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+The Project Gutenberg EBook of Le barbier de Séville ou la précaution
+inutile, by Pierre Augustin Caron de Beaumarchais
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le barbier de Séville ou la précaution inutile
+
+Author: Pierre Augustin Caron de Beaumarchais
+
+Release Date: July 23, 2011 [EBook #36826]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BARBIER DE SÉVILLE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images available at the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+LE BARBIER DE SÉVILLE
+
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+
+
+LE
+
+BARBIER
+
+DE SÉVILLE,
+
+_OU LA_
+
+PRÉCAUTION INUTILE
+
+_COMÉDIE_
+
+EN QUATRE ACTES;
+
+Par Mr. de Beaumarchais.
+
+_Représentée et tombée sur le Théâtre de la
+Comédie Française aux Tuileries, le 23
+de Février 1775._
+
+....Et j'étais Père, et je ne pus mourir!
+
+Zaire, _Acte II_.
+
+
+_A PARIS,_
+
+Chez RUAULT, Libraire, rue de la Harpe.
+
+M. DCC. LXXV.
+
+
+
+
+
+LETTRE MODÉRÉE
+
+SUR
+
+LA CHUTE ET LA CRITIQUE
+
+DU
+
+BARBIER DE SÉVILLE
+
+_L'AUTEUR, vêtu modestement et courbé, présentant sa Pièce au Lecteur._
+
+
+MONSIEUR,
+
+J'ai l'honneur de vous offrir un nouvel Opuscule de ma façon. Je
+souhaite vous rencontrer dans un de ces momens heureux où, dégagé de
+soins, content de votre santé, de vos affaires, de votre Maîtresse, de
+votre dîner, de votre estomac, vous puissiez vous plaire un moment à la
+lecture de mon _Barbier de Séville_, car il faut tout cela pour être
+homme amusable et Lecteur indulgent.
+
+Mais si quelque accident a dérangé votre santé, si votre état est
+compromis, si votre Belle a forfait à ses sermens, si votre dîner fut
+mauvais ou votre digestion laborieuse, ah! laissez mon _Barbier_; ce
+n'est pas là l'instant; examinez l'état de vos dépenses, étudiez le
+_Factum_ de votre Adversaire, relisez ce traître billet surpris à Rose,
+ou parcourez les chef-d'œuvres de Tissot[1] sur la tempérance, et
+faites des réflexions politiques, économiques, diététiques,
+philosophiques ou morales.
+
+Ou si votre état est tel qu'il vous faille absolument l'oublier,
+enfoncez-vous dans une Bergère, ouvrez le Journal établi dans
+Bouillon[2] avec Encyclopédie, Approbation et Privilége, et dormez vîte
+une heure ou deux.
+
+Quel charme auroit une production légère au milieu des plus noires
+vapeurs, et que vous importe, en effet, si Figaro le Barbier s'est bien
+moqué de Bartholo le Médecin en aidant un Rival à lui souffler sa
+Maîtresse? On rit peu de la gaieté d'autrui, quand on a de l'humeur pour
+son propre compte.
+
+Que vous fait encore si ce Barbier Espagnol, en arrivant dans Paris,
+essuya quelques traverses, et si la prohibition de ses exercices a donné
+trop d'importance aux rêveries de mon bonnet? On ne s'intéresse guères
+aux affaires des autres que lorsqu'on est sans inquiétude sur les
+siennes.
+
+Mais enfin, tout va-t-il bien pour vous? Avez-vous à souhait double
+estomac, bon Cuisinier, Maîtresse honnête et repos imperturbable? Ah!
+parlons, parlons; donnez audience à mon _Barbier_.
+
+Je sens trop, Monsieur, que ce n'est plus le temps où, tenant mon
+manuscrit en réserve, et semblable à la Coquette qui refuse souvent ce
+qu'elle brûle toujours d'accorder, j'en faisois quelque avare lecture à
+des Gens préférés, qui croyoient devoir payer ma complaisance par un
+éloge pompeux de mon Ouvrage.
+
+O jours heureux! Le lieu, le temps, l'auditoire à ma dévotion et la
+magie d'une lecture adroite assurant mon succès, je glissois sur le
+morceau foible en appuyant les bons endroits; puis, recueillant les
+suffrages du coin de l'œil, avec une orgueilleuse modestie, je
+jouissois d'un triomphe d'autant plus doux que le jeu d'un fripon
+d'Acteur ne m'en déroboit pas les trois quarts pour son compte.
+
+Que reste-t-il, hélas! de toute cette gibeciere? A l'instant qu'il
+faudroit des miracles pour vous subjuguer, quand la verge de Moïse y
+suffiroit à peine, je n'ai plus même la ressource du bâton de Jacob;
+plus d'escamotage, de tricherie, de coquetterie, d'inflexions de voix,
+d'illusion théâtrale, rien. C'est ma vertu toute nue que vous allez
+juger.
+
+Ne trouvez donc pas étrange, Monsieur, si, mesurant mon style à ma
+situation, je ne fais pas comme ces Ecrivains qui se donnent le ton de
+vous appeller négligemment _Lecteur_, _ami Lecteur_, _cher Lecteur_,
+_benin ou Benoist Lecteur_, ou de telle autre dénomination cavaliere, je
+dirois même indécente, par laquelle ces imprudens essaient de se mettre
+au pair avec leur Juge, et qui ne fait bien souvent que leur en attirer
+l'animadversion. J'ai toujours vu que les airs ne séduisoient personne,
+et que le ton modeste d'un Auteur pouvoit seul inspirer un peu
+d'indulgence à son fier Lecteur.
+
+Eh! quel Ecrivain en eut jamais plus besoin que moi? Je voudrois le
+cacher en vain. J'eus la foiblesse autrefois, Monsieur, de vous
+présenter, en différens tems, deux tristes Drames[3], productions
+monstrueuses, comme on sait, car entre la Tragédie et la Comédie, on
+n'ignore plus qu'il n'existe rien; c'est un point décidé, le Maître l'a
+dit, l'Ecole en retentit, et pour moi, j'en suis tellement convaincu,
+que si je voulois aujourd'hui mettre au Théâtre une mère éplorée, une
+épouse trahie, une sœur éperdue, un fils déshérité, pour les
+présenter décemment au Public, je commencerois par leur supposer un beau
+Royaume où ils auroient régné de leur mieux, vers l'un des Archipels ou
+dans tel autre coin du monde; certain, après cela, que l'invraisemblance
+du Roman, l'énormité des faits, l'enflure des caractères, le gigantesque
+des idées et la bouffissure du langage, loin de m'être imputés à
+reproche, assureroient encore mon succès.
+
+Présenter des hommes d'une condition moyenne, accablés et dans le
+malheur, fi donc! On ne doit jamais les montrer que baffoués. Les
+Citoyens ridicules et les Rois malheureux, voilà tout le Théâtre
+existant et possible, et je me le tiens pour dit; c'est fait, je ne veux
+plus quereller avec personne.
+
+J'ai donc eu la foiblesse autrefois, Monsieur, de faire des Drames qui
+n'étoient pas _du bon genre_, et je m'en repens beaucoup.
+
+Pressé depuis par les évènemens, j'ai hasardé de malheureux Mémoires[4],
+que mes ennemis n'ont pas trouvé _du bon style_, et j'en ai le remords
+cruel.
+
+Aujourd'hui, je fais glisser sous vos yeux une Comédie fort gaie, que
+certains Maîtres de goût n'estiment pas _du bon ton_, et je ne m'en
+console point.
+
+Peut-être un jour oserai-je affliger votre oreille d'un Opéra[5], dont
+les jeunes gens d'autrefois diront que la musique n'est pas _du bon
+françois_, et j'en suis tout honteux d'avance.
+
+Ainsi, de fautes en pardons et d'erreurs en excuses, je passerai ma vie
+à mériter votre indulgence, par la bonne-foi naïve avec laquelle je
+reconnoîtrai les unes en vous présentant les autres.
+
+Quant au _Barbier de Séville_, ce n'est pas pour corrompre votre
+jugement que je prends ici le ton respectueux; mais on m'a fort assuré
+que, lorsqu'un Auteur étoit sorti, quoiqu'échiné, vainqueur au Théâtre,
+il ne lui manquoit plus que d'être agréé par vous, Monsieur, et lacéré
+dans quelques Journaux, pour avoir obtenu tous les lauriers littéraires.
+Ma gloire est donc certaine si vous daignez m'accorder le laurier de
+votre agrément, persuadé que plusieurs de Messieurs les Journalistes ne
+me refuseront pas celui de leur dénigrement.
+
+Déjà l'un d'eux, établi dans Bouillon avec Approbation et Privilége, m'a
+fait l'honneur encyclopédique d'assurer à ses Abonnés que ma Pièce étoit
+sans plan, sans unité, sans caractères, vide d'intrigue et dénuée de
+comique.
+
+Un autre, plus naïf encore, à la vérité sans Approbation, sans Privilége
+et même sans Encyclopédie, après un candide exposé de mon Drame, ajoute
+au laurier de sa critique cet éloge flatteur de ma personne: «La
+réputation du sieur de Beaumarchais est bien tombée, et les honnêtes
+gens sont enfin convaincus que lorsqu'on lui aura arraché les plumes du
+paon, il ne restera plus qu'un vilain corbeau noir, avec son effronterie
+et sa voracité.»
+
+Puisqu'en effet j'ai eu l'effronterie de faire la Comédie du _Barbier de
+Séville_, pour remplir l'horoscope entier, je pousserai la voracité
+jusqu'à vous prier humblement, Monsieur, de me juger vous-même et sans
+égard aux Critiques passés, présens et futurs; car vous savez que, par
+état, les Gens de Feuilles sont souvent ennemis des Gens de Lettres;
+j'aurai même la voracité de vous prévenir qu'étant saisi de mon affaire,
+il faut que vous soyez mon Juge absolument, soit que vous le vouliez ou
+non, car vous êtes mon Lecteur.
+
+Et vous sentez bien, Monsieur, que si, pour éviter ce tracas ou me
+prouver que je raisonne mal, vous refusiez constamment de me lire, vous
+feriez vous-même une pétition de principes au-dessous de vos lumières:
+n'étant pas mon Lecteur, vous ne seriez pas celui à qui s'adresse ma
+requête.
+
+Que si, par dépit de la dépendance où je parois vous mettre vous vous
+avisiez de jeter le Livre en cet instant de votre lecture, c'est,
+Monsieur, comme si, au milieu de tout autre jugement, vous étiez enlevé
+du Tribunal par la mort ou tel accident qui vous rayât du nombre des
+Magistrats. Vous ne pouvez éviter de me juger qu'en devenant nul,
+négatif, anéanti, qu'en cessant d'exister en qualité de mon Lecteur.
+
+Eh! quel tort vous fais-je en vous élevant au-dessus de moi? Après le
+bonheur de commander aux hommes, le plus grand honneur, Monsieur,
+n'est-il pas de les juger?
+
+Voilà donc qui est arrangé. Je ne reconnois plus d'autre Juge que vous,
+sans excepter Messieurs les Spectateurs, qui, ne jugeant qu'en premier
+ressort, voient souvent leur sentence infirmée à votre Tribunal.
+
+L'affaire avoit d'abord été plaidée devant eux au Théâtre, et ces
+Messieurs ayant beaucoup ri, j'ai pu penser que j'avois gagné ma Cause à
+l'Audience. Point du tout; le Journaliste, établi dans Bouillon, prétend
+que c'est de moi qu'on a ri. Mais ce n'est là, Monsieur, comme on dit en
+style de Palais, qu'une mauvaise chicane de Procureur: mon but ayant été
+d'amuser les Spectateurs; qu'ils aient ri de ma Pièce ou de moi, s'ils
+ont ri de bon cœur, le but est également rempli, ce que j'appelle
+avoir gagné ma Cause à l'Audience.
+
+Le même Journaliste assure encore, ou du moins laisse entendre, que j'ai
+voulu gagner quelques-uns de ces Messieurs en leur faisant des lectures
+particulières, en achetant d'avance leur suffrage par cette
+prédilection. Mais ce n'est encore là, Monsieur, qu'une difficulté de
+Publiciste Allemand. Il est manifeste que mon intention n'a jamais été
+que de les instruire; c'étoit des espèces de Consultations que je
+faisois sur le fond de l'affaire. Que si les Consultans, après avoir
+donné leur avis, se sont mêlés parmi les Juges, vous voyez bien,
+Monsieur, que je n'y pouvois rien de ma part, et que c'étoit à eux de se
+récuser par délicatesse, s'ils se sentoient de la partialité pour mon
+Barbier Andaloux.
+
+Eh! plût au Ciel qu'ils en eussent un peu conservé pour ce jeune
+Etranger, nous aurions eu moins de peine, à soutenir notre malheur
+éphémère. Tels sont les hommes: avez-vous du succès, ils vous
+accueillent, vous portent, vous caressent, ils s'honorent de vous; mais
+gardez de broncher: au moindre échec, O mes amis, souvenez-vous qu'il
+n'est plus d'amis.
+
+Et c'est précisément ce qui nous arriva le lendemain de la plus triste
+soirée. Vous eussiez vu les foibles amis du Barbier se disperser, se
+cacher le visage ou s'enfuir; les femmes, toujours si braves quand elles
+protégent, enfoncées dans les coqueluchons jusqu'aux panaches et
+baissant des yeux confus; les hommes courant se visiter, se faire amende
+honorable du bien qu'ils avoient dit de ma Pièce, et rejetant sur ma
+maudite façon de lire les choses tout le faux plaisir qu'ils y avoient
+goûté. C'étoit une désertion totale, une vraie désolation.
+
+Les uns lorgnoient à gauche en me sentant passer à droite, et ne
+faisoient plus semblant de me voir: Ah Dieux! D'autres, plus courageux,
+mais s'assurant bien si personne ne les regardoit, m'attiraient dans un
+coin pour me dire: «Eh! comment avez-vous produit en nous cette
+illusion? car il faut en convenir, mon Ami, votre Pièce est la plus
+grande platitude du monde.
+
+--Hélas, Messieurs, j'ai lu ma platitude, en vérité, tout platement
+comme je l'avois faite; mais, au nom de la bonté que vous avez de me
+parler encore après ma chûte et pour l'honneur de votre second
+jugement, ne souffrez pas qu'on redonne la Pièce au Théâtre; si, par
+malheur, on venoit à la jouer comme je l'ai lue, on vous feroit
+peut-être une nouvelle tromperie, et vous vous en prendriez à moi de ne
+plus savoir quel jour vous eûtes raison ou tort; ce qu'à Dieu ne
+plaise!»
+
+On ne m'en crut point, on laissa rejouer la Pièce, et pour le coup je
+fus Prophète en mon pays. Ce pauvre Figaro, _fessé_ par la cabale _en
+faux bourdon_ et presque enterré le vendredi, ne fit point comme
+Candide, il prit courage, et mon Héros se releva le dimanche avec une
+vigueur que l'austérité d'un carême entier et la fatigue de dix-sept
+séances publiques n'ont pas encore altérée[6]. Mais qui sait combien
+cela durera? Je ne voudrois pas jurer qu'il en fût seulement question
+dans cinq ou six siècles, tant notre Nation est inconsistante et légère.
+
+Les Ouvrages de Théâtre, Monsieur, sont comme les enfans des hommes:
+conçus avec volupté, menés à terme avec fatigue, enfantés avec douleur
+et vivant rarement assez pour payer les parens de leurs soins, ils
+coûtent plus de chagrins qu'ils ne donnent de plaisirs. Suivez-les dans
+leur carrière, à peine ils voient le jour que, sous prétexte d'enflure,
+on leur applique les Censeurs; plusieurs en sont restés en chartre. Au
+lieu de jouer doucement avec eux, le cruel Parterre les rudoye et les
+fait tomber. Souvent en les berçant le Comédien les estropie. Les
+perdez-vous un instant de vue, on les retrouve, hélas! traînant
+par-tout, mais dépenaillés, défigurés, rongés d'Extraits et couverts de
+Critiques. Echappés à tant de maux, s'ils brillent un moment dans le
+monde, le plus grand de tous les atteint, le mortel oubli les tue; ils
+meurent, et, replongés au néant, les voilà perdus à jamais dans
+l'immensité des Livres.
+
+Je demandois à quelqu'un pourquoi ces combats, cette guerre animée entre
+le Parterre et l'Auteur à la première représentation des Ouvrages, même
+de ceux qui devoient plaire un autre jour. «Ignorez-vous, me dit-il, que
+Sophocle et le vieux Denis sont morts de joie d'avoir remporté le prix
+des Vers au Théâtre? Nous aimons trop nos Auteurs pour souffrir qu'un
+excès de joie nous prive d'eux en les étouffant; aussi, pour les
+conserver, avons-nous grand soin que leur triomphe ne soit jamais si
+pur, qu'ils puissent en expirer de plaisir.»
+
+Quoi qu'il en soit des motifs de cette rigueur, l'enfant de mes loisirs,
+ce jeune, cet innocent _Barbier_ tant dédaigné le premier jour, loin
+d'abuser le surlendemain de son triomphe ou de montrer de l'humeur à ses
+Critiques, ne s'en est que plus empressé de les désarmer par
+l'enjouement de son caractère.
+
+Exemple rare et frappant, Monsieur, dans un siècle d'Ergotisme où l'on
+calcule tout jusqu'au rire, où la plus légère diversité d'opinions fait
+germer des haines éternelles, où tous les jeux tournent en guerre, où
+l'injure qui repousse l'injure est à son tour payée par l'injure,
+jusqu'à ce qu'une autre effaçant cette dernière en enfante une nouvelle,
+auteur de plusieurs autres, et propage ainsi l'aigreur à l'infini,
+depuis le rire jusqu'à la satiété, jusqu'au dégoût, à l'indignation même
+du Lecteur le plus caustique.
+
+Quant à moi, Monsieur, s'il est vrai, comme on l'a dit, que tous les
+hommes soient frères, et c'est une belle idée, je voudrois qu'on pût
+engager nos frères les Gens de Lettres à laisser, en discutant, le ton
+rogue et tranchant à nos frères les Libellistes, qui s'en acquittent si
+bien; ainsi que les injures à nos frères les Plaideurs..... qui ne s'en
+acquittent pas mal non plus. Je voudrois sur-tout qu'on pût engager nos
+freres les Journalistes à renoncer à ce ton pédagogue et magistral avec
+lequel ils gourmandent les Fils d'Apollon et font rire la sottise aux
+dépens de l'esprit.
+
+Ouvrez un Journal, ne semble-t-il pas voir un dur Répétiteur, la férule
+ou la verge levée sur des Ecoliers négligens, les traiter en esclaves au
+plus léger défaut dans le devoir? Eh, mes Freres, il s'agit bien de
+devoir ici, la Littérature en est le délassement et la douce récréation.
+
+A mon égard, au moins, n'espérez pas asservir dans ses jeux mon esprit à
+la règle; il est incorrigible, et, la classe du devoir une fois fermée,
+il devient si léger et badin que je ne puis que jouer avec lui. Comme un
+liège emplumé qui bondit sur la raquette, il s'élève, il retombe, égaye
+mes yeux, repart en l'air, y fait la roue et revient encore. Si quelque
+Joueur adroit veut entrer en partie et balloter à nous deux le léger
+volant de mes pensées, de tout mon cœur; s'il riposte avec grâce et
+légéreté, le jeu m'amuse et la partie s'engage. Alors on pourroit voir
+les coups portés, parés, reçus, rendus, accélérés, pressés, relevés,
+même avec une prestesse, une agilité propre à réjouir autant les
+Spectateurs qu'elle animeroit les Acteurs.
+
+Telle, au moins, Monsieur, devroit être la critique, et c'est ainsi que
+j'ai toujours conçu la dispute entre les Gens polis qui cultivent les
+Lettres.
+
+Voyons, je vous prie, si le Journaliste de Bouillon a conservé dans sa
+Critique ce caractère aimable et sur-tout de candeur pour lequel on
+vient de faire des vœux.
+
+«La Pièce est une Farce, dit-il.»
+
+Passons sur les qualités. Le méchant nom qu'un Cuisinier étranger donne
+aux ragoûts françois ne change rien à leur faveur. C'est en passant par
+ses mains qu'ils se dénaturent. Analysons la Farce de Bouillon.
+
+«La Pièce, a-t-il dit, n'a pas de plan.»
+
+Est-ce parce qu'il est trop simple qu'il échappe à la sagacité de ce
+Critique adolescent?
+
+Un Vieillard amoureux prétend épouser demain sa Pupille; un jeune Amant
+plus adroit le prévient, et ce jour même en fait sa femme, à la barbe et
+dans la maison du Tuteur. Voilà le fond, dont on eut pu faire, avec un
+égal succès, une Tragédie, une Comédie, un Drame, un Opéra, _et cætera_.
+L'_Avare_ de Molière est-il autre chose? Le _Grand Mithridate_ est-il
+autre chose? Le genre d'une Pièce, comme celui de toute autre action,
+dépend moins du fond des choses que des caractères qui les mettent en
+œuvre.
+
+Quant à moi, ne voulant faire sur ce plan qu'une Pièce amusante et sans
+fatigue, une espèce d'_Imbroille_[7], il m'a suffi que le Machiniste, au
+lieu d'être un noir scélérat, fût un drôle de garçon, un homme
+insouciant, qui rit également du succès et de la chûte de ses
+entreprises, pour que l'Ouvrage, loin de tourner en Drame sérieux,
+devînt une Comédie fort gaie; et de cela seul que le Tuteur est un peu
+moins sot que tous ceux qu'on trompe au Théâtre, il est résulté beaucoup
+de mouvement dans la Pièce, et sur-tout la nécessité d'y donner plus de
+ressort aux intrigans.
+
+Au lieu de rester dans ma simplicité comique, si j'avois voulu
+compliquer, étendre et tourmenter mon plan à la manière tragique ou
+_dramique_[8], imagine-t-on que j'aurois manqué de moyens dans une
+aventure dont je n'ai mis en Scènes que la partie la moins merveilleuse?
+
+En effet, personne aujourd'hui n'ignore qu'à l'époque historique où la
+Pièce finit gaiement dans mes mains, la querelle commença sérieusement à
+s'échauffer, comme qui diroit derrière la toile, entre le Docteur et
+Figaro, sur les cent écus. Des injures on en vint aux coups. Le Docteur,
+étrillé par Figaro, fit tomber en se débattant le _rescille_[9] ou filet
+qui coiffoit le Barbier, et l'on vit, non sans surprise, une forme de
+spatule imprimée à chaud sur sa tête razée. Suivez-moi, Monsieur, je
+vous prie.
+
+A cet aspect, moulu de coups qu'il est, le Médecin s'écrie avec
+transport: «Mon Fils! ô Ciel, mon Fils! mon cher Fils!...» Mais avant
+que Figaro l'entende, il a redoublé de horions sur son cher Père. En
+effet, ce l'étoit.
+
+Ce Figaro, qui pour toute famille avoit jadis connu sa mere, est fils
+naturel de Bartholo. Le Médecin, dans sa jeunesse, eut cet enfant d'une
+Personne en condition, que les suites de son imprudence firent passer du
+service au plus affreux abandon.
+
+Mais avant de les quitter, le désolé Bartholo, Frater alors, a fait
+rougir sa spatule, il en a timbré son fils à l'occiput, pour le
+reconnoître un jour, si jamais le sort les rassemble. La mère et
+l'enfant avoient passé six années dans une honorable mendicité,
+lorsqu'un Chef de Bohémiens, descendu de Luc Gauric[10], traversant
+l'Andalousie avec sa Troupe, et consulté par la mère sur le destin de
+son fils, déroba l'Enfant furtivement et laissa par écrit cet horoscope
+à sa place:
+
+ Après avoir versé le sang dont il est né,
+ Ton Fils assommera son Père infortuné:
+ Puis, tournant sur lui-même et le fer et le crime,
+ Il se frappe, et devient heureux et légitime.
+
+En changeant d'état sans le savoir, l'infortuné jeune homme a changé de
+nom sans le vouloir; il s'est élevé sous celui de Figaro; il a vécu. Sa
+mère est cette Marceline, devenue vieille et Gouvernante chez le
+Docteur, que l'affreux horoscope de son fils a consolé de sa perte. Mais
+aujourd'hui, tout s'accomplit.
+
+En saignant Marceline au pied, comme on le voit dans ma Pièce, ou plutôt
+comme on ne l'y voit pas, Figaro remplit le premier Vers:
+
+ Après avoir versé le sang dont il est né,
+
+Quand il étrille innocemment le Docteur, après la toile tombée, il
+accomplit le second Vers:
+
+ Ton fils assommera son Père infortuné:
+
+A l'instant, la plus touchante reconnoissance a lieu entre le Médecin,
+la Vieille et Figaro: _c'est vous_, _c'est lui_, _c'est toi_, _c'est
+moi_. Quel coup de Théâtre! Mais le fils, au désespoir de son innocente
+vivacité, fond en larmes et se donne un coup de rasoir; selon le sens du
+troisième Vers:
+
+ Puis, tournant sur lui-même et le fer et le crime,
+ Il se frappe et.......[11].
+
+Quel tableau! En n'expliquant point si du rasoir il se coupe la gorge ou
+seulement le poil du visage, on voit que j'avois le choix de finir ma
+Pièce au plus grand pathétique. Enfin, le Docteur épouse la Vieille, et
+Figaro, suivant la dernière leçon...
+
+ .....Devient heureux et légitime.
+
+Quel dénoûment! Il ne m'en eût coûté qu'un sixième Acte. Eh! quel
+sixième Acte! Jamais Tragédie au Théâtre François... Il suffit.
+Reprenons ma Pièce en l'état où elle a été jouée et critiquée. Lorsqu'on
+me reproche avec aigreur ce que j'ai fait, ce n'est pas l'instant de
+louer ce que j'aurois pu faire,
+
+«La Pièce est invraisemblable dans sa conduite,» a dit encore le
+Journaliste établi dans Bouillon avec Approbation et Privilége.
+
+Invraisemblable? Examinons cela par plaisir.
+
+Son Excellence M. le Comte Almaviva, dont j'ai depuis long-tems
+l'honneur d'être ami particulier, est un jeune Seigneur, ou pour mieux
+dire étoit, car l'âge et les grands emplois en ont fait depuis un homme
+fort grave, ainsi que je le suis devenu moi-même. Son Excellence étoit
+donc un jeune Seigneur Espagnol, vif, ardent, comme tous les Amans de sa
+Nation, que l'on croit froide et qui n'est que paresseuse.
+
+Il s'étoit mis secrètement à la poursuite d'une belle personne qu'il
+avoit entrevue à Madrid et que son Tuteur a bientôt ramenée au lieu de
+sa naissance. Un matin qu'il se promenoit sous ses fenêtres à Séville,
+où depuis huit jours il cherchoit à s'en faire remarquer, le hasard
+conduisit au même endroit Figaro le Barbier. «Ah! le hasard! dira mon
+Critique, et si le hasard n'eût pas conduit ce jour-là le Barbier dans
+cet endroit, que devenoit la Pièce?--Elle eût commencé, mon Frère, à
+quelqu'autre époque.--Impossible, puisque le Tuteur, selon vous-même,
+épousoit le lendemain.--Alors il n'y auroit pas eu de Pièce, ou, s'il y
+en avoit eu, mon Frère, elle auroit été différente. Une chose est-elle
+invraisemblable parce qu'elle étoit possible autrement?»
+
+Réellement, vous avez un peu d'humeur. Quand le Cardinal de Retz nous
+dit froidement: «Un jour j'avois besoin d'un homme, à la vérité, je ne
+voulois qu'un fantôme; j'aurois désiré qu'il fût petit-fils d'Henri le
+Grand, qu'il eût de longs cheveux blonds; qu'il fût beau, bien fait,
+bien séditieux; qu'il eût le langage et l'amour des Halles; et voilà que
+le hasard me fait rencontrer à Paris M. de Beaufort, échappé de la
+prison du Roi; c'étoit justement l'homme qu'il me falloit[12].» Va-t-on
+dire au Coadjuteur: «Ah! le hasard! Mais si vous n'eussiez pas
+rencontré M. de Beaufort! Mais ceci, mais cela?...»
+
+Le hasard donc conduisit en ce même endroit Figaro le Barbier, beau
+diseur, mauvais Poëte, hardi Musicien, grand fringueneur[13] de guittare
+et jadis Valet-de-Chambre du Comte; établi dans Séville, y faisant avec
+succès des barbes, des Romances et des mariages, y maniant également le
+fer du Phlébotôme[14] et le piston du Pharmacien; la terreur des maris,
+la coqueluche des femmes, et justement l'homme qu'il nous falloit. Et
+comme, en toute recherche, ce qu'on nomme passion n'est autre chose
+qu'un désir irrité par la contradiction, le jeune Amant, qui n'eût
+peut-être eu qu'un goût de fantaisie pour cette beauté, s'il l'eût
+rencontrée dans le monde, en devient amoureux, parce qu'elle est
+enfermée, au point de faire l'impossible pour l'épouser.
+
+Mais vous donner ici l'extrait entier de la Pièce, Monsieur, seroit
+douter de la sagacité, de l'adresse avec laquelle vous saisirez le
+dessein de l'Auteur, et suivrez le fil de l'intrigue, en la lisant.
+Moins prévenu que le Journal de Bouillon, qui se trompe avec Approbation
+et Privilége sur toute la conduite de cette Pièce, vous y verrez que
+_tous les soins de l'Amant_ ne _sont_ pas _destinés à remettre
+simplement une lettre_, qui n'est là qu'un léger accessoire à
+l'intrigue, mais bien à s'établir dans un fort défendu par la vigilance
+et le soupçon, sur-tout à tromper un homme qui, sans cesse éventant la
+manœuvre, oblige l'ennemi de se retourner assez lestement pour n'être
+pas désarçonné d'emblée.
+
+Et lorsque vous verrez que tout le mérite du dénoûment consiste en ce
+que le Tuteur a fermé sa porte en donnant son passe-partout à Bazile,
+pour que lui seul et le Notaire pussent entrer et conclure son mariage,
+vous ne laisserez pas d'être étonné qu'un Critique aussi équitable se
+joue de la confiance de son Lecteur, ou se trompe au point d'écrire, et
+dans Bouillon encore: _le Comte s'est donné la peine de monter au balcon
+par une échelle avec Figaro, quoique la porte ne soit pas fermée_.
+
+Enfin, lorsque vous verrez le malheureux Tuteur, abusé par toutes les
+précautions qu'il prend pour ne le point être, à la fin forcé de signer
+au contrat du Comte et d'approuver ce qu'il n'a pu prévenir, vous
+laisserez au Critique à décider si ce Tuteur étoit un _imbécille_ de ne
+pas deviner une intrigue dont on lui cachoit tout, lorsque lui Critique,
+à qui l'on ne cachoit rien, ne l'a pas devinée plus que le Tuteur.
+
+En effet, s'il l'eût bien conçue, auroit-il manqué de louer tous les
+beaux endroits de l'Ouvrage?
+
+Qu'il n'ait point remarqué la manière dont le premier Acte annonce et
+déploie avec gaieté tous les caractères de la Pièce, on peut lui
+pardonner.
+
+Qu'il n'ait pas apperçu quelque peu de comédie dans la grande Scène du
+second Acte, où, malgré la défiance et la fureur du Jaloux, la Pupille
+parvient à lui donner le change sur une lettre remise en sa présence, et
+à lui faire demander pardon à genoux du soupçon qu'il a montré, je le
+conçois encore aisément.
+
+Qu'il n'ait pas dit un seul mot de la Scène de stupéfaction de Bazile,
+au troisième Acte, qui a paru si neuve au Théâtre, et a tant réjoui les
+Spectateurs, je n'en suis point réjoui du tout.
+
+Passe encore qu'il n'ait pas entrevu l'embarras où l'Auteur s'est jeté
+volontairement au dernier Acte, en faisant avouer par la Pupille à son
+Tuteur que le Comte avoit dérobé la clé de la jalousie; et comment
+l'Auteur s'en démêle en deux mots, et sort en se jouant de la nouvelle
+inquiétude qu'il a imprimée au Spectateur, c'est peu de chose en vérité.
+
+Je veux bien qu'il ne lui soit pas venu à l'esprit que la Pièce, une des
+plus gaies qui soient au Théâtre, est écrite sans la moindre équivoque,
+sans une pensée, un seul mot dont la pudeur, même des petites Loges, ait
+à s'allarmer, ce qui pourtant est bien quelque chose, Monsieur, dans un
+siècle où l'hypocrisie de la décence est poussée presque aussi loin que
+le relâchement des mœurs. Très-volontiers. Tout cela sans doute
+pouvoit n'être pas digne de l'attention d'un Critique aussi majeur.
+
+Mais comment n'a-t-il pas admiré ce que tous les honnêtes gens n'ont pu
+voir sans répandre des larmes de tendresse et de plaisir? je veux dire,
+la piété filiale de ce bon Figaro, qui ne sauroit oublier sa mère!
+
+_Tu connois donc ce Tuteur?_ lui dit le Comte au premier acte. _Comme ma
+mère_, répond Figaro. Un avare auroit dit: _Comme mes poches_. Un
+Petit-Maître eût répondu: _Comme moi-même_. Un ambitieux: _Comme le
+chemin de Versailles_; et le Journaliste de Bouillon: _Comme mon
+Libraire_. Les comparaisons de chacun se tirant toujours de l'objet
+intéressant. _Comme ma mère_, a dit le fils tendre et respectueux!
+
+Dans un autre endroit encore: _Ah! vous êtes charmant!_ lui dit le
+Tuteur. Et ce bon, cet honnête Garçon, qui pouvoit gaiement assimiler
+cet éloge à tous ceux qu'il a reçus de ses Maîtresses, en revient
+toujours à sa bonne mère, et répond à ce mot: _Vous êtes charmant!--Il
+est vrai, Monsieur, que ma mère me l'a dit autrefois_. Et le Journal de
+Bouillon ne relève point de pareils traits! Il faut avoir le cerveau
+bien desséché pour ne les pas voir, ou le cœur bien dur pour ne pas
+les sentir!
+
+Sans compter mille autres finesses de l'Art répandues à pleines mains
+dans cet Ouvrage. Par exemple, on sait que les Comédiens ont multiplié
+chez eux les emplois à l'infini; emplois de grande, moyenne et petite
+Amoureuse; emplois de grands, moyens et petits Valets; emplois de Niais,
+d'Important, de Croquant, de Paysan, de Tabellion, de Bailly; mais on
+sait qu'ils n'ont pas encore appointé celui de Bâillant. Qu'a fait
+l'Auteur pour former un Comédien peu exercé au talent d'ouvrir largement
+la bouche au Théâtre? Il s'est donné le soin de lui rassembler dans une
+seule phrase toutes les syllabes bâillantes du françois: _Rien...
+qu'en... l'en... en... ten... dant... parler_; syllabes en effet qui
+feroient bâiller un mort, et parviendroient à desserrer les dents même
+de l'envie!
+
+En cet endroit admirable où, pressé par les reproches du Tuteur qui lui
+crie: _Que direz-vous à ce malheureux qui bâille et dort tout éveillé?
+et l'autre qui depuis trois heures éternue à se faire sauter le crâne et
+jaillir la cervelle, que leur direz-vous?_ Le naïf Barbier répond: _Eh
+parbleu! je dirai à celui qui éternue, Dieu vous bénisse; et va te
+coucher à celui qui dort_. Réponse en effet si juste, si chrétienne et
+si admirable, qu'un de ces fiers Critiques, qui ont leurs entrées au
+Paradis, n'a pu s'empêcher de s'écrier: «Diable! l'Auteur a dû rester au
+moins huit jours à trouver cette réplique!»
+
+Et le Journal de Bouillon, au lieu de louer ces beautés sans nombre, use
+encre et papier, Approbation et Privilége, à mettre un pareil Ouvrage
+au-dessous même de la critique! On me couperoit le cou, Monsieur, que je
+ne saurois m'en taire.
+
+N'a-t-il pas été jusqu'à dire, le Cruel: «_Que pour ne pas voir expirer
+ce Barbier sur le Théâtre, il a fallu le mutiler, le changer, le
+refondre, l'élaguer, le réduire en quatre Actes et le purger d'un grand
+nombre de pasquinades, de calembourgs, de jeux de mots, en un mot, de
+bas comique_.»
+
+A le voir ainsi frapper comme un sourd, on juge assez qu'il n'a pas
+entendu le premier mot de l'Ouvrage qu'il décompose. Mais j'ai l'honneur
+d'assurer ce Journaliste, ainsi que le jeune homme qui lui taille ses
+plumes et ses morceaux, que, loin d'avoir purgé la Pièce d'aucuns des
+_calembourgs, jeux de mots_, etc., qui lui eussent nui le premier jour,
+l'Auteur a fait rentrer dans les Actes restés au Théâtre tout ce qu'il
+en a pu reprendre à l'Acte au porte-feuille: tel un Charpentier économe
+cherche dans ses copeaux épars sur le chantier tout ce qui peut servir à
+cheviller et boucher les moindres trous de son ouvrage.
+
+Passerons-nous sous silence le reproche aigu qu'il fait à la jeune
+personne d'avoir _tous les défauts d'une fille mal élevée_? Il est vrai
+que, pour échapper aux conséquences d'une telle imputation, il tente à
+la rejeter sur autrui, comme s'il n'en étoit pas l'Auteur, en employant
+cette expression banale: _On trouve à la jeune personne_, etc. On
+trouve!...
+
+Que vouloit-il donc qu'elle fît? Quoi! Qu'au lieu de se prêter aux vues
+d'un jeune Amant très-aimable et qui se trouve un homme de qualité,
+notre charmante enfant épousât le vieux podagre Médecin? Le noble
+établissement qu'il lui destinoit-là! Et parce qu'on n'est pas de l'avis
+de Monsieur, on _a tous les défauts d'une fille mal élevée_!
+
+En vérité, si le Journal de Bouillon se fait des amis en France par la
+justesse et la candeur de ses Critiques, il faut avouer qu'il en aura
+beaucoup moins au-delà des Pyrénées, et qu'il est surtout un peu bien
+dur pour les Dames Espagnoles.
+
+Eh! qui sait si son Excellence Madame la Comtesse Almaviva, l'exemple
+des femmes de son état et vivant comme un Ange avec son mari,
+quoiqu'elle ne l'aime plus, ne se ressentira pas un jour des libertés
+qu'on se donne à Bouillon, sur elle, avec Approbation et Privilége?
+
+L'imprudent Journaliste a-t-il au moins réfléchi que son Excellence
+ayant, par le rang de son mari, le plus grand crédit dans les Bureaux,
+eût pu lui faire obtenir quelque pension sur la Gazette d'Espagne ou la
+Gazette elle-même, et que dans la carrière qu'il embrasse il faut garder
+plus de ménagemens pour les femmes de qualité? Qu'est-ce que cela me
+fait à moi? L'on sent bien que c'est pour lui seul que j'en parle!
+
+Il est temps de laisser cet adversaire, quoiqu'il soit à la tête des
+gens qui prétendent que, _n'ayant pu me soutenir en cinq Actes, je me
+suis mis en quatre pour ramener le Public_. Eh! quand cela seroit? Dans
+un moment d'oppression, ne vaut-il pas mieux sacrifier un cinquième de
+son bien que de le voir aller tout entier au pillage?
+
+Mais ne tombez pas, cher Lecteur... (Monsieur, veux-je dire), ne tombez
+pas, je vous prie, dans une erreur populaire qui feroit grand tort à
+votre jugement.
+
+Ma Pièce, qui paroît n'être aujourd'hui qu'en quatre Actes, est
+réellement et de fait en cinq, qui sont le 1er, le 2e, le 3e,
+le 4e et le 5e, à l'ordinaire.
+
+Il est vrai que, le jour du combat, voyant les Ennemis acharnés, le
+Parterre ondulant, agité, grondant au loin comme les flots de la mer, et
+trop certain que ces mugissements sourds, précurseurs des tempêtes, ont
+amené plus d'un naufrage, je vins à réfléchir que beaucoup de Pièces en
+cinq Actes (comme la mienne), toutes très-bien faites d'ailleurs (comme
+la mienne), n'auroient pas été au Diable en entier (comme la mienne), si
+l'Auteur eût pris un parti vigoureux (comme le mien).
+
+«Le Dieu des cabales est irrité,» dis-je aux Comédiens avec force:
+
+ Enfans! un sacrifice est ici nécessaire.
+
+Alors, faisant la part au Diable et déchirant mon manuscrit: «Dieu des
+Siffleurs, Moucheurs, Cracheurs, Tousseurs et Perturbateurs,
+m'écriai-je, il te faut du sang? Bois mon quatrième Acte et que ta
+fureur s'appaise.»
+
+A l'instant vous eussiez vu ce bruit infernal qui faisoit pâlir et
+broncher les Acteurs, s'affoiblir, s'éloigner, s'anéantir,
+l'applaudissement lui succéder, et des bas-fonds du Parterre un _bravo_
+général s'élever, en circulant, jusqu'aux hauts bancs du Paradis.
+
+De cet exposé, Monsieur, il suit que ma Pièce est restée en cinq Actes,
+qui sont le 1er, le 2e, le 3e au Théâtre, le 4e au diable et
+le 5e avec les trois premiers. Tel Auteur même vous soutiendra que ce
+4e Acte, qu'on n'y voit point, n'en est pas moins celui qui fait le
+plus de bien à la Pièce, en ce qu'on ne l'y voit point.
+
+Laissons jaser le monde; il me suffit d'avoir prouvé mon dire; il me
+suffit, en faisant mes cinq Actes, d'avoir montré mon respect pour
+Aristote, Horace, Aubignac[15] et les Modernes, et d'avoir mis ainsi
+l'honneur de la règle à couvert.
+
+Par le second arrangement, le Diable a son affaire; mon char n'en roule
+pas moins bien sans la cinquième roue, le Public est content, je le suis
+aussi. Pourquoi le Journal de Bouillon ne l'est-il pas?--Ah! pourquoi!
+C'est qu'il est bien difficile de plaire à des gens qui, par métier,
+doivent ne jamais trouver les choses gaies assez sérieuses, ni les
+graves assez enjouées.
+
+Je me flatte, Monsieur, que cela s'appelle raisonner principes et que
+vous n'êtes pas mécontent de mon petit syllogisme.
+
+Reste à répondre aux observations dont quelques personnes ont honoré le
+moins important des Drames hazardés depuis un siècle au Théâtre.
+
+Je mets à part les lettres écrites aux Comédiens, à moi-même, sans
+signature et vulgairement appellées anonymes; on juge à l'âpreté du
+style que leurs Auteurs, peu versés dans la critique, n'ont pas assez
+senti qu'une mauvaise Pièce n'est point une mauvaise action, et que
+telle injure, convenable à un méchant homme, est toujours déplacée à un
+méchant Ecrivain. Passons aux autres.
+
+Des Connoisseurs ont remarqué que j'étois tombé dans l'inconvénient de
+faire critiquer des usages François par un Plaisant de Séville à
+Séville, tandis que la vraisemblance exigeoit qu'il s'égayât sur les
+mœurs Espagnoles. Ils ont raison; j'y avois même tellement pensé, que
+pour rendre la vraisemblance encore plus parfaite, j'avois d'abord
+résolu d'écrire et de faire jouer la Pièce en langage Espagnol; mais un
+homme de goût m'a fait observer qu'elle en perdroit peut-être un peu de
+sa gaieté pour le Public de Paris, raison qui m'a déterminé à l'écrire
+en François; ensorte que j'ai fait, comme on voit, une multitude de
+sacrifices à la gaieté, mais sans pouvoir parvenir à dérider le Journal
+de Bouillon.
+
+Un autre Amateur, saisissant l'instant qu'il y avoit beaucoup de monde
+au foyer, m'a reproché du ton le plus sérieux, que ma Pièce ressembloit
+à: _On ne s'avise jamais de tout_. «Ressembler, Monsieur, je soutiens
+que ma Pièce est: _On ne s'avise jamais de tout_, lui-même.--Et comment
+cela?--C'est qu'on ne s'étoit pas encore avisé de ma Pièce.» L'Amateur
+resta court, et l'on en rit d'autant plus, que celui-là qui me
+reprochoit, on ne s'avise jamais de tout, est un homme qui ne s'est
+jamais avisé de rien.
+
+Quelques jours après, ceci est plus sérieux, chez une Dame incommodée,
+un Monsieur grave, en habit noir, coiffure bouffante et canne à corbin,
+lequel touchoit légèrement le poignet de la Dame, proposa civilement
+plusieurs doutes sur la vérité des traits que j'avois lancés contre les
+Médecins. «Monsieur, lui dis-je, Etes-vous ami de quelqu'un d'eux? Je
+serois désolé qu'un badinage...--On ne peut pas moins; je vois que vous
+ne me connoissez pas, je ne prends jamais le parti d'aucun, je parle ici
+pour le Corps en général.» Cela me fit beaucoup chercher quel homme ce
+pouvoit être. «En fait de plaisanterie, ajoutai-je, vous savez,
+Monsieur, qu'on ne demande jamais si l'histoire est vraie, mais si elle
+est bonne.--Eh! croyez-vous moins perdre à cet examen qu'au premier?--A
+merveille, Docteur, dit la Dame. Le Monstre qu'il est! n'a-t-il pas osé
+parler mal aussi de nous? Faisons cause commune.»
+
+A ce mot de _Docteur_, je commencai à soupçonner qu'elle parloit à son
+Médecin. «Il est vrai, Madame et Monsieur, repris-je avec modestie, que
+je me suis permis ces légers torts, d'autant plus aisément, qu'ils
+tirent moins à conséquence.
+
+Eh! qui pourroit nuire à deux Corps puissans dont l'empire embrasse
+l'univers et se partage le monde? Malgré les Envieux, les Belles y
+règneront toujours par le plaisir et les Médecins par la douleur, et la
+brillante santé nous ramène à l'Amour, comme la maladie nous rend à la
+Médecine.
+
+Cependant, je ne sais si, dans la balance des avantages, la Faculté ne
+l'emporte pas un peu sur la Beauté. Souvent on voit les Belles nous
+renvoyer aux Médecins, mais plus souvent encore les Médecins nous
+gardent et ne nous renvoient plus aux Belles.
+
+En plaisantant donc, il faudroit peut-être avoir égard à la différence
+des ressentimens et songer que, si les Belles se vengent en se séparant
+de nous, ce n'est là qu'un mal négatif; au lieu que les Médecins se
+vengent en s'en emparant, ce qui devient très-positif;
+
+Que, quand ces derniers nous tiennent, ils font de nous tout ce qu'ils
+veulent; au lieu que les Belles, toutes belles qu'elles sont, n'en font
+jamais que ce qu'elles peuvent;
+
+Que le commerce des Belles nous les rend bientôt nécessaires; au lieu
+que l'usage des Médecins finit par nous les rendre indispensables;
+
+Enfin, que l'un de ces empires ne semble établi que pour assurer la
+durée de l'autre, puisque, plus la verte jeunesse est livrée à l'Amour,
+plus la pâle vieillesse appartient sûrement à la Médecine.
+
+Au reste, ayant fait contre moi cause commune, il étoit juste, Madame et
+Monsieur, que je vous offrisse en commun mes justifications. Soyez donc
+persuadés que, faisant profession d'adorer les Belles et de redouter les
+Médecins, c'est toujours en badinant que je dis du mal de la beauté;
+comme ce n'est jamais sans trembler que je plaisante un peu la Faculté.
+
+Ma déclaration n'est point suspecte à votre égard, Mesdames, et mes plus
+acharnés ennemis sont forcés d'avouer que, dans un instant d'humeur où
+mon dépit contre une Belle alloit s'épancher trop librement sur toutes
+les autres, on m'a vu m'arrêter tout court au 25e Couplet, et, par le
+plus prompt repentir, faire ainsi dans le 26e amende honorable aux
+belles irritées:
+
+ Sexe charmant, si je décèle
+ Votre cœur en proie au desir,
+ Souvent à l'amour infidèle,
+ Mais toujours fidèle au plaisir;
+ D'un badinage, ô mes Déesses!
+ Ne cherchez point à vous venger:
+ Tel glose, hélas! sur vos foiblesses
+ Qui brûle de les partager.
+
+Quant à vous, Monsieur le Docteur, on sait assez que Molière...
+
+--Au désespoir, dit-il en se levant, de ne pouvoir profiter plus
+long-temps de vos lumières: mais l'humanité qui gémit ne doit pas
+souffrir de mes plaisirs.»Il me laissa, ma foi, la bouche ouverte avec
+ma phrase en l'air.«Je ne sais pas, dit la belle malade en riant, si je
+vous pardonne; mais je vois bien que notre Docteur ne vous pardonne
+pas.--Le nôtre, Madame? Il ne sera jamais le mien.--Eh! pourquoi?--Je ne
+sais; je craindrois qu'il ne fût au-dessous de son état, puisqu'il n'est
+pas au-dessus des plaisanteries qu'on en peut faire.
+
+Ce Docteur n'est pas de mes gens. L'homme assez consommé dans son art
+pour en avouer de bonne foi l'incertitude, assez spirituel pour rire
+avec moi de ceux qui le disent infaillible: tel est mon Médecin. En me
+rendant ses soins qu'ils appellent des visites; en me donnant ses
+conseils qu'ils nomment ordonnances, il remplit dignement et sans faste
+la plus noble fonction d'une âme éclairée et sensible. Avec plus
+d'esprit, il calcule plus de rapports, et c'est tout ce qu'on peut dans
+un art aussi utile qu'incertain. Il me raisonne, il me console, il me
+guide, et la nature fait le reste. Aussi, loin de s'offenser de la
+plaisanterie, est-il le premier à l'opposer au pédantisme. A l'infatué
+qui lui dit gravement: «De quatre-vingts fluxions de poitrine que j'ai
+traitées cet Automne, un seul malade a péri dans mes mains,» mon Docteur
+répond en souriant: «Pour moi, j'ai prêté mes secours à plus de cent cet
+Hiver; hélas! je n'en ai pu sauver qu'un seul.» Tel est mon aimable
+Médecin.--Je le connois.--Vous permettez bien que je ne l'échange pas
+contre le vôtre. Un Pédant n'aura pas plus ma confiance en maladie
+qu'une bégueule n'obtiendroit mon hommage en santé. Mais je ne suis
+qu'un sot. Au lieu de vous rappeller mon amende honorable au beau sexe,
+je devois lui chanter le Couplet de la bégueule; il est tout fait pour
+lui.
+
+ Pour égayer ma poésie,
+ Au hasard j'assemble des traits:
+ J'en fais, peintre de fantaisie,
+ Des tableaux, jamais des portraits.
+ La Femme d'esprit, qui s'en moque,
+ Sourit finement à l'Auteur;
+ Pour l'imprudente qui s'en choque,
+ Sa colère est son délateur.
+
+--A propos de Chanson, dit la Dame, vous êtes bien honnête d'avoir été
+donner votre Pièce aux François! moi qui n'ai de petite Loge qu'aux
+Italiens! Pourquoi n'en avoir pas fait un Opéra Comique? ce fut, dit-on,
+votre première idée. La Pièce est d'un genre à comporter de la musique.
+
+--Je ne sais si elle est propre à la supporter[16], ou si je m'étois
+trompé d'abord en le supposant; mais, sans entrer dans les raisons qui
+m'ont fait changer d'avis, celle-ci, Madame, répond à tout.
+
+Notre Musique Dramatique ressemble trop encore à notre Musique
+chansonnière pour en attendre un véritable intérêt ou de la gaité
+franche. Il faudra commencer à l'employer sérieusement au Théâtre quand
+on sentira bien qu'on ne doit y chanter que pour parler; quand nos
+Musiciens se rapprocheront de la nature, et sur-tout cesseront de
+s'imposer l'absurde loi de toujours revenir à la première partie d'un
+air après qu'ils en ont dit la seconde. Est-ce qu'il y a des Reprises et
+des Rondeaux dans un Drame? Ce cruel radotage est la mort de l'intérêt
+et dénote un vide insupportable dans les idées.
+
+Moi qui toujours ai chéri la Musique sans inconstance et même sans
+infidélité, souvent, aux Pièces qui m'attachent le plus, je me surprends
+à pousser de l'épaule, à dire tout bas avec humeur: Eh! va donc,
+Musique! pourquoi toujours répéter? N'es-tu pas assez lente? Au lieu de
+narrer vivement, tu rabaches! au lieu de peindre la passion, tu
+t'accroches aux mots! Le Poëte se tue à serrer l'évènement, et toi tu le
+délayes! Que lui sert de rendre son style énergique et pressé, si tu
+l'ensevelis sous d'inutiles fredons? Avec ta stérile abondance, reste,
+reste aux Chansons pour toute nourriture, jusqu'à ce que tu connoisses
+le langage sublime et tumultueux des passions.
+
+En effet, si la déclamation est déjà un abus de la narration au Théâtre,
+le chant, qui est un abus de la déclamation, n'est donc, comme on voit,
+que l'abus de l'abus. Ajoutez-y la répétition des phrases, et voyez ce
+que devient l'intérêt. Pendant que le vice ici va toujours en croissant,
+l'intérêt marche à sens contraire; l'action s'allanguit; quelque chose
+me manque; je deviens distrait; l'ennui me gagne; et si je cherche alors
+à devenir ce que voudrois, il m'arrive souvent de trouver que je
+voudrois la fin du Spectacle.
+
+Il est un autre art d'imitation, en général beaucoup moins avancé que la
+Musique, mais qui semble en ce point lui servir de leçon. Pour la
+variété seulement, la Danse élevée est déjà le modèle du chant.
+
+Voyez le superbe Vestris[17] ou le fier d'Auberval[18] engager un pas de
+caractère. Il ne danse pas encore; mais d'aussi loin qu'il paroît, son
+port libre et dégagé fait déjà lever la tête aux Spectateurs. Il inspire
+autant de fierté qu'il promet de plaisirs. Il est parti... Pendant que
+le Musicien redit vingt fois ses phrases et monotone[19] ses mouvemens,
+le Danseur varie les siens à l'infini.
+
+Le voyez-vous s'avancer légèrement à petits bonds, reculer à grands pas
+et faire oublier le comble de l'art par la plus ingénieuse négligence?
+Tantôt sur un pied, gardant le plus savant équilibre, et suspendu sans
+mouvement pendant plusieurs mesures, il étonne, il surprend par
+l'immobilité de son à plomb... Et soudain, comme s'il regrettoit le
+temps du repos, il part comme un trait, vole au fond du Théâtre, et
+revient, en pirouettant, avec une rapidité que l'œil peut suivre à
+peine.
+
+L'air a beau recommencer, rigaudonner, se répéter, se radoter, il ne se
+répète point, lui! tout en déployant les mâles beautés d'un corps souple
+et puissant, il peint les mouvemens violens dont son âme est agitée; il
+vous lance un regard passionné que ses bras mollement ouverts rendent
+plus expressif; et, comme s'il se lassoit bientôt de vous plaire, il se
+relève avec dédain, se dérobe à l'œil qui le suit, et la passion la
+plus fougueuse semble alors naître et sortir de la plus douce ivresse.
+Impétueux, turbulent, il exprime une colère si bouillante et si vraie
+qu'il m'arrache à mon siége et me fait froncer le sourcil. Mais,
+reprenant soudain le geste et l'accent d'une volupté paisible, il erre
+nonchalamment avec une grâce, une mollesse, et des mouvemens si
+délicats, qu'il enlève autant de suffrages qu'il y a de regards attachés
+sur sa Danse enchanteresse.
+
+Compositeurs, chantez comme il danse, et nous aurons, au lieu d'Opéra,
+des Mélodrames! Mais j'entends mon éternel Censeur (je ne sais plus s'il
+est d'ailleurs ou de Bouillon), qui me dit: «Que prétend-t-on par ce
+tableau? Je vois un talent supérieur, et non la Danse en général. C'est
+dans sa marche ordinaire qu'il faut saisir un art pour le comparer, et
+non dans ses efforts les plus sublimes. N'avons-nous pas...»
+
+Je l'arrête à mon tour. Eh quoi! si je veux peindre un coursier et me
+former une juste idée de ce noble animal, irai-je le chercher hongre et
+vieux, gémissant au timon du fiacre, ou trottinant sous le plâtrier qui
+siffle? Je le prends au haras, fier Etalon, vigoureux, découplé,
+l'œil ardent, frappant la terre et soufflant le feu par les nazeaux,
+bondissant de desirs et d'impatience, ou fendant l'air, qu'il électrise,
+et dont le brusque hennissement réjouit l'homme et fait tressaillir
+toutes les cavales de la contrée. Tel est mon Danseur.
+
+Et quand je crayonne un art, c'est parmi les plus grands sujets qui
+l'exercent que j'entends choisir mes modèles, tous les efforts du
+génie... mais je m'éloigne trop de mon sujet, revenons au _Barbier de
+Séville_... ou plutôt, Monsieur, n'y revenons pas. C'est assez pour une
+bagatelle. Insensiblement je tomberois dans le défaut reproché trop
+justement à nos François, de toujours faire de petites Chansons sur les
+grandes affaires, et de grandes dissertations sur les petites.
+
+Je suis, avec le plus profond respect,
+
+MONSIEUR,
+
+Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
+
+L'Auteur.
+
+
+
+
+
+PERSONNAGES.
+
+(_Les habits des Acteurs doivent être dans l'ancien costume Espagnol._)
+
+
+ LE COMTE ALMAVIVA, Grand d'Espagne, Amant inconnu de Rosine, paroît
+ au premier Acte en veste et culotte de satin; il est enveloppé d'un
+ grand manteau brun, ou cape espagnole; chapeau noir rabattu avec un
+ ruban de couleur au tour de la forme. Au 2e Acte: habit uniforme
+ de cavalier avec des moustaches et des bottines. Au 3e habillé
+ en Bachelier; cheveux ronds; grande fraise au cou; veste, culotte,
+ bas et manteau d'Abbé. Au 4e Acte, il est vêtu superbement à
+ l'Espagnol avec un riche manteau; par-dessus tout, le large manteau
+ brun dont il se tient enveloppé.
+
+ BARTHOLO, Médecin, Tuteur de Rosine: habit noir, court, boutonné;
+ grande perruque; fraise et manchettes relevées; une ceinture noire;
+ et quand il veut sortir de chez lui, un long manteau écarlate.
+
+ ROSINE, jeune personne d'extraction noble, et Pupille de Bartholo;
+ habillée à l'Espagnole.
+
+ FIGARO[20], Barbier de Séville: en habit de Majo[21] Espagnol. La
+ tête couverte d'une rescille, ou filet; chapeau blanc, ruban de
+ couleur, autour de la forme; un fichu de soie, attaché fort lâche à
+ son cou; gilet et haut de chausse de satin, avec des boutons et
+ boutonnières frangés d'argent; une grande ceinture de soie; les
+ jarretières nouées avec des glands qui pendent sur chaque jambe;
+ veste de couleur tranchante, à grands revers de la couleur du
+ gilet; bas blancs et souliers gris.
+
+ DON BAZILE[22], Organiste, Maître à chanter de Rosine; chapeau noir
+ rabattu, soutanelle et long manteau, sans fraise ni manchettes.
+
+ LA JEUNESSE, vieux Domestique de Bartholo.
+
+ L'ÉVEILLÉ, autre Valet de Bartholo, garçon niais et endormi. Tous
+ deux habillés en Galiciens; tous les cheveux dans la queue; gilet
+ couleur de chamois; large ceinture de peau avec une boucle; culotte
+ bleue et veste de même, dont les manches, ouvertes aux épaules pour
+ le passage des bras, sont pendantes par derriere.
+
+ UN NOTAIRE.
+
+ UN ALCADE, Homme de Justice, avec une longue baguette blanche à la
+ main.
+
+ PLUSIEURS ALGOUAZILS et VALETS avec des flambeaux.
+
+La Scène est à Séville[23], dans la rue et sous les fenêtres de Rosine,
+au premier Acte, et le reste de la Pièce, dans la Maison du Docteur
+Bartholo.
+
+ * * * * *
+
+On trouve chez le même Libraire la Musique du Barbier de Séville gravée
+_in-fol._ Prix 3 liv. 12 s.[24]
+
+
+
+
+
+LE BARBIER
+
+DE SÉVILLE
+
+
+
+
+ACTE PREMIER.
+
+_Le Théâtre représente une rue de Séville, où toutes les croisées sont
+grillées._
+
+
+SCENE PREMIERE.
+
+ LE COMTE, _seul, en grand manteau brun et chapeau rabattu. Il tire
+ sa montre en se promenant_.
+
+Le jour est moins avancé que je ne croyois. L'heure à laquelle elle a
+coutume de se montrer derrière sa jalousie est encore éloignée.
+N'importe; il vaut mieux arriver trop-tôt que de manquer l'instant de la
+voir. Si quelque aimable de la Cour pouvoit me deviner à cent lieues de
+Madrid, arrêté tous les matins sous les fenêtres d'une femme à qui je
+n'ai jamais parlé, il me prendroit pour un Espagnol du tems
+d'Isabelle[25].--Pourquoi non? Chacun court après le bonheur. Il est
+pour moi dans le cœur de Rosine.--Mais quoi! suivre une femme à
+Séville, quand Madrid et la Cour offrent de toutes parts des plaisirs si
+faciles?--Et c'est cela même que je fuis. Je suis las des conquêtes que
+l'intérêt, la convenance ou la vanité nous présentent sans cesse. Il est
+si doux d'être aimé pour soi-même; et si je pouvois m'assurer, sous ce
+déguisement... Au diable l'importun.
+
+
+SCENE II.
+
+FIGARO, LE COMTE, _caché_.
+
+ FIGARO, _une guitare sur le dos attachée en bandoulière avec un
+ large ruban; il chantonne gaiement[26], un papier et un crayon à la
+ main_.
+
+ Bannissons le chagrin,
+ Il nous consume:
+ Sans le feu du bon vin,
+ Qui nous rallume,
+ Réduit à languir,
+ L'homme, sans plaisir,
+ Vivroit comme un sot,
+ Et mourroit bientôt.
+
+Jusques-là[27], ceci ne va pas mal, ein, ein.
+
+ Et mourroit bientôt.
+ Le vin et la paresse
+ Se disputent mon cœur...
+
+Eh non! ils ne se le disputent pas, ils y regnent paisiblement
+ensemble....
+
+ Se partagent ... mon cœur.
+
+Dit-on se partagent?... Eh! mon Dieu! nos faiseurs d'Opéras Comiques n'y
+regardent pas de si près. Aujourd'hui, ce qui ne vaut pas la peine
+d'être dit, on le chante.
+
+(_Il chante._)
+
+ Le vin et la paresse
+ Se partagent mon cœur.
+
+Je voudrois finir par quelque chose de beau, de brillant[28], de
+scintillant, qui eût l'air d'une pensée.
+
+(_Il met un genou en terre, et écrit en chantant._)
+
+ Se partage mon cœur.
+ Si l'une a ma tendresse...
+ L'autre fait mon bonheur.
+
+Fi donc! c'est plat. Ce n'est pas ça.... Il me faut une opposition, une
+antithèse:
+
+ Si l'une ... est ma maîtresse,
+ L'autre...
+
+Eh, parbleu, j'y suis!...
+
+ L'autre est mon serviteur.
+
+Fort bien, Figaro!.... (_Il écrit en chantant._)
+
+ Le vin et la paresse
+ Se partagent mon cœur;
+
+ Si l'une est ma maîtresse,
+ L'autre est mon serviteur.
+ L'autre est mon serviteur.
+ L'autre est mon serviteur.
+
+Hen, hen, quand il y aura des accompagnemens[29] là-dessous, nous
+verrons encore, Messieurs de la cabale, si je ne sais ce que je dis.
+(_Il apperçoit le Comte._) J'ai vu cet Abbé-là quelque part. (_Il se
+relève._)
+
+LE COMTE, _à part_.
+
+Cet homme ne m'est pas inconnu.
+
+FIGARO.
+
+Eh non, ce n'est pas un Abbé! Cet air altier et noble...
+
+LE COMTE.
+
+Cette tournure grotesque...
+
+FIGARO.
+
+Je ne me trompe point, c'est le Comte Almaviva.
+
+LE COMTE.
+
+Je crois que c'est ce coquin de Figaro.
+
+FIGARO.
+
+C'est lui-même, Monseigneur.
+
+LE COMTE.
+
+Maraud! si tu dis un mot...
+
+FIGARO.
+
+Oui, je vous reconnois; voilà les bontés familieres dont vous m'avez
+toujours honoré.
+
+LE COMTE.
+
+Je ne te reconnoissois pas, moi. Te voilà si gros et si gras...
+
+FIGARO.
+
+Que voulez-vous, Monseigneur! c'est la misère.
+
+LE COMTE.
+
+Pauvre petit! Mais que fais-tu à Séville? Je t'avois autrefois
+recommandé dans les Bureaux pour un emploi.
+
+FIGARO.
+
+Je l'ai obtenu, Monseigneur, et ma reconnoissance...
+
+LE COMTE.
+
+Appelle-moi Lindor. Ne vois-tu pas[30], à mon déguisement, que je veux
+être inconnu?
+
+FIGARO.
+
+Je me retire.
+
+LE COMTE.
+
+Au contraire. J'attends ici quelque chose; et deux hommes qui jasent
+sont moins suspects qu'un seul qui se promene. Ayons l'air de jaser. Eh
+bien, cet emploi?
+
+FIGARO[31].
+
+Le Ministre, ayant égard à la recommandation de votre Excellence, me fit
+nommer sur le champ Garçon Apothicaire.
+
+LE COMTE.
+
+Dans les hôpitaux de l'Armée?
+
+FIGARO.
+
+Non; dans les haras d'Andalousie[32].
+
+LE COMTE, _riant_.
+
+Beau début!
+
+FIGARO.
+
+Le poste n'étoit pas mauvais; parce qu'ayant le district des pansemens
+et des drogues, je vendois souvent aux hommes de bonnes médecines de
+cheval...
+
+LE COMTE.
+
+Qui tuoient les sujets du Roi!
+
+FIGARO.
+
+Ah, ah, il n'y a point de remede universel: mais qui n'ont pas laissé de
+guérir quelquefois[33] des Galiciens, des Catalans, des Auvergnats.
+
+LE COMTE.
+
+Pourquoi donc l'as-tu quitté?
+
+FIGARO.
+
+Quitté? C'est bien lui-même; on m'a desservi auprès des Puissances.
+
+ L'envie aux doigts crochus, au teint pâle et livide...
+
+LE COMTE.
+
+Oh grace! grace, ami! Est-ce que tu fais aussi des vers? Je t'ai vu là
+griffonnant sur ton genou, et chantant dès le matin.
+
+FIGARO.
+
+Voilà précisément la cause de mon malheur, Excellence. Quand on a
+rapporté au Ministre que je faisois, je puis dire assez joliment, des
+bouquets à Cloris, que j'envoyois des énigmes aux Journaux, qu'il
+couroit des Madrigaux de ma façon; en un mot, quand il a su que j'étois
+imprimé tout vif, il a pris la chose au tragique, et m'a fait ôter mon
+emploi, sous prétexte que l'amour des Lettres est incompatible avec
+l'esprit des affaires.
+
+LE COMTE.
+
+Puissamment raisonné! et tu ne lui fis pas représenter...
+
+FIGARO.
+
+Je me crus trop heureux d'en être oublié; persuadé qu'un Grand nous fait
+assez de bien quand il ne nous fait pas de mal.
+
+LE COMTE.
+
+Tu ne dis pas tout. Je me souviens qu'à mon service tu étois un assez
+mauvais sujet.
+
+FIGARO.
+
+Eh mon Dieu, Monseigneur, c'est qu'on veut que le pauvre soit sans
+défaut.
+
+LE COMTE.
+
+Paresseux, dérangé...
+
+FIGARO.
+
+Aux vertus qu'on exige dans un Domestique[34], votre Excellence
+connoît-elle beaucoup de Maîtres qui fussent dignes d'être Valets?
+
+LE COMTE, _riant_.
+
+Pas mal. Et tu t'es retiré en cette Ville?
+
+FIGARO.
+
+Non pas tout de suite[35].
+
+LE COMTE, _l'arrêtant_.
+
+Un moment... J'ai cru que c'étoit elle... Dis toujours, je t'entends de
+reste.
+
+FIGARO.
+
+De retour à Madrid, je voulus essayer de nouveau mes talens littéraires,
+et le théâtre me parut un champ d'honneur...
+
+LE COMTE.
+
+Ah! miséricorde!
+
+FIGARO[36].
+
+(_Pendant sa réplique, le Comte regarde avec attention du côté de la
+jalousie._)
+
+En vérité, je ne sais comment je n'eus pas le plus grand succès, car
+j'avois rempli le parterre des plus excellens Travailleurs; des mains...
+comme des battoirs; j'avois interdit les gants, les cannes, tout ce qui
+ne produit que des applaudissemens sourds; et d'honneur, avant la Pièce,
+le Café m'avoit paru dans les meilleures dispositions pour moi. Mais les
+efforts de la cabale...
+
+LE COMTE.
+
+Ah! la cabale! Monsieur l'Auteur tombé!
+
+FIGARO.
+
+Tout comme un autre: pourquoi pas? Ils m'ont sifflé; mais si jamais je
+puis les rassembler...
+
+LE COMTE.
+
+L'ennui te vengera bien d'eux?
+
+FIGARO.
+
+Ah! comme je leur en garde, morbleu!
+
+LE COMTE.
+
+Tu jures! Sais-tu qu'on n'a que vingt-quatre heures au Palais pour
+maudire ses Juges?
+
+FIGARO.
+
+On a vingt-quatre ans au théâtre; la vie est trop courte pour user d'un
+pareil ressentiment.
+
+LE COMTE[37].
+
+Ta joyeuse colère me réjouit. Mais tu ne me dis pas ce qui t'a fait
+quitter Madrid.
+
+FIGARO.
+
+C'est mon bon ange, Excellence, puisque je suis assez heureux pour
+retrouver mon ancien Maître. Voyant à Madrid que la république des
+Lettres étoit celle des loups[38], toujours armés les uns contre les
+autres, et que, livrés au mépris où ce risible acharnement les conduit,
+tous les Insectes, les Moustiques, les Cousins, les Critiques, les
+Maringouins[39], les Envieux, les Feuillistes[40], les Libraires, les
+Censeurs, et tout ce qui s'attache à la peau des malheureux Gens de
+Lettres, achevoit de déchiqueter et sucer le peu de substance qui leur
+restoit; fatigué d'écrire, ennuyé de moi, dégoûté des autres, abymé de
+dettes et léger d'argent; à la fin[41], convaincu que l'utile revenu du
+rasoir est préférable aux vains honneurs de la plume, j'ai quitté
+Madrid, et, mon bagage en sautoir, parcourant philosophiquement les deux
+Castilles, la Manche, l'Estramadoure, la Siera-Morena, l'Andalousie;
+accueilli dans une Ville, emprisonné dans l'autre, et par-tout supérieur
+aux évènemens[42], aidant au bon tems, supportant le mauvais; me moquant
+des forts, bravant les méchans; riant de ma misère et faisant la barbe
+à tout le monde; vous me voyez enfin établi dans Séville et prêt à
+servir de nouveau votre Excellence en tout ce qu'il lui plaira
+m'ordonner.
+
+LE COMTE[43].
+
+Qui t'a donné une philosophie aussi gaie?
+
+FIGARO.
+
+L'habitude du malheur. Je me presse de rire de tout, de peur d'être
+obligé d'en pleurer. Que regardez-vous donc toujours de ce côté?
+
+LE COMTE.
+
+Sauvons-nous.
+
+FIGARO.
+
+Pourquoi?
+
+LE COMTE.
+
+Viens donc, malheureux! tu me perds.
+
+ (_Ils se cachent._)
+
+
+SCENE III.
+
+BARTHOLO, ROSINE.
+
+(_La jalousie du premier étage s'ouvre, et Bartholo et Rosine se mettent
+à la fenêtre._)
+
+ROSINE.
+
+Comme le grand air fait plaisir à respirer! Cette jalousie s'ouvre si
+rarement...
+
+BARTOLO.
+
+Quel papier tenez-vous là?
+
+ROSINE.
+
+Ce sont des couplets de la Précaution inutile que mon Maître à chanter
+m'a donnés hier.
+
+BARTOLO.
+
+Qu'est-ce que la Précaution inutile?
+
+ROSINE.
+
+C'est une Comédie nouvelle.
+
+BARTOLO.
+
+Quelque Drame encore! Quelque sottise d'un nouveau genre[44]!
+
+ROSINE.
+
+Je n'en sais rien.
+
+BARTOLO.
+
+Euh, euh! les Journaux et l'autorité nous en feront raison. Siècle
+barbare!...
+
+ROSINE.
+
+Vous injuriez toujours notre pauvre siècle.
+
+BARTOLO.
+
+Pardon de la liberté: qu'a-t-il produit pour qu'on le loue? Sottises de
+toute espèce: la liberté de penser, l'attraction, l'électricité, le
+tolérantisme, l'inoculation, le quinquina, l'Encyclopédie et les
+drames[45].
+
+ROSINE (_le papier lui échappe et tombe dans la rue_).
+
+Ah! ma chanson! ma chanson est tombée en vous écoutant; courez, courez
+donc, Monsieur; ma chanson! elle sera perdue.
+
+BARTOLO.
+
+Que diable aussi, l'on tient ce qu'on tient.
+
+ (_Il quitte le balcon._)
+
+ROSINE _regarde en dedans et fait signe dans la rue_.
+
+S't, s't (_le Comte paroît_), ramassez vîte et sauvez-vous.
+
+(_Le Comte ne fait qu'un saut, ramasse le papier et rentre._)
+
+BARTOLO _sort de la maison et cherche_.
+
+Où donc est-il? Je ne vois rien.
+
+ROSINE.
+
+Sous le balcon, au pied du mur.
+
+BARTOLO[46].
+
+Vous me donnez-là une jolie commission! Il est donc passé quelqu'un?
+
+ROSINE.
+
+Je n'ai vu personne.
+
+BARTOLO, _à lui-même_.
+
+Et moi qui ai la bonté de chercher... Bartholo, vous n'êtes qu'un sot,
+mon ami: ceci doit vous apprendre à ne jamais ouvrir des jalousies sur
+la rue. (_Il rentre._)
+
+ROSINE, _toujours au balcon_.
+
+Mon excuse est dans mon malheur: seule, enfermée, en butte à la
+persécution d'un homme odieux, est-ce un crime de tenter à sortir
+d'esclavage?
+
+BARTOLO, _paroissant au balcon_.
+
+Rentrez, Signora; c'est ma faute si vous avez perdu votre chanson, mais
+ce malheur ne vous arrivera plus, je vous jure. (_Il ferme la jalousie à
+la clé._)
+
+
+SCENE IV.
+
+LE COMTE, FIGARO.
+
+(_Ils entrent avec précaution._)
+
+LE COMTE.
+
+A présent qu'ils sont retirés, examinons cette chanson, dans laquelle un
+mistere est sûrement renfermé[47]. C'est un billet!
+
+FIGARO.
+
+Il demandoit ce que c'est que la Précaution inutile!
+
+LE COMTE _lit vivement_.
+
+«Votre empressement excite ma curiosité; sitôt que mon Tuteur sera
+sorti, chantez indifféremment sur l'air connu de ces couplets quelque
+chose qui m'apprenne enfin le nom, l'état et les intentions de celui qui
+paroît s'attacher si obstinément à l'infortunée Rosine.»
+
+FIGARO[48], _contrefaisant la voix de Rosine_.
+
+Ma chanson! ma chanson est tombée; courez, courez donc (_Il rit_), ah!
+ah! ah! O ces femmes! voulez-vous donner de l'adresse à la plus ingénue?
+enfermez-la.
+
+LE COMTE.
+
+Ma chère Rosine[49]!
+
+FIGARO.
+
+Monseigneur, je ne suis plus en peine des motifs de votre mascarade;
+vous faites ici l'amour en perspective.
+
+LE COMTE.
+
+Te voilà instruit, mais si tu jases...
+
+FIGARO.
+
+Moi jaser! Je n'emploierai point pour vous rassurer les grandes phrases
+d'honneur et de dévoûment dont on abuse à la journée, je n'ai qu'un mot:
+mon intérêt vous répond de moi; pesez tout à cette balance, etc....[50].
+
+LE COMTE.
+
+Fort bien. Apprends donc que le hasard m'a fait rencontrer au Prado, il
+y a six mois, une jeune personne d'une beauté... Tu viens de la voir! je
+l'ai fait chercher en vain par tout Madrid. Ce n'est que depuis peu de
+jours que j'ai découvert qu'elle s'appelle Rosine, est d'un sang noble,
+orpheline et mariée à un vieux Médecin de cette Ville nommé Bartholo.
+
+FIGARO[51].
+
+Joli oiseau, ma foi! difficile à dénicher! Mais qui vous a dit qu'elle
+était la femme du Docteur?
+
+LE COMTE.
+
+Tout le monde.
+
+FIGARO.
+
+C'est une histoire qu'il a forgée en arrivant de Madrid, pour donner le
+change aux galans et les écarter; elle n'est encore que sa pupille, mais
+bientôt...
+
+LE COMTE, _vivement_.
+
+Jamais. Ah, quelle nouvelle! j'étois résolu de tout oser pour lui
+présenter mes regrets, et je la trouve libre! Il n'y a pas un moment à
+perdre, il faut m'en faire aimer et l'arracher à l'indigne engagement
+qu'on lui destine. Tu connois donc ce Tuteur?
+
+FIGARO.
+
+Comme ma mère.
+
+LE COMTE[52].
+
+Quel homme est-ce?
+
+FIGARO, _vivement_.
+
+C'est un beau gros, court, jeune vieillard, gris pommelé, rusé, rasé,
+blasé, qui guette et furete et gronde et geint tout à la fois.
+
+LE COMTE, _impatienté_.
+
+Eh! je l'ai vu. Son caractère?
+
+FIGARO.
+
+Brutal, avare, amoureux et jaloux à l'excès de sa pupille, qui le hait à
+la mort.
+
+LE COMTE.
+
+Ainsi ses moyens de plaire sont...
+
+FIGARO.
+
+Nuls.
+
+LE COMTE.
+
+Tant mieux. Sa probité?
+
+FIGARO.
+
+Tout juste autant qu'il en faut pour n'être point pendu.
+
+LE COMTE.
+
+Tant mieux. Punir un fripon en se rendant heureux...
+
+FIGARO.
+
+C'est faire à la fois le bien public et particulier: chef-d'œuvre de
+morale, en vérité, Monseigneur!
+
+LE COMTE[53].
+
+Tu dis que la crainte des galans lui fait fermer sa porte?
+
+FIGARO.
+
+A tout le monde: s'il pouvoit la calfeutrer.
+
+LE COMTE[54].
+
+Ah! diable! tant pis. Aurois-tu de l'accès chez lui?
+
+FIGARO.
+
+Si j'en ai. _Primo_, la maison que j'occupe appartient au Docteur, qui
+m'y loge _gratis_.
+
+LE COMTE.
+
+Ah! ah!
+
+FIGARO.
+
+Oui. Et moi, en reconnoissance, je lui promets dix pistoles d'or par an,
+_gratis_ aussi.
+
+LE COMTE, _impatienté_.
+
+Tu es son locataire?
+
+FIGARO.
+
+De plus son Barbier, son Chirurgien, son Apothicaire; il ne se donne pas
+dans sa maison un coup de rasoir, de lancette ou de piston, qui ne soit
+de la main de votre serviteur.
+
+LE COMTE _l'embrasse_.
+
+Ah! Figaro, mon ami, tu seras mon ange, mon libérateur, mon Dieu
+tutélaire.
+
+FIGARO.
+
+Peste! comme l'utilité vous a bientôt rapproché les distances!
+parlez-moi des gens passionnés.
+
+LE COMTE.
+
+Heureux Figaro! tu vas voir ma Rosine! tu vas la voir! Conçois-tu ton
+bonheur?
+
+FIGARO.
+
+C'est bien-là un propos d'Amant! Est-ce que je l'adore, moi[55]?
+Pussiez-vous prendre ma place!
+
+LE COMTE.
+
+Ah! si l'on pouvoit écarter tous les surveillans!...
+
+FIGARO.
+
+C'est à quoi je rêvois.
+
+LE COMTE.
+
+Pour douze heures seulement!
+
+FIGARO.
+
+En occupant les gens de leur propre intérêt, on les empêche de nuire à
+l'intérêt d'autrui.
+
+LE COMTE.
+
+Sans doute. Eh bien!
+
+FIGARO, _rêvant_.
+
+Je cherche dans ma tête si la Pharmacie ne fourniroit pas quelques
+petits moyens innocens...
+
+LE COMTE.
+
+Scélérat!
+
+FIGARO.
+
+Est-ce que je veux leur nuire? Ils ont tous besoin de mon ministère. Il
+ne s'agit que de les traiter ensemble.
+
+LE COMTE.
+
+Mais ce Médecin peut prendre un soupçon.
+
+FIGARO.
+
+Il faut marcher si vîte, que le soupçon n'ait pas le tems de naître. Il
+me vient une idée. Le Régiment de Royal-Infant arrive en cette Ville!
+
+LE COMTE.
+
+Le Colonel est de mes amis.
+
+FIGARO.
+
+Bon. Présentez-vous chez le Docteur en habit de Cavalier, avec un billet
+de logement; il faudra bien qu'il vous héberge, et moi, je me charge du
+reste.
+
+LE COMTE[56].
+
+Excellent!
+
+FIGARO.
+
+Il ne seroit même pas mal que vous eussiez l'air entre deux vins...
+
+LE COMTE.
+
+A quoi bon?
+
+FIGARO.
+
+Et le mener un peu lestement sous cette apparence déraisonnable.
+
+LE COMTE.
+
+A quoi bon?
+
+FIGARO.
+
+Pour qu'il ne prenne aucun ombrage, et vous croie plus pressé de dormir
+que d'intriguer chez lui.
+
+LE COMTE.
+
+Supérieurement vu! Mais que n'y vas-tu, toi?
+
+FIGARO.
+
+Ah! oui, moi! Nous serons bienheureux s'il ne vous reconnoît pas, vous,
+qu'il n'a jamais vu. Et comment vous introduire après?
+
+LE COMTE.
+
+Tu as raison.
+
+FIGARO.
+
+C'est que vous ne pourrez peut-être pas soutenir ce personnage
+difficile. Cavalier... pris de vin...
+
+LE COMTE.
+
+Tu te mocques de moi[57]! (_Prenant un ton ivre._) N'est-ce point ici la
+maison du Docteur Bartholo, mon ami?
+
+FIGARO.
+
+Pas mal, en vérité; vos jambes seulement un peu plus avinées. (_D'un ton
+plus ivre._) N'est-ce pas ici la maison...
+
+LE COMTE.
+
+Fi donc! tu as l'ivresse du peuple.
+
+FIGARO.
+
+C'est la bonne; c'est celle du plaisir.
+
+LE COMTE.
+
+La porte s'ouvre[58].
+
+FIGARO.
+
+C'est notre homme. Éloignons-nous jusqu'à ce qu'il soit parti.
+
+
+SCENE V.
+
+LE COMTE ET FIGARO _cachés_, BARTHOLO.
+
+BARTOLO _sort en parlant à la maison_.
+
+Je reviens à l'instant; qu'on ne laisse entrer personne. Quelle sottise
+à moi d'être descendu! Dès qu'elle m'en prioit, je devois bien me
+douter... Et Bazile qui ne vient pas! Il devoit tout arranger pour que
+mon mariage se fit secrettement demain; et point de nouvelles! Allons
+voir ce qui peut l'arrêter.
+
+
+SCENE VI.
+
+LE COMTE, FIGARO.
+
+LE COMTE.
+
+Qu'ai-je entendu? Demain il épouse Rosine[59] en secret!
+
+FIGARO.
+
+Monseigneur, la difficulté de réussir ne fait qu'ajouter à la nécessité
+d'entreprendre.
+
+LE COMTE[60].
+
+Quel est donc ce Bazile qui se mêle de son mariage?
+
+FIGARO.
+
+Un pauvre hère qui montre la musique à sa pupille, infatué de son art,
+friponneau besoineux[61], à genoux devant un écu, et dont il sera facile
+de venir à bout, Monseigneur... (_Regardant à la jalousie._) La v'là! la
+v'là!
+
+LE COMTE.
+
+Qui donc?
+
+FIGARO.
+
+Derrière sa jalousie. La voilà! la voilà! Ne regardez pas, ne regardez
+donc pas!
+
+LE COMTE.
+
+Pourquoi?
+
+FIGARO.
+
+Ne vous écrit-elle pas: _Chantez indifféremment?_ c'est-à-dire chantez,
+comme si vous chantiez... seulement pour chanter. Oh! la v'là! la v'là!
+
+LE COMTE.
+
+Puisque j'ai commencé à l'intéresser sans être connu d'elle, ne
+quittons point le nom de Lindor que j'ai pris, mon triomphe en aura plus
+de charmes. (_Il déploie le papier que Rosine a jetté._) Mais comment
+chanter sur cette musique? Je ne sais pas faire des vers, moi!
+
+FIGARO.
+
+Tout ce qui vous viendra, Monseigneur, est excellent; en amour, le
+cœur n'est pas difficile sur les productions de l'esprit... et prenez
+ma guittare.
+
+LE COMTE.
+
+Que veux-tu que j'en fasse? j'en joue si mal!
+
+FIGARO.
+
+Est-ce qu'un homme comme vous ignore quelque chose! Avec le dos de la
+main: from, from, from... Chanter sans guittare à Séville! vous seriez
+bientôt reconnu, ma foi, bientôt dépisté!
+
+(_Figaro se colle au mur sous le balcon._)
+
+LE COMTE _chante en se promenant et s'accompagnant sur sa guittare_.
+
+PREMIER COUPLET[62].
+
+ Vous l'ordonnez, je me ferai connoître.
+ Plus inconnu, j'osois vous adorer:
+ En me nommant, que pourrois-je espérer?
+ N'importe, il faut obéir à son Maître.
+
+FIGARO, _bas_.
+
+Fort bien, parbleu! Courage, Monseigneur.
+
+LE COMTE.
+
+DEUXIÈME COUPLET[63].
+
+ Je suis Lindor, ma naissance est commune,
+ Mes vœux sont ceux d'un simple Bâchelier;
+ Que n'ai-je, hélas! d'un brillant Chevalier,
+ A vous offrir le rang et la fortune!
+
+FIGARO.
+
+Eh comment diable! Je ne ferois pas mieux, moi qui m'en pique.
+
+LE COMTE.
+
+TROISIÈME COUPLET.
+
+ Tous les matins, ici, d'une voix tendre,
+ Je chanterai mon amour, sans espoir;
+ Je bornerai mes plaisirs à vous voir;
+ Et puissiez-vous en trouver à m'entendre!
+
+FIGARO.
+
+Oh! ma foi, pour celui-ci!... (_Il s'approche, et baise le bas de
+l'habit de son Maître._)
+
+LE COMTE.
+
+Figaro?
+
+FIGARO.
+
+Excellence?
+
+LE COMTE[64].
+
+Crois-tu que l'on m'ait entendu?
+
+ROSINE, _en-dedans, chante_.
+
+AIR _du Maître en droit_.
+
+ Tout me dit que Lindor est charmant,
+ Que je dois l'aimer constamment...
+
+(_On entend une croisée qui se ferme avec bruit._)
+
+FIGARO.
+
+Croyez-vous qu'on vous ait entendu cette fois?
+
+LE COMTE.
+
+Elle a fermé sa fenêtre; quelqu'un apparemment est entré chez elle[65].
+
+FIGARO.
+
+Ah! la pauvre petite, comme elle tremble en chantant! Elle est prise,
+Monseigneur.
+
+LE COMTE.
+
+Elle se sert du moyen qu'elle-même a indiqué: _Tout me dit que Lindor
+est charmant_. Que de graces! que d'esprit!
+
+FIGARO.
+
+Que de ruse! que d'amour!
+
+LE COMTE.
+
+Crois-tu qu'elle se donne à moi, Figaro?
+
+FIGARO.
+
+Elle passera plutôt à travers cette jalousie que d'y manquer.
+
+LE COMTE.
+
+C'en est fait, je suis à ma Rosine... pour la vie.
+
+FIGARO.
+
+Vous oubliez, Monseigneur, qu'elle ne vous entend plus.
+
+LE COMTE.
+
+Monsieur Figaro, je n'ai qu'un mot à vous dire: elle sera ma femme; et
+si vous servez bien mon projet en lui cachant mon nom... tu m'entends,
+tu me connois...
+
+FIGARO.
+
+Je me rends. Allons, Figaro, voles à la fortune, mon fils.
+
+LE COMTE.
+
+Retirons-nous, crainte de nous rendre suspects.
+
+FIGARO, _vivement_.
+
+Moi, j'entre ici[66], où, par la force de mon Art, je vais d'un seul
+coup de baguette endormir la vigilance, éveiller l'amour, égarer la
+jalousie, fourvoyer l'intrigue et renverser tous les obstacles. Vous,
+Monseigneur, chez moi, l'habit de Soldat, le billet de logement et de
+l'or dans vos poches.
+
+LE COMTE.
+
+Pour qui de l'or?
+
+FIGARO, _vivement_.
+
+De l'or, mon Dieu! de l'or, c'est le nerf de l'intrigue.
+
+LE COMTE.
+
+Ne te fâche pas, Figaro, j'en prendrai beaucoup.
+
+FIGARO, _s'en allant_.
+
+Je vous rejoins dans peu.
+
+LE COMTE.
+
+Figaro?
+
+FIGARO.
+
+Qu'est-ce que c'est?
+
+LE COMTE.
+
+Et ta guittare?
+
+FIGARO _revient_.
+
+J'oublie ma guittare, moi! je suis donc fou! (_Il s'en va._)
+
+LE COMTE.
+
+Et ta demeure, étourdi?
+
+FIGARO _revient_.
+
+Ah! réellement je suis frappé! Ma Boutique, à quatre pas d'ici, peinte
+en bleu, vitrage en plomb, trois palettes en l'air, l'œil dans la
+main: _Consilio Manuque_, FIGARO.
+
+ (_Il s'enfuit._)
+
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+
+ACTE II.
+
+_Le Théâtre représente l'appartement de Rosine. La croisée dans le fond
+du Théâtre est fermée par une jalousie grillée._
+
+
+SCENE PREMIERE.
+
+ ROSINE _seule, un bougeoir à la main. Elle prend du papier sur la
+ table et se met à écrire_.
+
+Marceline est malade, tous les gens sont occupés, et personne ne me voit
+écrire. Je ne sais si ces murs ont des yeux et des oreilles, ou si mon
+Argus a un génie malfaisant qui l'instruit à point nommé, mais je ne
+puis dire un mot ni faire un pas dont il ne devine sur-le-champ
+l'intention... Ah! Lindor!... (_Elle cachete la lettre._) Fermons
+toujours ma lettre, quoique j'ignore quand et comment je pourrai la lui
+faire tenir. Je l'ai vu, à travers ma jalousie, parler long-temps au
+Barbier Figaro. C'est un bon homme, qui m'a montré quelquefois de la
+pitié; si je pouvois l'entretenir un moment!
+
+
+SCENE II.
+
+ROSINE, FIGARO.
+
+ROSINE, _surprise_.
+
+Ah! Monsieur Figaro, que je suis aise de vous voir!
+
+FIGARO.
+
+Votre santé, Madame?
+
+ROSINE.
+
+Pas trop bonne, Monsieur Figaro. L'ennui me tue.
+
+FIGARO.
+
+Je le crois; il n'engraisse que les sots.
+
+ROSINE.
+
+Avec qui parliez-vous donc là-bas si vivement? Je n'entendois pas,
+mais...
+
+FIGARO.
+
+Avec un jeune Bâchelier de mes parents, de la plus grande espérance,
+plein d'esprit, de sentimens, de talens, et d'une figure fort revenante.
+
+ROSINE.
+
+Oh! tout-à-fait bien, je vous assure! Il se nomme?...
+
+FIGARO.
+
+Lindor. Il n'a rien. Mais, s'il n'eût pas quitté brusquement Madrid, il
+pouvoit y trouver quelque bonne place.
+
+ROSINE.
+
+Il en trouvera, Monsieur Figaro, il en trouvera. Un jeune homme tel que
+vous le dépeignez n'est pas fait pour rester inconnu.
+
+FIGARO, _à part_.
+
+Fort bien. (_Haut._) Mais il a un grand défaut, qui nuira toujours à son
+avancement.
+
+ROSINE.
+
+Un défaut, Monsieur Figaro! Un défaut! en êtes-vous bien sûr?
+
+FIGARO.
+
+Il est amoureux.
+
+ROSINE.
+
+Il est amoureux! et vous appellez cela un défaut?
+
+FIGARO.
+
+A la vérité, ce n'en est un que relativement à sa mauvaise fortune.
+
+ROSINE.
+
+Ah! que le sort est injuste[67]! Et nomme-t-il la personne qu'il aime?
+Je suis d'une curiosité...
+
+FIGARO.
+
+Vous êtes la dernière, Madame, à qui je voudrois faire une confidence de
+cette nature.
+
+ROSINE, _vivement_.
+
+Pourquoi, Monsieur Figaro? Je suis discrette; ce jeune homme vous
+appartient, il m'intéresse infiniment..... dites donc[68].....
+
+FIGARO, _la regardant finement_.
+
+Figurez-vous la plus jolie petite mignonne, douce, tendre, accorte et
+fraîche, agaçant l'appétit, pied furtif, taille adroite, élancée, bras
+dodus, bouche rozée, et des mains! des joues! des dents! des yeux!...
+
+ROSINE.
+
+Qui reste en cette Ville?
+
+FIGARO.
+
+En ce quartier.
+
+ROSINE.
+
+Dans cette rue peut-être?
+
+FIGARO.
+
+A deux pas de moi.
+
+ROSINE.
+
+Ah, que c'est charmant!... pour Monsieur votre parent. Et cette personne
+est?...
+
+FIGARO.
+
+Je ne l'ai pas nommée?
+
+ROSINE, _vivement_.
+
+C'est la seule chose que vous ayez oubliée, Monsieur Figaro. Dites donc,
+dites donc vîte; si l'on rentroit, je ne pourrois plus savoir...
+
+FIGARO.
+
+Vous le voulez absolument, Madame? Eh bien! cette personne est... la
+Pupille de votre Tuteur.
+
+ROSINE.
+
+La Pupille?...
+
+FIGARO.
+
+Du Docteur Bartholo, oui, Madame.
+
+ROSINE, _avec émotion_.
+
+Ah! Monsieur Figaro!.., je ne vous crois pas, je vous assure.
+
+FIGARO[69].
+
+Et c'est ce qu'il brûle de venir vous persuader lui-même.
+
+ROSINE.
+
+Vous me faites trembler, Monsieur Figaro.
+
+FIGARO.
+
+Fi donc, trembler? mauvais calcul, Madame; quand on cède à la peur du
+mal, on ressent déjà le mal de la peur. D'ailleurs, je viens de vous
+débarrasser de tous vos surveillans, jusqu'à demain.
+
+ROSINE.
+
+S'il m'aime, il doit me le prouver en restant absolument tranquille.
+
+FIGARO.
+
+Eh! Madame, amour et repos peuvent-ils habiter en même cœur? La
+pauvre jeunesse est si malheureuse aujourd'hui, qu'elle n'a que ce
+terrible choix: amour sans repos, ou repos sans amour.
+
+ROSINE, _baissant les yeux_.
+
+Repos sans amour... paroît...
+
+FIGARO.
+
+Ah! bien languissant. Il semble, en effet, qu'amour sans repos se
+présente de meilleure grace; et pour moi, si j'étois femme.....
+
+ROSINE, _avec embarras_.
+
+Il est certain qu'une jeune personne ne peut empêcher un honnête homme
+de l'estimer; mais s'il alloit faire quelque imprudence, Monsieur
+Figaro, il nous perdroit.
+
+FIGARO, _à part_.
+
+Il nous perdroit. (_Haut._) Si vous le lui défendiez expressément par
+une petite lettre... Une lettre a bien du pouvoir.
+
+ROSINE, _lui donne la lettre qu'elle vient d'écrire_.
+
+Je n'ai pas le temps de recommencer celle-ci, mais en la lui donnant,
+dites-lui... dites-lui bien... (_Elle écoute._)
+
+FIGARO.
+
+Personne, Madame.
+
+ROSINE.
+
+Que c'est par pure amitié tout ce que je fais.
+
+FIGARO.
+
+Cela parle de soi. Tudieu! l'Amour a bien une autre allure!
+
+ROSINE.
+
+Que par pure amitié, entendez-vous[70]? Je crains seulement que, rebuté
+par les difficultés...
+
+FIGARO.
+
+Oui, quelque feu follet. Souvenez-vous, Madame, que le vent qui éteint
+une lumière allume un brasier, et que nous sommes ce brasier-là. D'en
+parler seulement, il exhale un tel feu qu'il m'a presque enfiévré[71] de
+sa passion, moi qui n'y ai que voir.
+
+ROSINE.
+
+Dieux! J'entends mon Tuteur. S'il vous trouvoit ici... passez par le
+cabinet du clavecin, et descendez le plus doucement que vous pourrez.
+
+FIGARO.
+
+Soyez tranquille. (_A part._) Voici qui vaut mieux que mes observations.
+(_Il entre dans le cabinet._)
+
+
+SCENE III.
+
+ROSINE, _seule_.
+
+Je meurs d'inquiétude jusqu'à ce qu'il soit dehors...[72]. Que je l'aime
+ce bon Figaro! C'est un bien honnête homme, un bon parent. Ah! voilà mon
+tyran; reprenons mon ouvrage. (_Elle souffle la bougie, s'assied et
+prend une broderie au tambour._)
+
+
+SCENE IV.
+
+BARTHOLO, ROSINE.
+
+BARTOLO, _en colere_.
+
+Ah! malédiction! l'enragé, le scélérat corsaire de Figaro! Là, peut-on
+sortir un moment de chez soi, sans être sûr en rentrant...
+
+ROSINE.
+
+Qui vous met donc si fort en colere, Monsieur?
+
+BARTOLO.
+
+Ce damné Barbier qui vient d'écloper toute ma maison, en un tour de
+main[73]. Il donne un narcotique à l'Éveillé, un sternutatoire à la
+Jeunesse; il saigne au pied Marceline; il n'y a pas jusqu'à ma mule...
+sur les yeux d'une pauvre bête aveugle, un cataplasme! Parce qu'il me
+doit cent écus, il se presse de faire des mémoires. Ah! qu'il les
+apporte! Et personne à l'antichambre, on arrive à cet appartement comme
+à la place d'armes.
+
+ROSINE.
+
+Et qui peut y pénétrer que vous, Monsieur?
+
+BARTOLO.
+
+J'aime mieux craindre sans sujet que de m'exposer sans précaution; tout
+est plein de gens entreprenans, d'audacieux... N'a-t-on pas ce matin
+encore ramassé lestement votre chanson, pendant que j'allois la
+chercher? Oh! je...
+
+ROSINE.
+
+C'est bien mettre à plaisir de l'importance à tout! Le vent peut avoir
+éloigné ce papier, le premier venu, que sais-je?
+
+BARTOLO.
+
+Le vent, le premier venu!... Il n'y a point de vent, Madame, point de
+premier venu dans le monde; et c'est toujours quelqu'un posté là exprès
+qui ramasse les papiers qu'une femme a l'air de laisser tomber par
+mégarde.
+
+ROSINE.
+
+A l'air, Monsieur?
+
+BARTOLO.
+
+Oui, Madame, a l'air.
+
+ROSINE, _à part_[74].
+
+Oh! le méchant vieillard!
+
+BARTOLO.
+
+Mais tout cela n'arrivera plus, car je vais faire sceller cette grille.
+
+ROSINE.
+
+Faites mieux; murez les fenêtres tout d'un coup. D'une prison à un
+cachot, la différence est si peu de chose!
+
+BARTOLO.
+
+Pour celles qui donnent sur la rue? Ce ne seroit peut-être pas si
+mal[75]... Ce Barbier n'est pas entré chez vous, au moins!
+
+ROSINE[76].
+
+Vous donne-t-il aussi de l'inquiétude?
+
+BARTOLO.
+
+Tout comme un autre.
+
+ROSINE.
+
+Que vos repliques sont honnêtes!
+
+BARTOLO.
+
+Ah! fiez-vous à tout le monde, et vous aurez bientôt à la maison une
+bonne femme pour vous tromper, de bons amis pour vous la souffler et de
+bons valets pour les y aider.
+
+ROSINE.
+
+Quoi, vous n'accordez pas même qu'on ait des principes contre la
+séduction de Monsieur Figaro?
+
+BARTOLO.
+
+Qui diable entend quelque chose à la bizarrerie des femmes?
+
+ROSINE, _en colere_.
+
+Mais, Monsieur, s'il suffit d'être homme pour nous plaire, pourquoi donc
+me déplaisez-vous si fort?
+
+BARTOLO, _stupéfait_.
+
+Pourquoi?... Pourquoi?... Vous ne répondez pas à ma question sur ce
+Barbier?
+
+ROSINE, _outrée_.
+
+Eh bien oui, cet homme est entré chez moi, je l'ai vu, je lui ai parlé.
+Je ne vous cache pas même que je l'ai trouvé fort aimable; et
+puissiez-vous en mourir de dépit[77]!
+
+ (_Elle sort._)
+
+
+SCENE V.
+
+BARTHOLO, _seul_.
+
+Oh! les juifs! les chiens de valets! La Jeunesse? L'Éveillé? l'Éveillé
+maudit!
+
+
+SCENE VI.
+
+BARTHOLO, L'ÉVEILLÉ.
+
+L'ÉVEILLÉ _arrive en bâillant, tout endormi_.
+
+Aah, aah, ah, ah...
+
+BARTOLO.
+
+Où étois-tu, peste d'étourdi, quand ce Barbier est entré ici?
+
+L'ÉVEILLÉ.
+
+Monsieur, j'étois... ah, aah, ah...
+
+BARTOLO.
+
+A machiner quelque espiéglerie sans doute? Et tu ne l'as pas vu?
+
+L'ÉVEILLÉ.
+
+Sûrement je l'ai vu, puisqu'il m'a trouvé tout malade, à ce qu'il dit;
+et faut bien que ça soit vrai, car j'ai commencé à me douloir[78] dans
+tous les membres, rien qu'en l'en entendant parl... Ah, ah, ah...
+
+BARTOLO _le contrefait_.
+
+Rien qu'en l'en entendant!... Où donc est ce vaurien de la Jeunesse[79]?
+Droguer ce petit garçon sans mon ordonnance! Il y a quelque friponnerie
+là-dessous.
+
+
+SCENE VII.
+
+LES ACTEURS PRÉCÉDENS. (_La Jeunesse arrive en vieillard, avec une canne
+en béquille; il éternue plusieurs fois._)
+
+L'ÉVEILLÉ, _toujours bâillant_.
+
+La Jeunesse.
+
+BARTOLO.
+
+Tu éternueras dimanche.
+
+LA JEUNESSE.
+
+Voilà plus de cinquante... cinquante fois... dans un moment. (_Il
+éternue._) Je suis brisé.
+
+BARTOLO.
+
+Comment! Je vous demande à tous deux s'il est entré quelqu'un chez
+Rosine, et vous ne me dites pas que ce Barbier...
+
+L'ÉVEILLÉ, _continuant de bâiller_.
+
+Est-ce que c'est quelqu'un donc Monsieur Figaro? Aah, ah...
+
+BARTOLO[80].
+
+Je parie que le rusé s'entend avec lui.
+
+L'ÉVEILLÉ, _pleurant comme un sot_.
+
+Moi... Je m'entends!...
+
+LA JEUNESSE, _éternuant_.
+
+Eh mais, Monsieur, y a-t-il... y a-t-il de la justice?
+
+BARTOLO[81].
+
+De la justice! C'est bon entre vous autres misérables, la justice! Je
+suis votre maître, moi, pour avoir toujours raison.
+
+LA JEUNESSE, _éternuant_.
+
+Mais pardi, quand une chose est vraie...
+
+BARTOLO.
+
+Quand une chose est vraie! Si je ne veux pas qu'elle soit vraie, je
+prétends bien qu'elle ne soit pas vraie. Il n'y auroit qu'à permettre à
+tous ces faquins-là d'avoir raison, vous verriez bientôt ce que
+deviendrait l'autorité.
+
+LA JEUNESSE, _éternuant_.
+
+J'aime autant recevoir mon congé. Un service terrible, et toujours un
+train d'enfer.
+
+L'ÉVEILLÉ, _pleurant_.
+
+Un pauvre homme de bien est traité comme un misérable.
+
+BARTOLO.
+
+Sors donc, pauvre homme de bien. (_Il les contrefait._) Et t'chi et
+t'cha; l'un m'éternue au nez, l'autre m'y bâille.
+
+LA JEUNESSE.
+
+Ah! Monsieur, je vous jure que sans Mademoiselle, il n'y auroit... il
+n'y auroit pas moyen de rester dans la maison[82].
+
+ (_Il sort en éternuant._)
+
+
+SCENE VIII.
+
+BARTHOLO, DON BAZILE, FIGARO, _caché dans le cabinet, paroît de temps en
+temps, et les écoute_.
+
+BARTOLO.
+
+Ah! Don Bazile, vous veniez donner à Rosine sa leçon de musique?
+
+BAZILE.
+
+C'est ce qui presse le moins.
+
+BARTOLO.
+
+J'ai passé chez vous sans vous trouver.
+
+BAZILE.
+
+J'étois sorti pour vos affaires. Apprenez une nouvelle assez fâcheuse.
+
+BARTOLO.
+
+Pour vous?
+
+BAZILE.
+
+Non, pour vous. Le Comte Almaviva est dans cette Ville.
+
+BARTOLO.
+
+Parlez bas. Celui qui faisoit chercher Rosine dans tout Madrid?
+
+BAZILE.
+
+Il loge à la grande place et sort tous les jours déguisé.
+
+BARTOLO.
+
+Il n'en faut point douter, cela me regarde. Et que faire?
+
+BAZILE.
+
+Si c'étoit un particulier, on viendroit à bout de l'écarter.
+
+BARTOLO.
+
+Oui, en s'embusquant le soir, armé, cuirassé...
+
+BAZILE.
+
+_Bone Deus!_ Se compromettre! Susciter une méchante affaire, à la bonne
+heure, et, pendant la fermentation, calomnier à dire d'Experts;
+_concedo_.
+
+BARTOLO.
+
+Singulier moyen de se défaire d'un homme!
+
+BAZILE[83].
+
+La calomnie, Monsieur? Vous ne savez gueres ce que vous dédaignez; j'ai
+vu les plus honnêtes gens prêts d'en être accablés. Croyez qu'il n'y a
+pas de plate méchanceté, pas d'horreurs, pas de conte absurde, qu'on ne
+fasse adopter aux oisifs d'une grande Ville, en s'y prenant bien: et
+nous avons ici des gens d'une adresse!... D'abord un bruit léger, rasant
+le sol comme hirondelle avant l'orage, _pianissimo_ murmure et file, et
+seme en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille, et
+_piano, piano_ vous le glisse en l'oreille adroitement. Le mal est fait,
+il germe, il rampe, il chemine, et _rinforzando_ de bouche en bouche il
+va le diable; puis tout à coup, ne sais comment, vous voyez calomnie se
+dresser, sifler, s'enfler, grandir à vue d'œil; elle s'élance, étend
+son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et
+devient, grace au Ciel, un cri général, un _crescendo_ public, un
+_chorus_ universel de haine et de proscription. Qui diable y
+résisteroit?
+
+BARTOLO.
+
+Mais quel radotage me faites-vous donc-là, Bazile? Et quel rapport ce
+_piano-crescendo_ peut-il avoir à ma situation?
+
+BAZILE.
+
+Comment, quel rapport? Ce qu'on fait par-tout pour écarter son ennemi,
+il faut le faire ici pour empêcher le vôtre d'approcher.
+
+BARTOLO.
+
+D'approcher? Je prétends bien épouser Rosine avant qu'elle apprenne
+seulement que ce Comte existe.
+
+BAZILE.
+
+En ce cas, vous n'avez pas un instant à perdre.
+
+BARTOLO.
+
+Et à qui tient-il, Bazile? Je vous ai chargé de tous les détails de
+cette affaire.
+
+BAZILE.
+
+Oui. Mais vous avez lésiné sur les frais, et, dans l'harmonie du bon
+ordre, un mariage inégal, un jugement inique, un passe-droit évident,
+sont des dissonnances[84] qu'on doit toujours préparer et sauver par
+l'accord parfait de l'or.
+
+BARTOLO, _lui donnant de l'argent_.
+
+Il faut en passer par où vous voulez; mais finissons.
+
+BAZILE.
+
+Cela s'appelle parler. Demain tout sera terminé; c'est à vous d'empêcher
+que personne, aujourd'hui, ne puisse instruire la Pupille.
+
+BARTOLO.
+
+Fiez-vous-en à moi. Viendrez-vous ce soir, Bazile?
+
+BAZILE.
+
+N'y comptez pas. Votre mariage seul m'occupera toute la journée; n'y
+comptez pas.
+
+BARTOLO _l'accompagne_.
+
+Serviteur.
+
+BAZILE.
+
+Restez, Docteur, restez donc.
+
+BARTOLO.
+
+Non pas. Je veux fermer sur vous la porte de la rue.
+
+
+SCENE IX.
+
+FIGARO, _seul, sortant du cabinet_.
+
+Oh! la bonne précaution! Fermes, fermes la porte de la rue, et moi je
+vais la r'ouvrir au Comte en sortant. C'est un grand maraud que ce
+Bazile! heureusement il est encore plus sot. Il faut un état, une
+famille, un nom, un rang, de la consistance enfin, pour faire sensation
+dans le monde en calomniant. Mais un Bazile! il médiroit qu'on ne le
+croiroit pas.
+
+
+SCENE X.
+
+ROSINE, _accourant_; FIGARO.
+
+ROSINE.
+
+Quoi! vous êtes encore-là, Monsieur Figaro?
+
+FIGARO.
+
+Très-heureusement pour vous, Mademoiselle. Votre Tuteur et votre Maître
+de Musique, se croyant seuls ici, viennent de parler à cœur ouvert...
+
+ROSINE.
+
+Et vous les avez écoutés, Monsieur Figaro? Mais savez-vous que c'est
+fort mal?
+
+FIGARO.
+
+D'écouter? C'est pourtant ce qu'il y a de mieux pour bien entendre.
+Apprenez que votre Tuteur se dispose à vous épouser demain.
+
+ROSINE.
+
+Ah! grands Dieux!
+
+FIGARO.
+
+Ne craignez rien, nous lui donnerons tant d'ouvrage, qu'il n'aura pas le
+tems de songer à celui-là.
+
+ROSINE.
+
+Le voici qui revient, sortez donc par le petit escalier: vous me faites
+mourir de frayeur.
+
+ (_Figaro s'enfuit._)
+
+
+SCENE XI.
+
+BARTHOLO, ROSINE.
+
+ROSINE.
+
+Vous étiez ici avec quelqu'un, Monsieur?
+
+BARTOLO.
+
+Don Bazile que j'ai reconduit, et pour cause. Vous eussiez mieux aimé
+que c'eût été Monsieur Figaro.
+
+ROSINE.
+
+Cela m'est fort égal, je vous assure.
+
+BARTOLO.
+
+Je voudrois bien savoir ce que ce Barbier avoit de si pressé à vous
+dire?
+
+ROSINE.
+
+Faut-il parler sérieusement? Il m'a rendu compte de l'état de Marceline,
+qui même n'est pas trop bien, à ce qu'il dit.
+
+BARTOLO.
+
+Vous rendre compte? Je vais parier qu'il étoit chargé de vous remettre
+quelque lettre.
+
+ROSINE.
+
+Et de qui, s'il vous plaît?
+
+BARTOLO.
+
+Oh, de qui! De quelqu'un que les femmes ne nomment jamais. Que sais-je,
+moi? Peut-être la réponse au papier de la fenêtre.
+
+ROSINE, _à part_.
+
+Il n'en a pas manqué une seule. (_Haut._) Vous mériteriez bien que cela
+fût.
+
+BARTOLO _regarde les mains de Rosine_.
+
+Cela est. Vous avez écrit.
+
+ROSINE, _avec embarras_.
+
+Il seroit assez plaisant que vous eussiez le projet de m'en faire
+convenir.
+
+BARTOLO, _lui prenant la main droite_[85].
+
+Moi, point du tout; mais votre doigt encore taché d'encre! hein? rusée
+Signora!
+
+ROSINE, _à part_.
+
+Maudit homme!
+
+BARTOLO, _lui tenant toujours la main_.
+
+Une femme se croit bien en sûreté parce qu'elle est seule.
+
+ROSINE.
+
+Ah! sans doute... La belle preuve!... Finissez donc, Monsieur, vous me
+tordez le bras. Je me suis brûlée en chiffonnant autour de cette bougie,
+et l'on m'a toujours dit qu'il falloit aussi-tôt tremper dans l'encre;
+c'est ce que j'ai fait.
+
+BARTOLO.
+
+C'est ce que vous avez fait? Voyons donc si un second témoin confirmera
+la déposition du premier. C'est ce cahier de papier où je suis certain
+qu'il y avoit six feuilles; car je les compte tous les matins,
+aujourd'hui encore.
+
+ROSINE, _à part_.
+
+Oh! imbécille! (_haut_) la sixième...
+
+BARTOLO, _comptant_.
+
+Trois, quatre, cinq; je vois bien qu'elle n'y est pas, la sixième.
+
+ROSINE, _baissant les yeux_.
+
+La sixiéme, je l'ai employée à faire un cornet pour des bonbons que j'ai
+envoyés à la petite Figaro.
+
+BARTOLO.
+
+A la petite Figaro? Et la plume qui étoit toute neuve, comment est-elle
+devenue noire? est-ce en écrivant l'adresse de la petite Figaro?
+
+ROSINE[86], _à part_.
+
+Cet homme a un instinct de jalousie!... (_Haut._) Elle m'a servi à
+retracer une fleur effacée sur la veste que je vous brode au tambour.
+
+BARTOLO.
+
+Que cela est édifiant! Pour qu'on vous crût, mon enfant, il faudroit ne
+pas rougir en déguisant coup sur coup la vérité; mais c'est ce que vous
+ne savez pas encore.
+
+ROSINE.
+
+Et qui ne rougiroit pas, Monsieur, de voir tirer des conséquences aussi
+malignes des choses le plus innocemment faites?
+
+BARTOLO.
+
+Certes, j'ai tort; se brûler le doigt, le tremper dans l'encre, faire
+des cornets aux bonbons de la petite Figaro, et dessiner ma veste au
+tambour! quoi de plus innocent! Mais que de mensonges entassés pour
+cacher un seul fait!... _Je suis seule, on ne me voit point; je pourrai
+mentir à mon aise_; mais le bout du doigt reste noir! la plume est
+tachée, le papier manque; on ne sauroit penser à tout. Bien
+certainement, Signora, quand j'irai par la Ville, un bon double tour me
+répondra de vous.
+
+
+SCENE XII.
+
+LE COMTE, BARTHOLO, ROSINE.
+
+LE COMTE, _en uniforme de cavalerie, ayant l'air d'être entre deux vins
+et chantant_: Réveillons-la, etc.
+
+BARTOLO.
+
+Mais que nous veut cet homme? Un Soldat! Rentrez chez vous, Signora.
+
+LE COMTE _chante_: Réveillons-la, _et s'avance vers Rosine_.
+
+Qui de vous deux, Mesdames, se nomme le Docteur Balordo? (_A Rosine,
+bas._) Je suis Lindor.
+
+BARTOLO.
+
+Bartholo!
+
+ROSINE, _à part_.
+
+Il parle de Lindor.
+
+LE COMTE.
+
+Balordo, Barque à l'eau, je m'en moque comme de ça. Il s'agit seulement
+de savoir laquelle des deux... (_A Rosine, lui montrant un papier._)[87]
+Prenez cette lettre.
+
+BARTOLO.
+
+Laquelle! vous voyez bien que c'est moi. Laquelle! Rentrez donc, Rosine,
+cet homme paroît avoir du vin.
+
+ROSINE.
+
+C'est pour cela, Monsieur; vous êtes seul. Une femme en impose
+quelquefois.
+
+BARTOLO.
+
+Rentrez, rentrez; je ne suis pas timide.
+
+
+SCENE XIII.
+
+LE COMTE, BARTHOLO.
+
+LE COMTE.
+
+Oh! je vous ai reconnu d'abord à votre signalement.
+
+BARTOLO, _au Comte, qui serre la lettre_.
+
+Qu'est-ce que c'est donc que vous cachez-là dans votre poche?
+
+LE COMTE.
+
+Je le cache dans ma poche pour que vous ne sachiez pas ce que c'est.
+
+BARTOLO.
+
+Mon signalement? Ces gens-là croient toujours parler à des Soldats!
+
+LE COMTE.
+
+Pensez-vous que ce soit une chose si difficile à faire que votre
+signalement?
+
+ Le chef branlant, la tête chauve,
+ Les yeux vérons, le regard fauve,
+ L'air farouche d'un algonquin[88]...
+
+BARTOLO.
+
+Qu'est-ce que cela veut dire! Êtes-vous ici pour m'insulter? Délogez à
+l'instant.
+
+LE COMTE.
+
+Déloger! Ah, fi! que c'est mal parler! Savez-vous lire, Docteur... Barbe
+à l'eau?
+
+BARTOLO.
+
+Autre question saugrenue.
+
+LE COMTE.
+
+Oh! que cela ne vous fasse point de peine, car, moi qui suis pour le
+moins aussi Docteur que vous...
+
+BARTOLO.
+
+Comment cela?
+
+LE COMTE.
+
+Est-ce que je ne suis pas le Médecin des chevaux du Régiment? Voilà
+pourquoi l'on m'a exprès logé chez un confrère.
+
+BARTOLO[89].
+
+Oser comparer un Maréchal!...
+
+LE COMTE.
+
+AIR: _Vive le vin_.
+
+ { Non, Docteur, je ne prétends pas
+ _Sans chanter._ { Que notre art obtienne le pas
+ { Sur Hypocrate et sa brigade.
+
+ { Votre savoir, mon camarade,
+ _En chantant._ { Est d'un succès plus général;
+ { Car, s'il n'emporte point le mal,
+ { Il emporte au moins le malade.
+
+C'est-il poli, ce que je vous dis-là?
+
+BARTOLO.
+
+Il vous sied bien, manipuleur ignorant, de ravaler ainsi le premier, le
+plus grand et le plus utile des arts!
+
+LE COMTE.
+
+Utile tout-à-fait pour ceux qui l'exercent.
+
+BARTOLO.
+
+Un art dont le soleil s'honore d'éclairer les succès.
+
+LE COMTE.
+
+Et dont la terre s'empresse de couvrir les bévues[90].
+
+BARTOLO.
+
+On voit bien, mal-appris, que vous n'êtes habitué de parler qu'à des
+chevaux.
+
+LE COMTE.
+
+Parler à des chevaux! Ah! Docteur[91], pour un Docteur d'esprit...
+N'est-il pas de notoriété que le Maréchal guérit toujours ses malades
+sans leur parler; au lieu que le Médecin parle beaucoup aux siens...
+
+BARTOLO.
+
+Sans les guérir, n'est-ce pas?
+
+LE COMTE.
+
+C'est vous qui l'avez dit[92].
+
+BARTOLO.
+
+Qui diable envoie ici ce maudit ivrogne?
+
+LE COMTE.
+
+Je crois que vous me lâchez des épigrammes d'amour!
+
+BARTOLO.
+
+Enfin, que voulez-vous? que demandez-vous?
+
+LE COMTE, _feignant une grande colère_.
+
+Eh bien donc, il s'enflamme! Ce que je veux? Est-ce que vous ne le voyez
+pas?
+
+
+SCENE XIV.
+
+ROSINE, LE COMTE, BARTHOLO.
+
+ROSINE, _accourant_.
+
+Monsieur le Soldat, ne vous emportez point, de grace. (_A Bartholo._)
+Parlez-lui doucement, Monsieur; un homme qui déraisonne.
+
+LE COMTE.
+
+Vous avez raison; il déraisonne, lui, mais nous sommes raisonnables,
+nous! Moi poli, et vous jolie[93]... enfin suffit. La vérité, c'est que
+je ne veux avoir affaire qu'à vous dans la maison.
+
+ROSINE.
+
+Que puis-je pour votre service, Monsieur le Soldat?
+
+LE COMTE.
+
+Une petite bagatelle, mon enfant[94]. Mais s'il y a de l'obscurité dans
+mes phrases...
+
+ROSINE.
+
+J'en saisirai l'esprit.
+
+LE COMTE, _lui montrant la lettre_.
+
+Non, attachez-vous à la lettre, à la lettre. Il s'agit seulement... mais
+je dis en tout bien, tout honneur, que vous me donniez à coucher ce
+soir.
+
+BARTOLO.
+
+Rien que cela?
+
+LE COMTE.
+
+Pas davantage. Lisez le billet doux que notre Maréchal des Logis vous
+écrit.
+
+BARTOLO.
+
+Voyons. (_Le Comte cache la lettre et lui donne un autre papier.
+Bartholo lit._) «Le docteur Bartholo recevra, nourrira, hébergera,
+couchera...
+
+LE COMTE, _appuyant_.
+
+Couchera.
+
+BARTOLO.
+
+«Pour une nuit seulement, le nommé Lindor, dit l'Écolier, Cavalier au
+Régiment...»
+
+ROSINE.
+
+C'est lui, c'est lui-même.
+
+BARTOLO, _vivement à Rosine_.
+
+Qu'est-ce qu'il y a?
+
+LE COMTE.
+
+Eh bien! ai-je tort à présent, Docteur Barbaro?
+
+BARTOLO.
+
+On dirait que cet homme se fait un malin plaisir de m'estropier de
+toutes les manières possibles. Allez au diable! Barbaro! Barbe à l'eau!
+et dites à votre impertinent Maréchal des Logis que[95], depuis mon
+voyage à Madrid, je suis exempt de loger des gens de guerre.
+
+LE COMTE, _à part_.
+
+O Ciel! fâcheux contre temps[96]!
+
+BARTOLO.
+
+Ah! ah! notre ami, cela vous contrarie et vous dégrise un peu? Mais n'en
+décampez pas moins à l'instant.
+
+LE COMTE, _à part_.
+
+J'ai pensé me trahir! (_Haut._) Décamper[97]! Si vous êtes exempt des
+gens de guerre, vous n'êtes pas exempt de politesse, peut-être?
+Décamper! Montrez-moi votre brevet d'exemption, quoique je ne sache pas
+lire, je verrai bientôt...
+
+BARTOLO.
+
+Qu'à cela ne tienne. Il est dans ce bureau.
+
+LE COMTE, _pendant qu'il y va, dit, sans quitter sa place_.
+
+Ah! ma belle Rosine!
+
+ROSINE.
+
+Quoi, Lindor, c'est-vous?
+
+LE COMTE[98].
+
+Recevez au moins cette lettre.
+
+ROSINE.
+
+Prenez garde, il a les yeux sur nous.
+
+LE COMTE.
+
+Tirez votre mouchoir, je la laisserai tomber.
+
+ (_Il s'approche._)
+
+BARTOLO.
+
+Doucement, doucement, Seigneur Soldat, je n'aime point qu'on regarde ma
+femme de si près.
+
+LE COMTE.
+
+Elle est votre femme?
+
+BARTOLO.
+
+Eh! quoi donc?
+
+LE COMTE.
+
+Je vous ai pris pour son bisaïeul paternel, maternel, sempiternel; il y
+a au moins trois générations entr'elle et vous[99].
+
+BARTOLO _lit un parchemin_.
+
+«Sur les bons et fidèles témoignages qui nous ont été rendus.....»
+
+LE COMTE _donne un coup de main sous les parchemins, qui les envoie au
+plancher_.
+
+Est-ce que j'ai besoin de tout ce verbiage?
+
+BARTOLO[100].
+
+Savez-vous bien, Soldat, que si j'appelle mes gens, je vous fais traiter
+sur le champ comme vous le méritez?
+
+LE COMTE.
+
+Bataille? Ah! volontiers, Bataille! c'est mon métier à moi. (_Montrant
+son pistolet de ceinture._) Et voici de quoi leur jetter de la poudre
+aux yeux. Vous n'avez peut-être jamais vu de Bataille, Madame?
+
+ROSINE.
+
+Ni ne veux en voir.
+
+LE COMTE.
+
+Rien n'est pourtant aussi gai que Bataille. Figurez-vous (_Poussant le
+Docteur_) d'abord que l'ennemi est d'un côté du ravin, et les amis de
+l'autre. (_A Rosine, en lui montrant la lettre._) Sortez le mouchoir.
+(_Il crache à terre._) Voilà le ravin, cela s'entend[101].
+
+ROSINE _tire son mouchoir, le Comte laisse tomber sa lettre entre elle
+et lui_.
+
+BARTOLO, _se baissant_.
+
+Ah! ah!...
+
+LE COMTE _la reprend et dit_.
+
+Tenez... moi qui allois vous apprendre ici les secrets de mon métier...
+Une femme bien discrette en vérité! Ne voilà-t-il pas un billet doux
+qu'elle laisse tomber de sa poche[102]?
+
+BARTOLO.
+
+Donnez, donnez.
+
+LE COMTE.
+
+_Dulciter_, Papa! chacun son affaire. Si une ordonnance de rhubarbe
+étoit tombée de la vôtre?...
+
+ROSINE _avance la main_.
+
+Ah! je sais ce que c'est, Monsieur le Soldat.
+
+(_Elle prend la lettre, qu'elle cache dans la petite poche de son
+tablier_[103].)
+
+BARTOLO.
+
+Sortez-vous enfin?
+
+LE COMTE.
+
+Eh bien, je sors; adieu, Docteur; sans rancune. Un petit compliment, mon
+cœur: priez la mort de m'oublier encore quelques campagnes; la vie ne
+m'a jamais été si chère.
+
+BARTOLO.
+
+Allez toujours, si j'avois ce crédit-là sur la mort...
+
+LE COMTE.
+
+Sur la mort? Ah! Docteur! vous faites tant de choses pour elle, qu'elle
+n'a rien à vous refuser.
+
+ (_Il sort._)
+
+
+SCENE XV.
+
+BARTHOLO, ROSINE.
+
+BARTOLO _le regarde aller_.
+
+Il est enfin parti. (_A part._) Dissimulons.
+
+ROSINE.
+
+Convenez pourtant, Monsieur, qu'il est bien gai ce jeune Soldat! A
+travers son ivresse, on voit qu'il ne manque ni d'esprit ni d'une
+certaine éducation.
+
+BARTOLO.
+
+Heureux, m'amour, d'avoir pu nous en délivrer! mais n'es-tu pas un peu
+curieuse de lire avec moi le papier qu'il t'a remis?
+
+ROSINE.
+
+Quel papier?
+
+BARTOLO.
+
+Celui qu'il a feint de ramasser pour te le faire accepter.
+
+ROSINE.
+
+Bon! c'est la lettre de mon cousin l'Officier, qui étoit tombée de ma
+poche.
+
+BARTOLO.
+
+J'ai idée, moi, qu'il l'a tirée de la sienne.
+
+ROSINE.
+
+Je l'ai très-bien reconnue.
+
+BARTOLO.
+
+Qu'est-ce qu'il coûte d'y regarder?
+
+ROSINE.
+
+Je ne sais pas seulement ce que j'en ai fait.
+
+BARTOLO, _montrant la pochette_.
+
+Tu l'as mise là.
+
+ROSINE.
+
+Ah! ah! par distraction.
+
+BARTOLO.
+
+Ah! sûrement. Tu vas voir que ce sera quelque folie.
+
+ROSINE, _à part_.
+
+Si je ne le mets pas en colere, il n'y aura pas moyen de refuser.
+
+BARTOLO.
+
+Donnes donc, mon cœur.
+
+ROSINE.
+
+Mais quelle idée avez-vous en insistant, Monsieur? Est-ce encore quelque
+méfiance?
+
+BARTOLO.
+
+Mais, vous! Quelle raison avez-vous de ne pas le montrer?
+
+ROSINE.
+
+Je vous répète, Monsieur, que ce papier n'est autre que la lettre de mon
+cousin, que vous m'avez rendue hier toute décachetée; et puisqu'il en
+est question, je vous dirai tout net que cette liberté me déplaît
+excessivement.
+
+BARTOLO.
+
+Je ne vous entends pas!
+
+ROSINE.
+
+Vais-je examiner les papiers qui vous arrivent? Pourquoi vous
+donnez-vous les airs de toucher à ceux qui me sont adressés? Si c'est
+jalousie, elle m'insulte; s'il s'agit de l'abus d'une autorité usurpée,
+j'en suis plus révoltée encore.
+
+BARTOLO.
+
+Comment révoltée! Vous ne m'avez jamais parlé ainsi.
+
+ROSINE.
+
+Si je me suis modérée jusqu'à ce jour, ce n'étoit pas pour vous donner
+le droit de m'offenser impunément.
+
+BARTOLO.
+
+De quelle offense parlez-vous?
+
+ROSINE.
+
+C'est qu'il est inoui qu'on se permette d'ouvrir les lettres de
+quelqu'un.
+
+BARTOLO.
+
+De sa femme?
+
+ROSINE.
+
+Je ne la suis pas encore. Mais pourquoi lui donneroit-on la préférence
+d'une indignité qu'on ne fait à personne?
+
+BARTOLO.
+
+Vous voulez me faire prendre le change et détourner mon attention du
+billet, qui, sans doute, est une missive de quelqu'amant! mais je le
+verrai, je vous assure.
+
+ROSINE.
+
+Vous ne le verrez pas. Si vous m'approchez, je m'enfuis de cette maison,
+et je demande retraite au premier venu.
+
+BARTOLO.
+
+Qui ne vous recevra point.
+
+ROSINE.
+
+C'est ce qu'il faudra voir.
+
+BARTOLO.
+
+Nous ne sommes pas ici en France, où l'on donne toujours raison aux
+femmes; mais pour vous en ôter la fantaisie, je vais fermer la porte.
+
+ROSINE, _pendant qu'il y va_.
+
+Ah Ciel! que faire?... Mettons vîte à la place la lettre de mon cousin,
+et donnons-lui beau jeu à la prendre. (_Elle fait l'échange, et met la
+lettre du cousin dans la pochette, de façon qu'elle sort un peu._)
+
+BARTOLO, _revenant_.
+
+Ah! j'espère maintenant la voir.
+
+ROSINE.
+
+De quel droit, s'il vous plaît?
+
+BARTOLO.
+
+Du droit le plus universellement reconnu, celui du plus fort[104].
+
+ROSINE.
+
+On me tuera plutôt que de l'obtenir de moi.
+
+BARTOLO, _frappant du pied_.
+
+Madame! Madame!...
+
+ROSINE _tombe sur un fauteuil et feint de se trouver mal_.
+
+Ah! quelle indignité!...
+
+BARTOLO.
+
+Donnez cette lettre, ou craignez ma colere.
+
+ROSINE, _renversée_.
+
+Malheureuse Rosine!
+
+BARTOLO.
+
+Qu'avez-vous donc?
+
+ROSINE.
+
+Quel avenir affreux!
+
+BARTOLO.
+
+Rosine!
+
+ROSINE.
+
+J'étouffe de fureur!
+
+BARTOLO.
+
+Elle se trouve mal.
+
+ROSINE[105].
+
+Je m'affaiblis, je meurs.
+
+BARTOLO, _à part_.
+
+Dieux! la lettre! Lisons-la sans qu'elle en soit instruite. (_Il lui
+tâte le poulx et prend la lettre, qu'il tâche de lire en se tournant un
+peu._)
+
+ROSINE, _toujours renversée_.
+
+Infortunée! ah!...
+
+BARTOLO _lui quitte le bras, et dit à part_.
+
+Quelle rage a-t-on d'apprendre ce qu'on craint toujours de savoir!
+
+ROSINE.
+
+Ah! pauvre Rosine!
+
+BARTOLO[106].
+
+L'usage des odeurs... produit ces affections spasmodiques. (_Il lit par
+derriere le fauteuil, en lui tâtant le poulx. Rosine se relève un peu,
+le regarde finement, fait un geste de tête, et se remet sans parler._)
+
+BARTOLO, _à part_.
+
+O Ciel! c'est la lettre de son cousin. Maudite inquiétude! Comment
+l'appaiser maintenant? Qu'elle ignore au moins que je l'ai lue! (_Il
+fait semblant de la soutenir et remet la lettre dans la pochette._)
+
+ROSINE _soupire_.
+
+Ah!...
+
+BARTOLO.
+
+Eh bien! ce n'est rien, mon enfant; un petit mouvement de vapeurs, voilà
+tout; car ton poulx n'a seulement pas varié. (_Il va prendre un flacon
+sur la console._)
+
+ROSINE, _à part_.
+
+Il a remis la lettre: fort bien[107]!
+
+BARTOLO.
+
+Ma chere Rosine, un peu de cette eau spiritueuse.
+
+ROSINE.
+
+Je ne veux rien de vous; laissez-moi.
+
+BARTOLO[108].
+
+Je conviens que j'ai montré trop de vivacité sur ce billet.
+
+ROSINE.
+
+Il s'agit bien du billet. C'est votre façon de demander les choses qui
+est révoltante.
+
+BARTOLO, _à genoux_.
+
+Pardon; j'ai bientôt senti tous mes torts, et tu me vois à tes pieds,
+prêt à les réparer.
+
+ROSINE.
+
+Oui, pardon! Lorsque vous croyez que cette lettre ne vient pas de mon
+cousin.
+
+BARTOLO.
+
+Qu'elle soit d'un autre ou de lui, je ne veux aucun éclaircissement.
+
+ROSINE, _lui présentant la lettre_.
+
+Vous voyez qu'avec de bonnes façons, on obtient tout de moi. Lisez-la.
+
+BARTOLO.
+
+Cet honnête procédé dissiperoit mes soupçons si j'étois assez malheureux
+pour en conserver.
+
+ROSINE.
+
+Lisez-la donc, Monsieur.
+
+BARTOLO _se retire_.
+
+A Dieu ne plaise que je te fasse une pareille injure!
+
+ROSINE.
+
+Vous me contrariez de la refuser.
+
+BARTOLO.
+
+Reçois en réparation cette marque de ma parfaite confiance. Je vais voir
+la pauvre Marceline, que ce Figaro a, je ne sais pourquoi, saignée du
+pied; n'y viens-tu pas aussi?
+
+ROSINE.
+
+J'y monterai dans un moment.
+
+BARTOLO.
+
+Puisque la paix est faite, mignonne, donnes-moi ta main. Si tu pouvois
+m'aimer! ah! comme tu serois heureuse!
+
+ROSINE, _baissant les yeux_.
+
+Si vous pouviez me plaire, ah! comme je vous aimerois!
+
+BARTOLO.
+
+Je te plairai, je te plairai; quand je te dis que je te plairai. (_Il
+sort._)
+
+ROSINE _le regarde aller_.
+
+Ah Lindor! il dit qu'il me plaira!... Lisons cette lettre, qui a manqué
+de me causer tant de chagrin. (_Elle lit et s'écrie._) Ah!... j'ai lu
+trop tard: il me recommande de tenir une querelle ouverte avec mon
+Tuteur; j'en avois une si bonne, et je l'ai laissée échapper[109]. En
+recevant la lettre, j'ai senti que je rougissois jusqu'aux yeux. Ah! mon
+Tuteur a raison. Je suis bien loin d'avoir cet usage du monde, qui, me
+dit-il souvent, assure le maintien des femmes en toute occasion; mais un
+homme injuste parviendroit à faire une rusée de l'innocence même.
+
+
+FIN DU SECOND ACTE.
+
+
+
+
+
+
+ACTE III.
+
+
+SCENE PREMIERE.
+
+BARTOLO, _seul et désolé_.
+
+Quelle humeur! quelle humeur! Elle paroissoit appaisée... Là, qu'on me
+dise qui diable lui a fourré dans la tête de ne plus vouloir prendre
+leçon de Don Bazile! Elle sait qu'il se mêle de mon mariage... (_On
+heurte à la porte._) Faites tout au monde pour plaire aux femmes; si
+vous omettez un seul petit point... je dis un seul.... (_On heurte une
+seconde fois._) Voyons qui c'est.
+
+
+SCENE II.
+
+BARTHOLO, LE COMTE _en Bâchelier_.
+
+LE COMTE.
+
+Que la paix et la joie habitent toujours céans!
+
+BARTOLO, _brusquement_.
+
+Jamais souhait ne vint plus à propos. Que voulez-vous?
+
+LE COMTE.
+
+Monsieur, je suis Alonzo, Bâchelier, Licencié...
+
+BARTOLO.
+
+Je n'ai pas besoin de Précepteur.
+
+LE COMTE.
+
+...Élève de Don Bazile, Organiste du Grand Couvent, qui a l'honneur de
+montrer la Musique à Madame votre...
+
+BARTOLO.
+
+Bazile! Organiste! qui a l'honneur! Je le sais, au fait.
+
+LE COMTE.
+
+(_A part._) Quel homme! (_Haut._) Un mal subit qui le force à garder le
+lit...
+
+BARTOLO.
+
+Garder le lit! Bazile! Il a bien fait d'envoyer; je vais le voir à
+l'instant.
+
+LE COMTE.
+
+(_A part._) Oh diable! (_Haut._) Quand je dis le lit, Monsieur, c'est...
+la chambre que j'entends.
+
+BARTOLO.
+
+Ne fût-il qu'incommodé; marchez devant, je vous suis.
+
+LE COMTE[110], _embarrassé_.
+
+Monsieur, j'étois chargé... Personne ne peut-il nous entendre?
+
+BARTOLO.
+
+(_A part._) C'est quelque fripon. (_Haut._) Eh! non, Monsieur le
+mystérieux! Parlez sans vous troubler, si vous pouvez.
+
+LE COMTE.
+
+(_A part._) Maudit vieillard! (_Haut._) Don Bazile m'avoit chargé de
+vous apprendre...
+
+BARTOLO.
+
+Parlez haut, je suis sourd d'une oreille.
+
+LE COMTE, _élevant la voix_.
+
+Ah! volontiers. Que le Comte Almaviva, qui restoit à la grande place...
+
+BARTOLO, _effrayé_.
+
+Parlez bas, parlez bas.
+
+LE COMTE, _plus haut_.
+
+...En est délogé ce matin. Comme c'est par moi qu'il a su que le Comte
+Almaviva...
+
+BARTOLO.
+
+Bas; parlez bas, je vous prie.
+
+LE COMTE, _du même ton_.
+
+...Étoit en cette ville, et que j'ai découvert que la Signora Rosine lui
+a écrit.
+
+BARTOLO.
+
+Lui a écrit? Tenez, asseyons-nous et jasons d'amitié. Vous avez
+découvert, dites-vous, que Rosine...
+
+LE COMTE, _fiérement_.
+
+Assurément. Bazile, inquiet pour vous de cette correspondance, m'avoit
+prié de vous montrer sa lettre; mais la maniere dont vous prenez les
+choses...
+
+BARTOLO.
+
+Eh mon Dieu! je les prends bien. Mais ne vous est-il donc pas possible
+de parler plus bas?
+
+LE COMTE.
+
+Vous êtes sourd d'une oreille, avez-vous dit.
+
+BARTOLO.
+
+Pardon, pardon, Seigneur Alonzo, si vous m'avez trouvé méfiant et dur;
+mais je suis tellement entouré d'intrigans, de piéges... Et puis votre
+tournure, votre âge, votre air... Pardon, pardon. Eh bien! vous avez la
+lettre?
+
+LE COMTE.
+
+A la bonne heure sur ce ton, Monsieur; mais je crains qu'on ne soit aux
+écoutes.
+
+BARTOLO.
+
+Eh! qui voulez-vous? Tous mes Valets sur les dents! Rosine enfermée de
+fureur! Le diable est entré chez moi. Je vais encore m'assurer... (_Il
+va ouvrir doucement la porte de Rosine._)
+
+LE COMTE, _à part_.
+
+Je me suis enferré de dépit... Garder la lettre à présent! Il faudra
+m'enfuir: autant vaudroit n'être pas venu... la lui montrer. Si je puis
+en prévenir Rosine, la montrer est un coup de maître.
+
+BARTOLO _revient sur la pointe du pied_.
+
+Elle est assise auprès de sa fenêtre, le dos tourné à la porte, occupée
+à relire une lettre de son cousin l'Officier, que j'avois décachetée...
+Voyons donc la sienne.
+
+LE COMTE _lui remet la lettre de Rosine_.
+
+La voici. (_A part._) C'est ma lettre qu'elle relit.
+
+BARTOLO _lit_.
+
+«_Depuis que vous m'avez appris votre nom et votre état_» Ah! la
+perfide, c'est bien là sa main.
+
+LE COMTE, _effrayé_.
+
+Parlez donc bas à votre tour.
+
+BARTOLO.
+
+Quelle obligation, mon cher!...
+
+LE COMTE[111].
+
+Quand tout sera fini, si vous croyez m'en devoir, vous serez le
+maître... D'après un travail que fait actuellement Don Bazile avec un
+homme de Loi...
+
+BARTOLO.
+
+Avec un homme de Loi, pour mon mariage?
+
+LE COMTE.
+
+Sans doute. Il m'a chargé de vous dire que tout peut être prêt pour
+demain[112]. Alors, si elle résiste...
+
+BARTOLO.
+
+Elle résistera.
+
+LE COMTE _veut reprendre la lettre, Bartholo la serre_.
+
+Voilà l'instant où je puis vous servir; nous lui montrerons sa lettre,
+et, s'il le faut (_plus mystérieusement_), j'irai jusqu'à lui dire que
+je la tiens d'une femme à qui le Comte l'a sacrifiée; vous sentez que le
+trouble, la honte, le dépit, peuvent la porter sur le champ...
+
+BARTOLO, _riant_.
+
+De la calomnie! mon cher ami, je vois bien maintenant que vous venez de
+la part de Bazile... Mais pour que ceci n'eût pas l'air concerté, ne
+seroit-il pas bon qu'elle vous connût d'avance?
+
+LE COMTE _réprime un grand mouvement de joie_.
+
+C'étoit assez l'avis de Don Bazile; mais comment faire? Il est tard...
+au peu de tems qui reste...
+
+BARTOLO[113].
+
+Je dirai que vous venez en sa place. Ne lui donnerez-vous pas bien une
+leçon?
+
+LE COMTE[114].
+
+Il n'y a rien que je ne fasse pour vous plaire. Mais prenez garde que
+toutes ces histoires de Maîtres supposés sont de vieilles finesses, des
+moyens de Comédie; si elle va se douter?...
+
+BARTOLO.
+
+Présenté par moi? Quelle apparence? Vous avez plus l'air d'un amant
+déguisé que d'un ami officieux.
+
+LE COMTE.
+
+Oui? Vous croyez donc que mon air peut aider à la tromperie?
+
+BARTOLO.
+
+Je le donne au plus fin à deviner. Elle est ce soir d'une humeur
+horrible. Mais quand elle ne feroit que vous voir... son clavecin est
+dans ce cabinet. Amusez-vous en l'attendant, je vais faire l'impossible
+pour l'amener.
+
+LE COMTE.
+
+Gardez-vous bien de lui parler de la lettre.
+
+BARTOLO.
+
+Avant l'instant décisif? Elle perdroit tout son effet. Il ne faut pas
+me dire deux fois les choses; il ne faut pas me les dire deux fois. (_Il
+s'en va._)
+
+
+SCENE III.
+
+LE COMTE, _seul_[115].
+
+Me voilà sauvé. Ouf! Que ce diable d'homme est rude à manier! Figaro le
+connoit bien. Je me voyois mentir; cela me donnoit un air plat et
+gauche; et il a des yeux?... Ma foi, sans l'inspiration subite de la
+lettre, il faut l'avouer, j'étois éconduit comme un sot. O ciel! on
+dispute là-dedans. Si elle allait s'obstiner à ne pas venir!
+Écoutons..... Elle refuse de sortir de chez elle, et j'ai perdu le fruit
+de ma ruse. (_Il retourne écouter._) La voici; ne nous montrons pas
+d'abord. (_Il entre dans le cabinet._)
+
+
+SCENE IV.
+
+LE COMTE, ROSINE, BARTHOLO.
+
+ROSINE, _avec une colere simulée_.
+
+Tout ce que vous direz est inutile, Monsieur, j'ai pris mon parti, je ne
+veux plus entendre parler de Musique.
+
+BARTOLO.
+
+Écoute-donc, mon enfant; c'est le Seigneur Alonzo, l'élève et l'ami de
+Don Bazile, choisi par lui pour être un de nos témoins.--La Musique te
+calmera, je t'assure.
+
+ROSINE.
+
+Oh! pour cela, vous pouvez vous en détacher; si je chante ce soir!... Où
+donc est-il ce Maître que vous craignez de renvoyer? Je vais, en deux
+mots, lui donner son compte et celui de Bazile. (_Elle apperçoit son
+Amant. Elle fait un cri._) Ah!...
+
+BARTOLO.
+
+Qu'avez-vous?
+
+ROSINE, _les deux mains sur son cœur, avec un grand trouble_.
+
+Ah! mon Dieu, Monsieur... Ah! mon Dieu, Monsieur.
+
+BARTOLO.
+
+Elle se trouve encore mal... Seigneur Alonzo[116]?
+
+ROSINE.
+
+Non, je ne me trouve pas mal... mais c'est qu'en me tournant... Ah!...
+
+LE COMTE.
+
+Le pied vous a tourné, Madame?
+
+ROSINE.
+
+Ah! oui, le pied m'a tourné. Je me suis fait un mal horrible.
+
+LE COMTE.
+
+Je m'en suis bien apperçu.
+
+ROSINE, _regardant le Comte_.
+
+Le coup m'a porté au cœur.
+
+BARTOLO[117].
+
+Un siége, un siége. Et pas un fauteuil ici?
+
+ (_Il va le chercher._)
+
+LE COMTE.
+
+Ah Rosine!
+
+ROSINE.
+
+Quelle imprudence!
+
+LE COMTE.
+
+J'ai mille choses essentielles à vous dire.
+
+ROSINE.
+
+Il ne nous quittera pas.
+
+LE COMTE.
+
+Figaro va venir nous aider.
+
+BARTOLO[118] _apporte un fauteuil_.
+
+Tiens, mignonne, assieds-toi.--Il n'y a pas d'apparence, Bâchelier,
+qu'elle prenne de leçon ce soir; ce sera pour un autre jour. Adieu.
+
+ROSINE, _au Comte_.
+
+Non, attendez, ma douleur est un peu apaisée. (_A Bartholo._) Je sens
+que j'ai eu tort avec vous, Monsieur. Je veux vous imiter en réparant
+sur le champ...
+
+BARTOLO.
+
+Oh! le bon petit naturel de femme! Mais après une pareille émotion, mon
+enfant, je ne souffrirai pas que tu fasses le moindre effort. Adieu,
+adieu, Bâchelier.
+
+ROSINE, _au Comte_.
+
+Un moment, de grâce! (_A Bartholo._) Je croirai, Monsieur, que vous
+n'aimez pas à m'obliger si vous m'empêchez de vous prouver mes regrets
+en prenant ma leçon.
+
+LE COMTE, _à part, à Bartholo_.
+
+Ne la contrarions pas, si vous m'en croyez.
+
+BARTOLO.
+
+Voilà qui est fini, mon amoureuse. Je suis si loin de chercher à te
+déplaire, que je veux rester là tout le tems que tu vas étudier.
+
+ROSINE.
+
+Non, Monsieur: je sais que la musique n'a nul attrait pour vous.
+
+BARTOLO.
+
+Je t'assure que ce soir elle m'enchantera.
+
+ROSINE[119], _au Comte, à part_.
+
+Je suis au supplice.
+
+LE COMTE, _prenant un papier de musique sur le pupitre_.
+
+Est-ce là ce que vous voulez chanter, Madame?
+
+ROSINE.
+
+Oui, c'est un morceau très-agréable de la Précaution inutile.
+
+BARTOLO.
+
+Toujours la Précaution inutile?
+
+LE COMTE.
+
+C'est ce qu'il y a de plus nouveau aujourd'hui. C'est une image du
+Printems, d'un genre assez vif. Si Madame veut l'essayer...
+
+ROSINE, _regardant le Comte_.
+
+Avec grand plaisir: un tableau du printems me ravit; c'est la jeunesse
+de la nature. Au sortir de l'Hiver, il semble que le cœur acquière un
+plus haut degré de sensibilité: comme un esclave enfermé depuis
+long-tems goûte avec plus de plaisir le charme de la liberté qui vient
+de lui être offerte.
+
+BARTOLO, _bas, au Comte_.
+
+Toujours des idées romanesques en tête.
+
+LE COMTE, _bas_.
+
+Et sentez-vous l'application?
+
+BARTOLO.
+
+Parbleu! (_Il va s'asseoir dans le fauteuil qu'a occupé Rosine._)
+
+ROSINE _chante_.[120]
+
+ Quand, dans la plaine,
+ L'amour ramène
+ Le Printemps,
+ Si chéri des amans;
+ Tout reprend l'être,
+ Son feu pénètre
+ Dans les fleurs,
+ Et dans les jeunes cœurs.
+ On voit les troupeaux
+ Sortir des hameaux;
+ Dans tous les côteaux,
+ Les cris des agneaux
+ Retentissent;
+ Ils bondissent;
+ Tout fermente,
+ Tout augmente;
+ Les brebis paissent
+ Les fleurs qui naissent;
+ Les chiens fidèles
+ Veillent sur elles;
+ Mais Lindor, enflammé,
+ Ne songe guère
+ Qu'au bonheur d'être aimé
+ De sa Bergère.
+
+MÊME AIR
+
+ Loin de sa mère,
+ Cette Bergère
+ Va chantant,
+ Où son Amant l'attend;
+ Par cette ruse
+ L'amour l'abuse;
+ Mais chanter,
+ Sauve-t-il du danger?
+ Les doux chalumeaux,
+ Les chants des oiseaux,
+ Ses charmes naissans,
+ Ses quinze ou seize ans,
+ Tout l'excite,
+ Tout l'agite;
+ La pauvrette
+ S'inquiette;
+ De sa retraite,
+ Lindor la guette;
+ Elle s'avance;
+ Lindor s'élance;
+ Il vient de l'embrasser:
+ Elle, bien aise,
+ Feint de se courroucer,
+ Pour qu'on l'appaise.
+
+PETITE REPRISE.
+
+ Les soupirs,
+ Les soins, les promesses,
+ Les vives tendresses,
+ Les plaisirs,
+ Le fin badinage,
+ Sont mis en usage;
+ Et bientôt la Bergère
+ Ne sent plus de colère.
+ Si quelque jaloux
+ Trouble un bien si doux,
+ Nos Amans, d'accord,
+ Ont un soin extrême...
+ ...De voiler leur transport;
+ Mais quand on s'aime,
+ La gêne ajoute encor
+ Au plaisir même.
+
+ (_En l'écoutant, Bartholo s'est assoupi. Le Comte, pendant la
+ petite reprise, se hasarde à prendre une main qu'il couvre de
+ baisers. L'émotion ralentit le chant de Rosine, l'affoiblit, et
+ finit même par lui couper la voix au milieu de la cadence, au mot
+ extrême. L'orchestre suit le mouvement de la Chanteuse, affoiblit
+ son jeu et se tait avec elle. L'absence du bruit qui avoit endormi
+ Bartholo le réveille. Le Comte se relève, Rosine et l'Orchestre
+ reprennent subitement la suite de l'air. Si la petite reprise se
+ répete, le même jeu recommence, etc._)
+
+LE COMTE.
+
+En vérité, c'est un morceau charmant, et Madame l'exécute avec une
+intelligence...
+
+ROSINE.
+
+Vous me flattez, Seigneur; la gloire est toute entière au Maître.
+
+BARTOLO, _bâillant_.
+
+Moi, je crois que j'ai un peu dormi pendant le morceau charmant. J'ai
+mes malades. Je vas, je viens, je toupille[121], et sitôt que je
+m'assieds, mes pauvres jambes...
+
+(_Il se lève et pousse le fauteuil._)
+
+ROSINE, _bas, au Comte_.
+
+Figaro ne vient point.
+
+LE COMTE.
+
+Filons le temps.
+
+BARTOLO.
+
+Mais, Bâchelier, je l'ai déjà dit à ce vieux Bazile: est-ce qu'il n'y
+aurait pas moyen de lui faire étudier des choses plus gaies que toutes
+ces grandes aria, qui vont en haut, en bas, en roulant, hi, ho, a, a, a,
+a, et qui me semblent autant d'enterremens? Là, de ces petits airs qu'on
+chantoit dans ma jeunesse, et que chacun retenoit facilement. J'en
+savois autrefois... Par exemple... (_Pendant la ritournelle, il cherche
+en se grattant la tête et chante en faisant claquer ses pouces et
+dansant des genoux comme les vieillards._)
+
+ Veux-tu, ma Rosinette,
+ Faire emplette,
+ Du Roi des Maris?.....
+
+(_Au Comte, en riant._) Il y a Fanchonnette dans la chanson; mais j'y ai
+substitué Rosinette, pour la lui rendre plus agréable et la faire cadrer
+aux circonstances. Ah, ah, ah, ah! Fort bien! pas vrai?
+
+LE COMTE, _riant_.
+
+Ah, ah, ah! Oui, tout au mieux.
+
+
+SCENE V.
+
+FIGARO, _dans le fond_; ROSINE, BARTHOLO, LE COMTE.
+
+BARTOLO _chante_.
+
+ Veux-tu, ma Rosinette,
+ Faire emplette
+ Du Roi des Maris?
+ Je ne suis point Tircis;
+ Mais la nuit, dans l'ombre,
+ Je vaux encor mon prix;
+ Et, quand il fait sombre,
+ Les plus beaux chats sont gris.
+
+(_Il répète la reprise en dansant. Figaro, derriere lui, imite ses
+mouvemens._)
+
+ Je ne suis point Tircis, etc.
+
+(_Appercevant Figaro._)[122] Ah! Entrez, Monsieur le Barbier; avancez,
+vous êtes charmant!
+
+FIGARO _salue_.
+
+Monsieur, il est vrai que ma mère me l'a dit autrefois; mais je suis un
+peu déformé depuis ce temps-là. (_A part, au Comte._) Bravo,
+Monseigneur.
+
+ (_Pendant toute cette Scène, le Comte fait ce qu'il peut pour
+ parler à Rosine, mais l'œil inquiet et vigilant du Tuteur l'en
+ empêche toujours, ce qui forme un jeu muet de tous les Acteurs,
+ étranger au débat du Docteur et de Figaro._)
+
+BARTOLO.
+
+Venez-vous purger encore, saigner, droguer, mettre sur le grabat toute
+ma maison?
+
+FIGARO.
+
+Monsieur, il n'est pas tous les jours fête; mais, sans compter les soins
+quotidiens, Monsieur a pu voir que, lorsqu'ils en ont besoin, mon zèle
+n'attend pas qu'on lui commande...
+
+BARTOLO.
+
+Votre zèle n'attend pas! Que direz-vous, Monsieur le zèlé, à ce
+malheureux qui bâille et dort tout éveillé? Et l'autre qui, depuis trois
+heures, éternue à se faire sauter le crâne et jaillir la cervelle! que
+leur direz-vous?
+
+FIGARO.
+
+Ce que je leur dirai?
+
+BARTOLO.
+
+Oui!
+
+FIGARO.
+
+Je leur dirai... Eh parbleu! je dirai à celui qui éternue, Dieu vous
+bénisse, et va te coucher à celui qui bâille. Ce n'est pas cela,
+Monsieur, qui grossira le mémoire.
+
+BARTOLO.
+
+Vraiment non, mais c'est la saignée et les médicamens qui le
+grossiroient, si je voulois y entendre. Est-ce par zèle aussi que vous
+avez empaqueté les yeux de ma mule, et votre cataplasme lui rendra-t-il
+la vue?
+
+FIGARO.
+
+S'il ne lui rend pas la vue, ce n'est pas cela non plus qui l'empêchera
+d'y voir.
+
+BARTOLO.
+
+Que je le trouve sur le mémoire!... On n'est pas de cette
+extravagance-là!
+
+FIGARO.
+
+Ma foi, Monsieur, les hommes n'ayant gueres à choisir qu'entre la
+sottise et la folie, où je ne vois pas de profit, je veux au moins du
+plaisir; et vive la joie! Qui sait si le monde durera encore trois
+semaines!
+
+BARTOLO.
+
+Vous feriez bien mieux, Monsieur le raisonneur, de me payer mes cent
+écus et les intérêts sans lanterner, je vous en avertis.
+
+FIGARO.
+
+Doutez-vous de ma probité, Monsieur? Vos cent écus! j'aimerois mieux
+vous les devoir toute ma vie que de les nier un seul instant.
+
+BARTOLO.
+
+Et dites-moi un peu comment la petite Figaro a trouvé les bonbons que
+vous lui avez portés?
+
+FIGARO.
+
+Quels bonbons? que voulez-vous dire?
+
+BARTOLO.
+
+Oui, ces bonbons, dans ce cornet fait avec cette feuille de papier à
+lettre, ce matin.
+
+FIGARO.
+
+Diable emporte si...
+
+ROSINE, _l'interrompant_.
+
+Avez-vous eu soin au moins de les lui donner de ma part, Monsieur
+Figaro? Je vous l'avois recommandé.
+
+FIGARO.
+
+Ah, ah! Les bonbons de ce matin? Que je suis bête, moi! j'avois perdu
+tout cela de vue... Oh! excellens, Madame, admirables.
+
+BARTOLO.
+
+Excellens! Admirables! Oui sans doute, Monsieur le Barbier, revenez sur
+vos pas! Vous faites-là un joli métier, Monsieur!
+
+FIGARO.
+
+Qu'est-ce qu'il a donc, Monsieur?
+
+BARTOLO.
+
+Et qui vous fera une belle réputation, Monsieur!
+
+FIGARO.
+
+Je la soutiendrai, Monsieur!
+
+BARTOLO.
+
+Dites que vous la supporterez, Monsieur!
+
+FIGARO.
+
+Comme il vous plaira, Monsieur!
+
+BARTOLO.
+
+Vous le prenez bien haut, Monsieur! Sachez que quand je dispute avec un
+fat, je ne lui cède jamais.
+
+FIGARO _lui tourne le dos_.
+
+Nous différons en cela, Monsieur! moi je lui cède toujours.
+
+BARTOLO.
+
+Hein? qu'est-ce qu'il dit donc, Bâchelier?
+
+FIGARO.
+
+C'est que vous croyez avoir affaire à quelque Barbier de Village, et qui
+ne sait manier que le rasoir? Apprenez, Monsieur, que j'ai travaillé de
+la plume à Madrid, et que sans les envieux...
+
+BARTOLO.
+
+Eh! que n'y restiez-vous, sans venir ici changer de profession?
+
+FIGARO[123].
+
+On fait comme on peut; mettez-vous à ma place.
+
+BARTOLO.
+
+Me mettre à votre place! Ah! parbleu, je dirois de belles sottises!
+
+FIGARO.
+
+Monsieur, vous ne commencez pas trop mal; je m'en rapporte à votre
+confrère qui est là rêvassant...
+
+LE COMTE, _revenant à lui_.
+
+Je... je ne suis pas le confrère de Monsieur.
+
+FIGARO.
+
+Non? Vous voyant ici à consulter, j'ai pensé que vous poursuiviez le
+même objet.
+
+BARTOLO, _en colère_.
+
+Enfin, quel sujet vous amène? Y a-t-il quelque lettre à remettre encore
+ce soir à Madame? Parlez, faut-il que je me retire?
+
+FIGARO.
+
+Comme vous rudoyez le pauvre monde! Eh! parbleu, Monsieur, je viens vous
+raser, voilà tout: n'est-ce pas aujourd'hui votre jour[124]?
+
+BARTOLO.
+
+Vous reviendrez tantôt.
+
+FIGARO.
+
+Ah! oui, revenir! toute la Garnison prend médecine demain matin; j'en
+ai obtenu l'entreprise par mes protections. Jugez donc comme j'ai du
+tems à perdre! Monsieur passe-t-il chez lui?
+
+BARTOLO.
+
+Non, Monsieur ne passe point chez lui. Et mais..... qui empêche qu'on ne
+me rase ici?
+
+ROSINE, _avec dédain_[125].
+
+Vous êtes honnête! Et pourquoi pas dans mon appartement?
+
+BARTOLO.
+
+Tu te fâches? Pardon, mon enfant, tu vas achever de prendre ta leçon!
+c'est pour ne pas perdre un instant le plaisir de t'entendre.
+
+FIGARO, _bas, au Comte_.
+
+On ne le tirera pas d'ici! (_Haut._) Allons, l'Éveillé, la Jeunesse; le
+bassin, de l'eau, tout ce qu'il faut à Monsieur.
+
+BARTOLO.
+
+Sans doute, appellez-les! Fatigués, harassés, moulus de votre façon,
+n'a-t-il pas fallu les faire coucher!
+
+FIGARO.
+
+Eh bien! j'irai tout chercher, n'est-ce pas, dans votre chambre? (_Bas
+au Comte._) Je vais l'attirer dehors.
+
+BARTOLO _détache son trousseau de clés, et dit par réflexion:_
+
+Non, non, j'y vais moi-même. (_Bas, au Comte, en s'en allant._) Ayez les
+yeux sur eux, je vous prie.
+
+
+SCENE VI.
+
+FIGARO, LE COMTE, ROSINE.
+
+FIGARO.
+
+Ah! que nous l'avons manqué belle! il alloit me donner le trousseau. La
+clé de la jalousie n'y est-elle pas?
+
+ROSINE.
+
+C'est la plus neuve de toutes.
+
+
+SCENE VII.
+
+BARTHOLO, FIGARO, LE COMTE, ROSINE.
+
+BARTOLO, _revenant_.
+
+(_A part._) Bon! je ne sais ce que je fais de laisser ici ce maudit
+Barbier. (_A Figaro._) Tenez. (_Il lui donne le trousseau._) Dans mon
+cabinet, sous mon bureau; mais ne touchez à rien.
+
+FIGARO.
+
+La peste! il y feroit bon, méfiant comme vous êtes! (_A part, en s'en
+allant._) Voyez comme le Ciel protège l'innocence!
+
+
+SCENE VIII.
+
+BARTHOLO, LE COMTE, ROSINE.
+
+BARTOLO, _bas, au Comte_.
+
+C'est le drôle qui a porté la lettre au Comte.
+
+LE COMTE, _bas_.
+
+Il m'a l'air d'un fripon.
+
+BARTOLO.
+
+Il ne m'attrapera plus.
+
+LE COMTE.
+
+Je crois qu'à cet égard le plus fort est fait.
+
+BARTOLO.
+
+Tout considéré, j'ai pensé qu'il étoit plus prudent de l'envoyer dans ma
+chambre que de le laisser avec elle.
+
+LE COMTE.
+
+Ils n'auroient pas dit un mot que je n'eusse été en tiers.
+
+ROSINE.
+
+Il est bien poli, Messieurs, de parler bas sans cesse! Et ma leçon?
+
+(_Ici l'on entend un bruit, comme de la vaisselle renversée._)
+
+BARTOLO, _criant_.
+
+Qu'est-ce que j'entends donc! Le cruel Barbier aura tout laissé tomber
+par l'escalier, et les plus belles pièces de mon nécessaire!... (_Il
+court dehors._)
+
+
+SCENE IX.
+
+LE COMTE, ROSINE.
+
+LE COMTE.
+
+Profitons du moment que l'intelligence de Figaro nous ménage.
+Accordez-moi, ce soir, je vous en conjure, Madame, un moment d'entretien
+indispensable pour vous soustraire à l'esclavage où vous allez tomber.
+
+ROSINE.
+
+Ah, Lindor!
+
+LE COMTE.
+
+Je puis monter à votre jalousie; et quant à la lettre que j'ai reçue de
+vous ce matin, je me suis vu forcé......
+
+
+SCENE X[126].
+
+ROSINE, BARTHOLO, FIGARO, LE COMTE.
+
+BARTOLO.
+
+Je ne m'étois pas trompé[127]; tout est brisé, fracassé.
+
+FIGARO.
+
+Voyez le grand malheur pour tant de train! On ne voit goutte sur
+l'escalier. (_Il montre la clé au Comte._) Moi, en montant, j'ai
+accroché une clé....
+
+BARTOLO.
+
+On prend garde à ce qu'on fait. Accrocher une clé! L'habile homme!
+
+FIGARO.
+
+Ma foi, Monsieur, cherchez-en un plus subtil.
+
+
+SCENE XI.
+
+LES ACTEURS PRÉCÉDENS, DON BAZILE.
+
+ROSINE, _effrayée, à part_.
+
+Don Bazile!...
+
+LE COMTE, _à part_.
+
+Juste Ciel!
+
+FIGARO, _à part_.
+
+C'est le Diable!
+
+BARTOLO _va au devant de lui_.
+
+Ah! Bazile, mon ami, soyez le bien rétabli. Votre accident n'a donc
+point eu de suites? En vérité, le Seigneur Alonzo m'avoit fort effrayé
+sur votre état; demandez-lui, je partois pour vous aller voir; et s'il
+ne m'avoit point retenu...
+
+BAZILE, _étonné_.
+
+Le Seigneur Alonzo?...
+
+FIGARO _frappe du pied_.
+
+Eh quoi! toujours des accrocs? Deux heures pour une méchante barbe...
+Chienne de pratique!
+
+BAZILE, _regardant tout le monde_.
+
+Me ferez-vous bien le plaisir de me dire, Messieurs?...
+
+FIGARO.
+
+Vous lui parlerez quand je serai parti.
+
+BAZILE.
+
+Mais encore faudroit-il...
+
+LE COMTE.
+
+Il faudroit vous taire, Bazile. Croyez-vous apprendre à Monsieur quelque
+chose qu'il ignore? Je lui ai raconté que vous m'aviez chargé de venir
+donner une leçon de musique à votre place.
+
+BAZILE, _plus étonné_.
+
+La leçon de musique!... Alonzo!...
+
+ROSINE, _à part, à Bazile_.
+
+Eh! taisez-vous.
+
+BAZILE.
+
+Elle aussi!
+
+LE COMTE, _bas, à Bartholo_.
+
+Dites-lui donc tout bas que nous en sommes convenus.
+
+BARTOLO, _à Bazile, à part_.
+
+N'allez pas nous démentir, Bazile, en disant qu'il n'est pas votre
+Élève; vous gâteriez tout.
+
+BAZILE.
+
+Ah! ah[128]!
+
+BARTOLO, _haut_.
+
+En vérité, Bazile, on n'a pas plus de talent que votre Élève.
+
+BAZILE, _stupéfait_.
+
+Que mon Élève!... (_bas._) Je venois pour vous dire que le Comte est
+déménagé.
+
+BARTOLO, _bas_.
+
+Je le sais, taisez-vous.
+
+BAZILE, _bas_.
+
+Qui vous l'a dit?
+
+BARTOLO, _bas_.
+
+Lui, apparemment?
+
+LE COMTE, _bas_.
+
+Moi, sans doute: écoutez seulement.
+
+ROSINE, _bas, à Bazile_.
+
+Est-il si difficile de vous taire?
+
+FIGARO, _bas, à Bazile_.
+
+Hum! Grand escogrif! Il est sourd!
+
+BAZILE, _à part_.
+
+Qui diable est-ce donc qu'on trompe ici? Tout le monde est dans le
+secret!
+
+BARTOLO, _haut_.
+
+Eh bien, Bazile, votre homme de Loi?...
+
+FIGARO.
+
+Vous avez toute la soirée pour parler de l'homme de Loi.
+
+BARTOLO, _à Bazile_.
+
+Un mot; dites-moi seulement si vous êtes content de l'homme de Loi?
+
+BAZILE, _effaré_.
+
+De l'homme de Loi?
+
+LE COMTE, _souriant_.
+
+Vous ne l'avez pas vu, l'homme de Loi?
+
+BAZILE, _impatienté_.
+
+Eh! non, je ne l'ai pas vu, l'homme de Loi.
+
+LE COMTE, _à Bartholo, à part_.
+
+Voulez-vous donc qu'il s'explique ici devant elle? Renvoyez-le.
+
+BARTOLO, _bas, au Comte_.
+
+Vous avez raison. (_A Bazile_[129].) Mais quel mal vous a donc pris si
+subitement?
+
+BAZILE, _en colère_.
+
+Je ne vous entends pas.
+
+LE COMTE _lui met, à part, une bourse dans la main_.
+
+Oui: Monsieur vous demande ce que vous venez faire ici, dans l'état
+d'indisposition où vous êtes?
+
+FIGARO.
+
+Il est pâle comme un mort!
+
+BAZILE.
+
+Ah! je comprends...
+
+LE COMTE[130].
+
+Allez vous coucher, mon cher Bazile: vous n'êtes pas bien, et vous nous
+faites mourir de frayeur. Allez vous coucher.
+
+FIGARO.
+
+Il a la phisionomie toute renversée. Allez vous coucher.
+
+BARTOLO.
+
+D'honneur, il sent la fievre d'une lieue. Allez vous coucher.
+
+ROSINE.
+
+Pourquoi donc êtes-vous sorti? On dit que cela se gagne. Allez vous
+coucher.
+
+BAZILE, _au dernier étonnement_.
+
+Que j'aille me coucher?
+
+TOUS LES ACTEURS ENSEMBLE.
+
+Eh! sans doute.
+
+BAZILE, _les regardant tous_.
+
+En effet, Messieurs, je crois que je ne ferai pas mal de me retirer; je
+sens que je ne suis pas ici dans mon assiette ordinaire.
+
+BARTOLO.
+
+A demain, toujours, si vous êtes mieux.
+
+LE COMTE.
+
+Bazile! je serai chez vous de très-bonne-heure[131].
+
+FIGARO.
+
+Croyez-moi, tenez vous bien chaudement dans votre lit.
+
+ROSINE.
+
+Bon soir, Monsieur Bazile.
+
+BAZILE, _à part_.
+
+Diable emporte si j'y comprends rien; et sans cette bourse...
+
+TOUS.
+
+Bon soir, Bazile, bon soir.
+
+BAZILE, _en s'en allant_.
+
+Eh bien! bon soir donc, bon soir.
+
+(_Ils l'accompagnent tous en riant._)
+
+
+SCENE XII.
+
+LES ACTEURS PRÉCÉDENS, _excepté_ BAZILE.
+
+BARTOLO, _d'un ton important_.
+
+Cet homme-là n'est pas bien du tout.
+
+ROSINE.
+
+Il a les yeux égarés.
+
+LE COMTE.
+
+Le grand air l'aura saisi.
+
+FIGARO.
+
+Avez-vous vu comme il parloit tout seul? Ce que c'est que de nous! (_A
+Bartholo._) Ah-çà, vous décidez-vous, cette fois? (_Il lui pousse un
+fauteuil très-loin du Comte, et lui présente le linge._)
+
+LE COMTE.
+
+Avant de finir, Madame, je dois vous dire un mot essentiel au progrès de
+l'art que j'ai l'honneur de vous enseigner. (_Il s'approche et lui parle
+bas à l'oreille._)
+
+BARTOLO, _à Figaro_.
+
+Eh mais! il semble que vous le fassiez exprès de vous approcher, et de
+vous mettre devant moi, pour m'empêcher de voir...
+
+LE COMTE, _bas, à Rosine_.
+
+Nous avons la clé de la jalousie, et nous serons ici à minuit.
+
+FIGARO _passe le linge au cou de Bartholo_.
+
+Quoi voir? Si c'étoit une leçon de danse, on vous passeroit d'y
+regarder; mais du chant!... ahi, ahi.
+
+BARTOLO.
+
+Qu'est-ce que c'est?
+
+FIGARO.
+
+Je ne sais ce qui m'est entré dans l'œil.
+
+(_Il rapproche sa tête._)
+
+BARTOLO.
+
+Ne frottez donc pas.
+
+FIGARO.
+
+C'est le gauche. Voudriez-vous me faire le plaisir d'y souffler un peu
+fort?
+
+BARTOLO _prend la tête de Figaro, regarde par-dessus, le pousse
+violemment, et va derrière les Amans écouter leur conversation_.
+
+LE COMTE, _bas, à Rosine_.
+
+Et quant à votre lettre, je me suis trouvé tantôt dans un tel embarras
+pour rester ici....
+
+FIGARO, _de loin, pour avertir_.
+
+Hem!... hem!...
+
+LE COMTE.
+
+Désolé de voir encore mon déguisement inutile...
+
+BARTOLO, _passant entre eux deux_.
+
+Votre déguisement inutile!
+
+ROSINE, _effrayée_.
+
+Ah!...
+
+BARTOLO.
+
+Fort bien, Madame, ne vous gênez pas. Comment! sous mes yeux même, en ma
+présence, on m'ose outrager de la sorte!
+
+LE COMTE.
+
+Qu'avez-vous donc, Seigneur?
+
+BARTOLO.
+
+Perfide Alonzo[132]!
+
+LE COMTE.
+
+Seigneur Bartholo, si vous avez souvent des lubies comme celle dont le
+hasard me rend témoin, je ne suis plus étonné de l'éloignement que
+Mademoiselle a pour devenir votre femme.
+
+ROSINE.
+
+Sa femme! Moi! Passer mes jours auprès d'un vieux jaloux, qui, pour
+tout bonheur, offre à ma jeunesse un esclavage abominable!
+
+BARTOLO.
+
+Ah! qu'est-ce que j'entends!
+
+ROSINE.
+
+Oui, je le dis tout haut: je donnerai mon cœur et ma main à celui qui
+pourra m'arracher de cette horrible prison, où ma personne et mon bien
+sont retenus contre toutes les Loix.
+
+ (_Rosine sort._)
+
+
+SCENE XIII.
+
+BARTHOLO, FIGARO, LE COMTE.
+
+BARTOLO.
+
+La colère me suffoque.
+
+LE COMTE.
+
+En effet, Seigneur, il est difficile qu'une jeune femme...
+
+FIGARO.
+
+Oui, une jeune femme, et un grand âge; voilà ce qui trouble la tête d'un
+vieillard.
+
+BARTOLO.
+
+Comment! lorsque je les prends sur le fait! Maudit Barbier! il me prend
+des envies...
+
+FIGARO.
+
+Je me retire, il est fou.
+
+LE COMTE.
+
+Et moi aussi; d'honneur, il est fou.
+
+FIGARO.
+
+Il est fou, il est fou... (_Ils sortent._)
+
+
+SCENE XIV.
+
+BARTOLO. _seul, les poursuit_.
+
+Je suis fou! Infâmes suborneurs! émissaires du Diable, dont vous faites
+ici l'office, et qui puisse vous emporter tous... Je suis fou!... Je les
+ai vus comme je vois ce pupitre... et me soutenir effrontément!... Ah!
+il n'y a que Bazile qui puisse m'expliquer ceci. Oui, envoyons-le
+chercher. Holà, quelqu'un... Ah! j'oublie que je n'ai personne... Un
+voisin, le premier venu, n'importe. Il y a de quoi perdre l'esprit! il y
+a de quoi perdre l'esprit!
+
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+ _Pendant l'Entracte, le Théâtre s'obscurcit; on entend un bruit
+ d'orage, et l'Orchestre joue celui qui est gravé dans le Recueil de
+ la Musique du Barbier._
+
+
+
+
+
+ACTE IV.
+
+_Le Théâtre est obscur._
+
+
+SCENE PREMIERE.
+
+BARTHOLO, DON BAZILE, _une lanterne de papier à la main_.
+
+BARTOLO.
+
+Comment, Bazile, vous ne le connoissez pas? ce que vous dites est-il
+possible?
+
+BAZILE.
+
+Vous m'interrogeriez cent fois, que je vous ferois toujours la même
+réponse. S'il vous a remis la lettre de Rosine, c'est sans doute un des
+émissaires du Comte. Mais, à la magnificence du présent qu'il m'a fait,
+il se pourroit que ce fût le Comte lui-même.
+
+BARTOLO.
+
+A propos de ce présent, eh! pourquoi l'avez-vous reçu?
+
+BAZILE.
+
+Vous aviez l'air d'accord; je n'y entendois rien; et dans les cas
+difficiles à juger, une bourse d'or me paroît toujours un argument sans
+replique. Et puis, comme dit le proverbe, ce qui est bon à prendre...
+
+BARTOLO.
+
+J'entends, est bon...
+
+BAZILE.
+
+A garder.
+
+BARTOLO, _surpris_.
+
+Ah! ah!
+
+BAZILE.
+
+Oui, j'ai arrangé comme cela plusieurs petits proverbes avec des
+variations. Mais, allons au fait: à quoi vous arrêtez-vous?
+
+BARTOLO.
+
+En ma place, Bazile, ne feriez-vous pas les derniers efforts pour la
+posséder?
+
+BAZILE.
+
+Ma foi non, Docteur. En toute espece de biens, posséder est peu de
+chose; c'est jouir qui rend heureux: mon avis est qu'épouser une femme
+dont on n'est point aimé, c'est s'exposer...
+
+BARTOLO.
+
+Vous craindriez les accidens?
+
+BAZILE.
+
+Hé, hé! Monsieur... on en voit beaucoup cette année. Je ne ferois point
+violence à son cœur.
+
+BARTOLO.
+
+Votre valet, Bazile. Il vaut mieux qu'elle pleure de m'avoir, que moi je
+meure de ne l'avoir pas.
+
+BAZILE.
+
+Il y va de la vie? Épousez, Docteur, épousez.
+
+BARTOLO.
+
+Aussi ferai-je, et cette nuit même.
+
+BAZILE.
+
+Adieu donc.--Souvenez-vous, en parlant à la Pupille, de les rendre tous
+plus noirs que l'enfer.
+
+BARTOLO.
+
+Vous avez raison.
+
+BAZILE.
+
+La calomnie, Docteur, la calomnie. Il faut toujours en venir là.
+
+BARTOLO.
+
+Voici la lettre de Rosine, que cet Alonzo m'a remise; et il m'a montré,
+sans le vouloir, l'usage que j'en dois faire auprès d'elle.
+
+BAZILE.
+
+Adieu: nous serons tous ici à quatre heures.
+
+BARTOLO.
+
+Pourquoi pas plutôt?
+
+BAZILE.
+
+Impossible: le Notaire est retenu.
+
+BARTOLO.
+
+Pour un mariage?
+
+BAZILE.
+
+Oui, chez le Barbier Figaro; c'est sa Nièce qu'il marie.
+
+BARTOLO.
+
+Sa Nièce? il n'en a pas.
+
+BAZILE.
+
+Voilà ce qu'ils ont dit au Notaire.
+
+BARTOLO.
+
+Ce drôle est du complot, que diable!
+
+BAZILE.
+
+Est-ce que vous penseriez?
+
+BARTOLO.
+
+Ma foi, ces gens-là sont si alertes! Tenez, mon ami, je ne suis pas
+tranquille. Retournez chez le Notaire. Qu'il vienne ici sur-le-champ
+avec vous.
+
+BAZILE.
+
+Il pleut, il fait un temps du diable; mais rien ne m'arrête pour vous
+servir. Que faites-vous donc?
+
+BARTOLO.
+
+Je vous reconduis; n'ont-ils pas fait estropier tout mon monde par ce
+Figaro! Je suis seul ici.
+
+BAZILE.
+
+J'ai ma lanterne.
+
+BARTOLO.
+
+Tenez, Bazile, voilà mon passe-par-tout, je vous attends, je veille; et
+vienne qui voudra, hors le Notaire et vous, personne n'entrera de la
+nuit.
+
+BAZILE.
+
+Avec ces précautions, vous êtes sûr de votre fait.
+
+
+SCENE II.
+
+ROSINE, _seule, sortant de sa chambre_.
+
+Il me sembloit avoir entendu parler. Il est minuit sonné; Lindor ne
+vient point! Ce mauvais temps même étoit propre à le favoriser. Sûr de
+ne rencontrer personne... Ah! Lindor! si vous m'aviez trompée[133]! Quel
+bruit entens-je?... Dieux! c'est mon Tuteur. Rentrons[134].
+
+
+SCENE III.
+
+ROSINE, BARTHOLO.
+
+BARTOLO _rentre avec de la lumière_.
+
+Ah! Rosine, puisque vous n'êtes pas encore rentrée dans votre
+appartement...
+
+ROSINE.
+
+Je vais me retirer.
+
+BARTOLO.
+
+Par le tems affreux qu'il fait, vous ne reposerez pas, et j'ai des
+choses très-pressées à vous dire.
+
+ROSINE.
+
+Que me voulez-vous, Monsieur? N'est-ce donc pas assez d'être tourmentée
+le jour?
+
+BARTOLO.
+
+Rosine, écoutez-moi.
+
+ROSINE.
+
+Demain je vous entendrai.
+
+BARTOLO.
+
+Un moment, de grâce[135].
+
+ROSINE.
+
+S'il alloit venir!
+
+BARTOLO _lui montre sa lettre_.
+
+Connoissez-vous cette lettre?
+
+ROSINE _la reconnoît_.
+
+Ah! grands Dieux!...
+
+BARTOLO.
+
+Mon intention, Rosine, n'est point de vous faire de reproches: à votre
+âge on peut s'égarer; mais je suis votre ami, écoutez-moi.
+
+ROSINE.
+
+Je n'en puis plus.
+
+BARTOLO.
+
+Cette lettre que vous avez écrite au Comte Almaviva...
+
+ROSINE, _étonnée_.
+
+Au Comte Almaviva!
+
+BARTOLO.
+
+Voyez quel homme affreux est ce Comte: aussi-tôt qu'il l'a reçue, il en
+a fait trophée; je la tiens d'une femme à qui il l'a sacrifiée.
+
+ROSINE.
+
+Le Comte Almaviva!...
+
+BARTOLO.
+
+Vous avez peine à vous persuader cette horreur. L'inexpérience, Rosine,
+rend votre sexe confiant et crédule; mais apprenez dans quel piège on
+vous attiroit. Cette femme m'a fait donner avis de tout, apparemment
+pour écarter une rivale aussi dangereuse que vous. J'en frémis! le plus
+abominable complot entre Almaviva, Figaro et cet Alonzo, cet Élève
+supposé de Bazile, qui porte un autre nom et n'est que le vil agent du
+Comte, alloit vous entraîner dans un abîme dont rien n'eût pu vous
+tirer.
+
+ROSINE, _accablée_.
+
+Quelle horreur!... quoi Lindor?... quoi ce jeune homme...
+
+BARTOLO, _à part_.
+
+Ah! c'est Lindor.
+
+ROSINE.
+
+C'est pour le Comte Almaviva... C'est pour un autre...
+
+BARTOLO.
+
+Voilà ce qu'on m'a dit en me remettant votre lettre.
+
+ROSINE, _outrée_.
+
+Ah quelle indignité!... Il en sera puni.--Monsieur, vous avez désiré de
+m'épouser?
+
+BARTOLO.
+
+Tu connois la vivacité de mes sentimens.
+
+ROSINE.
+
+S'il peut vous en rester encore, je suis à vous[136].
+
+BARTOLO.
+
+Eh bien! le Notaire viendra cette nuit même.
+
+ROSINE.
+
+Ce n'est pas tout; ô Ciel! suis-je assez humiliée!... Apprenez que dans
+peu le perfide ose entrer par cette jalousie, dont ils ont eu l'art de
+vous dérober la clé.
+
+BARTOLO, _regardant au trousseau_.
+
+Ah, les scélérats! Mon enfant, je ne te quitte plus.
+
+ROSINE, _avec effroi_.
+
+Ah, Monsieur, et s'ils sont armés?
+
+BARTOLO.
+
+Tu as raison; je perdrois ma vengeance[137]. Monte chez Marceline:
+enferme-toi chez elle à double tour. Je vais chercher main-forte, et
+l'attendre auprès de la maison. Arrêté comme voleur, nous aurons le
+plaisir d'en être à la fois vengés et délivrés! Et compte que mon amour
+te dédommagera...
+
+ROSINE, _au désespoir_.
+
+Oubliez seulement mon erreur. (_A part._) Ah, je m'en punis assez!
+
+BARTOLO, _s'en allant_.
+
+Allons nous embusquer. A la fin je la tiens.
+
+ (_Il sort_.)
+
+
+SCENE IV.
+
+ROSINE, _seule_.
+
+Son amour me dédommagera... Malheureuse!... (_Elle tire son mouchoir, et
+s'abandonne aux larmes._) Que faire?... Il va venir. Je veux rester, et
+feindre avec lui, pour le contempler un moment dans toute sa noirceur.
+La bassesse de son procédé sera mon préservatif... Ah! j'en ai grand
+besoin. Figure noble! air doux! une voix si tendre[138]!... et ce n'est
+que le vil agent d'un corrupteur! Ah malheureuse! malheureuse!... Ciel!
+on ouvre la jalousie! (_Elle se sauve._)
+
+
+SCENE V.
+
+LE COMTE, FIGARO, _enveloppé d'un manteau, paroît à la fenêtre_.
+
+FIGARO _parle en dehors_.
+
+Quelqu'un s'enfuit; entrerai-je?
+
+LE COMTE, _en dehors_.
+
+Un homme?
+
+FIGARO.
+
+Non.
+
+LE COMTE.
+
+C'est Rosine que ta figure atroce aura mise en fuite.
+
+FIGARO _saute dans la chambre_.
+
+Ma foi je le crois... Nous voici enfin arrivés, malgré la pluie, la
+foudre et les éclairs.
+
+LE COMTE, _enveloppé d'un long manteau_.
+
+Donne-moi la main. (_Il saute à son tour._) A nous la victoire.
+
+FIGARO _jette son manteau_.
+
+Nous sommes tous percés. Charmant temps pour aller en bonne fortune!
+Monseigneur, comment trouvez-vous cette nuit?
+
+LE COMTE.
+
+Superbe pour un Amant.
+
+FIGARO.
+
+Oui, mais pour un confident?... Et si quelqu'un alloit nous surprendre
+ici?
+
+LE COMTE.
+
+N'es-tu pas avec moi? J'ai bien une autre inquiétude? c'est de la
+déterminer à quitter sur-le-champ la maison du Tuteur.
+
+FIGARO.
+
+Vous avez pour vous trois passions toutes puissantes sur le beau sexe:
+l'amour, la haine, et la crainte.
+
+LE COMTE _regarde dans l'obscurité_.
+
+Comment lui annoncer brusquement que le Notaire l'attend chez toi pour
+nous unir? Elle trouvera mon projet bien hardi. Elle va me nommer
+audacieux.
+
+FIGARO.
+
+Si elle vous nomme audacieux, vous l'appellerez cruelle. Les femmes
+aiment beaucoup qu'on les appelle cruelles[139]. Au surplus, si son
+amour est tel que vous le désirez, vous lui direz qui vous êtes; elle ne
+doutera plus de vos sentimens.
+
+
+SCENE VI.
+
+LE COMTE, ROSINE, FIGARO.
+
+_Figaro allume toutes les bougies qui sont sur la table._
+
+LE COMTE.
+
+La voici.--Ma belle Rosine!...
+
+ROSINE, _d'un ton très-composé_.
+
+Je commençois, Monsieur, à craindre que vous ne vinssiez pas.
+
+LE COMTE.
+
+Charmante inquiétude[140]!... Mademoiselle, il ne me convient point
+d'abuser des circonstances pour vous proposer de partager le sort d'un
+infortuné; mais, quelqu'asyle que vous choisissiez, je jure mon
+honneur...
+
+ROSINE.
+
+Monsieur, si le don de ma main n'avoit pas dû suivre à l'instant celui
+de mon cœur, vous ne seriez pas ici. Que la nécessité justifie à vos
+yeux ce que cette entrevue a d'irrégulier!
+
+LE COMTE.
+
+Vous, Rosine! la compagne d'un malheureux! sans fortune, sans
+naissance!...
+
+ROSINE.
+
+La naissance, la fortune! Laissons-là les jeux du hasard, et si vous
+m'assurez que vos intentions sont pures...
+
+LE COMTE, _à ses pieds_.
+
+Ah! Rosine! je vous adore!...
+
+ROSINE, _indignée_.
+
+Arrêtez, malheureux!... vous osez profaner!... tu m'adores!... Vas! tu
+n'es plus dangereux pour moi[141]; j'attendois ce mot pour te détester.
+Mais avant de t'abandonner au remords qui t'attend (_en pleurant_),
+apprends que je t'aimois; apprends que je faisois mon bonheur de
+partager ton mauvais sort. Misérable Lindor! j'allois tout quitter pour
+te suivre. Mais le lâche abus que tu as fait de mes bontés, et
+l'indignité de cet affreux Comte Almaviva, à qui tu me vendois, ont
+fait rentrer dans mes mains ce témoignage de ma foiblesse. Connois-tu
+cette lettre?
+
+LE COMTE, _vivement_.
+
+Que votre Tuteur vous a remise?
+
+ROSINE, _fièrement_.
+
+Oui, je lui en ai l'obligation.
+
+LE COMTE.
+
+Dieux, que je suis heureux! Il la tient de moi. Dans mon embarras, hier,
+je m'en suis servi pour arracher sa confiance, et je n'ai pu trouver
+l'instant de vous en informer. Ah, Rosine! il est donc vrai que vous
+m'aimiez véritablement!...
+
+FIGARO[142].
+
+Monseigneur, vous cherchiez une femme qui vous aimât pour vous-même...
+
+ROSINE.
+
+Monseigneur! que dit-il?
+
+LE COMTE, _jettant son large manteau, paroît en habit magnifique_.
+
+O la plus aimée des femmes! il n'est plus temps de vous abuser:
+l'heureux homme que vous voyez à vos pieds n'est point Lindor; je suis
+le Comte Almaviva, qui meurt d'amour et vous cherche en vain depuis six
+mois.
+
+ROSINE _tombe dans les bras du Comte_.
+
+Ah!...
+
+LE COMTE, _effrayé_.
+
+Figaro?
+
+FIGARO.
+
+Point d'inquiétude, Monseigneur; la douce émotion de la joie n'a jamais
+de suites fâcheuses; la voilà, la voilà qui reprend ses sens; morbleu
+qu'elle est belle!
+
+ROSINE.
+
+A Lindor!.... Ah Monsieur! que je suis coupable! j'allois me donner
+cette nuit même à mon Tuteur.
+
+LE COMTE.
+
+Vous, Rosine!
+
+ROSINE.
+
+Ne voyez que ma punition! J'aurois passé ma vie à vous détester. Ah
+Lindor! le plus affreux supplice n'est-il pas de haïr, quand on sent
+qu'on est faite pour aimer?
+
+FIGARO _regarde à la fenêtre_.
+
+Monseigneur, le retour est fermé; l'échelle est enlevée.
+
+LE COMTE.
+
+Enlevée!
+
+ROSINE, _troublée_.
+
+Oui, c'est moi... c'est le Docteur. Voilà le fruit de ma crédulité. Il
+m'a trompée. J'ai tout avoué, tout trahi: il sait que vous êtes ici, et
+va venir avec main-forte.
+
+FIGARO _regarde encore_.
+
+Monseigneur! on ouvre la porte de la rue.
+
+ROSINE, _courant dans les bras du Comte, avec frayeur_.
+
+Ah Lindor!
+
+LE COMTE, _avec fermeté_.
+
+Rosine, vous m'aimez! Je ne crains personne; et vous serez ma
+femme[143]. J'aurai donc le plaisir de punir à mon gré l'odieux
+vieillard!...
+
+ROSINE.
+
+Non, non, grâce pour lui, cher Lindor! Mon cœur est si plein, que la
+vengeance ne peut y trouver place.
+
+
+SCENE VII.
+
+LE NOTAIRE, DON BAZILE, LES ACTEURS PRÉCÉDENS.
+
+FIGARO.
+
+Monseigneur, c'est notre Notaire.
+
+LE COMTE.
+
+Et l'ami Bazile avec lui.
+
+BAZILE.
+
+Ah! qu'est-ce que j'apperçois?
+
+FIGARO.
+
+Eh! par quel hazard, notre ami...
+
+BAZILE.
+
+Par quel accident, Messieurs...
+
+LE NOTAIRE.
+
+Sont-ce là les futurs conjoints?
+
+LE COMTE.
+
+Oui, Monsieur. Vous deviez unir la Signora Rosine et moi cette nuit,
+chez le Barbier Figaro; mais nous avons préféré cette maison, pour des
+raisons que vous saurez. Avez-vous notre contrat?
+
+LE NOTAIRE.
+
+J'ai donc l'honneur de parler à son Excellence Monseigneur le Comte
+Almaviva?
+
+FIGARO.
+
+Précisément.
+
+BAZILE, _à part_[144].
+
+Si c'est pour cela qu'il m'a donné le passe-par-tout...
+
+LE NOTAIRE.
+
+C'est que j'ai deux contrats de mariage, Monseigneur; ne confondons
+point: voici le vôtre; et c'est ici celui du seigneur Bartholo avec la
+Signora... Rosine aussi. Les Demoiselles apparemment sont deux sœurs
+qui portent le même nom.
+
+LE COMTE.
+
+Signons toujours. Don Bazile voudra bien nous servir de second témoin.
+(_Ils signent._)
+
+BAZILE.
+
+Mais, votre Excellence... je ne comprens pas...
+
+LE COMTE.
+
+Mon Maître Bazile, un rien vous embarrasse, et tout vous étonne.
+
+BAZILE.
+
+Monseigneur... Mais si le Docteur...
+
+LE COMTE, _lui jettant une bourse_.
+
+Vous faites l'enfant! Signez donc vîte.
+
+BAZILE, _étonné_.
+
+Ah! ah!...
+
+FIGARO.
+
+Où donc est la difficulté de signer!
+
+BAZILE, _pesant la bourse_[145].
+
+Il n'y en a plus; mais c'est que moi, quand j'ai donné ma parole une
+fois, il faut des motifs d'un grand poids...
+
+ (_Il signe_[146].)
+
+
+SCENE DERNIERE.
+
+ BARTHOLO, UN ALCADE, DES ALGUASILS, DES VALETS _avec des
+ flambeaux_, et LES ACTEURS PRÉCÉDENS.
+
+ BARTOLO _voit le Comte baiser la main de Rosine, et Figaro qui
+ embrasse grotesquement Don Bazile: il crie en prenant le Notaire à
+ la gorge_[147].
+
+Rosine avec ces fripons! arrêtez tout le monde. J'en tiens un au collet.
+
+LE NOTAIRE.
+
+C'est votre Notaire.
+
+BAZILE.
+
+C'est votre Notaire. Vous moquez-vous?
+
+BARTOLO.
+
+Ah! Don Bazile. Eh, comment êtes-vous ici?
+
+BAZILE.
+
+Mais plutôt vous, comment n'y êtes-vous pas[148]?
+
+L'ALCADE, _montrant Figaro_.
+
+Un moment; je connais celui-ci. Que viens-tu faire en cette maison, à
+des heures indues?
+
+FIGARO.
+
+Heure indue? Monsieur voit bien qu'il est aussi près du matin que du
+soir. D'ailleurs, je suis de la compagnie de son Excellence le Comte
+Almaviva.
+
+BARTOLO.
+
+Almaviva?
+
+L'ALCADE.
+
+Ce ne sont pas des voleurs?
+
+BARTOLO.
+
+Laissons cela.--Par-tout ailleurs, Monsieur le Comte, je suis le
+serviteur de votre Excellence; mais vous sentez que la supériorité du
+rang est ici sans force. Ayez, s'il vous plaît, la bonté de vous
+retirer.
+
+LE COMTE.
+
+Oui, le rang doit être ici sans force; mais ce qui en a beaucoup est la
+préférence que Mademoiselle vient de m'accorder sur vous, en se donnant
+à moi volontairement.
+
+BARTOLO.
+
+Que dit-il, Rosine?
+
+ROSINE[149].
+
+Il dit vrai. D'où naît votre étonnement? Ne devois-je pas cette nuit
+même être vengée d'un trompeur? Je la suis.
+
+BAZILE.
+
+Quand je vous disois que c'étoit le Comte lui-même, Docteur?
+
+BARTOLO.
+
+Que m'importe à moi? Plaisant mariage! Où sont les témoins?
+
+LE NOTAIRE.
+
+Il n'y manque rien. Je suis assisté de ces deux Messieurs.
+
+BARTOLO.
+
+Comment, Bazile! vous avez signé?
+
+BAZILE.
+
+Que voulez-vous? Ce diable d'homme a toujours ses poches pleines
+d'argumens irrésistibles.
+
+BARTOLO.
+
+Je me moque de ses argumens. J'userai de mon autorité.
+
+LE COMTE.
+
+Vous l'avez perdue[150], en en abusant.
+
+BARTOLO.
+
+La demoiselle est mineure.
+
+FIGARO.
+
+Elle vient de s'émanciper.
+
+BARTOLO[151].
+
+Qui te parle à toi, maître fripon?
+
+LE COMTE.
+
+Mademoiselle est noble et belle; je suis homme de qualité, jeune et
+riche; elle est ma femme; à ce titre qui nous honore également,
+prétend-t-on me la disputer[152]?
+
+BARTOLO.
+
+Jamais on ne l'ôtera de mes mains.
+
+LE COMTE.
+
+Elle n'est plus en votre pouvoir. Je la mets sous l'autorité des Loix;
+et Monsieur, que vous avez amené vous-même, la protégera contre la
+violence que vous voulez lui faire. Les vrais magistrats sont les
+soutiens de tous ceux qu'on opprime.
+
+L'ALCADE.
+
+Certainement. Et cette inutile résistance au plus honorable mariage
+indique assez sa frayeur sur la mauvaise administration des biens de sa
+pupille, dont il faudra qu'il rende compte.
+
+LE COMTE.
+
+Ah! qu'il consente à tout, et je ne lui demande rien.
+
+FIGARO.
+
+Que la quittance de mes cent écus: ne perdons pas la tête.
+
+BARTOLO, _irrité_.
+
+Ils étoient tous contre moi; je me suis fourré la tête dans un guêpier!
+
+BAZILE.
+
+Quel guêpier! Ne pouvant avoir la femme, calculez, Docteur, que l'argent
+vous reste; et...
+
+BARTOLO.
+
+Eh! laissez-moi donc en repos, Bazile! Vous ne songez qu'à l'argent. Je
+me soucie bien de l'argent, moi! A la bonne heure, je le garde; mais
+croyez-vous que ce soit le motif qui me détermine? (_Il signe._)
+
+FIGARO, _riant_.
+
+Ah, ah, ah! Monseigneur; ils sont de la même famille[153].
+
+LE NOTAIRE.
+
+Mais, Messieurs, je n'y comprends plus rien. Est-ce qu'elles ne sont pas
+deux Demoiselles qui portent le même nom?
+
+FIGARO.
+
+Non, Monsieur, elles ne sont qu'une[154].
+
+BARTOLO, _se désolant_.
+
+Et moi qui leur ai enlevé l'échelle, pour que le mariage fût plus sûr!
+Ah! je me suis perdu faute de soins.
+
+FIGARO.
+
+Faute de sens. Mais soyons vrais, Docteur; quand la jeunesse et l'amour
+sont d'accord pour tromper un vieillard, tout ce qu'il fait pour
+l'empêcher peut bien s'appeler à bon droit la _Précaution inutile_.
+
+FIN DU QUATRIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+_APPROBATION._
+
+J'ai lu, par l'ordre de Monsieur le Lieutenant-Général de Police, _le
+Barbier de Séville_, Comédie en prose, et en quatre Actes; et j'ai cru
+qu'on pouvoit en permettre l'impression. A Paris, ce 29 Décembre 1774.
+
+ CRÉBILLON.
+
+ * * * * *
+
+_Vu l'Approbation, permis d'imprimer, ce 31 Janvier 1775._
+
+ LENOIR.
+
+ * * * * *
+
+_Achevé d'imprimer, le 30 mai 1775._
+
+
+
+
+VARIANTES
+
+
+
+_Variante I._
+
+C'est pour le coup qu'il me regarderait comme un Espagnol du temps de
+Charles-Quint.
+
+_Var. II._
+
+_Il chantronne_ (sic) _gaiment à sa fantaisie un papier à la main_.
+
+_Var. III._
+
+Jusques-là, ça va bien, mais il faut finir, écorcher la queue, et voilà
+le rude.
+
+_Var. IV._
+
+Je voudrais finir par quelque chose de brillant, de claquant.
+
+_Var. V._
+
+Quand il y aura de la musique là-dessus, nous verrons si ces messieurs
+trouvent encore que je ne sais ce que je dis.
+
+_Var. VI._
+
+Ne vois-tu pas que je veux être ignoré?
+
+_Var. VII._
+
+Le Ministre ayant égard à la lettre que Votre Excellence lui avait
+écrite en ma faveur...
+
+_Var. VIII._
+
+Non, à l'École vétérinaire d'Alcala.
+
+_Le Comte._
+
+Beau début dans le monde!
+
+_Var. IX._
+
+...de certaines gens.
+
+_Var. X._
+
+Il y aurait des maîtres qui ne seraient pas dignes d'être valets.
+
+_Var. XI._
+
+FIGARO _s'arrête et examine ce que fait le Comte, qui, en regardant la
+jalousie, lui dit_:
+
+LE COMTE.
+
+Dis toujours, je t'entends de reste.
+
+FIGARO.
+
+Avant de m'éloigner de la capitale, je voulus essayer mes talents...
+
+_Var. XII._
+
+FIGARO.
+
+Ne pensez pas à rire.
+
+LE COMTE.
+
+Le théâtre de la Nation, toi?
+
+FIGARO.
+
+Oui, moi, j'ai fait deux opéras-comiques.
+
+LE COMTE.
+
+Ah! je vous entends.
+
+_Var. XIII._
+
+Sa joyeuse colère me réjouit! Mais tu ne me dis pas ce qui t'a fait
+quitter Madrid et ta conduite au midi de l'Espagne?
+
+_Var. XIV._
+
+...à tel point affamés et multipliés dans la capitale qu'ils
+s'entredévoraient pour y vivre, et que, livrés au mépris...
+
+_Var. XV._
+
+A la fin, j'ai quitté Madrid.
+
+_Var. XVI._
+
+Me moquant des sots...
+
+_Var. XVII._
+
+Ta philosophie me paraît assez gaie.
+
+_Var. XVIII._
+
+Sans l'opéra-comique et les mille et un journaux qui relèvent un peu sa
+gloire.
+
+_Var. XIX._
+
+Le diable l'a-t'il emporté?
+
+_Var. XX._
+
+FIGARO, _allant sous le balcon_.
+
+De ce côté-ci, pour que la vue ne puisse pas plonger sur nous.
+
+LE COMTE.
+
+C'est un billet.
+
+FIGARO.
+
+Fort bien! il demandait...
+
+_Var. XXI._
+
+Ce tour-là manquait à ma collection, je m'en souviendrai.
+
+LE COMTE, _baisant le papier_.
+
+Ma chère Rosine!...
+
+FIGARO, _levant son chapeau en l'air et contrefaisant la voix du
+docteur_.
+
+«Sans l'opéra-comique et les mille et un journaux qui relèvent un peu sa
+gloire...» (_Il laisse tomber son chapeau._) Paf! le papier à bas!
+(_Contrefaisant la voix de Rosine._) Ma chanson! ma chanson!... (_Il
+rit._) Ah! ahi!...
+
+_Var. XXII._
+
+Ma vie entière ne suffira pas...
+
+_Var. XXIII._
+
+Pesez tout à cette balance, et personne ne vous trompera.
+
+_Var. XXIV._
+
+Bien choisi à vous, la peste! C'est un morceau de prince!
+
+_Var. XXV._
+
+Il paraît un peu brutal?
+
+FIGARO.
+
+Vous lui faites grâce du peu, il l'est excessivement.
+
+LE COMTE.
+
+Tant mieux. Ses moyens de plaire?
+
+FIGARO.
+
+Nuls.
+
+_Var. XXVI._
+
+On dit que la crainte des galants...
+
+_Var. XXVII._
+
+Tant mieux! tant mieux!...
+
+FIGARO.
+
+A tous ces _tant mieux_ oserais-je demander à Votre Excellence ce
+qu'elle trouve de favorable dans ma description?
+
+LE COMTE.
+
+C'est que j'ai souvent remarqué que les moyens que les hommes emploient
+pour s'assurer d'un bien sont précisément ce qui le leur fait perdre.
+
+FIGARO.
+
+Pour que la maxime ne tourne pas contre vous, avant d'agir, laissez-moi
+sonder le terrain, et tâchez de lire au cœur de la dame.
+
+LE COMTE.
+
+Aurais-tu de l'accès?
+
+_Var. XXVIII._
+
+LE COMTE.
+
+En lui parlant, Figaro, examines si bien ses yeux, ses joues, le
+mouvement de ses lèvres et de ses doigts, enfin toute sa personne,
+qu'elle ne puisse t'échapper.
+
+FIGARO.
+
+Le Ciel l'en préserve, elle serait bien rusée.
+
+LE COMTE.
+
+Si elle te reçoit debout, prends garde à son maintien. L'impatience et
+l'amour, mon ami, se décèlent, en écoutant, par une inquiétude générale,
+un vacillement du corps...
+
+FIGARO.
+
+Oui! passant d'un pied sur l'autre.
+
+LE COMTE.
+
+Observe bien ce qu'elle dit, ce qu'elle ne dit pas, si sa respiration se
+précipite, si sa parole est brève, sa voix mal assurée, si elle retient
+ses phrases à moitié, si elle répète deux fois la même chose en
+répondant...
+
+FIGARO.
+
+Je la vois, je la vois! Comme vous peignez, Monseigneur; vous méritez de
+réussir et j'y vais travailler.
+
+_Var. XXIX._
+
+A Merveille!
+
+_Var. XXX._
+
+J'ai joué Montauciel[155] à Madrid en société.
+
+_Var. XXXI._
+
+FIGARO.
+
+Je vais me glisser dans la maison. Acceptez une mauvaise retraite chez
+moi; vous y serez plutôt instruit que dans une auberge où l'on peut nous
+remarquer.
+
+LE COMTE.
+
+Tu parles bien.
+
+FIGARO.
+
+Ce n'est rien que cela; vous me verrez agir.
+
+(_Il voit sortir Bartholo, et rentre où est le Comte._)
+
+_Dans le manuscrit, la scène finit là. Ici se place alors la scène
+VIIIe du deuxième acte, formant ainsi dans le manuscrit la scène
+VIe du premier, avec des variantes qu'on trouvera indiquées plus
+loin._
+
+_Var. XXXII._
+
+Demain, il épouse Rosine, et je suis découvert.
+
+_Var. XXXIII._
+
+Allons, qu'un vil effroi ne rende pas mes forces inutiles; l'audace de
+lutter contre les obstacles est la vertu qui les fait surmonter.
+
+FIGARO.
+
+Bravo! la maxime d'Horace!
+
+LE COMTE.
+
+Elle écoute sûrement derrière la jalousie.
+
+_Var. XXXIV._
+
+ Vous l'ordonnez, je me ferai connaître.
+ Plus inconnu, je pouvais admirer...
+
+_Var. XXXV._
+
+ Je suis Lindor, le Tage m'a vu naître;
+ Mes vœux sont ceux d'un timide écolier:
+ Que n'ai-je, hélas! d'un brillant chevalier
+ A vous offrir la main et le bien-être!...
+
+_Var. XXXVI._
+
+Rien ne m'apprend que l'on m'ait entendu. Si je recommençais?
+
+_Var. XXXVII._
+
+Ah, c'en est fait! je suis à ma Rosine. (_Il baise la lettre._)
+
+_Var. XXXVIII._
+
+Vous, Monseigneur, l'habit de guerre et le billet de logement! Je vous
+rejoins dans ma boutique...
+
+_Var. XXXIX._
+
+Il y a tant de méchantes gens!
+
+_Var. XL._
+
+Si mon tuteur rentrait, je ne pourrais plus savoir...
+
+_Var. XLI._
+
+Il brûle de venir vous apprendre lui-même...
+
+ROSINE.
+
+Qu'il s'en garde bien, il perdrait tout!
+
+FIGARO.
+
+Ne craignez rien, je viens de vous débarrasser de tous vos surveillants
+jusqu'à demain.
+
+ROSINE.
+
+Je ne lui défends pas de m'aimer, mais qu'il ne fasse aucune
+imprudence!...
+
+FIGARO.
+
+Si vous le lui ordonniez par un mot de lettre?
+
+_Var. XLII._
+
+_Dans le manuscrit la scène finit ainsi:_
+
+ROSINE.
+
+Allez, mon cher Figaro, et prenez bien garde en sortant.
+
+_Var. XLIII._
+
+ROSINE _va à la fenêtre_.
+
+Il est passé... voyons ce qu'on m'écrit; ah! j'entends mon tuteur;
+serrons la lettre et reprenons mon ouvrage.
+
+_Var. XLIV._
+
+Il a donné des pilules à l'Éveillé.
+
+_Var. XLV._
+
+Oh! le rusé vieillard!
+
+_Var. XLVI._
+
+ROSINE.
+
+Examinez encore si la cheminée n'a pas trop d'ouverture en haut.
+
+BARTOLO.
+
+Vous avez raison, je l'avais oublié.
+
+ROSINE.
+
+Voyez si l'on ne pourrait pas glisser un billet par-dessous la porte.
+
+BARTOLO.
+
+Il n'y aurait point de mal quelles traînassent toutes sur les planchers;
+on cherche souvent d'où vient un rhumatisme... Vous riez?
+
+ROSINE.
+
+D'honneur! qui nous entendrait croirait que tout ceci n'est qu'un
+badinage!...
+
+_Var. XLVII._
+
+Je l'ai vu un moment. (_A part._) Il l'apprendrait d'ailleurs.
+
+_Var. XLVIII._
+
+BARTOLO.
+
+Dorénavant, Madame, quand j'irai par la ville ne trouvez pas mauvais que
+je vous enferme sous clef.
+
+_Var. XLIX._
+
+L'ÉVEILLÉ, _criant_.
+
+La Jeunesse!... la Jeunesse!... Aye! aye!
+
+_Var. L._
+
+BARTOLO, _le frappant_.
+
+Tiens, avec ton Monsieur Figaro!
+
+L'ÉVEILLÉ, _faisant un saut de frayeur_.
+
+Ah! bon Dieu!...
+
+_Var. LI._
+
+De la justice... il me répond!... C'est bon entre vous, misérables, la
+justice; je vous paie pour que vous me serviez, mais je suis votre
+maître pour avoir raison, toujours raison!
+
+_Var. LII._
+
+ROSINE.
+
+Allez vous coucher, mes enfants, vous en avez besoin!
+
+BARTOLO.
+
+Sans doute, signora, protégez-les contre moi! Ils ne sont pas assez
+insolents!
+
+_Var. LIII._
+
+Cette fameuse tirade «de la Calomnie» ne se trouve pas dans le manuscrit
+de la Comédie française.
+
+_Var. LIV._
+
+...Sont des disonnances qu'on doit sauver par la consonnance de l'or.
+
+_Var. LV._
+
+C'est ce que nous verrons, lorsque je vais vous confronter avec un
+témoin irréprochable[156] et tout prêt à déposer contre vous.
+
+ROSINE, _un peu troublée_.
+
+(_A part._) J'étais seule... (_Haut._) Qu'il paraisse donc ce témoin; je
+suis curieuse de le voir.
+
+_Var. LVI._
+
+ROSINE, _se retournant et se mordant le doigt_.
+
+_Var. LVII._
+
+Je tiens la réponse à votre lettre.
+
+_Var. LVIII._
+
+Voici d'après le manuscrit le signalement dans son entier:
+
+ AIR: _Ici sont venus en personne_.
+
+ Le chef branlant, la tête chauve,
+ Les yeux vairons, le regard fauve,
+ L'air farouche d'un Algonquin[157],
+ La taille lourde et déjetée,
+ L'épaule droite surmontée,
+ Le teint grenu d'un maroquin,
+ Le nez fait comme un baldaquin,
+ La jambe pote[158] et circonflexe,
+ Le ton bourru, la voix perplexe,
+ Tous les appétits destructeurs,
+ Enfin la perle des Docteurs[159].
+
+_Var. LIX._
+
+BARTOLO, _s'échauffant_.
+
+Chez un confrère?...
+
+LE COMTE.
+
+De la douceur, docteur Porc-à-l'auge!
+
+_Var. LX._
+
+Ah docteur Pot-à-l'eau!
+
+_Var. LXI._
+
+Eh bien, avec les vôtres il n'y avait qu'à vous laisser encore traiter
+les nôtres; la cavalerie du roi aurait été bientôt troussée!...
+
+_Var. LXII._
+
+...Moi poli et vous jolie sont deux qualités qui vont fort bien.
+
+_Var. LXIII._
+
+Je crains seulement que vous ne m'entendiez pas bien; je ne parle pas
+tout à fait comme je le voudrais.
+
+BARTOLO.
+
+On le voit de reste.
+
+_Var. LXIV._
+
+...Que par ma place de médecin des hopitaux...
+
+_Var. LXV._
+
+Comment nous retourner?
+
+_Var. LXVI._
+
+Décamper! Ce mot exact à l'armée se prend toujours en mauvaise part dans
+les villes... Montrez-moi le brevet de votre place.
+
+_Var. LXVII._
+
+Nous quitter, après tout ce que j'ai fait!
+
+ROSINE.
+
+Il le faut!
+
+_Var. LXVIII._
+
+LE COMTE _veut lui baiser la main; elle la retire_.
+
+BARTOLO.
+
+Passez toujours de ce côté-là...
+
+LE COMTE.
+
+Ah vous êtes un peu... là... ce qu'on appelle méfiant. (_Il chante._)
+
+ AIR: _M. l'Archevêque de Paris est grand solitaire_.
+
+ Quand je rencontre en belle humeur
+ Quelque Dondon jolie,
+ J'ly fais des es...
+ J'ly fais des es...
+ J'ly fais des espiégleries,
+ Docteur,
+ Sans en avoir envie.
+
+Seulement pour rire un moment!...
+
+BARTOLO _lit_.
+
+Charles, par la grâce de Dieu, roi d'Espagne, em... em... ah!... sur les
+bons et fidèles témoignages qui nous ont été rendus de la personne de
+Claude Blaise Guignolet Bartholo, de ses sens, capacités... (_Ils se
+font des signes pendant ce temps._) Vous n'écoutez pas?
+
+_Var. LXIX._
+
+Quelle insolence!...
+
+LE COMTE.
+
+Hé! je m'en rapporte... on ne loge pas de soldats ici... Bonsoir!...
+
+_Var. LXX_.
+
+BARTOLO.
+
+Rosine et moi, nous sommes les ennemis; allez mettre ailleurs l'armée en
+présence.
+
+_Var. LXXI._
+
+Vous mériteriez que je le remisse à votre mari pour vous punir de
+m'avoir refusé votre main à baiser.
+
+_Var. LXXII._
+
+(_Le Comte baise la main de Rosine._)
+
+BARTOLO.
+
+Comment donc, vous lui baisez la main? Sortez d'ici, et je vais à
+l'instant me plaindre à votre capitaine!
+
+LE COMTE.
+
+A l'instant? à mon capitaine? Supérieurement bien vu, docteur. Et
+aussitôt que mon capitaine l'apprendra, soyez sûr qu'il va me rabattre
+ce baiser-là sur ma paye.
+
+_Var. LXXIII._
+
+ROSINE.
+
+Vous ne me frapperez pas peut-être?
+
+BARTOLO.
+
+Je l'aurai de force ou de gré!...
+
+_Var. LXXIV._
+
+ROSINE.
+
+Mon sang bouillonne, une chaleur horrible...
+
+(_Elle tire son mouchoir de sa poche, elle dénoue le ruban de sa pièce
+d'estomac, la lettre tombe._)
+
+_Var. LXXV._
+
+Le pouls est pourtant assez égal. (_A part._) Sans mes lunettes, je n'y
+vois que du noir et du blanc... Les voici.
+
+_Var. LXXVI._
+
+Il sent son tort, je le tiens à mon tour.
+
+_Var. LXXVII._
+
+Par amitié.
+
+ROSINE.
+
+Vous ne méritez pas le moindre sentiment.
+
+_Var. LXXVIII._
+
+(_Elle lit._) «...Une querelle ouverte avec votre tuteur, et si quelque
+chose dérangeait le projet que vous venez de lire, _je vous demande en
+grâce une conversation cette nuit à travers votre jalousie_.» Hélas! j'y
+consens, mais comment le lui faire savoir?
+
+_Var. LXXIX._
+
+Monsieur, permettez...
+
+BARTOLO.
+
+Quoi permettre? (_A part._) Cet homme m'est suspect. (_Haut._) Si vous
+ne voulez pas absolument que j'y aille, que demandez-vous ici?
+
+_Var. LXXX._
+
+Vous vous moquez! J'espère avant peu vous convaincre que personne ne
+désire autant que moi le mariage de la Signora.
+
+BARTOLO.
+
+Comment vous marquer ma reconnaissance?
+
+_Var. LXXXI._
+
+BARTOLO.
+
+C'est ce dont il m'avait flatté ce matin.
+
+LE COMTE.
+
+Vous voyez si j'impose. Le déménagement du Comte nous dérobe sa marche,
+il faut se presser.
+
+BARTOLO.
+
+Vous avez raison.
+
+LE COMTE.
+
+Mon avis est que nous venions demain bien accompagnés.
+
+_Var. LXXXII._
+
+Attendez, vous êtes son élève?
+
+LE COMTE.
+
+C'est... c'est le nom que j'ai pris pour m'introduire ici.
+
+BARTOLO.
+
+Par conséquent, musicien.
+
+_Var. LXXXIII._
+
+Plutôt deux pour vous plaire.
+
+_Var. LXXXIV._
+
+Je vais enfin voir ma Rosine; contiens-toi, mon cœur! Ne va pas
+m'exposer à ton tour... Ingrate Rosine, ton amant est près de toi et
+ton cœur ne te dit rien... La voici; craignons de lui causer trop de
+surprise en nous montrant tout d'abord.
+
+_Var. LXXXV._
+
+Un siége! un siége!
+
+_Var. LXXXVI._
+
+Je vais te chercher un verre d'eau.
+
+LE COMTE, _pendant qu'il va chercher un verre d'eau_.
+
+Ah! Rosine.
+
+ROSINE.
+
+J'ai fait ce que vous m'avez prescrit; comment revenir actuellement?
+
+_Var. LXXXVII._
+
+BARTOLO _apporte un verre d'eau_.
+
+Tiens, mignonette, bois ceci.
+
+_Var. LXXXVIII._
+
+Commençons donc. (_A Bartholo._) Ah! monsieur, donnez-moi le papier qui
+est là-dedans sur mon clavecin. (_Bartholo sort et revient aussitôt._)
+
+BARTOLO.
+
+Seigneur Alonzo, vous-êtes plus au faite de ces choses que moi. (_Le
+Comte sort._)
+
+
+SCÈNE V.
+
+BARTHOLO, ROSINE.
+
+ROSINE.
+
+Mon Dieu! prenez bien garde que vos émissaires mêmes ne restent une
+minute avec moi.
+
+BARTOLO.
+
+Où vas-tu chercher de pareilles idées? Je t'assure ma petite...
+
+
+SCÈNE VI.
+
+LES MÊMES, LE COMTE, _rentrant_.
+
+LE COMTE.
+
+Il n'y avait que celui-là sur le pupitre. Est-ce celui que vous
+demandez, madame?
+
+ROSINE.
+
+Précisément, seigneur don?...
+
+LE COMTE.
+
+Alonzo, pour vous servir.
+
+ROSINE.
+
+Oui, Alonzo; pardon, je ne l'oublierai plus.
+
+_Var. LXXXIX._
+
+FIGARO, _à part_.
+
+Qu'est ceci? l'amant danse et rit avec le tuteur! Il en sait plus que je
+ne croyais.
+
+BARTOLO, _apercevant Figaro_.
+
+Eh, entrez donc, Monsieur le Barbier; entrez!...
+
+FIGARO _salue_.
+
+Monsieur! (_A part au Comte._) Bravo, Monseigneur!
+
+_Var. XC._
+
+FIGARO _fait des signaux de la main par derrière au Comte_.
+
+Ah bien, tenez, Messieurs, puisque nous sommes sur ce chapitre, je vous
+dirai la réponse que je faisais faire à un homme de ma profession sur
+pareille apostrophe dans un opéra-comique de ma façon qui n'a eu qu'un
+quart de chute à Madrid.
+
+LE COMTE.
+
+Qu'entendez-vous par un quart de chute?
+
+FIGARO, _faisant des signaux de la main au Comte_.
+
+Monsieur, c'est que je n'ai tombé que devant le sénat comique du
+_scenario_; ils m'ont épargné la chute entière en refusant de me jouer.
+Ah! si j'avais là mon musicien, mon chanteur, mon orquestre (_sic_), mes
+cors de chasse, mon fifre et mes timballes, car je ne puis chanter à
+moins d'un train du diable à mes trousses. N'importe, je vais vous lire
+le morceau. (_Il tire un grand papier au dos duquel sont écrits en gros
+caractères ces mots_: DEMANDEZ TOUT BAS OÙ L SERRE LA CLEF DE LA
+JALOUSIE, _et pendant qu'il débite l'ariette, il tient le papier de
+façon que le public et le Comte puissent lire le verso_.) C'est une
+ariette de bravoure majestueuse:
+
+ J'aime mieux être un bon Barbier,
+ Traînant ma poudreuse mantille;
+ Tout bon auteur de son métier
+ Est souvent forcé de piller,
+ Grapiller,
+ Houspiller...
+
+Un grand coup d'orquestre! Brouuuum!
+
+ Il vous pille
+ Chez ses devanciers les Auteurs;
+
+Turelu, turelu; les flûtes: Brouuum!...
+
+ Il grapille,
+ Dans la Bourse des Amateurs.
+
+Tirelan, tirelan tam, tam; les haut bois!
+
+ Il houspille,
+ Hélas! à regret le public
+ Quand il le rassemble en pic-nic (_sic_)
+ Pour écouter sa triste affaire...
+
+Ah! que c'est bien dit: «Sa triste affaire!» Ici vous entendez,
+Messieurs: _public_, _pic-nic_. Pou, pou, pou, les bassons, reprise
+vivement; gros violons, moyens violons, petits violons, cors,
+cornillons, cornets, tambours, tambourins, quintons, flutais,
+flageolets, galoubets et autres siffleurs de même farine. Sa triste
+affaire, avons nous dit...
+
+_Reprise_:
+
+ D'abord il a fallu la faire,
+ Souvent ensuite la défaire,
+ Au gré des acteurs la refaire,
+ En en parlant n'oser surfaire,
+ Presque toujours se contrefaire,
+ Et n'obtenir pour tout salaire
+ Que les brouhahas du parterre,
+ La critique du monde entier;
+ Enfin, pour coup de pied dernier,
+ La ruade folliculaire.
+ Ah! quel triste, quel sot métier,
+ J'aime mieux être un bon Barbier (_bis_),
+ un bon Barbier,
+ bier,
+ bier.
+
+BARTOLO.
+
+Assurément, voilà une belle poussée!
+
+LE COMTE, _bas à Rosine_.
+
+Vous avez lu le papier?
+
+ROSINE, _bas_.
+
+Oui, à sa ceinture.
+
+FIGARO.
+
+Une telle ariette n'avoir pas été exécutée! Y eut-il jamais un pareil
+revers! (_Il montre au Comte le dos du papier._)
+
+LE COMTE.
+
+Je conçois qu'on s'en occupe. Seriez-vous par hasard celui qu'on nomme
+ici le Barbier de Séville par excellence?
+
+FIGARO.
+
+Monsieur, Excellence vous-même!
+
+LE COMTE.
+
+Auteur d'un couplet mis au bas du portrait d'une très-belle dame
+habillée en sous-tourière?...
+
+FIGARO, _cherchant à comprendre_.
+
+Il se peut, Monsieur.
+
+LE COMTE, _à Bartholo_.
+
+Les vers ne sont pas mal faits, quoique sur un air commun. Voici le
+couplet. (_A part._) Moi qui allais chanter! _Il débite_:
+
+ Pour irriter nos désirs,
+ Sœur Vénus dessous la bure
+ Tient la clef de nos plaisirs.
+
+FIGARO.
+
+Turelure!
+
+LE COMTE.
+
+Attachée à sa ceinture.
+
+FIGARO.
+
+Robin Turelure, relure[160]...
+
+ROSINE.
+
+Il est très-joli.
+
+BARTOLO.
+
+Plein de sel et de délicatesse...
+
+FIGARO.
+
+Il n'est pas de moi; j'en connais l'auteur. Charmant! Vénus, sa
+ceinture, la clef... moi je vois le trousseau! Charmant! un pareil
+ouvrage n'est pas facile à faire!...
+
+BARTOLO.
+
+Non, je vous assure. Voilà comme j'aime une chanson, où l'on détourne
+agréablement... (_A Figaro, qui tient le papier de son ariette à moitié
+roulé._) Qu'est-ce qu'il y a donc d'imprimé derrière votre papier?
+
+LE COMTE, _à part_.
+
+O étourdi!
+
+ROSINE, _à part_.
+
+Tout est perdu!
+
+FIGARO, _roulant vite le papier_.
+
+Monsieur, c'est une affiche de spectacle sur le verso de laquelle nous
+autres pauvres poëtes...
+
+BARTOLO.
+
+..._De la jalousie_... j'ai lu.
+
+FIGARO.
+
+_Le Danger de la jalousie_, voilà ce que c'est.
+
+BARTOLO _veut prendre le papier_.
+
+Les journaux n'en ont pas parlé?
+
+FIGARO, _serrant le papier_.
+
+N'en ont pas parlé... Eh, mon Dieu, Monsieur, si les journaux n'étaient
+pas une forte branche de commerce, et qui fait fleurir les manufactures
+d'encre et de papier marbré, les journaliers feraient peut-être aussi
+bien...
+
+BARTOLO.
+
+Les journaliers?... Cet homme veut écrire, et ne sait pas seulement
+parler sa langue. Enfin, quel sujet vous amenait ici, journalier?
+
+_Var. XCI._
+
+FIGARO, _au Comte_.
+
+...Que les brouhahas du parterre! un morceau superbe en vérité, ce n'est
+pas pour me vanter.
+
+BARTOLO.
+
+En voilà assez!...
+
+_Var. XCII._
+
+Pourquoi donc chez moi?
+
+BARTOLO.
+
+Pour ne pas perdre un instant le plaisir de t'entendre, mon minet!...
+
+_Var. XCIII._
+
+BARTOLO, _rentrant_.
+
+Venez avec moi, seigneur Alonzo; si ce malheureux s'est blessé, je ne
+serai pas assez fort tout seul.
+
+ROSINE, _restée seule_.
+
+Nous avons beau faire, il prévoit et devine tout; je n'ai jamais aussi
+vivement senti le malheur de ma situation.
+
+_Var. XCIV._
+
+Mon coquemar[161] et mon beau bassin d'argent sont dans un joli état!
+
+FIGARO.
+
+Que diriez-vous donc, si l'on vous enlevait votre bien ou votre
+femme?...
+
+BARTOLO _se retourne_.
+
+Ma femme!...
+
+_Var. XCV._
+
+LE COMTE, _haut_.
+
+Avez-vous craint que je ne misse pas assez de zèle pour votre écolière?
+Certes, c'est en montrer beaucoup.....
+
+_Var. XCVI._
+
+BARTOLO.
+
+Dom Bazile, je vous trouve ce soir un air tout à fait extraordinaire.
+
+DOM BAZILE.
+
+Quel _Demonio_! on l'aurait à moins.
+
+_Var. XCVII._
+
+Si je ne me pique pas d'un aussi grand talent pour montrer que vous, mes
+façons de me faire entendre au moins vous sont connues.
+
+_Var. XCVIII._
+
+BAZILE, _en s'en allant_.
+
+Diable emporte, si j'y comprends rien! Sans cette bourse, je croirais
+qu'ils se sont donné le mot pour rire à mes dépens; ma foi, qu'ils
+s'entendent s'ils peuvent, voici qui me met la conscience en repos sur
+tous les points!
+
+_Var. XCIX._
+
+ROSINE.
+
+Qui peut vous troubler à ce point?
+
+BARTOLO.
+
+Avez-vous bien l'audace de me parler?
+
+LE COMTE.
+
+Monsieur, expliquez-vous.
+
+BARTOLO.
+
+Que je m'explique, traître?... C'est donc pour ce bel emploi que tu t'es
+introduit dans ma maison?
+
+_Var. C._
+
+...Peut-être, en ce moment, aux pieds d'une autre femme!...
+
+_Var. CI._
+
+
+SCÈNE III.
+
+BARTOLO, _seul, les grosses clefs à la main_.
+
+Voyons si tout est bien fermé dans l'intérieur. Pour la porte de la rue,
+j'en réponds actuellement. Quel temps! quel orage!... Elle est couchée,
+tous les gens malades... et je suis seul! Voilà la sueur froide qui me
+prend... Qui va là?... Ce n'est rien; il suffit d'une mauvaise
+conscience pour troubler la meilleure tête. Il faut pourtant l'éveiller;
+elle va s'effrayer de mon apparition.
+
+ (_Il frappe._)
+
+ROSINE, _en dedans_.
+
+Qu'est-ce?
+
+BARTOLO.
+
+Rosine!... ouvrez, c'est moi.
+
+ROSINE.
+
+Je vais me coucher.
+
+_Var. CII._
+
+Asseyez-vous!
+
+ROSINE.
+
+Je ne veux pas m'asseoir.
+
+_Var. CIII._
+
+Mais pressez la cérémonie.
+
+BARTOLO.
+
+Je vais tout disposer pour demain.
+
+ROSINE, _effrayée_.
+
+Demain?...
+
+BARTOLO.
+
+Si tu veux, on peut avancer l'instant?
+
+ROSINE.
+
+Le plutôt sera le mieux.
+
+_Var. CIV._
+
+...Enferme-toi dans ma chambre, je vais m'envelopper d'un manteau...
+sitôt qu'il sera remonté dans ce salon, j'enlève l'échelle et vais
+chercher main-forte. Enfermé chez moi et arrêté comme voleur.....
+
+_Var. CV._
+
+Ce n'est que le vil agent d'un grand Seigneur corrompu.
+
+_Var. CVI._
+
+Cruelles!... avec ce mot qui flatte leur orgueil, un amant les mène
+toujours plus loin qu'elles ne veulent!...
+
+_Var. CVII._
+
+FIGARO.
+
+En effet, il s'en est peu fallu que nous n'ayons été entraînés par
+l'inondation que la pluie et les ravins amènent de toutes parts; mais,
+nouveau Léandre, il a conjuré les éléments. (_Il récite avec emphase_:)
+
+ Il dit aux torrents, à l'orage,
+ Je suis attendu par l'amour,
+ S'il faut périr en ce passage,
+ Gardons la mort pour mon retour!
+
+LE COMTE.
+
+Ainsi, ma belle Rosine, laissons là mes dangers, parlons de ceux que
+vous courez en ce logis.
+
+_Var. CVIII._
+
+...C'est l'aveu que j'attendais pour te détester.
+
+_Var. CIX._
+
+Par ma foi, Monseigneur, la chimère que vous poursuivez, la voilà
+réalisée.
+
+_Var. CX._
+
+Tous mes gens cachés autour de ce logis vont accourir au moindre signal.
+
+_Var. CXI._
+
+Voilà bien une autre musique!
+
+_Var. CXII._
+
+Argument sans réplique!...
+
+_Var. CXIII._
+
+(_Dans le manuscrit, la scène finit ainsi_:)
+
+FIGARO, _pendant qu'on signe_.
+
+L'ami Bazile! à votre manière de raisonner, à vos façons de conclure, si
+mon père eut fait le voyage d'Italie, je croirais ma foi que nous sommes
+un peu parents.
+
+DOM BAZILE.
+
+Monsieur Figaro, ce voyage d'Italie, il n'est pas du tout nécessaire
+pour que cela soit, parce que mon père, il a fait plusieurs fois celui
+d'Espagne.
+
+FIGARO.
+
+Oui? Dans ce cas nous devons partager comme frères tout ce que vous avez
+reçu dans cette journée.
+
+DOM BAZILE.
+
+Je ne sais pas bien l'usage ici, mais chez nous, Monsieur Figaro, pour
+succéder ensemblement, il faut prouver sa filiation maternelle; l'autre
+il ne suffit pas chez nous; je dis chez nous... (_Il met la bourse dans
+sa poche._)
+
+LE COMTE.
+
+Crains-tu, Figaro, que ma générosité ne reste au-dessous d'un service de
+cette importance? Laisse là ces misères, je te fais mon secrétaire avec
+mille piastres d'appointements.
+
+DOM BAZILE.
+
+Alors, mon frère, je suis très-content d'agir avec vous, s'il vous
+convient, selon la coutume espagnole.
+
+FIGARO _l'embrasse en riant_.
+
+Ah friandas! il ne faut que vous en montrer!...
+
+_Var. CXIV._
+
+Rosine avec eux! Nous arrivons fort à propos.
+
+_Var. CXV._
+
+LE COMTE.
+
+Seigneur Bartholo, tout ce bruit est désormais inutile; le notaire vient
+de nous faire signer un contrat de mariage en bonne forme, à la signora
+Rosine et à moi comte Almaviva.
+
+_Var. CXVI._
+
+ROSINE.
+
+Il dit vrai!
+
+FIGARO.
+
+Il dit vrai!
+
+LE NOTAIRE.
+
+Il dit vrai!...
+
+BARTOLO, _furieux_.
+
+Il dit vrai!... Jeune insensée!...
+
+_Var. CXVII._
+
+BARTOLO.
+
+Comment cela s'il vous plaît?
+
+LE COMTE.
+
+En vous appropriant un bien que les lois vous avaient seulement chargé
+de conserver...
+
+BARTOLO.
+
+Pour votre Excellence, peut-être?
+
+LE COMTE.
+
+Non, mais pour que Mademoiselle pût disposer d'elle librement un jour.
+
+BARTOLO.
+
+C'est bien dit «un jour»; mais il n'est pas arrivé.
+
+_Var. CXVIII._
+
+BARTOLO.
+
+L'ordonnance est formelle, et nous verrons!
+
+FIGARO.
+
+Voyez l'ordonnance, et nous emmenons la demoiselle!
+
+BARTOLO.
+
+On prouvera quelle est mal mariée!
+
+FIGARO.
+
+Bien épousée!
+
+BARTOLO.
+
+Que le mariage est nul!
+
+FIGARO.
+
+Que l'époux est de qualité.
+
+BARTOLO.
+
+Nul, de toute nullité!... Je vous ferai sabrer tous par M. Braillard,
+mon avocat.
+
+FIGARO.
+
+Il vous fera perdre encore ce procès-là! Quand ces Messieurs ont passé
+toute une ville au fil de la langue, ils n'ont blessé que le tympan des
+juges.
+
+BARTOLO.
+
+Qui te parle, à toi, maître fripon?
+
+LE COMTE.
+
+Docteur, vous voyez que c'est un mal sans remède.
+
+_Var. CXIX._
+
+Allons seigneur tuteur, faisons-nous justice honnêtement; consentez à
+tout, et je ne vous demande rien de son bien.
+
+BARTOLO.
+
+Eh, vous vous moquez de moi, Monsieur le Comte, avec vos dénouements de
+comédie. Ne s'agit il donc que de venir dans les maisons enlever les
+pupilles et laisser le bien aux tuteurs? Il semble que nous soyons sur
+les planches!
+
+DOM BAZILE.
+
+Ne pouvant avoir la femme, calculez, docteur, que l'argent vous reste,
+et vous verrez que ce n'est pas toute perte.
+
+FIGARO.
+
+Au contraire, pour un homme de son âge, c'est tout gain.
+
+_Var. CXX._
+
+BARTOLO.
+
+Je me rends, parce qu'il est clair qu'elle m'aurait trompé toute sa
+vie.
+
+ROSINE.
+
+Non, monsieur, mais je vous aurais haï jusqu'à la mort.
+
+BARTOLO, _signant_.
+
+Qu'elle est neuve! comme si l'un n'était pas une suite de l'autre!
+
+_Var. CXXI._
+
+LE NOTAIRE.
+
+Et qui me paiera dans le second contrat?
+
+FIGARO.
+
+Le premier dépôt que nous vous mettrons dans les mains.
+
+BARTOLO.
+
+Quel événement! Voilà qui est fini, mais le mal vient toujours de ce
+qu'on ne peut faire tout soi-même.
+
+FIGARO.
+
+C'est précisément le contraire, docteur; car si vous n'aviez pas été
+chercher ces Messieurs vous-même, on n'aurait pas marié Mademoiselle
+pendant ce temps; jusques-là vous vous étiez assez bien conduit.
+
+
+
+
+
+APPENDICES
+
+
+
+
+
+I
+
+PAPIERS DIVERS ET MANUSCRITS INÉDITS DE BEAUMARCHAIS
+
+ACHETÉS A LONDRES.
+
+DEUX LETTRES DE M. ÉD. FOURNIER RELATIVES
+
+A CES PAPIERS.
+
+
+_Nous avons dit, dans la notice qui ouvre ce volume, que le manuscrit
+original du_ Barbier de Séville, _sur lequel nous avons relevé nos
+variantes, fait partie des manuscrits de Beaumarchais achetés à Londres,
+en 1863, pour le compte de la Comédie-Française, par M. Édouard
+Fournier. Nous avons eu communication, aux archives du théâtre, de ces
+précieux manuscrits, qui s'y trouvent réunis, en sept volumes, reliés,
+grand in-8º. Comme il a été très-souvent question, dans les journaux et
+ailleurs, de cette inespérée et précieuse acquisition, faite moyennant
+un prix si restreint et dans des conditions si heureuses, nous avons cru
+devoir raconter au lecteur l'histoire de cet achat et lui donner ensuite
+une idée de son considérable intérêt, par une sorte de catalogue
+détaillé des sept volumes, faisant ainsi passer sous ses yeux, pièce par
+pièce, la collection tout entière._
+
+_Notre confrère et ami M. Édouard Fournier, à qui nous nous sommes tout
+naturellement adressé pour avoir d'authentiques renseignements sur
+cette affaire, nous a communiqué aussitôt deux lettres écrites par lui,
+à l'époque de l'achat, aux journaux_ le Temps _et_ le Figaro _pour
+relever certaines erreurs émises dans ces deux feuilles relativement à
+ladite acquisition. En reproduisant ces deux lettres complétées par
+quelques notes que M. Ed. Fournier a bien voulu, pour nous, y ajouter,
+nous croyons donner l'historique entier de la curieuse et importante
+négociation terminée si heureusement pour les archives de la
+Comédie-Française._
+
+G. D'H.
+
+
+I
+
+_Au Directeur du Journal_ LE TEMPS.
+
+ Paris, le 25 septembre 1863.
+
+ Monsieur,
+
+Permettez-moi de compléter par quelques lignes la nouvelle, très-vraie,
+que vous avez donnée hier sur la découverte de sept volumes _manuscrits_
+de Beaumarchais à Londres.
+
+Il y a quinze jours, me trouvant avec non ami Francisque Michel, chez un
+des libraires de Soho-Square[162] qui s'occupent le plus spécialement de
+livres rares, il nous parla de manuscrits de Beaumarchais conservés chez
+lui depuis quarante ans au moins, et oubliés après une mise en vente
+infructueuse en 1828[163].
+
+On ne les avait retrouvés que la semaine précédente. Je demandai à les
+voir; on me les apporta tout couverts encore de leur poussière, et
+Francisque Michel voulant bien m'en laisser l'examen, je ne tardai pas à
+voir de quel prix était l'important ensemble de renseignements, de
+pièces, de mémoires, de poésies, qui m'était soumis, et ma résolution
+fut aussitôt prise. Je priai le libraire de me dire ce qu'il comptait
+demander de ces sept volumes. Sur sa réponse, plus modeste qu'exagérée,
+je m'empressai d'écrire à M. Édouard Thierry, administrateur de la
+Comédie-Française, pour lui apprendre quelle admirable occasion lui
+était offerte de compléter, sans une trop forte dépense, la collection
+de manuscrits de Beaumarchais conservée à la bibliothèque du théâtre.
+«Vous pourrez vous flatter, lui disais-je après lui avoir énuméré les
+précieuses pièces contenues dans ces volumes, de posséder le lot le plus
+riche et le plus imprévu de l'héritage manuscrit de Beaumarchais.»
+
+M. Édouard Thierry mit à accepter plus de hâte encore, si c'est
+possible, que j'en avais mis à offrir. Il répondit courrier par
+courrier; l'argent demandé était dans sa réponse[164].
+
+Je n'étais plus à Londres. Obligé d'aller à La Haye pour compléter une
+découverte faite sur Corneille au _British-Museum_, j'étais parti le
+lendemain sans manquer de prévenir M. Thierry, et sans oublier surtout
+de l'avertir que Francisque Michel se chargeait de terminer la
+négociation. C'est ce qu'il a fait de la façon la plus intelligente et
+la plus heureuse. A mon retour de Hollande, il y a huit jours, j'ai
+appris que les sept volumes manuscrits appartenaient à la
+Comédie-Française[165].
+
+Voilà, monsieur, toute l'affaire. Quoique ce ne soit qu'une histoire et
+non une fable, je tirerai cette morale: «Il est heureux qu'une fois au
+moins Londres, qui nous a pris tant de richesses de ce genre, nous en
+rende une, et que ce trésor reconquis trouve une si digne place.»
+
+Recevez, etc.
+
+ ÉDOUARD FOURNIER.
+
+
+II
+
+_A M. le Rédacteur en chef du Journal_ LE FIGARO.
+
+
+ Paris, 12 septembre 1866.
+
+ Monsieur,
+
+ On a parlé à plusieurs reprises, dans votre journal, des manuscrits
+ de Beaumarchais qui appartiennent aujourd'hui à la
+ Comédie-Française. Chaque fois on s'est plus ou moins trompé. Soyez
+ donc assez bon pour me permettre de rétablir les faits.
+
+ Le seul point vrai dans tout ce qu'on a dit dernièrement, chez vous
+ ou ailleurs, est celui-ci: les sept volumes manuscrits, et la
+ plupart autographes, ont été acquis pour le compte du
+ Théâtre-Français, à Londres, par mon entremise, pour le prix de 500
+ francs, à l'amiable et non aux enchères. C'est à la librairie de
+ _Soho-Square_, fondée pendant la révolution par l'abbé Dulau, qui
+ se faisait libraire au moment où le comte de Caumont, émigré comme
+ lui, se faisait relieur[166], que l'affaire engagée par hasard, un
+ soir, s'est conclue en moins de deux heures.
+
+ Je ne vous rappellerai pas la circonstance, déjà racontée par moi
+ dans une lettre que je dus écrire peu de temps après, afin de
+ rétablir la vérité, comme dans celle-ci, et qui fut reproduite par
+ un grand nombre de journaux, même de l'étranger. Ceux de Londres
+ s'en émurent surtout, et après un article du _Times_ où l'on
+ mettait pourtant en doute la valeur de la découverte, un amateur
+ anglais se présenta, qui offrit au libraire, entre les mains duquel
+ le dépôt se trouvait encore, une somme de mille livres sterling
+ (25,000 francs)[167].
+
+ On dira c'est trop; je répondrai que ce n'est pas assez. Le
+ précieux recueil, si on le dépeçait pour le vendre au détail,
+ suivant l'usage du jour, produirait davantage. J'y connais telles
+ lettres autographes, comme celle par exemple que Beaumarchais
+ écrivit à M. Lenoir, lieutenant de police, pour obtenir la
+ représentation du _Mariage de Figaro_, qui, mise aux enchères, ne
+ monterait pas à moins de 1,000 francs. Elle a vingt pages in-folio;
+ on n'y trouve pas seulement la pensée de l'homme, mais le lutteur
+ même par l'ardeur fiévreuse de l'écriture hâtée, brûlante, et où
+ l'idée flambe, pour ainsi dire, dans son premier, dans son vrai
+ foyer.
+
+ J'aurais pu fort bien, quoique homme de lettres, acquérir pour mon
+ compte ce précieux ensemble de documents. Je fus arrêté non par le
+ prix si minime, mais par l'importance de la chose même. Je me dis
+ que de tels dépôts ne doivent être remis qu'à des établissements
+ immuables, et non rester aux mains de particuliers, après lesquels,
+ quoi qu'ils fassent, le morcellement, le dépècement dont je vous
+ parlais, sont toujours possibles. Je pensai un instant à la
+ Bibliothèque impériale, mais le temps pressait, et il en faut
+ beaucoup à ses défiances pour qu'elle se décide, ainsi que j'en
+ jugeai à ce moment même pour une admirable lettre de Rabelais, en
+ grec et en latin, que je lui fis proposer par l'entremise du
+ ministre, et qu'elle mit trois mois... à refuser. La seule
+ bibliothèque à laquelle je devais songer, même avant celle-là, car
+ les manuscrits de Beaumarchais devaient s'y retrouver en famille,
+ était la bibliothèque du Théâtre-Français. Quand l'idée m'en fut
+ venue, je n'en voulus pas d'autres[168].
+
+ J'écrivis à Édouard Thierry, dont je connaissais l'obligeante
+ confiance en mes recherches, même en mes trouvailles; je lui dis en
+ quelques lignes le _menu_ du trésor, mes craintes d'être devancé,
+ etc... Courrier par courrier la somme fut envoyée et l'affaire
+ faite. J'étais moi-même déjà parti pour la Hollande; quand je
+ revins à Paris, j'appris l'heureuse conclusion: les manuscrits de
+ Beaumarchais étaient rentrés dans sa maison, sans crainte d'être
+ jamais dispersés et de retourner en détail à Londres, où je sais
+ qu'on les regrette fort du côté du _British-Museum_. C'est tout ce
+ que je voulais; j'ajouterai qu'Édouard Thierry me combla quand il
+ me dit qu'on n'avait jamais fait un si beau présent à la
+ Comédie-Française[169].
+
+ J'aurais maintenant tout un chapitre à écrire sur l'ensemble même
+ de l'acquisition. Deux mots vous suffiront. Lorsque j'en essayai le
+ dépouillement, je pensai qu'une semaine, c'est-à-dire un jour par
+ volume, serait tout au plus nécessaire; il m'a fallu tout ce
+ temps-là pour le premier volume seul, qui contient les chansons,
+ les pièces fugitives, les lettres, etc. Dans les autres se
+ trouvent, à l'état de premier jet, le _Barbier de Séville_, dont
+ j'avais déjà saisi le plan fait sur une feuille volante, à un
+ moment où ce ne devait être qu'une sorte d'opérette folle pour une
+ fête du château d'Étiolles; puis _la Mère coupable_, revue,
+ annotée, presque refaite; sept ou huit _parades_ comme on les
+ aimait alors, c'est-à-dire au très-gros sel, pour ne pas dire au
+ gros poivre; des correspondances sans fin, politiques surtout: ce
+ Beaumarchais avait pour manie de faire croire qu'il était un homme
+ d'État s'amusant à être auteur; des mémoires de toutes sortes,
+ entre autres un très-curieux sur l'Espagne, fait pour M. de
+ Maurepas[170]; le détail complet d'une négociation entreprise avec
+ la chevalière d'Éon[171], des pétitions, des réclamations, des
+ pièces innombrables, comme les affaires mêmes dont s'occupait
+ Beaumarchais, et qui sont là toutes plus ou moins représentées.
+
+ L'homme politique s'y trouve plus que l'homme littéraire, et vous
+ le comprendrez aisément. Il fut inquiété sous la Terreur; on
+ envahit même sa maison, qui faillit être pillée. Il craignit une
+ seconde visite populaire et partit pour Londres, emportant ses
+ papiers, qui établissaient ses rapports avec l'ancien régime,
+ ministres ou grands seigneurs, et qui pouvaient être contre lui
+ autant d'actes d'accusation. Quand tout fut en sûreté chez Dulau,
+ le libraire de confiance des émigrés, il revint à Paris, avec
+ l'espoir d'aller reprendre plus tard, en un temps plus calme, ce
+ qu'il laissait à Londres. Il mourut trop tôt; ses papiers ne sont
+ revenus que lorsque j'eus le bonheur de les retrouver chez le
+ successeur du libraire où il les avait mis en dépôt.
+
+ Dans le nombre est un drame, _l'Ami de la maison_, dont on a
+ beaucoup parlé et qui serait tout à fait d'à-propos pour faire
+ concurrence à ceux qui courent. On le jouerait donc s'il était
+ jouable. C'est une œuvre de jeunesse, pleine de feu sous un amas
+ de cendres! Jamais Beaumarchais, qui avait le don de faire et de
+ refaire sans pourtant se refroidir, ne s'est moins nettement dégagé
+ de lui-même. La pièce n'est qu'un fourré inextricable, avec des
+ feux follets et des vers luisants. Au premier acte, le mari raconte
+ d'une haleine, en quatorze pages, ce qu'il appelle admirablement du
+ reste, «le roman de sa bonhomie.» Près de ce monologue, celui de
+ Figaro n'est qu'un monosyllabe.
+
+ Recevez, etc.
+
+ ÉDOUARD FOURNIER.
+
+
+
+
+II
+
+NOMENCLATURE DES PIÈCES COMPRISES DANS LES SEPT VOLUMES
+
+DE MANUSCRITS ACHETÉS A LONDRES.
+
+
+TOME Ier.--[_OE]uvres diverses._
+
+1º Plusieurs chansons; apologues, poésies, vers au chevalier de Conti et
+à d'autres personnages, etc...
+
+
+2º Chanson de table.
+
+En voici le premier couplet:
+
+ Versons, versons à grands flots
+ Le doux jus de la treille:
+ L'on ne trouve les bons mots
+ Qu'au fond d'une bouteille
+ Dans tout festin
+ C'est le bon vin,
+ Chers amis, qui fait dire
+ Le petit mot (_bis_) pour rire!
+
+3º Stances à diverses personnes.
+
+4º Vers à Mme du Deffant, à la duchesse de Choiseul, à Mme Necker,
+au roi de Prusse, etc....
+
+5º Fragments d'une épître.
+
+6º Bouquet à Mme X....., femme charmante qui porte le nom
+d'Antoinette et vient d'accoucher de deux enfants.
+
+7º _Les Délices de Plaisance_, vers.
+
+8º _La Naissance de Vénus_, strophes:
+
+ L'onde roule et s'enfuit;
+ C'est Vénus qui paraît, l'univers se colore!
+ L'éclat qui la suit
+ Plus brillant que l'aurore,
+ Dissipe la nuit.
+
+9º Poésies diverses.
+
+10º Cantique, avec musique.
+
+11º Un recueil de pièces de tous genres, relatives à Beaumarchais, sous
+ce titre général: _Poésies qui lui sont adressées_.
+
+12º Partie théâtrale, comprenant:
+
+A. _Colin et Colette_, scène en un acte, en prose, à quatre personnages:
+Thibaut, Colin, Mathurine et Colette;
+
+B. _Les Bottes de sept lieues_, parade en un acte, en prose, avec les
+cinq personnages traditionnels de la farce italienne: Gilles, Cassandre,
+Léandre, Arlequin et Isabelle (avec couplets et musique);
+
+C. _Les Députés de la Halle et du Gros-Caillou_, scène en prose de
+poissardes et de maîtres pêcheurs, avec quatre personnages: la mère
+Fanchette, la mère Chaplu, Cadet Heustache et Jérôme. Cette petite
+pièce, en langue vulgaire de la halle, a été composée avec musique et
+couplets.
+
+_Ces diverses parades ne sont pas toutes de Beaumarchais, non plus que
+celles indiquées plus loin au tome V. Quelques-unes sont bien de lui en
+effet, et même parfois écrites de sa main; d'autres au contraire sont
+attribuées à sa sœur Julie, qui était, après l'auteur du_ Barbier,
+_la plus lettrée de sa famille_[172].
+
+13º Une lettre en prose, relative à son théâtre, adressée «aux auteurs
+du Journal».
+
+14º Une lettre relative au _Mariage de Figaro_, adressée «aux auteur du
+Journal de Paris» et datée du 2 mars 1785.
+
+15º Une autre longue lettre, surchargée et raturée et des plus
+détaillées sur son théâtre, jusques et y compris _le Mariage de Figaro_.
+Cette lettre, retouchée et refondue, deviendra la préface de _la Folle
+journée_.
+
+16º Une petite note très-curieuse contenant des observations critiques
+relatives à diverses scènes du _Barbier_, opéra-comique[173].
+
+17º Une lettre «aux auteurs du Journal» relative à _la Mère coupable_,
+datée du 16 juin 1795, et signée simplement _Beaumarchais_, sans
+particule;
+
+Elle se termine ainsi: «Si vous n'aimez pas à pleurer, ah! cherchez un
+autre spectacle; nous n'avons rien à celui-ci que des larmes à vous
+offrir!»
+
+18º Lettre aux rédacteurs de la Chronique, relativement au _Mariage de
+Figaro_.
+
+
+TOME II.--_Å’uvres diverses._
+
+1º Mémoire justificatif «au roy» relatif au _Mariage de Figaro_, avec
+signature.
+
+2º Pièces relatives à ses travaux dramatiques.
+
+3º Trois pièces imprimées:
+
+A. Avis sur les éditions des œuvres de Voltaire, avec les caractères
+de Baskerville;
+
+B. Dialogue entre un père de famille et un vicaire de Paris, le jour
+qu'on lui a demandé sa fille en mariage;
+
+C. Pétition de Pierre-Augustin-Caron Beaumarchais, à la Convention
+nationale, relative au décret d'accusation rendu contre lui dans la
+séance du 28 novembre 1792.
+
+4º Une page sur _la Folle Journée_.
+
+5º Une page relative à diverses affaires.
+
+6º Pièce au sujet du procès avec Kornman.
+
+7º Pièce relative à l'opéra de _Tarare_.
+
+8º Plusieurs pièces, badinages, vers: «Mes réflexions sur l'amour
+propre, Mon rêve, etc...»
+
+9º Une note fort curieuse, de la main même de Beaumarchais et relative à
+l'un de ses duels, avec lettres diverses sur cette affaire.
+
+_Beaumarchais s'était chargé d'un achat de diamants pour un M. de Meslé.
+Le règlement de cette affaire donna lieu à un échange de lettres dont
+quelques-unes se trouvent dans les papiers achetés à Londres. Cette
+affaire faillit même avoir une issue assez tragique, qui tourna
+subitement au grotesque, ainsi que le fait voir la note suivante de
+Beaumarchais_:
+
+Octobre 1762.
+
+M. de Meslé m'ayant rencontré à la Comédie, me parla légèrement des
+lettres ci-jointes (suivent des lettres de M. de Meslé, de Beaumarchais
+et d'un prince de Belocelsky mêlé à l'affaire) et me dit que quelque
+jour il en aurait raison. Je l'entraînai sur-le-champ contre la
+fontaine, rue d'Enfer[174], et après bien des difficultés, je le forçai
+de dégaîner. Il m'objectait son épée de deuil, et moi je n'avais que ma
+petite épée d'or. Après lui avoir fait une éraflure à la poitrine, il me
+cria que j'abusais de mes avantages, et que s'il avait sa bonne épée, il
+ne reculerait pas ainsi. Il me donna parole pour onze du soir, à
+recommencer. J'y consentis, je fus souper chez la demoiselle aux
+diamants, où La Briche, introducteur des ambassadeurs, m'offrit de
+prendre mon épée et de me prêter pour ce soir-là, sa fameuse flamberge.
+Je fus à l'hôtel de Meslé, où le cher marquis, tapi dans ses draps, me
+fit dire qu'il avait la colique et qu'il me verrait le lendemain. Il
+vint en effet, me fit des excuses que je le forçai sur-le-champ de venir
+réitérer chez le prince de Belocelsky, notre ami commun, ce qu'il fit.
+En renvoyant l'épée de M. de La Briche, je lui écrivis la
+plaisanterie[175] suivante:
+
+ Je vous renvoie la Gondrille,
+ Et personne n'a gondrillé,
+ Parce que j'ai trouvé mon drille
+ Dans son lit tout recoquillé.
+ . . . . . . . . . . .
+ La Gondrille n'ayant ce soir
+ Rien fait que d'enfiler des perles,
+ Je vous la rends; jusqu'au revoir,
+ Adieu le plus gentil des merles.
+
+10º Les deux fameuses lettres[176] écrites les 15 et 16 août 1774, «en
+bateau sur le Danube» et «à Vienne», relatives à la fameuse histoire des
+brigands.
+
+11º Lettre au prince de Ligne, sur l'invention d'un instrument,
+l'aérocorde, par un nommé Fschirszcki (26 fevrier 1791).
+
+12º Lettre à M. Legrand-Delaleu, avocat (11 mars 1786), relative à son
+mémoire justificatif.
+
+13º Curieuse lettre de M. Bossu, curé de Saint-Paul, à Beaumarchais (11
+mars 1788). Il se plaint de ce que les ouvriers travaillent le dimanche,
+«jour dont l'observation est prescrite par la loi divine et par celle de
+l'Etat», à sa maison du boulevard. Beaumarchais lui répond une lettre
+non moins curieuse qui est jointe, ici, à la précédente[177].
+
+14º A M. Pérignon, prêtre (3 septembre 1789) relative à une demande
+d'argent[178].
+
+15º Lettre d'envoi, au roi de Suède, d'un exemplaire, sur grand papier,
+du _Mariage de Figaro_.
+
+16º Lettre relative à une vente d'exemplaires de l'édition de Voltaire.
+
+17º Épîtres diverses, en vers et en prose, soit de Beaumarchais, soit
+d'autres personnages lui écrivant ou lui répondant.
+
+
+TOME III.--_Relatif à la Diplomatie._
+
+1º _Le Sens commun_, longue pièce de cinquante grandes pages, adressée
+aux habitants de l'Amérique.
+
+2º Mémoire sur la situation de l'Espagne.
+
+3º Pièce relative au commerce avec l'Angleterre: «Projets pour commercer
+dans la nouvelle Angleterre.»
+
+4º Essai sur les manufactures d'Espagne.
+
+5º Mémoire relatif aux établissements de Madagascar.
+
+6º Note sur la monnaie courante des États-Unis d'Amérique.
+
+7º Note sur le commerce des Français avec les Américains.
+
+8º «Avis aux Américains, ou Mémoire pour les convaincre de la nécessité
+de se réduire à la guerre de poste et de se pourvoir de plusieurs bons
+ingénieurs.»
+
+9º Mémoire relatif à l'état actuel de l'Inde.
+
+10º Plusieurs petits mémoires relatifs à des «instructions secrètes sur
+le ministère d'Espagne, au sujet de l'affaire de la concession de la
+Louisiane.»
+
+11º «Essai sur le projet de population, défrichement et agriculture de
+la Sierra Morena, demandé par M. de Grimaldy.» (Deux copies.)
+
+
+TOME IV.--_Pièces de théâtre._
+
+1º Un très-curieux manuscrit de: «_Le Barbier de Séville, ou la
+Précaution inutile_», daté de 1773, avec ratures, surcharges et
+annotations diverses relatives à sa mise en scène, et la plupart de la
+main même de Beaumarchais.
+
+2º _L'Ami de la maison_, drame en trois actes, dédié «à Bazilide».--Sans
+date.
+
+
+TOME V.--_Pièces de théâtre._
+
+1º _Léandre, marchand d'agnus, médecin et bouquetière_, parade en six
+scènes, avec chants et symphonie. (De la main même de Beaumarchais.)
+
+2º _Jean Bête à la foire_, parade en dix scènes avec chant[179].
+
+Personnages: _Jean Bête; Jean Broche le père; Jean Broche la mère;
+Mme Oignon,_ gargotière; _Mme Tiremonde_, sagefemme; _Mlle
+Tripette_, maîtresse de Jean Bête; _Troufignon,_ apothicaire.
+
+3º _Les Députés de village_, opéra-comique en trois actes, avec
+ariettes. (Il n'est pas possible de dire si cette pièce est de
+Beaumarchais.)
+
+4º _Laurette_, comédie en trois actes, en prose, tirée des _Contes
+nouveaux_ de M. de Marmontel, par M. P. de B., ancien officier, ex-aide
+de camp.
+
+On lit la note suivante sur la première page:
+
+«Reçue au Théâtre Italien le 20 mai 1778, jouée le 15 juillet et retirée
+le 16 du même mois.»
+
+5º _La Nouvelle Direction_, comédie en vers en un acte, mêlée de chants
+et de danses, par l'auteur de _Laurette_.
+
+6º _La Fête militaire_, divertissement suisse en quatre scènes, et les
+apprêts de la fête; ambigu-comique en seize scènes, avec chant. (Sans
+indication de nom d'auteur.)
+
+7º _Zoraïr_, tragédie en cinq actes, par Mercurin fils, de Saint-Remy,
+en Provence.
+
+«Envoyée à M. de Beaumarchais, le 14 avril 1786, pour donner son avis.»
+
+On lit en _Post-Scriptum_, dans la lettre d'envoi:
+
+«Ne me jugez pas sans me lire; c'est là notre malheur, à nous
+provinciaux. Je ne suis pas encore dans ma vingt-quatrième année, mais
+j'ai beaucoup de sensibilité, et j'ai beaucoup voyagé.»
+
+
+TOME VI.--_Affaires d'Éon._
+
+1º Plusieurs pièces manuscrites et imprimées de «la chevalière d'Éon».
+
+2º Une pièce satirique adressée: «au très-haut, très-puissant seigneur,
+monseigneur CARON OU CARILLON, dit BEAUMARCHAIS... Seigneur utile des
+forêts d'agiot, d'escompte, de change, rechange et autres rotures... par
+Charlotte-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Timothée d'ÉON de BEAUMONT,
+connue jusqu'à ce jour sous le nom de chevalier d'Éon, ci-devant docteur
+consulté, censeur écouté, auteur cité, dragon redouté, capitaine
+célébré, négociateur éprouvé, plénipotentiaire accrédité, ministre
+respecté, aujourd'hui pauvre fille majeure, n'ayant pour toute fortune
+que les louis qu'elle porte sur elle et dans son cœur. (Suit la
+pièce.--Elle a été imprimée à Londres.)
+
+3º Deux pièces en latin, français et anglais relatives à la même
+affaire. La première commence ainsi:
+
+«Le sexe du célèbre chevalier d'Éon est enfin révélé. C'est au genre
+féminin qu'il a l'honneur d'appartenir...»
+
+4º Vers de Beaumarchais sur la chevalière d'Éon:
+
+ . . . . . . . . . . . . . . .
+ Elle agit en bravache et parle en harengère,
+ La vérité jamais n'eut un semblable ton.
+ . . . . . . . . . . . . . . .
+
+5º Un petit poëme en vers:
+
+_La belle Circassienne, ou Salomon et Saphyra_, poëme dramatique en huit
+chants, imité de l'anglais du grave docteur Cronall.
+
+Interlocuteurs: _Lui, Elle, Chœur de Vierges_.
+
+On lit au bas de ce manuscrit, et d'une autre écriture que celle du
+manuscrit même: «par M. de Saint-Maur.»
+
+6º Copie de ma lettre à Mlle d'Éon, en date du: «3 août 1776.»
+
+Immense lettre, qui est plutôt un mémoire, plusieurs fois longuement
+annotée dans la marge des pages. On lit sur le premier feuillet:
+
+«J'ai écrit deux lettres avant celle-ci à Mlle d'Éon, que je n'ai pas
+jugé à propos de lui envoyer, réprimant autant qu'il a été en moi ma
+sensibilité aux outrages que j'avais reçus parce qu'elle était _Elle_ et
+non pas _Lui_[180].
+
+7º Une autre lettre du même à la même, en date du 7 août suivant.
+
+8º Une réponse de la «chevalière d'Éon».
+
+9º Lettre de Beaumarchais répondant à la précédente. Il y est longuement
+question du fameux chevalier de Morande.
+
+
+TOME VII.--_Œuvres théâtrales._
+
+Un manuscrit de _la Mère coupable_, drame en cinq actes.
+
+
+
+
+III
+
+L'AMI DE LA MAISON
+
+DRAME INÉDIT EN TROIS ACTES
+
+NOTICE
+
+
+I
+
+UN DRAME INÉDIT DE BEAUMARCHAIS.
+
+_Nous ne donnons pas le drame_ l'Ami de la maison _comme un bon drame,
+tant s'en faut! En le trouvant dans les papiers inédits de Beaumarchais,
+nous avions, au premier abord, estimé notre découverte à l'égal d'une
+bonne fortune, et nous nous disposions à offrir au public une primeur
+littéraire de haut goût et de véritable valeur; mais, hélas! la lecture
+de_ l'Ami de la maison _nous a bien vite désabusé, et à un tel point que
+nous nous sommes demandé tout d'abord si ce drame, si lourdement
+larmoyant, était bien authentiquement de Beaumarchais lui-même._
+
+_Au Théâtre-Français les avis sont partagés sur ce point: le savant
+administrateur de la Comédie, M. Édouard Thierry, nous a semblé douter,
+sans se prononcer cependant plutôt dans un sens que dans l'autre; les
+volumes manuscrits achetés à Londres contiennent, comme on l'a vu
+ci-dessus, beaucoup de papiers de toutes provenances, et surtout
+quelques œuvres théâtrales qui ne sont pas de Beaumarchais._ L'Ami de
+la maison _fait-il partie de ces dernières? C'est là une question
+délicate et assez difficile à résoudre. L'excellent archiviste, M. Léon
+Guillard, pencherait plutôt pour l'affirmative pure et simple; il a même
+fait, pour_ l'Ami de la maison, _un travail préparatoire d'appropriation
+à la scène, que la Comédie jouera peut-être quelque jour, comme
+curiosité dramatique et en se bornant, sur son affiche, à «attribuer» le
+drame à Beaumarchais._
+
+_Quant à nous, nous voulons admettre, sinon croire et affirmer
+absolument, que_ l'Ami de la maison _est bien de Beaumarchais lui-même.
+Le manuscrit n'est pas de sa main, cela est vrai; mais les deux notes
+qu'il contient, et dont l'une est assez longue, ont été évidemment
+écrites par lui. Nous avons rapproché de ces deux notes un autographe de
+Beaumarchais, et sur ce point il ne saurait y avoir doute pour nous. Or,
+ces notes ne sont pas indifférentes, la première surtout, où l'auteur
+s'adresse directement au public pour lui parler de lui-même et de sa
+situation présente. L'auteur s'y montre modeste, qualité qui lui était
+peu habituelle, mais qui doit ici servir à mieux préciser l'époque où
+son drame aurait été composé. Nous l'appellerons volontiers une œuvre
+de jeunesse, et nous supposerons qu'elle remonte au temps des_ Deux
+Amis. _C'est du Beaumarchais lourd et diffus, encore en quête de sa
+voie, et qui fait du théâtre comme il fait de tout, et parce qu'il était
+dans sa nature de se mêler de tout et de vouloir faire de tout. Si_
+l'Ami de la maison _est bien de Beaumarchais, c'est un drame tout à fait
+à l'état d'ébauche, et des plus mal présentés comme des plus mal venus._
+
+_Cependant le sujet en est essentiellement dramatique, mais l'auteur a
+faibli dans ses détails et dans ses développements. Le personnage
+principal de la pièce, qui sait, dès le lever du rideau, qu'il est
+trompé à la fois par sa femme et par son ami, ne se rencontre avec eux
+que tout à fait à la fin du drame, dans une scène trop courte et sans
+conclusion satisfaisante. Le dénoûment de l'œuvre est nul; le
+châtiment de la femme--s'il lui en est réservé un--n'est pas indiqué;
+celui de l'amant ne consiste que dans son éloignement; et comme il
+semble déjà fatigué de sa maîtresse, il est peu probable que son absence
+ne sera pas précisément le contraire d'un châtiment. Sur les cinq
+personnages de la pièce, un, M. de Montmécourt, est parfaitement
+inutile, je dirai plus, il est complétement nuisible à la marche rapide
+de l'action. Un semblable sujet demande à être exposé avec autant de
+dextérité que de précision; il ne faut ici ni conversations oiseuses, ni
+incidents sans valeur et éloignés du fond même du drame. L'action ne
+saurait être impunément embarrassée; elle ne doit pas languir un seul
+instant pour être supportable. Or dans_ l'Ami de la maison _on trouve
+plusieurs tirades d'une longueur tellement démesurée que l'auteur
+lui-même a cru devoir, dans la note dont j'ai parlé plus haut, s'en
+excuser publiquement. A la rigueur, cela peut se comprendre dans le
+drame écrit; mais, au théâtre, personne n'admettra l'excuse, et je ne
+suppose pas qu'il était entré dans l'esprit de Beaumarchais,--si le
+drame est bien de lui--de faire réciter par l'acteur son excuse, avant
+ou après sa tirade. Donc, drame diffus, encombré de scènes parasites,
+augmenté d'un personnage inutile et malhabilement charpenté; erreur de
+l'auteur, qui fait passer sous nos yeux une action terrible, où un mari
+outragé, et qui doit désirer ardemment et avant toutes choses une
+explication qui satisfasse à la fois son honneur et son repos, passe son
+temps en conversations insipides et en déclamations déraisonnables, au
+lieu d'aller tout de suite droit à ceux qui lui ont ravi son bonheur,
+pour obtenir d'eux et à tout prix cette indispensable explication._
+
+_Toutefois, il nous a semblé curieux de donner au public, sinon la
+reproduction textuelle de ce drame malhabile, au moins son analyse
+détaillée. La pièce, telle qu'elle existe aux archives de la Comédie,
+serait d'une lecture tellement fastidieuse que je doute qu'elle eût
+chance d'être poursuivie jusqu'au bout. Le lecteur en aura une idée
+très-suffisante avec le résumé, scène par scène, que nous plaçons
+ci-après sous ses yeux. D'ailleurs, le Théâtre-Français se réservant de
+mettre peut-être un jour à la scène, après de nombreux remaniements, ce
+drame inconnu et inédit, il vaut mieux, dans l'intérêt d'une
+représentation douteuse mais possible, que ses développements ne soient
+pas déflorés à l'avance par sa publication complète._
+
+
+II
+
+L'AMI DE LA MAISON ET LE SUPPLICE D'UNE FEMME.
+
+_Mais, outre l'intérêt qui doit s'attacher à une œuvre inédite de
+Beaumarchais ou pouvant lui être attribuée, le drame_ l'Ami de la maison
+_nous offre encore un autre genre d'attrait et de curiosité qui a en
+même temps le vif et piquant mérite de l'actualité. On retrouve dans une
+pièce jouée tout récemment et avec éclat au Théâtre-Français,_ le
+Supplice d'une femme[181], _non-seulement le sujet même de_ l'Ami de la
+maison, _mais encore certaines scènes absolument analogues à d'autres
+scènes du premier drame, et surtout--à un près dont l'inutilité est
+flagrante--le même nombre de personnages, du même sexe du même âge et du
+même caractère, remplissant identiquement les mêmes rôles._
+
+_Nous devons dire tout d'abord--et c'est ce qui augmente encore la
+singulière étrangeté de la rencontre--qu'on ne saurait en cette
+circonstance crier au plagiat, ni accuser, soit M. de Girardin, l'auteur
+du drame moderne, soit M. Dumas, fils, son intelligent élagueur et
+arrangeur, puisque_ le Supplice d'une femme _à été représenté au
+Théâtre-Français fort peu de temps après l'achat des manuscrits trouvés
+en Angleterre, et qu'à Londres, les papiers de Beaumarchais étaient,
+ainsi qu'on l'a vu plus haut, aussi complétement ignorés que possible.
+Donc, en composant son drame, M. de Girardin ne connaissait pas_ l'Ami
+de la maison, _et l'étonnante ressemblance que je signale entre les deux
+pièces est absolument l'effet du hasard[182]._
+
+_Ceci bien posé et admis, il est d'autant plus curieux et intéressant
+d'établir entre_ l'Ami de la maison _et_ le Supplice d'une femme _les
+points principaux de leur bizarre analogie._
+
+1º L'AMI DE LA MAISON, _drame en trois actes_.
+
+_Six personnages: M. de Saint-Pré (Dumont, du_ Supplice d'une femme);
+_Madame de Saint-Pré (Madame Dumont); M. de Valchaumé (Alvarez);
+Mademoiselle de Saint-Pré (Jeanne); Madame de Mainville (Madame Larcey);
+M. de Montmécourt, personnage épisodique et inutile, et le seul qui ne
+se retrouve pas dans le drame de MM. de Girardin et Dumas fils._
+
+_Dans_ l'Ami de la maison, _un homme, M. de Saint-Pré, a recueilli, logé
+et hébergé chez lui, par charité, sympathie et affection, un autre
+homme, M. de Valchaumé, qui, abusant de la confiance de son hôte,
+parvient à séduire sa propre femme. Le mari sait bientôt la fatale
+vérité; la femme apprend par une amie, Madame de Mainville, que cette
+vérité est connue et presque publique. Cette amie lui conseille
+d'éloigner au plus vite son amant. Discussion entre la maîtresse et
+l'amant; celui-ci veut fuir seul, mais celle-là veut fuir avec lui; tous
+deux sont indécis sur le parti à prendre; survient le mari, il provoque
+l'amant, qui refuse de se battre et qui, tout à coup, tombant aux pieds
+de l'homme qu'il a outragé, obtient à la fois--du moins tout donne lieu
+de le penser--l'oubli pour lui et le pardon pour sa maîtresse; la
+brusque fin de la pièce, sans conclusion aucune, laissant le champ libre
+à toutes les suppositions._
+
+
+2º LE SUPPLICE D'UNE FEMME, _drame en trois actes_.
+
+_Un homme, Dumont, a pour associé un autre homme, Alvarez, devenu son
+ami et son commensal, et qui, abusant de la confiance de son hôte,
+parvient à séduire sa propre femme. Cet homme ignore la fatale vérité;
+sa femme apprend par une amie, Madame Larcey, que cette vérité est
+connue et presque publique. Cette amie lui conseille ou de marier son
+amant ou de l'éloigner au plus vite. Discussion entre la maîtresse et
+l'amant; ce dernier veut enlever sa maîtresse, qui, dans l'horreur de sa
+faute et aussi de son amant, livre elle-même le secret terrible à son
+mari. Celui-ci ne veut ni duel ni scandale; il chasse son déloyal
+associé en se ruinant par une liquidation précipitée, et il éloigne sa
+femme pour un temps indéterminé._
+
+ * * * * *
+
+_Donc le fond des deux pièces est tout à fait le même; la différence
+existe seulement dans les développements et les détails._
+
+_J'ai sous les yeux deux éditions du_ Supplice d'une femme, _l'une
+conforme à la représentation[183] et qui est la pièce retouchée,
+travaillée à nouveau, en un mot refaite et rendue possible par M. Dumas
+fils; l'autre qui est la pièce elle-même dans son état primitif[184] et
+avant le travail opéré à son endroit par l'habile auteur du_ Demi-Monde.
+_Eh bien! je ne crains pas de le déclarer, la première version[185] de
+la pièce de M. de Girardin, telle qu'elle a été publiée, est pour le
+moins aussi mauvaise et aussi impossible à la scène que le drame touffu_
+l'Ami de la maison, _qui deviendrait peut-être une bonne pièce à son
+tour s'il était livré également, en vue de la représentation, à la
+dextérité d'un aussi habile arrangeur. Donc les deux pièces ont encore
+une ressemblance de plus, puisqu'on y trouve à égale dose la même
+inexpérience et les mêmes abus de discours parasites, de déclamations
+oiseuses et de scènes inutiles._
+
+_Rapprochons maintenant les personnages_:
+
+_Dans_ l'Ami de la maison, _M. de Saint-Pré est certes un homme de bien,
+mais d'une confiance peut-être un peu aveugle, et qui abuse du droit
+qu'un honnête homme a de se plaindre, au lieu de chercher tout d'abord
+sinon le remède de son mal, au moins son explication et au besoin sa
+vengeance._
+
+_Dans_ le Supplice d'une femme _(édition Girardin)[186], Dumont est, au
+fond, un homme d'un caractère absolument semblable et qui n'eût pas été
+plus possible à la scène que ne le serait M. de Saint-Pré, si M. Dumas
+fils n'était heureusement intervenu._
+
+_Madame de Saint-Pré hésite entre son devoir et son amant; elle paraît
+cependant plus portée à se garder à son séducteur, puisqu'elle veut, à
+un certain moment, se faire enlever par lui; ses remords, fort
+déclamatoires, n'ont l'air que médiocrement solides._
+
+_Le rôle et le caractère de Madame Dumont sont tout différents, mais ils
+diffèrent précisément sur les mêmes points et les mêmes incidents. Elle
+aussi elle hésite entre son devoir et son amant, mais c'est par haine
+pour celui qui l'a séduite; c'est lui qui propose la fuite qu'elle
+repousse avec horreur; mais cependant ce sont bien les deux mêmes
+femmes, coupables toutes deux, toutes deux prises de remords et revenant
+à leurs maris, non pas d'elles-mêmes mais par le même motif et la même
+conclusion, la découverte de leur faute et l'expulsion de leur amant._
+
+_Valchaumé de_ l'Ami de la Maison _n'est pas plus intéressant ni
+sympathique qu'Alvarez du_ Supplice d'une femme; _ils n'ont ni l'un ni
+l'autre le mérite du repentir; ils cèdent à la force, ils ne rendent
+point de leur plein mouvement et de leur volonté au mari qu'ils ont
+trompé la femme qu'ils ont séduite: ils sont violents tous deux, et ils
+deviennent même parfois ridicules_[187].
+
+_Madame Larcey, la coquette du_ Supplice d'une femme, _et Madame de
+Mainville, sont toutes deux femmes du monde, brillantes et légères.
+Seulement la coquette du drame de Beaumarchais est à peine indiquée,
+tandis que Madame Larcey est plus vivement et plus nettement
+caractérisée, surtout dans la pièce primitive, où son rôle a même des
+développements inutiles. Remarquons aussi que ces deux femmes jouent
+absolument le même rôle révélateur, qu'elles servent à tendre, dès le
+commencement du drame, la suite et l'intérêt de l'intrigue, et ce dans
+une scène qui, à part les détails, est absolument identique._
+
+_Nous retrouvons aussi dans les deux drames une petite fille innocente,
+sautillante et gracieuse; seulement, dans la pièce moderne, elle a un
+rôle intéressant, touchant, indispensable même à la marche de la pièce,
+dont elle est le personnage le plus attendrissant et le plus
+sympathique._
+
+_Dans_ l'Ami de la maison _la petite fille n'est qu'un personnage
+incidemment amené, à peine ébauché pour ainsi dire, mais suffisamment
+cependant pour que nous trouvions, ici encore, un nouveau point de
+rapprochement: les deux enfants ont une prédilection marquée pour
+l'amant de leur mère, qui a pour eux la même affectueuse familiarité._
+
+_Nous allons encore trouver de nouvelles et curieuses comparaisons a
+établir entre quelques scènes des deux drames._
+
+_Dans_ l'Ami de la Maison _M. de Saint-Pré sait, dès le commencement de
+la pièce, que sa femme et son ami le trompent; il le sait même depuis
+longtemps, et il garde le silence sur son injure, circonstance qui fait
+de lui un héros assez pusillanime et moins intéressant, certes, que
+Dumont du_ Supplice d'une Femme, _qui, en apprenant le coup porté à son
+honneur, cherche aussitôt et sans désemparer--je parle cette fois de la
+pièce remaniée--le moyen le plus convenable pour le rétablir et le
+sauvegarder, au moins publiquement._
+
+_Toute la scène où Madame Larcey vient raconter à Madame Dumont les
+soupçons auxquels sa conduite donne lieu est absolument en même
+situation dans_ l'Ami de la maison. _Lisez dans la pièce même de M. de
+Girardin (Édition avant Dumas fils) la scène Ve du IIe acte entre
+les deux femmes, et rapprochez-la de la scène IIe du Ier acte du
+drame de Beaumarchais. Comparez aussi, dans les deux pièces, les deux
+scènes d'explication entre les amants, vous y retrouverez la même
+aigreur, la même vivacité d'expression et surtout la situation
+parfaitement identique de cette femme séduite et de son séducteur se
+débattant comme ils peuvent contre la force des choses qui fatalement
+les accable, se mettant en fureur, maudissant le sort, se révoltant l'un
+contre l'autre, non pas tout à fait poussés par le même genre de
+sentiment et d'émotion, mais agissant de concert sous la pression de la
+même nécessité et arrivant à un égal résultat._
+
+_Enfin, rapprochez encore la scène d'explication entre le mari et
+l'amant, toutes deux au IIIe acte, dont les deux pièces, toutes deux
+si parfaitement en situation semblable[188]. La même provocation de
+l'amant par le mari se retrouve dans cette même scène, différemment
+présentée, il est vrai, mais produisant le même effet et aboutissant de
+la même façon._
+
+_Et maintenant, admettons pour un instant--si_ l'Ami de la maison _est
+destiné à être joué,--admettons, dis-je, qu'un homme habile et
+expérimenté, comme l'auteur du_ Fils naturel, _consente à exécuter sur
+le drame de Beaumarchais un travail aussi sérieux et aussi heureux
+surtout[189] que celui dont il a bien voulu se charger pour
+l'élucubration impossible de M. de Girardin, n'aurons-nous pas aussi un
+drame parfait, logique, solide et poignant, au moins autant que les
+trois actes émouvants du drame remanié_ le Supplice d'une femme? _Mais,
+en attendant la soirée possible qui verrait la mise à la scène de cette
+pièce singulière si étrangement exhumée, les points de ressemblance que
+j'ai signalés, les rapprochements si complétement identiques que j'ai
+indiqués, l'ensemble, en un mot, de ces trois actes anciens retrouvés,
+renouvelés, imaginés une fois encore aujourd'hui par un écrivain qui ne
+les connaissait pas, qui ne pouvait pas les connaître, serviront au
+moins--en dehors de la curiosité légitime qui doit s'attacher à une
+œuvre inédite de Beaumarchais--à prouver une fois de plus au lecteur
+qu'en fait d'œuvres théâtrales ou autres, il n'y a vraiment plus,
+quoi qu'on puisse dire, beaucoup de nouveau sous le soleil._
+
+GEORGES D'HEYLLI.
+
+Octobre 1869.
+
+
+
+
+L'AMI DE LA MAISON
+
+DRAME INÉDIT EN TROIS ACTES.
+
+ _Quoi que tu fasses, quoi que tu dises,
+ ne crains que d'être injuste._
+
+A BAZILIDE.
+
+PERSONNAGES:
+
+ M. DE VALCHAUMÉ.
+ M. DE SAINT-PRÉ.
+ MADAME DE SAINT-PRÉ (Bazilide), sa femme.
+ MADAME DE MAINVILLE.
+ M. DE MONTMÉCOURT.
+ ADÈLE, fille de M. et Madame de Saint-Pré.
+ JULIE, femme de chambre.
+ CHAMPAGNE, valet de M. de Saint-Pré.
+ UN PORTIER.
+
+
+AVERTISSEMENT.
+
+_La trois actes du drame_ L'AMI DE LA MAISON _se passent au même lieu,
+dans la même journée et dans les mêmes pièces. Le rideau, ou mieux les
+rideaux, pourraient, à la rigueur, ne pas être baissés. En effet,
+l'auteur a eu la singulière idée de partager le théâtre en trois
+compartiments: un salon, un cabinet de toilette et un cabinet de
+travail, dans lesquels se jouent successivement, et parfois en même
+temps, les scènes diverses de la pièce. La toile est également, dans son
+imagination et dans son plan, divisée en trois morceaux ou plutôt en
+trois toiles qui se baissent ou se lèvent, à tour de rôle, sur les
+événements qui surviennent pendant un même acte, dans les trois pièces
+de l'habitation._
+
+
+ACTE PREMIER.--_Dans le cabinet de travail._
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+DE SAINT-PRÉ, _seul_.
+
+Il est en proie à une vive agitation; il écrit une lettre; il se promène
+ensuite dans son cabinet, parlant tout haut, s'interrompant à tous
+moments pour pousser de violents et douloureux soupirs; il souffre de
+l'outrage qu'il subit, et de la part de qui? De sa femme.... Il se
+plaint amèrement; il pleure...
+
+
+SCÈNE II.
+
+LE MÊME, MADAME DE MAINVILLE.
+
+Madame de Mainville est une femme mondaine, mais qui a bon cœur et
+dont la conduite, quoique peut-être un peu légère, du moins en
+apparence, est au moins restée honnête.
+
+Elle trouve de Saint-Pré tout défait, accablé, le visage sombre et
+altéré. Elle s'en étonne.
+
+_De Saint-Pré[190]._--«Ce n'est rien; j'ai reçu votre lettre, madame.
+Voici les cinquante louis que vous m'avez fait demander.
+
+_Madame de Mainville._--«Merci; cette somme est tout ce qu'il me faut
+pour les frais d'un voyage qui sera court. Je vais vous donner un reçu.
+
+De Saint-Pré refuse; il a toute confiance.
+
+_De Saint-Pré._--«Quand partez-vous?
+
+_Madame de Mainville._--«Jeudi soir. Mais vous, monsieur, vous
+m'inquiétez; depuis environ un mois, vous n'êtes plus le même; votre
+santé est moins bonne; vous changez à vue d'œil. Qu'avez-vous? Ne
+devriez-vous pas être le plus heureux des hommes?»
+
+De Saint-Pré répond par un monologue--on ne saurait appeler autrement sa
+tirade, qui, au manuscrit, n'a pas moins de quatorze pages in-4º à vingt
+lignes par page--dans lequel il expose le tableau de sa situation. Il a
+fait ce qu'il a pu pour le bonheur des siens et pour que la concorde
+régnât dans son ménage; il a voulu procurer à sa famille de douces et
+intelligentes distractions: dîners, bals, concerts, fêtes..... Sa femme
+chantait, sans voix, mais avec talent; il lui a offert toutes les
+occasions bonnes pour la faire briller; il s'étend longuement sur les
+joies, sur les bonheurs qu'il ménageait à tout le monde autour de lui et
+dont il jouissait si amplement lui-même; il détaille minutieusement
+tous les plaisirs qu'on trouvait chez lui, tous les jeux divers auxquels
+on se livrait, en un mot tous les efforts qu'il avait faits pour chasser
+de son logis l'uniformité de la vie et l'ennui. Il parle dans un style
+très-pittoresquement imagé des promenades qu'il faisait faire à sa
+nombreuse famille dans les environs de Paris, aux bois de Boulogne, de
+Vincennes, etc..... promenades interrompues ou suivies par des repas sur
+l'herbe et sous les arbres. Puis vient une non moins longue tirade
+philosophique sur le bonheur dont il a joui et sur les déceptions qui
+lui ont succédé; il compare sa position présente au temps si doux qu'il
+a d'abord passé dans son ménage, jusqu'alors heureux, et il se désole
+sur l'ingratitude des siens, qui aujourd'hui, après avoir profité, usé
+et même abusé de ses bienfaits, le trahissent et l'abandonnent: «O roman
+de ma bonhomie! s'écrie-t-il, quand ils n'ont plus eu besoin de moi, ils
+m'ont dédaigné, les ingrats!..... De mes deux beaux-frères, l'un est un
+fat, qui hésite à me reconnaître; ma sœur m'insulte et m'outrage,
+elle me calomnie; et ma fem... (_Il se cache le visage dans ses mains._)
+Ah! que dois-je donc attendre de mes enfants?...»
+
+_Madame de Mainville_, cherchant à le consoler.--«Comment pouvez-vous
+vous affecter d'une ingratitude qu'on rencontre si souvent? Oubliez-les,
+comme ils ont oublié vos bienfaits; cherchez d'autres amis chez les
+étrangers.
+
+_De Saint-Pré._--«Je n'ai pas la faiblesse de juger le mal universel
+d'après le coup qui me frappe. Mais tout le monde m'a trompé, j'ai été
+certainement plus malheureux que beaucoup d'autres! L'un m'a emporté une
+grosse somme; l'autre a trahi mes secrets; celui-ci m'a renié, celui-là
+m'a insulté; enfin, je me suis attaché par les liens de la plus sincère
+affection à un homme dont on m'avait vanté les mérites et qui semblait
+me payer de retour. Cet homme, je l'ai reçu chez moi, je lui ai donné à
+mon foyer la même place que je lui donnais dans mon cœur; il loge
+dans ma maison, ma bourse lui est ouverte, mes secrets sont devenus les
+siens; en un mot j'avais cru trouver en lui un ami... Hélas! cet homme
+n'est qu'un vil misérable et un hypocrite[191].» (_De Saint-Pré sort._)
+
+
+SCÈNE III.
+
+MADAME DE SAINT-PRÉ, MADAME DE MAINVILLE.
+
+_Madame de Saint-Pré._--«Vous allez partir?
+
+_Madame de Mainville._--«Pour peu de temps.
+
+_Madame de Saint-Pré._--«Nous ramènerez-vous votre mari?
+
+_Madame de Mainville._--«J'espère qu'il se porte mieux que le vôtre. M.
+de Saint-Pré m'a affligée tout à l'heure par l'excès de son chagrin et
+de son découragement.
+
+_Madame de Saint-Pré._--«Il a une maladie à laquelle je ne comprends
+rien. J'ai fait ce que j'ai pu pour porter remède à son mal, mais
+vainement... Je souffre de son état plus que je ne saurais le dire.
+
+_Madame de Mainville._--«Je crois devoir vous avertir que je l'ai trouvé
+très-animé, très-irrité même; je redoute de le voir se porter à de
+regrettables extrémités... Il m'a semblé que dans sa colère il faisait
+allusion à quelqu'un...
+
+_Madame de Saint-Pré._--«Et ce quelqu'un est?
+
+_Madame de Mainville._--«M. de Valchaumé.
+
+_Madame de Saint-Pré._--«Voilà vraiment le comble des extravagances
+auxquelles le porte sa maladie! ah! avec quelle patience j'endure ses
+soupçons et ses injustes préventions! M. de Valchaumé est son ami, son
+ami le meilleur; c'est un honnête homme et un homme de devoir.
+
+_Madame de Mainville._--«J'en suis persuadée. Mais enfin ne devez-vous
+pas un sacrifice à votre mari, si étrange que paraisse être sa conduite?
+Le véritable remède à son mal n'est-il pas plus facile à trouver que
+vous ne le pensez, et ne l'avez-vous pas tout à fait sous la main?
+Éloignez pendant quelque temps M. de Valchaumé de chez-vous; M. de
+Saint-Pré reviendra peut-être alors à des sentiments plus faciles et
+plus doux. Je m'offre à donner moi-même à Valchaumé, si vous y
+consentez, le conseil de partir sur-le-champ.
+
+_Madame de Saint-Pré._--«Souffrir ce que vous me proposez, ce serait
+m'accuser moi-même publiquement! Ce serait avouer hautement ma
+culpabilité! je serais plus que compromise; on ne manquerait pas de dire
+qu'enfin le mari a ouvert les yeux et que dans sa juste colère il a
+chassé... mon amant!...» (_Elles se quittent._)
+
+
+SCÈNE IV.
+
+Restée seule, Mme de Saint-Pré, qui en effet est la maîtresse de
+Valchaumé, se reproche sa conduite dans un monologue où elle s'injurie
+elle-même avec beaucoup de vivacité. Elle s'accuse, elle parle de ses
+remords, de son chagrin, de son amour pour Valchaumé, amour qui
+l'embrase, la dévore, la domine, et qui est plus fort que toutes ses
+bonnes résolutions.
+
+
+SCÈNE V.
+
+Entre Adèle, fille de Mme de Saint-Pré; elle a treize ans. Toute
+gaie, vive, aimable, elle vient doucement à sa mère: «Qu'as-tu, chère
+mère? lui dit-elle, tu as pleuré? papa s'est-il donc encore faché?...»
+(_Madame de Saint-Pré sort._)
+
+
+SCÈNE VI.
+
+ADÈLE, M. DE VALCHAUMÉ.
+
+_Adèle_, courant à lui.--«Ah! que je suis aise de vous voir, mon ami!
+j'ai trouvé maman ici tout en pleurs; elle est bien triste! vos
+consolations lui feront du bien.» (_Elle sort._)
+
+
+SCÈNE VII.
+
+VALCHAUMÉ, MADAME DE SAINT-PRÉ.
+
+C'est une scène vive et scabreuse, et notée dans le manuscrit en vue
+d'effets de scène assez singuliers. Les deux amants parlent d'abord du
+sentiment qui les unit. Mme de Saint-Pré entre même dans des détails
+pleins d'expansion sur ce mutuel amour: «Que ne puis-je, s'écrie-t-elle,
+faire éclater le mien à tous les yeux! Quand me sera-t-il permis de n'en
+rien cacher? Que je t'aime!...» La déclaration est même des plus
+excessives et se termine par un torrent de larmes.
+
+De son côté, Valchaumé n'est pas moins ardent, il est même encore plus
+démonstratif: tombant aux pieds de Mme de Saint-Pré, il met sa tête
+dans ses mains appuyées sur les genoux de sa maîtresse. Elle lui dit
+alors vaguement quelques mots sur les soupçons de son mari.
+
+_Valchaumé._--«Parle! sait-il quelque chose?»
+
+Mais elle ne répond que par ses sanglots. La scène devient de plus en
+plus brûlante et aussi plus qu'invraisemblable. Mme de Saint-Pré
+pleure; Valchaumé, tout en cherchant à la consoler, semble inquiet et ne
+cache pas ses appréhensions. Mais Mme de Saint-Pré, dont l'amour est
+plus violent, s'exalte, s'emporte, et propose à son amant de l'enlever
+et de la conduire en Hollande. Valchaumé, par prudence et peut-être
+aussi par crainte, ne veut point s'engager sans réfléchir, et il ne
+répond rien à l'ouverture imprévue de sa maîtresse. (_Madame de
+Saint-Pré sort._)
+
+
+SCÈNE VIII.
+
+Resté seul, Valchaumé se fait à son tour de sanglants reproches; il
+parle de sa conduite infâme et de ses remords. Le rideau tombe sur son
+monologue.
+
+
+ACTE II.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.--_Dans le cabinet de De Saint-Pré._
+
+M. de Saint-Pré est seul; il écrit en poussant des soupirs; il prononce
+des phrases sans suite, entrecoupées de sanglots; le chiffre de quatre
+cent mille livres revient souvent dans son discours. Il parle de quitter
+à jamais sa femme; il prend des sacs dans son secrétaire; sur l'un il
+attache l'étiquette suivante: _Pour ma femme_. «Elle trouvera, dit-il,
+dans ces dispositions d'une mort qu'elle me donne, le dernier témoignage
+de mes sentiments.» Il prend ensuite dans un tiroir une paire de
+pistolets. A ce moment on annonce M. de Montmécourt.
+
+
+SCÈNE II.
+
+M. DE SAINT-PRÉ, M. DE MONTMÉCOURT.
+
+Nouvelles doléances de M. de Saint-Pré; il aime de Montmécourt, il a
+confiance en lui, il veut lui ouvrir son cœur. Il lui raconte ses
+tourments: «Ma femme, dit-il, est une malheureuse; Valchaumé est un
+misérable. Je suis leur juge; je ne veux pas des tribunaux, ressource
+des lâches!» Il lui demande ensuite un service; il le prie de recevoir
+toute sa fortune et de la conserver dans son secrétaire. Il exige de
+lui, sur ces choses, le plus complet silence.
+
+M. de Montmécourt demande à réfléchir; il n'était pas préparé à de
+semblables confidences; il était loin de soupçonner de tels malheurs! Il
+cherche à rendre à M. de Saint-Pré un peu de calme et de confiance; il
+fait l'éloge de Mme de Saint-Pré.
+
+_De Saint-Pré_, insistant.--«Promettez-moi d'accepter le dépôt dont je
+vous ai parlé.
+
+_De Montmécourt._--«Laissez-moi réfléchir jusqu'à demain, et venez dîner
+avec nous.»
+
+Mais de Saint-Pré ne veut rien entendre; il insiste tellement, que de
+Montmécourt finit par accepter.
+
+
+SCÈNE III.--_Dans le salon._
+
+En quittant de Saint-Pré, de Montmécourt demande à voir Mme de
+Saint-Pré. Cette scène est à peu près, ainsi qu'on va le voir, la
+répétition de la scène II du premier acte, où Mme de Mainville
+conseille à Mme de Saint-Pré d'éloigner Valchaumé.
+
+_De Montmécourt._--«Je ne saurais vous dire, madame, en termes assez
+pressants et assez vifs, dans quel triste état j'ai trouvé votre mari.
+Il est dévoré par le soupçon et la jalousie.....
+
+_Madame de Saint-Pré._--«Je pense, monsieur, que vous croyez à mon
+honnêteté.
+
+_De Montmécourt._--«Elle est hors de doute!
+
+_Madame de Saint-Pré._--«Alors, je puis vous dire tout ce que je souffre
+depuis trois mois. Notre intérieur est un véritable enfer; l'union de
+notre ménage est perpétuellement troublée; mon mari est devenu sombre et
+maniaque; sa jalousie inexpliquée est inguérissable, et pourtant, Dieu
+le sait! j'ai fait tout ce que j'ai pu pour porter remède à son mal...
+
+_De Montmécourt._--«Vous avez omis, cependant, d'employer le principal
+et le plus efficace.
+
+_Madame de Saint-Pré._--«Et lequel, je vous prie?
+
+_De Montmécourt._--«J'hésite à parler...
+
+_Madame de Saint-Pré._--«Ne craignez pas de me blesser; je désire que
+vous parliez; je vous en conjure, ce remède quel est-il?
+
+_De Montmécourt._--«Puisque vous m'y forcez, je vais parler, madame...
+M. de Valchaumé est encore dans cette maison! (_A ces mots, madame de
+Saint-Pré se trouble, rougit et pâlit tour à tour, circonstance qui
+n'échappe pas à M. de Montmécourt._) Permettez-moi d'insister sur ce
+point. Je crois indispensable au repos de votre ménage, et surtout à
+celui de votre mari, que vous décidiez M. de Valchaumé à partir
+sur-le-champ.»
+
+_Madame de Saint-Pré._--Elle se livre à une longue apologie de M. de
+Valchaumé: «C'est mon ami, c'est le meilleur, le plus dévoué et le plus
+utile des amis de mon mari...
+
+_M. de Montmécourt._--«Il n'en est pas moins vrai qu'il est, chez vous,
+une cause de trouble que vous ne sauriez nier; sa présence a causé la
+maladie et la jalousie de votre mari.
+
+_Madame de Saint-Pré._--«Eh bien, s'il en est ainsi, je réduirai à néant
+les craintes de mon mari en m'éloignant moi-même; je me retirerai dans
+un couvent.
+
+_M. de Montmécourt._--«Ce serait aggraver les choses et exciter
+davantage encore les soupçons et la colère de M. de Saint-Pré.
+Croyez-moi, renoncez à ce moyen et suivez le conseil que je vous ai
+donné.» (_Il sort._)
+
+
+SCÈNE IV.
+
+Mme de Saint-Pré se livre alors à une série interminable de reproches
+et de récriminations qu'elle s'adresse à elle-même; en proie à ses
+remords, aux blâmes secrets de sa conscience, elle répand des torrents
+de larmes. Elle cherche à se réconcilier avec elle-même, et alors, plus
+calme, elle fait appeler M. de Valchaumé.
+
+
+SCÈNE V.
+
+MADAME DE SAINT-PRÉ, DE VALCHAUMÉ.
+
+Scène assez longue entre les deux amants et où la difficulté de leur
+position respective leur apparaît de plus en plus menaçante; scène
+entremêlée de reproches, de plaintes, d'aigreur et de mécontentements.
+Mme de Saint-Pré parle à Valchaumé de l'état de son mari; Valchaumé,
+qui commence peut-être aussi à se lasser de sa maîtresse en présence de
+l'impossibilité, qu'il pressent prochaine, de continuer ses relations,
+parle de son départ: «Je m'éloignerai pour six mois,» dit-il. Le remords
+le poursuit; lui aussi, il comprend son crime! Il entame, à ce sujet,
+une longue leçon de morale à l'adresse de Mme de Saint-Pré; il lui
+parle de ses devoirs, des droits de son mari, de son honneur qu'ils ont
+tous deux outragé, de son bonheur qu'ils ont compromis. Il finit par lui
+conseiller de se rapprocher de son mari et de chercher à lui rendre le
+repos qu'il a perdu.
+
+A cette proposition inattendue, Mme de Saint-Pré oublie ses
+résolutions; les sentiments de conciliation font place, en elle, à
+l'indignation la plus vive:
+
+_Madame de Saint-Pré_, avec feu.--«Vous êtes un malhonnête homme! vous
+pouvez vous retirer.
+
+_M. de Valchaumé._--«Quittez ce ton-là, madame! Savez-vous à quelles
+créatures il est familier?»
+
+Puis ils se radoucissent tous deux. Valchaumé recommence à lui parler de
+ses devoirs oubliés, de son honneur sacrifié, etc... «Renonçons au
+crime, lui dit-il enfin, je te rends à ton mari!...»
+
+Mais Mme de Saint-Pré a peur. Elle redoute la vengeance et la colère
+de son époux.
+
+_M. de Valchaumé._--«Pourquoi crains-tu? Il n'a point de preuves. Il est
+facile de s'en assurer d'ailleurs, je veux le voir moi-même pour savoir
+la vérité.» (_Ils se quittent._)
+
+
+ACTE III.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.--_Dans le salon._
+
+DE VALCHAUMÉ, _seul_.
+
+Monologue où il se reproche encore sa conduite; il parle de ses remords,
+du mal qu'il a fait à de Saint-Pré. (_Entre le portier, qui lui remet
+une lettre._) Cette lettre est de M. de Montmécourt. Il lui dit dans
+quel état il a trouvé de Saint-Pré: «Il est jaloux de vous; votre amitié
+pour lui vous dira, mieux que je ne saurais le faire, comment vous devez
+agir; mais j'ai cru devoir vous prévenir qu'il a des projets
+inconcevables!»
+
+Valchaumé s'assied comme atterré; il s'absorbe dans une rêverie
+interrompue par des mouvements convulsifs; sa main droite dans la
+poitrine, il s'en déchire le sein. (Il faut, dit le manuscrit, que le
+sang paraisse couler.)
+
+
+SCÈNE II.
+
+Entre Julie, femme de chambre. A la vue de M. de Valchaumé abattu, à
+moitié sans connaissance et couvert de sang, elle appelle au secours.
+
+
+SCÈNE III.
+
+Mme de Saint-Pré accourt aux cris de sa femme de chambre. Elle attire
+M. de Valchaumé dans son cabinet de toilette.
+
+
+SCÈNE IV.--_Dans le cabinet de toilette._
+
+MADAME DE SAINT-PRÉ, M. DE VALCHAUMÉ.
+
+La scène est assez vivement menée.
+
+_Madame de Saint Pré._--«D'où vient ce sang?
+
+_M. de Valchaumé._--«Ce n'est rien; ne parlons pas de cela. Il faut
+absolument que je voie ton mari; il faut que je le rencontre
+sur-le-champ.
+
+_Madame de Saint-Pré._--«Oui tu le verras; mais il va te proposer un
+duel; tu le refuseras; je le veux, tu me le promets?
+
+_De Valchaumé._--«Je te le jure!
+
+_Madame de Saint-Pré._--«Ah! fais bien appel à ton sang-froid; sois
+calme avec lui; pas d'emportement, quoi qu'il te puisse dire!
+
+_De Valchaumé._--«Sois persuadée que jamais il ne me forcera à me battre
+avec lui.»
+
+(Les deux amants se font ici de touchants adieux et de Valchaumé passe
+dans le salon.)
+
+
+SCÈNE V.--_Dans le salon._
+
+DE VALCHAUMÉ, _seul_.
+
+Nouveau monologue; de Valchaumé se livre encore à une invocation à sa
+conscience; il parle de ses remords, il en est accablé; il entend les
+reproches secrets qui le poursuivent; il termine enfin sa tirade, à la
+fois philosophique et humanitaire, par une dernière invocation au
+vertueux Jean-Jacques: «Pousse-moi, dit-il, de tout l'élan de ta force,
+vers cette vertu qui fit ton bonheur, et qui fera éternellement ta
+gloire[192]!»
+
+
+SCÈNE VI.--_Dans le cabinet de M. de Saint-Pré._
+
+M. DE SAINT-PRÉ, _seul_.
+
+Il est très-agité, il écrit; il se lève, il va et vient dans la chambre.
+Il fait demander si M. de Valchaumé est rentré; on lui répond qu'il est
+au salon. Alors, il pose lui-même les scellés sur tous ses meubles à
+serrure; tout à coup la cire allumée dont il se sert dans son opération
+tombe sur un amas de papiers qui couvre le plancher, et elle y met le
+feu. De Saint-Pré regarde la flamme avec un accent indéfinissable: «Oh!
+s'écrie-t-il, si la maison ne renfermait que ces deux misérables et moi,
+je la laisserais brûler!» (_Il sort deux pistolets de son tiroir et il
+quitte la scène._)
+
+
+SCÈNE VII.--_Dans le salon._
+
+En entrant au salon, M. de Saint-Pré rencontre de Valchaumé.
+
+_De Valchaumé._--«Je désirais vous voir et vous faire mes adieux; je
+vais partir.
+
+_De Saint-Pré._--«Partir? dis-tu. Et c'est là la réparation que tu
+m'offres! C'est d'une autre manière que nous devons prendre congé l'un
+de l'autre?...
+
+_De Valchaumé._--«Vous voulez vous battre? je ne me battrai jamais
+contre vous.
+
+_De Saint-Pré._--«Tu ne te battras pas?
+
+_De Valchaumé._--«Non.»
+
+Saint-Pré présente alors un pistolet à de Valchaumé; celui-ci le refuse
+d'abord, puis, le saisissant d'une main convulsive, il le tend lui-même
+à son adversaire en s'écriant: «Tue-moi! je serai heureux de recevoir la
+mort de ta main!...
+
+--Défends-toi! répond de Saint-Pré; bien que tu ne sois plus mon égal,
+puisque tu n'as pas d'honneur, je consens cependant à me battre avec
+toi!...»
+
+A ce moment, de Valchaumé chancelle; il tombe épuisé sur un fauteuil:
+«Achevez-moi!» s'écrie-t-il. La mise en scène est indescriptible. De
+Valchaumé, en proie à une rage en quelque sorte frénétique, court comme
+un furieux dans la chambre; il pleure, il sanglote, il a des
+convulsions, il se traîne par terre; ses cris attirent dans le salon
+Mme de Saint-Pré.
+
+
+SCÈNE VIII.
+
+LES MÊMES, MADAME DE SAINT-PRÉ.
+
+A l'entrée de Mme de Saint-Pré, de Valchaumé l'attire à lui et il se
+jette avec elle aux pieds de M. de Saint-Pré:
+
+_De Valchaumé._--«C'est moi qui l'ai séduite! je suis seul coupable.
+Pardonne-lui; elle est digne de ton pardon, elle est toujours digne de
+toi! Quant à moi, je vous quitte à jamais et je vais m'ensevelir dans
+mes remords.
+
+_De Saint-Pré._--«Vis, et sois meilleur!»
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+IV
+
+NOTICE GÉNÉALOGIQUE SUR BEAUMARCHAIS ET SA FAMILLE.
+
+
+Voici sur la famille même de Beaumarchais et sur son origine
+d'intéressants détails que je résume d'après une longue et substantielle
+nomenclature du précieux _Dictionnaire critique_ de Jal, et que je
+complète à l'aide du non moins précieux travail de M. de Loménie et
+aussi au moyen de renseignements personnels provenant de sources
+authentiques et même officielles.
+
+Le membre le plus anciennement connu de la famille Caron est le
+grand-père même de Beaumarchais, Daniel Caron, «maître orlogeur» à
+Lizy-sur-Ourcq, diocèse de Meaux (Seine-et-Marne); sa grand-mère se
+nommait Marie Fortin. Tous deux étaient protestants calvinistes[193].
+Ils eurent quatorze enfants, dont la plupart moururent en bas âge, et
+dont trois seulement nous sont connus en 1708, date de la mort du père:
+André-Charles, Pierre et Marie Caron.
+
+Mme veuve Caron vint alors à Paris, où elle s'établit avec ses trois
+enfants. Les deux fils suivent la carrière paternelle et se font
+horlogers, chacun de son côté. La sœur épouse, le 30 septembre 1720,
+un marchand chandelier du nom d'André Gary.
+
+André-Charles Caron se marie à son tour, le 15 juillet 1722, à la
+paroisse Saint-André-des-Arcs, avec Marie-Louise Pichon. Deux ans
+auparavant il avait abjuré le calvinisme, et au mois de mars de la même
+année 1722 il avait été reçu maître horloger.
+
+Mme Caron donna dix enfants à son mari en moins de douze années; en
+voici la liste complète:
+
+1º Une fille, Vincente-Marie, née le 26 avril 1723.
+
+2º Une deuxième fille, Marie-Josèphe, née le 13 février 1725, et
+mariée, en 1748, à Louis Guilbert, «maître maçon», qui mourut d'une
+attaque de folie furieuse en Espagne, où il avait été nommé l'un des
+architectes du roi.
+
+3º Un fils, Jean-Marie, né le 17 novembre 1726.
+
+4º Un deuxième fils, Augustin-Pierre, né le 9 janvier 1728.
+
+5º Un troisième fils[194], François, né en 1730 et mort en 1739.
+
+6º Une troisième fille, Marie-Louise, née en 1731. C'est elle qui fut
+fiancée à Clavijo. Les mémoires contre Goëzmann et le drame de Gœthe
+ont immortalisé son aventure et son nom[195].
+
+7º Un quatrième fils, Pierre-Augustin Caron, qui devait illustrer le nom
+de Beaumarchais. Né le 24 janvier 1732[196], il eut pour parrain
+«Pierre-Augustin Picard, fils mineur de Pierre Picard, marchand
+chandelier, rue Aubry-le-Boucher, paroisse de Saint-Josse», et pour
+marraine sa cousine «Françoise Gary, fille mineure d'André Gary,
+marchand chandelier, demeurant rue des Boucheries, paroisse
+Saint-Sulpice».
+
+8º Une quatrième fille, Madeleine-Françoise, née le 30 mars 1734. Elle
+épousa en 1766 un horloger nommé Jean-Antoine Lépine. Elle lui donna
+deux enfants, un garçon qui se fit militaire, et une fille qui épousa
+également un horloger, du nom de Raguet.
+
+9º Une cinquième fille, Marie-Julie, née le 24 décembre 1735. C'est la
+plus distinguée de la famille. Elle était à la fois poëte et musicienne,
+elle jouait de la harpe et du violoncelle, parlait l'espagnol et
+l'italien, et écrivait de fort jolies lettres dont la plupart nous sont
+parvenues. Elle mourut, au mois de mai 1798, un an avant Beaumarchais.
+
+10º Une sixième fille, Jeanne-Marguerite, qui épousa en 1767
+Octave-Janot de Miron, intendant de la maison royale de Saint-Cyr. Elle
+était aussi poëte et surtout très-bonne musicienne, jouant de la harpe
+et chantant très-joliment; elle excellait en outre dans la comédie. Elle
+n'eut qu'une fille, qui fut mariée et établie à Orléans.
+
+Le 17 août 1758 la mère de Beaumarchais meurt, et huit ans après, le
+janvier 1766, son père se marie, en seconde noces, à l'âge de
+soixante-neuf ans, à «Jeanne Guichon, veuve de Pierre Henry, bourgeois
+de Paris», qui en avait elle-même soixante. Mais, en 1768, il perd cette
+seconde femme, et nous le voyons cette fois, contre le gré de ses
+enfants, se remarier pour la troisième fois, le 18 avril 1775, à l'âge
+de soixante dix-sept ans, et quelques mois seulement avant sa mort, avec
+Suzanne-Léopolde Jeantot. «C'était, dit M. de Loménie, une vieille fille
+astucieuse[197] qui le soignait et qui s'en fit épouser dans l'espoir de
+rançonner Beaumarchais. Profitant de la faiblesse du vieillard, elle
+s'était fait assigner, par son contrat de mariage, un douaire et une
+part d'enfant.» Beaumarchais, devant la menace qu'elle lui fit d'un
+procès, racheta ses droits, réels ou imaginaires, moyennant une somme de
+6,000 francs.
+
+Quant au père Caron, il était mort le 23 octobre 1775 et avait été
+enterré à l'église Saint-Jacques-de-la-Boucherie.
+
+De son côté, Beaumarchais, à l'exemple de son père, contracta trois
+mariages. Le premier est même entouré de circonstances assez
+romanesques. En 1765, à vingt-trois ans, Beaumarchais était contrôleur
+de la maison du roi. Il avait pour collègue un sieur Pierre Franquet,
+alors âgé de quarante-neuf ans, et dont la femme en avait tout au plus
+trente-trois ou trente-quatre. Le futur écrivain était très-amicalement
+reçu dans l'intimité du ménage, et il en profita pour faire la cour à la
+belle «contrôleuse». Celle-ci ne resta pas insensible aux assiduités, à
+l'esprit et aux galanteries du jeune homme. On n'oserait cependant pas
+certifier qu'elle oublia pour lui, du vivant de son mari, le plus sacré
+de ses devoirs, mais il est certain qu'elle inspira une assez vive
+passion à son adorateur. En effet le futur Beaumarchais la suivit de
+quartier en quartier, lors de deux ou trois déménagements qu'elle opéra
+dans les derniers temps de la vie de son mari, lequel mourut dans le
+logement commun, rue de Bracque, en janvier 1756. Caron déclara alors à
+sa famille qu'il épouserait la veuve Franquet. Il n'avait que
+vingt-trois ans, la dame en avait trente-quatre[198], et en présence de
+cette grande différence d'âge, et aussi du scandale occasionné depuis
+longtemps déjà par les amours de Beaumarchais, le père et la mère Caron
+firent tous les efforts imaginables pour tâcher de rendre le mariage
+impossible. Mais le fils tint bon et obtint enfin le consentement
+nécessaire; toutefois ses parents refusèrent d'assister aux formalités
+et cérémonies du mariage. Le 27 novembre 1756 Beaumarchais fut enfin uni
+à celle qu'il aimait, à l'église Saint-Nicolas-des-Champs[199].
+
+De sa première femme, Beaumarchais n'eut pas d'enfants; il la perdit
+d'ailleurs moins d'un an après l'avoir épousée, le 30 septembre 1757.
+
+Le 11 avril 1768, il se remarie avec une seconde veuve, dame Geneviève
+Watebled, dont le mari, mort en 1767, Antoine Levesque, était de son
+vivant garde magasin général des menus plaisirs du roi. La deuxième
+femme de Beaumarchais avait trente-huit ans, alors qu'il n'en avait que
+trente-six; mais en revanche elle lui apportait une grande fortune.
+L'acte de mariage donne cette fois au futur ses deux noms réunis, avec
+addition de ses titres et qualités: «Caron de Beaumarchais, écuyer,
+conseiller, secrétaire du roi et lieutenant général de la Varenne du
+Louvre.»
+
+Le 14 décembre suivant, «au bout de huit mois et huit jours de mariage»,
+la femme de Beaumarchais lui donnait un fils, qui fut baptisé Augustin
+et qui mourut le 17 octobre 1772, deux ans après sa mère, laquelle
+succomba, en quelques jours, aux suites d'une seconde couche, le 20
+novembre 1770.
+
+Il se remaria une troisième fois quelques années plus tard, en 1778,
+avec Marie-Thérèse Willer-Mawlas, jeune personne d'origine suisse et
+dont le père François Willer-Mawlas, mort en 1757, avait été attaché à
+la grande maîtrise des cérémonies, sous Louis XV. C'était une femme
+douce et belle «très-remarquable par l'intelligence, l'esprit et le
+caractère». Elle s'était éprise de Beaumarchais sans le connaître,
+attirée à lui par le bruit qui se faisait alors autour de son nom, de
+ses écrits, de ses aventures et de sa personne. Leur union fut donc un
+mariage d'inclination, et ce fut le plus heureux de ceux que contracta
+Beaumarchais. Elle lui survécut, n'étant morte qu'en l'année 1816.
+
+Quant à Beaumarchais, il mourut subitement, dans la nuit du 17 au 18 mai
+1799, d'une attaque d'apoplexie. Il avait seulement soixante-sept ans et
+trois mois.
+
+La soudaineté de sa mort a donné lieu à diverses suppositions que sa
+famille a voulu démentir. On a parlé d'un suicide par le poison, ou par
+l'opium. Jusqu'en ces derniers temps ce bruit calomnieux a été fort
+accrédité. Le gendre de Beaumarchais s'en est justement ému, et le 7
+octobre 1849 il écrivait à ce sujet à M. de Loménie une lettre dont
+voici le plus curieux passage:
+
+ «Monsieur,
+
+«Je viens d'apprendre avec un étonnement pénible les bruits que l'on a
+fait courir sur les derniers moments de Beaumarchais, mon beau-père.
+L'assertion mensongère de son suicide, qui a été reproduite dans des
+écrits sérieux, m'oblige à repousser, avec toute l'indignation qu'elle
+mérite, une fable dont la famille et les amis de Beaumarchais se
+seraient émus s'ils l'avaient connue plus tôt.
+
+«Beaumarchais, après avoir passé en famille la soirée la plus animée, où
+jamais son esprit n'avait été plus libre et plus brillant, a été frappé
+d'apoplexie. Son valet de chambre en entrant chez lui le matin, l'a
+trouvé dans la même position où il l'avait laissé en le couchant, la
+figure calme et ayant l'air de reposer. Je fus averti par les cris de
+désespoir du valet de chambre. Je courus chez mon beau-père, où je
+constatai cette mort subite et tranquille...[200]»
+
+Les funérailles de Beaumarchais eurent lieu avec une grande simplicité
+et en dehors de toute manifestation publique. C'est dans l'intérieur
+même de son jardin, au fond d'une sombre allée où il avait lui-même
+désigné le lieu de sa sépulture, que fut déposé son cercueil. «Son
+gendre, ses parents, ses amis et quelques gens de lettres qui
+l'aimaient, dit Gudin, cité par M. de Loménie, lui rendirent les
+derniers devoirs, et Collin d'Harleville proféra un discours que j'avais
+composé dans l'épanchement de ma douleur, mais que je n'étais pas en
+état de prononcer...» «Sous ce bosquet funéraire, ajoute M. de Loménie,
+après une vie si orageuse Beaumarchais espérait sans doute pouvoir dire:
+_Tandem quiesco_! et le cercueil qui le protégeait a dû être transporté
+dans un des grands cimetières qui deviendront aussi des rues et des
+places publiques.»
+
+Enfin, dans l'édition des _Œuvres complètes_ de Beaumarchais publiée
+en 1809 par Gudin, ce fidèle et inséparable ami de sa vie tout entière
+parle ainsi de cette mort si foudroyante: «La nature lui épargna les
+chagrins d'une lente destruction et les angoisses d'une longue agonie;
+il fut frappé d'apoplexie pendant son sommeil, et il sortit de la vie
+comme il y était entré, sans s'en apercevoir[201].»
+
+De son troisième mariage, Beaumarchais avait eu une fille,
+Amélie-Eugénie, qu'il maria, le 11 juillet 1796, à M. Delarue, dont son
+célèbre beau-père parle ainsi lui-même dans une lettre postérieure de
+près d'un an à cette union: «Ma fille, écrit-il, le 6 juin 1797, à M.
+T..., est la femme d'un bon jeune homme qui s'obstinait à la vouloir
+quand on croyait que je n'avais plus rien. Elle, sa mère et moi, nous
+avons cru devoir récompenser ce généreux attachement; cinq jours après
+mon arrivée, je lui ai fait ce joli présent. Ils auront du pain, mais
+c'est tout, à moins que l'Amérique ne s'acquitte envers moi, après vingt
+ans d'ingratitude[202].»
+
+M. Louis-André-Toussaint Delarue était né le 1er novembre 1768, à
+Paris. En 1789, il devint aide de camp de Lafayette; sous l'Empire il
+fut administrateur des contributions indirectes. Nous le trouvons, en
+1814, adjoint au maire de VIIIe arrondissement, et en cette qualité
+il reçoit la croix de la Légion d'honneur le 27 juillet de la même
+année. Le gouvernement de juillet le crée colonel de la huitième légion
+de la garde nationale et le nomme officier de la Légion d'honneur le 19
+octobre 1831. En 1840 le grade de maréchal-de-camp de la garde nationale
+lui est offert, et en 1841, le 29 avril, il reçoit le sautoir de
+commandeur de la Légion d'honneur. C'est seulement en 1848 qu'il
+abandonne son grade pour prendre sa retraite définitive, ayant alors
+quatre-vingts ans. Il ne mourut que quinze ans après, le 1er juin
+1864, âgé de quatre-vingt-quinze ans.
+
+Mme Eugénie Delarue, sa femme, était morte depuis le mois de juin
+1832. Elle avait donné deux fils à son mari:
+
+ * * * * *
+
+1º Delarue (Charles-Édouard), né le 7 vendémiaire an VIII (9 octobre
+1799), à Paris, «à quatre heures du soir, boulevard Antoine, nº 1,
+huitième municipalité, fils de André-Toussaint Delarue, rentier, et
+d'Amélie-Eugénie Caron-Beaumarchais, sa femme, mariés à l'état civil de
+la deuxième municipalité le 29 messidor an IV.»
+
+Le jeune Delarue embrassa la carrière militaire. Il fut page de Napoléon
+Ier du 2 mai au 20 juin 1815, sous-lieutenant d'état-major le 20
+janvier 1821, capitaine du 6e de lanciers le 27 août 1830, officier
+d'ordonnance de Louis-Philippe le 26 mars 1841, colonel du 2e
+lanciers le 23 février 1847, et enfin général de brigade le 28 décembre
+1862. En 1864 il entra dans le cadre de réserve. Il avait obtenu la
+croix de commandeur de la Légion d'honneur le 8 août 1858; il était
+encore décoré, depuis 1839, de la croix d'officier de l'ordre de la Tour
+et de l'Épée de Portugal, et depuis 1844 de la croix d'officier de
+Léopold de Belgique[203].
+
+2º Delarue (Alfred-Henri), né à Paris, le 3 germinal an XI (24 mars
+1803), «porte Saint-Antoine, nº 1, division de Montreuil». Ce deuxième
+petit-fils de Beaumarchais a fait son chemin dans l'administration des
+finances. Le 5 février 1838 il fut nommé receveur particulier-percepteur,
+à Paris. Le 18 juin 1849 il occupait la même fonction au IIe
+arrondissement, et le 29 décembre 1859 il était nommé au même emploi
+dans le VIIIe arrondissement. Enfin le 10 juillet 1865 il recevait la
+croix de la Légion d'honneur[204].
+
+Ajoutons que, justement fiers du nom illustre de leur aïeul, les deux
+petits-fils de Beaumarchais ont obtenu, par décret impérial du 25 août
+1853, confirmé par jugement du tribunal de la Seine du 4 novembre 1864,
+«l'autorisation de joindre à leur nom patronymique _Delarue_ celui de
+_Beaumarchais_ et de s'appeler à l'avenir _Delarue-Beaumarchais_[205]».
+
+Complétons nos renseignements en disant qu'une arrière-petite-fille de
+Beaumarchais a épousé M. Roulleaux-Dugage (Charles-Henri), «né à Alençon
+le 7 floréal an X (26 avril 1802), fils de Jacques-François-Nicolas
+Roulleaux, conseiller de la préfecture de l'Orne, et de dame
+Adélaïde-Victoire Bertrand». Député de l'Hérault en 1852, en 1867, en
+1863 et en 1869, M. Roulleaux-Dugage avait été d'abord, de 1835 à 1848,
+préfet des départements de l'Ardèche, de l'Aude, de la Nièvre, de
+l'Hérault et de la Loire-Inférieure. Président du conseil général de
+l'Orne, il réside habituellement au Château de Lyvonnière, près
+Domfront. L'Empereur l'a créé grand officier de la Légion d'honneur le
+14 août 1866[206].
+
+GEORGES D'HEYLLI.
+
+
+
+
+ERRATA
+
+
+Page XXVII, dans la Notice, ligne 15, au lieu de _croit_, lisez _croît_.
+
+Page XXIX, dans la Notice, ligne 7, à la note, au lieu de _suspecte_,
+lisez _suspectes_.
+
+Page LIII, dans la Notice, ligne dernière, au lieu de _Desessarts_,
+lisez _Desessarts_.
+
+Page LXVII, dans la Notice, ligne 7, au lieu de 19 _août_ 1787, lisez 19
+_août_ 1785.
+
+Page 227, aux Appendices, ligne 28, au lieu de _rapprochez de la scène
+IIe_, lisez... _de la scène IIIe_.
+
+Page 242, aux Appendices, ligne 4, dans un certain nombre d'exemplaires
+de ce volume, au lieu de _à l'aide du précieux travail_, lisez _à l'aide
+du non moins précieux travail_.
+
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+Lettre modérée sur la chute et la critique du _Barbier de Séville_ 3
+
+LE BARBIER DE SÉVILLE, ou _la Précaution inutile_, comédie en quatre
+actes 31
+
+Variantes du _Barbier de Séville_ 171
+
+
+APPENDICES.
+
+I. Deux lettres de M. Édouard Fournier relatives à un récent
+achat de manuscrits de Beaumarchais 205
+
+II. Nomenclature des pièces comprises dans cet achat 212
+
+III. L'AMI DE LA MAISON, drame inédit en trois actes
+
+1. Un drame inédit de Beaumarchais 220
+2. _L'Ami de la Maison_ et _le Supplice d'une femme_ 223
+3. Analyse détaillée, et scène par scène, des trois actes de _l'Ami
+de la maison_ 229
+
+IV. Notice généalogique sur Beaumarchais et sur sa famille 242
+
+
+Errata 250
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Tissot_ (Simon-André), illustre médecin, né en Suisse en 1728, mort
+en 1797. Ses œuvres choisies forment 8 vol. in-8º (Paris, 1809).
+Beaumarchais fait ici allusion à deux de ses principaux écrits: _De la
+santé des gens de lettres_ (1769, in-32), et _Essai sur les maladies des
+gens du monde_ (1770, in-12), dont le succès fut populaire et
+considérable.
+
+[2] Allusion à un journaliste de Bouillon qui avait fort malmené
+Beaumarchais et sa pièce.
+
+Il avait déjà parlé de ces critiques aux comédiens eux-mêmes dans une
+lettre intime qu'il leur adressait quelque temps avant d'écrire cette
+épître-préface: «Tant qu'il vous plaira, Messieurs, de donner _le
+Barbier de Séville_, je l'endurerai avec résignation. Et puissiez vous
+crever de monde, car je suis l'ami de vos succès et l'amant des miens...
+Si le public est content, si vous l'êtes, je le serai aussi. Je voudrais
+bien pouvoir en dire autant du _Journal de Bouillon_; mais vous avez
+beau faire valoir la pièce, la jouer comme des anges, il faut vous
+détacher de ce suffrage; on ne peut pas plaire à tout le monde.
+
+«Je suis, Messieurs, avec reconnaissance, etc...
+
+«_Signé_: CARON DE BEAUMARCHAIS.»
+
+(_Lettre citée par M. de Loménie_, tome II)
+
+[3] _Eugénie et les Deux Amis._
+
+[4] _Mémoires judiciaires contre les sieurs de Goëzmann, Marin, Lablache
+et d'Arnaud_ (1774).
+
+[5] Ce sera l'opéra de _Tarare_.
+
+[6] On peut ainsi préciser facilement l'époque où Beaumarchais écrivait
+cette préface, la 17e représentation du _Barbier_ ayant eu lieu le
+mercredi 16 août 1775, et la 18e le samedi suivant.
+
+[7] Imbroglio.
+
+[8] Mot de l'invention de Beaumarchais.
+
+[9] La résille.
+
+[10] Célèbre astrologue-nécromancien du temps de Henri II. Catherine de
+Médicis le fit venir à Paris et eut souvent recours à lui pour les
+expériences de divination auxquelles on sait qu'elle se livrait.
+
+[11] Beaumarchais présente ici par avance la scène de la reconnaissance
+de Figaro, que nous retrouverons dans _la Folle Journée_.
+
+[12] La citation est inexacte, d'autant mieux que le mot principal «le
+hasard», sur lequel repose l'argumentation de Beaumarchais, ne s'y
+trouve même pas. Voici d'ailleurs le passage même dans son intégrité:
+«J'avois besoin d'un homme que je pusse, dans ces conjonctures, mettre
+devant moi. Il me falloit un fantôme, mais il ne me falloit qu'un
+fantôme, et, par bonheur pour moi, il se trouva que ce fantôme fut petit
+fils d'Henri le Grand, qu'il parla comme on parle aux halles, ce qui
+n'est pas ordinaire aux enfants d'Henri le Grand, et qu'il eut de grands
+cheveux bien longs et bien blonds. Vous ne pouvez vous imaginer le poids
+de cette circonstance; vous ne pouvez concevoir l'effet qu'ils firent
+dans le peuple.» (_Mémoires de Retz_, édition Charpentier, 1865, tome
+Ier, page 267.)
+
+[13] Vieux mot.
+
+[14] Terme chirurgical: celui qui pratique la saignée. Il vaudrait mieux
+_phlébotomiste_. D'ailleurs, usuellement, on n'emploie ni l'un ni
+l'autre mot.
+
+[15] _Hédelin_, abbé d'_Aubignac_, né en 1604, mort en 1676. Il a
+composé, d'après Aristote, un ouvrage assez médiocre, _Pratique du
+théâtre_ (1669, in-4º), auquel Beaumarchais fait ici allusion. Il
+détestait Corneille, dont il était jaloux, et il a donné une tragédie,
+_Zénobie_, qui n'eut aucun succès.
+
+[16] Elle en supporta, et de la meilleure, comme tout le monde le sait.
+Voici les titres des principales œuvres musicales inspirées par _le
+Barbier_:
+
+1º _Le Barbier de Séville_, opéra bouffe de Païsiello, joué pour la
+première fois à Saint-Pétersbourg en 1780, et à Paris le 12 juillet
+1789, deux jours avant la prise de la Bastille;
+
+2º _Le Barbier de Séville_, opéra de Nicolo Isouard, joué à Malte à la
+fin du siècle dernier;
+
+3º _Le Barbier de Séville_, ballet en trois actes, de Blache et Duport,
+représenté à l'Opéra le 30 mai 1806;
+
+4º _Le Barbier de Séville_, opéra bouffe en deux actes, du maestro G.
+Rossini, joué pour la première fois à Rome en décembre 1816, et à Paris
+le 26 octobre 1819;
+
+5º _Almaviva et Rosine_, pantomime avec musique, sans nom d'auteur,
+jouée à la porte Saint-Martin le 19 avril 1817;
+
+Enfin plus tard _la Folle Journée_ servira de thème à la musique de
+Mozart.
+
+[17] Fameux danseur de l'Opéra (1748-81) qui s'était baptisé lui-même
+_le Dieu de la danse_. Il est mort en 1808, à soixante-dix-neuf ans. Sa
+femme, qui a été aussi très-célèbre comme danseuse, est morte la même
+année, à cinquante-six ans.
+
+[18] _Bercher_, dit _Dauberval_, danseur comique, mort en 1806, à
+soixante-quatre ans. Il a appartenu à l'Opéra de 1761 à 1783, classé
+dans ce qu'on appelait _les danseurs seuls_, c'est-à-dire les grands
+premiers sujets. On l'avait surnommé _le Préville de la danse_. Il a
+composé quelques ballets.
+
+[19] Verbe de la composition de Beaumarchais.
+
+[20] L'un des manuscrits du Théâtre-Français orthographie Figaro, tout
+le long de la pièce, _Figuaro_.
+
+[21] Ce qu'on nomme chez nous un «beau»; mais un «beau» vulgaire, une
+sorte de coq de village ou d'artisan endimanché.
+
+[22] Dans le manuscrit de la Comédie-Française Basile est qualifié
+«organiste et musicien italien».
+
+[23] Capitale de l'Andalousie, dit le manuscrit.
+
+[24] Cette petite partition est de nos jours difficile à trouver. La
+Bibliothèque du Conservatoire de musique en possède un exemplaire, en
+assez mauvais état, et que nous avons eu sous les yeux. C'est une
+partition grand in-4º arrangée pour orchestre avec l'indication des jeux
+de scène, des paroles et des voix. On lit sur la première page cette
+note manuscrite: _On croit que cette musique est de Beaumarchais_, et au
+verso, de la même main: _Cette musique est de M. de Beaumarchais_. La
+musique du _Barbier_ n'accompagnant pas, comme dans _les Deux Amis_, la
+pièce imprimée, et n'offrant d'ailleurs, à cause de sa médiocrité, aucun
+véritable intérêt, nous avons jugé inutile de la reproduire.
+
+[25] Variante 1.
+
+[26] Variante 2.
+
+[27] Variante 3.
+
+[28] Variante 4.
+
+[29] Variante 5.
+
+[30] Variante 6.
+
+[31] Variante 7.
+
+[32] Variante 8.
+
+[33] Variante 9.
+
+[34] Variante 10.
+
+[35] Variante 11.
+
+[36] Variante 12.
+
+[37] Variante 13.
+
+[38] Variante 14.
+
+[39] Mot fabriqué par Beaumarchais à l'adresse du censeur Marin, l'un de
+ses adversaires dans l'affaire Goëzmann.
+
+[40] Encore un mot inventé pour désigner les journalistes, les
+critiques, etc., qu'il appelle encore «les puces» dans le manuscrit du
+Théâtre-Français.
+
+[41] Variante 15.
+
+[42] Variante 16.
+
+[43] Variante 17.
+
+[44] Bartholo n'aimoit pas les drames. Peut-être avoit-il fait quelque
+Tragédie dans sa jeunesse. (_Note de Beaumarchais._)
+
+[45] Variante 18.
+
+[46] Variante 19.
+
+[47] Variante 20.
+
+[48] Variante 21.
+
+[49] Variante 22.
+
+[50] Variante 23.
+
+[51] Variante 24.
+
+[52] Variante 25.
+
+[53] Variante 26.
+
+[54] Variante 27.
+
+[55] Variante 28.
+
+[56] Variante 29.
+
+[57] Variante 30.
+
+[58] Variante 31.
+
+[59] Variante 32.
+
+[60] Variante 33.
+
+[61] On dit aujourd'hui _besoigneux_.
+
+[62] Variante 34.
+
+[63] Variante 35.
+
+[64] Variante 36.
+
+[65] Variante 37.
+
+[66] Variante 38.
+
+[67] Variante 39.
+
+[68] Variante 40.
+
+[69] Variante 41.
+
+[70] Variante 42.
+
+[71] Le mot _enfiévré_, qui n'est plus françois, a excité la plus vive
+indignation parmi les Puritains Littéraires; je ne conseille à aucun
+galant homme de s'en servir: mais M. Figaro!... (_Note de
+Beaumarchais._)
+
+[72] Variante 43.
+
+[73] Variante 44.
+
+[74] Variante 45.
+
+[75] Variante 46.
+
+[76] Variante 47.
+
+[77] Variante 48.
+
+[78] Vieux mot: à me sentir de la douleur.
+
+[79] Variante 49.
+
+[80] Variante 50.
+
+[81] Variante 51.
+
+[82] Variante 52.
+
+[83] Variante 53.
+
+[84] Variante 54.
+
+[85] Variante 55.
+
+[86] Variante 56.
+
+[87] Variante 57.
+
+[88] Variante 58.
+
+[89] Variante 59.
+
+[90] Trait emprunté textuellement par Beaumarchais à une petite comédie
+d'à-propos de Brécourt, _l'Ombre de Molière_ (1674).
+
+[91] Variante 60.
+
+[92] Variante 61.
+
+[93] Variante 62.
+
+[94] Variante 63.
+
+[95] Variante 64.
+
+[96] Variante 65.
+
+[97] Variante 66.
+
+[98] Variante 67.
+
+[99] Variante 68.
+
+[100] Variante 69.
+
+[101] Variante 70.
+
+[102] Variante 71.
+
+[103] Variante 72.
+
+[104] Variante 73.
+
+[105] Variante 74.
+
+[106] Variante 75.
+
+[107] Variante 76.
+
+[108] Variante 77.
+
+[109] Variante 78.
+
+[110] Variante 79.
+
+[111] Variante 80.
+
+[112] Variante 81.
+
+[113] Variante 82.
+
+[114] Variante 83.
+
+[115] Variante 84.
+
+[116] Variante 85.
+
+[117] Variante 86.
+
+[118] Variante 87.
+
+[119] Variante 88.
+
+[120] Cette Ariette, dans le goût Espagnol, fut chantée le premier jour
+à Paris, malgré les huées, les rumeurs et le train usités au Parterre en
+ces jours de crise et de combat. La timidité de l'Actrice l'a depuis
+empêchée d'oser la redire, et les jeunes Rigoristes du Théâtre l'ont
+fort louée de cette réticence. Mais si la dignité de la Comédie
+Française y a gagné quelque chose, il faut convenir que _le Barbier de
+Séville_ y a beaucoup perdu. C'est pourquoi, sur les Théâtres où quelque
+peu de Musique ne tirera pas autant à conséquence, nous invitons tous
+Directeurs à la restituer, tous Acteurs à la chanter, tous Spectateurs à
+l'écouter, et tous Critiques à nous la pardonner, en faveur du genre de
+la Pièce et du plaisir que leur fera le morceau. (_Note de
+Beaumarchais._)
+
+[121] Encore un vieux mot: se déranger souvent à propos de rien, perdre
+son temps en «flâneries» inutiles.
+
+[122] Variante 89.
+
+[123] Variante 90.
+
+[124] Variante 91.
+
+[125] Variante 92.
+
+[126] Variante 93.
+
+[127] Variante 94.
+
+[128] Variante 95.
+
+[129] Variante 96.
+
+[130] Variante 97.
+
+[131] Variante 98.
+
+[132] Variante 99.
+
+[133] Variante 100.
+
+[134] Variante 101.
+
+[135] Variante 102.
+
+[136] Variante 103.
+
+[137] Variante 104.
+
+[138] Variante 105.
+
+[139] Variante 106.
+
+[140] Variante 107.
+
+[141] Variante 108.
+
+[142] Variante 109.
+
+[143] Variante 110.
+
+[144] Variante 111.
+
+[145] Variante 112.
+
+[146] Variante 113.
+
+[147] Variante 114.
+
+[148] Variante 115.
+
+[149] Variante 116.
+
+[150] Variante 117.
+
+[151] Variante 118.
+
+[152] Variante 119.
+
+[153] Variante 120.
+
+[154] Variante 121.
+
+[155] Rôle du dragon dans _le Déserteur_ de Sedaine et Monsigny, joué
+pour la première fois à la Comédie-Italienne le 6 mars 1769.
+
+[156] Sans doute pour «irréfutable».
+
+[157] Sauvage du Canada.
+
+[158] Jambe grosse et enflée.
+
+[159] Bartholo coupe le signalement à l'endroit qu'il lui plaît. (_Note
+de Beaumarchais._)
+
+[160] A cette tourière Beaumarchais substitua en variante sur le
+manuscrit (provenant de Londres) «un vieux avare», et le couplet
+commençait alors ainsi:
+
+ Cet avare, chargé d'or,
+ Vêtu d'un habit de bure,
+ Tient la clef de son trésor...
+
+L'autre manuscrit, celui de la Comédie, donne encore une autre variante:
+
+AIR: _Robin Turelure_.
+
+ Pour irriter nos désirs,
+ Bartholina sous la bure
+ Tient la clef de nos plaisirs.
+
+D'ailleurs, tout le passage relatif à sœur Vénus est raturé sur le
+manuscrit, mais assez légèrement cependant pour être très-facilement lu.
+
+[161] Bouilloire à large ventre, avec un bec pour diriger le liquide et
+une anse pour saisir le vase.
+
+[162] Voyez, sur cette librairie, la lettre suivante.
+
+[163] Le principal employé de la maison Dulau m'en fit voir la mention
+sur le _Catalogue_ de cette année-là. Le prix en était marqué 300
+francs. C'était bien modeste, pour ne pas dire bien modique: il ne vint
+cependant pas un seul amateur. Pour les Anglais, en dehors de nos grands
+classiques, notre littérature n'existe guère, comme la leur au reste
+n'existe pas pour nous, en dehors de Shakespeare, Milton, Byron, Scott
+et quelques autres. Beaumarchais, en 1828, était presque un inconnu pour
+eux. L'est-il beaucoup moins aujourd'hui? En tout cas, ce ne sont pas
+ses pièces qui l'auront popularisé à Londres. On sait que, pour ne pas
+froisser la _gentry_, le _Mariage de Figaro_, cette satire de toutes les
+noblesses en décadence, est défendue encore aujourd'hui sur les mêmes
+théâtres où l'on joue _la Grande Duchesse_ d'Offenbach!
+
+[164] C'était un billet de banque de 500 francs[A]. La maison Dulau, qui
+n'avait pas trouvé marchand à 300 francs, en 1826, avait cru faire une
+affaire excellente par cette plus-value de 200 francs en 1863.
+
+[165] Ils n'y arrivèrent que six semaines après, à cause du retard que
+la personne qui s'était chargée de les rapporter dut subir pour son
+retour de Londres à Paris. Édouard Thierry se hâta de m'en faire part.
+Voici son billet:
+
+ «Mon cher ami,
+
+ «Nous avons les manuscrits de Beaumarchais entre les mains. Quand
+ vous voudrez les venir voir, ou pour mieux dire les revoir, je
+ mettrai mon cabinet à votre disposition.
+
+ «Tout à vous.
+
+ «ÉDOUARD THIERRY.
+
+ «16 novembre 1863.»
+
+
+[A] Le prix précis de l'achat a été de 509 fr. 10 c. J'ai relevé,
+moi-même, ce chiffre porté, à la date du 26 septembre 1863, sur le
+registre des dépenses journalières de la Comédie-Française, qui m'a été
+obligeamment communiqué par l'aimable secrétaire du théâtre, M.
+Verteuil.
+
+GEORGES D'HEYLLI.
+
+
+[166] Il s'était fait, dit Chateaubriand, «libraire du clergé français
+émigré.» (_Mémoires d'outre-tombe_, _t._ III, p. 273.)--Il publia, en
+1799, une des premières éditions du _Génie du Christianisme_.
+
+[167] Le fait fut raconté, non sans dépit, par le principal employé de
+la librairie Dulau, à la personne chargée de rapporter les manuscrits,
+et qui à son tour le raconta à Édouard Thierry, de qui je le tiens.
+
+[168] J'aurais pu songer à la famille même de Beaumarchais, mais la
+seule personne que j'y connusse, M. Lemolte Chalary, conseiller à la
+Cour royale d'Orléans, fils d'une des sœurs de Beaumarchais, était
+alors en voyage comme tout bon magistrat qui prend ses vacances, et je
+ne savais où l'atteindre. Quand je le vis à son retour, il en fut
+très-fâché, moins encore pourtant que M. Delarue, petit-fils de
+Beaumarchais, qui vint me voir après ma lettre au _Temps_. Il doutait
+d'abord de la réalité de la découverte, mais lorsque je l'en eus
+convaincu, il eut le plus vif regret de n'en pas avoir été instruit le
+premier à cause des révélations parfois compromettantes que pouvait
+contenir la partie politique des manuscrits.
+
+[169] Ce furent ses propres expressions.
+
+[170] On sait de quelle faveur il jouissait près de ce ministre, qui le
+remit à flot. Je lis dans les _Nouvelles de la cour_, conservées aux
+archives du château d'Harcourt, sous la date du 13 septembre 1776: «Les
+affaires du sieur Caron de Beaumarchais commencèrent à se trouver en
+meilleur état, grâce au goût qu'a pris pour lui M. de Maurepas, que ses
+saillies amusent beaucoup.»
+
+[171] Au mois de janvier 1776.--C'est cette négociation, où le plus beau
+rôle ne fut pas pour Beaumarchais, et que l'on connaît déjà par les
+publications de M. Frédéric Gaillardet, qui tenait surtout au cœur de
+M. Delarue quand il vint me parler des manuscrits de son grand-père.
+Elle est ici plus complète que partout et ne tient pas moins d'un
+volume.
+
+[172] Voyez l'appendice IV.
+
+[173] Nous avons donné cette pièce dans notre notice sur _le Barbier_.
+
+[174] La Comédie-Française était alors au faubourg Saint-Germain, rue de
+l'Ancienne-Comédie.
+
+[175] Pièce de vers badine et médiocre dont je donne seulement la
+première et la dernière strophe.
+
+[176] Avec un curieux _post-scriptum_ resté inédit.
+
+[177] Cette lettre fait partie de la correspondance publiée par Gudin,
+lettre XXXIX, 7º vol. des _Œuvres complètes_.
+
+[178] Cette lettre ne figure pas dans l'édition de 1809.
+
+[179] M. de Loménie, qui a sans doute de bonnes raisons pour le faire,
+ayant eu entre les mains tous les papiers de Beaumarchais possédés par
+sa famille, attribue positivement cette farce à Beaumarchais lui-même,
+et il la déclare excellente et parfaite en son genre.
+
+[180] Beaumarchais, si fin et si expérimenté en matière de ruses et de
+supercheries, se laissa pourtant prendre, comme tant d'autres, à
+l'imposture de la chevalière d'Éon, qui était bien en réalité un
+chevalier, ainsi que le prouva son autopsie, faite en Angleterre, où
+d'Éon résidait, le jour même de sa mort, 21 mai 1810, par le docteur
+Copeland, en présence de plusieurs témoins, et entre autres du Père
+Élysée, premier chirurgien de Louis XVIII. «D'Éon, dit le rapport, avait
+été un homme parfaitement conformé.»
+
+[181] Drame représenté pour la première fois au Théâtre-Français le 26
+avril 1865.
+
+[182] Nous savons de plus, par des renseignements pris sur place et aux
+meilleures sources, que M. de Girardin n'a «jamais» mis les pieds aux
+archives de la Comédie-Française. D'ailleurs sa franchise bien connue et
+la tournure indépendante de son esprit défendent toute supposition
+d'imitation ou de plagiat dissimulé.
+
+[183] _Le Supplice d'une femme_, drame en 3 actes avec une préface. 1
+volume in-8º, paru depuis en in-18, Paris, Michel Lévy, 1865.
+
+[184] _Le Supplice d'une femme_, drame en 3 actes, reçu par le comité du
+Théâtre-Français le 14 décembre 1864 (tiré à 100 exemplaires).
+
+Lire aussi, pour être tout à fait au courant de la discussion très-vive
+qui s'éleva entre M. de Girardin et son collaborateur au sujet des
+remaniements que ce dernier fit subir au _Supplice d'une femme_, la
+curieuse brochure de M. A. Dumas fils: _Histoire du Supplice d'une
+femme_ (réponse à la préface de M. de Girardin). 1 vol. in-8º, Paris,
+Michel Lévy, 1865.
+
+[185] Cette première version a elle-même beaucoup de variantes; les
+archives du Théâtre-Français conservent plusieurs textes différents,
+retouchés et modifiés par M. de Girardin lui-même avant la bienheureuse
+intervention de M. Dumas fils.
+
+[186] Il est bien entendu que l'analogie que je signale est surtout et
+beaucoup plus frappante avec _le Supplice d'une femme_ avant les
+réductions et amputations que lui fit subir l'auteur de _Diane de Lys_.
+
+[187] Lisez dans la pièce primitive de M. de Girardin la longue et
+étrange scène d'explication qui a lieu entre les deux amants,
+rapprochez-la de la scène analogue dans _l'Ami de la maison_, puis
+comparez.
+
+[188] Je parle toujours, et ici surtout, du drame même tel qu'il a été
+conçu et d'abord exécuté par M. de Girardin.
+
+[189] Et je le répète, le lecteur d'ailleurs le verra bien aussi avec
+l'analyse que je lui donne de _l'Ami de la maison_, ce drame, sans un
+remaniement obligé ne serait certainement pas joué, malgré le renom
+éclatant de son auteur vrai ou supposé, jusqu'à la fin de son troisième
+acte.
+
+[190] Le dialogue que nous donnons ici n'est pas la reproduction
+textuelle mais seulement le résumé du dialogue même du drame original.
+
+[191] Quelques-uns de mes lecteurs trouveront peut-être cette scène
+chargée de longueurs, mais peut-être en a-t-elle la permission. Lecteur,
+ne t'indipose pas contre moi; je n'ai ni orgueil ni fausse modestie.
+Écoute-moi aussi, lecteur, et apprenons ensemble à n'être dupes ni des
+choses ni des mots qui les masquent.
+
+Il faut bien que je ne me croie pas un imbécile, puisque j'écris; il
+faut bien que je sente en moi du sens, du jugement, de l'esprit même,
+puisque je mets ces facultés aux prises avec un sujet qui les exige. Il
+faut bien que je m'avoue quelque mérite, puisque je me compare... Ah! je
+sens, et je suis heureux de sentir avec qui je puis me comparer! Je
+distingue mes maîtres et me prosterne, de loin, devant ces grands
+hommes. Mais pour avoir ou n'avoir que le mérite de cette foule de
+dramatistes dont les noms ne se lisent, et encore que très-passagèrement,
+sur les affiches de nos spectacles, que serais-je, quand encore j'aurais
+appris à m'élever au-dessus de leur glaciale monotonie, de leurs beautés
+compassées, brillantées, de leur faire conventionnel ou calqué, de leur
+éclat clinquanté? La fortune de ces gens est celle de ces emprunteurs
+qui vivent sur les moyens de toutes leurs connaissances. Pour moi,
+paysan carrier, retiré dans ma chétive demeure, je vis sur mon mince
+fonds, défriché de mes mains. Comment ne sentirais-je pas ma médiocrité
+à côté de ces riches terres anoblies par de splendides châteaux
+qu'occupent l'opulence ou notre antique noblesse? Ami lecteur, adieu; de
+longtemps je ne te parlerai de moi.
+
+(_Note textuelle de l'auteur._)
+
+
+[192] Je serais peu surpris, si jamais ce drame est représenté, qu'il se
+trouvât quelque plaisant qui, après ce mot, ajouterait: «que je vous
+souhaite, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ainsi-soit-il.»
+(_Note de l'auteur._)
+
+[193] A la mort du père Caron, et quand il s'agit de procéder à son
+enterrement, l'Église lui refusa ses prières, ainsi que le constate son
+acte de décès, produit à l'époque du mariage de sa fille, en 1720, et où
+il est dit que «décédé sans avoir reconnu l'Église catholique,
+apostolique et romaine, cela a été cause que la sépulture ecclésiastique
+lui a été refusée.»
+
+[194] Beaumarchais n'était donc que «le quatrième fils». Et cependant je
+lis dans la biographie du docteur Hœfer: «Beaumarchais, _seul garçon_
+dans une famille qui comptait cinq filles.» Ce qui est une deuxième
+inexactitude, puisque le père Caron eut six filles.
+
+[195] Le _Clavijo_, de Gœthe, fut imprimé pour la première fois en
+1774. On trouve parmi les personnages alors vivants qu'il met en scène,
+et outre Clavijo, la sœur de Beaumarchais Marie, son autre sœur,
+mariée à l'architecte Guilbert, et qui dans la pièce est prénommée
+Sophie, Guilbert, son mari, et enfin Beaumarchais lui-même. Le caractère
+de l'auteur de Figaro y est, comme chacun sait, très-exactement et
+très-curieusement présenté et dépeint.
+
+[196] La maison de son père était alors située rue Saint-Denis, presque
+en face la rue de la Feronnerie, et dans le voisinage de celle où
+naquit, dit-on, Molière.
+
+[197] «Personne d'ailleurs, ajoute-t-il quelques lignes plus bas,
+très-fine, très-hardie et assez spirituelle, à en juger par ses
+lettres.» _Beaumarchais et son temps_, tome Ier, pages 33 et 34.
+
+[198] M. de Loménie dit, «d'après une note de Beaumarchais», qu'elle
+avait seulement six ans de plus que lui. De son côté, le consciencieux
+M. Jal cite l'extrait même du mariage, qu'il a eu sous les yeux:
+«Madeleine-Catherine Aubertin, _âgée de 34 ans_, veuve de
+Pierre-Augustin Franquet.»
+
+[199] C'est à la suite de ce mariage, en 1757, qu'il prit pour la
+première fois le nom de Beaumarchais, qui était celui d'un «très-petit
+fief» appartenant à sa femme.
+
+[200] Le certificat du chirurgien Lasalle, appelé à constater le décès,
+et daté du jour même (29 floréal an VII), déclare «que le citoyen
+Beaumarchais est mort d'une apoplexie sanguine et non autre maladie».
+Voyez à ce sujet les ingénieuses et véridiques raisons fournies par M.
+de Loménie contre la supposition du suicide, _Beaumarchais et son
+temps_, tome II, pages 526 et suivantes.
+
+[201] _Œuvres complètes de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais,
+écuyer, conseiller-secrétaire du roi, lieutenant général des chasses,
+bailliage et capitainerie de la Varenne du Louvre, grande vénerie et
+fauconnerie de France...._, etc. 1809, Paris, chez Léopold Colin, rue
+Gît-le-Cœur. 7 vol. in-8º. Les deux derniers volumes donnent une
+cinquantaine de lettres de Beaumarchais. Le 7e volume est terminé par
+la liste des souscripteurs; on lit en tête de cette liste: S. _M.
+l'Empereur et Roi_, un pap. vél., fig.; S. _M. la reine d'Espagne_, dº;
+S. _M. le roi de Westphalie_ (Jérôme Bonaparte), 2 pap. vélin, fig.; 3
+pap. fin, fig.; puis chacun pour un exemplaire: _le roi de Wurtemberg;
+le prince Eugène Napoléon; la princesse Élisa, grande duchesse de
+Toscane; le prince Cambacérès..._, etc.
+
+[202] Lettre XLVII, tome VII de l'édition précitée.
+
+[203] Archives du département de la guerre.
+
+[204] Archives et personnel des finances.
+
+[205] _Bulletin des Lois._
+
+[206] Ministère de l'intérieur (archives) et secrétariat du Corps
+législatif.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le barbier de Séville ou la précauti
+n inutile, by Pierre Augustin Caron de Beaumarchais
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BARBIER DE SÉVILLE ***
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+Literary Archive Foundation
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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+The Project Gutenberg EBook of Le barbier de Séville ou la précaution
+inutile, by Pierre Augustin Caron de Beaumarchais
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le barbier de Séville ou la précaution inutile
+
+Author: Pierre Augustin Caron de Beaumarchais
+
+Release Date: July 23, 2011 [EBook #36826]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BARBIER DE SÉVILLE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images available at the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+
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+
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+
+LE BARBIER DE SÉVILLE
+
+
+
+
+LE
+
+BARBIER
+
+DE SÉVILLE,
+
+_OU LA_
+
+PRÉCAUTION INUTILE
+
+_COMÉDIE_
+
+EN QUATRE ACTES;
+
+Par Mr. de Beaumarchais.
+
+_Représentée et tombée sur le Théâtre de la
+Comédie Française aux Tuileries, le 23
+de Février 1775._
+
+....Et j'étais Père, et je ne pus mourir!
+
+Zaire, _Acte II_.
+
+
+_A PARIS,_
+
+Chez RUAULT, Libraire, rue de la Harpe.
+
+M. DCC. LXXV.
+
+
+
+
+
+LETTRE MODÉRÉE
+
+SUR
+
+LA CHUTE ET LA CRITIQUE
+
+DU
+
+BARBIER DE SÉVILLE
+
+_L'AUTEUR, vêtu modestement et courbé, présentant sa Pièce au Lecteur._
+
+
+MONSIEUR,
+
+J'ai l'honneur de vous offrir un nouvel Opuscule de ma façon. Je
+souhaite vous rencontrer dans un de ces momens heureux où, dégagé de
+soins, content de votre santé, de vos affaires, de votre Maîtresse, de
+votre dîner, de votre estomac, vous puissiez vous plaire un moment à la
+lecture de mon _Barbier de Séville_, car il faut tout cela pour être
+homme amusable et Lecteur indulgent.
+
+Mais si quelque accident a dérangé votre santé, si votre état est
+compromis, si votre Belle a forfait à ses sermens, si votre dîner fut
+mauvais ou votre digestion laborieuse, ah! laissez mon _Barbier_; ce
+n'est pas là l'instant; examinez l'état de vos dépenses, étudiez le
+_Factum_ de votre Adversaire, relisez ce traître billet surpris à Rose,
+ou parcourez les chef-d'oeuvres de Tissot[1] sur la tempérance, et
+faites des réflexions politiques, économiques, diététiques,
+philosophiques ou morales.
+
+Ou si votre état est tel qu'il vous faille absolument l'oublier,
+enfoncez-vous dans une Bergère, ouvrez le Journal établi dans
+Bouillon[2] avec Encyclopédie, Approbation et Privilége, et dormez vîte
+une heure ou deux.
+
+Quel charme auroit une production légère au milieu des plus noires
+vapeurs, et que vous importe, en effet, si Figaro le Barbier s'est bien
+moqué de Bartholo le Médecin en aidant un Rival à lui souffler sa
+Maîtresse? On rit peu de la gaieté d'autrui, quand on a de l'humeur pour
+son propre compte.
+
+Que vous fait encore si ce Barbier Espagnol, en arrivant dans Paris,
+essuya quelques traverses, et si la prohibition de ses exercices a donné
+trop d'importance aux rêveries de mon bonnet? On ne s'intéresse guères
+aux affaires des autres que lorsqu'on est sans inquiétude sur les
+siennes.
+
+Mais enfin, tout va-t-il bien pour vous? Avez-vous à souhait double
+estomac, bon Cuisinier, Maîtresse honnête et repos imperturbable? Ah!
+parlons, parlons; donnez audience à mon _Barbier_.
+
+Je sens trop, Monsieur, que ce n'est plus le temps où, tenant mon
+manuscrit en réserve, et semblable à la Coquette qui refuse souvent ce
+qu'elle brûle toujours d'accorder, j'en faisois quelque avare lecture à
+des Gens préférés, qui croyoient devoir payer ma complaisance par un
+éloge pompeux de mon Ouvrage.
+
+O jours heureux! Le lieu, le temps, l'auditoire à ma dévotion et la
+magie d'une lecture adroite assurant mon succès, je glissois sur le
+morceau foible en appuyant les bons endroits; puis, recueillant les
+suffrages du coin de l'oeil, avec une orgueilleuse modestie, je
+jouissois d'un triomphe d'autant plus doux que le jeu d'un fripon
+d'Acteur ne m'en déroboit pas les trois quarts pour son compte.
+
+Que reste-t-il, hélas! de toute cette gibeciere? A l'instant qu'il
+faudroit des miracles pour vous subjuguer, quand la verge de Moïse y
+suffiroit à peine, je n'ai plus même la ressource du bâton de Jacob;
+plus d'escamotage, de tricherie, de coquetterie, d'inflexions de voix,
+d'illusion théâtrale, rien. C'est ma vertu toute nue que vous allez
+juger.
+
+Ne trouvez donc pas étrange, Monsieur, si, mesurant mon style à ma
+situation, je ne fais pas comme ces Ecrivains qui se donnent le ton de
+vous appeller négligemment _Lecteur_, _ami Lecteur_, _cher Lecteur_,
+_benin ou Benoist Lecteur_, ou de telle autre dénomination cavaliere, je
+dirois même indécente, par laquelle ces imprudens essaient de se mettre
+au pair avec leur Juge, et qui ne fait bien souvent que leur en attirer
+l'animadversion. J'ai toujours vu que les airs ne séduisoient personne,
+et que le ton modeste d'un Auteur pouvoit seul inspirer un peu
+d'indulgence à son fier Lecteur.
+
+Eh! quel Ecrivain en eut jamais plus besoin que moi? Je voudrois le
+cacher en vain. J'eus la foiblesse autrefois, Monsieur, de vous
+présenter, en différens tems, deux tristes Drames[3], productions
+monstrueuses, comme on sait, car entre la Tragédie et la Comédie, on
+n'ignore plus qu'il n'existe rien; c'est un point décidé, le Maître l'a
+dit, l'Ecole en retentit, et pour moi, j'en suis tellement convaincu,
+que si je voulois aujourd'hui mettre au Théâtre une mère éplorée, une
+épouse trahie, une soeur éperdue, un fils déshérité, pour les
+présenter décemment au Public, je commencerois par leur supposer un beau
+Royaume où ils auroient régné de leur mieux, vers l'un des Archipels ou
+dans tel autre coin du monde; certain, après cela, que l'invraisemblance
+du Roman, l'énormité des faits, l'enflure des caractères, le gigantesque
+des idées et la bouffissure du langage, loin de m'être imputés à
+reproche, assureroient encore mon succès.
+
+Présenter des hommes d'une condition moyenne, accablés et dans le
+malheur, fi donc! On ne doit jamais les montrer que baffoués. Les
+Citoyens ridicules et les Rois malheureux, voilà tout le Théâtre
+existant et possible, et je me le tiens pour dit; c'est fait, je ne veux
+plus quereller avec personne.
+
+J'ai donc eu la foiblesse autrefois, Monsieur, de faire des Drames qui
+n'étoient pas _du bon genre_, et je m'en repens beaucoup.
+
+Pressé depuis par les évènemens, j'ai hasardé de malheureux Mémoires[4],
+que mes ennemis n'ont pas trouvé _du bon style_, et j'en ai le remords
+cruel.
+
+Aujourd'hui, je fais glisser sous vos yeux une Comédie fort gaie, que
+certains Maîtres de goût n'estiment pas _du bon ton_, et je ne m'en
+console point.
+
+Peut-être un jour oserai-je affliger votre oreille d'un Opéra[5], dont
+les jeunes gens d'autrefois diront que la musique n'est pas _du bon
+françois_, et j'en suis tout honteux d'avance.
+
+Ainsi, de fautes en pardons et d'erreurs en excuses, je passerai ma vie
+à mériter votre indulgence, par la bonne-foi naïve avec laquelle je
+reconnoîtrai les unes en vous présentant les autres.
+
+Quant au _Barbier de Séville_, ce n'est pas pour corrompre votre
+jugement que je prends ici le ton respectueux; mais on m'a fort assuré
+que, lorsqu'un Auteur étoit sorti, quoiqu'échiné, vainqueur au Théâtre,
+il ne lui manquoit plus que d'être agréé par vous, Monsieur, et lacéré
+dans quelques Journaux, pour avoir obtenu tous les lauriers littéraires.
+Ma gloire est donc certaine si vous daignez m'accorder le laurier de
+votre agrément, persuadé que plusieurs de Messieurs les Journalistes ne
+me refuseront pas celui de leur dénigrement.
+
+Déjà l'un d'eux, établi dans Bouillon avec Approbation et Privilége, m'a
+fait l'honneur encyclopédique d'assurer à ses Abonnés que ma Pièce étoit
+sans plan, sans unité, sans caractères, vide d'intrigue et dénuée de
+comique.
+
+Un autre, plus naïf encore, à la vérité sans Approbation, sans Privilége
+et même sans Encyclopédie, après un candide exposé de mon Drame, ajoute
+au laurier de sa critique cet éloge flatteur de ma personne: «La
+réputation du sieur de Beaumarchais est bien tombée, et les honnêtes
+gens sont enfin convaincus que lorsqu'on lui aura arraché les plumes du
+paon, il ne restera plus qu'un vilain corbeau noir, avec son effronterie
+et sa voracité.»
+
+Puisqu'en effet j'ai eu l'effronterie de faire la Comédie du _Barbier de
+Séville_, pour remplir l'horoscope entier, je pousserai la voracité
+jusqu'à vous prier humblement, Monsieur, de me juger vous-même et sans
+égard aux Critiques passés, présens et futurs; car vous savez que, par
+état, les Gens de Feuilles sont souvent ennemis des Gens de Lettres;
+j'aurai même la voracité de vous prévenir qu'étant saisi de mon affaire,
+il faut que vous soyez mon Juge absolument, soit que vous le vouliez ou
+non, car vous êtes mon Lecteur.
+
+Et vous sentez bien, Monsieur, que si, pour éviter ce tracas ou me
+prouver que je raisonne mal, vous refusiez constamment de me lire, vous
+feriez vous-même une pétition de principes au-dessous de vos lumières:
+n'étant pas mon Lecteur, vous ne seriez pas celui à qui s'adresse ma
+requête.
+
+Que si, par dépit de la dépendance où je parois vous mettre vous vous
+avisiez de jeter le Livre en cet instant de votre lecture, c'est,
+Monsieur, comme si, au milieu de tout autre jugement, vous étiez enlevé
+du Tribunal par la mort ou tel accident qui vous rayât du nombre des
+Magistrats. Vous ne pouvez éviter de me juger qu'en devenant nul,
+négatif, anéanti, qu'en cessant d'exister en qualité de mon Lecteur.
+
+Eh! quel tort vous fais-je en vous élevant au-dessus de moi? Après le
+bonheur de commander aux hommes, le plus grand honneur, Monsieur,
+n'est-il pas de les juger?
+
+Voilà donc qui est arrangé. Je ne reconnois plus d'autre Juge que vous,
+sans excepter Messieurs les Spectateurs, qui, ne jugeant qu'en premier
+ressort, voient souvent leur sentence infirmée à votre Tribunal.
+
+L'affaire avoit d'abord été plaidée devant eux au Théâtre, et ces
+Messieurs ayant beaucoup ri, j'ai pu penser que j'avois gagné ma Cause à
+l'Audience. Point du tout; le Journaliste, établi dans Bouillon, prétend
+que c'est de moi qu'on a ri. Mais ce n'est là, Monsieur, comme on dit en
+style de Palais, qu'une mauvaise chicane de Procureur: mon but ayant été
+d'amuser les Spectateurs; qu'ils aient ri de ma Pièce ou de moi, s'ils
+ont ri de bon coeur, le but est également rempli, ce que j'appelle
+avoir gagné ma Cause à l'Audience.
+
+Le même Journaliste assure encore, ou du moins laisse entendre, que j'ai
+voulu gagner quelques-uns de ces Messieurs en leur faisant des lectures
+particulières, en achetant d'avance leur suffrage par cette
+prédilection. Mais ce n'est encore là, Monsieur, qu'une difficulté de
+Publiciste Allemand. Il est manifeste que mon intention n'a jamais été
+que de les instruire; c'étoit des espèces de Consultations que je
+faisois sur le fond de l'affaire. Que si les Consultans, après avoir
+donné leur avis, se sont mêlés parmi les Juges, vous voyez bien,
+Monsieur, que je n'y pouvois rien de ma part, et que c'étoit à eux de se
+récuser par délicatesse, s'ils se sentoient de la partialité pour mon
+Barbier Andaloux.
+
+Eh! plût au Ciel qu'ils en eussent un peu conservé pour ce jeune
+Etranger, nous aurions eu moins de peine, à soutenir notre malheur
+éphémère. Tels sont les hommes: avez-vous du succès, ils vous
+accueillent, vous portent, vous caressent, ils s'honorent de vous; mais
+gardez de broncher: au moindre échec, O mes amis, souvenez-vous qu'il
+n'est plus d'amis.
+
+Et c'est précisément ce qui nous arriva le lendemain de la plus triste
+soirée. Vous eussiez vu les foibles amis du Barbier se disperser, se
+cacher le visage ou s'enfuir; les femmes, toujours si braves quand elles
+protégent, enfoncées dans les coqueluchons jusqu'aux panaches et
+baissant des yeux confus; les hommes courant se visiter, se faire amende
+honorable du bien qu'ils avoient dit de ma Pièce, et rejetant sur ma
+maudite façon de lire les choses tout le faux plaisir qu'ils y avoient
+goûté. C'étoit une désertion totale, une vraie désolation.
+
+Les uns lorgnoient à gauche en me sentant passer à droite, et ne
+faisoient plus semblant de me voir: Ah Dieux! D'autres, plus courageux,
+mais s'assurant bien si personne ne les regardoit, m'attiraient dans un
+coin pour me dire: «Eh! comment avez-vous produit en nous cette
+illusion? car il faut en convenir, mon Ami, votre Pièce est la plus
+grande platitude du monde.
+
+--Hélas, Messieurs, j'ai lu ma platitude, en vérité, tout platement
+comme je l'avois faite; mais, au nom de la bonté que vous avez de me
+parler encore après ma chûte et pour l'honneur de votre second
+jugement, ne souffrez pas qu'on redonne la Pièce au Théâtre; si, par
+malheur, on venoit à la jouer comme je l'ai lue, on vous feroit
+peut-être une nouvelle tromperie, et vous vous en prendriez à moi de ne
+plus savoir quel jour vous eûtes raison ou tort; ce qu'à Dieu ne
+plaise!»
+
+On ne m'en crut point, on laissa rejouer la Pièce, et pour le coup je
+fus Prophète en mon pays. Ce pauvre Figaro, _fessé_ par la cabale _en
+faux bourdon_ et presque enterré le vendredi, ne fit point comme
+Candide, il prit courage, et mon Héros se releva le dimanche avec une
+vigueur que l'austérité d'un carême entier et la fatigue de dix-sept
+séances publiques n'ont pas encore altérée[6]. Mais qui sait combien
+cela durera? Je ne voudrois pas jurer qu'il en fût seulement question
+dans cinq ou six siècles, tant notre Nation est inconsistante et légère.
+
+Les Ouvrages de Théâtre, Monsieur, sont comme les enfans des hommes:
+conçus avec volupté, menés à terme avec fatigue, enfantés avec douleur
+et vivant rarement assez pour payer les parens de leurs soins, ils
+coûtent plus de chagrins qu'ils ne donnent de plaisirs. Suivez-les dans
+leur carrière, à peine ils voient le jour que, sous prétexte d'enflure,
+on leur applique les Censeurs; plusieurs en sont restés en chartre. Au
+lieu de jouer doucement avec eux, le cruel Parterre les rudoye et les
+fait tomber. Souvent en les berçant le Comédien les estropie. Les
+perdez-vous un instant de vue, on les retrouve, hélas! traînant
+par-tout, mais dépenaillés, défigurés, rongés d'Extraits et couverts de
+Critiques. Echappés à tant de maux, s'ils brillent un moment dans le
+monde, le plus grand de tous les atteint, le mortel oubli les tue; ils
+meurent, et, replongés au néant, les voilà perdus à jamais dans
+l'immensité des Livres.
+
+Je demandois à quelqu'un pourquoi ces combats, cette guerre animée entre
+le Parterre et l'Auteur à la première représentation des Ouvrages, même
+de ceux qui devoient plaire un autre jour. «Ignorez-vous, me dit-il, que
+Sophocle et le vieux Denis sont morts de joie d'avoir remporté le prix
+des Vers au Théâtre? Nous aimons trop nos Auteurs pour souffrir qu'un
+excès de joie nous prive d'eux en les étouffant; aussi, pour les
+conserver, avons-nous grand soin que leur triomphe ne soit jamais si
+pur, qu'ils puissent en expirer de plaisir.»
+
+Quoi qu'il en soit des motifs de cette rigueur, l'enfant de mes loisirs,
+ce jeune, cet innocent _Barbier_ tant dédaigné le premier jour, loin
+d'abuser le surlendemain de son triomphe ou de montrer de l'humeur à ses
+Critiques, ne s'en est que plus empressé de les désarmer par
+l'enjouement de son caractère.
+
+Exemple rare et frappant, Monsieur, dans un siècle d'Ergotisme où l'on
+calcule tout jusqu'au rire, où la plus légère diversité d'opinions fait
+germer des haines éternelles, où tous les jeux tournent en guerre, où
+l'injure qui repousse l'injure est à son tour payée par l'injure,
+jusqu'à ce qu'une autre effaçant cette dernière en enfante une nouvelle,
+auteur de plusieurs autres, et propage ainsi l'aigreur à l'infini,
+depuis le rire jusqu'à la satiété, jusqu'au dégoût, à l'indignation même
+du Lecteur le plus caustique.
+
+Quant à moi, Monsieur, s'il est vrai, comme on l'a dit, que tous les
+hommes soient frères, et c'est une belle idée, je voudrois qu'on pût
+engager nos frères les Gens de Lettres à laisser, en discutant, le ton
+rogue et tranchant à nos frères les Libellistes, qui s'en acquittent si
+bien; ainsi que les injures à nos frères les Plaideurs..... qui ne s'en
+acquittent pas mal non plus. Je voudrois sur-tout qu'on pût engager nos
+freres les Journalistes à renoncer à ce ton pédagogue et magistral avec
+lequel ils gourmandent les Fils d'Apollon et font rire la sottise aux
+dépens de l'esprit.
+
+Ouvrez un Journal, ne semble-t-il pas voir un dur Répétiteur, la férule
+ou la verge levée sur des Ecoliers négligens, les traiter en esclaves au
+plus léger défaut dans le devoir? Eh, mes Freres, il s'agit bien de
+devoir ici, la Littérature en est le délassement et la douce récréation.
+
+A mon égard, au moins, n'espérez pas asservir dans ses jeux mon esprit à
+la règle; il est incorrigible, et, la classe du devoir une fois fermée,
+il devient si léger et badin que je ne puis que jouer avec lui. Comme un
+liège emplumé qui bondit sur la raquette, il s'élève, il retombe, égaye
+mes yeux, repart en l'air, y fait la roue et revient encore. Si quelque
+Joueur adroit veut entrer en partie et balloter à nous deux le léger
+volant de mes pensées, de tout mon coeur; s'il riposte avec grâce et
+légéreté, le jeu m'amuse et la partie s'engage. Alors on pourroit voir
+les coups portés, parés, reçus, rendus, accélérés, pressés, relevés,
+même avec une prestesse, une agilité propre à réjouir autant les
+Spectateurs qu'elle animeroit les Acteurs.
+
+Telle, au moins, Monsieur, devroit être la critique, et c'est ainsi que
+j'ai toujours conçu la dispute entre les Gens polis qui cultivent les
+Lettres.
+
+Voyons, je vous prie, si le Journaliste de Bouillon a conservé dans sa
+Critique ce caractère aimable et sur-tout de candeur pour lequel on
+vient de faire des voeux.
+
+«La Pièce est une Farce, dit-il.»
+
+Passons sur les qualités. Le méchant nom qu'un Cuisinier étranger donne
+aux ragoûts françois ne change rien à leur faveur. C'est en passant par
+ses mains qu'ils se dénaturent. Analysons la Farce de Bouillon.
+
+«La Pièce, a-t-il dit, n'a pas de plan.»
+
+Est-ce parce qu'il est trop simple qu'il échappe à la sagacité de ce
+Critique adolescent?
+
+Un Vieillard amoureux prétend épouser demain sa Pupille; un jeune Amant
+plus adroit le prévient, et ce jour même en fait sa femme, à la barbe et
+dans la maison du Tuteur. Voilà le fond, dont on eut pu faire, avec un
+égal succès, une Tragédie, une Comédie, un Drame, un Opéra, _et cætera_.
+L'_Avare_ de Molière est-il autre chose? Le _Grand Mithridate_ est-il
+autre chose? Le genre d'une Pièce, comme celui de toute autre action,
+dépend moins du fond des choses que des caractères qui les mettent en
+oeuvre.
+
+Quant à moi, ne voulant faire sur ce plan qu'une Pièce amusante et sans
+fatigue, une espèce d'_Imbroille_[7], il m'a suffi que le Machiniste, au
+lieu d'être un noir scélérat, fût un drôle de garçon, un homme
+insouciant, qui rit également du succès et de la chûte de ses
+entreprises, pour que l'Ouvrage, loin de tourner en Drame sérieux,
+devînt une Comédie fort gaie; et de cela seul que le Tuteur est un peu
+moins sot que tous ceux qu'on trompe au Théâtre, il est résulté beaucoup
+de mouvement dans la Pièce, et sur-tout la nécessité d'y donner plus de
+ressort aux intrigans.
+
+Au lieu de rester dans ma simplicité comique, si j'avois voulu
+compliquer, étendre et tourmenter mon plan à la manière tragique ou
+_dramique_[8], imagine-t-on que j'aurois manqué de moyens dans une
+aventure dont je n'ai mis en Scènes que la partie la moins merveilleuse?
+
+En effet, personne aujourd'hui n'ignore qu'à l'époque historique où la
+Pièce finit gaiement dans mes mains, la querelle commença sérieusement à
+s'échauffer, comme qui diroit derrière la toile, entre le Docteur et
+Figaro, sur les cent écus. Des injures on en vint aux coups. Le Docteur,
+étrillé par Figaro, fit tomber en se débattant le _rescille_[9] ou filet
+qui coiffoit le Barbier, et l'on vit, non sans surprise, une forme de
+spatule imprimée à chaud sur sa tête razée. Suivez-moi, Monsieur, je
+vous prie.
+
+A cet aspect, moulu de coups qu'il est, le Médecin s'écrie avec
+transport: «Mon Fils! ô Ciel, mon Fils! mon cher Fils!...» Mais avant
+que Figaro l'entende, il a redoublé de horions sur son cher Père. En
+effet, ce l'étoit.
+
+Ce Figaro, qui pour toute famille avoit jadis connu sa mere, est fils
+naturel de Bartholo. Le Médecin, dans sa jeunesse, eut cet enfant d'une
+Personne en condition, que les suites de son imprudence firent passer du
+service au plus affreux abandon.
+
+Mais avant de les quitter, le désolé Bartholo, Frater alors, a fait
+rougir sa spatule, il en a timbré son fils à l'occiput, pour le
+reconnoître un jour, si jamais le sort les rassemble. La mère et
+l'enfant avoient passé six années dans une honorable mendicité,
+lorsqu'un Chef de Bohémiens, descendu de Luc Gauric[10], traversant
+l'Andalousie avec sa Troupe, et consulté par la mère sur le destin de
+son fils, déroba l'Enfant furtivement et laissa par écrit cet horoscope
+à sa place:
+
+ Après avoir versé le sang dont il est né,
+ Ton Fils assommera son Père infortuné:
+ Puis, tournant sur lui-même et le fer et le crime,
+ Il se frappe, et devient heureux et légitime.
+
+En changeant d'état sans le savoir, l'infortuné jeune homme a changé de
+nom sans le vouloir; il s'est élevé sous celui de Figaro; il a vécu. Sa
+mère est cette Marceline, devenue vieille et Gouvernante chez le
+Docteur, que l'affreux horoscope de son fils a consolé de sa perte. Mais
+aujourd'hui, tout s'accomplit.
+
+En saignant Marceline au pied, comme on le voit dans ma Pièce, ou plutôt
+comme on ne l'y voit pas, Figaro remplit le premier Vers:
+
+ Après avoir versé le sang dont il est né,
+
+Quand il étrille innocemment le Docteur, après la toile tombée, il
+accomplit le second Vers:
+
+ Ton fils assommera son Père infortuné:
+
+A l'instant, la plus touchante reconnoissance a lieu entre le Médecin,
+la Vieille et Figaro: _c'est vous_, _c'est lui_, _c'est toi_, _c'est
+moi_. Quel coup de Théâtre! Mais le fils, au désespoir de son innocente
+vivacité, fond en larmes et se donne un coup de rasoir; selon le sens du
+troisième Vers:
+
+ Puis, tournant sur lui-même et le fer et le crime,
+ Il se frappe et.......[11].
+
+Quel tableau! En n'expliquant point si du rasoir il se coupe la gorge ou
+seulement le poil du visage, on voit que j'avois le choix de finir ma
+Pièce au plus grand pathétique. Enfin, le Docteur épouse la Vieille, et
+Figaro, suivant la dernière leçon...
+
+ .....Devient heureux et légitime.
+
+Quel dénoûment! Il ne m'en eût coûté qu'un sixième Acte. Eh! quel
+sixième Acte! Jamais Tragédie au Théâtre François... Il suffit.
+Reprenons ma Pièce en l'état où elle a été jouée et critiquée. Lorsqu'on
+me reproche avec aigreur ce que j'ai fait, ce n'est pas l'instant de
+louer ce que j'aurois pu faire,
+
+«La Pièce est invraisemblable dans sa conduite,» a dit encore le
+Journaliste établi dans Bouillon avec Approbation et Privilége.
+
+Invraisemblable? Examinons cela par plaisir.
+
+Son Excellence M. le Comte Almaviva, dont j'ai depuis long-tems
+l'honneur d'être ami particulier, est un jeune Seigneur, ou pour mieux
+dire étoit, car l'âge et les grands emplois en ont fait depuis un homme
+fort grave, ainsi que je le suis devenu moi-même. Son Excellence étoit
+donc un jeune Seigneur Espagnol, vif, ardent, comme tous les Amans de sa
+Nation, que l'on croit froide et qui n'est que paresseuse.
+
+Il s'étoit mis secrètement à la poursuite d'une belle personne qu'il
+avoit entrevue à Madrid et que son Tuteur a bientôt ramenée au lieu de
+sa naissance. Un matin qu'il se promenoit sous ses fenêtres à Séville,
+où depuis huit jours il cherchoit à s'en faire remarquer, le hasard
+conduisit au même endroit Figaro le Barbier. «Ah! le hasard! dira mon
+Critique, et si le hasard n'eût pas conduit ce jour-là le Barbier dans
+cet endroit, que devenoit la Pièce?--Elle eût commencé, mon Frère, à
+quelqu'autre époque.--Impossible, puisque le Tuteur, selon vous-même,
+épousoit le lendemain.--Alors il n'y auroit pas eu de Pièce, ou, s'il y
+en avoit eu, mon Frère, elle auroit été différente. Une chose est-elle
+invraisemblable parce qu'elle étoit possible autrement?»
+
+Réellement, vous avez un peu d'humeur. Quand le Cardinal de Retz nous
+dit froidement: «Un jour j'avois besoin d'un homme, à la vérité, je ne
+voulois qu'un fantôme; j'aurois désiré qu'il fût petit-fils d'Henri le
+Grand, qu'il eût de longs cheveux blonds; qu'il fût beau, bien fait,
+bien séditieux; qu'il eût le langage et l'amour des Halles; et voilà que
+le hasard me fait rencontrer à Paris M. de Beaufort, échappé de la
+prison du Roi; c'étoit justement l'homme qu'il me falloit[12].» Va-t-on
+dire au Coadjuteur: «Ah! le hasard! Mais si vous n'eussiez pas
+rencontré M. de Beaufort! Mais ceci, mais cela?...»
+
+Le hasard donc conduisit en ce même endroit Figaro le Barbier, beau
+diseur, mauvais Poëte, hardi Musicien, grand fringueneur[13] de guittare
+et jadis Valet-de-Chambre du Comte; établi dans Séville, y faisant avec
+succès des barbes, des Romances et des mariages, y maniant également le
+fer du Phlébotôme[14] et le piston du Pharmacien; la terreur des maris,
+la coqueluche des femmes, et justement l'homme qu'il nous falloit. Et
+comme, en toute recherche, ce qu'on nomme passion n'est autre chose
+qu'un désir irrité par la contradiction, le jeune Amant, qui n'eût
+peut-être eu qu'un goût de fantaisie pour cette beauté, s'il l'eût
+rencontrée dans le monde, en devient amoureux, parce qu'elle est
+enfermée, au point de faire l'impossible pour l'épouser.
+
+Mais vous donner ici l'extrait entier de la Pièce, Monsieur, seroit
+douter de la sagacité, de l'adresse avec laquelle vous saisirez le
+dessein de l'Auteur, et suivrez le fil de l'intrigue, en la lisant.
+Moins prévenu que le Journal de Bouillon, qui se trompe avec Approbation
+et Privilége sur toute la conduite de cette Pièce, vous y verrez que
+_tous les soins de l'Amant_ ne _sont_ pas _destinés à remettre
+simplement une lettre_, qui n'est là qu'un léger accessoire à
+l'intrigue, mais bien à s'établir dans un fort défendu par la vigilance
+et le soupçon, sur-tout à tromper un homme qui, sans cesse éventant la
+manoeuvre, oblige l'ennemi de se retourner assez lestement pour n'être
+pas désarçonné d'emblée.
+
+Et lorsque vous verrez que tout le mérite du dénoûment consiste en ce
+que le Tuteur a fermé sa porte en donnant son passe-partout à Bazile,
+pour que lui seul et le Notaire pussent entrer et conclure son mariage,
+vous ne laisserez pas d'être étonné qu'un Critique aussi équitable se
+joue de la confiance de son Lecteur, ou se trompe au point d'écrire, et
+dans Bouillon encore: _le Comte s'est donné la peine de monter au balcon
+par une échelle avec Figaro, quoique la porte ne soit pas fermée_.
+
+Enfin, lorsque vous verrez le malheureux Tuteur, abusé par toutes les
+précautions qu'il prend pour ne le point être, à la fin forcé de signer
+au contrat du Comte et d'approuver ce qu'il n'a pu prévenir, vous
+laisserez au Critique à décider si ce Tuteur étoit un _imbécille_ de ne
+pas deviner une intrigue dont on lui cachoit tout, lorsque lui Critique,
+à qui l'on ne cachoit rien, ne l'a pas devinée plus que le Tuteur.
+
+En effet, s'il l'eût bien conçue, auroit-il manqué de louer tous les
+beaux endroits de l'Ouvrage?
+
+Qu'il n'ait point remarqué la manière dont le premier Acte annonce et
+déploie avec gaieté tous les caractères de la Pièce, on peut lui
+pardonner.
+
+Qu'il n'ait pas apperçu quelque peu de comédie dans la grande Scène du
+second Acte, où, malgré la défiance et la fureur du Jaloux, la Pupille
+parvient à lui donner le change sur une lettre remise en sa présence, et
+à lui faire demander pardon à genoux du soupçon qu'il a montré, je le
+conçois encore aisément.
+
+Qu'il n'ait pas dit un seul mot de la Scène de stupéfaction de Bazile,
+au troisième Acte, qui a paru si neuve au Théâtre, et a tant réjoui les
+Spectateurs, je n'en suis point réjoui du tout.
+
+Passe encore qu'il n'ait pas entrevu l'embarras où l'Auteur s'est jeté
+volontairement au dernier Acte, en faisant avouer par la Pupille à son
+Tuteur que le Comte avoit dérobé la clé de la jalousie; et comment
+l'Auteur s'en démêle en deux mots, et sort en se jouant de la nouvelle
+inquiétude qu'il a imprimée au Spectateur, c'est peu de chose en vérité.
+
+Je veux bien qu'il ne lui soit pas venu à l'esprit que la Pièce, une des
+plus gaies qui soient au Théâtre, est écrite sans la moindre équivoque,
+sans une pensée, un seul mot dont la pudeur, même des petites Loges, ait
+à s'allarmer, ce qui pourtant est bien quelque chose, Monsieur, dans un
+siècle où l'hypocrisie de la décence est poussée presque aussi loin que
+le relâchement des moeurs. Très-volontiers. Tout cela sans doute
+pouvoit n'être pas digne de l'attention d'un Critique aussi majeur.
+
+Mais comment n'a-t-il pas admiré ce que tous les honnêtes gens n'ont pu
+voir sans répandre des larmes de tendresse et de plaisir? je veux dire,
+la piété filiale de ce bon Figaro, qui ne sauroit oublier sa mère!
+
+_Tu connois donc ce Tuteur?_ lui dit le Comte au premier acte. _Comme ma
+mère_, répond Figaro. Un avare auroit dit: _Comme mes poches_. Un
+Petit-Maître eût répondu: _Comme moi-même_. Un ambitieux: _Comme le
+chemin de Versailles_; et le Journaliste de Bouillon: _Comme mon
+Libraire_. Les comparaisons de chacun se tirant toujours de l'objet
+intéressant. _Comme ma mère_, a dit le fils tendre et respectueux!
+
+Dans un autre endroit encore: _Ah! vous êtes charmant!_ lui dit le
+Tuteur. Et ce bon, cet honnête Garçon, qui pouvoit gaiement assimiler
+cet éloge à tous ceux qu'il a reçus de ses Maîtresses, en revient
+toujours à sa bonne mère, et répond à ce mot: _Vous êtes charmant!--Il
+est vrai, Monsieur, que ma mère me l'a dit autrefois_. Et le Journal de
+Bouillon ne relève point de pareils traits! Il faut avoir le cerveau
+bien desséché pour ne les pas voir, ou le coeur bien dur pour ne pas
+les sentir!
+
+Sans compter mille autres finesses de l'Art répandues à pleines mains
+dans cet Ouvrage. Par exemple, on sait que les Comédiens ont multiplié
+chez eux les emplois à l'infini; emplois de grande, moyenne et petite
+Amoureuse; emplois de grands, moyens et petits Valets; emplois de Niais,
+d'Important, de Croquant, de Paysan, de Tabellion, de Bailly; mais on
+sait qu'ils n'ont pas encore appointé celui de Bâillant. Qu'a fait
+l'Auteur pour former un Comédien peu exercé au talent d'ouvrir largement
+la bouche au Théâtre? Il s'est donné le soin de lui rassembler dans une
+seule phrase toutes les syllabes bâillantes du françois: _Rien...
+qu'en... l'en... en... ten... dant... parler_; syllabes en effet qui
+feroient bâiller un mort, et parviendroient à desserrer les dents même
+de l'envie!
+
+En cet endroit admirable où, pressé par les reproches du Tuteur qui lui
+crie: _Que direz-vous à ce malheureux qui bâille et dort tout éveillé?
+et l'autre qui depuis trois heures éternue à se faire sauter le crâne et
+jaillir la cervelle, que leur direz-vous?_ Le naïf Barbier répond: _Eh
+parbleu! je dirai à celui qui éternue, Dieu vous bénisse; et va te
+coucher à celui qui dort_. Réponse en effet si juste, si chrétienne et
+si admirable, qu'un de ces fiers Critiques, qui ont leurs entrées au
+Paradis, n'a pu s'empêcher de s'écrier: «Diable! l'Auteur a dû rester au
+moins huit jours à trouver cette réplique!»
+
+Et le Journal de Bouillon, au lieu de louer ces beautés sans nombre, use
+encre et papier, Approbation et Privilége, à mettre un pareil Ouvrage
+au-dessous même de la critique! On me couperoit le cou, Monsieur, que je
+ne saurois m'en taire.
+
+N'a-t-il pas été jusqu'à dire, le Cruel: «_Que pour ne pas voir expirer
+ce Barbier sur le Théâtre, il a fallu le mutiler, le changer, le
+refondre, l'élaguer, le réduire en quatre Actes et le purger d'un grand
+nombre de pasquinades, de calembourgs, de jeux de mots, en un mot, de
+bas comique_.»
+
+A le voir ainsi frapper comme un sourd, on juge assez qu'il n'a pas
+entendu le premier mot de l'Ouvrage qu'il décompose. Mais j'ai l'honneur
+d'assurer ce Journaliste, ainsi que le jeune homme qui lui taille ses
+plumes et ses morceaux, que, loin d'avoir purgé la Pièce d'aucuns des
+_calembourgs, jeux de mots_, etc., qui lui eussent nui le premier jour,
+l'Auteur a fait rentrer dans les Actes restés au Théâtre tout ce qu'il
+en a pu reprendre à l'Acte au porte-feuille: tel un Charpentier économe
+cherche dans ses copeaux épars sur le chantier tout ce qui peut servir à
+cheviller et boucher les moindres trous de son ouvrage.
+
+Passerons-nous sous silence le reproche aigu qu'il fait à la jeune
+personne d'avoir _tous les défauts d'une fille mal élevée_? Il est vrai
+que, pour échapper aux conséquences d'une telle imputation, il tente à
+la rejeter sur autrui, comme s'il n'en étoit pas l'Auteur, en employant
+cette expression banale: _On trouve à la jeune personne_, etc. On
+trouve!...
+
+Que vouloit-il donc qu'elle fît? Quoi! Qu'au lieu de se prêter aux vues
+d'un jeune Amant très-aimable et qui se trouve un homme de qualité,
+notre charmante enfant épousât le vieux podagre Médecin? Le noble
+établissement qu'il lui destinoit-là! Et parce qu'on n'est pas de l'avis
+de Monsieur, on _a tous les défauts d'une fille mal élevée_!
+
+En vérité, si le Journal de Bouillon se fait des amis en France par la
+justesse et la candeur de ses Critiques, il faut avouer qu'il en aura
+beaucoup moins au-delà des Pyrénées, et qu'il est surtout un peu bien
+dur pour les Dames Espagnoles.
+
+Eh! qui sait si son Excellence Madame la Comtesse Almaviva, l'exemple
+des femmes de son état et vivant comme un Ange avec son mari,
+quoiqu'elle ne l'aime plus, ne se ressentira pas un jour des libertés
+qu'on se donne à Bouillon, sur elle, avec Approbation et Privilége?
+
+L'imprudent Journaliste a-t-il au moins réfléchi que son Excellence
+ayant, par le rang de son mari, le plus grand crédit dans les Bureaux,
+eût pu lui faire obtenir quelque pension sur la Gazette d'Espagne ou la
+Gazette elle-même, et que dans la carrière qu'il embrasse il faut garder
+plus de ménagemens pour les femmes de qualité? Qu'est-ce que cela me
+fait à moi? L'on sent bien que c'est pour lui seul que j'en parle!
+
+Il est temps de laisser cet adversaire, quoiqu'il soit à la tête des
+gens qui prétendent que, _n'ayant pu me soutenir en cinq Actes, je me
+suis mis en quatre pour ramener le Public_. Eh! quand cela seroit? Dans
+un moment d'oppression, ne vaut-il pas mieux sacrifier un cinquième de
+son bien que de le voir aller tout entier au pillage?
+
+Mais ne tombez pas, cher Lecteur... (Monsieur, veux-je dire), ne tombez
+pas, je vous prie, dans une erreur populaire qui feroit grand tort à
+votre jugement.
+
+Ma Pièce, qui paroît n'être aujourd'hui qu'en quatre Actes, est
+réellement et de fait en cinq, qui sont le 1er, le 2e, le 3e,
+le 4e et le 5e, à l'ordinaire.
+
+Il est vrai que, le jour du combat, voyant les Ennemis acharnés, le
+Parterre ondulant, agité, grondant au loin comme les flots de la mer, et
+trop certain que ces mugissements sourds, précurseurs des tempêtes, ont
+amené plus d'un naufrage, je vins à réfléchir que beaucoup de Pièces en
+cinq Actes (comme la mienne), toutes très-bien faites d'ailleurs (comme
+la mienne), n'auroient pas été au Diable en entier (comme la mienne), si
+l'Auteur eût pris un parti vigoureux (comme le mien).
+
+«Le Dieu des cabales est irrité,» dis-je aux Comédiens avec force:
+
+ Enfans! un sacrifice est ici nécessaire.
+
+Alors, faisant la part au Diable et déchirant mon manuscrit: «Dieu des
+Siffleurs, Moucheurs, Cracheurs, Tousseurs et Perturbateurs,
+m'écriai-je, il te faut du sang? Bois mon quatrième Acte et que ta
+fureur s'appaise.»
+
+A l'instant vous eussiez vu ce bruit infernal qui faisoit pâlir et
+broncher les Acteurs, s'affoiblir, s'éloigner, s'anéantir,
+l'applaudissement lui succéder, et des bas-fonds du Parterre un _bravo_
+général s'élever, en circulant, jusqu'aux hauts bancs du Paradis.
+
+De cet exposé, Monsieur, il suit que ma Pièce est restée en cinq Actes,
+qui sont le 1er, le 2e, le 3e au Théâtre, le 4e au diable et
+le 5e avec les trois premiers. Tel Auteur même vous soutiendra que ce
+4e Acte, qu'on n'y voit point, n'en est pas moins celui qui fait le
+plus de bien à la Pièce, en ce qu'on ne l'y voit point.
+
+Laissons jaser le monde; il me suffit d'avoir prouvé mon dire; il me
+suffit, en faisant mes cinq Actes, d'avoir montré mon respect pour
+Aristote, Horace, Aubignac[15] et les Modernes, et d'avoir mis ainsi
+l'honneur de la règle à couvert.
+
+Par le second arrangement, le Diable a son affaire; mon char n'en roule
+pas moins bien sans la cinquième roue, le Public est content, je le suis
+aussi. Pourquoi le Journal de Bouillon ne l'est-il pas?--Ah! pourquoi!
+C'est qu'il est bien difficile de plaire à des gens qui, par métier,
+doivent ne jamais trouver les choses gaies assez sérieuses, ni les
+graves assez enjouées.
+
+Je me flatte, Monsieur, que cela s'appelle raisonner principes et que
+vous n'êtes pas mécontent de mon petit syllogisme.
+
+Reste à répondre aux observations dont quelques personnes ont honoré le
+moins important des Drames hazardés depuis un siècle au Théâtre.
+
+Je mets à part les lettres écrites aux Comédiens, à moi-même, sans
+signature et vulgairement appellées anonymes; on juge à l'âpreté du
+style que leurs Auteurs, peu versés dans la critique, n'ont pas assez
+senti qu'une mauvaise Pièce n'est point une mauvaise action, et que
+telle injure, convenable à un méchant homme, est toujours déplacée à un
+méchant Ecrivain. Passons aux autres.
+
+Des Connoisseurs ont remarqué que j'étois tombé dans l'inconvénient de
+faire critiquer des usages François par un Plaisant de Séville à
+Séville, tandis que la vraisemblance exigeoit qu'il s'égayât sur les
+moeurs Espagnoles. Ils ont raison; j'y avois même tellement pensé, que
+pour rendre la vraisemblance encore plus parfaite, j'avois d'abord
+résolu d'écrire et de faire jouer la Pièce en langage Espagnol; mais un
+homme de goût m'a fait observer qu'elle en perdroit peut-être un peu de
+sa gaieté pour le Public de Paris, raison qui m'a déterminé à l'écrire
+en François; ensorte que j'ai fait, comme on voit, une multitude de
+sacrifices à la gaieté, mais sans pouvoir parvenir à dérider le Journal
+de Bouillon.
+
+Un autre Amateur, saisissant l'instant qu'il y avoit beaucoup de monde
+au foyer, m'a reproché du ton le plus sérieux, que ma Pièce ressembloit
+à: _On ne s'avise jamais de tout_. «Ressembler, Monsieur, je soutiens
+que ma Pièce est: _On ne s'avise jamais de tout_, lui-même.--Et comment
+cela?--C'est qu'on ne s'étoit pas encore avisé de ma Pièce.» L'Amateur
+resta court, et l'on en rit d'autant plus, que celui-là qui me
+reprochoit, on ne s'avise jamais de tout, est un homme qui ne s'est
+jamais avisé de rien.
+
+Quelques jours après, ceci est plus sérieux, chez une Dame incommodée,
+un Monsieur grave, en habit noir, coiffure bouffante et canne à corbin,
+lequel touchoit légèrement le poignet de la Dame, proposa civilement
+plusieurs doutes sur la vérité des traits que j'avois lancés contre les
+Médecins. «Monsieur, lui dis-je, Etes-vous ami de quelqu'un d'eux? Je
+serois désolé qu'un badinage...--On ne peut pas moins; je vois que vous
+ne me connoissez pas, je ne prends jamais le parti d'aucun, je parle ici
+pour le Corps en général.» Cela me fit beaucoup chercher quel homme ce
+pouvoit être. «En fait de plaisanterie, ajoutai-je, vous savez,
+Monsieur, qu'on ne demande jamais si l'histoire est vraie, mais si elle
+est bonne.--Eh! croyez-vous moins perdre à cet examen qu'au premier?--A
+merveille, Docteur, dit la Dame. Le Monstre qu'il est! n'a-t-il pas osé
+parler mal aussi de nous? Faisons cause commune.»
+
+A ce mot de _Docteur_, je commencai à soupçonner qu'elle parloit à son
+Médecin. «Il est vrai, Madame et Monsieur, repris-je avec modestie, que
+je me suis permis ces légers torts, d'autant plus aisément, qu'ils
+tirent moins à conséquence.
+
+Eh! qui pourroit nuire à deux Corps puissans dont l'empire embrasse
+l'univers et se partage le monde? Malgré les Envieux, les Belles y
+règneront toujours par le plaisir et les Médecins par la douleur, et la
+brillante santé nous ramène à l'Amour, comme la maladie nous rend à la
+Médecine.
+
+Cependant, je ne sais si, dans la balance des avantages, la Faculté ne
+l'emporte pas un peu sur la Beauté. Souvent on voit les Belles nous
+renvoyer aux Médecins, mais plus souvent encore les Médecins nous
+gardent et ne nous renvoient plus aux Belles.
+
+En plaisantant donc, il faudroit peut-être avoir égard à la différence
+des ressentimens et songer que, si les Belles se vengent en se séparant
+de nous, ce n'est là qu'un mal négatif; au lieu que les Médecins se
+vengent en s'en emparant, ce qui devient très-positif;
+
+Que, quand ces derniers nous tiennent, ils font de nous tout ce qu'ils
+veulent; au lieu que les Belles, toutes belles qu'elles sont, n'en font
+jamais que ce qu'elles peuvent;
+
+Que le commerce des Belles nous les rend bientôt nécessaires; au lieu
+que l'usage des Médecins finit par nous les rendre indispensables;
+
+Enfin, que l'un de ces empires ne semble établi que pour assurer la
+durée de l'autre, puisque, plus la verte jeunesse est livrée à l'Amour,
+plus la pâle vieillesse appartient sûrement à la Médecine.
+
+Au reste, ayant fait contre moi cause commune, il étoit juste, Madame et
+Monsieur, que je vous offrisse en commun mes justifications. Soyez donc
+persuadés que, faisant profession d'adorer les Belles et de redouter les
+Médecins, c'est toujours en badinant que je dis du mal de la beauté;
+comme ce n'est jamais sans trembler que je plaisante un peu la Faculté.
+
+Ma déclaration n'est point suspecte à votre égard, Mesdames, et mes plus
+acharnés ennemis sont forcés d'avouer que, dans un instant d'humeur où
+mon dépit contre une Belle alloit s'épancher trop librement sur toutes
+les autres, on m'a vu m'arrêter tout court au 25e Couplet, et, par le
+plus prompt repentir, faire ainsi dans le 26e amende honorable aux
+belles irritées:
+
+ Sexe charmant, si je décèle
+ Votre coeur en proie au desir,
+ Souvent à l'amour infidèle,
+ Mais toujours fidèle au plaisir;
+ D'un badinage, ô mes Déesses!
+ Ne cherchez point à vous venger:
+ Tel glose, hélas! sur vos foiblesses
+ Qui brûle de les partager.
+
+Quant à vous, Monsieur le Docteur, on sait assez que Molière...
+
+--Au désespoir, dit-il en se levant, de ne pouvoir profiter plus
+long-temps de vos lumières: mais l'humanité qui gémit ne doit pas
+souffrir de mes plaisirs.»Il me laissa, ma foi, la bouche ouverte avec
+ma phrase en l'air.«Je ne sais pas, dit la belle malade en riant, si je
+vous pardonne; mais je vois bien que notre Docteur ne vous pardonne
+pas.--Le nôtre, Madame? Il ne sera jamais le mien.--Eh! pourquoi?--Je ne
+sais; je craindrois qu'il ne fût au-dessous de son état, puisqu'il n'est
+pas au-dessus des plaisanteries qu'on en peut faire.
+
+Ce Docteur n'est pas de mes gens. L'homme assez consommé dans son art
+pour en avouer de bonne foi l'incertitude, assez spirituel pour rire
+avec moi de ceux qui le disent infaillible: tel est mon Médecin. En me
+rendant ses soins qu'ils appellent des visites; en me donnant ses
+conseils qu'ils nomment ordonnances, il remplit dignement et sans faste
+la plus noble fonction d'une âme éclairée et sensible. Avec plus
+d'esprit, il calcule plus de rapports, et c'est tout ce qu'on peut dans
+un art aussi utile qu'incertain. Il me raisonne, il me console, il me
+guide, et la nature fait le reste. Aussi, loin de s'offenser de la
+plaisanterie, est-il le premier à l'opposer au pédantisme. A l'infatué
+qui lui dit gravement: «De quatre-vingts fluxions de poitrine que j'ai
+traitées cet Automne, un seul malade a péri dans mes mains,» mon Docteur
+répond en souriant: «Pour moi, j'ai prêté mes secours à plus de cent cet
+Hiver; hélas! je n'en ai pu sauver qu'un seul.» Tel est mon aimable
+Médecin.--Je le connois.--Vous permettez bien que je ne l'échange pas
+contre le vôtre. Un Pédant n'aura pas plus ma confiance en maladie
+qu'une bégueule n'obtiendroit mon hommage en santé. Mais je ne suis
+qu'un sot. Au lieu de vous rappeller mon amende honorable au beau sexe,
+je devois lui chanter le Couplet de la bégueule; il est tout fait pour
+lui.
+
+ Pour égayer ma poésie,
+ Au hasard j'assemble des traits:
+ J'en fais, peintre de fantaisie,
+ Des tableaux, jamais des portraits.
+ La Femme d'esprit, qui s'en moque,
+ Sourit finement à l'Auteur;
+ Pour l'imprudente qui s'en choque,
+ Sa colère est son délateur.
+
+--A propos de Chanson, dit la Dame, vous êtes bien honnête d'avoir été
+donner votre Pièce aux François! moi qui n'ai de petite Loge qu'aux
+Italiens! Pourquoi n'en avoir pas fait un Opéra Comique? ce fut, dit-on,
+votre première idée. La Pièce est d'un genre à comporter de la musique.
+
+--Je ne sais si elle est propre à la supporter[16], ou si je m'étois
+trompé d'abord en le supposant; mais, sans entrer dans les raisons qui
+m'ont fait changer d'avis, celle-ci, Madame, répond à tout.
+
+Notre Musique Dramatique ressemble trop encore à notre Musique
+chansonnière pour en attendre un véritable intérêt ou de la gaité
+franche. Il faudra commencer à l'employer sérieusement au Théâtre quand
+on sentira bien qu'on ne doit y chanter que pour parler; quand nos
+Musiciens se rapprocheront de la nature, et sur-tout cesseront de
+s'imposer l'absurde loi de toujours revenir à la première partie d'un
+air après qu'ils en ont dit la seconde. Est-ce qu'il y a des Reprises et
+des Rondeaux dans un Drame? Ce cruel radotage est la mort de l'intérêt
+et dénote un vide insupportable dans les idées.
+
+Moi qui toujours ai chéri la Musique sans inconstance et même sans
+infidélité, souvent, aux Pièces qui m'attachent le plus, je me surprends
+à pousser de l'épaule, à dire tout bas avec humeur: Eh! va donc,
+Musique! pourquoi toujours répéter? N'es-tu pas assez lente? Au lieu de
+narrer vivement, tu rabaches! au lieu de peindre la passion, tu
+t'accroches aux mots! Le Poëte se tue à serrer l'évènement, et toi tu le
+délayes! Que lui sert de rendre son style énergique et pressé, si tu
+l'ensevelis sous d'inutiles fredons? Avec ta stérile abondance, reste,
+reste aux Chansons pour toute nourriture, jusqu'à ce que tu connoisses
+le langage sublime et tumultueux des passions.
+
+En effet, si la déclamation est déjà un abus de la narration au Théâtre,
+le chant, qui est un abus de la déclamation, n'est donc, comme on voit,
+que l'abus de l'abus. Ajoutez-y la répétition des phrases, et voyez ce
+que devient l'intérêt. Pendant que le vice ici va toujours en croissant,
+l'intérêt marche à sens contraire; l'action s'allanguit; quelque chose
+me manque; je deviens distrait; l'ennui me gagne; et si je cherche alors
+à devenir ce que voudrois, il m'arrive souvent de trouver que je
+voudrois la fin du Spectacle.
+
+Il est un autre art d'imitation, en général beaucoup moins avancé que la
+Musique, mais qui semble en ce point lui servir de leçon. Pour la
+variété seulement, la Danse élevée est déjà le modèle du chant.
+
+Voyez le superbe Vestris[17] ou le fier d'Auberval[18] engager un pas de
+caractère. Il ne danse pas encore; mais d'aussi loin qu'il paroît, son
+port libre et dégagé fait déjà lever la tête aux Spectateurs. Il inspire
+autant de fierté qu'il promet de plaisirs. Il est parti... Pendant que
+le Musicien redit vingt fois ses phrases et monotone[19] ses mouvemens,
+le Danseur varie les siens à l'infini.
+
+Le voyez-vous s'avancer légèrement à petits bonds, reculer à grands pas
+et faire oublier le comble de l'art par la plus ingénieuse négligence?
+Tantôt sur un pied, gardant le plus savant équilibre, et suspendu sans
+mouvement pendant plusieurs mesures, il étonne, il surprend par
+l'immobilité de son à plomb... Et soudain, comme s'il regrettoit le
+temps du repos, il part comme un trait, vole au fond du Théâtre, et
+revient, en pirouettant, avec une rapidité que l'oeil peut suivre à
+peine.
+
+L'air a beau recommencer, rigaudonner, se répéter, se radoter, il ne se
+répète point, lui! tout en déployant les mâles beautés d'un corps souple
+et puissant, il peint les mouvemens violens dont son âme est agitée; il
+vous lance un regard passionné que ses bras mollement ouverts rendent
+plus expressif; et, comme s'il se lassoit bientôt de vous plaire, il se
+relève avec dédain, se dérobe à l'oeil qui le suit, et la passion la
+plus fougueuse semble alors naître et sortir de la plus douce ivresse.
+Impétueux, turbulent, il exprime une colère si bouillante et si vraie
+qu'il m'arrache à mon siége et me fait froncer le sourcil. Mais,
+reprenant soudain le geste et l'accent d'une volupté paisible, il erre
+nonchalamment avec une grâce, une mollesse, et des mouvemens si
+délicats, qu'il enlève autant de suffrages qu'il y a de regards attachés
+sur sa Danse enchanteresse.
+
+Compositeurs, chantez comme il danse, et nous aurons, au lieu d'Opéra,
+des Mélodrames! Mais j'entends mon éternel Censeur (je ne sais plus s'il
+est d'ailleurs ou de Bouillon), qui me dit: «Que prétend-t-on par ce
+tableau? Je vois un talent supérieur, et non la Danse en général. C'est
+dans sa marche ordinaire qu'il faut saisir un art pour le comparer, et
+non dans ses efforts les plus sublimes. N'avons-nous pas...»
+
+Je l'arrête à mon tour. Eh quoi! si je veux peindre un coursier et me
+former une juste idée de ce noble animal, irai-je le chercher hongre et
+vieux, gémissant au timon du fiacre, ou trottinant sous le plâtrier qui
+siffle? Je le prends au haras, fier Etalon, vigoureux, découplé,
+l'oeil ardent, frappant la terre et soufflant le feu par les nazeaux,
+bondissant de desirs et d'impatience, ou fendant l'air, qu'il électrise,
+et dont le brusque hennissement réjouit l'homme et fait tressaillir
+toutes les cavales de la contrée. Tel est mon Danseur.
+
+Et quand je crayonne un art, c'est parmi les plus grands sujets qui
+l'exercent que j'entends choisir mes modèles, tous les efforts du
+génie... mais je m'éloigne trop de mon sujet, revenons au _Barbier de
+Séville_... ou plutôt, Monsieur, n'y revenons pas. C'est assez pour une
+bagatelle. Insensiblement je tomberois dans le défaut reproché trop
+justement à nos François, de toujours faire de petites Chansons sur les
+grandes affaires, et de grandes dissertations sur les petites.
+
+Je suis, avec le plus profond respect,
+
+MONSIEUR,
+
+Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
+
+L'Auteur.
+
+
+
+
+
+PERSONNAGES.
+
+(_Les habits des Acteurs doivent être dans l'ancien costume Espagnol._)
+
+
+ LE COMTE ALMAVIVA, Grand d'Espagne, Amant inconnu de Rosine, paroît
+ au premier Acte en veste et culotte de satin; il est enveloppé d'un
+ grand manteau brun, ou cape espagnole; chapeau noir rabattu avec un
+ ruban de couleur au tour de la forme. Au 2e Acte: habit uniforme
+ de cavalier avec des moustaches et des bottines. Au 3e habillé
+ en Bachelier; cheveux ronds; grande fraise au cou; veste, culotte,
+ bas et manteau d'Abbé. Au 4e Acte, il est vêtu superbement à
+ l'Espagnol avec un riche manteau; par-dessus tout, le large manteau
+ brun dont il se tient enveloppé.
+
+ BARTHOLO, Médecin, Tuteur de Rosine: habit noir, court, boutonné;
+ grande perruque; fraise et manchettes relevées; une ceinture noire;
+ et quand il veut sortir de chez lui, un long manteau écarlate.
+
+ ROSINE, jeune personne d'extraction noble, et Pupille de Bartholo;
+ habillée à l'Espagnole.
+
+ FIGARO[20], Barbier de Séville: en habit de Majo[21] Espagnol. La
+ tête couverte d'une rescille, ou filet; chapeau blanc, ruban de
+ couleur, autour de la forme; un fichu de soie, attaché fort lâche à
+ son cou; gilet et haut de chausse de satin, avec des boutons et
+ boutonnières frangés d'argent; une grande ceinture de soie; les
+ jarretières nouées avec des glands qui pendent sur chaque jambe;
+ veste de couleur tranchante, à grands revers de la couleur du
+ gilet; bas blancs et souliers gris.
+
+ DON BAZILE[22], Organiste, Maître à chanter de Rosine; chapeau noir
+ rabattu, soutanelle et long manteau, sans fraise ni manchettes.
+
+ LA JEUNESSE, vieux Domestique de Bartholo.
+
+ L'ÉVEILLÉ, autre Valet de Bartholo, garçon niais et endormi. Tous
+ deux habillés en Galiciens; tous les cheveux dans la queue; gilet
+ couleur de chamois; large ceinture de peau avec une boucle; culotte
+ bleue et veste de même, dont les manches, ouvertes aux épaules pour
+ le passage des bras, sont pendantes par derriere.
+
+ UN NOTAIRE.
+
+ UN ALCADE, Homme de Justice, avec une longue baguette blanche à la
+ main.
+
+ PLUSIEURS ALGOUAZILS et VALETS avec des flambeaux.
+
+La Scène est à Séville[23], dans la rue et sous les fenêtres de Rosine,
+au premier Acte, et le reste de la Pièce, dans la Maison du Docteur
+Bartholo.
+
+ * * * * *
+
+On trouve chez le même Libraire la Musique du Barbier de Séville gravée
+_in-fol._ Prix 3 liv. 12 s.[24]
+
+
+
+
+
+LE BARBIER
+
+DE SÉVILLE
+
+
+
+
+ACTE PREMIER.
+
+_Le Théâtre représente une rue de Séville, où toutes les croisées sont
+grillées._
+
+
+SCENE PREMIERE.
+
+ LE COMTE, _seul, en grand manteau brun et chapeau rabattu. Il tire
+ sa montre en se promenant_.
+
+Le jour est moins avancé que je ne croyois. L'heure à laquelle elle a
+coutume de se montrer derrière sa jalousie est encore éloignée.
+N'importe; il vaut mieux arriver trop-tôt que de manquer l'instant de la
+voir. Si quelque aimable de la Cour pouvoit me deviner à cent lieues de
+Madrid, arrêté tous les matins sous les fenêtres d'une femme à qui je
+n'ai jamais parlé, il me prendroit pour un Espagnol du tems
+d'Isabelle[25].--Pourquoi non? Chacun court après le bonheur. Il est
+pour moi dans le coeur de Rosine.--Mais quoi! suivre une femme à
+Séville, quand Madrid et la Cour offrent de toutes parts des plaisirs si
+faciles?--Et c'est cela même que je fuis. Je suis las des conquêtes que
+l'intérêt, la convenance ou la vanité nous présentent sans cesse. Il est
+si doux d'être aimé pour soi-même; et si je pouvois m'assurer, sous ce
+déguisement... Au diable l'importun.
+
+
+SCENE II.
+
+FIGARO, LE COMTE, _caché_.
+
+ FIGARO, _une guitare sur le dos attachée en bandoulière avec un
+ large ruban; il chantonne gaiement[26], un papier et un crayon à la
+ main_.
+
+ Bannissons le chagrin,
+ Il nous consume:
+ Sans le feu du bon vin,
+ Qui nous rallume,
+ Réduit à languir,
+ L'homme, sans plaisir,
+ Vivroit comme un sot,
+ Et mourroit bientôt.
+
+Jusques-là[27], ceci ne va pas mal, ein, ein.
+
+ Et mourroit bientôt.
+ Le vin et la paresse
+ Se disputent mon coeur...
+
+Eh non! ils ne se le disputent pas, ils y regnent paisiblement
+ensemble....
+
+ Se partagent ... mon coeur.
+
+Dit-on se partagent?... Eh! mon Dieu! nos faiseurs d'Opéras Comiques n'y
+regardent pas de si près. Aujourd'hui, ce qui ne vaut pas la peine
+d'être dit, on le chante.
+
+(_Il chante._)
+
+ Le vin et la paresse
+ Se partagent mon coeur.
+
+Je voudrois finir par quelque chose de beau, de brillant[28], de
+scintillant, qui eût l'air d'une pensée.
+
+(_Il met un genou en terre, et écrit en chantant._)
+
+ Se partage mon coeur.
+ Si l'une a ma tendresse...
+ L'autre fait mon bonheur.
+
+Fi donc! c'est plat. Ce n'est pas ça.... Il me faut une opposition, une
+antithèse:
+
+ Si l'une ... est ma maîtresse,
+ L'autre...
+
+Eh, parbleu, j'y suis!...
+
+ L'autre est mon serviteur.
+
+Fort bien, Figaro!.... (_Il écrit en chantant._)
+
+ Le vin et la paresse
+ Se partagent mon coeur;
+
+ Si l'une est ma maîtresse,
+ L'autre est mon serviteur.
+ L'autre est mon serviteur.
+ L'autre est mon serviteur.
+
+Hen, hen, quand il y aura des accompagnemens[29] là-dessous, nous
+verrons encore, Messieurs de la cabale, si je ne sais ce que je dis.
+(_Il apperçoit le Comte._) J'ai vu cet Abbé-là quelque part. (_Il se
+relève._)
+
+LE COMTE, _à part_.
+
+Cet homme ne m'est pas inconnu.
+
+FIGARO.
+
+Eh non, ce n'est pas un Abbé! Cet air altier et noble...
+
+LE COMTE.
+
+Cette tournure grotesque...
+
+FIGARO.
+
+Je ne me trompe point, c'est le Comte Almaviva.
+
+LE COMTE.
+
+Je crois que c'est ce coquin de Figaro.
+
+FIGARO.
+
+C'est lui-même, Monseigneur.
+
+LE COMTE.
+
+Maraud! si tu dis un mot...
+
+FIGARO.
+
+Oui, je vous reconnois; voilà les bontés familieres dont vous m'avez
+toujours honoré.
+
+LE COMTE.
+
+Je ne te reconnoissois pas, moi. Te voilà si gros et si gras...
+
+FIGARO.
+
+Que voulez-vous, Monseigneur! c'est la misère.
+
+LE COMTE.
+
+Pauvre petit! Mais que fais-tu à Séville? Je t'avois autrefois
+recommandé dans les Bureaux pour un emploi.
+
+FIGARO.
+
+Je l'ai obtenu, Monseigneur, et ma reconnoissance...
+
+LE COMTE.
+
+Appelle-moi Lindor. Ne vois-tu pas[30], à mon déguisement, que je veux
+être inconnu?
+
+FIGARO.
+
+Je me retire.
+
+LE COMTE.
+
+Au contraire. J'attends ici quelque chose; et deux hommes qui jasent
+sont moins suspects qu'un seul qui se promene. Ayons l'air de jaser. Eh
+bien, cet emploi?
+
+FIGARO[31].
+
+Le Ministre, ayant égard à la recommandation de votre Excellence, me fit
+nommer sur le champ Garçon Apothicaire.
+
+LE COMTE.
+
+Dans les hôpitaux de l'Armée?
+
+FIGARO.
+
+Non; dans les haras d'Andalousie[32].
+
+LE COMTE, _riant_.
+
+Beau début!
+
+FIGARO.
+
+Le poste n'étoit pas mauvais; parce qu'ayant le district des pansemens
+et des drogues, je vendois souvent aux hommes de bonnes médecines de
+cheval...
+
+LE COMTE.
+
+Qui tuoient les sujets du Roi!
+
+FIGARO.
+
+Ah, ah, il n'y a point de remede universel: mais qui n'ont pas laissé de
+guérir quelquefois[33] des Galiciens, des Catalans, des Auvergnats.
+
+LE COMTE.
+
+Pourquoi donc l'as-tu quitté?
+
+FIGARO.
+
+Quitté? C'est bien lui-même; on m'a desservi auprès des Puissances.
+
+ L'envie aux doigts crochus, au teint pâle et livide...
+
+LE COMTE.
+
+Oh grace! grace, ami! Est-ce que tu fais aussi des vers? Je t'ai vu là
+griffonnant sur ton genou, et chantant dès le matin.
+
+FIGARO.
+
+Voilà précisément la cause de mon malheur, Excellence. Quand on a
+rapporté au Ministre que je faisois, je puis dire assez joliment, des
+bouquets à Cloris, que j'envoyois des énigmes aux Journaux, qu'il
+couroit des Madrigaux de ma façon; en un mot, quand il a su que j'étois
+imprimé tout vif, il a pris la chose au tragique, et m'a fait ôter mon
+emploi, sous prétexte que l'amour des Lettres est incompatible avec
+l'esprit des affaires.
+
+LE COMTE.
+
+Puissamment raisonné! et tu ne lui fis pas représenter...
+
+FIGARO.
+
+Je me crus trop heureux d'en être oublié; persuadé qu'un Grand nous fait
+assez de bien quand il ne nous fait pas de mal.
+
+LE COMTE.
+
+Tu ne dis pas tout. Je me souviens qu'à mon service tu étois un assez
+mauvais sujet.
+
+FIGARO.
+
+Eh mon Dieu, Monseigneur, c'est qu'on veut que le pauvre soit sans
+défaut.
+
+LE COMTE.
+
+Paresseux, dérangé...
+
+FIGARO.
+
+Aux vertus qu'on exige dans un Domestique[34], votre Excellence
+connoît-elle beaucoup de Maîtres qui fussent dignes d'être Valets?
+
+LE COMTE, _riant_.
+
+Pas mal. Et tu t'es retiré en cette Ville?
+
+FIGARO.
+
+Non pas tout de suite[35].
+
+LE COMTE, _l'arrêtant_.
+
+Un moment... J'ai cru que c'étoit elle... Dis toujours, je t'entends de
+reste.
+
+FIGARO.
+
+De retour à Madrid, je voulus essayer de nouveau mes talens littéraires,
+et le théâtre me parut un champ d'honneur...
+
+LE COMTE.
+
+Ah! miséricorde!
+
+FIGARO[36].
+
+(_Pendant sa réplique, le Comte regarde avec attention du côté de la
+jalousie._)
+
+En vérité, je ne sais comment je n'eus pas le plus grand succès, car
+j'avois rempli le parterre des plus excellens Travailleurs; des mains...
+comme des battoirs; j'avois interdit les gants, les cannes, tout ce qui
+ne produit que des applaudissemens sourds; et d'honneur, avant la Pièce,
+le Café m'avoit paru dans les meilleures dispositions pour moi. Mais les
+efforts de la cabale...
+
+LE COMTE.
+
+Ah! la cabale! Monsieur l'Auteur tombé!
+
+FIGARO.
+
+Tout comme un autre: pourquoi pas? Ils m'ont sifflé; mais si jamais je
+puis les rassembler...
+
+LE COMTE.
+
+L'ennui te vengera bien d'eux?
+
+FIGARO.
+
+Ah! comme je leur en garde, morbleu!
+
+LE COMTE.
+
+Tu jures! Sais-tu qu'on n'a que vingt-quatre heures au Palais pour
+maudire ses Juges?
+
+FIGARO.
+
+On a vingt-quatre ans au théâtre; la vie est trop courte pour user d'un
+pareil ressentiment.
+
+LE COMTE[37].
+
+Ta joyeuse colère me réjouit. Mais tu ne me dis pas ce qui t'a fait
+quitter Madrid.
+
+FIGARO.
+
+C'est mon bon ange, Excellence, puisque je suis assez heureux pour
+retrouver mon ancien Maître. Voyant à Madrid que la république des
+Lettres étoit celle des loups[38], toujours armés les uns contre les
+autres, et que, livrés au mépris où ce risible acharnement les conduit,
+tous les Insectes, les Moustiques, les Cousins, les Critiques, les
+Maringouins[39], les Envieux, les Feuillistes[40], les Libraires, les
+Censeurs, et tout ce qui s'attache à la peau des malheureux Gens de
+Lettres, achevoit de déchiqueter et sucer le peu de substance qui leur
+restoit; fatigué d'écrire, ennuyé de moi, dégoûté des autres, abymé de
+dettes et léger d'argent; à la fin[41], convaincu que l'utile revenu du
+rasoir est préférable aux vains honneurs de la plume, j'ai quitté
+Madrid, et, mon bagage en sautoir, parcourant philosophiquement les deux
+Castilles, la Manche, l'Estramadoure, la Siera-Morena, l'Andalousie;
+accueilli dans une Ville, emprisonné dans l'autre, et par-tout supérieur
+aux évènemens[42], aidant au bon tems, supportant le mauvais; me moquant
+des forts, bravant les méchans; riant de ma misère et faisant la barbe
+à tout le monde; vous me voyez enfin établi dans Séville et prêt à
+servir de nouveau votre Excellence en tout ce qu'il lui plaira
+m'ordonner.
+
+LE COMTE[43].
+
+Qui t'a donné une philosophie aussi gaie?
+
+FIGARO.
+
+L'habitude du malheur. Je me presse de rire de tout, de peur d'être
+obligé d'en pleurer. Que regardez-vous donc toujours de ce côté?
+
+LE COMTE.
+
+Sauvons-nous.
+
+FIGARO.
+
+Pourquoi?
+
+LE COMTE.
+
+Viens donc, malheureux! tu me perds.
+
+ (_Ils se cachent._)
+
+
+SCENE III.
+
+BARTHOLO, ROSINE.
+
+(_La jalousie du premier étage s'ouvre, et Bartholo et Rosine se mettent
+à la fenêtre._)
+
+ROSINE.
+
+Comme le grand air fait plaisir à respirer! Cette jalousie s'ouvre si
+rarement...
+
+BARTOLO.
+
+Quel papier tenez-vous là?
+
+ROSINE.
+
+Ce sont des couplets de la Précaution inutile que mon Maître à chanter
+m'a donnés hier.
+
+BARTOLO.
+
+Qu'est-ce que la Précaution inutile?
+
+ROSINE.
+
+C'est une Comédie nouvelle.
+
+BARTOLO.
+
+Quelque Drame encore! Quelque sottise d'un nouveau genre[44]!
+
+ROSINE.
+
+Je n'en sais rien.
+
+BARTOLO.
+
+Euh, euh! les Journaux et l'autorité nous en feront raison. Siècle
+barbare!...
+
+ROSINE.
+
+Vous injuriez toujours notre pauvre siècle.
+
+BARTOLO.
+
+Pardon de la liberté: qu'a-t-il produit pour qu'on le loue? Sottises de
+toute espèce: la liberté de penser, l'attraction, l'électricité, le
+tolérantisme, l'inoculation, le quinquina, l'Encyclopédie et les
+drames[45].
+
+ROSINE (_le papier lui échappe et tombe dans la rue_).
+
+Ah! ma chanson! ma chanson est tombée en vous écoutant; courez, courez
+donc, Monsieur; ma chanson! elle sera perdue.
+
+BARTOLO.
+
+Que diable aussi, l'on tient ce qu'on tient.
+
+ (_Il quitte le balcon._)
+
+ROSINE _regarde en dedans et fait signe dans la rue_.
+
+S't, s't (_le Comte paroît_), ramassez vîte et sauvez-vous.
+
+(_Le Comte ne fait qu'un saut, ramasse le papier et rentre._)
+
+BARTOLO _sort de la maison et cherche_.
+
+Où donc est-il? Je ne vois rien.
+
+ROSINE.
+
+Sous le balcon, au pied du mur.
+
+BARTOLO[46].
+
+Vous me donnez-là une jolie commission! Il est donc passé quelqu'un?
+
+ROSINE.
+
+Je n'ai vu personne.
+
+BARTOLO, _à lui-même_.
+
+Et moi qui ai la bonté de chercher... Bartholo, vous n'êtes qu'un sot,
+mon ami: ceci doit vous apprendre à ne jamais ouvrir des jalousies sur
+la rue. (_Il rentre._)
+
+ROSINE, _toujours au balcon_.
+
+Mon excuse est dans mon malheur: seule, enfermée, en butte à la
+persécution d'un homme odieux, est-ce un crime de tenter à sortir
+d'esclavage?
+
+BARTOLO, _paroissant au balcon_.
+
+Rentrez, Signora; c'est ma faute si vous avez perdu votre chanson, mais
+ce malheur ne vous arrivera plus, je vous jure. (_Il ferme la jalousie à
+la clé._)
+
+
+SCENE IV.
+
+LE COMTE, FIGARO.
+
+(_Ils entrent avec précaution._)
+
+LE COMTE.
+
+A présent qu'ils sont retirés, examinons cette chanson, dans laquelle un
+mistere est sûrement renfermé[47]. C'est un billet!
+
+FIGARO.
+
+Il demandoit ce que c'est que la Précaution inutile!
+
+LE COMTE _lit vivement_.
+
+«Votre empressement excite ma curiosité; sitôt que mon Tuteur sera
+sorti, chantez indifféremment sur l'air connu de ces couplets quelque
+chose qui m'apprenne enfin le nom, l'état et les intentions de celui qui
+paroît s'attacher si obstinément à l'infortunée Rosine.»
+
+FIGARO[48], _contrefaisant la voix de Rosine_.
+
+Ma chanson! ma chanson est tombée; courez, courez donc (_Il rit_), ah!
+ah! ah! O ces femmes! voulez-vous donner de l'adresse à la plus ingénue?
+enfermez-la.
+
+LE COMTE.
+
+Ma chère Rosine[49]!
+
+FIGARO.
+
+Monseigneur, je ne suis plus en peine des motifs de votre mascarade;
+vous faites ici l'amour en perspective.
+
+LE COMTE.
+
+Te voilà instruit, mais si tu jases...
+
+FIGARO.
+
+Moi jaser! Je n'emploierai point pour vous rassurer les grandes phrases
+d'honneur et de dévoûment dont on abuse à la journée, je n'ai qu'un mot:
+mon intérêt vous répond de moi; pesez tout à cette balance, etc....[50].
+
+LE COMTE.
+
+Fort bien. Apprends donc que le hasard m'a fait rencontrer au Prado, il
+y a six mois, une jeune personne d'une beauté... Tu viens de la voir! je
+l'ai fait chercher en vain par tout Madrid. Ce n'est que depuis peu de
+jours que j'ai découvert qu'elle s'appelle Rosine, est d'un sang noble,
+orpheline et mariée à un vieux Médecin de cette Ville nommé Bartholo.
+
+FIGARO[51].
+
+Joli oiseau, ma foi! difficile à dénicher! Mais qui vous a dit qu'elle
+était la femme du Docteur?
+
+LE COMTE.
+
+Tout le monde.
+
+FIGARO.
+
+C'est une histoire qu'il a forgée en arrivant de Madrid, pour donner le
+change aux galans et les écarter; elle n'est encore que sa pupille, mais
+bientôt...
+
+LE COMTE, _vivement_.
+
+Jamais. Ah, quelle nouvelle! j'étois résolu de tout oser pour lui
+présenter mes regrets, et je la trouve libre! Il n'y a pas un moment à
+perdre, il faut m'en faire aimer et l'arracher à l'indigne engagement
+qu'on lui destine. Tu connois donc ce Tuteur?
+
+FIGARO.
+
+Comme ma mère.
+
+LE COMTE[52].
+
+Quel homme est-ce?
+
+FIGARO, _vivement_.
+
+C'est un beau gros, court, jeune vieillard, gris pommelé, rusé, rasé,
+blasé, qui guette et furete et gronde et geint tout à la fois.
+
+LE COMTE, _impatienté_.
+
+Eh! je l'ai vu. Son caractère?
+
+FIGARO.
+
+Brutal, avare, amoureux et jaloux à l'excès de sa pupille, qui le hait à
+la mort.
+
+LE COMTE.
+
+Ainsi ses moyens de plaire sont...
+
+FIGARO.
+
+Nuls.
+
+LE COMTE.
+
+Tant mieux. Sa probité?
+
+FIGARO.
+
+Tout juste autant qu'il en faut pour n'être point pendu.
+
+LE COMTE.
+
+Tant mieux. Punir un fripon en se rendant heureux...
+
+FIGARO.
+
+C'est faire à la fois le bien public et particulier: chef-d'oeuvre de
+morale, en vérité, Monseigneur!
+
+LE COMTE[53].
+
+Tu dis que la crainte des galans lui fait fermer sa porte?
+
+FIGARO.
+
+A tout le monde: s'il pouvoit la calfeutrer.
+
+LE COMTE[54].
+
+Ah! diable! tant pis. Aurois-tu de l'accès chez lui?
+
+FIGARO.
+
+Si j'en ai. _Primo_, la maison que j'occupe appartient au Docteur, qui
+m'y loge _gratis_.
+
+LE COMTE.
+
+Ah! ah!
+
+FIGARO.
+
+Oui. Et moi, en reconnoissance, je lui promets dix pistoles d'or par an,
+_gratis_ aussi.
+
+LE COMTE, _impatienté_.
+
+Tu es son locataire?
+
+FIGARO.
+
+De plus son Barbier, son Chirurgien, son Apothicaire; il ne se donne pas
+dans sa maison un coup de rasoir, de lancette ou de piston, qui ne soit
+de la main de votre serviteur.
+
+LE COMTE _l'embrasse_.
+
+Ah! Figaro, mon ami, tu seras mon ange, mon libérateur, mon Dieu
+tutélaire.
+
+FIGARO.
+
+Peste! comme l'utilité vous a bientôt rapproché les distances!
+parlez-moi des gens passionnés.
+
+LE COMTE.
+
+Heureux Figaro! tu vas voir ma Rosine! tu vas la voir! Conçois-tu ton
+bonheur?
+
+FIGARO.
+
+C'est bien-là un propos d'Amant! Est-ce que je l'adore, moi[55]?
+Pussiez-vous prendre ma place!
+
+LE COMTE.
+
+Ah! si l'on pouvoit écarter tous les surveillans!...
+
+FIGARO.
+
+C'est à quoi je rêvois.
+
+LE COMTE.
+
+Pour douze heures seulement!
+
+FIGARO.
+
+En occupant les gens de leur propre intérêt, on les empêche de nuire à
+l'intérêt d'autrui.
+
+LE COMTE.
+
+Sans doute. Eh bien!
+
+FIGARO, _rêvant_.
+
+Je cherche dans ma tête si la Pharmacie ne fourniroit pas quelques
+petits moyens innocens...
+
+LE COMTE.
+
+Scélérat!
+
+FIGARO.
+
+Est-ce que je veux leur nuire? Ils ont tous besoin de mon ministère. Il
+ne s'agit que de les traiter ensemble.
+
+LE COMTE.
+
+Mais ce Médecin peut prendre un soupçon.
+
+FIGARO.
+
+Il faut marcher si vîte, que le soupçon n'ait pas le tems de naître. Il
+me vient une idée. Le Régiment de Royal-Infant arrive en cette Ville!
+
+LE COMTE.
+
+Le Colonel est de mes amis.
+
+FIGARO.
+
+Bon. Présentez-vous chez le Docteur en habit de Cavalier, avec un billet
+de logement; il faudra bien qu'il vous héberge, et moi, je me charge du
+reste.
+
+LE COMTE[56].
+
+Excellent!
+
+FIGARO.
+
+Il ne seroit même pas mal que vous eussiez l'air entre deux vins...
+
+LE COMTE.
+
+A quoi bon?
+
+FIGARO.
+
+Et le mener un peu lestement sous cette apparence déraisonnable.
+
+LE COMTE.
+
+A quoi bon?
+
+FIGARO.
+
+Pour qu'il ne prenne aucun ombrage, et vous croie plus pressé de dormir
+que d'intriguer chez lui.
+
+LE COMTE.
+
+Supérieurement vu! Mais que n'y vas-tu, toi?
+
+FIGARO.
+
+Ah! oui, moi! Nous serons bienheureux s'il ne vous reconnoît pas, vous,
+qu'il n'a jamais vu. Et comment vous introduire après?
+
+LE COMTE.
+
+Tu as raison.
+
+FIGARO.
+
+C'est que vous ne pourrez peut-être pas soutenir ce personnage
+difficile. Cavalier... pris de vin...
+
+LE COMTE.
+
+Tu te mocques de moi[57]! (_Prenant un ton ivre._) N'est-ce point ici la
+maison du Docteur Bartholo, mon ami?
+
+FIGARO.
+
+Pas mal, en vérité; vos jambes seulement un peu plus avinées. (_D'un ton
+plus ivre._) N'est-ce pas ici la maison...
+
+LE COMTE.
+
+Fi donc! tu as l'ivresse du peuple.
+
+FIGARO.
+
+C'est la bonne; c'est celle du plaisir.
+
+LE COMTE.
+
+La porte s'ouvre[58].
+
+FIGARO.
+
+C'est notre homme. Éloignons-nous jusqu'à ce qu'il soit parti.
+
+
+SCENE V.
+
+LE COMTE ET FIGARO _cachés_, BARTHOLO.
+
+BARTOLO _sort en parlant à la maison_.
+
+Je reviens à l'instant; qu'on ne laisse entrer personne. Quelle sottise
+à moi d'être descendu! Dès qu'elle m'en prioit, je devois bien me
+douter... Et Bazile qui ne vient pas! Il devoit tout arranger pour que
+mon mariage se fit secrettement demain; et point de nouvelles! Allons
+voir ce qui peut l'arrêter.
+
+
+SCENE VI.
+
+LE COMTE, FIGARO.
+
+LE COMTE.
+
+Qu'ai-je entendu? Demain il épouse Rosine[59] en secret!
+
+FIGARO.
+
+Monseigneur, la difficulté de réussir ne fait qu'ajouter à la nécessité
+d'entreprendre.
+
+LE COMTE[60].
+
+Quel est donc ce Bazile qui se mêle de son mariage?
+
+FIGARO.
+
+Un pauvre hère qui montre la musique à sa pupille, infatué de son art,
+friponneau besoineux[61], à genoux devant un écu, et dont il sera facile
+de venir à bout, Monseigneur... (_Regardant à la jalousie._) La v'là! la
+v'là!
+
+LE COMTE.
+
+Qui donc?
+
+FIGARO.
+
+Derrière sa jalousie. La voilà! la voilà! Ne regardez pas, ne regardez
+donc pas!
+
+LE COMTE.
+
+Pourquoi?
+
+FIGARO.
+
+Ne vous écrit-elle pas: _Chantez indifféremment?_ c'est-à-dire chantez,
+comme si vous chantiez... seulement pour chanter. Oh! la v'là! la v'là!
+
+LE COMTE.
+
+Puisque j'ai commencé à l'intéresser sans être connu d'elle, ne
+quittons point le nom de Lindor que j'ai pris, mon triomphe en aura plus
+de charmes. (_Il déploie le papier que Rosine a jetté._) Mais comment
+chanter sur cette musique? Je ne sais pas faire des vers, moi!
+
+FIGARO.
+
+Tout ce qui vous viendra, Monseigneur, est excellent; en amour, le
+coeur n'est pas difficile sur les productions de l'esprit... et prenez
+ma guittare.
+
+LE COMTE.
+
+Que veux-tu que j'en fasse? j'en joue si mal!
+
+FIGARO.
+
+Est-ce qu'un homme comme vous ignore quelque chose! Avec le dos de la
+main: from, from, from... Chanter sans guittare à Séville! vous seriez
+bientôt reconnu, ma foi, bientôt dépisté!
+
+(_Figaro se colle au mur sous le balcon._)
+
+LE COMTE _chante en se promenant et s'accompagnant sur sa guittare_.
+
+PREMIER COUPLET[62].
+
+ Vous l'ordonnez, je me ferai connoître.
+ Plus inconnu, j'osois vous adorer:
+ En me nommant, que pourrois-je espérer?
+ N'importe, il faut obéir à son Maître.
+
+FIGARO, _bas_.
+
+Fort bien, parbleu! Courage, Monseigneur.
+
+LE COMTE.
+
+DEUXIÈME COUPLET[63].
+
+ Je suis Lindor, ma naissance est commune,
+ Mes voeux sont ceux d'un simple Bâchelier;
+ Que n'ai-je, hélas! d'un brillant Chevalier,
+ A vous offrir le rang et la fortune!
+
+FIGARO.
+
+Eh comment diable! Je ne ferois pas mieux, moi qui m'en pique.
+
+LE COMTE.
+
+TROISIÈME COUPLET.
+
+ Tous les matins, ici, d'une voix tendre,
+ Je chanterai mon amour, sans espoir;
+ Je bornerai mes plaisirs à vous voir;
+ Et puissiez-vous en trouver à m'entendre!
+
+FIGARO.
+
+Oh! ma foi, pour celui-ci!... (_Il s'approche, et baise le bas de
+l'habit de son Maître._)
+
+LE COMTE.
+
+Figaro?
+
+FIGARO.
+
+Excellence?
+
+LE COMTE[64].
+
+Crois-tu que l'on m'ait entendu?
+
+ROSINE, _en-dedans, chante_.
+
+AIR _du Maître en droit_.
+
+ Tout me dit que Lindor est charmant,
+ Que je dois l'aimer constamment...
+
+(_On entend une croisée qui se ferme avec bruit._)
+
+FIGARO.
+
+Croyez-vous qu'on vous ait entendu cette fois?
+
+LE COMTE.
+
+Elle a fermé sa fenêtre; quelqu'un apparemment est entré chez elle[65].
+
+FIGARO.
+
+Ah! la pauvre petite, comme elle tremble en chantant! Elle est prise,
+Monseigneur.
+
+LE COMTE.
+
+Elle se sert du moyen qu'elle-même a indiqué: _Tout me dit que Lindor
+est charmant_. Que de graces! que d'esprit!
+
+FIGARO.
+
+Que de ruse! que d'amour!
+
+LE COMTE.
+
+Crois-tu qu'elle se donne à moi, Figaro?
+
+FIGARO.
+
+Elle passera plutôt à travers cette jalousie que d'y manquer.
+
+LE COMTE.
+
+C'en est fait, je suis à ma Rosine... pour la vie.
+
+FIGARO.
+
+Vous oubliez, Monseigneur, qu'elle ne vous entend plus.
+
+LE COMTE.
+
+Monsieur Figaro, je n'ai qu'un mot à vous dire: elle sera ma femme; et
+si vous servez bien mon projet en lui cachant mon nom... tu m'entends,
+tu me connois...
+
+FIGARO.
+
+Je me rends. Allons, Figaro, voles à la fortune, mon fils.
+
+LE COMTE.
+
+Retirons-nous, crainte de nous rendre suspects.
+
+FIGARO, _vivement_.
+
+Moi, j'entre ici[66], où, par la force de mon Art, je vais d'un seul
+coup de baguette endormir la vigilance, éveiller l'amour, égarer la
+jalousie, fourvoyer l'intrigue et renverser tous les obstacles. Vous,
+Monseigneur, chez moi, l'habit de Soldat, le billet de logement et de
+l'or dans vos poches.
+
+LE COMTE.
+
+Pour qui de l'or?
+
+FIGARO, _vivement_.
+
+De l'or, mon Dieu! de l'or, c'est le nerf de l'intrigue.
+
+LE COMTE.
+
+Ne te fâche pas, Figaro, j'en prendrai beaucoup.
+
+FIGARO, _s'en allant_.
+
+Je vous rejoins dans peu.
+
+LE COMTE.
+
+Figaro?
+
+FIGARO.
+
+Qu'est-ce que c'est?
+
+LE COMTE.
+
+Et ta guittare?
+
+FIGARO _revient_.
+
+J'oublie ma guittare, moi! je suis donc fou! (_Il s'en va._)
+
+LE COMTE.
+
+Et ta demeure, étourdi?
+
+FIGARO _revient_.
+
+Ah! réellement je suis frappé! Ma Boutique, à quatre pas d'ici, peinte
+en bleu, vitrage en plomb, trois palettes en l'air, l'oeil dans la
+main: _Consilio Manuque_, FIGARO.
+
+ (_Il s'enfuit._)
+
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+
+ACTE II.
+
+_Le Théâtre représente l'appartement de Rosine. La croisée dans le fond
+du Théâtre est fermée par une jalousie grillée._
+
+
+SCENE PREMIERE.
+
+ ROSINE _seule, un bougeoir à la main. Elle prend du papier sur la
+ table et se met à écrire_.
+
+Marceline est malade, tous les gens sont occupés, et personne ne me voit
+écrire. Je ne sais si ces murs ont des yeux et des oreilles, ou si mon
+Argus a un génie malfaisant qui l'instruit à point nommé, mais je ne
+puis dire un mot ni faire un pas dont il ne devine sur-le-champ
+l'intention... Ah! Lindor!... (_Elle cachete la lettre._) Fermons
+toujours ma lettre, quoique j'ignore quand et comment je pourrai la lui
+faire tenir. Je l'ai vu, à travers ma jalousie, parler long-temps au
+Barbier Figaro. C'est un bon homme, qui m'a montré quelquefois de la
+pitié; si je pouvois l'entretenir un moment!
+
+
+SCENE II.
+
+ROSINE, FIGARO.
+
+ROSINE, _surprise_.
+
+Ah! Monsieur Figaro, que je suis aise de vous voir!
+
+FIGARO.
+
+Votre santé, Madame?
+
+ROSINE.
+
+Pas trop bonne, Monsieur Figaro. L'ennui me tue.
+
+FIGARO.
+
+Je le crois; il n'engraisse que les sots.
+
+ROSINE.
+
+Avec qui parliez-vous donc là-bas si vivement? Je n'entendois pas,
+mais...
+
+FIGARO.
+
+Avec un jeune Bâchelier de mes parents, de la plus grande espérance,
+plein d'esprit, de sentimens, de talens, et d'une figure fort revenante.
+
+ROSINE.
+
+Oh! tout-à-fait bien, je vous assure! Il se nomme?...
+
+FIGARO.
+
+Lindor. Il n'a rien. Mais, s'il n'eût pas quitté brusquement Madrid, il
+pouvoit y trouver quelque bonne place.
+
+ROSINE.
+
+Il en trouvera, Monsieur Figaro, il en trouvera. Un jeune homme tel que
+vous le dépeignez n'est pas fait pour rester inconnu.
+
+FIGARO, _à part_.
+
+Fort bien. (_Haut._) Mais il a un grand défaut, qui nuira toujours à son
+avancement.
+
+ROSINE.
+
+Un défaut, Monsieur Figaro! Un défaut! en êtes-vous bien sûr?
+
+FIGARO.
+
+Il est amoureux.
+
+ROSINE.
+
+Il est amoureux! et vous appellez cela un défaut?
+
+FIGARO.
+
+A la vérité, ce n'en est un que relativement à sa mauvaise fortune.
+
+ROSINE.
+
+Ah! que le sort est injuste[67]! Et nomme-t-il la personne qu'il aime?
+Je suis d'une curiosité...
+
+FIGARO.
+
+Vous êtes la dernière, Madame, à qui je voudrois faire une confidence de
+cette nature.
+
+ROSINE, _vivement_.
+
+Pourquoi, Monsieur Figaro? Je suis discrette; ce jeune homme vous
+appartient, il m'intéresse infiniment..... dites donc[68].....
+
+FIGARO, _la regardant finement_.
+
+Figurez-vous la plus jolie petite mignonne, douce, tendre, accorte et
+fraîche, agaçant l'appétit, pied furtif, taille adroite, élancée, bras
+dodus, bouche rozée, et des mains! des joues! des dents! des yeux!...
+
+ROSINE.
+
+Qui reste en cette Ville?
+
+FIGARO.
+
+En ce quartier.
+
+ROSINE.
+
+Dans cette rue peut-être?
+
+FIGARO.
+
+A deux pas de moi.
+
+ROSINE.
+
+Ah, que c'est charmant!... pour Monsieur votre parent. Et cette personne
+est?...
+
+FIGARO.
+
+Je ne l'ai pas nommée?
+
+ROSINE, _vivement_.
+
+C'est la seule chose que vous ayez oubliée, Monsieur Figaro. Dites donc,
+dites donc vîte; si l'on rentroit, je ne pourrois plus savoir...
+
+FIGARO.
+
+Vous le voulez absolument, Madame? Eh bien! cette personne est... la
+Pupille de votre Tuteur.
+
+ROSINE.
+
+La Pupille?...
+
+FIGARO.
+
+Du Docteur Bartholo, oui, Madame.
+
+ROSINE, _avec émotion_.
+
+Ah! Monsieur Figaro!.., je ne vous crois pas, je vous assure.
+
+FIGARO[69].
+
+Et c'est ce qu'il brûle de venir vous persuader lui-même.
+
+ROSINE.
+
+Vous me faites trembler, Monsieur Figaro.
+
+FIGARO.
+
+Fi donc, trembler? mauvais calcul, Madame; quand on cède à la peur du
+mal, on ressent déjà le mal de la peur. D'ailleurs, je viens de vous
+débarrasser de tous vos surveillans, jusqu'à demain.
+
+ROSINE.
+
+S'il m'aime, il doit me le prouver en restant absolument tranquille.
+
+FIGARO.
+
+Eh! Madame, amour et repos peuvent-ils habiter en même coeur? La
+pauvre jeunesse est si malheureuse aujourd'hui, qu'elle n'a que ce
+terrible choix: amour sans repos, ou repos sans amour.
+
+ROSINE, _baissant les yeux_.
+
+Repos sans amour... paroît...
+
+FIGARO.
+
+Ah! bien languissant. Il semble, en effet, qu'amour sans repos se
+présente de meilleure grace; et pour moi, si j'étois femme.....
+
+ROSINE, _avec embarras_.
+
+Il est certain qu'une jeune personne ne peut empêcher un honnête homme
+de l'estimer; mais s'il alloit faire quelque imprudence, Monsieur
+Figaro, il nous perdroit.
+
+FIGARO, _à part_.
+
+Il nous perdroit. (_Haut._) Si vous le lui défendiez expressément par
+une petite lettre... Une lettre a bien du pouvoir.
+
+ROSINE, _lui donne la lettre qu'elle vient d'écrire_.
+
+Je n'ai pas le temps de recommencer celle-ci, mais en la lui donnant,
+dites-lui... dites-lui bien... (_Elle écoute._)
+
+FIGARO.
+
+Personne, Madame.
+
+ROSINE.
+
+Que c'est par pure amitié tout ce que je fais.
+
+FIGARO.
+
+Cela parle de soi. Tudieu! l'Amour a bien une autre allure!
+
+ROSINE.
+
+Que par pure amitié, entendez-vous[70]? Je crains seulement que, rebuté
+par les difficultés...
+
+FIGARO.
+
+Oui, quelque feu follet. Souvenez-vous, Madame, que le vent qui éteint
+une lumière allume un brasier, et que nous sommes ce brasier-là. D'en
+parler seulement, il exhale un tel feu qu'il m'a presque enfiévré[71] de
+sa passion, moi qui n'y ai que voir.
+
+ROSINE.
+
+Dieux! J'entends mon Tuteur. S'il vous trouvoit ici... passez par le
+cabinet du clavecin, et descendez le plus doucement que vous pourrez.
+
+FIGARO.
+
+Soyez tranquille. (_A part._) Voici qui vaut mieux que mes observations.
+(_Il entre dans le cabinet._)
+
+
+SCENE III.
+
+ROSINE, _seule_.
+
+Je meurs d'inquiétude jusqu'à ce qu'il soit dehors...[72]. Que je l'aime
+ce bon Figaro! C'est un bien honnête homme, un bon parent. Ah! voilà mon
+tyran; reprenons mon ouvrage. (_Elle souffle la bougie, s'assied et
+prend une broderie au tambour._)
+
+
+SCENE IV.
+
+BARTHOLO, ROSINE.
+
+BARTOLO, _en colere_.
+
+Ah! malédiction! l'enragé, le scélérat corsaire de Figaro! Là, peut-on
+sortir un moment de chez soi, sans être sûr en rentrant...
+
+ROSINE.
+
+Qui vous met donc si fort en colere, Monsieur?
+
+BARTOLO.
+
+Ce damné Barbier qui vient d'écloper toute ma maison, en un tour de
+main[73]. Il donne un narcotique à l'Éveillé, un sternutatoire à la
+Jeunesse; il saigne au pied Marceline; il n'y a pas jusqu'à ma mule...
+sur les yeux d'une pauvre bête aveugle, un cataplasme! Parce qu'il me
+doit cent écus, il se presse de faire des mémoires. Ah! qu'il les
+apporte! Et personne à l'antichambre, on arrive à cet appartement comme
+à la place d'armes.
+
+ROSINE.
+
+Et qui peut y pénétrer que vous, Monsieur?
+
+BARTOLO.
+
+J'aime mieux craindre sans sujet que de m'exposer sans précaution; tout
+est plein de gens entreprenans, d'audacieux... N'a-t-on pas ce matin
+encore ramassé lestement votre chanson, pendant que j'allois la
+chercher? Oh! je...
+
+ROSINE.
+
+C'est bien mettre à plaisir de l'importance à tout! Le vent peut avoir
+éloigné ce papier, le premier venu, que sais-je?
+
+BARTOLO.
+
+Le vent, le premier venu!... Il n'y a point de vent, Madame, point de
+premier venu dans le monde; et c'est toujours quelqu'un posté là exprès
+qui ramasse les papiers qu'une femme a l'air de laisser tomber par
+mégarde.
+
+ROSINE.
+
+A l'air, Monsieur?
+
+BARTOLO.
+
+Oui, Madame, a l'air.
+
+ROSINE, _à part_[74].
+
+Oh! le méchant vieillard!
+
+BARTOLO.
+
+Mais tout cela n'arrivera plus, car je vais faire sceller cette grille.
+
+ROSINE.
+
+Faites mieux; murez les fenêtres tout d'un coup. D'une prison à un
+cachot, la différence est si peu de chose!
+
+BARTOLO.
+
+Pour celles qui donnent sur la rue? Ce ne seroit peut-être pas si
+mal[75]... Ce Barbier n'est pas entré chez vous, au moins!
+
+ROSINE[76].
+
+Vous donne-t-il aussi de l'inquiétude?
+
+BARTOLO.
+
+Tout comme un autre.
+
+ROSINE.
+
+Que vos repliques sont honnêtes!
+
+BARTOLO.
+
+Ah! fiez-vous à tout le monde, et vous aurez bientôt à la maison une
+bonne femme pour vous tromper, de bons amis pour vous la souffler et de
+bons valets pour les y aider.
+
+ROSINE.
+
+Quoi, vous n'accordez pas même qu'on ait des principes contre la
+séduction de Monsieur Figaro?
+
+BARTOLO.
+
+Qui diable entend quelque chose à la bizarrerie des femmes?
+
+ROSINE, _en colere_.
+
+Mais, Monsieur, s'il suffit d'être homme pour nous plaire, pourquoi donc
+me déplaisez-vous si fort?
+
+BARTOLO, _stupéfait_.
+
+Pourquoi?... Pourquoi?... Vous ne répondez pas à ma question sur ce
+Barbier?
+
+ROSINE, _outrée_.
+
+Eh bien oui, cet homme est entré chez moi, je l'ai vu, je lui ai parlé.
+Je ne vous cache pas même que je l'ai trouvé fort aimable; et
+puissiez-vous en mourir de dépit[77]!
+
+ (_Elle sort._)
+
+
+SCENE V.
+
+BARTHOLO, _seul_.
+
+Oh! les juifs! les chiens de valets! La Jeunesse? L'Éveillé? l'Éveillé
+maudit!
+
+
+SCENE VI.
+
+BARTHOLO, L'ÉVEILLÉ.
+
+L'ÉVEILLÉ _arrive en bâillant, tout endormi_.
+
+Aah, aah, ah, ah...
+
+BARTOLO.
+
+Où étois-tu, peste d'étourdi, quand ce Barbier est entré ici?
+
+L'ÉVEILLÉ.
+
+Monsieur, j'étois... ah, aah, ah...
+
+BARTOLO.
+
+A machiner quelque espiéglerie sans doute? Et tu ne l'as pas vu?
+
+L'ÉVEILLÉ.
+
+Sûrement je l'ai vu, puisqu'il m'a trouvé tout malade, à ce qu'il dit;
+et faut bien que ça soit vrai, car j'ai commencé à me douloir[78] dans
+tous les membres, rien qu'en l'en entendant parl... Ah, ah, ah...
+
+BARTOLO _le contrefait_.
+
+Rien qu'en l'en entendant!... Où donc est ce vaurien de la Jeunesse[79]?
+Droguer ce petit garçon sans mon ordonnance! Il y a quelque friponnerie
+là-dessous.
+
+
+SCENE VII.
+
+LES ACTEURS PRÉCÉDENS. (_La Jeunesse arrive en vieillard, avec une canne
+en béquille; il éternue plusieurs fois._)
+
+L'ÉVEILLÉ, _toujours bâillant_.
+
+La Jeunesse.
+
+BARTOLO.
+
+Tu éternueras dimanche.
+
+LA JEUNESSE.
+
+Voilà plus de cinquante... cinquante fois... dans un moment. (_Il
+éternue._) Je suis brisé.
+
+BARTOLO.
+
+Comment! Je vous demande à tous deux s'il est entré quelqu'un chez
+Rosine, et vous ne me dites pas que ce Barbier...
+
+L'ÉVEILLÉ, _continuant de bâiller_.
+
+Est-ce que c'est quelqu'un donc Monsieur Figaro? Aah, ah...
+
+BARTOLO[80].
+
+Je parie que le rusé s'entend avec lui.
+
+L'ÉVEILLÉ, _pleurant comme un sot_.
+
+Moi... Je m'entends!...
+
+LA JEUNESSE, _éternuant_.
+
+Eh mais, Monsieur, y a-t-il... y a-t-il de la justice?
+
+BARTOLO[81].
+
+De la justice! C'est bon entre vous autres misérables, la justice! Je
+suis votre maître, moi, pour avoir toujours raison.
+
+LA JEUNESSE, _éternuant_.
+
+Mais pardi, quand une chose est vraie...
+
+BARTOLO.
+
+Quand une chose est vraie! Si je ne veux pas qu'elle soit vraie, je
+prétends bien qu'elle ne soit pas vraie. Il n'y auroit qu'à permettre à
+tous ces faquins-là d'avoir raison, vous verriez bientôt ce que
+deviendrait l'autorité.
+
+LA JEUNESSE, _éternuant_.
+
+J'aime autant recevoir mon congé. Un service terrible, et toujours un
+train d'enfer.
+
+L'ÉVEILLÉ, _pleurant_.
+
+Un pauvre homme de bien est traité comme un misérable.
+
+BARTOLO.
+
+Sors donc, pauvre homme de bien. (_Il les contrefait._) Et t'chi et
+t'cha; l'un m'éternue au nez, l'autre m'y bâille.
+
+LA JEUNESSE.
+
+Ah! Monsieur, je vous jure que sans Mademoiselle, il n'y auroit... il
+n'y auroit pas moyen de rester dans la maison[82].
+
+ (_Il sort en éternuant._)
+
+
+SCENE VIII.
+
+BARTHOLO, DON BAZILE, FIGARO, _caché dans le cabinet, paroît de temps en
+temps, et les écoute_.
+
+BARTOLO.
+
+Ah! Don Bazile, vous veniez donner à Rosine sa leçon de musique?
+
+BAZILE.
+
+C'est ce qui presse le moins.
+
+BARTOLO.
+
+J'ai passé chez vous sans vous trouver.
+
+BAZILE.
+
+J'étois sorti pour vos affaires. Apprenez une nouvelle assez fâcheuse.
+
+BARTOLO.
+
+Pour vous?
+
+BAZILE.
+
+Non, pour vous. Le Comte Almaviva est dans cette Ville.
+
+BARTOLO.
+
+Parlez bas. Celui qui faisoit chercher Rosine dans tout Madrid?
+
+BAZILE.
+
+Il loge à la grande place et sort tous les jours déguisé.
+
+BARTOLO.
+
+Il n'en faut point douter, cela me regarde. Et que faire?
+
+BAZILE.
+
+Si c'étoit un particulier, on viendroit à bout de l'écarter.
+
+BARTOLO.
+
+Oui, en s'embusquant le soir, armé, cuirassé...
+
+BAZILE.
+
+_Bone Deus!_ Se compromettre! Susciter une méchante affaire, à la bonne
+heure, et, pendant la fermentation, calomnier à dire d'Experts;
+_concedo_.
+
+BARTOLO.
+
+Singulier moyen de se défaire d'un homme!
+
+BAZILE[83].
+
+La calomnie, Monsieur? Vous ne savez gueres ce que vous dédaignez; j'ai
+vu les plus honnêtes gens prêts d'en être accablés. Croyez qu'il n'y a
+pas de plate méchanceté, pas d'horreurs, pas de conte absurde, qu'on ne
+fasse adopter aux oisifs d'une grande Ville, en s'y prenant bien: et
+nous avons ici des gens d'une adresse!... D'abord un bruit léger, rasant
+le sol comme hirondelle avant l'orage, _pianissimo_ murmure et file, et
+seme en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille, et
+_piano, piano_ vous le glisse en l'oreille adroitement. Le mal est fait,
+il germe, il rampe, il chemine, et _rinforzando_ de bouche en bouche il
+va le diable; puis tout à coup, ne sais comment, vous voyez calomnie se
+dresser, sifler, s'enfler, grandir à vue d'oeil; elle s'élance, étend
+son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et
+devient, grace au Ciel, un cri général, un _crescendo_ public, un
+_chorus_ universel de haine et de proscription. Qui diable y
+résisteroit?
+
+BARTOLO.
+
+Mais quel radotage me faites-vous donc-là, Bazile? Et quel rapport ce
+_piano-crescendo_ peut-il avoir à ma situation?
+
+BAZILE.
+
+Comment, quel rapport? Ce qu'on fait par-tout pour écarter son ennemi,
+il faut le faire ici pour empêcher le vôtre d'approcher.
+
+BARTOLO.
+
+D'approcher? Je prétends bien épouser Rosine avant qu'elle apprenne
+seulement que ce Comte existe.
+
+BAZILE.
+
+En ce cas, vous n'avez pas un instant à perdre.
+
+BARTOLO.
+
+Et à qui tient-il, Bazile? Je vous ai chargé de tous les détails de
+cette affaire.
+
+BAZILE.
+
+Oui. Mais vous avez lésiné sur les frais, et, dans l'harmonie du bon
+ordre, un mariage inégal, un jugement inique, un passe-droit évident,
+sont des dissonnances[84] qu'on doit toujours préparer et sauver par
+l'accord parfait de l'or.
+
+BARTOLO, _lui donnant de l'argent_.
+
+Il faut en passer par où vous voulez; mais finissons.
+
+BAZILE.
+
+Cela s'appelle parler. Demain tout sera terminé; c'est à vous d'empêcher
+que personne, aujourd'hui, ne puisse instruire la Pupille.
+
+BARTOLO.
+
+Fiez-vous-en à moi. Viendrez-vous ce soir, Bazile?
+
+BAZILE.
+
+N'y comptez pas. Votre mariage seul m'occupera toute la journée; n'y
+comptez pas.
+
+BARTOLO _l'accompagne_.
+
+Serviteur.
+
+BAZILE.
+
+Restez, Docteur, restez donc.
+
+BARTOLO.
+
+Non pas. Je veux fermer sur vous la porte de la rue.
+
+
+SCENE IX.
+
+FIGARO, _seul, sortant du cabinet_.
+
+Oh! la bonne précaution! Fermes, fermes la porte de la rue, et moi je
+vais la r'ouvrir au Comte en sortant. C'est un grand maraud que ce
+Bazile! heureusement il est encore plus sot. Il faut un état, une
+famille, un nom, un rang, de la consistance enfin, pour faire sensation
+dans le monde en calomniant. Mais un Bazile! il médiroit qu'on ne le
+croiroit pas.
+
+
+SCENE X.
+
+ROSINE, _accourant_; FIGARO.
+
+ROSINE.
+
+Quoi! vous êtes encore-là, Monsieur Figaro?
+
+FIGARO.
+
+Très-heureusement pour vous, Mademoiselle. Votre Tuteur et votre Maître
+de Musique, se croyant seuls ici, viennent de parler à coeur ouvert...
+
+ROSINE.
+
+Et vous les avez écoutés, Monsieur Figaro? Mais savez-vous que c'est
+fort mal?
+
+FIGARO.
+
+D'écouter? C'est pourtant ce qu'il y a de mieux pour bien entendre.
+Apprenez que votre Tuteur se dispose à vous épouser demain.
+
+ROSINE.
+
+Ah! grands Dieux!
+
+FIGARO.
+
+Ne craignez rien, nous lui donnerons tant d'ouvrage, qu'il n'aura pas le
+tems de songer à celui-là.
+
+ROSINE.
+
+Le voici qui revient, sortez donc par le petit escalier: vous me faites
+mourir de frayeur.
+
+ (_Figaro s'enfuit._)
+
+
+SCENE XI.
+
+BARTHOLO, ROSINE.
+
+ROSINE.
+
+Vous étiez ici avec quelqu'un, Monsieur?
+
+BARTOLO.
+
+Don Bazile que j'ai reconduit, et pour cause. Vous eussiez mieux aimé
+que c'eût été Monsieur Figaro.
+
+ROSINE.
+
+Cela m'est fort égal, je vous assure.
+
+BARTOLO.
+
+Je voudrois bien savoir ce que ce Barbier avoit de si pressé à vous
+dire?
+
+ROSINE.
+
+Faut-il parler sérieusement? Il m'a rendu compte de l'état de Marceline,
+qui même n'est pas trop bien, à ce qu'il dit.
+
+BARTOLO.
+
+Vous rendre compte? Je vais parier qu'il étoit chargé de vous remettre
+quelque lettre.
+
+ROSINE.
+
+Et de qui, s'il vous plaît?
+
+BARTOLO.
+
+Oh, de qui! De quelqu'un que les femmes ne nomment jamais. Que sais-je,
+moi? Peut-être la réponse au papier de la fenêtre.
+
+ROSINE, _à part_.
+
+Il n'en a pas manqué une seule. (_Haut._) Vous mériteriez bien que cela
+fût.
+
+BARTOLO _regarde les mains de Rosine_.
+
+Cela est. Vous avez écrit.
+
+ROSINE, _avec embarras_.
+
+Il seroit assez plaisant que vous eussiez le projet de m'en faire
+convenir.
+
+BARTOLO, _lui prenant la main droite_[85].
+
+Moi, point du tout; mais votre doigt encore taché d'encre! hein? rusée
+Signora!
+
+ROSINE, _à part_.
+
+Maudit homme!
+
+BARTOLO, _lui tenant toujours la main_.
+
+Une femme se croit bien en sûreté parce qu'elle est seule.
+
+ROSINE.
+
+Ah! sans doute... La belle preuve!... Finissez donc, Monsieur, vous me
+tordez le bras. Je me suis brûlée en chiffonnant autour de cette bougie,
+et l'on m'a toujours dit qu'il falloit aussi-tôt tremper dans l'encre;
+c'est ce que j'ai fait.
+
+BARTOLO.
+
+C'est ce que vous avez fait? Voyons donc si un second témoin confirmera
+la déposition du premier. C'est ce cahier de papier où je suis certain
+qu'il y avoit six feuilles; car je les compte tous les matins,
+aujourd'hui encore.
+
+ROSINE, _à part_.
+
+Oh! imbécille! (_haut_) la sixième...
+
+BARTOLO, _comptant_.
+
+Trois, quatre, cinq; je vois bien qu'elle n'y est pas, la sixième.
+
+ROSINE, _baissant les yeux_.
+
+La sixiéme, je l'ai employée à faire un cornet pour des bonbons que j'ai
+envoyés à la petite Figaro.
+
+BARTOLO.
+
+A la petite Figaro? Et la plume qui étoit toute neuve, comment est-elle
+devenue noire? est-ce en écrivant l'adresse de la petite Figaro?
+
+ROSINE[86], _à part_.
+
+Cet homme a un instinct de jalousie!... (_Haut._) Elle m'a servi à
+retracer une fleur effacée sur la veste que je vous brode au tambour.
+
+BARTOLO.
+
+Que cela est édifiant! Pour qu'on vous crût, mon enfant, il faudroit ne
+pas rougir en déguisant coup sur coup la vérité; mais c'est ce que vous
+ne savez pas encore.
+
+ROSINE.
+
+Et qui ne rougiroit pas, Monsieur, de voir tirer des conséquences aussi
+malignes des choses le plus innocemment faites?
+
+BARTOLO.
+
+Certes, j'ai tort; se brûler le doigt, le tremper dans l'encre, faire
+des cornets aux bonbons de la petite Figaro, et dessiner ma veste au
+tambour! quoi de plus innocent! Mais que de mensonges entassés pour
+cacher un seul fait!... _Je suis seule, on ne me voit point; je pourrai
+mentir à mon aise_; mais le bout du doigt reste noir! la plume est
+tachée, le papier manque; on ne sauroit penser à tout. Bien
+certainement, Signora, quand j'irai par la Ville, un bon double tour me
+répondra de vous.
+
+
+SCENE XII.
+
+LE COMTE, BARTHOLO, ROSINE.
+
+LE COMTE, _en uniforme de cavalerie, ayant l'air d'être entre deux vins
+et chantant_: Réveillons-la, etc.
+
+BARTOLO.
+
+Mais que nous veut cet homme? Un Soldat! Rentrez chez vous, Signora.
+
+LE COMTE _chante_: Réveillons-la, _et s'avance vers Rosine_.
+
+Qui de vous deux, Mesdames, se nomme le Docteur Balordo? (_A Rosine,
+bas._) Je suis Lindor.
+
+BARTOLO.
+
+Bartholo!
+
+ROSINE, _à part_.
+
+Il parle de Lindor.
+
+LE COMTE.
+
+Balordo, Barque à l'eau, je m'en moque comme de ça. Il s'agit seulement
+de savoir laquelle des deux... (_A Rosine, lui montrant un papier._)[87]
+Prenez cette lettre.
+
+BARTOLO.
+
+Laquelle! vous voyez bien que c'est moi. Laquelle! Rentrez donc, Rosine,
+cet homme paroît avoir du vin.
+
+ROSINE.
+
+C'est pour cela, Monsieur; vous êtes seul. Une femme en impose
+quelquefois.
+
+BARTOLO.
+
+Rentrez, rentrez; je ne suis pas timide.
+
+
+SCENE XIII.
+
+LE COMTE, BARTHOLO.
+
+LE COMTE.
+
+Oh! je vous ai reconnu d'abord à votre signalement.
+
+BARTOLO, _au Comte, qui serre la lettre_.
+
+Qu'est-ce que c'est donc que vous cachez-là dans votre poche?
+
+LE COMTE.
+
+Je le cache dans ma poche pour que vous ne sachiez pas ce que c'est.
+
+BARTOLO.
+
+Mon signalement? Ces gens-là croient toujours parler à des Soldats!
+
+LE COMTE.
+
+Pensez-vous que ce soit une chose si difficile à faire que votre
+signalement?
+
+ Le chef branlant, la tête chauve,
+ Les yeux vérons, le regard fauve,
+ L'air farouche d'un algonquin[88]...
+
+BARTOLO.
+
+Qu'est-ce que cela veut dire! Êtes-vous ici pour m'insulter? Délogez à
+l'instant.
+
+LE COMTE.
+
+Déloger! Ah, fi! que c'est mal parler! Savez-vous lire, Docteur... Barbe
+à l'eau?
+
+BARTOLO.
+
+Autre question saugrenue.
+
+LE COMTE.
+
+Oh! que cela ne vous fasse point de peine, car, moi qui suis pour le
+moins aussi Docteur que vous...
+
+BARTOLO.
+
+Comment cela?
+
+LE COMTE.
+
+Est-ce que je ne suis pas le Médecin des chevaux du Régiment? Voilà
+pourquoi l'on m'a exprès logé chez un confrère.
+
+BARTOLO[89].
+
+Oser comparer un Maréchal!...
+
+LE COMTE.
+
+AIR: _Vive le vin_.
+
+ { Non, Docteur, je ne prétends pas
+ _Sans chanter._ { Que notre art obtienne le pas
+ { Sur Hypocrate et sa brigade.
+
+ { Votre savoir, mon camarade,
+ _En chantant._ { Est d'un succès plus général;
+ { Car, s'il n'emporte point le mal,
+ { Il emporte au moins le malade.
+
+C'est-il poli, ce que je vous dis-là?
+
+BARTOLO.
+
+Il vous sied bien, manipuleur ignorant, de ravaler ainsi le premier, le
+plus grand et le plus utile des arts!
+
+LE COMTE.
+
+Utile tout-à-fait pour ceux qui l'exercent.
+
+BARTOLO.
+
+Un art dont le soleil s'honore d'éclairer les succès.
+
+LE COMTE.
+
+Et dont la terre s'empresse de couvrir les bévues[90].
+
+BARTOLO.
+
+On voit bien, mal-appris, que vous n'êtes habitué de parler qu'à des
+chevaux.
+
+LE COMTE.
+
+Parler à des chevaux! Ah! Docteur[91], pour un Docteur d'esprit...
+N'est-il pas de notoriété que le Maréchal guérit toujours ses malades
+sans leur parler; au lieu que le Médecin parle beaucoup aux siens...
+
+BARTOLO.
+
+Sans les guérir, n'est-ce pas?
+
+LE COMTE.
+
+C'est vous qui l'avez dit[92].
+
+BARTOLO.
+
+Qui diable envoie ici ce maudit ivrogne?
+
+LE COMTE.
+
+Je crois que vous me lâchez des épigrammes d'amour!
+
+BARTOLO.
+
+Enfin, que voulez-vous? que demandez-vous?
+
+LE COMTE, _feignant une grande colère_.
+
+Eh bien donc, il s'enflamme! Ce que je veux? Est-ce que vous ne le voyez
+pas?
+
+
+SCENE XIV.
+
+ROSINE, LE COMTE, BARTHOLO.
+
+ROSINE, _accourant_.
+
+Monsieur le Soldat, ne vous emportez point, de grace. (_A Bartholo._)
+Parlez-lui doucement, Monsieur; un homme qui déraisonne.
+
+LE COMTE.
+
+Vous avez raison; il déraisonne, lui, mais nous sommes raisonnables,
+nous! Moi poli, et vous jolie[93]... enfin suffit. La vérité, c'est que
+je ne veux avoir affaire qu'à vous dans la maison.
+
+ROSINE.
+
+Que puis-je pour votre service, Monsieur le Soldat?
+
+LE COMTE.
+
+Une petite bagatelle, mon enfant[94]. Mais s'il y a de l'obscurité dans
+mes phrases...
+
+ROSINE.
+
+J'en saisirai l'esprit.
+
+LE COMTE, _lui montrant la lettre_.
+
+Non, attachez-vous à la lettre, à la lettre. Il s'agit seulement... mais
+je dis en tout bien, tout honneur, que vous me donniez à coucher ce
+soir.
+
+BARTOLO.
+
+Rien que cela?
+
+LE COMTE.
+
+Pas davantage. Lisez le billet doux que notre Maréchal des Logis vous
+écrit.
+
+BARTOLO.
+
+Voyons. (_Le Comte cache la lettre et lui donne un autre papier.
+Bartholo lit._) «Le docteur Bartholo recevra, nourrira, hébergera,
+couchera...
+
+LE COMTE, _appuyant_.
+
+Couchera.
+
+BARTOLO.
+
+«Pour une nuit seulement, le nommé Lindor, dit l'Écolier, Cavalier au
+Régiment...»
+
+ROSINE.
+
+C'est lui, c'est lui-même.
+
+BARTOLO, _vivement à Rosine_.
+
+Qu'est-ce qu'il y a?
+
+LE COMTE.
+
+Eh bien! ai-je tort à présent, Docteur Barbaro?
+
+BARTOLO.
+
+On dirait que cet homme se fait un malin plaisir de m'estropier de
+toutes les manières possibles. Allez au diable! Barbaro! Barbe à l'eau!
+et dites à votre impertinent Maréchal des Logis que[95], depuis mon
+voyage à Madrid, je suis exempt de loger des gens de guerre.
+
+LE COMTE, _à part_.
+
+O Ciel! fâcheux contre temps[96]!
+
+BARTOLO.
+
+Ah! ah! notre ami, cela vous contrarie et vous dégrise un peu? Mais n'en
+décampez pas moins à l'instant.
+
+LE COMTE, _à part_.
+
+J'ai pensé me trahir! (_Haut._) Décamper[97]! Si vous êtes exempt des
+gens de guerre, vous n'êtes pas exempt de politesse, peut-être?
+Décamper! Montrez-moi votre brevet d'exemption, quoique je ne sache pas
+lire, je verrai bientôt...
+
+BARTOLO.
+
+Qu'à cela ne tienne. Il est dans ce bureau.
+
+LE COMTE, _pendant qu'il y va, dit, sans quitter sa place_.
+
+Ah! ma belle Rosine!
+
+ROSINE.
+
+Quoi, Lindor, c'est-vous?
+
+LE COMTE[98].
+
+Recevez au moins cette lettre.
+
+ROSINE.
+
+Prenez garde, il a les yeux sur nous.
+
+LE COMTE.
+
+Tirez votre mouchoir, je la laisserai tomber.
+
+ (_Il s'approche._)
+
+BARTOLO.
+
+Doucement, doucement, Seigneur Soldat, je n'aime point qu'on regarde ma
+femme de si près.
+
+LE COMTE.
+
+Elle est votre femme?
+
+BARTOLO.
+
+Eh! quoi donc?
+
+LE COMTE.
+
+Je vous ai pris pour son bisaïeul paternel, maternel, sempiternel; il y
+a au moins trois générations entr'elle et vous[99].
+
+BARTOLO _lit un parchemin_.
+
+«Sur les bons et fidèles témoignages qui nous ont été rendus.....»
+
+LE COMTE _donne un coup de main sous les parchemins, qui les envoie au
+plancher_.
+
+Est-ce que j'ai besoin de tout ce verbiage?
+
+BARTOLO[100].
+
+Savez-vous bien, Soldat, que si j'appelle mes gens, je vous fais traiter
+sur le champ comme vous le méritez?
+
+LE COMTE.
+
+Bataille? Ah! volontiers, Bataille! c'est mon métier à moi. (_Montrant
+son pistolet de ceinture._) Et voici de quoi leur jetter de la poudre
+aux yeux. Vous n'avez peut-être jamais vu de Bataille, Madame?
+
+ROSINE.
+
+Ni ne veux en voir.
+
+LE COMTE.
+
+Rien n'est pourtant aussi gai que Bataille. Figurez-vous (_Poussant le
+Docteur_) d'abord que l'ennemi est d'un côté du ravin, et les amis de
+l'autre. (_A Rosine, en lui montrant la lettre._) Sortez le mouchoir.
+(_Il crache à terre._) Voilà le ravin, cela s'entend[101].
+
+ROSINE _tire son mouchoir, le Comte laisse tomber sa lettre entre elle
+et lui_.
+
+BARTOLO, _se baissant_.
+
+Ah! ah!...
+
+LE COMTE _la reprend et dit_.
+
+Tenez... moi qui allois vous apprendre ici les secrets de mon métier...
+Une femme bien discrette en vérité! Ne voilà-t-il pas un billet doux
+qu'elle laisse tomber de sa poche[102]?
+
+BARTOLO.
+
+Donnez, donnez.
+
+LE COMTE.
+
+_Dulciter_, Papa! chacun son affaire. Si une ordonnance de rhubarbe
+étoit tombée de la vôtre?...
+
+ROSINE _avance la main_.
+
+Ah! je sais ce que c'est, Monsieur le Soldat.
+
+(_Elle prend la lettre, qu'elle cache dans la petite poche de son
+tablier_[103].)
+
+BARTOLO.
+
+Sortez-vous enfin?
+
+LE COMTE.
+
+Eh bien, je sors; adieu, Docteur; sans rancune. Un petit compliment, mon
+coeur: priez la mort de m'oublier encore quelques campagnes; la vie ne
+m'a jamais été si chère.
+
+BARTOLO.
+
+Allez toujours, si j'avois ce crédit-là sur la mort...
+
+LE COMTE.
+
+Sur la mort? Ah! Docteur! vous faites tant de choses pour elle, qu'elle
+n'a rien à vous refuser.
+
+ (_Il sort._)
+
+
+SCENE XV.
+
+BARTHOLO, ROSINE.
+
+BARTOLO _le regarde aller_.
+
+Il est enfin parti. (_A part._) Dissimulons.
+
+ROSINE.
+
+Convenez pourtant, Monsieur, qu'il est bien gai ce jeune Soldat! A
+travers son ivresse, on voit qu'il ne manque ni d'esprit ni d'une
+certaine éducation.
+
+BARTOLO.
+
+Heureux, m'amour, d'avoir pu nous en délivrer! mais n'es-tu pas un peu
+curieuse de lire avec moi le papier qu'il t'a remis?
+
+ROSINE.
+
+Quel papier?
+
+BARTOLO.
+
+Celui qu'il a feint de ramasser pour te le faire accepter.
+
+ROSINE.
+
+Bon! c'est la lettre de mon cousin l'Officier, qui étoit tombée de ma
+poche.
+
+BARTOLO.
+
+J'ai idée, moi, qu'il l'a tirée de la sienne.
+
+ROSINE.
+
+Je l'ai très-bien reconnue.
+
+BARTOLO.
+
+Qu'est-ce qu'il coûte d'y regarder?
+
+ROSINE.
+
+Je ne sais pas seulement ce que j'en ai fait.
+
+BARTOLO, _montrant la pochette_.
+
+Tu l'as mise là.
+
+ROSINE.
+
+Ah! ah! par distraction.
+
+BARTOLO.
+
+Ah! sûrement. Tu vas voir que ce sera quelque folie.
+
+ROSINE, _à part_.
+
+Si je ne le mets pas en colere, il n'y aura pas moyen de refuser.
+
+BARTOLO.
+
+Donnes donc, mon coeur.
+
+ROSINE.
+
+Mais quelle idée avez-vous en insistant, Monsieur? Est-ce encore quelque
+méfiance?
+
+BARTOLO.
+
+Mais, vous! Quelle raison avez-vous de ne pas le montrer?
+
+ROSINE.
+
+Je vous répète, Monsieur, que ce papier n'est autre que la lettre de mon
+cousin, que vous m'avez rendue hier toute décachetée; et puisqu'il en
+est question, je vous dirai tout net que cette liberté me déplaît
+excessivement.
+
+BARTOLO.
+
+Je ne vous entends pas!
+
+ROSINE.
+
+Vais-je examiner les papiers qui vous arrivent? Pourquoi vous
+donnez-vous les airs de toucher à ceux qui me sont adressés? Si c'est
+jalousie, elle m'insulte; s'il s'agit de l'abus d'une autorité usurpée,
+j'en suis plus révoltée encore.
+
+BARTOLO.
+
+Comment révoltée! Vous ne m'avez jamais parlé ainsi.
+
+ROSINE.
+
+Si je me suis modérée jusqu'à ce jour, ce n'étoit pas pour vous donner
+le droit de m'offenser impunément.
+
+BARTOLO.
+
+De quelle offense parlez-vous?
+
+ROSINE.
+
+C'est qu'il est inoui qu'on se permette d'ouvrir les lettres de
+quelqu'un.
+
+BARTOLO.
+
+De sa femme?
+
+ROSINE.
+
+Je ne la suis pas encore. Mais pourquoi lui donneroit-on la préférence
+d'une indignité qu'on ne fait à personne?
+
+BARTOLO.
+
+Vous voulez me faire prendre le change et détourner mon attention du
+billet, qui, sans doute, est une missive de quelqu'amant! mais je le
+verrai, je vous assure.
+
+ROSINE.
+
+Vous ne le verrez pas. Si vous m'approchez, je m'enfuis de cette maison,
+et je demande retraite au premier venu.
+
+BARTOLO.
+
+Qui ne vous recevra point.
+
+ROSINE.
+
+C'est ce qu'il faudra voir.
+
+BARTOLO.
+
+Nous ne sommes pas ici en France, où l'on donne toujours raison aux
+femmes; mais pour vous en ôter la fantaisie, je vais fermer la porte.
+
+ROSINE, _pendant qu'il y va_.
+
+Ah Ciel! que faire?... Mettons vîte à la place la lettre de mon cousin,
+et donnons-lui beau jeu à la prendre. (_Elle fait l'échange, et met la
+lettre du cousin dans la pochette, de façon qu'elle sort un peu._)
+
+BARTOLO, _revenant_.
+
+Ah! j'espère maintenant la voir.
+
+ROSINE.
+
+De quel droit, s'il vous plaît?
+
+BARTOLO.
+
+Du droit le plus universellement reconnu, celui du plus fort[104].
+
+ROSINE.
+
+On me tuera plutôt que de l'obtenir de moi.
+
+BARTOLO, _frappant du pied_.
+
+Madame! Madame!...
+
+ROSINE _tombe sur un fauteuil et feint de se trouver mal_.
+
+Ah! quelle indignité!...
+
+BARTOLO.
+
+Donnez cette lettre, ou craignez ma colere.
+
+ROSINE, _renversée_.
+
+Malheureuse Rosine!
+
+BARTOLO.
+
+Qu'avez-vous donc?
+
+ROSINE.
+
+Quel avenir affreux!
+
+BARTOLO.
+
+Rosine!
+
+ROSINE.
+
+J'étouffe de fureur!
+
+BARTOLO.
+
+Elle se trouve mal.
+
+ROSINE[105].
+
+Je m'affaiblis, je meurs.
+
+BARTOLO, _à part_.
+
+Dieux! la lettre! Lisons-la sans qu'elle en soit instruite. (_Il lui
+tâte le poulx et prend la lettre, qu'il tâche de lire en se tournant un
+peu._)
+
+ROSINE, _toujours renversée_.
+
+Infortunée! ah!...
+
+BARTOLO _lui quitte le bras, et dit à part_.
+
+Quelle rage a-t-on d'apprendre ce qu'on craint toujours de savoir!
+
+ROSINE.
+
+Ah! pauvre Rosine!
+
+BARTOLO[106].
+
+L'usage des odeurs... produit ces affections spasmodiques. (_Il lit par
+derriere le fauteuil, en lui tâtant le poulx. Rosine se relève un peu,
+le regarde finement, fait un geste de tête, et se remet sans parler._)
+
+BARTOLO, _à part_.
+
+O Ciel! c'est la lettre de son cousin. Maudite inquiétude! Comment
+l'appaiser maintenant? Qu'elle ignore au moins que je l'ai lue! (_Il
+fait semblant de la soutenir et remet la lettre dans la pochette._)
+
+ROSINE _soupire_.
+
+Ah!...
+
+BARTOLO.
+
+Eh bien! ce n'est rien, mon enfant; un petit mouvement de vapeurs, voilà
+tout; car ton poulx n'a seulement pas varié. (_Il va prendre un flacon
+sur la console._)
+
+ROSINE, _à part_.
+
+Il a remis la lettre: fort bien[107]!
+
+BARTOLO.
+
+Ma chere Rosine, un peu de cette eau spiritueuse.
+
+ROSINE.
+
+Je ne veux rien de vous; laissez-moi.
+
+BARTOLO[108].
+
+Je conviens que j'ai montré trop de vivacité sur ce billet.
+
+ROSINE.
+
+Il s'agit bien du billet. C'est votre façon de demander les choses qui
+est révoltante.
+
+BARTOLO, _à genoux_.
+
+Pardon; j'ai bientôt senti tous mes torts, et tu me vois à tes pieds,
+prêt à les réparer.
+
+ROSINE.
+
+Oui, pardon! Lorsque vous croyez que cette lettre ne vient pas de mon
+cousin.
+
+BARTOLO.
+
+Qu'elle soit d'un autre ou de lui, je ne veux aucun éclaircissement.
+
+ROSINE, _lui présentant la lettre_.
+
+Vous voyez qu'avec de bonnes façons, on obtient tout de moi. Lisez-la.
+
+BARTOLO.
+
+Cet honnête procédé dissiperoit mes soupçons si j'étois assez malheureux
+pour en conserver.
+
+ROSINE.
+
+Lisez-la donc, Monsieur.
+
+BARTOLO _se retire_.
+
+A Dieu ne plaise que je te fasse une pareille injure!
+
+ROSINE.
+
+Vous me contrariez de la refuser.
+
+BARTOLO.
+
+Reçois en réparation cette marque de ma parfaite confiance. Je vais voir
+la pauvre Marceline, que ce Figaro a, je ne sais pourquoi, saignée du
+pied; n'y viens-tu pas aussi?
+
+ROSINE.
+
+J'y monterai dans un moment.
+
+BARTOLO.
+
+Puisque la paix est faite, mignonne, donnes-moi ta main. Si tu pouvois
+m'aimer! ah! comme tu serois heureuse!
+
+ROSINE, _baissant les yeux_.
+
+Si vous pouviez me plaire, ah! comme je vous aimerois!
+
+BARTOLO.
+
+Je te plairai, je te plairai; quand je te dis que je te plairai. (_Il
+sort._)
+
+ROSINE _le regarde aller_.
+
+Ah Lindor! il dit qu'il me plaira!... Lisons cette lettre, qui a manqué
+de me causer tant de chagrin. (_Elle lit et s'écrie._) Ah!... j'ai lu
+trop tard: il me recommande de tenir une querelle ouverte avec mon
+Tuteur; j'en avois une si bonne, et je l'ai laissée échapper[109]. En
+recevant la lettre, j'ai senti que je rougissois jusqu'aux yeux. Ah! mon
+Tuteur a raison. Je suis bien loin d'avoir cet usage du monde, qui, me
+dit-il souvent, assure le maintien des femmes en toute occasion; mais un
+homme injuste parviendroit à faire une rusée de l'innocence même.
+
+
+FIN DU SECOND ACTE.
+
+
+
+
+
+
+ACTE III.
+
+
+SCENE PREMIERE.
+
+BARTOLO, _seul et désolé_.
+
+Quelle humeur! quelle humeur! Elle paroissoit appaisée... Là, qu'on me
+dise qui diable lui a fourré dans la tête de ne plus vouloir prendre
+leçon de Don Bazile! Elle sait qu'il se mêle de mon mariage... (_On
+heurte à la porte._) Faites tout au monde pour plaire aux femmes; si
+vous omettez un seul petit point... je dis un seul.... (_On heurte une
+seconde fois._) Voyons qui c'est.
+
+
+SCENE II.
+
+BARTHOLO, LE COMTE _en Bâchelier_.
+
+LE COMTE.
+
+Que la paix et la joie habitent toujours céans!
+
+BARTOLO, _brusquement_.
+
+Jamais souhait ne vint plus à propos. Que voulez-vous?
+
+LE COMTE.
+
+Monsieur, je suis Alonzo, Bâchelier, Licencié...
+
+BARTOLO.
+
+Je n'ai pas besoin de Précepteur.
+
+LE COMTE.
+
+...Élève de Don Bazile, Organiste du Grand Couvent, qui a l'honneur de
+montrer la Musique à Madame votre...
+
+BARTOLO.
+
+Bazile! Organiste! qui a l'honneur! Je le sais, au fait.
+
+LE COMTE.
+
+(_A part._) Quel homme! (_Haut._) Un mal subit qui le force à garder le
+lit...
+
+BARTOLO.
+
+Garder le lit! Bazile! Il a bien fait d'envoyer; je vais le voir à
+l'instant.
+
+LE COMTE.
+
+(_A part._) Oh diable! (_Haut._) Quand je dis le lit, Monsieur, c'est...
+la chambre que j'entends.
+
+BARTOLO.
+
+Ne fût-il qu'incommodé; marchez devant, je vous suis.
+
+LE COMTE[110], _embarrassé_.
+
+Monsieur, j'étois chargé... Personne ne peut-il nous entendre?
+
+BARTOLO.
+
+(_A part._) C'est quelque fripon. (_Haut._) Eh! non, Monsieur le
+mystérieux! Parlez sans vous troubler, si vous pouvez.
+
+LE COMTE.
+
+(_A part._) Maudit vieillard! (_Haut._) Don Bazile m'avoit chargé de
+vous apprendre...
+
+BARTOLO.
+
+Parlez haut, je suis sourd d'une oreille.
+
+LE COMTE, _élevant la voix_.
+
+Ah! volontiers. Que le Comte Almaviva, qui restoit à la grande place...
+
+BARTOLO, _effrayé_.
+
+Parlez bas, parlez bas.
+
+LE COMTE, _plus haut_.
+
+...En est délogé ce matin. Comme c'est par moi qu'il a su que le Comte
+Almaviva...
+
+BARTOLO.
+
+Bas; parlez bas, je vous prie.
+
+LE COMTE, _du même ton_.
+
+...Étoit en cette ville, et que j'ai découvert que la Signora Rosine lui
+a écrit.
+
+BARTOLO.
+
+Lui a écrit? Tenez, asseyons-nous et jasons d'amitié. Vous avez
+découvert, dites-vous, que Rosine...
+
+LE COMTE, _fiérement_.
+
+Assurément. Bazile, inquiet pour vous de cette correspondance, m'avoit
+prié de vous montrer sa lettre; mais la maniere dont vous prenez les
+choses...
+
+BARTOLO.
+
+Eh mon Dieu! je les prends bien. Mais ne vous est-il donc pas possible
+de parler plus bas?
+
+LE COMTE.
+
+Vous êtes sourd d'une oreille, avez-vous dit.
+
+BARTOLO.
+
+Pardon, pardon, Seigneur Alonzo, si vous m'avez trouvé méfiant et dur;
+mais je suis tellement entouré d'intrigans, de piéges... Et puis votre
+tournure, votre âge, votre air... Pardon, pardon. Eh bien! vous avez la
+lettre?
+
+LE COMTE.
+
+A la bonne heure sur ce ton, Monsieur; mais je crains qu'on ne soit aux
+écoutes.
+
+BARTOLO.
+
+Eh! qui voulez-vous? Tous mes Valets sur les dents! Rosine enfermée de
+fureur! Le diable est entré chez moi. Je vais encore m'assurer... (_Il
+va ouvrir doucement la porte de Rosine._)
+
+LE COMTE, _à part_.
+
+Je me suis enferré de dépit... Garder la lettre à présent! Il faudra
+m'enfuir: autant vaudroit n'être pas venu... la lui montrer. Si je puis
+en prévenir Rosine, la montrer est un coup de maître.
+
+BARTOLO _revient sur la pointe du pied_.
+
+Elle est assise auprès de sa fenêtre, le dos tourné à la porte, occupée
+à relire une lettre de son cousin l'Officier, que j'avois décachetée...
+Voyons donc la sienne.
+
+LE COMTE _lui remet la lettre de Rosine_.
+
+La voici. (_A part._) C'est ma lettre qu'elle relit.
+
+BARTOLO _lit_.
+
+«_Depuis que vous m'avez appris votre nom et votre état_» Ah! la
+perfide, c'est bien là sa main.
+
+LE COMTE, _effrayé_.
+
+Parlez donc bas à votre tour.
+
+BARTOLO.
+
+Quelle obligation, mon cher!...
+
+LE COMTE[111].
+
+Quand tout sera fini, si vous croyez m'en devoir, vous serez le
+maître... D'après un travail que fait actuellement Don Bazile avec un
+homme de Loi...
+
+BARTOLO.
+
+Avec un homme de Loi, pour mon mariage?
+
+LE COMTE.
+
+Sans doute. Il m'a chargé de vous dire que tout peut être prêt pour
+demain[112]. Alors, si elle résiste...
+
+BARTOLO.
+
+Elle résistera.
+
+LE COMTE _veut reprendre la lettre, Bartholo la serre_.
+
+Voilà l'instant où je puis vous servir; nous lui montrerons sa lettre,
+et, s'il le faut (_plus mystérieusement_), j'irai jusqu'à lui dire que
+je la tiens d'une femme à qui le Comte l'a sacrifiée; vous sentez que le
+trouble, la honte, le dépit, peuvent la porter sur le champ...
+
+BARTOLO, _riant_.
+
+De la calomnie! mon cher ami, je vois bien maintenant que vous venez de
+la part de Bazile... Mais pour que ceci n'eût pas l'air concerté, ne
+seroit-il pas bon qu'elle vous connût d'avance?
+
+LE COMTE _réprime un grand mouvement de joie_.
+
+C'étoit assez l'avis de Don Bazile; mais comment faire? Il est tard...
+au peu de tems qui reste...
+
+BARTOLO[113].
+
+Je dirai que vous venez en sa place. Ne lui donnerez-vous pas bien une
+leçon?
+
+LE COMTE[114].
+
+Il n'y a rien que je ne fasse pour vous plaire. Mais prenez garde que
+toutes ces histoires de Maîtres supposés sont de vieilles finesses, des
+moyens de Comédie; si elle va se douter?...
+
+BARTOLO.
+
+Présenté par moi? Quelle apparence? Vous avez plus l'air d'un amant
+déguisé que d'un ami officieux.
+
+LE COMTE.
+
+Oui? Vous croyez donc que mon air peut aider à la tromperie?
+
+BARTOLO.
+
+Je le donne au plus fin à deviner. Elle est ce soir d'une humeur
+horrible. Mais quand elle ne feroit que vous voir... son clavecin est
+dans ce cabinet. Amusez-vous en l'attendant, je vais faire l'impossible
+pour l'amener.
+
+LE COMTE.
+
+Gardez-vous bien de lui parler de la lettre.
+
+BARTOLO.
+
+Avant l'instant décisif? Elle perdroit tout son effet. Il ne faut pas
+me dire deux fois les choses; il ne faut pas me les dire deux fois. (_Il
+s'en va._)
+
+
+SCENE III.
+
+LE COMTE, _seul_[115].
+
+Me voilà sauvé. Ouf! Que ce diable d'homme est rude à manier! Figaro le
+connoit bien. Je me voyois mentir; cela me donnoit un air plat et
+gauche; et il a des yeux?... Ma foi, sans l'inspiration subite de la
+lettre, il faut l'avouer, j'étois éconduit comme un sot. O ciel! on
+dispute là-dedans. Si elle allait s'obstiner à ne pas venir!
+Écoutons..... Elle refuse de sortir de chez elle, et j'ai perdu le fruit
+de ma ruse. (_Il retourne écouter._) La voici; ne nous montrons pas
+d'abord. (_Il entre dans le cabinet._)
+
+
+SCENE IV.
+
+LE COMTE, ROSINE, BARTHOLO.
+
+ROSINE, _avec une colere simulée_.
+
+Tout ce que vous direz est inutile, Monsieur, j'ai pris mon parti, je ne
+veux plus entendre parler de Musique.
+
+BARTOLO.
+
+Écoute-donc, mon enfant; c'est le Seigneur Alonzo, l'élève et l'ami de
+Don Bazile, choisi par lui pour être un de nos témoins.--La Musique te
+calmera, je t'assure.
+
+ROSINE.
+
+Oh! pour cela, vous pouvez vous en détacher; si je chante ce soir!... Où
+donc est-il ce Maître que vous craignez de renvoyer? Je vais, en deux
+mots, lui donner son compte et celui de Bazile. (_Elle apperçoit son
+Amant. Elle fait un cri._) Ah!...
+
+BARTOLO.
+
+Qu'avez-vous?
+
+ROSINE, _les deux mains sur son coeur, avec un grand trouble_.
+
+Ah! mon Dieu, Monsieur... Ah! mon Dieu, Monsieur.
+
+BARTOLO.
+
+Elle se trouve encore mal... Seigneur Alonzo[116]?
+
+ROSINE.
+
+Non, je ne me trouve pas mal... mais c'est qu'en me tournant... Ah!...
+
+LE COMTE.
+
+Le pied vous a tourné, Madame?
+
+ROSINE.
+
+Ah! oui, le pied m'a tourné. Je me suis fait un mal horrible.
+
+LE COMTE.
+
+Je m'en suis bien apperçu.
+
+ROSINE, _regardant le Comte_.
+
+Le coup m'a porté au coeur.
+
+BARTOLO[117].
+
+Un siége, un siége. Et pas un fauteuil ici?
+
+ (_Il va le chercher._)
+
+LE COMTE.
+
+Ah Rosine!
+
+ROSINE.
+
+Quelle imprudence!
+
+LE COMTE.
+
+J'ai mille choses essentielles à vous dire.
+
+ROSINE.
+
+Il ne nous quittera pas.
+
+LE COMTE.
+
+Figaro va venir nous aider.
+
+BARTOLO[118] _apporte un fauteuil_.
+
+Tiens, mignonne, assieds-toi.--Il n'y a pas d'apparence, Bâchelier,
+qu'elle prenne de leçon ce soir; ce sera pour un autre jour. Adieu.
+
+ROSINE, _au Comte_.
+
+Non, attendez, ma douleur est un peu apaisée. (_A Bartholo._) Je sens
+que j'ai eu tort avec vous, Monsieur. Je veux vous imiter en réparant
+sur le champ...
+
+BARTOLO.
+
+Oh! le bon petit naturel de femme! Mais après une pareille émotion, mon
+enfant, je ne souffrirai pas que tu fasses le moindre effort. Adieu,
+adieu, Bâchelier.
+
+ROSINE, _au Comte_.
+
+Un moment, de grâce! (_A Bartholo._) Je croirai, Monsieur, que vous
+n'aimez pas à m'obliger si vous m'empêchez de vous prouver mes regrets
+en prenant ma leçon.
+
+LE COMTE, _à part, à Bartholo_.
+
+Ne la contrarions pas, si vous m'en croyez.
+
+BARTOLO.
+
+Voilà qui est fini, mon amoureuse. Je suis si loin de chercher à te
+déplaire, que je veux rester là tout le tems que tu vas étudier.
+
+ROSINE.
+
+Non, Monsieur: je sais que la musique n'a nul attrait pour vous.
+
+BARTOLO.
+
+Je t'assure que ce soir elle m'enchantera.
+
+ROSINE[119], _au Comte, à part_.
+
+Je suis au supplice.
+
+LE COMTE, _prenant un papier de musique sur le pupitre_.
+
+Est-ce là ce que vous voulez chanter, Madame?
+
+ROSINE.
+
+Oui, c'est un morceau très-agréable de la Précaution inutile.
+
+BARTOLO.
+
+Toujours la Précaution inutile?
+
+LE COMTE.
+
+C'est ce qu'il y a de plus nouveau aujourd'hui. C'est une image du
+Printems, d'un genre assez vif. Si Madame veut l'essayer...
+
+ROSINE, _regardant le Comte_.
+
+Avec grand plaisir: un tableau du printems me ravit; c'est la jeunesse
+de la nature. Au sortir de l'Hiver, il semble que le coeur acquière un
+plus haut degré de sensibilité: comme un esclave enfermé depuis
+long-tems goûte avec plus de plaisir le charme de la liberté qui vient
+de lui être offerte.
+
+BARTOLO, _bas, au Comte_.
+
+Toujours des idées romanesques en tête.
+
+LE COMTE, _bas_.
+
+Et sentez-vous l'application?
+
+BARTOLO.
+
+Parbleu! (_Il va s'asseoir dans le fauteuil qu'a occupé Rosine._)
+
+ROSINE _chante_.[120]
+
+ Quand, dans la plaine,
+ L'amour ramène
+ Le Printemps,
+ Si chéri des amans;
+ Tout reprend l'être,
+ Son feu pénètre
+ Dans les fleurs,
+ Et dans les jeunes coeurs.
+ On voit les troupeaux
+ Sortir des hameaux;
+ Dans tous les côteaux,
+ Les cris des agneaux
+ Retentissent;
+ Ils bondissent;
+ Tout fermente,
+ Tout augmente;
+ Les brebis paissent
+ Les fleurs qui naissent;
+ Les chiens fidèles
+ Veillent sur elles;
+ Mais Lindor, enflammé,
+ Ne songe guère
+ Qu'au bonheur d'être aimé
+ De sa Bergère.
+
+MÊME AIR
+
+ Loin de sa mère,
+ Cette Bergère
+ Va chantant,
+ Où son Amant l'attend;
+ Par cette ruse
+ L'amour l'abuse;
+ Mais chanter,
+ Sauve-t-il du danger?
+ Les doux chalumeaux,
+ Les chants des oiseaux,
+ Ses charmes naissans,
+ Ses quinze ou seize ans,
+ Tout l'excite,
+ Tout l'agite;
+ La pauvrette
+ S'inquiette;
+ De sa retraite,
+ Lindor la guette;
+ Elle s'avance;
+ Lindor s'élance;
+ Il vient de l'embrasser:
+ Elle, bien aise,
+ Feint de se courroucer,
+ Pour qu'on l'appaise.
+
+PETITE REPRISE.
+
+ Les soupirs,
+ Les soins, les promesses,
+ Les vives tendresses,
+ Les plaisirs,
+ Le fin badinage,
+ Sont mis en usage;
+ Et bientôt la Bergère
+ Ne sent plus de colère.
+ Si quelque jaloux
+ Trouble un bien si doux,
+ Nos Amans, d'accord,
+ Ont un soin extrême...
+ ...De voiler leur transport;
+ Mais quand on s'aime,
+ La gêne ajoute encor
+ Au plaisir même.
+
+ (_En l'écoutant, Bartholo s'est assoupi. Le Comte, pendant la
+ petite reprise, se hasarde à prendre une main qu'il couvre de
+ baisers. L'émotion ralentit le chant de Rosine, l'affoiblit, et
+ finit même par lui couper la voix au milieu de la cadence, au mot
+ extrême. L'orchestre suit le mouvement de la Chanteuse, affoiblit
+ son jeu et se tait avec elle. L'absence du bruit qui avoit endormi
+ Bartholo le réveille. Le Comte se relève, Rosine et l'Orchestre
+ reprennent subitement la suite de l'air. Si la petite reprise se
+ répete, le même jeu recommence, etc._)
+
+LE COMTE.
+
+En vérité, c'est un morceau charmant, et Madame l'exécute avec une
+intelligence...
+
+ROSINE.
+
+Vous me flattez, Seigneur; la gloire est toute entière au Maître.
+
+BARTOLO, _bâillant_.
+
+Moi, je crois que j'ai un peu dormi pendant le morceau charmant. J'ai
+mes malades. Je vas, je viens, je toupille[121], et sitôt que je
+m'assieds, mes pauvres jambes...
+
+(_Il se lève et pousse le fauteuil._)
+
+ROSINE, _bas, au Comte_.
+
+Figaro ne vient point.
+
+LE COMTE.
+
+Filons le temps.
+
+BARTOLO.
+
+Mais, Bâchelier, je l'ai déjà dit à ce vieux Bazile: est-ce qu'il n'y
+aurait pas moyen de lui faire étudier des choses plus gaies que toutes
+ces grandes aria, qui vont en haut, en bas, en roulant, hi, ho, a, a, a,
+a, et qui me semblent autant d'enterremens? Là, de ces petits airs qu'on
+chantoit dans ma jeunesse, et que chacun retenoit facilement. J'en
+savois autrefois... Par exemple... (_Pendant la ritournelle, il cherche
+en se grattant la tête et chante en faisant claquer ses pouces et
+dansant des genoux comme les vieillards._)
+
+ Veux-tu, ma Rosinette,
+ Faire emplette,
+ Du Roi des Maris?.....
+
+(_Au Comte, en riant._) Il y a Fanchonnette dans la chanson; mais j'y ai
+substitué Rosinette, pour la lui rendre plus agréable et la faire cadrer
+aux circonstances. Ah, ah, ah, ah! Fort bien! pas vrai?
+
+LE COMTE, _riant_.
+
+Ah, ah, ah! Oui, tout au mieux.
+
+
+SCENE V.
+
+FIGARO, _dans le fond_; ROSINE, BARTHOLO, LE COMTE.
+
+BARTOLO _chante_.
+
+ Veux-tu, ma Rosinette,
+ Faire emplette
+ Du Roi des Maris?
+ Je ne suis point Tircis;
+ Mais la nuit, dans l'ombre,
+ Je vaux encor mon prix;
+ Et, quand il fait sombre,
+ Les plus beaux chats sont gris.
+
+(_Il répète la reprise en dansant. Figaro, derriere lui, imite ses
+mouvemens._)
+
+ Je ne suis point Tircis, etc.
+
+(_Appercevant Figaro._)[122] Ah! Entrez, Monsieur le Barbier; avancez,
+vous êtes charmant!
+
+FIGARO _salue_.
+
+Monsieur, il est vrai que ma mère me l'a dit autrefois; mais je suis un
+peu déformé depuis ce temps-là. (_A part, au Comte._) Bravo,
+Monseigneur.
+
+ (_Pendant toute cette Scène, le Comte fait ce qu'il peut pour
+ parler à Rosine, mais l'oeil inquiet et vigilant du Tuteur l'en
+ empêche toujours, ce qui forme un jeu muet de tous les Acteurs,
+ étranger au débat du Docteur et de Figaro._)
+
+BARTOLO.
+
+Venez-vous purger encore, saigner, droguer, mettre sur le grabat toute
+ma maison?
+
+FIGARO.
+
+Monsieur, il n'est pas tous les jours fête; mais, sans compter les soins
+quotidiens, Monsieur a pu voir que, lorsqu'ils en ont besoin, mon zèle
+n'attend pas qu'on lui commande...
+
+BARTOLO.
+
+Votre zèle n'attend pas! Que direz-vous, Monsieur le zèlé, à ce
+malheureux qui bâille et dort tout éveillé? Et l'autre qui, depuis trois
+heures, éternue à se faire sauter le crâne et jaillir la cervelle! que
+leur direz-vous?
+
+FIGARO.
+
+Ce que je leur dirai?
+
+BARTOLO.
+
+Oui!
+
+FIGARO.
+
+Je leur dirai... Eh parbleu! je dirai à celui qui éternue, Dieu vous
+bénisse, et va te coucher à celui qui bâille. Ce n'est pas cela,
+Monsieur, qui grossira le mémoire.
+
+BARTOLO.
+
+Vraiment non, mais c'est la saignée et les médicamens qui le
+grossiroient, si je voulois y entendre. Est-ce par zèle aussi que vous
+avez empaqueté les yeux de ma mule, et votre cataplasme lui rendra-t-il
+la vue?
+
+FIGARO.
+
+S'il ne lui rend pas la vue, ce n'est pas cela non plus qui l'empêchera
+d'y voir.
+
+BARTOLO.
+
+Que je le trouve sur le mémoire!... On n'est pas de cette
+extravagance-là!
+
+FIGARO.
+
+Ma foi, Monsieur, les hommes n'ayant gueres à choisir qu'entre la
+sottise et la folie, où je ne vois pas de profit, je veux au moins du
+plaisir; et vive la joie! Qui sait si le monde durera encore trois
+semaines!
+
+BARTOLO.
+
+Vous feriez bien mieux, Monsieur le raisonneur, de me payer mes cent
+écus et les intérêts sans lanterner, je vous en avertis.
+
+FIGARO.
+
+Doutez-vous de ma probité, Monsieur? Vos cent écus! j'aimerois mieux
+vous les devoir toute ma vie que de les nier un seul instant.
+
+BARTOLO.
+
+Et dites-moi un peu comment la petite Figaro a trouvé les bonbons que
+vous lui avez portés?
+
+FIGARO.
+
+Quels bonbons? que voulez-vous dire?
+
+BARTOLO.
+
+Oui, ces bonbons, dans ce cornet fait avec cette feuille de papier à
+lettre, ce matin.
+
+FIGARO.
+
+Diable emporte si...
+
+ROSINE, _l'interrompant_.
+
+Avez-vous eu soin au moins de les lui donner de ma part, Monsieur
+Figaro? Je vous l'avois recommandé.
+
+FIGARO.
+
+Ah, ah! Les bonbons de ce matin? Que je suis bête, moi! j'avois perdu
+tout cela de vue... Oh! excellens, Madame, admirables.
+
+BARTOLO.
+
+Excellens! Admirables! Oui sans doute, Monsieur le Barbier, revenez sur
+vos pas! Vous faites-là un joli métier, Monsieur!
+
+FIGARO.
+
+Qu'est-ce qu'il a donc, Monsieur?
+
+BARTOLO.
+
+Et qui vous fera une belle réputation, Monsieur!
+
+FIGARO.
+
+Je la soutiendrai, Monsieur!
+
+BARTOLO.
+
+Dites que vous la supporterez, Monsieur!
+
+FIGARO.
+
+Comme il vous plaira, Monsieur!
+
+BARTOLO.
+
+Vous le prenez bien haut, Monsieur! Sachez que quand je dispute avec un
+fat, je ne lui cède jamais.
+
+FIGARO _lui tourne le dos_.
+
+Nous différons en cela, Monsieur! moi je lui cède toujours.
+
+BARTOLO.
+
+Hein? qu'est-ce qu'il dit donc, Bâchelier?
+
+FIGARO.
+
+C'est que vous croyez avoir affaire à quelque Barbier de Village, et qui
+ne sait manier que le rasoir? Apprenez, Monsieur, que j'ai travaillé de
+la plume à Madrid, et que sans les envieux...
+
+BARTOLO.
+
+Eh! que n'y restiez-vous, sans venir ici changer de profession?
+
+FIGARO[123].
+
+On fait comme on peut; mettez-vous à ma place.
+
+BARTOLO.
+
+Me mettre à votre place! Ah! parbleu, je dirois de belles sottises!
+
+FIGARO.
+
+Monsieur, vous ne commencez pas trop mal; je m'en rapporte à votre
+confrère qui est là rêvassant...
+
+LE COMTE, _revenant à lui_.
+
+Je... je ne suis pas le confrère de Monsieur.
+
+FIGARO.
+
+Non? Vous voyant ici à consulter, j'ai pensé que vous poursuiviez le
+même objet.
+
+BARTOLO, _en colère_.
+
+Enfin, quel sujet vous amène? Y a-t-il quelque lettre à remettre encore
+ce soir à Madame? Parlez, faut-il que je me retire?
+
+FIGARO.
+
+Comme vous rudoyez le pauvre monde! Eh! parbleu, Monsieur, je viens vous
+raser, voilà tout: n'est-ce pas aujourd'hui votre jour[124]?
+
+BARTOLO.
+
+Vous reviendrez tantôt.
+
+FIGARO.
+
+Ah! oui, revenir! toute la Garnison prend médecine demain matin; j'en
+ai obtenu l'entreprise par mes protections. Jugez donc comme j'ai du
+tems à perdre! Monsieur passe-t-il chez lui?
+
+BARTOLO.
+
+Non, Monsieur ne passe point chez lui. Et mais..... qui empêche qu'on ne
+me rase ici?
+
+ROSINE, _avec dédain_[125].
+
+Vous êtes honnête! Et pourquoi pas dans mon appartement?
+
+BARTOLO.
+
+Tu te fâches? Pardon, mon enfant, tu vas achever de prendre ta leçon!
+c'est pour ne pas perdre un instant le plaisir de t'entendre.
+
+FIGARO, _bas, au Comte_.
+
+On ne le tirera pas d'ici! (_Haut._) Allons, l'Éveillé, la Jeunesse; le
+bassin, de l'eau, tout ce qu'il faut à Monsieur.
+
+BARTOLO.
+
+Sans doute, appellez-les! Fatigués, harassés, moulus de votre façon,
+n'a-t-il pas fallu les faire coucher!
+
+FIGARO.
+
+Eh bien! j'irai tout chercher, n'est-ce pas, dans votre chambre? (_Bas
+au Comte._) Je vais l'attirer dehors.
+
+BARTOLO _détache son trousseau de clés, et dit par réflexion:_
+
+Non, non, j'y vais moi-même. (_Bas, au Comte, en s'en allant._) Ayez les
+yeux sur eux, je vous prie.
+
+
+SCENE VI.
+
+FIGARO, LE COMTE, ROSINE.
+
+FIGARO.
+
+Ah! que nous l'avons manqué belle! il alloit me donner le trousseau. La
+clé de la jalousie n'y est-elle pas?
+
+ROSINE.
+
+C'est la plus neuve de toutes.
+
+
+SCENE VII.
+
+BARTHOLO, FIGARO, LE COMTE, ROSINE.
+
+BARTOLO, _revenant_.
+
+(_A part._) Bon! je ne sais ce que je fais de laisser ici ce maudit
+Barbier. (_A Figaro._) Tenez. (_Il lui donne le trousseau._) Dans mon
+cabinet, sous mon bureau; mais ne touchez à rien.
+
+FIGARO.
+
+La peste! il y feroit bon, méfiant comme vous êtes! (_A part, en s'en
+allant._) Voyez comme le Ciel protège l'innocence!
+
+
+SCENE VIII.
+
+BARTHOLO, LE COMTE, ROSINE.
+
+BARTOLO, _bas, au Comte_.
+
+C'est le drôle qui a porté la lettre au Comte.
+
+LE COMTE, _bas_.
+
+Il m'a l'air d'un fripon.
+
+BARTOLO.
+
+Il ne m'attrapera plus.
+
+LE COMTE.
+
+Je crois qu'à cet égard le plus fort est fait.
+
+BARTOLO.
+
+Tout considéré, j'ai pensé qu'il étoit plus prudent de l'envoyer dans ma
+chambre que de le laisser avec elle.
+
+LE COMTE.
+
+Ils n'auroient pas dit un mot que je n'eusse été en tiers.
+
+ROSINE.
+
+Il est bien poli, Messieurs, de parler bas sans cesse! Et ma leçon?
+
+(_Ici l'on entend un bruit, comme de la vaisselle renversée._)
+
+BARTOLO, _criant_.
+
+Qu'est-ce que j'entends donc! Le cruel Barbier aura tout laissé tomber
+par l'escalier, et les plus belles pièces de mon nécessaire!... (_Il
+court dehors._)
+
+
+SCENE IX.
+
+LE COMTE, ROSINE.
+
+LE COMTE.
+
+Profitons du moment que l'intelligence de Figaro nous ménage.
+Accordez-moi, ce soir, je vous en conjure, Madame, un moment d'entretien
+indispensable pour vous soustraire à l'esclavage où vous allez tomber.
+
+ROSINE.
+
+Ah, Lindor!
+
+LE COMTE.
+
+Je puis monter à votre jalousie; et quant à la lettre que j'ai reçue de
+vous ce matin, je me suis vu forcé......
+
+
+SCENE X[126].
+
+ROSINE, BARTHOLO, FIGARO, LE COMTE.
+
+BARTOLO.
+
+Je ne m'étois pas trompé[127]; tout est brisé, fracassé.
+
+FIGARO.
+
+Voyez le grand malheur pour tant de train! On ne voit goutte sur
+l'escalier. (_Il montre la clé au Comte._) Moi, en montant, j'ai
+accroché une clé....
+
+BARTOLO.
+
+On prend garde à ce qu'on fait. Accrocher une clé! L'habile homme!
+
+FIGARO.
+
+Ma foi, Monsieur, cherchez-en un plus subtil.
+
+
+SCENE XI.
+
+LES ACTEURS PRÉCÉDENS, DON BAZILE.
+
+ROSINE, _effrayée, à part_.
+
+Don Bazile!...
+
+LE COMTE, _à part_.
+
+Juste Ciel!
+
+FIGARO, _à part_.
+
+C'est le Diable!
+
+BARTOLO _va au devant de lui_.
+
+Ah! Bazile, mon ami, soyez le bien rétabli. Votre accident n'a donc
+point eu de suites? En vérité, le Seigneur Alonzo m'avoit fort effrayé
+sur votre état; demandez-lui, je partois pour vous aller voir; et s'il
+ne m'avoit point retenu...
+
+BAZILE, _étonné_.
+
+Le Seigneur Alonzo?...
+
+FIGARO _frappe du pied_.
+
+Eh quoi! toujours des accrocs? Deux heures pour une méchante barbe...
+Chienne de pratique!
+
+BAZILE, _regardant tout le monde_.
+
+Me ferez-vous bien le plaisir de me dire, Messieurs?...
+
+FIGARO.
+
+Vous lui parlerez quand je serai parti.
+
+BAZILE.
+
+Mais encore faudroit-il...
+
+LE COMTE.
+
+Il faudroit vous taire, Bazile. Croyez-vous apprendre à Monsieur quelque
+chose qu'il ignore? Je lui ai raconté que vous m'aviez chargé de venir
+donner une leçon de musique à votre place.
+
+BAZILE, _plus étonné_.
+
+La leçon de musique!... Alonzo!...
+
+ROSINE, _à part, à Bazile_.
+
+Eh! taisez-vous.
+
+BAZILE.
+
+Elle aussi!
+
+LE COMTE, _bas, à Bartholo_.
+
+Dites-lui donc tout bas que nous en sommes convenus.
+
+BARTOLO, _à Bazile, à part_.
+
+N'allez pas nous démentir, Bazile, en disant qu'il n'est pas votre
+Élève; vous gâteriez tout.
+
+BAZILE.
+
+Ah! ah[128]!
+
+BARTOLO, _haut_.
+
+En vérité, Bazile, on n'a pas plus de talent que votre Élève.
+
+BAZILE, _stupéfait_.
+
+Que mon Élève!... (_bas._) Je venois pour vous dire que le Comte est
+déménagé.
+
+BARTOLO, _bas_.
+
+Je le sais, taisez-vous.
+
+BAZILE, _bas_.
+
+Qui vous l'a dit?
+
+BARTOLO, _bas_.
+
+Lui, apparemment?
+
+LE COMTE, _bas_.
+
+Moi, sans doute: écoutez seulement.
+
+ROSINE, _bas, à Bazile_.
+
+Est-il si difficile de vous taire?
+
+FIGARO, _bas, à Bazile_.
+
+Hum! Grand escogrif! Il est sourd!
+
+BAZILE, _à part_.
+
+Qui diable est-ce donc qu'on trompe ici? Tout le monde est dans le
+secret!
+
+BARTOLO, _haut_.
+
+Eh bien, Bazile, votre homme de Loi?...
+
+FIGARO.
+
+Vous avez toute la soirée pour parler de l'homme de Loi.
+
+BARTOLO, _à Bazile_.
+
+Un mot; dites-moi seulement si vous êtes content de l'homme de Loi?
+
+BAZILE, _effaré_.
+
+De l'homme de Loi?
+
+LE COMTE, _souriant_.
+
+Vous ne l'avez pas vu, l'homme de Loi?
+
+BAZILE, _impatienté_.
+
+Eh! non, je ne l'ai pas vu, l'homme de Loi.
+
+LE COMTE, _à Bartholo, à part_.
+
+Voulez-vous donc qu'il s'explique ici devant elle? Renvoyez-le.
+
+BARTOLO, _bas, au Comte_.
+
+Vous avez raison. (_A Bazile_[129].) Mais quel mal vous a donc pris si
+subitement?
+
+BAZILE, _en colère_.
+
+Je ne vous entends pas.
+
+LE COMTE _lui met, à part, une bourse dans la main_.
+
+Oui: Monsieur vous demande ce que vous venez faire ici, dans l'état
+d'indisposition où vous êtes?
+
+FIGARO.
+
+Il est pâle comme un mort!
+
+BAZILE.
+
+Ah! je comprends...
+
+LE COMTE[130].
+
+Allez vous coucher, mon cher Bazile: vous n'êtes pas bien, et vous nous
+faites mourir de frayeur. Allez vous coucher.
+
+FIGARO.
+
+Il a la phisionomie toute renversée. Allez vous coucher.
+
+BARTOLO.
+
+D'honneur, il sent la fievre d'une lieue. Allez vous coucher.
+
+ROSINE.
+
+Pourquoi donc êtes-vous sorti? On dit que cela se gagne. Allez vous
+coucher.
+
+BAZILE, _au dernier étonnement_.
+
+Que j'aille me coucher?
+
+TOUS LES ACTEURS ENSEMBLE.
+
+Eh! sans doute.
+
+BAZILE, _les regardant tous_.
+
+En effet, Messieurs, je crois que je ne ferai pas mal de me retirer; je
+sens que je ne suis pas ici dans mon assiette ordinaire.
+
+BARTOLO.
+
+A demain, toujours, si vous êtes mieux.
+
+LE COMTE.
+
+Bazile! je serai chez vous de très-bonne-heure[131].
+
+FIGARO.
+
+Croyez-moi, tenez vous bien chaudement dans votre lit.
+
+ROSINE.
+
+Bon soir, Monsieur Bazile.
+
+BAZILE, _à part_.
+
+Diable emporte si j'y comprends rien; et sans cette bourse...
+
+TOUS.
+
+Bon soir, Bazile, bon soir.
+
+BAZILE, _en s'en allant_.
+
+Eh bien! bon soir donc, bon soir.
+
+(_Ils l'accompagnent tous en riant._)
+
+
+SCENE XII.
+
+LES ACTEURS PRÉCÉDENS, _excepté_ BAZILE.
+
+BARTOLO, _d'un ton important_.
+
+Cet homme-là n'est pas bien du tout.
+
+ROSINE.
+
+Il a les yeux égarés.
+
+LE COMTE.
+
+Le grand air l'aura saisi.
+
+FIGARO.
+
+Avez-vous vu comme il parloit tout seul? Ce que c'est que de nous! (_A
+Bartholo._) Ah-çà, vous décidez-vous, cette fois? (_Il lui pousse un
+fauteuil très-loin du Comte, et lui présente le linge._)
+
+LE COMTE.
+
+Avant de finir, Madame, je dois vous dire un mot essentiel au progrès de
+l'art que j'ai l'honneur de vous enseigner. (_Il s'approche et lui parle
+bas à l'oreille._)
+
+BARTOLO, _à Figaro_.
+
+Eh mais! il semble que vous le fassiez exprès de vous approcher, et de
+vous mettre devant moi, pour m'empêcher de voir...
+
+LE COMTE, _bas, à Rosine_.
+
+Nous avons la clé de la jalousie, et nous serons ici à minuit.
+
+FIGARO _passe le linge au cou de Bartholo_.
+
+Quoi voir? Si c'étoit une leçon de danse, on vous passeroit d'y
+regarder; mais du chant!... ahi, ahi.
+
+BARTOLO.
+
+Qu'est-ce que c'est?
+
+FIGARO.
+
+Je ne sais ce qui m'est entré dans l'oeil.
+
+(_Il rapproche sa tête._)
+
+BARTOLO.
+
+Ne frottez donc pas.
+
+FIGARO.
+
+C'est le gauche. Voudriez-vous me faire le plaisir d'y souffler un peu
+fort?
+
+BARTOLO _prend la tête de Figaro, regarde par-dessus, le pousse
+violemment, et va derrière les Amans écouter leur conversation_.
+
+LE COMTE, _bas, à Rosine_.
+
+Et quant à votre lettre, je me suis trouvé tantôt dans un tel embarras
+pour rester ici....
+
+FIGARO, _de loin, pour avertir_.
+
+Hem!... hem!...
+
+LE COMTE.
+
+Désolé de voir encore mon déguisement inutile...
+
+BARTOLO, _passant entre eux deux_.
+
+Votre déguisement inutile!
+
+ROSINE, _effrayée_.
+
+Ah!...
+
+BARTOLO.
+
+Fort bien, Madame, ne vous gênez pas. Comment! sous mes yeux même, en ma
+présence, on m'ose outrager de la sorte!
+
+LE COMTE.
+
+Qu'avez-vous donc, Seigneur?
+
+BARTOLO.
+
+Perfide Alonzo[132]!
+
+LE COMTE.
+
+Seigneur Bartholo, si vous avez souvent des lubies comme celle dont le
+hasard me rend témoin, je ne suis plus étonné de l'éloignement que
+Mademoiselle a pour devenir votre femme.
+
+ROSINE.
+
+Sa femme! Moi! Passer mes jours auprès d'un vieux jaloux, qui, pour
+tout bonheur, offre à ma jeunesse un esclavage abominable!
+
+BARTOLO.
+
+Ah! qu'est-ce que j'entends!
+
+ROSINE.
+
+Oui, je le dis tout haut: je donnerai mon coeur et ma main à celui qui
+pourra m'arracher de cette horrible prison, où ma personne et mon bien
+sont retenus contre toutes les Loix.
+
+ (_Rosine sort._)
+
+
+SCENE XIII.
+
+BARTHOLO, FIGARO, LE COMTE.
+
+BARTOLO.
+
+La colère me suffoque.
+
+LE COMTE.
+
+En effet, Seigneur, il est difficile qu'une jeune femme...
+
+FIGARO.
+
+Oui, une jeune femme, et un grand âge; voilà ce qui trouble la tête d'un
+vieillard.
+
+BARTOLO.
+
+Comment! lorsque je les prends sur le fait! Maudit Barbier! il me prend
+des envies...
+
+FIGARO.
+
+Je me retire, il est fou.
+
+LE COMTE.
+
+Et moi aussi; d'honneur, il est fou.
+
+FIGARO.
+
+Il est fou, il est fou... (_Ils sortent._)
+
+
+SCENE XIV.
+
+BARTOLO. _seul, les poursuit_.
+
+Je suis fou! Infâmes suborneurs! émissaires du Diable, dont vous faites
+ici l'office, et qui puisse vous emporter tous... Je suis fou!... Je les
+ai vus comme je vois ce pupitre... et me soutenir effrontément!... Ah!
+il n'y a que Bazile qui puisse m'expliquer ceci. Oui, envoyons-le
+chercher. Holà, quelqu'un... Ah! j'oublie que je n'ai personne... Un
+voisin, le premier venu, n'importe. Il y a de quoi perdre l'esprit! il y
+a de quoi perdre l'esprit!
+
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+ _Pendant l'Entracte, le Théâtre s'obscurcit; on entend un bruit
+ d'orage, et l'Orchestre joue celui qui est gravé dans le Recueil de
+ la Musique du Barbier._
+
+
+
+
+
+ACTE IV.
+
+_Le Théâtre est obscur._
+
+
+SCENE PREMIERE.
+
+BARTHOLO, DON BAZILE, _une lanterne de papier à la main_.
+
+BARTOLO.
+
+Comment, Bazile, vous ne le connoissez pas? ce que vous dites est-il
+possible?
+
+BAZILE.
+
+Vous m'interrogeriez cent fois, que je vous ferois toujours la même
+réponse. S'il vous a remis la lettre de Rosine, c'est sans doute un des
+émissaires du Comte. Mais, à la magnificence du présent qu'il m'a fait,
+il se pourroit que ce fût le Comte lui-même.
+
+BARTOLO.
+
+A propos de ce présent, eh! pourquoi l'avez-vous reçu?
+
+BAZILE.
+
+Vous aviez l'air d'accord; je n'y entendois rien; et dans les cas
+difficiles à juger, une bourse d'or me paroît toujours un argument sans
+replique. Et puis, comme dit le proverbe, ce qui est bon à prendre...
+
+BARTOLO.
+
+J'entends, est bon...
+
+BAZILE.
+
+A garder.
+
+BARTOLO, _surpris_.
+
+Ah! ah!
+
+BAZILE.
+
+Oui, j'ai arrangé comme cela plusieurs petits proverbes avec des
+variations. Mais, allons au fait: à quoi vous arrêtez-vous?
+
+BARTOLO.
+
+En ma place, Bazile, ne feriez-vous pas les derniers efforts pour la
+posséder?
+
+BAZILE.
+
+Ma foi non, Docteur. En toute espece de biens, posséder est peu de
+chose; c'est jouir qui rend heureux: mon avis est qu'épouser une femme
+dont on n'est point aimé, c'est s'exposer...
+
+BARTOLO.
+
+Vous craindriez les accidens?
+
+BAZILE.
+
+Hé, hé! Monsieur... on en voit beaucoup cette année. Je ne ferois point
+violence à son coeur.
+
+BARTOLO.
+
+Votre valet, Bazile. Il vaut mieux qu'elle pleure de m'avoir, que moi je
+meure de ne l'avoir pas.
+
+BAZILE.
+
+Il y va de la vie? Épousez, Docteur, épousez.
+
+BARTOLO.
+
+Aussi ferai-je, et cette nuit même.
+
+BAZILE.
+
+Adieu donc.--Souvenez-vous, en parlant à la Pupille, de les rendre tous
+plus noirs que l'enfer.
+
+BARTOLO.
+
+Vous avez raison.
+
+BAZILE.
+
+La calomnie, Docteur, la calomnie. Il faut toujours en venir là.
+
+BARTOLO.
+
+Voici la lettre de Rosine, que cet Alonzo m'a remise; et il m'a montré,
+sans le vouloir, l'usage que j'en dois faire auprès d'elle.
+
+BAZILE.
+
+Adieu: nous serons tous ici à quatre heures.
+
+BARTOLO.
+
+Pourquoi pas plutôt?
+
+BAZILE.
+
+Impossible: le Notaire est retenu.
+
+BARTOLO.
+
+Pour un mariage?
+
+BAZILE.
+
+Oui, chez le Barbier Figaro; c'est sa Nièce qu'il marie.
+
+BARTOLO.
+
+Sa Nièce? il n'en a pas.
+
+BAZILE.
+
+Voilà ce qu'ils ont dit au Notaire.
+
+BARTOLO.
+
+Ce drôle est du complot, que diable!
+
+BAZILE.
+
+Est-ce que vous penseriez?
+
+BARTOLO.
+
+Ma foi, ces gens-là sont si alertes! Tenez, mon ami, je ne suis pas
+tranquille. Retournez chez le Notaire. Qu'il vienne ici sur-le-champ
+avec vous.
+
+BAZILE.
+
+Il pleut, il fait un temps du diable; mais rien ne m'arrête pour vous
+servir. Que faites-vous donc?
+
+BARTOLO.
+
+Je vous reconduis; n'ont-ils pas fait estropier tout mon monde par ce
+Figaro! Je suis seul ici.
+
+BAZILE.
+
+J'ai ma lanterne.
+
+BARTOLO.
+
+Tenez, Bazile, voilà mon passe-par-tout, je vous attends, je veille; et
+vienne qui voudra, hors le Notaire et vous, personne n'entrera de la
+nuit.
+
+BAZILE.
+
+Avec ces précautions, vous êtes sûr de votre fait.
+
+
+SCENE II.
+
+ROSINE, _seule, sortant de sa chambre_.
+
+Il me sembloit avoir entendu parler. Il est minuit sonné; Lindor ne
+vient point! Ce mauvais temps même étoit propre à le favoriser. Sûr de
+ne rencontrer personne... Ah! Lindor! si vous m'aviez trompée[133]! Quel
+bruit entens-je?... Dieux! c'est mon Tuteur. Rentrons[134].
+
+
+SCENE III.
+
+ROSINE, BARTHOLO.
+
+BARTOLO _rentre avec de la lumière_.
+
+Ah! Rosine, puisque vous n'êtes pas encore rentrée dans votre
+appartement...
+
+ROSINE.
+
+Je vais me retirer.
+
+BARTOLO.
+
+Par le tems affreux qu'il fait, vous ne reposerez pas, et j'ai des
+choses très-pressées à vous dire.
+
+ROSINE.
+
+Que me voulez-vous, Monsieur? N'est-ce donc pas assez d'être tourmentée
+le jour?
+
+BARTOLO.
+
+Rosine, écoutez-moi.
+
+ROSINE.
+
+Demain je vous entendrai.
+
+BARTOLO.
+
+Un moment, de grâce[135].
+
+ROSINE.
+
+S'il alloit venir!
+
+BARTOLO _lui montre sa lettre_.
+
+Connoissez-vous cette lettre?
+
+ROSINE _la reconnoît_.
+
+Ah! grands Dieux!...
+
+BARTOLO.
+
+Mon intention, Rosine, n'est point de vous faire de reproches: à votre
+âge on peut s'égarer; mais je suis votre ami, écoutez-moi.
+
+ROSINE.
+
+Je n'en puis plus.
+
+BARTOLO.
+
+Cette lettre que vous avez écrite au Comte Almaviva...
+
+ROSINE, _étonnée_.
+
+Au Comte Almaviva!
+
+BARTOLO.
+
+Voyez quel homme affreux est ce Comte: aussi-tôt qu'il l'a reçue, il en
+a fait trophée; je la tiens d'une femme à qui il l'a sacrifiée.
+
+ROSINE.
+
+Le Comte Almaviva!...
+
+BARTOLO.
+
+Vous avez peine à vous persuader cette horreur. L'inexpérience, Rosine,
+rend votre sexe confiant et crédule; mais apprenez dans quel piège on
+vous attiroit. Cette femme m'a fait donner avis de tout, apparemment
+pour écarter une rivale aussi dangereuse que vous. J'en frémis! le plus
+abominable complot entre Almaviva, Figaro et cet Alonzo, cet Élève
+supposé de Bazile, qui porte un autre nom et n'est que le vil agent du
+Comte, alloit vous entraîner dans un abîme dont rien n'eût pu vous
+tirer.
+
+ROSINE, _accablée_.
+
+Quelle horreur!... quoi Lindor?... quoi ce jeune homme...
+
+BARTOLO, _à part_.
+
+Ah! c'est Lindor.
+
+ROSINE.
+
+C'est pour le Comte Almaviva... C'est pour un autre...
+
+BARTOLO.
+
+Voilà ce qu'on m'a dit en me remettant votre lettre.
+
+ROSINE, _outrée_.
+
+Ah quelle indignité!... Il en sera puni.--Monsieur, vous avez désiré de
+m'épouser?
+
+BARTOLO.
+
+Tu connois la vivacité de mes sentimens.
+
+ROSINE.
+
+S'il peut vous en rester encore, je suis à vous[136].
+
+BARTOLO.
+
+Eh bien! le Notaire viendra cette nuit même.
+
+ROSINE.
+
+Ce n'est pas tout; ô Ciel! suis-je assez humiliée!... Apprenez que dans
+peu le perfide ose entrer par cette jalousie, dont ils ont eu l'art de
+vous dérober la clé.
+
+BARTOLO, _regardant au trousseau_.
+
+Ah, les scélérats! Mon enfant, je ne te quitte plus.
+
+ROSINE, _avec effroi_.
+
+Ah, Monsieur, et s'ils sont armés?
+
+BARTOLO.
+
+Tu as raison; je perdrois ma vengeance[137]. Monte chez Marceline:
+enferme-toi chez elle à double tour. Je vais chercher main-forte, et
+l'attendre auprès de la maison. Arrêté comme voleur, nous aurons le
+plaisir d'en être à la fois vengés et délivrés! Et compte que mon amour
+te dédommagera...
+
+ROSINE, _au désespoir_.
+
+Oubliez seulement mon erreur. (_A part._) Ah, je m'en punis assez!
+
+BARTOLO, _s'en allant_.
+
+Allons nous embusquer. A la fin je la tiens.
+
+ (_Il sort_.)
+
+
+SCENE IV.
+
+ROSINE, _seule_.
+
+Son amour me dédommagera... Malheureuse!... (_Elle tire son mouchoir, et
+s'abandonne aux larmes._) Que faire?... Il va venir. Je veux rester, et
+feindre avec lui, pour le contempler un moment dans toute sa noirceur.
+La bassesse de son procédé sera mon préservatif... Ah! j'en ai grand
+besoin. Figure noble! air doux! une voix si tendre[138]!... et ce n'est
+que le vil agent d'un corrupteur! Ah malheureuse! malheureuse!... Ciel!
+on ouvre la jalousie! (_Elle se sauve._)
+
+
+SCENE V.
+
+LE COMTE, FIGARO, _enveloppé d'un manteau, paroît à la fenêtre_.
+
+FIGARO _parle en dehors_.
+
+Quelqu'un s'enfuit; entrerai-je?
+
+LE COMTE, _en dehors_.
+
+Un homme?
+
+FIGARO.
+
+Non.
+
+LE COMTE.
+
+C'est Rosine que ta figure atroce aura mise en fuite.
+
+FIGARO _saute dans la chambre_.
+
+Ma foi je le crois... Nous voici enfin arrivés, malgré la pluie, la
+foudre et les éclairs.
+
+LE COMTE, _enveloppé d'un long manteau_.
+
+Donne-moi la main. (_Il saute à son tour._) A nous la victoire.
+
+FIGARO _jette son manteau_.
+
+Nous sommes tous percés. Charmant temps pour aller en bonne fortune!
+Monseigneur, comment trouvez-vous cette nuit?
+
+LE COMTE.
+
+Superbe pour un Amant.
+
+FIGARO.
+
+Oui, mais pour un confident?... Et si quelqu'un alloit nous surprendre
+ici?
+
+LE COMTE.
+
+N'es-tu pas avec moi? J'ai bien une autre inquiétude? c'est de la
+déterminer à quitter sur-le-champ la maison du Tuteur.
+
+FIGARO.
+
+Vous avez pour vous trois passions toutes puissantes sur le beau sexe:
+l'amour, la haine, et la crainte.
+
+LE COMTE _regarde dans l'obscurité_.
+
+Comment lui annoncer brusquement que le Notaire l'attend chez toi pour
+nous unir? Elle trouvera mon projet bien hardi. Elle va me nommer
+audacieux.
+
+FIGARO.
+
+Si elle vous nomme audacieux, vous l'appellerez cruelle. Les femmes
+aiment beaucoup qu'on les appelle cruelles[139]. Au surplus, si son
+amour est tel que vous le désirez, vous lui direz qui vous êtes; elle ne
+doutera plus de vos sentimens.
+
+
+SCENE VI.
+
+LE COMTE, ROSINE, FIGARO.
+
+_Figaro allume toutes les bougies qui sont sur la table._
+
+LE COMTE.
+
+La voici.--Ma belle Rosine!...
+
+ROSINE, _d'un ton très-composé_.
+
+Je commençois, Monsieur, à craindre que vous ne vinssiez pas.
+
+LE COMTE.
+
+Charmante inquiétude[140]!... Mademoiselle, il ne me convient point
+d'abuser des circonstances pour vous proposer de partager le sort d'un
+infortuné; mais, quelqu'asyle que vous choisissiez, je jure mon
+honneur...
+
+ROSINE.
+
+Monsieur, si le don de ma main n'avoit pas dû suivre à l'instant celui
+de mon coeur, vous ne seriez pas ici. Que la nécessité justifie à vos
+yeux ce que cette entrevue a d'irrégulier!
+
+LE COMTE.
+
+Vous, Rosine! la compagne d'un malheureux! sans fortune, sans
+naissance!...
+
+ROSINE.
+
+La naissance, la fortune! Laissons-là les jeux du hasard, et si vous
+m'assurez que vos intentions sont pures...
+
+LE COMTE, _à ses pieds_.
+
+Ah! Rosine! je vous adore!...
+
+ROSINE, _indignée_.
+
+Arrêtez, malheureux!... vous osez profaner!... tu m'adores!... Vas! tu
+n'es plus dangereux pour moi[141]; j'attendois ce mot pour te détester.
+Mais avant de t'abandonner au remords qui t'attend (_en pleurant_),
+apprends que je t'aimois; apprends que je faisois mon bonheur de
+partager ton mauvais sort. Misérable Lindor! j'allois tout quitter pour
+te suivre. Mais le lâche abus que tu as fait de mes bontés, et
+l'indignité de cet affreux Comte Almaviva, à qui tu me vendois, ont
+fait rentrer dans mes mains ce témoignage de ma foiblesse. Connois-tu
+cette lettre?
+
+LE COMTE, _vivement_.
+
+Que votre Tuteur vous a remise?
+
+ROSINE, _fièrement_.
+
+Oui, je lui en ai l'obligation.
+
+LE COMTE.
+
+Dieux, que je suis heureux! Il la tient de moi. Dans mon embarras, hier,
+je m'en suis servi pour arracher sa confiance, et je n'ai pu trouver
+l'instant de vous en informer. Ah, Rosine! il est donc vrai que vous
+m'aimiez véritablement!...
+
+FIGARO[142].
+
+Monseigneur, vous cherchiez une femme qui vous aimât pour vous-même...
+
+ROSINE.
+
+Monseigneur! que dit-il?
+
+LE COMTE, _jettant son large manteau, paroît en habit magnifique_.
+
+O la plus aimée des femmes! il n'est plus temps de vous abuser:
+l'heureux homme que vous voyez à vos pieds n'est point Lindor; je suis
+le Comte Almaviva, qui meurt d'amour et vous cherche en vain depuis six
+mois.
+
+ROSINE _tombe dans les bras du Comte_.
+
+Ah!...
+
+LE COMTE, _effrayé_.
+
+Figaro?
+
+FIGARO.
+
+Point d'inquiétude, Monseigneur; la douce émotion de la joie n'a jamais
+de suites fâcheuses; la voilà, la voilà qui reprend ses sens; morbleu
+qu'elle est belle!
+
+ROSINE.
+
+A Lindor!.... Ah Monsieur! que je suis coupable! j'allois me donner
+cette nuit même à mon Tuteur.
+
+LE COMTE.
+
+Vous, Rosine!
+
+ROSINE.
+
+Ne voyez que ma punition! J'aurois passé ma vie à vous détester. Ah
+Lindor! le plus affreux supplice n'est-il pas de haïr, quand on sent
+qu'on est faite pour aimer?
+
+FIGARO _regarde à la fenêtre_.
+
+Monseigneur, le retour est fermé; l'échelle est enlevée.
+
+LE COMTE.
+
+Enlevée!
+
+ROSINE, _troublée_.
+
+Oui, c'est moi... c'est le Docteur. Voilà le fruit de ma crédulité. Il
+m'a trompée. J'ai tout avoué, tout trahi: il sait que vous êtes ici, et
+va venir avec main-forte.
+
+FIGARO _regarde encore_.
+
+Monseigneur! on ouvre la porte de la rue.
+
+ROSINE, _courant dans les bras du Comte, avec frayeur_.
+
+Ah Lindor!
+
+LE COMTE, _avec fermeté_.
+
+Rosine, vous m'aimez! Je ne crains personne; et vous serez ma
+femme[143]. J'aurai donc le plaisir de punir à mon gré l'odieux
+vieillard!...
+
+ROSINE.
+
+Non, non, grâce pour lui, cher Lindor! Mon coeur est si plein, que la
+vengeance ne peut y trouver place.
+
+
+SCENE VII.
+
+LE NOTAIRE, DON BAZILE, LES ACTEURS PRÉCÉDENS.
+
+FIGARO.
+
+Monseigneur, c'est notre Notaire.
+
+LE COMTE.
+
+Et l'ami Bazile avec lui.
+
+BAZILE.
+
+Ah! qu'est-ce que j'apperçois?
+
+FIGARO.
+
+Eh! par quel hazard, notre ami...
+
+BAZILE.
+
+Par quel accident, Messieurs...
+
+LE NOTAIRE.
+
+Sont-ce là les futurs conjoints?
+
+LE COMTE.
+
+Oui, Monsieur. Vous deviez unir la Signora Rosine et moi cette nuit,
+chez le Barbier Figaro; mais nous avons préféré cette maison, pour des
+raisons que vous saurez. Avez-vous notre contrat?
+
+LE NOTAIRE.
+
+J'ai donc l'honneur de parler à son Excellence Monseigneur le Comte
+Almaviva?
+
+FIGARO.
+
+Précisément.
+
+BAZILE, _à part_[144].
+
+Si c'est pour cela qu'il m'a donné le passe-par-tout...
+
+LE NOTAIRE.
+
+C'est que j'ai deux contrats de mariage, Monseigneur; ne confondons
+point: voici le vôtre; et c'est ici celui du seigneur Bartholo avec la
+Signora... Rosine aussi. Les Demoiselles apparemment sont deux soeurs
+qui portent le même nom.
+
+LE COMTE.
+
+Signons toujours. Don Bazile voudra bien nous servir de second témoin.
+(_Ils signent._)
+
+BAZILE.
+
+Mais, votre Excellence... je ne comprens pas...
+
+LE COMTE.
+
+Mon Maître Bazile, un rien vous embarrasse, et tout vous étonne.
+
+BAZILE.
+
+Monseigneur... Mais si le Docteur...
+
+LE COMTE, _lui jettant une bourse_.
+
+Vous faites l'enfant! Signez donc vîte.
+
+BAZILE, _étonné_.
+
+Ah! ah!...
+
+FIGARO.
+
+Où donc est la difficulté de signer!
+
+BAZILE, _pesant la bourse_[145].
+
+Il n'y en a plus; mais c'est que moi, quand j'ai donné ma parole une
+fois, il faut des motifs d'un grand poids...
+
+ (_Il signe_[146].)
+
+
+SCENE DERNIERE.
+
+ BARTHOLO, UN ALCADE, DES ALGUASILS, DES VALETS _avec des
+ flambeaux_, et LES ACTEURS PRÉCÉDENS.
+
+ BARTOLO _voit le Comte baiser la main de Rosine, et Figaro qui
+ embrasse grotesquement Don Bazile: il crie en prenant le Notaire à
+ la gorge_[147].
+
+Rosine avec ces fripons! arrêtez tout le monde. J'en tiens un au collet.
+
+LE NOTAIRE.
+
+C'est votre Notaire.
+
+BAZILE.
+
+C'est votre Notaire. Vous moquez-vous?
+
+BARTOLO.
+
+Ah! Don Bazile. Eh, comment êtes-vous ici?
+
+BAZILE.
+
+Mais plutôt vous, comment n'y êtes-vous pas[148]?
+
+L'ALCADE, _montrant Figaro_.
+
+Un moment; je connais celui-ci. Que viens-tu faire en cette maison, à
+des heures indues?
+
+FIGARO.
+
+Heure indue? Monsieur voit bien qu'il est aussi près du matin que du
+soir. D'ailleurs, je suis de la compagnie de son Excellence le Comte
+Almaviva.
+
+BARTOLO.
+
+Almaviva?
+
+L'ALCADE.
+
+Ce ne sont pas des voleurs?
+
+BARTOLO.
+
+Laissons cela.--Par-tout ailleurs, Monsieur le Comte, je suis le
+serviteur de votre Excellence; mais vous sentez que la supériorité du
+rang est ici sans force. Ayez, s'il vous plaît, la bonté de vous
+retirer.
+
+LE COMTE.
+
+Oui, le rang doit être ici sans force; mais ce qui en a beaucoup est la
+préférence que Mademoiselle vient de m'accorder sur vous, en se donnant
+à moi volontairement.
+
+BARTOLO.
+
+Que dit-il, Rosine?
+
+ROSINE[149].
+
+Il dit vrai. D'où naît votre étonnement? Ne devois-je pas cette nuit
+même être vengée d'un trompeur? Je la suis.
+
+BAZILE.
+
+Quand je vous disois que c'étoit le Comte lui-même, Docteur?
+
+BARTOLO.
+
+Que m'importe à moi? Plaisant mariage! Où sont les témoins?
+
+LE NOTAIRE.
+
+Il n'y manque rien. Je suis assisté de ces deux Messieurs.
+
+BARTOLO.
+
+Comment, Bazile! vous avez signé?
+
+BAZILE.
+
+Que voulez-vous? Ce diable d'homme a toujours ses poches pleines
+d'argumens irrésistibles.
+
+BARTOLO.
+
+Je me moque de ses argumens. J'userai de mon autorité.
+
+LE COMTE.
+
+Vous l'avez perdue[150], en en abusant.
+
+BARTOLO.
+
+La demoiselle est mineure.
+
+FIGARO.
+
+Elle vient de s'émanciper.
+
+BARTOLO[151].
+
+Qui te parle à toi, maître fripon?
+
+LE COMTE.
+
+Mademoiselle est noble et belle; je suis homme de qualité, jeune et
+riche; elle est ma femme; à ce titre qui nous honore également,
+prétend-t-on me la disputer[152]?
+
+BARTOLO.
+
+Jamais on ne l'ôtera de mes mains.
+
+LE COMTE.
+
+Elle n'est plus en votre pouvoir. Je la mets sous l'autorité des Loix;
+et Monsieur, que vous avez amené vous-même, la protégera contre la
+violence que vous voulez lui faire. Les vrais magistrats sont les
+soutiens de tous ceux qu'on opprime.
+
+L'ALCADE.
+
+Certainement. Et cette inutile résistance au plus honorable mariage
+indique assez sa frayeur sur la mauvaise administration des biens de sa
+pupille, dont il faudra qu'il rende compte.
+
+LE COMTE.
+
+Ah! qu'il consente à tout, et je ne lui demande rien.
+
+FIGARO.
+
+Que la quittance de mes cent écus: ne perdons pas la tête.
+
+BARTOLO, _irrité_.
+
+Ils étoient tous contre moi; je me suis fourré la tête dans un guêpier!
+
+BAZILE.
+
+Quel guêpier! Ne pouvant avoir la femme, calculez, Docteur, que l'argent
+vous reste; et...
+
+BARTOLO.
+
+Eh! laissez-moi donc en repos, Bazile! Vous ne songez qu'à l'argent. Je
+me soucie bien de l'argent, moi! A la bonne heure, je le garde; mais
+croyez-vous que ce soit le motif qui me détermine? (_Il signe._)
+
+FIGARO, _riant_.
+
+Ah, ah, ah! Monseigneur; ils sont de la même famille[153].
+
+LE NOTAIRE.
+
+Mais, Messieurs, je n'y comprends plus rien. Est-ce qu'elles ne sont pas
+deux Demoiselles qui portent le même nom?
+
+FIGARO.
+
+Non, Monsieur, elles ne sont qu'une[154].
+
+BARTOLO, _se désolant_.
+
+Et moi qui leur ai enlevé l'échelle, pour que le mariage fût plus sûr!
+Ah! je me suis perdu faute de soins.
+
+FIGARO.
+
+Faute de sens. Mais soyons vrais, Docteur; quand la jeunesse et l'amour
+sont d'accord pour tromper un vieillard, tout ce qu'il fait pour
+l'empêcher peut bien s'appeler à bon droit la _Précaution inutile_.
+
+FIN DU QUATRIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+_APPROBATION._
+
+J'ai lu, par l'ordre de Monsieur le Lieutenant-Général de Police, _le
+Barbier de Séville_, Comédie en prose, et en quatre Actes; et j'ai cru
+qu'on pouvoit en permettre l'impression. A Paris, ce 29 Décembre 1774.
+
+ CRÉBILLON.
+
+ * * * * *
+
+_Vu l'Approbation, permis d'imprimer, ce 31 Janvier 1775._
+
+ LENOIR.
+
+ * * * * *
+
+_Achevé d'imprimer, le 30 mai 1775._
+
+
+
+
+VARIANTES
+
+
+
+_Variante I._
+
+C'est pour le coup qu'il me regarderait comme un Espagnol du temps de
+Charles-Quint.
+
+_Var. II._
+
+_Il chantronne_ (sic) _gaiment à sa fantaisie un papier à la main_.
+
+_Var. III._
+
+Jusques-là, ça va bien, mais il faut finir, écorcher la queue, et voilà
+le rude.
+
+_Var. IV._
+
+Je voudrais finir par quelque chose de brillant, de claquant.
+
+_Var. V._
+
+Quand il y aura de la musique là-dessus, nous verrons si ces messieurs
+trouvent encore que je ne sais ce que je dis.
+
+_Var. VI._
+
+Ne vois-tu pas que je veux être ignoré?
+
+_Var. VII._
+
+Le Ministre ayant égard à la lettre que Votre Excellence lui avait
+écrite en ma faveur...
+
+_Var. VIII._
+
+Non, à l'École vétérinaire d'Alcala.
+
+_Le Comte._
+
+Beau début dans le monde!
+
+_Var. IX._
+
+...de certaines gens.
+
+_Var. X._
+
+Il y aurait des maîtres qui ne seraient pas dignes d'être valets.
+
+_Var. XI._
+
+FIGARO _s'arrête et examine ce que fait le Comte, qui, en regardant la
+jalousie, lui dit_:
+
+LE COMTE.
+
+Dis toujours, je t'entends de reste.
+
+FIGARO.
+
+Avant de m'éloigner de la capitale, je voulus essayer mes talents...
+
+_Var. XII._
+
+FIGARO.
+
+Ne pensez pas à rire.
+
+LE COMTE.
+
+Le théâtre de la Nation, toi?
+
+FIGARO.
+
+Oui, moi, j'ai fait deux opéras-comiques.
+
+LE COMTE.
+
+Ah! je vous entends.
+
+_Var. XIII._
+
+Sa joyeuse colère me réjouit! Mais tu ne me dis pas ce qui t'a fait
+quitter Madrid et ta conduite au midi de l'Espagne?
+
+_Var. XIV._
+
+...à tel point affamés et multipliés dans la capitale qu'ils
+s'entredévoraient pour y vivre, et que, livrés au mépris...
+
+_Var. XV._
+
+A la fin, j'ai quitté Madrid.
+
+_Var. XVI._
+
+Me moquant des sots...
+
+_Var. XVII._
+
+Ta philosophie me paraît assez gaie.
+
+_Var. XVIII._
+
+Sans l'opéra-comique et les mille et un journaux qui relèvent un peu sa
+gloire.
+
+_Var. XIX._
+
+Le diable l'a-t'il emporté?
+
+_Var. XX._
+
+FIGARO, _allant sous le balcon_.
+
+De ce côté-ci, pour que la vue ne puisse pas plonger sur nous.
+
+LE COMTE.
+
+C'est un billet.
+
+FIGARO.
+
+Fort bien! il demandait...
+
+_Var. XXI._
+
+Ce tour-là manquait à ma collection, je m'en souviendrai.
+
+LE COMTE, _baisant le papier_.
+
+Ma chère Rosine!...
+
+FIGARO, _levant son chapeau en l'air et contrefaisant la voix du
+docteur_.
+
+«Sans l'opéra-comique et les mille et un journaux qui relèvent un peu sa
+gloire...» (_Il laisse tomber son chapeau._) Paf! le papier à bas!
+(_Contrefaisant la voix de Rosine._) Ma chanson! ma chanson!... (_Il
+rit._) Ah! ahi!...
+
+_Var. XXII._
+
+Ma vie entière ne suffira pas...
+
+_Var. XXIII._
+
+Pesez tout à cette balance, et personne ne vous trompera.
+
+_Var. XXIV._
+
+Bien choisi à vous, la peste! C'est un morceau de prince!
+
+_Var. XXV._
+
+Il paraît un peu brutal?
+
+FIGARO.
+
+Vous lui faites grâce du peu, il l'est excessivement.
+
+LE COMTE.
+
+Tant mieux. Ses moyens de plaire?
+
+FIGARO.
+
+Nuls.
+
+_Var. XXVI._
+
+On dit que la crainte des galants...
+
+_Var. XXVII._
+
+Tant mieux! tant mieux!...
+
+FIGARO.
+
+A tous ces _tant mieux_ oserais-je demander à Votre Excellence ce
+qu'elle trouve de favorable dans ma description?
+
+LE COMTE.
+
+C'est que j'ai souvent remarqué que les moyens que les hommes emploient
+pour s'assurer d'un bien sont précisément ce qui le leur fait perdre.
+
+FIGARO.
+
+Pour que la maxime ne tourne pas contre vous, avant d'agir, laissez-moi
+sonder le terrain, et tâchez de lire au coeur de la dame.
+
+LE COMTE.
+
+Aurais-tu de l'accès?
+
+_Var. XXVIII._
+
+LE COMTE.
+
+En lui parlant, Figaro, examines si bien ses yeux, ses joues, le
+mouvement de ses lèvres et de ses doigts, enfin toute sa personne,
+qu'elle ne puisse t'échapper.
+
+FIGARO.
+
+Le Ciel l'en préserve, elle serait bien rusée.
+
+LE COMTE.
+
+Si elle te reçoit debout, prends garde à son maintien. L'impatience et
+l'amour, mon ami, se décèlent, en écoutant, par une inquiétude générale,
+un vacillement du corps...
+
+FIGARO.
+
+Oui! passant d'un pied sur l'autre.
+
+LE COMTE.
+
+Observe bien ce qu'elle dit, ce qu'elle ne dit pas, si sa respiration se
+précipite, si sa parole est brève, sa voix mal assurée, si elle retient
+ses phrases à moitié, si elle répète deux fois la même chose en
+répondant...
+
+FIGARO.
+
+Je la vois, je la vois! Comme vous peignez, Monseigneur; vous méritez de
+réussir et j'y vais travailler.
+
+_Var. XXIX._
+
+A Merveille!
+
+_Var. XXX._
+
+J'ai joué Montauciel[155] à Madrid en société.
+
+_Var. XXXI._
+
+FIGARO.
+
+Je vais me glisser dans la maison. Acceptez une mauvaise retraite chez
+moi; vous y serez plutôt instruit que dans une auberge où l'on peut nous
+remarquer.
+
+LE COMTE.
+
+Tu parles bien.
+
+FIGARO.
+
+Ce n'est rien que cela; vous me verrez agir.
+
+(_Il voit sortir Bartholo, et rentre où est le Comte._)
+
+_Dans le manuscrit, la scène finit là. Ici se place alors la scène
+VIIIe du deuxième acte, formant ainsi dans le manuscrit la scène
+VIe du premier, avec des variantes qu'on trouvera indiquées plus
+loin._
+
+_Var. XXXII._
+
+Demain, il épouse Rosine, et je suis découvert.
+
+_Var. XXXIII._
+
+Allons, qu'un vil effroi ne rende pas mes forces inutiles; l'audace de
+lutter contre les obstacles est la vertu qui les fait surmonter.
+
+FIGARO.
+
+Bravo! la maxime d'Horace!
+
+LE COMTE.
+
+Elle écoute sûrement derrière la jalousie.
+
+_Var. XXXIV._
+
+ Vous l'ordonnez, je me ferai connaître.
+ Plus inconnu, je pouvais admirer...
+
+_Var. XXXV._
+
+ Je suis Lindor, le Tage m'a vu naître;
+ Mes voeux sont ceux d'un timide écolier:
+ Que n'ai-je, hélas! d'un brillant chevalier
+ A vous offrir la main et le bien-être!...
+
+_Var. XXXVI._
+
+Rien ne m'apprend que l'on m'ait entendu. Si je recommençais?
+
+_Var. XXXVII._
+
+Ah, c'en est fait! je suis à ma Rosine. (_Il baise la lettre._)
+
+_Var. XXXVIII._
+
+Vous, Monseigneur, l'habit de guerre et le billet de logement! Je vous
+rejoins dans ma boutique...
+
+_Var. XXXIX._
+
+Il y a tant de méchantes gens!
+
+_Var. XL._
+
+Si mon tuteur rentrait, je ne pourrais plus savoir...
+
+_Var. XLI._
+
+Il brûle de venir vous apprendre lui-même...
+
+ROSINE.
+
+Qu'il s'en garde bien, il perdrait tout!
+
+FIGARO.
+
+Ne craignez rien, je viens de vous débarrasser de tous vos surveillants
+jusqu'à demain.
+
+ROSINE.
+
+Je ne lui défends pas de m'aimer, mais qu'il ne fasse aucune
+imprudence!...
+
+FIGARO.
+
+Si vous le lui ordonniez par un mot de lettre?
+
+_Var. XLII._
+
+_Dans le manuscrit la scène finit ainsi:_
+
+ROSINE.
+
+Allez, mon cher Figaro, et prenez bien garde en sortant.
+
+_Var. XLIII._
+
+ROSINE _va à la fenêtre_.
+
+Il est passé... voyons ce qu'on m'écrit; ah! j'entends mon tuteur;
+serrons la lettre et reprenons mon ouvrage.
+
+_Var. XLIV._
+
+Il a donné des pilules à l'Éveillé.
+
+_Var. XLV._
+
+Oh! le rusé vieillard!
+
+_Var. XLVI._
+
+ROSINE.
+
+Examinez encore si la cheminée n'a pas trop d'ouverture en haut.
+
+BARTOLO.
+
+Vous avez raison, je l'avais oublié.
+
+ROSINE.
+
+Voyez si l'on ne pourrait pas glisser un billet par-dessous la porte.
+
+BARTOLO.
+
+Il n'y aurait point de mal quelles traînassent toutes sur les planchers;
+on cherche souvent d'où vient un rhumatisme... Vous riez?
+
+ROSINE.
+
+D'honneur! qui nous entendrait croirait que tout ceci n'est qu'un
+badinage!...
+
+_Var. XLVII._
+
+Je l'ai vu un moment. (_A part._) Il l'apprendrait d'ailleurs.
+
+_Var. XLVIII._
+
+BARTOLO.
+
+Dorénavant, Madame, quand j'irai par la ville ne trouvez pas mauvais que
+je vous enferme sous clef.
+
+_Var. XLIX._
+
+L'ÉVEILLÉ, _criant_.
+
+La Jeunesse!... la Jeunesse!... Aye! aye!
+
+_Var. L._
+
+BARTOLO, _le frappant_.
+
+Tiens, avec ton Monsieur Figaro!
+
+L'ÉVEILLÉ, _faisant un saut de frayeur_.
+
+Ah! bon Dieu!...
+
+_Var. LI._
+
+De la justice... il me répond!... C'est bon entre vous, misérables, la
+justice; je vous paie pour que vous me serviez, mais je suis votre
+maître pour avoir raison, toujours raison!
+
+_Var. LII._
+
+ROSINE.
+
+Allez vous coucher, mes enfants, vous en avez besoin!
+
+BARTOLO.
+
+Sans doute, signora, protégez-les contre moi! Ils ne sont pas assez
+insolents!
+
+_Var. LIII._
+
+Cette fameuse tirade «de la Calomnie» ne se trouve pas dans le manuscrit
+de la Comédie française.
+
+_Var. LIV._
+
+...Sont des disonnances qu'on doit sauver par la consonnance de l'or.
+
+_Var. LV._
+
+C'est ce que nous verrons, lorsque je vais vous confronter avec un
+témoin irréprochable[156] et tout prêt à déposer contre vous.
+
+ROSINE, _un peu troublée_.
+
+(_A part._) J'étais seule... (_Haut._) Qu'il paraisse donc ce témoin; je
+suis curieuse de le voir.
+
+_Var. LVI._
+
+ROSINE, _se retournant et se mordant le doigt_.
+
+_Var. LVII._
+
+Je tiens la réponse à votre lettre.
+
+_Var. LVIII._
+
+Voici d'après le manuscrit le signalement dans son entier:
+
+ AIR: _Ici sont venus en personne_.
+
+ Le chef branlant, la tête chauve,
+ Les yeux vairons, le regard fauve,
+ L'air farouche d'un Algonquin[157],
+ La taille lourde et déjetée,
+ L'épaule droite surmontée,
+ Le teint grenu d'un maroquin,
+ Le nez fait comme un baldaquin,
+ La jambe pote[158] et circonflexe,
+ Le ton bourru, la voix perplexe,
+ Tous les appétits destructeurs,
+ Enfin la perle des Docteurs[159].
+
+_Var. LIX._
+
+BARTOLO, _s'échauffant_.
+
+Chez un confrère?...
+
+LE COMTE.
+
+De la douceur, docteur Porc-à-l'auge!
+
+_Var. LX._
+
+Ah docteur Pot-à-l'eau!
+
+_Var. LXI._
+
+Eh bien, avec les vôtres il n'y avait qu'à vous laisser encore traiter
+les nôtres; la cavalerie du roi aurait été bientôt troussée!...
+
+_Var. LXII._
+
+...Moi poli et vous jolie sont deux qualités qui vont fort bien.
+
+_Var. LXIII._
+
+Je crains seulement que vous ne m'entendiez pas bien; je ne parle pas
+tout à fait comme je le voudrais.
+
+BARTOLO.
+
+On le voit de reste.
+
+_Var. LXIV._
+
+...Que par ma place de médecin des hopitaux...
+
+_Var. LXV._
+
+Comment nous retourner?
+
+_Var. LXVI._
+
+Décamper! Ce mot exact à l'armée se prend toujours en mauvaise part dans
+les villes... Montrez-moi le brevet de votre place.
+
+_Var. LXVII._
+
+Nous quitter, après tout ce que j'ai fait!
+
+ROSINE.
+
+Il le faut!
+
+_Var. LXVIII._
+
+LE COMTE _veut lui baiser la main; elle la retire_.
+
+BARTOLO.
+
+Passez toujours de ce côté-là...
+
+LE COMTE.
+
+Ah vous êtes un peu... là... ce qu'on appelle méfiant. (_Il chante._)
+
+ AIR: _M. l'Archevêque de Paris est grand solitaire_.
+
+ Quand je rencontre en belle humeur
+ Quelque Dondon jolie,
+ J'ly fais des es...
+ J'ly fais des es...
+ J'ly fais des espiégleries,
+ Docteur,
+ Sans en avoir envie.
+
+Seulement pour rire un moment!...
+
+BARTOLO _lit_.
+
+Charles, par la grâce de Dieu, roi d'Espagne, em... em... ah!... sur les
+bons et fidèles témoignages qui nous ont été rendus de la personne de
+Claude Blaise Guignolet Bartholo, de ses sens, capacités... (_Ils se
+font des signes pendant ce temps._) Vous n'écoutez pas?
+
+_Var. LXIX._
+
+Quelle insolence!...
+
+LE COMTE.
+
+Hé! je m'en rapporte... on ne loge pas de soldats ici... Bonsoir!...
+
+_Var. LXX_.
+
+BARTOLO.
+
+Rosine et moi, nous sommes les ennemis; allez mettre ailleurs l'armée en
+présence.
+
+_Var. LXXI._
+
+Vous mériteriez que je le remisse à votre mari pour vous punir de
+m'avoir refusé votre main à baiser.
+
+_Var. LXXII._
+
+(_Le Comte baise la main de Rosine._)
+
+BARTOLO.
+
+Comment donc, vous lui baisez la main? Sortez d'ici, et je vais à
+l'instant me plaindre à votre capitaine!
+
+LE COMTE.
+
+A l'instant? à mon capitaine? Supérieurement bien vu, docteur. Et
+aussitôt que mon capitaine l'apprendra, soyez sûr qu'il va me rabattre
+ce baiser-là sur ma paye.
+
+_Var. LXXIII._
+
+ROSINE.
+
+Vous ne me frapperez pas peut-être?
+
+BARTOLO.
+
+Je l'aurai de force ou de gré!...
+
+_Var. LXXIV._
+
+ROSINE.
+
+Mon sang bouillonne, une chaleur horrible...
+
+(_Elle tire son mouchoir de sa poche, elle dénoue le ruban de sa pièce
+d'estomac, la lettre tombe._)
+
+_Var. LXXV._
+
+Le pouls est pourtant assez égal. (_A part._) Sans mes lunettes, je n'y
+vois que du noir et du blanc... Les voici.
+
+_Var. LXXVI._
+
+Il sent son tort, je le tiens à mon tour.
+
+_Var. LXXVII._
+
+Par amitié.
+
+ROSINE.
+
+Vous ne méritez pas le moindre sentiment.
+
+_Var. LXXVIII._
+
+(_Elle lit._) «...Une querelle ouverte avec votre tuteur, et si quelque
+chose dérangeait le projet que vous venez de lire, _je vous demande en
+grâce une conversation cette nuit à travers votre jalousie_.» Hélas! j'y
+consens, mais comment le lui faire savoir?
+
+_Var. LXXIX._
+
+Monsieur, permettez...
+
+BARTOLO.
+
+Quoi permettre? (_A part._) Cet homme m'est suspect. (_Haut._) Si vous
+ne voulez pas absolument que j'y aille, que demandez-vous ici?
+
+_Var. LXXX._
+
+Vous vous moquez! J'espère avant peu vous convaincre que personne ne
+désire autant que moi le mariage de la Signora.
+
+BARTOLO.
+
+Comment vous marquer ma reconnaissance?
+
+_Var. LXXXI._
+
+BARTOLO.
+
+C'est ce dont il m'avait flatté ce matin.
+
+LE COMTE.
+
+Vous voyez si j'impose. Le déménagement du Comte nous dérobe sa marche,
+il faut se presser.
+
+BARTOLO.
+
+Vous avez raison.
+
+LE COMTE.
+
+Mon avis est que nous venions demain bien accompagnés.
+
+_Var. LXXXII._
+
+Attendez, vous êtes son élève?
+
+LE COMTE.
+
+C'est... c'est le nom que j'ai pris pour m'introduire ici.
+
+BARTOLO.
+
+Par conséquent, musicien.
+
+_Var. LXXXIII._
+
+Plutôt deux pour vous plaire.
+
+_Var. LXXXIV._
+
+Je vais enfin voir ma Rosine; contiens-toi, mon coeur! Ne va pas
+m'exposer à ton tour... Ingrate Rosine, ton amant est près de toi et
+ton coeur ne te dit rien... La voici; craignons de lui causer trop de
+surprise en nous montrant tout d'abord.
+
+_Var. LXXXV._
+
+Un siége! un siége!
+
+_Var. LXXXVI._
+
+Je vais te chercher un verre d'eau.
+
+LE COMTE, _pendant qu'il va chercher un verre d'eau_.
+
+Ah! Rosine.
+
+ROSINE.
+
+J'ai fait ce que vous m'avez prescrit; comment revenir actuellement?
+
+_Var. LXXXVII._
+
+BARTOLO _apporte un verre d'eau_.
+
+Tiens, mignonette, bois ceci.
+
+_Var. LXXXVIII._
+
+Commençons donc. (_A Bartholo._) Ah! monsieur, donnez-moi le papier qui
+est là-dedans sur mon clavecin. (_Bartholo sort et revient aussitôt._)
+
+BARTOLO.
+
+Seigneur Alonzo, vous-êtes plus au faite de ces choses que moi. (_Le
+Comte sort._)
+
+
+SCÈNE V.
+
+BARTHOLO, ROSINE.
+
+ROSINE.
+
+Mon Dieu! prenez bien garde que vos émissaires mêmes ne restent une
+minute avec moi.
+
+BARTOLO.
+
+Où vas-tu chercher de pareilles idées? Je t'assure ma petite...
+
+
+SCÈNE VI.
+
+LES MÊMES, LE COMTE, _rentrant_.
+
+LE COMTE.
+
+Il n'y avait que celui-là sur le pupitre. Est-ce celui que vous
+demandez, madame?
+
+ROSINE.
+
+Précisément, seigneur don?...
+
+LE COMTE.
+
+Alonzo, pour vous servir.
+
+ROSINE.
+
+Oui, Alonzo; pardon, je ne l'oublierai plus.
+
+_Var. LXXXIX._
+
+FIGARO, _à part_.
+
+Qu'est ceci? l'amant danse et rit avec le tuteur! Il en sait plus que je
+ne croyais.
+
+BARTOLO, _apercevant Figaro_.
+
+Eh, entrez donc, Monsieur le Barbier; entrez!...
+
+FIGARO _salue_.
+
+Monsieur! (_A part au Comte._) Bravo, Monseigneur!
+
+_Var. XC._
+
+FIGARO _fait des signaux de la main par derrière au Comte_.
+
+Ah bien, tenez, Messieurs, puisque nous sommes sur ce chapitre, je vous
+dirai la réponse que je faisais faire à un homme de ma profession sur
+pareille apostrophe dans un opéra-comique de ma façon qui n'a eu qu'un
+quart de chute à Madrid.
+
+LE COMTE.
+
+Qu'entendez-vous par un quart de chute?
+
+FIGARO, _faisant des signaux de la main au Comte_.
+
+Monsieur, c'est que je n'ai tombé que devant le sénat comique du
+_scenario_; ils m'ont épargné la chute entière en refusant de me jouer.
+Ah! si j'avais là mon musicien, mon chanteur, mon orquestre (_sic_), mes
+cors de chasse, mon fifre et mes timballes, car je ne puis chanter à
+moins d'un train du diable à mes trousses. N'importe, je vais vous lire
+le morceau. (_Il tire un grand papier au dos duquel sont écrits en gros
+caractères ces mots_: DEMANDEZ TOUT BAS OÙ L SERRE LA CLEF DE LA
+JALOUSIE, _et pendant qu'il débite l'ariette, il tient le papier de
+façon que le public et le Comte puissent lire le verso_.) C'est une
+ariette de bravoure majestueuse:
+
+ J'aime mieux être un bon Barbier,
+ Traînant ma poudreuse mantille;
+ Tout bon auteur de son métier
+ Est souvent forcé de piller,
+ Grapiller,
+ Houspiller...
+
+Un grand coup d'orquestre! Brouuuum!
+
+ Il vous pille
+ Chez ses devanciers les Auteurs;
+
+Turelu, turelu; les flûtes: Brouuum!...
+
+ Il grapille,
+ Dans la Bourse des Amateurs.
+
+Tirelan, tirelan tam, tam; les haut bois!
+
+ Il houspille,
+ Hélas! à regret le public
+ Quand il le rassemble en pic-nic (_sic_)
+ Pour écouter sa triste affaire...
+
+Ah! que c'est bien dit: «Sa triste affaire!» Ici vous entendez,
+Messieurs: _public_, _pic-nic_. Pou, pou, pou, les bassons, reprise
+vivement; gros violons, moyens violons, petits violons, cors,
+cornillons, cornets, tambours, tambourins, quintons, flutais,
+flageolets, galoubets et autres siffleurs de même farine. Sa triste
+affaire, avons nous dit...
+
+_Reprise_:
+
+ D'abord il a fallu la faire,
+ Souvent ensuite la défaire,
+ Au gré des acteurs la refaire,
+ En en parlant n'oser surfaire,
+ Presque toujours se contrefaire,
+ Et n'obtenir pour tout salaire
+ Que les brouhahas du parterre,
+ La critique du monde entier;
+ Enfin, pour coup de pied dernier,
+ La ruade folliculaire.
+ Ah! quel triste, quel sot métier,
+ J'aime mieux être un bon Barbier (_bis_),
+ un bon Barbier,
+ bier,
+ bier.
+
+BARTOLO.
+
+Assurément, voilà une belle poussée!
+
+LE COMTE, _bas à Rosine_.
+
+Vous avez lu le papier?
+
+ROSINE, _bas_.
+
+Oui, à sa ceinture.
+
+FIGARO.
+
+Une telle ariette n'avoir pas été exécutée! Y eut-il jamais un pareil
+revers! (_Il montre au Comte le dos du papier._)
+
+LE COMTE.
+
+Je conçois qu'on s'en occupe. Seriez-vous par hasard celui qu'on nomme
+ici le Barbier de Séville par excellence?
+
+FIGARO.
+
+Monsieur, Excellence vous-même!
+
+LE COMTE.
+
+Auteur d'un couplet mis au bas du portrait d'une très-belle dame
+habillée en sous-tourière?...
+
+FIGARO, _cherchant à comprendre_.
+
+Il se peut, Monsieur.
+
+LE COMTE, _à Bartholo_.
+
+Les vers ne sont pas mal faits, quoique sur un air commun. Voici le
+couplet. (_A part._) Moi qui allais chanter! _Il débite_:
+
+ Pour irriter nos désirs,
+ Soeur Vénus dessous la bure
+ Tient la clef de nos plaisirs.
+
+FIGARO.
+
+Turelure!
+
+LE COMTE.
+
+Attachée à sa ceinture.
+
+FIGARO.
+
+Robin Turelure, relure[160]...
+
+ROSINE.
+
+Il est très-joli.
+
+BARTOLO.
+
+Plein de sel et de délicatesse...
+
+FIGARO.
+
+Il n'est pas de moi; j'en connais l'auteur. Charmant! Vénus, sa
+ceinture, la clef... moi je vois le trousseau! Charmant! un pareil
+ouvrage n'est pas facile à faire!...
+
+BARTOLO.
+
+Non, je vous assure. Voilà comme j'aime une chanson, où l'on détourne
+agréablement... (_A Figaro, qui tient le papier de son ariette à moitié
+roulé._) Qu'est-ce qu'il y a donc d'imprimé derrière votre papier?
+
+LE COMTE, _à part_.
+
+O étourdi!
+
+ROSINE, _à part_.
+
+Tout est perdu!
+
+FIGARO, _roulant vite le papier_.
+
+Monsieur, c'est une affiche de spectacle sur le verso de laquelle nous
+autres pauvres poëtes...
+
+BARTOLO.
+
+..._De la jalousie_... j'ai lu.
+
+FIGARO.
+
+_Le Danger de la jalousie_, voilà ce que c'est.
+
+BARTOLO _veut prendre le papier_.
+
+Les journaux n'en ont pas parlé?
+
+FIGARO, _serrant le papier_.
+
+N'en ont pas parlé... Eh, mon Dieu, Monsieur, si les journaux n'étaient
+pas une forte branche de commerce, et qui fait fleurir les manufactures
+d'encre et de papier marbré, les journaliers feraient peut-être aussi
+bien...
+
+BARTOLO.
+
+Les journaliers?... Cet homme veut écrire, et ne sait pas seulement
+parler sa langue. Enfin, quel sujet vous amenait ici, journalier?
+
+_Var. XCI._
+
+FIGARO, _au Comte_.
+
+...Que les brouhahas du parterre! un morceau superbe en vérité, ce n'est
+pas pour me vanter.
+
+BARTOLO.
+
+En voilà assez!...
+
+_Var. XCII._
+
+Pourquoi donc chez moi?
+
+BARTOLO.
+
+Pour ne pas perdre un instant le plaisir de t'entendre, mon minet!...
+
+_Var. XCIII._
+
+BARTOLO, _rentrant_.
+
+Venez avec moi, seigneur Alonzo; si ce malheureux s'est blessé, je ne
+serai pas assez fort tout seul.
+
+ROSINE, _restée seule_.
+
+Nous avons beau faire, il prévoit et devine tout; je n'ai jamais aussi
+vivement senti le malheur de ma situation.
+
+_Var. XCIV._
+
+Mon coquemar[161] et mon beau bassin d'argent sont dans un joli état!
+
+FIGARO.
+
+Que diriez-vous donc, si l'on vous enlevait votre bien ou votre
+femme?...
+
+BARTOLO _se retourne_.
+
+Ma femme!...
+
+_Var. XCV._
+
+LE COMTE, _haut_.
+
+Avez-vous craint que je ne misse pas assez de zèle pour votre écolière?
+Certes, c'est en montrer beaucoup.....
+
+_Var. XCVI._
+
+BARTOLO.
+
+Dom Bazile, je vous trouve ce soir un air tout à fait extraordinaire.
+
+DOM BAZILE.
+
+Quel _Demonio_! on l'aurait à moins.
+
+_Var. XCVII._
+
+Si je ne me pique pas d'un aussi grand talent pour montrer que vous, mes
+façons de me faire entendre au moins vous sont connues.
+
+_Var. XCVIII._
+
+BAZILE, _en s'en allant_.
+
+Diable emporte, si j'y comprends rien! Sans cette bourse, je croirais
+qu'ils se sont donné le mot pour rire à mes dépens; ma foi, qu'ils
+s'entendent s'ils peuvent, voici qui me met la conscience en repos sur
+tous les points!
+
+_Var. XCIX._
+
+ROSINE.
+
+Qui peut vous troubler à ce point?
+
+BARTOLO.
+
+Avez-vous bien l'audace de me parler?
+
+LE COMTE.
+
+Monsieur, expliquez-vous.
+
+BARTOLO.
+
+Que je m'explique, traître?... C'est donc pour ce bel emploi que tu t'es
+introduit dans ma maison?
+
+_Var. C._
+
+...Peut-être, en ce moment, aux pieds d'une autre femme!...
+
+_Var. CI._
+
+
+SCÈNE III.
+
+BARTOLO, _seul, les grosses clefs à la main_.
+
+Voyons si tout est bien fermé dans l'intérieur. Pour la porte de la rue,
+j'en réponds actuellement. Quel temps! quel orage!... Elle est couchée,
+tous les gens malades... et je suis seul! Voilà la sueur froide qui me
+prend... Qui va là?... Ce n'est rien; il suffit d'une mauvaise
+conscience pour troubler la meilleure tête. Il faut pourtant l'éveiller;
+elle va s'effrayer de mon apparition.
+
+ (_Il frappe._)
+
+ROSINE, _en dedans_.
+
+Qu'est-ce?
+
+BARTOLO.
+
+Rosine!... ouvrez, c'est moi.
+
+ROSINE.
+
+Je vais me coucher.
+
+_Var. CII._
+
+Asseyez-vous!
+
+ROSINE.
+
+Je ne veux pas m'asseoir.
+
+_Var. CIII._
+
+Mais pressez la cérémonie.
+
+BARTOLO.
+
+Je vais tout disposer pour demain.
+
+ROSINE, _effrayée_.
+
+Demain?...
+
+BARTOLO.
+
+Si tu veux, on peut avancer l'instant?
+
+ROSINE.
+
+Le plutôt sera le mieux.
+
+_Var. CIV._
+
+...Enferme-toi dans ma chambre, je vais m'envelopper d'un manteau...
+sitôt qu'il sera remonté dans ce salon, j'enlève l'échelle et vais
+chercher main-forte. Enfermé chez moi et arrêté comme voleur.....
+
+_Var. CV._
+
+Ce n'est que le vil agent d'un grand Seigneur corrompu.
+
+_Var. CVI._
+
+Cruelles!... avec ce mot qui flatte leur orgueil, un amant les mène
+toujours plus loin qu'elles ne veulent!...
+
+_Var. CVII._
+
+FIGARO.
+
+En effet, il s'en est peu fallu que nous n'ayons été entraînés par
+l'inondation que la pluie et les ravins amènent de toutes parts; mais,
+nouveau Léandre, il a conjuré les éléments. (_Il récite avec emphase_:)
+
+ Il dit aux torrents, à l'orage,
+ Je suis attendu par l'amour,
+ S'il faut périr en ce passage,
+ Gardons la mort pour mon retour!
+
+LE COMTE.
+
+Ainsi, ma belle Rosine, laissons là mes dangers, parlons de ceux que
+vous courez en ce logis.
+
+_Var. CVIII._
+
+...C'est l'aveu que j'attendais pour te détester.
+
+_Var. CIX._
+
+Par ma foi, Monseigneur, la chimère que vous poursuivez, la voilà
+réalisée.
+
+_Var. CX._
+
+Tous mes gens cachés autour de ce logis vont accourir au moindre signal.
+
+_Var. CXI._
+
+Voilà bien une autre musique!
+
+_Var. CXII._
+
+Argument sans réplique!...
+
+_Var. CXIII._
+
+(_Dans le manuscrit, la scène finit ainsi_:)
+
+FIGARO, _pendant qu'on signe_.
+
+L'ami Bazile! à votre manière de raisonner, à vos façons de conclure, si
+mon père eut fait le voyage d'Italie, je croirais ma foi que nous sommes
+un peu parents.
+
+DOM BAZILE.
+
+Monsieur Figaro, ce voyage d'Italie, il n'est pas du tout nécessaire
+pour que cela soit, parce que mon père, il a fait plusieurs fois celui
+d'Espagne.
+
+FIGARO.
+
+Oui? Dans ce cas nous devons partager comme frères tout ce que vous avez
+reçu dans cette journée.
+
+DOM BAZILE.
+
+Je ne sais pas bien l'usage ici, mais chez nous, Monsieur Figaro, pour
+succéder ensemblement, il faut prouver sa filiation maternelle; l'autre
+il ne suffit pas chez nous; je dis chez nous... (_Il met la bourse dans
+sa poche._)
+
+LE COMTE.
+
+Crains-tu, Figaro, que ma générosité ne reste au-dessous d'un service de
+cette importance? Laisse là ces misères, je te fais mon secrétaire avec
+mille piastres d'appointements.
+
+DOM BAZILE.
+
+Alors, mon frère, je suis très-content d'agir avec vous, s'il vous
+convient, selon la coutume espagnole.
+
+FIGARO _l'embrasse en riant_.
+
+Ah friandas! il ne faut que vous en montrer!...
+
+_Var. CXIV._
+
+Rosine avec eux! Nous arrivons fort à propos.
+
+_Var. CXV._
+
+LE COMTE.
+
+Seigneur Bartholo, tout ce bruit est désormais inutile; le notaire vient
+de nous faire signer un contrat de mariage en bonne forme, à la signora
+Rosine et à moi comte Almaviva.
+
+_Var. CXVI._
+
+ROSINE.
+
+Il dit vrai!
+
+FIGARO.
+
+Il dit vrai!
+
+LE NOTAIRE.
+
+Il dit vrai!...
+
+BARTOLO, _furieux_.
+
+Il dit vrai!... Jeune insensée!...
+
+_Var. CXVII._
+
+BARTOLO.
+
+Comment cela s'il vous plaît?
+
+LE COMTE.
+
+En vous appropriant un bien que les lois vous avaient seulement chargé
+de conserver...
+
+BARTOLO.
+
+Pour votre Excellence, peut-être?
+
+LE COMTE.
+
+Non, mais pour que Mademoiselle pût disposer d'elle librement un jour.
+
+BARTOLO.
+
+C'est bien dit «un jour»; mais il n'est pas arrivé.
+
+_Var. CXVIII._
+
+BARTOLO.
+
+L'ordonnance est formelle, et nous verrons!
+
+FIGARO.
+
+Voyez l'ordonnance, et nous emmenons la demoiselle!
+
+BARTOLO.
+
+On prouvera quelle est mal mariée!
+
+FIGARO.
+
+Bien épousée!
+
+BARTOLO.
+
+Que le mariage est nul!
+
+FIGARO.
+
+Que l'époux est de qualité.
+
+BARTOLO.
+
+Nul, de toute nullité!... Je vous ferai sabrer tous par M. Braillard,
+mon avocat.
+
+FIGARO.
+
+Il vous fera perdre encore ce procès-là! Quand ces Messieurs ont passé
+toute une ville au fil de la langue, ils n'ont blessé que le tympan des
+juges.
+
+BARTOLO.
+
+Qui te parle, à toi, maître fripon?
+
+LE COMTE.
+
+Docteur, vous voyez que c'est un mal sans remède.
+
+_Var. CXIX._
+
+Allons seigneur tuteur, faisons-nous justice honnêtement; consentez à
+tout, et je ne vous demande rien de son bien.
+
+BARTOLO.
+
+Eh, vous vous moquez de moi, Monsieur le Comte, avec vos dénouements de
+comédie. Ne s'agit il donc que de venir dans les maisons enlever les
+pupilles et laisser le bien aux tuteurs? Il semble que nous soyons sur
+les planches!
+
+DOM BAZILE.
+
+Ne pouvant avoir la femme, calculez, docteur, que l'argent vous reste,
+et vous verrez que ce n'est pas toute perte.
+
+FIGARO.
+
+Au contraire, pour un homme de son âge, c'est tout gain.
+
+_Var. CXX._
+
+BARTOLO.
+
+Je me rends, parce qu'il est clair qu'elle m'aurait trompé toute sa
+vie.
+
+ROSINE.
+
+Non, monsieur, mais je vous aurais haï jusqu'à la mort.
+
+BARTOLO, _signant_.
+
+Qu'elle est neuve! comme si l'un n'était pas une suite de l'autre!
+
+_Var. CXXI._
+
+LE NOTAIRE.
+
+Et qui me paiera dans le second contrat?
+
+FIGARO.
+
+Le premier dépôt que nous vous mettrons dans les mains.
+
+BARTOLO.
+
+Quel événement! Voilà qui est fini, mais le mal vient toujours de ce
+qu'on ne peut faire tout soi-même.
+
+FIGARO.
+
+C'est précisément le contraire, docteur; car si vous n'aviez pas été
+chercher ces Messieurs vous-même, on n'aurait pas marié Mademoiselle
+pendant ce temps; jusques-là vous vous étiez assez bien conduit.
+
+
+
+
+
+APPENDICES
+
+
+
+
+
+I
+
+PAPIERS DIVERS ET MANUSCRITS INÉDITS DE BEAUMARCHAIS
+
+ACHETÉS A LONDRES.
+
+DEUX LETTRES DE M. ÉD. FOURNIER RELATIVES
+
+A CES PAPIERS.
+
+
+_Nous avons dit, dans la notice qui ouvre ce volume, que le manuscrit
+original du_ Barbier de Séville, _sur lequel nous avons relevé nos
+variantes, fait partie des manuscrits de Beaumarchais achetés à Londres,
+en 1863, pour le compte de la Comédie-Française, par M. Édouard
+Fournier. Nous avons eu communication, aux archives du théâtre, de ces
+précieux manuscrits, qui s'y trouvent réunis, en sept volumes, reliés,
+grand in-8º. Comme il a été très-souvent question, dans les journaux et
+ailleurs, de cette inespérée et précieuse acquisition, faite moyennant
+un prix si restreint et dans des conditions si heureuses, nous avons cru
+devoir raconter au lecteur l'histoire de cet achat et lui donner ensuite
+une idée de son considérable intérêt, par une sorte de catalogue
+détaillé des sept volumes, faisant ainsi passer sous ses yeux, pièce par
+pièce, la collection tout entière._
+
+_Notre confrère et ami M. Édouard Fournier, à qui nous nous sommes tout
+naturellement adressé pour avoir d'authentiques renseignements sur
+cette affaire, nous a communiqué aussitôt deux lettres écrites par lui,
+à l'époque de l'achat, aux journaux_ le Temps _et_ le Figaro _pour
+relever certaines erreurs émises dans ces deux feuilles relativement à
+ladite acquisition. En reproduisant ces deux lettres complétées par
+quelques notes que M. Ed. Fournier a bien voulu, pour nous, y ajouter,
+nous croyons donner l'historique entier de la curieuse et importante
+négociation terminée si heureusement pour les archives de la
+Comédie-Française._
+
+G. D'H.
+
+
+I
+
+_Au Directeur du Journal_ LE TEMPS.
+
+ Paris, le 25 septembre 1863.
+
+ Monsieur,
+
+Permettez-moi de compléter par quelques lignes la nouvelle, très-vraie,
+que vous avez donnée hier sur la découverte de sept volumes _manuscrits_
+de Beaumarchais à Londres.
+
+Il y a quinze jours, me trouvant avec non ami Francisque Michel, chez un
+des libraires de Soho-Square[162] qui s'occupent le plus spécialement de
+livres rares, il nous parla de manuscrits de Beaumarchais conservés chez
+lui depuis quarante ans au moins, et oubliés après une mise en vente
+infructueuse en 1828[163].
+
+On ne les avait retrouvés que la semaine précédente. Je demandai à les
+voir; on me les apporta tout couverts encore de leur poussière, et
+Francisque Michel voulant bien m'en laisser l'examen, je ne tardai pas à
+voir de quel prix était l'important ensemble de renseignements, de
+pièces, de mémoires, de poésies, qui m'était soumis, et ma résolution
+fut aussitôt prise. Je priai le libraire de me dire ce qu'il comptait
+demander de ces sept volumes. Sur sa réponse, plus modeste qu'exagérée,
+je m'empressai d'écrire à M. Édouard Thierry, administrateur de la
+Comédie-Française, pour lui apprendre quelle admirable occasion lui
+était offerte de compléter, sans une trop forte dépense, la collection
+de manuscrits de Beaumarchais conservée à la bibliothèque du théâtre.
+«Vous pourrez vous flatter, lui disais-je après lui avoir énuméré les
+précieuses pièces contenues dans ces volumes, de posséder le lot le plus
+riche et le plus imprévu de l'héritage manuscrit de Beaumarchais.»
+
+M. Édouard Thierry mit à accepter plus de hâte encore, si c'est
+possible, que j'en avais mis à offrir. Il répondit courrier par
+courrier; l'argent demandé était dans sa réponse[164].
+
+Je n'étais plus à Londres. Obligé d'aller à La Haye pour compléter une
+découverte faite sur Corneille au _British-Museum_, j'étais parti le
+lendemain sans manquer de prévenir M. Thierry, et sans oublier surtout
+de l'avertir que Francisque Michel se chargeait de terminer la
+négociation. C'est ce qu'il a fait de la façon la plus intelligente et
+la plus heureuse. A mon retour de Hollande, il y a huit jours, j'ai
+appris que les sept volumes manuscrits appartenaient à la
+Comédie-Française[165].
+
+Voilà, monsieur, toute l'affaire. Quoique ce ne soit qu'une histoire et
+non une fable, je tirerai cette morale: «Il est heureux qu'une fois au
+moins Londres, qui nous a pris tant de richesses de ce genre, nous en
+rende une, et que ce trésor reconquis trouve une si digne place.»
+
+Recevez, etc.
+
+ ÉDOUARD FOURNIER.
+
+
+II
+
+_A M. le Rédacteur en chef du Journal_ LE FIGARO.
+
+
+ Paris, 12 septembre 1866.
+
+ Monsieur,
+
+ On a parlé à plusieurs reprises, dans votre journal, des manuscrits
+ de Beaumarchais qui appartiennent aujourd'hui à la
+ Comédie-Française. Chaque fois on s'est plus ou moins trompé. Soyez
+ donc assez bon pour me permettre de rétablir les faits.
+
+ Le seul point vrai dans tout ce qu'on a dit dernièrement, chez vous
+ ou ailleurs, est celui-ci: les sept volumes manuscrits, et la
+ plupart autographes, ont été acquis pour le compte du
+ Théâtre-Français, à Londres, par mon entremise, pour le prix de 500
+ francs, à l'amiable et non aux enchères. C'est à la librairie de
+ _Soho-Square_, fondée pendant la révolution par l'abbé Dulau, qui
+ se faisait libraire au moment où le comte de Caumont, émigré comme
+ lui, se faisait relieur[166], que l'affaire engagée par hasard, un
+ soir, s'est conclue en moins de deux heures.
+
+ Je ne vous rappellerai pas la circonstance, déjà racontée par moi
+ dans une lettre que je dus écrire peu de temps après, afin de
+ rétablir la vérité, comme dans celle-ci, et qui fut reproduite par
+ un grand nombre de journaux, même de l'étranger. Ceux de Londres
+ s'en émurent surtout, et après un article du _Times_ où l'on
+ mettait pourtant en doute la valeur de la découverte, un amateur
+ anglais se présenta, qui offrit au libraire, entre les mains duquel
+ le dépôt se trouvait encore, une somme de mille livres sterling
+ (25,000 francs)[167].
+
+ On dira c'est trop; je répondrai que ce n'est pas assez. Le
+ précieux recueil, si on le dépeçait pour le vendre au détail,
+ suivant l'usage du jour, produirait davantage. J'y connais telles
+ lettres autographes, comme celle par exemple que Beaumarchais
+ écrivit à M. Lenoir, lieutenant de police, pour obtenir la
+ représentation du _Mariage de Figaro_, qui, mise aux enchères, ne
+ monterait pas à moins de 1,000 francs. Elle a vingt pages in-folio;
+ on n'y trouve pas seulement la pensée de l'homme, mais le lutteur
+ même par l'ardeur fiévreuse de l'écriture hâtée, brûlante, et où
+ l'idée flambe, pour ainsi dire, dans son premier, dans son vrai
+ foyer.
+
+ J'aurais pu fort bien, quoique homme de lettres, acquérir pour mon
+ compte ce précieux ensemble de documents. Je fus arrêté non par le
+ prix si minime, mais par l'importance de la chose même. Je me dis
+ que de tels dépôts ne doivent être remis qu'à des établissements
+ immuables, et non rester aux mains de particuliers, après lesquels,
+ quoi qu'ils fassent, le morcellement, le dépècement dont je vous
+ parlais, sont toujours possibles. Je pensai un instant à la
+ Bibliothèque impériale, mais le temps pressait, et il en faut
+ beaucoup à ses défiances pour qu'elle se décide, ainsi que j'en
+ jugeai à ce moment même pour une admirable lettre de Rabelais, en
+ grec et en latin, que je lui fis proposer par l'entremise du
+ ministre, et qu'elle mit trois mois... à refuser. La seule
+ bibliothèque à laquelle je devais songer, même avant celle-là, car
+ les manuscrits de Beaumarchais devaient s'y retrouver en famille,
+ était la bibliothèque du Théâtre-Français. Quand l'idée m'en fut
+ venue, je n'en voulus pas d'autres[168].
+
+ J'écrivis à Édouard Thierry, dont je connaissais l'obligeante
+ confiance en mes recherches, même en mes trouvailles; je lui dis en
+ quelques lignes le _menu_ du trésor, mes craintes d'être devancé,
+ etc... Courrier par courrier la somme fut envoyée et l'affaire
+ faite. J'étais moi-même déjà parti pour la Hollande; quand je
+ revins à Paris, j'appris l'heureuse conclusion: les manuscrits de
+ Beaumarchais étaient rentrés dans sa maison, sans crainte d'être
+ jamais dispersés et de retourner en détail à Londres, où je sais
+ qu'on les regrette fort du côté du _British-Museum_. C'est tout ce
+ que je voulais; j'ajouterai qu'Édouard Thierry me combla quand il
+ me dit qu'on n'avait jamais fait un si beau présent à la
+ Comédie-Française[169].
+
+ J'aurais maintenant tout un chapitre à écrire sur l'ensemble même
+ de l'acquisition. Deux mots vous suffiront. Lorsque j'en essayai le
+ dépouillement, je pensai qu'une semaine, c'est-à-dire un jour par
+ volume, serait tout au plus nécessaire; il m'a fallu tout ce
+ temps-là pour le premier volume seul, qui contient les chansons,
+ les pièces fugitives, les lettres, etc. Dans les autres se
+ trouvent, à l'état de premier jet, le _Barbier de Séville_, dont
+ j'avais déjà saisi le plan fait sur une feuille volante, à un
+ moment où ce ne devait être qu'une sorte d'opérette folle pour une
+ fête du château d'Étiolles; puis _la Mère coupable_, revue,
+ annotée, presque refaite; sept ou huit _parades_ comme on les
+ aimait alors, c'est-à-dire au très-gros sel, pour ne pas dire au
+ gros poivre; des correspondances sans fin, politiques surtout: ce
+ Beaumarchais avait pour manie de faire croire qu'il était un homme
+ d'État s'amusant à être auteur; des mémoires de toutes sortes,
+ entre autres un très-curieux sur l'Espagne, fait pour M. de
+ Maurepas[170]; le détail complet d'une négociation entreprise avec
+ la chevalière d'Éon[171], des pétitions, des réclamations, des
+ pièces innombrables, comme les affaires mêmes dont s'occupait
+ Beaumarchais, et qui sont là toutes plus ou moins représentées.
+
+ L'homme politique s'y trouve plus que l'homme littéraire, et vous
+ le comprendrez aisément. Il fut inquiété sous la Terreur; on
+ envahit même sa maison, qui faillit être pillée. Il craignit une
+ seconde visite populaire et partit pour Londres, emportant ses
+ papiers, qui établissaient ses rapports avec l'ancien régime,
+ ministres ou grands seigneurs, et qui pouvaient être contre lui
+ autant d'actes d'accusation. Quand tout fut en sûreté chez Dulau,
+ le libraire de confiance des émigrés, il revint à Paris, avec
+ l'espoir d'aller reprendre plus tard, en un temps plus calme, ce
+ qu'il laissait à Londres. Il mourut trop tôt; ses papiers ne sont
+ revenus que lorsque j'eus le bonheur de les retrouver chez le
+ successeur du libraire où il les avait mis en dépôt.
+
+ Dans le nombre est un drame, _l'Ami de la maison_, dont on a
+ beaucoup parlé et qui serait tout à fait d'à-propos pour faire
+ concurrence à ceux qui courent. On le jouerait donc s'il était
+ jouable. C'est une oeuvre de jeunesse, pleine de feu sous un amas
+ de cendres! Jamais Beaumarchais, qui avait le don de faire et de
+ refaire sans pourtant se refroidir, ne s'est moins nettement dégagé
+ de lui-même. La pièce n'est qu'un fourré inextricable, avec des
+ feux follets et des vers luisants. Au premier acte, le mari raconte
+ d'une haleine, en quatorze pages, ce qu'il appelle admirablement du
+ reste, «le roman de sa bonhomie.» Près de ce monologue, celui de
+ Figaro n'est qu'un monosyllabe.
+
+ Recevez, etc.
+
+ ÉDOUARD FOURNIER.
+
+
+
+
+II
+
+NOMENCLATURE DES PIÈCES COMPRISES DANS LES SEPT VOLUMES
+
+DE MANUSCRITS ACHETÉS A LONDRES.
+
+
+TOME Ier.--[_OE]uvres diverses._
+
+1º Plusieurs chansons; apologues, poésies, vers au chevalier de Conti et
+à d'autres personnages, etc...
+
+
+2º Chanson de table.
+
+En voici le premier couplet:
+
+ Versons, versons à grands flots
+ Le doux jus de la treille:
+ L'on ne trouve les bons mots
+ Qu'au fond d'une bouteille
+ Dans tout festin
+ C'est le bon vin,
+ Chers amis, qui fait dire
+ Le petit mot (_bis_) pour rire!
+
+3º Stances à diverses personnes.
+
+4º Vers à Mme du Deffant, à la duchesse de Choiseul, à Mme Necker,
+au roi de Prusse, etc....
+
+5º Fragments d'une épître.
+
+6º Bouquet à Mme X....., femme charmante qui porte le nom
+d'Antoinette et vient d'accoucher de deux enfants.
+
+7º _Les Délices de Plaisance_, vers.
+
+8º _La Naissance de Vénus_, strophes:
+
+ L'onde roule et s'enfuit;
+ C'est Vénus qui paraît, l'univers se colore!
+ L'éclat qui la suit
+ Plus brillant que l'aurore,
+ Dissipe la nuit.
+
+9º Poésies diverses.
+
+10º Cantique, avec musique.
+
+11º Un recueil de pièces de tous genres, relatives à Beaumarchais, sous
+ce titre général: _Poésies qui lui sont adressées_.
+
+12º Partie théâtrale, comprenant:
+
+A. _Colin et Colette_, scène en un acte, en prose, à quatre personnages:
+Thibaut, Colin, Mathurine et Colette;
+
+B. _Les Bottes de sept lieues_, parade en un acte, en prose, avec les
+cinq personnages traditionnels de la farce italienne: Gilles, Cassandre,
+Léandre, Arlequin et Isabelle (avec couplets et musique);
+
+C. _Les Députés de la Halle et du Gros-Caillou_, scène en prose de
+poissardes et de maîtres pêcheurs, avec quatre personnages: la mère
+Fanchette, la mère Chaplu, Cadet Heustache et Jérôme. Cette petite
+pièce, en langue vulgaire de la halle, a été composée avec musique et
+couplets.
+
+_Ces diverses parades ne sont pas toutes de Beaumarchais, non plus que
+celles indiquées plus loin au tome V. Quelques-unes sont bien de lui en
+effet, et même parfois écrites de sa main; d'autres au contraire sont
+attribuées à sa soeur Julie, qui était, après l'auteur du_ Barbier,
+_la plus lettrée de sa famille_[172].
+
+13º Une lettre en prose, relative à son théâtre, adressée «aux auteurs
+du Journal».
+
+14º Une lettre relative au _Mariage de Figaro_, adressée «aux auteur du
+Journal de Paris» et datée du 2 mars 1785.
+
+15º Une autre longue lettre, surchargée et raturée et des plus
+détaillées sur son théâtre, jusques et y compris _le Mariage de Figaro_.
+Cette lettre, retouchée et refondue, deviendra la préface de _la Folle
+journée_.
+
+16º Une petite note très-curieuse contenant des observations critiques
+relatives à diverses scènes du _Barbier_, opéra-comique[173].
+
+17º Une lettre «aux auteurs du Journal» relative à _la Mère coupable_,
+datée du 16 juin 1795, et signée simplement _Beaumarchais_, sans
+particule;
+
+Elle se termine ainsi: «Si vous n'aimez pas à pleurer, ah! cherchez un
+autre spectacle; nous n'avons rien à celui-ci que des larmes à vous
+offrir!»
+
+18º Lettre aux rédacteurs de la Chronique, relativement au _Mariage de
+Figaro_.
+
+
+TOME II.--_OEuvres diverses._
+
+1º Mémoire justificatif «au roy» relatif au _Mariage de Figaro_, avec
+signature.
+
+2º Pièces relatives à ses travaux dramatiques.
+
+3º Trois pièces imprimées:
+
+A. Avis sur les éditions des oeuvres de Voltaire, avec les caractères
+de Baskerville;
+
+B. Dialogue entre un père de famille et un vicaire de Paris, le jour
+qu'on lui a demandé sa fille en mariage;
+
+C. Pétition de Pierre-Augustin-Caron Beaumarchais, à la Convention
+nationale, relative au décret d'accusation rendu contre lui dans la
+séance du 28 novembre 1792.
+
+4º Une page sur _la Folle Journée_.
+
+5º Une page relative à diverses affaires.
+
+6º Pièce au sujet du procès avec Kornman.
+
+7º Pièce relative à l'opéra de _Tarare_.
+
+8º Plusieurs pièces, badinages, vers: «Mes réflexions sur l'amour
+propre, Mon rêve, etc...»
+
+9º Une note fort curieuse, de la main même de Beaumarchais et relative à
+l'un de ses duels, avec lettres diverses sur cette affaire.
+
+_Beaumarchais s'était chargé d'un achat de diamants pour un M. de Meslé.
+Le règlement de cette affaire donna lieu à un échange de lettres dont
+quelques-unes se trouvent dans les papiers achetés à Londres. Cette
+affaire faillit même avoir une issue assez tragique, qui tourna
+subitement au grotesque, ainsi que le fait voir la note suivante de
+Beaumarchais_:
+
+Octobre 1762.
+
+M. de Meslé m'ayant rencontré à la Comédie, me parla légèrement des
+lettres ci-jointes (suivent des lettres de M. de Meslé, de Beaumarchais
+et d'un prince de Belocelsky mêlé à l'affaire) et me dit que quelque
+jour il en aurait raison. Je l'entraînai sur-le-champ contre la
+fontaine, rue d'Enfer[174], et après bien des difficultés, je le forçai
+de dégaîner. Il m'objectait son épée de deuil, et moi je n'avais que ma
+petite épée d'or. Après lui avoir fait une éraflure à la poitrine, il me
+cria que j'abusais de mes avantages, et que s'il avait sa bonne épée, il
+ne reculerait pas ainsi. Il me donna parole pour onze du soir, à
+recommencer. J'y consentis, je fus souper chez la demoiselle aux
+diamants, où La Briche, introducteur des ambassadeurs, m'offrit de
+prendre mon épée et de me prêter pour ce soir-là, sa fameuse flamberge.
+Je fus à l'hôtel de Meslé, où le cher marquis, tapi dans ses draps, me
+fit dire qu'il avait la colique et qu'il me verrait le lendemain. Il
+vint en effet, me fit des excuses que je le forçai sur-le-champ de venir
+réitérer chez le prince de Belocelsky, notre ami commun, ce qu'il fit.
+En renvoyant l'épée de M. de La Briche, je lui écrivis la
+plaisanterie[175] suivante:
+
+ Je vous renvoie la Gondrille,
+ Et personne n'a gondrillé,
+ Parce que j'ai trouvé mon drille
+ Dans son lit tout recoquillé.
+ . . . . . . . . . . .
+ La Gondrille n'ayant ce soir
+ Rien fait que d'enfiler des perles,
+ Je vous la rends; jusqu'au revoir,
+ Adieu le plus gentil des merles.
+
+10º Les deux fameuses lettres[176] écrites les 15 et 16 août 1774, «en
+bateau sur le Danube» et «à Vienne», relatives à la fameuse histoire des
+brigands.
+
+11º Lettre au prince de Ligne, sur l'invention d'un instrument,
+l'aérocorde, par un nommé Fschirszcki (26 fevrier 1791).
+
+12º Lettre à M. Legrand-Delaleu, avocat (11 mars 1786), relative à son
+mémoire justificatif.
+
+13º Curieuse lettre de M. Bossu, curé de Saint-Paul, à Beaumarchais (11
+mars 1788). Il se plaint de ce que les ouvriers travaillent le dimanche,
+«jour dont l'observation est prescrite par la loi divine et par celle de
+l'Etat», à sa maison du boulevard. Beaumarchais lui répond une lettre
+non moins curieuse qui est jointe, ici, à la précédente[177].
+
+14º A M. Pérignon, prêtre (3 septembre 1789) relative à une demande
+d'argent[178].
+
+15º Lettre d'envoi, au roi de Suède, d'un exemplaire, sur grand papier,
+du _Mariage de Figaro_.
+
+16º Lettre relative à une vente d'exemplaires de l'édition de Voltaire.
+
+17º Épîtres diverses, en vers et en prose, soit de Beaumarchais, soit
+d'autres personnages lui écrivant ou lui répondant.
+
+
+TOME III.--_Relatif à la Diplomatie._
+
+1º _Le Sens commun_, longue pièce de cinquante grandes pages, adressée
+aux habitants de l'Amérique.
+
+2º Mémoire sur la situation de l'Espagne.
+
+3º Pièce relative au commerce avec l'Angleterre: «Projets pour commercer
+dans la nouvelle Angleterre.»
+
+4º Essai sur les manufactures d'Espagne.
+
+5º Mémoire relatif aux établissements de Madagascar.
+
+6º Note sur la monnaie courante des États-Unis d'Amérique.
+
+7º Note sur le commerce des Français avec les Américains.
+
+8º «Avis aux Américains, ou Mémoire pour les convaincre de la nécessité
+de se réduire à la guerre de poste et de se pourvoir de plusieurs bons
+ingénieurs.»
+
+9º Mémoire relatif à l'état actuel de l'Inde.
+
+10º Plusieurs petits mémoires relatifs à des «instructions secrètes sur
+le ministère d'Espagne, au sujet de l'affaire de la concession de la
+Louisiane.»
+
+11º «Essai sur le projet de population, défrichement et agriculture de
+la Sierra Morena, demandé par M. de Grimaldy.» (Deux copies.)
+
+
+TOME IV.--_Pièces de théâtre._
+
+1º Un très-curieux manuscrit de: «_Le Barbier de Séville, ou la
+Précaution inutile_», daté de 1773, avec ratures, surcharges et
+annotations diverses relatives à sa mise en scène, et la plupart de la
+main même de Beaumarchais.
+
+2º _L'Ami de la maison_, drame en trois actes, dédié «à Bazilide».--Sans
+date.
+
+
+TOME V.--_Pièces de théâtre._
+
+1º _Léandre, marchand d'agnus, médecin et bouquetière_, parade en six
+scènes, avec chants et symphonie. (De la main même de Beaumarchais.)
+
+2º _Jean Bête à la foire_, parade en dix scènes avec chant[179].
+
+Personnages: _Jean Bête; Jean Broche le père; Jean Broche la mère;
+Mme Oignon,_ gargotière; _Mme Tiremonde_, sagefemme; _Mlle
+Tripette_, maîtresse de Jean Bête; _Troufignon,_ apothicaire.
+
+3º _Les Députés de village_, opéra-comique en trois actes, avec
+ariettes. (Il n'est pas possible de dire si cette pièce est de
+Beaumarchais.)
+
+4º _Laurette_, comédie en trois actes, en prose, tirée des _Contes
+nouveaux_ de M. de Marmontel, par M. P. de B., ancien officier, ex-aide
+de camp.
+
+On lit la note suivante sur la première page:
+
+«Reçue au Théâtre Italien le 20 mai 1778, jouée le 15 juillet et retirée
+le 16 du même mois.»
+
+5º _La Nouvelle Direction_, comédie en vers en un acte, mêlée de chants
+et de danses, par l'auteur de _Laurette_.
+
+6º _La Fête militaire_, divertissement suisse en quatre scènes, et les
+apprêts de la fête; ambigu-comique en seize scènes, avec chant. (Sans
+indication de nom d'auteur.)
+
+7º _Zoraïr_, tragédie en cinq actes, par Mercurin fils, de Saint-Remy,
+en Provence.
+
+«Envoyée à M. de Beaumarchais, le 14 avril 1786, pour donner son avis.»
+
+On lit en _Post-Scriptum_, dans la lettre d'envoi:
+
+«Ne me jugez pas sans me lire; c'est là notre malheur, à nous
+provinciaux. Je ne suis pas encore dans ma vingt-quatrième année, mais
+j'ai beaucoup de sensibilité, et j'ai beaucoup voyagé.»
+
+
+TOME VI.--_Affaires d'Éon._
+
+1º Plusieurs pièces manuscrites et imprimées de «la chevalière d'Éon».
+
+2º Une pièce satirique adressée: «au très-haut, très-puissant seigneur,
+monseigneur CARON OU CARILLON, dit BEAUMARCHAIS... Seigneur utile des
+forêts d'agiot, d'escompte, de change, rechange et autres rotures... par
+Charlotte-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Timothée d'ÉON de BEAUMONT,
+connue jusqu'à ce jour sous le nom de chevalier d'Éon, ci-devant docteur
+consulté, censeur écouté, auteur cité, dragon redouté, capitaine
+célébré, négociateur éprouvé, plénipotentiaire accrédité, ministre
+respecté, aujourd'hui pauvre fille majeure, n'ayant pour toute fortune
+que les louis qu'elle porte sur elle et dans son coeur. (Suit la
+pièce.--Elle a été imprimée à Londres.)
+
+3º Deux pièces en latin, français et anglais relatives à la même
+affaire. La première commence ainsi:
+
+«Le sexe du célèbre chevalier d'Éon est enfin révélé. C'est au genre
+féminin qu'il a l'honneur d'appartenir...»
+
+4º Vers de Beaumarchais sur la chevalière d'Éon:
+
+ . . . . . . . . . . . . . . .
+ Elle agit en bravache et parle en harengère,
+ La vérité jamais n'eut un semblable ton.
+ . . . . . . . . . . . . . . .
+
+5º Un petit poëme en vers:
+
+_La belle Circassienne, ou Salomon et Saphyra_, poëme dramatique en huit
+chants, imité de l'anglais du grave docteur Cronall.
+
+Interlocuteurs: _Lui, Elle, Choeur de Vierges_.
+
+On lit au bas de ce manuscrit, et d'une autre écriture que celle du
+manuscrit même: «par M. de Saint-Maur.»
+
+6º Copie de ma lettre à Mlle d'Éon, en date du: «3 août 1776.»
+
+Immense lettre, qui est plutôt un mémoire, plusieurs fois longuement
+annotée dans la marge des pages. On lit sur le premier feuillet:
+
+«J'ai écrit deux lettres avant celle-ci à Mlle d'Éon, que je n'ai pas
+jugé à propos de lui envoyer, réprimant autant qu'il a été en moi ma
+sensibilité aux outrages que j'avais reçus parce qu'elle était _Elle_ et
+non pas _Lui_[180].
+
+7º Une autre lettre du même à la même, en date du 7 août suivant.
+
+8º Une réponse de la «chevalière d'Éon».
+
+9º Lettre de Beaumarchais répondant à la précédente. Il y est longuement
+question du fameux chevalier de Morande.
+
+
+TOME VII.--_OEuvres théâtrales._
+
+Un manuscrit de _la Mère coupable_, drame en cinq actes.
+
+
+
+
+III
+
+L'AMI DE LA MAISON
+
+DRAME INÉDIT EN TROIS ACTES
+
+NOTICE
+
+
+I
+
+UN DRAME INÉDIT DE BEAUMARCHAIS.
+
+_Nous ne donnons pas le drame_ l'Ami de la maison _comme un bon drame,
+tant s'en faut! En le trouvant dans les papiers inédits de Beaumarchais,
+nous avions, au premier abord, estimé notre découverte à l'égal d'une
+bonne fortune, et nous nous disposions à offrir au public une primeur
+littéraire de haut goût et de véritable valeur; mais, hélas! la lecture
+de_ l'Ami de la maison _nous a bien vite désabusé, et à un tel point que
+nous nous sommes demandé tout d'abord si ce drame, si lourdement
+larmoyant, était bien authentiquement de Beaumarchais lui-même._
+
+_Au Théâtre-Français les avis sont partagés sur ce point: le savant
+administrateur de la Comédie, M. Édouard Thierry, nous a semblé douter,
+sans se prononcer cependant plutôt dans un sens que dans l'autre; les
+volumes manuscrits achetés à Londres contiennent, comme on l'a vu
+ci-dessus, beaucoup de papiers de toutes provenances, et surtout
+quelques oeuvres théâtrales qui ne sont pas de Beaumarchais._ L'Ami de
+la maison _fait-il partie de ces dernières? C'est là une question
+délicate et assez difficile à résoudre. L'excellent archiviste, M. Léon
+Guillard, pencherait plutôt pour l'affirmative pure et simple; il a même
+fait, pour_ l'Ami de la maison, _un travail préparatoire d'appropriation
+à la scène, que la Comédie jouera peut-être quelque jour, comme
+curiosité dramatique et en se bornant, sur son affiche, à «attribuer» le
+drame à Beaumarchais._
+
+_Quant à nous, nous voulons admettre, sinon croire et affirmer
+absolument, que_ l'Ami de la maison _est bien de Beaumarchais lui-même.
+Le manuscrit n'est pas de sa main, cela est vrai; mais les deux notes
+qu'il contient, et dont l'une est assez longue, ont été évidemment
+écrites par lui. Nous avons rapproché de ces deux notes un autographe de
+Beaumarchais, et sur ce point il ne saurait y avoir doute pour nous. Or,
+ces notes ne sont pas indifférentes, la première surtout, où l'auteur
+s'adresse directement au public pour lui parler de lui-même et de sa
+situation présente. L'auteur s'y montre modeste, qualité qui lui était
+peu habituelle, mais qui doit ici servir à mieux préciser l'époque où
+son drame aurait été composé. Nous l'appellerons volontiers une oeuvre
+de jeunesse, et nous supposerons qu'elle remonte au temps des_ Deux
+Amis. _C'est du Beaumarchais lourd et diffus, encore en quête de sa
+voie, et qui fait du théâtre comme il fait de tout, et parce qu'il était
+dans sa nature de se mêler de tout et de vouloir faire de tout. Si_
+l'Ami de la maison _est bien de Beaumarchais, c'est un drame tout à fait
+à l'état d'ébauche, et des plus mal présentés comme des plus mal venus._
+
+_Cependant le sujet en est essentiellement dramatique, mais l'auteur a
+faibli dans ses détails et dans ses développements. Le personnage
+principal de la pièce, qui sait, dès le lever du rideau, qu'il est
+trompé à la fois par sa femme et par son ami, ne se rencontre avec eux
+que tout à fait à la fin du drame, dans une scène trop courte et sans
+conclusion satisfaisante. Le dénoûment de l'oeuvre est nul; le
+châtiment de la femme--s'il lui en est réservé un--n'est pas indiqué;
+celui de l'amant ne consiste que dans son éloignement; et comme il
+semble déjà fatigué de sa maîtresse, il est peu probable que son absence
+ne sera pas précisément le contraire d'un châtiment. Sur les cinq
+personnages de la pièce, un, M. de Montmécourt, est parfaitement
+inutile, je dirai plus, il est complétement nuisible à la marche rapide
+de l'action. Un semblable sujet demande à être exposé avec autant de
+dextérité que de précision; il ne faut ici ni conversations oiseuses, ni
+incidents sans valeur et éloignés du fond même du drame. L'action ne
+saurait être impunément embarrassée; elle ne doit pas languir un seul
+instant pour être supportable. Or dans_ l'Ami de la maison _on trouve
+plusieurs tirades d'une longueur tellement démesurée que l'auteur
+lui-même a cru devoir, dans la note dont j'ai parlé plus haut, s'en
+excuser publiquement. A la rigueur, cela peut se comprendre dans le
+drame écrit; mais, au théâtre, personne n'admettra l'excuse, et je ne
+suppose pas qu'il était entré dans l'esprit de Beaumarchais,--si le
+drame est bien de lui--de faire réciter par l'acteur son excuse, avant
+ou après sa tirade. Donc, drame diffus, encombré de scènes parasites,
+augmenté d'un personnage inutile et malhabilement charpenté; erreur de
+l'auteur, qui fait passer sous nos yeux une action terrible, où un mari
+outragé, et qui doit désirer ardemment et avant toutes choses une
+explication qui satisfasse à la fois son honneur et son repos, passe son
+temps en conversations insipides et en déclamations déraisonnables, au
+lieu d'aller tout de suite droit à ceux qui lui ont ravi son bonheur,
+pour obtenir d'eux et à tout prix cette indispensable explication._
+
+_Toutefois, il nous a semblé curieux de donner au public, sinon la
+reproduction textuelle de ce drame malhabile, au moins son analyse
+détaillée. La pièce, telle qu'elle existe aux archives de la Comédie,
+serait d'une lecture tellement fastidieuse que je doute qu'elle eût
+chance d'être poursuivie jusqu'au bout. Le lecteur en aura une idée
+très-suffisante avec le résumé, scène par scène, que nous plaçons
+ci-après sous ses yeux. D'ailleurs, le Théâtre-Français se réservant de
+mettre peut-être un jour à la scène, après de nombreux remaniements, ce
+drame inconnu et inédit, il vaut mieux, dans l'intérêt d'une
+représentation douteuse mais possible, que ses développements ne soient
+pas déflorés à l'avance par sa publication complète._
+
+
+II
+
+L'AMI DE LA MAISON ET LE SUPPLICE D'UNE FEMME.
+
+_Mais, outre l'intérêt qui doit s'attacher à une oeuvre inédite de
+Beaumarchais ou pouvant lui être attribuée, le drame_ l'Ami de la maison
+_nous offre encore un autre genre d'attrait et de curiosité qui a en
+même temps le vif et piquant mérite de l'actualité. On retrouve dans une
+pièce jouée tout récemment et avec éclat au Théâtre-Français,_ le
+Supplice d'une femme[181], _non-seulement le sujet même de_ l'Ami de la
+maison, _mais encore certaines scènes absolument analogues à d'autres
+scènes du premier drame, et surtout--à un près dont l'inutilité est
+flagrante--le même nombre de personnages, du même sexe du même âge et du
+même caractère, remplissant identiquement les mêmes rôles._
+
+_Nous devons dire tout d'abord--et c'est ce qui augmente encore la
+singulière étrangeté de la rencontre--qu'on ne saurait en cette
+circonstance crier au plagiat, ni accuser, soit M. de Girardin, l'auteur
+du drame moderne, soit M. Dumas, fils, son intelligent élagueur et
+arrangeur, puisque_ le Supplice d'une femme _à été représenté au
+Théâtre-Français fort peu de temps après l'achat des manuscrits trouvés
+en Angleterre, et qu'à Londres, les papiers de Beaumarchais étaient,
+ainsi qu'on l'a vu plus haut, aussi complétement ignorés que possible.
+Donc, en composant son drame, M. de Girardin ne connaissait pas_ l'Ami
+de la maison, _et l'étonnante ressemblance que je signale entre les deux
+pièces est absolument l'effet du hasard[182]._
+
+_Ceci bien posé et admis, il est d'autant plus curieux et intéressant
+d'établir entre_ l'Ami de la maison _et_ le Supplice d'une femme _les
+points principaux de leur bizarre analogie._
+
+1º L'AMI DE LA MAISON, _drame en trois actes_.
+
+_Six personnages: M. de Saint-Pré (Dumont, du_ Supplice d'une femme);
+_Madame de Saint-Pré (Madame Dumont); M. de Valchaumé (Alvarez);
+Mademoiselle de Saint-Pré (Jeanne); Madame de Mainville (Madame Larcey);
+M. de Montmécourt, personnage épisodique et inutile, et le seul qui ne
+se retrouve pas dans le drame de MM. de Girardin et Dumas fils._
+
+_Dans_ l'Ami de la maison, _un homme, M. de Saint-Pré, a recueilli, logé
+et hébergé chez lui, par charité, sympathie et affection, un autre
+homme, M. de Valchaumé, qui, abusant de la confiance de son hôte,
+parvient à séduire sa propre femme. Le mari sait bientôt la fatale
+vérité; la femme apprend par une amie, Madame de Mainville, que cette
+vérité est connue et presque publique. Cette amie lui conseille
+d'éloigner au plus vite son amant. Discussion entre la maîtresse et
+l'amant; celui-ci veut fuir seul, mais celle-là veut fuir avec lui; tous
+deux sont indécis sur le parti à prendre; survient le mari, il provoque
+l'amant, qui refuse de se battre et qui, tout à coup, tombant aux pieds
+de l'homme qu'il a outragé, obtient à la fois--du moins tout donne lieu
+de le penser--l'oubli pour lui et le pardon pour sa maîtresse; la
+brusque fin de la pièce, sans conclusion aucune, laissant le champ libre
+à toutes les suppositions._
+
+
+2º LE SUPPLICE D'UNE FEMME, _drame en trois actes_.
+
+_Un homme, Dumont, a pour associé un autre homme, Alvarez, devenu son
+ami et son commensal, et qui, abusant de la confiance de son hôte,
+parvient à séduire sa propre femme. Cet homme ignore la fatale vérité;
+sa femme apprend par une amie, Madame Larcey, que cette vérité est
+connue et presque publique. Cette amie lui conseille ou de marier son
+amant ou de l'éloigner au plus vite. Discussion entre la maîtresse et
+l'amant; ce dernier veut enlever sa maîtresse, qui, dans l'horreur de sa
+faute et aussi de son amant, livre elle-même le secret terrible à son
+mari. Celui-ci ne veut ni duel ni scandale; il chasse son déloyal
+associé en se ruinant par une liquidation précipitée, et il éloigne sa
+femme pour un temps indéterminé._
+
+ * * * * *
+
+_Donc le fond des deux pièces est tout à fait le même; la différence
+existe seulement dans les développements et les détails._
+
+_J'ai sous les yeux deux éditions du_ Supplice d'une femme, _l'une
+conforme à la représentation[183] et qui est la pièce retouchée,
+travaillée à nouveau, en un mot refaite et rendue possible par M. Dumas
+fils; l'autre qui est la pièce elle-même dans son état primitif[184] et
+avant le travail opéré à son endroit par l'habile auteur du_ Demi-Monde.
+_Eh bien! je ne crains pas de le déclarer, la première version[185] de
+la pièce de M. de Girardin, telle qu'elle a été publiée, est pour le
+moins aussi mauvaise et aussi impossible à la scène que le drame touffu_
+l'Ami de la maison, _qui deviendrait peut-être une bonne pièce à son
+tour s'il était livré également, en vue de la représentation, à la
+dextérité d'un aussi habile arrangeur. Donc les deux pièces ont encore
+une ressemblance de plus, puisqu'on y trouve à égale dose la même
+inexpérience et les mêmes abus de discours parasites, de déclamations
+oiseuses et de scènes inutiles._
+
+_Rapprochons maintenant les personnages_:
+
+_Dans_ l'Ami de la maison, _M. de Saint-Pré est certes un homme de bien,
+mais d'une confiance peut-être un peu aveugle, et qui abuse du droit
+qu'un honnête homme a de se plaindre, au lieu de chercher tout d'abord
+sinon le remède de son mal, au moins son explication et au besoin sa
+vengeance._
+
+_Dans_ le Supplice d'une femme _(édition Girardin)[186], Dumont est, au
+fond, un homme d'un caractère absolument semblable et qui n'eût pas été
+plus possible à la scène que ne le serait M. de Saint-Pré, si M. Dumas
+fils n'était heureusement intervenu._
+
+_Madame de Saint-Pré hésite entre son devoir et son amant; elle paraît
+cependant plus portée à se garder à son séducteur, puisqu'elle veut, à
+un certain moment, se faire enlever par lui; ses remords, fort
+déclamatoires, n'ont l'air que médiocrement solides._
+
+_Le rôle et le caractère de Madame Dumont sont tout différents, mais ils
+diffèrent précisément sur les mêmes points et les mêmes incidents. Elle
+aussi elle hésite entre son devoir et son amant, mais c'est par haine
+pour celui qui l'a séduite; c'est lui qui propose la fuite qu'elle
+repousse avec horreur; mais cependant ce sont bien les deux mêmes
+femmes, coupables toutes deux, toutes deux prises de remords et revenant
+à leurs maris, non pas d'elles-mêmes mais par le même motif et la même
+conclusion, la découverte de leur faute et l'expulsion de leur amant._
+
+_Valchaumé de_ l'Ami de la Maison _n'est pas plus intéressant ni
+sympathique qu'Alvarez du_ Supplice d'une femme; _ils n'ont ni l'un ni
+l'autre le mérite du repentir; ils cèdent à la force, ils ne rendent
+point de leur plein mouvement et de leur volonté au mari qu'ils ont
+trompé la femme qu'ils ont séduite: ils sont violents tous deux, et ils
+deviennent même parfois ridicules_[187].
+
+_Madame Larcey, la coquette du_ Supplice d'une femme, _et Madame de
+Mainville, sont toutes deux femmes du monde, brillantes et légères.
+Seulement la coquette du drame de Beaumarchais est à peine indiquée,
+tandis que Madame Larcey est plus vivement et plus nettement
+caractérisée, surtout dans la pièce primitive, où son rôle a même des
+développements inutiles. Remarquons aussi que ces deux femmes jouent
+absolument le même rôle révélateur, qu'elles servent à tendre, dès le
+commencement du drame, la suite et l'intérêt de l'intrigue, et ce dans
+une scène qui, à part les détails, est absolument identique._
+
+_Nous retrouvons aussi dans les deux drames une petite fille innocente,
+sautillante et gracieuse; seulement, dans la pièce moderne, elle a un
+rôle intéressant, touchant, indispensable même à la marche de la pièce,
+dont elle est le personnage le plus attendrissant et le plus
+sympathique._
+
+_Dans_ l'Ami de la maison _la petite fille n'est qu'un personnage
+incidemment amené, à peine ébauché pour ainsi dire, mais suffisamment
+cependant pour que nous trouvions, ici encore, un nouveau point de
+rapprochement: les deux enfants ont une prédilection marquée pour
+l'amant de leur mère, qui a pour eux la même affectueuse familiarité._
+
+_Nous allons encore trouver de nouvelles et curieuses comparaisons a
+établir entre quelques scènes des deux drames._
+
+_Dans_ l'Ami de la Maison _M. de Saint-Pré sait, dès le commencement de
+la pièce, que sa femme et son ami le trompent; il le sait même depuis
+longtemps, et il garde le silence sur son injure, circonstance qui fait
+de lui un héros assez pusillanime et moins intéressant, certes, que
+Dumont du_ Supplice d'une Femme, _qui, en apprenant le coup porté à son
+honneur, cherche aussitôt et sans désemparer--je parle cette fois de la
+pièce remaniée--le moyen le plus convenable pour le rétablir et le
+sauvegarder, au moins publiquement._
+
+_Toute la scène où Madame Larcey vient raconter à Madame Dumont les
+soupçons auxquels sa conduite donne lieu est absolument en même
+situation dans_ l'Ami de la maison. _Lisez dans la pièce même de M. de
+Girardin (Édition avant Dumas fils) la scène Ve du IIe acte entre
+les deux femmes, et rapprochez-la de la scène IIe du Ier acte du
+drame de Beaumarchais. Comparez aussi, dans les deux pièces, les deux
+scènes d'explication entre les amants, vous y retrouverez la même
+aigreur, la même vivacité d'expression et surtout la situation
+parfaitement identique de cette femme séduite et de son séducteur se
+débattant comme ils peuvent contre la force des choses qui fatalement
+les accable, se mettant en fureur, maudissant le sort, se révoltant l'un
+contre l'autre, non pas tout à fait poussés par le même genre de
+sentiment et d'émotion, mais agissant de concert sous la pression de la
+même nécessité et arrivant à un égal résultat._
+
+_Enfin, rapprochez encore la scène d'explication entre le mari et
+l'amant, toutes deux au IIIe acte, dont les deux pièces, toutes deux
+si parfaitement en situation semblable[188]. La même provocation de
+l'amant par le mari se retrouve dans cette même scène, différemment
+présentée, il est vrai, mais produisant le même effet et aboutissant de
+la même façon._
+
+_Et maintenant, admettons pour un instant--si_ l'Ami de la maison _est
+destiné à être joué,--admettons, dis-je, qu'un homme habile et
+expérimenté, comme l'auteur du_ Fils naturel, _consente à exécuter sur
+le drame de Beaumarchais un travail aussi sérieux et aussi heureux
+surtout[189] que celui dont il a bien voulu se charger pour
+l'élucubration impossible de M. de Girardin, n'aurons-nous pas aussi un
+drame parfait, logique, solide et poignant, au moins autant que les
+trois actes émouvants du drame remanié_ le Supplice d'une femme? _Mais,
+en attendant la soirée possible qui verrait la mise à la scène de cette
+pièce singulière si étrangement exhumée, les points de ressemblance que
+j'ai signalés, les rapprochements si complétement identiques que j'ai
+indiqués, l'ensemble, en un mot, de ces trois actes anciens retrouvés,
+renouvelés, imaginés une fois encore aujourd'hui par un écrivain qui ne
+les connaissait pas, qui ne pouvait pas les connaître, serviront au
+moins--en dehors de la curiosité légitime qui doit s'attacher à une
+oeuvre inédite de Beaumarchais--à prouver une fois de plus au lecteur
+qu'en fait d'oeuvres théâtrales ou autres, il n'y a vraiment plus,
+quoi qu'on puisse dire, beaucoup de nouveau sous le soleil._
+
+GEORGES D'HEYLLI.
+
+Octobre 1869.
+
+
+
+
+L'AMI DE LA MAISON
+
+DRAME INÉDIT EN TROIS ACTES.
+
+ _Quoi que tu fasses, quoi que tu dises,
+ ne crains que d'être injuste._
+
+A BAZILIDE.
+
+PERSONNAGES:
+
+ M. DE VALCHAUMÉ.
+ M. DE SAINT-PRÉ.
+ MADAME DE SAINT-PRÉ (Bazilide), sa femme.
+ MADAME DE MAINVILLE.
+ M. DE MONTMÉCOURT.
+ ADÈLE, fille de M. et Madame de Saint-Pré.
+ JULIE, femme de chambre.
+ CHAMPAGNE, valet de M. de Saint-Pré.
+ UN PORTIER.
+
+
+AVERTISSEMENT.
+
+_La trois actes du drame_ L'AMI DE LA MAISON _se passent au même lieu,
+dans la même journée et dans les mêmes pièces. Le rideau, ou mieux les
+rideaux, pourraient, à la rigueur, ne pas être baissés. En effet,
+l'auteur a eu la singulière idée de partager le théâtre en trois
+compartiments: un salon, un cabinet de toilette et un cabinet de
+travail, dans lesquels se jouent successivement, et parfois en même
+temps, les scènes diverses de la pièce. La toile est également, dans son
+imagination et dans son plan, divisée en trois morceaux ou plutôt en
+trois toiles qui se baissent ou se lèvent, à tour de rôle, sur les
+événements qui surviennent pendant un même acte, dans les trois pièces
+de l'habitation._
+
+
+ACTE PREMIER.--_Dans le cabinet de travail._
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+DE SAINT-PRÉ, _seul_.
+
+Il est en proie à une vive agitation; il écrit une lettre; il se promène
+ensuite dans son cabinet, parlant tout haut, s'interrompant à tous
+moments pour pousser de violents et douloureux soupirs; il souffre de
+l'outrage qu'il subit, et de la part de qui? De sa femme.... Il se
+plaint amèrement; il pleure...
+
+
+SCÈNE II.
+
+LE MÊME, MADAME DE MAINVILLE.
+
+Madame de Mainville est une femme mondaine, mais qui a bon coeur et
+dont la conduite, quoique peut-être un peu légère, du moins en
+apparence, est au moins restée honnête.
+
+Elle trouve de Saint-Pré tout défait, accablé, le visage sombre et
+altéré. Elle s'en étonne.
+
+_De Saint-Pré[190]._--«Ce n'est rien; j'ai reçu votre lettre, madame.
+Voici les cinquante louis que vous m'avez fait demander.
+
+_Madame de Mainville._--«Merci; cette somme est tout ce qu'il me faut
+pour les frais d'un voyage qui sera court. Je vais vous donner un reçu.
+
+De Saint-Pré refuse; il a toute confiance.
+
+_De Saint-Pré._--«Quand partez-vous?
+
+_Madame de Mainville._--«Jeudi soir. Mais vous, monsieur, vous
+m'inquiétez; depuis environ un mois, vous n'êtes plus le même; votre
+santé est moins bonne; vous changez à vue d'oeil. Qu'avez-vous? Ne
+devriez-vous pas être le plus heureux des hommes?»
+
+De Saint-Pré répond par un monologue--on ne saurait appeler autrement sa
+tirade, qui, au manuscrit, n'a pas moins de quatorze pages in-4º à vingt
+lignes par page--dans lequel il expose le tableau de sa situation. Il a
+fait ce qu'il a pu pour le bonheur des siens et pour que la concorde
+régnât dans son ménage; il a voulu procurer à sa famille de douces et
+intelligentes distractions: dîners, bals, concerts, fêtes..... Sa femme
+chantait, sans voix, mais avec talent; il lui a offert toutes les
+occasions bonnes pour la faire briller; il s'étend longuement sur les
+joies, sur les bonheurs qu'il ménageait à tout le monde autour de lui et
+dont il jouissait si amplement lui-même; il détaille minutieusement
+tous les plaisirs qu'on trouvait chez lui, tous les jeux divers auxquels
+on se livrait, en un mot tous les efforts qu'il avait faits pour chasser
+de son logis l'uniformité de la vie et l'ennui. Il parle dans un style
+très-pittoresquement imagé des promenades qu'il faisait faire à sa
+nombreuse famille dans les environs de Paris, aux bois de Boulogne, de
+Vincennes, etc..... promenades interrompues ou suivies par des repas sur
+l'herbe et sous les arbres. Puis vient une non moins longue tirade
+philosophique sur le bonheur dont il a joui et sur les déceptions qui
+lui ont succédé; il compare sa position présente au temps si doux qu'il
+a d'abord passé dans son ménage, jusqu'alors heureux, et il se désole
+sur l'ingratitude des siens, qui aujourd'hui, après avoir profité, usé
+et même abusé de ses bienfaits, le trahissent et l'abandonnent: «O roman
+de ma bonhomie! s'écrie-t-il, quand ils n'ont plus eu besoin de moi, ils
+m'ont dédaigné, les ingrats!..... De mes deux beaux-frères, l'un est un
+fat, qui hésite à me reconnaître; ma soeur m'insulte et m'outrage,
+elle me calomnie; et ma fem... (_Il se cache le visage dans ses mains._)
+Ah! que dois-je donc attendre de mes enfants?...»
+
+_Madame de Mainville_, cherchant à le consoler.--«Comment pouvez-vous
+vous affecter d'une ingratitude qu'on rencontre si souvent? Oubliez-les,
+comme ils ont oublié vos bienfaits; cherchez d'autres amis chez les
+étrangers.
+
+_De Saint-Pré._--«Je n'ai pas la faiblesse de juger le mal universel
+d'après le coup qui me frappe. Mais tout le monde m'a trompé, j'ai été
+certainement plus malheureux que beaucoup d'autres! L'un m'a emporté une
+grosse somme; l'autre a trahi mes secrets; celui-ci m'a renié, celui-là
+m'a insulté; enfin, je me suis attaché par les liens de la plus sincère
+affection à un homme dont on m'avait vanté les mérites et qui semblait
+me payer de retour. Cet homme, je l'ai reçu chez moi, je lui ai donné à
+mon foyer la même place que je lui donnais dans mon coeur; il loge
+dans ma maison, ma bourse lui est ouverte, mes secrets sont devenus les
+siens; en un mot j'avais cru trouver en lui un ami... Hélas! cet homme
+n'est qu'un vil misérable et un hypocrite[191].» (_De Saint-Pré sort._)
+
+
+SCÈNE III.
+
+MADAME DE SAINT-PRÉ, MADAME DE MAINVILLE.
+
+_Madame de Saint-Pré._--«Vous allez partir?
+
+_Madame de Mainville._--«Pour peu de temps.
+
+_Madame de Saint-Pré._--«Nous ramènerez-vous votre mari?
+
+_Madame de Mainville._--«J'espère qu'il se porte mieux que le vôtre. M.
+de Saint-Pré m'a affligée tout à l'heure par l'excès de son chagrin et
+de son découragement.
+
+_Madame de Saint-Pré._--«Il a une maladie à laquelle je ne comprends
+rien. J'ai fait ce que j'ai pu pour porter remède à son mal, mais
+vainement... Je souffre de son état plus que je ne saurais le dire.
+
+_Madame de Mainville._--«Je crois devoir vous avertir que je l'ai trouvé
+très-animé, très-irrité même; je redoute de le voir se porter à de
+regrettables extrémités... Il m'a semblé que dans sa colère il faisait
+allusion à quelqu'un...
+
+_Madame de Saint-Pré._--«Et ce quelqu'un est?
+
+_Madame de Mainville._--«M. de Valchaumé.
+
+_Madame de Saint-Pré._--«Voilà vraiment le comble des extravagances
+auxquelles le porte sa maladie! ah! avec quelle patience j'endure ses
+soupçons et ses injustes préventions! M. de Valchaumé est son ami, son
+ami le meilleur; c'est un honnête homme et un homme de devoir.
+
+_Madame de Mainville._--«J'en suis persuadée. Mais enfin ne devez-vous
+pas un sacrifice à votre mari, si étrange que paraisse être sa conduite?
+Le véritable remède à son mal n'est-il pas plus facile à trouver que
+vous ne le pensez, et ne l'avez-vous pas tout à fait sous la main?
+Éloignez pendant quelque temps M. de Valchaumé de chez-vous; M. de
+Saint-Pré reviendra peut-être alors à des sentiments plus faciles et
+plus doux. Je m'offre à donner moi-même à Valchaumé, si vous y
+consentez, le conseil de partir sur-le-champ.
+
+_Madame de Saint-Pré._--«Souffrir ce que vous me proposez, ce serait
+m'accuser moi-même publiquement! Ce serait avouer hautement ma
+culpabilité! je serais plus que compromise; on ne manquerait pas de dire
+qu'enfin le mari a ouvert les yeux et que dans sa juste colère il a
+chassé... mon amant!...» (_Elles se quittent._)
+
+
+SCÈNE IV.
+
+Restée seule, Mme de Saint-Pré, qui en effet est la maîtresse de
+Valchaumé, se reproche sa conduite dans un monologue où elle s'injurie
+elle-même avec beaucoup de vivacité. Elle s'accuse, elle parle de ses
+remords, de son chagrin, de son amour pour Valchaumé, amour qui
+l'embrase, la dévore, la domine, et qui est plus fort que toutes ses
+bonnes résolutions.
+
+
+SCÈNE V.
+
+Entre Adèle, fille de Mme de Saint-Pré; elle a treize ans. Toute
+gaie, vive, aimable, elle vient doucement à sa mère: «Qu'as-tu, chère
+mère? lui dit-elle, tu as pleuré? papa s'est-il donc encore faché?...»
+(_Madame de Saint-Pré sort._)
+
+
+SCÈNE VI.
+
+ADÈLE, M. DE VALCHAUMÉ.
+
+_Adèle_, courant à lui.--«Ah! que je suis aise de vous voir, mon ami!
+j'ai trouvé maman ici tout en pleurs; elle est bien triste! vos
+consolations lui feront du bien.» (_Elle sort._)
+
+
+SCÈNE VII.
+
+VALCHAUMÉ, MADAME DE SAINT-PRÉ.
+
+C'est une scène vive et scabreuse, et notée dans le manuscrit en vue
+d'effets de scène assez singuliers. Les deux amants parlent d'abord du
+sentiment qui les unit. Mme de Saint-Pré entre même dans des détails
+pleins d'expansion sur ce mutuel amour: «Que ne puis-je, s'écrie-t-elle,
+faire éclater le mien à tous les yeux! Quand me sera-t-il permis de n'en
+rien cacher? Que je t'aime!...» La déclaration est même des plus
+excessives et se termine par un torrent de larmes.
+
+De son côté, Valchaumé n'est pas moins ardent, il est même encore plus
+démonstratif: tombant aux pieds de Mme de Saint-Pré, il met sa tête
+dans ses mains appuyées sur les genoux de sa maîtresse. Elle lui dit
+alors vaguement quelques mots sur les soupçons de son mari.
+
+_Valchaumé._--«Parle! sait-il quelque chose?»
+
+Mais elle ne répond que par ses sanglots. La scène devient de plus en
+plus brûlante et aussi plus qu'invraisemblable. Mme de Saint-Pré
+pleure; Valchaumé, tout en cherchant à la consoler, semble inquiet et ne
+cache pas ses appréhensions. Mais Mme de Saint-Pré, dont l'amour est
+plus violent, s'exalte, s'emporte, et propose à son amant de l'enlever
+et de la conduire en Hollande. Valchaumé, par prudence et peut-être
+aussi par crainte, ne veut point s'engager sans réfléchir, et il ne
+répond rien à l'ouverture imprévue de sa maîtresse. (_Madame de
+Saint-Pré sort._)
+
+
+SCÈNE VIII.
+
+Resté seul, Valchaumé se fait à son tour de sanglants reproches; il
+parle de sa conduite infâme et de ses remords. Le rideau tombe sur son
+monologue.
+
+
+ACTE II.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.--_Dans le cabinet de De Saint-Pré._
+
+M. de Saint-Pré est seul; il écrit en poussant des soupirs; il prononce
+des phrases sans suite, entrecoupées de sanglots; le chiffre de quatre
+cent mille livres revient souvent dans son discours. Il parle de quitter
+à jamais sa femme; il prend des sacs dans son secrétaire; sur l'un il
+attache l'étiquette suivante: _Pour ma femme_. «Elle trouvera, dit-il,
+dans ces dispositions d'une mort qu'elle me donne, le dernier témoignage
+de mes sentiments.» Il prend ensuite dans un tiroir une paire de
+pistolets. A ce moment on annonce M. de Montmécourt.
+
+
+SCÈNE II.
+
+M. DE SAINT-PRÉ, M. DE MONTMÉCOURT.
+
+Nouvelles doléances de M. de Saint-Pré; il aime de Montmécourt, il a
+confiance en lui, il veut lui ouvrir son coeur. Il lui raconte ses
+tourments: «Ma femme, dit-il, est une malheureuse; Valchaumé est un
+misérable. Je suis leur juge; je ne veux pas des tribunaux, ressource
+des lâches!» Il lui demande ensuite un service; il le prie de recevoir
+toute sa fortune et de la conserver dans son secrétaire. Il exige de
+lui, sur ces choses, le plus complet silence.
+
+M. de Montmécourt demande à réfléchir; il n'était pas préparé à de
+semblables confidences; il était loin de soupçonner de tels malheurs! Il
+cherche à rendre à M. de Saint-Pré un peu de calme et de confiance; il
+fait l'éloge de Mme de Saint-Pré.
+
+_De Saint-Pré_, insistant.--«Promettez-moi d'accepter le dépôt dont je
+vous ai parlé.
+
+_De Montmécourt._--«Laissez-moi réfléchir jusqu'à demain, et venez dîner
+avec nous.»
+
+Mais de Saint-Pré ne veut rien entendre; il insiste tellement, que de
+Montmécourt finit par accepter.
+
+
+SCÈNE III.--_Dans le salon._
+
+En quittant de Saint-Pré, de Montmécourt demande à voir Mme de
+Saint-Pré. Cette scène est à peu près, ainsi qu'on va le voir, la
+répétition de la scène II du premier acte, où Mme de Mainville
+conseille à Mme de Saint-Pré d'éloigner Valchaumé.
+
+_De Montmécourt._--«Je ne saurais vous dire, madame, en termes assez
+pressants et assez vifs, dans quel triste état j'ai trouvé votre mari.
+Il est dévoré par le soupçon et la jalousie.....
+
+_Madame de Saint-Pré._--«Je pense, monsieur, que vous croyez à mon
+honnêteté.
+
+_De Montmécourt._--«Elle est hors de doute!
+
+_Madame de Saint-Pré._--«Alors, je puis vous dire tout ce que je souffre
+depuis trois mois. Notre intérieur est un véritable enfer; l'union de
+notre ménage est perpétuellement troublée; mon mari est devenu sombre et
+maniaque; sa jalousie inexpliquée est inguérissable, et pourtant, Dieu
+le sait! j'ai fait tout ce que j'ai pu pour porter remède à son mal...
+
+_De Montmécourt._--«Vous avez omis, cependant, d'employer le principal
+et le plus efficace.
+
+_Madame de Saint-Pré._--«Et lequel, je vous prie?
+
+_De Montmécourt._--«J'hésite à parler...
+
+_Madame de Saint-Pré._--«Ne craignez pas de me blesser; je désire que
+vous parliez; je vous en conjure, ce remède quel est-il?
+
+_De Montmécourt._--«Puisque vous m'y forcez, je vais parler, madame...
+M. de Valchaumé est encore dans cette maison! (_A ces mots, madame de
+Saint-Pré se trouble, rougit et pâlit tour à tour, circonstance qui
+n'échappe pas à M. de Montmécourt._) Permettez-moi d'insister sur ce
+point. Je crois indispensable au repos de votre ménage, et surtout à
+celui de votre mari, que vous décidiez M. de Valchaumé à partir
+sur-le-champ.»
+
+_Madame de Saint-Pré._--Elle se livre à une longue apologie de M. de
+Valchaumé: «C'est mon ami, c'est le meilleur, le plus dévoué et le plus
+utile des amis de mon mari...
+
+_M. de Montmécourt._--«Il n'en est pas moins vrai qu'il est, chez vous,
+une cause de trouble que vous ne sauriez nier; sa présence a causé la
+maladie et la jalousie de votre mari.
+
+_Madame de Saint-Pré._--«Eh bien, s'il en est ainsi, je réduirai à néant
+les craintes de mon mari en m'éloignant moi-même; je me retirerai dans
+un couvent.
+
+_M. de Montmécourt._--«Ce serait aggraver les choses et exciter
+davantage encore les soupçons et la colère de M. de Saint-Pré.
+Croyez-moi, renoncez à ce moyen et suivez le conseil que je vous ai
+donné.» (_Il sort._)
+
+
+SCÈNE IV.
+
+Mme de Saint-Pré se livre alors à une série interminable de reproches
+et de récriminations qu'elle s'adresse à elle-même; en proie à ses
+remords, aux blâmes secrets de sa conscience, elle répand des torrents
+de larmes. Elle cherche à se réconcilier avec elle-même, et alors, plus
+calme, elle fait appeler M. de Valchaumé.
+
+
+SCÈNE V.
+
+MADAME DE SAINT-PRÉ, DE VALCHAUMÉ.
+
+Scène assez longue entre les deux amants et où la difficulté de leur
+position respective leur apparaît de plus en plus menaçante; scène
+entremêlée de reproches, de plaintes, d'aigreur et de mécontentements.
+Mme de Saint-Pré parle à Valchaumé de l'état de son mari; Valchaumé,
+qui commence peut-être aussi à se lasser de sa maîtresse en présence de
+l'impossibilité, qu'il pressent prochaine, de continuer ses relations,
+parle de son départ: «Je m'éloignerai pour six mois,» dit-il. Le remords
+le poursuit; lui aussi, il comprend son crime! Il entame, à ce sujet,
+une longue leçon de morale à l'adresse de Mme de Saint-Pré; il lui
+parle de ses devoirs, des droits de son mari, de son honneur qu'ils ont
+tous deux outragé, de son bonheur qu'ils ont compromis. Il finit par lui
+conseiller de se rapprocher de son mari et de chercher à lui rendre le
+repos qu'il a perdu.
+
+A cette proposition inattendue, Mme de Saint-Pré oublie ses
+résolutions; les sentiments de conciliation font place, en elle, à
+l'indignation la plus vive:
+
+_Madame de Saint-Pré_, avec feu.--«Vous êtes un malhonnête homme! vous
+pouvez vous retirer.
+
+_M. de Valchaumé._--«Quittez ce ton-là, madame! Savez-vous à quelles
+créatures il est familier?»
+
+Puis ils se radoucissent tous deux. Valchaumé recommence à lui parler de
+ses devoirs oubliés, de son honneur sacrifié, etc... «Renonçons au
+crime, lui dit-il enfin, je te rends à ton mari!...»
+
+Mais Mme de Saint-Pré a peur. Elle redoute la vengeance et la colère
+de son époux.
+
+_M. de Valchaumé._--«Pourquoi crains-tu? Il n'a point de preuves. Il est
+facile de s'en assurer d'ailleurs, je veux le voir moi-même pour savoir
+la vérité.» (_Ils se quittent._)
+
+
+ACTE III.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.--_Dans le salon._
+
+DE VALCHAUMÉ, _seul_.
+
+Monologue où il se reproche encore sa conduite; il parle de ses remords,
+du mal qu'il a fait à de Saint-Pré. (_Entre le portier, qui lui remet
+une lettre._) Cette lettre est de M. de Montmécourt. Il lui dit dans
+quel état il a trouvé de Saint-Pré: «Il est jaloux de vous; votre amitié
+pour lui vous dira, mieux que je ne saurais le faire, comment vous devez
+agir; mais j'ai cru devoir vous prévenir qu'il a des projets
+inconcevables!»
+
+Valchaumé s'assied comme atterré; il s'absorbe dans une rêverie
+interrompue par des mouvements convulsifs; sa main droite dans la
+poitrine, il s'en déchire le sein. (Il faut, dit le manuscrit, que le
+sang paraisse couler.)
+
+
+SCÈNE II.
+
+Entre Julie, femme de chambre. A la vue de M. de Valchaumé abattu, à
+moitié sans connaissance et couvert de sang, elle appelle au secours.
+
+
+SCÈNE III.
+
+Mme de Saint-Pré accourt aux cris de sa femme de chambre. Elle attire
+M. de Valchaumé dans son cabinet de toilette.
+
+
+SCÈNE IV.--_Dans le cabinet de toilette._
+
+MADAME DE SAINT-PRÉ, M. DE VALCHAUMÉ.
+
+La scène est assez vivement menée.
+
+_Madame de Saint Pré._--«D'où vient ce sang?
+
+_M. de Valchaumé._--«Ce n'est rien; ne parlons pas de cela. Il faut
+absolument que je voie ton mari; il faut que je le rencontre
+sur-le-champ.
+
+_Madame de Saint-Pré._--«Oui tu le verras; mais il va te proposer un
+duel; tu le refuseras; je le veux, tu me le promets?
+
+_De Valchaumé._--«Je te le jure!
+
+_Madame de Saint-Pré._--«Ah! fais bien appel à ton sang-froid; sois
+calme avec lui; pas d'emportement, quoi qu'il te puisse dire!
+
+_De Valchaumé._--«Sois persuadée que jamais il ne me forcera à me battre
+avec lui.»
+
+(Les deux amants se font ici de touchants adieux et de Valchaumé passe
+dans le salon.)
+
+
+SCÈNE V.--_Dans le salon._
+
+DE VALCHAUMÉ, _seul_.
+
+Nouveau monologue; de Valchaumé se livre encore à une invocation à sa
+conscience; il parle de ses remords, il en est accablé; il entend les
+reproches secrets qui le poursuivent; il termine enfin sa tirade, à la
+fois philosophique et humanitaire, par une dernière invocation au
+vertueux Jean-Jacques: «Pousse-moi, dit-il, de tout l'élan de ta force,
+vers cette vertu qui fit ton bonheur, et qui fera éternellement ta
+gloire[192]!»
+
+
+SCÈNE VI.--_Dans le cabinet de M. de Saint-Pré._
+
+M. DE SAINT-PRÉ, _seul_.
+
+Il est très-agité, il écrit; il se lève, il va et vient dans la chambre.
+Il fait demander si M. de Valchaumé est rentré; on lui répond qu'il est
+au salon. Alors, il pose lui-même les scellés sur tous ses meubles à
+serrure; tout à coup la cire allumée dont il se sert dans son opération
+tombe sur un amas de papiers qui couvre le plancher, et elle y met le
+feu. De Saint-Pré regarde la flamme avec un accent indéfinissable: «Oh!
+s'écrie-t-il, si la maison ne renfermait que ces deux misérables et moi,
+je la laisserais brûler!» (_Il sort deux pistolets de son tiroir et il
+quitte la scène._)
+
+
+SCÈNE VII.--_Dans le salon._
+
+En entrant au salon, M. de Saint-Pré rencontre de Valchaumé.
+
+_De Valchaumé._--«Je désirais vous voir et vous faire mes adieux; je
+vais partir.
+
+_De Saint-Pré._--«Partir? dis-tu. Et c'est là la réparation que tu
+m'offres! C'est d'une autre manière que nous devons prendre congé l'un
+de l'autre?...
+
+_De Valchaumé._--«Vous voulez vous battre? je ne me battrai jamais
+contre vous.
+
+_De Saint-Pré._--«Tu ne te battras pas?
+
+_De Valchaumé._--«Non.»
+
+Saint-Pré présente alors un pistolet à de Valchaumé; celui-ci le refuse
+d'abord, puis, le saisissant d'une main convulsive, il le tend lui-même
+à son adversaire en s'écriant: «Tue-moi! je serai heureux de recevoir la
+mort de ta main!...
+
+--Défends-toi! répond de Saint-Pré; bien que tu ne sois plus mon égal,
+puisque tu n'as pas d'honneur, je consens cependant à me battre avec
+toi!...»
+
+A ce moment, de Valchaumé chancelle; il tombe épuisé sur un fauteuil:
+«Achevez-moi!» s'écrie-t-il. La mise en scène est indescriptible. De
+Valchaumé, en proie à une rage en quelque sorte frénétique, court comme
+un furieux dans la chambre; il pleure, il sanglote, il a des
+convulsions, il se traîne par terre; ses cris attirent dans le salon
+Mme de Saint-Pré.
+
+
+SCÈNE VIII.
+
+LES MÊMES, MADAME DE SAINT-PRÉ.
+
+A l'entrée de Mme de Saint-Pré, de Valchaumé l'attire à lui et il se
+jette avec elle aux pieds de M. de Saint-Pré:
+
+_De Valchaumé._--«C'est moi qui l'ai séduite! je suis seul coupable.
+Pardonne-lui; elle est digne de ton pardon, elle est toujours digne de
+toi! Quant à moi, je vous quitte à jamais et je vais m'ensevelir dans
+mes remords.
+
+_De Saint-Pré._--«Vis, et sois meilleur!»
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+IV
+
+NOTICE GÉNÉALOGIQUE SUR BEAUMARCHAIS ET SA FAMILLE.
+
+
+Voici sur la famille même de Beaumarchais et sur son origine
+d'intéressants détails que je résume d'après une longue et substantielle
+nomenclature du précieux _Dictionnaire critique_ de Jal, et que je
+complète à l'aide du non moins précieux travail de M. de Loménie et
+aussi au moyen de renseignements personnels provenant de sources
+authentiques et même officielles.
+
+Le membre le plus anciennement connu de la famille Caron est le
+grand-père même de Beaumarchais, Daniel Caron, «maître orlogeur» à
+Lizy-sur-Ourcq, diocèse de Meaux (Seine-et-Marne); sa grand-mère se
+nommait Marie Fortin. Tous deux étaient protestants calvinistes[193].
+Ils eurent quatorze enfants, dont la plupart moururent en bas âge, et
+dont trois seulement nous sont connus en 1708, date de la mort du père:
+André-Charles, Pierre et Marie Caron.
+
+Mme veuve Caron vint alors à Paris, où elle s'établit avec ses trois
+enfants. Les deux fils suivent la carrière paternelle et se font
+horlogers, chacun de son côté. La soeur épouse, le 30 septembre 1720,
+un marchand chandelier du nom d'André Gary.
+
+André-Charles Caron se marie à son tour, le 15 juillet 1722, à la
+paroisse Saint-André-des-Arcs, avec Marie-Louise Pichon. Deux ans
+auparavant il avait abjuré le calvinisme, et au mois de mars de la même
+année 1722 il avait été reçu maître horloger.
+
+Mme Caron donna dix enfants à son mari en moins de douze années; en
+voici la liste complète:
+
+1º Une fille, Vincente-Marie, née le 26 avril 1723.
+
+2º Une deuxième fille, Marie-Josèphe, née le 13 février 1725, et
+mariée, en 1748, à Louis Guilbert, «maître maçon», qui mourut d'une
+attaque de folie furieuse en Espagne, où il avait été nommé l'un des
+architectes du roi.
+
+3º Un fils, Jean-Marie, né le 17 novembre 1726.
+
+4º Un deuxième fils, Augustin-Pierre, né le 9 janvier 1728.
+
+5º Un troisième fils[194], François, né en 1730 et mort en 1739.
+
+6º Une troisième fille, Marie-Louise, née en 1731. C'est elle qui fut
+fiancée à Clavijo. Les mémoires contre Goëzmann et le drame de Goethe
+ont immortalisé son aventure et son nom[195].
+
+7º Un quatrième fils, Pierre-Augustin Caron, qui devait illustrer le nom
+de Beaumarchais. Né le 24 janvier 1732[196], il eut pour parrain
+«Pierre-Augustin Picard, fils mineur de Pierre Picard, marchand
+chandelier, rue Aubry-le-Boucher, paroisse de Saint-Josse», et pour
+marraine sa cousine «Françoise Gary, fille mineure d'André Gary,
+marchand chandelier, demeurant rue des Boucheries, paroisse
+Saint-Sulpice».
+
+8º Une quatrième fille, Madeleine-Françoise, née le 30 mars 1734. Elle
+épousa en 1766 un horloger nommé Jean-Antoine Lépine. Elle lui donna
+deux enfants, un garçon qui se fit militaire, et une fille qui épousa
+également un horloger, du nom de Raguet.
+
+9º Une cinquième fille, Marie-Julie, née le 24 décembre 1735. C'est la
+plus distinguée de la famille. Elle était à la fois poëte et musicienne,
+elle jouait de la harpe et du violoncelle, parlait l'espagnol et
+l'italien, et écrivait de fort jolies lettres dont la plupart nous sont
+parvenues. Elle mourut, au mois de mai 1798, un an avant Beaumarchais.
+
+10º Une sixième fille, Jeanne-Marguerite, qui épousa en 1767
+Octave-Janot de Miron, intendant de la maison royale de Saint-Cyr. Elle
+était aussi poëte et surtout très-bonne musicienne, jouant de la harpe
+et chantant très-joliment; elle excellait en outre dans la comédie. Elle
+n'eut qu'une fille, qui fut mariée et établie à Orléans.
+
+Le 17 août 1758 la mère de Beaumarchais meurt, et huit ans après, le
+janvier 1766, son père se marie, en seconde noces, à l'âge de
+soixante-neuf ans, à «Jeanne Guichon, veuve de Pierre Henry, bourgeois
+de Paris», qui en avait elle-même soixante. Mais, en 1768, il perd cette
+seconde femme, et nous le voyons cette fois, contre le gré de ses
+enfants, se remarier pour la troisième fois, le 18 avril 1775, à l'âge
+de soixante dix-sept ans, et quelques mois seulement avant sa mort, avec
+Suzanne-Léopolde Jeantot. «C'était, dit M. de Loménie, une vieille fille
+astucieuse[197] qui le soignait et qui s'en fit épouser dans l'espoir de
+rançonner Beaumarchais. Profitant de la faiblesse du vieillard, elle
+s'était fait assigner, par son contrat de mariage, un douaire et une
+part d'enfant.» Beaumarchais, devant la menace qu'elle lui fit d'un
+procès, racheta ses droits, réels ou imaginaires, moyennant une somme de
+6,000 francs.
+
+Quant au père Caron, il était mort le 23 octobre 1775 et avait été
+enterré à l'église Saint-Jacques-de-la-Boucherie.
+
+De son côté, Beaumarchais, à l'exemple de son père, contracta trois
+mariages. Le premier est même entouré de circonstances assez
+romanesques. En 1765, à vingt-trois ans, Beaumarchais était contrôleur
+de la maison du roi. Il avait pour collègue un sieur Pierre Franquet,
+alors âgé de quarante-neuf ans, et dont la femme en avait tout au plus
+trente-trois ou trente-quatre. Le futur écrivain était très-amicalement
+reçu dans l'intimité du ménage, et il en profita pour faire la cour à la
+belle «contrôleuse». Celle-ci ne resta pas insensible aux assiduités, à
+l'esprit et aux galanteries du jeune homme. On n'oserait cependant pas
+certifier qu'elle oublia pour lui, du vivant de son mari, le plus sacré
+de ses devoirs, mais il est certain qu'elle inspira une assez vive
+passion à son adorateur. En effet le futur Beaumarchais la suivit de
+quartier en quartier, lors de deux ou trois déménagements qu'elle opéra
+dans les derniers temps de la vie de son mari, lequel mourut dans le
+logement commun, rue de Bracque, en janvier 1756. Caron déclara alors à
+sa famille qu'il épouserait la veuve Franquet. Il n'avait que
+vingt-trois ans, la dame en avait trente-quatre[198], et en présence de
+cette grande différence d'âge, et aussi du scandale occasionné depuis
+longtemps déjà par les amours de Beaumarchais, le père et la mère Caron
+firent tous les efforts imaginables pour tâcher de rendre le mariage
+impossible. Mais le fils tint bon et obtint enfin le consentement
+nécessaire; toutefois ses parents refusèrent d'assister aux formalités
+et cérémonies du mariage. Le 27 novembre 1756 Beaumarchais fut enfin uni
+à celle qu'il aimait, à l'église Saint-Nicolas-des-Champs[199].
+
+De sa première femme, Beaumarchais n'eut pas d'enfants; il la perdit
+d'ailleurs moins d'un an après l'avoir épousée, le 30 septembre 1757.
+
+Le 11 avril 1768, il se remarie avec une seconde veuve, dame Geneviève
+Watebled, dont le mari, mort en 1767, Antoine Levesque, était de son
+vivant garde magasin général des menus plaisirs du roi. La deuxième
+femme de Beaumarchais avait trente-huit ans, alors qu'il n'en avait que
+trente-six; mais en revanche elle lui apportait une grande fortune.
+L'acte de mariage donne cette fois au futur ses deux noms réunis, avec
+addition de ses titres et qualités: «Caron de Beaumarchais, écuyer,
+conseiller, secrétaire du roi et lieutenant général de la Varenne du
+Louvre.»
+
+Le 14 décembre suivant, «au bout de huit mois et huit jours de mariage»,
+la femme de Beaumarchais lui donnait un fils, qui fut baptisé Augustin
+et qui mourut le 17 octobre 1772, deux ans après sa mère, laquelle
+succomba, en quelques jours, aux suites d'une seconde couche, le 20
+novembre 1770.
+
+Il se remaria une troisième fois quelques années plus tard, en 1778,
+avec Marie-Thérèse Willer-Mawlas, jeune personne d'origine suisse et
+dont le père François Willer-Mawlas, mort en 1757, avait été attaché à
+la grande maîtrise des cérémonies, sous Louis XV. C'était une femme
+douce et belle «très-remarquable par l'intelligence, l'esprit et le
+caractère». Elle s'était éprise de Beaumarchais sans le connaître,
+attirée à lui par le bruit qui se faisait alors autour de son nom, de
+ses écrits, de ses aventures et de sa personne. Leur union fut donc un
+mariage d'inclination, et ce fut le plus heureux de ceux que contracta
+Beaumarchais. Elle lui survécut, n'étant morte qu'en l'année 1816.
+
+Quant à Beaumarchais, il mourut subitement, dans la nuit du 17 au 18 mai
+1799, d'une attaque d'apoplexie. Il avait seulement soixante-sept ans et
+trois mois.
+
+La soudaineté de sa mort a donné lieu à diverses suppositions que sa
+famille a voulu démentir. On a parlé d'un suicide par le poison, ou par
+l'opium. Jusqu'en ces derniers temps ce bruit calomnieux a été fort
+accrédité. Le gendre de Beaumarchais s'en est justement ému, et le 7
+octobre 1849 il écrivait à ce sujet à M. de Loménie une lettre dont
+voici le plus curieux passage:
+
+ «Monsieur,
+
+«Je viens d'apprendre avec un étonnement pénible les bruits que l'on a
+fait courir sur les derniers moments de Beaumarchais, mon beau-père.
+L'assertion mensongère de son suicide, qui a été reproduite dans des
+écrits sérieux, m'oblige à repousser, avec toute l'indignation qu'elle
+mérite, une fable dont la famille et les amis de Beaumarchais se
+seraient émus s'ils l'avaient connue plus tôt.
+
+«Beaumarchais, après avoir passé en famille la soirée la plus animée, où
+jamais son esprit n'avait été plus libre et plus brillant, a été frappé
+d'apoplexie. Son valet de chambre en entrant chez lui le matin, l'a
+trouvé dans la même position où il l'avait laissé en le couchant, la
+figure calme et ayant l'air de reposer. Je fus averti par les cris de
+désespoir du valet de chambre. Je courus chez mon beau-père, où je
+constatai cette mort subite et tranquille...[200]»
+
+Les funérailles de Beaumarchais eurent lieu avec une grande simplicité
+et en dehors de toute manifestation publique. C'est dans l'intérieur
+même de son jardin, au fond d'une sombre allée où il avait lui-même
+désigné le lieu de sa sépulture, que fut déposé son cercueil. «Son
+gendre, ses parents, ses amis et quelques gens de lettres qui
+l'aimaient, dit Gudin, cité par M. de Loménie, lui rendirent les
+derniers devoirs, et Collin d'Harleville proféra un discours que j'avais
+composé dans l'épanchement de ma douleur, mais que je n'étais pas en
+état de prononcer...» «Sous ce bosquet funéraire, ajoute M. de Loménie,
+après une vie si orageuse Beaumarchais espérait sans doute pouvoir dire:
+_Tandem quiesco_! et le cercueil qui le protégeait a dû être transporté
+dans un des grands cimetières qui deviendront aussi des rues et des
+places publiques.»
+
+Enfin, dans l'édition des _OEuvres complètes_ de Beaumarchais publiée
+en 1809 par Gudin, ce fidèle et inséparable ami de sa vie tout entière
+parle ainsi de cette mort si foudroyante: «La nature lui épargna les
+chagrins d'une lente destruction et les angoisses d'une longue agonie;
+il fut frappé d'apoplexie pendant son sommeil, et il sortit de la vie
+comme il y était entré, sans s'en apercevoir[201].»
+
+De son troisième mariage, Beaumarchais avait eu une fille,
+Amélie-Eugénie, qu'il maria, le 11 juillet 1796, à M. Delarue, dont son
+célèbre beau-père parle ainsi lui-même dans une lettre postérieure de
+près d'un an à cette union: «Ma fille, écrit-il, le 6 juin 1797, à M.
+T..., est la femme d'un bon jeune homme qui s'obstinait à la vouloir
+quand on croyait que je n'avais plus rien. Elle, sa mère et moi, nous
+avons cru devoir récompenser ce généreux attachement; cinq jours après
+mon arrivée, je lui ai fait ce joli présent. Ils auront du pain, mais
+c'est tout, à moins que l'Amérique ne s'acquitte envers moi, après vingt
+ans d'ingratitude[202].»
+
+M. Louis-André-Toussaint Delarue était né le 1er novembre 1768, à
+Paris. En 1789, il devint aide de camp de Lafayette; sous l'Empire il
+fut administrateur des contributions indirectes. Nous le trouvons, en
+1814, adjoint au maire de VIIIe arrondissement, et en cette qualité
+il reçoit la croix de la Légion d'honneur le 27 juillet de la même
+année. Le gouvernement de juillet le crée colonel de la huitième légion
+de la garde nationale et le nomme officier de la Légion d'honneur le 19
+octobre 1831. En 1840 le grade de maréchal-de-camp de la garde nationale
+lui est offert, et en 1841, le 29 avril, il reçoit le sautoir de
+commandeur de la Légion d'honneur. C'est seulement en 1848 qu'il
+abandonne son grade pour prendre sa retraite définitive, ayant alors
+quatre-vingts ans. Il ne mourut que quinze ans après, le 1er juin
+1864, âgé de quatre-vingt-quinze ans.
+
+Mme Eugénie Delarue, sa femme, était morte depuis le mois de juin
+1832. Elle avait donné deux fils à son mari:
+
+ * * * * *
+
+1º Delarue (Charles-Édouard), né le 7 vendémiaire an VIII (9 octobre
+1799), à Paris, «à quatre heures du soir, boulevard Antoine, nº 1,
+huitième municipalité, fils de André-Toussaint Delarue, rentier, et
+d'Amélie-Eugénie Caron-Beaumarchais, sa femme, mariés à l'état civil de
+la deuxième municipalité le 29 messidor an IV.»
+
+Le jeune Delarue embrassa la carrière militaire. Il fut page de Napoléon
+Ier du 2 mai au 20 juin 1815, sous-lieutenant d'état-major le 20
+janvier 1821, capitaine du 6e de lanciers le 27 août 1830, officier
+d'ordonnance de Louis-Philippe le 26 mars 1841, colonel du 2e
+lanciers le 23 février 1847, et enfin général de brigade le 28 décembre
+1862. En 1864 il entra dans le cadre de réserve. Il avait obtenu la
+croix de commandeur de la Légion d'honneur le 8 août 1858; il était
+encore décoré, depuis 1839, de la croix d'officier de l'ordre de la Tour
+et de l'Épée de Portugal, et depuis 1844 de la croix d'officier de
+Léopold de Belgique[203].
+
+2º Delarue (Alfred-Henri), né à Paris, le 3 germinal an XI (24 mars
+1803), «porte Saint-Antoine, nº 1, division de Montreuil». Ce deuxième
+petit-fils de Beaumarchais a fait son chemin dans l'administration des
+finances. Le 5 février 1838 il fut nommé receveur particulier-percepteur,
+à Paris. Le 18 juin 1849 il occupait la même fonction au IIe
+arrondissement, et le 29 décembre 1859 il était nommé au même emploi
+dans le VIIIe arrondissement. Enfin le 10 juillet 1865 il recevait la
+croix de la Légion d'honneur[204].
+
+Ajoutons que, justement fiers du nom illustre de leur aïeul, les deux
+petits-fils de Beaumarchais ont obtenu, par décret impérial du 25 août
+1853, confirmé par jugement du tribunal de la Seine du 4 novembre 1864,
+«l'autorisation de joindre à leur nom patronymique _Delarue_ celui de
+_Beaumarchais_ et de s'appeler à l'avenir _Delarue-Beaumarchais_[205]».
+
+Complétons nos renseignements en disant qu'une arrière-petite-fille de
+Beaumarchais a épousé M. Roulleaux-Dugage (Charles-Henri), «né à Alençon
+le 7 floréal an X (26 avril 1802), fils de Jacques-François-Nicolas
+Roulleaux, conseiller de la préfecture de l'Orne, et de dame
+Adélaïde-Victoire Bertrand». Député de l'Hérault en 1852, en 1867, en
+1863 et en 1869, M. Roulleaux-Dugage avait été d'abord, de 1835 à 1848,
+préfet des départements de l'Ardèche, de l'Aude, de la Nièvre, de
+l'Hérault et de la Loire-Inférieure. Président du conseil général de
+l'Orne, il réside habituellement au Château de Lyvonnière, près
+Domfront. L'Empereur l'a créé grand officier de la Légion d'honneur le
+14 août 1866[206].
+
+GEORGES D'HEYLLI.
+
+
+
+
+ERRATA
+
+
+Page XXVII, dans la Notice, ligne 15, au lieu de _croit_, lisez _croît_.
+
+Page XXIX, dans la Notice, ligne 7, à la note, au lieu de _suspecte_,
+lisez _suspectes_.
+
+Page LIII, dans la Notice, ligne dernière, au lieu de _Desessarts_,
+lisez _Desessarts_.
+
+Page LXVII, dans la Notice, ligne 7, au lieu de 19 _août_ 1787, lisez 19
+_août_ 1785.
+
+Page 227, aux Appendices, ligne 28, au lieu de _rapprochez de la scène
+IIe_, lisez... _de la scène IIIe_.
+
+Page 242, aux Appendices, ligne 4, dans un certain nombre d'exemplaires
+de ce volume, au lieu de _à l'aide du précieux travail_, lisez _à l'aide
+du non moins précieux travail_.
+
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+Lettre modérée sur la chute et la critique du _Barbier de Séville_ 3
+
+LE BARBIER DE SÉVILLE, ou _la Précaution inutile_, comédie en quatre
+actes 31
+
+Variantes du _Barbier de Séville_ 171
+
+
+APPENDICES.
+
+I. Deux lettres de M. Édouard Fournier relatives à un récent
+achat de manuscrits de Beaumarchais 205
+
+II. Nomenclature des pièces comprises dans cet achat 212
+
+III. L'AMI DE LA MAISON, drame inédit en trois actes
+
+1. Un drame inédit de Beaumarchais 220
+2. _L'Ami de la Maison_ et _le Supplice d'une femme_ 223
+3. Analyse détaillée, et scène par scène, des trois actes de _l'Ami
+de la maison_ 229
+
+IV. Notice généalogique sur Beaumarchais et sur sa famille 242
+
+
+Errata 250
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Tissot_ (Simon-André), illustre médecin, né en Suisse en 1728, mort
+en 1797. Ses oeuvres choisies forment 8 vol. in-8º (Paris, 1809).
+Beaumarchais fait ici allusion à deux de ses principaux écrits: _De la
+santé des gens de lettres_ (1769, in-32), et _Essai sur les maladies des
+gens du monde_ (1770, in-12), dont le succès fut populaire et
+considérable.
+
+[2] Allusion à un journaliste de Bouillon qui avait fort malmené
+Beaumarchais et sa pièce.
+
+Il avait déjà parlé de ces critiques aux comédiens eux-mêmes dans une
+lettre intime qu'il leur adressait quelque temps avant d'écrire cette
+épître-préface: «Tant qu'il vous plaira, Messieurs, de donner _le
+Barbier de Séville_, je l'endurerai avec résignation. Et puissiez vous
+crever de monde, car je suis l'ami de vos succès et l'amant des miens...
+Si le public est content, si vous l'êtes, je le serai aussi. Je voudrais
+bien pouvoir en dire autant du _Journal de Bouillon_; mais vous avez
+beau faire valoir la pièce, la jouer comme des anges, il faut vous
+détacher de ce suffrage; on ne peut pas plaire à tout le monde.
+
+«Je suis, Messieurs, avec reconnaissance, etc...
+
+«_Signé_: CARON DE BEAUMARCHAIS.»
+
+(_Lettre citée par M. de Loménie_, tome II)
+
+[3] _Eugénie et les Deux Amis._
+
+[4] _Mémoires judiciaires contre les sieurs de Goëzmann, Marin, Lablache
+et d'Arnaud_ (1774).
+
+[5] Ce sera l'opéra de _Tarare_.
+
+[6] On peut ainsi préciser facilement l'époque où Beaumarchais écrivait
+cette préface, la 17e représentation du _Barbier_ ayant eu lieu le
+mercredi 16 août 1775, et la 18e le samedi suivant.
+
+[7] Imbroglio.
+
+[8] Mot de l'invention de Beaumarchais.
+
+[9] La résille.
+
+[10] Célèbre astrologue-nécromancien du temps de Henri II. Catherine de
+Médicis le fit venir à Paris et eut souvent recours à lui pour les
+expériences de divination auxquelles on sait qu'elle se livrait.
+
+[11] Beaumarchais présente ici par avance la scène de la reconnaissance
+de Figaro, que nous retrouverons dans _la Folle Journée_.
+
+[12] La citation est inexacte, d'autant mieux que le mot principal «le
+hasard», sur lequel repose l'argumentation de Beaumarchais, ne s'y
+trouve même pas. Voici d'ailleurs le passage même dans son intégrité:
+«J'avois besoin d'un homme que je pusse, dans ces conjonctures, mettre
+devant moi. Il me falloit un fantôme, mais il ne me falloit qu'un
+fantôme, et, par bonheur pour moi, il se trouva que ce fantôme fut petit
+fils d'Henri le Grand, qu'il parla comme on parle aux halles, ce qui
+n'est pas ordinaire aux enfants d'Henri le Grand, et qu'il eut de grands
+cheveux bien longs et bien blonds. Vous ne pouvez vous imaginer le poids
+de cette circonstance; vous ne pouvez concevoir l'effet qu'ils firent
+dans le peuple.» (_Mémoires de Retz_, édition Charpentier, 1865, tome
+Ier, page 267.)
+
+[13] Vieux mot.
+
+[14] Terme chirurgical: celui qui pratique la saignée. Il vaudrait mieux
+_phlébotomiste_. D'ailleurs, usuellement, on n'emploie ni l'un ni
+l'autre mot.
+
+[15] _Hédelin_, abbé d'_Aubignac_, né en 1604, mort en 1676. Il a
+composé, d'après Aristote, un ouvrage assez médiocre, _Pratique du
+théâtre_ (1669, in-4º), auquel Beaumarchais fait ici allusion. Il
+détestait Corneille, dont il était jaloux, et il a donné une tragédie,
+_Zénobie_, qui n'eut aucun succès.
+
+[16] Elle en supporta, et de la meilleure, comme tout le monde le sait.
+Voici les titres des principales oeuvres musicales inspirées par _le
+Barbier_:
+
+1º _Le Barbier de Séville_, opéra bouffe de Païsiello, joué pour la
+première fois à Saint-Pétersbourg en 1780, et à Paris le 12 juillet
+1789, deux jours avant la prise de la Bastille;
+
+2º _Le Barbier de Séville_, opéra de Nicolo Isouard, joué à Malte à la
+fin du siècle dernier;
+
+3º _Le Barbier de Séville_, ballet en trois actes, de Blache et Duport,
+représenté à l'Opéra le 30 mai 1806;
+
+4º _Le Barbier de Séville_, opéra bouffe en deux actes, du maestro G.
+Rossini, joué pour la première fois à Rome en décembre 1816, et à Paris
+le 26 octobre 1819;
+
+5º _Almaviva et Rosine_, pantomime avec musique, sans nom d'auteur,
+jouée à la porte Saint-Martin le 19 avril 1817;
+
+Enfin plus tard _la Folle Journée_ servira de thème à la musique de
+Mozart.
+
+[17] Fameux danseur de l'Opéra (1748-81) qui s'était baptisé lui-même
+_le Dieu de la danse_. Il est mort en 1808, à soixante-dix-neuf ans. Sa
+femme, qui a été aussi très-célèbre comme danseuse, est morte la même
+année, à cinquante-six ans.
+
+[18] _Bercher_, dit _Dauberval_, danseur comique, mort en 1806, à
+soixante-quatre ans. Il a appartenu à l'Opéra de 1761 à 1783, classé
+dans ce qu'on appelait _les danseurs seuls_, c'est-à-dire les grands
+premiers sujets. On l'avait surnommé _le Préville de la danse_. Il a
+composé quelques ballets.
+
+[19] Verbe de la composition de Beaumarchais.
+
+[20] L'un des manuscrits du Théâtre-Français orthographie Figaro, tout
+le long de la pièce, _Figuaro_.
+
+[21] Ce qu'on nomme chez nous un «beau»; mais un «beau» vulgaire, une
+sorte de coq de village ou d'artisan endimanché.
+
+[22] Dans le manuscrit de la Comédie-Française Basile est qualifié
+«organiste et musicien italien».
+
+[23] Capitale de l'Andalousie, dit le manuscrit.
+
+[24] Cette petite partition est de nos jours difficile à trouver. La
+Bibliothèque du Conservatoire de musique en possède un exemplaire, en
+assez mauvais état, et que nous avons eu sous les yeux. C'est une
+partition grand in-4º arrangée pour orchestre avec l'indication des jeux
+de scène, des paroles et des voix. On lit sur la première page cette
+note manuscrite: _On croit que cette musique est de Beaumarchais_, et au
+verso, de la même main: _Cette musique est de M. de Beaumarchais_. La
+musique du _Barbier_ n'accompagnant pas, comme dans _les Deux Amis_, la
+pièce imprimée, et n'offrant d'ailleurs, à cause de sa médiocrité, aucun
+véritable intérêt, nous avons jugé inutile de la reproduire.
+
+[25] Variante 1.
+
+[26] Variante 2.
+
+[27] Variante 3.
+
+[28] Variante 4.
+
+[29] Variante 5.
+
+[30] Variante 6.
+
+[31] Variante 7.
+
+[32] Variante 8.
+
+[33] Variante 9.
+
+[34] Variante 10.
+
+[35] Variante 11.
+
+[36] Variante 12.
+
+[37] Variante 13.
+
+[38] Variante 14.
+
+[39] Mot fabriqué par Beaumarchais à l'adresse du censeur Marin, l'un de
+ses adversaires dans l'affaire Goëzmann.
+
+[40] Encore un mot inventé pour désigner les journalistes, les
+critiques, etc., qu'il appelle encore «les puces» dans le manuscrit du
+Théâtre-Français.
+
+[41] Variante 15.
+
+[42] Variante 16.
+
+[43] Variante 17.
+
+[44] Bartholo n'aimoit pas les drames. Peut-être avoit-il fait quelque
+Tragédie dans sa jeunesse. (_Note de Beaumarchais._)
+
+[45] Variante 18.
+
+[46] Variante 19.
+
+[47] Variante 20.
+
+[48] Variante 21.
+
+[49] Variante 22.
+
+[50] Variante 23.
+
+[51] Variante 24.
+
+[52] Variante 25.
+
+[53] Variante 26.
+
+[54] Variante 27.
+
+[55] Variante 28.
+
+[56] Variante 29.
+
+[57] Variante 30.
+
+[58] Variante 31.
+
+[59] Variante 32.
+
+[60] Variante 33.
+
+[61] On dit aujourd'hui _besoigneux_.
+
+[62] Variante 34.
+
+[63] Variante 35.
+
+[64] Variante 36.
+
+[65] Variante 37.
+
+[66] Variante 38.
+
+[67] Variante 39.
+
+[68] Variante 40.
+
+[69] Variante 41.
+
+[70] Variante 42.
+
+[71] Le mot _enfiévré_, qui n'est plus françois, a excité la plus vive
+indignation parmi les Puritains Littéraires; je ne conseille à aucun
+galant homme de s'en servir: mais M. Figaro!... (_Note de
+Beaumarchais._)
+
+[72] Variante 43.
+
+[73] Variante 44.
+
+[74] Variante 45.
+
+[75] Variante 46.
+
+[76] Variante 47.
+
+[77] Variante 48.
+
+[78] Vieux mot: à me sentir de la douleur.
+
+[79] Variante 49.
+
+[80] Variante 50.
+
+[81] Variante 51.
+
+[82] Variante 52.
+
+[83] Variante 53.
+
+[84] Variante 54.
+
+[85] Variante 55.
+
+[86] Variante 56.
+
+[87] Variante 57.
+
+[88] Variante 58.
+
+[89] Variante 59.
+
+[90] Trait emprunté textuellement par Beaumarchais à une petite comédie
+d'à-propos de Brécourt, _l'Ombre de Molière_ (1674).
+
+[91] Variante 60.
+
+[92] Variante 61.
+
+[93] Variante 62.
+
+[94] Variante 63.
+
+[95] Variante 64.
+
+[96] Variante 65.
+
+[97] Variante 66.
+
+[98] Variante 67.
+
+[99] Variante 68.
+
+[100] Variante 69.
+
+[101] Variante 70.
+
+[102] Variante 71.
+
+[103] Variante 72.
+
+[104] Variante 73.
+
+[105] Variante 74.
+
+[106] Variante 75.
+
+[107] Variante 76.
+
+[108] Variante 77.
+
+[109] Variante 78.
+
+[110] Variante 79.
+
+[111] Variante 80.
+
+[112] Variante 81.
+
+[113] Variante 82.
+
+[114] Variante 83.
+
+[115] Variante 84.
+
+[116] Variante 85.
+
+[117] Variante 86.
+
+[118] Variante 87.
+
+[119] Variante 88.
+
+[120] Cette Ariette, dans le goût Espagnol, fut chantée le premier jour
+à Paris, malgré les huées, les rumeurs et le train usités au Parterre en
+ces jours de crise et de combat. La timidité de l'Actrice l'a depuis
+empêchée d'oser la redire, et les jeunes Rigoristes du Théâtre l'ont
+fort louée de cette réticence. Mais si la dignité de la Comédie
+Française y a gagné quelque chose, il faut convenir que _le Barbier de
+Séville_ y a beaucoup perdu. C'est pourquoi, sur les Théâtres où quelque
+peu de Musique ne tirera pas autant à conséquence, nous invitons tous
+Directeurs à la restituer, tous Acteurs à la chanter, tous Spectateurs à
+l'écouter, et tous Critiques à nous la pardonner, en faveur du genre de
+la Pièce et du plaisir que leur fera le morceau. (_Note de
+Beaumarchais._)
+
+[121] Encore un vieux mot: se déranger souvent à propos de rien, perdre
+son temps en «flâneries» inutiles.
+
+[122] Variante 89.
+
+[123] Variante 90.
+
+[124] Variante 91.
+
+[125] Variante 92.
+
+[126] Variante 93.
+
+[127] Variante 94.
+
+[128] Variante 95.
+
+[129] Variante 96.
+
+[130] Variante 97.
+
+[131] Variante 98.
+
+[132] Variante 99.
+
+[133] Variante 100.
+
+[134] Variante 101.
+
+[135] Variante 102.
+
+[136] Variante 103.
+
+[137] Variante 104.
+
+[138] Variante 105.
+
+[139] Variante 106.
+
+[140] Variante 107.
+
+[141] Variante 108.
+
+[142] Variante 109.
+
+[143] Variante 110.
+
+[144] Variante 111.
+
+[145] Variante 112.
+
+[146] Variante 113.
+
+[147] Variante 114.
+
+[148] Variante 115.
+
+[149] Variante 116.
+
+[150] Variante 117.
+
+[151] Variante 118.
+
+[152] Variante 119.
+
+[153] Variante 120.
+
+[154] Variante 121.
+
+[155] Rôle du dragon dans _le Déserteur_ de Sedaine et Monsigny, joué
+pour la première fois à la Comédie-Italienne le 6 mars 1769.
+
+[156] Sans doute pour «irréfutable».
+
+[157] Sauvage du Canada.
+
+[158] Jambe grosse et enflée.
+
+[159] Bartholo coupe le signalement à l'endroit qu'il lui plaît. (_Note
+de Beaumarchais._)
+
+[160] A cette tourière Beaumarchais substitua en variante sur le
+manuscrit (provenant de Londres) «un vieux avare», et le couplet
+commençait alors ainsi:
+
+ Cet avare, chargé d'or,
+ Vêtu d'un habit de bure,
+ Tient la clef de son trésor...
+
+L'autre manuscrit, celui de la Comédie, donne encore une autre variante:
+
+AIR: _Robin Turelure_.
+
+ Pour irriter nos désirs,
+ Bartholina sous la bure
+ Tient la clef de nos plaisirs.
+
+D'ailleurs, tout le passage relatif à soeur Vénus est raturé sur le
+manuscrit, mais assez légèrement cependant pour être très-facilement lu.
+
+[161] Bouilloire à large ventre, avec un bec pour diriger le liquide et
+une anse pour saisir le vase.
+
+[162] Voyez, sur cette librairie, la lettre suivante.
+
+[163] Le principal employé de la maison Dulau m'en fit voir la mention
+sur le _Catalogue_ de cette année-là. Le prix en était marqué 300
+francs. C'était bien modeste, pour ne pas dire bien modique: il ne vint
+cependant pas un seul amateur. Pour les Anglais, en dehors de nos grands
+classiques, notre littérature n'existe guère, comme la leur au reste
+n'existe pas pour nous, en dehors de Shakespeare, Milton, Byron, Scott
+et quelques autres. Beaumarchais, en 1828, était presque un inconnu pour
+eux. L'est-il beaucoup moins aujourd'hui? En tout cas, ce ne sont pas
+ses pièces qui l'auront popularisé à Londres. On sait que, pour ne pas
+froisser la _gentry_, le _Mariage de Figaro_, cette satire de toutes les
+noblesses en décadence, est défendue encore aujourd'hui sur les mêmes
+théâtres où l'on joue _la Grande Duchesse_ d'Offenbach!
+
+[164] C'était un billet de banque de 500 francs[A]. La maison Dulau, qui
+n'avait pas trouvé marchand à 300 francs, en 1826, avait cru faire une
+affaire excellente par cette plus-value de 200 francs en 1863.
+
+[165] Ils n'y arrivèrent que six semaines après, à cause du retard que
+la personne qui s'était chargée de les rapporter dut subir pour son
+retour de Londres à Paris. Édouard Thierry se hâta de m'en faire part.
+Voici son billet:
+
+ «Mon cher ami,
+
+ «Nous avons les manuscrits de Beaumarchais entre les mains. Quand
+ vous voudrez les venir voir, ou pour mieux dire les revoir, je
+ mettrai mon cabinet à votre disposition.
+
+ «Tout à vous.
+
+ «ÉDOUARD THIERRY.
+
+ «16 novembre 1863.»
+
+
+[A] Le prix précis de l'achat a été de 509 fr. 10 c. J'ai relevé,
+moi-même, ce chiffre porté, à la date du 26 septembre 1863, sur le
+registre des dépenses journalières de la Comédie-Française, qui m'a été
+obligeamment communiqué par l'aimable secrétaire du théâtre, M.
+Verteuil.
+
+GEORGES D'HEYLLI.
+
+
+[166] Il s'était fait, dit Chateaubriand, «libraire du clergé français
+émigré.» (_Mémoires d'outre-tombe_, _t._ III, p. 273.)--Il publia, en
+1799, une des premières éditions du _Génie du Christianisme_.
+
+[167] Le fait fut raconté, non sans dépit, par le principal employé de
+la librairie Dulau, à la personne chargée de rapporter les manuscrits,
+et qui à son tour le raconta à Édouard Thierry, de qui je le tiens.
+
+[168] J'aurais pu songer à la famille même de Beaumarchais, mais la
+seule personne que j'y connusse, M. Lemolte Chalary, conseiller à la
+Cour royale d'Orléans, fils d'une des soeurs de Beaumarchais, était
+alors en voyage comme tout bon magistrat qui prend ses vacances, et je
+ne savais où l'atteindre. Quand je le vis à son retour, il en fut
+très-fâché, moins encore pourtant que M. Delarue, petit-fils de
+Beaumarchais, qui vint me voir après ma lettre au _Temps_. Il doutait
+d'abord de la réalité de la découverte, mais lorsque je l'en eus
+convaincu, il eut le plus vif regret de n'en pas avoir été instruit le
+premier à cause des révélations parfois compromettantes que pouvait
+contenir la partie politique des manuscrits.
+
+[169] Ce furent ses propres expressions.
+
+[170] On sait de quelle faveur il jouissait près de ce ministre, qui le
+remit à flot. Je lis dans les _Nouvelles de la cour_, conservées aux
+archives du château d'Harcourt, sous la date du 13 septembre 1776: «Les
+affaires du sieur Caron de Beaumarchais commencèrent à se trouver en
+meilleur état, grâce au goût qu'a pris pour lui M. de Maurepas, que ses
+saillies amusent beaucoup.»
+
+[171] Au mois de janvier 1776.--C'est cette négociation, où le plus beau
+rôle ne fut pas pour Beaumarchais, et que l'on connaît déjà par les
+publications de M. Frédéric Gaillardet, qui tenait surtout au coeur de
+M. Delarue quand il vint me parler des manuscrits de son grand-père.
+Elle est ici plus complète que partout et ne tient pas moins d'un
+volume.
+
+[172] Voyez l'appendice IV.
+
+[173] Nous avons donné cette pièce dans notre notice sur _le Barbier_.
+
+[174] La Comédie-Française était alors au faubourg Saint-Germain, rue de
+l'Ancienne-Comédie.
+
+[175] Pièce de vers badine et médiocre dont je donne seulement la
+première et la dernière strophe.
+
+[176] Avec un curieux _post-scriptum_ resté inédit.
+
+[177] Cette lettre fait partie de la correspondance publiée par Gudin,
+lettre XXXIX, 7º vol. des _OEuvres complètes_.
+
+[178] Cette lettre ne figure pas dans l'édition de 1809.
+
+[179] M. de Loménie, qui a sans doute de bonnes raisons pour le faire,
+ayant eu entre les mains tous les papiers de Beaumarchais possédés par
+sa famille, attribue positivement cette farce à Beaumarchais lui-même,
+et il la déclare excellente et parfaite en son genre.
+
+[180] Beaumarchais, si fin et si expérimenté en matière de ruses et de
+supercheries, se laissa pourtant prendre, comme tant d'autres, à
+l'imposture de la chevalière d'Éon, qui était bien en réalité un
+chevalier, ainsi que le prouva son autopsie, faite en Angleterre, où
+d'Éon résidait, le jour même de sa mort, 21 mai 1810, par le docteur
+Copeland, en présence de plusieurs témoins, et entre autres du Père
+Élysée, premier chirurgien de Louis XVIII. «D'Éon, dit le rapport, avait
+été un homme parfaitement conformé.»
+
+[181] Drame représenté pour la première fois au Théâtre-Français le 26
+avril 1865.
+
+[182] Nous savons de plus, par des renseignements pris sur place et aux
+meilleures sources, que M. de Girardin n'a «jamais» mis les pieds aux
+archives de la Comédie-Française. D'ailleurs sa franchise bien connue et
+la tournure indépendante de son esprit défendent toute supposition
+d'imitation ou de plagiat dissimulé.
+
+[183] _Le Supplice d'une femme_, drame en 3 actes avec une préface. 1
+volume in-8º, paru depuis en in-18, Paris, Michel Lévy, 1865.
+
+[184] _Le Supplice d'une femme_, drame en 3 actes, reçu par le comité du
+Théâtre-Français le 14 décembre 1864 (tiré à 100 exemplaires).
+
+Lire aussi, pour être tout à fait au courant de la discussion très-vive
+qui s'éleva entre M. de Girardin et son collaborateur au sujet des
+remaniements que ce dernier fit subir au _Supplice d'une femme_, la
+curieuse brochure de M. A. Dumas fils: _Histoire du Supplice d'une
+femme_ (réponse à la préface de M. de Girardin). 1 vol. in-8º, Paris,
+Michel Lévy, 1865.
+
+[185] Cette première version a elle-même beaucoup de variantes; les
+archives du Théâtre-Français conservent plusieurs textes différents,
+retouchés et modifiés par M. de Girardin lui-même avant la bienheureuse
+intervention de M. Dumas fils.
+
+[186] Il est bien entendu que l'analogie que je signale est surtout et
+beaucoup plus frappante avec _le Supplice d'une femme_ avant les
+réductions et amputations que lui fit subir l'auteur de _Diane de Lys_.
+
+[187] Lisez dans la pièce primitive de M. de Girardin la longue et
+étrange scène d'explication qui a lieu entre les deux amants,
+rapprochez-la de la scène analogue dans _l'Ami de la maison_, puis
+comparez.
+
+[188] Je parle toujours, et ici surtout, du drame même tel qu'il a été
+conçu et d'abord exécuté par M. de Girardin.
+
+[189] Et je le répète, le lecteur d'ailleurs le verra bien aussi avec
+l'analyse que je lui donne de _l'Ami de la maison_, ce drame, sans un
+remaniement obligé ne serait certainement pas joué, malgré le renom
+éclatant de son auteur vrai ou supposé, jusqu'à la fin de son troisième
+acte.
+
+[190] Le dialogue que nous donnons ici n'est pas la reproduction
+textuelle mais seulement le résumé du dialogue même du drame original.
+
+[191] Quelques-uns de mes lecteurs trouveront peut-être cette scène
+chargée de longueurs, mais peut-être en a-t-elle la permission. Lecteur,
+ne t'indipose pas contre moi; je n'ai ni orgueil ni fausse modestie.
+Écoute-moi aussi, lecteur, et apprenons ensemble à n'être dupes ni des
+choses ni des mots qui les masquent.
+
+Il faut bien que je ne me croie pas un imbécile, puisque j'écris; il
+faut bien que je sente en moi du sens, du jugement, de l'esprit même,
+puisque je mets ces facultés aux prises avec un sujet qui les exige. Il
+faut bien que je m'avoue quelque mérite, puisque je me compare... Ah! je
+sens, et je suis heureux de sentir avec qui je puis me comparer! Je
+distingue mes maîtres et me prosterne, de loin, devant ces grands
+hommes. Mais pour avoir ou n'avoir que le mérite de cette foule de
+dramatistes dont les noms ne se lisent, et encore que très-passagèrement,
+sur les affiches de nos spectacles, que serais-je, quand encore j'aurais
+appris à m'élever au-dessus de leur glaciale monotonie, de leurs beautés
+compassées, brillantées, de leur faire conventionnel ou calqué, de leur
+éclat clinquanté? La fortune de ces gens est celle de ces emprunteurs
+qui vivent sur les moyens de toutes leurs connaissances. Pour moi,
+paysan carrier, retiré dans ma chétive demeure, je vis sur mon mince
+fonds, défriché de mes mains. Comment ne sentirais-je pas ma médiocrité
+à côté de ces riches terres anoblies par de splendides châteaux
+qu'occupent l'opulence ou notre antique noblesse? Ami lecteur, adieu; de
+longtemps je ne te parlerai de moi.
+
+(_Note textuelle de l'auteur._)
+
+
+[192] Je serais peu surpris, si jamais ce drame est représenté, qu'il se
+trouvât quelque plaisant qui, après ce mot, ajouterait: «que je vous
+souhaite, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ainsi-soit-il.»
+(_Note de l'auteur._)
+
+[193] A la mort du père Caron, et quand il s'agit de procéder à son
+enterrement, l'Église lui refusa ses prières, ainsi que le constate son
+acte de décès, produit à l'époque du mariage de sa fille, en 1720, et où
+il est dit que «décédé sans avoir reconnu l'Église catholique,
+apostolique et romaine, cela a été cause que la sépulture ecclésiastique
+lui a été refusée.»
+
+[194] Beaumarchais n'était donc que «le quatrième fils». Et cependant je
+lis dans la biographie du docteur Hoefer: «Beaumarchais, _seul garçon_
+dans une famille qui comptait cinq filles.» Ce qui est une deuxième
+inexactitude, puisque le père Caron eut six filles.
+
+[195] Le _Clavijo_, de Goethe, fut imprimé pour la première fois en
+1774. On trouve parmi les personnages alors vivants qu'il met en scène,
+et outre Clavijo, la soeur de Beaumarchais Marie, son autre soeur,
+mariée à l'architecte Guilbert, et qui dans la pièce est prénommée
+Sophie, Guilbert, son mari, et enfin Beaumarchais lui-même. Le caractère
+de l'auteur de Figaro y est, comme chacun sait, très-exactement et
+très-curieusement présenté et dépeint.
+
+[196] La maison de son père était alors située rue Saint-Denis, presque
+en face la rue de la Feronnerie, et dans le voisinage de celle où
+naquit, dit-on, Molière.
+
+[197] «Personne d'ailleurs, ajoute-t-il quelques lignes plus bas,
+très-fine, très-hardie et assez spirituelle, à en juger par ses
+lettres.» _Beaumarchais et son temps_, tome Ier, pages 33 et 34.
+
+[198] M. de Loménie dit, «d'après une note de Beaumarchais», qu'elle
+avait seulement six ans de plus que lui. De son côté, le consciencieux
+M. Jal cite l'extrait même du mariage, qu'il a eu sous les yeux:
+«Madeleine-Catherine Aubertin, _âgée de 34 ans_, veuve de
+Pierre-Augustin Franquet.»
+
+[199] C'est à la suite de ce mariage, en 1757, qu'il prit pour la
+première fois le nom de Beaumarchais, qui était celui d'un «très-petit
+fief» appartenant à sa femme.
+
+[200] Le certificat du chirurgien Lasalle, appelé à constater le décès,
+et daté du jour même (29 floréal an VII), déclare «que le citoyen
+Beaumarchais est mort d'une apoplexie sanguine et non autre maladie».
+Voyez à ce sujet les ingénieuses et véridiques raisons fournies par M.
+de Loménie contre la supposition du suicide, _Beaumarchais et son
+temps_, tome II, pages 526 et suivantes.
+
+[201] _OEuvres complètes de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais,
+écuyer, conseiller-secrétaire du roi, lieutenant général des chasses,
+bailliage et capitainerie de la Varenne du Louvre, grande vénerie et
+fauconnerie de France...._, etc. 1809, Paris, chez Léopold Colin, rue
+Gît-le-Coeur. 7 vol. in-8º. Les deux derniers volumes donnent une
+cinquantaine de lettres de Beaumarchais. Le 7e volume est terminé par
+la liste des souscripteurs; on lit en tête de cette liste: S. _M.
+l'Empereur et Roi_, un pap. vél., fig.; S. _M. la reine d'Espagne_, dº;
+S. _M. le roi de Westphalie_ (Jérôme Bonaparte), 2 pap. vélin, fig.; 3
+pap. fin, fig.; puis chacun pour un exemplaire: _le roi de Wurtemberg;
+le prince Eugène Napoléon; la princesse Élisa, grande duchesse de
+Toscane; le prince Cambacérès..._, etc.
+
+[202] Lettre XLVII, tome VII de l'édition précitée.
+
+[203] Archives du département de la guerre.
+
+[204] Archives et personnel des finances.
+
+[205] _Bulletin des Lois._
+
+[206] Ministère de l'intérieur (archives) et secrétariat du Corps
+législatif.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le barbier de Séville ou la précaution
+inutile, by Pierre Augustin Caron de Beaumarchais
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BARBIER DE SÉVILLE ***
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+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
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+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of Le barbier de Séville ou la précaution
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+Title: Le barbier de Séville ou la précaution inutile
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+Author: Pierre Augustin Caron de Beaumarchais
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+Release Date: July 23, 2011 [EBook #36826]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BARBIER DE SÉVILLE ***
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
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+<h1>LE<br />
+<big><big>B A R B I E R</big></big><br />
+DE SÉVILLE,<br />
+<small><small><i>OU LA</i></small><br />
+PRÉCAUTION INUTILE<br />
+<i>COMÉDIE</i><br />
+EN QUATRE ACTES;</small><br /><br />
+<small>P<small>AR</small> M<sup>r</sup>. <small>DE</small> B<small>EAUMARCHAIS</small>.</small></h1>
+
+<p class="cb"><i>Représentée et tombée sur le Théâtre de la<br />
+Comédie Française aux Tuileries, le 23<br />
+de Février 1775.</i></p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""
+style="border-top:1px black solid;border-bottom:1px black solid;
+margin-right:10%;">
+<tr><td align="right">....Et j'étais Père, et je ne pus mourir!</td></tr>
+<tr><td align="right"><span style="margin-right: 2em;"><small>Zaire</small>, <i>Acte II</i>.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/colophon.png" width="120" height="61" alt="" title="" />
+</p>
+
+<p class="cb"><i>A PARIS,</i><br />
+Chez RUAULT, Libraire, rue de la Harpe.<br />
+&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;<br />
+M. &nbsp;DCC. &nbsp;LXXV.</p>
+
+<p><a name="page_002" id="page_002"></a></p>
+
+<table border="5" cellpadding="5" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="center"><a href="#TABLE"><b>TABLE</b></a></td></tr>
+</table>
+
+<p><a name="page_003" id="page_003"></a></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<h3><a name="LETTRE_MODEREE" id="LETTRE_MODEREE"></a>LETTRE MODÉRÉE<br />
+<small><small>SUR</small></small><br />
+<small>LA CHUTE ET LA CRITIQUE</small><br />
+<small><small>DU</small></small><br />
+BARBIER DE SÉVILLE</h3>
+
+<p class="c"><i>L'AUTEUR, vêtu modestement et courbé, présentant sa Pièce au Lecteur.</i></p>
+
+<p class="addr">M<small>ONSIEUR</small>,</p>
+
+<p>J'ai l'honneur de vous offrir un nouvel Opuscule de ma façon. Je
+souhaite vous rencontrer dans un de ces momens heureux où, dégagé de
+soins, content de votre santé, de vos affaires, de votre Maîtresse, de
+votre dîner, de votre estomac, vous puissiez vous plaire un moment à la
+lecture de mon <i>Barbier de Séville</i>, car il faut tout cela pour être
+homme amusable et Lecteur indulgent.</p>
+
+<p>Mais si quelque accident a dérangé votre santé, si votre état est
+compromis, si votre Belle a forfait à ses sermens, si votre dîner fut
+mauvais ou votre digestion laborieuse, ah! laissez mon <i>Barbier</i>; ce
+n'est pas là l'instant; examinez l'état de vos dépenses, étudiez le
+<i>Factum</i> de votre Adversaire, relisez ce traître billet surpris à Rose,
+ou parcourez les chef-d'&oelig;uvres de Tissot<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a><a name="page_004" id="page_004"></a> sur la tempérance, et
+faites des réflexions politiques, économiques, diététiques,
+philosophiques ou morales.</p>
+
+<p>Ou si votre état est tel qu'il vous faille absolument l'oublier,
+enfoncez-vous dans une Bergère, ouvrez le Journal établi dans
+Bouillon<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> avec Encyclopédie, Approbation et Privilége, et dormez vîte
+une heure ou deux.</p>
+
+<p>Quel charme auroit une production légère au milieu des plus noires
+vapeurs, et que vous importe, en effet, si Figaro le Barbier s'est bien
+moqué de Bartholo le Médecin en aidant un Rival à lui souffler sa
+Maîtresse? On rit peu de la gaieté d'autrui, quand on a de l'humeur pour
+son propre compte.</p>
+
+<p>Que vous fait encore si ce Barbier Espagnol, en arrivant dans Paris,
+essuya quelques traverses, et si la prohibition de ses exercices a donné
+trop d'importance aux rêveries de mon bonnet? On ne s'intéresse guères
+aux affaires des autres que lorsqu'on est sans inquiétude sur les
+siennes.</p>
+
+<p>Mais enfin, tout va-t-il bien pour vous? Avez-vous à souhait double
+estomac, bon Cuisinier, Maîtresse honnête et repos imperturbable? Ah!
+parlons, parlons; donnez audience à mon <i>Barbier</i>.</p>
+
+<p>Je sens trop, Monsieur, que ce n'est plus le temps où, tenant mon
+manuscrit en réserve, et semblable à la Coquette qui refuse souvent ce
+qu'elle brûle toujours d'accorder, j'en faisois quelque avare lecture à
+des Gens préférés, qui croyoient devoir payer ma complaisance par un
+éloge pompeux de mon Ouvrage.</p>
+
+<p>O jours heureux! Le lieu, le temps, l'auditoire à ma dévotion et la
+magie d'une lecture adroite assurant mon succès, je glissois<a name="page_005" id="page_005"></a> sur le
+morceau foible en appuyant les bons endroits; puis, recueillant les
+suffrages du coin de l'&oelig;il, avec une orgueilleuse modestie, je
+jouissois d'un triomphe d'autant plus doux que le jeu d'un fripon
+d'Acteur ne m'en déroboit pas les trois quarts pour son compte.</p>
+
+<p>Que reste-t-il, hélas! de toute cette gibeciere? A l'instant qu'il
+faudroit des miracles pour vous subjuguer, quand la verge de Moïse y
+suffiroit à peine, je n'ai plus même la ressource du bâton de Jacob;
+plus d'escamotage, de tricherie, de coquetterie, d'inflexions de voix,
+d'illusion théâtrale, rien. C'est ma vertu toute nue que vous allez
+juger.</p>
+
+<p>Ne trouvez donc pas étrange, Monsieur, si, mesurant mon style à ma
+situation, je ne fais pas comme ces Ecrivains qui se donnent le ton de
+vous appeller négligemment <i>Lecteur</i>, <i>ami Lecteur</i>, <i>cher Lecteur</i>,
+<i>benin ou Benoist Lecteur</i>, ou de telle autre dénomination cavaliere, je
+dirois même indécente, par laquelle ces imprudens essaient de se mettre
+au pair avec leur Juge, et qui ne fait bien souvent que leur en attirer
+l'animadversion. J'ai toujours vu que les airs ne séduisoient personne,
+et que le ton modeste d'un Auteur pouvoit seul inspirer un peu
+d'indulgence à son fier Lecteur.</p>
+
+<p>Eh! quel Ecrivain en eut jamais plus besoin que moi? Je voudrois le
+cacher en vain. J'eus la foiblesse autrefois, Monsieur, de vous
+présenter, en différens tems, deux tristes Drames<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, productions
+monstrueuses, comme on sait, car entre la Tragédie et la Comédie, on
+n'ignore plus qu'il n'existe rien; c'est un point décidé, le Maître l'a
+dit, l'Ecole en retentit, et pour moi, j'en suis tellement convaincu,
+que si je voulois aujourd'hui mettre au Théâtre une mère éplorée, une
+épouse trahie, une s&oelig;ur éperdue, un fils déshérité, pour les
+présenter décemment au Public, je commencerois par leur supposer un beau
+Royaume où ils auroient régné de leur mieux, vers l'un des Archipels ou
+dans tel autre coin du monde; certain, après cela, que l'invraisemblance
+du Roman, l'énormité des faits, l'enflure des caractères, le gigantesque
+des idées et la bouffissure du langage, loin de m'être imputés à
+reproche, assureroient encore mon succès.</p>
+
+<p>Présenter des hommes d'une condition moyenne, accablés et<a name="page_006" id="page_006"></a> dans le
+malheur, fi donc! On ne doit jamais les montrer que baffoués. Les
+Citoyens ridicules et les Rois malheureux, voilà tout le Théâtre
+existant et possible, et je me le tiens pour dit; c'est fait, je ne veux
+plus quereller avec personne.</p>
+
+<p>J'ai donc eu la foiblesse autrefois, Monsieur, de faire des Drames qui
+n'étoient pas <i>du bon genre</i>, et je m'en repens beaucoup.</p>
+
+<p>Pressé depuis par les évènemens, j'ai hasardé de malheureux Mémoires<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>,
+que mes ennemis n'ont pas trouvé <i>du bon style</i>, et j'en ai le remords
+cruel.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, je fais glisser sous vos yeux une Comédie fort gaie, que
+certains Maîtres de goût n'estiment pas <i>du bon ton</i>, et je ne m'en
+console point.</p>
+
+<p>Peut-être un jour oserai-je affliger votre oreille d'un Opéra<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>, dont
+les jeunes gens d'autrefois diront que la musique n'est pas <i>du bon
+françois</i>, et j'en suis tout honteux d'avance.</p>
+
+<p>Ainsi, de fautes en pardons et d'erreurs en excuses, je passerai ma vie
+à mériter votre indulgence, par la bonne-foi naïve avec laquelle je
+reconnoîtrai les unes en vous présentant les autres.</p>
+
+<p>Quant au <i>Barbier de Séville</i>, ce n'est pas pour corrompre votre
+jugement que je prends ici le ton respectueux; mais on m'a fort assuré
+que, lorsqu'un Auteur étoit sorti, quoiqu'échiné, vainqueur au Théâtre,
+il ne lui manquoit plus que d'être agréé par vous, Monsieur, et lacéré
+dans quelques Journaux, pour avoir obtenu tous les lauriers littéraires.
+Ma gloire est donc certaine si vous daignez m'accorder le laurier de
+votre agrément, persuadé que plusieurs de Messieurs les Journalistes ne
+me refuseront pas celui de leur dénigrement.</p>
+
+<p>Déjà l'un d'eux, établi dans Bouillon avec Approbation et Privilége, m'a
+fait l'honneur encyclopédique d'assurer à ses Abonnés que ma Pièce étoit
+sans plan, sans unité, sans caractères, vide d'intrigue et dénuée de
+comique.</p>
+
+<p>Un autre, plus naïf encore, à la vérité sans Approbation, sans Privilége
+et même sans Encyclopédie, après un candide exposé de mon Drame, ajoute
+au laurier de sa critique cet éloge flatteur de ma personne: «La
+réputation du sieur de Beaumarchais est<a name="page_007" id="page_007"></a> bien tombée, et les honnêtes
+gens sont enfin convaincus que lorsqu'on lui aura arraché les plumes du
+paon, il ne restera plus qu'un vilain corbeau noir, avec son effronterie
+et sa voracité.»</p>
+
+<p>Puisqu'en effet j'ai eu l'effronterie de faire la Comédie du <i>Barbier de
+Séville</i>, pour remplir l'horoscope entier, je pousserai la voracité
+jusqu'à vous prier humblement, Monsieur, de me juger vous-même et sans
+égard aux Critiques passés, présens et futurs; car vous savez que, par
+état, les Gens de Feuilles sont souvent ennemis des Gens de Lettres;
+j'aurai même la voracité de vous prévenir qu'étant saisi de mon affaire,
+il faut que vous soyez mon Juge absolument, soit que vous le vouliez ou
+non, car vous êtes mon Lecteur.</p>
+
+<p>Et vous sentez bien, Monsieur, que si, pour éviter ce tracas ou me
+prouver que je raisonne mal, vous refusiez constamment de me lire, vous
+feriez vous-même une pétition de principes au-dessous de vos lumières:
+n'étant pas mon Lecteur, vous ne seriez pas celui à qui s'adresse ma
+requête.</p>
+
+<p>Que si, par dépit de la dépendance où je parois vous mettre vous vous
+avisiez de jeter le Livre en cet instant de votre lecture, c'est,
+Monsieur, comme si, au milieu de tout autre jugement, vous étiez enlevé
+du Tribunal par la mort ou tel accident qui vous rayât du nombre des
+Magistrats. Vous ne pouvez éviter de me juger qu'en devenant nul,
+négatif, anéanti, qu'en cessant d'exister en qualité de mon Lecteur.</p>
+
+<p>Eh! quel tort vous fais-je en vous élevant au-dessus de moi? Après le
+bonheur de commander aux hommes, le plus grand honneur, Monsieur,
+n'est-il pas de les juger?</p>
+
+<p>Voilà donc qui est arrangé. Je ne reconnois plus d'autre Juge que vous,
+sans excepter Messieurs les Spectateurs, qui, ne jugeant qu'en premier
+ressort, voient souvent leur sentence infirmée à votre Tribunal.</p>
+
+<p>L'affaire avoit d'abord été plaidée devant eux au Théâtre, et ces
+Messieurs ayant beaucoup ri, j'ai pu penser que j'avois gagné ma Cause à
+l'Audience. Point du tout; le Journaliste, établi dans Bouillon, prétend
+que c'est de moi qu'on a ri. Mais ce n'est là, Monsieur, comme on dit en
+style de Palais, qu'une mauvaise chicane de Procureur: mon but ayant été
+d'amuser les Spectateurs; qu'ils aient ri de ma Pièce ou de moi, s'ils
+ont ri de bon<a name="page_008" id="page_008"></a> c&oelig;ur, le but est également rempli, ce que j'appelle
+avoir gagné ma Cause à l'Audience.</p>
+
+<p>Le même Journaliste assure encore, ou du moins laisse entendre, que j'ai
+voulu gagner quelques-uns de ces Messieurs en leur faisant des lectures
+particulières, en achetant d'avance leur suffrage par cette
+prédilection. Mais ce n'est encore là, Monsieur, qu'une difficulté de
+Publiciste Allemand. Il est manifeste que mon intention n'a jamais été
+que de les instruire; c'étoit des espèces de Consultations que je
+faisois sur le fond de l'affaire. Que si les Consultans, après avoir
+donné leur avis, se sont mêlés parmi les Juges, vous voyez bien,
+Monsieur, que je n'y pouvois rien de ma part, et que c'étoit à eux de se
+récuser par délicatesse, s'ils se sentoient de la partialité pour mon
+Barbier Andaloux.</p>
+
+<p>Eh! plût au Ciel qu'ils en eussent un peu conservé pour ce jeune
+Etranger, nous aurions eu moins de peine, à soutenir notre malheur
+éphémère. Tels sont les hommes: avez-vous du succès, ils vous
+accueillent, vous portent, vous caressent, ils s'honorent de vous; mais
+gardez de broncher: au moindre échec, O mes amis, souvenez-vous qu'il
+n'est plus d'amis.</p>
+
+<p>Et c'est précisément ce qui nous arriva le lendemain de la plus triste
+soirée. Vous eussiez vu les foibles amis du Barbier se disperser, se
+cacher le visage ou s'enfuir; les femmes, toujours si braves quand elles
+protégent, enfoncées dans les coqueluchons jusqu'aux panaches et
+baissant des yeux confus; les hommes courant se visiter, se faire amende
+honorable du bien qu'ils avoient dit de ma Pièce, et rejetant sur ma
+maudite façon de lire les choses tout le faux plaisir qu'ils y avoient
+goûté. C'étoit une désertion totale, une vraie désolation.</p>
+
+<p>Les uns lorgnoient à gauche en me sentant passer à droite, et ne
+faisoient plus semblant de me voir: Ah Dieux! D'autres, plus courageux,
+mais s'assurant bien si personne ne les regardoit, m'attiraient dans un
+coin pour me dire: «Eh! comment avez-vous produit en nous cette
+illusion? car il faut en convenir, mon Ami, votre Pièce est la plus
+grande platitude du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas, Messieurs, j'ai lu ma platitude, en vérité, tout platement
+comme je l'avois faite; mais, au nom de la bonté que vous avez de me
+parler encore après ma chûte et pour l'honneur<a name="page_009" id="page_009"></a> de votre second
+jugement, ne souffrez pas qu'on redonne la Pièce au Théâtre; si, par
+malheur, on venoit à la jouer comme je l'ai lue, on vous feroit
+peut-être une nouvelle tromperie, et vous vous en prendriez à moi de ne
+plus savoir quel jour vous eûtes raison ou tort; ce qu'à Dieu ne
+plaise!»</p>
+
+<p>On ne m'en crut point, on laissa rejouer la Pièce, et pour le coup je
+fus Prophète en mon pays. Ce pauvre Figaro, <i>fessé</i> par la cabale <i>en
+faux bourdon</i> et presque enterré le vendredi, ne fit point comme
+Candide, il prit courage, et mon Héros se releva le dimanche avec une
+vigueur que l'austérité d'un carême entier et la fatigue de dix-sept
+séances publiques n'ont pas encore altérée<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>. Mais qui sait combien
+cela durera? Je ne voudrois pas jurer qu'il en fût seulement question
+dans cinq ou six siècles, tant notre Nation est inconsistante et légère.</p>
+
+<p>Les Ouvrages de Théâtre, Monsieur, sont comme les enfans des hommes:
+conçus avec volupté, menés à terme avec fatigue, enfantés avec douleur
+et vivant rarement assez pour payer les parens de leurs soins, ils
+coûtent plus de chagrins qu'ils ne donnent de plaisirs. Suivez-les dans
+leur carrière, à peine ils voient le jour que, sous prétexte d'enflure,
+on leur applique les Censeurs; plusieurs en sont restés en chartre. Au
+lieu de jouer doucement avec eux, le cruel Parterre les rudoye et les
+fait tomber. Souvent en les berçant le Comédien les estropie. Les
+perdez-vous un instant de vue, on les retrouve, hélas! traînant
+par-tout, mais dépenaillés, défigurés, rongés d'Extraits et couverts de
+Critiques. Echappés à tant de maux, s'ils brillent un moment dans le
+monde, le plus grand de tous les atteint, le mortel oubli les tue; ils
+meurent, et, replongés au néant, les voilà perdus à jamais dans
+l'immensité des Livres.</p>
+
+<p>Je demandois à quelqu'un pourquoi ces combats, cette guerre animée entre
+le Parterre et l'Auteur à la première représentation des Ouvrages, même
+de ceux qui devoient plaire un autre jour. «Ignorez-vous, me dit-il, que
+Sophocle et le vieux Denis sont morts de joie d'avoir remporté le prix
+des Vers au Théâtre? Nous aimons trop nos Auteurs pour souffrir qu'un
+excès de joie nous prive d'eux en les étouffant; aussi, pour les
+conserver,<a name="page_010" id="page_010"></a> avons-nous grand soin que leur triomphe ne soit jamais si
+pur, qu'ils puissent en expirer de plaisir.»</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit des motifs de cette rigueur, l'enfant de mes loisirs,
+ce jeune, cet innocent <i>Barbier</i> tant dédaigné le premier jour, loin
+d'abuser le surlendemain de son triomphe ou de montrer de l'humeur à ses
+Critiques, ne s'en est que plus empressé de les désarmer par
+l'enjouement de son caractère.</p>
+
+<p>Exemple rare et frappant, Monsieur, dans un siècle d'Ergotisme où l'on
+calcule tout jusqu'au rire, où la plus légère diversité d'opinions fait
+germer des haines éternelles, où tous les jeux tournent en guerre, où
+l'injure qui repousse l'injure est à son tour payée par l'injure,
+jusqu'à ce qu'une autre effaçant cette dernière en enfante une nouvelle,
+auteur de plusieurs autres, et propage ainsi l'aigreur à l'infini,
+depuis le rire jusqu'à la satiété, jusqu'au dégoût, à l'indignation même
+du Lecteur le plus caustique.</p>
+
+<p>Quant à moi, Monsieur, s'il est vrai, comme on l'a dit, que tous les
+hommes soient frères, et c'est une belle idée, je voudrois qu'on pût
+engager nos frères les Gens de Lettres à laisser, en discutant, le ton
+rogue et tranchant à nos frères les Libellistes, qui s'en acquittent si
+bien; ainsi que les injures à nos frères les Plaideurs..... qui ne s'en
+acquittent pas mal non plus. Je voudrois sur-tout qu'on pût engager nos
+freres les Journalistes à renoncer à ce ton pédagogue et magistral avec
+lequel ils gourmandent les Fils d'Apollon et font rire la sottise aux
+dépens de l'esprit.</p>
+
+<p>Ouvrez un Journal, ne semble-t-il pas voir un dur Répétiteur, la férule
+ou la verge levée sur des Ecoliers négligens, les traiter en esclaves au
+plus léger défaut dans le devoir? Eh, mes Freres, il s'agit bien de
+devoir ici, la Littérature en est le délassement et la douce récréation.</p>
+
+<p>A mon égard, au moins, n'espérez pas asservir dans ses jeux mon esprit à
+la règle; il est incorrigible, et, la classe du devoir une fois fermée,
+il devient si léger et badin que je ne puis que jouer avec lui. Comme un
+liège emplumé qui bondit sur la raquette, il s'élève, il retombe, égaye
+mes yeux, repart en l'air, y fait la roue et revient encore. Si quelque
+Joueur adroit veut entrer en partie et balloter à nous deux le léger
+volant de mes pensées, de tout mon c&oelig;ur; s'il riposte avec grâce et
+légéreté,<a name="page_011" id="page_011"></a> le jeu m'amuse et la partie s'engage. Alors on pourroit voir
+les coups portés, parés, reçus, rendus, accélérés, pressés, relevés,
+même avec une prestesse, une agilité propre à réjouir autant les
+Spectateurs qu'elle animeroit les Acteurs.</p>
+
+<p>Telle, au moins, Monsieur, devroit être la critique, et c'est ainsi que
+j'ai toujours conçu la dispute entre les Gens polis qui cultivent les
+Lettres.</p>
+
+<p>Voyons, je vous prie, si le Journaliste de Bouillon a conservé dans sa
+Critique ce caractère aimable et sur-tout de candeur pour lequel on
+vient de faire des v&oelig;ux.</p>
+
+<p>«La Pièce est une Farce, dit-il.»</p>
+
+<p>Passons sur les qualités. Le méchant nom qu'un Cuisinier étranger donne
+aux ragoûts françois ne change rien à leur faveur. C'est en passant par
+ses mains qu'ils se dénaturent. Analysons la Farce de Bouillon.</p>
+
+<p>«La Pièce, a-t-il dit, n'a pas de plan.»</p>
+
+<p>Est-ce parce qu'il est trop simple qu'il échappe à la sagacité de ce
+Critique adolescent?</p>
+
+<p>Un Vieillard amoureux prétend épouser demain sa Pupille; un jeune Amant
+plus adroit le prévient, et ce jour même en fait sa femme, à la barbe et
+dans la maison du Tuteur. Voilà le fond, dont on eut pu faire, avec un
+égal succès, une Tragédie, une Comédie, un Drame, un Opéra, <i>et cætera</i>.
+L'<i>Avare</i> de Molière est-il autre chose? Le <i>Grand Mithridate</i> est-il
+autre chose? Le genre d'une Pièce, comme celui de toute autre action,
+dépend moins du fond des choses que des caractères qui les mettent en
+&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Quant à moi, ne voulant faire sur ce plan qu'une Pièce amusante et sans
+fatigue, une espèce d'<i>Imbroille</i><a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, il m'a suffi que le Machiniste, au
+lieu d'être un noir scélérat, fût un drôle de garçon, un homme
+insouciant, qui rit également du succès et de la chûte de ses
+entreprises, pour que l'Ouvrage, loin de tourner en Drame sérieux,
+devînt une Comédie fort gaie; et de cela seul que le Tuteur est un peu
+moins sot que tous ceux qu'on trompe au Théâtre, il est résulté beaucoup
+de mouvement dans la Pièce, et sur-tout la nécessité d'y donner plus de
+ressort aux intrigans.<a name="page_012" id="page_012"></a></p>
+
+<p>Au lieu de rester dans ma simplicité comique, si j'avois voulu
+compliquer, étendre et tourmenter mon plan à la manière tragique ou
+<i>dramique</i><a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>, imagine-t-on que j'aurois manqué de moyens dans une
+aventure dont je n'ai mis en Scènes que la partie la moins merveilleuse?</p>
+
+<p>En effet, personne aujourd'hui n'ignore qu'à l'époque historique où la
+Pièce finit gaiement dans mes mains, la querelle commença sérieusement à
+s'échauffer, comme qui diroit derrière la toile, entre le Docteur et
+Figaro, sur les cent écus. Des injures on en vint aux coups. Le Docteur,
+étrillé par Figaro, fit tomber en se débattant le <i>rescille</i><a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a> ou filet
+qui coiffoit le Barbier, et l'on vit, non sans surprise, une forme de
+spatule imprimée à chaud sur sa tête razée. Suivez-moi, Monsieur, je
+vous prie.</p>
+
+<p>A cet aspect, moulu de coups qu'il est, le Médecin s'écrie avec
+transport: «Mon Fils! ô Ciel, mon Fils! mon cher Fils!...» Mais avant
+que Figaro l'entende, il a redoublé de horions sur son cher Père. En
+effet, ce l'étoit.</p>
+
+<p>Ce Figaro, qui pour toute famille avoit jadis connu sa mere, est fils
+naturel de Bartholo. Le Médecin, dans sa jeunesse, eut cet enfant d'une
+Personne en condition, que les suites de son imprudence firent passer du
+service au plus affreux abandon.</p>
+
+<p>Mais avant de les quitter, le désolé Bartholo, Frater alors, a fait
+rougir sa spatule, il en a timbré son fils à l'occiput, pour le
+reconnoître un jour, si jamais le sort les rassemble. La mère et
+l'enfant avoient passé six années dans une honorable mendicité,
+lorsqu'un Chef de Bohémiens, descendu de Luc Gauric<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>, traversant
+l'Andalousie avec sa Troupe, et consulté par la mère sur le destin de
+son fils, déroba l'Enfant furtivement et laissa par écrit cet horoscope
+à sa place:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+ Après avoir versé le sang dont il est né,<br />
+ Ton Fils assommera son Père infortuné:<br />
+ Puis, tournant sur lui-même et le fer et le crime,<br />
+ Il se frappe, et devient heureux et légitime.
+</td></tr>
+</table>
+
+<p>En changeant d'état sans le savoir, l'infortuné jeune homme<a name="page_013" id="page_013"></a> a changé de
+nom sans le vouloir; il s'est élevé sous celui de Figaro; il a vécu. Sa
+mère est cette Marceline, devenue vieille et Gouvernante chez le
+Docteur, que l'affreux horoscope de son fils a consolé de sa perte. Mais
+aujourd'hui, tout s'accomplit.</p>
+
+<p>En saignant Marceline au pied, comme on le voit dans ma Pièce, ou plutôt
+comme on ne l'y voit pas, Figaro remplit le premier Vers:</p>
+
+<p class="c">Après avoir versé le sang dont il est né,</p>
+
+<p>Quand il étrille innocemment le Docteur, après la toile tombée, il
+accomplit le second Vers:</p>
+
+<p class="c">Ton fils assommera son Père infortuné:</p>
+
+<p>A l'instant, la plus touchante reconnoissance a lieu entre le Médecin,
+la Vieille et Figaro: <i>c'est vous</i>, <i>c'est lui</i>, <i>c'est toi</i>, <i>c'est
+moi</i>. Quel coup de Théâtre! Mais le fils, au désespoir de son innocente
+vivacité, fond en larmes et se donne un coup de rasoir; selon le sens du
+troisième Vers:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 0em;">Puis, tournant sur lui-même et le fer et le crime,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Il se frappe et.......<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>.</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p>Quel tableau! En n'expliquant point si du rasoir il se coupe la gorge ou
+seulement le poil du visage, on voit que j'avois le choix de finir ma
+Pièce au plus grand pathétique. Enfin, le Docteur épouse la Vieille, et
+Figaro, suivant la dernière leçon...</p>
+
+<p class="c">.....Devient heureux et légitime.</p>
+
+<p>Quel dénoûment! Il ne m'en eût coûté qu'un sixième Acte. Eh! quel
+sixième Acte! Jamais Tragédie au Théâtre François... Il suffit.
+Reprenons ma Pièce en l'état où elle a été jouée et critiquée. Lorsqu'on
+me reproche avec aigreur ce que j'ai fait, ce n'est pas l'instant de
+louer ce que j'aurois pu faire,</p>
+
+<p>«La Pièce est invraisemblable dans sa conduite,» a dit encore le
+Journaliste établi dans Bouillon avec Approbation et Privilége.<a name="page_014" id="page_014"></a></p>
+
+<p>Invraisemblable? Examinons cela par plaisir.</p>
+
+<p>Son Excellence M. le Comte Almaviva, dont j'ai depuis long-tems
+l'honneur d'être ami particulier, est un jeune Seigneur, ou pour mieux
+dire étoit, car l'âge et les grands emplois en ont fait depuis un homme
+fort grave, ainsi que je le suis devenu moi-même. Son Excellence étoit
+donc un jeune Seigneur Espagnol, vif, ardent, comme tous les Amans de sa
+Nation, que l'on croit froide et qui n'est que paresseuse.</p>
+
+<p>Il s'étoit mis secrètement à la poursuite d'une belle personne qu'il
+avoit entrevue à Madrid et que son Tuteur a bientôt ramenée au lieu de
+sa naissance. Un matin qu'il se promenoit sous ses fenêtres à Séville,
+où depuis huit jours il cherchoit à s'en faire remarquer, le hasard
+conduisit au même endroit Figaro le Barbier. «Ah! le hasard! dira mon
+Critique, et si le hasard n'eût pas conduit ce jour-là le Barbier dans
+cet endroit, que devenoit la Pièce?&mdash;Elle eût commencé, mon Frère, à
+quelqu'autre époque.&mdash;Impossible, puisque le Tuteur, selon vous-même,
+épousoit le lendemain.&mdash;Alors il n'y auroit pas eu de Pièce, ou, s'il y
+en avoit eu, mon Frère, elle auroit été différente. Une chose est-elle
+invraisemblable parce qu'elle étoit possible autrement?»</p>
+
+<p>Réellement, vous avez un peu d'humeur. Quand le Cardinal de Retz nous
+dit froidement: «Un jour j'avois besoin d'un homme, à la vérité, je ne
+voulois qu'un fantôme; j'aurois désiré qu'il fût petit-fils d'Henri le
+Grand, qu'il eût de longs cheveux blonds; qu'il fût beau, bien fait,
+bien séditieux; qu'il eût le langage et l'amour des Halles; et voilà que
+le hasard me fait rencontrer à Paris M. de Beaufort, échappé de la
+prison du Roi; c'étoit justement l'homme qu'il me falloit<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.» Va-t-on
+dire au<a name="page_015" id="page_015"></a> Coadjuteur: «Ah! le hasard! Mais si vous n'eussiez pas
+rencontré M. de Beaufort! Mais ceci, mais cela?...»</p>
+
+<p>Le hasard donc conduisit en ce même endroit Figaro le Barbier, beau
+diseur, mauvais Poëte, hardi Musicien, grand fringueneur<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a> de guittare
+et jadis Valet-de-Chambre du Comte; établi dans Séville, y faisant avec
+succès des barbes, des Romances et des mariages, y maniant également le
+fer du Phlébotôme<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a> et le piston du Pharmacien; la terreur des maris,
+la coqueluche des femmes, et justement l'homme qu'il nous falloit. Et
+comme, en toute recherche, ce qu'on nomme passion n'est autre chose
+qu'un désir irrité par la contradiction, le jeune Amant, qui n'eût
+peut-être eu qu'un goût de fantaisie pour cette beauté, s'il l'eût
+rencontrée dans le monde, en devient amoureux, parce qu'elle est
+enfermée, au point de faire l'impossible pour l'épouser.</p>
+
+<p>Mais vous donner ici l'extrait entier de la Pièce, Monsieur, seroit
+douter de la sagacité, de l'adresse avec laquelle vous saisirez le
+dessein de l'Auteur, et suivrez le fil de l'intrigue, en la lisant.
+Moins prévenu que le Journal de Bouillon, qui se trompe avec Approbation
+et Privilége sur toute la conduite de cette Pièce, vous y verrez que
+<i>tous les soins de l'Amant</i> ne <i>sont</i> pas <i>destinés à remettre
+simplement une lettre</i>, qui n'est là qu'un léger accessoire à
+l'intrigue, mais bien à s'établir dans un fort défendu par la vigilance
+et le soupçon, sur-tout à tromper un homme qui, sans cesse éventant la
+man&oelig;uvre, oblige l'ennemi de se retourner assez lestement pour n'être
+pas désarçonné d'emblée.</p>
+
+<p>Et lorsque vous verrez que tout le mérite du dénoûment consiste en ce
+que le Tuteur a fermé sa porte en donnant son passe-partout à Bazile,
+pour que lui seul et le Notaire pussent entrer et conclure son mariage,
+vous ne laisserez pas d'être étonné qu'un Critique aussi équitable se
+joue de la confiance de son Lecteur, ou se trompe au point d'écrire, et
+dans Bouillon encore: <i>le Comte s'est donné la peine de monter au balcon
+par une échelle avec Figaro, quoique la porte ne soit pas fermée</i>.</p>
+
+<p>Enfin, lorsque vous verrez le malheureux Tuteur, abusé par<a name="page_016" id="page_016"></a> toutes les
+précautions qu'il prend pour ne le point être, à la fin forcé de signer
+au contrat du Comte et d'approuver ce qu'il n'a pu prévenir, vous
+laisserez au Critique à décider si ce Tuteur étoit un <i>imbécille</i> de ne
+pas deviner une intrigue dont on lui cachoit tout, lorsque lui Critique,
+à qui l'on ne cachoit rien, ne l'a pas devinée plus que le Tuteur.</p>
+
+<p>En effet, s'il l'eût bien conçue, auroit-il manqué de louer tous les
+beaux endroits de l'Ouvrage?</p>
+
+<p>Qu'il n'ait point remarqué la manière dont le premier Acte annonce et
+déploie avec gaieté tous les caractères de la Pièce, on peut lui
+pardonner.</p>
+
+<p>Qu'il n'ait pas apperçu quelque peu de comédie dans la grande Scène du
+second Acte, où, malgré la défiance et la fureur du Jaloux, la Pupille
+parvient à lui donner le change sur une lettre remise en sa présence, et
+à lui faire demander pardon à genoux du soupçon qu'il a montré, je le
+conçois encore aisément.</p>
+
+<p>Qu'il n'ait pas dit un seul mot de la Scène de stupéfaction de Bazile,
+au troisième Acte, qui a paru si neuve au Théâtre, et a tant réjoui les
+Spectateurs, je n'en suis point réjoui du tout.</p>
+
+<p>Passe encore qu'il n'ait pas entrevu l'embarras où l'Auteur s'est jeté
+volontairement au dernier Acte, en faisant avouer par la Pupille à son
+Tuteur que le Comte avoit dérobé la clé de la jalousie; et comment
+l'Auteur s'en démêle en deux mots, et sort en se jouant de la nouvelle
+inquiétude qu'il a imprimée au Spectateur, c'est peu de chose en vérité.</p>
+
+<p>Je veux bien qu'il ne lui soit pas venu à l'esprit que la Pièce, une des
+plus gaies qui soient au Théâtre, est écrite sans la moindre équivoque,
+sans une pensée, un seul mot dont la pudeur, même des petites Loges, ait
+à s'allarmer, ce qui pourtant est bien quelque chose, Monsieur, dans un
+siècle où l'hypocrisie de la décence est poussée presque aussi loin que
+le relâchement des m&oelig;urs. Très-volontiers. Tout cela sans doute
+pouvoit n'être pas digne de l'attention d'un Critique aussi majeur.</p>
+
+<p>Mais comment n'a-t-il pas admiré ce que tous les honnêtes gens n'ont pu
+voir sans répandre des larmes de tendresse et de plaisir? je veux dire,
+la piété filiale de ce bon Figaro, qui ne sauroit oublier sa mère!</p>
+
+<p><i>Tu connois donc ce Tuteur?</i> lui dit le Comte au premier acte. <i>Comme ma
+mère</i>, répond Figaro. Un avare auroit dit: <i>Comme<a name="page_017" id="page_017"></a> mes poches</i>. Un
+Petit-Maître eût répondu: <i>Comme moi-même</i>. Un ambitieux: <i>Comme le
+chemin de Versailles</i>; et le Journaliste de Bouillon: <i>Comme mon
+Libraire</i>. Les comparaisons de chacun se tirant toujours de l'objet
+intéressant. <i>Comme ma mère</i>, a dit le fils tendre et respectueux!</p>
+
+<p>Dans un autre endroit encore: <i>Ah! vous êtes charmant!</i> lui dit le
+Tuteur. Et ce bon, cet honnête Garçon, qui pouvoit gaiement assimiler
+cet éloge à tous ceux qu'il a reçus de ses Maîtresses, en revient
+toujours à sa bonne mère, et répond à ce mot: <i>Vous êtes charmant!&mdash;Il
+est vrai, Monsieur, que ma mère me l'a dit autrefois</i>. Et le Journal de
+Bouillon ne relève point de pareils traits! Il faut avoir le cerveau
+bien desséché pour ne les pas voir, ou le c&oelig;ur bien dur pour ne pas
+les sentir!</p>
+
+<p>Sans compter mille autres finesses de l'Art répandues à pleines mains
+dans cet Ouvrage. Par exemple, on sait que les Comédiens ont multiplié
+chez eux les emplois à l'infini; emplois de grande, moyenne et petite
+Amoureuse; emplois de grands, moyens et petits Valets; emplois de Niais,
+d'Important, de Croquant, de Paysan, de Tabellion, de Bailly; mais on
+sait qu'ils n'ont pas encore appointé celui de Bâillant. Qu'a fait
+l'Auteur pour former un Comédien peu exercé au talent d'ouvrir largement
+la bouche au Théâtre? Il s'est donné le soin de lui rassembler dans une
+seule phrase toutes les syllabes bâillantes du françois: <i>Rien...
+qu'en... l'en... en... ten... dant... parler</i>; syllabes en effet qui
+feroient bâiller un mort, et parviendroient à desserrer les dents même
+de l'envie!</p>
+
+<p>En cet endroit admirable où, pressé par les reproches du Tuteur qui lui
+crie: <i>Que direz-vous à ce malheureux qui bâille et dort tout éveillé?
+et l'autre qui depuis trois heures éternue à se faire sauter le crâne et
+jaillir la cervelle, que leur direz-vous?</i> Le naïf Barbier répond: <i>Eh
+parbleu! je dirai à celui qui éternue, Dieu vous bénisse; et va te
+coucher à celui qui dort</i>. Réponse en effet si juste, si chrétienne et
+si admirable, qu'un de ces fiers Critiques, qui ont leurs entrées au
+Paradis, n'a pu s'empêcher de s'écrier: «Diable! l'Auteur a dû rester au
+moins huit jours à trouver cette réplique!»</p>
+
+<p>Et le Journal de Bouillon, au lieu de louer ces beautés sans nombre, use
+encre et papier, Approbation et Privilége, à mettre<a name="page_018" id="page_018"></a> un pareil Ouvrage
+au-dessous même de la critique! On me couperoit le cou, Monsieur, que je
+ne saurois m'en taire.</p>
+
+<p>N'a-t-il pas été jusqu'à dire, le Cruel: «<i>Que pour ne pas voir expirer
+ce Barbier sur le Théâtre, il a fallu le mutiler, le changer, le
+refondre, l'élaguer, le réduire en quatre Actes et le purger d'un grand
+nombre de pasquinades, de calembourgs, de jeux de mots, en un mot, de
+bas comique</i>.»</p>
+
+<p>A le voir ainsi frapper comme un sourd, on juge assez qu'il n'a pas
+entendu le premier mot de l'Ouvrage qu'il décompose. Mais j'ai l'honneur
+d'assurer ce Journaliste, ainsi que le jeune homme qui lui taille ses
+plumes et ses morceaux, que, loin d'avoir purgé la Pièce d'aucuns des
+<i>calembourgs, jeux de mots</i>, etc., qui lui eussent nui le premier jour,
+l'Auteur a fait rentrer dans les Actes restés au Théâtre tout ce qu'il
+en a pu reprendre à l'Acte au porte-feuille: tel un Charpentier économe
+cherche dans ses copeaux épars sur le chantier tout ce qui peut servir à
+cheviller et boucher les moindres trous de son ouvrage.</p>
+
+<p>Passerons-nous sous silence le reproche aigu qu'il fait à la jeune
+personne d'avoir <i>tous les défauts d'une fille mal élevée</i>? Il est vrai
+que, pour échapper aux conséquences d'une telle imputation, il tente à
+la rejeter sur autrui, comme s'il n'en étoit pas l'Auteur, en employant
+cette expression banale: <i>On trouve à la jeune personne</i>, etc. On
+trouve!...</p>
+
+<p>Que vouloit-il donc qu'elle fît? Quoi! Qu'au lieu de se prêter aux vues
+d'un jeune Amant très-aimable et qui se trouve un homme de qualité,
+notre charmante enfant épousât le vieux podagre Médecin? Le noble
+établissement qu'il lui destinoit-là! Et parce qu'on n'est pas de l'avis
+de Monsieur, on <i>a tous les défauts d'une fille mal élevée</i>!</p>
+
+<p>En vérité, si le Journal de Bouillon se fait des amis en France par la
+justesse et la candeur de ses Critiques, il faut avouer qu'il en aura
+beaucoup moins au-delà des Pyrénées, et qu'il est surtout un peu bien
+dur pour les Dames Espagnoles.</p>
+
+<p>Eh! qui sait si son Excellence Madame la Comtesse Almaviva, l'exemple
+des femmes de son état et vivant comme un Ange avec son mari,
+quoiqu'elle ne l'aime plus, ne se ressentira pas un jour des libertés
+qu'on se donne à Bouillon, sur elle, avec Approbation et Privilége?</p>
+
+<p>L'imprudent Journaliste a-t-il au moins réfléchi que son<a name="page_019" id="page_019"></a> Excellence
+ayant, par le rang de son mari, le plus grand crédit dans les Bureaux,
+eût pu lui faire obtenir quelque pension sur la Gazette d'Espagne ou la
+Gazette elle-même, et que dans la carrière qu'il embrasse il faut garder
+plus de ménagemens pour les femmes de qualité? Qu'est-ce que cela me
+fait à moi? L'on sent bien que c'est pour lui seul que j'en parle!</p>
+
+<p>Il est temps de laisser cet adversaire, quoiqu'il soit à la tête des
+gens qui prétendent que, <i>n'ayant pu me soutenir en cinq Actes, je me
+suis mis en quatre pour ramener le Public</i>. Eh! quand cela seroit? Dans
+un moment d'oppression, ne vaut-il pas mieux sacrifier un cinquième de
+son bien que de le voir aller tout entier au pillage?</p>
+
+<p>Mais ne tombez pas, cher Lecteur... (Monsieur, veux-je dire), ne tombez
+pas, je vous prie, dans une erreur populaire qui feroit grand tort à
+votre jugement.</p>
+
+<p>Ma Pièce, qui paroît n'être aujourd'hui qu'en quatre Actes, est
+réellement et de fait en cinq, qui sont le 1<sup>er</sup>, le 2<sup>e</sup>, le 3<sup>e</sup>,
+le 4<sup>e</sup> et le 5<sup>e</sup>, à l'ordinaire.</p>
+
+<p>Il est vrai que, le jour du combat, voyant les Ennemis acharnés, le
+Parterre ondulant, agité, grondant au loin comme les flots de la mer, et
+trop certain que ces mugissements sourds, précurseurs des tempêtes, ont
+amené plus d'un naufrage, je vins à réfléchir que beaucoup de Pièces en
+cinq Actes (comme la mienne), toutes très-bien faites d'ailleurs (comme
+la mienne), n'auroient pas été au Diable en entier (comme la mienne), si
+l'Auteur eût pris un parti vigoureux (comme le mien).</p>
+
+<p>«Le Dieu des cabales est irrité,» dis-je aux Comédiens avec force:</p>
+
+<p class="c">Enfans! un sacrifice est ici nécessaire.</p>
+
+<p>Alors, faisant la part au Diable et déchirant mon manuscrit: «Dieu des
+Siffleurs, Moucheurs, Cracheurs, Tousseurs et Perturbateurs,
+m'écriai-je, il te faut du sang? Bois mon quatrième Acte et que ta
+fureur s'appaise.»</p>
+
+<p>A l'instant vous eussiez vu ce bruit infernal qui faisoit pâlir et
+broncher les Acteurs, s'affoiblir, s'éloigner, s'anéantir,
+l'applaudissement lui succéder, et des bas-fonds du Parterre un <i>bravo</i>
+général s'élever, en circulant, jusqu'aux hauts bancs du Paradis.<a name="page_020" id="page_020"></a></p>
+
+<p>De cet exposé, Monsieur, il suit que ma Pièce est restée en cinq Actes,
+qui sont le 1<sup>er</sup>, le 2<sup>e</sup>, le 3<sup>e</sup> au Théâtre, le 4<sup>e</sup> au diable et
+le 5<sup>e</sup> avec les trois premiers. Tel Auteur même vous soutiendra que ce
+4<sup>e</sup> Acte, qu'on n'y voit point, n'en est pas moins celui qui fait le
+plus de bien à la Pièce, en ce qu'on ne l'y voit point.</p>
+
+<p>Laissons jaser le monde; il me suffit d'avoir prouvé mon dire; il me
+suffit, en faisant mes cinq Actes, d'avoir montré mon respect pour
+Aristote, Horace, Aubignac<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a> et les Modernes, et d'avoir mis ainsi
+l'honneur de la règle à couvert.</p>
+
+<p>Par le second arrangement, le Diable a son affaire; mon char n'en roule
+pas moins bien sans la cinquième roue, le Public est content, je le suis
+aussi. Pourquoi le Journal de Bouillon ne l'est-il pas?&mdash;Ah! pourquoi!
+C'est qu'il est bien difficile de plaire à des gens qui, par métier,
+doivent ne jamais trouver les choses gaies assez sérieuses, ni les
+graves assez enjouées.</p>
+
+<p>Je me flatte, Monsieur, que cela s'appelle raisonner principes et que
+vous n'êtes pas mécontent de mon petit syllogisme.</p>
+
+<p>Reste à répondre aux observations dont quelques personnes ont honoré le
+moins important des Drames hazardés depuis un siècle au Théâtre.</p>
+
+<p>Je mets à part les lettres écrites aux Comédiens, à moi-même, sans
+signature et vulgairement appellées anonymes; on juge à l'âpreté du
+style que leurs Auteurs, peu versés dans la critique, n'ont pas assez
+senti qu'une mauvaise Pièce n'est point une mauvaise action, et que
+telle injure, convenable à un méchant homme, est toujours déplacée à un
+méchant Ecrivain. Passons aux autres.</p>
+
+<p>Des Connoisseurs ont remarqué que j'étois tombé dans l'inconvénient de
+faire critiquer des usages François par un Plaisant de Séville à
+Séville, tandis que la vraisemblance exigeoit qu'il s'égayât sur les
+m&oelig;urs Espagnoles. Ils ont raison; j'y avois même tellement pensé, que
+pour rendre la vraisemblance encore plus parfaite, j'avois d'abord
+résolu d'écrire et de faire<a name="page_021" id="page_021"></a> jouer la Pièce en langage Espagnol; mais un
+homme de goût m'a fait observer qu'elle en perdroit peut-être un peu de
+sa gaieté pour le Public de Paris, raison qui m'a déterminé à l'écrire
+en François; ensorte que j'ai fait, comme on voit, une multitude de
+sacrifices à la gaieté, mais sans pouvoir parvenir à dérider le Journal
+de Bouillon.</p>
+
+<p>Un autre Amateur, saisissant l'instant qu'il y avoit beaucoup de monde
+au foyer, m'a reproché du ton le plus sérieux, que ma Pièce ressembloit
+à: <i>On ne s'avise jamais de tout</i>. «Ressembler, Monsieur, je soutiens
+que ma Pièce est: <i>On ne s'avise jamais de tout</i>, lui-même.&mdash;Et comment
+cela?&mdash;C'est qu'on ne s'étoit pas encore avisé de ma Pièce.» L'Amateur
+resta court, et l'on en rit d'autant plus, que celui-là qui me
+reprochoit, on ne s'avise jamais de tout, est un homme qui ne s'est
+jamais avisé de rien.</p>
+
+<p>Quelques jours après, ceci est plus sérieux, chez une Dame incommodée,
+un Monsieur grave, en habit noir, coiffure bouffante et canne à corbin,
+lequel touchoit légèrement le poignet de la Dame, proposa civilement
+plusieurs doutes sur la vérité des traits que j'avois lancés contre les
+Médecins. «Monsieur, lui dis-je, Etes-vous ami de quelqu'un d'eux? Je
+serois désolé qu'un badinage...&mdash;On ne peut pas moins; je vois que vous
+ne me connoissez pas, je ne prends jamais le parti d'aucun, je parle ici
+pour le Corps en général.» Cela me fit beaucoup chercher quel homme ce
+pouvoit être. «En fait de plaisanterie, ajoutai-je, vous savez,
+Monsieur, qu'on ne demande jamais si l'histoire est vraie, mais si elle
+est bonne.&mdash;Eh! croyez-vous moins perdre à cet examen qu'au premier?&mdash;A
+merveille, Docteur, dit la Dame. Le Monstre qu'il est! n'a-t-il pas osé
+parler mal aussi de nous? Faisons cause commune.»</p>
+
+<p>A ce mot de <i>Docteur</i>, je commencai à soupçonner qu'elle parloit à son
+Médecin. «Il est vrai, Madame et Monsieur, repris-je avec modestie, que
+je me suis permis ces légers torts, d'autant plus aisément, qu'ils
+tirent moins à conséquence.</p>
+
+<p>Eh! qui pourroit nuire à deux Corps puissans dont l'empire embrasse
+l'univers et se partage le monde? Malgré les Envieux, les Belles y
+règneront toujours par le plaisir et les Médecins par la douleur, et la
+brillante santé nous ramène à l'Amour, comme la maladie nous rend à la
+Médecine.<a name="page_022" id="page_022"></a></p>
+
+<p>Cependant, je ne sais si, dans la balance des avantages, la Faculté ne
+l'emporte pas un peu sur la Beauté. Souvent on voit les Belles nous
+renvoyer aux Médecins, mais plus souvent encore les Médecins nous
+gardent et ne nous renvoient plus aux Belles.</p>
+
+<p>En plaisantant donc, il faudroit peut-être avoir égard à la différence
+des ressentimens et songer que, si les Belles se vengent en se séparant
+de nous, ce n'est là qu'un mal négatif; au lieu que les Médecins se
+vengent en s'en emparant, ce qui devient très-positif;</p>
+
+<p>Que, quand ces derniers nous tiennent, ils font de nous tout ce qu'ils
+veulent; au lieu que les Belles, toutes belles qu'elles sont, n'en font
+jamais que ce qu'elles peuvent;</p>
+
+<p>Que le commerce des Belles nous les rend bientôt nécessaires; au lieu
+que l'usage des Médecins finit par nous les rendre indispensables;</p>
+
+<p>Enfin, que l'un de ces empires ne semble établi que pour assurer la
+durée de l'autre, puisque, plus la verte jeunesse est livrée à l'Amour,
+plus la pâle vieillesse appartient sûrement à la Médecine.</p>
+
+<p>Au reste, ayant fait contre moi cause commune, il étoit juste, Madame et
+Monsieur, que je vous offrisse en commun mes justifications. Soyez donc
+persuadés que, faisant profession d'adorer les Belles et de redouter les
+Médecins, c'est toujours en badinant que je dis du mal de la beauté;
+comme ce n'est jamais sans trembler que je plaisante un peu la Faculté.</p>
+
+<p>Ma déclaration n'est point suspecte à votre égard, Mesdames, et mes plus
+acharnés ennemis sont forcés d'avouer que, dans un instant d'humeur où
+mon dépit contre une Belle alloit s'épancher trop librement sur toutes
+les autres, on m'a vu m'arrêter tout court au 25<sup>e</sup> Couplet, et, par le
+plus prompt repentir, faire ainsi dans le 26<sup>e</sup> amende honorable aux
+belles irritées:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 0em;">Sexe charmant, si je décèle</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Votre c&oelig;ur en proie au desir,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Souvent à l'amour infidèle,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Mais toujours fidèle au plaisir;</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">D'un badinage, ô mes Déesses!</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Ne cherchez point à vous venger:</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Tel glose, hélas! sur vos foiblesses</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Qui brûle de les partager.</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p><a name="page_023" id="page_023"></a></p>
+
+<p>Quant à vous, Monsieur le Docteur, on sait assez que Molière...</p>
+
+<p>&mdash;Au désespoir, dit-il en se levant, de ne pouvoir profiter plus
+long-temps de vos lumières: mais l'humanité qui gémit ne doit pas
+souffrir de mes plaisirs.»Il me laissa, ma foi, la bouche ouverte avec
+ma phrase en l'air.«Je ne sais pas, dit la belle malade en riant, si je
+vous pardonne; mais je vois bien que notre Docteur ne vous pardonne
+pas.&mdash;Le nôtre, Madame? Il ne sera jamais le mien.&mdash;Eh! pourquoi?&mdash;Je ne
+sais; je craindrois qu'il ne fût au-dessous de son état, puisqu'il n'est
+pas au-dessus des plaisanteries qu'on en peut faire.</p>
+
+<p>Ce Docteur n'est pas de mes gens. L'homme assez consommé dans son art
+pour en avouer de bonne foi l'incertitude, assez spirituel pour rire
+avec moi de ceux qui le disent infaillible: tel est mon Médecin. En me
+rendant ses soins qu'ils appellent des visites; en me donnant ses
+conseils qu'ils nomment ordonnances, il remplit dignement et sans faste
+la plus noble fonction d'une âme éclairée et sensible. Avec plus
+d'esprit, il calcule plus de rapports, et c'est tout ce qu'on peut dans
+un art aussi utile qu'incertain. Il me raisonne, il me console, il me
+guide, et la nature fait le reste. Aussi, loin de s'offenser de la
+plaisanterie, est-il le premier à l'opposer au pédantisme. A l'infatué
+qui lui dit gravement: «De quatre-vingts fluxions de poitrine que j'ai
+traitées cet Automne, un seul malade a péri dans mes mains,» mon Docteur
+répond en souriant: «Pour moi, j'ai prêté mes secours à plus de cent cet
+Hiver; hélas! je n'en ai pu sauver qu'un seul.» Tel est mon aimable
+Médecin.&mdash;Je le connois.&mdash;Vous permettez bien que je ne l'échange pas
+contre le vôtre. Un Pédant n'aura pas plus ma confiance en maladie
+qu'une bégueule n'obtiendroit mon hommage en santé. Mais je ne suis
+qu'un sot. Au lieu de vous rappeller mon amende honorable au beau sexe,
+je devois lui chanter le Couplet de la bégueule; il est tout fait pour
+lui.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 0em;">Pour égayer ma poésie,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Au hasard j'assemble des traits:</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">J'en fais, peintre de fantaisie,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Des tableaux, jamais des portraits.</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">La Femme d'esprit, qui s'en moque,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Sourit finement à l'Auteur;<a name="page_024" id="page_024"></a></span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Pour l'imprudente qui s'en choque,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Sa colère est son délateur.</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p>&mdash;A propos de Chanson, dit la Dame, vous êtes bien honnête d'avoir été
+donner votre Pièce aux François! moi qui n'ai de petite Loge qu'aux
+Italiens! Pourquoi n'en avoir pas fait un Opéra Comique? ce fut, dit-on,
+votre première idée. La Pièce est d'un genre à comporter de la musique.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais si elle est propre à la supporter<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>, ou si je m'étois
+trompé d'abord en le supposant; mais, sans entrer dans les raisons qui
+m'ont fait changer d'avis, celle-ci, Madame, répond à tout.</p>
+
+<p>Notre Musique Dramatique ressemble trop encore à notre Musique
+chansonnière pour en attendre un véritable intérêt ou de la gaité
+franche. Il faudra commencer à l'employer sérieusement au Théâtre quand
+on sentira bien qu'on ne doit y chanter que pour parler; quand nos
+Musiciens se rapprocheront de la nature, et sur-tout cesseront de
+s'imposer l'absurde loi de toujours revenir à la première partie d'un
+air après qu'ils en ont dit la seconde. Est-ce qu'il y a des Reprises et
+des Rondeaux dans un Drame? Ce cruel radotage est la mort de l'intérêt
+et dénote un vide insupportable dans les idées.</p>
+
+<p>Moi qui toujours ai chéri la Musique sans inconstance et même sans
+infidélité, souvent, aux Pièces qui m'attachent le plus, je me surprends
+à pousser de l'épaule, à dire tout bas avec humeur: Eh! va donc,
+Musique! pourquoi toujours répéter? N'es-<a name="page_025" id="page_025"></a>tu pas assez lente? Au lieu de
+narrer vivement, tu rabaches! au lieu de peindre la passion, tu
+t'accroches aux mots! Le Poëte se tue à serrer l'évènement, et toi tu le
+délayes! Que lui sert de rendre son style énergique et pressé, si tu
+l'ensevelis sous d'inutiles fredons? Avec ta stérile abondance, reste,
+reste aux Chansons pour toute nourriture, jusqu'à ce que tu connoisses
+le langage sublime et tumultueux des passions.</p>
+
+<p>En effet, si la déclamation est déjà un abus de la narration au Théâtre,
+le chant, qui est un abus de la déclamation, n'est donc, comme on voit,
+que l'abus de l'abus. Ajoutez-y la répétition des phrases, et voyez ce
+que devient l'intérêt. Pendant que le vice ici va toujours en croissant,
+l'intérêt marche à sens contraire; l'action s'allanguit; quelque chose
+me manque; je deviens distrait; l'ennui me gagne; et si je cherche alors
+à devenir ce que voudrois, il m'arrive souvent de trouver que je
+voudrois la fin du Spectacle.</p>
+
+<p>Il est un autre art d'imitation, en général beaucoup moins avancé que la
+Musique, mais qui semble en ce point lui servir de leçon. Pour la
+variété seulement, la Danse élevée est déjà le modèle du chant.</p>
+
+<p>Voyez le superbe Vestris<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a> ou le fier d'Auberval<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a> engager un pas de
+caractère. Il ne danse pas encore; mais d'aussi loin qu'il paroît, son
+port libre et dégagé fait déjà lever la tête aux Spectateurs. Il inspire
+autant de fierté qu'il promet de plaisirs. Il est parti... Pendant que
+le Musicien redit vingt fois ses phrases et monotone<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a> ses mouvemens,
+le Danseur varie les siens à l'infini.</p>
+
+<p>Le voyez-vous s'avancer légèrement à petits bonds, reculer à grands pas
+et faire oublier le comble de l'art par la plus ingénieuse négligence?
+Tantôt sur un pied, gardant le plus savant équilibre, et suspendu sans
+mouvement pendant plusieurs mesures, il étonne, il surprend par
+l'immobilité de son à plomb...<a name="page_026" id="page_026"></a> Et soudain, comme s'il regrettoit le
+temps du repos, il part comme un trait, vole au fond du Théâtre, et
+revient, en pirouettant, avec une rapidité que l'&oelig;il peut suivre à
+peine.</p>
+
+<p>L'air a beau recommencer, rigaudonner, se répéter, se radoter, il ne se
+répète point, lui! tout en déployant les mâles beautés d'un corps souple
+et puissant, il peint les mouvemens violens dont son âme est agitée; il
+vous lance un regard passionné que ses bras mollement ouverts rendent
+plus expressif; et, comme s'il se lassoit bientôt de vous plaire, il se
+relève avec dédain, se dérobe à l'&oelig;il qui le suit, et la passion la
+plus fougueuse semble alors naître et sortir de la plus douce ivresse.
+Impétueux, turbulent, il exprime une colère si bouillante et si vraie
+qu'il m'arrache à mon siége et me fait froncer le sourcil. Mais,
+reprenant soudain le geste et l'accent d'une volupté paisible, il erre
+nonchalamment avec une grâce, une mollesse, et des mouvemens si
+délicats, qu'il enlève autant de suffrages qu'il y a de regards attachés
+sur sa Danse enchanteresse.</p>
+
+<p>Compositeurs, chantez comme il danse, et nous aurons, au lieu d'Opéra,
+des Mélodrames! Mais j'entends mon éternel Censeur (je ne sais plus s'il
+est d'ailleurs ou de Bouillon), qui me dit: «Que prétend-t-on par ce
+tableau? Je vois un talent supérieur, et non la Danse en général. C'est
+dans sa marche ordinaire qu'il faut saisir un art pour le comparer, et
+non dans ses efforts les plus sublimes. N'avons-nous pas...»</p>
+
+<p>Je l'arrête à mon tour. Eh quoi! si je veux peindre un coursier et me
+former une juste idée de ce noble animal, irai-je le chercher hongre et
+vieux, gémissant au timon du fiacre, ou trottinant sous le plâtrier qui
+siffle? Je le prends au haras, fier Etalon, vigoureux, découplé,
+l'&oelig;il ardent, frappant la terre et soufflant le feu par les nazeaux,
+bondissant de desirs et d'impatience, ou fendant l'air, qu'il électrise,
+et dont le brusque hennissement réjouit l'homme et fait tressaillir
+toutes les cavales de la contrée. Tel est mon Danseur.</p>
+
+<p>Et quand je crayonne un art, c'est parmi les plus grands sujets qui
+l'exercent que j'entends choisir mes modèles, tous les efforts du
+génie... mais je m'éloigne trop de mon sujet, revenons au <i>Barbier de
+Séville</i>... ou plutôt, Monsieur, n'y revenons pas. C'est assez pour une
+bagatelle. Insensiblement je tomberois dans le défaut reproché trop
+justement à nos François, de<a name="page_027" id="page_027"></a> toujours faire de petites Chansons sur les
+grandes affaires, et de grandes dissertations sur les petites.</p>
+
+<p>
+Je suis, avec le plus profond respect,</p>
+
+<p class="addr">M<small>ONSIEUR</small>,</p>
+
+<p class="c">Votre très-humble et très-obéissant serviteur,</p>
+
+<p class="r"><small>L</small>'A<small>UTEUR</small>.</p>
+
+<p><a name="page_028" id="page_028"></a></p>
+
+<p><a name="page_029" id="page_029"></a></p>
+
+<h3><a name="PERSONNAGES" id="PERSONNAGES"></a>PERSONNAGES.</h3>
+
+<p class="c">(<i>Les habits des Acteurs doivent être dans l'ancien costume Espagnol.</i>)</p>
+
+<p class="hang">LE COMTE ALMAVIVA, Grand d'Espagne, Amant inconnu de Rosine, paroît
+au premier Acte en veste et culotte de satin; il est enveloppé d'un
+grand manteau brun, ou cape espagnole; chapeau noir rabattu avec un
+ruban de couleur au tour de la forme. Au 2<sup>e</sup> Acte: habit uniforme
+de cavalier avec des moustaches et des bottines. Au 3<sup>e</sup> habillé
+en Bachelier; cheveux ronds; grande fraise au cou; veste, culotte,
+bas et manteau d'Abbé. Au 4<sup>e</sup> Acte, il est vêtu superbement à
+l'Espagnol avec un riche manteau; par-dessus tout, le large manteau
+brun dont il se tient enveloppé.</p>
+
+<p class="hang">BARTHOLO, Médecin, Tuteur de Rosine: habit noir, court, boutonné;
+grande perruque; fraise et manchettes relevées; une ceinture noire;
+et quand il veut sortir de chez lui, un long manteau écarlate.</p>
+
+<p class="hang">ROSINE, jeune personne d'extraction noble, et Pupille de Bartholo;
+habillée à l'Espagnole.</p>
+
+<p class="hang">FIGARO<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>, Barbier de Séville: en habit de Majo<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a> Espagnol. La
+tête couverte d'une rescille, ou filet; chapeau blanc, ruban de
+couleur, autour de la forme; un fichu de soie, attaché fort lâche à
+son cou; gilet et haut de chausse de satin, avec des boutons et
+boutonnières frangés d'argent; une grande ceinture de soie; les
+jarretières nouées avec des glands qui pendent sur chaque jambe;
+veste de couleur tranchante, à grands revers de la couleur du
+gilet; bas blancs et souliers gris.</p>
+
+<p class="hang">DON BAZILE<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>, Organiste, Maître à chanter de Rosine; chapeau noir
+rabattu, soutanelle et long manteau, sans fraise ni manchettes.<a name="page_030" id="page_030"></a></p>
+
+<p class="hang">LA JEUNESSE, vieux Domestique de Bartholo.</p>
+
+<p class="hang">L'ÉVEILLÉ, autre Valet de Bartholo, garçon niais et endormi. Tous
+deux habillés en Galiciens; tous les cheveux dans la queue; gilet
+couleur de chamois; large ceinture de peau avec une boucle; culotte
+bleue et veste de même, dont les manches, ouvertes aux épaules pour
+le passage des bras, sont pendantes par derriere.</p>
+
+<p class="hang">UN NOTAIRE.</p>
+
+<p class="hang">UN ALCADE, Homme de Justice, avec une longue baguette blanche à la
+main.</p>
+
+<p class="hang">PLUSIEURS ALGOUAZILS et VALETS avec des flambeaux.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>La Scène est à Séville<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>, dans la rue et sous les fenêtres de Rosine,
+au premier Acte, et le reste de la Pièce, dans la Maison du Docteur
+Bartholo.</p>
+
+<p class="c">.....</p>
+
+<p>On trouve chez le même Libraire la Musique du Barbier de Séville gravée
+<i>in-fol.</i> Prix 3 liv. 12 s.<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a><a name="page_031" id="page_031"></a></p>
+
+<h1>L E &nbsp; B A R B I E R<br />
+<small>DE SÉVILLE</small></h1>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;</p>
+
+<h2><a name="ACTE_PREMIER" id="ACTE_PREMIER"></a>ACTE PREMIER.</h2>
+
+<p class="c"><i>Le Théâtre représente une rue de Séville, où toutes les croisées sont
+grillées.</i></p>
+
+<h3>SCENE PREMIERE.</h3>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>seul, en grand manteau brun et chapeau rabattu. Il tire
+sa montre en se promenant</i>.</p>
+
+<p>Le jour est moins avancé que je ne croyois. L'heure à laquelle elle a
+coutume de se montrer derrière sa jalousie est encore éloignée.
+N'importe; il vaut mieux arriver trop-tôt que de manquer l'instant de la
+voir. Si quelque aimable de la Cour pouvoit me deviner à cent lieues de
+Madrid, arrêté tous les matins sous les fenêtres d'une femme à qui je<a name="page_032" id="page_032"></a>
+n'ai jamais parlé, il me prendroit pour un Espagnol du tems
+d'Isabelle<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>.&mdash;Pourquoi non? Chacun court après le bonheur. Il est
+pour moi dans le c&oelig;ur de Rosine.&mdash;Mais quoi! suivre une femme à
+Séville, quand Madrid et la Cour offrent de toutes parts des plaisirs si
+faciles?&mdash;Et c'est cela même que je fuis. Je suis las des conquêtes que
+l'intérêt, la convenance ou la vanité nous présentent sans cesse. Il est
+si doux d'être aimé pour soi-même; et si je pouvois m'assurer, sous ce
+déguisement... Au diable l'importun.</p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE II.</h3>
+
+<p class="c">FIGARO, LE COMTE, <i>caché</i>.</p>
+
+<p class="hang">F<small>IGARO</small>, <i>une guitare sur le dos attachée en bandoulière avec un
+large ruban; il chantonne gaiement<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>, un papier et un crayon à la
+main</i>.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 0em;">Bannissons le chagrin,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Il nous consume:</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Sans le feu du bon vin,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Qui nous rallume,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Réduit à languir,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">L'homme, sans plaisir,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Vivroit comme un sot,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Et mourroit bientôt.</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p>Jusques-là<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>, ceci ne va pas mal, ein, ein.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 1.5em;">Et mourroit bientôt.</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Le vin et la paresse</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Se disputent mon c&oelig;ur...</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p><a name="page_033" id="page_033"></a></p>
+
+<p>Eh non! ils ne se le disputent pas, ils y regnent paisiblement
+ensemble....</p>
+
+<p class="c">Se partagent ... mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Dit-on se partagent?... Eh! mon Dieu! nos faiseurs d'Opéras Comiques n'y
+regardent pas de si près. Aujourd'hui, ce qui ne vaut pas la peine
+d'être dit, on le chante.</p>
+
+<p class="c">(<i>Il chante.</i>)</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 0em;">Le vin et la paresse</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Se partagent mon c&oelig;ur.</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p>Je voudrois finir par quelque chose de beau, de brillant<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>, de
+scintillant, qui eût l'air d'une pensée.</p>
+
+<p>(<i>Il met un genou en terre, et écrit en chantant.</i>)</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 0em;">Se partage mon c&oelig;ur.</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Si l'une a ma tendresse...</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">L'autre fait mon bonheur.</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p>Fi donc! c'est plat. Ce n'est pas ça.... Il me faut une opposition, une
+antithèse:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 0em;">Si l'une ... est ma maîtresse,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">L'autre...</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p>Eh, parbleu, j'y suis!...</p>
+
+<p class="c">L'autre est mon serviteur.</p>
+
+<p>Fort bien, Figaro!.... (<i>Il écrit en chantant.</i>)</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 0em;">Le vin et la paresse</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Se partagent mon c&oelig;ur;</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;"><a name="page_034" id="page_034"></a>Si l'une est ma maîtresse,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">L'autre est mon serviteur.</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">L'autre est mon serviteur.</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">L'autre est mon serviteur.</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p>Hen, hen, quand il y aura des accompagnemens<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a> là-dessous, nous
+verrons encore, Messieurs de la cabale, si je ne sais ce que je dis.
+(<i>Il apperçoit le Comte.</i>) J'ai vu cet Abbé-là quelque part. &nbsp; &nbsp; &nbsp;(<i>Il se
+relève.</i>)</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Cet homme ne m'est pas inconnu.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Eh non, ce n'est pas un Abbé! Cet air altier et noble...</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Cette tournure grotesque...</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Je ne me trompe point, c'est le Comte Almaviva.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Je crois que c'est ce coquin de Figaro.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>C'est lui-même, Monseigneur.<a name="page_035" id="page_035"></a></p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Maraud! si tu dis un mot...</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Oui, je vous reconnois; voilà les bontés familieres dont vous m'avez
+toujours honoré.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Je ne te reconnoissois pas, moi. Te voilà si gros et si gras...</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Que voulez-vous, Monseigneur! c'est la misère.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Pauvre petit! Mais que fais-tu à Séville? Je t'avois autrefois
+recommandé dans les Bureaux pour un emploi.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Je l'ai obtenu, Monseigneur, et ma reconnoissance...</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Appelle-moi Lindor. Ne vois-tu pas<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>, à mon déguisement, que je veux
+être inconnu?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Je me retire.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Au contraire. J'attends ici quelque chose; et deux hommes<a name="page_036" id="page_036"></a> qui jasent
+sont moins suspects qu'un seul qui se promene. Ayons l'air de jaser. Eh
+bien, cet emploi?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small><a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p>
+
+<p>Le Ministre, ayant égard à la recommandation de votre Excellence, me fit
+nommer sur le champ Garçon Apothicaire.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Dans les hôpitaux de l'Armée?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Non; dans les haras d'Andalousie<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Beau début!</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Le poste n'étoit pas mauvais; parce qu'ayant le district des pansemens
+et des drogues, je vendois souvent aux hommes de bonnes médecines de
+cheval...</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Qui tuoient les sujets du Roi!</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Ah, ah, il n'y a point de remede universel: mais qui n'ont pas laissé de
+guérir quelquefois<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a> des Galiciens, des Catalans, des Auvergnats.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Pourquoi donc l'as-tu quitté?<a name="page_037" id="page_037"></a></p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Quitté? C'est bien lui-même; on m'a desservi auprès des Puissances.</p>
+
+<p class="c">L'envie aux doigts crochus, au teint pâle et livide...</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Oh grace! grace, ami! Est-ce que tu fais aussi des vers? Je t'ai vu là
+griffonnant sur ton genou, et chantant dès le matin.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Voilà précisément la cause de mon malheur, Excellence. Quand on a
+rapporté au Ministre que je faisois, je puis dire assez joliment, des
+bouquets à Cloris, que j'envoyois des énigmes aux Journaux, qu'il
+couroit des Madrigaux de ma façon; en un mot, quand il a su que j'étois
+imprimé tout vif, il a pris la chose au tragique, et m'a fait ôter mon
+emploi, sous prétexte que l'amour des Lettres est incompatible avec
+l'esprit des affaires.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Puissamment raisonné! et tu ne lui fis pas représenter...</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Je me crus trop heureux d'en être oublié; persuadé qu'un Grand nous fait
+assez de bien quand il ne nous fait pas de mal.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Tu ne dis pas tout. Je me souviens qu'à mon service tu étois un assez
+mauvais sujet.<a name="page_038" id="page_038"></a></p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Eh mon Dieu, Monseigneur, c'est qu'on veut que le pauvre soit sans
+défaut.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Paresseux, dérangé...</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Aux vertus qu'on exige dans un Domestique<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>, votre Excellence
+connoît-elle beaucoup de Maîtres qui fussent dignes d'être Valets?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Pas mal. Et tu t'es retiré en cette Ville?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Non pas tout de suite<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>l'arrêtant</i>.</p>
+
+<p>Un moment... J'ai cru que c'étoit elle... Dis toujours, je t'entends de
+reste.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>De retour à Madrid, je voulus essayer de nouveau mes talens littéraires,
+et le théâtre me parut un champ d'honneur...</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Ah! miséricorde!<a name="page_039" id="page_039"></a></p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small><a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>.</p>
+
+<p>(<i>Pendant sa réplique, le Comte regarde avec attention du côté de la
+jalousie.</i>)</p>
+
+<p>En vérité, je ne sais comment je n'eus pas le plus grand succès, car
+j'avois rempli le parterre des plus excellens Travailleurs; des mains...
+comme des battoirs; j'avois interdit les gants, les cannes, tout ce qui
+ne produit que des applaudissemens sourds; et d'honneur, avant la Pièce,
+le Café m'avoit paru dans les meilleures dispositions pour moi. Mais les
+efforts de la cabale...</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Ah! la cabale! Monsieur l'Auteur tombé!</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Tout comme un autre: pourquoi pas? Ils m'ont sifflé; mais si jamais je
+puis les rassembler...</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>L'ennui te vengera bien d'eux?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Ah! comme je leur en garde, morbleu!</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Tu jures! Sais-tu qu'on n'a que vingt-quatre heures au Palais pour
+maudire ses Juges?<a name="page_040" id="page_040"></a></p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>On a vingt-quatre ans au théâtre; la vie est trop courte pour user d'un
+pareil ressentiment.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small><a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p>
+
+<p>Ta joyeuse colère me réjouit. Mais tu ne me dis pas ce qui t'a fait
+quitter Madrid.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>C'est mon bon ange, Excellence, puisque je suis assez heureux pour
+retrouver mon ancien Maître. Voyant à Madrid que la république des
+Lettres étoit celle des loups<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>, toujours armés les uns contre les
+autres, et que, livrés au mépris où ce risible acharnement les conduit,
+tous les Insectes, les Moustiques, les Cousins, les Critiques, les
+Maringouins<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>, les Envieux, les Feuillistes<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>, les Libraires, les
+Censeurs, et tout ce qui s'attache à la peau des malheureux Gens de
+Lettres, achevoit de déchiqueter et sucer le peu de substance qui leur
+restoit; fatigué d'écrire, ennuyé de moi, dégoûté des autres, abymé de
+dettes et léger d'argent; à la fin<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>, convaincu que l'utile revenu du
+rasoir est préférable aux vains honneurs de la plume, j'ai quitté
+Madrid, et, mon bagage en sautoir, parcourant philosophiquement les deux
+Castilles, la Manche, l'Estramadoure, la Siera-Morena, l'Andalousie;
+accueilli dans une Ville, emprisonné dans l'autre, et par-tout supérieur
+aux évènemens<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>, aidant au bon tems, supportant le mauvais; me moquant
+des forts,<a name="page_041" id="page_041"></a> bravant les méchans; riant de ma misère et faisant la barbe
+à tout le monde; vous me voyez enfin établi dans Séville et prêt à
+servir de nouveau votre Excellence en tout ce qu'il lui plaira
+m'ordonner.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small><a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>.</p>
+
+<p>Qui t'a donné une philosophie aussi gaie?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>L'habitude du malheur. Je me presse de rire de tout, de peur d'être
+obligé d'en pleurer. Que regardez-vous donc toujours de ce côté?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Sauvons-nous.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Viens donc, malheureux! tu me perds.</p>
+
+<p class="r">(<i>Ils se cachent.</i>)</p>
+
+<p><a name="page_042" id="page_042"></a></p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE III.</h3>
+
+<p class="c">BARTHOLO, ROSINE.</p>
+
+<p class="c">(<i>La jalousie du premier étage s'ouvre, et Bartholo et Rosine se mettent
+à la fenêtre.</i>)</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Comme le grand air fait plaisir à respirer! Cette jalousie s'ouvre si
+rarement...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Quel papier tenez-vous là?</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Ce sont des couplets de la Précaution inutile que mon Maître à chanter
+m'a donnés hier.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Qu'est-ce que la Précaution inutile?</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>C'est une Comédie nouvelle.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Quelque Drame encore! Quelque sottise d'un nouveau genre<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>!<a name="page_043" id="page_043"></a></p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Je n'en sais rien.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Euh, euh! les Journaux et l'autorité nous en feront raison. Siècle
+barbare!...</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Vous injuriez toujours notre pauvre siècle.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Pardon de la liberté: qu'a-t-il produit pour qu'on le loue? Sottises de
+toute espèce: la liberté de penser, l'attraction, l'électricité, le
+tolérantisme, l'inoculation, le quinquina, l'Encyclopédie et les
+drames<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small> (<i>le papier lui échappe et tombe dans la rue</i>).</p>
+
+<p>Ah! ma chanson! ma chanson est tombée en vous écoutant; courez, courez
+donc, Monsieur; ma chanson! elle sera perdue.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Que diable aussi, l'on tient ce qu'on tient.</p>
+
+<p class="c">&nbsp; &nbsp; &nbsp;(<i>Il quitte le balcon.</i>)</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small> <i>regarde en dedans et fait signe dans la rue</i>.</p>
+
+<p>S't, s't (<i>le Comte paroît</i>), ramassez vîte et sauvez-vous.</p>
+
+<p>(<i>Le Comte ne fait qu'un saut, ramasse le papier et rentre.</i>)</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small> <i>sort de la maison et cherche</i>.</p>
+
+<p>Où donc est-il? Je ne vois rien.<a name="page_044" id="page_044"></a></p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Sous le balcon, au pied du mur.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small><a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>.</p>
+
+<p>Vous me donnez-là une jolie commission! Il est donc passé quelqu'un?</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Je n'ai vu personne.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>à lui-même</i>.</p>
+
+<p>Et moi qui ai la bonté de chercher... Bartholo, vous n'êtes qu'un sot,
+mon ami: ceci doit vous apprendre à ne jamais ouvrir des jalousies sur
+la rue. (<i>Il rentre.</i>)</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>toujours au balcon</i>.</p>
+
+<p>Mon excuse est dans mon malheur: seule, enfermée, en butte à la
+persécution d'un homme odieux, est-ce un crime de tenter à sortir
+d'esclavage?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>paroissant au balcon</i>.</p>
+
+<p>Rentrez, Signora; c'est ma faute si vous avez perdu votre chanson, mais
+ce malheur ne vous arrivera plus, je vous jure. (<i>Il ferme la jalousie à
+la clé.</i>)<a name="page_045" id="page_045"></a></p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE IV.</h3>
+
+<p class="c">LE COMTE, FIGARO.</p>
+
+<p class="c">(<i>Ils entrent avec précaution.</i>)</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>A présent qu'ils sont retirés, examinons cette chanson, dans laquelle un
+mistere est sûrement renfermé<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>. C'est un billet!</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Il demandoit ce que c'est que la Précaution inutile!</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small> <i>lit vivement</i>.</p>
+
+<p>«Votre empressement excite ma curiosité; sitôt que mon Tuteur sera
+sorti, chantez indifféremment sur l'air connu de ces couplets quelque
+chose qui m'apprenne enfin le nom, l'état et les intentions de celui qui
+paroît s'attacher si obstinément à l'infortunée Rosine.»</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small><a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>, <i>contrefaisant la voix de Rosine</i>.</p>
+
+<p>Ma chanson! ma chanson est tombée; courez, courez donc (<i>Il rit</i>), ah!
+ah! ah! O ces femmes! voulez-vous donner de l'adresse à la plus ingénue?
+enfermez-la.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Ma chère Rosine<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>!<a name="page_046" id="page_046"></a></p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Monseigneur, je ne suis plus en peine des motifs de votre mascarade;
+vous faites ici l'amour en perspective.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Te voilà instruit, mais si tu jases...</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Moi jaser! Je n'emploierai point pour vous rassurer les grandes phrases
+d'honneur et de dévoûment dont on abuse à la journée, je n'ai qu'un mot:
+mon intérêt vous répond de moi; pesez tout à cette balance, etc....<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Fort bien. Apprends donc que le hasard m'a fait rencontrer au Prado, il
+y a six mois, une jeune personne d'une beauté... Tu viens de la voir! je
+l'ai fait chercher en vain par tout Madrid. Ce n'est que depuis peu de
+jours que j'ai découvert qu'elle s'appelle Rosine, est d'un sang noble,
+orpheline et mariée à un vieux Médecin de cette Ville nommé Bartholo.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small><a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>.</p>
+
+<p>Joli oiseau, ma foi! difficile à dénicher! Mais qui vous a dit qu'elle
+était la femme du Docteur?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Tout le monde.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>C'est une histoire qu'il a forgée en arrivant de Madrid,<a name="page_047" id="page_047"></a> pour donner le
+change aux galans et les écarter; elle n'est encore que sa pupille, mais
+bientôt...</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>vivement</i>.</p>
+
+<p>Jamais. Ah, quelle nouvelle! j'étois résolu de tout oser pour lui
+présenter mes regrets, et je la trouve libre! Il n'y a pas un moment à
+perdre, il faut m'en faire aimer et l'arracher à l'indigne engagement
+qu'on lui destine. Tu connois donc ce Tuteur?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Comme ma mère.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small><a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>.</p>
+
+<p>Quel homme est-ce?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small>, <i>vivement</i>.</p>
+
+<p>C'est un beau gros, court, jeune vieillard, gris pommelé, rusé, rasé,
+blasé, qui guette et furete et gronde et geint tout à la fois.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>impatienté</i>.</p>
+
+<p>Eh! je l'ai vu. Son caractère?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Brutal, avare, amoureux et jaloux à l'excès de sa pupille, qui le hait à
+la mort.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Ainsi ses moyens de plaire sont...</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Nuls.<a name="page_048" id="page_048"></a></p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Tant mieux. Sa probité?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Tout juste autant qu'il en faut pour n'être point pendu.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Tant mieux. Punir un fripon en se rendant heureux...</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>C'est faire à la fois le bien public et particulier: chef-d'&oelig;uvre de
+morale, en vérité, Monseigneur!</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small><a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>.</p>
+
+<p>Tu dis que la crainte des galans lui fait fermer sa porte?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>A tout le monde: s'il pouvoit la calfeutrer.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small><a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>.</p>
+
+<p>Ah! diable! tant pis. Aurois-tu de l'accès chez lui?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Si j'en ai. <i>Primo</i>, la maison que j'occupe appartient au Docteur, qui
+m'y loge <i>gratis</i>.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Ah! ah!<a name="page_049" id="page_049"></a></p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Oui. Et moi, en reconnoissance, je lui promets dix pistoles d'or par an,
+<i>gratis</i> aussi.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>impatienté</i>.</p>
+
+<p>Tu es son locataire?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>De plus son Barbier, son Chirurgien, son Apothicaire; il ne se donne pas
+dans sa maison un coup de rasoir, de lancette ou de piston, qui ne soit
+de la main de votre serviteur.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small> <i>l'embrasse</i>.</p>
+
+<p>Ah! Figaro, mon ami, tu seras mon ange, mon libérateur, mon Dieu
+tutélaire.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Peste! comme l'utilité vous a bientôt rapproché les distances!
+parlez-moi des gens passionnés.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Heureux Figaro! tu vas voir ma Rosine! tu vas la voir! Conçois-tu ton
+bonheur?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>C'est bien-là un propos d'Amant! Est-ce que je l'adore, moi<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>?
+Pussiez-vous prendre ma place!<a name="page_050" id="page_050"></a></p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Ah! si l'on pouvoit écarter tous les surveillans!...</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>C'est à quoi je rêvois.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Pour douze heures seulement!</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>En occupant les gens de leur propre intérêt, on les empêche de nuire à
+l'intérêt d'autrui.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Sans doute. Eh bien!</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small>, <i>rêvant</i>.</p>
+
+<p>Je cherche dans ma tête si la Pharmacie ne fourniroit pas quelques
+petits moyens innocens...</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Scélérat!</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Est-ce que je veux leur nuire? Ils ont tous besoin de mon ministère. Il
+ne s'agit que de les traiter ensemble.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Mais ce Médecin peut prendre un soupçon.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Il faut marcher si vîte, que le soupçon n'ait pas le tems<a name="page_051" id="page_051"></a> de naître. Il
+me vient une idée. Le Régiment de Royal-Infant arrive en cette Ville!</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Le Colonel est de mes amis.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Bon. Présentez-vous chez le Docteur en habit de Cavalier, avec un billet
+de logement; il faudra bien qu'il vous héberge, et moi, je me charge du
+reste.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small><a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>.</p>
+
+<p>Excellent!</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Il ne seroit même pas mal que vous eussiez l'air entre deux vins...</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>A quoi bon?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Et le mener un peu lestement sous cette apparence déraisonnable.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>A quoi bon?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Pour qu'il ne prenne aucun ombrage, et vous croie plus pressé de dormir
+que d'intriguer chez lui.<a name="page_052" id="page_052"></a></p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Supérieurement vu! Mais que n'y vas-tu, toi?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Ah! oui, moi! Nous serons bienheureux s'il ne vous reconnoît pas, vous,
+qu'il n'a jamais vu. Et comment vous introduire après?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Tu as raison.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>C'est que vous ne pourrez peut-être pas soutenir ce personnage
+difficile. Cavalier... pris de vin...</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Tu te mocques de moi<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>! (<i>Prenant un ton ivre.</i>) N'est-ce point ici la
+maison du Docteur Bartholo, mon ami?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Pas mal, en vérité; vos jambes seulement un peu plus avinées. (<i>D'un ton
+plus ivre.</i>) N'est-ce pas ici la maison...</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Fi donc! tu as l'ivresse du peuple.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>C'est la bonne; c'est celle du plaisir.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>La porte s'ouvre<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>.<a name="page_053" id="page_053"></a></p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>C'est notre homme. Éloignons-nous jusqu'à ce qu'il soit parti.</p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE V.</h3>
+
+<p class="c">LE COMTE <small>ET</small> FIGARO <i>cachés</i>, BARTHOLO.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small> <i>sort en parlant à la maison</i>.</p>
+
+<p>Je reviens à l'instant; qu'on ne laisse entrer personne. Quelle sottise
+à moi d'être descendu! Dès qu'elle m'en prioit, je devois bien me
+douter... Et Bazile qui ne vient pas! Il devoit tout arranger pour que
+mon mariage se fit secrettement demain; et point de nouvelles! Allons
+voir ce qui peut l'arrêter.</p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE VI.</h3>
+
+<p class="c">LE COMTE, FIGARO.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Qu'ai-je entendu? Demain il épouse Rosine<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a> en secret!<a name="page_054" id="page_054"></a></p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Monseigneur, la difficulté de réussir ne fait qu'ajouter à la nécessité
+d'entreprendre.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small><a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>.</p>
+
+<p>Quel est donc ce Bazile qui se mêle de son mariage?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Un pauvre hère qui montre la musique à sa pupille, infatué de son art,
+friponneau besoineux<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>, à genoux devant un écu, et dont il sera facile
+de venir à bout, Monseigneur... (<i>Regardant à la jalousie.</i>) La v'là! la
+v'là!</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Qui donc?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Derrière sa jalousie. La voilà! la voilà! Ne regardez pas, ne regardez
+donc pas!</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Ne vous écrit-elle pas: <i>Chantez indifféremment?</i> c'est-à-dire chantez,
+comme si vous chantiez... seulement pour chanter. Oh! la v'là! la v'là!</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Puisque j'ai commencé à l'intéresser sans être connu<a name="page_055" id="page_055"></a> d'elle, ne
+quittons point le nom de Lindor que j'ai pris, mon triomphe en aura plus
+de charmes. (<i>Il déploie le papier que Rosine a jetté.</i>) Mais comment
+chanter sur cette musique? Je ne sais pas faire des vers, moi!</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Tout ce qui vous viendra, Monseigneur, est excellent; en amour, le
+c&oelig;ur n'est pas difficile sur les productions de l'esprit... et prenez
+ma guittare.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Que veux-tu que j'en fasse? j'en joue si mal!</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Est-ce qu'un homme comme vous ignore quelque chose! Avec le dos de la
+main: from, from, from... Chanter sans guittare à Séville! vous seriez
+bientôt reconnu, ma foi, bientôt dépisté!</p>
+
+<p class="r">(<i>Figaro se colle au mur sous le balcon.</i>)</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small> <i>chante en se promenant et s'accompagnant sur sa guittare</i>.</p>
+
+<p class="c"><small>PREMIER COUPLET</small><a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 0em;">Vous l'ordonnez, je me ferai connoître.</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Plus inconnu, j'osois vous adorer:</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">En me nommant, que pourrois-je espérer?</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">N'importe, il faut obéir à son Maître.</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small>, <i>bas</i>.</p>
+
+<p>Fort bien, parbleu! Courage, Monseigneur.<a name="page_056" id="page_056"></a></p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p class="c"><small>DEUXIÈME COUPLET</small><a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 0em;">Je suis Lindor, ma naissance est commune,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Mes v&oelig;ux sont ceux d'un simple Bâchelier;</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Que n'ai-je, hélas! d'un brillant Chevalier,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">A vous offrir le rang et la fortune!</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Eh comment diable! Je ne ferois pas mieux, moi qui m'en pique.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p class="c"><small>TROISIÈME COUPLET.</small></p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 0em;">Tous les matins, ici, d'une voix tendre,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Je chanterai mon amour, sans espoir;</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Je bornerai mes plaisirs à vous voir;</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Et puissiez-vous en trouver à m'entendre!</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Oh! ma foi, pour celui-ci!... (<i>Il s'approche, et baise le bas de
+l'habit de son Maître.</i>)</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Figaro?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Excellence?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small><a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>.</p>
+
+<p>Crois-tu que l'on m'ait entendu?<a name="page_057" id="page_057"></a></p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>en-dedans, chante</i>.</p>
+
+<p>A<small>IR</small> <i>du Maître en droit</i>.</p>
+
+<p class="c">Tout me dit que Lindor est charmant,<br />
+Que je dois l'aimer constamment...</p>
+
+<p class="c">(<i>On entend une croisée qui se ferme avec bruit.</i>)</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Croyez-vous qu'on vous ait entendu cette fois?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Elle a fermé sa fenêtre; quelqu'un apparemment est entré chez elle<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Ah! la pauvre petite, comme elle tremble en chantant! Elle est prise,
+Monseigneur.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Elle se sert du moyen qu'elle-même a indiqué: <i>Tout me dit que Lindor
+est charmant</i>. Que de graces! que d'esprit!</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Que de ruse! que d'amour!</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Crois-tu qu'elle se donne à moi, Figaro?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Elle passera plutôt à travers cette jalousie que d'y manquer.<a name="page_058" id="page_058"></a></p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>C'en est fait, je suis à ma Rosine... pour la vie.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Vous oubliez, Monseigneur, qu'elle ne vous entend plus.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Monsieur Figaro, je n'ai qu'un mot à vous dire: elle sera ma femme; et
+si vous servez bien mon projet en lui cachant mon nom... tu m'entends,
+tu me connois...</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Je me rends. Allons, Figaro, voles à la fortune, mon fils.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Retirons-nous, crainte de nous rendre suspects.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small>, <i>vivement</i>.</p>
+
+<p>Moi, j'entre ici<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a>, où, par la force de mon Art, je vais d'un seul
+coup de baguette endormir la vigilance, éveiller l'amour, égarer la
+jalousie, fourvoyer l'intrigue et renverser tous les obstacles. Vous,
+Monseigneur, chez moi, l'habit de Soldat, le billet de logement et de
+l'or dans vos poches.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Pour qui de l'or?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small>, <i>vivement</i>.</p>
+
+<p>De l'or, mon Dieu! de l'or, c'est le nerf de l'intrigue.<a name="page_059" id="page_059"></a></p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Ne te fâche pas, Figaro, j'en prendrai beaucoup.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small>, <i>s'en allant</i>.</p>
+
+<p>Je vous rejoins dans peu.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Figaro?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Et ta guittare?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small> <i>revient</i>.</p>
+
+<p>J'oublie ma guittare, moi! je suis donc fou! (<i>Il s'en va.</i>)</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Et ta demeure, étourdi?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small> <i>revient</i>.</p>
+
+<p>Ah! réellement je suis frappé! Ma Boutique, à quatre pas d'ici, peinte
+en bleu, vitrage en plomb, trois palettes en l'air, l'&oelig;il dans la
+main: <i>Consilio Manuque</i>, F<small>IGARO</small>.</p>
+
+<p class="r">(<i>Il s'enfuit.</i>)</p>
+
+<p><small>FIN DU PREMIER ACTE.</small><a name="page_060" id="page_060"></a></p>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="ACTE_II" id="ACTE_II"></a>ACTE II.</h2>
+
+<p class="c"><i>Le Théâtre représente l'appartement de Rosine. La croisée dans le fond
+du Théâtre est fermée par une jalousie grillée.</i></p>
+
+<h3>SCENE PREMIERE.</h3>
+
+<p class="hang">ROSINE <i>seule, un bougeoir à la main. Elle prend du papier sur la
+table et se met à écrire</i>.</p>
+
+<p>Marceline est malade, tous les gens sont occupés, et personne ne me voit
+écrire. Je ne sais si ces murs ont des yeux et des oreilles, ou si mon
+Argus a un génie malfaisant qui l'instruit à point nommé, mais je ne
+puis dire un mot ni faire un pas dont il ne devine sur-le-champ
+l'intention... Ah! Lindor!... (<i>Elle cachete la lettre.</i>) Fermons
+toujours ma lettre, quoique j'ignore quand et comment je pourrai la lui
+faire tenir. Je l'ai vu, à travers ma jalousie, parler long-temps au
+Barbier Figaro. C'est un bon homme, qui m'a montré quelquefois de la
+pitié; si je pouvois l'entretenir un moment!<a name="page_061" id="page_061"></a></p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE II.</h3>
+
+<p class="c">ROSINE, FIGARO.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>surprise</i>.</p>
+
+<p>Ah! Monsieur Figaro, que je suis aise de vous voir!</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Votre santé, Madame?</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Pas trop bonne, Monsieur Figaro. L'ennui me tue.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Je le crois; il n'engraisse que les sots.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Avec qui parliez-vous donc là-bas si vivement? Je n'entendois pas,
+mais...</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Avec un jeune Bâchelier de mes parents, de la plus grande espérance,
+plein d'esprit, de sentimens, de talens, et d'une figure fort revenante.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Oh! tout-à-fait bien, je vous assure! Il se nomme?...<a name="page_062" id="page_062"></a></p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Lindor. Il n'a rien. Mais, s'il n'eût pas quitté brusquement Madrid, il
+pouvoit y trouver quelque bonne place.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Il en trouvera, Monsieur Figaro, il en trouvera. Un jeune homme tel que
+vous le dépeignez n'est pas fait pour rester inconnu.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Fort bien. (<i>Haut.</i>) Mais il a un grand défaut, qui nuira toujours à son
+avancement.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Un défaut, Monsieur Figaro! Un défaut! en êtes-vous bien sûr?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Il est amoureux.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Il est amoureux! et vous appellez cela un défaut?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>A la vérité, ce n'en est un que relativement à sa mauvaise fortune.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Ah! que le sort est injuste<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>! Et nomme-t-il la personne qu'il aime?
+Je suis d'une curiosité...<a name="page_063" id="page_063"></a></p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Vous êtes la dernière, Madame, à qui je voudrois faire une confidence de
+cette nature.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>vivement</i>.</p>
+
+<p>Pourquoi, Monsieur Figaro? Je suis discrette; ce jeune homme vous
+appartient, il m'intéresse infiniment..... dites donc<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>.....</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small>, <i>la regardant finement</i>.</p>
+
+<p>Figurez-vous la plus jolie petite mignonne, douce, tendre, accorte et
+fraîche, agaçant l'appétit, pied furtif, taille adroite, élancée, bras
+dodus, bouche rozée, et des mains! des joues! des dents! des yeux!...</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Qui reste en cette Ville?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>En ce quartier.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Dans cette rue peut-être?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>A deux pas de moi.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Ah, que c'est charmant!... pour Monsieur votre parent. Et cette personne
+est?...</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Je ne l'ai pas nommée?<a name="page_064" id="page_064"></a></p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>vivement</i>.</p>
+
+<p>C'est la seule chose que vous ayez oubliée, Monsieur Figaro. Dites donc,
+dites donc vîte; si l'on rentroit, je ne pourrois plus savoir...</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Vous le voulez absolument, Madame? Eh bien! cette personne est... la
+Pupille de votre Tuteur.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>La Pupille?...</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Du Docteur Bartholo, oui, Madame.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>avec émotion</i>.</p>
+
+<p>Ah! Monsieur Figaro!.., je ne vous crois pas, je vous assure.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small><a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a>.</p>
+
+<p>Et c'est ce qu'il brûle de venir vous persuader lui-même.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Vous me faites trembler, Monsieur Figaro.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Fi donc, trembler? mauvais calcul, Madame; quand on cède à la peur du
+mal, on ressent déjà le mal de la peur. D'ailleurs, je viens de vous
+débarrasser de tous vos surveillans, jusqu'à demain.<a name="page_065" id="page_065"></a></p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>S'il m'aime, il doit me le prouver en restant absolument tranquille.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Eh! Madame, amour et repos peuvent-ils habiter en même c&oelig;ur? La
+pauvre jeunesse est si malheureuse aujourd'hui, qu'elle n'a que ce
+terrible choix: amour sans repos, ou repos sans amour.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>baissant les yeux</i>.</p>
+
+<p>Repos sans amour... paroît...</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Ah! bien languissant. Il semble, en effet, qu'amour sans repos se
+présente de meilleure grace; et pour moi, si j'étois femme.....</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>avec embarras</i>.</p>
+
+<p>Il est certain qu'une jeune personne ne peut empêcher un honnête homme
+de l'estimer; mais s'il alloit faire quelque imprudence, Monsieur
+Figaro, il nous perdroit.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Il nous perdroit. (<i>Haut.</i>) Si vous le lui défendiez expressément par
+une petite lettre... Une lettre a bien du pouvoir.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>lui donne la lettre qu'elle vient d'écrire</i>.</p>
+
+<p>Je n'ai pas le temps de recommencer celle-ci, mais en la lui donnant,
+dites-lui... dites-lui bien... (<i>Elle écoute.</i>)</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Personne, Madame.<a name="page_066" id="page_066"></a></p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Que c'est par pure amitié tout ce que je fais.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Cela parle de soi. Tudieu! l'Amour a bien une autre allure!</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Que par pure amitié, entendez-vous<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a>? Je crains seulement que, rebuté
+par les difficultés...</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Oui, quelque feu follet. Souvenez-vous, Madame, que le vent qui éteint
+une lumière allume un brasier, et que nous sommes ce brasier-là. D'en
+parler seulement, il exhale un tel feu qu'il m'a presque enfiévré<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a> de
+sa passion, moi qui n'y ai que voir.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Dieux! J'entends mon Tuteur. S'il vous trouvoit ici... passez par le
+cabinet du clavecin, et descendez le plus doucement que vous pourrez.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Soyez tranquille. (<i>A part.</i>) Voici qui vaut mieux que mes observations.
+(<i>Il entre dans le cabinet.</i>)<a name="page_067" id="page_067"></a></p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE III.</h3>
+
+<p class="c">ROSINE, <i>seule</i>.</p>
+
+<p>Je meurs d'inquiétude jusqu'à ce qu'il soit dehors...<a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>. Que je l'aime
+ce bon Figaro! C'est un bien honnête homme, un bon parent. Ah! voilà mon
+tyran; reprenons mon ouvrage. (<i>Elle souffle la bougie, s'assied et
+prend une broderie au tambour.</i>)</p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE IV.</h3>
+
+<p class="c">BARTHOLO, ROSINE.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>en colere</i>.</p>
+
+<p>Ah! malédiction! l'enragé, le scélérat corsaire de Figaro! Là, peut-on
+sortir un moment de chez soi, sans être sûr en rentrant...</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Qui vous met donc si fort en colere, Monsieur?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Ce damné Barbier qui vient d'écloper toute ma maison, en un tour de
+main<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>. Il donne un narcotique à l'Éveillé, un<a name="page_068" id="page_068"></a> sternutatoire à la
+Jeunesse; il saigne au pied Marceline; il n'y a pas jusqu'à ma mule...
+sur les yeux d'une pauvre bête aveugle, un cataplasme! Parce qu'il me
+doit cent écus, il se presse de faire des mémoires. Ah! qu'il les
+apporte! Et personne à l'antichambre, on arrive à cet appartement comme
+à la place d'armes.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Et qui peut y pénétrer que vous, Monsieur?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>J'aime mieux craindre sans sujet que de m'exposer sans précaution; tout
+est plein de gens entreprenans, d'audacieux... N'a-t-on pas ce matin
+encore ramassé lestement votre chanson, pendant que j'allois la
+chercher? Oh! je...</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>C'est bien mettre à plaisir de l'importance à tout! Le vent peut avoir
+éloigné ce papier, le premier venu, que sais-je?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Le vent, le premier venu!... Il n'y a point de vent, Madame, point de
+premier venu dans le monde; et c'est toujours quelqu'un posté là exprès
+qui ramasse les papiers qu'une femme a l'air de laisser tomber par
+mégarde.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>A l'air, Monsieur?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Oui, Madame, a l'air.<a name="page_069" id="page_069"></a></p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>à part</i><a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>.</p>
+
+<p>Oh! le méchant vieillard!</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Mais tout cela n'arrivera plus, car je vais faire sceller cette grille.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Faites mieux; murez les fenêtres tout d'un coup. D'une prison à un
+cachot, la différence est si peu de chose!</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Pour celles qui donnent sur la rue? Ce ne seroit peut-être pas si
+mal<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a>... Ce Barbier n'est pas entré chez vous, au moins!</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small><a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a>.</p>
+
+<p>Vous donne-t-il aussi de l'inquiétude?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Tout comme un autre.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Que vos repliques sont honnêtes!</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Ah! fiez-vous à tout le monde, et vous aurez bientôt à la maison une
+bonne femme pour vous tromper, de bons amis pour vous la souffler et de
+bons valets pour les y aider.<a name="page_070" id="page_070"></a></p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Quoi, vous n'accordez pas même qu'on ait des principes contre la
+séduction de Monsieur Figaro?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Qui diable entend quelque chose à la bizarrerie des femmes?</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>en colere</i>.</p>
+
+<p>Mais, Monsieur, s'il suffit d'être homme pour nous plaire, pourquoi donc
+me déplaisez-vous si fort?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>stupéfait</i>.</p>
+
+<p>Pourquoi?... Pourquoi?... Vous ne répondez pas à ma question sur ce
+Barbier?</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>outrée</i>.</p>
+
+<p>Eh bien oui, cet homme est entré chez moi, je l'ai vu, je lui ai parlé.
+Je ne vous cache pas même que je l'ai trouvé fort aimable; et
+puissiez-vous en mourir de dépit<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>!</p>
+
+<p class="r">(<i>Elle sort.</i>)</p>
+
+<p><a name="page_071" id="page_071"></a></p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE V.</h3>
+
+<p class="c">BARTHOLO, <i>seul</i>.</p>
+
+<p>Oh! les juifs! les chiens de valets! La Jeunesse? L'Éveillé? l'Éveillé
+maudit!</p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE VI.</h3>
+
+<p class="c">BARTHOLO, L'ÉVEILLÉ.</p>
+
+<p class="c">L'É<small>VEILLÉ</small> <i>arrive en bâillant, tout endormi</i>.</p>
+
+<p>Aah, aah, ah, ah...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Où étois-tu, peste d'étourdi, quand ce Barbier est entré ici?</p>
+
+<p class="c">L'É<small>VEILLÉ.</small></p>
+
+<p>Monsieur, j'étois... ah, aah, ah...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>A machiner quelque espiéglerie sans doute? Et tu ne l'as pas vu?</p>
+
+<p class="c">L'É<small>VEILLÉ.</small></p>
+
+<p>Sûrement je l'ai vu, puisqu'il m'a trouvé tout malade, à<a name="page_072" id="page_072"></a> ce qu'il dit;
+et faut bien que ça soit vrai, car j'ai commencé à me douloir<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a> dans
+tous les membres, rien qu'en l'en entendant parl... Ah, ah, ah...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small> <i>le contrefait</i>.</p>
+
+<p>Rien qu'en l'en entendant!... Où donc est ce vaurien de la Jeunesse<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>?
+Droguer ce petit garçon sans mon ordonnance! Il y a quelque friponnerie
+là-dessous.</p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE VII.</h3>
+
+<p class="hang">LES ACTEURS PRÉCÉDENS. (<i>La Jeunesse arrive en vieillard, avec une canne
+en béquille; il éternue plusieurs fois.</i>)</p>
+
+<p class="c">L'É<small>VEILLÉ</small>, <i>toujours bâillant</i>.</p>
+
+<p>La Jeunesse.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Tu éternueras dimanche.</p>
+
+<p class="c">L<small>A</small> J<small>EUNESSE.</small></p>
+
+<p>Voilà plus de cinquante... cinquante fois... dans un moment. (<i>Il
+éternue.</i>) Je suis brisé.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Comment! Je vous demande à tous deux s'il est entré<a name="page_073" id="page_073"></a> quelqu'un chez
+Rosine, et vous ne me dites pas que ce Barbier...</p>
+
+<p class="c">L'É<small>VEILLÉ</small>, <i>continuant de bâiller</i>.</p>
+
+<p>Est-ce que c'est quelqu'un donc Monsieur Figaro? Aah, ah...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small><a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>.</p>
+
+<p>Je parie que le rusé s'entend avec lui.</p>
+
+<p class="c">L'É<small>VEILLÉ</small>, <i>pleurant comme un sot</i>.</p>
+
+<p>Moi... Je m'entends!...</p>
+
+<p class="c">L<small>A</small> J<small>EUNESSE</small>, <i>éternuant</i>.</p>
+
+<p>Eh mais, Monsieur, y a-t-il... y a-t-il de la justice?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small><a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>.</p>
+
+<p>De la justice! C'est bon entre vous autres misérables, la justice! Je
+suis votre maître, moi, pour avoir toujours raison.</p>
+
+<p class="c">L<small>A</small> J<small>EUNESSE</small>, <i>éternuant</i>.</p>
+
+<p>Mais pardi, quand une chose est vraie...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Quand une chose est vraie! Si je ne veux pas qu'elle soit vraie, je
+prétends bien qu'elle ne soit pas vraie. Il n'y auroit qu'à permettre à
+tous ces faquins-là d'avoir raison, vous verriez bientôt ce que
+deviendrait l'autorité.<a name="page_074" id="page_074"></a></p>
+
+<p class="c">L<small>A</small> J<small>EUNESSE</small>, <i>éternuant</i>.</p>
+
+<p>J'aime autant recevoir mon congé. Un service terrible, et toujours un
+train d'enfer.</p>
+
+<p class="c">L'É<small>VEILLÉ</small>, <i>pleurant</i>.</p>
+
+<p>Un pauvre homme de bien est traité comme un misérable.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Sors donc, pauvre homme de bien. (<i>Il les contrefait.</i>) Et t'chi et
+t'cha; l'un m'éternue au nez, l'autre m'y bâille.</p>
+
+<p class="c">L<small>A</small> J<small>EUNESSE.</small></p>
+
+<p>Ah! Monsieur, je vous jure que sans Mademoiselle, il n'y auroit... il
+n'y auroit pas moyen de rester dans la maison<a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">(<i>Il sort en éternuant.</i>)</span><br />
+</p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE VIII.</h3>
+
+<p class="hang">BARTHOLO, DON BAZILE, FIGARO, <i>caché dans le cabinet, paroît de temps en
+temps, et les écoute</i>.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Ah! Don Bazile, vous veniez donner à Rosine sa leçon de musique?<a name="page_075" id="page_075"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>C'est ce qui presse le moins.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>J'ai passé chez vous sans vous trouver.</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>J'étois sorti pour vos affaires. Apprenez une nouvelle assez fâcheuse.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Pour vous?</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Non, pour vous. Le Comte Almaviva est dans cette Ville.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Parlez bas. Celui qui faisoit chercher Rosine dans tout Madrid?</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Il loge à la grande place et sort tous les jours déguisé.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Il n'en faut point douter, cela me regarde. Et que faire?</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Si c'étoit un particulier, on viendroit à bout de l'écarter.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Oui, en s'embusquant le soir, armé, cuirassé...<a name="page_076" id="page_076"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p><i>Bone Deus!</i> Se compromettre! Susciter une méchante affaire, à la bonne
+heure, et, pendant la fermentation, calomnier à dire d'Experts;
+<i>concedo</i>.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Singulier moyen de se défaire d'un homme!</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE</small><a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>.</p>
+
+<p>La calomnie, Monsieur? Vous ne savez gueres ce que vous dédaignez; j'ai
+vu les plus honnêtes gens prêts d'en être accablés. Croyez qu'il n'y a
+pas de plate méchanceté, pas d'horreurs, pas de conte absurde, qu'on ne
+fasse adopter aux oisifs d'une grande Ville, en s'y prenant bien: et
+nous avons ici des gens d'une adresse!... D'abord un bruit léger, rasant
+le sol comme hirondelle avant l'orage, <i>pianissimo</i> murmure et file, et
+seme en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille, et
+<i>piano, piano</i> vous le glisse en l'oreille adroitement. Le mal est fait,
+il germe, il rampe, il chemine, et <i>rinforzando</i> de bouche en bouche il
+va le diable; puis tout à coup, ne sais comment, vous voyez calomnie se
+dresser, sifler, s'enfler, grandir à vue d'&oelig;il; elle s'élance, étend
+son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et
+devient, grace au Ciel, un cri général, un <i>crescendo</i> public, un
+<i>chorus</i> universel de haine et de proscription. Qui diable y
+résisteroit?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Mais quel radotage me faites-vous donc-là, Bazile? Et quel rapport ce
+<i>piano-crescendo</i> peut-il avoir à ma situation?<a name="page_077" id="page_077"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Comment, quel rapport? Ce qu'on fait par-tout pour écarter son ennemi,
+il faut le faire ici pour empêcher le vôtre d'approcher.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>D'approcher? Je prétends bien épouser Rosine avant qu'elle apprenne
+seulement que ce Comte existe.</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>En ce cas, vous n'avez pas un instant à perdre.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Et à qui tient-il, Bazile? Je vous ai chargé de tous les détails de
+cette affaire.</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Oui. Mais vous avez lésiné sur les frais, et, dans l'harmonie du bon
+ordre, un mariage inégal, un jugement inique, un passe-droit évident,
+sont des dissonnances<a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a> qu'on doit toujours préparer et sauver par
+l'accord parfait de l'or.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>lui donnant de l'argent</i>.</p>
+
+<p>Il faut en passer par où vous voulez; mais finissons.</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Cela s'appelle parler. Demain tout sera terminé; c'est à vous d'empêcher
+que personne, aujourd'hui, ne puisse instruire la Pupille.<a name="page_078" id="page_078"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Fiez-vous-en à moi. Viendrez-vous ce soir, Bazile?</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>N'y comptez pas. Votre mariage seul m'occupera toute la journée; n'y
+comptez pas.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small> <i>l'accompagne</i>.</p>
+
+<p>Serviteur.</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Restez, Docteur, restez donc.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Non pas. Je veux fermer sur vous la porte de la rue.</p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE IX.</h3>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small>, <i>seul, sortant du cabinet</i>.</p>
+
+<p>Oh! la bonne précaution! Fermes, fermes la porte de la rue, et moi je
+vais la r'ouvrir au Comte en sortant. C'est un grand maraud que ce
+Bazile! heureusement il est encore plus sot. Il faut un état, une
+famille, un nom, un rang, de la consistance enfin, pour faire sensation
+dans le monde en calomniant. Mais un Bazile! il médiroit qu'on ne le
+croiroit pas.<a name="page_079" id="page_079"></a></p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE X.</h3>
+
+<p class="c">ROSINE, <i>accourant</i>; FIGARO.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Quoi! vous êtes encore-là, Monsieur Figaro?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Très-heureusement pour vous, Mademoiselle. Votre Tuteur et votre Maître
+de Musique, se croyant seuls ici, viennent de parler à c&oelig;ur ouvert...</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Et vous les avez écoutés, Monsieur Figaro? Mais savez-vous que c'est
+fort mal?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>D'écouter? C'est pourtant ce qu'il y a de mieux pour bien entendre.
+Apprenez que votre Tuteur se dispose à vous épouser demain.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Ah! grands Dieux!</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Ne craignez rien, nous lui donnerons tant d'ouvrage, qu'il n'aura pas le
+tems de songer à celui-là.<a name="page_080" id="page_080"></a></p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Le voici qui revient, sortez donc par le petit escalier: vous me faites
+mourir de frayeur.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">(<i>Figaro s'enfuit.</i>)</span><br />
+</p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE XI.</h3>
+
+<p class="c">BARTHOLO, ROSINE.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Vous étiez ici avec quelqu'un, Monsieur?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Don Bazile que j'ai reconduit, et pour cause. Vous eussiez mieux aimé
+que c'eût été Monsieur Figaro.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Cela m'est fort égal, je vous assure.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Je voudrois bien savoir ce que ce Barbier avoit de si pressé à vous
+dire?</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Faut-il parler sérieusement? Il m'a rendu compte de l'état de Marceline,
+qui même n'est pas trop bien, à ce qu'il dit.<a name="page_081" id="page_081"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Vous rendre compte? Je vais parier qu'il étoit chargé de vous remettre
+quelque lettre.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Et de qui, s'il vous plaît?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Oh, de qui! De quelqu'un que les femmes ne nomment jamais. Que sais-je,
+moi? Peut-être la réponse au papier de la fenêtre.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Il n'en a pas manqué une seule. (<i>Haut.</i>) Vous mériteriez bien que cela
+fût.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small> <i>regarde les mains de Rosine</i>.</p>
+
+<p>Cela est. Vous avez écrit.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>avec embarras</i>.</p>
+
+<p>Il seroit assez plaisant que vous eussiez le projet de m'en faire
+convenir.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>lui prenant la main droite</i><a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a>.</p>
+
+<p>Moi, point du tout; mais votre doigt encore taché d'encre! hein? rusée
+Signora!</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Maudit homme!<a name="page_082" id="page_082"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>lui tenant toujours la main</i>.</p>
+
+<p>Une femme se croit bien en sûreté parce qu'elle est seule.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Ah! sans doute... La belle preuve!... Finissez donc, Monsieur, vous me
+tordez le bras. Je me suis brûlée en chiffonnant autour de cette bougie,
+et l'on m'a toujours dit qu'il falloit aussi-tôt tremper dans l'encre;
+c'est ce que j'ai fait.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>C'est ce que vous avez fait? Voyons donc si un second témoin confirmera
+la déposition du premier. C'est ce cahier de papier où je suis certain
+qu'il y avoit six feuilles; car je les compte tous les matins,
+aujourd'hui encore.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Oh! imbécille! (<i>haut</i>) la sixième...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>comptant</i>.</p>
+
+<p>Trois, quatre, cinq; je vois bien qu'elle n'y est pas, la sixième.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>baissant les yeux</i>.</p>
+
+<p>La sixiéme, je l'ai employée à faire un cornet pour des bonbons que j'ai
+envoyés à la petite Figaro.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>A la petite Figaro? Et la plume qui étoit toute neuve, comment est-elle
+devenue noire? est-ce en écrivant l'adresse de la petite Figaro?<a name="page_083" id="page_083"></a></p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small><a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Cet homme a un instinct de jalousie!... (<i>Haut.</i>) Elle m'a servi à
+retracer une fleur effacée sur la veste que je vous brode au tambour.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Que cela est édifiant! Pour qu'on vous crût, mon enfant, il faudroit ne
+pas rougir en déguisant coup sur coup la vérité; mais c'est ce que vous
+ne savez pas encore.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Et qui ne rougiroit pas, Monsieur, de voir tirer des conséquences aussi
+malignes des choses le plus innocemment faites?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Certes, j'ai tort; se brûler le doigt, le tremper dans l'encre, faire
+des cornets aux bonbons de la petite Figaro, et dessiner ma veste au
+tambour! quoi de plus innocent! Mais que de mensonges entassés pour
+cacher un seul fait!... <i>Je suis seule, on ne me voit point; je pourrai
+mentir à mon aise</i>; mais le bout du doigt reste noir! la plume est
+tachée, le papier manque; on ne sauroit penser à tout. Bien
+certainement, Signora, quand j'irai par la Ville, un bon double tour me
+répondra de vous.<a name="page_084" id="page_084"></a></p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE XII.</h3>
+
+<p class="c">LE COMTE, BARTHOLO, ROSINE.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>en uniforme de cavalerie, ayant l'air d'être entre deux vins
+et chantant</i>: Réveillons-la, etc.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Mais que nous veut cet homme? Un Soldat! Rentrez chez vous, Signora.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small> <i>chante</i>: Réveillons-la, <i>et s'avance vers Rosine</i>.</p>
+
+<p>Qui de vous deux, Mesdames, se nomme le Docteur Balordo? (<i>A Rosine,
+bas.</i>) Je suis Lindor.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Bartholo!</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Il parle de Lindor.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Balordo, Barque à l'eau, je m'en moque comme de ça. Il s'agit seulement
+de savoir laquelle des deux... (<i>A Rosine, lui montrant un papier.</i>)<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a>
+Prenez cette lettre.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Laquelle! vous voyez bien que c'est moi. Laquelle! Rentrez donc, Rosine,
+cet homme paroît avoir du vin.<a name="page_085" id="page_085"></a></p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>C'est pour cela, Monsieur; vous êtes seul. Une femme en impose
+quelquefois.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Rentrez, rentrez; je ne suis pas timide.</p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE XIII.</h3>
+
+<p class="c">LE COMTE, BARTHOLO.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Oh! je vous ai reconnu d'abord à votre signalement.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>au Comte, qui serre la lettre</i>.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que c'est donc que vous cachez-là dans votre poche?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Je le cache dans ma poche pour que vous ne sachiez pas ce que c'est.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Mon signalement? Ces gens-là croient toujours parler à des Soldats!<a name="page_086" id="page_086"></a></p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Pensez-vous que ce soit une chose si difficile à faire que votre
+signalement?</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 0em;">Le chef branlant, la tête chauve,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Les yeux vérons, le regard fauve,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">L'air farouche d'un algonquin<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>...</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Qu'est-ce que cela veut dire! Êtes-vous ici pour m'insulter? Délogez à
+l'instant.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Déloger! Ah, fi! que c'est mal parler! Savez-vous lire, Docteur... Barbe
+à l'eau?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Autre question saugrenue.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Oh! que cela ne vous fasse point de peine, car, moi qui suis pour le
+moins aussi Docteur que vous...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Comment cela?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Est-ce que je ne suis pas le Médecin des chevaux du Régiment? Voilà
+pourquoi l'on m'a exprès logé chez un confrère.<a name="page_087" id="page_087"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small><a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>.</p>
+
+<p>Oser comparer un Maréchal!...</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p class="c">A<small>IR</small>: <i>Vive le vin</i>.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr valign="middle"><td align="left">&nbsp;</td><td align="left">{ Non, Docteur, je ne prétends pas</td></tr>
+<tr valign="middle"><td align="left"><i>Sans chanter.</i></td><td align="left">{ Que notre art obtienne le pas</td></tr>
+<tr valign="middle"><td align="left">&nbsp;</td><td align="left">{ Sur Hypocrate et sa brigade.</td></tr>
+<tr valign="middle"><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr valign="middle"><td align="left">&nbsp;</td><td align="left">{ Votre savoir, mon camarade,</td></tr>
+<tr valign="middle"><td align="left"><i>En chantant.</i></td><td align="left">{ Est d'un succès plus général;</td></tr>
+<tr valign="middle"><td align="left">&nbsp;</td><td align="left">{ Car, s'il n'emporte point le mal,</td></tr>
+<tr valign="middle"><td align="left">&nbsp;</td><td align="left">{ Il emporte au moins le malade.</td></tr>
+</table>
+
+<p>C'est-il poli, ce que je vous dis-là?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Il vous sied bien, manipuleur ignorant, de ravaler ainsi le premier, le
+plus grand et le plus utile des arts!</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Utile tout-à-fait pour ceux qui l'exercent.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Un art dont le soleil s'honore d'éclairer les succès.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Et dont la terre s'empresse de couvrir les bévues<a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>.<a name="page_088" id="page_088"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>On voit bien, mal-appris, que vous n'êtes habitué de parler qu'à des
+chevaux.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Parler à des chevaux! Ah! Docteur<a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a>, pour un Docteur d'esprit...
+N'est-il pas de notoriété que le Maréchal guérit toujours ses malades
+sans leur parler; au lieu que le Médecin parle beaucoup aux siens...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Sans les guérir, n'est-ce pas?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>C'est vous qui l'avez dit<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a>.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Qui diable envoie ici ce maudit ivrogne?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Je crois que vous me lâchez des épigrammes d'amour!</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Enfin, que voulez-vous? que demandez-vous?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>feignant une grande colère</i>.</p>
+
+<p>Eh bien donc, il s'enflamme! Ce que je veux? Est-ce que vous ne le voyez
+pas?<a name="page_089" id="page_089"></a></p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE XIV.</h3>
+
+<p class="c">ROSINE, LE COMTE, BARTHOLO.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>accourant</i>.</p>
+
+<p>Monsieur le Soldat, ne vous emportez point, de grace. (<i>A Bartholo.</i>)
+Parlez-lui doucement, Monsieur; un homme qui déraisonne.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Vous avez raison; il déraisonne, lui, mais nous sommes raisonnables,
+nous! Moi poli, et vous jolie<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a>... enfin suffit. La vérité, c'est que
+je ne veux avoir affaire qu'à vous dans la maison.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Que puis-je pour votre service, Monsieur le Soldat?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Une petite bagatelle, mon enfant<a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a>. Mais s'il y a de l'obscurité dans
+mes phrases...</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>J'en saisirai l'esprit.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>lui montrant la lettre</i>.</p>
+
+<p>Non, attachez-vous à la lettre, à la lettre. Il s'agit seulement... mais
+je dis en tout bien, tout honneur, que vous me donniez à coucher ce
+soir.<a name="page_090" id="page_090"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Rien que cela?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Pas davantage. Lisez le billet doux que notre Maréchal des Logis vous
+écrit.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Voyons. (<i>Le Comte cache la lettre et lui donne un autre papier.
+Bartholo lit.</i>) «Le docteur Bartholo recevra, nourrira, hébergera,
+couchera...</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>appuyant</i>.</p>
+
+<p>Couchera.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>«Pour une nuit seulement, le nommé Lindor, dit l'Écolier, Cavalier au
+Régiment...»</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>C'est lui, c'est lui-même.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>vivement à Rosine</i>.</p>
+
+<p>Qu'est-ce qu'il y a?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Eh bien! ai-je tort à présent, Docteur Barbaro?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>On dirait que cet homme se fait un malin plaisir de m'estropier de
+toutes les manières possibles. Allez au diable! Barbaro! Barbe à l'eau!
+et dites à votre impertinent Maréchal<a name="page_091" id="page_091"></a> des Logis que<a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a>, depuis mon
+voyage à Madrid, je suis exempt de loger des gens de guerre.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>O Ciel! fâcheux contre temps<a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a>!</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Ah! ah! notre ami, cela vous contrarie et vous dégrise un peu? Mais n'en
+décampez pas moins à l'instant.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>J'ai pensé me trahir! (<i>Haut.</i>) Décamper<a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a>! Si vous êtes exempt des
+gens de guerre, vous n'êtes pas exempt de politesse, peut-être?
+Décamper! Montrez-moi votre brevet d'exemption, quoique je ne sache pas
+lire, je verrai bientôt...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Qu'à cela ne tienne. Il est dans ce bureau.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>pendant qu'il y va, dit, sans quitter sa place</i>.</p>
+
+<p>Ah! ma belle Rosine!</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Quoi, Lindor, c'est-vous?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small><a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a>.</p>
+
+<p>Recevez au moins cette lettre.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Prenez garde, il a les yeux sur nous.<a name="page_092" id="page_092"></a></p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Tirez votre mouchoir, je la laisserai tomber.</p>
+
+<p class="r">(<i>Il s'approche.</i>)</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Doucement, doucement, Seigneur Soldat, je n'aime point qu'on regarde ma
+femme de si près.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Elle est votre femme?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Eh! quoi donc?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Je vous ai pris pour son bisaïeul paternel, maternel, sempiternel; il y
+a au moins trois générations entr'elle et vous<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a>.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small> <i>lit un parchemin</i>.</p>
+
+<p>«Sur les bons et fidèles témoignages qui nous ont été rendus.....»</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small> <i>donne un coup de main sous les parchemins, qui les envoie au
+plancher</i>.</p>
+
+<p>Est-ce que j'ai besoin de tout ce verbiage?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small><a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a>.</p>
+
+<p>Savez-vous bien, Soldat, que si j'appelle mes gens, je vous fais traiter
+sur le champ comme vous le méritez?<a name="page_093" id="page_093"></a></p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Bataille? Ah! volontiers, Bataille! c'est mon métier à moi. (<i>Montrant
+son pistolet de ceinture.</i>) Et voici de quoi leur jetter de la poudre
+aux yeux. Vous n'avez peut-être jamais vu de Bataille, Madame?</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Ni ne veux en voir.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Rien n'est pourtant aussi gai que Bataille. Figurez-vous (<i>Poussant le
+Docteur</i>) d'abord que l'ennemi est d'un côté du ravin, et les amis de
+l'autre. (<i>A Rosine, en lui montrant la lettre.</i>) Sortez le mouchoir.
+(<i>Il crache à terre.</i>) Voilà le ravin, cela s'entend<a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a>.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small> <i>tire son mouchoir, le Comte laisse tomber sa lettre entre elle
+et lui</i>.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>se baissant</i>.</p>
+
+<p>Ah! ah!...</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small> <i>la reprend et dit</i>.</p>
+
+<p>Tenez... moi qui allois vous apprendre ici les secrets de mon métier...
+Une femme bien discrette en vérité! Ne voilà-t-il pas un billet doux
+qu'elle laisse tomber de sa poche<a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a>?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Donnez, donnez.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p><i>Dulciter</i>, Papa! chacun son affaire. Si une ordonnance de rhubarbe
+étoit tombée de la vôtre?...<a name="page_094" id="page_094"></a></p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small> <i>avance la main</i>.</p>
+
+<p>Ah! je sais ce que c'est, Monsieur le Soldat.</p>
+
+<p>(<i>Elle prend la lettre, qu'elle cache dans la petite poche de son
+tablier</i><a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a>.)</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Sortez-vous enfin?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Eh bien, je sors; adieu, Docteur; sans rancune. Un petit compliment, mon
+c&oelig;ur: priez la mort de m'oublier encore quelques campagnes; la vie ne
+m'a jamais été si chère.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Allez toujours, si j'avois ce crédit-là sur la mort...</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Sur la mort? Ah! Docteur! vous faites tant de choses pour elle, qu'elle
+n'a rien à vous refuser.</p>
+
+<p class="r">(<i>Il sort.</i>)</p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE XV.</h3>
+
+<p class="c">BARTHOLO, ROSINE.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small> <i>le regarde aller</i>.</p>
+
+<p>Il est enfin parti. (<i>A part.</i>) Dissimulons.<a name="page_095" id="page_095"></a></p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Convenez pourtant, Monsieur, qu'il est bien gai ce jeune Soldat! A
+travers son ivresse, on voit qu'il ne manque ni d'esprit ni d'une
+certaine éducation.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Heureux, m'amour, d'avoir pu nous en délivrer! mais n'es-tu pas un peu
+curieuse de lire avec moi le papier qu'il t'a remis?</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Quel papier?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Celui qu'il a feint de ramasser pour te le faire accepter.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Bon! c'est la lettre de mon cousin l'Officier, qui étoit tombée de ma
+poche.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>J'ai idée, moi, qu'il l'a tirée de la sienne.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Je l'ai très-bien reconnue.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Qu'est-ce qu'il coûte d'y regarder?</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Je ne sais pas seulement ce que j'en ai fait.<a name="page_096" id="page_096"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>montrant la pochette</i>.</p>
+
+<p>Tu l'as mise là.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Ah! ah! par distraction.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Ah! sûrement. Tu vas voir que ce sera quelque folie.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Si je ne le mets pas en colere, il n'y aura pas moyen de refuser.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Donnes donc, mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Mais quelle idée avez-vous en insistant, Monsieur? Est-ce encore quelque
+méfiance?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Mais, vous! Quelle raison avez-vous de ne pas le montrer?</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Je vous répète, Monsieur, que ce papier n'est autre que la lettre de mon
+cousin, que vous m'avez rendue hier toute décachetée; et puisqu'il en
+est question, je vous dirai tout net que cette liberté me déplaît
+excessivement.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Je ne vous entends pas!<a name="page_097" id="page_097"></a></p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Vais-je examiner les papiers qui vous arrivent? Pourquoi vous
+donnez-vous les airs de toucher à ceux qui me sont adressés? Si c'est
+jalousie, elle m'insulte; s'il s'agit de l'abus d'une autorité usurpée,
+j'en suis plus révoltée encore.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Comment révoltée! Vous ne m'avez jamais parlé ainsi.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Si je me suis modérée jusqu'à ce jour, ce n'étoit pas pour vous donner
+le droit de m'offenser impunément.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>De quelle offense parlez-vous?</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>C'est qu'il est inoui qu'on se permette d'ouvrir les lettres de
+quelqu'un.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>De sa femme?</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Je ne la suis pas encore. Mais pourquoi lui donneroit-on la préférence
+d'une indignité qu'on ne fait à personne?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Vous voulez me faire prendre le change et détourner mon attention du
+billet, qui, sans doute, est une missive de quelqu'amant! mais je le
+verrai, je vous assure.<a name="page_098" id="page_098"></a></p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Vous ne le verrez pas. Si vous m'approchez, je m'enfuis de cette maison,
+et je demande retraite au premier venu.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Qui ne vous recevra point.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>C'est ce qu'il faudra voir.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Nous ne sommes pas ici en France, où l'on donne toujours raison aux
+femmes; mais pour vous en ôter la fantaisie, je vais fermer la porte.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>pendant qu'il y va</i>.</p>
+
+<p>Ah Ciel! que faire?... Mettons vîte à la place la lettre de mon cousin,
+et donnons-lui beau jeu à la prendre. (<i>Elle fait l'échange, et met la
+lettre du cousin dans la pochette, de façon qu'elle sort un peu.</i>)</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>revenant</i>.</p>
+
+<p>Ah! j'espère maintenant la voir.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>De quel droit, s'il vous plaît?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Du droit le plus universellement reconnu, celui du plus fort<a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a>.<a name="page_099" id="page_099"></a></p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>On me tuera plutôt que de l'obtenir de moi.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>frappant du pied</i>.</p>
+
+<p>Madame! Madame!...</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small> <i>tombe sur un fauteuil et feint de se trouver mal</i>.</p>
+
+<p>Ah! quelle indignité!...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Donnez cette lettre, ou craignez ma colere.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>renversée</i>.</p>
+
+<p>Malheureuse Rosine!</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Qu'avez-vous donc?</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Quel avenir affreux!</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Rosine!</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>J'étouffe de fureur!</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Elle se trouve mal.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small><a name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a>.</p>
+
+<p>Je m'affaiblis, je meurs.<a name="page_100" id="page_100"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Dieux! la lettre! Lisons-la sans qu'elle en soit instruite. (<i>Il lui
+tâte le poulx et prend la lettre, qu'il tâche de lire en se tournant un
+peu.</i>)</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>toujours renversée</i>.</p>
+
+<p>Infortunée! ah!...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small> <i>lui quitte le bras, et dit à part</i>.</p>
+
+<p>Quelle rage a-t-on d'apprendre ce qu'on craint toujours de savoir!</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Ah! pauvre Rosine!</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small><a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a>.</p>
+
+<p>L'usage des odeurs... produit ces affections spasmodiques. (<i>Il lit par
+derriere le fauteuil, en lui tâtant le poulx. Rosine se relève un peu,
+le regarde finement, fait un geste de tête, et se remet sans parler.</i>)</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>O Ciel! c'est la lettre de son cousin. Maudite inquiétude! Comment
+l'appaiser maintenant? Qu'elle ignore au moins que je l'ai lue! (<i>Il
+fait semblant de la soutenir et remet la lettre dans la pochette.</i>)</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small> <i>soupire</i>.</p>
+
+<p>Ah!...<a name="page_101" id="page_101"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Eh bien! ce n'est rien, mon enfant; un petit mouvement de vapeurs, voilà
+tout; car ton poulx n'a seulement pas varié. (<i>Il va prendre un flacon
+sur la console.</i>)</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Il a remis la lettre: fort bien<a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a>!</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Ma chere Rosine, un peu de cette eau spiritueuse.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Je ne veux rien de vous; laissez-moi.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small><a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a>.</p>
+
+<p>Je conviens que j'ai montré trop de vivacité sur ce billet.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Il s'agit bien du billet. C'est votre façon de demander les choses qui
+est révoltante.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>à genoux</i>.</p>
+
+<p>Pardon; j'ai bientôt senti tous mes torts, et tu me vois à tes pieds,
+prêt à les réparer.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Oui, pardon! Lorsque vous croyez que cette lettre ne vient pas de mon
+cousin.<a name="page_102" id="page_102"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Qu'elle soit d'un autre ou de lui, je ne veux aucun éclaircissement.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>lui présentant la lettre</i>.</p>
+
+<p>Vous voyez qu'avec de bonnes façons, on obtient tout de moi. Lisez-la.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Cet honnête procédé dissiperoit mes soupçons si j'étois assez malheureux
+pour en conserver.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Lisez-la donc, Monsieur.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small> <i>se retire</i>.</p>
+
+<p>A Dieu ne plaise que je te fasse une pareille injure!</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Vous me contrariez de la refuser.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Reçois en réparation cette marque de ma parfaite confiance. Je vais voir
+la pauvre Marceline, que ce Figaro a, je ne sais pourquoi, saignée du
+pied; n'y viens-tu pas aussi?</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>J'y monterai dans un moment.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Puisque la paix est faite, mignonne, donnes-moi ta main. Si tu pouvois
+m'aimer! ah! comme tu serois heureuse!<a name="page_103" id="page_103"></a></p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>baissant les yeux</i>.</p>
+
+<p>Si vous pouviez me plaire, ah! comme je vous aimerois!</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Je te plairai, je te plairai; quand je te dis que je te plairai. (<i>Il
+sort.</i>)</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small> <i>le regarde aller</i>.</p>
+
+<p>Ah Lindor! il dit qu'il me plaira!... Lisons cette lettre, qui a manqué
+de me causer tant de chagrin. (<i>Elle lit et s'écrie.</i>) Ah!... j'ai lu
+trop tard: il me recommande de tenir une querelle ouverte avec mon
+Tuteur; j'en avois une si bonne, et je l'ai laissée échapper<a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a>. En
+recevant la lettre, j'ai senti que je rougissois jusqu'aux yeux. Ah! mon
+Tuteur a raison. Je suis bien loin d'avoir cet usage du monde, qui, me
+dit-il souvent, assure le maintien des femmes en toute occasion; mais un
+homme injuste parviendroit à faire une rusée de l'innocence même.</p>
+
+<p class="c"><small>FIN DU SECOND ACTE.</small></p>
+
+<p><a name="page_104" id="page_104"></a></p>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="ACTE_III" id="ACTE_III"></a>ACTE III.</h2>
+
+<h3>SCENE PREMIERE.</h3>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>seul et désolé</i>.</p>
+
+<p>Quelle humeur! quelle humeur! Elle paroissoit appaisée... Là, qu'on me
+dise qui diable lui a fourré dans la tête de ne plus vouloir prendre
+leçon de Don Bazile! Elle sait qu'il se mêle de mon mariage... (<i>On
+heurte à la porte.</i>) Faites tout au monde pour plaire aux femmes; si
+vous omettez un seul petit point... je dis un seul.... (<i>On heurte une
+seconde fois.</i>) Voyons qui c'est.</p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE II.</h3>
+
+<p class="c">BARTHOLO, LE COMTE <i>en Bâchelier</i>.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Que la paix et la joie habitent toujours céans!<a name="page_105" id="page_105"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>brusquement</i>.</p>
+
+<p>Jamais souhait ne vint plus à propos. Que voulez-vous?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Monsieur, je suis Alonzo, Bâchelier, Licencié...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Je n'ai pas besoin de Précepteur.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>...Élève de Don Bazile, Organiste du Grand Couvent, qui a l'honneur de
+montrer la Musique à Madame votre...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Bazile! Organiste! qui a l'honneur! Je le sais, au fait.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>(<i>A part.</i>) Quel homme! (<i>Haut.</i>) Un mal subit qui le force à garder le
+lit...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Garder le lit! Bazile! Il a bien fait d'envoyer; je vais le voir à
+l'instant.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>(<i>A part.</i>) Oh diable! (<i>Haut.</i>) Quand je dis le lit, Monsieur, c'est...
+la chambre que j'entends.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Ne fût-il qu'incommodé; marchez devant, je vous suis.<a name="page_106" id="page_106"></a></p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small><a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a>, <i>embarrassé</i>.</p>
+
+<p>Monsieur, j'étois chargé... Personne ne peut-il nous entendre?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>(<i>A part.</i>) C'est quelque fripon. (<i>Haut.</i>) Eh! non, Monsieur le
+mystérieux! Parlez sans vous troubler, si vous pouvez.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>(<i>A part.</i>) Maudit vieillard! (<i>Haut.</i>) Don Bazile m'avoit chargé de
+vous apprendre...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Parlez haut, je suis sourd d'une oreille.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>élevant la voix</i>.</p>
+
+<p>Ah! volontiers. Que le Comte Almaviva, qui restoit à la grande place...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>effrayé</i>.</p>
+
+<p>Parlez bas, parlez bas.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>plus haut</i>.</p>
+
+<p>...En est délogé ce matin. Comme c'est par moi qu'il a su que le Comte
+Almaviva...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Bas; parlez bas, je vous prie.<a name="page_107" id="page_107"></a></p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>du même ton</i>.</p>
+
+<p>...Étoit en cette ville, et que j'ai découvert que la Signora Rosine lui
+a écrit.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Lui a écrit? Tenez, asseyons-nous et jasons d'amitié. Vous avez
+découvert, dites-vous, que Rosine...</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>fiérement</i>.</p>
+
+<p>Assurément. Bazile, inquiet pour vous de cette correspondance, m'avoit
+prié de vous montrer sa lettre; mais la maniere dont vous prenez les
+choses...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Eh mon Dieu! je les prends bien. Mais ne vous est-il donc pas possible
+de parler plus bas?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Vous êtes sourd d'une oreille, avez-vous dit.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Pardon, pardon, Seigneur Alonzo, si vous m'avez trouvé méfiant et dur;
+mais je suis tellement entouré d'intrigans, de piéges... Et puis votre
+tournure, votre âge, votre air... Pardon, pardon. Eh bien! vous avez la
+lettre?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>A la bonne heure sur ce ton, Monsieur; mais je crains qu'on ne soit aux
+écoutes.<a name="page_108" id="page_108"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Eh! qui voulez-vous? Tous mes Valets sur les dents! Rosine enfermée de
+fureur! Le diable est entré chez moi. Je vais encore m'assurer... (<i>Il
+va ouvrir doucement la porte de Rosine.</i>)</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Je me suis enferré de dépit... Garder la lettre à présent! Il faudra
+m'enfuir: autant vaudroit n'être pas venu... la lui montrer. Si je puis
+en prévenir Rosine, la montrer est un coup de maître.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small> <i>revient sur la pointe du pied</i>.</p>
+
+<p>Elle est assise auprès de sa fenêtre, le dos tourné à la porte, occupée
+à relire une lettre de son cousin l'Officier, que j'avois décachetée...
+Voyons donc la sienne.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small> <i>lui remet la lettre de Rosine</i>.</p>
+
+<p>La voici. (<i>A part.</i>) C'est ma lettre qu'elle relit.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small> <i>lit</i>.</p>
+
+<p>«<i>Depuis que vous m'avez appris votre nom et votre état</i>» Ah! la
+perfide, c'est bien là sa main.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>effrayé</i>.</p>
+
+<p>Parlez donc bas à votre tour.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Quelle obligation, mon cher!...<a name="page_109" id="page_109"></a></p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small><a name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a>.</p>
+
+<p>Quand tout sera fini, si vous croyez m'en devoir, vous serez le
+maître... D'après un travail que fait actuellement Don Bazile avec un
+homme de Loi...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Avec un homme de Loi, pour mon mariage?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Sans doute. Il m'a chargé de vous dire que tout peut être prêt pour
+demain<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a>. Alors, si elle résiste...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Elle résistera.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small> <i>veut reprendre la lettre, Bartholo la serre</i>.</p>
+
+<p>Voilà l'instant où je puis vous servir; nous lui montrerons sa lettre,
+et, s'il le faut (<i>plus mystérieusement</i>), j'irai jusqu'à lui dire que
+je la tiens d'une femme à qui le Comte l'a sacrifiée; vous sentez que le
+trouble, la honte, le dépit, peuvent la porter sur le champ...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>De la calomnie! mon cher ami, je vois bien maintenant que vous venez de
+la part de Bazile... Mais pour que ceci n'eût pas l'air concerté, ne
+seroit-il pas bon qu'elle vous connût d'avance?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small> <i>réprime un grand mouvement de joie</i>.</p>
+
+<p>C'étoit assez l'avis de Don Bazile; mais comment faire? Il est tard...
+au peu de tems qui reste...<a name="page_110" id="page_110"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small><a name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a>.</p>
+
+<p>Je dirai que vous venez en sa place. Ne lui donnerez-vous pas bien une
+leçon?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small><a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a>.</p>
+
+<p>Il n'y a rien que je ne fasse pour vous plaire. Mais prenez garde que
+toutes ces histoires de Maîtres supposés sont de vieilles finesses, des
+moyens de Comédie; si elle va se douter?...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Présenté par moi? Quelle apparence? Vous avez plus l'air d'un amant
+déguisé que d'un ami officieux.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Oui? Vous croyez donc que mon air peut aider à la tromperie?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Je le donne au plus fin à deviner. Elle est ce soir d'une humeur
+horrible. Mais quand elle ne feroit que vous voir... son clavecin est
+dans ce cabinet. Amusez-vous en l'attendant, je vais faire l'impossible
+pour l'amener.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Gardez-vous bien de lui parler de la lettre.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Avant l'instant décisif? Elle perdroit tout son effet. Il ne<a name="page_111" id="page_111"></a> faut pas
+me dire deux fois les choses; il ne faut pas me les dire deux fois. (<i>Il
+s'en va.</i>)</p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE III.</h3>
+
+<p class="c">LE COMTE, <i>seul</i><a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a>.</p>
+
+<p>Me voilà sauvé. Ouf! Que ce diable d'homme est rude à manier! Figaro le
+connoit bien. Je me voyois mentir; cela me donnoit un air plat et
+gauche; et il a des yeux?... Ma foi, sans l'inspiration subite de la
+lettre, il faut l'avouer, j'étois éconduit comme un sot. O ciel! on
+dispute là-dedans. Si elle allait s'obstiner à ne pas venir!
+Écoutons..... Elle refuse de sortir de chez elle, et j'ai perdu le fruit
+de ma ruse. (<i>Il retourne écouter.</i>) La voici; ne nous montrons pas
+d'abord. (<i>Il entre dans le cabinet.</i>)</p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE IV.</h3>
+
+<p class="c">LE COMTE, ROSINE, BARTHOLO.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>avec une colere simulée</i>.</p>
+
+<p>Tout ce que vous direz est inutile, Monsieur, j'ai pris mon parti, je ne
+veux plus entendre parler de Musique.<a name="page_112" id="page_112"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Écoute-donc, mon enfant; c'est le Seigneur Alonzo, l'élève et l'ami de
+Don Bazile, choisi par lui pour être un de nos témoins.&mdash;La Musique te
+calmera, je t'assure.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Oh! pour cela, vous pouvez vous en détacher; si je chante ce soir!... Où
+donc est-il ce Maître que vous craignez de renvoyer? Je vais, en deux
+mots, lui donner son compte et celui de Bazile. (<i>Elle apperçoit son
+Amant. Elle fait un cri.</i>) Ah!...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Qu'avez-vous?</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>les deux mains sur son c&oelig;ur, avec un grand trouble</i>.</p>
+
+<p>Ah! mon Dieu, Monsieur... Ah! mon Dieu, Monsieur.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Elle se trouve encore mal... Seigneur Alonzo<a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a>?</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Non, je ne me trouve pas mal... mais c'est qu'en me tournant... Ah!...</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Le pied vous a tourné, Madame?</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Ah! oui, le pied m'a tourné. Je me suis fait un mal horrible.<a name="page_113" id="page_113"></a></p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Je m'en suis bien apperçu.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>regardant le Comte</i>.</p>
+
+<p>Le coup m'a porté au c&oelig;ur.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small><a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a>.</p>
+
+<p>Un siége, un siége. Et pas un fauteuil ici?</p>
+
+<p class="r">(<i>Il va le chercher.</i>)</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Ah Rosine!</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Quelle imprudence!</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>J'ai mille choses essentielles à vous dire.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Il ne nous quittera pas.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Figaro va venir nous aider.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small><a name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">[118]</a> <i>apporte un fauteuil</i>.</p>
+
+<p>Tiens, mignonne, assieds-toi.&mdash;Il n'y a pas d'apparence, Bâchelier,
+qu'elle prenne de leçon ce soir; ce sera pour un autre jour. Adieu.<a name="page_114" id="page_114"></a></p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>au Comte</i>.</p>
+
+<p>Non, attendez, ma douleur est un peu apaisée. (<i>A Bartholo.</i>) Je sens
+que j'ai eu tort avec vous, Monsieur. Je veux vous imiter en réparant
+sur le champ...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Oh! le bon petit naturel de femme! Mais après une pareille émotion, mon
+enfant, je ne souffrirai pas que tu fasses le moindre effort. Adieu,
+adieu, Bâchelier.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>au Comte</i>.</p>
+
+<p>Un moment, de grâce! (<i>A Bartholo.</i>) Je croirai, Monsieur, que vous
+n'aimez pas à m'obliger si vous m'empêchez de vous prouver mes regrets
+en prenant ma leçon.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>à part, à Bartholo</i>.</p>
+
+<p>Ne la contrarions pas, si vous m'en croyez.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Voilà qui est fini, mon amoureuse. Je suis si loin de chercher à te
+déplaire, que je veux rester là tout le tems que tu vas étudier.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Non, Monsieur: je sais que la musique n'a nul attrait pour vous.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Je t'assure que ce soir elle m'enchantera.<a name="page_115" id="page_115"></a></p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small><a name="FNanchor_119_119" id="FNanchor_119_119"></a><a href="#Footnote_119_119" class="fnanchor">[119]</a>, <i>au Comte, à part</i>.</p>
+
+<p>Je suis au supplice.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>prenant un papier de musique sur le pupitre</i>.</p>
+
+<p>Est-ce là ce que vous voulez chanter, Madame?</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Oui, c'est un morceau très-agréable de la Précaution inutile.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Toujours la Précaution inutile?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>C'est ce qu'il y a de plus nouveau aujourd'hui. C'est une image du
+Printems, d'un genre assez vif. Si Madame veut l'essayer...</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>regardant le Comte</i>.</p>
+
+<p>Avec grand plaisir: un tableau du printems me ravit; c'est la jeunesse
+de la nature. Au sortir de l'Hiver, il semble que le c&oelig;ur acquière un
+plus haut degré de sensibilité: comme un esclave enfermé depuis
+long-tems goûte avec plus de plaisir le charme de la liberté qui vient
+de lui être offerte.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>bas, au Comte</i>.</p>
+
+<p>Toujours des idées romanesques en tête.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>bas</i>.</p>
+
+<p>Et sentez-vous l'application?<a name="page_116" id="page_116"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Parbleu! (<i>Il va s'asseoir dans le fauteuil qu'a occupé Rosine.</i>)</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small> <i>chante</i>.<a name="FNanchor_120_120" id="FNanchor_120_120"></a><a href="#Footnote_120_120" class="fnanchor">[120]</a></p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 4em;">Quand, dans la plaine,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">L'amour ramène</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Le Printemps,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Si chéri des amans;</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Tout reprend l'être,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Son feu pénètre</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Dans les fleurs,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et dans les jeunes c&oelig;urs.</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">On voit les troupeaux</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Sortir des hameaux;</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Dans tous les côteaux,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Les cris des agneaux</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Retentissent;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Ils bondissent;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Tout fermente,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Tout augmente;</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Les brebis paissent</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Les fleurs qui naissent;</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Les chiens fidèles</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Veillent sur elles;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Mais Lindor, enflammé,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Ne songe guère</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Qu'au bonheur d'être aimé</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">De sa Bergère.</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p><a name="page_117" id="page_117"></a></p>
+
+<p class="c">M<small>ÊME</small> A<small>IR</small></p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 4em;">Loin de sa mère,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Cette Bergère</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Va chantant,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Où son Amant l'attend;</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Par cette ruse</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">L'amour l'abuse;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Mais chanter,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Sauve-t-il du danger?</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Les doux chalumeaux,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Les chants des oiseaux,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Ses charmes naissans,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Ses quinze ou seize ans,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Tout l'excite,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Tout l'agite;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">La pauvrette</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">S'inquiette;</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">De sa retraite,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Lindor la guette;</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Elle s'avance;</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Lindor s'élance;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Il vient de l'embrasser:</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Elle, bien aise,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Feint de se courroucer,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Pour qu'on l'appaise.</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p class="c">P<small>ETITE</small> R<small>EPRISE.</small></p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 5em;">Les soupirs,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Les soins, les promesses,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Les vives tendresses,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Les plaisirs,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Le fin badinage,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Sont mis en usage;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et bientôt la Bergère</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ne sent plus de colère.</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Si quelque jaloux</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Trouble un bien si doux,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Nos Amans, d'accord,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Ont un soin extrême...</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">...De voiler leur transport;<a name="page_118" id="page_118"></a></span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Mais quand on s'aime,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">La gêne ajoute encor</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Au plaisir même.</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p class="hang">(<i>En l'écoutant, Bartholo s'est assoupi. Le Comte, pendant la
+petite reprise, se hasarde à prendre une main qu'il couvre de
+baisers. L'émotion ralentit le chant de Rosine, l'affoiblit, et
+finit même par lui couper la voix au milieu de la cadence, au mot
+extrême. L'orchestre suit le mouvement de la Chanteuse, affoiblit
+son jeu et se tait avec elle. L'absence du bruit qui avoit endormi
+Bartholo le réveille. Le Comte se relève, Rosine et l'Orchestre
+reprennent subitement la suite de l'air. Si la petite reprise se
+répete, le même jeu recommence, etc.</i>)</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>En vérité, c'est un morceau charmant, et Madame l'exécute avec une
+intelligence...</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Vous me flattez, Seigneur; la gloire est toute entière au Maître.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>bâillant</i>.</p>
+
+<p>Moi, je crois que j'ai un peu dormi pendant le morceau charmant. J'ai
+mes malades. Je vas, je viens, je toupille<a name="FNanchor_121_121" id="FNanchor_121_121"></a><a href="#Footnote_121_121" class="fnanchor">[121]</a>, et sitôt que je
+m'assieds, mes pauvres jambes...</p>
+
+<p class="c">&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; (<i>Il se lève et pousse le fauteuil.</i>)</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>bas, au Comte</i>.</p>
+
+<p>Figaro ne vient point.<a name="page_119" id="page_119"></a></p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Filons le temps.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Mais, Bâchelier, je l'ai déjà dit à ce vieux Bazile: est-ce qu'il n'y
+aurait pas moyen de lui faire étudier des choses plus gaies que toutes
+ces grandes aria, qui vont en haut, en bas, en roulant, hi, ho, a, a, a,
+a, et qui me semblent autant d'enterremens? Là, de ces petits airs qu'on
+chantoit dans ma jeunesse, et que chacun retenoit facilement. J'en
+savois autrefois... Par exemple... (<i>Pendant la ritournelle, il cherche
+en se grattant la tête et chante en faisant claquer ses pouces et
+dansant des genoux comme les vieillards.</i>)</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 0em;">Veux-tu, ma Rosinette,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Faire emplette,</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">Du Roi des Maris?.....</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p>(<i>Au Comte, en riant.</i>) Il y a Fanchonnette dans la chanson; mais j'y ai
+substitué Rosinette, pour la lui rendre plus agréable et la faire cadrer
+aux circonstances. Ah, ah, ah, ah! Fort bien! pas vrai?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Ah, ah, ah! Oui, tout au mieux.<a name="page_120" id="page_120"></a></p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE V.</h3>
+
+<p class="c">FIGARO, <i>dans le fond</i>; ROSINE, BARTHOLO, LE COMTE.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small> <i>chante</i>.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 2em;">Veux-tu, ma Rosinette,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Faire emplette</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Du Roi des Maris?</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Je ne suis point Tircis;</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Mais la nuit, dans l'ombre,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Je vaux encor mon prix;</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Et, quand il fait sombre,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Les plus beaux chats sont gris.</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p class="c">(<i>Il répète la reprise en dansant. Figaro, derriere lui, imite ses
+mouvemens.</i>)</p>
+
+<p class="c">Je ne suis point Tircis, etc.</p>
+
+<p>(<i>Appercevant Figaro.</i>)<a name="FNanchor_122_122" id="FNanchor_122_122"></a><a href="#Footnote_122_122" class="fnanchor">[122]</a> Ah! Entrez, Monsieur le Barbier; avancez,
+vous êtes charmant!</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small> <i>salue</i>.</p>
+
+<p>Monsieur, il est vrai que ma mère me l'a dit autrefois; mais je suis un
+peu déformé depuis ce temps-là. (<i>A part, au Comte.</i>) Bravo,
+Monseigneur.</p>
+
+<p class="hang">(<i>Pendant toute cette Scène, le Comte fait ce qu'il peut pour
+parler à Rosine, mais l'&oelig;il inquiet et vigilant du Tuteur l'en
+empêche toujours, ce qui forme un jeu muet de tous les Acteurs,
+étranger au débat du Docteur et de Figaro.</i>)</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Venez-vous purger encore, saigner, droguer, mettre sur le grabat toute
+ma maison?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Monsieur, il n'est pas tous les jours fête; mais, sans compter les soins
+quotidiens, Monsieur a pu voir que, lorsqu'ils en ont besoin, mon zèle
+n'attend pas qu'on lui commande...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Votre zèle n'attend pas! Que direz-vous, Monsieur le zèlé, à ce
+malheureux qui bâille et dort tout éveillé? Et l'autre qui, depuis trois
+heures, éternue à se faire sauter le crâne et jaillir la cervelle! que
+leur direz-vous?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Ce que je leur dirai?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Oui!</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Je leur dirai... Eh parbleu! je dirai à celui qui éternue, Dieu vous
+bénisse, et va te coucher à celui qui bâille. Ce n'est pas cela,
+Monsieur, qui grossira le mémoire.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Vraiment non, mais c'est la saignée et les médicamens qui le
+grossiroient, si je voulois y entendre. Est-ce par zèle aussi que vous
+avez empaqueté les yeux de ma mule, et votre cataplasme lui rendra-t-il
+la vue?<a name="page_122" id="page_122"></a></p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>S'il ne lui rend pas la vue, ce n'est pas cela non plus qui l'empêchera
+d'y voir.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Que je le trouve sur le mémoire!... On n'est pas de cette
+extravagance-là!</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Ma foi, Monsieur, les hommes n'ayant gueres à choisir qu'entre la
+sottise et la folie, où je ne vois pas de profit, je veux au moins du
+plaisir; et vive la joie! Qui sait si le monde durera encore trois
+semaines!</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Vous feriez bien mieux, Monsieur le raisonneur, de me payer mes cent
+écus et les intérêts sans lanterner, je vous en avertis.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Doutez-vous de ma probité, Monsieur? Vos cent écus! j'aimerois mieux
+vous les devoir toute ma vie que de les nier un seul instant.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Et dites-moi un peu comment la petite Figaro a trouvé les bonbons que
+vous lui avez portés?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Quels bonbons? que voulez-vous dire?<a name="page_123" id="page_123"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Oui, ces bonbons, dans ce cornet fait avec cette feuille de papier à
+lettre, ce matin.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Diable emporte si...</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>l'interrompant</i>.</p>
+
+<p>Avez-vous eu soin au moins de les lui donner de ma part, Monsieur
+Figaro? Je vous l'avois recommandé.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Ah, ah! Les bonbons de ce matin? Que je suis bête, moi! j'avois perdu
+tout cela de vue... Oh! excellens, Madame, admirables.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Excellens! Admirables! Oui sans doute, Monsieur le Barbier, revenez sur
+vos pas! Vous faites-là un joli métier, Monsieur!</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Qu'est-ce qu'il a donc, Monsieur?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Et qui vous fera une belle réputation, Monsieur!</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Je la soutiendrai, Monsieur!<a name="page_124" id="page_124"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Dites que vous la supporterez, Monsieur!</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Comme il vous plaira, Monsieur!</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Vous le prenez bien haut, Monsieur! Sachez que quand je dispute avec un
+fat, je ne lui cède jamais.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small> <i>lui tourne le dos</i>.</p>
+
+<p>Nous différons en cela, Monsieur! moi je lui cède toujours.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Hein? qu'est-ce qu'il dit donc, Bâchelier?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>C'est que vous croyez avoir affaire à quelque Barbier de Village, et qui
+ne sait manier que le rasoir? Apprenez, Monsieur, que j'ai travaillé de
+la plume à Madrid, et que sans les envieux...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Eh! que n'y restiez-vous, sans venir ici changer de profession?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small><a name="FNanchor_123_123" id="FNanchor_123_123"></a><a href="#Footnote_123_123" class="fnanchor">[123]</a>.</p>
+
+<p>On fait comme on peut; mettez-vous à ma place.<a name="page_125" id="page_125"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Me mettre à votre place! Ah! parbleu, je dirois de belles sottises!</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Monsieur, vous ne commencez pas trop mal; je m'en rapporte à votre
+confrère qui est là rêvassant...</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>revenant à lui</i>.</p>
+
+<p>Je... je ne suis pas le confrère de Monsieur.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Non? Vous voyant ici à consulter, j'ai pensé que vous poursuiviez le
+même objet.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>en colère</i>.</p>
+
+<p>Enfin, quel sujet vous amène? Y a-t-il quelque lettre à remettre encore
+ce soir à Madame? Parlez, faut-il que je me retire?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Comme vous rudoyez le pauvre monde! Eh! parbleu, Monsieur, je viens vous
+raser, voilà tout: n'est-ce pas aujourd'hui votre jour<a name="FNanchor_124_124" id="FNanchor_124_124"></a><a href="#Footnote_124_124" class="fnanchor">[124]</a>?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Vous reviendrez tantôt.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Ah! oui, revenir! toute la Garnison prend médecine demain<a name="page_126" id="page_126"></a> matin; j'en
+ai obtenu l'entreprise par mes protections. Jugez donc comme j'ai du
+tems à perdre! Monsieur passe-t-il chez lui?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Non, Monsieur ne passe point chez lui. Et mais..... qui empêche qu'on ne
+me rase ici?</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>avec dédain</i><a name="FNanchor_125_125" id="FNanchor_125_125"></a><a href="#Footnote_125_125" class="fnanchor">[125]</a>.</p>
+
+<p>Vous êtes honnête! Et pourquoi pas dans mon appartement?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Tu te fâches? Pardon, mon enfant, tu vas achever de prendre ta leçon!
+c'est pour ne pas perdre un instant le plaisir de t'entendre.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small>, <i>bas, au Comte</i>.</p>
+
+<p>On ne le tirera pas d'ici! (<i>Haut.</i>) Allons, l'Éveillé, la Jeunesse; le
+bassin, de l'eau, tout ce qu'il faut à Monsieur.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Sans doute, appellez-les! Fatigués, harassés, moulus de votre façon,
+n'a-t-il pas fallu les faire coucher!</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Eh bien! j'irai tout chercher, n'est-ce pas, dans votre chambre? (<i>Bas
+au Comte.</i>) Je vais l'attirer dehors.<a name="page_127" id="page_127"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small> <i>détache son trousseau de clés, et dit par réflexion:</i></p>
+
+<p>Non, non, j'y vais moi-même. (<i>Bas, au Comte, en s'en allant.</i>) Ayez les
+yeux sur eux, je vous prie.</p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE VI.</h3>
+
+<p class="c">FIGARO, LE COMTE, ROSINE.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Ah! que nous l'avons manqué belle! il alloit me donner le trousseau. La
+clé de la jalousie n'y est-elle pas?</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>C'est la plus neuve de toutes.</p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE VII.</h3>
+
+<p class="c">BARTHOLO, FIGARO, LE COMTE, ROSINE.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>revenant</i>.</p>
+
+<p>(<i>A part.</i>) Bon! je ne sais ce que je fais de laisser ici ce maudit
+Barbier. (<i>A Figaro.</i>) Tenez. (<i>Il lui donne le trousseau.<a name="page_128" id="page_128"></a></i>) Dans mon
+cabinet, sous mon bureau; mais ne touchez à rien.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>La peste! il y feroit bon, méfiant comme vous êtes! (<i>A part, en s'en
+allant.</i>) Voyez comme le Ciel protège l'innocence!</p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE VIII.</h3>
+
+<p class="c">BARTHOLO, LE COMTE, ROSINE.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>bas, au Comte</i>.</p>
+
+<p>C'est le drôle qui a porté la lettre au Comte.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>bas</i>.</p>
+
+<p>Il m'a l'air d'un fripon.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Il ne m'attrapera plus.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Je crois qu'à cet égard le plus fort est fait.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Tout considéré, j'ai pensé qu'il étoit plus prudent de l'envoyer dans ma
+chambre que de le laisser avec elle.<a name="page_129" id="page_129"></a></p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Ils n'auroient pas dit un mot que je n'eusse été en tiers.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Il est bien poli, Messieurs, de parler bas sans cesse! Et ma leçon?</p>
+
+<p>(<i>Ici l'on entend un bruit, comme de la vaisselle renversée.</i>)</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>criant</i>.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que j'entends donc! Le cruel Barbier aura tout laissé tomber
+par l'escalier, et les plus belles pièces de mon nécessaire!... (<i>Il
+court dehors.</i>)</p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE IX.</h3>
+
+<p class="c">LE COMTE, ROSINE.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Profitons du moment que l'intelligence de Figaro nous ménage.
+Accordez-moi, ce soir, je vous en conjure, Madame, un moment d'entretien
+indispensable pour vous soustraire à l'esclavage où vous allez tomber.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Ah, Lindor!<a name="page_130" id="page_130"></a></p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Je puis monter à votre jalousie; et quant à la lettre que j'ai reçue de
+vous ce matin, je me suis vu forcé......</p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE X.<a name="FNanchor_126_126" id="FNanchor_126_126"></a><a href="#Footnote_126_126" class="fnanchor">
+<span style="font-size:70%;">[125]</span></a></h3>
+
+<p class="c">ROSINE, BARTHOLO, FIGARO, LE COMTE.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Je ne m'étois pas trompé<a name="FNanchor_127_127" id="FNanchor_127_127"></a><a href="#Footnote_127_127" class="fnanchor">[127]</a>; tout est brisé, fracassé.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Voyez le grand malheur pour tant de train! On ne voit goutte sur
+l'escalier. (<i>Il montre la clé au Comte.</i>) Moi, en montant, j'ai
+accroché une clé....</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>On prend garde à ce qu'on fait. Accrocher une clé! L'habile homme!</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Ma foi, Monsieur, cherchez-en un plus subtil.<a name="page_131" id="page_131"></a></p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE XI.</h3>
+
+<p class="c">LES ACTEURS PRÉCÉDENS, DON BAZILE.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>effrayée, à part</i>.</p>
+
+<p>Don Bazile!...</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Juste Ciel!</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>C'est le Diable!</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small> <i>va au devant de lui</i>.</p>
+
+<p>Ah! Bazile, mon ami, soyez le bien rétabli. Votre accident n'a donc
+point eu de suites? En vérité, le Seigneur Alonzo m'avoit fort effrayé
+sur votre état; demandez-lui, je partois pour vous aller voir; et s'il
+ne m'avoit point retenu...</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE</small>, <i>étonné</i>.</p>
+
+<p>Le Seigneur Alonzo?...</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small> <i>frappe du pied</i>.</p>
+
+<p>Eh quoi! toujours des accrocs? Deux heures pour une méchante barbe...
+Chienne de pratique!</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE</small>, <i>regardant tout le monde</i>.</p>
+
+<p>Me ferez-vous bien le plaisir de me dire, Messieurs?...<a name="page_132" id="page_132"></a></p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Vous lui parlerez quand je serai parti.</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Mais encore faudroit-il...</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Il faudroit vous taire, Bazile. Croyez-vous apprendre à Monsieur quelque
+chose qu'il ignore? Je lui ai raconté que vous m'aviez chargé de venir
+donner une leçon de musique à votre place.</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE</small>, <i>plus étonné</i>.</p>
+
+<p>La leçon de musique!... Alonzo!...</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>à part, à Bazile</i>.</p>
+
+<p>Eh! taisez-vous.</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Elle aussi!</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>bas, à Bartholo</i>.</p>
+
+<p>Dites-lui donc tout bas que nous en sommes convenus.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>à Bazile, à part</i>.</p>
+
+<p>N'allez pas nous démentir, Bazile, en disant qu'il n'est pas votre
+Élève; vous gâteriez tout.</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Ah! ah<a name="FNanchor_128_128" id="FNanchor_128_128"></a><a href="#Footnote_128_128" class="fnanchor">[128]</a>!<a name="page_133" id="page_133"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>haut</i>.</p>
+
+<p>En vérité, Bazile, on n'a pas plus de talent que votre Élève.</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE</small>, <i>stupéfait</i>.</p>
+
+<p>Que mon Élève!... (<i>bas.</i>) Je venois pour vous dire que le Comte est
+déménagé.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>bas</i>.</p>
+
+<p>Je le sais, taisez-vous.</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE</small>, <i>bas</i>.</p>
+
+<p>Qui vous l'a dit?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>bas</i>.</p>
+
+<p>Lui, apparemment?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>bas</i>.</p>
+
+<p>Moi, sans doute: écoutez seulement.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>bas, à Bazile</i>.</p>
+
+<p>Est-il si difficile de vous taire?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small>, <i>bas, à Bazile</i>.</p>
+
+<p>Hum! Grand escogrif! Il est sourd!</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE</small>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Qui diable est-ce donc qu'on trompe ici? Tout le monde est dans le
+secret!</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>haut</i>.</p>
+
+<p>Eh bien, Bazile, votre homme de Loi?...<a name="page_134" id="page_134"></a></p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Vous avez toute la soirée pour parler de l'homme de Loi.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>à Bazile</i>.</p>
+
+<p>Un mot; dites-moi seulement si vous êtes content de l'homme de Loi?</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE</small>, <i>effaré</i>.</p>
+
+<p>De l'homme de Loi?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>souriant</i>.</p>
+
+<p>Vous ne l'avez pas vu, l'homme de Loi?</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE</small>, <i>impatienté</i>.</p>
+
+<p>Eh! non, je ne l'ai pas vu, l'homme de Loi.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>à Bartholo, à part</i>.</p>
+
+<p>Voulez-vous donc qu'il s'explique ici devant elle? Renvoyez-le.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>bas, au Comte</i>.</p>
+
+<p>Vous avez raison. (<i>A Bazile</i><a name="FNanchor_129_129" id="FNanchor_129_129"></a><a href="#Footnote_129_129" class="fnanchor">[129]</a>.) Mais quel mal vous a donc pris si
+subitement?</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE</small>, <i>en colère</i>.</p>
+
+<p>Je ne vous entends pas.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small> <i>lui met, à part, une bourse dans la main</i>.</p>
+
+<p>Oui: Monsieur vous demande ce que vous venez faire ici, dans l'état
+d'indisposition où vous êtes?<a name="page_135" id="page_135"></a></p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Il est pâle comme un mort!</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Ah! je comprends...</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small><a name="FNanchor_130_130" id="FNanchor_130_130"></a><a href="#Footnote_130_130" class="fnanchor">[130]</a>.</p>
+
+<p>Allez vous coucher, mon cher Bazile: vous n'êtes pas bien, et vous nous
+faites mourir de frayeur. Allez vous coucher.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Il a la phisionomie toute renversée. Allez vous coucher.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>D'honneur, il sent la fievre d'une lieue. Allez vous coucher.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Pourquoi donc êtes-vous sorti? On dit que cela se gagne. Allez vous
+coucher.</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE</small>, <i>au dernier étonnement</i>.</p>
+
+<p>Que j'aille me coucher?</p>
+
+<p class="c">T<small>OUS LES</small> A<small>CTEURS ENSEMBLE.</small></p>
+
+<p>Eh! sans doute.</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE</small>, <i>les regardant tous</i>.</p>
+
+<p>En effet, Messieurs, je crois que je ne ferai pas mal de<a name="page_136" id="page_136"></a> me retirer; je
+sens que je ne suis pas ici dans mon assiette ordinaire.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>A demain, toujours, si vous êtes mieux.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Bazile! je serai chez vous de très-bonne-heure<a name="FNanchor_131_131" id="FNanchor_131_131"></a><a href="#Footnote_131_131" class="fnanchor">[131]</a>.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Croyez-moi, tenez vous bien chaudement dans votre lit.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Bon soir, Monsieur Bazile.</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE</small>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Diable emporte si j'y comprends rien; et sans cette bourse...</p>
+
+<p class="c">T<small>OUS.</small></p>
+
+<p>Bon soir, Bazile, bon soir.</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE</small>, <i>en s'en allant</i>.</p>
+
+<p>Eh bien! bon soir donc, bon soir.</p>
+
+<p>(<i>Ils l'accompagnent tous en riant.</i>)<a name="page_137" id="page_137"></a></p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE XII.</h3>
+
+<p class="c">LES ACTEURS PRÉCÉDENS, <i>excepté</i> BAZILE.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>d'un ton important</i>.</p>
+
+<p>Cet homme-là n'est pas bien du tout.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Il a les yeux égarés.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Le grand air l'aura saisi.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Avez-vous vu comme il parloit tout seul? Ce que c'est que de nous! (<i>A
+Bartholo.</i>) Ah-çà, vous décidez-vous, cette fois? (<i>Il lui pousse un
+fauteuil très-loin du Comte, et lui présente le linge.</i>)</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Avant de finir, Madame, je dois vous dire un mot essentiel au progrès de
+l'art que j'ai l'honneur de vous enseigner. (<i>Il s'approche et lui parle
+bas à l'oreille.</i>)</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>à Figaro</i>.</p>
+
+<p>Eh mais! il semble que vous le fassiez exprès de vous approcher, et de
+vous mettre devant moi, pour m'empêcher de voir...<a name="page_138" id="page_138"></a></p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>bas, à Rosine</i>.</p>
+
+<p>Nous avons la clé de la jalousie, et nous serons ici à minuit.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small> <i>passe le linge au cou de Bartholo</i>.</p>
+
+<p>Quoi voir? Si c'étoit une leçon de danse, on vous passeroit d'y
+regarder; mais du chant!... ahi, ahi.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Je ne sais ce qui m'est entré dans l'&oelig;il.</p>
+
+<p class="c">&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;(<i>Il rapproche sa tête.</i>)</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Ne frottez donc pas.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>C'est le gauche. Voudriez-vous me faire le plaisir d'y souffler un peu
+fort?</p>
+
+<p class="hang">B<small>ARTOLO</small> <i>prend la tête de Figaro, regarde par-dessus, le pousse
+violemment, et va derrière les Amans écouter leur conversation</i>.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>bas, à Rosine</i>.</p>
+
+<p>Et quant à votre lettre, je me suis trouvé tantôt dans un tel embarras
+pour rester ici....</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small>, <i>de loin, pour avertir</i>.</p>
+
+<p>Hem!... hem!...<a name="page_139" id="page_139"></a></p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Désolé de voir encore mon déguisement inutile...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>passant entre eux deux</i>.</p>
+
+<p>Votre déguisement inutile!</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>effrayée</i>.</p>
+
+<p>Ah!...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Fort bien, Madame, ne vous gênez pas. Comment! sous mes yeux même, en ma
+présence, on m'ose outrager de la sorte!</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Qu'avez-vous donc, Seigneur?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Perfide Alonzo<a name="FNanchor_132_132" id="FNanchor_132_132"></a><a href="#Footnote_132_132" class="fnanchor">[132]</a>!</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Seigneur Bartholo, si vous avez souvent des lubies comme celle dont le
+hasard me rend témoin, je ne suis plus étonné de l'éloignement que
+Mademoiselle a pour devenir votre femme.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Sa femme! Moi! Passer mes jours auprès d'un vieux<a name="page_140" id="page_140"></a> jaloux, qui, pour
+tout bonheur, offre à ma jeunesse un esclavage abominable!</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Ah! qu'est-ce que j'entends!</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Oui, je le dis tout haut: je donnerai mon c&oelig;ur et ma main à celui qui
+pourra m'arracher de cette horrible prison, où ma personne et mon bien
+sont retenus contre toutes les Loix.</p>
+
+<p class="r">(<i>Rosine sort.</i>)</p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE XIII.</h3>
+
+<p class="c">BARTHOLO, FIGARO, LE COMTE.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>La colère me suffoque.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>En effet, Seigneur, il est difficile qu'une jeune femme...</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Oui, une jeune femme, et un grand âge; voilà ce qui trouble la tête d'un
+vieillard.<a name="page_141" id="page_141"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Comment! lorsque je les prends sur le fait! Maudit Barbier! il me prend
+des envies...</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Je me retire, il est fou.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Et moi aussi; d'honneur, il est fou.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Il est fou, il est fou... (<i>Ils sortent.</i>)</p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE XIV.</h3>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small> <i>seul, les poursuit</i>.</p>
+
+<p>Je suis fou! Infâmes suborneurs! émissaires du Diable, dont vous faites
+ici l'office, et qui puisse vous emporter tous... Je suis fou!... Je les
+ai vus comme je vois ce pupitre... et me soutenir effrontément!... Ah!
+il n'y a que Bazile qui puisse m'expliquer ceci. Oui, envoyons-le
+chercher. Holà, quelqu'un... Ah! j'oublie que je n'ai personne...<a name="page_142" id="page_142"></a> Un
+voisin, le premier venu, n'importe. Il y a de quoi perdre l'esprit! il y
+a de quoi perdre l'esprit!</p>
+
+<p class="c"><small>FIN DU TROISIÈME ACTE.</small></p>
+
+<p class="c">.....</p>
+
+<p class="hang"><i>Pendant l'Entracte, le Théâtre s'obscurcit; on entend un bruit
+d'orage, et l'Orchestre joue celui qui est gravé dans le Recueil de
+la Musique du Barbier.</i></p>
+
+<p><a name="page_143" id="page_143"></a></p>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="ACTE_IV" id="ACTE_IV"></a>ACTE IV.</h2>
+
+<p class="c"><i>Le Théâtre est obscur.</i></p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<h3>SCENE PREMIERE.</h3>
+
+<p class="c">BARTHOLO, DON BAZILE, <i>une lanterne de papier à la main</i>.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Comment, Bazile, vous ne le connoissez pas? ce que vous dites est-il
+possible?</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Vous m'interrogeriez cent fois, que je vous ferois toujours la même
+réponse. S'il vous a remis la lettre de Rosine, c'est sans doute un des
+émissaires du Comte. Mais, à la magnificence du présent qu'il m'a fait,
+il se pourroit que ce fût le Comte lui-même.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>A propos de ce présent, eh! pourquoi l'avez-vous reçu?<a name="page_144" id="page_144"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Vous aviez l'air d'accord; je n'y entendois rien; et dans les cas
+difficiles à juger, une bourse d'or me paroît toujours un argument sans
+replique. Et puis, comme dit le proverbe, ce qui est bon à prendre...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>J'entends, est bon...</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>A garder.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>surpris</i>.</p>
+
+<p>Ah! ah!</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Oui, j'ai arrangé comme cela plusieurs petits proverbes avec des
+variations. Mais, allons au fait: à quoi vous arrêtez-vous?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>En ma place, Bazile, ne feriez-vous pas les derniers efforts pour la
+posséder?</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Ma foi non, Docteur. En toute espece de biens, posséder est peu de
+chose; c'est jouir qui rend heureux: mon avis est qu'épouser une femme
+dont on n'est point aimé, c'est s'exposer...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Vous craindriez les accidens?</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Hé, hé! Monsieur... on en voit beaucoup cette année. Je ne ferois point
+violence à son c&oelig;ur.<a name="page_145" id="page_145"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Votre valet, Bazile. Il vaut mieux qu'elle pleure de m'avoir, que moi je
+meure de ne l'avoir pas.</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Il y va de la vie? Épousez, Docteur, épousez.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Aussi ferai-je, et cette nuit même.</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Adieu donc.&mdash;Souvenez-vous, en parlant à la Pupille, de les rendre tous
+plus noirs que l'enfer.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Vous avez raison.</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>La calomnie, Docteur, la calomnie. Il faut toujours en venir là.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Voici la lettre de Rosine, que cet Alonzo m'a remise; et il m'a montré,
+sans le vouloir, l'usage que j'en dois faire auprès d'elle.</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Adieu: nous serons tous ici à quatre heures.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Pourquoi pas plutôt?<a name="page_146" id="page_146"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Impossible: le Notaire est retenu.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Pour un mariage?</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Oui, chez le Barbier Figaro; c'est sa Nièce qu'il marie.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Sa Nièce? il n'en a pas.</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Voilà ce qu'ils ont dit au Notaire.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Ce drôle est du complot, que diable!</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Est-ce que vous penseriez?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Ma foi, ces gens-là sont si alertes! Tenez, mon ami, je ne suis pas
+tranquille. Retournez chez le Notaire. Qu'il vienne ici sur-le-champ
+avec vous.</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Il pleut, il fait un temps du diable; mais rien ne m'arrête pour vous
+servir. Que faites-vous donc?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Je vous reconduis; n'ont-ils pas fait estropier tout mon monde par ce
+Figaro! Je suis seul ici.<a name="page_147" id="page_147"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>J'ai ma lanterne.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Tenez, Bazile, voilà mon passe-par-tout, je vous attends, je veille; et
+vienne qui voudra, hors le Notaire et vous, personne n'entrera de la
+nuit.</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Avec ces précautions, vous êtes sûr de votre fait.</p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE II.</h3>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>seule, sortant de sa chambre</i>.</p>
+
+<p>Il me sembloit avoir entendu parler. Il est minuit sonné; Lindor ne
+vient point! Ce mauvais temps même étoit propre à le favoriser. Sûr de
+ne rencontrer personne... Ah! Lindor! si vous m'aviez trompée<a name="FNanchor_133_133" id="FNanchor_133_133"></a><a href="#Footnote_133_133" class="fnanchor">[133]</a>! Quel
+bruit entens-je?... Dieux! c'est mon Tuteur. Rentrons<a name="FNanchor_134_134" id="FNanchor_134_134"></a><a href="#Footnote_134_134" class="fnanchor">[134]</a>.<a name="page_148" id="page_148"></a></p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE III.</h3>
+
+<p class="c">ROSINE, BARTHOLO.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small> <i>rentre avec de la lumière</i>.</p>
+
+<p>Ah! Rosine, puisque vous n'êtes pas encore rentrée dans votre
+appartement...</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Je vais me retirer.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Par le tems affreux qu'il fait, vous ne reposerez pas, et j'ai des
+choses très-pressées à vous dire.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Que me voulez-vous, Monsieur? N'est-ce donc pas assez d'être tourmentée
+le jour?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Rosine, écoutez-moi.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Demain je vous entendrai.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Un moment, de grâce<a name="FNanchor_135_135" id="FNanchor_135_135"></a><a href="#Footnote_135_135" class="fnanchor">[135]</a>.<a name="page_149" id="page_149"></a></p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>S'il alloit venir!</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small> <i>lui montre sa lettre</i>.</p>
+
+<p>Connoissez-vous cette lettre?</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small> <i>la reconnoît</i>.</p>
+
+<p>Ah! grands Dieux!...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Mon intention, Rosine, n'est point de vous faire de reproches: à votre
+âge on peut s'égarer; mais je suis votre ami, écoutez-moi.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Je n'en puis plus.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Cette lettre que vous avez écrite au Comte Almaviva...</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>étonnée</i>.</p>
+
+<p>Au Comte Almaviva!</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Voyez quel homme affreux est ce Comte: aussi-tôt qu'il l'a reçue, il en
+a fait trophée; je la tiens d'une femme à qui il l'a sacrifiée.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Le Comte Almaviva!...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Vous avez peine à vous persuader cette horreur. L'inexpérience,<a name="page_150" id="page_150"></a> Rosine,
+rend votre sexe confiant et crédule; mais apprenez dans quel piège on
+vous attiroit. Cette femme m'a fait donner avis de tout, apparemment
+pour écarter une rivale aussi dangereuse que vous. J'en frémis! le plus
+abominable complot entre Almaviva, Figaro et cet Alonzo, cet Élève
+supposé de Bazile, qui porte un autre nom et n'est que le vil agent du
+Comte, alloit vous entraîner dans un abîme dont rien n'eût pu vous
+tirer.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>accablée</i>.</p>
+
+<p>Quelle horreur!... quoi Lindor?... quoi ce jeune homme...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Ah! c'est Lindor.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>C'est pour le Comte Almaviva... C'est pour un autre...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Voilà ce qu'on m'a dit en me remettant votre lettre.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>outrée</i>.</p>
+
+<p>Ah quelle indignité!... Il en sera puni.&mdash;Monsieur, vous avez désiré de
+m'épouser?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Tu connois la vivacité de mes sentimens.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>S'il peut vous en rester encore, je suis à vous<a name="FNanchor_136_136" id="FNanchor_136_136"></a><a href="#Footnote_136_136" class="fnanchor">[136]</a>.<a name="page_151" id="page_151"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Eh bien! le Notaire viendra cette nuit même.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Ce n'est pas tout; ô Ciel! suis-je assez humiliée!... Apprenez que dans
+peu le perfide ose entrer par cette jalousie, dont ils ont eu l'art de
+vous dérober la clé.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>regardant au trousseau</i>.</p>
+
+<p>Ah, les scélérats! Mon enfant, je ne te quitte plus.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>avec effroi</i>.</p>
+
+<p>Ah, Monsieur, et s'ils sont armés?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Tu as raison; je perdrois ma vengeance<a name="FNanchor_137_137" id="FNanchor_137_137"></a><a href="#Footnote_137_137" class="fnanchor">[137]</a>. Monte chez Marceline:
+enferme-toi chez elle à double tour. Je vais chercher main-forte, et
+l'attendre auprès de la maison. Arrêté comme voleur, nous aurons le
+plaisir d'en être à la fois vengés et délivrés! Et compte que mon amour
+te dédommagera...</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>au désespoir</i>.</p>
+
+<p>Oubliez seulement mon erreur. (<i>A part.</i>) Ah, je m'en punis assez!</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>s'en allant</i>.</p>
+
+<p>Allons nous embusquer. A la fin je la tiens.</p>
+
+<p class="r">(<i>Il sort</i>.)</p>
+
+<p><a name="page_152" id="page_152"></a></p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE IV.</h3>
+
+<p class="c">ROSINE, <i>seule</i>.</p>
+
+<p>Son amour me dédommagera... Malheureuse!... (<i>Elle tire son mouchoir, et
+s'abandonne aux larmes.</i>) Que faire?... Il va venir. Je veux rester, et
+feindre avec lui, pour le contempler un moment dans toute sa noirceur.
+La bassesse de son procédé sera mon préservatif... Ah! j'en ai grand
+besoin. Figure noble! air doux! une voix si tendre<a name="FNanchor_138_138" id="FNanchor_138_138"></a><a href="#Footnote_138_138" class="fnanchor">[138]</a>!... et ce n'est
+que le vil agent d'un corrupteur! Ah malheureuse! malheureuse!... Ciel!
+on ouvre la jalousie! (<i>Elle se sauve.</i>)</p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE V.</h3>
+
+<p class="c">LE COMTE, FIGARO, <i>enveloppé d'un manteau, paroît à la fenêtre</i>.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small> <i>parle en dehors</i>.</p>
+
+<p>Quelqu'un s'enfuit; entrerai-je?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>en dehors</i>.</p>
+
+<p>Un homme?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Non.<a name="page_153" id="page_153"></a></p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>C'est Rosine que ta figure atroce aura mise en fuite.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small> <i>saute dans la chambre</i>.</p>
+
+<p>Ma foi je le crois... Nous voici enfin arrivés, malgré la pluie, la
+foudre et les éclairs.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>enveloppé d'un long manteau</i>.</p>
+
+<p>Donne-moi la main. (<i>Il saute à son tour.</i>) A nous la victoire.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small> <i>jette son manteau</i>.</p>
+
+<p>Nous sommes tous percés. Charmant temps pour aller en bonne fortune!
+Monseigneur, comment trouvez-vous cette nuit?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Superbe pour un Amant.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Oui, mais pour un confident?... Et si quelqu'un alloit nous surprendre
+ici?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>N'es-tu pas avec moi? J'ai bien une autre inquiétude? c'est de la
+déterminer à quitter sur-le-champ la maison du Tuteur.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Vous avez pour vous trois passions toutes puissantes sur le beau sexe:
+l'amour, la haine, et la crainte.<a name="page_154" id="page_154"></a></p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small> <i>regarde dans l'obscurité</i>.</p>
+
+<p>Comment lui annoncer brusquement que le Notaire l'attend chez toi pour
+nous unir? Elle trouvera mon projet bien hardi. Elle va me nommer
+audacieux.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Si elle vous nomme audacieux, vous l'appellerez cruelle. Les femmes
+aiment beaucoup qu'on les appelle cruelles<a name="FNanchor_139_139" id="FNanchor_139_139"></a><a href="#Footnote_139_139" class="fnanchor">[139]</a>. Au surplus, si son
+amour est tel que vous le désirez, vous lui direz qui vous êtes; elle ne
+doutera plus de vos sentimens.</p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE VI.</h3>
+
+<p class="c">LE COMTE, ROSINE, FIGARO.</p>
+
+<p class="c"><i>Figaro allume toutes les bougies qui sont sur la table.</i></p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>La voici.&mdash;Ma belle Rosine!...</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>d'un ton très-composé</i>.</p>
+
+<p>Je commençois, Monsieur, à craindre que vous ne vinssiez pas.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Charmante inquiétude<a name="FNanchor_140_140" id="FNanchor_140_140"></a><a href="#Footnote_140_140" class="fnanchor">[140]</a>!... Mademoiselle, il ne me convient<a name="page_155" id="page_155"></a> point
+d'abuser des circonstances pour vous proposer de partager le sort d'un
+infortuné; mais, quelqu'asyle que vous choisissiez, je jure mon
+honneur...</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Monsieur, si le don de ma main n'avoit pas dû suivre à l'instant celui
+de mon c&oelig;ur, vous ne seriez pas ici. Que la nécessité justifie à vos
+yeux ce que cette entrevue a d'irrégulier!</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Vous, Rosine! la compagne d'un malheureux! sans fortune, sans
+naissance!...</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>La naissance, la fortune! Laissons-là les jeux du hasard, et si vous
+m'assurez que vos intentions sont pures...</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>à ses pieds</i>.</p>
+
+<p>Ah! Rosine! je vous adore!...</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>indignée</i>.</p>
+
+<p>Arrêtez, malheureux!... vous osez profaner!... tu m'adores!... Vas! tu
+n'es plus dangereux pour moi<a name="FNanchor_141_141" id="FNanchor_141_141"></a><a href="#Footnote_141_141" class="fnanchor">[141]</a>; j'attendois ce mot pour te détester.
+Mais avant de t'abandonner au remords qui t'attend (<i>en pleurant</i>),
+apprends que je t'aimois; apprends que je faisois mon bonheur de
+partager ton mauvais sort. Misérable Lindor! j'allois tout quitter pour
+te suivre. Mais le lâche abus que tu as fait de mes bontés, et
+l'indignité de cet affreux Comte Almaviva, à qui tu me vendois,<a name="page_156" id="page_156"></a> ont
+fait rentrer dans mes mains ce témoignage de ma foiblesse. Connois-tu
+cette lettre?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>vivement</i>.</p>
+
+<p>Que votre Tuteur vous a remise?</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>fièrement</i>.</p>
+
+<p>Oui, je lui en ai l'obligation.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Dieux, que je suis heureux! Il la tient de moi. Dans mon embarras, hier,
+je m'en suis servi pour arracher sa confiance, et je n'ai pu trouver
+l'instant de vous en informer. Ah, Rosine! il est donc vrai que vous
+m'aimiez véritablement!...</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small><a name="FNanchor_142_142" id="FNanchor_142_142"></a><a href="#Footnote_142_142" class="fnanchor">[142]</a>.</p>
+
+<p>Monseigneur, vous cherchiez une femme qui vous aimât pour vous-même...</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Monseigneur! que dit-il?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>jettant son large manteau, paroît en habit magnifique</i>.</p>
+
+<p>O la plus aimée des femmes! il n'est plus temps de vous abuser:
+l'heureux homme que vous voyez à vos pieds n'est point Lindor; je suis
+le Comte Almaviva, qui meurt d'amour et vous cherche en vain depuis six
+mois.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small> <i>tombe dans les bras du Comte</i>.</p>
+
+<p>Ah!...<a name="page_157" id="page_157"></a></p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>effrayé</i>.</p>
+
+<p>Figaro?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Point d'inquiétude, Monseigneur; la douce émotion de la joie n'a jamais
+de suites fâcheuses; la voilà, la voilà qui reprend ses sens; morbleu
+qu'elle est belle!</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>A Lindor!.... Ah Monsieur! que je suis coupable! j'allois me donner
+cette nuit même à mon Tuteur.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Vous, Rosine!</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Ne voyez que ma punition! J'aurois passé ma vie à vous détester. Ah
+Lindor! le plus affreux supplice n'est-il pas de haïr, quand on sent
+qu'on est faite pour aimer?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small> <i>regarde à la fenêtre</i>.</p>
+
+<p>Monseigneur, le retour est fermé; l'échelle est enlevée.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Enlevée!</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>troublée</i>.</p>
+
+<p>Oui, c'est moi... c'est le Docteur. Voilà le fruit de ma crédulité. Il
+m'a trompée. J'ai tout avoué, tout trahi: il sait que vous êtes ici, et
+va venir avec main-forte.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small> <i>regarde encore</i>.</p>
+
+<p>Monseigneur! on ouvre la porte de la rue.<a name="page_158" id="page_158"></a></p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>courant dans les bras du Comte, avec frayeur</i>.</p>
+
+<p>Ah Lindor!</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>avec fermeté</i>.</p>
+
+<p>Rosine, vous m'aimez! Je ne crains personne; et vous serez ma
+femme<a name="FNanchor_143_143" id="FNanchor_143_143"></a><a href="#Footnote_143_143" class="fnanchor">[143]</a>. J'aurai donc le plaisir de punir à mon gré l'odieux
+vieillard!...</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Non, non, grâce pour lui, cher Lindor! Mon c&oelig;ur est si plein, que la
+vengeance ne peut y trouver place.</p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE VII.</h3>
+
+<p class="c">LE NOTAIRE, DON BAZILE, LES ACTEURS PRÉCÉDENS.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Monseigneur, c'est notre Notaire.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Et l'ami Bazile avec lui.</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Ah! qu'est-ce que j'apperçois?<a name="page_159" id="page_159"></a></p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Eh! par quel hazard, notre ami...</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Par quel accident, Messieurs...</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> N<small>OTAIRE.</small></p>
+
+<p>Sont-ce là les futurs conjoints?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Oui, Monsieur. Vous deviez unir la Signora Rosine et moi cette nuit,
+chez le Barbier Figaro; mais nous avons préféré cette maison, pour des
+raisons que vous saurez. Avez-vous notre contrat?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> N<small>OTAIRE.</small></p>
+
+<p>J'ai donc l'honneur de parler à son Excellence Monseigneur le Comte
+Almaviva?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Précisément.</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE</small>, <i>à part</i><a name="FNanchor_144_144" id="FNanchor_144_144"></a><a href="#Footnote_144_144" class="fnanchor">[144]</a>.</p>
+
+<p>Si c'est pour cela qu'il m'a donné le passe-par-tout...</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> N<small>OTAIRE.</small></p>
+
+<p>C'est que j'ai deux contrats de mariage, Monseigneur; ne confondons
+point: voici le vôtre; et c'est ici celui du seigneur Bartholo avec la
+Signora... Rosine aussi. Les Demoiselles<a name="page_160" id="page_160"></a> apparemment sont deux s&oelig;urs
+qui portent le même nom.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Signons toujours. Don Bazile voudra bien nous servir de second témoin.
+(<i>Ils signent.</i>)</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Mais, votre Excellence... je ne comprens pas...</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Mon Maître Bazile, un rien vous embarrasse, et tout vous étonne.</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Monseigneur... Mais si le Docteur...</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>lui jettant une bourse</i>.</p>
+
+<p>Vous faites l'enfant! Signez donc vîte.</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE</small>, <i>étonné</i>.</p>
+
+<p>Ah! ah!...</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Où donc est la difficulté de signer!</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE</small>, <i>pesant la bourse</i><a name="FNanchor_145_145" id="FNanchor_145_145"></a><a href="#Footnote_145_145" class="fnanchor">[145]</a>.</p>
+
+<p>Il n'y en a plus; mais c'est que moi, quand j'ai donné ma parole une
+fois, il faut des motifs d'un grand poids...</p>
+
+<p class="r">(<i>Il signe</i><a name="FNanchor_146_146" id="FNanchor_146_146"></a><a href="#Footnote_146_146" class="fnanchor">[146]</a>.)</p>
+
+<p><a name="page_161" id="page_161"></a></p>
+
+<hr />
+
+<h3>SCENE DERNIERE.</h3>
+
+<p class="hang">BARTHOLO, UN ALCADE, DES ALGUASILS, DES VALETS <i>avec des
+flambeaux</i>, et LES ACTEURS PRÉCÉDENS.</p>
+
+<p class="hang">B<small>ARTOLO</small> <i>voit le Comte baiser la main de Rosine, et Figaro qui
+embrasse grotesquement Don Bazile: il crie en prenant le Notaire à
+la gorge</i><a name="FNanchor_147_147" id="FNanchor_147_147"></a><a href="#Footnote_147_147" class="fnanchor">[147]</a>.</p>
+
+<p>Rosine avec ces fripons! arrêtez tout le monde. J'en tiens un au collet.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> N<small>OTAIRE.</small></p>
+
+<p>C'est votre Notaire.</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>C'est votre Notaire. Vous moquez-vous?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Ah! Don Bazile. Eh, comment êtes-vous ici?</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Mais plutôt vous, comment n'y êtes-vous pas<a name="FNanchor_148_148" id="FNanchor_148_148"></a><a href="#Footnote_148_148" class="fnanchor">[148]</a>?</p>
+
+<p class="c">L'A<small>LCADE</small>, <i>montrant Figaro</i>.</p>
+
+<p>Un moment; je connais celui-ci. Que viens-tu faire en cette maison, à
+des heures indues?<a name="page_162" id="page_162"></a></p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Heure indue? Monsieur voit bien qu'il est aussi près du matin que du
+soir. D'ailleurs, je suis de la compagnie de son Excellence le Comte
+Almaviva.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Almaviva?</p>
+
+<p class="c">L'A<small>LCADE.</small></p>
+
+<p>Ce ne sont pas des voleurs?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Laissons cela.&mdash;Par-tout ailleurs, Monsieur le Comte, je suis le
+serviteur de votre Excellence; mais vous sentez que la supériorité du
+rang est ici sans force. Ayez, s'il vous plaît, la bonté de vous
+retirer.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Oui, le rang doit être ici sans force; mais ce qui en a beaucoup est la
+préférence que Mademoiselle vient de m'accorder sur vous, en se donnant
+à moi volontairement.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Que dit-il, Rosine?</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small><a name="FNanchor_149_149" id="FNanchor_149_149"></a><a href="#Footnote_149_149" class="fnanchor">[149]</a>.</p>
+
+<p>Il dit vrai. D'où naît votre étonnement? Ne devois-je pas cette nuit
+même être vengée d'un trompeur? Je la suis.<a name="page_163" id="page_163"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Quand je vous disois que c'étoit le Comte lui-même, Docteur?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Que m'importe à moi? Plaisant mariage! Où sont les témoins?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> N<small>OTAIRE.</small></p>
+
+<p>Il n'y manque rien. Je suis assisté de ces deux Messieurs.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Comment, Bazile! vous avez signé?</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Que voulez-vous? Ce diable d'homme a toujours ses poches pleines
+d'argumens irrésistibles.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Je me moque de ses argumens. J'userai de mon autorité.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Vous l'avez perdue<a name="FNanchor_150_150" id="FNanchor_150_150"></a><a href="#Footnote_150_150" class="fnanchor">[150]</a>, en en abusant.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>La demoiselle est mineure.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Elle vient de s'émanciper.<a name="page_164" id="page_164"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small><a name="FNanchor_151_151" id="FNanchor_151_151"></a><a href="#Footnote_151_151" class="fnanchor">[151]</a>.</p>
+
+<p>Qui te parle à toi, maître fripon?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Mademoiselle est noble et belle; je suis homme de qualité, jeune et
+riche; elle est ma femme; à ce titre qui nous honore également,
+prétend-t-on me la disputer<a name="FNanchor_152_152" id="FNanchor_152_152"></a><a href="#Footnote_152_152" class="fnanchor">[152]</a>?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Jamais on ne l'ôtera de mes mains.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Elle n'est plus en votre pouvoir. Je la mets sous l'autorité des Loix;
+et Monsieur, que vous avez amené vous-même, la protégera contre la
+violence que vous voulez lui faire. Les vrais magistrats sont les
+soutiens de tous ceux qu'on opprime.</p>
+
+<p class="c">L'A<small>LCADE.</small></p>
+
+<p>Certainement. Et cette inutile résistance au plus honorable mariage
+indique assez sa frayeur sur la mauvaise administration des biens de sa
+pupille, dont il faudra qu'il rende compte.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Ah! qu'il consente à tout, et je ne lui demande rien.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Que la quittance de mes cent écus: ne perdons pas la tête.<a name="page_165" id="page_165"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>irrité</i>.</p>
+
+<p>Ils étoient tous contre moi; je me suis fourré la tête dans un guêpier!</p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Quel guêpier! Ne pouvant avoir la femme, calculez, Docteur, que l'argent
+vous reste; et...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Eh! laissez-moi donc en repos, Bazile! Vous ne songez qu'à l'argent. Je
+me soucie bien de l'argent, moi! A la bonne heure, je le garde; mais
+croyez-vous que ce soit le motif qui me détermine? (<i>Il signe.</i>)</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small>, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Ah, ah, ah! Monseigneur; ils sont de la même famille<a name="FNanchor_153_153" id="FNanchor_153_153"></a><a href="#Footnote_153_153" class="fnanchor">[153]</a>.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> N<small>OTAIRE.</small></p>
+
+<p>Mais, Messieurs, je n'y comprends plus rien. Est-ce qu'elles ne sont pas
+deux Demoiselles qui portent le même nom?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Non, Monsieur, elles ne sont qu'une<a name="FNanchor_154_154" id="FNanchor_154_154"></a><a href="#Footnote_154_154" class="fnanchor">[154]</a>.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>se désolant</i>.</p>
+
+<p>Et moi qui leur ai enlevé l'échelle, pour que le mariage fût plus sûr!
+Ah! je me suis perdu faute de soins.<a name="page_166" id="page_166"></a></p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Faute de sens. Mais soyons vrais, Docteur; quand la jeunesse et l'amour
+sont d'accord pour tromper un vieillard, tout ce qu'il fait pour
+l'empêcher peut bien s'appeler à bon droit la <i>Précaution inutile</i>.</p>
+
+<p class="c"><small>FIN DU QUATRIÈME ET DERNIER ACTE.</small></p>
+
+<hr />
+
+<p><a name="page_167" id="page_167"></a></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb"><i>APPROBATION.</i></p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>J'ai lu, par l'ordre de Monsieur le Lieutenant-Général de Police, <i>le
+Barbier de Séville</i>, Comédie en prose, et en quatre Actes; et j'ai cru
+qu'on pouvoit en permettre l'impression. A Paris, ce 29 Décembre 1774.</p>
+
+<p class="r">C<small>RÉBILLON.</small></p>
+
+<p class="c">.....</p>
+
+<p><i>Vu l'Approbation, permis d'imprimer, ce 31 Janvier 1775.</i></p>
+
+<p class="r">L<small>ENOIR.</small></p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="c"><i>Achevé d'imprimer, le 30 mai 1775.</i></p>
+
+<p><a name="page_168" id="page_168"></a></p>
+
+<p><a name="page_169" id="page_169"></a></p>
+
+<h2><a name="VARIANTES" id="VARIANTES"></a>VARIANTES</h2>
+
+<p><a name="page_170" id="page_170"></a></p>
+
+<p><a name="page_171" id="page_171"></a></p>
+
+<p class="nind"><i>Variante I.</i></p>
+
+<p>C'est pour le coup qu'il me regarderait comme un Espagnol du temps de
+Charles-Quint.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. II.</i></p>
+
+<p><i>Il chantronne</i> (sic) <i>gaiment à sa fantaisie un papier à la main</i>.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. III.</i></p>
+
+<p>Jusques-là, ça va bien, mais il faut finir, écorcher la queue, et voilà
+le rude.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. IV.</i></p>
+
+<p>Je voudrais finir par quelque chose de brillant, de claquant.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. V.</i></p>
+
+<p>Quand il y aura de la musique là-dessus, nous verrons si ces messieurs
+trouvent encore que je ne sais ce que je dis.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. VI.</i></p>
+
+<p>Ne vois-tu pas que je veux être ignoré?<a name="page_172" id="page_172"></a></p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. VII.</i></p>
+
+<p>Le Ministre ayant égard à la lettre que Votre Excellence lui avait
+écrite en ma faveur...</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. VIII.</i></p>
+
+<p>Non, à l'École vétérinaire d'Alcala.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Beau début dans le monde!</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. IX.</i></p>
+
+<p>...de certaines gens.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. X.</i></p>
+
+<p>Il y aurait des maîtres qui ne seraient pas dignes d'être valets.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XI.</i></p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small> <i>s'arrête et examine ce que fait le Comte, qui, en regardant la
+jalousie, lui dit</i>:</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Dis toujours, je t'entends de reste.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Avant de m'éloigner de la capitale, je voulus essayer mes talents...</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XII.</i></p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Ne pensez pas à rire.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Le théâtre de la Nation, toi?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Oui, moi, j'ai fait deux opéras-comiques.<a name="page_173" id="page_173"></a></p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Ah! je vous entends.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XIII.</i></p>
+
+<p>Sa joyeuse colère me réjouit! Mais tu ne me dis pas ce qui t'a fait
+quitter Madrid et ta conduite au midi de l'Espagne?</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XIV.</i></p>
+
+<p>...à tel point affamés et multipliés dans la capitale qu'ils
+s'entredévoraient pour y vivre, et que, livrés au mépris...</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XV.</i></p>
+
+<p>A la fin, j'ai quitté Madrid.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XVI.</i></p>
+
+<p>Me moquant des sots...</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XVII.</i></p>
+
+<p>Ta philosophie me paraît assez gaie.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XVIII.</i></p>
+
+<p>Sans l'opéra-comique et les mille et un journaux qui relèvent un peu sa
+gloire.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XIX.</i></p>
+
+<p>Le diable l'a-t'il emporté?</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XX.</i></p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small>, <i>allant sous le balcon</i>.</p>
+
+<p>De ce côté-ci, pour que la vue ne puisse pas plonger sur nous.<a name="page_174" id="page_174"></a></p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>C'est un billet.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Fort bien! il demandait...</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XXI.</i></p>
+
+<p>Ce tour-là manquait à ma collection, je m'en souviendrai.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>baisant le papier</i>.</p>
+
+<p>Ma chère Rosine!...</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small>, <i>levant son chapeau en l'air et contrefaisant la voix du
+docteur</i>.</p>
+
+<p>«Sans l'opéra-comique et les mille et un journaux qui relèvent un peu sa
+gloire...» (<i>Il laisse tomber son chapeau.</i>) Paf! le papier à bas!
+(<i>Contrefaisant la voix de Rosine.</i>) Ma chanson! ma chanson!... (<i>Il
+rit.</i>) Ah! ahi!...</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XXII.</i></p>
+
+<p>Ma vie entière ne suffira pas...</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XXIII.</i></p>
+
+<p>Pesez tout à cette balance, et personne ne vous trompera.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XXIV.</i></p>
+
+<p>Bien choisi à vous, la peste! C'est un morceau de prince!</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XXV.</i></p>
+
+<p>Il paraît un peu brutal?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Vous lui faites grâce du peu, il l'est excessivement.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Tant mieux. Ses moyens de plaire?<a name="page_175" id="page_175"></a></p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Nuls.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XXVI.</i></p>
+
+<p>On dit que la crainte des galants...</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XXVII.</i></p>
+
+<p>Tant mieux! tant mieux!...</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>A tous ces <i>tant mieux</i> oserais-je demander à Votre Excellence ce
+qu'elle trouve de favorable dans ma description?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>C'est que j'ai souvent remarqué que les moyens que les hommes emploient
+pour s'assurer d'un bien sont précisément ce qui le leur fait perdre.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Pour que la maxime ne tourne pas contre vous, avant d'agir, laissez-moi
+sonder le terrain, et tâchez de lire au c&oelig;ur de la dame.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Aurais-tu de l'accès?</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XXVIII.</i></p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>En lui parlant, Figaro, examines si bien ses yeux, ses joues, le
+mouvement de ses lèvres et de ses doigts, enfin toute sa personne,
+qu'elle ne puisse t'échapper.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Le Ciel l'en préserve, elle serait bien rusée.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Si elle te reçoit debout, prends garde à son maintien. L'impatience<a name="page_176" id="page_176"></a> et
+l'amour, mon ami, se décèlent, en écoutant, par une inquiétude générale,
+un vacillement du corps...</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Oui! passant d'un pied sur l'autre.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Observe bien ce qu'elle dit, ce qu'elle ne dit pas, si sa respiration se
+précipite, si sa parole est brève, sa voix mal assurée, si elle retient
+ses phrases à moitié, si elle répète deux fois la même chose en
+répondant...</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Je la vois, je la vois! Comme vous peignez, Monseigneur; vous méritez de
+réussir et j'y vais travailler.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XXIX.</i></p>
+
+<p>A Merveille!</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XXX.</i></p>
+
+<p>J'ai joué Montauciel<a name="FNanchor_155_155" id="FNanchor_155_155"></a><a href="#Footnote_155_155" class="fnanchor">[155]</a> à Madrid en société.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XXXI.</i></p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Je vais me glisser dans la maison. Acceptez une mauvaise retraite chez
+moi; vous y serez plutôt instruit que dans une auberge où l'on peut nous
+remarquer.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Tu parles bien.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Ce n'est rien que cela; vous me verrez agir.</p>
+
+<p class="c">(<i>Il voit sortir Bartholo, et rentre où est le Comte.</i>)</p>
+
+<p><a name="page_177" id="page_177"></a></p>
+
+<p><i>Dans le manuscrit, la scène finit là. Ici se place alors la scène
+VIII<sup>e</sup> du deuxième acte, formant ainsi dans le manuscrit la scène
+VI<sup>e</sup> du premier, avec des variantes qu'on trouvera indiquées plus
+loin.</i></p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XXXII.</i></p>
+
+<p>Demain, il épouse Rosine, et je suis découvert.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XXXIII.</i></p>
+
+<p>Allons, qu'un vil effroi ne rende pas mes forces inutiles; l'audace de
+lutter contre les obstacles est la vertu qui les fait surmonter.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Bravo! la maxime d'Horace!</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Elle écoute sûrement derrière la jalousie.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XXXIV.</i></p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 0em;">Vous l'ordonnez, je me ferai connaître.</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Plus inconnu, je pouvais admirer...</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XXXV.</i></p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 0em;">Je suis Lindor, le Tage m'a vu naître;</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Mes v&oelig;ux sont ceux d'un timide écolier:</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Que n'ai-je, hélas! d'un brillant chevalier</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">A vous offrir la main et le bien-être!...</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XXXVI.</i></p>
+
+<p>Rien ne m'apprend que l'on m'ait entendu. Si je recommençais?</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XXXVII.</i></p>
+
+<p>Ah, c'en est fait! je suis à ma Rosine. (<i>Il baise la lettre.</i>)<a name="page_178" id="page_178"></a></p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XXXVIII.</i></p>
+
+<p>Vous, Monseigneur, l'habit de guerre et le billet de logement! Je vous
+rejoins dans ma boutique...</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XXXIX.</i></p>
+
+<p>Il y a tant de méchantes gens!</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XL.</i></p>
+
+<p>Si mon tuteur rentrait, je ne pourrais plus savoir...</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XLI.</i></p>
+
+<p>Il brûle de venir vous apprendre lui-même...</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Qu'il s'en garde bien, il perdrait tout!</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Ne craignez rien, je viens de vous débarrasser de tous vos surveillants
+jusqu'à demain.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Je ne lui défends pas de m'aimer, mais qu'il ne fasse aucune
+imprudence!...</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Si vous le lui ordonniez par un mot de lettre?</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XLII.</i></p>
+
+<p><i>Dans le manuscrit la scène finit ainsi:</i></p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Allez, mon cher Figaro, et prenez bien garde en sortant.<a name="page_179" id="page_179"></a></p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XLIII.</i></p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small> <i>va à la fenêtre</i>.</p>
+
+<p>Il est passé... voyons ce qu'on m'écrit; ah! j'entends mon tuteur;
+serrons la lettre et reprenons mon ouvrage.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XLIV.</i></p>
+
+<p>Il a donné des pilules à l'Éveillé.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XLV.</i></p>
+
+<p>Oh! le rusé vieillard!</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XLVI.</i></p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Examinez encore si la cheminée n'a pas trop d'ouverture en haut.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Vous avez raison, je l'avais oublié.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Voyez si l'on ne pourrait pas glisser un billet par-dessous la porte.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Il n'y aurait point de mal quelles traînassent toutes sur les planchers;
+on cherche souvent d'où vient un rhumatisme... Vous riez?</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>D'honneur! qui nous entendrait croirait que tout ceci n'est qu'un
+badinage!...</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XLVII.</i></p>
+
+<p>Je l'ai vu un moment. (<i>A part.</i>) Il l'apprendrait d'ailleurs.<a name="page_180" id="page_180"></a></p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XLVIII.</i></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Dorénavant, Madame, quand j'irai par la ville ne trouvez pas mauvais que
+je vous enferme sous clef.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XLIX.</i></p>
+
+<p class="c">L'É<small>VEILLÉ</small>, <i>criant</i>.</p>
+
+<p>La Jeunesse!... la Jeunesse!... Aye! aye!</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. L.</i></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>le frappant</i>.</p>
+
+<p>Tiens, avec ton Monsieur Figaro!</p>
+
+<p class="c">L'É<small>VEILLÉ</small>, <i>faisant un saut de frayeur</i>.</p>
+
+<p>Ah! bon Dieu!...</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LI.</i></p>
+
+<p>De la justice... il me répond!... C'est bon entre vous, misérables, la
+justice; je vous paie pour que vous me serviez, mais je suis votre
+maître pour avoir raison, toujours raison!</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LII.</i></p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Allez vous coucher, mes enfants, vous en avez besoin!</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Sans doute, signora, protégez-les contre moi! Ils ne sont pas assez
+insolents!</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LIII.</i></p>
+
+<p>Cette fameuse tirade «de la Calomnie» ne se trouve pas dans le manuscrit
+de la Comédie française.<a name="page_181" id="page_181"></a></p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LIV.</i></p>
+
+<p>...Sont des disonnances qu'on doit sauver par la consonnance de l'or.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LV.</i></p>
+
+<p>C'est ce que nous verrons, lorsque je vais vous confronter avec un
+témoin irréprochable<a name="FNanchor_156_156" id="FNanchor_156_156"></a><a href="#Footnote_156_156" class="fnanchor">[156]</a> et tout prêt à déposer contre vous.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>un peu troublée</i>.</p>
+
+<p>(<i>A part.</i>) J'étais seule... (<i>Haut.</i>) Qu'il paraisse donc ce témoin; je
+suis curieuse de le voir.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LVI.</i></p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>se retournant et se mordant le doigt</i>.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LVII.</i></p>
+
+<p>Je tiens la réponse à votre lettre.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LVIII.</i></p>
+
+<p>Voici d'après le manuscrit le signalement dans son entier:</p>
+
+<p class="c">A<small>IR</small>: <i>Ici sont venus en personne</i>.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 0em;">Le chef branlant, la tête chauve,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Les yeux vairons, le regard fauve,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">L'air farouche d'un Algonquin<a name="FNanchor_157_157" id="FNanchor_157_157"></a><a href="#Footnote_157_157" class="fnanchor">[157]</a>,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">La taille lourde et déjetée,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">L'épaule droite surmontée,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Le teint grenu d'un maroquin,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Le nez fait comme un baldaquin,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">La jambe pote<a name="FNanchor_158_158" id="FNanchor_158_158"></a><a href="#Footnote_158_158" class="fnanchor">[158]</a> et circonflexe,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Le ton bourru, la voix perplexe,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Tous les appétits destructeurs,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Enfin la perle des Docteurs<a name="FNanchor_159_159" id="FNanchor_159_159"></a><a href="#Footnote_159_159" class="fnanchor">[159]</a>.</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p><a name="page_182" id="page_182"></a></p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LIX.</i></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>s'échauffant</i>.</p>
+
+<p>Chez un confrère?...</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>De la douceur, docteur Porc-à-l'auge!</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LX.</i></p>
+
+<p>Ah docteur Pot-à-l'eau!</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LXI.</i></p>
+
+<p>Eh bien, avec les vôtres il n'y avait qu'à vous laisser encore traiter
+les nôtres; la cavalerie du roi aurait été bientôt troussée!...</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LXII.</i></p>
+
+<p>...Moi poli et vous jolie sont deux qualités qui vont fort bien.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LXIII.</i></p>
+
+<p>Je crains seulement que vous ne m'entendiez pas bien; je ne parle pas
+tout à fait comme je le voudrais.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>On le voit de reste.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LXIV.</i></p>
+
+<p>...Que par ma place de médecin des hopitaux...</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LXV.</i></p>
+
+<p>Comment nous retourner?<a name="page_183" id="page_183"></a></p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LXVI.</i></p>
+
+<p>Décamper! Ce mot exact à l'armée se prend toujours en mauvaise part dans
+les villes... Montrez-moi le brevet de votre place.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LXVII.</i></p>
+
+<p>Nous quitter, après tout ce que j'ai fait!</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Il le faut!</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LXVIII.</i></p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small> <i>veut lui baiser la main; elle la retire</i>.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Passez toujours de ce côté-là...</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Ah vous êtes un peu... là... ce qu'on appelle méfiant. (<i>Il chante.</i>)</p>
+
+<p class="c">
+A<small>IR</small>: <i>M. l'Archevêque de Paris est grand solitaire</i>.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 2em;">Quand je rencontre en belle humeur</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Quelque Dondon jolie,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">J'ly fais des es...</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">J'ly fais des es...</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">J'ly fais des espiégleries,</span><br />
+<span style="margin-left: 8em;">Docteur,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Sans en avoir envie.</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p>Seulement pour rire un moment!...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small> <i>lit</i>.</p>
+
+<p>Charles, par la grâce de Dieu, roi d'Espagne, em... em... ah!... sur les
+bons et fidèles témoignages qui nous ont été rendus de la personne de
+Claude Blaise Guignolet Bartholo, de ses sens, capacités... (<i>Ils se
+font des signes pendant ce temps.</i>) Vous n'écoutez pas?<a name="page_184" id="page_184"></a></p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LXIX.</i></p>
+
+<p>Quelle insolence!...</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Hé! je m'en rapporte... on ne loge pas de soldats ici... Bonsoir!...</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LXX</i>.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Rosine et moi, nous sommes les ennemis; allez mettre ailleurs l'armée en
+présence.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LXXI.</i></p>
+
+<p>Vous mériteriez que je le remisse à votre mari pour vous punir de
+m'avoir refusé votre main à baiser.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LXXII.</i></p>
+
+<p class="c">(<i>Le Comte baise la main de Rosine.</i>)</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Comment donc, vous lui baisez la main? Sortez d'ici, et je vais à
+l'instant me plaindre à votre capitaine!</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>A l'instant? à mon capitaine? Supérieurement bien vu, docteur. Et
+aussitôt que mon capitaine l'apprendra, soyez sûr qu'il va me rabattre
+ce baiser-là sur ma paye.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LXXIII.</i></p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Vous ne me frapperez pas peut-être?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Je l'aurai de force ou de gré!...<a name="page_185" id="page_185"></a></p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LXXIV.</i></p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Mon sang bouillonne, une chaleur horrible...</p>
+
+<p>(<i>Elle tire son mouchoir de sa poche, elle dénoue le ruban de sa pièce
+d'estomac, la lettre tombe.</i>)</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LXXV.</i></p>
+
+<p>Le pouls est pourtant assez égal. (<i>A part.</i>) Sans mes lunettes, je n'y
+vois que du noir et du blanc... Les voici.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LXXVI.</i></p>
+
+<p>Il sent son tort, je le tiens à mon tour.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LXXVII.</i></p>
+
+<p>Par amitié.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Vous ne méritez pas le moindre sentiment.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LXXVIII.</i></p>
+
+<p>(<i>Elle lit.</i>) «...Une querelle ouverte avec votre tuteur, et si quelque
+chose dérangeait le projet que vous venez de lire, <i>je vous demande en
+grâce une conversation cette nuit à travers votre jalousie</i>.» Hélas! j'y
+consens, mais comment le lui faire savoir?</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LXXIX.</i></p>
+
+<p>Monsieur, permettez...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Quoi permettre? (<i>A part.</i>) Cet homme m'est suspect. (<i>Haut.</i>) Si vous
+ne voulez pas absolument que j'y aille, que demandez-vous ici?<a name="page_186" id="page_186"></a></p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LXXX.</i></p>
+
+<p>Vous vous moquez! J'espère avant peu vous convaincre que personne ne
+désire autant que moi le mariage de la Signora.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Comment vous marquer ma reconnaissance?</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LXXXI.</i></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>C'est ce dont il m'avait flatté ce matin.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Vous voyez si j'impose. Le déménagement du Comte nous dérobe sa marche,
+il faut se presser.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Vous avez raison.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Mon avis est que nous venions demain bien accompagnés.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LXXXII.</i></p>
+
+<p>Attendez, vous êtes son élève?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>C'est... c'est le nom que j'ai pris pour m'introduire ici.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Par conséquent, musicien.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LXXXIII.</i></p>
+
+<p>Plutôt deux pour vous plaire.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LXXXIV.</i></p>
+
+<p>Je vais enfin voir ma Rosine; contiens-toi, mon c&oelig;ur! Ne va pas
+m'exposer à ton tour... Ingrate Rosine, ton amant est près<a name="page_187" id="page_187"></a> de toi et
+ton c&oelig;ur ne te dit rien... La voici; craignons de lui causer trop de
+surprise en nous montrant tout d'abord.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LXXXV.</i></p>
+
+<p>Un siége! un siége!</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LXXXVI.</i></p>
+
+<p>Je vais te chercher un verre d'eau.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>pendant qu'il va chercher un verre d'eau</i>.</p>
+
+<p>Ah! Rosine.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>J'ai fait ce que vous m'avez prescrit; comment revenir actuellement?</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LXXXVII.</i></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small> <i>apporte un verre d'eau</i>.</p>
+
+<p>Tiens, mignonette, bois ceci.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LXXXVIII.</i></p>
+
+<p>Commençons donc. (<i>A Bartholo.</i>) Ah! monsieur, donnez-moi le papier qui
+est là-dedans sur mon clavecin. (<i>Bartholo sort et revient aussitôt.</i>)</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Seigneur Alonzo, vous-êtes plus au faite de ces choses que moi. (<i>Le
+Comte sort.</i>)</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">SCÈNE V.</p>
+
+<p class="c">BARTHOLO, ROSINE.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Mon Dieu! prenez bien garde que vos émissaires mêmes ne restent une
+minute avec moi.<a name="page_188" id="page_188"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Où vas-tu chercher de pareilles idées? Je t'assure ma petite...</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">SCÈNE VI.</p>
+
+<p class="c">LES MÊMES, LE COMTE, <i>rentrant</i>.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Il n'y avait que celui-là sur le pupitre. Est-ce celui que vous
+demandez, madame?</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Précisément, seigneur don?...</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Alonzo, pour vous servir.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Oui, Alonzo; pardon, je ne l'oublierai plus.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. LXXXIX.</i></p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Qu'est ceci? l'amant danse et rit avec le tuteur! Il en sait plus que je
+ne croyais.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>apercevant Figaro</i>.</p>
+
+<p>Eh, entrez donc, Monsieur le Barbier; entrez!...</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small> <i>salue</i>.</p>
+
+<p>Monsieur! (<i>A part au Comte.</i>) Bravo, Monseigneur!</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XC.</i></p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small> <i>fait des signaux de la main par derrière au Comte</i>.</p>
+
+<p>Ah bien, tenez, Messieurs, puisque nous sommes sur ce chapitre, je vous
+dirai la réponse que je faisais faire à un homme de ma profession sur
+pareille apostrophe dans un opéra-comique de ma façon qui n'a eu qu'un
+quart de chute à Madrid.<a name="page_189" id="page_189"></a></p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Qu'entendez-vous par un quart de chute?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small>, <i>faisant des signaux de la main au Comte</i>.</p>
+
+<p>Monsieur, c'est que je n'ai tombé que devant le sénat comique du
+<i>scenario</i>; ils m'ont épargné la chute entière en refusant de me jouer.
+Ah! si j'avais là mon musicien, mon chanteur, mon orquestre (<i>sic</i>), mes
+cors de chasse, mon fifre et mes timballes, car je ne puis chanter à
+moins d'un train du diable à mes trousses. N'importe, je vais vous lire
+le morceau. (<i>Il tire un grand papier au dos duquel sont écrits en gros
+caractères ces mots</i>: D<small>EMANDEZ TOUT BAS OÙ L SERRE LA CLEF DE LA
+JALOUSIE</small>, <i>et pendant qu'il débite l'ariette, il tient le papier de
+façon que le public et le Comte puissent lire le verso</i>.) C'est une
+ariette de bravoure majestueuse:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 0em;">J'aime mieux être un bon Barbier,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Traînant ma poudreuse mantille;</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Tout bon auteur de son métier</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Est souvent forcé de piller,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Grapiller,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Houspiller...</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p>Un grand coup d'orquestre! Brouuuum!</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 4em;">Il vous pille</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Chez ses devanciers les Auteurs;</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p>Turelu, turelu; les flûtes: Brouuum!...</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 4em;">Il grapille,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Dans la Bourse des Amateurs.</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p>Tirelan, tirelan tam, tam; les haut bois!</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 4em;">Il houspille,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Hélas! à regret le public</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Quand il le rassemble en pic-nic (<i>sic</i>)</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Pour écouter sa triste affaire...</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p>Ah! que c'est bien dit: «Sa triste affaire!» Ici vous entendez,
+Messieurs: <i>public</i>, <i>pic-nic</i>. Pou, pou, pou, les bassons, reprise
+vivement; gros violons, moyens violons, petits violons, cors,<a name="page_190" id="page_190"></a>
+cornillons, cornets, tambours, tambourins, quintons, flutais,
+flageolets, galoubets et autres siffleurs de même farine. Sa triste
+affaire, avons nous dit...</p>
+
+<p class="c"><i>Reprise</i>:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 0em;">D'abord il a fallu la faire,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Souvent ensuite la défaire,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Au gré des acteurs la refaire,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">En en parlant n'oser surfaire,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Presque toujours se contrefaire,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Et n'obtenir pour tout salaire</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Que les brouhahas du parterre,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">La critique du monde entier;</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Enfin, pour coup de pied dernier,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">La ruade folliculaire.</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Ah! quel triste, quel sot métier,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">J'aime mieux être un bon Barbier (<i>bis</i>),</span><br />
+<span style="margin-left: 7.25em;">un bon Barbier,</span><br />
+<span style="margin-left: 11.75em;">bier,</span><br />
+<span style="margin-left: 11.75em;">bier.</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Assurément, voilà une belle poussée!</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>bas à Rosine</i>.</p>
+
+<p>Vous avez lu le papier?</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>bas</i>.</p>
+
+<p>Oui, à sa ceinture.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Une telle ariette n'avoir pas été exécutée! Y eut-il jamais un pareil
+revers! (<i>Il montre au Comte le dos du papier.</i>)</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Je conçois qu'on s'en occupe. Seriez-vous par hasard celui qu'on nomme
+ici le Barbier de Séville par excellence?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Monsieur, Excellence vous-même!</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Auteur d'un couplet mis au bas du portrait d'une très-belle dame
+habillée en sous-tourière?...<a name="page_191" id="page_191"></a></p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small>, <i>cherchant à comprendre</i>.</p>
+
+<p>Il se peut, Monsieur.</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>à Bartholo</i>.</p>
+
+<p>Les vers ne sont pas mal faits, quoique sur un air commun. Voici le
+couplet. (<i>A part.</i>) Moi qui allais chanter! <i>Il débite</i>:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 0em;">Pour irriter nos désirs,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">S&oelig;ur Vénus dessous la bure</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Tient la clef de nos plaisirs.</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Turelure!</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Attachée à sa ceinture.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Robin Turelure, relure<a name="FNanchor_160_160" id="FNanchor_160_160"></a><a href="#Footnote_160_160" class="fnanchor">[160]</a>...</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Il est très-joli.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Plein de sel et de délicatesse...<a name="page_192" id="page_192"></a></p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Il n'est pas de moi; j'en connais l'auteur. Charmant! Vénus, sa
+ceinture, la clef... moi je vois le trousseau! Charmant! un pareil
+ouvrage n'est pas facile à faire!...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Non, je vous assure. Voilà comme j'aime une chanson, où l'on détourne
+agréablement... (<i>A Figaro, qui tient le papier de son ariette à moitié
+roulé.</i>) Qu'est-ce qu'il y a donc d'imprimé derrière votre papier?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>O étourdi!</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Tout est perdu!</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small>, <i>roulant vite le papier</i>.</p>
+
+<p>Monsieur, c'est une affiche de spectacle sur le verso de laquelle nous
+autres pauvres poëtes...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>...<i>De la jalousie</i>... j'ai lu.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p><i>Le Danger de la jalousie</i>, voilà ce que c'est.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small> <i>veut prendre le papier</i>.</p>
+
+<p>Les journaux n'en ont pas parlé?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small>, <i>serrant le papier</i>.</p>
+
+<p>N'en ont pas parlé... Eh, mon Dieu, Monsieur, si les journaux n'étaient
+pas une forte branche de commerce, et qui fait fleurir les manufactures
+d'encre et de papier marbré, les journaliers feraient peut-être aussi
+bien...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Les journaliers?... Cet homme veut écrire, et ne sait pas seulement
+parler sa langue. Enfin, quel sujet vous amenait ici, journalier?<a name="page_193" id="page_193"></a></p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XCI.</i></p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small>, <i>au Comte</i>.</p>
+
+<p>...Que les brouhahas du parterre! un morceau superbe en vérité, ce n'est
+pas pour me vanter.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>En voilà assez!...</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XCII.</i></p>
+
+<p>Pourquoi donc chez moi?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Pour ne pas perdre un instant le plaisir de t'entendre, mon minet!...</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XCIII.</i></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>rentrant</i>.</p>
+
+<p>Venez avec moi, seigneur Alonzo; si ce malheureux s'est blessé, je ne
+serai pas assez fort tout seul.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>restée seule</i>.</p>
+
+<p>Nous avons beau faire, il prévoit et devine tout; je n'ai jamais aussi
+vivement senti le malheur de ma situation.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XCIV.</i></p>
+
+<p>Mon coquemar<a name="FNanchor_161_161" id="FNanchor_161_161"></a><a href="#Footnote_161_161" class="fnanchor">[161]</a> et mon beau bassin d'argent sont dans un joli état!</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Que diriez-vous donc, si l'on vous enlevait votre bien ou votre
+femme?...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small> <i>se retourne</i>.</p>
+
+<p>Ma femme!...<a name="page_194" id="page_194"></a></p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XCV.</i></p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE</small>, <i>haut</i>.</p>
+
+<p>Avez-vous craint que je ne misse pas assez de zèle pour votre écolière?
+Certes, c'est en montrer beaucoup.....</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XCVI.</i></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Dom Bazile, je vous trouve ce soir un air tout à fait extraordinaire.</p>
+
+<p class="c">D<small>OM</small> B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Quel <i>Demonio</i>! on l'aurait à moins.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XCVII.</i></p>
+
+<p>Si je ne me pique pas d'un aussi grand talent pour montrer que vous, mes
+façons de me faire entendre au moins vous sont connues.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XCVIII.</i></p>
+
+<p class="c">B<small>AZILE</small>, <i>en s'en allant</i>.</p>
+
+<p>Diable emporte, si j'y comprends rien! Sans cette bourse, je croirais
+qu'ils se sont donné le mot pour rire à mes dépens; ma foi, qu'ils
+s'entendent s'ils peuvent, voici qui me met la conscience en repos sur
+tous les points!</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. XCIX.</i></p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Qui peut vous troubler à ce point?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Avez-vous bien l'audace de me parler?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Monsieur, expliquez-vous.<a name="page_195" id="page_195"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Que je m'explique, traître?... C'est donc pour ce bel emploi que tu t'es
+introduit dans ma maison?</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. C.</i></p>
+
+<p>...Peut-être, en ce moment, aux pieds d'une autre femme!...</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. CI.</i></p>
+
+<p class="cb">SCÈNE III.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>seul, les grosses clefs à la main</i>.</p>
+
+<p>Voyons si tout est bien fermé dans l'intérieur. Pour la porte de la rue,
+j'en réponds actuellement. Quel temps! quel orage!... Elle est couchée,
+tous les gens malades... et je suis seul! Voilà la sueur froide qui me
+prend... Qui va là?... Ce n'est rien; il suffit d'une mauvaise
+conscience pour troubler la meilleure tête. Il faut pourtant l'éveiller;
+elle va s'effrayer de mon apparition.</p>
+
+<p class="r">(<i>Il frappe.</i>)</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>en dedans</i>.</p>
+
+<p>Qu'est-ce?</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Rosine!... ouvrez, c'est moi.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Je vais me coucher.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. CII.</i></p>
+
+<p>Asseyez-vous!</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Je ne veux pas m'asseoir.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. CIII.</i></p>
+
+<p>Mais pressez la cérémonie.<a name="page_196" id="page_196"></a></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Je vais tout disposer pour demain.</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE</small>, <i>effrayée</i>.</p>
+
+<p>Demain?...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Si tu veux, on peut avancer l'instant?</p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Le plutôt sera le mieux.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. CIV.</i></p>
+
+<p>...Enferme-toi dans ma chambre, je vais m'envelopper d'un manteau...
+sitôt qu'il sera remonté dans ce salon, j'enlève l'échelle et vais
+chercher main-forte. Enfermé chez moi et arrêté comme voleur.....</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. CV.</i></p>
+
+<p>Ce n'est que le vil agent d'un grand Seigneur corrompu.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. CVI.</i></p>
+
+<p>Cruelles!... avec ce mot qui flatte leur orgueil, un amant les mène
+toujours plus loin qu'elles ne veulent!...</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. CVII.</i></p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>En effet, il s'en est peu fallu que nous n'ayons été entraînés par
+l'inondation que la pluie et les ravins amènent de toutes parts; mais,
+nouveau Léandre, il a conjuré les éléments. (<i>Il récite avec emphase</i>:)</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 0em;">Il dit aux torrents, à l'orage,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Je suis attendu par l'amour,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">S'il faut périr en ce passage,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Gardons la mort pour mon retour!</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p><a name="page_197" id="page_197"></a></p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Ainsi, ma belle Rosine, laissons là mes dangers, parlons de ceux que
+vous courez en ce logis.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. CVIII.</i></p>
+
+<p>...C'est l'aveu que j'attendais pour te détester.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. CIX.</i></p>
+
+<p>Par ma foi, Monseigneur, la chimère que vous poursuivez, la voilà
+réalisée.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. CX.</i></p>
+
+<p>Tous mes gens cachés autour de ce logis vont accourir au moindre signal.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. CXI.</i></p>
+
+<p>Voilà bien une autre musique!</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. CXII.</i></p>
+
+<p>Argument sans réplique!...</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. CXIII.</i></p>
+
+<p>(<i>Dans le manuscrit, la scène finit ainsi</i>:)</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small>, <i>pendant qu'on signe</i>.</p>
+
+<p>L'ami Bazile! à votre manière de raisonner, à vos façons de conclure, si
+mon père eut fait le voyage d'Italie, je croirais ma foi que nous sommes
+un peu parents.</p>
+
+<p class="c">D<small>OM</small> B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Monsieur Figaro, ce voyage d'Italie, il n'est pas du tout nécessaire
+pour que cela soit, parce que mon père, il a fait plusieurs fois celui
+d'Espagne.<a name="page_198" id="page_198"></a></p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Oui? Dans ce cas nous devons partager comme frères tout ce que vous avez
+reçu dans cette journée.</p>
+
+<p class="c">D<small>OM</small> B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Je ne sais pas bien l'usage ici, mais chez nous, Monsieur Figaro, pour
+succéder ensemblement, il faut prouver sa filiation maternelle; l'autre
+il ne suffit pas chez nous; je dis chez nous... (<i>Il met la bourse dans
+sa poche.</i>)</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Crains-tu, Figaro, que ma générosité ne reste au-dessous d'un service de
+cette importance? Laisse là ces misères, je te fais mon secrétaire avec
+mille piastres d'appointements.</p>
+
+<p class="c">D<small>OM</small> B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Alors, mon frère, je suis très-content d'agir avec vous, s'il vous
+convient, selon la coutume espagnole.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO</small> <i>l'embrasse en riant</i>.</p>
+
+<p>Ah friandas! il ne faut que vous en montrer!...</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. CXIV.</i></p>
+
+<p>Rosine avec eux! Nous arrivons fort à propos.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. CXV.</i></p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Seigneur Bartholo, tout ce bruit est désormais inutile; le notaire vient
+de nous faire signer un contrat de mariage en bonne forme, à la signora
+Rosine et à moi comte Almaviva.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. CXVI.</i></p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Il dit vrai!</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Il dit vrai!<a name="page_199" id="page_199"></a></p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> N<small>OTAIRE.</small></p>
+
+<p>Il dit vrai!...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>furieux</i>.</p>
+
+<p>Il dit vrai!... Jeune insensée!...</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. CXVII.</i></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Comment cela s'il vous plaît?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>En vous appropriant un bien que les lois vous avaient seulement chargé
+de conserver...</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Pour votre Excellence, peut-être?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Non, mais pour que Mademoiselle pût disposer d'elle librement un jour.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>C'est bien dit «un jour»; mais il n'est pas arrivé.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. CXVIII.</i></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>L'ordonnance est formelle, et nous verrons!</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Voyez l'ordonnance, et nous emmenons la demoiselle!</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>On prouvera quelle est mal mariée!</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Bien épousée!</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Que le mariage est nul!<a name="page_200" id="page_200"></a></p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Que l'époux est de qualité.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Nul, de toute nullité!... Je vous ferai sabrer tous par M. Braillard,
+mon avocat.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Il vous fera perdre encore ce procès-là! Quand ces Messieurs ont passé
+toute une ville au fil de la langue, ils n'ont blessé que le tympan des
+juges.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Qui te parle, à toi, maître fripon?</p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> C<small>OMTE.</small></p>
+
+<p>Docteur, vous voyez que c'est un mal sans remède.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. CXIX.</i></p>
+
+<p>Allons seigneur tuteur, faisons-nous justice honnêtement; consentez à
+tout, et je ne vous demande rien de son bien.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Eh, vous vous moquez de moi, Monsieur le Comte, avec vos dénouements de
+comédie. Ne s'agit il donc que de venir dans les maisons enlever les
+pupilles et laisser le bien aux tuteurs? Il semble que nous soyons sur
+les planches!</p>
+
+<p class="c">D<small>OM</small> B<small>AZILE.</small></p>
+
+<p>Ne pouvant avoir la femme, calculez, docteur, que l'argent vous reste,
+et vous verrez que ce n'est pas toute perte.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Au contraire, pour un homme de son âge, c'est tout gain.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. CXX.</i></p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Je me rends, parce qu'il est clair qu'elle m'aurait trompé toute sa
+vie.<a name="page_201" id="page_201"></a></p>
+
+<p class="c">R<small>OSINE.</small></p>
+
+<p>Non, monsieur, mais je vous aurais haï jusqu'à la mort.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO</small>, <i>signant</i>.</p>
+
+<p>Qu'elle est neuve! comme si l'un n'était pas une suite de l'autre!</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="nind"><i>Var. CXXI.</i></p>
+
+<p class="c">L<small>E</small> N<small>OTAIRE.</small></p>
+
+<p>Et qui me paiera dans le second contrat?</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>Le premier dépôt que nous vous mettrons dans les mains.</p>
+
+<p class="c">B<small>ARTOLO.</small></p>
+
+<p>Quel événement! Voilà qui est fini, mais le mal vient toujours de ce
+qu'on ne peut faire tout soi-même.</p>
+
+<p class="c">F<small>IGARO.</small></p>
+
+<p>C'est précisément le contraire, docteur; car si vous n'aviez pas été
+chercher ces Messieurs vous-même, on n'aurait pas marié Mademoiselle
+pendant ce temps; jusques-là vous vous étiez assez bien conduit.</p>
+
+<p><a name="page_202" id="page_202"></a></p>
+
+<p><a name="page_203" id="page_203"></a></p>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="APPENDICES" id="APPENDICES"></a>APPENDICES</h2>
+
+<p><a name="page_204" id="page_204"></a></p>
+
+<p><a name="page_205" id="page_205"></a></p>
+
+<h3><a name="I-a" id="I-a"></a>I</h3>
+
+<p class="cb"><small>PAPIERS DIVERS ET MANUSCRITS INÉDITS DE BEAUMARCHAIS<br />
+ACHETÉS A LONDRES.<br />
+DEUX LETTRES DE M. ÉD. FOURNIER RELATIVES<br />
+A CES PAPIERS.</small></p>
+
+<p><i>Nous avons dit, dans la notice qui ouvre ce volume, que le manuscrit
+original du</i> Barbier de Séville, <i>sur lequel nous avons relevé nos
+variantes, fait partie des manuscrits de Beaumarchais achetés à Londres,
+en 1863, pour le compte de la Comédie-Française, par M. Édouard
+Fournier. Nous avons eu communication, aux archives du théâtre, de ces
+précieux manuscrits, qui s'y trouvent réunis, en sept volumes, reliés,
+grand in-8º. Comme il a été très-souvent question, dans les journaux et
+ailleurs, de cette inespérée et précieuse acquisition, faite moyennant
+un prix si restreint et dans des conditions si heureuses, nous avons cru
+devoir raconter au lecteur l'histoire de cet achat et lui donner ensuite
+une idée de son considérable intérêt, par une sorte de catalogue
+détaillé des sept volumes, faisant ainsi passer sous ses yeux, pièce par
+pièce, la collection tout entière.</i></p>
+
+<p><i>Notre confrère et ami M. Édouard Fournier, à qui nous nous sommes tout
+naturellement adressé pour avoir d'authentiques<a name="page_206" id="page_206"></a> renseignements sur
+cette affaire, nous a communiqué aussitôt deux lettres écrites par lui,
+à l'époque de l'achat, aux journaux</i> le Temps <i>et</i> le Figaro <i>pour
+relever certaines erreurs émises dans ces deux feuilles relativement à
+ladite acquisition. En reproduisant ces deux lettres complétées par
+quelques notes que M. Ed. Fournier a bien voulu, pour nous, y ajouter,
+nous croyons donner l'historique entier de la curieuse et importante
+négociation terminée si heureusement pour les archives de la
+Comédie-Française.</i></p>
+
+<p class="r">G. <small>D</small>'H.</p>
+
+<p class="c">I</p>
+
+<p class="c"><i>Au Directeur du Journal</i> <small>LE</small> T<small>EMPS.</small></p>
+
+<p class="r">Paris, le 25 septembre 1863.</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Monsieur,</span></p>
+
+<p>Permettez-moi de compléter par quelques lignes la nouvelle, très-vraie,
+que vous avez donnée hier sur la découverte de sept volumes <i>manuscrits</i>
+de Beaumarchais à Londres.</p>
+
+<p>Il y a quinze jours, me trouvant avec non ami Francisque Michel, chez un
+des libraires de Soho-Square<a name="FNanchor_162_162" id="FNanchor_162_162"></a><a href="#Footnote_162_162" class="fnanchor">[162]</a> qui s'occupent le plus spécialement de
+livres rares, il nous parla de manuscrits de Beaumarchais conservés chez
+lui depuis quarante ans au moins, et oubliés après une mise en vente
+infructueuse en 1828<a name="FNanchor_163_163" id="FNanchor_163_163"></a><a href="#Footnote_163_163" class="fnanchor">[163]</a>.</p>
+
+<p>On ne les avait retrouvés que la semaine précédente. Je demandai à les
+voir; on me les apporta tout couverts encore de<a name="page_207" id="page_207"></a> leur poussière, et
+Francisque Michel voulant bien m'en laisser l'examen, je ne tardai pas à
+voir de quel prix était l'important ensemble de renseignements, de
+pièces, de mémoires, de poésies, qui m'était soumis, et ma résolution
+fut aussitôt prise. Je priai le libraire de me dire ce qu'il comptait
+demander de ces sept volumes. Sur sa réponse, plus modeste qu'exagérée,
+je m'empressai d'écrire à M. Édouard Thierry, administrateur de la
+Comédie-Française, pour lui apprendre quelle admirable occasion lui
+était offerte de compléter, sans une trop forte dépense, la collection
+de manuscrits de Beaumarchais conservée à la bibliothèque du théâtre.
+«Vous pourrez vous flatter, lui disais-je après lui avoir énuméré les
+précieuses pièces contenues dans ces volumes, de posséder le lot le plus
+riche et le plus imprévu de l'héritage manuscrit de Beaumarchais.»</p>
+
+<p>M. Édouard Thierry mit à accepter plus de hâte encore, si c'est
+possible, que j'en avais mis à offrir. Il répondit courrier par
+courrier; l'argent demandé était dans sa réponse<a name="FNanchor_164_164" id="FNanchor_164_164"></a><a href="#Footnote_164_164" class="fnanchor">[164]</a>.</p>
+
+<p>Je n'étais plus à Londres. Obligé d'aller à La Haye pour compléter une
+découverte faite sur Corneille au <i>British-Museum</i>, j'étais parti le
+lendemain sans manquer de prévenir M. Thierry, et sans oublier surtout
+de l'avertir que Francisque Michel se chargeait de terminer la
+négociation. C'est ce qu'il a fait de la façon la plus intelligente et
+la plus heureuse. A mon retour de Hollande, il y a huit jours, j'ai
+appris que les sept volumes manuscrits appartenaient à la
+Comédie-Française<a name="FNanchor_165_165" id="FNanchor_165_165"></a><a href="#Footnote_165_165" class="fnanchor">[165]</a>.<a name="page_208" id="page_208"></a></p>
+
+<p>Voilà, monsieur, toute l'affaire. Quoique ce ne soit qu'une histoire et
+non une fable, je tirerai cette morale: «Il est heureux qu'une fois au
+moins Londres, qui nous a pris tant de richesses de ce genre, nous en
+rende une, et que ce trésor reconquis trouve une si digne place.»</p>
+
+<p>Recevez, etc.</p>
+
+<p class="r">É<small>DOUARD</small> F<small>OURNIER.</small></p>
+
+<p class="c">II</p>
+
+<p class="c"><i>A M. le Rédacteur en chef du Journal</i> <small>LE</small> F<small>IGARO</small>.</p>
+
+<p class="r">Paris, 12 septembre 1866.</p>
+
+<p class="addr">Monsieur,</p>
+
+<p>On a parlé à plusieurs reprises, dans votre journal, des manuscrits
+de Beaumarchais qui appartiennent aujourd'hui à la
+Comédie-Française. Chaque fois on s'est plus ou moins trompé. Soyez
+donc assez bon pour me permettre de rétablir les faits.</p>
+
+<p>Le seul point vrai dans tout ce qu'on a dit dernièrement, chez vous
+ou ailleurs, est celui-ci: les sept volumes manuscrits, et la
+plupart autographes, ont été acquis pour le compte du
+Théâtre-Français, à Londres, par mon entremise, pour le prix de 500
+francs, à l'amiable et non aux enchères. C'est à la librairie de
+<i>Soho-Square</i>, fondée pendant la révolution par l'abbé Dulau, qui
+se faisait libraire au moment où le comte de Caumont, émigré comme
+lui, se faisait relieur<a name="FNanchor_166_167" id="FNanchor_166_167"></a><a href="#Footnote_166_167" class="fnanchor">[166]</a>, que l'affaire engagée par hasard, un
+soir, s'est conclue en moins de deux heures.</p>
+
+<p>Je ne vous rappellerai pas la circonstance, déjà racontée par moi
+dans une lettre que je dus écrire peu de temps après, afin de
+rétablir la vérité, comme dans celle-ci, et qui fut reproduite par
+un grand nombre de journaux, même de l'étranger. Ceux de Londres
+s'en émurent surtout, et après un article du <i>Times</i> où l'on
+mettait pourtant en doute la valeur de la découverte,<a name="page_209" id="page_209"></a> un amateur
+anglais se présenta, qui offrit au libraire, entre les mains duquel
+le dépôt se trouvait encore, une somme de mille livres sterling
+(25,000 francs)<a name="FNanchor_167_168" id="FNanchor_167_168"></a><a href="#Footnote_167_168" class="fnanchor">[167]</a>.</p>
+
+<p>On dira c'est trop; je répondrai que ce n'est pas assez. Le
+précieux recueil, si on le dépeçait pour le vendre au détail,
+suivant l'usage du jour, produirait davantage. J'y connais telles
+lettres autographes, comme celle par exemple que Beaumarchais
+écrivit à M. Lenoir, lieutenant de police, pour obtenir la
+représentation du <i>Mariage de Figaro</i>, qui, mise aux enchères, ne
+monterait pas à moins de 1,000 francs. Elle a vingt pages in-folio;
+on n'y trouve pas seulement la pensée de l'homme, mais le lutteur
+même par l'ardeur fiévreuse de l'écriture hâtée, brûlante, et où
+l'idée flambe, pour ainsi dire, dans son premier, dans son vrai
+foyer.</p>
+
+<p>J'aurais pu fort bien, quoique homme de lettres, acquérir pour mon
+compte ce précieux ensemble de documents. Je fus arrêté non par le
+prix si minime, mais par l'importance de la chose même. Je me dis
+que de tels dépôts ne doivent être remis qu'à des établissements
+immuables, et non rester aux mains de particuliers, après lesquels,
+quoi qu'ils fassent, le morcellement, le dépècement dont je vous
+parlais, sont toujours possibles. Je pensai un instant à la
+Bibliothèque impériale, mais le temps pressait, et il en faut
+beaucoup à ses défiances pour qu'elle se décide, ainsi que j'en
+jugeai à ce moment même pour une admirable lettre de Rabelais, en
+grec et en latin, que je lui fis proposer par l'entremise du
+ministre, et qu'elle mit trois mois... à refuser. La seule
+bibliothèque à laquelle je devais songer, même avant celle-là, car
+les manuscrits de Beaumarchais devaient s'y retrouver en famille,
+était la bibliothèque du Théâtre-Français. Quand l'idée m'en fut
+venue, je n'en voulus pas d'autres<a name="FNanchor_168_169" id="FNanchor_168_169"></a><a href="#Footnote_168_169" class="fnanchor">[168]</a>.<a name="page_210" id="page_210"></a></p>
+
+<p>J'écrivis à Édouard Thierry, dont je connaissais l'obligeante
+confiance en mes recherches, même en mes trouvailles; je lui dis en
+quelques lignes le <i>menu</i> du trésor, mes craintes d'être devancé,
+etc... Courrier par courrier la somme fut envoyée et l'affaire
+faite. J'étais moi-même déjà parti pour la Hollande; quand je
+revins à Paris, j'appris l'heureuse conclusion: les manuscrits de
+Beaumarchais étaient rentrés dans sa maison, sans crainte d'être
+jamais dispersés et de retourner en détail à Londres, où je sais
+qu'on les regrette fort du côté du <i>British-Museum</i>. C'est tout ce
+que je voulais; j'ajouterai qu'Édouard Thierry me combla quand il
+me dit qu'on n'avait jamais fait un si beau présent à la
+Comédie-Française<a name="FNanchor_169_170" id="FNanchor_169_170"></a><a href="#Footnote_169_170" class="fnanchor">[169]</a>.</p>
+
+<p>J'aurais maintenant tout un chapitre à écrire sur l'ensemble même
+de l'acquisition. Deux mots vous suffiront. Lorsque j'en essayai le
+dépouillement, je pensai qu'une semaine, c'est-à-dire un jour par
+volume, serait tout au plus nécessaire; il m'a fallu tout ce
+temps-là pour le premier volume seul, qui contient les chansons,
+les pièces fugitives, les lettres, etc. Dans les autres se
+trouvent, à l'état de premier jet, le <i>Barbier de Séville</i>, dont
+j'avais déjà saisi le plan fait sur une feuille volante, à un
+moment où ce ne devait être qu'une sorte d'opérette folle pour une
+fête du château d'Étiolles; puis <i>la Mère coupable</i>, revue,
+annotée, presque refaite; sept ou huit <i>parades</i> comme on les
+aimait alors, c'est-à-dire au très-gros sel, pour ne pas dire au
+gros poivre; des correspondances sans fin, politiques surtout: ce
+Beaumarchais avait pour manie de faire croire qu'il était un homme
+d'État s'amusant à être auteur; des mémoires de toutes sortes,
+entre autres un très-curieux sur l'Espagne, fait pour M. de
+Maurepas<a name="FNanchor_170_171" id="FNanchor_170_171"></a><a href="#Footnote_170_171" class="fnanchor">[170]</a>; le détail complet d'une négociation entreprise avec
+la chevalière d'Éon<a name="FNanchor_171_172" id="FNanchor_171_172"></a><a href="#Footnote_171_172" class="fnanchor">[171]</a>, des pétitions, des réclamations, des
+pièces<a name="page_211" id="page_211"></a> innombrables, comme les affaires mêmes dont s'occupait
+Beaumarchais, et qui sont là toutes plus ou moins représentées.</p>
+
+<p>L'homme politique s'y trouve plus que l'homme littéraire, et vous
+le comprendrez aisément. Il fut inquiété sous la Terreur; on
+envahit même sa maison, qui faillit être pillée. Il craignit une
+seconde visite populaire et partit pour Londres, emportant ses
+papiers, qui établissaient ses rapports avec l'ancien régime,
+ministres ou grands seigneurs, et qui pouvaient être contre lui
+autant d'actes d'accusation. Quand tout fut en sûreté chez Dulau,
+le libraire de confiance des émigrés, il revint à Paris, avec
+l'espoir d'aller reprendre plus tard, en un temps plus calme, ce
+qu'il laissait à Londres. Il mourut trop tôt; ses papiers ne sont
+revenus que lorsque j'eus le bonheur de les retrouver chez le
+successeur du libraire où il les avait mis en dépôt.</p>
+
+<p>Dans le nombre est un drame, <i>l'Ami de la maison</i>, dont on a
+beaucoup parlé et qui serait tout à fait d'à-propos pour faire
+concurrence à ceux qui courent. On le jouerait donc s'il était
+jouable. C'est une &oelig;uvre de jeunesse, pleine de feu sous un amas
+de cendres! Jamais Beaumarchais, qui avait le don de faire et de
+refaire sans pourtant se refroidir, ne s'est moins nettement dégagé
+de lui-même. La pièce n'est qu'un fourré inextricable, avec des
+feux follets et des vers luisants. Au premier acte, le mari raconte
+d'une haleine, en quatorze pages, ce qu'il appelle admirablement du
+reste, «le roman de sa bonhomie.» Près de ce monologue, celui de
+Figaro n'est qu'un monosyllabe.</p>
+
+<p>Recevez, etc.</p>
+
+<p class="r">É<small>DOUARD</small> F<small>OURNIER.</small></p>
+
+<h3><a name="II-a" id="II-a"></a>II<a name="page_212" id="page_212"></a></h3>
+
+<p class="c"><small>NOMENCLATURE DES PIÈCES COMPRISES DANS LES SEPT VOLUMES<br />
+DE MANUSCRITS ACHETÉS A LONDRES.</small></p>
+
+<p class="c">T<small>OME</small> I<sup>er</sup>.&mdash;<i>&OElig;uvres diverses.</i></p>
+
+<p>1º Plusieurs chansons; apologues, poésies, vers au chevalier de Conti et
+à d'autres personnages, etc...</p>
+
+<p>2º Chanson de table.</p>
+
+<p>En voici le premier couplet:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 0em;">Versons, versons à grands flots</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Le doux jus de la treille:</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">L'on ne trouve les bons mots</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Qu'au fond d'une bouteille</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Dans tout festin</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">C'est le bon vin,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Chers amis, qui fait dire</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Le petit mot (<i>bis</i>) pour rire!</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p>3º Stances à diverses personnes.</p>
+
+<p>4º Vers à M<sup>me</sup> du Deffant, à la duchesse de Choiseul, à M<sup>me</sup> Necker,
+au roi de Prusse, etc....</p>
+
+<p>5º Fragments d'une épître.</p>
+
+<p>6º Bouquet à M<sup>me</sup> X....., femme charmante qui porte le nom
+d'Antoinette et vient d'accoucher de deux enfants.</p>
+
+<p>7º <i>Les Délices de Plaisance</i>, vers.</p>
+
+<p>8º <i>La Naissance de Vénus</i>, strophes:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 3em;">L'onde roule et s'enfuit;</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">C'est Vénus qui paraît, l'univers se colore!</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">L'éclat qui la suit</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Plus brillant que l'aurore,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Dissipe la nuit.</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p><a name="page_213" id="page_213"></a></p>
+
+<p>9º Poésies diverses.</p>
+
+<p>10º Cantique, avec musique.</p>
+
+<p>11º Un recueil de pièces de tous genres, relatives à Beaumarchais, sous
+ce titre général: <i>Poésies qui lui sont adressées</i>.</p>
+
+<p>12º Partie théâtrale, comprenant:</p>
+
+<p>A. <i>Colin et Colette</i>, scène en un acte, en prose, à quatre personnages:
+Thibaut, Colin, Mathurine et Colette;</p>
+
+<p>B. <i>Les Bottes de sept lieues</i>, parade en un acte, en prose, avec les
+cinq personnages traditionnels de la farce italienne: Gilles, Cassandre,
+Léandre, Arlequin et Isabelle (avec couplets et musique);</p>
+
+<p>C. <i>Les Députés de la Halle et du Gros-Caillou</i>, scène en prose de
+poissardes et de maîtres pêcheurs, avec quatre personnages: la mère
+Fanchette, la mère Chaplu, Cadet Heustache et Jérôme. Cette petite
+pièce, en langue vulgaire de la halle, a été composée avec musique et
+couplets.</p>
+
+<p><i>Ces diverses parades ne sont pas toutes de Beaumarchais, non plus que
+celles indiquées plus loin au tome V. Quelques-unes sont bien de lui en
+effet, et même parfois écrites de sa main; d'autres au contraire sont
+attribuées à sa s&oelig;ur Julie, qui était, après l'auteur du</i> Barbier,
+<i>la plus lettrée de sa famille</i><a name="FNanchor_172_173" id="FNanchor_172_173"></a><a href="#Footnote_172_173" class="fnanchor">[172]</a>.</p>
+
+<p>13º Une lettre en prose, relative à son théâtre, adressée «aux auteurs
+du Journal».</p>
+
+<p>14º Une lettre relative au <i>Mariage de Figaro</i>, adressée «aux auteur du
+Journal de Paris» et datée du 2 mars 1785.</p>
+
+<p>15º Une autre longue lettre, surchargée et raturée et des plus
+détaillées sur son théâtre, jusques et y compris <i>le Mariage de Figaro</i>.
+Cette lettre, retouchée et refondue, deviendra la préface de <i>la Folle
+journée</i>.</p>
+
+<p>16º Une petite note très-curieuse contenant des observations critiques
+relatives à diverses scènes du <i>Barbier</i>, opéra-comique<a name="FNanchor_173_174" id="FNanchor_173_174"></a><a href="#Footnote_173_174" class="fnanchor">[173]</a>.</p>
+
+<p>17º Une lettre «aux auteurs du Journal» relative à <i>la Mère<a name="page_214" id="page_214"></a> coupable</i>,
+datée du 16 juin 1795, et signée simplement <i>Beaumarchais</i>, sans
+particule;</p>
+
+<p>Elle se termine ainsi: «Si vous n'aimez pas à pleurer, ah! cherchez un
+autre spectacle; nous n'avons rien à celui-ci que des larmes à vous
+offrir!»</p>
+
+<p>18º Lettre aux rédacteurs de la Chronique, relativement au <i>Mariage de
+Figaro</i>.</p>
+
+<p class="c">T<small>OME</small> II.&mdash;<i>&OElig;uvres diverses.</i></p>
+
+<p>1º Mémoire justificatif «au roy» relatif au <i>Mariage de Figaro</i>, avec
+signature.</p>
+
+<p>2º Pièces relatives à ses travaux dramatiques.</p>
+
+<p>3º Trois pièces imprimées:</p>
+
+<p>A. Avis sur les éditions des &oelig;uvres de Voltaire, avec les caractères
+de Baskerville;</p>
+
+<p>B. Dialogue entre un père de famille et un vicaire de Paris, le jour
+qu'on lui a demandé sa fille en mariage;</p>
+
+<p>C. Pétition de Pierre-Augustin-Caron Beaumarchais, à la Convention
+nationale, relative au décret d'accusation rendu contre lui dans la
+séance du 28 novembre 1792.</p>
+
+<p>4º Une page sur <i>la Folle Journée</i>.</p>
+
+<p>5º Une page relative à diverses affaires.</p>
+
+<p>6º Pièce au sujet du procès avec Kornman.</p>
+
+<p>7º Pièce relative à l'opéra de <i>Tarare</i>.</p>
+
+<p>8º Plusieurs pièces, badinages, vers: «Mes réflexions sur l'amour
+propre, Mon rêve, etc...»</p>
+
+<p>9º Une note fort curieuse, de la main même de Beaumarchais et relative à
+l'un de ses duels, avec lettres diverses sur cette affaire.</p>
+
+<p><i>Beaumarchais s'était chargé d'un achat de diamants pour un M. de Meslé.
+Le règlement de cette affaire donna lieu à un échange de lettres dont
+quelques-unes se trouvent dans les papiers<a name="page_215" id="page_215"></a> achetés à Londres. Cette
+affaire faillit même avoir une issue assez tragique, qui tourna
+subitement au grotesque, ainsi que le fait voir la note suivante de
+Beaumarchais</i>:</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="r">Octobre 1762.</p>
+
+<p>M. de Meslé m'ayant rencontré à la Comédie, me parla légèrement des
+lettres ci-jointes (suivent des lettres de M. de Meslé, de Beaumarchais
+et d'un prince de Belocelsky mêlé à l'affaire) et me dit que quelque
+jour il en aurait raison. Je l'entraînai sur-le-champ contre la
+fontaine, rue d'Enfer<a name="FNanchor_174_175" id="FNanchor_174_175"></a><a href="#Footnote_174_175" class="fnanchor">[174]</a>, et après bien des difficultés, je le forçai
+de dégaîner. Il m'objectait son épée de deuil, et moi je n'avais que ma
+petite épée d'or. Après lui avoir fait une éraflure à la poitrine, il me
+cria que j'abusais de mes avantages, et que s'il avait sa bonne épée, il
+ne reculerait pas ainsi. Il me donna parole pour onze du soir, à
+recommencer. J'y consentis, je fus souper chez la demoiselle aux
+diamants, où La Briche, introducteur des ambassadeurs, m'offrit de
+prendre mon épée et de me prêter pour ce soir-là, sa fameuse flamberge.
+Je fus à l'hôtel de Meslé, où le cher marquis, tapi dans ses draps, me
+fit dire qu'il avait la colique et qu'il me verrait le lendemain. Il
+vint en effet, me fit des excuses que je le forçai sur-le-champ de venir
+réitérer chez le prince de Belocelsky, notre ami commun, ce qu'il fit.
+En renvoyant l'épée de M. de La Briche, je lui écrivis la
+plaisanterie<a name="FNanchor_175_176" id="FNanchor_175_176"></a><a href="#Footnote_175_176" class="fnanchor">[175]</a> suivante:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 0em;">Je vous renvoie la Gondrille,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Et personne n'a gondrillé,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Parce que j'ai trouvé mon drille</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Dans son lit tout recoquillé.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">.&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">La Gondrille n'ayant ce soir</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Rien fait que d'enfiler des perles,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Je vous la rends; jusqu'au revoir,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Adieu le plus gentil des merles.</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p>10º Les deux fameuses lettres<a name="FNanchor_176_177" id="FNanchor_176_177"></a><a href="#Footnote_176_177" class="fnanchor">[176]</a> écrites les 15 et 16 août 1774,<a name="page_216" id="page_216"></a> «en
+bateau sur le Danube» et «à Vienne», relatives à la fameuse histoire des
+brigands.</p>
+
+<p>11º Lettre au prince de Ligne, sur l'invention d'un instrument,
+l'aérocorde, par un nommé Fschirszcki (26 fevrier 1791).</p>
+
+<p>12º Lettre à M. Legrand-Delaleu, avocat (11 mars 1786), relative à son
+mémoire justificatif.</p>
+
+<p>13º Curieuse lettre de M. Bossu, curé de Saint-Paul, à Beaumarchais (11
+mars 1788). Il se plaint de ce que les ouvriers travaillent le dimanche,
+«jour dont l'observation est prescrite par la loi divine et par celle de
+l'Etat», à sa maison du boulevard. Beaumarchais lui répond une lettre
+non moins curieuse qui est jointe, ici, à la précédente<a name="FNanchor_177_178" id="FNanchor_177_178"></a><a href="#Footnote_177_178" class="fnanchor">[177]</a>.</p>
+
+<p>14º A M. Pérignon, prêtre (3 septembre 1789) relative à une demande
+d'argent<a name="FNanchor_178_179" id="FNanchor_178_179"></a><a href="#Footnote_178_179" class="fnanchor">[178]</a>.</p>
+
+<p>15º Lettre d'envoi, au roi de Suède, d'un exemplaire, sur grand papier,
+du <i>Mariage de Figaro</i>.</p>
+
+<p>16º Lettre relative à une vente d'exemplaires de l'édition de Voltaire.</p>
+
+<p>17º Épîtres diverses, en vers et en prose, soit de Beaumarchais, soit
+d'autres personnages lui écrivant ou lui répondant.</p>
+
+<p class="c">T<small>OME</small> III.&mdash;<i>Relatif à la Diplomatie.</i></p>
+
+<p>1º <i>Le Sens commun</i>, longue pièce de cinquante grandes pages, adressée
+aux habitants de l'Amérique.</p>
+
+<p>2º Mémoire sur la situation de l'Espagne.</p>
+
+<p>3º Pièce relative au commerce avec l'Angleterre: «Projets pour commercer
+dans la nouvelle Angleterre.»</p>
+
+<p>4º Essai sur les manufactures d'Espagne.<a name="page_217" id="page_217"></a></p>
+
+<p>5º Mémoire relatif aux établissements de Madagascar.</p>
+
+<p>6º Note sur la monnaie courante des États-Unis d'Amérique.</p>
+
+<p>7º Note sur le commerce des Français avec les Américains.</p>
+
+<p>8º «Avis aux Américains, ou Mémoire pour les convaincre de la nécessité
+de se réduire à la guerre de poste et de se pourvoir de plusieurs bons
+ingénieurs.»</p>
+
+<p>9º Mémoire relatif à l'état actuel de l'Inde.</p>
+
+<p>10º Plusieurs petits mémoires relatifs à des «instructions secrètes sur
+le ministère d'Espagne, au sujet de l'affaire de la concession de la
+Louisiane.»</p>
+
+<p>11º «Essai sur le projet de population, défrichement et agriculture de
+la Sierra Morena, demandé par M. de Grimaldy.» (Deux copies.)</p>
+
+<p class="c">T<small>OME</small> IV.&mdash;<i>Pièces de théâtre.</i></p>
+
+<p>1º Un très-curieux manuscrit de: «<i>Le Barbier de Séville, ou la
+Précaution inutile</i>», daté de 1773, avec ratures, surcharges et
+annotations diverses relatives à sa mise en scène, et la plupart de la
+main même de Beaumarchais.</p>
+
+<p>2º <i>L'Ami de la maison</i>, drame en trois actes, dédié «à Bazilide».&mdash;Sans
+date.</p>
+
+<p class="c">T<small>OME</small> V.&mdash;<i>Pièces de théâtre.</i></p>
+
+<p>1º <i>Léandre, marchand d'agnus, médecin et bouquetière</i>, parade en six
+scènes, avec chants et symphonie. (De la main même de Beaumarchais.)</p>
+
+<p>2º <i>Jean Bête à la foire</i>, parade en dix scènes avec chant<a name="FNanchor_179_180" id="FNanchor_179_180"></a><a href="#Footnote_179_180" class="fnanchor">[179]</a>.</p>
+
+<p>Personnages: <i>Jean Bête; Jean Broche le père; Jean Broche la mère;
+M<sup>me</sup> Oignon,</i> gargotière; <i>M<sup>me</sup> Tiremonde</i>, sagefemme;<a name="page_218" id="page_218"></a> <i>M<sup>lle</sup>
+Tripette</i>, maîtresse de Jean Bête; <i>Troufignon,</i> apothicaire.</p>
+
+<p>3º <i>Les Députés de village</i>, opéra-comique en trois actes, avec
+ariettes. (Il n'est pas possible de dire si cette pièce est de
+Beaumarchais.)</p>
+
+<p>4º <i>Laurette</i>, comédie en trois actes, en prose, tirée des <i>Contes
+nouveaux</i> de M. de Marmontel, par M. P. de B., ancien officier, ex-aide
+de camp.</p>
+
+<p>On lit la note suivante sur la première page:</p>
+
+<p>«Reçue au Théâtre Italien le 20 mai 1778, jouée le 15 juillet et retirée
+le 16 du même mois.»</p>
+
+<p>5º <i>La Nouvelle Direction</i>, comédie en vers en un acte, mêlée de chants
+et de danses, par l'auteur de <i>Laurette</i>.</p>
+
+<p>6º <i>La Fête militaire</i>, divertissement suisse en quatre scènes, et les
+apprêts de la fête; ambigu-comique en seize scènes, avec chant. (Sans
+indication de nom d'auteur.)</p>
+
+<p>7º <i>Zoraïr</i>, tragédie en cinq actes, par Mercurin fils, de Saint-Remy,
+en Provence.</p>
+
+<p>«Envoyée à M. de Beaumarchais, le 14 avril 1786, pour donner son avis.»</p>
+
+<p>On lit en <i>Post-Scriptum</i>, dans la lettre d'envoi:</p>
+
+<p>«Ne me jugez pas sans me lire; c'est là notre malheur, à nous
+provinciaux. Je ne suis pas encore dans ma vingt-quatrième année, mais
+j'ai beaucoup de sensibilité, et j'ai beaucoup voyagé.»</p>
+
+<p class="c">T<small>OME</small> VI.&mdash;<i>Affaires d'Éon.</i></p>
+
+<p>1º Plusieurs pièces manuscrites et imprimées de «la chevalière d'Éon».</p>
+
+<p>2º Une pièce satirique adressée: «au très-haut, très-puissant seigneur,
+monseigneur C<small>ARON OU</small> C<small>ARILLON</small>, dit <span class="smcap">Beaumarchais</span>... Seigneur utile des
+forêts d'agiot, d'escompte, de change, rechange et autres rotures... par
+Charlotte-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Timothée d'É<small>ON</small> de B<small>EAUMONT</small>,
+connue jusqu'à ce jour sous le nom de chevalier d'Éon, ci-devant docteur
+consulté,<a name="page_219" id="page_219"></a> censeur écouté, auteur cité, dragon redouté, capitaine
+célébré, négociateur éprouvé, plénipotentiaire accrédité, ministre
+respecté, aujourd'hui pauvre fille majeure, n'ayant pour toute fortune
+que les louis qu'elle porte sur elle et dans son c&oelig;ur. (Suit la
+pièce.&mdash;Elle a été imprimée à Londres.)</p>
+
+<p>3º Deux pièces en latin, français et anglais relatives à la même
+affaire. La première commence ainsi:</p>
+
+<p>«Le sexe du célèbre chevalier d'Éon est enfin révélé. C'est au genre
+féminin qu'il a l'honneur d'appartenir...»</p>
+
+<p>4º Vers de Beaumarchais sur la chevalière d'Éon:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 2em;">.&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Elle agit en bravache et parle en harengère,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">La vérité jamais n'eut un semblable ton.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">.&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p>5º Un petit poëme en vers:</p>
+
+<p><i>La belle Circassienne, ou Salomon et Saphyra</i>, poëme dramatique en huit
+chants, imité de l'anglais du grave docteur Cronall.</p>
+
+<p>Interlocuteurs: <i>Lui, Elle, Ch&oelig;ur de Vierges</i>.</p>
+
+<p>On lit au bas de ce manuscrit, et d'une autre écriture que celle du
+manuscrit même: «par M. de Saint-Maur.»</p>
+
+<p>6º Copie de ma lettre à M<sup>lle</sup> d'Éon, en date du: «3 août 1776.»</p>
+
+<p>Immense lettre, qui est plutôt un mémoire, plusieurs fois longuement
+annotée dans la marge des pages. On lit sur le premier feuillet:</p>
+
+<p>«J'ai écrit deux lettres avant celle-ci à M<sup>lle</sup> d'Éon, que je n'ai pas
+jugé à propos de lui envoyer, réprimant autant qu'il a été en moi ma
+sensibilité aux outrages que j'avais reçus parce qu'elle était <i>Elle</i> et
+non pas <i>Lui</i><a name="FNanchor_180_181" id="FNanchor_180_181"></a><a href="#Footnote_180_181" class="fnanchor">[180]</a>.<a name="page_220" id="page_220"></a></p>
+
+<p>7º Une autre lettre du même à la même, en date du 7 août suivant.</p>
+
+<p>8º Une réponse de la «chevalière d'Éon».</p>
+
+<p>9º Lettre de Beaumarchais répondant à la précédente. Il y est longuement
+question du fameux chevalier de Morande.</p>
+
+<p class="c">T<small>OME</small> VII.&mdash;<i>&OElig;uvres théâtrales.</i></p>
+
+<p>Un manuscrit de <i>la Mère coupable</i>, drame en cinq actes.</p>
+
+<h3><a name="III-a" id="III-a"></a>III</h3>
+
+<p class="cb"><big>L'AMI DE LA MAISON</big></p>
+
+<p class="c">DRAME INÉDIT EN TROIS ACTES</p>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="cb">NOTICE</p>
+
+<p class="c">I</p>
+
+<p class="c"><small>UN DRAME INÉDIT DE BEAUMARCHAIS.</small></p>
+
+<p><i>Nous ne donnons pas le drame</i> l'Ami de la maison <i>comme un bon drame,
+tant s'en faut! En le trouvant dans les papiers inédits de Beaumarchais,
+nous avions, au premier abord, estimé notre découverte à l'égal d'une
+bonne fortune, et nous nous disposions à offrir au public une primeur
+littéraire de haut goût et de véritable valeur; mais, hélas! la lecture
+de</i> l'Ami de la maison <i>nous a bien vite désabusé, et à un tel point que
+nous nous sommes demandé tout d'abord si ce drame, si lourdement
+larmoyant,<a name="page_221" id="page_221"></a> était bien authentiquement de Beaumarchais lui-même.</i></p>
+
+<p><i>Au Théâtre-Français les avis sont partagés sur ce point: le savant
+administrateur de la Comédie, M. Édouard Thierry, nous a semblé douter,
+sans se prononcer cependant plutôt dans un sens que dans l'autre; les
+volumes manuscrits achetés à Londres contiennent, comme on l'a vu
+ci-dessus, beaucoup de papiers de toutes provenances, et surtout
+quelques &oelig;uvres théâtrales qui ne sont pas de Beaumarchais.</i> L'Ami de
+la maison <i>fait-il partie de ces dernières? C'est là une question
+délicate et assez difficile à résoudre. L'excellent archiviste, M. Léon
+Guillard, pencherait plutôt pour l'affirmative pure et simple; il a même
+fait, pour</i> l'Ami de la maison, <i>un travail préparatoire d'appropriation
+à la scène, que la Comédie jouera peut-être quelque jour, comme
+curiosité dramatique et en se bornant, sur son affiche, à «attribuer» le
+drame à Beaumarchais.</i></p>
+
+<p><i>Quant à nous, nous voulons admettre, sinon croire et affirmer
+absolument, que</i> l'Ami de la maison <i>est bien de Beaumarchais lui-même.
+Le manuscrit n'est pas de sa main, cela est vrai; mais les deux notes
+qu'il contient, et dont l'une est assez longue, ont été évidemment
+écrites par lui. Nous avons rapproché de ces deux notes un autographe de
+Beaumarchais, et sur ce point il ne saurait y avoir doute pour nous. Or,
+ces notes ne sont pas indifférentes, la première surtout, où l'auteur
+s'adresse directement au public pour lui parler de lui-même et de sa
+situation présente. L'auteur s'y montre modeste, qualité qui lui était
+peu habituelle, mais qui doit ici servir à mieux préciser l'époque où
+son drame aurait été composé. Nous l'appellerons volontiers une &oelig;uvre
+de jeunesse, et nous supposerons qu'elle remonte au temps des</i> Deux
+Amis. <i>C'est du Beaumarchais lourd et diffus, encore en quête de sa
+voie, et qui fait du théâtre comme il fait de tout, et parce qu'il était
+dans sa nature de se mêler de tout et de vouloir faire de tout. Si</i>
+l'Ami de la maison <i>est bien de Beaumarchais, c'est un drame tout à fait
+à l'état d'ébauche, et des plus mal présentés comme des plus mal venus.</i></p>
+
+<p><i>Cependant le sujet en est essentiellement dramatique, mais l'auteur a
+faibli dans ses détails et dans ses développements. Le personnage
+principal de la pièce, qui sait, dès le lever du rideau, qu'il est
+trompé à la fois par sa femme et par son ami, ne se rencontre avec eux
+que tout à fait à la fin du drame, dans une<a name="page_222" id="page_222"></a> scène trop courte et sans
+conclusion satisfaisante. Le dénoûment de l'&oelig;uvre est nul; le
+châtiment de la femme&mdash;s'il lui en est réservé un&mdash;n'est pas indiqué;
+celui de l'amant ne consiste que dans son éloignement; et comme il
+semble déjà fatigué de sa maîtresse, il est peu probable que son absence
+ne sera pas précisément le contraire d'un châtiment. Sur les cinq
+personnages de la pièce, un, M. de Montmécourt, est parfaitement
+inutile, je dirai plus, il est complétement nuisible à la marche rapide
+de l'action. Un semblable sujet demande à être exposé avec autant de
+dextérité que de précision; il ne faut ici ni conversations oiseuses, ni
+incidents sans valeur et éloignés du fond même du drame. L'action ne
+saurait être impunément embarrassée; elle ne doit pas languir un seul
+instant pour être supportable. Or dans</i> l'Ami de la maison <i>on trouve
+plusieurs tirades d'une longueur tellement démesurée que l'auteur
+lui-même a cru devoir, dans la note dont j'ai parlé plus haut, s'en
+excuser publiquement. A la rigueur, cela peut se comprendre dans le
+drame écrit; mais, au théâtre, personne n'admettra l'excuse, et je ne
+suppose pas qu'il était entré dans l'esprit de Beaumarchais,&mdash;si le
+drame est bien de lui&mdash;de faire réciter par l'acteur son excuse, avant
+ou après sa tirade. Donc, drame diffus, encombré de scènes parasites,
+augmenté d'un personnage inutile et malhabilement charpenté; erreur de
+l'auteur, qui fait passer sous nos yeux une action terrible, où un mari
+outragé, et qui doit désirer ardemment et avant toutes choses une
+explication qui satisfasse à la fois son honneur et son repos, passe son
+temps en conversations insipides et en déclamations déraisonnables, au
+lieu d'aller tout de suite droit à ceux qui lui ont ravi son bonheur,
+pour obtenir d'eux et à tout prix cette indispensable explication.</i></p>
+
+<p><i>Toutefois, il nous a semblé curieux de donner au public, sinon la
+reproduction textuelle de ce drame malhabile, au moins son analyse
+détaillée. La pièce, telle qu'elle existe aux archives de la Comédie,
+serait d'une lecture tellement fastidieuse que je doute qu'elle eût
+chance d'être poursuivie jusqu'au bout. Le lecteur en aura une idée
+très-suffisante avec le résumé, scène par scène, que nous plaçons
+ci-après sous ses yeux. D'ailleurs, le Théâtre-Français se réservant de
+mettre peut-être un jour à la scène, après de nombreux remaniements, ce
+drame inconnu et inédit, il vaut mieux, dans l'intérêt d'une
+représentation douteuse mais<a name="page_223" id="page_223"></a> possible, que ses développements ne soient
+pas déflorés à l'avance par sa publication complète.</i></p>
+
+<p class="c">II</p>
+
+<p class="c"><small>L'AMI DE LA MAISON ET LE SUPPLICE D'UNE FEMME.</small></p>
+
+<p><i>Mais, outre l'intérêt qui doit s'attacher à une &oelig;uvre inédite de
+Beaumarchais ou pouvant lui être attribuée, le drame</i> l'Ami de la maison
+<i>nous offre encore un autre genre d'attrait et de curiosité qui a en
+même temps le vif et piquant mérite de l'actualité. On retrouve dans une
+pièce jouée tout récemment et avec éclat au Théâtre-Français,</i> le
+Supplice d'une femme<a name="FNanchor_181_182" id="FNanchor_181_182"></a><a href="#Footnote_181_182" class="fnanchor">[181]</a>, <i>non-seulement le sujet même de</i> l'Ami de la
+maison, <i>mais encore certaines scènes absolument analogues à d'autres
+scènes du premier drame, et surtout&mdash;à un près dont l'inutilité est
+flagrante&mdash;le même nombre de personnages, du même sexe du même âge et du
+même caractère, remplissant identiquement les mêmes rôles.</i></p>
+
+<p><i>Nous devons dire tout d'abord&mdash;et c'est ce qui augmente encore la
+singulière étrangeté de la rencontre&mdash;qu'on ne saurait en cette
+circonstance crier au plagiat, ni accuser, soit M. de Girardin, l'auteur
+du drame moderne, soit M. Dumas, fils, son intelligent élagueur et
+arrangeur, puisque</i> le Supplice d'une femme <i>à été représenté au
+Théâtre-Français fort peu de temps après l'achat des manuscrits trouvés
+en Angleterre, et qu'à Londres, les papiers de Beaumarchais étaient,
+ainsi qu'on l'a vu plus haut, aussi complétement ignorés que possible.
+Donc, en composant son drame, M. de Girardin ne connaissait pas</i> l'Ami
+de la maison, <i>et l'étonnante ressemblance que je signale entre les deux
+pièces est absolument l'effet du hasard<a name="FNanchor_182_183" id="FNanchor_182_183"></a><a href="#Footnote_182_183" class="fnanchor">[182]</a>.</i></p>
+
+<p><i>Ceci bien posé et admis, il est d'autant plus curieux et intéressant<a name="page_224" id="page_224"></a>
+d'établir entre</i> l'Ami de la maison <i>et</i> le Supplice d'une femme <i>les
+points principaux de leur bizarre analogie.</i></p>
+
+<p class="c">1º <small>L'AMI DE LA MAISON</small>, <i>drame en trois actes</i>.</p>
+
+<p><i>Six personnages: M. de Saint-Pré (Dumont, du</i> Supplice d'une femme);
+<i>Madame de Saint-Pré (Madame Dumont); M. de Valchaumé (Alvarez);
+Mademoiselle de Saint-Pré (Jeanne); Madame de Mainville (Madame Larcey);
+M. de Montmécourt, personnage épisodique et inutile, et le seul qui ne
+se retrouve pas dans le drame de MM. de Girardin et Dumas fils.</i></p>
+
+<p><i>Dans</i> l'Ami de la maison, <i>un homme, M. de Saint-Pré, a recueilli, logé
+et hébergé chez lui, par charité, sympathie et affection, un autre
+homme, M. de Valchaumé, qui, abusant de la confiance de son hôte,
+parvient à séduire sa propre femme. Le mari sait bientôt la fatale
+vérité; la femme apprend par une amie, Madame de Mainville, que cette
+vérité est connue et presque publique. Cette amie lui conseille
+d'éloigner au plus vite son amant. Discussion entre la maîtresse et
+l'amant; celui-ci veut fuir seul, mais celle-là veut fuir avec lui; tous
+deux sont indécis sur le parti à prendre; survient le mari, il provoque
+l'amant, qui refuse de se battre et qui, tout à coup, tombant aux pieds
+de l'homme qu'il a outragé, obtient à la fois&mdash;du moins tout donne lieu
+de le penser&mdash;l'oubli pour lui et le pardon pour sa maîtresse; la
+brusque fin de la pièce, sans conclusion aucune, laissant le champ libre
+à toutes les suppositions.</i></p>
+
+<p class="c">2º <small>LE SUPPLICE D'UNE FEMME</small>, <i>drame en trois actes</i>.</p>
+
+<p><i>Un homme, Dumont, a pour associé un autre homme, Alvarez, devenu son
+ami et son commensal, et qui, abusant de la confiance de son hôte,
+parvient à séduire sa propre femme. Cet homme ignore la fatale vérité;
+sa femme apprend par une amie, Madame Larcey, que cette vérité est
+connue et presque publique. Cette amie lui conseille ou de marier son
+amant ou de l'éloigner au plus vite. Discussion entre la maîtresse et
+l'amant; ce dernier veut enlever sa maîtresse, qui, dans l'horreur de sa
+faute et aussi de son amant, livre elle-même le secret terrible à son
+mari.<a name="page_225" id="page_225"></a> Celui-ci ne veut ni duel ni scandale; il chasse son déloyal
+associé en se ruinant par une liquidation précipitée, et il éloigne sa
+femme pour un temps indéterminé.</i></p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p><i>Donc le fond des deux pièces est tout à fait le même; la différence
+existe seulement dans les développements et les détails.</i></p>
+
+<p><i>J'ai sous les yeux deux éditions du</i> Supplice d'une femme, <i>l'une
+conforme à la représentation<a name="FNanchor_183_184" id="FNanchor_183_184"></a><a href="#Footnote_183_184" class="fnanchor">[183]</a> et qui est la pièce retouchée,
+travaillée à nouveau, en un mot refaite et rendue possible par M. Dumas
+fils; l'autre qui est la pièce elle-même dans son état primitif<a name="FNanchor_184_185" id="FNanchor_184_185"></a><a href="#Footnote_184_185" class="fnanchor">[184]</a> et
+avant le travail opéré à son endroit par l'habile auteur du</i> Demi-Monde.
+<i>Eh bien! je ne crains pas de le déclarer, la première version<a name="FNanchor_185_186" id="FNanchor_185_186"></a><a href="#Footnote_185_186" class="fnanchor">[185]</a> de
+la pièce de M. de Girardin, telle qu'elle a été publiée, est pour le
+moins aussi mauvaise et aussi impossible à la scène que le drame touffu</i>
+l'Ami de la maison, <i>qui deviendrait peut-être une bonne pièce à son
+tour s'il était livré également, en vue de la représentation, à la
+dextérité d'un aussi habile arrangeur. Donc les deux pièces ont encore
+une ressemblance de plus, puisqu'on y trouve à égale dose la même
+inexpérience et les mêmes abus de discours parasites, de déclamations
+oiseuses et de scènes inutiles.</i></p>
+
+<p><i>Rapprochons maintenant les personnages</i>:</p>
+
+<p><i>Dans</i> l'Ami de la maison, <i>M. de Saint-Pré est certes un homme de bien,
+mais d'une confiance peut-être un peu aveugle, et qui abuse du droit
+qu'un honnête homme a de se plaindre, au lieu de chercher tout d'abord
+sinon le remède de son mal, au moins son explication et au besoin sa
+vengeance.</i></p>
+
+<p><i>Dans</i> le Supplice d'une femme <i>(édition Girardin)<a name="FNanchor_186_187" id="FNanchor_186_187"></a><a href="#Footnote_186_187" class="fnanchor">[186]</a>, Dumont<a name="page_226" id="page_226"></a> est, au
+fond, un homme d'un caractère absolument semblable et qui n'eût pas été
+plus possible à la scène que ne le serait M. de Saint-Pré, si M. Dumas
+fils n'était heureusement intervenu.</i></p>
+
+<p><i>Madame de Saint-Pré hésite entre son devoir et son amant; elle paraît
+cependant plus portée à se garder à son séducteur, puisqu'elle veut, à
+un certain moment, se faire enlever par lui; ses remords, fort
+déclamatoires, n'ont l'air que médiocrement solides.</i></p>
+
+<p><i>Le rôle et le caractère de Madame Dumont sont tout différents, mais ils
+diffèrent précisément sur les mêmes points et les mêmes incidents. Elle
+aussi elle hésite entre son devoir et son amant, mais c'est par haine
+pour celui qui l'a séduite; c'est lui qui propose la fuite qu'elle
+repousse avec horreur; mais cependant ce sont bien les deux mêmes
+femmes, coupables toutes deux, toutes deux prises de remords et revenant
+à leurs maris, non pas d'elles-mêmes mais par le même motif et la même
+conclusion, la découverte de leur faute et l'expulsion de leur amant.</i></p>
+
+<p><i>Valchaumé de</i> l'Ami de la Maison <i>n'est pas plus intéressant ni
+sympathique qu'Alvarez du</i> Supplice d'une femme; <i>ils n'ont ni l'un ni
+l'autre le mérite du repentir; ils cèdent à la force, ils ne rendent
+point de leur plein mouvement et de leur volonté au mari qu'ils ont
+trompé la femme qu'ils ont séduite: ils sont violents tous deux, et ils
+deviennent même parfois ridicules</i><a name="FNanchor_187_188" id="FNanchor_187_188"></a><a href="#Footnote_187_188" class="fnanchor">[187]</a>.</p>
+
+<p><i>Madame Larcey, la coquette du</i> Supplice d'une femme, <i>et Madame de
+Mainville, sont toutes deux femmes du monde, brillantes et légères.
+Seulement la coquette du drame de Beaumarchais est à peine indiquée,
+tandis que Madame Larcey est plus vivement et plus nettement
+caractérisée, surtout dans la pièce primitive, où son rôle a même des
+développements inutiles. Remarquons aussi que ces deux femmes jouent
+absolument le même rôle révélateur, qu'elles servent à tendre, dès le
+commencement du drame, la suite et l'intérêt de l'intrigue, et ce dans
+une scène qui, à part les détails, est absolument identique.</i><a name="page_227" id="page_227"></a></p>
+
+<p><i>Nous retrouvons aussi dans les deux drames une petite fille innocente,
+sautillante et gracieuse; seulement, dans la pièce moderne, elle a un
+rôle intéressant, touchant, indispensable même à la marche de la pièce,
+dont elle est le personnage le plus attendrissant et le plus
+sympathique.</i></p>
+
+<p><i>Dans</i> l'Ami de la maison <i>la petite fille n'est qu'un personnage
+incidemment amené, à peine ébauché pour ainsi dire, mais suffisamment
+cependant pour que nous trouvions, ici encore, un nouveau point de
+rapprochement: les deux enfants ont une prédilection marquée pour
+l'amant de leur mère, qui a pour eux la même affectueuse familiarité.</i></p>
+
+<p><i>Nous allons encore trouver de nouvelles et curieuses comparaisons a
+établir entre quelques scènes des deux drames.</i></p>
+
+<p><i>Dans</i> l'Ami de la Maison <i>M. de Saint-Pré sait, dès le commencement de
+la pièce, que sa femme et son ami le trompent; il le sait même depuis
+longtemps, et il garde le silence sur son injure, circonstance qui fait
+de lui un héros assez pusillanime et moins intéressant, certes, que
+Dumont du</i> Supplice d'une Femme, <i>qui, en apprenant le coup porté à son
+honneur, cherche aussitôt et sans désemparer&mdash;je parle cette fois de la
+pièce remaniée&mdash;le moyen le plus convenable pour le rétablir et le
+sauvegarder, au moins publiquement.</i></p>
+
+<p><i>Toute la scène où Madame Larcey vient raconter à Madame Dumont les
+soupçons auxquels sa conduite donne lieu est absolument en même
+situation dans</i> l'Ami de la maison. <i>Lisez dans la pièce même de M. de
+Girardin (Édition avant Dumas fils) la scène V<sup>e</sup> du II<sup>e</sup> acte entre
+les deux femmes, et rapprochez-la de la scène II<sup>e</sup> du I<sup>er</sup> acte du
+drame de Beaumarchais. Comparez aussi, dans les deux pièces, les deux
+scènes d'explication entre les amants, vous y retrouverez la même
+aigreur, la même vivacité d'expression et surtout la situation
+parfaitement identique de cette femme séduite et de son séducteur se
+débattant comme ils peuvent contre la force des choses qui fatalement
+les accable, se mettant en fureur, maudissant le sort, se révoltant l'un
+contre l'autre, non pas tout à fait poussés par le même genre de
+sentiment et d'émotion, mais agissant de concert sous la pression de la
+même nécessité et arrivant à un égal résultat.</i></p>
+
+<p><i>Enfin, rapprochez encore la scène d'explication entre le mari<a name="page_228" id="page_228"></a> et
+l'amant, toutes deux au III<sup>e</sup> acte, dont les deux pièces, toutes deux
+si parfaitement en situation semblable<a name="FNanchor_188_189" id="FNanchor_188_189"></a><a href="#Footnote_188_189" class="fnanchor">[188]</a>. La même provocation de
+l'amant par le mari se retrouve dans cette même scène, différemment
+présentée, il est vrai, mais produisant le même effet et aboutissant de
+la même façon.</i></p>
+
+<p><i>Et maintenant, admettons pour un instant&mdash;si</i> l'Ami de la maison <i>est
+destiné à être joué,&mdash;admettons, dis-je, qu'un homme habile et
+expérimenté, comme l'auteur du</i> Fils naturel, <i>consente à exécuter sur
+le drame de Beaumarchais un travail aussi sérieux et aussi heureux
+surtout<a name="FNanchor_189_190" id="FNanchor_189_190"></a><a href="#Footnote_189_190" class="fnanchor">[189]</a> que celui dont il a bien voulu se charger pour
+l'élucubration impossible de M. de Girardin, n'aurons-nous pas aussi un
+drame parfait, logique, solide et poignant, au moins autant que les
+trois actes émouvants du drame remanié</i> le Supplice d'une femme? <i>Mais,
+en attendant la soirée possible qui verrait la mise à la scène de cette
+pièce singulière si étrangement exhumée, les points de ressemblance que
+j'ai signalés, les rapprochements si complétement identiques que j'ai
+indiqués, l'ensemble, en un mot, de ces trois actes anciens retrouvés,
+renouvelés, imaginés une fois encore aujourd'hui par un écrivain qui ne
+les connaissait pas, qui ne pouvait pas les connaître, serviront au
+moins&mdash;en dehors de la curiosité légitime qui doit s'attacher à une
+&oelig;uvre inédite de Beaumarchais&mdash;à prouver une fois de plus au lecteur
+qu'en fait d'&oelig;uvres théâtrales ou autres, il n'y a vraiment plus,
+quoi qu'on puisse dire, beaucoup de nouveau sous le soleil.</i></p>
+
+<p class="r">G<small>EORGES D'</small>H<small>EYLLI.</small></p>
+
+<p class="addr">Octobre 1869.</p>
+
+<p><a name="page_229" id="page_229"></a></p>
+
+<h2><a name="LAMI_DE_LA_MAISON" id="LAMI_DE_LA_MAISON"></a>L'AMI DE LA MAISON</h2>
+
+<p class="c">DRAME INÉDIT EN TROIS ACTES.</p>
+
+<p class="r"><i>Quoi que tu fasses, quoi que tu dises,<br />
+ne crains que d'être injuste.</i></p>
+
+<p class="c">A BAZILIDE.</p>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="center">P<small>ERSONNAGES</small>:</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">M. <small>DE</small> V<small>ALCHAUMÉ.</small></td></tr>
+<tr><td align="left">M. <small>DE</small> S<small>AINT-PRÉ.</small></td></tr>
+<tr><td align="left">M<small>ADAME DE</small> S<small>AINT-PRÉ</small> (Bazilide), sa femme.</td></tr>
+<tr><td align="left">M<small>ADAME DE</small> M<small>AINVILLE.</small></td></tr>
+<tr><td align="left">M. <small>DE</small> M<small>ONTMÉCOURT.</small></td></tr>
+<tr><td align="left">A<small>DÈLE</small>, fille de M. et Madame de Saint-Pré.</td></tr>
+<tr><td align="left">J<small>ULIE</small>, femme de chambre.</td></tr>
+<tr><td align="left">C<small>HAMPAGNE</small>, valet de M. de Saint-Pré.</td></tr>
+<tr><td align="left">U<small>N</small> P<small>ORTIER.</small></td></tr>
+</table>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="c">AVERTISSEMENT.</p>
+
+<p><i>La trois actes du drame</i> <small>L</small>'A<small>MI DE LA MAISON</small> <i>se passent au même lieu,
+dans la même journée et dans les mêmes pièces. Le rideau, ou mieux les
+rideaux, pourraient, à la rigueur, ne pas être baissés. En effet,
+l'auteur a eu la singulière idée de partager le théâtre en trois
+compartiments: un salon, un cabinet de toilette et un cabinet de
+travail, dans lesquels se jouent successivement, et parfois en même
+temps, les scènes diverses de la pièce. La toile est également, dans son
+imagination et dans son plan, divisée en trois morceaux ou plutôt en
+trois toiles qui se baissent ou se lèvent, à tour de rôle, sur les
+événements qui surviennent pendant un même acte, dans les trois pièces
+de l'habitation.</i></p>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;</p>
+
+<h2>ACTE PREMIER.&mdash;<i>Dans le cabinet de travail.</i></h2>
+
+<p class="c">SCÈNE PREMIÈRE.</p>
+
+<p class="c"><small>DE SAINT-PRÉ,</small> <i>seul</i>.</p>
+
+<p>Il est en proie à une vive agitation; il écrit une lettre; il se promène
+ensuite dans son cabinet, parlant tout haut, s'interrompant<a name="page_230" id="page_230"></a> à tous
+moments pour pousser de violents et douloureux soupirs; il souffre de
+l'outrage qu'il subit, et de la part de qui? De sa femme.... Il se
+plaint amèrement; il pleure...</p>
+
+<p class="c">SCÈNE II.</p>
+
+<p class="c"><small>LE MÊME, MADAME DE MAINVILLE.</small></p>
+
+<p>Madame de Mainville est une femme mondaine, mais qui a bon c&oelig;ur et
+dont la conduite, quoique peut-être un peu légère, du moins en
+apparence, est au moins restée honnête.</p>
+
+<p>Elle trouve de Saint-Pré tout défait, accablé, le visage sombre et
+altéré. Elle s'en étonne.</p>
+
+<p><i>De Saint-Pré<a name="FNanchor_190_191" id="FNanchor_190_191"></a><a href="#Footnote_190_191" class="fnanchor">[190]</a>.</i>&mdash;«Ce n'est rien; j'ai reçu votre lettre, madame.
+Voici les cinquante louis que vous m'avez fait demander.</p>
+
+<p><i>Madame de Mainville.</i>&mdash;«Merci; cette somme est tout ce qu'il me faut
+pour les frais d'un voyage qui sera court. Je vais vous donner un reçu.</p>
+
+<p>De Saint-Pré refuse; il a toute confiance.</p>
+
+<p><i>De Saint-Pré.</i>&mdash;«Quand partez-vous?</p>
+
+<p><i>Madame de Mainville.</i>&mdash;«Jeudi soir. Mais vous, monsieur, vous
+m'inquiétez; depuis environ un mois, vous n'êtes plus le même; votre
+santé est moins bonne; vous changez à vue d'&oelig;il. Qu'avez-vous? Ne
+devriez-vous pas être le plus heureux des hommes?»</p>
+
+<p>De Saint-Pré répond par un monologue&mdash;on ne saurait appeler autrement sa
+tirade, qui, au manuscrit, n'a pas moins de quatorze pages in-4º à vingt
+lignes par page&mdash;dans lequel il expose le tableau de sa situation. Il a
+fait ce qu'il a pu pour le bonheur des siens et pour que la concorde
+régnât dans son ménage; il a voulu procurer à sa famille de douces et
+intelligentes distractions: dîners, bals, concerts, fêtes..... Sa femme
+chantait, sans voix, mais avec talent; il lui a offert toutes les
+occasions bonnes pour la faire briller; il s'étend longuement sur les
+joies, sur les bonheurs qu'il ménageait à tout le monde autour de lui et
+dont il jouissait si amplement lui-<a name="page_231" id="page_231"></a>même; il détaille minutieusement
+tous les plaisirs qu'on trouvait chez lui, tous les jeux divers auxquels
+on se livrait, en un mot tous les efforts qu'il avait faits pour chasser
+de son logis l'uniformité de la vie et l'ennui. Il parle dans un style
+très-pittoresquement imagé des promenades qu'il faisait faire à sa
+nombreuse famille dans les environs de Paris, aux bois de Boulogne, de
+Vincennes, etc..... promenades interrompues ou suivies par des repas sur
+l'herbe et sous les arbres. Puis vient une non moins longue tirade
+philosophique sur le bonheur dont il a joui et sur les déceptions qui
+lui ont succédé; il compare sa position présente au temps si doux qu'il
+a d'abord passé dans son ménage, jusqu'alors heureux, et il se désole
+sur l'ingratitude des siens, qui aujourd'hui, après avoir profité, usé
+et même abusé de ses bienfaits, le trahissent et l'abandonnent: «O roman
+de ma bonhomie! s'écrie-t-il, quand ils n'ont plus eu besoin de moi, ils
+m'ont dédaigné, les ingrats!..... De mes deux beaux-frères, l'un est un
+fat, qui hésite à me reconnaître; ma s&oelig;ur m'insulte et m'outrage,
+elle me calomnie; et ma fem... (<i>Il se cache le visage dans ses mains.</i>)
+Ah! que dois-je donc attendre de mes enfants?...»</p>
+
+<p><i>Madame de Mainville</i>, cherchant à le consoler.&mdash;«Comment pouvez-vous
+vous affecter d'une ingratitude qu'on rencontre si souvent? Oubliez-les,
+comme ils ont oublié vos bienfaits; cherchez d'autres amis chez les
+étrangers.</p>
+
+<p><i>De Saint-Pré.</i>&mdash;«Je n'ai pas la faiblesse de juger le mal universel
+d'après le coup qui me frappe. Mais tout le monde m'a trompé, j'ai été
+certainement plus malheureux que beaucoup d'autres! L'un m'a emporté une
+grosse somme; l'autre a trahi mes secrets; celui-ci m'a renié, celui-là
+m'a insulté; enfin, je me suis attaché par les liens de la plus sincère
+affection à un homme dont on m'avait vanté les mérites et qui semblait
+me payer de retour. Cet homme, je l'ai reçu chez moi, je lui ai donné à
+mon foyer la même place que je lui donnais dans mon c&oelig;ur; il loge
+dans ma maison, ma bourse lui est ouverte, mes secrets sont devenus les
+siens; en un mot j'avais cru trouver en lui un ami... Hélas! cet homme
+n'est qu'un vil misérable et un hypocrite<a name="FNanchor_191_192" id="FNanchor_191_192"></a><a href="#Footnote_191_192" class="fnanchor">[191]</a>.» (<i>De Saint-Pré sort.</i>)<a name="page_232" id="page_232"></a></p>
+
+<p class="c">SCÈNE III.</p>
+
+<p class="c"><small>MADAME DE SAINT-PRÉ, MADAME DE MAINVILLE.</small></p>
+
+<p><i>Madame de Saint-Pré.</i>&mdash;«Vous allez partir?</p>
+
+<p><i>Madame de Mainville.</i>&mdash;«Pour peu de temps.</p>
+
+<p><i>Madame de Saint-Pré.</i>&mdash;«Nous ramènerez-vous votre mari?</p>
+
+<p><i>Madame de Mainville.</i>&mdash;«J'espère qu'il se porte mieux que le vôtre. M.
+de Saint-Pré m'a affligée tout à l'heure par l'excès de son chagrin et
+de son découragement.</p>
+
+<p><i>Madame de Saint-Pré.</i>&mdash;«Il a une maladie à laquelle je ne comprends
+rien. J'ai fait ce que j'ai pu pour porter remède à son mal, mais
+vainement... Je souffre de son état plus que je ne saurais le dire.</p>
+
+<p><i>Madame de Mainville.</i>&mdash;«Je crois devoir vous avertir que je l'ai trouvé
+très-animé, très-irrité même; je redoute de le voir se porter à de
+regrettables extrémités... Il m'a semblé que dans sa colère il faisait
+allusion à quelqu'un...</p>
+
+<p><i>Madame de Saint-Pré.</i>&mdash;«Et ce quelqu'un est?</p>
+
+<p><i>Madame de Mainville.</i>&mdash;«M. de Valchaumé.<a name="page_233" id="page_233"></a></p>
+
+<p><i>Madame de Saint-Pré.</i>&mdash;«Voilà vraiment le comble des extravagances
+auxquelles le porte sa maladie! ah! avec quelle patience j'endure ses
+soupçons et ses injustes préventions! M. de Valchaumé est son ami, son
+ami le meilleur; c'est un honnête homme et un homme de devoir.</p>
+
+<p><i>Madame de Mainville.</i>&mdash;«J'en suis persuadée. Mais enfin ne devez-vous
+pas un sacrifice à votre mari, si étrange que paraisse être sa conduite?
+Le véritable remède à son mal n'est-il pas plus facile à trouver que
+vous ne le pensez, et ne l'avez-vous pas tout à fait sous la main?
+Éloignez pendant quelque temps M. de Valchaumé de chez-vous; M. de
+Saint-Pré reviendra peut-être alors à des sentiments plus faciles et
+plus doux. Je m'offre à donner moi-même à Valchaumé, si vous y
+consentez, le conseil de partir sur-le-champ.</p>
+
+<p><i>Madame de Saint-Pré.</i>&mdash;«Souffrir ce que vous me proposez, ce serait
+m'accuser moi-même publiquement! Ce serait avouer hautement ma
+culpabilité! je serais plus que compromise; on ne manquerait pas de dire
+qu'enfin le mari a ouvert les yeux et que dans sa juste colère il a
+chassé... mon amant!...» (<i>Elles se quittent.</i>)</p>
+
+<p class="c">SCÈNE IV.</p>
+
+<p>Restée seule, M<sup>me</sup> de Saint-Pré, qui en effet est la maîtresse de
+Valchaumé, se reproche sa conduite dans un monologue où elle s'injurie
+elle-même avec beaucoup de vivacité. Elle s'accuse, elle parle de ses
+remords, de son chagrin, de son amour pour Valchaumé, amour qui
+l'embrase, la dévore, la domine, et qui est plus fort que toutes ses
+bonnes résolutions.</p>
+
+<p class="c">SCÈNE V.</p>
+
+<p>Entre Adèle, fille de M<sup>me</sup> de Saint-Pré; elle a treize ans. Toute
+gaie, vive, aimable, elle vient doucement à sa mère: «Qu'as-tu, chère
+mère? lui dit-elle, tu as pleuré? papa s'est-il donc encore faché?...»
+(<i>Madame de Saint-Pré sort.</i>)<a name="page_234" id="page_234"></a></p>
+
+<p class="c">SCÈNE VI.</p>
+
+<p class="c"><small>ADÈLE, M. DE VALCHAUMÉ.</small></p>
+
+<p><i>Adèle</i>, courant à lui.&mdash;«Ah! que je suis aise de vous voir, mon ami!
+j'ai trouvé maman ici tout en pleurs; elle est bien triste! vos
+consolations lui feront du bien.» (<i>Elle sort.</i>)</p>
+
+<p class="c">SCÈNE VII.</p>
+
+<p class="c"><small>VALCHAUMÉ, MADAME DE SAINT-PRÉ.</small></p>
+
+<p>C'est une scène vive et scabreuse, et notée dans le manuscrit en vue
+d'effets de scène assez singuliers. Les deux amants parlent d'abord du
+sentiment qui les unit. M<sup>me</sup> de Saint-Pré entre même dans des détails
+pleins d'expansion sur ce mutuel amour: «Que ne puis-je, s'écrie-t-elle,
+faire éclater le mien à tous les yeux! Quand me sera-t-il permis de n'en
+rien cacher? Que je t'aime!...» La déclaration est même des plus
+excessives et se termine par un torrent de larmes.</p>
+
+<p>De son côté, Valchaumé n'est pas moins ardent, il est même encore plus
+démonstratif: tombant aux pieds de M<sup>me</sup> de Saint-Pré, il met sa tête
+dans ses mains appuyées sur les genoux de sa maîtresse. Elle lui dit
+alors vaguement quelques mots sur les soupçons de son mari.</p>
+
+<p><i>Valchaumé.</i>&mdash;«Parle! sait-il quelque chose?»</p>
+
+<p>Mais elle ne répond que par ses sanglots. La scène devient de plus en
+plus brûlante et aussi plus qu'invraisemblable. M<sup>me</sup> de Saint-Pré
+pleure; Valchaumé, tout en cherchant à la consoler, semble inquiet et ne
+cache pas ses appréhensions. Mais M<sup>me</sup> de Saint-Pré, dont l'amour est
+plus violent, s'exalte, s'emporte, et propose à son amant de l'enlever
+et de la conduire en Hollande. Valchaumé, par prudence et peut-être
+aussi par crainte, ne veut point s'engager sans réfléchir, et il ne
+répond rien à l'ouverture imprévue de sa maîtresse. (<i>Madame de
+Saint-Pré sort.</i>)<a name="page_235" id="page_235"></a></p>
+
+<p class="c">SCÈNE VIII.</p>
+
+<p>Resté seul, Valchaumé se fait à son tour de sanglants reproches; il
+parle de sa conduite infâme et de ses remords. Le rideau tombe sur son
+monologue.</p>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;</p>
+
+<h2>ACTE II.</h2>
+
+<p class="c">SCÈNE PREMIÈRE.&mdash;<i>Dans le cabinet de De Saint-Pré.</i></p>
+
+<p>M. de Saint-Pré est seul; il écrit en poussant des soupirs; il prononce
+des phrases sans suite, entrecoupées de sanglots; le chiffre de quatre
+cent mille livres revient souvent dans son discours. Il parle de quitter
+à jamais sa femme; il prend des sacs dans son secrétaire; sur l'un il
+attache l'étiquette suivante: <i>Pour ma femme</i>. «Elle trouvera, dit-il,
+dans ces dispositions d'une mort qu'elle me donne, le dernier témoignage
+de mes sentiments.» Il prend ensuite dans un tiroir une paire de
+pistolets. A ce moment on annonce M. de Montmécourt.</p>
+
+<p class="c">SCÈNE II.</p>
+
+<p class="c"><small>M. DE SAINT-PRÉ, M. DE MONTMÉCOURT.</small></p>
+
+<p>Nouvelles doléances de M. de Saint-Pré; il aime de Montmécourt, il a
+confiance en lui, il veut lui ouvrir son c&oelig;ur. Il lui raconte ses
+tourments: «Ma femme, dit-il, est une malheureuse; Valchaumé est un
+misérable. Je suis leur juge; je ne veux pas des tribunaux, ressource
+des lâches!» Il lui demande ensuite un service; il le prie de recevoir
+toute sa fortune et de la conserver dans son secrétaire. Il exige de
+lui, sur ces choses, le plus complet silence.<a name="page_236" id="page_236"></a></p>
+
+<p>M. de Montmécourt demande à réfléchir; il n'était pas préparé à de
+semblables confidences; il était loin de soupçonner de tels malheurs! Il
+cherche à rendre à M. de Saint-Pré un peu de calme et de confiance; il
+fait l'éloge de M<sup>me</sup> de Saint-Pré.</p>
+
+<p><i>De Saint-Pré</i>, insistant.&mdash;«Promettez-moi d'accepter le dépôt dont je
+vous ai parlé.</p>
+
+<p><i>De Montmécourt.</i>&mdash;«Laissez-moi réfléchir jusqu'à demain, et venez dîner
+avec nous.»</p>
+
+<p>Mais de Saint-Pré ne veut rien entendre; il insiste tellement, que de
+Montmécourt finit par accepter.</p>
+
+<p class="c">SCÈNE III.&mdash;<i>Dans le salon.</i></p>
+
+<p>En quittant de Saint-Pré, de Montmécourt demande à voir M<sup>me</sup> de
+Saint-Pré. Cette scène est à peu près, ainsi qu'on va le voir, la
+répétition de la scène II du premier acte, où M<sup>me</sup> de Mainville
+conseille à M<sup>me</sup> de Saint-Pré d'éloigner Valchaumé.</p>
+
+<p><i>De Montmécourt.</i>&mdash;«Je ne saurais vous dire, madame, en termes assez
+pressants et assez vifs, dans quel triste état j'ai trouvé votre mari.
+Il est dévoré par le soupçon et la jalousie.....</p>
+
+<p><i>Madame de Saint-Pré.</i>&mdash;«Je pense, monsieur, que vous croyez à mon
+honnêteté.</p>
+
+<p><i>De Montmécourt.</i>&mdash;«Elle est hors de doute!</p>
+
+<p><i>Madame de Saint-Pré.</i>&mdash;«Alors, je puis vous dire tout ce que je souffre
+depuis trois mois. Notre intérieur est un véritable enfer; l'union de
+notre ménage est perpétuellement troublée; mon mari est devenu sombre et
+maniaque; sa jalousie inexpliquée est inguérissable, et pourtant, Dieu
+le sait! j'ai fait tout ce que j'ai pu pour porter remède à son mal...</p>
+
+<p><i>De Montmécourt.</i>&mdash;«Vous avez omis, cependant, d'employer le principal
+et le plus efficace.</p>
+
+<p><i>Madame de Saint-Pré.</i>&mdash;«Et lequel, je vous prie?</p>
+
+<p><i>De Montmécourt.</i>&mdash;«J'hésite à parler...</p>
+
+<p><i>Madame de Saint-Pré.</i>&mdash;«Ne craignez pas de me blesser; je désire que
+vous parliez; je vous en conjure, ce remède quel est-il?</p>
+
+<p><i>De Montmécourt.</i>&mdash;«Puisque vous m'y forcez, je vais parler, madame...
+M. de Valchaumé est encore dans cette maison!<a name="page_237" id="page_237"></a> (<i>A ces mots, madame de
+Saint-Pré se trouble, rougit et pâlit tour à tour, circonstance qui
+n'échappe pas à M. de Montmécourt.</i>) Permettez-moi d'insister sur ce
+point. Je crois indispensable au repos de votre ménage, et surtout à
+celui de votre mari, que vous décidiez M. de Valchaumé à partir
+sur-le-champ.»</p>
+
+<p><i>Madame de Saint-Pré.</i>&mdash;Elle se livre à une longue apologie de M. de
+Valchaumé: «C'est mon ami, c'est le meilleur, le plus dévoué et le plus
+utile des amis de mon mari...</p>
+
+<p><i>M. de Montmécourt.</i>&mdash;«Il n'en est pas moins vrai qu'il est, chez vous,
+une cause de trouble que vous ne sauriez nier; sa présence a causé la
+maladie et la jalousie de votre mari.</p>
+
+<p><i>Madame de Saint-Pré.</i>&mdash;«Eh bien, s'il en est ainsi, je réduirai à néant
+les craintes de mon mari en m'éloignant moi-même; je me retirerai dans
+un couvent.</p>
+
+<p><i>M. de Montmécourt.</i>&mdash;«Ce serait aggraver les choses et exciter
+davantage encore les soupçons et la colère de M. de Saint-Pré.
+Croyez-moi, renoncez à ce moyen et suivez le conseil que je vous ai
+donné.» (<i>Il sort.</i>)</p>
+
+<p class="c">SCÈNE IV.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Saint-Pré se livre alors à une série interminable de reproches
+et de récriminations qu'elle s'adresse à elle-même; en proie à ses
+remords, aux blâmes secrets de sa conscience, elle répand des torrents
+de larmes. Elle cherche à se réconcilier avec elle-même, et alors, plus
+calme, elle fait appeler M. de Valchaumé.</p>
+
+<p class="c">SCÈNE V.</p>
+
+<p class="c"><small>MADAME DE SAINT-PRÉ, DE VALCHAUMÉ.</small></p>
+
+<p>Scène assez longue entre les deux amants et où la difficulté de leur
+position respective leur apparaît de plus en plus menaçante; scène
+entremêlée de reproches, de plaintes, d'aigreur et de mécontentements.
+M<sup>me</sup> de Saint-Pré parle à Valchaumé de<a name="page_238" id="page_238"></a> l'état de son mari; Valchaumé,
+qui commence peut-être aussi à se lasser de sa maîtresse en présence de
+l'impossibilité, qu'il pressent prochaine, de continuer ses relations,
+parle de son départ: «Je m'éloignerai pour six mois,» dit-il. Le remords
+le poursuit; lui aussi, il comprend son crime! Il entame, à ce sujet,
+une longue leçon de morale à l'adresse de M<sup>me</sup> de Saint-Pré; il lui
+parle de ses devoirs, des droits de son mari, de son honneur qu'ils ont
+tous deux outragé, de son bonheur qu'ils ont compromis. Il finit par lui
+conseiller de se rapprocher de son mari et de chercher à lui rendre le
+repos qu'il a perdu.</p>
+
+<p>A cette proposition inattendue, M<sup>me</sup> de Saint-Pré oublie ses
+résolutions; les sentiments de conciliation font place, en elle, à
+l'indignation la plus vive:</p>
+
+<p><i>Madame de Saint-Pré</i>, avec feu.&mdash;«Vous êtes un malhonnête homme! vous
+pouvez vous retirer.</p>
+
+<p><i>M. de Valchaumé.</i>&mdash;«Quittez ce ton-là, madame! Savez-vous à quelles
+créatures il est familier?»</p>
+
+<p>Puis ils se radoucissent tous deux. Valchaumé recommence à lui parler de
+ses devoirs oubliés, de son honneur sacrifié, etc... «Renonçons au
+crime, lui dit-il enfin, je te rends à ton mari!...»</p>
+
+<p>Mais M<sup>me</sup> de Saint-Pré a peur. Elle redoute la vengeance et la colère
+de son époux.</p>
+
+<p><i>M. de Valchaumé.</i>&mdash;«Pourquoi crains-tu? Il n'a point de preuves. Il est
+facile de s'en assurer d'ailleurs, je veux le voir moi-même pour savoir
+la vérité.» (<i>Ils se quittent.</i>)</p>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;</p>
+
+<h2>ACTE III.</h2>
+
+<p class="c">SCÈNE PREMIÈRE.&mdash;<i>Dans le salon.</i><br />
+<small>DE VALCHAUMÉ, <i>seul</i>.</small></p>
+
+<p>Monologue où il se reproche encore sa conduite; il parle de ses remords,
+du mal qu'il a fait à de Saint-Pré. (<i>Entre le portier,<a name="page_239" id="page_239"></a> qui lui remet
+une lettre.</i>) Cette lettre est de M. de Montmécourt. Il lui dit dans
+quel état il a trouvé de Saint-Pré: «Il est jaloux de vous; votre amitié
+pour lui vous dira, mieux que je ne saurais le faire, comment vous devez
+agir; mais j'ai cru devoir vous prévenir qu'il a des projets
+inconcevables!»</p>
+
+<p>Valchaumé s'assied comme atterré; il s'absorbe dans une rêverie
+interrompue par des mouvements convulsifs; sa main droite dans la
+poitrine, il s'en déchire le sein. (Il faut, dit le manuscrit, que le
+sang paraisse couler.)</p>
+
+<p class="c">SCÈNE II.</p>
+
+<p>Entre Julie, femme de chambre. A la vue de M. de Valchaumé abattu, à
+moitié sans connaissance et couvert de sang, elle appelle au secours.</p>
+
+<p class="c">SCÈNE III.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Saint-Pré accourt aux cris de sa femme de chambre. Elle attire
+M. de Valchaumé dans son cabinet de toilette.</p>
+
+<p>SCÈNE IV.&mdash;<i>Dans le cabinet de toilette.</i></p>
+
+<p class="c"><small>MADAME DE SAINT-PRÉ, M. DE VALCHAUMÉ.</small></p>
+
+<p>La scène est assez vivement menée.</p>
+
+<p><i>Madame de Saint Pré.</i>&mdash;«D'où vient ce sang?</p>
+
+<p><i>M. de Valchaumé.</i>&mdash;«Ce n'est rien; ne parlons pas de cela. Il faut
+absolument que je voie ton mari; il faut que je le rencontre
+sur-le-champ.</p>
+
+<p><i>Madame de Saint-Pré.</i>&mdash;«Oui tu le verras; mais il va te proposer un
+duel; tu le refuseras; je le veux, tu me le promets?</p>
+
+<p><i>De Valchaumé.</i>&mdash;«Je te le jure!</p>
+
+<p><i>Madame de Saint-Pré.</i>&mdash;«Ah! fais bien appel à ton sang-froid; sois
+calme avec lui; pas d'emportement, quoi qu'il te puisse dire!<a name="page_240" id="page_240"></a></p>
+
+<p><i>De Valchaumé.</i>&mdash;«Sois persuadée que jamais il ne me forcera à me battre
+avec lui.»</p>
+
+<p>(Les deux amants se font ici de touchants adieux et de Valchaumé passe
+dans le salon.)</p>
+
+<p>SCÈNE V.&mdash;<i>Dans le salon.</i></p>
+
+<p class="c"><small>DE VALCHAUMÉ, <i>seul</i>.</small></p>
+
+<p>Nouveau monologue; de Valchaumé se livre encore à une invocation à sa
+conscience; il parle de ses remords, il en est accablé; il entend les
+reproches secrets qui le poursuivent; il termine enfin sa tirade, à la
+fois philosophique et humanitaire, par une dernière invocation au
+vertueux Jean-Jacques: «Pousse-moi, dit-il, de tout l'élan de ta force,
+vers cette vertu qui fit ton bonheur, et qui fera éternellement ta
+gloire<a name="FNanchor_192_193" id="FNanchor_192_193"></a><a href="#Footnote_192_193" class="fnanchor">[192]</a>!»</p>
+
+<p>SCÈNE VI.&mdash;<i>Dans le cabinet de M. de Saint-Pré.</i></p>
+
+<p class="c"><small>M. DE SAINT-PRÉ, <i>seul</i>.</small></p>
+
+<p>Il est très-agité, il écrit; il se lève, il va et vient dans la chambre.
+Il fait demander si M. de Valchaumé est rentré; on lui répond qu'il est
+au salon. Alors, il pose lui-même les scellés sur tous ses meubles à
+serrure; tout à coup la cire allumée dont il se sert dans son opération
+tombe sur un amas de papiers qui couvre le plancher, et elle y met le
+feu. De Saint-Pré regarde la flamme avec un accent indéfinissable: «Oh!
+s'écrie-t-il, si la maison ne renfermait que ces deux misérables et moi,
+je la laisserais brûler!» (<i>Il sort deux pistolets de son tiroir et il
+quitte la scène.</i>)</p>
+
+<p>SCÈNE VII.&mdash;<i>Dans le salon.</i></p>
+
+<p>En entrant au salon, M. de Saint-Pré rencontre de Valchaumé.<a name="page_241" id="page_241"></a></p>
+
+<p><i>De Valchaumé.</i>&mdash;«Je désirais vous voir et vous faire mes adieux; je
+vais partir.</p>
+
+<p><i>De Saint-Pré.</i>&mdash;«Partir? dis-tu. Et c'est là la réparation que tu
+m'offres! C'est d'une autre manière que nous devons prendre congé l'un
+de l'autre?...</p>
+
+<p><i>De Valchaumé.</i>&mdash;«Vous voulez vous battre? je ne me battrai jamais
+contre vous.</p>
+
+<p><i>De Saint-Pré.</i>&mdash;«Tu ne te battras pas?</p>
+
+<p><i>De Valchaumé.</i>&mdash;«Non.»</p>
+
+<p>Saint-Pré présente alors un pistolet à de Valchaumé; celui-ci le refuse
+d'abord, puis, le saisissant d'une main convulsive, il le tend lui-même
+à son adversaire en s'écriant: «Tue-moi! je serai heureux de recevoir la
+mort de ta main!...</p>
+
+<p>&mdash;Défends-toi! répond de Saint-Pré; bien que tu ne sois plus mon égal,
+puisque tu n'as pas d'honneur, je consens cependant à me battre avec
+toi!...»</p>
+
+<p>A ce moment, de Valchaumé chancelle; il tombe épuisé sur un fauteuil:
+«Achevez-moi!» s'écrie-t-il. La mise en scène est indescriptible. De
+Valchaumé, en proie à une rage en quelque sorte frénétique, court comme
+un furieux dans la chambre; il pleure, il sanglote, il a des
+convulsions, il se traîne par terre; ses cris attirent dans le salon
+M<sup>me</sup> de Saint-Pré.</p>
+
+<p class="c">SCÈNE VIII.</p>
+
+<p class="c"><small>LES MÊMES, MADAME DE SAINT-PRÉ.</small></p>
+
+<p>A l'entrée de M<sup>me</sup> de Saint-Pré, de Valchaumé l'attire à lui et il se
+jette avec elle aux pieds de M. de Saint-Pré:</p>
+
+<p><i>De Valchaumé.</i>&mdash;«C'est moi qui l'ai séduite! je suis seul coupable.
+Pardonne-lui; elle est digne de ton pardon, elle est toujours digne de
+toi! Quant à moi, je vous quitte à jamais et je vais m'ensevelir dans
+mes remords.</p>
+
+<p><i>De Saint-Pré.</i>&mdash;«Vis, et sois meilleur!»</p>
+
+<p class="c"><small>FIN.</small></p>
+
+<p><a name="page_242" id="page_242"></a></p>
+
+<h3><a name="IV-a" id="IV-a"></a>IV</h3>
+
+<p class="c"><small>NOTICE GÉNÉALOGIQUE SUR BEAUMARCHAIS ET SA FAMILLE.</small></p>
+
+<p>Voici sur la famille même de Beaumarchais et sur son origine
+d'intéressants détails que je résume d'après une longue et substantielle
+nomenclature du précieux <i>Dictionnaire critique</i> de Jal, et que je
+complète à l'aide du non moins précieux travail de M. de Loménie et
+aussi au moyen de renseignements personnels provenant de sources
+authentiques et même officielles.</p>
+
+<p>Le membre le plus anciennement connu de la famille Caron est le
+grand-père même de Beaumarchais, Daniel Caron, «maître orlogeur» à
+Lizy-sur-Ourcq, diocèse de Meaux (Seine-et-Marne); sa grand-mère se
+nommait Marie Fortin. Tous deux étaient protestants calvinistes<a name="FNanchor_193_194" id="FNanchor_193_194"></a><a href="#Footnote_193_194" class="fnanchor">[193]</a>.
+Ils eurent quatorze enfants, dont la plupart moururent en bas âge, et
+dont trois seulement nous sont connus en 1708, date de la mort du père:
+André-Charles, Pierre et Marie Caron.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> veuve Caron vint alors à Paris, où elle s'établit avec ses trois
+enfants. Les deux fils suivent la carrière paternelle et se font
+horlogers, chacun de son côté. La s&oelig;ur épouse, le 30 septembre 1720,
+un marchand chandelier du nom d'André Gary.</p>
+
+<p>André-Charles Caron se marie à son tour, le 15 juillet 1722, à la
+paroisse Saint-André-des-Arcs, avec Marie-Louise Pichon. Deux ans
+auparavant il avait abjuré le calvinisme, et au mois de mars de la même
+année 1722 il avait été reçu maître horloger.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Caron donna dix enfants à son mari en moins de douze années; en
+voici la liste complète:</p>
+
+<p>1º Une fille, Vincente-Marie, née le 26 avril 1723.</p>
+
+<p>2º Une deuxième fille, Marie-Josèphe, née le 13 février 1725,<a name="page_243" id="page_243"></a> et
+mariée, en 1748, à Louis Guilbert, «maître maçon», qui mourut d'une
+attaque de folie furieuse en Espagne, où il avait été nommé l'un des
+architectes du roi.</p>
+
+<p>3º Un fils, Jean-Marie, né le 17 novembre 1726.</p>
+
+<p>4º Un deuxième fils, Augustin-Pierre, né le 9 janvier 1728.</p>
+
+<p>5º Un troisième fils<a name="FNanchor_194_195" id="FNanchor_194_195"></a><a href="#Footnote_194_195" class="fnanchor">[194]</a>, François, né en 1730 et mort en 1739.</p>
+
+<p>6º Une troisième fille, Marie-Louise, née en 1731. C'est elle qui fut
+fiancée à Clavijo. Les mémoires contre Goëzmann et le drame de G&oelig;the
+ont immortalisé son aventure et son nom<a name="FNanchor_195_196" id="FNanchor_195_196"></a><a href="#Footnote_195_196" class="fnanchor">[195]</a>.</p>
+
+<p>7º Un quatrième fils, Pierre-Augustin Caron, qui devait illustrer le nom
+de Beaumarchais. Né le 24 janvier 1732<a name="FNanchor_196_197" id="FNanchor_196_197"></a><a href="#Footnote_196_197" class="fnanchor">[196]</a>, il eut pour parrain
+«Pierre-Augustin Picard, fils mineur de Pierre Picard, marchand
+chandelier, rue Aubry-le-Boucher, paroisse de Saint-Josse», et pour
+marraine sa cousine «Françoise Gary, fille mineure d'André Gary,
+marchand chandelier, demeurant rue des Boucheries, paroisse
+Saint-Sulpice».</p>
+
+<p>8º Une quatrième fille, Madeleine-Françoise, née le 30 mars 1734. Elle
+épousa en 1766 un horloger nommé Jean-Antoine Lépine. Elle lui donna
+deux enfants, un garçon qui se fit militaire, et une fille qui épousa
+également un horloger, du nom de Raguet.</p>
+
+<p>9º Une cinquième fille, Marie-Julie, née le 24 décembre 1735. C'est la
+plus distinguée de la famille. Elle était à la fois poëte et musicienne,
+elle jouait de la harpe et du violoncelle, parlait l'espagnol et
+l'italien, et écrivait de fort jolies lettres dont la plupart nous sont
+parvenues. Elle mourut, au mois de mai 1798, un an avant Beaumarchais.</p>
+
+<p>10º Une sixième fille, Jeanne-Marguerite, qui épousa en 1767<a name="page_244" id="page_244"></a>
+Octave-Janot de Miron, intendant de la maison royale de Saint-Cyr. Elle
+était aussi poëte et surtout très-bonne musicienne, jouant de la harpe
+et chantant très-joliment; elle excellait en outre dans la comédie. Elle
+n'eut qu'une fille, qui fut mariée et établie à Orléans.</p>
+
+<p>Le 17 août 1758 la mère de Beaumarchais meurt, et huit ans après, le
+janvier 1766, son père se marie, en seconde noces, à l'âge de
+soixante-neuf ans, à «Jeanne Guichon, veuve de Pierre Henry, bourgeois
+de Paris», qui en avait elle-même soixante. Mais, en 1768, il perd cette
+seconde femme, et nous le voyons cette fois, contre le gré de ses
+enfants, se remarier pour la troisième fois, le 18 avril 1775, à l'âge
+de soixante dix-sept ans, et quelques mois seulement avant sa mort, avec
+Suzanne-Léopolde Jeantot. «C'était, dit M. de Loménie, une vieille fille
+astucieuse<a name="FNanchor_197_198" id="FNanchor_197_198"></a><a href="#Footnote_197_198" class="fnanchor">[197]</a> qui le soignait et qui s'en fit épouser dans l'espoir de
+rançonner Beaumarchais. Profitant de la faiblesse du vieillard, elle
+s'était fait assigner, par son contrat de mariage, un douaire et une
+part d'enfant.» Beaumarchais, devant la menace qu'elle lui fit d'un
+procès, racheta ses droits, réels ou imaginaires, moyennant une somme de
+6,000 francs.</p>
+
+<p>Quant au père Caron, il était mort le 23 octobre 1775 et avait été
+enterré à l'église Saint-Jacques-de-la-Boucherie.</p>
+
+<p>De son côté, Beaumarchais, à l'exemple de son père, contracta trois
+mariages. Le premier est même entouré de circonstances assez
+romanesques. En 1765, à vingt-trois ans, Beaumarchais était contrôleur
+de la maison du roi. Il avait pour collègue un sieur Pierre Franquet,
+alors âgé de quarante-neuf ans, et dont la femme en avait tout au plus
+trente-trois ou trente-quatre. Le futur écrivain était très-amicalement
+reçu dans l'intimité du ménage, et il en profita pour faire la cour à la
+belle «contrôleuse». Celle-ci ne resta pas insensible aux assiduités, à
+l'esprit et aux galanteries du jeune homme. On n'oserait cependant pas
+certifier qu'elle oublia pour lui, du vivant de son mari, le plus sacré
+de ses devoirs, mais il est certain qu'elle inspira une assez vive
+passion à son adorateur. En effet le futur Beaumarchais la suivit de
+quartier en quartier, lors de deux ou trois déménagements<a name="page_245" id="page_245"></a> qu'elle opéra
+dans les derniers temps de la vie de son mari, lequel mourut dans le
+logement commun, rue de Bracque, en janvier 1756. Caron déclara alors à
+sa famille qu'il épouserait la veuve Franquet. Il n'avait que
+vingt-trois ans, la dame en avait trente-quatre<a name="FNanchor_198_199" id="FNanchor_198_199"></a><a href="#Footnote_198_199" class="fnanchor">[198]</a>, et en présence de
+cette grande différence d'âge, et aussi du scandale occasionné depuis
+longtemps déjà par les amours de Beaumarchais, le père et la mère Caron
+firent tous les efforts imaginables pour tâcher de rendre le mariage
+impossible. Mais le fils tint bon et obtint enfin le consentement
+nécessaire; toutefois ses parents refusèrent d'assister aux formalités
+et cérémonies du mariage. Le 27 novembre 1756 Beaumarchais fut enfin uni
+à celle qu'il aimait, à l'église Saint-Nicolas-des-Champs<a name="FNanchor_199_200" id="FNanchor_199_200"></a><a href="#Footnote_199_200" class="fnanchor">[199]</a>.</p>
+
+<p>De sa première femme, Beaumarchais n'eut pas d'enfants; il la perdit
+d'ailleurs moins d'un an après l'avoir épousée, le 30 septembre 1757.</p>
+
+<p>Le 11 avril 1768, il se remarie avec une seconde veuve, dame Geneviève
+Watebled, dont le mari, mort en 1767, Antoine Levesque, était de son
+vivant garde magasin général des menus plaisirs du roi. La deuxième
+femme de Beaumarchais avait trente-huit ans, alors qu'il n'en avait que
+trente-six; mais en revanche elle lui apportait une grande fortune.
+L'acte de mariage donne cette fois au futur ses deux noms réunis, avec
+addition de ses titres et qualités: «Caron de Beaumarchais, écuyer,
+conseiller, secrétaire du roi et lieutenant général de la Varenne du
+Louvre.»</p>
+
+<p>Le 14 décembre suivant, «au bout de huit mois et huit jours de mariage»,
+la femme de Beaumarchais lui donnait un fils, qui fut baptisé Augustin
+et qui mourut le 17 octobre 1772, deux ans après sa mère, laquelle
+succomba, en quelques jours, aux suites d'une seconde couche, le 20
+novembre 1770.</p>
+
+<p>Il se remaria une troisième fois quelques années plus tard, en 1778,
+avec Marie-Thérèse Willer-Mawlas, jeune personne d'origine<a name="page_246" id="page_246"></a> suisse et
+dont le père François Willer-Mawlas, mort en 1757, avait été attaché à
+la grande maîtrise des cérémonies, sous Louis XV. C'était une femme
+douce et belle «très-remarquable par l'intelligence, l'esprit et le
+caractère». Elle s'était éprise de Beaumarchais sans le connaître,
+attirée à lui par le bruit qui se faisait alors autour de son nom, de
+ses écrits, de ses aventures et de sa personne. Leur union fut donc un
+mariage d'inclination, et ce fut le plus heureux de ceux que contracta
+Beaumarchais. Elle lui survécut, n'étant morte qu'en l'année 1816.</p>
+
+<p>Quant à Beaumarchais, il mourut subitement, dans la nuit du 17 au 18 mai
+1799, d'une attaque d'apoplexie. Il avait seulement soixante-sept ans et
+trois mois.</p>
+
+<p>La soudaineté de sa mort a donné lieu à diverses suppositions que sa
+famille a voulu démentir. On a parlé d'un suicide par le poison, ou par
+l'opium. Jusqu'en ces derniers temps ce bruit calomnieux a été fort
+accrédité. Le gendre de Beaumarchais s'en est justement ému, et le 7
+octobre 1849 il écrivait à ce sujet à M. de Loménie une lettre dont
+voici le plus curieux passage:</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">«Monsieur,</span><br />
+</p>
+
+<p>«Je viens d'apprendre avec un étonnement pénible les bruits que l'on a
+fait courir sur les derniers moments de Beaumarchais, mon beau-père.
+L'assertion mensongère de son suicide, qui a été reproduite dans des
+écrits sérieux, m'oblige à repousser, avec toute l'indignation qu'elle
+mérite, une fable dont la famille et les amis de Beaumarchais se
+seraient émus s'ils l'avaient connue plus tôt.</p>
+
+<p>«Beaumarchais, après avoir passé en famille la soirée la plus animée, où
+jamais son esprit n'avait été plus libre et plus brillant, a été frappé
+d'apoplexie. Son valet de chambre en entrant chez lui le matin, l'a
+trouvé dans la même position où il l'avait laissé en le couchant, la
+figure calme et ayant l'air de reposer. Je fus averti par les cris de
+désespoir du valet de chambre. Je courus chez mon beau-père, où je
+constatai cette mort subite et tranquille...<a name="FNanchor_200_201" id="FNanchor_200_201"></a><a href="#Footnote_200_201" class="fnanchor">[200]</a>»<a name="page_247" id="page_247"></a></p>
+
+<p>Les funérailles de Beaumarchais eurent lieu avec une grande simplicité
+et en dehors de toute manifestation publique. C'est dans l'intérieur
+même de son jardin, au fond d'une sombre allée où il avait lui-même
+désigné le lieu de sa sépulture, que fut déposé son cercueil. «Son
+gendre, ses parents, ses amis et quelques gens de lettres qui
+l'aimaient, dit Gudin, cité par M. de Loménie, lui rendirent les
+derniers devoirs, et Collin d'Harleville proféra un discours que j'avais
+composé dans l'épanchement de ma douleur, mais que je n'étais pas en
+état de prononcer...» «Sous ce bosquet funéraire, ajoute M. de Loménie,
+après une vie si orageuse Beaumarchais espérait sans doute pouvoir dire:
+<i>Tandem quiesco</i>! et le cercueil qui le protégeait a dû être transporté
+dans un des grands cimetières qui deviendront aussi des rues et des
+places publiques.»</p>
+
+<p>Enfin, dans l'édition des <i>&OElig;uvres complètes</i> de Beaumarchais publiée
+en 1809 par Gudin, ce fidèle et inséparable ami de sa vie tout entière
+parle ainsi de cette mort si foudroyante: «La nature lui épargna les
+chagrins d'une lente destruction et les angoisses d'une longue agonie;
+il fut frappé d'apoplexie pendant son sommeil, et il sortit de la vie
+comme il y était entré, sans s'en apercevoir<a name="FNanchor_201_202" id="FNanchor_201_202"></a><a href="#Footnote_201_202" class="fnanchor">[201]</a>.»</p>
+
+<p>De son troisième mariage, Beaumarchais avait eu une fille,
+Amélie-Eugénie, qu'il maria, le 11 juillet 1796, à M. Delarue, dont son
+célèbre beau-père parle ainsi lui-même dans une lettre postérieure de
+près d'un an à cette union: «Ma fille, écrit-il, le 6 juin 1797, à M.
+T..., est la femme d'un bon jeune homme qui<a name="page_248" id="page_248"></a> s'obstinait à la vouloir
+quand on croyait que je n'avais plus rien. Elle, sa mère et moi, nous
+avons cru devoir récompenser ce généreux attachement; cinq jours après
+mon arrivée, je lui ai fait ce joli présent. Ils auront du pain, mais
+c'est tout, à moins que l'Amérique ne s'acquitte envers moi, après vingt
+ans d'ingratitude<a name="FNanchor_202_203" id="FNanchor_202_203"></a><a href="#Footnote_202_203" class="fnanchor">[202]</a>.»</p>
+
+<p>M. Louis-André-Toussaint Delarue était né le 1<sup>er</sup> novembre 1768, à
+Paris. En 1789, il devint aide de camp de Lafayette; sous l'Empire il
+fut administrateur des contributions indirectes. Nous le trouvons, en
+1814, adjoint au maire de VIII<sup>e</sup> arrondissement, et en cette qualité
+il reçoit la croix de la Légion d'honneur le 27 juillet de la même
+année. Le gouvernement de juillet le crée colonel de la huitième légion
+de la garde nationale et le nomme officier de la Légion d'honneur le 19
+octobre 1831. En 1840 le grade de maréchal-de-camp de la garde nationale
+lui est offert, et en 1841, le 29 avril, il reçoit le sautoir de
+commandeur de la Légion d'honneur. C'est seulement en 1848 qu'il
+abandonne son grade pour prendre sa retraite définitive, ayant alors
+quatre-vingts ans. Il ne mourut que quinze ans après, le 1<sup>er</sup> juin
+1864, âgé de quatre-vingt-quinze ans.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Eugénie Delarue, sa femme, était morte depuis le mois de juin
+1832. Elle avait donné deux fils à son mari:</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>1º Delarue (Charles-Édouard), né le 7 vendémiaire an VIII (9 octobre
+1799), à Paris, «à quatre heures du soir, boulevard Antoine, nº 1,
+huitième municipalité, fils de André-Toussaint Delarue, rentier, et
+d'Amélie-Eugénie Caron-Beaumarchais, sa femme, mariés à l'état civil de
+la deuxième municipalité le 29 messidor an IV.»</p>
+
+<p>Le jeune Delarue embrassa la carrière militaire. Il fut page de Napoléon
+I<sup>er</sup> du 2 mai au 20 juin 1815, sous-lieutenant d'état-major le 20
+janvier 1821, capitaine du 6<sup>e</sup> de lanciers le 27 août 1830, officier
+d'ordonnance de Louis-Philippe le 26 mars 1841, colonel du 2<sup>e</sup>
+lanciers le 23 février 1847, et enfin général de brigade le 28 décembre
+1862. En 1864 il entra dans le cadre de réserve. Il avait obtenu la
+croix de commandeur de la Légion d'honneur le 8 août 1858; il était
+encore décoré, depuis 1839, de la croix d'officier de l'ordre de la Tour
+et de l'Épée de Portugal,<a name="page_249" id="page_249"></a> et depuis 1844 de la croix d'officier de
+Léopold de Belgique<a name="FNanchor_203_204" id="FNanchor_203_204"></a><a href="#Footnote_203_204" class="fnanchor">[203]</a>.</p>
+
+<p>2º Delarue (Alfred-Henri), né à Paris, le 3 germinal an XI (24 mars
+1803), «porte Saint-Antoine, nº 1, division de Montreuil». Ce deuxième
+petit-fils de Beaumarchais a fait son chemin dans l'administration des
+finances. Le 5 février 1838 il fut nommé receveur
+particulier-percepteur, à Paris. Le 18 juin 1849 il occupait la même
+fonction au II<sup>e</sup> arrondissement, et le 29 décembre 1859 il était nommé
+au même emploi dans le VIII<sup>e</sup> arrondissement. Enfin le 10 juillet 1865
+il recevait la croix de la Légion d'honneur<a name="FNanchor_204_205" id="FNanchor_204_205"></a><a href="#Footnote_204_205" class="fnanchor">[204]</a>.</p>
+
+<p>Ajoutons que, justement fiers du nom illustre de leur aïeul, les deux
+petits-fils de Beaumarchais ont obtenu, par décret impérial du 25 août
+1853, confirmé par jugement du tribunal de la Seine du 4 novembre 1864,
+«l'autorisation de joindre à leur nom patronymique <i>Delarue</i> celui de
+<i>Beaumarchais</i> et de s'appeler à l'avenir <i>Delarue-Beaumarchais</i><a name="FNanchor_205_206" id="FNanchor_205_206"></a><a href="#Footnote_205_206" class="fnanchor">[205]</a>».</p>
+
+<p>Complétons nos renseignements en disant qu'une arrière-petite-fille de
+Beaumarchais a épousé M. Roulleaux-Dugage (Charles-Henri), «né à Alençon
+le 7 floréal an X (26 avril 1802), fils de Jacques-François-Nicolas
+Roulleaux, conseiller de la préfecture de l'Orne, et de dame
+Adélaïde-Victoire Bertrand». Député de l'Hérault en 1852, en 1867, en
+1863 et en 1869, M. Roulleaux-Dugage avait été d'abord, de 1835 à 1848,
+préfet des départements de l'Ardèche, de l'Aude, de la Nièvre, de
+l'Hérault et de la Loire-Inférieure. Président du conseil général de
+l'Orne, il réside habituellement au Château de Lyvonnière, près
+Domfront. L'Empereur l'a créé grand officier de la Légion d'honneur le
+14 août 1866<a name="FNanchor_206_207" id="FNanchor_206_207"></a><a href="#Footnote_206_207" class="fnanchor">[206]</a>.</p>
+
+<p class="r">G<small>EORGES D</small>'H<small>EYLLI.</small></p>
+
+<p><a name="page_250" id="page_250"></a></p>
+
+<h3><a name="ERRATA" id="ERRATA"></a>ERRATA</h3>
+
+<p>Page <small>XXVII</small>, dans la Notice, ligne 15, au lieu de <i>croit</i>, lisez <i>croît</i>.</p>
+
+<p>Page <small>XXIX</small>, dans la Notice, ligne 7, à la note, au lieu de <i>suspecte</i>,
+lisez <i>suspectes</i>.</p>
+
+<p>Page <small>LIII</small>, dans la Notice, ligne dernière, au lieu de <i>Desessarts</i>,
+lisez <i>Desessarts</i>.</p>
+
+<p>Page <small>LXVII</small>, dans la Notice, ligne 7, au lieu de 19 <i>août</i> 1787, lisez 19
+<i>août</i> 1785.</p>
+
+<p>Page 227, aux Appendices, ligne 28, au lieu de <i>rapprochez de la scène
+II<sup>e</sup></i>, lisez... <i>de la scène III<sup>e</sup></i>.</p>
+
+<p>Page 242, aux Appendices, ligne 4, dans un certain nombre d'exemplaires
+de ce volume, au lieu de <i>à l'aide du précieux travail</i>, lisez <i>à l'aide
+du non moins précieux travail</i>.<a name="page_251" id="page_251"></a></p>
+
+<h3><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE</h3>
+
+<table border="0" cellpadding="4" cellspacing="0" summary="">
+
+<tr><td colspan="3" align="right"><small>Pages.</small></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2">Lettre modérée sur la chute et la critique du <i>Barbier de Séville</i></td><td align="right"><a href="#page_003">3</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2"><a href="#ACTE_PREMIER">LE BARBIER DE SÉVILLE, ou <i>la Précaution inutile</i>, comédie en quatre
+actes</a></td><td align="right"><a href="#page_031">31</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="3" align="center"><a href="#ACTE_PREMIER">Acte premier,</a>
+<a href="#ACTE_II">Acte II, </a>
+<a href="#ACTE_III">Acte III, </a>
+<a href="#ACTE_IV">Acte IV.</a><br /></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2"><a href="#VARIANTES">Variantes du <i>Barbier de Séville</i></a></td><td align="right"><a href="#page_171">171</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="3"><a name="page_252" id="page_252"></a><span class="smcap">Appendices.</span></td></tr>
+
+<tr><td align="right" valign="top"><a href="#I-a">I</a>.</td><td> Deux lettres de M. Édouard Fournier relatives à un récent<br />
+achat de manuscrits de Beaumarchais </td><td align="right"><a href="#page_205">205</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right" valign="top"><a href="#II-a">II</a>.</td><td> Nomenclature des pièces comprises dans cet achat</td><td align="right"><a href="#page_212">212</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right" valign="top"><a href="#III-a">III</a>.</td><td colspan="2"> L'AMI DE LA MAISON, drame inédit en trois actes</td></tr>
+
+<tr><td align="right" valign="top">1. </td><td>Un drame inédit de Beaumarchais</td><td align="right"><a href="#page_220">220</a></td></tr>
+<tr><td align="right" valign="top">2.</td><td> <i>L'Ami de la Maison</i> et <i>le Supplice d'une femme</i></td><td align="right"><a href="#page_223">223</a></td></tr>
+<tr><td align="right" valign="top">3.</td><td> Analyse détaillée, et scène par scène, des trois actes de <i>l'Ami<br />
+de la maison</i></td><td align="right"><a href="#page_229">229</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right" valign="top"><a href="#IV-a">IV</a>.</td><td> Notice généalogique sur Beaumarchais et sur sa famille</td><td align="right"><a href="#page_242">242</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2">Errata</td><td align="right"><a href="#page_250">250</a></td></tr>
+</table>
+
+<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Tissot</i> (Simon-André), illustre médecin, né en Suisse en
+1728, mort en 1797. Ses &oelig;uvres choisies forment 8 vol. in-8º (Paris,
+1809). Beaumarchais fait ici allusion à deux de ses principaux écrits:
+<i>De la santé des gens de lettres</i> (1769, in-32), et <i>Essai sur les
+maladies des gens du monde</i> (1770, in-12), dont le succès fut populaire
+et considérable.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Allusion à un journaliste de Bouillon qui avait fort
+malmené Beaumarchais et sa pièce.
+</p><p>
+Il avait déjà parlé de ces critiques aux comédiens eux-mêmes dans une
+lettre intime qu'il leur adressait quelque temps avant d'écrire cette
+épître-préface: «Tant qu'il vous plaira, Messieurs, de donner <i>le
+Barbier de Séville</i>, je l'endurerai avec résignation. Et puissiez vous
+crever de monde, car je suis l'ami de vos succès et l'amant des miens...
+Si le public est content, si vous l'êtes, je le serai aussi. Je voudrais
+bien pouvoir en dire autant du <i>Journal de Bouillon</i>; mais vous avez
+beau faire valoir la pièce, la jouer comme des anges, il faut vous
+détacher de ce suffrage; on ne peut pas plaire à tout le monde.
+</p>
+
+<p>«Je suis, Messieurs, avec reconnaissance, etc...</p>
+
+<p class="r">«<i>Signé</i>: <span class="smcap">Caron de Beaumarchais</span>.»</p>
+
+<p>
+(<i>Lettre citée par M. de Loménie</i>, tome II)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Eugénie et les Deux Amis.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>Mémoires judiciaires contre les sieurs de Goëzmann, Marin,
+Lablache et d'Arnaud</i> (1774).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Ce sera l'opéra de <i>Tarare</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> On peut ainsi préciser facilement l'époque où Beaumarchais
+écrivait cette préface, la 17<sup>e</sup> représentation du <i>Barbier</i> ayant eu
+lieu le mercredi 16 août 1775, et la 18<sup>e</sup> le samedi suivant.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Imbroglio.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Mot de l'invention de Beaumarchais.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> La résille.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Célèbre astrologue-nécromancien du temps de Henri II.
+Catherine de Médicis le fit venir à Paris et eut souvent recours à lui
+pour les expériences de divination auxquelles on sait qu'elle se
+livrait.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Beaumarchais présente ici par avance la scène de la
+reconnaissance de Figaro, que nous retrouverons dans <i>la Folle
+Journée</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> La citation est inexacte, d'autant mieux que le mot
+principal «le hasard», sur lequel repose l'argumentation de
+Beaumarchais, ne s'y trouve même pas. Voici d'ailleurs le passage même
+dans son intégrité: «J'avois besoin d'un homme que je pusse, dans ces
+conjonctures, mettre devant moi. Il me falloit un fantôme, mais il ne me
+falloit qu'un fantôme, et, par bonheur pour moi, il se trouva que ce
+fantôme fut petit fils d'Henri le Grand, qu'il parla comme on parle aux
+halles, ce qui n'est pas ordinaire aux enfants d'Henri le Grand, et
+qu'il eut de grands cheveux bien longs et bien blonds. Vous ne pouvez
+vous imaginer le poids de cette circonstance; vous ne pouvez concevoir
+l'effet qu'ils firent dans le peuple.» (<i>Mémoires de Retz</i>, édition
+Charpentier, 1865, tome I<sup>er</sup>, page 267.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Vieux mot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Terme chirurgical: celui qui pratique la saignée. Il
+vaudrait mieux <i>phlébotomiste</i>. D'ailleurs, usuellement, on n'emploie ni
+l'un ni l'autre mot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> <i>Hédelin</i>, abbé d'<i>Aubignac</i>, né en 1604, mort en 1676. Il
+a composé, d'après Aristote, un ouvrage assez médiocre, <i>Pratique du
+théâtre</i> (1669, in-4º), auquel Beaumarchais fait ici allusion. Il
+détestait Corneille, dont il était jaloux, et il a donné une tragédie,
+<i>Zénobie</i>, qui n'eut aucun succès.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Elle en supporta, et de la meilleure, comme tout le monde
+le sait. Voici les titres des principales &oelig;uvres musicales inspirées
+par <i>le Barbier</i>:
+</p><p>
+1º <i>Le Barbier de Séville</i>, opéra bouffe de Païsiello, joué pour la
+première fois à Saint-Pétersbourg en 1780, et à Paris le 12 juillet
+1789, deux jours avant la prise de la Bastille;
+</p><p>
+2º <i>Le Barbier de Séville</i>, opéra de Nicolo Isouard, joué à Malte à la
+fin du siècle dernier;
+</p><p>
+3º <i>Le Barbier de Séville</i>, ballet en trois actes, de Blache et Duport,
+représenté à l'Opéra le 30 mai 1806;
+</p><p>
+4º <i>Le Barbier de Séville</i>, opéra bouffe en deux actes, du maestro G.
+Rossini, joué pour la première fois à Rome en décembre 1816, et à Paris
+le 26 octobre 1819;
+</p><p>
+5º <i>Almaviva et Rosine</i>, pantomime avec musique, sans nom d'auteur,
+jouée à la porte Saint-Martin le 19 avril 1817;
+</p><p>
+Enfin plus tard <i>la Folle Journée</i> servira de thème à la musique de
+Mozart.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Fameux danseur de l'Opéra (1748-81) qui s'était baptisé
+lui-même <i>le Dieu de la danse</i>. Il est mort en 1808, à soixante-dix-neuf
+ans. Sa femme, qui a été aussi très-célèbre comme danseuse, est morte la
+même année, à cinquante-six ans.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> <i>Bercher</i>, dit <i>Dauberval</i>, danseur comique, mort en 1806,
+à soixante-quatre ans. Il a appartenu à l'Opéra de 1761 à 1783, classé
+dans ce qu'on appelait <i>les danseurs seuls</i>, c'est-à-dire les grands
+premiers sujets. On l'avait surnommé <i>le Préville de la danse</i>. Il a
+composé quelques ballets.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Verbe de la composition de Beaumarchais.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> L'un des manuscrits du Théâtre-Français orthographie
+Figaro, tout le long de la pièce, <i>Figuaro</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Ce qu'on nomme chez nous un «beau»; mais un «beau»
+vulgaire, une sorte de coq de village ou d'artisan endimanché.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Dans le manuscrit de la Comédie-Française Basile est
+qualifié «organiste et musicien italien».</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Capitale de l'Andalousie, dit le manuscrit.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Cette petite partition est de nos jours difficile à
+trouver. La Bibliothèque du Conservatoire de musique en possède un
+exemplaire, en assez mauvais état, et que nous avons eu sous les yeux.
+C'est une partition grand in-4º arrangée pour orchestre avec
+l'indication des jeux de scène, des paroles et des voix. On lit sur la
+première page cette note manuscrite: <i>On croit que cette musique est de
+Beaumarchais</i>, et au verso, de la même main: <i>Cette musique est de M. de
+Beaumarchais</i>. La musique du <i>Barbier</i> n'accompagnant pas, comme dans
+<i>les Deux Amis</i>, la pièce imprimée, et n'offrant d'ailleurs, à cause de
+sa médiocrité, aucun véritable intérêt, nous avons jugé inutile de la
+reproduire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Variante 1.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Variante 2.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Variante 3.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Variante 4.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Variante 5.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Variante 6.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Variante 7.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Variante 8.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Variante 9.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Variante 10.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Variante 11.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Variante 12.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Variante 13.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Variante 14.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Mot fabriqué par Beaumarchais à l'adresse du censeur
+Marin, l'un de ses adversaires dans l'affaire Goëzmann.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Encore un mot inventé pour désigner les journalistes, les
+critiques, etc., qu'il appelle encore «les puces» dans le manuscrit du
+Théâtre-Français.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Variante 15.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Variante 16.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> Variante 17.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Bartholo n'aimoit pas les drames. Peut-être avoit-il fait
+quelque Tragédie dans sa jeunesse. (<i>Note de Beaumarchais.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Variante 18.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Variante 19.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Variante 20.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Variante 21.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Variante 22.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Variante 23.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> Variante 24.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Variante 25.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> Variante 26.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Variante 27.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Variante 28.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> Variante 29.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Variante 30.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Variante 31.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> Variante 32.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Variante 33.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> On dit aujourd'hui <i>besoigneux</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> Variante 34.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> Variante 35.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> Variante 36.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Variante 37.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> Variante 38.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> Variante 39.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Variante 40.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Variante 41.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> Variante 42.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> Le mot <i>enfiévré</i>, qui n'est plus françois, a excité la
+plus vive indignation parmi les Puritains Littéraires; je ne conseille à
+aucun galant homme de s'en servir: mais M. Figaro!... (<i>Note de
+Beaumarchais.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> Variante 43.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> Variante 44.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> Variante 45.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> Variante 46.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> Variante 47.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> Variante 48.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> Vieux mot: à me sentir de la douleur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> Variante 49.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> Variante 50.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> Variante 51.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> Variante 52.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> Variante 53.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> Variante 54.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> Variante 55.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> Variante 56.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> Variante 57.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> Variante 58.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> Variante 59.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> Trait emprunté textuellement par Beaumarchais à une petite
+comédie d'à-propos de Brécourt, <i>l'Ombre de Molière</i> (1674).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> Variante 60.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> Variante 61.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> Variante 62.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> Variante 63.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> Variante 64.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> Variante 65.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> Variante 66.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> Variante 67.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> Variante 68.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> Variante 69.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> Variante 70.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> Variante 71.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> Variante 72.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> Variante 73.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> Variante 74.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> Variante 75.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> Variante 76.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> Variante 77.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> Variante 78.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> Variante 79.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> Variante 80.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> Variante 81.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> Variante 82.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> Variante 83.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a> Variante 84.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> Variante 85.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> Variante 86.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_118_118" id="Footnote_118_118"></a><a href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> Variante 87.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_119_119" id="Footnote_119_119"></a><a href="#FNanchor_119_119"><span class="label">[119]</span></a> Variante 88.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_120_120" id="Footnote_120_120"></a><a href="#FNanchor_120_120"><span class="label">[120]</span></a> Cette Ariette, dans le goût Espagnol, fut chantée le
+premier jour à Paris, malgré les huées, les rumeurs et le train usités
+au Parterre en ces jours de crise et de combat. La timidité de l'Actrice
+l'a depuis empêchée d'oser la redire, et les jeunes Rigoristes du
+Théâtre l'ont fort louée de cette réticence. Mais si la dignité de la
+Comédie Française y a gagné quelque chose, il faut convenir que <i>le
+Barbier de Séville</i> y a beaucoup perdu. C'est pourquoi, sur les Théâtres
+où quelque peu de Musique ne tirera pas autant à conséquence, nous
+invitons tous Directeurs à la restituer, tous Acteurs à la chanter, tous
+Spectateurs à l'écouter, et tous Critiques à nous la pardonner, en
+faveur du genre de la Pièce et du plaisir que leur fera le morceau.
+(<i>Note de Beaumarchais.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_121_121" id="Footnote_121_121"></a><a href="#FNanchor_121_121"><span class="label">[121]</span></a> Encore un vieux mot: se déranger souvent à propos de
+rien, perdre son temps en «flâneries» inutiles.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_122_122" id="Footnote_122_122"></a><a href="#FNanchor_122_122"><span class="label">[122]</span></a> Variante 89.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_123_123" id="Footnote_123_123"></a><a href="#FNanchor_123_123"><span class="label">[123]</span></a> Variante 90.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_124_124" id="Footnote_124_124"></a><a href="#FNanchor_124_124"><span class="label">[124]</span></a> Variante 91.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_125_125" id="Footnote_125_125"></a><a href="#FNanchor_125_125"><span class="label">[125]</span></a> Variante 92.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_126_126" id="Footnote_126_126"></a><a href="#FNanchor_126_126"><span class="label">[126]</span></a> Variante 93.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_127_127" id="Footnote_127_127"></a><a href="#FNanchor_127_127"><span class="label">[127]</span></a> Variante 94.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_128_128" id="Footnote_128_128"></a><a href="#FNanchor_128_128"><span class="label">[128]</span></a> Variante 95.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_129_129" id="Footnote_129_129"></a><a href="#FNanchor_129_129"><span class="label">[129]</span></a> Variante 96.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_130_130" id="Footnote_130_130"></a><a href="#FNanchor_130_130"><span class="label">[130]</span></a> Variante 97.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_131_131" id="Footnote_131_131"></a><a href="#FNanchor_131_131"><span class="label">[131]</span></a> Variante 98.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_132_132" id="Footnote_132_132"></a><a href="#FNanchor_132_132"><span class="label">[132]</span></a> Variante 99.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_133_133" id="Footnote_133_133"></a><a href="#FNanchor_133_133"><span class="label">[133]</span></a> Variante 100.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_134_134" id="Footnote_134_134"></a><a href="#FNanchor_134_134"><span class="label">[134]</span></a> Variante 101.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_135_135" id="Footnote_135_135"></a><a href="#FNanchor_135_135"><span class="label">[135]</span></a> Variante 102.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_136_136" id="Footnote_136_136"></a><a href="#FNanchor_136_136"><span class="label">[136]</span></a> Variante 103.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_137_137" id="Footnote_137_137"></a><a href="#FNanchor_137_137"><span class="label">[137]</span></a> Variante 104.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_138_138" id="Footnote_138_138"></a><a href="#FNanchor_138_138"><span class="label">[138]</span></a> Variante 105.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_139_139" id="Footnote_139_139"></a><a href="#FNanchor_139_139"><span class="label">[139]</span></a> Variante 106.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_140_140" id="Footnote_140_140"></a><a href="#FNanchor_140_140"><span class="label">[140]</span></a> Variante 107.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_141_141" id="Footnote_141_141"></a><a href="#FNanchor_141_141"><span class="label">[141]</span></a> Variante 108.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_142_142" id="Footnote_142_142"></a><a href="#FNanchor_142_142"><span class="label">[142]</span></a> Variante 109.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_143_143" id="Footnote_143_143"></a><a href="#FNanchor_143_143"><span class="label">[143]</span></a> Variante 110.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_144_144" id="Footnote_144_144"></a><a href="#FNanchor_144_144"><span class="label">[144]</span></a> Variante 111.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_145_145" id="Footnote_145_145"></a><a href="#FNanchor_145_145"><span class="label">[145]</span></a> Variante 112.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_146_146" id="Footnote_146_146"></a><a href="#FNanchor_146_146"><span class="label">[146]</span></a> Variante 113.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_147_147" id="Footnote_147_147"></a><a href="#FNanchor_147_147"><span class="label">[147]</span></a> Variante 114.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_148_148" id="Footnote_148_148"></a><a href="#FNanchor_148_148"><span class="label">[148]</span></a> Variante 115.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_149_149" id="Footnote_149_149"></a><a href="#FNanchor_149_149"><span class="label">[149]</span></a> Variante 116.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_150_150" id="Footnote_150_150"></a><a href="#FNanchor_150_150"><span class="label">[150]</span></a> Variante 117.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_151_151" id="Footnote_151_151"></a><a href="#FNanchor_151_151"><span class="label">[151]</span></a> Variante 118.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_152_152" id="Footnote_152_152"></a><a href="#FNanchor_152_152"><span class="label">[152]</span></a> Variante 119.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_153_153" id="Footnote_153_153"></a><a href="#FNanchor_153_153"><span class="label">[153]</span></a> Variante 120.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_154_154" id="Footnote_154_154"></a><a href="#FNanchor_154_154"><span class="label">[154]</span></a> Variante 121.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_155_155" id="Footnote_155_155"></a><a href="#FNanchor_155_155"><span class="label">[155]</span></a> Rôle du dragon dans <i>le Déserteur</i> de Sedaine et
+Monsigny, joué pour la première fois à la Comédie-Italienne le 6 mars
+1769.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_156_156" id="Footnote_156_156"></a><a href="#FNanchor_156_156"><span class="label">[156]</span></a> Sans doute pour «irréfutable».</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_157_157" id="Footnote_157_157"></a><a href="#FNanchor_157_157"><span class="label">[157]</span></a> Sauvage du Canada.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_158_158" id="Footnote_158_158"></a><a href="#FNanchor_158_158"><span class="label">[158]</span></a> Jambe grosse et enflée.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_159_159" id="Footnote_159_159"></a><a href="#FNanchor_159_159"><span class="label">[159]</span></a> Bartholo coupe le signalement à l'endroit qu'il lui
+plaît. (<i>Note de Beaumarchais.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_160_160" id="Footnote_160_160"></a><a href="#FNanchor_160_160"><span class="label">[160]</span></a> A cette tourière Beaumarchais substitua en variante sur
+le manuscrit (provenant de Londres) «un vieux avare», et le couplet
+commençait alors ainsi:
+</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 0em;">Cet avare, chargé d'or,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Vêtu d'un habit de bure,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Tient la clef de son trésor...</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p>
+L'autre manuscrit, celui de la Comédie, donne encore une autre variante:
+</p><p>
+A<small>IR</small>: <i>Robin Turelure</i>.
+</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<span style="margin-left: 0em;">Pour irriter nos désirs,</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Bartholina sous la bure</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Tient la clef de nos plaisirs.</span><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p>
+D'ailleurs, tout le passage relatif à s&oelig;ur Vénus est raturé sur le
+manuscrit, mais assez légèrement cependant pour être très-facilement
+lu.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_161_161" id="Footnote_161_161"></a><a href="#FNanchor_161_161"><span class="label">[161]</span></a> Bouilloire à large ventre, avec un bec pour diriger le
+liquide et une anse pour saisir le vase.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_162_162" id="Footnote_162_162"></a><a href="#FNanchor_162_162"><span class="label">[162]</span></a> Voyez, sur cette librairie, la lettre suivante.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_163_163" id="Footnote_163_163"></a><a href="#FNanchor_163_163"><span class="label">[163]</span></a> Le principal employé de la maison Dulau m'en fit voir la
+mention sur le <i>Catalogue</i> de cette année-là. Le prix en était marqué
+300 francs. C'était bien modeste, pour ne pas dire bien modique: il ne
+vint cependant pas un seul amateur. Pour les Anglais, en dehors de nos
+grands classiques, notre littérature n'existe guère, comme la leur au
+reste n'existe pas pour nous, en dehors de Shakespeare, Milton, Byron,
+Scott et quelques autres. Beaumarchais, en 1828, était presque un
+inconnu pour eux. L'est-il beaucoup moins aujourd'hui? En tout cas, ce
+ne sont pas ses pièces qui l'auront popularisé à Londres. On sait que,
+pour ne pas froisser la <i>gentry</i>, le <i>Mariage de Figaro</i>, cette satire
+de toutes les noblesses en décadence, est défendue encore aujourd'hui
+sur les mêmes théâtres où l'on joue <i>la Grande Duchesse</i> d'Offenbach!</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_164_164" id="Footnote_164_164"></a><a href="#FNanchor_164_164"><span class="label">[164]</span></a> C'était un billet de banque de 500 francs<a name="FNanchor_A_166" id="FNanchor_A_166"></a><a href="#Footnote_A_166" class="fnanchor">[A]</a>. La maison
+Dulau, qui n'avait pas trouvé marchand à 300 francs, en 1826, avait cru
+faire une affaire excellente par cette plus-value de 200 francs en
+1863.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_165_165" id="Footnote_165_165"></a><a href="#FNanchor_165_165"><span class="label">[165]</span></a> Ils n'y arrivèrent que six semaines après, à cause du
+retard que la personne qui s'était chargée de les rapporter dut subir
+pour son retour de Londres à Paris. Édouard Thierry se hâta de m'en
+faire part. Voici son billet:
+</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="addr">«Mon cher ami,</p>
+
+<p>«Nous avons les manuscrits de Beaumarchais entre les mains. Quand
+vous voudrez les venir voir, ou pour mieux dire les revoir, je
+mettrai mon cabinet à votre disposition.
+</p>
+<p>
+«Tout à vous.
+</p><p class="r">«<span class="smcap">Édouard Thierry.</span></p>
+
+<p>«16 novembre 1863.»</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_A_166" id="Footnote_A_166"></a><a href="#FNanchor_A_166"><span class="label">[A]</span></a> Le prix précis de l'achat a été de 509 fr. 10 c. J'ai
+relevé, moi-même, ce chiffre porté, à la date du 26 septembre 1863, sur
+le registre des dépenses journalières de la Comédie-Française, qui m'a
+été obligeamment communiqué par l'aimable secrétaire du théâtre, M.
+Verteuil.
+</p>
+
+<p class="r">G<small>EORGES D</small>'H<small>EYLLI.</small></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_166_167" id="Footnote_166_167"></a><a href="#FNanchor_166_167"><span class="label">[166]</span></a> Il s'était fait, dit Chateaubriand, «libraire du clergé
+français émigré.» (<i>Mémoires d'outre-tombe</i>, <i>t.</i> III, p. 273.)&mdash;Il
+publia, en 1799, une des premières éditions du <i>Génie du
+Christianisme</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_167_168" id="Footnote_167_168"></a><a href="#FNanchor_167_168"><span class="label">[167]</span></a> Le fait fut raconté, non sans dépit, par le principal
+employé de la librairie Dulau, à la personne chargée de rapporter les
+manuscrits, et qui à son tour le raconta à Édouard Thierry, de qui je le
+tiens.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_168_169" id="Footnote_168_169"></a><a href="#FNanchor_168_169"><span class="label">[168]</span></a> J'aurais pu songer à la famille même de Beaumarchais,
+mais la seule personne que j'y connusse, M. Lemolte Chalary, conseiller
+à la Cour royale d'Orléans, fils d'une des s&oelig;urs de Beaumarchais,
+était alors en voyage comme tout bon magistrat qui prend ses vacances,
+et je ne savais où l'atteindre. Quand je le vis à son retour, il en fut
+très-fâché, moins encore pourtant que M. Delarue, petit-fils de
+Beaumarchais, qui vint me voir après ma lettre au <i>Temps</i>. Il doutait
+d'abord de la réalité de la découverte, mais lorsque je l'en eus
+convaincu, il eut le plus vif regret de n'en pas avoir été instruit le
+premier à cause des révélations parfois compromettantes que pouvait
+contenir la partie politique des manuscrits.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_169_170" id="Footnote_169_170"></a><a href="#FNanchor_169_170"><span class="label">[169]</span></a> Ce furent ses propres expressions.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_170_171" id="Footnote_170_171"></a><a href="#FNanchor_170_171"><span class="label">[170]</span></a> On sait de quelle faveur il jouissait près de ce
+ministre, qui le remit à flot. Je lis dans les <i>Nouvelles de la cour</i>,
+conservées aux archives du château d'Harcourt, sous la date du 13
+septembre 1776: «Les affaires du sieur Caron de Beaumarchais
+commencèrent à se trouver en meilleur état, grâce au goût qu'a pris pour
+lui M. de Maurepas, que ses saillies amusent beaucoup.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_171_172" id="Footnote_171_172"></a><a href="#FNanchor_171_172"><span class="label">[171]</span></a> Au mois de janvier 1776.&mdash;C'est cette négociation, où le
+plus beau rôle ne fut pas pour Beaumarchais, et que l'on connaît déjà
+par les publications de M. Frédéric Gaillardet, qui tenait surtout au
+c&oelig;ur de M. Delarue quand il vint me parler des manuscrits de son
+grand-père. Elle est ici plus complète que partout et ne tient pas moins
+d'un volume.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_172_173" id="Footnote_172_173"></a><a href="#FNanchor_172_173"><span class="label">[172]</span></a> Voyez l'appendice IV.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_173_174" id="Footnote_173_174"></a><a href="#FNanchor_173_174"><span class="label">[173]</span></a> Nous avons donné cette pièce dans notre notice sur <i>le
+Barbier</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_174_175" id="Footnote_174_175"></a><a href="#FNanchor_174_175"><span class="label">[174]</span></a> La Comédie-Française était alors au faubourg
+Saint-Germain, rue de l'Ancienne-Comédie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_175_176" id="Footnote_175_176"></a><a href="#FNanchor_175_176"><span class="label">[175]</span></a> Pièce de vers badine et médiocre dont je donne seulement
+la première et la dernière strophe.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_176_177" id="Footnote_176_177"></a><a href="#FNanchor_176_177"><span class="label">[176]</span></a> Avec un curieux <i>post-scriptum</i> resté inédit.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_177_178" id="Footnote_177_178"></a><a href="#FNanchor_177_178"><span class="label">[177]</span></a> Cette lettre fait partie de la correspondance publiée par
+Gudin, lettre XXXIX, 7º vol. des <i>&OElig;uvres complètes</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_178_179" id="Footnote_178_179"></a><a href="#FNanchor_178_179"><span class="label">[178]</span></a> Cette lettre ne figure pas dans l'édition de 1809.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_179_180" id="Footnote_179_180"></a><a href="#FNanchor_179_180"><span class="label">[179]</span></a> M. de Loménie, qui a sans doute de bonnes raisons pour le
+faire, ayant eu entre les mains tous les papiers de Beaumarchais
+possédés par sa famille, attribue positivement cette farce à
+Beaumarchais lui-même, et il la déclare excellente et parfaite en son
+genre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_180_181" id="Footnote_180_181"></a><a href="#FNanchor_180_181"><span class="label">[180]</span></a> Beaumarchais, si fin et si expérimenté en matière de
+ruses et de supercheries, se laissa pourtant prendre, comme tant
+d'autres, à l'imposture de la chevalière d'Éon, qui était bien en
+réalité un chevalier, ainsi que le prouva son autopsie, faite en
+Angleterre, où d'Éon résidait, le jour même de sa mort, 21 mai 1810, par
+le docteur Copeland, en présence de plusieurs témoins, et entre autres
+du Père Élysée, premier chirurgien de Louis XVIII. «D'Éon, dit le
+rapport, avait été un homme parfaitement conformé.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_181_182" id="Footnote_181_182"></a><a href="#FNanchor_181_182"><span class="label">[181]</span></a> Drame représenté pour la première fois au
+Théâtre-Français le 26 avril 1865.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_182_183" id="Footnote_182_183"></a><a href="#FNanchor_182_183"><span class="label">[182]</span></a> Nous savons de plus, par des renseignements pris sur
+place et aux meilleures sources, que M. de Girardin n'a «jamais» mis les
+pieds aux archives de la Comédie-Française. D'ailleurs sa franchise bien
+connue et la tournure indépendante de son esprit défendent toute
+supposition d'imitation ou de plagiat dissimulé.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_183_184" id="Footnote_183_184"></a><a href="#FNanchor_183_184"><span class="label">[183]</span></a> <i>Le Supplice d'une femme</i>, drame en 3 actes avec une
+préface. 1 volume in-8º, paru depuis en in-18, Paris, Michel Lévy,
+1865.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_184_185" id="Footnote_184_185"></a><a href="#FNanchor_184_185"><span class="label">[184]</span></a> <i>Le Supplice d'une femme</i>, drame en 3 actes, reçu par le
+comité du Théâtre-Français le 14 décembre 1864 (tiré à 100 exemplaires).
+</p><p>
+Lire aussi, pour être tout à fait au courant de la discussion très-vive
+qui s'éleva entre M. de Girardin et son collaborateur au sujet des
+remaniements que ce dernier fit subir au <i>Supplice d'une femme</i>, la
+curieuse brochure de M. A. Dumas fils: <i>Histoire du Supplice d'une
+femme</i> (réponse à la préface de M. de Girardin). 1 vol. in-8º, Paris,
+Michel Lévy, 1865.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_185_186" id="Footnote_185_186"></a><a href="#FNanchor_185_186"><span class="label">[185]</span></a> Cette première version a elle-même beaucoup de variantes;
+les archives du Théâtre-Français conservent plusieurs textes différents,
+retouchés et modifiés par M. de Girardin lui-même avant la bienheureuse
+intervention de M. Dumas fils.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_186_187" id="Footnote_186_187"></a><a href="#FNanchor_186_187"><span class="label">[186]</span></a> Il est bien entendu que l'analogie que je signale est
+surtout et beaucoup plus frappante avec <i>le Supplice d'une femme</i> avant
+les réductions et amputations que lui fit subir l'auteur de <i>Diane de
+Lys</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_187_188" id="Footnote_187_188"></a><a href="#FNanchor_187_188"><span class="label">[187]</span></a> Lisez dans la pièce primitive de M. de Girardin la longue
+et étrange scène d'explication qui a lieu entre les deux amants,
+rapprochez-la de la scène analogue dans <i>l'Ami de la maison</i>, puis
+comparez.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_188_189" id="Footnote_188_189"></a><a href="#FNanchor_188_189"><span class="label">[188]</span></a> Je parle toujours, et ici surtout, du drame même tel
+qu'il a été conçu et d'abord exécuté par M. de Girardin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_189_190" id="Footnote_189_190"></a><a href="#FNanchor_189_190"><span class="label">[189]</span></a> Et je le répète, le lecteur d'ailleurs le verra bien
+aussi avec l'analyse que je lui donne de <i>l'Ami de la maison</i>, ce drame,
+sans un remaniement obligé ne serait certainement pas joué, malgré le
+renom éclatant de son auteur vrai ou supposé, jusqu'à la fin de son
+troisième acte.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_190_191" id="Footnote_190_191"></a><a href="#FNanchor_190_191"><span class="label">[190]</span></a> Le dialogue que nous donnons ici n'est pas la
+reproduction textuelle mais seulement le résumé du dialogue même du
+drame original.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_191_192" id="Footnote_191_192"></a><a href="#FNanchor_191_192"><span class="label">[191]</span></a> Quelques-uns de mes lecteurs trouveront peut-être cette
+scène chargée de longueurs, mais peut-être en a-t-elle la permission.
+Lecteur, ne t'indipose pas contre moi; je n'ai ni orgueil ni fausse
+modestie. Écoute-moi aussi, lecteur, et apprenons ensemble à n'être
+dupes ni des choses ni des mots qui les masquent.
+</p><p>
+Il faut bien que je ne me croie pas un imbécile, puisque j'écris; il
+faut bien que je sente en moi du sens, du jugement, de l'esprit même,
+puisque je mets ces facultés aux prises avec un sujet qui les exige. Il
+faut bien que je m'avoue quelque mérite, puisque je me compare... Ah! je
+sens, et je suis heureux de sentir avec qui je puis me comparer! Je
+distingue mes maîtres et me prosterne, de loin, devant ces grands
+hommes. Mais pour avoir ou n'avoir que le mérite de cette foule de
+dramatistes dont les noms ne se lisent, et encore que
+très-passagèrement, sur les affiches de nos spectacles, que serais-je,
+quand encore j'aurais appris à m'élever au-dessus de leur glaciale
+monotonie, de leurs beautés compassées, brillantées, de leur faire
+conventionnel ou calqué, de leur éclat clinquanté? La fortune de ces
+gens est celle de ces emprunteurs qui vivent sur les moyens de toutes
+leurs connaissances. Pour moi, paysan carrier, retiré dans ma chétive
+demeure, je vis sur mon mince fonds, défriché de mes mains. Comment ne
+sentirais-je pas ma médiocrité à côté de ces riches terres anoblies par
+de splendides châteaux qu'occupent l'opulence ou notre antique noblesse?
+Ami lecteur, adieu; de longtemps je ne te parlerai de moi.
+</p>
+
+<p class="r">(<i>Note textuelle de l'auteur.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_192_193" id="Footnote_192_193"></a><a href="#FNanchor_192_193"><span class="label">[192]</span></a> Je serais peu surpris, si jamais ce drame est représenté,
+qu'il se trouvât quelque plaisant qui, après ce mot, ajouterait: «que je
+vous souhaite, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit,
+ainsi-soit-il.» (<i>Note de l'auteur.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_193_194" id="Footnote_193_194"></a><a href="#FNanchor_193_194"><span class="label">[193]</span></a> A la mort du père Caron, et quand il s'agit de procéder à
+son enterrement, l'Église lui refusa ses prières, ainsi que le constate
+son acte de décès, produit à l'époque du mariage de sa fille, en 1720,
+et où il est dit que «décédé sans avoir reconnu l'Église catholique,
+apostolique et romaine, cela a été cause que la sépulture ecclésiastique
+lui a été refusée.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_194_195" id="Footnote_194_195"></a><a href="#FNanchor_194_195"><span class="label">[194]</span></a> Beaumarchais n'était donc que «le quatrième fils». Et
+cependant je lis dans la biographie du docteur H&oelig;fer: «Beaumarchais,
+<i>seul garçon</i> dans une famille qui comptait cinq filles.» Ce qui est une
+deuxième inexactitude, puisque le père Caron eut six filles.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_195_196" id="Footnote_195_196"></a><a href="#FNanchor_195_196"><span class="label">[195]</span></a> Le <i>Clavijo</i>, de G&oelig;the, fut imprimé pour la première
+fois en 1774. On trouve parmi les personnages alors vivants qu'il met en
+scène, et outre Clavijo, la s&oelig;ur de Beaumarchais Marie, son autre
+s&oelig;ur, mariée à l'architecte Guilbert, et qui dans la pièce est
+prénommée Sophie, Guilbert, son mari, et enfin Beaumarchais lui-même. Le
+caractère de l'auteur de Figaro y est, comme chacun sait,
+très-exactement et très-curieusement présenté et dépeint.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_196_197" id="Footnote_196_197"></a><a href="#FNanchor_196_197"><span class="label">[196]</span></a> La maison de son père était alors située rue Saint-Denis,
+presque en face la rue de la Feronnerie, et dans le voisinage de celle
+où naquit, dit-on, Molière.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_197_198" id="Footnote_197_198"></a><a href="#FNanchor_197_198"><span class="label">[197]</span></a> «Personne d'ailleurs, ajoute-t-il quelques lignes plus
+bas, très-fine, très-hardie et assez spirituelle, à en juger par ses
+lettres.» <i>Beaumarchais et son temps</i>, tome I<sup>er</sup>, pages 33 et 34.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_198_199" id="Footnote_198_199"></a><a href="#FNanchor_198_199"><span class="label">[198]</span></a> M. de Loménie dit, «d'après une note de Beaumarchais»,
+qu'elle avait seulement six ans de plus que lui. De son côté, le
+consciencieux M. Jal cite l'extrait même du mariage, qu'il a eu sous les
+yeux: «Madeleine-Catherine Aubertin, <i>âgée de 34 ans</i>, veuve de
+Pierre-Augustin Franquet.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_199_200" id="Footnote_199_200"></a><a href="#FNanchor_199_200"><span class="label">[199]</span></a> C'est à la suite de ce mariage, en 1757, qu'il prit pour
+la première fois le nom de Beaumarchais, qui était celui d'un
+«très-petit fief» appartenant à sa femme.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_200_201" id="Footnote_200_201"></a><a href="#FNanchor_200_201"><span class="label">[200]</span></a> Le certificat du chirurgien Lasalle, appelé à constater
+le décès, et daté du jour même (29 floréal an VII), déclare «que le
+citoyen Beaumarchais est mort d'une apoplexie sanguine et non autre
+maladie». Voyez à ce sujet les ingénieuses et véridiques raisons
+fournies par M. de Loménie contre la supposition du suicide,
+<i>Beaumarchais et son temps</i>, tome II, pages 526 et suivantes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_201_202" id="Footnote_201_202"></a><a href="#FNanchor_201_202"><span class="label">[201]</span></a> <i>&OElig;uvres complètes de Pierre-Augustin Caron de
+Beaumarchais, écuyer, conseiller-secrétaire du roi, lieutenant général
+des chasses, bailliage et capitainerie de la Varenne du Louvre, grande
+vénerie et fauconnerie de France....</i>, etc. 1809, Paris, chez Léopold
+Colin, rue Gît-le-C&oelig;ur. 7 vol. in-8º. Les deux derniers volumes
+donnent une cinquantaine de lettres de Beaumarchais. Le 7<sup>e</sup> volume est
+terminé par la liste des souscripteurs; on lit en tête de cette liste:
+S. <i>M. l'Empereur et Roi</i>, un pap. vél., fig.; S. <i>M. la reine
+d'Espagne</i>, dº; S. <i>M. le roi de Westphalie</i> (Jérôme Bonaparte), 2 pap.
+vélin, fig.; 3 pap. fin, fig.; puis chacun pour un exemplaire: <i>le roi
+de Wurtemberg; le prince Eugène Napoléon; la princesse Élisa, grande
+duchesse de Toscane; le prince Cambacérès...</i>, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_202_203" id="Footnote_202_203"></a><a href="#FNanchor_202_203"><span class="label">[202]</span></a> Lettre XLVII, tome VII de l'édition précitée.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_203_204" id="Footnote_203_204"></a><a href="#FNanchor_203_204"><span class="label">[203]</span></a> Archives du département de la guerre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_204_205" id="Footnote_204_205"></a><a href="#FNanchor_204_205"><span class="label">[204]</span></a> Archives et personnel des finances.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_205_206" id="Footnote_205_206"></a><a href="#FNanchor_205_206"><span class="label">[205]</span></a> <i>Bulletin des Lois.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_206_207" id="Footnote_206_207"></a><a href="#FNanchor_206_207"><span class="label">[206]</span></a> Ministère de l'intérieur (archives) et secrétariat du
+Corps législatif.</p></div>
+
+</div>
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le barbier de Séville ou la précaution
+inutile, by Pierre Augustin Caron de Beaumarchais
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BARBIER DE SÉVILLE ***
+
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ http://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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