi-même pour savoir +la vérité.» (_Ils se quittent._) + + +ACTE III. + + +SCÈNE PREMIÈRE.--_Dans le salon._ + +DE VALCHAUMÉ, _seul_. + +Monologue où il se reproche encore sa conduite; il parle de ses remords, +du mal qu'il a fait à de Saint-Pré. (_Entre le portier, qui lui remet +une lettre._) Cette lettre est de M. de Montmécourt. Il lui dit dans +quel état il a trouvé de Saint-Pré: «Il est jaloux de vous; votre amitié +pour lui vous dira, mieux que je ne saurais le faire, comment vous devez +agir; mais j'ai cru devoir vous prévenir qu'il a des projets +inconcevables!» + +Valchaumé s'assied comme atterré; il s'absorbe dans une rêverie +interrompue par des mouvements convulsifs; sa main droite dans la +poitrine, il s'en déchire le sein. (Il faut, dit le manuscrit, que le +sang paraisse couler.) + + +SCÈNE II. + +Entre Julie, femme de chambre. A la vue de M. de Valchaumé abattu, à +moitié sans connaissance et couvert de sang, elle appelle au secours. + + +SCÈNE III. + +Mme de Saint-Pré accourt aux cris de sa femme de chambre. Elle attire +M. de Valchaumé dans son cabinet de toilette. + + +SCÈNE IV.--_Dans le cabinet de toilette._ + +MADAME DE SAINT-PRÉ, M. DE VALCHAUMÉ. + +La scène est assez vivement menée. + +_Madame de Saint Pré._--«D'où vient ce sang? + +_M. de Valchaumé._--«Ce n'est rien; ne parlons pas de cela. Il faut +absolument que je voie ton mari; il faut que je le rencontre +sur-le-champ. + +_Madame de Saint-Pré._--«Oui tu le verras; mais il va te proposer un +duel; tu le refuseras; je le veux, tu me le promets? + +_De Valchaumé._--«Je te le jure! + +_Madame de Saint-Pré._--«Ah! fais bien appel à ton sang-froid; sois +calme avec lui; pas d'emportement, quoi qu'il te puisse dire! + +_De Valchaumé._--«Sois persuadée que jamais il ne me forcera à me battre +avec lui.» + +(Les deux amants se font ici de touchants adieux et de Valchaumé passe +dans le salon.) + + +SCÈNE V.--_Dans le salon._ + +DE VALCHAUMÉ, _seul_. + +Nouveau monologue; de Valchaumé se livre encore à une invocation à sa +conscience; il parle de ses remords, il en est accablé; il entend les +reproches secrets qui le poursuivent; il termine enfin sa tirade, à la +fois philosophique et humanitaire, par une dernière invocation au +vertueux Jean-Jacques: «Pousse-moi, dit-il, de tout l'élan de ta force, +vers cette vertu qui fit ton bonheur, et qui fera éternellement ta +gloire[192]!» + + +SCÈNE VI.--_Dans le cabinet de M. de Saint-Pré._ + +M. DE SAINT-PRÉ, _seul_. + +Il est très-agité, il écrit; il se lève, il va et vient dans la chambre. +Il fait demander si M. de Valchaumé est rentré; on lui répond qu'il est +au salon. Alors, il pose lui-même les scellés sur tous ses meubles à +serrure; tout à coup la cire allumée dont il se sert dans son opération +tombe sur un amas de papiers qui couvre le plancher, et elle y met le +feu. De Saint-Pré regarde la flamme avec un accent indéfinissable: «Oh! +s'écrie-t-il, si la maison ne renfermait que ces deux misérables et moi, +je la laisserais brûler!» (_Il sort deux pistolets de son tiroir et il +quitte la scène._) + + +SCÈNE VII.--_Dans le salon._ + +En entrant au salon, M. de Saint-Pré rencontre de Valchaumé. + +_De Valchaumé._--«Je désirais vous voir et vous faire mes adieux; je +vais partir. + +_De Saint-Pré._--«Partir? dis-tu. Et c'est là la réparation que tu +m'offres! C'est d'une autre manière que nous devons prendre congé l'un +de l'autre?... + +_De Valchaumé._--«Vous voulez vous battre? je ne me battrai jamais +contre vous. + +_De Saint-Pré._--«Tu ne te battras pas? + +_De Valchaumé._--«Non.» + +Saint-Pré présente alors un pistolet à de Valchaumé; celui-ci le refuse +d'abord, puis, le saisissant d'une main convulsive, il le tend lui-même +à son adversaire en s'écriant: «Tue-moi! je serai heureux de recevoir la +mort de ta main!... + +--Défends-toi! répond de Saint-Pré; bien que tu ne sois plus mon égal, +puisque tu n'as pas d'honneur, je consens cependant à me battre avec +toi!...» + +A ce moment, de Valchaumé chancelle; il tombe épuisé sur un fauteuil: +«Achevez-moi!» s'écrie-t-il. La mise en scène est indescriptible. De +Valchaumé, en proie à une rage en quelque sorte frénétique, court comme +un furieux dans la chambre; il pleure, il sanglote, il a des +convulsions, il se traîne par terre; ses cris attirent dans le salon +Mme de Saint-Pré. + + +SCÈNE VIII. + +LES MÊMES, MADAME DE SAINT-PRÉ. + +A l'entrée de Mme de Saint-Pré, de Valchaumé l'attire à lui et il se +jette avec elle aux pieds de M. de Saint-Pré: + +_De Valchaumé._--«C'est moi qui l'ai séduite! je suis seul coupable. +Pardonne-lui; elle est digne de ton pardon, elle est toujours digne de +toi! Quant à moi, je vous quitte à jamais et je vais m'ensevelir dans +mes remords. + +_De Saint-Pré._--«Vis, et sois meilleur!» + + +FIN. + + + + +IV + +NOTICE GÉNÉALOGIQUE SUR BEAUMARCHAIS ET SA FAMILLE. + + +Voici sur la famille même de Beaumarchais et sur son origine +d'intéressants détails que je résume d'après une longue et substantielle +nomenclature du précieux _Dictionnaire critique_ de Jal, et que je +complète à l'aide du non moins précieux travail de M. de Loménie et +aussi au moyen de renseignements personnels provenant de sources +authentiques et même officielles. + +Le membre le plus anciennement connu de la famille Caron est le +grand-père même de Beaumarchais, Daniel Caron, «maître orlogeur» à +Lizy-sur-Ourcq, diocèse de Meaux (Seine-et-Marne); sa grand-mère se +nommait Marie Fortin. Tous deux étaient protestants calvinistes[193]. +Ils eurent quatorze enfants, dont la plupart moururent en bas âge, et +dont trois seulement nous sont connus en 1708, date de la mort du père: +André-Charles, Pierre et Marie Caron. + +Mme veuve Caron vint alors à Paris, où elle s'établit avec ses trois +enfants. Les deux fils suivent la carrière paternelle et se font +horlogers, chacun de son côté. La soeur épouse, le 30 septembre 1720, +un marchand chandelier du nom d'André Gary. + +André-Charles Caron se marie à son tour, le 15 juillet 1722, à la +paroisse Saint-André-des-Arcs, avec Marie-Louise Pichon. Deux ans +auparavant il avait abjuré le calvinisme, et au mois de mars de la même +année 1722 il avait été reçu maître horloger. + +Mme Caron donna dix enfants à son mari en moins de douze années; en +voici la liste complète: + +1º Une fille, Vincente-Marie, née le 26 avril 1723. + +2º Une deuxième fille, Marie-Josèphe, née le 13 février 1725, et +mariée, en 1748, à Louis Guilbert, «maître maçon», qui mourut d'une +attaque de folie furieuse en Espagne, où il avait été nommé l'un des +architectes du roi. + +3º Un fils, Jean-Marie, né le 17 novembre 1726. + +4º Un deuxième fils, Augustin-Pierre, né le 9 janvier 1728. + +5º Un troisième fils[194], François, né en 1730 et mort en 1739. + +6º Une troisième fille, Marie-Louise, née en 1731. C'est elle qui fut +fiancée à Clavijo. Les mémoires contre Goëzmann et le drame de Goethe +ont immortalisé son aventure et son nom[195]. + +7º Un quatrième fils, Pierre-Augustin Caron, qui devait illustrer le nom +de Beaumarchais. Né le 24 janvier 1732[196], il eut pour parrain +«Pierre-Augustin Picard, fils mineur de Pierre Picard, marchand +chandelier, rue Aubry-le-Boucher, paroisse de Saint-Josse», et pour +marraine sa cousine «Françoise Gary, fille mineure d'André Gary, +marchand chandelier, demeurant rue des Boucheries, paroisse +Saint-Sulpice». + +8º Une quatrième fille, Madeleine-Françoise, née le 30 mars 1734. Elle +épousa en 1766 un horloger nommé Jean-Antoine Lépine. Elle lui donna +deux enfants, un garçon qui se fit militaire, et une fille qui épousa +également un horloger, du nom de Raguet. + +9º Une cinquième fille, Marie-Julie, née le 24 décembre 1735. C'est la +plus distinguée de la famille. Elle était à la fois poëte et musicienne, +elle jouait de la harpe et du violoncelle, parlait l'espagnol et +l'italien, et écrivait de fort jolies lettres dont la plupart nous sont +parvenues. Elle mourut, au mois de mai 1798, un an avant Beaumarchais. + +10º Une sixième fille, Jeanne-Marguerite, qui épousa en 1767 +Octave-Janot de Miron, intendant de la maison royale de Saint-Cyr. Elle +était aussi poëte et surtout très-bonne musicienne, jouant de la harpe +et chantant très-joliment; elle excellait en outre dans la comédie. Elle +n'eut qu'une fille, qui fut mariée et établie à Orléans. + +Le 17 août 1758 la mère de Beaumarchais meurt, et huit ans après, le +janvier 1766, son père se marie, en seconde noces, à l'âge de +soixante-neuf ans, à «Jeanne Guichon, veuve de Pierre Henry, bourgeois +de Paris», qui en avait elle-même soixante. Mais, en 1768, il perd cette +seconde femme, et nous le voyons cette fois, contre le gré de ses +enfants, se remarier pour la troisième fois, le 18 avril 1775, à l'âge +de soixante dix-sept ans, et quelques mois seulement avant sa mort, avec +Suzanne-Léopolde Jeantot. «C'était, dit M. de Loménie, une vieille fille +astucieuse[197] qui le soignait et qui s'en fit épouser dans l'espoir de +rançonner Beaumarchais. Profitant de la faiblesse du vieillard, elle +s'était fait assigner, par son contrat de mariage, un douaire et une +part d'enfant.» Beaumarchais, devant la menace qu'elle lui fit d'un +procès, racheta ses droits, réels ou imaginaires, moyennant une somme de +6,000 francs. + +Quant au père Caron, il était mort le 23 octobre 1775 et avait été +enterré à l'église Saint-Jacques-de-la-Boucherie. + +De son côté, Beaumarchais, à l'exemple de son père, contracta trois +mariages. Le premier est même entouré de circonstances assez +romanesques. En 1765, à vingt-trois ans, Beaumarchais était contrôleur +de la maison du roi. Il avait pour collègue un sieur Pierre Franquet, +alors âgé de quarante-neuf ans, et dont la femme en avait tout au plus +trente-trois ou trente-quatre. Le futur écrivain était très-amicalement +reçu dans l'intimité du ménage, et il en profita pour faire la cour à la +belle «contrôleuse». Celle-ci ne resta pas insensible aux assiduités, à +l'esprit et aux galanteries du jeune homme. On n'oserait cependant pas +certifier qu'elle oublia pour lui, du vivant de son mari, le plus sacré +de ses devoirs, mais il est certain qu'elle inspira une assez vive +passion à son adorateur. En effet le futur Beaumarchais la suivit de +quartier en quartier, lors de deux ou trois déménagements qu'elle opéra +dans les derniers temps de la vie de son mari, lequel mourut dans le +logement commun, rue de Bracque, en janvier 1756. Caron déclara alors à +sa famille qu'il épouserait la veuve Franquet. Il n'avait que +vingt-trois ans, la dame en avait trente-quatre[198], et en présence de +cette grande différence d'âge, et aussi du scandale occasionné depuis +longtemps déjà par les amours de Beaumarchais, le père et la mère Caron +firent tous les efforts imaginables pour tâcher de rendre le mariage +impossible. Mais le fils tint bon et obtint enfin le consentement +nécessaire; toutefois ses parents refusèrent d'assister aux formalités +et cérémonies du mariage. Le 27 novembre 1756 Beaumarchais fut enfin uni +à celle qu'il aimait, à l'église Saint-Nicolas-des-Champs[199]. + +De sa première femme, Beaumarchais n'eut pas d'enfants; il la perdit +d'ailleurs moins d'un an après l'avoir épousée, le 30 septembre 1757. + +Le 11 avril 1768, il se remarie avec une seconde veuve, dame Geneviève +Watebled, dont le mari, mort en 1767, Antoine Levesque, était de son +vivant garde magasin général des menus plaisirs du roi. La deuxième +femme de Beaumarchais avait trente-huit ans, alors qu'il n'en avait que +trente-six; mais en revanche elle lui apportait une grande fortune. +L'acte de mariage donne cette fois au futur ses deux noms réunis, avec +addition de ses titres et qualités: «Caron de Beaumarchais, écuyer, +conseiller, secrétaire du roi et lieutenant général de la Varenne du +Louvre.» + +Le 14 décembre suivant, «au bout de huit mois et huit jours de mariage», +la femme de Beaumarchais lui donnait un fils, qui fut baptisé Augustin +et qui mourut le 17 octobre 1772, deux ans après sa mère, laquelle +succomba, en quelques jours, aux suites d'une seconde couche, le 20 +novembre 1770. + +Il se remaria une troisième fois quelques années plus tard, en 1778, +avec Marie-Thérèse Willer-Mawlas, jeune personne d'origine suisse et +dont le père François Willer-Mawlas, mort en 1757, avait été attaché à +la grande maîtrise des cérémonies, sous Louis XV. C'était une femme +douce et belle «très-remarquable par l'intelligence, l'esprit et le +caractère». Elle s'était éprise de Beaumarchais sans le connaître, +attirée à lui par le bruit qui se faisait alors autour de son nom, de +ses écrits, de ses aventures et de sa personne. Leur union fut donc un +mariage d'inclination, et ce fut le plus heureux de ceux que contracta +Beaumarchais. Elle lui survécut, n'étant morte qu'en l'année 1816. + +Quant à Beaumarchais, il mourut subitement, dans la nuit du 17 au 18 mai +1799, d'une attaque d'apoplexie. Il avait seulement soixante-sept ans et +trois mois. + +La soudaineté de sa mort a donné lieu à diverses suppositions que sa +famille a voulu démentir. On a parlé d'un suicide par le poison, ou par +l'opium. Jusqu'en ces derniers temps ce bruit calomnieux a été fort +accrédité. Le gendre de Beaumarchais s'en est justement ému, et le 7 +octobre 1849 il écrivait à ce sujet à M. de Loménie une lettre dont +voici le plus curieux passage: + + «Monsieur, + +«Je viens d'apprendre avec un étonnement pénible les bruits que l'on a +fait courir sur les derniers moments de Beaumarchais, mon beau-père. +L'assertion mensongère de son suicide, qui a été reproduite dans des +écrits sérieux, m'oblige à repousser, avec toute l'indignation qu'elle +mérite, une fable dont la famille et les amis de Beaumarchais se +seraient émus s'ils l'avaient connue plus tôt. + +«Beaumarchais, après avoir passé en famille la soirée la plus animée, où +jamais son esprit n'avait été plus libre et plus brillant, a été frappé +d'apoplexie. Son valet de chambre en entrant chez lui le matin, l'a +trouvé dans la même position où il l'avait laissé en le couchant, la +figure calme et ayant l'air de reposer. Je fus averti par les cris de +désespoir du valet de chambre. Je courus chez mon beau-père, où je +constatai cette mort subite et tranquille...[200]» + +Les funérailles de Beaumarchais eurent lieu avec une grande simplicité +et en dehors de toute manifestation publique. C'est dans l'intérieur +même de son jardin, au fond d'une sombre allée où il avait lui-même +désigné le lieu de sa sépulture, que fut déposé son cercueil. «Son +gendre, ses parents, ses amis et quelques gens de lettres qui +l'aimaient, dit Gudin, cité par M. de Loménie, lui rendirent les +derniers devoirs, et Collin d'Harleville proféra un discours que j'avais +composé dans l'épanchement de ma douleur, mais que je n'étais pas en +état de prononcer...» «Sous ce bosquet funéraire, ajoute M. de Loménie, +après une vie si orageuse Beaumarchais espérait sans doute pouvoir dire: +_Tandem quiesco_! et le cercueil qui le protégeait a dû être transporté +dans un des grands cimetières qui deviendront aussi des rues et des +places publiques.» + +Enfin, dans l'édition des _OEuvres complètes_ de Beaumarchais publiée +en 1809 par Gudin, ce fidèle et inséparable ami de sa vie tout entière +parle ainsi de cette mort si foudroyante: «La nature lui épargna les +chagrins d'une lente destruction et les angoisses d'une longue agonie; +il fut frappé d'apoplexie pendant son sommeil, et il sortit de la vie +comme il y était entré, sans s'en apercevoir[201].» + +De son troisième mariage, Beaumarchais avait eu une fille, +Amélie-Eugénie, qu'il maria, le 11 juillet 1796, à M. Delarue, dont son +célèbre beau-père parle ainsi lui-même dans une lettre postérieure de +près d'un an à cette union: «Ma fille, écrit-il, le 6 juin 1797, à M. +T..., est la femme d'un bon jeune homme qui s'obstinait à la vouloir +quand on croyait que je n'avais plus rien. Elle, sa mère et moi, nous +avons cru devoir récompenser ce généreux attachement; cinq jours après +mon arrivée, je lui ai fait ce joli présent. Ils auront du pain, mais +c'est tout, à moins que l'Amérique ne s'acquitte envers moi, après vingt +ans d'ingratitude[202].» + +M. Louis-André-Toussaint Delarue était né le 1er novembre 1768, à +Paris. En 1789, il devint aide de camp de Lafayette; sous l'Empire il +fut administrateur des contributions indirectes. Nous le trouvons, en +1814, adjoint au maire de VIIIe arrondissement, et en cette qualité +il reçoit la croix de la Légion d'honneur le 27 juillet de la même +année. Le gouvernement de juillet le crée colonel de la huitième légion +de la garde nationale et le nomme officier de la Légion d'honneur le 19 +octobre 1831. En 1840 le grade de maréchal-de-camp de la garde nationale +lui est offert, et en 1841, le 29 avril, il reçoit le sautoir de +commandeur de la Légion d'honneur. C'est seulement en 1848 qu'il +abandonne son grade pour prendre sa retraite définitive, ayant alors +quatre-vingts ans. Il ne mourut que quinze ans après, le 1er juin +1864, âgé de quatre-vingt-quinze ans. + +Mme Eugénie Delarue, sa femme, était morte depuis le mois de juin +1832. Elle avait donné deux fils à son mari: + + * * * * * + +1º Delarue (Charles-Édouard), né le 7 vendémiaire an VIII (9 octobre +1799), à Paris, «à quatre heures du soir, boulevard Antoine, nº 1, +huitième municipalité, fils de André-Toussaint Delarue, rentier, et +d'Amélie-Eugénie Caron-Beaumarchais, sa femme, mariés à l'état civil de +la deuxième municipalité le 29 messidor an IV.» + +Le jeune Delarue embrassa la carrière militaire. Il fut page de Napoléon +Ier du 2 mai au 20 juin 1815, sous-lieutenant d'état-major le 20 +janvier 1821, capitaine du 6e de lanciers le 27 août 1830, officier +d'ordonnance de Louis-Philippe le 26 mars 1841, colonel du 2e +lanciers le 23 février 1847, et enfin général de brigade le 28 décembre +1862. En 1864 il entra dans le cadre de réserve. Il avait obtenu la +croix de commandeur de la Légion d'honneur le 8 août 1858; il était +encore décoré, depuis 1839, de la croix d'officier de l'ordre de la Tour +et de l'Épée de Portugal, et depuis 1844 de la croix d'officier de +Léopold de Belgique[203]. + +2º Delarue (Alfred-Henri), né à Paris, le 3 germinal an XI (24 mars +1803), «porte Saint-Antoine, nº 1, division de Montreuil». Ce deuxième +petit-fils de Beaumarchais a fait son chemin dans l'administration des +finances. Le 5 février 1838 il fut nommé receveur particulier-percepteur, +à Paris. Le 18 juin 1849 il occupait la même fonction au IIe +arrondissement, et le 29 décembre 1859 il était nommé au même emploi +dans le VIIIe arrondissement. Enfin le 10 juillet 1865 il recevait la +croix de la Légion d'honneur[204]. + +Ajoutons que, justement fiers du nom illustre de leur aïeul, les deux +petits-fils de Beaumarchais ont obtenu, par décret impérial du 25 août +1853, confirmé par jugement du tribunal de la Seine du 4 novembre 1864, +«l'autorisation de joindre à leur nom patronymique _Delarue_ celui de +_Beaumarchais_ et de s'appeler à l'avenir _Delarue-Beaumarchais_[205]». + +Complétons nos renseignements en disant qu'une arrière-petite-fille de +Beaumarchais a épousé M. Roulleaux-Dugage (Charles-Henri), «né à Alençon +le 7 floréal an X (26 avril 1802), fils de Jacques-François-Nicolas +Roulleaux, conseiller de la préfecture de l'Orne, et de dame +Adélaïde-Victoire Bertrand». Député de l'Hérault en 1852, en 1867, en +1863 et en 1869, M. Roulleaux-Dugage avait été d'abord, de 1835 à 1848, +préfet des départements de l'Ardèche, de l'Aude, de la Nièvre, de +l'Hérault et de la Loire-Inférieure. Président du conseil général de +l'Orne, il réside habituellement au Château de Lyvonnière, près +Domfront. L'Empereur l'a créé grand officier de la Légion d'honneur le +14 août 1866[206]. + +GEORGES D'HEYLLI. + + + + +ERRATA + + +Page XXVII, dans la Notice, ligne 15, au lieu de _croit_, lisez _croît_. + +Page XXIX, dans la Notice, ligne 7, à la note, au lieu de _suspecte_, +lisez _suspectes_. + +Page LIII, dans la Notice, ligne dernière, au lieu de _Desessarts_, +lisez _Desessarts_. + +Page LXVII, dans la Notice, ligne 7, au lieu de 19 _août_ 1787, lisez 19 +_août_ 1785. + +Page 227, aux Appendices, ligne 28, au lieu de _rapprochez de la scène +IIe_, lisez... _de la scène IIIe_. + +Page 242, aux Appendices, ligne 4, dans un certain nombre d'exemplaires +de ce volume, au lieu de _à l'aide du précieux travail_, lisez _à l'aide +du non moins précieux travail_. + + + + + +TABLE + + +Lettre modérée sur la chute et la critique du _Barbier de Séville_ 3 + +LE BARBIER DE SÉVILLE, ou _la Précaution inutile_, comédie en quatre +actes 31 + +Variantes du _Barbier de Séville_ 171 + + +APPENDICES. + +I. Deux lettres de M. Édouard Fournier relatives à un récent +achat de manuscrits de Beaumarchais 205 + +II. Nomenclature des pièces comprises dans cet achat 212 + +III. L'AMI DE LA MAISON, drame inédit en trois actes + +1. Un drame inédit de Beaumarchais 220 +2. _L'Ami de la Maison_ et _le Supplice d'une femme_ 223 +3. Analyse détaillée, et scène par scène, des trois actes de _l'Ami +de la maison_ 229 + +IV. Notice généalogique sur Beaumarchais et sur sa famille 242 + + +Errata 250 + + +NOTES: + +[1] _Tissot_ (Simon-André), illustre médecin, né en Suisse en 1728, mort +en 1797. Ses oeuvres choisies forment 8 vol. in-8º (Paris, 1809). +Beaumarchais fait ici allusion à deux de ses principaux écrits: _De la +santé des gens de lettres_ (1769, in-32), et _Essai sur les maladies des +gens du monde_ (1770, in-12), dont le succès fut populaire et +considérable. + +[2] Allusion à un journaliste de Bouillon qui avait fort malmené +Beaumarchais et sa pièce. + +Il avait déjà parlé de ces critiques aux comédiens eux-mêmes dans une +lettre intime qu'il leur adressait quelque temps avant d'écrire cette +épître-préface: «Tant qu'il vous plaira, Messieurs, de donner _le +Barbier de Séville_, je l'endurerai avec résignation. Et puissiez vous +crever de monde, car je suis l'ami de vos succès et l'amant des miens... +Si le public est content, si vous l'êtes, je le serai aussi. Je voudrais +bien pouvoir en dire autant du _Journal de Bouillon_; mais vous avez +beau faire valoir la pièce, la jouer comme des anges, il faut vous +détacher de ce suffrage; on ne peut pas plaire à tout le monde. + +«Je suis, Messieurs, avec reconnaissance, etc... + +«_Signé_: CARON DE BEAUMARCHAIS.» + +(_Lettre citée par M. de Loménie_, tome II) + +[3] _Eugénie et les Deux Amis._ + +[4] _Mémoires judiciaires contre les sieurs de Goëzmann, Marin, Lablache +et d'Arnaud_ (1774). + +[5] Ce sera l'opéra de _Tarare_. + +[6] On peut ainsi préciser facilement l'époque où Beaumarchais écrivait +cette préface, la 17e représentation du _Barbier_ ayant eu lieu le +mercredi 16 août 1775, et la 18e le samedi suivant. + +[7] Imbroglio. + +[8] Mot de l'invention de Beaumarchais. + +[9] La résille. + +[10] Célèbre astrologue-nécromancien du temps de Henri II. Catherine de +Médicis le fit venir à Paris et eut souvent recours à lui pour les +expériences de divination auxquelles on sait qu'elle se livrait. + +[11] Beaumarchais présente ici par avance la scène de la reconnaissance +de Figaro, que nous retrouverons dans _la Folle Journée_. + +[12] La citation est inexacte, d'autant mieux que le mot principal «le +hasard», sur lequel repose l'argumentation de Beaumarchais, ne s'y +trouve même pas. Voici d'ailleurs le passage même dans son intégrité: +«J'avois besoin d'un homme que je pusse, dans ces conjonctures, mettre +devant moi. Il me falloit un fantôme, mais il ne me falloit qu'un +fantôme, et, par bonheur pour moi, il se trouva que ce fantôme fut petit +fils d'Henri le Grand, qu'il parla comme on parle aux halles, ce qui +n'est pas ordinaire aux enfants d'Henri le Grand, et qu'il eut de grands +cheveux bien longs et bien blonds. Vous ne pouvez vous imaginer le poids +de cette circonstance; vous ne pouvez concevoir l'effet qu'ils firent +dans le peuple.» (_Mémoires de Retz_, édition Charpentier, 1865, tome +Ier, page 267.) + +[13] Vieux mot. + +[14] Terme chirurgical: celui qui pratique la saignée. Il vaudrait mieux +_phlébotomiste_. D'ailleurs, usuellement, on n'emploie ni l'un ni +l'autre mot. + +[15] _Hédelin_, abbé d'_Aubignac_, né en 1604, mort en 1676. Il a +composé, d'après Aristote, un ouvrage assez médiocre, _Pratique du +théâtre_ (1669, in-4º), auquel Beaumarchais fait ici allusion. Il +détestait Corneille, dont il était jaloux, et il a donné une tragédie, +_Zénobie_, qui n'eut aucun succès. + +[16] Elle en supporta, et de la meilleure, comme tout le monde le sait. +Voici les titres des principales oeuvres musicales inspirées par _le +Barbier_: + +1º _Le Barbier de Séville_, opéra bouffe de Païsiello, joué pour la +première fois à Saint-Pétersbourg en 1780, et à Paris le 12 juillet +1789, deux jours avant la prise de la Bastille; + +2º _Le Barbier de Séville_, opéra de Nicolo Isouard, joué à Malte à la +fin du siècle dernier; + +3º _Le Barbier de Séville_, ballet en trois actes, de Blache et Duport, +représenté à l'Opéra le 30 mai 1806; + +4º _Le Barbier de Séville_, opéra bouffe en deux actes, du maestro G. +Rossini, joué pour la première fois à Rome en décembre 1816, et à Paris +le 26 octobre 1819; + +5º _Almaviva et Rosine_, pantomime avec musique, sans nom d'auteur, +jouée à la porte Saint-Martin le 19 avril 1817; + +Enfin plus tard _la Folle Journée_ servira de thème à la musique de +Mozart. + +[17] Fameux danseur de l'Opéra (1748-81) qui s'était baptisé lui-même +_le Dieu de la danse_. Il est mort en 1808, à soixante-dix-neuf ans. Sa +femme, qui a été aussi très-célèbre comme danseuse, est morte la même +année, à cinquante-six ans. + +[18] _Bercher_, dit _Dauberval_, danseur comique, mort en 1806, à +soixante-quatre ans. Il a appartenu à l'Opéra de 1761 à 1783, classé +dans ce qu'on appelait _les danseurs seuls_, c'est-à-dire les grands +premiers sujets. On l'avait surnommé _le Préville de la danse_. Il a +composé quelques ballets. + +[19] Verbe de la composition de Beaumarchais. + +[20] L'un des manuscrits du Théâtre-Français orthographie Figaro, tout +le long de la pièce, _Figuaro_. + +[21] Ce qu'on nomme chez nous un «beau»; mais un «beau» vulgaire, une +sorte de coq de village ou d'artisan endimanché. + +[22] Dans le manuscrit de la Comédie-Française Basile est qualifié +«organiste et musicien italien». + +[23] Capitale de l'Andalousie, dit le manuscrit. + +[24] Cette petite partition est de nos jours difficile à trouver. La +Bibliothèque du Conservatoire de musique en possède un exemplaire, en +assez mauvais état, et que nous avons eu sous les yeux. C'est une +partition grand in-4º arrangée pour orchestre avec l'indication des jeux +de scène, des paroles et des voix. On lit sur la première page cette +note manuscrite: _On croit que cette musique est de Beaumarchais_, et au +verso, de la même main: _Cette musique est de M. de Beaumarchais_. La +musique du _Barbier_ n'accompagnant pas, comme dans _les Deux Amis_, la +pièce imprimée, et n'offrant d'ailleurs, à cause de sa médiocrité, aucun +véritable intérêt, nous avons jugé inutile de la reproduire. + +[25] Variante 1. + +[26] Variante 2. + +[27] Variante 3. + +[28] Variante 4. + +[29] Variante 5. + +[30] Variante 6. + +[31] Variante 7. + +[32] Variante 8. + +[33] Variante 9. + +[34] Variante 10. + +[35] Variante 11. + +[36] Variante 12. + +[37] Variante 13. + +[38] Variante 14. + +[39] Mot fabriqué par Beaumarchais à l'adresse du censeur Marin, l'un de +ses adversaires dans l'affaire Goëzmann. + +[40] Encore un mot inventé pour désigner les journalistes, les +critiques, etc., qu'il appelle encore «les puces» dans le manuscrit du +Théâtre-Français. + +[41] Variante 15. + +[42] Variante 16. + +[43] Variante 17. + +[44] Bartholo n'aimoit pas les drames. Peut-être avoit-il fait quelque +Tragédie dans sa jeunesse. (_Note de Beaumarchais._) + +[45] Variante 18. + +[46] Variante 19. + +[47] Variante 20. + +[48] Variante 21. + +[49] Variante 22. + +[50] Variante 23. + +[51] Variante 24. + +[52] Variante 25. + +[53] Variante 26. + +[54] Variante 27. + +[55] Variante 28. + +[56] Variante 29. + +[57] Variante 30. + +[58] Variante 31. + +[59] Variante 32. + +[60] Variante 33. + +[61] On dit aujourd'hui _besoigneux_. + +[62] Variante 34. + +[63] Variante 35. + +[64] Variante 36. + +[65] Variante 37. + +[66] Variante 38. + +[67] Variante 39. + +[68] Variante 40. + +[69] Variante 41. + +[70] Variante 42. + +[71] Le mot _enfiévré_, qui n'est plus françois, a excité la plus vive +indignation parmi les Puritains Littéraires; je ne conseille à aucun +galant homme de s'en servir: mais M. Figaro!... (_Note de +Beaumarchais._) + +[72] Variante 43. + +[73] Variante 44. + +[74] Variante 45. + +[75] Variante 46. + +[76] Variante 47. + +[77] Variante 48. + +[78] Vieux mot: à me sentir de la douleur. + +[79] Variante 49. + +[80] Variante 50. + +[81] Variante 51. + +[82] Variante 52. + +[83] Variante 53. + +[84] Variante 54. + +[85] Variante 55. + +[86] Variante 56. + +[87] Variante 57. + +[88] Variante 58. + +[89] Variante 59. + +[90] Trait emprunté textuellement par Beaumarchais à une petite comédie +d'à-propos de Brécourt, _l'Ombre de Molière_ (1674). + +[91] Variante 60. + +[92] Variante 61. + +[93] Variante 62. + +[94] Variante 63. + +[95] Variante 64. + +[96] Variante 65. + +[97] Variante 66. + +[98] Variante 67. + +[99] Variante 68. + +[100] Variante 69. + +[101] Variante 70. + +[102] Variante 71. + +[103] Variante 72. + +[104] Variante 73. + +[105] Variante 74. + +[106] Variante 75. + +[107] Variante 76. + +[108] Variante 77. + +[109] Variante 78. + +[110] Variante 79. + +[111] Variante 80. + +[112] Variante 81. + +[113] Variante 82. + +[114] Variante 83. + +[115] Variante 84. + +[116] Variante 85. + +[117] Variante 86. + +[118] Variante 87. + +[119] Variante 88. + +[120] Cette Ariette, dans le goût Espagnol, fut chantée le premier jour +à Paris, malgré les huées, les rumeurs et le train usités au Parterre en +ces jours de crise et de combat. La timidité de l'Actrice l'a depuis +empêchée d'oser la redire, et les jeunes Rigoristes du Théâtre l'ont +fort louée de cette réticence. Mais si la dignité de la Comédie +Française y a gagné quelque chose, il faut convenir que _le Barbier de +Séville_ y a beaucoup perdu. C'est pourquoi, sur les Théâtres où quelque +peu de Musique ne tirera pas autant à conséquence, nous invitons tous +Directeurs à la restituer, tous Acteurs à la chanter, tous Spectateurs à +l'écouter, et tous Critiques à nous la pardonner, en faveur du genre de +la Pièce et du plaisir que leur fera le morceau. (_Note de +Beaumarchais._) + +[121] Encore un vieux mot: se déranger souvent à propos de rien, perdre +son temps en «flâneries» inutiles. + +[122] Variante 89. + +[123] Variante 90. + +[124] Variante 91. + +[125] Variante 92. + +[126] Variante 93. + +[127] Variante 94. + +[128] Variante 95. + +[129] Variante 96. + +[130] Variante 97. + +[131] Variante 98. + +[132] Variante 99. + +[133] Variante 100. + +[134] Variante 101. + +[135] Variante 102. + +[136] Variante 103. + +[137] Variante 104. + +[138] Variante 105. + +[139] Variante 106. + +[140] Variante 107. + +[141] Variante 108. + +[142] Variante 109. + +[143] Variante 110. + +[144] Variante 111. + +[145] Variante 112. + +[146] Variante 113. + +[147] Variante 114. + +[148] Variante 115. + +[149] Variante 116. + +[150] Variante 117. + +[151] Variante 118. + +[152] Variante 119. + +[153] Variante 120. + +[154] Variante 121. + +[155] Rôle du dragon dans _le Déserteur_ de Sedaine et Monsigny, joué +pour la première fois à la Comédie-Italienne le 6 mars 1769. + +[156] Sans doute pour «irréfutable». + +[157] Sauvage du Canada. + +[158] Jambe grosse et enflée. + +[159] Bartholo coupe le signalement à l'endroit qu'il lui plaît. (_Note +de Beaumarchais._) + +[160] A cette tourière Beaumarchais substitua en variante sur le +manuscrit (provenant de Londres) «un vieux avare», et le couplet +commençait alors ainsi: + + Cet avare, chargé d'or, + Vêtu d'un habit de bure, + Tient la clef de son trésor... + +L'autre manuscrit, celui de la Comédie, donne encore une autre variante: + +AIR: _Robin Turelure_. + + Pour irriter nos désirs, + Bartholina sous la bure + Tient la clef de nos plaisirs. + +D'ailleurs, tout le passage relatif à soeur Vénus est raturé sur le +manuscrit, mais assez légèrement cependant pour être très-facilement lu. + +[161] Bouilloire à large ventre, avec un bec pour diriger le liquide et +une anse pour saisir le vase. + +[162] Voyez, sur cette librairie, la lettre suivante. + +[163] Le principal employé de la maison Dulau m'en fit voir la mention +sur le _Catalogue_ de cette année-là. Le prix en était marqué 300 +francs. C'était bien modeste, pour ne pas dire bien modique: il ne vint +cependant pas un seul amateur. Pour les Anglais, en dehors de nos grands +classiques, notre littérature n'existe guère, comme la leur au reste +n'existe pas pour nous, en dehors de Shakespeare, Milton, Byron, Scott +et quelques autres. Beaumarchais, en 1828, était presque un inconnu pour +eux. L'est-il beaucoup moins aujourd'hui? En tout cas, ce ne sont pas +ses pièces qui l'auront popularisé à Londres. On sait que, pour ne pas +froisser la _gentry_, le _Mariage de Figaro_, cette satire de toutes les +noblesses en décadence, est défendue encore aujourd'hui sur les mêmes +théâtres où l'on joue _la Grande Duchesse_ d'Offenbach! + +[164] C'était un billet de banque de 500 francs[A]. La maison Dulau, qui +n'avait pas trouvé marchand à 300 francs, en 1826, avait cru faire une +affaire excellente par cette plus-value de 200 francs en 1863. + +[165] Ils n'y arrivèrent que six semaines après, à cause du retard que +la personne qui s'était chargée de les rapporter dut subir pour son +retour de Londres à Paris. Édouard Thierry se hâta de m'en faire part. +Voici son billet: + + «Mon cher ami, + + «Nous avons les manuscrits de Beaumarchais entre les mains. Quand + vous voudrez les venir voir, ou pour mieux dire les revoir, je + mettrai mon cabinet à votre disposition. + + «Tout à vous. + + «ÉDOUARD THIERRY. + + «16 novembre 1863.» + + +[A] Le prix précis de l'achat a été de 509 fr. 10 c. J'ai relevé, +moi-même, ce chiffre porté, à la date du 26 septembre 1863, sur le +registre des dépenses journalières de la Comédie-Française, qui m'a été +obligeamment communiqué par l'aimable secrétaire du théâtre, M. +Verteuil. + +GEORGES D'HEYLLI. + + +[166] Il s'était fait, dit Chateaubriand, «libraire du clergé français +émigré.» (_Mémoires d'outre-tombe_, _t._ III, p. 273.)--Il publia, en +1799, une des premières éditions du _Génie du Christianisme_. + +[167] Le fait fut raconté, non sans dépit, par le principal employé de +la librairie Dulau, à la personne chargée de rapporter les manuscrits, +et qui à son tour le raconta à Édouard Thierry, de qui je le tiens. + +[168] J'aurais pu songer à la famille même de Beaumarchais, mais la +seule personne que j'y connusse, M. Lemolte Chalary, conseiller à la +Cour royale d'Orléans, fils d'une des soeurs de Beaumarchais, était +alors en voyage comme tout bon magistrat qui prend ses vacances, et je +ne savais où l'atteindre. Quand je le vis à son retour, il en fut +très-fâché, moins encore pourtant que M. Delarue, petit-fils de +Beaumarchais, qui vint me voir après ma lettre au _Temps_. Il doutait +d'abord de la réalité de la découverte, mais lorsque je l'en eus +convaincu, il eut le plus vif regret de n'en pas avoir été instruit le +premier à cause des révélations parfois compromettantes que pouvait +contenir la partie politique des manuscrits. + +[169] Ce furent ses propres expressions. + +[170] On sait de quelle faveur il jouissait près de ce ministre, qui le +remit à flot. Je lis dans les _Nouvelles de la cour_, conservées aux +archives du château d'Harcourt, sous la date du 13 septembre 1776: «Les +affaires du sieur Caron de Beaumarchais commencèrent à se trouver en +meilleur état, grâce au goût qu'a pris pour lui M. de Maurepas, que ses +saillies amusent beaucoup.» + +[171] Au mois de janvier 1776.--C'est cette négociation, où le plus beau +rôle ne fut pas pour Beaumarchais, et que l'on connaît déjà par les +publications de M. Frédéric Gaillardet, qui tenait surtout au coeur de +M. Delarue quand il vint me parler des manuscrits de son grand-père. +Elle est ici plus complète que partout et ne tient pas moins d'un +volume. + +[172] Voyez l'appendice IV. + +[173] Nous avons donné cette pièce dans notre notice sur _le Barbier_. + +[174] La Comédie-Française était alors au faubourg Saint-Germain, rue de +l'Ancienne-Comédie. + +[175] Pièce de vers badine et médiocre dont je donne seulement la +première et la dernière strophe. + +[176] Avec un curieux _post-scriptum_ resté inédit. + +[177] Cette lettre fait partie de la correspondance publiée par Gudin, +lettre XXXIX, 7º vol. des _OEuvres complètes_. + +[178] Cette lettre ne figure pas dans l'édition de 1809. + +[179] M. de Loménie, qui a sans doute de bonnes raisons pour le faire, +ayant eu entre les mains tous les papiers de Beaumarchais possédés par +sa famille, attribue positivement cette farce à Beaumarchais lui-même, +et il la déclare excellente et parfaite en son genre. + +[180] Beaumarchais, si fin et si expérimenté en matière de ruses et de +supercheries, se laissa pourtant prendre, comme tant d'autres, à +l'imposture de la chevalière d'Éon, qui était bien en réalité un +chevalier, ainsi que le prouva son autopsie, faite en Angleterre, où +d'Éon résidait, le jour même de sa mort, 21 mai 1810, par le docteur +Copeland, en présence de plusieurs témoins, et entre autres du Père +Élysée, premier chirurgien de Louis XVIII. «D'Éon, dit le rapport, avait +été un homme parfaitement conformé.» + +[181] Drame représenté pour la première fois au Théâtre-Français le 26 +avril 1865. + +[182] Nous savons de plus, par des renseignements pris sur place et aux +meilleures sources, que M. de Girardin n'a «jamais» mis les pieds aux +archives de la Comédie-Française. D'ailleurs sa franchise bien connue et +la tournure indépendante de son esprit défendent toute supposition +d'imitation ou de plagiat dissimulé. + +[183] _Le Supplice d'une femme_, drame en 3 actes avec une préface. 1 +volume in-8º, paru depuis en in-18, Paris, Michel Lévy, 1865. + +[184] _Le Supplice d'une femme_, drame en 3 actes, reçu par le comité du +Théâtre-Français le 14 décembre 1864 (tiré à 100 exemplaires). + +Lire aussi, pour être tout à fait au courant de la discussion très-vive +qui s'éleva entre M. de Girardin et son collaborateur au sujet des +remaniements que ce dernier fit subir au _Supplice d'une femme_, la +curieuse brochure de M. A. Dumas fils: _Histoire du Supplice d'une +femme_ (réponse à la préface de M. de Girardin). 1 vol. in-8º, Paris, +Michel Lévy, 1865. + +[185] Cette première version a elle-même beaucoup de variantes; les +archives du Théâtre-Français conservent plusieurs textes différents, +retouchés et modifiés par M. de Girardin lui-même avant la bienheureuse +intervention de M. Dumas fils. + +[186] Il est bien entendu que l'analogie que je signale est surtout et +beaucoup plus frappante avec _le Supplice d'une femme_ avant les +réductions et amputations que lui fit subir l'auteur de _Diane de Lys_. + +[187] Lisez dans la pièce primitive de M. de Girardin la longue et +étrange scène d'explication qui a lieu entre les deux amants, +rapprochez-la de la scène analogue dans _l'Ami de la maison_, puis +comparez. + +[188] Je parle toujours, et ici surtout, du drame même tel qu'il a été +conçu et d'abord exécuté par M. de Girardin. + +[189] Et je le répète, le lecteur d'ailleurs le verra bien aussi avec +l'analyse que je lui donne de _l'Ami de la maison_, ce drame, sans un +remaniement obligé ne serait certainement pas joué, malgré le renom +éclatant de son auteur vrai ou supposé, jusqu'à la fin de son troisième +acte. + +[190] Le dialogue que nous donnons ici n'est pas la reproduction +textuelle mais seulement le résumé du dialogue même du drame original. + +[191] Quelques-uns de mes lecteurs trouveront peut-être cette scène +chargée de longueurs, mais peut-être en a-t-elle la permission. Lecteur, +ne t'indipose pas contre moi; je n'ai ni orgueil ni fausse modestie. +Écoute-moi aussi, lecteur, et apprenons ensemble à n'être dupes ni des +choses ni des mots qui les masquent. + +Il faut bien que je ne me croie pas un imbécile, puisque j'écris; il +faut bien que je sente en moi du sens, du jugement, de l'esprit même, +puisque je mets ces facultés aux prises avec un sujet qui les exige. Il +faut bien que je m'avoue quelque mérite, puisque je me compare... Ah! je +sens, et je suis heureux de sentir avec qui je puis me comparer! Je +distingue mes maîtres et me prosterne, de loin, devant ces grands +hommes. Mais pour avoir ou n'avoir que le mérite de cette foule de +dramatistes dont les noms ne se lisent, et encore que très-passagèrement, +sur les affiches de nos spectacles, que serais-je, quand encore j'aurais +appris à m'élever au-dessus de leur glaciale monotonie, de leurs beautés +compassées, brillantées, de leur faire conventionnel ou calqué, de leur +éclat clinquanté? La fortune de ces gens est celle de ces emprunteurs +qui vivent sur les moyens de toutes leurs connaissances. Pour moi, +paysan carrier, retiré dans ma chétive demeure, je vis sur mon mince +fonds, défriché de mes mains. Comment ne sentirais-je pas ma médiocrité +à côté de ces riches terres anoblies par de splendides châteaux +qu'occupent l'opulence ou notre antique noblesse? Ami lecteur, adieu; de +longtemps je ne te parlerai de moi. + +(_Note textuelle de l'auteur._) + + +[192] Je serais peu surpris, si jamais ce drame est représenté, qu'il se +trouvât quelque plaisant qui, après ce mot, ajouterait: «que je vous +souhaite, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ainsi-soit-il.» +(_Note de l'auteur._) + +[193] A la mort du père Caron, et quand il s'agit de procéder à son +enterrement, l'Église lui refusa ses prières, ainsi que le constate son +acte de décès, produit à l'époque du mariage de sa fille, en 1720, et où +il est dit que «décédé sans avoir reconnu l'Église catholique, +apostolique et romaine, cela a été cause que la sépulture ecclésiastique +lui a été refusée.» + +[194] Beaumarchais n'était donc que «le quatrième fils». Et cependant je +lis dans la biographie du docteur Hoefer: «Beaumarchais, _seul garçon_ +dans une famille qui comptait cinq filles.» Ce qui est une deuxième +inexactitude, puisque le père Caron eut six filles. + +[195] Le _Clavijo_, de Goethe, fut imprimé pour la première fois en +1774. On trouve parmi les personnages alors vivants qu'il met en scène, +et outre Clavijo, la soeur de Beaumarchais Marie, son autre soeur, +mariée à l'architecte Guilbert, et qui dans la pièce est prénommée +Sophie, Guilbert, son mari, et enfin Beaumarchais lui-même. Le caractère +de l'auteur de Figaro y est, comme chacun sait, très-exactement et +très-curieusement présenté et dépeint. + +[196] La maison de son père était alors située rue Saint-Denis, presque +en face la rue de la Feronnerie, et dans le voisinage de celle où +naquit, dit-on, Molière. + +[197] «Personne d'ailleurs, ajoute-t-il quelques lignes plus bas, +très-fine, très-hardie et assez spirituelle, à en juger par ses +lettres.» _Beaumarchais et son temps_, tome Ier, pages 33 et 34. + +[198] M. de Loménie dit, «d'après une note de Beaumarchais», qu'elle +avait seulement six ans de plus que lui. De son côté, le consciencieux +M. Jal cite l'extrait même du mariage, qu'il a eu sous les yeux: +«Madeleine-Catherine Aubertin, _âgée de 34 ans_, veuve de +Pierre-Augustin Franquet.» + +[199] C'est à la suite de ce mariage, en 1757, qu'il prit pour la +première fois le nom de Beaumarchais, qui était celui d'un «très-petit +fief» appartenant à sa femme. + +[200] Le certificat du chirurgien Lasalle, appelé à constater le décès, +et daté du jour même (29 floréal an VII), déclare «que le citoyen +Beaumarchais est mort d'une apoplexie sanguine et non autre maladie». +Voyez à ce sujet les ingénieuses et véridiques raisons fournies par M. +de Loménie contre la supposition du suicide, _Beaumarchais et son +temps_, tome II, pages 526 et suivantes. + +[201] _OEuvres complètes de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, +écuyer, conseiller-secrétaire du roi, lieutenant général des chasses, +bailliage et capitainerie de la Varenne du Louvre, grande vénerie et +fauconnerie de France...._, etc. 1809, Paris, chez Léopold Colin, rue +Gît-le-Coeur. 7 vol. in-8º. Les deux derniers volumes donnent une +cinquantaine de lettres de Beaumarchais. Le 7e volume est terminé par +la liste des souscripteurs; on lit en tête de cette liste: S. _M. +l'Empereur et Roi_, un pap. vél., fig.; S. _M. la reine d'Espagne_, dº; +S. _M. le roi de Westphalie_ (Jérôme Bonaparte), 2 pap. vélin, fig.; 3 +pap. fin, fig.; puis chacun pour un exemplaire: _le roi de Wurtemberg; +le prince Eugène Napoléon; la princesse Élisa, grande duchesse de +Toscane; le prince Cambacérès..._, etc. + +[202] Lettre XLVII, tome VII de l'édition précitée. + +[203] Archives du département de la guerre. + +[204] Archives et personnel des finances. + +[205] _Bulletin des Lois._ + +[206] Ministère de l'intérieur (archives) et secrétariat du Corps +législatif. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le barbier de Séville ou la précaution +inutile, by Pierre Augustin Caron de Beaumarchais + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BARBIER DE SÉVILLE *** + +***** This file should be named 36826-8.txt or 36826-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/8/2/36826/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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