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+Project Gutenberg's Oeuvres de P. Corneille, Tome III, by Pierre Corneille
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Oeuvres de P. Corneille, Tome III
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+Author: Pierre Corneille
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+Editor: Ch. (Charles Joseph) Marty-Laveaux
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+Release Date: May 1, 2011 [EBook #36011]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE P. CORNEILLE, TOME III ***
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+Produced by Hélène de Mink, Carlo Traverso and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
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+ Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+ corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été
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+ Les vers sont en principe numérotés toutes les 5 lignes, les
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+ LES
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+ GRANDS ÉCRIVAINS
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+ DE LA FRANCE
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+ NOUVELLES ÉDITIONS
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+ PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION
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+ DE M. AD. REGNIER
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+ Membre de l'Institut
+
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+
+ OEUVRES
+ DE
+ P. CORNEILLE
+
+ TOME III
+
+
+
+
+ PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie
+
+ Rue de Fleurus, 9
+
+
+
+
+ OEUVRES
+ DE
+ P. CORNEILLE
+
+ NOUVELLE ÉDITION
+
+ REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS
+ ET LES AUTOGRAPHES
+
+ ET AUGMENTÉE
+
+ de morceaux inédits, des variantes, de notices, de notes, d'un
+ lexique des mots et locutions remarquables, d'un portrait, d'un
+ fac-simile, etc.
+
+ PAR M. CH. MARTY-LAVEAUX
+
+ TOME TROISIÈME
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
+ BOULEVARD SAINT-GERMAIN
+
+ 1862
+
+
+
+
+ LE CID
+
+ TRAGÉDIE
+
+ 1636
+
+
+
+
+NOTICE.
+
+
+«Ce fut en quelque sorte à M. de Chalon que le public est redevable du
+Cid, dit Beauchamps dans ses _Recherches sur les théâtres de
+France_[1]. Voici comme le P. de Tournemine m'a conté la chose: M. de
+Chalon, secrétaire des commandements de la Reine mère, avoit quitté la
+cour et s'étoit retiré à Rouen dans sa vieillesse; Corneille, que
+flattoit le succès de ses premières pièces, le vint voir: «Monsieur,»
+lui dit-il (_lui dit M. de Chalon_), après l'avoir loué sur son esprit
+et ses talents, «le genre de comique que vous embrassez ne peut vous
+procurer qu'une gloire passagère. Vous trouverez dans les Espagnols
+des sujets qui, traités dans notre goût par des mains comme les
+vôtres, produiront de grands effets. Apprenez leur langue, elle est
+aisée; je m'offre de vous montrer ce que j'en sais, et jusqu'à ce que
+vous soyez en état de lire par vous-même, de vous traduire quelques
+endroits de Guillem de Castro.»
+
+Corneille profita de ces offres obligeantes. L'attente de M. de Chalon
+fut bien dépassée; mais en tout il faut un apprentissage: celui de
+Corneille fut fort étrange. C'est sous l'aspect fantasque du capitan
+Matamore de _l'Illusion_ que le caractère espagnol lui apparut
+d'abord; toutefois, en traçant cette esquisse bouffonne, il
+entrevoyait déjà confusément les nobles images de Chimène et de
+Rodrigue[2].
+
+Du reste, Corneille ne crut pas devoir se préparer par de longues
+recherches à traiter cet admirable sujet. _Las Mocedades del Cid_[3]
+de Guillem de Castro lui servirent seulement de point de départ, et
+il ne parcourut les romances que pour y puiser des inspirations
+générales. Ces rapides études, fécondées par le génie le plus tragique
+qui eût jusqu'alors paru sur notre scène, produisirent un
+chef-d'oeuvre que toutes les littératures nous envièrent. «M.
+Corneille, dit Fontenelle[4], avoit dans son cabinet cette pièce
+traduite en toutes les langues de l'Europe, hors l'esclavone et la
+turque: elle étoit en allemand, en anglois, en flamand; et, par une
+exactitude flamande, on l'avoit rendue vers pour vers. Elle étoit en
+italien, et ce qui est plus étonnant, en espagnol: les Espagnols
+avoient bien voulu copier eux-mêmes une copie dont l'original leur
+appartenoit.»
+
+Cette pièce espagnole imitée de celle de Corneille n'est autre, selon
+toute apparence, que l'ouvrage de Diamante intitulé: _el Honrador de
+su padre_. De cette imitation Voltaire voulut faire l'ouvrage
+original, celui où Guillem de Castro lui-même avait puisé le sujet de
+sa pièce. En 1764, dans la première édition de son commentaire, il ne
+s'était pas encore avisé de cette découverte; mais le 1er août de la
+même année il publia dans la _Gazette littéraire_[5] des _Anecdotes
+sur le Cid_ qui commencent ainsi:
+
+ «Nous avions toujours cru que _le Cid_ de Guillem de Castro était
+ la seule tragédie que les Espagnols eussent donnée sur ce sujet
+ intéressant; cependant il y avait encore un autre _Cid_, qui avait
+ été représenté sur le théâtre de Madrid avec autant de succès que
+ celui de Guillem. L'auteur est don Juan-Bautista Diamante, et la
+ pièce est intitulée: _Comedia famosa del Cid honrador de su
+ padre...._ Pour le Cid _honorateur de son père_, on la croit
+ antérieure à celle de Guillem de Castro de quelques années. Cet
+ ouvrage est très-rare, et il n'y en a peut-être pas aujourd'hui
+ trois exemplaires en Europe.»
+
+C'est là une erreur dans laquelle Voltaire s'obstine à demeurer. Il y
+revient et y insiste en 1774 dans la nouvelle édition de son
+commentaire. On dirait qu'il cherche à se faire illusion à lui-même;
+il se paye de raisons détestables comme les gens d'esprit en trouvent
+toujours pour se persuader de ce qui leur plaît.
+
+Acceptée sans examen par la Harpe, l'assertion du maître fut bientôt
+considérée comme un fait incontestable; mais elle ne pouvait résister
+à une étude un peu attentive. Angliviel de la Beaumelle présenta, en
+1823, dans les _Chefs-d'oeuvre des théâtres étrangers_, la pièce de
+Diamante comme une traduction du _Cid_ de Corneille[6]; le 11 avril
+1841 un article de Génin, publié dans _le National_, justifia plus
+complétement encore notre poëte, et M. de Puibusque soutint la même
+thèse dans son _Histoire comparée des littératures espagnole et
+française_. Enfin, dans un excellent travail, que nous aurons plus
+d'une fois l'occasion de citer et qui est intitulé: _Anecdotes sur
+Pierre Corneille, ou Examen de quelques plagiats qui lui sont
+généralement imputés par ses divers commentateurs français et en
+particulier par Voltaire_, M. Viguier a démontré de la manière la plus
+évidente, en comparant le texte de Corneille avec celui de Diamante,
+que ce poëte n'a été en général que le traducteur fort exact, et même
+assez plat, de notre illustre tragique; et l'année dernière M.
+Hippolyte Lucas a mis tout le monde à même de consulter les pièces du
+procès, en traduisant dans ses _Documents relatifs à l'histoire du
+Cid_ la pièce de Guillem de Castro et celle de Diamante. La question
+semblait donc résolue; toutefois elle ne l'était encore que par des
+arguments d'un ordre purement littéraire, qui laissent toujours
+subsister quelque doute dans l'esprit de certaines personnes.
+
+Un article de M. Antoine de Latour, intitulé _Pierre Corneille et
+Jean-Baptiste Diamante_, qui a paru dans _le Correspondant_ le 25 juin
+1861, et qui vient d'être reproduit dans un volume intitulé _l'Espagne
+religieuse et littéraire_ (p. 113-134), est venu offrir aux plus
+obstinés des documents d'une irrésistible évidence, des preuves
+matérielles. Un pharmacien espagnol, qui a renoncé à sa profession
+pour s'adonner sans partage à l'étude de la bibliographie et de la
+littérature de son pays, don Cayetano Alberto de la Barrera y Leirado,
+a publié aux frais de l'État un _Catalogue bibliographique et
+biographique de l'ancien théâtre espagnol depuis son origine jusqu'au
+milieu du dix-huitième siècle_. On y trouve la notice suivante:
+
+«Juan-Bautista Diamante, un des plus féconds et des plus renommés
+poëtes dramatiques qu'ait produits l'Espagne dans la seconde moitié du
+dix-septième siècle. On ignore la date de sa naissance, mais on peut
+la fixer avec assez de vraisemblance entre 1630 et 1640. Notre poëte
+commença à travailler pour le théâtre vers 1657. Il est possible que
+son premier ouvrage ait été _el Honrador de su padre_, qui parut
+imprimé dans la première partie d'un recueil de comédies de divers
+auteurs, Madrid, 1659, et dans lequel on remarque des beautés de
+premier ordre, au travers de ses nombreuses irrégularités. Diamante
+avait sous les yeux, en écrivant cette pièce, _las Mocedades del Cid_,
+de Guillem de Castro, et l'imitation qui en a été faite par Corneille,
+et il a pris de l'un et de l'autre ce qui lui a paru bon.»
+
+Après avoir lu cet article, M. Antoine de Latour s'empressa de faire
+demander à don Cayetano Alberto de la Barrera quelques communications
+au sujet des documents d'après lesquels il l'avait rédigé; bientôt le
+savant bibliographe fit parvenir à notre compatriote la réponse
+suivante:
+
+ «Votre question ne pouvait venir plus à propos. Juste au moment où
+ elle m'arrive, je tiens dans mes mains ce bon Juan-Bautista
+ Diamante. Car voici plusieurs jours que je m'occupe à extraire les
+ pièces d'un procès qui lui fut intenté en 1648 et qui vient
+ d'échapper par bonheur au sort qui le menaçait, car on allait en
+ faire des paquets. Les faits intéressants que j'en ai tirés me
+ sont arrivés trop tard de quelques jours pour pouvoir être insérés
+ dans le dernier appendice ou supplément de mon ouvrage. Je m'étais
+ servi, pour écrire l'article qui le concerne, des faits qui se
+ trouvent dans Barbosa Machado et dans Nicolas Antonio, et de ceux
+ que j'ai pu moi-même trouver ailleurs. Voyant que, dès 1658, il
+ prenait déjà le titre de licencié, comme cela résulte du manuscrit
+ autographe de sa comédie _el Veneno para si_, qui existe dans la
+ bibliothèque de M. le duc d'Osuna, j'ai calculé que sa naissance
+ pouvait avoir eu lieu de 1630 à 1640; je ne m'étais trompé que de
+ quatre ans: il était né à Madrid en 1626. C'est ce qui résulte
+ d'un interrogatoire signé de sa main et dont l'original fait
+ partie du procès que j'ai sous les yeux.»
+
+A cette lettre était jointe une copie de ce document que M. Antoine de
+Latour traduit ainsi: «En la ville de Alcala de Hénarès, le vingtième
+jour du mois de septembre 1648, en vertu d'un ordre du seigneur
+recteur, moi, notaire, je me présentai à la prison des étudiants de
+cette université, en laquelle je fis comparaître devant moi don
+Juan-Bautista Diamante, écolier en ladite université et détenu dans la
+susdite prison, de qui je reçus le serment devant Dieu et sur une
+croix qu'il promettait de dire la vérité, et lui demandai ce qui suit:
+
+«Lui ayant demandé comment il se nomme, quel âge il a, quelle est sa
+condition et où il est né;
+
+«A quoi il répond qu'il se nomme don Juan-Bautista Diamante, qu'il est
+étudiant de cette université et sous-diacre, qu'il est né dans la
+ville de Madrid, et qu'il a vingt-deux ans, à quelque chose près.»
+
+Cependant M. de Latour conserve un dernier scrupule, et se demande si
+le Diamante qui figure au procès de 1648 est bien celui que nous
+connaissons comme auteur dramatique. Aussitôt nouvelle demande
+d'éclaircissements et nouvelle lettre de don Cayetano Alberto de la
+Barrera.
+
+J'eus le même doute qui vous est venu, répondit-il, quand j'examinai
+ces documents, mais toute incertitude disparut bientôt. L'identité de
+Juan-Bautista Diamante, sous-diacre en 1648 et prêtre en 1656, et de
+Diamante, écrivain dramatique, me fut démontrée jusqu'à l'évidence par
+cette double observation: d'une part, que Barbosa Machado déclare
+expressément que le poëte était fils de Jacome Diamante, Espagnol, et
+d'une mère portugaise, et, d'autre part, que le clerc mis en cause
+était bien le fils de Jacome Diamante et de sa première femme,
+Magdalena de Acosta (nom portugais _da Costa_), comme il ressort de
+nombreux documents qui figurent au procès, et en particulier d'une
+pétition signée par Jacome lui-même.»
+
+Voilà certes de quoi satisfaire les plus exigeants, et il n'est
+maintenant permis à personne de révoquer en doute la sincérité de
+Corneille, lorsqu'il déclare n'avoir eu d'autre guide que Guillem de
+Castro.
+
+Mais ce premier point une fois mis hors de contestation, on voudrait
+avoir les détails les plus précis sur ce premier chef-d'oeuvre de
+Corneille, et l'on ignore jusqu'à la date de sa représentation. Les
+frères Parfait se contentent de placer cet ouvrage le dernier parmi
+ceux de 1636, et c'est seulement à l'occasion de _Cinna_ qu'ils nous
+disent: «_Le Cid_ fut représenté vers la fin de novembre 1636[7].»
+
+L'immense supériorité de cette pièce sur toutes celles qui l'avaient
+précédée n'échappa point à Mondory; il ne négligea rien pour que le
+jeu des acteurs, la beauté des costumes, l'exactitude de la mise en
+scène fussent dignes de l'oeuvre: aussi le succès fut-il attribué
+uniquement aux comédiens par les ennemis de notre poëte; mais leurs
+accusations injustes renferment sur les premières représentations
+certains renseignements utiles à recueillir.
+
+«Si votre poétique et _jeune ferveur_, dit Mairet[8] en se servant à
+dessein d'une expression employée dans _le Cid_[9] et critiquée par
+Scudéry, avoit tant d'envie de voir ses nobles journées sous la
+presse, comme vous êtes fort ingénieux, il falloit trouver invention
+d'y faire mettre aussi, tout du moins en taille-douce, les gestes, le
+ton de voix, la bonne mine et les beaux habits de ceux et celles qui
+les ont si bien représentées, puisque vous pouviez juger qu'ils
+faisoient la meilleure partie de la beauté de votre ouvrage, et que
+c'est proprement du _Cid_ et des pièces de cette nature que M. de
+Balzac a voulu parler en la dernière de ses dernières lettres, quand
+il a dit du Roscius Auvergnac[10], que si les vers ont quelque
+souverain bien, c'est dans sa bouche qu'ils en jouissent, qu'ils sont
+plus obligés à celui qui les dit qu'à celui qui les a faits, et bref
+qu'il en est le second et le meilleur père, d'autant que par une
+favorable adoption il les purge pour ainsi dire des vices de leur
+naissance[11]. Un petit voyage en cette ville vous apprendra, si vous
+ne le savez déjà, que Rodrigue et Chimène tiendroient possible encore
+assez bonne mine entre les flambeaux du théâtre des Marais, s'ils
+n'eussent point eu l'effronterie de venir étaler leur blanc d'Espagne
+au grand jour de la Galerie du Palais[12].»
+
+Dans un autre libelle, imprimé à la suite de celui que nous venons de
+citer[13], la nouvelle pièce de Corneille est encore attaquée de la
+même manière: «Souvenez-vous que la conjoncture du temps, l'adresse et
+la bonté des acteurs, tant à la bien représenter qu'à la faire valoir
+par d'autres inventions étrangères, que le Sr de Mondory n'entend
+guère moins bien que son métier, ont été les plus riches ornements du
+_Cid_ et les premières causes de sa fausse réputation.» Ce dernier
+passage est assez obscur: l'auteur veut-il parler seulement de
+l'habileté de Mondory pour la mise en scène, de son goût dans la
+disposition des décorations et le choix des costumes? je ne le pense
+pas; ces qualités, quoique ne faisant point nécessairement partie de
+l'art du comédien, sont loin toutefois d'y être étrangères. Je serais
+plutôt tenté de croire qu'il est question ici de l'adresse avec
+laquelle Mondory, dans un temps où la presse périodique, à peine née,
+ne s'occupait point de questions littéraires, savait intéresser les
+esprits délicats aux ouvrages importants qu'il faisait représenter,
+et, à l'aide de nouvelles adroitement répandues, assurait aux
+représentations plus d'éclat et de solennité.
+
+Nous en avons un témoignage dans une lettre adressée le 18 janvier
+1637, par le célèbre acteur, à Balzac, avec qui il paraît avoir été
+en correspondance suivie[14]. Ce précieux document, qui nous a été
+conservé dans les recueils de Conrart, contient, comme on va le voir,
+un véritable compte rendu du _Cid_[15]:
+
+ «Je vous souhaiterois ici, pour y goûter, entre autres plaisirs,
+ celui des belles comédies qu'on y représente, et particulièrement
+ d'un _Cid_ qui a charmé tout Paris. Il est si beau qu'il a donné
+ de l'amour aux dames les plus continentes, dont la passion a même
+ plusieurs fois éclaté au théâtre public. On a vu seoir en corps
+ aux bancs de ses loges ceux qu'on ne voit d'ordinaire que dans la
+ Chambre dorée et sur le siége des fleurs de lis[16]. La foule a
+ été si grande à nos portes, et notre lieu s'est trouvé si petit,
+ que les recoins du théâtre qui servoient les autres fois comme de
+ niches aux pages, ont été des places de faveur pour les cordons
+ bleus, et la scène y a été d'ordinaire parée de croix de
+ chevaliers de l'ordre.»
+
+A ce moment l'enthousiasme produit par _le Cid_ était si vif, que
+chacun plaignait ceux de ses amis qui habitaient la province et ne
+pouvaient assister aux représentations. Dans une lettre écrite par
+Chapelain, le 22 janvier 1637, nous lisons le passage suivant: «Depuis
+quinze jours le public a été diverti du _Cid_ et des deux
+_Sosies_[17], à un point de satisfaction qui ne se peut exprimer. Je
+vous ai fort desiré à la représentation de ces deux pièces[18].» Ne
+pourrait-on conclure de ces lettres, écrites à quelques jours
+d'intervalle, que la première représentation du _Cid_ eut lieu
+seulement à la fin de décembre, et non pas, comme le disent les frères
+Parfait, à la fin de novembre? Ce qui est, en tout cas, hors de doute,
+c'est que le succès et la vogue du _Cid_ ne furent bien établis que
+dans la première quinzaine de janvier.
+
+Les recettes furent considérables. L'auteur d'une critique du temps,
+qui d'ailleurs ne ménage pas Corneille, n'hésite pas à dire: «Cette
+pièce n'a pas laissé de valoir aux comédiens plus que les dix
+meilleures des autres auteurs[19].»
+
+«Il est malaisé, dit Pellisson, de s'imaginer avec quelle approbation
+cette pièce fut reçue de la cour et du public. On ne se pouvoit lasser
+de la voir, on n'entendoit autre chose dans les compagnies, chacun en
+savoit quelque partie par coeur, on la faisoit apprendre aux enfants,
+et en plusieurs endroits de la France il étoit passé en proverbe de
+dire: _Cela est beau comme le Cid_[20].»
+
+Scarron, qui, dans son _Virgile travesti_, s'est presque
+continuellement appliqué à produire des effets comiques par la brusque
+opposition des usages et des habitudes de son temps avec les coutumes
+de l'antiquité, n'a pas manqué de signaler parmi les talents de la
+nymphe Déiopée, la façon dont elle récite _le Cid_:
+
+ Celle que j'estime le plus
+ Sera la femme d'Éolus:
+ C'est la parfaite Déiopée,
+ Un vrai visage de poupée;
+ Au reste, on ne le peut nier,
+ Elle est nette comme un denier;
+ Sa bouche sent la violette,
+ Et point du tout la ciboulette;
+ Elle entend et parle fort bien
+ L'espagnol et l'italien;
+ _Le Cid_ du poëte Corneille,
+ Elle le récite à merveille;
+ Coud en linge en perfection
+ Et sonne du psaltérion[21].
+
+On voudrait savoir quels acteurs jouèrent dans _le Cid_ du vivant de
+Corneille, mais on a sur ce point bien peu de renseignements certains.
+Dans les divers libelles où les critiques de Corneille attribuent tout
+le succès de la pièce au talent des comédiens, c'est, comme nous
+l'avons vu, sans les nommer.
+
+Scudéry seul se montre plus explicite dans un passage du même genre,
+et nous fait ainsi connaître les acteurs qui remplissaient les rôles
+de Rodrigue et de Chimène: «Mondory, la Villiers et leurs compagnons
+n'étant pas dans le livre comme sur le théâtre, _le Cid_ imprimé
+n'étoit plus _le Cid_ que l'on a cru voir[22].»
+
+Il n'était pas besoin de ce témoignage pour réfuter l'assertion de
+Lemazurier, qui prétend que ce fut Montfleury qui joua d'original dans
+_le Cid_: elle repose uniquement sur un texte de Chapuzeau mal
+interprété[23].
+
+L'attaque d'apoplexie qui frappa Mondory pendant la représentation de
+_la Marianne_ de Tristan[24] l'empêcha bientôt de jouer Rodrigue. On
+ignore par qui il fut remplacé; mais, en 1663, Beauchâteau remplissait
+ce rôle à l'hôtel de Bourgogne, car, dans la première scène de
+_l'Impromptu de Versailles_, Molière parodie le ton dont ce comédien
+débitait les stances du _Cid_. La troupe de Molière représentait aussi
+de temps à autre cet ouvrage, mais nous ne savons qui en remplissait
+les principaux rôles. Il est mentionné dès 1659 dans le registre de
+Lagrange, le vendredi 11 juillet, avec une recette de cent livres, et
+le mardi 16 septembre suivant, avec une recette de cent six livres.
+
+Quant à don Diègue, s'il faut en croire M. Aimé Martin, qui, suivant
+sa coutume, ne cite aucun témoignage contemporain à l'appui de son
+assertion, c'est d'Orgemont qui le joua d'original. Quoi qu'il en
+soit, il est hors de doute que Baron se chargea plus tard de ce rôle à
+l'hôtel de Bourgogne, où il passa avec la Villiers et son mari lors de
+la retraite de Mondory, et qu'il mourut le 6 ou le 7 octobre 1655[25]
+des suites d'un accident qui lui arriva en le jouant. Tallemant des
+Réaux nous l'apprend en ces termes: «Le Baron de même n'avoit pas le
+sens commun; mais si son personnage étoit le personnage d'un brutal,
+il le faisoit admirablement bien. Il est mort d'une étrange façon. Il
+se piqua au pied et la gangrène s'y mit[26].» Puis il ajoute en note:
+«Marchant trop brutalement sur son épée en faisant le personnage de
+don Diègue au _Cid_.» Il refusa de subir l'amputation: «Non, non,
+dit-il, un roi de théâtre comme moi se feroit huer avec une jambe de
+bois[27].» Son fils, en remplissant le rôle de Rodrigue, essuya
+plusieurs mésaventures, heureusement beaucoup moins tragiques. Ayant
+prolongé outre mesure sa carrière dramatique, il lui fallut un jour,
+dit-on, le secours de deux personnes pour se relever après s'être
+imprudemment jeté aux genoux de Chimène, et il se vit accueillir par
+un rire général lorsqu'il dit:
+
+ Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées
+ La valeur n'attend point le nombre des années[28].
+
+Toutefois il fit bonne contenance, répéta les deux vers en affectant
+d'appuyer sur le premier hémistiche, et fut chaleureusement
+applaudi[29].
+
+Aucun éditeur de Corneille ne nomme l'actrice qui représentait
+l'Infante. On possède pourtant sur ce point un renseignement
+très-précis: Scudéry dit dans ses _Observations sur le Cid_[30]: «Doña
+Urraque n'y est que pour faire jouer la Beauchâteau[31].»
+
+Bien que Corneille n'ait pas cru devoir répondre à ce reproche dans sa
+_Lettre apologétique_, il semble y avoir été fort sensible, car à
+vingt-quatre ans de distance, et après sa complète réconciliation avec
+Scudéry, il écrit dans un de ses _Discours_[32]: «Aristote blâme fort
+les épisodes détachés, et dit _que les mauvais poëtes en font par
+ignorance, et les bons en faveur des comédiens pour leur donner de
+l'emploi_. L'Infante du _Cid_ est de ce nombre, et on la pourra
+condamner ou lui faire grâce par ce texte d'Aristote, suivant le rang
+qu'on voudra me donner parmi nos modernes.»
+
+A la cour, le succès de la pièce fut immense. Corneille nous l'apprend
+lui-même: «Ne vous êtes-vous pas souvenu, dit-il à Scudéry, que _le
+Cid_ a été représenté trois fois au Louvre et deux fois à l'hôtel de
+Richelieu? Quand vous avez traité la pauvre Chimène d'impudique, de
+prostituée, de parricide, de monstre, ne vous êtes-vous pas souvenu
+que la Reine, les princesses et les plus vertueuses dames de la cour
+et de Paris l'ont reçue en fille d'honneur[33]?»
+
+Anne d'Autriche, heureuse de voir les passions et les caractères de sa
+chère Espagne reproduits avec tant de génie et accueillis avec tant de
+chaleur, tint à donner au poëte qui l'avait charmée une marque
+éclatante de son approbation. Depuis plus de vingt ans Pierre
+Corneille père remplissait l'office de maître des eaux et forêts en la
+vicomté de Rouen, et il avait fait preuve dans des circonstances
+difficiles d'une singulière énergie[34]; le succès du _Cid_ lui valut
+une récompense qu'il avait certes bien méritée, mais qu'il n'eût
+peut-être jamais obtenue: en janvier 1637, il reçut des lettres de
+noblesse, qui, tout en ne mentionnant que ses services personnels,
+étaient plus particulièrement destinées à son fils. Les contemporains
+ne s'y trompèrent pas: l'auteur d'une des pièces publiées en faveur du
+_Cid_ s'exprime ainsi: «On me connoîtra assez si je dis que je suis
+celui qui ne taille point sa plume qu'avec le tranchant de son épée,
+qui hait ceux qui n'aiment pas Chimène, et honore infiniment celle qui
+l'a autorisée par son jugement, procurant à son auteur la noblesse
+qu'il n'avoit pas de naissance[35].»
+
+Le témoignage de Mairet n'est pas moins explicite: «Vous nous avez
+autrefois apporté la _Melite, la Veuve, la Suivante, la Galerie du
+Palais_, et, de fraîche mémoire, _le Cid_, qui d'abord vous a valu
+l'argent et la noblesse[36].»
+
+Ce qui avait si fort séduit la Reine irrita vivement Richelieu. «Quand
+_le Cid_ parut, dit Fontenelle dans sa _Vie de M. Corneille_[37], le
+Cardinal en fut aussi alarmé que s'il avoit vu les Espagnols devant
+Paris.» Il se trouvait également froissé à tous égards, et la vanité
+du poëte avait autant à souffrir que les susceptibilités de l'homme
+politique. «Il eut, dit Tallemant des Réaux, une jalousie enragée
+contre _le Cid_, à cause que les pièces des cinq auteurs n'avoient pas
+trop bien réussi[38].» Et Pellisson fait entendre la même chose,
+quoique avec beaucoup de circonspection et de réticences: «Il ne faut
+pas demander si la gloire de cet auteur donna de la jalousie à ses
+concurrents; plusieurs ont voulu croire que le Cardinal lui-même n'en
+avoit pas été exempt, et qu'encore qu'il estimât fort M. Corneille et
+qu'il lui donnât pension, il vit avec déplaisir le reste des travaux
+de cette nature, et surtout ceux où il avoit quelque part, entièrement
+effacés par celui-là[39].»
+
+Si peu délicates que fussent les railleries dirigées contre _le Cid_,
+elles avaient le privilége de l'amuser. Tallemant, à qui il faut sans
+cesse revenir pour tous ces petits détails, nous dit dans son
+_Historiette_ sur Boisrobert: «Pour divertir le Cardinal et contenter
+en même temps l'envie qu'il avoit contre _le Cid_, il le fit jouer
+devant lui en ridicule par les laquais et les marmitons. Entre autres
+choses, en cet endroit où Rodrigue dit à son fils: _Rodrigue, as-tu du
+coeur?_ Rodrigue répondoit: _Je n'ai que du carreau_[40].»
+
+Tout en blâmant, comme on le doit, un tel acharnement et de si
+indignes critiques, on est forcé de convenir qu'au moment où il parut,
+_le Cid_ pouvait exciter de légitimes inquiétudes et augmenter les
+embarras d'une situation déjà bien difficile. La pièce entière était
+une apologie exaltée de ces maximes du point d'honneur, qui, malgré
+les édits sans cesse renouvelés et toujours plus sévères,
+multipliaient les duels dans une effrayante proportion. Elles étaient
+résumées dans ces quatre vers, que le comte de Gormas adressait à don
+Arias, qui le pressait, de la part du Roi, de faire des réparations à
+don Diègue:
+
+ Ces satisfactions n'apaisent point une âme:
+ Qui les reçoit n'a rien, qui les fait se diffame,
+ Et de pareils accords l'effet le plus commun
+ Est de perdre d'honneur deux hommes au lieu d'un[41].
+
+Corneille fut contraint de les retrancher, mais tout le monde les
+retint, et ils furent publiés pour la première fois, en 1730, par
+l'abbé d'Allainval dans la _Lettre à Mylord*** sur Baron et la
+demoiselle le Couvreur, où l'on trouve plusieurs particularitez
+théâtrales_, par Georges Winck, Paris, in-12, p. 21. Ils furent
+ensuite reproduits en 1738 dans l'avertissement de l'édition des
+_OEuvres_ de Corneille donnée par P. Jolly (tome I, p. XX).
+
+Parmi les changements apportés au _Cid_ entre la première
+représentation et la publication, celui-là est le seul dont nous
+connaissions la nature; mais Scudéry nous apprend, dans sa _Lettre à
+l'illustre Academie_, qu'il y en a eu beaucoup d'autres: «Trois ou
+quatre de cette célèbre compagnie lui ont corrigé tant de fautes qui
+parurent aux premières représentations de son poëme et qu'il ôta
+depuis par vos conseils, et sans doute vos divins qui virent toutes
+celles que j'ai remarquées en cette tragi-comédie qu'il appelle son
+chef-d'oeuvre, m'auroient ôté en le corrigeant le moyen et la volonté
+de le reprendre, si vous n'eussiez été forcés d'imiter adroitement ces
+médecins qui voyant un corps dont toute la masse du sang est corrompue
+et toute la constitution mauvaise, se contentent d'user de remèdes
+palliatifs et de faire languir et vivre ce qu'ils ne sauroient
+guarir[42].»
+
+Que les choses se soient passées ainsi, nous sommes bien éloigné de le
+croire; mais ne résulte-t-il pas du moins de ce passage, trop peu
+remarqué, que des changements nombreux, et dont par malheur nous ne
+pourrons jamais apprécier l'importance, ont été faits avant la
+publication? Elle suivit d'assez près l'anoblissement du père de
+Corneille; l'achevé d'imprimer est du 24 mars 1637[43]. La pièce est
+dédiée à la seule personne dont l'influence pouvait tempérer les
+rancunes du Cardinal, à Mme de Combalet, sa nièce, et plus encore, si
+l'on en croit Guy Patin et Tallemant des Réaux, les deux pires langues
+du siècle[44]. Elle avait vivement défendu l'ouvrage et l'auteur, et
+Corneille lui dit d'un ton pénétré: «Je ne vous dois pas moins pour
+moi que pour _le Cid_.»
+
+Par malheur il perdit en partie le fruit de cette utile démarche en
+faisant paraître son _Excuse à Ariste_[45], qui a servi de prétexte
+aux nombreuses attaques dont _le Cid_ a été l'objet. Dans cette épître
+notre poëte refuse à un de ses amis quelques couplets, en lui
+répondant que cent vers lui coûtent moins que deux mots de chanson, et
+il ne dissimule ni le légitime orgueil qu'il éprouve, ni le profond
+dédain que lui inspirent ses rivaux. Les éditeurs et les biographes de
+Corneille sont loin d'être d'accord sur l'époque où ce petit poëme a
+paru. Au lieu de faire ici l'énumération de leurs opinions
+contradictoires, voyons si l'examen des écrits du temps ne peut pas
+nous fournir une solution à peu près certaine.
+
+«On ne vous a pas sollicité, dit Mairet, de faire imprimer à
+contre-temps cette mauvaise _Excuse à Ariste...._ A dire vrai, l'on ne
+vous a pas cru ni meilleur dramatique, ni plus honnête homme pour
+avoir fait cette scandaleuse lettre, qui doit être appelée votre
+pierre d'achopement, puisque sans elle ni la satire de l'Espagnol[46],
+ni la censure de l'observateur[47] n'eussent jamais été conçues[48].»
+
+Ce passage indique bien que l'_Excuse à Ariste_ est postérieure au
+_Cid_, et de plus il nous fait connaître l'ordre dans lequel les
+premières pièces qui y ont répondu ont été publiées. L'extrait qui va
+suivre, emprunté à un autre libelle, confirme et précise ce
+témoignage:
+
+ «On m'a dit que pour la bien défendre (l'_Excuse à Ariste_), il
+ assure qu'elle étoit faite il y a déjà plus de trois ans. Vraiment
+ je n'imputerois qu'à vanité cette ridicule saillie si elle étoit
+ postérieure au _Cid_, puisque le grand bruit qu'il a fait d'abord
+ et par hasard pouvoit étourdir une cervelle comme la sienne; mais
+ d'avoir eu ces sentiments et les avoir exprimés avant le succès de
+ cette plus heureuse que bonne pièce, il me pardonnera s'il lui
+ plaît, je treuve que c'est proprement s'ivrer avec de l'eau froide
+ ou du vinaigre, et se faire un sceptre de sa marotte[49].»
+
+Ces réflexions prouvent de la façon la plus indubitable que l'_Excuse
+à Ariste_ n'a été imprimée qu'après le succès du _Cid_, et, malgré les
+allégations des partisans de Corneille, il n'est point permis de
+croire qu'elle ait été composée auparavant.
+
+Nous trouvons, quant à nous, la plus grande analogie entre cette pièce
+de vers et la belle épître imprimée en tête de _la Suivante_ en
+septembre 1637; le sixain qu'elle renferme est tout à fait du même ton
+que l'_Excuse_, et les deux morceaux nous paraissent également
+répondre aux clameurs des critiques du _Cid_[50].
+
+La première réponse à l'épître de Corneille fut: «_L'Autheur du vray
+Cid espagnol à son traducteur français, sur une Lettre en vers qu'il a
+fait imprimer, intitulée «Excuse à Ariste,» où après cent traicts de
+vanité il dit de soy-mesme_:
+
+ Je ne dois qu'à moy seul toute ma renommée.»
+
+Cette réponse, composée seulement de six stances[51], se termine par
+les vers suivants:
+
+ Ingrat, rends-moi mon _Cid_ jusques au dernier mot:
+ Après tu connoîtras, Corneille déplumée,
+ Que l'esprit le plus vain est souvent le plus sot,
+ Et qu'enfin tu me dois toute ta renommée.
+
+Elle est signée Don Baltazar de la Verdad. Corneille et ses partisans
+n'hésitèrent pas à l'attribuer à Mairet. «Bien que vous y fissiez
+parler un auteur espagnol dont vous ne saviez pas le nom, lui
+dirent-ils plus tard, la foiblesse de votre style vous découvroit
+assez[52].»
+
+C'est du Mans que Mairet envoyait ces belles choses, et Claveret, qui
+comme lui s'était montré l'ami de Corneille et qui même avait adressé
+à ce dernier des vers élogieux que nous avons imprimés en tête de _la
+Veuve_, se chargea de répandre dans Paris le libelle où notre poëte
+était traité d'une façon si outrageante. La manière dont il s'en
+défend n'est guère propre à établir son innocence: «J'ai découvert
+enfin, écrit-il à Corneille, qu'on vous avoit fait croire que j'avois
+contribué quelque chose à la distribution des premiers vers qui vous
+furent adressés sous le nom du _Vrai Cid espagnol_, et qu'y voyant
+votre vaine gloire si judicieusement combattue, vous n'aviez pu vous
+empêcher de pester contre moi, parce que vous ne saviez à qui vous en
+prendre. Je ne crois pas être criminel de lèse-amitié pour en avoir
+reçu quelques copies comme les autres et leur avoir donné la louange
+qu'ils méritent[53].»
+
+Corneille répondit à _l'Autheur du vray Cid espagnol_ par le
+rondeau[54] qui commence ainsi:
+
+ Qu'il fasse mieux, ce jeune jouvencel
+ A qui _le Cid_ donne tant de martel,
+ Que d'entasser injure sur injure,
+ Rimer de rage une lourde imposture,
+ Et se cacher ainsi qu'un criminel.
+ Chacun connoît son jaloux naturel,
+ Le montre au doigt comme un fou solennel.
+
+Quelques éditeurs ont cru qu'il s'agissait ici de Scudéry, mais ce
+dernier n'avait pas encore paru dans la querelle où il devait jouer
+bientôt un rôle si important; ces vers s'adressaient à Mairet, qui, du
+reste, ne s'y trompa point.
+
+«Vous répondez à l'Espagnol, dit-il, avec un pitoyable rondeau, dans
+lequel vous ne pouvez vous empêcher, à cause de la longueur de
+l'ouvrage, de faire une contradiction toute visible.» Ici Mairet
+transcrit les vers que nous venons de rapporter, et il ajoute:
+«Comment voulez-vous qu'il se cache ainsi qu'un criminel, et que
+chacun le montre au doigt comme un fou solennel? l'épithète est
+solennellement mauvais[55].»
+
+A quoi les partisans de Corneille répliquent: «Le rondeau qui vous
+répondit parlait de vous sans se contredire. Que si l'épithète de fou
+solennel vous y déplaît, vous pouvez changer et mettre en sa place
+Innocent le Bel, qui est le nom de guerre que vous ont donné les
+comiques[56].»
+
+Vers la fin du rondeau se trouve un terme qu'on regrette d'y
+rencontrer, et qu'Arnauld fit plus tard effacer à Boileau dans son
+_Art poétique_. «Il eût été à souhaiter, dit Voltaire à ce sujet, que
+Corneille eût trouvé un Arnauld: il lui eût fait supprimer son rondeau
+tout entier.»
+
+Si nous en croyons Claveret, il tenta d'être cet Arnauld. «Vous êtes
+le premier qui m'avez fait voir ces beaux vers, dit-il à Corneille,
+lui parlant des stances intitulées _l'Autheur du vray Cid espagnol_,
+et si vous eussiez cru l'avis que vous me demandâtes et que je vous
+donnai sur ce sujet, vous n'auriez pas ensuite fait imprimer ce
+rondeau que les honnêtes femmes ne sauroient lire sans honte[57].»
+
+C'est à ce malencontreux rondeau de Corneille que succédèrent les
+_Observations sur le Cid_. Voici comme Pellisson s'exprime à ce sujet:
+«Entre ceux qui ne purent souffrir l'approbation qu'on donnoit au
+_Cid_ et qui crurent qu'il ne l'avoit pas méritée, M. de Scudéry parut
+le premier, en publiant ses observations contre cet ouvrage, ou pour
+se satisfaire lui-même, ou, comme quelques-uns disent, pour plaire au
+Cardinal, ou pour tous les deux ensemble[58].»
+
+La dernière hypothèse paraît de beaucoup la plus vraisemblable. Ce
+volume, auquel Scudéry ne mit point d'abord son nom, est un véritable
+acte d'accusation littéraire, dont l'auteur établit ainsi lui-même les
+principaux chefs:
+
+ «Je prétends donc prouver contre cette pièce du _Cid_:
+ Que le sujet n'en vaut rien du tout,
+ Qu'il choque les principales règles du poëme dramatique,
+ Qu'il manque de jugement en sa conduite,
+ Qu'il a beaucoup de méchants vers,
+ Que presque tout ce qu'il a de beautés sont dérobées.»
+
+Cette diatribe, vantée comme un chef-d'oeuvre par les envieux de
+Corneille, qui, à eux seuls, formaient un public, eut trois
+éditions[59].
+
+En se voyant traiter de la sorte par un homme qu'il considérait comme
+son ami, Corneille dut se reprocher vivement les pièces de vers qu'il
+avait écrites en sa faveur[60]. Les partisans de Scudéry cherchaient
+en vain un motif ou du moins un prétexte à sa colère: ils n'en
+pouvaient alléguer de plausible. L'un d'eux, un peu surpris de
+l'ardeur avec laquelle le critique poursuit tout ce qui lui semble
+pouvoir donner lieu à quelque observation, en vient à former cette
+conjecture au moins singulière: «Je ne puis croire néanmoins, dit-il,
+que M. Corneille ne l'aye sollicité à en prendre la peine par quelque
+mépris qu'il peut avoir fait de sa personne ou de ses oeuvres, à quoi
+il y a peu à redire. Bien qu'il y ait quantité de gens dénaturés et
+sans jugement, qui ont aversion pour les beautés, et qui trouvent
+mauvais que Belleroze sur son théâtre donne nom à _l'Amant libéral_,
+le chef-d'oeuvre de M. de Scudéry, ce beau poëme ne perd rien de son
+éclat pour cela, non plus qu'un diamant de son prix pour être
+chèrement vendu, et cet excellent et agréable trompeur semble faire
+(au jugement de tous les désintéressés) un acte de justice et de son
+adresse quand il loue ledit sieur de Scudéry, non pas autant qu'il le
+doit être, mais autant qu'il en a de pouvoir, témoignant en son
+discours sa reconnoissance, sans toutefois vouloir toucher ni
+préjudicier à la réputation de M. Corneille, comme font d'autres tout
+hautement à celle dudit Sieur de Scudéry, qui possède tout seul les
+perfections que le ciel, la naissance et le travail pourroient donner
+à trois excellents hommes[61].»
+
+Il n'est point nécessaire de chercher à Corneille des torts contre
+Scudéry: _le Cid_, voilà son crime; c'est le seul que celui qui se
+croyait son rival ne pouvait lui pardonner.
+
+Dans la _Lettre apologétique du Sr Corneille, contenant sa response
+aux Observations faites par le Sr Scudery sur le Cid_[62], notre poëte
+replace la question sur son véritable terrain, et signale vivement les
+causes de l'indignation de son adversaire. Nous n'avons pas à nous
+étendre ici sur cet écrit, que nous publions _in extenso_ dans les
+_OEuvres diverses en prose_; nous sommes obligé toutefois de citer dès
+à présent le passage suivant qui donne lieu à certaines difficultés:
+«Je n'ai point fait la pièce qui vous pique: je l'ai reçue de Paris
+avec une lettre qui m'a appris le nom de son auteur; il l'adresse à un
+de nos amis, qui vous en pourra donner plus de lumière. Pour moi, bien
+que je n'aye guère de jugement si l'on s'en rapporte à vous, je n'en
+ai pas si peu que d'offenser une personne de si haute condition dont
+je n'ai pas l'honneur d'être connu, et de craindre moins ses
+ressentiments que les vôtres.»
+
+Les historiens du théâtre assurent que cette pièce que Corneille dit
+avoir reçue de Paris est: _la Défense du Cid_, et cela paraît
+très-vraisemblable[63].
+
+Quant à la personne de haute condition dont Corneille déclare n'avoir
+pas l'honneur d'être connu, Voltaire n'hésite pas à dire que c'est le
+cardinal de Richelieu; mais cela s'accorde assez mal, il faut en
+convenir, avec cette autre phrase de la _Lettre apologétique_: «J'en
+ai porté l'original en sa langue à Monseigneur le Cardinal, votre
+maître[64] et le mien.» On lit d'ailleurs dans l'_Histoire de
+l'Académie_[65] de Pellisson: «M. Corneille.... a toujours cru que le
+Cardinal et _une autre personne de grande qualité_ avoient suscité
+cette persécution contre _le Cid_.»
+
+Aussitôt que Corneille eut démasqué Scudéry, on vit paraître presque
+simultanément un grand nombre de réponses aux _Observations_.
+
+_La voix publique. A Monsieur de Scudery sur les Observations du
+Cid_[66], est une petite pièce écrite avec assez de vivacité, mais
+fort insignifiante, qui se termine par cet avis: «Si vous êtes sage,
+suivez le conseil de la voix publique, qui vous impose silence.»
+
+_L'incognu et veritable amy de Messieurs Scudery et Corneille_[67]
+défend _l'Amant libéral_[68] contre le pamphlet précédent. «Il me
+semble, dit-il, qu'il ne fera jamais de honte au _Cid_ de marcher pair
+à pair avec lui, non pas même quand il prendroit la droite.» L'auteur
+cherche, nous l'avons vu, les prétextes les moins vraisemblables pour
+justifier l'odieuse conduite de Scudéry; enfin il ne se montre l'ami
+de Corneille que sur le titre: aussi paraît-il impossible, malgré les
+initiales D. R. dont son écrit est signé, de voir en lui Rotrou, comme
+le font Niceron dans ses _Mémoires pour servir à l'histoire des hommes
+illustres_[69], et M. Laya, dans la _Biographie universelle_[70].
+
+_Le Souhait du Cid en faueur de Scuderi. Vne paire de lunettes pour
+faire mieux ses obseruations_[71] est une assez pauvre apologie de
+Corneille, que nous avons eu tout à l'heure occasion de citer, en
+parlant des lettres de noblesse accordées à son père[72]. Elle est
+signée _Mon ris_, et c'est sans doute là un anagramme qui cache un nom
+trop obscur pour qu'on puisse le deviner.
+
+Tandis que Corneille rencontrait quelques défenseurs, dont, il faut
+l'avouer, il n'avait pas lieu de s'enorgueillir, un nouvel adversaire
+venait prêter un faible renfort à Scudéry et à Mairet. Dans la _Lettre
+apologétique_, Corneille, irrité de ce qu'un homme honoré pendant
+quelque temps de son amitié avait contribué à répandre dans Paris la
+pièce de vers intitulée: _l'Autheur du Cid espagnol à son traducteur
+françois_, s'était laissé emporter jusqu'à dire: «Il n'a pas tenu à
+vous que du premier lieu, où beaucoup d'honnêtes gens me placent, je
+ne sois descendu au-dessous de Claveret.» Bientôt parut, en réponse à
+cette phrase, la _Lettre du Sr Claueret au Sr Corneille, soy disant
+Autheur du Cid_[73]. On y trouve quelques détails intéressants à
+recueillir sur la façon dont fut publiée la _Lettre apologétique_:
+«J'étois tout prêt, dit Claveret, de vous signer que vous êtes plus
+grand poëte que moi, sans qu'il fût nécessaire que vous empruntassiez
+les voix de tous les colporteurs du Pont-Neuf pour le faire éclater
+par toute la France[74]»--«Songez, ajoute-t-il un peu plus loin, que
+votre apologie fait autant de bruit dans les rues que la _Gazette_,
+que les voix éclatantes de ces crieurs devroient être seulement
+employées à publier les volontés des princes et les actions des grands
+hommes, et que le beau sexe que vous empêchez de dormir le matin
+déclamera justement contre votre poésie[75].» Claveret, du reste, se
+résigne à son tour à ce mode de publication tant blâmé par lui: «Je
+suis marri..., dit-il, que je sois réduit à cette honteuse nécessité
+de faire voir ma lettre par les mêmes voies dont vous avez usé pour
+débiter vos invectives[76].»
+
+Tous ceux qui prirent part à cette polémique agirent sans doute de la
+même façon, car nous lisons à la fin d'un volume d'une certaine
+épaisseur qui semblait fait pour figurer aux étalages de la Galerie du
+Palais: «Ma pauvre muse, après avoir couru le Pont-Neuf et s'être
+ainsi prostituée aux colporteurs, sera possible reçue aux filles
+repenties[77].»
+
+La lettre de Claveret renferme quelques passages assez curieux dont
+nous avons fait usage dans l'occasion[78], mais elle n'est guère de
+nature à être analysée. Remarquons seulement qu'il en existe une
+autre, intitulée: _Lettre du sieur Claueret à Monsieur de
+Corneille_[79], mais entièrement différente de celle dont nous venons
+de parler. La rareté de cette pièce est telle qu'elle est restée
+inconnue à la plupart des éditeurs de Corneille et que, malgré le
+témoignage des frères Parfait, M. Taschereau, qui a fait preuve dans
+l'_Histoire de la vie et des ouvrages de Corneille_ de connaissances
+bibliographiques si étendues et si précises, était tenté de douter de
+son existence[80]. Elle figure à la Bibliothèque impériale dans le
+recueil qui a pour numéro Y 5665. En comparant avec quelque attention
+les deux libelles qui portent le nom de Claveret, on s'aperçoit qu'ils
+ne peuvent avoir été écrits l'un et l'autre par le même auteur. En
+effet, ils ne se font nullement suite, et chacun d'eux a l'apparence
+d'une réponse directe et unique à la _Lettre apologétique_. Celle dont
+nous avons parlé d'abord commence ainsi: «Monsieur, j'avoue que vous
+m'avez surpris par la lecture de votre _Lettre apologitique_ (sic), et
+que je n'attendois pas d'un homme qui faisoit avec moi profession
+d'amitié une si ridicule extravagance....» Le début de la seconde
+n'est pas moins vif: «J'étois en terme de demeurer sans repartir, et
+de ne me venger que par le mépris, voyant que les justes risées que
+l'on fait de vos ouvrages sont pour vous des sujets de vanité....»
+Évidemment, dans ces deux réponses, il y en a une qui est supposée; il
+n'est nullement vraisemblable que ce soit la première dont
+l'authenticité n'a jamais été révoquée en doute, et qui contient un
+certain nombre de renseignements, tandis que la seconde est une
+déclamation des plus banales et des plus vides. Remarquons d'ailleurs,
+sans attacher à ce fait plus d'importance qu'il n'en mérite, que
+l'auteur du second pamphlet, après s'être adressé, comme nous l'avons
+vu, directement à Corneille, semble ensuite oublier son rôle ou
+négliger à dessein de le remplir, à tel point qu'il parle à chaque
+instant de Claveret à la troisième personne: «Bon Dieu! quelle
+façon d'écrire est la vôtre, et combien en ce point êtes-vous
+au-dessous, je ne dis pas de Claveret, mais du moindre secrétaire de
+Saint-Innocent[81]!» Et plus loin: «Quant à Claveret, vous l'avez
+vengé vous-même.» Enfin le nom qui se trouve à la fin de la pièce est
+amené de telle façon qu'il pourrait n'être pas une véritable
+signature: «Apprenez donc aujourd'hui que quand aux trente ans d'étude
+que vous avez si mal employés, vous en auriez encore ajouté trente
+autres, vous ne sauriez faire que vous ne soyez au-dessous de
+
+ CLAVERET.»
+
+Ce serait le lieu de parler de _l'Amy du Cid à Claueret_[82]. Certes
+Niceron se trompe en l'attribuant à Corneille, mais cette brochure
+pourrait bien du moins avoir été écrite sous son influence et avec sa
+participation indirecte. Plutôt que de développer sur ce point quelque
+hypothèse dénuée de preuves, ne vaut-il pas mieux mettre tout
+simplement sous les yeux du lecteur à la suite de notre notice ce rare
+libelle qui n'a jamais été réimprimé? C'est le parti que nous avons
+pris.
+
+C'est sans doute ici qu'il faudrait placer l'analyse de _la Victoire
+du Sr_ (sic) _Corneille, Scudery et Claueret, avec une remontrance par
+laquelle on les prie amiablement de n'exposer ainsi leur renommée à la
+risée publique_[83]. Mais nous n'avons de cet écrit que le titre et la
+description, qui nous ont été conservés par Van Praet dans le
+_Catalogue des pièces pour et contre le Cid_ que nous avons déjà
+cité[84]. Aucun autre bibliographe, aucun éditeur n'a parlé de cette
+pièce, que nous n'avons pu trouver.
+
+Un mot maintenant sur une réponse tardive à l'_Excuse_ de Corneille.
+Elle est intitulée: _Lettre à *** sous le nom d'Ariste_[85], et
+commence ainsi: «Ce n'est donc pas assez, Ariste, que votre humeur
+remuante aye jadis troublé le repos de votre solitude et le silence de
+votre maison en s'attaquant aux oeuvres et à l'éloquence de M. de
+Balzac.... Il faut encore qu'après dix ans de silence, au mépris de
+votre habit et au scandale de votre profession.... vous importuniez
+votre ami de vous donner des chansons (sans dire si c'est à boire ou à
+danser), à l'heure même que vous le savez occupé à ce grand mariage,
+et qu'il fait accepter à une fille pour mari celui qui le jour même a
+tué son père.» Ce passage fait évidemment allusion aux _Lettres de
+Phyllarque à Ariste_, dirigées contre Balzac, et dont la première
+partie parut en 1627, c'est-à-dire dix ans juste avant le pamphlet que
+nous venons de citer. _Phyllarque_, comme il se nomme lui-même, ou _le
+Prince des feuilles_, comme quelques-uns l'ont appelé, n'est autre que
+Jean Goulu, alors général des Feuillants, ce qui explique et le
+pseudonyme qu'il a pris et le surnom qu'on lui a donné. Ces lettres de
+Phyllarque firent grand bruit, et Corneille en parle d'une manière
+fort élogieuse dans l'épitaphe latine qu'il a composée pour Jean
+Goulu, et qu'on trouvera pour la première fois, dans notre édition, en
+tête des _OEuvres diverses_ en prose. Par malheur, si les
+renseignements abondent sur Phyllarque, on n'en rencontre aucun qui
+concerne Ariste. L'_Avertissement du libraire au lecteur_ fait de lui
+un gentilhomme de la cour, mais le ton général prouve que cet
+Avertissement est plutôt destiné à dérouter les soupçons qu'à
+confirmer les conjectures. En tête de chaque volume se trouve une ode
+d'Ariste qui nous prouve qu'il était fort mauvais poëte, ce qui, en
+aucun temps, ne peut tenir lieu d'une désignation précise. Il est bien
+certain du moins qu'il s'agit d'un personnage réel, connu de toute la
+société littéraire du temps, et qui, contrairement à l'assertion du
+libraire du P. Goulu, était religieux et non homme de cour. L'extrait
+d'un pamphlet de Mairet, qu'on trouvera analysé plus loin à sa date,
+achèvera d'établir ces divers points[86].
+
+Si maintenant nous remontons à l'origine de la querelle du P. Goulu et
+de Balzac, nous trouvons que ce dernier fut d'abord attaqué par André
+de Saint-Denis, jeune feuillant, auteur d'un livre intitulé: _la
+Conformité de l'éloquence de M. de Balzac auec celle des plus grands
+personnages du temps passé et du present_, dans lequel il lui reproche
+vivement ses trop nombreuses réminiscences. Ogier répliqua par une
+_Apologie_ de Balzac, dans laquelle le P. André, comme on l'appelait
+d'ordinaire, n'était point ménagé. «L'apologie étant imprimée, dit
+Sorel[87], un exemplaire en fut porté au supérieur de ce religieux
+(c'est-à-dire au P. Goulu), qui s'offensa de le voir attaqué de cette
+sorte, principalement en des endroits où la lecture des livres
+profanes lui était reprochée. Pource qu'il se piquait aussi
+d'éloquence, il voulut prendre le fait et cause pour son novice, et il
+fit les deux volumes de _Lettres de Phyllarque à Ariste_, où il
+critiqua horriblement toutes les lettres de M. de Balzac, lui donnant
+le nom de Narcisse, pour l'accuser d'un trop grand amour de soi-même.»
+
+Tout ceci n'autoriserait-il pas à regarder André de Saint-Denis comme
+cet Ariste à qui le P. Goulu adressait ses _Lettres_ et Corneille son
+_Excuse_? Ce n'est certes là qu'une conjecture, qui aurait grand
+besoin de se trouver confirmée par quelque renseignement plus positif;
+mais telle qu'elle est, elle présente du moins une certaine
+vraisemblance.
+
+«J'avoue, dit en parlant de Corneille l'auteur de la _Lettre à_
+***, que les sentiments de ses amis pour ce poëme avoient
+préoccupé mon esprit devant que j'en eusse fait la lecture: je donnois
+quelque chose à l'approbation du peuple, encore que je le connusse
+mauvais juge; mais je m'aperçus bientôt après que c'étoit l'ignorance,
+et non pas sa beauté, qui causoit son admiration. Je fis donc
+résolution de guérir ces idolâtres de leur aveuglement, et le dessein
+que j'avois de les désabuser me faisoit prendre la plume quand un
+autre plus digne observateur m'a prévenu[88]....» Ce passage servit de
+texte à la réponse qui parut sous ce titre:
+
+_Lettre pour Monsieur de Corneille, contre les mots de la Lettre sous le
+nom d'Ariste: «Ie fis donc résolution de guerir ces Idolatres_[89].»
+
+Cette pièce est du nombre de celles que Niceron attribue à Corneille,
+et que nous avons cru devoir réimprimer à la suite de cette notice.
+Nous nous contenterons de remarquer ici que l'auteur, quel qu'il soit,
+paraît connaître au mieux la personne qui a écrit la _Lettre sous le
+nom d'Ariste_. Il en parle comme d'un homme jeune, moins pauvre que
+Claveret, mais d'une origine fort contestable, commensal habituel de
+Scudéry, et très-assidu aux conférences qui se tenaient chez lui. Il
+est vrai que dans la _Responce de *** à *** sous le nom d Ariste_[90],
+attribuée également par Niceron à Corneille et reproduite ci-après, ce
+n'est plus le même personnage, mais bien Mairet, qui est considéré
+comme l'auteur de la _Lettre sous le nom d'Ariste_.
+
+Pendant que cette guerre de libelles continuait chaque matin,
+Scudéry, voyant que le public s'obstinait à admirer _le Cid_,
+s'efforça d'obtenir contre le nouvel ouvrage un jugement en forme, et
+adressa à cet effet au seul tribunal compétent une requête qui fut
+imprimée plus tard sous le titre de _Lettre de Mr de Scudery à
+l'illustre Academie_[91].
+
+«Il est bien certain, dit Pellisson, qu'en ce différend qui partagea
+toute la cour, le Cardinal sembla pencher du côté de M. de Scudéry, et
+fut bien aise qu'il écrivît, comme il fit, à l'Académie françoise,
+pour s'en remettre à son jugement. On voyait assez le desir du
+Cardinal, qui étoit qu'elle prononçât sur cette matière; mais les plus
+judicieux de ce corps témoignoient beaucoup de répugnance pour ce
+dessein. Ils disoient que l'Académie, qui ne faisoit que de naître, ne
+devoit point se rendre odieuse par un jugement qui peut-être
+déplairoit aux deux partis, et qui ne pouvoit manquer d'en désobliger
+pour le moins un, c'est-à-dire une grande partie de la France; qu'à
+peine la pouvoit-on souffrir sur la simple imagination qu'on avoit
+qu'elle prétendoit quelque empire à notre langue: que seroit-ce si
+elle témoignoit de l'affecter, et si elle entreprenoit de l'exercer
+sur un ouvrage qui avoit contenté le grand nombre et gagné
+l'approbation du peuple? que ce seroit d'ailleurs un retardement à son
+principal dessein, dont l'exécution ne devoit être que trop longue
+d'elle-même; qu'enfin M. Corneille ne demandoit point ce jugement, et
+que par les statuts de l'Académie, et par les lettres de son érection,
+elle ne pouvoit juger d'un ouvrage que du consentement et à la prière
+de l'auteur. Mais le Cardinal avoit ce dessein en tête, et ces raisons
+lui paroissoient peu importantes, si vous en exceptez la dernière,
+qu'on pouvoit détruire en obtenant le consentement de M.
+Corneille[92].»
+
+Boisrobert fut chargé de cette négociation. Il entama à ce sujet avec
+Corneille, alors à Rouen, une longue correspondance, qui ne nous est
+point parvenue. Pellisson a seulement rapporté de trop courts
+fragments des réponses de notre poëte, que nous avons classés à leur
+date parmi ses lettres.
+
+Dans une de ces réponses, tout en énumérant les inconvénients qu'il y
+avait pour la Compagnie à s'occuper de cette querelle, il lui échappa
+de dire: «Messieurs de l'Académie peuvent faire ce qu'il leur plaira.»
+
+«Il n'en falloit pas davantage, au moins suivant l'opinion du
+Cardinal, dit Pellisson, pour fonder la jurisdiction de l'Académie,
+qui pourtant se défendoit toujours d'entreprendre ce travail; mais
+enfin il s'en explique ouvertement, disant à un de ses domestiques:
+«Faites savoir à ces Messieurs que je le désire, et que je les aimerai
+comme ils m'aimeront.»
+
+«Alors on crut qu'il n'y avoit plus moyen de reculer, et l'Académie
+s'étant assemblée le 16 juin 1637, après qu'on eut lu la lettre de M.
+de Scudéry pour la Compagnie, celles qu'il avoit écrites sur le même
+sujet à M. Chapelain, et celles que M. de Boisrobert avoit reçues de
+M. Corneille; après aussi que le même M. de Boisrobert eut assuré
+l'assemblée que Monsieur le Cardinal avoit agréable ce dessein, il fut
+ordonné que trois commissaires seroient nommés pour examiner _le Cid_
+et les _Observations contre le Cid_; que cette nomination se feroit à
+la pluralité des voix par billets qui ne seroient vus que du
+secrétaire. Cela se fit ainsi, et les trois commissaires furent M. de
+Bourzey[93], M. Chapelain et M. des Marests. La tâche de ces trois
+messieurs n'étoit que pour l'examen du corps de l'ouvrage en gros; car
+pour celui des vers, il fut résolu qu'on le feroit dans la
+Compagnie[94]. MM. de Cerisy, de Gombauld, Baro et l'Estoile furent
+seulement chargés de les voir en particulier et de rapporter leurs
+observations, sur lesquelles l'Académie ayant délibéré en diverses
+conférences, ordinaires et extraordinaires, M. des Marests eut ordre
+d'y mettre la dernière main. Mais pour l'examen de l'ouvrage en gros,
+la chose fut un peu plus difficile. M. Chapelain présenta premièrement
+ses mémoires; il fut ordonné que MM. de Bourzey et des Marests y
+joindroient les leurs; et soit que cela fût exécuté ou non, de quoi je
+ne vois rien dans les registres, tant y a que M. Chapelain fit un
+corps, qui fut présenté au Cardinal écrit à la main. J'ai vu avec
+beaucoup de plaisir ce manuscrit apostillé par le Cardinal, en sept
+endroits, de la main de M. Citois, son premier médecin. Il y a même
+une de ces apostilles dont le premier mot est de sa main propre[95];
+il y en a une aussi qui marque assez quelle opinion il avoit du _Cid_.
+C'est en un endroit où il est dit que la poésie seroit aujourd'hui
+bien moins parfaite qu'elle n'est, sans les contestations qui se sont
+formées sur les ouvrages des plus célèbres auteurs du dernier temps,
+la _Jérusalem_, le _Pastor fido_. En cet endroit, il mit en marge:
+«L'applaudissement et le blâme du _Cid_ n'est qu'entre les doctes et
+les ignorants, au lieu que les contestations sur les autres deux
+pièces ont été entre les gens d'esprit[96];» ce qui témoigne qu'il
+étoit persuadé de ce qu'on reprochoit à M. Corneille, que son ouvrage
+péchoit contre les règles. Le reste de ces apostilles n'est pas
+considérable; car ce ne sont pas de petites notes, comme celle-ci, où
+le premier mot est de sa main: «Bon, mais se pourroit mieux
+exprimer[97];» et cette autre: «Faut adoucir cet exemple[98].» D'où on
+recueille pourtant qu'il examina cet écrit avec beaucoup de soin et
+d'attention. Son jugement fut enfin que la substance en étoit bonne,
+«mais qu'il falloit,» car il s'exprima en ces termes, «y jeter
+quelques poignées de fleurs.» Aussi n'étoit-ce que comme un premier
+crayon qu'on avoit voulu lui présenter, pour savoir en gros s'il en
+approuveroit les sentiments. L'ouvrage fut donc donné à polir, suivant
+son intention, et par délibération de l'Académie, à MM. de Serizay, de
+Cerisy, de Gombauld et Sirmond[99]. M. de Cerisy, comme j'ai appris,
+le coucha par écrit, et M. de Gombauld fut nommé par les trois autres
+et confirmé par l'Académie pour la dernière révision du style. Tout
+fut lu et examiné par l'Académie en diverses assemblées, ordinaires et
+extraordinaires, et donné enfin à l'imprimeur[100]. Le Cardinal étoit
+alors à Charonne, où on lui envoya les premières feuilles, mais elles
+ne le contentèrent nullement; et soit qu'il en jugeât bien, soit qu'on
+le prît en mauvaise humeur, soit qu'il fût préoccupé contre M. de
+Cerisy, il trouva qu'on avoit passé d'une extrémité à l'autre, qu'on y
+avoit apporté trop d'ornements et de fleurs, et renvoya à l'heure
+même en diligence dire qu'on arrêtât l'impression. Il voulut enfin que
+MM. de Serizay, Chapelain et Sirmond le vinssent trouver, afin qu'il
+pût leur expliquer mieux son intention. M. de Serizay s'en excusa, sur
+ce qu'il étoit prêt à monter à cheval pour s'en aller en Poitou. Les
+deux autres y furent. Pour les écouter, il voulut être seul dans sa
+chambre, excepté MM. de Bautru et de Boisrobert, qu'il appela comme
+étant de l'Académie. Il leur parla fort longtemps, très-civilement,
+debout et sans chapeau.
+
+«M. Chapelain voulut, à ce qu'il m'a dit, excuser M. de Cerisy, le
+plus doucement qu'il put; mais il reconnut d'abord que cet homme ne
+vouloit pas être contredit: car il le vit s'échauffer et se mettre en
+action, jusque-là que s'adressant à lui, il le prit et le retint tout
+un temps par ses glands, comme on fait sans y penser quand on veut
+parler fortement à quelqu'un et le convaincre de quelque chose. La
+conclusion fut, qu'après leur avoir expliqué de quelle façon il
+croyoit qu'il falloit écrire cet ouvrage, il en donna la charge à M.
+Sirmond, qui avoit en effet le style fort bon et fort éloigne de toute
+affectation. Mais M. Sirmond ne le satisfit point encore; il fallut
+enfin que M. Chapelain reprît tout ce qui avoit été fait, tant par lui
+que par les autres, de quoi il composa l'ouvrage tel qu'il est
+aujourd'hui, qui, ayant plu à la Compagnie et au Cardinal, fut publié
+bientôt après, fort peu différent de ce qu'il étoit la première fois
+qu'il lui avoit été présenté écrit à la main, sinon que la matière y
+est un peu plus étendue, et qu'il y a quelques ornements ajoutés.
+
+«Ainsi furent mis au jour, après environ cinq mois de travail[101],
+_les Sentiments de l'Academie françoise sur le Cid_[102], sans que,
+durant ce temps-là, ce ministre qui avoit toutes les affaires du
+royaume sur les bras, et toutes celles de l'Europe dans la tête, se
+lassât de ce dessein, et relâchât rien de ses soins pour cet
+ouvrage[103].»
+
+On serait tenté de croire que pendant ces cinq mois le nombre des
+libelles diminua. Il n'en fut rien. Dans la lettre par laquelle
+Scudéry réclamait le jugement de l'Académie sur _le Cid_, il
+repoussait en ces termes le reproche que lui avait fait Corneille de
+citer inexactement les autorités qu'il avait invoquées dans ses
+_Observations_: «Dans peu de jours la quatrième édition de mon ouvrage
+me donnera lieu de le faire rougir de la fausseté qu'il m'impose, en
+marquant en marge tous les auteurs et tous les passages que j'ai
+allégués.» Nous ne pensons pas qu'il ait donné suite à ce projet, mais
+il publia isolément:
+
+_La Preuve des passages alleguez dans les obseruations sur le Cid. A
+Messieurs de l'Academie_[104].
+
+_L'Epistre aux poetes du temps sur leur querelle du Cid_[105] parut
+sans doute presque au même moment, car son début fait allusion à la
+_Lettre à l'illustre Academie_. «Vous avez fait trop de bruit par
+toutes les provinces de France (messieurs les rimeurs) pour croire que
+vos différends puissent à présent être terminés par une Académie que
+l'un de vous honore d'un titre qui est seulement l'apennage des
+princes et des sacrées assemblées.» Rien n'est plus détestable que
+cette pièce, qui se termine par une froide allusion au nom de
+Corneille: «Si néanmoins vous ne voulez cesser qui l'un de clabauder
+et l'autre de croasser, que ce soit pour le moins perché sur un noyer,
+siége ordinaire de tels oiseaux.»
+
+_Pour le sieur Corneille contre les ennemis du Cid_[106], est le titre
+d'une brochure qui ne se compose que d'un sonnet dont voici la chute:
+
+ Corneille sait porter son vol si près des cieux,
+ Que s'il ne s'abaissoit pour vous combattre mieux,
+ Vos coups injurieux ne pourroient pas l'atteindre;
+
+et de la petite pièce qui suit:
+
+ _Au seigneur de Scudery sur sa victoire._
+
+QUATRAIN.
+
+ Toi dont la folle jalousie
+ Du _Cid_ te veut rendre vainqueur,
+ Sois satisfait, ta frénésie
+ Te fait passer pour un vain coeur.
+
+C'est aussi à la même époque qu'il faut rapporter l'ouvrage intitulé:
+_Examen de ce qui s'est fait pour et contre le Cid: avec un traité de
+la Disposition du Poëme Dramatique, et de la prétenduë Règle de
+vingt-quatre heures_[107]. L'auteur, il est vrai, prétend d'abord que
+son traité était sous presse même avant la _Lettre apologétique_ de
+Corneille, mais il ajoute: «Il semble que je serois obligé de signer
+cet écrit si je voulois prendre la qualité d'intervenant au procès qui
+s'instruit en l'illustre Académie sur la requête du Sr de Scudéry.
+Mais plutôt que de plaider (qui est un métier que je m'empêche de
+faire tant que je puis), j'aime mieux que ce petit ouvrage s'en aille
+avec les vagabonds et gens sans aveu, ou qu'il soit mis aux
+Enfermés[108], comme un enfant trouvé.» L'auteur affecte une grande
+impartialité et loue presque également Corneille et Scudéry. «Toutes
+les fois, dit-il, que la pièce du _Cid_ a paru sur le théâtre, j'avoue
+qu'elle a donné dans la vue à tout le monde.» «Je n'en connois
+l'auteur que de nom, ajoute-t-il un peu plus loin, et par les affiches
+des comédiens; or à cause que je fais quelquefois des vers, et que je
+favorise ceux qui s'en mêlent, j'ai inclination pour lui.» Du reste il
+ne prend aucune part réelle à la querelle et ne s'en occupe que parce
+qu'il trouve l'occasion de publier et surtout de faire lire un traité
+de la règle des vingt-quatre heures, écrit depuis cinq ou six ans et
+dont il était embarrassé.
+
+C'est vers ce moment que dut paraître _le Iugement du Cid composé par
+un Bourgeois de Paris, marguillier de sa Paroisse_[109]. Le passage
+suivant nous indique le but de l'auteur et nous montre qu'il
+connaissait bien le défenseur habituel de Corneille, mais par malheur
+il le désigne d'une façon fort obscure pour nous. «Quand j'ai vu,
+dit-il en parlant de notre poëte, que l'on ne cessoit d'écrire pour et
+contre, qu'il ne paroissoit que de la passion et de l'excès, soit à le
+blâmer ou à le défendre, et que le pédant qui a pris sa cause,
+sembloit avoir eu plus de soin de défendre son affiche de la morale de
+la cour, et de paroître grand logicien, que de rien faire à l'avantage
+de Corneille, je me suis enfin résolu, attendant le jugement de
+l'Académie, de faire voir le mien, qui est, ce me semble, le sentiment
+des honnêtes gens d'entre le peuple; et sans avoir égard ni à la
+colère des poëtes qui l'ont voulu mettre aussi bas qu'il s'étoit mis
+haut, ni aux louanges excessives que lui donnent ses adorateurs, j'ai
+voulu le défendre contre ce qu'il y avoit d'injustice dans les
+_Observations_ de Scudéry, et montrer aussi que l'on sait la portée de
+son mérite, et que le sens commun n'est pas entièrement banni de la
+tête de ceux qui ne sont ni savants, ni auteurs.» Il ne faut pas
+oublier toutefois que ce critique, en apparence si équitable à l'égard
+de Corneille, n'hésite pas à dire avec ses ennemis qu'«il ne devoit
+point faire imprimer _le Cid_.»
+
+Nous voici arrivés à l'_Epistre familiere du Sr Mayret au Sr Corneille
+sur la tragi-comédie du Cid_[110]. Ce pamphlet est le seul qui porte
+une date de jour; il est du 4 juillet 1637. On trouve p. 30, après la
+pièce principale, la _Responce à l'Amy du Cid sur ses inuectives
+contre le Sr Claueret_, où est cité le Jugement du marguillier, ce qui
+justifie la place que nous avons donnée à cet écrit.
+
+«Monsieur, dit Mairet au commencement de son _Épître_, si je croyois
+le bruit commun qui vous déclare déjà l'auteur de ces mauvais papiers
+volants qu'on voit tous les jours paroître à la défense de votre
+ouvrage, je me plaindrois de vous à vous-même, de l'injustice que l'on
+me fait en un libelle de votre style et peut-être de votre façon; mais
+comme l'action est trop indigne d'un honnête homme, je suspendrai pour
+quelque temps ma créance en votre faveur, et me contenterai (puisque
+la querelle de votre _Cid_ vous a rendu chef de parti) de vous
+demander seulement raison de l'impertinence d'un de vos lanciers qui
+m'est venu rompre dans la visière mal à propos; mais d'autant que je
+n'ai pas l'honneur de connoître le galant homme et qu'il ne seroit pas
+raisonnable que je me commisse avec un masque, je vous adresserai,
+s'il vous plaît, ce petit discours, comme si vous étiez lui-même.
+
+«Premièrement il en veut à mes ouvrages qu'il attaque tous.... puis
+par une ruse de guerre, qui n'est pas difficile à découvrir, il me
+veut attribuer la lettre qui commence par les railleries passives
+d'Ariste, continue par le mépris en particulier de votre
+chef-d'oeuvre, et finit par celui de toutes vos autres pièces en
+général. Pour la lettre qu'il me veut donner, il me pardonnera si je
+la refuse.... et je n'ai mis principalement la main à la plume que
+pour faire une publique déclaration de ce désaveu. Je proteste
+hautement que je suis très-humble serviteur d'Ariste, pour les bonnes
+qualités dont je le crois doué sur le rapport de M. de Scudéry qui le
+connoît; et votre ami n'y procède pas comme il faut: il devroit se
+contenter d'égratigner mes ouvrages, sans essayer malicieusement de me
+brouiller avec des personnes dont la profession m'a toujours imprimé
+la révérence et le respect.... Il faut savoir que cet ami, qui vous
+ressemble si fort, a fait imprimer deux réponses subsécutives à la
+lettre que je désavoue en cette-ci. Dans la première, qui porte pour
+titre: _Lettre pour M. de Corneille_.... il témoigne en connoître
+l'auteur par la mauvaise peinture qu'il en a faite, et par la seconde,
+qu'il intitule: la _Reponse de *** à *** sous le nom d'Ariste_, il
+semble qu'il ait dessein de faire accroire que c'est de moi qu'il
+entendoit parler dans la première; si c'est pour se mettre à couvert
+de l'orage qu'il appréhende (car enfin celui qu'il y désigne et qu'il
+offense est de telle qualité qu'il a des domestiques d'aussi bonne
+condition que vous, je ne veux pas dire meilleure quoiqu'on m'en ait
+assuré, et le rang qu'il tient dans la province où vous demeurez est
+si haut que si vous étiez bien avisé, vous iriez lui demander pardon
+du zèle indiscret de votre ami, qui vous peut être injurieux):
+digressions à part, si c'est, comme j'ai dit, qu'il se veuille mettre
+à couvert de l'orage qu'il appréhende, je suis tout prêt en votre
+considération de lui rendre ce bon office, en recevant chez moi le
+paquet qu'il adresse ailleurs.»
+
+Comment le portrait fait par les partisans de Corneille d'un
+commensal de Scudéry assez peu fortuné et d'origine obscure,
+s'applique-t-il, suivant Mairet, à quelqu'un qui occupe un haut rang
+en Normandie? Il est assez difficile de le deviner, à cause des termes
+obscurs dont est enveloppée toute cette polémique; mais n'est-on pas
+autorisé à supposer avec quelque vraisemblance que Mairet fait
+allusion à ce personnage de haute condition, dont Corneille a parlé
+dans la _Lettre apologétique_, et que Voltaire a pris avec si peu
+d'apparence pour le Cardinal lui-même[111]?
+
+Corneille, ou plutôt quelqu'un de ses amis, répondit au libelle que
+nous venons d'analyser par la _Lettre du des-interessé au sieur
+Mairet_[112] et par l'_Avertissement au besançonnois Mairet_[113]. On
+trouvera ces deux pièces à la suite de notre notice.
+
+L'adversaire de notre poëte ne se tint pas pour battu. Il répliqua par
+une _Apologie pour M. Mairet contre les calomnies du Sr Corneille de
+Rouen_[114]; apologie qui renferme une lettre de Mairet à Scudéry,
+datée du 30 septembre 1637. Ce libelle fut le dernier. La lettre
+suivante[115], adressée par Boisrobert à Mairet, qui habitait alors
+chez le comte de Belin[116], mit enfin un terme à cette regrettable
+dispute.
+
+ «A Charonne, ce 5 octobre 1637.
+
+ «Monsieur,
+
+ «Puisque vous êtes extrêmement raisonnable, et que vous savez bien
+ que la sujétion illustre à laquelle je suis attaché ne me laisse
+ pas assez de liberté pour rendre mes devoirs à tous mes amis, je
+ ne vous ferai point d'excuses de m'être autrefois reposé sur les
+ soins de M. Chapelain, qui m'a promis de répondre pour moi aux
+ lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Il n'aura pas
+ oublié, je m'assure, à vous témoigner la continuation de mon zèle,
+ et je me promets bien que vous connoîtrez vous-même à votre retour
+ que si je vous ai paru muet, je ne me suis pas tu devant ceux
+ auprès desquels vous croyez que je puis vous servir, et que je
+ vous ai gardé une inviolable fidélité pendant votre absence. Ces
+ six lignes que je vous écris de mon chef satisferont, s'il vous
+ plaît, Monsieur, à ce que je dois à notre amitié, et vous lirez le
+ reste de ma lettre comme un ordre que je vous envoie par le
+ commandement de Son Éminence. Je ne vous cèlerai pas qu'elle s'est
+ fait lire avec un plaisir extrême tout ce qui s'est fait sur le
+ sujet du _Cid_, et que particulièrement une lettre qu'elle a vue
+ de vous, lui a plu jusques à tel point qu'elle lui a fait naître
+ l'envie de voir tout le reste. Tant qu'elle n'a connu dans les
+ écrits des uns et des autres que des contestations d'esprit
+ agréables, et des railleries innocentes, je vous avoue qu'elle a
+ pris bonne part au divertissement; mais quand elle a reconnu que
+ de ces contestations naissoient enfin des injures, des outrages et
+ des menaces, elle a pris aussitôt résolution d'en arrêter le
+ cours. Pour cet effet, quoiqu'elle n'ait point vu le libelle que
+ vous attribuez à M. Corneille, présupposant par votre réponse, que
+ je lui lus hier au soir, qu'il devoit être l'agresseur, elle m'a
+ commandé de lui remontrer le tort qu'il se faisoit, et de lui
+ défendre de sa part de ne plus faire de réponse, s'il ne lui
+ vouloit déplaire; mais d'ailleurs craignant que des tacites
+ menaces que vous lui faites, vous ou quelques-uns de vos amis n'en
+ viennent aux effets, qui tireroient des suites ruineuses à l'un et
+ à l'autre, elle m'a commandé de vous écrire que si vous voulez
+ avoir la continuation de ses bonnes grâces, vous mettiez toutes
+ vos injures sous le pied, et ne vous souveniez plus que de votre
+ ancienne amitié, que j'ai charge de renouveler sur la table de ma
+ chambre à Paris, quand vous serez tous rassemblés. Jusqu'ici j'ai
+ parlé par la bouche de Son Éminence; mais pour vous dire
+ ingénument ce que je pense de toutes vos procédures, j'estime que
+ vous avez suffisamment puni le pauvre M. Corneille de ses vanités
+ et que ses foibles défenses ne demandoient pas des armes si fortes
+ et si pénétrantes que les vôtres. Vous verrez un de ces jours son
+ _Cid_ assez malmené par les sentiments de l'Académie; l'impression
+ en est déjà bien avancée, et si vous ne venez à Paris dans ce
+ mois, je vous l'envoirai. Cependant conservez-moi, s'il vous
+ plaît, quelque place dans le souvenir de M. de Belin; faites-moi
+ de plus l'honneur de lui témoigner que je prends grande part à son
+ affliction, et que je suis autant touché que pas un de ses
+ serviteurs, de la perte qu'il a fait[117]. Si j'avois l'esprit
+ assez libre, je la lui témoignerois à lui-même; mais je me console
+ quand je pense que ma douleur sera plus éloquente en votre bouche
+ qu'en la mienne, et que vous n'oublierez rien pour témoigner les
+ véritables sentiments de celui qui est avec passion,
+
+ «Monsieur,
+
+ «Votre très-humble et très-fidèle serviteur
+
+ «BOISROBERT.»
+
+
+Depuis le jour où le Cardinal eut ainsi fait connaître ses intentions,
+on ne publia plus rien que les remercîments adressés par Scudéry à
+l'Académie. Ils parurent dans un petit recueil portant le titre
+suivant: _Lettre de Mr de Balzac à Mr de Scudery, sur ses Obseruations
+du Cid. Et la response de Mr de Scudery à Mr de Balzac. Auec la lettre
+de Mr de Scudery à Messieurs de l'Academie françoise, sur le
+iugement qu'ils ont fait du Cid et de ses Obseruations_[118].
+
+La lettre de Balzac est charmante. Espérant l'attirer dans son parti,
+Scudéry lui avait adressé ce qu'il avait écrit contre _le Cid_; mais
+Balzac, tout en approuvant les principes qui avaient guidé son jeune
+ami, atténue ses critiques par de si nombreuses et de si importantes
+restrictions, que Scudéry dut se trouver assez mal satisfait d'avoir
+provoqué un semblable jugement.
+
+«Considérez néanmoins, Monsieur, que toute la France entre en cause
+avec lui, et que peut-être il n'y a pas un des juges dont vous êtes
+convenus ensemble[119] qui n'ait loué ce que vous desirez qu'il
+condamne: de sorte que, quand vos arguments seroient invincibles et
+que votre adversaire y acquiesceroit, il auroit toujours de quoi se
+consoler glorieusement de la perte de son procès, et vous dire que
+c'est quelque chose de plus d'avoir satisfait tout un royaume que
+d'avoir fait une pièce régulière. Il n'y a point d'architecte d'Italie
+qui ne trouve des défauts en la structure de Fontainebleau et qui ne
+l'appelle un monstre de pierre: ce monstre néanmoins est la belle
+demeure des rois, et la cour y loge commodément.
+
+«Il y a des beautés parfaites qui sont effacées par d'autres qui ont
+plus d'agrément et moins de perfection; et parce que l'acquis n'est
+pas si noble que le naturel, ni le travail des hommes que les dons du
+ciel, on vous pourroit encore dire que savoir l'art de plaire ne vaut
+pas tant que savoir plaire sans art. Aristote blâme _la Fleur_
+d'Agathon, quoiqu'il die qu'elle fut agréable[120], et l'_OEdipe_
+peut-être n'agréoit pas, quoique Aristote l'approuve. Or, s'il est
+vrai que la satisfaction des spectateurs soit la fin que se proposent
+les spectacles, et que les maîtres mêmes du métier ayant quelquefois
+appelé de César au peuple, _le Cid_ du poëte françois ayant plu aussi
+bien que _la Fleur_ du poëte grec, ne seroit-il point vrai qu'il a
+obtenu la fin de la représentation, et qu'il est arrivé à son but,
+encore que ce ne soit pas par le chemin d'Aristote ni par les adresses
+de sa poétique? Mais vous dites, Monsieur, qu'il a ébloui les yeux du
+monde, et vous l'accusez de charme et d'enchantement: je connois
+beaucoup de gens qui feroient vanité d'une telle accusation; et vous
+me confesserez vous-même que, si la magie étoit une chose permise, ce
+seroit une chose excellente: ce seroit, à vrai dire, une belle chose
+de pouvoir faire des prodiges innocemment, de faire voir le soleil
+quand il est nuit, d'apprêter des festins sans viandes ni officiers,
+de changer en pistoles les feuilles de chêne et le verre en diamants;
+c'est ce que vous reprochez à l'auteur du _Cid_, qui vous avouant
+qu'il a violé les règles de l'art, vous oblige de lui avouer qu'il a
+un secret, qu'il a mieux réussi que l'art même; et ne vous niant pas
+qu'il a trompé toute la cour et tout le peuple, ne vous laisse
+conclure de là sinon qu'il est plus fin que toute la cour et tout le
+peuple, et que la tromperie qui s'étend à un si grand nombre de
+personnes est moins une fraude qu'une conquête. Cela étant, Monsieur,
+je ne doute pas que Messieurs de l'Académie ne se trouvent bien
+empêchés dans le jugement de votre procès, et que d'un côté vos
+raisons ne les ébranlent, et de l'autre l'approbation publique ne les
+retienne. Je serois en la même peine, si j'étois en la même
+délibération, et si de bonne fortune je ne venois de trouver votre
+arrêt dans les registres de l'antiquité. Il a été prononcé, il y a
+plus de quinze cents ans, par un philosophe de la famille stoïque,
+mais un philosophe dont la dureté n'étoit pas impénétrable à la joie,
+de qui il nous reste des jeux et des tragédies, qui vivoit sous le
+règne d'un empereur poëte et comédien, au siècle des vers et de la
+musique. Voici les termes de cet authentique arrêt, et je vous le
+laisse interpréter à vos dames, pour lesquelles vous avez bien
+entrepris une plus longue et plus difficile traduction[121]. _Illud
+multum est primo aspectu oculos occupasse, etiam si contemplatio
+diligens inventura est quod arguat. Si me interrogas, major ille est
+qui judicium abstulit quam qui meruit_[122]. Votre adversaire y trouve
+son compte par ce favorable mot de _major est_; et vous avez aussi ce
+que vous pouvez desirer, ne desirant rien, à mon avis, que de prouver
+que _judicium abstulit_. Ainsi vous l'emportez dans le cabinet, et il
+a gagné au théâtre. Si _le Cid_ est coupable, c'est d'un crime qui a
+eu récompense; s'il est puni, ce sera après avoir triomphé; s'il faut
+que Platon le bannisse de sa république, il faut qu'il le couronne de
+fleurs en le bannissant, et ne le traite pas plus mal qu'il a traité
+autrefois Homère.»
+
+Trop attachée à la sévérité des règles, trop soucieuse surtout de
+complaire aux moindres fantaisies du Cardinal, l'Académie rendit un
+jugement plus sévère à l'égard de Corneille, et partant plus agréable
+à Scudéry, qui l'en remercia avec effusion. L'Académie s'empressa de
+lui faire répondre en ces termes, par l'organe de Chapelain, son
+secrétaire: «Monsieur, moins la Compagnie que vous avez prise pour
+arbitre de votre différend a affecté la qualité de juge, plus se
+doit-elle sentir obligée de la déférence que vous témoignez pour ses
+_Sentiments_. Je sais qu'en les donnant au public pour vous
+satisfaire, sa principale intention a été de tenir la balance droite
+et de ne faire pas d'une chose sérieuse un compliment ni une civilité;
+mais je sais aussi qu'après cette intention, elle n'a essayé de faire
+rien avec plus de soin que de s'exprimer avec modération et de dire
+ses raisons sans blesser personne. Je souhaite que vous soyez bien
+persuadé de cela, ou plutôt je me réjouis de ce que vous l'êtes, et
+qu'ayant reçu d'elle, en cette rencontre, le moins favorable
+traitement que vous en puissiez jamais attendre, vous ne laissez pas
+de lui faire justice en reconnoissant qu'elle est juste. A l'avenir
+j'espère qu'elle se revanchera de votre équité, et qu'aux occasions où
+il lui sera permis d'être obligeante, vous n'aurez rien à désirer
+d'elle et reconnoîtrez qu'elle sait estimer votre mérite et votre
+vertu. De moi je ne vous dis rien pour ce que je crois vous dire tout
+en vous assurant que je suis, Monsieur, votre, etc. De Paris, ce 19
+décembre 1637[123].»
+
+En somme _les Sentiments de l'Academie sur le Cid_, si impatiemment
+attendus, n'eurent aucun des résultats qu'on en espérait: ils ne
+satisfirent entièrement ni la jalousie de Richelieu, ni la basse envie
+de Scudéry; ils ne diminuèrent en rien le légitime orgueil de
+Corneille, ni l'admiration générale, et Boileau put résumer plus tard
+la discussion par ces excellents vers:
+
+ En vain contre _le Cid_ un ministre se ligue:
+ Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue.
+ L'Académie en corps a beau le censurer:
+ Le public révolté s'obstine à l'admirer[124].
+
+Lorsque cette grande querelle littéraire fut calmée, Corneille, après
+avoir pardonné à ceux qui s'étaient déclarés contre lui, conserva
+néanmoins le désir de constater en toute occasion qu'il n'avait pas
+accepté de plein gré le jugement de l'Académie. En 1640, ayant appris
+que Balzac préparait un recueil de ses lettres, il s'efforça de lui
+faire supprimer le passage que contient sur ce point celle que nous
+avons citée.
+
+«Corneille m'est venu voir, écrit Chapelain à Balzac le 17 novembre
+1640, et m'a demandé en grâce que j'obtinsse de vous d'ôter dans votre
+lettre à Scudéry ces termes: _les juges dont vous êtes convenus_, pour
+ce qu'il nie d'être jamais convenu de notre compétence sur l'affaire
+du _Cid_. Cependant vous ne lui pouvez complaire en cela sans choquer
+Scudéry, qui en garde l'original comme une relique, qui croiroit que
+vous eussiez changé d'inclination pour lui. Mon sens seroit que vous
+m'écrivissiez que vous n'imprimeriez plutôt pas la lettre que de leur
+déplaire à l'un et à l'autre. Voyez toutefois si, _por bien de
+paz_[125], vous voulez vous abaisser jusque-là et priver votre volume
+d'un si grand ornement[126].»
+
+Nous n'avons pas la réponse de Balzac, mais une autre lettre de
+Chapelain, du 8 décembre suivant, nous en fait connaître le contenu:
+«Le tempérament que vous avez trouvé pour satisfaire l'esprit bourru
+de Corneille le doit tellement contenter que, s'il ne le reçoit pas
+avec mille joies, je suis d'avis que vous laissiez l'endroit comme il
+étoit. Je lui dirai que vous avez eu la bonté de vouloir imprimer ce
+lieu de la sorte: _les juges dont on m'a dit que vous êtes convenus_,
+car des deux c'est celle qui me semble la meilleure[127]....»
+
+Balzac préféra une rédaction encore moins explicite; on lit dans le
+recueil de ses lettres: «Il n'y a pas un des juges dont le bruit est
+que vous êtes convenus ensemble[128].»
+
+Cela n'empêcha pas Corneille de protester très-vivement contre ce
+bruit dans son avertissement de 1648, où il se montre d'ailleurs
+pénétré de reconnaissance envers Balzac.
+
+A Paris l'attention publique ne reste pas fort longtemps fixée sur les
+mêmes choses, si belles qu'elles puissent être. Au bruit qu'avait
+causé _le Cid_ pendant plus d'une année, succéda peu à peu le silence,
+et, si l'on s'en rapportait aux vers suivants, on croirait qu'en 1644
+il n'était plus du bel air d'oser encore admirer cet ouvrage:
+
+ J'en voyois là[129] beaucoup passer pour gens d'esprit,
+ Et faire encore état de Chimène et du Cid,
+ Estimer de tous deux la vertu sans seconde,
+ Qui passeroient ici pour gens de l'autre monde,
+ Et se feroient siffler si dans un entretien
+ Ils étoient si grossiers que d'en dire du bien[130].
+
+Mais ces vers sont de Corneille, qui souffrait sans doute de ce que
+_le Cid_, quoique vivement admiré, avait cessé d'être le constant
+sujet de toutes les conversations. Il est évident d'ailleurs que le
+poëte ne tenait pas à être pris au mot, et en 1660 il eut le bon goût
+de supprimer cette allusion un peu trop personnelle.
+
+Quoique tout le monde ait donné tort aux adversaires du _Cid_, leurs
+critiques ont exercé sur cet ouvrage une fâcheuse influence qui n'est
+pas encore dissipée. D'abord ils ont arraché à Corneille quelques vers
+malencontreux, qui, bien qu'inférieurs à ceux qu'ils étaient destinés
+à remplacer, ont dû nécessairement prendre place dans son texte
+définitif. Ensuite ils ont enhardi par leurs attaques les reviseurs,
+les correcteurs, gens qui n'ont pas besoin d'être encouragés.
+
+En effet, aucun produit de l'intelligence humaine n'est d'une
+perfection absolue; est-ce une raison pour porter une main audacieuse
+sur tous les chefs-d'oeuvre de notre littérature? Le cinquième acte
+d'_Horace_ a été regardé avec assez de raison comme contenant une
+action nouvelle, différente de celle qui fait le sujet des quatre
+premiers; a-t-on cru pour cela devoir le supprimer? Quelques délicats
+ont blâmé les dénoûments des _Femmes savantes_ et de _Tartufe_, mais
+ils ne se sont pas avisés d'en imaginer d'autres. Par quelle fatalité
+en a-t-il été différemment à l'égard du _Cid_, qui méritait à double
+titre d'être respecté, d'abord comme un poëme incomparable, puis comme
+un des plus précieux monuments de l'histoire de notre théâtre?
+
+Cela ne peut tenir qu'à deux causes: à l'habitude dès longtemps
+contractée par le public de considérer _le Cid_, malgré toutes ses
+beautés, comme une pièce remplie d'imperfections, et peut-être aussi à
+la supériorité même des principales scènes, qui fait paraître le reste
+froid et languissant. On voulut rendre à Corneille le fâcheux service
+de supprimer de son ouvrage tout ce qui n'atteignait pas au sublime.
+En 1734 parut un petit volume de format in-12, intitulé: _Pièces
+dramatiques choisies et restituées_ par Monsieur ***, et portant
+pour adresse: _A Amsterdam, chez F. Changuion_. Ce recueil, composé
+d'une manière assez bizarre, renferme _le Cid_, le _don Japhet_ de
+Scarron, la _Mariane_ de Tristan et _le Florentin_ de la Fontaine.
+Rien de plus curieux que la façon dont l'éditeur, qui passe pour
+n'être autre que Jean-Baptiste Rousseau, _restitue_ les pièces qu'il
+publie. Pour _Mariane_, il annonce que son travail n'a consisté «que
+dans le retranchement, la correction ou le supplément de cent
+cinquante ou cent soixante vers tout au plus.»
+
+Il ne respecte pas plus Corneille que Tristan. Dans _le Cid_, il fait
+disparaître sans scrupule trois personnages, l'Infante, Léonor et le
+Page, et supprime par conséquent les nombreux passages du rôle de
+Chimène où celle-ci s'adresse à l'Infante. «Ce n'est point, dit-il,
+faire tort à un beau visage que d'en enlever une tache, et plus un
+ouvrage est digne d'estime, plus il mérite qu'on prenne soin, d'en
+ôter ce qui le défigure. C'est ce qu'on a essayé de faire ici, et il
+n'en a coûté pour cela que le supplément de deux vers de liaison au
+second acte et de deux autres au cinquième, qu'il a fallu
+nécessairement y ajouter, et que, par respect pour le grand Corneille,
+on a pris soin de distinguer par ces virgules à qui les imprimeurs
+donnent le nom de guillemets, et qui se trouvent dans les éditions de
+Molière aux endroits de ses pièces, que les comédiens ont coutume de
+couper dans les représentations.»
+
+Au deuxième acte, c'est en tête de la scène entre don Fernand, don
+Arias et don Sanche que se place, assez gauchement, la liaison ajoutée
+par l'éditeur:
+
+ «Quoi me braver encor après ce qu'il a fait!
+ Par la rébellion couronner son forfait!»
+
+Enfin, au commencement de la dernière scène de l'ouvrage, ces deux
+vers dits par l'Infante:
+
+ Sèche tes pleurs, Chimène, et reçois sans tristesse
+ Ce généreux vainqueur des mains de ta princesse,
+
+sont remplacés par ceux-ci, que prononce don Fernand:
+
+ «Approche-toi, Rodrigue, et toi reçois, ma fille,
+ De la main de ton roi, l'appui de la Castille.»
+
+Il est difficile d'imaginer des changements plus malheureux, et une
+telle poésie est bien indigne, non-seulement de Corneille, mais aussi
+de Jean-Baptiste Rousseau.
+
+Toutefois ce texte fut généralement adopté pour la scène, et le public
+s'y accoutuma si bien, que le retour à la rédaction authentique parut
+toujours une innovation des plus hardies. Elle fut tentée, mais
+vainement, en 1737 et en 1741; enfin, le 1er juin 1806, l'Empereur
+voulut entendre à Saint-Cloud la pièce complète. Monvel joua don
+Diègue; Talma, Rodrigue; Mlle Duchesnois, Chimène; Lafon, le Roi; Mlle
+Georges, l'Infante. Malgré cette admirable composition de troupe,
+l'épreuve ne fut pas favorable, et l'Infante ne parut pas au
+Théâtre-Français.
+
+La suppression si considérable que nous venons de rappeler ne fut pas
+la seule qui eut lieu dans _le Cid_. Ou avait pris l'habitude de
+retrancher la première scène entre Elvire et Chimène, et de commencer
+brusquement la pièce par ces vers que le Comte adresse à don Diègue.
+
+ Enfin vous l'emportez, et la faveur du Roi
+ Vous élève en un rang qui n'étoit dû qu'à moi[131].
+
+Dans son commentaire, Voltaire déplore cette coutume des comédiens,
+qui, de son temps, passaient aussi le couplet célèbre:
+
+ Paroissez, Navarrois[132]....
+
+Toutefois il faut remarquer que, contrairement à l'assertion de M.
+Aimé Martin, la scène d'Elvire n'a pas été retranchée par
+Jean-Baptiste Rousseau; en effet, elle figure tout au long dans le
+recueil de 1734; mais depuis le moment où Voltaire nous signale sa
+suppression, jusqu'au 22 janvier 1842, jour où Mlle Rachel joua pour
+la première fois Chimène, elle n'a pas été remise au théâtre. En
+rendant compte de cette représentation dans la _Revue des Deux
+Mondes_, M. Charles Magnin félicite la Comédie-Française du
+rétablissement de la première scène de l'ouvrage. Une autre innovation
+importante signala encore cette reprise: Corneille dit dans l'_Examen_
+du _Cid_: «Tout s'y passe.... dans Séville, et garde ainsi quelque
+espèce d'unité de lieu en général; mais le lieu particulier change de
+scène en scène, et tantôt c'est le palais du Roi, tantôt l'appartement
+de l'Infante, tantôt la maison de Chimène et tantôt une rue ou place
+publique[133].» Sur quoi Voltaire fait remarquer que «l'unité de lieu
+serait observée aux yeux des spectateurs si on avait eu des théâtres
+dignes de Corneille, semblables à celui de Vicence, qui représente une
+ville, un palais, des rues, une place, etc.» La Comédie-Française, qui
+ne dispose pas d'une scène aussi majestueuse, voulut du moins marquer
+le lieu précis de chaque partie de l'action, à l'aide de changements
+de décors. Malgré ce qu'avait d'abord d'un peu étrange la division des
+actes d'une tragédie de Corneille en _tableaux_, cet essai, qui, après
+tout, semble assez conforme aux intentions de l'auteur, réussit fort
+bien, et depuis lors ce mode de représentation fut définitivement
+adopté[134]. Il est regrettable qu'au moment où l'on changeait ainsi
+les habitudes du public, on n'ait pas rétabli dans toute son intégrité
+le texte du _Cid_, et remis au théâtre les trois rôles supprimés. Ne
+serait-ce pas là un bon essai à faire pour un anniversaire de
+naissance de Corneille, et M. Édouard Thierry, qui a fait preuve en
+plusieurs circonstances d'une intelligente initiative et d'un goût
+littéraire des plus exercés, ne sera-t-il pas disposé à attacher son
+nom à une _restitution_ de ce genre, bien différente de celle qu'on
+attribue à Jean-Baptiste Rousseau?
+
+NOTES:
+
+ [1] Tome II, p. 157.
+
+ [2] Voyez la Notice de _l'Illusion_, tome II, p. 423 et 424.
+
+ [3] _La jeunesse_ (littéralement _les jeunesses_, _les actes de
+ jeunesse_) _du Cid_.
+
+ [4] _Vie de M. Corneille. OEuvres de Fontenelle...._ édition de
+ 1742, tome III, p. 96.
+
+ [5] L'article de la _Gazette littéraire_ est reproduit dans les
+ _OEuvres de Voltaire_ publiées par M. Beuchot, tome XLI, p. 490
+ et 491.
+
+ [6] Dans le volume intitulé _Chefs-d'oeuvre du théâtre espagnol_.
+ Paris, Ladvocat, p. 169 et 170.
+
+ [7] _Histoire du Théâtre françois_, tome VI, p. 92.
+
+ [8] _Épître familière_, p. 17 et 18.
+
+ [9] Vers 1 des variantes: voyez plus loin, p. 103.
+
+ [10] Mondory.
+
+ [11] La date de ces réflexions de Balzac ne permet pas de les
+ appliquer au _Cid_: elles se trouvent dans une lettre à
+ Boisrobert du 3 avril 1635 (livre VIII, lettre XLVI, tome I, p.
+ 395 et 396 de l'édition in-folio de 1665). Du reste, elles ne
+ peuvent pas davantage concerner quelque autre pièce de Corneille,
+ car un passage qui précède immédiatement celui-ci, et que Mairet
+ a pris soin de supprimer, met tout à fait notre poëte hors de
+ cause, et lui est même très-favorable. Voyez la Notice sur
+ _Médée_, tome II, p. 330 et 331.
+
+ [12] C'est-à-dire si _le Cid_ n'eût pas été imprimé et exposé
+ dans la Galerie du Palais, où se vendaient alors les livres
+ nouveaux. Voyez la Notice sur _la Galerie du Palais_, tome II, p.
+ 3-9.
+
+ [13] _Réponse à l'Ami du Cid...._ p. 41 et 42.
+
+ [14] Voyez _Lettres de Balzac_, tome I, p. 420, livre LX, lettre
+ XXII, à M. de Moudory, 15 décembre 1636. Le passage suivant de
+ cette lettre nous montre quelle haute opinion Balzac avait de
+ Mondory: «J'ai plusieurs raisons de vous estimer, et pense le
+ pouvoir faire du consentement de nos plus sévères écoles,
+ puisqu'ayant nettoyé votre scène de toutes sortes d'ordures, vous
+ pouvez vous glorifier d'avoir réconcilié la comédie avec les ***,
+ et la volupté avec la vertu. Pour moi, qui ai besoin de plaisir,
+ et n'en desire pas prendre néanmoins qui ne soit bien purifié et
+ que l'honnêteté ne permette, je vous remercie avec le public du
+ soin que vous avez de préparer de si agréables remèdes à la
+ tristesse et aux autres fâcheuses passions.» Il est permis de
+ penser que les trois étoiles qui se trouvent ici remplacent le
+ mot _ecclésiastiques_ ou le mot _prédicateurs_. En effet,
+ Chapuzeau, moins réservé que Balzac, nous dit dans son _Théâtre
+ françois_ (p. 141): «Pourquoi me tairois-je de l'avantage que les
+ orateurs sacrés tirent des comédiens, auprès de qui, et en
+ public, et en particulier, ils se vont former à un beau ton de
+ voix et à un beau geste, aides nécessaires au prédicateur pour
+ toucher les coeurs?»
+
+ [15] _Le Comédien Mondory_, par Auguste Soulié. _Revue de Paris_,
+ du 30 décembre 1838.
+
+ [16] On appelait _Chambre dorée_ la grand'chambre du Parlement, à
+ cause de son plafond doré.--_Être assis sur les fleurs de lis_ se
+ disait de ceux qui exerçaient quelque charge de judicature royale
+ et surtout dans une cour supérieure, parce que leurs siéges
+ étaient couverts de fleurs de lis.
+
+ [17] _Les Sosies_, comédie de Rotrou, représentée en 1636, un peu
+ avant _le Cid_.
+
+ [18] _Recueil autographe des Lettres de Chapelain_, appartenant à
+ M. Sainte-Beuve: lettre adressée à M. Belin, au Mans. Voyez
+ _Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille_, par M. J.
+ Taschereau, 2e édition, p. 56.
+
+ [19] _Le Jugement du Cid_, p. 8.
+
+ [20] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_,
+ 1653, in-8º, p. 186 et 187.
+
+ [21] _Le Virgile trauesty en vers burlesques de Monsieur
+ Scarron.... A Paris, chez Guillaume de Luyne_, 1653, _in_-4º,
+ livre I, p. 11 et 12.
+
+ [22] _Lettre.... à l'illustre Academie_, p. 5. Mme de Sévigné a
+ emprunté à Scudéry cet argument pour s'en servir contre Racine;
+ elle dit presque dans les mêmes termes: «A propos de comédie,
+ voilà _Bajazet_. Si je pouvois vous envoyer la Champmeslé, vous
+ trouveriez cette comédie belle; mais sans elle, elle perd la
+ moitié de ses attraits.» (9 mars 1672, tome II, p. 529.)--En
+ 1682, c'était cette actrice qui jouait Chimène. Voyez la Notice
+ de _la Galerie du Palais_, tome II, p. 9.
+
+ [23] Voici le passage textuel de la _Galerie historique des
+ acteurs du théâtre françois...._ par P. D. Lemazurier.... 1810,
+ tome I, p. 424 et 425. Le rôle rempli par Montfleury suivant
+ l'auteur n'y est pas désigné, mais il est bien probable qu'il
+ entend parler de celui de Rodrigue: «Il joua d'original dans _le
+ Cid_ et dans _les Horaces_; Chapuzeau, qui nous indique ces
+ faits, le cite comme un comédien parfait dès ce temps-là. Voici
+ ses propres termes, livre III de son _Théâtre françois_, p. 177
+ et 178.» Cet extrait que nous reproduisons en le prolongeant
+ jusqu'à la p. 179, où il est encore question de Corneille, n'a
+ nullement, comme on va le voir, le sens que lui donne Lemazurier.
+ De plus, Chapuzeau lui-même se trompe lorsqu'il prétend que
+ Corneille n'a pas donné ses premières pièces à Mondory. «Cet
+ établissement des comédiens (à l'hôtel de Bourgogne) se fit il y
+ a plus d'un siècle sur la fin du règne de François Ier, mais ils
+ ne commencèrent à entrer en réputation que sous celui de Louis
+ XIII, lorsque le grand cardinal de Richelieu, protecteur des
+ Muses, témoigna qu'il aimoit la comédie, et qu'un Pierre
+ Corneille mit ses vers pompeux et tendres dans la bouche d'un
+ Montfleury et d'un Bellerose, qui étoient des comédiens achevés.
+ _Le Cid_, dont le mérite s'attira de si nobles ennemis, et _les
+ Horaces_, que le même _Cid_ eut plus à craindre, parce que leur
+ gloire alla plus loin que la sienne, furent les deux premiers
+ ouvrages de ce grand homme qui firent grand bruit; et il a
+ soutenu le théâtre jusques à cette heure de la même force. La
+ troupe royale, prenant coeur aux grands applaudissements qui
+ accompagnoient la représentation de ces admirables pièces, se
+ fortifioit de jour en jour; d'autant plus qu'une autre troupe du
+ Roi, qui résidoit au Marais, et où un Mondory, excellent
+ comédien, attiroit le monde, faisoit tous ses efforts pour
+ acquérir de la réputation, et il arriva que Corneille, quelque
+ temps après, lui donna de ses ouvrages.»
+
+ [24] Voyez tome I, p. 49, note 300.
+
+ [25] Voyez la _Muse historique_ de Loret du 9 octobre 1655.
+
+ [26] _Historiettes_, tome VII, p. 175.
+
+ [27] _Lettre à Mylord*** sur Baron_, p. 19.
+
+ [28] Vers 405 et 406.
+
+ [29] Voyez Lemazurier, tome I, p. 97 et 98.
+
+ [30] P. 19 de l'édition en 43 pages et p. 40 de l'édition en 96
+ pages.
+
+ [31] Dans leur _Histoire du Théâtre françois_ (tome V, p. 24, et
+ tome IX, p. 408), les frères Parfait ont conclu de certains
+ passages de _la Comédie des comédiens_, tragi-comédie de
+ Gougenot, représentée en 1633, qu'à partir de cette époque
+ Beauchâteau et sa femme étaient entrés à l'hôtel de Bourgogne
+ pour ne le plus quitter; mais le témoignage de Scudéry établit
+ formellement qu'à la fin de 1636 une actrice du nom de
+ Beauchâteau jouait au théâtre du Marais.
+
+ [32] Tome I, p. 48.
+
+ [33] _Lettre apologétique._ Voyez aux _OEuvres diverses_.
+
+ [34] Voyez notre _Notice biographique sur Corneille_.
+
+ [35] _Le Souhait du Cid_, p. 35.
+
+ [36] _Épître familière du Sr Mairet_, p. 18.
+
+ [37] _OEuvres de Fontenelle_, tome III, p. 100.
+
+ [38] _Historiettes_, tome II, p. 52.
+
+ [39] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, p.
+ 187.
+
+ [40] Tome II, p. 395. Ce sont ces belles scènes du Ier acte qui
+ ont été le plus souvent parodiées. La plus connue et la moins
+ mauvaise de ces plaisanteries est _le Chapelain décoiffé_, de
+ Gilles Boileau ou de Furetière, qu'on trouve dans le _Ménagiana_,
+ tome I, p. 145.
+
+ [41] Acte II, scène I. Il résulte de la _Lettre à Mylord_ et de
+ l'_Avertissement_ de Jolly que c'était seulement par tradition
+ qu'on avait conservé ces vers, et que l'on connaissait bien la
+ scène à laquelle ils appartenaient, mais non l'endroit précis où
+ ils se plaçaient.--Voltaire, dans son _Théâtre de Corneille_
+ (1764, in-8º, tome I, p. 204), dit qu'ils venaient après le vers
+ 368: «Pour le faire abolir, etc.,» et citant probablement de
+ mémoire, il les donne avec quelques variantes: _les_ pour _ces_,
+ au premier vers; _a tort_ pour _n'a rien_, au deuxième;
+ _déshonorer_ pour _perdre d'honneur_ (voyez le vers 1466), au
+ quatrième. Un argument décisif en faveur du texte de 1730 et
+ 1738, tout au moins pour le second vers, c'est que _n'a rien_
+ répond bien mieux au passage de Castro imité par Corneille: _Y el
+ otro ne cobra nada_.
+
+ [42] Page 7.
+
+ [43] Voici la description bibliographique de la première édition:
+ _Le Cid_, tragi-comedie. _A Paris, chez Augustin Courbé...._
+ M.DC.XXXVII. Auec priuilege du Roy. 4 feuillets non chiffrés et
+ 128 pages in-4º. Le privilége porte: «Il est permis à Augustin
+ Courbé, Marchand Libraire à Paris, d'imprimer ou faire imprimer,
+ et exposer en vente, vn Liure intitulé, _Le Cid. Tragi-Comedie_,
+ par Mr Corneille.... Et ledit Courbé a associé auec luy audit
+ Priuilege François Targa.
+
+ [44] _Lettres de Guy Patin_, édition de M. Reveillé-Parise, tome
+ I, p. 493 et 494, et _Historiettes de Tallemant des Réaux_, tome
+ II, p. 163.
+
+ [45] On ne sait sous quelle forme cette pièce parut pour la
+ première fois. Elle circula peut-être d'abord manuscrite. La
+ seule édition que nous connaissions forme 4 pages in-8º, sans
+ date, et l'épître y est suivie du _Rondeau_ dont nous aurons à
+ parler tout à l'heure. Pour le texte de l'_Excuse_, voyez dans la
+ présente édition les _Poésies diverses_.
+
+ [46] _L'Auteur du vrai Cid espagnol._ Voyez p. 20.
+
+ [47] Les _Observations sur le Cid_. Voyez p. 23, note 1.
+
+ [48] _Épître familière du Sr Mairet_, p. 19 et 20.
+
+ [49] _Réponse à l'Ami du Cid_, p. 33.
+
+ [50] Voyez la Notice de _la Suivante_, tome II, p. 115.
+
+ [51] Nous connaissons de cette pièce deux éditions, toutes deux
+ in-8º. L'une forme 2 feuillets non chiffrés, l'autre 3 pages.
+
+ [52] _Avertissement au besançonnois Mairet._ Voyez ci-après, p.
+ 67.
+
+ [53] _Lettre du Sr Claveret au Sr Corneille_, p. 5.
+
+ [54] La première édition de ce rondeau est fort rare; elle forme
+ 1 feuillet in-4º. Un recueil de la Bibliothèque de l'Arsenal,
+ catalogué dans les Belles-Lettres sous le numéro 9809 et qui
+ contient la plupart des libelles publiés à l'occasion du _Cid_,
+ en renferme un exemplaire. Ce rondeau a été plus tard imprimé à
+ la suite de l'_Excuse à Ariste_. Voyez ci-dessus, p. 19, note 1.
+ Le texte se trouve dans notre édition parmi les _Poésies
+ diverses_.
+
+ [55] _Épître familière du Sr Mairet_, p. 21 et 22.
+
+ [56] _Avertissement au besançonnois Mairet._ Voyez ci-après, p.
+ 67.
+
+ [57] _Lettre du Sr Claveret_, p. 6.
+
+ [58] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, p.
+ 188.
+
+ [59] L'une a pour titre: _Les Fautes remarquées en la
+ Tragicomedie du Cid. A Paris. Aux despens de l'Autheur_.
+ M.DC.XXXVII. Le titre de départ porte: _Obseruations sur le Cid_.
+ Le tout forme un petit volume in-8º, contenant 43 pages,--Une
+ autre édition est intitulée: _Obseruations sur le Cid. A Paris.
+ Aux despens de l'Autheur_. M.DC.XXXVII, in-8º. Elle se compose de
+ 1 feuillet de titre et de 96 pages.--Enfin une troisième porte
+ exactement le même titre que la précédente, avec cette addition:
+ _ensemble l'Excuse à Ariste et le Rondeau_; cette dernière
+ édition, également in-8º, se compose de 1 feuillet de titre, de 3
+ feuillets non chiffrés et de 96 pages. Dans sa _Lettre à
+ l'Academie_, Scudéry parle de la quatrième comme devant être
+ prochainement publiée, mais tout porte à croire qu'il n'a pas
+ donné suite à ce dessein.
+
+ [60] Voyez l'_Avertissement_, tome I, p. XI, et les _Poésies
+ diverses_.
+
+ [61] _L'incognu et veritable amy de Messieurs Scudery et
+ Corneille_, p. 5 et 6.
+
+ [62] M.DC.XXXVII, in-8º, 8 pages. Une autre édition, de 14 pages
+ et 1 feuillet, sur le titre de laquelle on lit: _Lettre
+ apologitique_ (sic).... est suivie du sixain imprimé plus loin,
+ p. 58, après la _Lettre pour M. de Corneille...._
+
+ [63] Cet opuscule, de 32 p. in-4º, a pour adresse: _A Paris,
+ M.DC.XXXVII_; le titre est orné d'un fleuron des impressions de
+ Toussainct Quinet. En 1876, M. Émile Picot en a signalé un
+ exemplaire, dans sa _Bibliographie Cornélienne_, et M. Lormier
+ l'a réimprimé sous ce titre, pour la Société des bibliophiles
+ normands: _La défense du Cid reproduite d'après l'imprimé de
+ 1637.... Rouen, imprimerie de Henry Boissel_, M.DCCC.LXXIX, in-8º
+ de 2 feuillets et 42 pages tiré à 100 exemplaires.--Nous avons
+ cru devoir demander la réimpression de deux pages, afin de
+ combler cette lacune importante dans notre description des pièces
+ relatives à la querelle du _Cid_. Signalons encore _La suitte du
+ Cid en abrégé ou le triomphe de son Autheur en despit des
+ envieux_.--A Villers Cotrets, chez Martin Baston. A l'enseigne du
+ Vert-Galand, vis à vis la rue des Mauvaises paroles, 8 pages
+ in-8º, réimprimée par M. Henri Chardon dans sa _Vie de Rotrou_,
+ 1884. (Ch. M.-L., 1885.)
+
+ [64] Cette façon de s'exprimer paraissait un peu servile à
+ plusieurs contemporains. Tallemant des Réaux dit à ce sujet:
+ «Charrost, en parlant du cardinal de Richelieu, l'appelle
+ toujours mon maître; cela est bien valet.» (_Historiettes_, tome
+ V, p. 39, note.) La même remarque est faite presque dans les
+ mêmes termes dans le _Ménagiana_ (tome IV, p. 114): «M. le comte
+ de Charrost, qui devoit toute sa fortune au cardinal de
+ Richelieu, en parlant de lui l'appelle toujours son maître. M. du
+ Puy ne pouvoit souffrir cela. Il disoit qu'un bon François ne
+ devoit point avoir d'autre maître que le Roi.» Il est vrai que
+ Charrost était comte, et Corneille simple bourgeois de Rouen.
+ Tallemant conteste même à Richelieu le titre qu'il recevait
+ généralement: «Le Cardinal, dit-il, a affecté de se faire appeler
+ _Monseigneur_.» (_Historiettes_, tome II, p. 21 note 2.) Du
+ reste, quand il arrivait qu'on ne lui donnât point ce titre, cela
+ choquait plus ses flatteurs que lui-même. Voyez _Historiettes_,
+ tome II, p. 60.
+
+ [65] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, p.
+ 218.
+
+ [66] _A Paris._ M.DC.XXXVII, in-8º, 7 pages.
+
+ [67] M.DC.XXXVII, in-8º, 7 pages.
+
+ [68] Voyez ci-dessus, p. 23 et 24.
+
+ [69] Tome XX, p. 90.
+
+ [70] Article _Rotrou_.
+
+ [71] M.DC.XXXVII, in-8º, 36 pages.
+
+ [72] Voyez ci-dessus, p. 16.
+
+ [73] _A Paris._ M.DC.XXXVII, in-8º de 15 pages. Le titre de
+ départ, p. 3, est ainsi conçu: _Lettre contre une inuective du Sr
+ Corneille, soy disant Autheur du Cid_.
+
+ [74] Page 4.
+
+ [75] Page 13.
+
+ [76] Page 9.
+
+ [77] _Examen de ce qui s'est fait pour et contre le Cid_, p. 103.
+
+ [78] Voyez tome I, p. 130, et tome II, p. 218 et 219.
+
+ [79] In-8º de 13 pages, sans indication de lieu d'impression et
+ sans date.
+
+ [80] Deuxième édition, p. 305, note 13.
+
+ [81] Voyez tome II, p. 442, note 1254.
+
+ [82] _Paris_, M.DC.XXXVII, in-8º, 8 pages.
+
+ [83] _Paris_, M.DC.XXXVII, in-8º, 7 pages.
+
+ [84] Voyez plus haut, p. 24, note 3.
+
+ [85] In-8º, 8 pages.
+
+ [86] Voyez ci-après, p. 39 et 40.
+
+ [87] _Bibliothèque françoise_, 2e édition, p. 130 et 131.
+
+ [88] Page 5.
+
+ [89] Sans lieu ni date. In-8º de 5 pages et 1 feuillet blanc.
+
+ [90] _A Paris_, M.DC.XXXVII, in-8º, 8 pages.
+
+ [91] _A Paris, chez Anthoine de Sommaville, au Palais, à l'Escu
+ de France._ M.DC.XXXVII, in-8º de 11 pages.
+
+ [92] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_,
+ 1653, p. 189-191.
+
+ [93] Ce nom est imprimé ainsi dans le texte de Pellisson;
+ toutefois, dans son _Catalogue de Messieurs de l'Académie
+ françoise_, p. 523 de la _Relation_, il écrit _l'abbé de
+ Bourzeyz; Bourzeis_ est la forme adoptée le plus généralement.
+
+ [94] Registres du 30 juin 1637. (_Note de Pellisson._)
+
+ [95] Ce manuscrit appartient depuis longtemps à la Bibliothèque
+ impériale; il figure sous le no Y 5666, à la page 549 du tome I
+ des Belles-Lettres du _Catalogue des livres imprimez de la
+ Bibliothèque du Roy_, publié en 1750. L'année dernière (1861) il
+ a passé du Département des imprimés au Département des
+ manuscrits, où il porte actuellement le no 5541 du _Supplément
+ français_. C'est un petit in-4º de 63 pages. Il était intitulé
+ d'abord: _Les Sentimens de l'Academie françoise touchant les
+ observations faites sur la tragicomedie du Cid_. Ce titre a été
+ ainsi modifié: _Les Sentimens de l'Academie françoise sur la
+ question de la tragicomedie du Cid_. On lit en tête du premier
+ feuillet cette note de l'abbé Sallier, garde des manuscrits de la
+ Bibliothèque du Roi: «De la main de Mr Chapelain, avec des
+ apostilles de M. le cardinal de Richelieu. Témoignage de Mr
+ l'abbé d'Olivet. 7bre 1737.» Dans le catalogue imprimé de 1750,
+ cette note est reproduite; mais d'Olivet n'est pas nommé. Nous
+ pensons, contrairement à l'opinion de Pellisson, que quatre des
+ sept apostilles sont entièrement de la main du Cardinal; nous les
+ passerons en revue une à une dans les notes suivantes.
+
+ [96] Cette apostille qui se trouve à la page 5 est d'une écriture
+ menue, irrégulière, difficile à lire: c'est probablement celle de
+ Citois. A la page 13, ces deux apostilles: «il faut un exemple»,
+ «il faut un tempérament», sont d'une grosse et belle écriture,
+ qui présente avec celle des lettres autographes de Richelieu la
+ conformité la plus frappante. A la page 29, à l'occasion du
+ reproche fait à Rodrigue d'avoir formé le dessein de tuer le
+ Comte, dont la mort n'était pas nécessaire pour sa satisfaction,
+ on lit en marge cette note assez étrange, de l'écriture que nous
+ attribuons à Citois: «Faut voir si la pièce le dit; car si cela
+ n'est point on auroit tort de faire à croire à Rodrigue qu'il
+ voulût tuer le Comte, puisqu'on fait souvent en telles occasions
+ ce qu'on ne veut pas faire.»
+
+ [97] Note de l'écriture qui paraît être celle de Citois; le mot
+ _bon_ est tracé avec un peu plus de hardiesse que le reste;
+ toutefois il est impossible d'affirmer qu'il soit d'une autre
+ main. A la page 37, apostille de la grosse écriture que nous
+ attribuons à Richelieu: «Il ne faut point dire cela si
+ absolument.»
+
+ [98] Ici la transcription est inexacte. Il y a dans le manuscrit
+ (p. 58): «Il faut adoucir cette expression.» Cette dernière
+ apostille est, suivant nous, de la main de Richelieu.
+
+ [99] Registres, 17 juillet 1637. (_Note de Pellisson._)
+
+ [100] Registres, dernier juillet 1637. (_Note du même._)
+
+ [101] Registres, 23 novembre 1637. (_Note de Pellisson._)
+
+ [102] _A Paris, chez Jean Camusat_, 1638, in-8º.
+
+ [103] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, p.
+ 193-204.
+
+ [104] _A Paris, chez Antoine de Sommaville. Au Palais, à l'Escu
+ de France._ M.DC.XXXVII, in-8º de 14 pages et 1 feuillet blanc.
+
+ [105] _A Paris_, M.DC.XXXVII, in-8º de 14 pages.
+
+ [106] _A Paris_, M.DC.XXXVII, in-8º de 7 pages.
+
+ [107] _A Paris, imprimé aux despens de l'Autheur_, in-8º de 103
+ pages.
+
+ [108] «L'_Hôpital des pauvres enfermés_ est un membre de
+ l'Hôpital général, où on a mis plusieurs pauvres pour les
+ empêcher d'être fainéants et vagabonds.» (_Dictionnaire universel
+ de Furetière._)
+
+ [109] In-8º de 16 pages, sans lieu ni date. Une autre édition en
+ plus gros caractères et formant 24 pages se trouve mentionnée
+ dans les notes recueillies par Van Praet (voyez ci-dessus, note 64
+ de la p. 25). Cette pièce a été réimprimée dans le _Recueil de
+ dissertations sur plusieurs tragédies de Corneille et de
+ Racine_.... publié par Granet en 1740, tome I, p. 99; et dans le
+ _Tableau historique.... de la poésie française.... au seizième
+ siècle_, par M. Sainte-Beuve, 1828, 2 vol. in-8º, tome I, p. 386.
+
+ [110] _A Paris, chez Anthoine de Sommaville. Au Palais, dans la
+ petite Sale, à l'Escu de France_, M.DC.XXXVII, in-8º de 38 pages.
+
+ [111] Voyez ci-dessus, p. 25.
+
+ [112] In-8º de 7 pages.
+
+ [113] 1637, in-8º de 12 pages.
+
+ [114] 1637, in-4º de 32 pages. Nous n'avons pu voir cet ouvrage;
+ la description que nous en donnons est tirée de l'_Histoire du
+ Théâtre françois_ des frères Parfait (tome V, p. 270). Les notes
+ recueillies par Van Praet nous font seules connaître le nombre de
+ pages de l'ouvrage. Ce sont aussi ces notes qui nous apprennent
+ qu'on trouve, p. 11, une lettre de M. Mairet à M. Scudéry
+ contenant sa généalogie, datée de Belin du 30 septembre 1637. M.
+ Taschereau indique cette pièce comme étant du format in-8º et lui
+ donne le titre suivant: _Apologie pour Mairet contre les
+ calomnies du Sr Corneille en réponse à la pièce intitulée:
+ Advertissement au besançonnois Mairet_, titre qu'il a pris sans
+ doute sur une édition différente de celle dont nous venons de
+ parler.
+
+ [115] Cette lettre a été imprimée pour la première fois par
+ Granet, en 1740, dans son _Recueil de dissertations sur plusieurs
+ tragédies de Corneille et de Racine_, tome I, p. 114.
+
+ [116] François de Faudoas, dit d'Averton, comte de Belin; il
+ avait été gouverneur de Paris pendant la Ligue. Il fut assassiné
+ par le marquis de Bonnivet le 7 décembre 1642. Dans
+ l'_Historiette_ de Mondory (tome VII, p. 172), Tallemant, parlant
+ de la Lenoir, actrice du théâtre du Marais, termine ainsi: «Le
+ comte de Belin, qui avoit Mairet à son commandement, faisoit
+ faire des pièces à condition qu'elle eût le principal personnage;
+ car il en étoit amoureux, et la troupe s'en trouvoit bien.»
+
+ [117] Il y a _fait_, et non _faite_, dans l'édition originale.
+ Voyez des exemples analogues dans la prose de Malherbe, tome II
+ de l'édition de M. Lalanne, p. 436, 442, 576, etc.
+
+ [118] _A Paris, chez Anthoine de Sommaville. Au Palais, dans la
+ petite Sale, à l'Escu de France._ M.CD.XXXVIII (_sic_, 1638),
+ in-8º de 34 pages. Ce recueil a paru dès le commencement de
+ l'année ou même, malgré son millésime, à la fin de 1637.
+ Chapelain écrit le 25 janvier 1638 à Balzac, en lui parlant de sa
+ lettre sur _le Cid_: «On l'a imprimée en papier volant, avec la
+ mauvaise réponse de.... (_Scudéry_) et le remercîment du même à
+ l'Académie.» (_Histoire de la vie et des ouvrages de Corneille_,
+ par M. J. Taschereau, 2e édition, p. 312.)
+
+ [119] Une édition, publiée à part, de la _Lettre de Monsieur de
+ Balzac à Monsieur de Scudery, touchant ses Obseruations sur le
+ Cid_ (in-8º de 8 pages), offre ici une variante; on y lit: «des
+ juges devant qui vous l'avez appelé.»--Au sujet du passage auquel
+ s'applique cette variante, voyez plus loin, p. 47 et 48.
+
+ [120] Voyez tome I, p. 14, note 217.
+
+ [121] _Les Harangues ou discours academiques_ de Jean-Baptiste
+ Mangini. Paris, Augustin Courbé, 1642, in-8º.
+
+ [122] «C'est beaucoup de s'être emparé des yeux de prime abord,
+ quoique ensuite un examen attentif trouve des critiques à faire.
+ Si tu me demandes mon sentiment, l'homme qui enlève les suffrages
+ est plus grand que celui qui les mérite.» (_Épître_ c, § 3.)
+
+ [123] Cette lettre a été ainsi reproduite, d'après le recueil
+ manuscrit de lettres de Chapelain appartenant à M. Sainte-Beuve
+ dans l'_Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille_, par
+ M. J. Taschereau, 2e édition (p. 308 et 309, note 17). Pellisson
+ l'avait donnée, mais en abrégé et sous forme indirecte, dans sa
+ _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, p. 205
+ et 206.
+
+ [124] Satire IX, vers 231-234.
+
+ [125] Mots espagnols signifiant: «pour le bien de la paix.»
+
+ [126] Recueil manuscrit de lettres de Chapelain appartenant à M.
+ Sainte-Beuve, cité par M. Taschereau, _Histoire de la vie et des
+ ouvrages de P. Corneille_, 2e édition, p. 104 et 105.
+
+ [127] Même recueil, cité par M. Taschereau, p. 105.
+
+ [128] _Lettres choisies du sieur Balzac_, Paris, 1647, in-8º, Ire
+ partie, p. 398. _OEuvres de Balzac_, in-fol., tome I, p. 542.
+
+ [129] A Poitiers.
+
+ [130] _Le Menteur_, acte I, scène I. Variante des éditions de
+ 1644-1656.
+
+ [131] Acte I, scène III, vers 151 et 152.
+
+ [132] Vers 1559 et suivants.
+
+ [133] Voyez plus loin, p. 98.
+
+ [134] Je dois une partie de ces renseignements, et beaucoup
+ d'autres dont je compte faire usage dans les notices suivantes,
+ aux obligeantes communications de M. Léon Guillard,
+ bibliothécaire et archiviste de la Comédie-Française.
+
+
+
+
+ÉCRITS EN FAVEUR DU _CID_,
+
+ATTRIBUÉS A CORNEILLE PAR NICERON OU PAR LES FRÈRES PARFAIT.
+
+I. L'AMI DU CID A CLAVERET[135].
+
+
+Il me semble que vous chantez bien haut, Monsieur Claveret. Hé quoi!
+pour une chose si juste et si raisonnable alléguée par M. Corneille à
+M. Scudéry: «Il n'a pas tenu à vous que du premier lieu où beaucoup
+d'honnêtes gens me placent, je ne sois descendu au-dessous de
+Claveret[136],» faut-il que vous preniez la mouche, et que vous
+perdiez un moment la mémoire de ce que vous avez été, de ce que vous
+êtes, et de ce que vous serez toute votre vie? Quelle révolution
+est-ce là? Vous parlerez contre _le Cid?_ vous ferez l'homme de
+conséquence et d'esprit, et blâmerez impudemment et impunément tout
+ensemble celui dont vous devez honorer la personne et les ouvrages? Il
+ne seroit pas juste; et croyez-vous, Monsieur Claveret, être assez
+habile homme pour l'emporter sur tous les plus grands esprits de
+France qui se moquent des _Observations_, et de ceux qui suivent les
+sentiments de leur auteur? Pour moi, j'ai déjà répondu pour lui, comme
+je fais encore, que pour obscurcir son éclat, il falloit pour toutes
+observations faire une meilleure pièce. Que si la force des raisons
+dont M. de Scudéry prétend l'avoir combattu, est condamnée même par
+ceux qu'il demande pour juges, considérez, de grâce, où vous vous
+allez engager. Vraiment cela est bien ridicule que vous, à qui vos
+parents ont laissé pour tout héritage la science de bien tirer des
+bottes[137], vous vouliez écrire, et faire comparaison avec un des
+plus grands hommes de notre siècle pour le théâtre, et douter encore
+de l'approbation que _le Cid_ a reçue au Louvre et à l'hôtel de
+Richelieu. Il paroît bien que votre règne n'est pas de ce monde;
+voyez-le, Monsieur Claveret, et ouvrez vos oreilles bien grandes: vous
+entendrez ce qu'il y a de grands esprits en France de l'un et de
+l'autre sexe dire tout haut: «Voilà le plus bel ouvrage de théâtre que
+nous ayons vu jusqu'à présent.» Examinons un peu les vôtres en gros,
+car le détail n'en vaut pas la peine. Ne m'avouerez-vous pas que le
+voyage que vous faites faire aux Bons hommes à votre pèlerin
+amoureux[138] est une belle chose? Je vous jure qu'il m'a pris cent
+fois envie de vous demander où votre fils Tadés et vous avez étudié,
+afin de me faire interpréter le langage de l'un, et apprendre les
+galimatias de l'autre; car comme il arrive qu'il en échappe
+quelquefois sans y penser, j'aurois été ravi de les faire avec science
+comme vous. Je me serois bien mis auprès de Jodelet[139] pour le
+moins, et je m'assure qu'il s'en seroit servi mieux que les comédiens,
+qui n'ont jamais su faire valoir les vôtres, quelque art et quelque
+peine qu'ils y aient apportée. Votre _Place Royale_ suit assez bien,
+et je vous confesse qu'elle fut trouvée si bonne à Forges, que
+Mondory et ses compagnons qui en avoient les eaux dans la saison du
+monde la plus propre pour les boire, n'en voulurent jamais goûter:
+tout le monde n'entendra pas ceci peut-être; c'est que vous avez fait
+une pièce intitulée _les Eaux de Forges_, que vous leur donnâtes, où
+il ne manquoit chose du monde, sinon que le sujet, la conduite, et les
+vers ne valoient rien du tout. A cela près c'étoit une assez belle
+chose[140]. Je sais bien que vous n'avez pas vendu vos ouvrages: ce
+n'étoit pas manque de pauvreté, ni d'en avoir demandé beaucoup de fois
+de l'argent; mais c'est que les comédiens ne vous en ont jamais rien
+voulu donner: c'est ce que vous avez fait jusques ici. Et pour
+couronnement de chef-d'oeuvre, vous faites une mauvaise lettre où vous
+tranchez du censeur, et, si je ne me trompe, du vaillant. Taisez-vous,
+Monsieur Claveret, taisez-vous, et vous souvenez que vous ne pouvez
+être ni l'un ni l'autre, et que votre personne est si peu considérable
+que vous ne devez jamais croire que M. Corneille ait eu envie de vous
+choquer. Vous croyez peut-être avoir fait un beau coup de mail quand
+vous dites: _ou pour contenter les comédiens que vous servez_. Chacun
+sait bien de quel biais il faut prendre cette façon de parler. Et il
+est très-vrai que ses soins et ses veilles leur ont rendu de si bons
+et profitables services, que je leur ai ouï dire hautement que jusques
+ici ils doivent à lui seul ce que le théâtre peut donner de bien. Vous
+ne ferez jamais de même, Monsieur Claveret, et je ne m'étonne pas de
+vous entendre dire que vous ne vous piquez pas de faire des vers: je
+vous crois. Néanmoins vous dites au même temps que ce que vous avez
+produit ne vous a point fait rougir de honte: c'est seulement un
+témoignage de votre effronterie, plutôt que de la bonté de vos
+ouvrages. Après tout, orateur et poëte de balle, souvenez-vous de
+n'intéresser personne en votre affaire, et que quand M. Corneille a
+dit:
+
+ Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée[141],
+
+il a parlé raisonnablement et véritablement. Songez seulement, comme
+je vous ai déjà dit, à ce que vous êtes; que vous n'avez jamais rien
+fait de bien que de vous être tu depuis quatre ans[142]; que vous ne
+deviez pas rompre ce silence pour une si mauvaise chose; que les
+sottises de votre lettre fâchent tous les honnêtes gens; que cela vous
+rend bernable par tout pays; que tout ce qu'elle contient est trop
+plat et trop peu fort pour donner la moindre atteinte au _Cid_, ni
+faire croire que M. Corneille en soit seulement le copiste, comme vous
+dites; que je ne lui conseille pas de se donner la peine de vous
+répondre; que vous êtes auprès de lui ce que le laquais est auprès du
+maître, et qu'un ami du _Cid_ qui ne fit jamais profession d'écrire,
+et qui ne laisse pas de se connoître aux bonnes choses, n'a fait cette
+lettre que pour vous avertir de pratiquer un proverbe latin que vous
+vous ferez expliquer et qui dit: _Ne sutor ultra crepidam._ Adieu,
+Claveret: ne soyez pas curieux de savoir mon nom, de peur de
+l'apprendre.
+
+NOTES:
+
+ [135] «Corneille opposa à ces écrits une lettre qu'il intitula
+ _l'Ami du Cid à Claveret_, in-8º, et dans laquelle il turlupina
+ fort ce poëte.» (Niceron, _Mémoires pour servir à l'histoire des
+ hommes illustres_, Paris, 1727-1745; in-12 tome XX, p. 90.) Voyez
+ la _Notice_, p. 29.
+
+ [136] _Lettre apologétique._
+
+ [137] «Le lecteur, disent les frères Parfait, est bien le maître
+ d'expliquer au propre ou au figuré le titre que l'on donne ici à
+ Claveret de _tireur de bottes_, car pour nous ce sont lettres
+ closes et impénétrables.» (_Histoire du Théâtre françois_, tome
+ IV, p. 452, note _a_.) Nous ignorons également à quoi cette
+ phrase fait allusion et quel était l'état du père de Jean
+ Claveret. Nous savons que ce dernier, originaire d'Orléans,
+ portait le titre d'avocat, ce qui n'empêche pas l'auteur de la
+ _Lettre pour M. de Corneille_, que nous reproduisons ci-après, de
+ dire (voyez p. 57) que Claveret «dans ses plus grandes ambitions
+ n'a jamais prétendu au delà de sommelier dans une médiocre
+ maison.»
+
+ [138] _Le Pèlerin amoureux_ est une comédie non imprimée que les
+ frères Parfait placent la seconde parmi les pièces de Clavaret,
+ mais dont ils ne donnent point l'analyse; il est donc impossible
+ de savoir à quoi se rapportent les observations critiques que
+ nous trouvons ici. En 1634, c'est-à-dire à peu près à l'époque où
+ dut être jouée la pièce de Claveret, Rotrou a fait représenter
+ _la Pèlerine amoureuse_, tragi-comédie.
+
+ [139] Voyez sur Geoffrin, dit Jodelet, la Notice du _Menteur_.
+
+ [140] Voyez la Notice de _la Place Royale_, tome II, p. 218, note
+ 636.
+
+ [141] _Excuse à Ariste_, vers 50.
+
+ [142] Ceci est difficile à expliquer, car _la Place Royale_ de
+ Claveret a dû, comme celle de Corneille, être jouée en 1635.
+
+
+II. LETTRE POUR M. DE CORNEILLE, CONTRE CES MOTS DE LA LETTRE SOUS LE
+NOM D'ARISTE:
+
+ _Je fis donc résolution de guérir ces idolâtres_[143].
+
+Cachez-vous tant qu'il vous plaira, faites protestation de changer à
+tous moments de parti, on vous le pardonne: vous passez pour homme qui
+reçoit aisément toutes sortes d'impressions. On dit que vous avez eu
+au commencement du _Cid_ les sentiments d'un homme raisonnable, et que
+vous n'avez pu lui dénier les louanges qu'il tiroit sans violence de
+tous les honnêtes gens; pourquoi maintenant déférer au jugement de
+l'observateur, à cause qu'il vous a témoigné approuver cinq ou six
+mauvaises pièces rimées que vous dites avoir faites? Jeune homme,
+assurez votre jugement devant que de l'exposer à la censure publique,
+et ne hasardez plus de libelles sans les avoir communiqués à d'autres
+moins passionnés que l'observateur. J'avoue qu'il vous doit beaucoup,
+mais il eût pu choisir un plus juste instrument de ses louanges que
+vous. Il est peu curieux de sa réputation. Je commence à désespérer de
+son parti, puisqu'il l'abandonne à des personnes qui le savent si mal
+soutenir; c'est une preuve certaine de la fausseté d'une affaire,
+quand elle tombe entre les mains d'un ignorant. Aussi n'avons-nous
+point vu d'autres personnes embrasser ses intérêts. Claveret a été le
+premier qui s'est éveillé, qui dans ses plus grandes ambitions n'a
+jamais prétendu au delà de sommelier dans une médiocre maison: encore
+je lui fais beaucoup d'honneur. Celui que j'attaque est un peu plus
+fortuné de biens; mais il faut apporter de la foi quand il s'agit de
+son origine (j'aime mieux paroître obscur que médisant). Il eût pu
+réussir du temps des comparaisons; sa misérable éloquence me fait
+pitié, je ne peux consentir qu'un tel personnage se veuille dire du
+nombre des auteurs et qu'il se mêle aujourd'hui de juger de la bonté
+ou de la fausseté d'une pièce. Voyez le raisonnement de ce visage, il
+se vante de vouloir guérir des idolâtres. Monsieur le médecin, vous
+apportez de fort mauvais remèdes; et si vous étiez aussi peu versé
+dans le reste de votre doctrine, il est périlleux de tomber entre vos
+mains. Vous avez produit de si mauvaises raisons que vous n'avez pas
+commencé à me persuader, bien éloigné de me convaincre. Si vous me
+priez, je donnerai quelque chose à l'obligation que vous avez à la
+maison de M. de Scudéry. Puisque vous portez ses intérêts au delà d'un
+homme désintéressé, il paroît que vous en avez reçu quelque sensible
+plaisir. Il est vrai que vous êtes de sa maison, et que vous assistez
+souvent aux conférences qui s'y traitent: vous n'en revenez point
+qu'avec de nouvelles lumières; et ce grand amas de belles figures que
+vous prostituez dans votre petit papier, valent bien que vous l'en
+remerciiez; mais gardez bien qu'en voulant fuir le vice de
+méconnoissant, vous ne choquiez absolument la plus saine partie du
+monde. M. de Corneille a satisfait tout le monde raisonnable; vous
+avez affecté avec trop de violence et d'animosité la diminution du
+crédit qu'il avoit acquis; et si vous eussiez eu assez de pouvoir,
+vous eussiez terni la gloire d'un homme duquel vous avez autrefois
+recherché l'amitié, et de laquelle il vous avoit honoré: vous ne la
+méritiez pas, puisque vous prenez si peu de soin à la conserver.
+
+Au reste, je vous veux avertir encore une fois d'un point qui ne vous
+sera pas inutile, Monsieur l'auteur, c'est de vous défaire de vos
+comparaisons, lesquelles paroissent fort souvent dans votre lettre, et
+choquent beaucoup de personnes. Vous êtes jeune, il y a espérance que
+vous vous guérirez de vos erreurs, et direz un jour que je n'ai pas
+peu contribué à votre avancement. Adieu, beau corps plein de
+plaies[144], et si tu veux savoir mon nom, je ne fus jamais renégat.
+Adieu, console-toi.
+
+MARTIALIS (Epigr. lib. IX, épigr. 82)[145].
+
+ _Lector et auditor nostros probat, Aule, libellos;
+ Sed quidam exactos esse poeta negat:
+ Non nimium curo, nam coenæ fercula nostræ
+ Malim convivis quam placuisse coquis._
+
+TRADUCTION, A MONSIEUR CORNEILLE.
+
+ Les vers de ce grand _Cid_, que tout le monde admire,
+ Charmants à les entendre, et charmants à les lire[146],
+ Un poëte seulement les trouve irréguliers.
+ Corneille, moque-toi de sa jalouse envie:
+ Quand le festin agrée à ceux que l'on convie,
+ Il importe fort peu qu'il plaise aux cuisiniers.
+
+ÉPIGRAMME.
+
+ Si les vers du grand _Cid_, que tout le monde admire,
+ Charment à les ouïr, mais non pas à les lire,
+ Pourquoi le traducteur des quatre vers latins
+ Les a-t-il comparés aux mets de nos festins?
+ J'avoue avec lui, s'il arrive
+ Qu'un mets soit au goût du convive,
+ Qu'il importe bien peu qu'il plaise au cuisinier;
+ Mais les vers qu'il défend d'autres raisons demandent:
+ C'est peu qu'ils soient au goût de ceux qui les entendent,
+ S'ils ne plaisent encore aux maîtres du métier.
+
+NOTES:
+
+ [143] Mairet classe cette pièce avant la _Reponse de_ *** (voyez
+ ci-dessus, p. 40). Nous avons dû nous en rapporter à ce
+ témoignage contemporain plutôt qu'au sentiment de Niceron, qui,
+ comme on va le voir, intervertit cet ordre: «Corneille....
+ continua ses turlupinades contre Claveret par une lettre qu'il
+ intitula _Reponse de *** à *** sous le nom d'Ariste_, in-8º. Elle
+ fut suivie d'une seconde qui parut sous ce titre: _Lettre pour M.
+ de Corneille contre ces mots de la lettre sous le nom
+ d'Ariste_....» (Niceron, _Mémoires_, tome XX, p. 91.)
+
+ [144] Allusion à ce passage de la _Lettre à *** sous le nom
+ d'Ariste_ (p. 4): «Encore qu'il (_Scudéry_) ait remarqué huit
+ cents plaies sur ce beau corps, je trouve toutefois qu'il en a
+ négligé pour le moins huit cents autres qui méritoient bien
+ d'être sondées.»
+
+ [145] Cette épigramme et sa traduction, ainsi que la réponse qui
+ vient après, ont été imprimées, dans l'édition originale, à la
+ suite de la _Lettre_ précédente.
+
+ [146] A la suite de la _Lettre apologitique_ (voyez ci-dessus, p.
+ 24, note 62), ce vers est un peu différent:
+
+ Et charmants à les voir, et charmants à les lire.
+
+
+III. RÉPONSE DE *** A *** SOUS LE NOM D'ARISTE.
+
+Ne vous étonnez point du procédé que l'on pratique aujourd'hui contre
+vous: on veut réveiller une guerre qui a fait trembler tous les bons
+esprits de son temps, et qui n'en a laissé pas un dans le pouvoir de
+se dire neutre. Les partisans de l'observateur reconnoissent sa
+foiblesse, et pour rendre son parti plus nombreux, ils veulent attirer
+à lui des personnes qui ne se souviennent plus de leurs dissensions,
+et qui ne songent qu'au dessein qu'ils ont fait de ne plus tomber dans
+une faute publique. Je crois que M. de Balzac n'approuvera jamais
+l'orgueil qu'on tâche de lui attribuer. Et je ne doute point aussi que
+vous n'ayez été marri de vous voir mêlé dedans une dispute
+particulière, et que vous n'ayez tous deux eu en horreur le dessein de
+l'anonyme, qui veut embarrasser des âmes désintéressées, et faire
+entrer dans la lice deux personnes toutes fraîches, afin de faire
+esquiver son ami qui n'en peut plus. Il me permettra de lui dire qu'il
+n'a pas assez bien agi en ceci, et qu'il devoit ou s'attaquer
+absolument à vous, ou médire seulement de M. Corneille, sans par un
+galimatias qui ne veut rien dire, et par une confusion absurde, vous
+adresser le commencement d'une lettre injurieuse, et la poursuivre par
+des railleries et des impostures qui s'adressent directement à votre
+ami. Puisque je lui en eusse voulu, j'eusse bouffonné sur _Mélite_, et
+eusse dit que ce ne fut jamais qu'une pièce fort foible, puisqu'elle
+n'eut la peine que d'effacer le peu de réputation que s'étoit acquis
+le bonhomme Hardy, et que les pièces qui furent de son temps ne
+valoient pas la peine d'être écoutées. Car la _Sylvie_ et la
+_Chriséide_, par exemple, étoient les saillies d'un jeune écolier qui
+craignoit encore le fouet[147]; et le _Ligdamon_[148] partoit d'une
+plume qui n'avoit jamais été tranchée qu'à coups d'épée. J'eusse dit
+que _la Galerie du Palais_ n'étoit pas bonne, parce que le nom en
+étoit trop commun; que _la Place Royale_ n'étoit pas meilleure,
+puisqu'il en avoit dérobé le titre à ce très-fameux et très-célèbre
+auteur, MONSEIGNEUR CLAVERET[149]: et que _la Suivante_ étoit une
+pièce qu'on ne pouvoit goûter, parce que l'on n'en avoit jamais vu une
+qui fût faite avec de si grandes régularités. Mais aussi n'eussé-je
+pas oublié les éloges de tous les poëmes qui furent représentés dedans
+les mêmes temps. Et surtout j'eusse fait une apologie pour la pauvre
+_Silvanire_, dont les exemplaires ne périront jamais. J'eusse loué _le
+Duc d'Ossonne_, et eusse dit que l'esprit de l'auteur y est
+miraculeux, puisque toute la pièce (qui est assez longue) n'a pourtant
+rien de plus achevé que ce qu'on voit dans un premier acte, et qu'il a
+voulu par le même poëme bannir les honnêtes femmes de la comédie, qui
+n'ont pu jamais souffrir les paroles ni les actions de ses deux
+héroïnes. Mais après aussi j'eusse examiné sa _Virginie_, et ayant
+laissé à Ragueneau le soin de faire une satire contre le coup fourré
+qui a fait rire tout le monde, j'eusse admiré la force d'esprit de son
+héros, qui méprise une princesse qui l'aime, et fait même le semblant
+de ne la pas entendre quand elle se déclare à lui: et le tout à cause
+qu'il aime sa soeur. Mais je n'aurois garde d'enfoncer sur leur amour,
+de peur d'y faire voir ou de l'inceste, ou de la brutalité, et de
+dire qu'un inconnu, qu'il veut faire passer pour honnête homme, ne
+voulût pas avoir de l'amour pour une belle fille, à cause qu'il a de
+l'amitié pour une autre qui est bien moins scrupuleuse que lui. Après
+je passerois à la _Sophonisbe_[150], que j'entends plaindre avec
+autant de justice que Didon se plaint chez un ancien de ce qu'on la
+fait moins honnête qu'elle ne fut. Je tâcherois à recouvrir l'honneur
+de Syphax, qui fait moins pitié par le débris de sa fortune et par le
+bouleversement de son trône, que parce qu'il surprend un poulet que sa
+femme a envoyé à Massinisse. J'aurois blâmé toute l'importunité du
+second acte, où Sophonisbe paroît toujours; et passant plus avant pour
+imiter les écrivains du temps, je me serois écrié à la scène où
+Massinisse apprend d'elle quand il commença d'en être aimé: «O raison
+de l'auteur, que faisiez-vous alors? Qu'étoit devenu ce jugement dont
+vous n'avez que l'apparence dans toutes vos pièces[151]? Massinisse
+avoit-il pas raison de craindre qu'on ne lui rendît ce qu'il avoit
+prêté? et quand Sophonisbe en verroit quelqu'un de meilleure mine,
+qu'elle ne l'estimât plus que lui, puisque c'étoit le sujet pourquoi
+elle l'avoit estimé plus que Syphax?» Enfin je n'écouterois point
+l'excuse qu'il allègue, puisqu'elle ne vaut rien, et aimerois mieux
+qu'il eût traité l'histoire comme elle s'est passée, que comme elle a
+dû se passer, au moins à ce qu'il dit. Mais je ne vois pas que je fais
+presque la même chose que celui que je blâme et qui vous adresse sa
+lettre, puisque je fais revivre des fautes que j'avois pris tant de
+peine d'oublier. Vous connoîtrez pourtant que j'en use avec plus de
+raison que lui, qui va troubler le repos d'un religieux jusque dans sa
+cellule[152]. Pour moi qui suis au monde, et qui ai toujours loué en
+lui ce qui n'a pas été blâmable, je vous avoue que le voyant hors du
+sens, j'ai commencé à perdre la bonne opinion que j'en avois conçue;
+et sachant de plus qu'il fait son possible pour fomenter la discorde,
+je l'ai considéré comme ces méchants politiques qui n'étant pas assez
+puissants pour subsister d'eux-mêmes, tâchent de brouiller les
+affaires, afin d'établir des fondements à leur fortune sur les ruines
+de ceux qu'ils n'eussent osé choquer ouvertement. Il fait battre deux
+ennemis forts et redoutables (au moins par ses conseils il tâche de
+vouloir relever celui qui est presque abattu), et ne considère pas que
+celui qui a déjà de l'avantage, parce qu'il s'est tu, en aura encore
+de plus grands quand il voudra parler. Et puisqu'il juge un bon esprit
+indigne de sa colère, il verra celui-ci avec un si grand mépris, qu'il
+ne voudra jamais penser à lui, puisqu'il ne songe qu'aux choses
+excellentes. Imitez-le, Ariste, et laissez aux honnêtes gens le soin
+de répondre à la calomnie.
+
+NOTES:
+
+ [147] Mairet a parlé fort modestement de ses premières pièces
+ dans l'_Épître_ qu'il a placée en tête des _Galanteries du duc
+ d'Ossonne_: «Je composai, dit-il, ma _Criséide_ à seize ans, au
+ sortir de philosophie, et c'est de celle-là, et de _Silvie_ qui
+ la suivit un an après, que je dirois volontiers à tout le monde:
+ _Delicta juventutis meæ ne reminiscaris_ (_Psaume_ XXIV, verset
+ 7). Je fis la _Silvanire_ à vingt et un, _le Duc d'Ossonne_ à
+ vingt-trois, _Virginie_ à vingt-quatre, _Sophonisbe_ à
+ vingt-cinq.» Il cite immédiatement après Corneille avec éloge.
+ Voyez tome I, p. 129.
+
+ [148] Pièce de Scudéry.
+
+ [149] Voyez tome II, p. 218.
+
+ [150] Sur la _Sophonisbe_ de Mairet, voyez la Notice de la
+ _Sophonisbe_ de Corneille.
+
+ [151] Allusion à ce passage des _Observations_ de Scudéry
+ (édition en 96 pages, p. 52): «O jugement de l'auteur, à quoi
+ songez-vous? O raison de l'auditeur, qu'êtes-vous devenue?»
+
+ [152] Voyez ci-dessus, p. 29-31.
+
+
+IV. LETTRE DU DÉSINTÉRESSÉ AU SIEUR MAIRET[153].
+
+ MONSIEUR,
+
+Il faut que _le Cid_ de M. Corneille soit fait sous une étrange
+constellation, puisqu'il a mis tout le Parnasse en rumeur, et que
+presque tous les poëtes sont réduits à la prose. Je veux quasi mal à
+son trop de mérite, puisqu'il est cause d'un si grand désordre. Au
+commencement (il est vrai) que je vis jeter cette pomme de discorde,
+je ne fus pas fâché de voir naître un peu de jalousie en votre esprit,
+et j'espérois que le feu de la colère donneroit plus de force à vos
+vers, à vous une honnête émulation, et que par de nouveaux efforts
+vous tâcheriez d'atteindre à la course celui qui avoit pris les
+devants. Néanmoins, soit que vous reconnoissiez vos forces trop
+petites pour un dessein si haut, ou que l'envie ne vous inspire que de
+lâches résolutions, vous serez satisfait en apparence si vous pouvez
+faire descendre M. Corneille du lieu où beaucoup d'honnêtes gens
+l'ont placé, parce que vous n'y pouvez pas monter. Vous l'appelez
+Icare parce qu'il vole au-dessus de vous. Il vous fera voir à la pièce
+qu'il prépare, que ses ailes sont assez fortes pour le soutenir, et
+que n'étant pas de cire, vous n'êtes pas aussi le soleil qui les lui
+fera fondre. Ce n'est pas de vous qu'il doit attendre le coup mortel.
+Je croyois qu'après les vains efforts de l'observateur du _Cid_,
+personne n'auroit jamais la vanité d'attaquer la renommée de ce fameux
+ouvrage, et qu'à l'exemple de M. de Scudéry, qui pour tout fruit de
+ses veilles n'a remporté que le titre d'envieux, tous ceux à qui son
+éclat fait mal aux yeux seroient sages à l'avenir, et ne
+s'attireroient plus l'aversion des honnêtes gens par de nouvelles
+calomnies. Mais peut-être vous êtes-vous cru plus considérable, et
+qu'après avoir attiré M. Corneille au combat, vous seriez assez
+puissant pour le ruiner, et faire voir à tous ceux qui ont estimé _le
+Cid_, que leur ignorance est la cause de leur approbation, et qu'à
+vous seul l'aventure étoit due de rompre le charme qui nous silloit
+les yeux, et nous faire voir la vérité cachée. Après cela, beau
+lyrique, pouvez-vous accuser un autre de la présomption d'Icare? Si
+_le Cid_ n'eût pas été assez fort de lui-même pour soutenir de si
+foibles assauts que ceux qu'on lui a livrés, et qu'il peut attendre de
+vous, son auteur l'eût fortifié par un ouvrage digne de lui. Mais le
+mérite de sa cause avoit trop intéressé d'honnêtes gens à son parti,
+pour qu'il lui fût nécessaire d'entreprendre sa défense. Ses heures
+sont trop précieuses au public, puisqu'il les emploie si dignement,
+pour souhaiter de lui qu'il les perde à vous répondre. Vous êtes de
+ces ennemis qui emploient la ruse, après avoir eu du désavantage par
+la force ouverte. Vous feriez un grand coup d'État pour vous autres,
+si par vos adresses vous obligiez M. Corneille à répondre à M.
+Claveret, et si par de petites escarmouches vous amusiez un si
+puissant ennemi; vous dissiperiez un nuage qui se forme en Normandie,
+et qui vous menace d'une furieuse tempête pour cet hiver. Cela vous
+doit être d'autant plus sensible, que votre jugement est assez net
+pour prévoir votre ruine, et votre esprit trop foible pour l'empêcher.
+Je trouve un peu étrange la comparaison que vous faites avec lui; je
+veux bien m'en servir contre vous-mêmes, n'ayant pas dessein
+d'employer de meilleures armes que les vôtres pour vous battre. Vous
+le feignez réduit au déplorable état où vous êtes, et voulez que pour
+se sauver il s'accroche à tout ce qu'il rencontre. Je ne puis juger
+que le succès du _Cid_, et de ses autres pièces, lui ait été si
+désavantageux, qu'il ait été obligé de se bâtir une réputation sur la
+ruine de la vôtre, et ne pouvant se sauver que par votre perte, il ait
+tâché d'obscurcir votre nom qui ne lui donna jamais d'ombrage. Il eût
+été à plaindre si pour avoir de l'estime, il eût été contraint
+d'employer de si lâches moyens. S'il a fait profit de son étude, et
+qu'il ait habillé à la françoise quelque belle pensée espagnole, le
+devez-vous appeler voleur, et lui faire son procès? Si la charité vous
+oblige à l'avertir publiquement de ses défauts, que ne faites-vous
+justice à vous-même? Vous passeriez pour corneilles déplumées, si vous
+aviez retranché de vos ouvrages tout ce que vous avez emprunté des
+étrangers. Je ne blâme point M. de Scudéry de savoir si bien son
+cavalier Marin[154]. C'est une source publique où il est permis à tout
+le monde de boire; sans lui il ne nous auroit pas fait voir un _Prince
+déguisé_[155], qui a passé pour la plus agréable de ses pièces. Le
+_Pastor fido_ même n'a pas eu moins d'estime dans l'Italie, pour avoir
+emprunté des pages entières de Virgile. Les livres sont des trésors
+ouverts à tout le monde, où il est permis de s'enrichir sans être
+sujet à restitution, non plus que les abeilles qui picorent sur les
+fleurs. Ce n'est pas qu'il se faille indifféremment charger la mémoire
+de toutes choses: au contraire, la plus grande partie ne mérite pas
+d'être lue; c'est à la raison de faire le choix des bonnes, et M.
+Corneille les connoît trop pour les aller chercher chez M. Claveret.
+Je m'étonne de ce que vous le voulez faire passer pour un si célèbre
+voleur, et que vous le faites arrêter à piller où il y a si peu de
+butin. Ce n'est pas que je veuille mépriser M. Claveret: au contraire,
+j'estime ceux qui comme lui s'efforcent à se tirer de la boue, et se
+veulent élever au-dessus de leur naissance. Mais aussi ne faut-il pas
+qu'il se donne trop de vanité. Il a bonne grâce à se donner
+l'estrapade[156], pour mettre M. Corneille au-dessous de lui, et à
+reprocher aux Normands que pour être accoutumés au cidre, ils
+s'enivrent facilement lorsqu'ils boivent du vin[157]. Il sait le
+contraire par expérience, après en avoir versé plusieurs fois à M.
+Corneille[158]: ce qu'il ne peut pas nier, non plus que ç'a été
+l'envie qui lui a mis la main à la plume, puisqu'il avoue que l'auteur
+du _Cid_ en l'attaquant avoit perdu sa réputation, comme les mouches
+qui perdent leur aiguillon en piquant. Confesse-t-il pas que la seule
+gloire de M. Corneille a fait prendre l'essor à sa plume? Que je le
+tiendrois heureux si ce noble aiguillon lui étoit demeuré, et s'il
+s'étoit enrichi d'une si belle dépouille! Il doit remercier celui qui
+l'a mis au nombre des poëtes, quoiqu'il l'aye mis au dernier rang:
+c'est plus qu'il ne devoit prétendre raisonnablement. Je ne touche
+point son extraction, et je ne tiens pas qu'un honnête homme doive
+offenser toute une famille pour la querelle d'un particulier. Il est
+ici question seulement du mérite d'un poëme, et vous avez fort
+mauvaise grâce à quitter votre sujet pour dire des injures, et des
+reproches que l'on vous peut faire sans injustice. Puisque vous avez
+parlé de vos pièces de théâtre, souffrez que je me serve de la même
+liberté dont vous avez usé avec M. Corneille; et quoiqu'elle vous soit
+autant injurieuse, trouvez bon que je vous détrompe et que je vous
+dise vos vérités. Vous ne devez pas faire d'excuses qu'à vous-même,
+d'avoir osé mettre en parallèle votre apprentissage avec _le Cid_. La
+différence y est si grande que qui n'y en mettroit pas s'accuseroit
+d'ignorance, et vous ne le pouvez sans être présomptueux. Mais s'il
+est du Parnasse comme du paradis, où l'on ne peut avoir d'entrée avec
+du bien mal acquis, tombez d'accord avec tout le monde que vous en
+êtes exclus[159], si vous ne restituez la plus grande partie de votre
+réputation à un maître qui par excès de bonté ne s'est pas contenté
+de vous receveoir chez lui généreusement au fort de vos misères, mais
+qui, par son approbation et par l'honneur qu'il vous a fait en vous
+regardant d'assez bon oeil, a obligé tous ses amis à dire du bien de
+vos ouvrages. C'est de lui seul que vous tenez le peu d'estime que
+vous possédez, non du mérite de vos oeuvres, qui ne sont pas si
+parfaites que tout le monde n'y ait remarqué de grands défauts. Vous
+faites bien de prendre du temps pour justifier la _Silvanire_, _le Duc
+d'Ossonne_, la _Virginie_ et la _Sophonisbe_[160]; si vous le faites,
+j'avoue que l'ouvrage sera bien considérable, puisque par lui vous
+ferez l'impossible. A tout hasard, je ne vous conseille pas de les
+porter à la censure de l'Académie, de peur d'une trop grande
+confusion. Une pareille crainte n'a jamais empêché M. Corneille de se
+soumettre au jugement d'une si célèbre compagnie[161]. C'est une
+déférence qu'il a toujours rendue à ses amis, et n'a jamais eu honte
+d'avouer ses fautes quand on les lui a fait connoître. Il fera
+beaucoup moins de difficulté de subir le jugement de tant
+d'excellentes personnes, quand ils se voudront donner la peine
+d'examiner ce qu'il a donné au public, et ne manquera jamais à rendre
+le respect qu'il doit à la dignité de leur chef. Mais puisque vous
+avouez que les injures mal fondées sont les armes des harangères, je
+vous conseille de ne vous en plus servir, et de vous taire aussi bien
+que M. Corneille, du depuis que ses envieux ont fait leurs efforts à
+le faire parler. Quoiqu'on lui veuille attribuer beaucoup de petites
+pièces qui ont été faites en sa faveur, je sais de bonne part qu'il
+n'en connoît pas les auteurs. Puisqu'il garde si religieusement le
+silence, imitez-le en la modération de son esprit, si vous ne le
+pouvez en ses poëmes. Fuyez la trop grande ambition, que vous
+condamnez aux autres, et qui a déjà pensé causer votre ruine entière.
+Ne trouvez pas mauvais la franchise de mon discours; je ne suis pas
+moins votre serviteur si je vous dis vos vérités. _Amicus Plato,
+amicus Socrates, sed magis amica veritas._
+
+NOTES:
+
+ [153] «Corneille, sans se nommer, fit tomber toutes ces critiques
+ par une _Lettre du désintéressé au sieur Mayret_, in-8º.»
+ (Niceron, _Mémoires_, tome XX, p. 92.)--Cet ouvrage est aussi
+ mentionné comme étant de Corneille dans Barbier, _Dictionnaire
+ des ouvrages anonymes et pseudonymes_, 2e édition, Paris, 1823,
+ tome II, p. 242, no 9617.
+
+ [154] Voyez tome II, p. 22, note 54.
+
+ [155] _Le Prince déguisé_, tragi-comédie de Scudéry, fut
+ représenté en 1635 avec un grand succès. Le spectacle en était
+ fort beau. (_Histoire du Théâtre françois_ par les frères
+ Parfait, tome V, p. 126 et suivantes.)
+
+ [156] «On dit figurément: _donner l'estrapade à son esprit_,
+ quand on lui fait faire une violente application pour inventer
+ quelque chose difficile à trouver.» (_Dictionnaire universel de
+ Furetière._)
+
+ [157] «Ceux de votre pays, pour être accoutumés à ne boire que du
+ cidre, s'enivrent facilement lorsqu'ils boivent du vin.» (_Lettre
+ du sieur Claveret à M. de Corneille_, p. 3.)
+
+ [158] Voyez ci-dessus, p. 54, note 137.
+
+ [159] «S'il est du Parnasse comme du paradis, où l'on ne peut
+ espérer d'entrée avec des biens mal acquis, tombez d'accord avec
+ moi que nous en sommes exclus, si nous ne restituons publiquement
+ la réputation illégitime que ces deux pièces (la _Silvie_ et _le
+ Cid_) nous ont donnée.» (_Épître familière du sieur Mairet_, p.
+ 12.)
+
+ [160] «J'essayerai néanmoins de lui justifier la _Silvanire_, _le
+ Duc d'Ossonne_; la _Virginie_ et la _Sophonisbe_, dans un ouvrage
+ plus considérable que cestui-ci.» (_Ibidem_, p. 8.)
+
+ [161] Ce n'est assurément pas Corneille qui a écrit ou même
+ inspiré ce passage, car il se défend avec énergie d'avoir accepté
+ des juges. Voyez ci-dessus, p. 47 et 48, et ci-après, p. 83.
+
+
+V. AVERTISSEMENT AU BESANÇONNOIS MAIRET[162].
+
+Il n'étoit nullement besoin, de vous donner la gêne deux mois durant à
+fagoter une malheureuse lettre, pour nous apprendre que vous êtes
+aussi savant en injures que votre ami Claveret et tous les crocheteurs
+de Paris. Cette belle poésie que vous nous aviez envoyée du Mans ne
+nous permettoit pas d'en douter; et bien que vous y fissiez parler un
+auteur espagnol, dont vous ne saviez pas le nom, la foiblesse de votre
+style vous découvroit assez. Ainsi vous aviez beau vous cacher sous ce
+méchant masque, on ne laissoit pas de vous connoître, et le rondeau
+qui vous répondit parloit de vous sans se contredire. Que si
+l'épithète de _Fou solennel_ vous y déplaît, vous pouvez la changer,
+et mettre en sa place _Innocent le Bel_, qui est le nom de guerre que
+vous ont donné les comiques. Défaites-vous cependant de la pensée que
+M. Corneille vous ait fait l'honneur d'écrire contre vos ouvrages:
+s'il daignoit les entreprendre, il y montreroit bien d'autres défauts
+que n'a fait celui qui s'en est raillé en passant; et certes en ce cas
+il prendroit une peine bien superflue, puisque pour les trouver
+mauvais, il ne faut que se donner la patience de les lire. C'est un
+emploi trop indigne de lui pour s'y arrêter, et tous les vains efforts
+de vos calomnies ne le sauroient réduire à cette honteuse nécessité
+d'abaisser votre réputation pour soutenir la sienne. Un homme qui
+écrit doit être en bien mauvaise posture quand il est forcé d'en venir
+là. _Nemo_, dit Heinsius, dont l'observateur fait son évangéliste, _de
+aliena reprehensione laudem quærit, nisi qui de propria
+desperat_[163].
+
+Mais vous ne vous contentez pas de lui attribuer les deux réponses au
+libelle que vous désavouez: vous tâchez de lui faire des ennemis dans
+sa province, en expliquant la première sur une personne de haute
+condition que vous n'osez nommer de peur de ses ressentiments contre
+une explication si impertinente. Ne recourez point à cette
+artificieuse imposture; je puis assurer que j'ai vu depuis deux jours
+écrit de sa main, qu'il n'a fait aucune des deux, et que non-seulement
+il ne sait qui c'est que son ami dépeint dans la première, ni de qui
+vous parlez dans la vôtre, mais qu'il tient même pour certain que
+cette réponse n'attaque personne de la province.
+
+Pour moi je ne puis soupçonner qu'elle s'adresse à un autre qu'à vous:
+le galant homme dont elle est partie témoigne être particulièrement
+instruit de vos qualités. Il vous taxe de jeunesse: c'est de quoi vous
+vous vantez dans votre épître du _Duc d'Ossonne_[164]. Il vous accuse
+de manque de jugement: il ne vous fait pas grand tort; ce seroit vous
+flatter s'il vous traitoit d'autre façon. Vous ne refuserez pas la
+compagnie du seigneur Claveret qu'il vous donne: c'est un homme à
+chérir, il peut faire fortune, et son horoscope lui promet beaucoup,
+puisque vous aspirez déjà à être un jour de ses domestiques. Sous
+ombre de la soie dont la poésie vous a couvert, vous voulez passer
+pour honnête homme d'origine: il faut de la foi pour le croire, vu
+qu'on sait le contraire. Il vous donne avis de vous défaire de vos
+belles figures: vous eussiez bien fait d'en user; on n'eût pas vu dans
+votre lettre ces insolentes comparaisons de M. Corneille avec des
+domestiques dont vous ne nommez point le maître, et avec votre ami
+Claveret, qui me forcent à en faire maintenant de plus véritables, et
+à vous dire que celui que vous offensez s'est assis sur les fleurs de
+lis[165] avant que Claveret portât de manteau, et que vous n'êtes pas
+de meilleure maison que son valet de chambre. Il vous avoit autrefois
+honoré de son amitié, dont vous vous êtes montré fort indigne. On
+n'entend rien de plus familier en vos discours, sinon que _le Cid_ est
+un beau corps plein de plaies, un bel enchantement, la dupe des sots,
+une beauté fardée, etc. Vous pouvez juger à toutes ces marques si le
+galant homme vous connoissoit parfaitement.
+
+Il n'y a qu'un point qui me pourroit laisser quelque difficulté: c'est
+qu'il vous fait plus riche que Claveret. Quoique vous soyez de loin,
+on sait fort bien que la fortune ne vous a pas avantagé plus que lui,
+et que les présents qu'elle vous a faits à votre naissance, ne sont
+pas si grands qu'on ne les puisse cacher dans le creux d'un violon.
+Aussi vous n'êtes point en peine de faire des caravanes de Besançon à
+Paris: vos affaires ne vous rappellent point à votre pays, et vous
+gouvernez aisément par procureur le bien que vous y avez laissé.
+
+Pour confirmer ces vérités, je n'aurois qu'à nommer le maître que vous
+voulûtes servir, lorsque après avoir importuné quatre jours les
+comédiens pour votre _Chriséide_, ils vous jetèrent un écu d'or afin
+de se défaire de vous; mais je m'en veux taire pour l'honneur des
+vers. Passons à votre lettre.
+
+Vous êtes toujours sur les comparaisons, et après avoir proposé ce
+ridicule parallèle de la _Silvie_ et du _Cid_ vous ajoutez que quelque
+éclat qu'elle ait eu quatre ans durant, vous ne l'avez point appelée
+votre chef-d'oeuvre ni votre ouvrage immortel: vous avez bien fait
+pis. Son succès vous enfla tellement, que vous eûtes l'effronterie de
+prendre la chaire et de mettre un art poétique au devant de votre
+_Silvanire_[166]. Jeune homme, il faut apprendre avant que
+d'enseigner, et à moins que d'être un Scaliger ou un Heinsius, cela
+n'est pas supportable. Il est vrai que vous en faites maintenant
+réparation au public en avouant que toute cette belle doctrine n'est
+qu'ignorance, puisque vous reconnoissez des défauts aux poëmes que
+vous avez produits après; vous promettez toutefois de les justifier:
+accordez-vous avec vous-même, beau poëte, et soutenez-les sans tache,
+ou n'en entreprenez pas la justification. Mais donnons un coup d'oeil
+à ce bel art poétique.
+
+Dès le commencement vous vous échappez et faites une définition du
+poëte à votre mode. «Le poëte, dites-vous, est proprement celui qui
+doué d'une fureur divine, explique en beaux vers des pensées qui
+semblent ne pouvoir être produites du seul esprit humain[167].» O
+l'excellent philosophe, qui découvre bien la nature des choses! Je ne
+m'étonne plus s'il ne fait point conscience de manquer de jugement en
+toutes ses pièces: il croit la fureur de l'essence du poëte; voilà un
+parfait raisonnement. Si je voulois bien l'empêcher, je lui
+demanderois ce que c'est qu'une fureur divine; mais je me contenterai
+de le prier, puisqu'il prétend avoir droit à l'héritage du Parnasse,
+qu'il nous cite quelques-unes de ses pensées aussi hautes comme il
+définit devoir être celles du véritable poëte. Quant à moi, j'en
+remarque beaucoup dans ses livres qui ne peuvent être produites de
+l'esprit humain, tant elles sont extravagantes, mais je n'y en ai
+point encore découvert qui passent la portée d'un esprit médiocre,
+foible et rampant comme le sien.
+
+Cependant il nous étale pour poèmes dramatiques parfaitement beaux: le
+_Pastor fido_, la _Filis de Scire_, et cette malheureuse _Silvanire_
+que le coup d'essai de M. Corneille terrassa dès sa première
+représentation[168]. Il excuse encore fort adroitement la longueur du
+cinquième acte de cette admirable pièce, sur ce qu'elle étoit faite
+pour l'hôtel de Montmorency plutôt que pour celui de Bourgogne, comme
+si les mauvaises choses y étoient mieux reçues[169]. Sans doute il
+s'est imaginé qu'elle seroit immortelle, parce qu'il n'y pouvoit
+trouver de fin; et c'est sur cette croyance que pour conserver la
+mémoire d'un homme illustre, il a fait planter sur le frontispice de
+ce grand ouvrage un marmouset qui lui ressemble, et graver autour de
+cette vénérable médaille: JEAN MAIRET DE BESANÇON. C'est ce qu'il a
+fait de plus à propos en sa vie, que de nous avertir par là qu'il
+n'est pas né François[170], afin qu'on lui pardonne les fautes qu'il
+fait à tous moments contre la langue.
+
+Revenons à votre lettre, Monsieur Mairet. N'est-ce pas une belle chose
+que l'histoire que vous nous contez d'un libraire de Rouen qui mourut,
+à votre très-grand regret, pour avoir imprimé votre _Chriséide_[171]?
+Nous espérions qu'ensuite vous nous en donneriez l'épitaphe, pour
+témoignage de cette violente affliction: vous avez frustré le lecteur
+de ce consentement; mais pour suppléer à votre défaut, en voici un
+dont les vers ne valent guère mieux que les vôtres:
+
+ Ci-dessous gît Jacques Besogne,
+ Qui s'étant mis trop en besogne
+ Pour le beau poëte Jean Mairet,
+ Mourut à son très-grand regret.
+
+Après cette belle histoire vous perdez tellement le respect et le sens
+commun, que vous avez l'insolence de préférer votre _Silvie_ aux
+oeuvres de MM. de Racan et Théophile, au dernier desquels vous êtes si
+étroitement obligé, que sans lui vous suivriez encore la déplorable
+condition des vôtres. Ce n'est pas faire en homme généreux que de
+payer d'ingratitude tant de bienfaits reçus. On sait que le dialogue
+qui a tant plu à la cour et qui avoit couru plus de deux ans avant
+qu'on sût qu'il y eût une _Silvie_ au monde, étoit de la façon de
+Théophile; ainsi vous vous pariez d'un habillement emprunté, et ce bel
+enchantement que vous nommez le _Pastor fido_ des Allemands, doit à ce
+grand homme si peu qu'il eut de grâce.
+
+C'est à ces mêmes Allemands que vous pensez parler, quand vous nous
+assurez si magnifiquement que _le Cid_ a perdu à la lecture une bonne
+partie de l'estime qu'il avoit acquise à la représentation. Quelle
+impudence! Les extravagances de Virginie, les impudicités du duc
+d'Ossonne et les coquetteries de Sophonisbe ont mérité l'impression,
+si l'on vous en croit, et celle du _Cid_ devoit être différée pour
+cent et un an! Ne donnez point à M. Corneille les mauvais conseils de
+vos tailles-douces, qui n'ont servi dans votre _Silvanire_ qu'à
+incommoder votre libraire[172], et ne faites plus sonner si haut ces
+grands coups d'épée que M. de Scudéry a donnés au _Cid_ tout au
+travers du corps. Après en avoir reçu deux mille de pareils, on se
+porte encore fort bien, et ceux que ses raisons de paille ont
+convertis (si toutefois elles ont converti quelques-uns) avoient
+grande envie de l'être.
+
+Au reste, nous voyons maintenant ce qui vous pique: vous vous fâchez
+de ce qu'on a découvert vos brigues et les artifices que vous mettez
+en usage pour mendier un peu de réputation. Vous vous plaignez de ce
+que dit M. Corneille:
+
+ Que son ambition pour faire plus de bruit
+ Ne quête point les voix de réduit en réduit[173].
+
+On sait le petit commerce que vous pratiquez, et que vous n'avez
+point d'applaudissements que vous ne gagniez à force de sonnets et de
+révérences. Si vous envoyiez vos pièces de Besançon, comme M.
+Corneille envoie les siennes de Rouen, sans intéresser personne en
+leur succès, vous tomberiez bien bas, et je m'assure que quelque
+adresse que vous apportiez à faire valoir votre traduction du
+_Soliman_ italien, qui a déjà couru les ruelles dix-huit mois et qu'on
+réserve pour cet hiver, le bruit de cette importante pièce de batterie
+ne fera point faire retraite au _Cid_[174].
+
+Criez tant qu'il vous plaira, et donnez aux acteurs ce qui n'est dû
+qu'au poëte; servez-vous du témoignage de M. de Balzac, il ne vous
+sera point avantageux. Ne traite-t-il pas Massinisse et Brutus de même
+que Jason, qu'il nomme le premier, pour montrer qu'il estime plus son
+auteur que vous[175]? Et véritablement vous avez été toujours
+tellement au-dessous de lui, dès qu'il a pris la plume, qu'il n'avoit
+pas besoin de faire un _Cid_ pour passer devant vous: tant de beaux
+poëmes dont il a enrichi le théâtre vous laissoient déjà loin
+derrière. Parlez en homme désintéressé, et on vous écoutera. Si le
+malheur a voulu que la _Mariane_ et _le Cid_ aient étouffé le débit de
+toutes vos rimes, il faut prendre patience, et ne murmurer point
+contre les nouvelles grâces qu'on a trouvées au _Cid_ depuis qu'il a
+été imprimé.
+
+Vous vous plaignez de ce que M. Corneille ne s'est pas soumis au
+jugement de l'Académie. Pour le mettre en tort, il faudroit que vous
+et l'observateur y soumissiez vos ouvrages; ce n'est pas la raison
+qu'il soit censuré tout seul, jamais il ne refusera de prendre ces
+Messieurs pour juges entre _Médée_ et _Sophonisbe_, et même entre
+_Clitandre_ et _Virginie_, mais non pas entre _le Cid_ et un libelle.
+
+Je finirois si vous ne m'aviez obligé à lire votre épître du _Duc
+d'Ossonne_: vous nous y renvoyez pour y voir votre modestie qui est si
+grande, que dès le titre vous traitez le procureur général de votre
+parlement comme vous feriez un procureur fiscal de quelqu'une de vos
+hautes justices[176]. Cette arrogante familiarité avec un des
+principaux magistrats de votre pays débutoit assez bien, et vous eût
+fait passer pour homme de marque, si dans votre épître la bassesse de
+votre inclination n'eût découvert celle de votre naissance. Ce souhait
+famélique d'être reçu au Louvre avec des hécatombes de Poissy[177],
+tient fort de votre pauvreté originelle; et puisque vous êtes si
+affamé, vous serez aisé à accorder sur ce point avec M. Corneille, qui
+se contentera toujours de ces honorables fumées du cabinet dont vous
+êtes si dégoûté, cependant qu'on vous envoyera dans les offices vous
+soûler de cette viande délicate pour qui vous avez tant d'appétit.
+
+Le reste de cette épître n'est que vanité: vous vous perdez dans la
+réflexion de vos grandes productions, et vous vantez d'avoir été
+l'idée universelle des grands génies que vous nommez, comme s'il étoit
+à croire qu'ils vous eussent considéré[178]. Mais n'avez-vous pas
+bonne grâce un peu après de traiter d'inférieurs, et quasi de petits
+garçons, les auteurs de _Cléopatre_[179] et de _Mithridate_[180], pour
+qui vous faites une classe à part? Vous ne sauriez nier que cette
+_Cléopatre_ a enseveli la vôtre, que le _Mithridate_ a paru sur le
+théâtre autant qu'aucune de vos pièces, et que l'une et l'autre à la
+lecture l'emportent bien haut sur tout ce que vous avez fait. Votre
+style n'est qu'une jolie prose rimée, foible et basse presque partout,
+et bien éloignée de la vigueur des vers de ces Messieurs, sur qui M.
+Corneille seroit bien marri de prétendre aucune prééminence.
+
+Cet acte de la pastorale héroïque qui vous fut donné à faire il y a
+quelque temps[181], est la preuve indubitable de la foiblesse de style
+que je vous reproche: votre or (pour user de vos termes) y fut trouvé
+de si bas aloi et votre poésie si chétive, que même on ne vous jugea
+pas capable de la corriger. La commission en fut donnée à trois
+Messieurs de l'Académie, qui n'y laissèrent que vingt-cinq de vos
+vers. C'est un préjugé fort désavantageux pour vous, et qui vous doit
+empêcher, si vous êtes sage, d'exposer vos fureurs divines au jugement
+de cette illustre compagnie.
+
+Je ne parlerai point de l'irrévérence avec laquelle vous déclamez dans
+cette épître contre les grands du siècle, qui ne reconnoissent pas
+assez votre mérite, ni du repentir que vous témoignez de leur avoir
+dédié vos chefs-d'oeuvre; le mal que je vous veux ne va pas jusqu'à
+vous faire criminel. Je vous donnerai seulement un mot d'avis avant
+que d'achever, qui est de ne mêler plus d'impiétés dans les
+prostitutions de vos héroïnes; les signes de croix de votre Flavie et
+les anges de lumière de votre Duc[182] sont des profanations qui font
+horreur à tout le monde.
+
+Adieu, beau lyrique, et souvenez-vous que M. Corneille montrera
+toujours par véritables effets sur le théâtre, qu'il en sait mieux les
+règles et la bienséance que ceux qui lui en veulent faire leçon; que
+malgré vos impostures _le Cid_ sera toujours _le Cid_, et que tant
+qu'on fera des pièces de cette force, vous ne serez prophète que parmi
+vos Allemands[183].
+
+ FLAVIE.
+
+ O ma soeur! sous quelle étrange forme
+ Abusez-vous mes yeux et mes sens à la fois?
+
+ LE DUC.
+
+ Madame, réservez tous ces signes de croix
+ Pour l'apparition de ces mauvais fantômes,
+ Qui meuvent, ce dit-on, des corps d'air et d'atomes.
+
+ FLAVIE.
+
+ Dieu! c'est bien un démon véritable et trompeur,
+ Puisqu'il m'ôte la voix.
+
+ LE DUC.
+
+ Non, n'ayez point de peur.
+ Si j'étois un esprit de l'infernale suite,
+ Tant de signes de croix m'eussent donné la fuite,
+ Et puis étant vous-même un ange de clarté,
+ Votre divin aspect m'eût-il pas écarté?
+
+ (Acte III, scène II.)
+
+NOTES:
+
+ [162] Attribué à Corneille par les frères Parfait, qui
+ considèrent à tort cet _Avertissement_ comme une réponse à
+ l'_Apologie pour M. Mairet_ (_Histoire du Théâtre françois_, tome
+ V, p. 270). Voyez ci-dessus, p. 41.
+
+ [163] «Personne ne cherche à tirer sa gloire de la critique
+ d'autrui, si ce n'est celui qui désespère de sa gloire propre.»
+
+ [164] «J'ai commencé de si bonne heure à faire parler de moi,
+ qu'à ma vingt-sixième année je me trouve aujourd'hui le plus
+ ancien de tous nos poëtes dramatiques.» Voyez encore ci-dessus,
+ p. 60, note 147.
+
+ [165] Voyez la _Notice biographique_, et ci-dessus, p. 10, note
+ 16.
+
+ [166] La _Silvanire_ est précédée d'une _Preface en forme de
+ discours poetique_, à Monsieur le comte de Carmail.
+
+ [167] La première division de cette préface, intitulée: _Du poete
+ et de ses parties_, commence ainsi: «Poëte proprement est
+ celui-là qui doué d'une excellence d'esprit et poussé d'une
+ fureur divine, explique en beaux vers des pensées qui semblent ne
+ pouvoir pas être produites du seul esprit humain.»
+
+ [168] «Disons donc que les anciens nous ont laissé des poëmes
+ beaucoup moins remplis à la vérité que ne sont les nôtres, tant
+ pour la raison que je viens d'apporter, que pour quelque autre à
+ nous inconnue, et qu'on n'infère pas de là que la rigueur de
+ notre règle en ait été la principale cause, comme veulent
+ quelques-uns de ces Messieurs, qui n'ont point envie de la
+ recevoir. D'autant que nous ne pouvons croire cela sans faire
+ tort à ces grands esprits de l'antiquité, qui sembleroient avoir
+ eu moins d'invention en la composition de leurs sujets, que nos
+ modernes dramatiques, qui, nonobstant la difficulté de cette loi,
+ n'ont pas laissé d'en imaginer de parfaitement beaux et
+ parfaitement agréables, tels que sont par exemple le _Pastor
+ fido_, la _Filis de Scire_ et, sans aller plus loin, la
+ _Silvanire ou la Morte vive_.»
+
+ [169] «Pour son étendue, il est vrai qu'elle passe un peu au delà
+ de l'ordinaire, et que l'ayant plutôt faite pour l'hôtel de
+ Montmorency que pour l'hôtel de Bourgogne, je ne me suis pas
+ beaucoup soucié de la longueur, qui paroît principalement au
+ dernier acte, à cause de la foule des effets qu'il y faut
+ nécessairement démêler: si c'est un défaut, c'est pour les
+ impatients et non pour les habiles.» La _Silvanire_ est dédiée à
+ Madame la duchesse de Montmorency.
+
+ [170] Voyez p. 76, note 183.
+
+ [171] «Pour la _Chriséide_, il me suffira de lui dire qu'elle n'a
+ jamais vu le jour de mon consentement; qu'étant pleine des
+ propres fautes de mon enfance et de celles que le peu de soin de
+ l'imprimeur y laissa glisser, je fis ce que je pus pour en
+ empêcher la distribution, jusque-là même qu'un de vos
+ compatriots, nommé Jacques Besongne, qui l'avoit mise sous la
+ presse, fut obligé par les poursuites de François Targa, votre
+ libraire, à qui j'en avois laissé procuration, de faire un voyage
+ en cette ville, où le pauvre homme mourut subitement, à mon
+ très-grand regret; ce sont des circonstances assez remarquables
+ pour vérifier ce que je dis.» (_Épître familière du Sr Mairet_,
+ p. 9.)
+
+ [172] _La Silvanire_ est ornée d'un frontispice gravé, avec
+ portrait de _J. Mairet de Besançon_, et de cinq planches de
+ Michel Lasne.
+
+ [173] _Excuse à Ariste_, vers 39 et 40. Le texte exact est:
+
+ Et mon ambition, pour faire plus de bruit,
+ Ne les va point quêter (_les voix_) de réduit en réduit.
+
+ [174] En 1639 a paru: _Le grand et dernier Solyman ou la Mort de
+ Mustapha_, tragédie par M. Mairet. Représenté par la troupe
+ Royalle, _Paris, A. Courbé_, in-4º. On lit dans l'_Avertissement
+ au lecteur_: «Je t'avertis que le _Solyman_ qu'on mit en lumière
+ il y a deux ans n'est pas de moi.» En effet, le _Soliman_ publié
+ en 1637 est de d'Alibray. Les deux ouvrages sont imités de la
+ pièce italienne du comte Bonarelli de la Rovère.
+
+ [175] Voyez la Notice sur _Médée_, tome II, p. 330 et 331, et
+ ci-dessus, p. 8 et 9, et note 11 de cette dernière page.
+
+ [176] Cette dédicace est intitulée: «_A tres-docte et
+ tres-ingénieux Anthoine Brun, procureur general au Parlement de
+ Dole, epitre dedicatoire, comique et familiere_,» et elle
+ commence par ces mots: «Monsieur mon tres-cher ami.»
+
+ [177] «Il est vrai qu'on nous fait au Louvre des sacrifices de
+ louanges et de fumées, comme si nous étions les dieux de
+ l'antiquité les plus délicats, où nous aurions besoin qu'on nous
+ traitât plus grossièrement, et qu'on nous offrît plutôt de bonnes
+ hécatombes de Poissy, avec une large effusion de vin d'Arbois, de
+ Beaune et de Coindrieux.»
+
+ [178] «Il est très-vrai que si mes premiers ouvrages ne furent
+ guère bons, au moins ne peut-on nier qu'ils n'ayent été
+ l'heureuse semence de beaucoup d'autres meilleurs, produits par
+ les fécondes plumes de MM. de Rotrou, de Scudéry, Corneille et du
+ Ryer, que je nomme ici suivant l'ordre du temps qu'ils ont
+ commencé d'écrire après moi, et de quelques autres, dont la
+ réputation ira quelque jour jusques à vous; particulièrement de
+ deux jeunes auteurs des tragédies de _Cléopatre_ et de
+ _Mithridate_, de qui l'apprentissage est un demi-chef-d'oeuvre
+ qui donne de merveilleuses espérances des belles choses qu'ils
+ pourront faire à l'avenir.»
+
+ [179] _Cléopatre_, tragédie de Benserade, représentée en 1635.
+
+ [180] _La Mort de Mithridate_, tragédie de la Calprenède,
+ représentée en 1635.
+
+ [181] Nous ne savons de quel ouvrage il s'agit ici. Serait-ce de
+ _la Grande Pastorale_ qui, suivant Pellisson, renfermait cinq
+ cents vers de la façon du Cardinal, et à l'impression de laquelle
+ il renonça après avoir pris connaissance des observations de
+ Chapelain, que lui communiqua Boisrobert (voyez _la Relation
+ contenant l'histoire de l'Académie françoise_, p. 179 et
+ suivantes)? C'est probable; remarquons toutefois que Pellisson ne
+ dit mot de la collaboration de Mairet.
+
+ [182] Voici le passage des _Galanteries du duc d'Ossonne_ auquel
+ il est fait allusion ici.
+
+ [183] On sait que Besançon, patrie de Mairet, et la Franche-Comté
+ tout entière n'étaient pas encore françaises: elles avaient
+ appartenu à l'empire d'Allemagne et faisaient alors partie des
+ possessions de la ligne espagnole de la maison d'Autriche.
+
+
+
+
+A MADAME DE COMBALET[184]
+
+
+ MADAME,
+
+ Ce portrait vivant que je vous offre représente un héros assez
+ reconnoissable aux lauriers dont il est couvert. Sa vie a été une
+ suite continuelle de victoires; son corps, porté dans son armée, a
+ gagné des batailles après sa mort; et son nom, au bout de six
+ cents ans, vient encore de triompher en France[185]. Il y a trouvé
+ une réception trop favorable pour se repentir d'être sorti de son
+ pays, et d'avoir appris à parler une autre langue que la sienne.
+ Ce succès a passé mes plus ambitieuses espérances, et m'a surpris
+ d'abord; mais il a cessé de m'étonner depuis que j'ai vu la
+ satisfaction que vous avez témoignée quand il a paru devant vous.
+ Alors j'ai osé me promettre de lui tout ce qui en est arrivé[186],
+ et j'ai cru qu'après les éloges dont vous l'avez honoré, cet
+ applaudissement universel ne lui pouvoit manquer. Et
+ véritablement, Madame, on ne peut douter avec raison de ce que
+ vaut une chose qui a le bonheur de vous plaire: le jugement que
+ vous en faites est la marque assurée de son prix; et comme vous
+ donnez toujours libéralement aux véritables beautés l'estime
+ qu'elles méritent, les fausses n'ont jamais le pouvoir de vous
+ éblouir. Mais votre générosité ne s'arrête pas à des louanges
+ stériles pour les ouvrages qui vous agréent; elle prend plaisir à
+ s'étendre utilement sur ceux qui les produisent, et ne dédaigne
+ point d'employer en leur faveur ce grand crédit que votre qualité
+ et vos vertus vous ont acquis. J'en ai ressenti des effets qui me
+ sont trop avantageux pour m'en taire, et je ne vous dois pas moins
+ de remercîments pour moi que pour _le Cid_. C'est une
+ reconnoissance qui m'est glorieuse, puisqu'il m'est impossible de
+ publier que je vous ai de grandes obligations, sans publier en
+ même temps que vous m'avez assez estimé pour vouloir que je vous
+ en eusse. Aussi, Madame, si je souhaite quelque durée pour cet
+ heureux effort de ma plume, ce n'est point pour apprendre mon nom
+ à la postérité, mais seulement pour laisser des marques éternelles
+ de ce que je vous dois, et faire lire à ceux qui naîtront dans les
+ autres siècles la protestation que je fais d'être toute ma vie,
+
+ MADAME,
+
+ Votre très-humble, très-obéissant et très-obligé
+ serviteur,
+
+ CORNEILLE.
+
+NOTES:
+
+ [184] L'épître dédicatoire est adressée: A MADAME LA DUCHESSE
+ D'AIGUILLON, dans les éditions de 1648-56.--Marie-Madeleine de
+ Vignerot, nièce de Richelieu, avait épousé Antoine de Beauvoir,
+ marquis du Roure, seigneur de Combalet, qui fut tué en 1621
+ devant Montauban. Le Cardinal la plaça près de la Reine, en
+ qualité de dame d'honneur, et fit revivre pour elle en 1638 le
+ duché d'Aiguillon. Toutefois ces mots: _A Madame de Combalet_,
+ subsistèrent en tête de la présente dédicace, dans les éditions
+ du _Cid_, jusqu'en 1644 inclusivement. On y substitua plus tard,
+ comme nous venons de le dire: _A Madame la duchesse d'Aiguillon_,
+ dans les recueils des _OEuvres_, jusqu'en 1660, époque à laquelle
+ Corneille supprima les dédicaces et les avertissements. La
+ duchesse mourut en 1675. Voyez ci-dessus, p. 18 et 19.
+
+ [185] VAR. (édit. de 1654 et 56): vient encore triompher.
+
+ [186] Ce membre de phrase manque dans l'édition de 1637 in-12,
+ qui porte simplement: «alors j'ai cru qu'après les éloges, etc.»
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+MARIANA.
+
+Lib. IXo, de la _Historia d'España_, cap. vo[187].
+
+
+«Avia pocos dias antes hecho campo con don Gomez conde de Gormaz.
+Venciòle y diòle la muerte. Lo que resultò deste caso, fué que casò
+con doña Ximena, hija y heredera del mismo conde. Ella misma requiriò
+al Rey que se le diesse por marido, ca estaba muy prendada de sus
+partes, o le castigasse conforme a las leyes, por la muerte que diò a
+su padre. Hizòse el casamiento, que a todos estaba a cuento, con el
+qual por el gran dote de su esposa, que se allegò al estado que el
+tenia de su padre, se aumentò en poder y riquezas[188].»
+
+Voilà ce qu'a prêté l'histoire à D. Guillen de Castro, qui a mis ce
+fameux événement sur le théâtre avant moi. Ceux qui entendent
+l'espagnol y remarqueront deux circonstances: l'une, que Chimène ne
+pouvant s'empêcher de reconnoître et d'aimer les belles qualités
+qu'elle voyoit en don Rodrigue, quoiqu'il eût tué son père (_estaba
+prendada de sus partes_), alla proposer elle-même au Roi cette
+généreuse alternative, ou qu'il le lui donnât pour mari, ou qu'il le
+fît punir suivant les lois; l'autre, que ce mariage se fit au gré de
+tout le monde (_a todos estaba a cuento_). Deux chroniques du Cid[189]
+ajoutent qu'il fut célébré par l'archevêque de Séville, en présence du
+Roi et de toute sa cour; mais je me suis contenté du texte de
+l'historien, parce que toutes les deux ont quelque chose qui sent le
+roman, et peuvent ne persuader pas davantage que celles que nos
+François ont faites de Charlemagne et de Roland. Ce que j'ai rapporté
+de Mariana suffit pour faire voir l'état qu'on fit de Chimène et de
+son mariage dans son siècle même, où elle vécut en un tel éclat, que
+les rois d'Aragon et de Navarre tinrent à honneur d'être ses gendres,
+en épousant ses deux filles[190]. Quelques-uns ne l'ont pas si bien
+traitée dans le nôtre; et sans parler de ce qu'on a dit de la Chimène
+du théâtre, celui qui a composé l'histoire d'Espagne en françois l'a
+notée dans son livre de s'être tôt et aisément consolée de la mort
+de son père[191], et a voulu taxer de légèreté une action qui fut
+imputée à grandeur de courage par ceux qui en furent les témoins.
+Deux romances espagnols, que je vous donnerai ensuite de cet
+_Avertissement_, parlent encore plus en sa faveur. Ces sortes de
+petits poëmes sont comme des originaux décousus de leurs anciennes
+histoires, et je serois ingrat envers la mémoire de cette héroïne, si,
+après l'avoir fait connoître en France, et m'y être fait connoître par
+elle, je ne tâchois de la tirer de la honte qu'on lui a voulu faire,
+parce qu'elle a passé par mes mains. Je vous donne donc ces pièces
+justificatives de la réputation où elle a vécu, sans dessein de
+justifier la façon dont je l'ai fait parler françois. Le temps l'a
+fait pour moi, et les traductions qu'on en a faites en toutes les
+langues qui servent aujourd'hui à la scène, et chez tous les peuples
+où l'on voit des théâtres, je veux dire en italien, flamand et
+anglois[192], sont d'assez glorieuses apologies contre tout ce qu'on
+en a dit. Je n'y ajouterai pour toute chose qu'environ une douzaine de
+vers espagnols qui semblent faits exprès pour la défendre. Ils sont du
+même auteur qui l'a traitée avant moi, D. Guillen de Castro, qui, dans
+une autre comédie qu'il intitule _Engañarse engañando_[193], fait dire
+à une princesse de Béarn:
+
+ _A mirar
+ bien el mundo, que el tener
+ apetitos que vencer,
+ y ocasiones que dexar,
+ Examinan el valor
+ en la muger, yo dixera
+ lo que siento[194], porque fuera
+ luzimiento de mi honor.
+ Pero malicias fundadas_
+ _en honras mal entendidas,
+ de tentaciones vencidas
+ hacen culpas declaradas:
+ Y asi, la que el desear
+ con el resistir apunta,
+ vence dos veces, si junta
+ con el resistir el callar_[195].
+
+C'est, si je ne me trompe, comme agit Chimène dans mon ouvrage, en
+présence du Roi et de l'Infante. Je dis en présence du Roi et de
+l'Infante, parce que quand elle est seule, ou avec sa confidente, ou
+avec son amant, c'est une autre chose. Ses moeurs sont inégalement
+égales[196], pour parler en termes de notre Aristote, et changent
+suivant les circonstances des lieux, des personnes, des temps et des
+occasions, en conservant toujours le même principe.
+
+Au reste, je me sens obligé de désabuser le public de deux erreurs qui
+s'y sont glissées touchant cette tragédie, et qui semblent avoir été
+autorisées par mon silence. La première est que j'aye convenu de juges
+touchant son mérite[197], et m'en sois rapporté au sentiment de ceux
+qu'on a priés d'en juger. Je m'en tairois encore, si ce faux bruit
+n'avoit été jusque chez M. de Balzac dans sa province, ou, pour me
+servir de ses paroles mêmes, dans son désert[198], et si je n'en
+avois vu depuis peu les marques dans cette admirable lettre qu'il a
+écrite sur ce sujet, et qui ne fait pas la moindre richesse des deux
+derniers trésors qu'il nous a donnés[199]. Or comme tout ce qui part
+de sa plume regarde toute la postérité, maintenant que mon nom est
+assuré de passer jusqu'à elle dans cette lettre incomparable, il me
+seroit honteux qu'il y passât avec cette tache, et qu'on pût à jamais
+me reprocher d'avoir compromis de ma réputation. C'est une chose qui
+jusqu'à présent est sans exemple; et de tous ceux qui ont été attaqués
+comme moi, aucun que je sache n'a eu assez de foiblesse pour convenir
+d'arbitres avec ses censeurs; et s'ils ont laissé tout le monde dans
+la liberté publique d'en juger, ainsi que j'ai fait, ç'a été sans
+s'obliger, non plus que moi, à en croire personne; outre que dans la
+conjoncture où étoient lors les affaires du _Cid_, il ne falloit pas
+être grand devin pour prévoir ce que nous en avons vu arriver. A moins
+que d'être tout à fait stupide, on ne pouvoit pas ignorer que comme
+les questions de cette nature ne concernent ni la religion ni l'État,
+on en peut décider par les règles de la prudence humaine, aussi bien
+que par celles du théâtre, et tourner sans scrupule le sens du bon
+Aristote du côté de la politique[200]. Ce n'est pas que je sache si
+ceux qui ont jugé du _Cid_ en ont jugé suivant leur sentiment ou non,
+ni même que je veuille dire qu'ils en ayent bien ou mal jugé, mais
+seulement que ce n'a jamais été de mon consentement qu'ils en ont
+jugé, et que peut-être je l'aurois justifié sans beaucoup de peine, si
+la même raison qui les a fait parler ne m'avoit obligé à me taire.
+Aristote ne s'est pas expliqué si clairement dans sa _Poétique_, que
+nous n'en puissions faire ainsi que les philosophes, qui le tirent
+chacun à leur parti dans leurs opinions contraires; et comme c'est un
+pays inconnu pour beaucoup de monde, les plus zélés partisans du _Cid_
+en ont cru ses censeurs sur leur parole, et se sont imaginé avoir
+pleinement satisfait à toutes leurs objections, quand ils ont soutenu
+qu'il importoit peu qu'il fût selon les règles d'Aristote, et
+qu'Aristote en avoit fait pour son siècle et pour des Grecs, et non
+pas pour le nôtre et pour des François.
+
+Cette seconde erreur, que mon silence a affermie, n'est pas moins
+injurieuse à Aristote qu'à moi. Ce grand homme a traité la poétique
+avec tant d'adresse et de jugement, que les préceptes qu'il nous en a
+laissés[201] sont de tous les temps et de tous les peuples; et bien
+loin de s'amuser au détail des bienséances[202] et des agréments, qui
+peuvent être divers selon que ces deux circonstances sont diverses, il
+a été droit aux mouvements de l'âme, dont la nature ne change point.
+Il a montré quelles passions la tragédie doit exciter dans celles de
+ses auditeurs; il a cherché quelles conditions sont nécessaires, et
+aux personnes qu'on introduit, et aux événements qu'on représente,
+pour les y faire naître; il en a laissé des moyens qui auroient
+produit leur effet partout dès la création du monde, et qui seront
+capables de le produire encore partout, tant qu'il y aura des théâtres
+et des acteurs; et pour le reste, que les lieux et les temps peuvent
+changer, il l'a négligé, et n'a pas même prescrit le nombre des actes,
+qui n'a été réglé que par Horace beaucoup après lui[203].
+
+Et certes, je serois le premier qui condamnerois _le Cid_, s'il
+péchoit contre ces grandes et souveraines maximes que nous tenons
+de ce philosophe; mais bien loin d'en demeurer d'accord, j'ose
+dire que cet heureux poëme n'a si extraordinairement réussi que
+parce qu'on y voit les deux maîtresses conditions (permettez-moi
+cet[204] épithète) que demande ce grand maître aux excellentes
+tragédies, et qui se trouvent si rarement assemblées dans un même
+ouvrage, qu'un des plus doctes commentateurs de ce divin traité
+qu'il en a fait, soutient que toute l'antiquité ne les a vues se
+rencontrer que dans le seul _OEdipe_[205]. La première est que
+celui qui souffre et est persécuté ne soit ni tout méchant ni tout
+vertueux, mais un homme plus vertueux que méchant, qui par quelque
+trait de foiblesse humaine qui ne soit pas un crime, tombe dans un
+malheur qu'il ne mérite pas; l'autre, que la persécution et le
+péril ne viennent point d'un ennemi, ni d'un indifférent, mais
+d'une personne qui doive aimer celui qui souffre et en être
+aimée[206]. Et voilà, pour en parler sainement, la véritable et
+seule cause de tout le succès du _Cid_, en qui l'on ne peut
+méconnoître ces deux conditions, sans s'aveugler soi-même pour lui
+faire injustice. J'achève donc en m'acquittant de ma parole; et
+après vous avoir dit en passant ces deux mots pour le Cid du
+théâtre, je vous donne, en faveur de la Chimène de l'histoire, les
+deux romances que je vous ai promis[207]. J'oubliois[208] à vous
+dire que quantité de mes amis ayant jugé à propos que je rendisse
+compte au public de ce que j'avois emprunté de l'auteur espagnol
+dans cet ouvrage, et m'ayant témoigné le souhaiter, j'ai bien
+voulu leur donner cette satisfaction. Vous trouverez donc tout ce
+que j'en ai traduit imprimé d'une autre lettre[209], avec un
+chiffre au commencement, qui servira de marque de renvoi pour
+trouver les vers espagnols au bas de la même page. Je garderai ce
+même ordre dans _la Mort de Pompée_, pour les vers de Lucain, ce
+qui n'empêchera pas que je ne continue aussi ce même changement
+de lettre toutes les fois que nos acteurs rapportent quelque
+chose qui s'est dit ailleurs que sur le théâtre[210], où vous
+n'imputerez rien qu'à moi si vous n'y voyez ce chiffre pour
+marque, et le texte d'un autre auteur au-dessous.
+
+NOTES:
+
+ [187] Cet extrait et les remarques qui le suivent ne se trouvent
+ que dans les éditions de 1648-56.--Au lieu de «lib. IXo, cap.
+ vo,» on lit dans les éditions données du vivant de Corneille:
+ «lib. IVo, cap. 5º.» Dans les impressions les plus récentes, à la
+ faute IVo, pour IXo, il s'en est joint une seconde: 50 pour 5º.
+
+ [188] «Il avait eu peu de jours auparavant[188-a] un duel avec
+ don Gomèz, comte de Gormaz. Il le vainquit et lui donna la mort.
+ Le résultat de cet événement fut qu'il se maria avec doña
+ Chimène, fille et héritière de ce seigneur. Elle-même demanda au
+ Roi qu'il le lui donnât pour mari (car elle était fort éprise de
+ ses qualités), ou qu'il le châtiât conformément aux lois, pour
+ avoir donné la mort à son père. Le mariage, qui agréait à tous,
+ s'accomplit; ainsi grâce à la dot considérable de son épouse, qui
+ s'ajouta aux biens qu'il tenait de son père, il grandit en
+ pouvoir et _en_ richesses.»
+
+ L'_Historia general d'España_[188-b], d'où Corneille a tiré le
+ fragment qui précède son Avertissement, n'est qu'une traduction
+ libre, faite par le P. Mariana lui-même, de son histoire latine,
+ intitulée _Historiæ de rebus Hispaniæ libri_ XXX, dont les
+ diverses parties ont paru en 1592, 1595 et 1616. Voici le passage
+ qui correspond, dans l'ouvrage original, au fragment espagnol cité
+ par Corneille:
+
+ _Gormatii comitem Gometium non multo antea, in privata
+ contentione, adacto in viscera gladio peremerat (Rodericus
+ Diacius). Occisi patris, pro quo supplicium debebatur, merces
+ Semenæ filiæ conjugium fuit; quum illa juvenis virtutem admirata,
+ sibi virum dari, aut lege in eum agi regem postulasset. Rodericus,
+ ad paternam ditionem, dotali principatu occisi soceri auctus,
+ viribus et potentia validus_, etc.
+
+ (Mariana, _Historiæ de rebus Hispaniæ_ lib. IX, cap. V.)
+
+ [188-a] Afin de pouvoir, sans paraître se donner trop de
+ licence, ramener toute l'histoire à un seul jour, Corneille se
+ sert un peu artificieusement du texte de Mariana, dont les mots:
+ _pocos dias antes_ (dans la rédaction latine: _non multo antea_)
+ viennent immédiatement après une phrase où il est parlé de l'âge
+ de trente ans qu'avait alors Rodrigue; cette phrase fait partie
+ du récit d'une querelle que faisait au roi Fernand l'empereur
+ Henri II. Dans les romances, il y a un assez long intervalle
+ entre le duel et le mariage. Il paraît même que Chimène était
+ encore une enfant lors du duel et ne fit sa démarche auprès du
+ Roi qu'après un certain nombre d'années.
+
+ [188-b] Publiée pour la première fois en 1601, à Tolède,
+ chez Pedro Rodriguez, 2 vol. in-folio.
+
+ [189] Corneille a-t-il ici en vue les deux chroniques dont parle
+ M. Damas-Hinard (_Romancero_, tome II, p. 52), ou bien les deux
+ ouvrages connus sous les noms de _Chronique rimée_ et de _Poëme_
+ ou _Chanson du Cid_, dont il est question au chapitre 1, p. 3,
+ des _Documents relatifs à l'histoire du Cid_, publiés par M.
+ Hippolyte Lucas?
+
+ [190] Doña Elvire, fille aînée du Cid, épousa le roi don Ramire
+ de Navarre, et doña Sol, la cadette, l'infant don Sanche
+ d'Aragon.
+
+ [191] «Ce Cid Ruis eut querelle avec D. Gomès, seigneur du lieu
+ de Gormès, qui avoit été conquêté par le roi D. Fernand sur les
+ Maures, peu d'années auparavant: tellement que entrant en combat
+ eux deux, D. Gomès fut tué. De lui resta une fille nommée D.
+ Ximena Gomès, laquelle faisoit grandes et continuelles plaintes
+ de la mort de son père; mais il ne passa longtemps qu'elle-même
+ pria le Roi de faire le mariage d'elle et du Cid, ce qu'il fit,
+ et ainsi demeura cette dame toute consolée.» (_Histoire générale
+ d'Espagne_.... par Loys de Mayerne Turquet. Édition de Lyon,
+ 1587, in-fol., p. 334; édition de Paris, 1635, 2 vol. in-fol.,
+ tome I, p. 297.) On lit en marge en manchette: «Fille tôt
+ consolée de la mort de son père.» Évidemment c'est surtout à
+ cette indication, que se rapporte la remarque de Corneille.
+
+ [192] Sur ces traductions, voyez, au tome I, le passage de la
+ _Notice biographique_ de Corneille où il est question de ses
+ livres. Nous savons par Fontenelle qu'il eut plus tard aussi dans
+ sa bibliothèque la version espagnole. Il n'en parle pas ici. Son
+ silence s'accorde avec ce qui est dit dans la _Notice du Cid_ (p.
+ 4 et suivantes) au sujet de la traduction ou plutôt de
+ l'imitation de Diamante.
+
+ [193] _Comedia del_ Engañarse engañando, _jornada segunda_; la
+ pièce n'est pas divisée en scènes. Elle a été imprimée en 1625,
+ dans la _Segunda parte de las Comedias de don Guillem de Castro.
+ Valencia, por Miguel Sorolla._--Le titre espagnol, qui signifie
+ _se tromper en trompant_, rappelle par la pensée et par la forme
+ ce vieux proverbe, regretté de la Fontaine (livre IV, fable XI):
+
+ Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui,
+ Qui souvent s'engeigne soi-même.
+
+ [194] L'édition espagnole de 1625, indiquée à la note précédente,
+ donne _tengo_, au lieu de _siento_, et au dernier vers _vencer_,
+ au lieu de _resistir_.
+
+ [195] «Si le monde a raison de dire que ce qui éprouve le mérite
+ d'une femme, c'est d'avoir des désirs à vaincre, des occasions à
+ rejeter, je n'aurais ici qu'à exprimer ce que je sens: mon
+ honneur n'en deviendrait que plus éclatant. Mais une malignité
+ qui se prévaut de notions d'honneur mal entendues convertit
+ volontiers en un aveu de faute ce qui n'est que la tentation
+ vaincue. Dès lors la femme qui désire et qui résiste également,
+ vaincra deux fois, si en résistant elle sait encore se taire.»
+
+ [196] Voyez tome I, p. 38.
+
+ [197] Voyez ci-dessus, p. 47, 48 et 66.
+
+ [198] «Le désert ne m'a pas rendu si sauvage que je ne sois
+ touché des raretés qu'on nous apporte du monde,» dit Balzac dans
+ sa lettre à Scudéry.
+
+ [199] Allusion aux _Lettres choisies du Sieur de Balzac_. Paris,
+ Augustin Courbé, 1647, in-8º, 2 parties. La lettre à Scudéry
+ figure à la p. 394 de la 1re partie.--Il faut se souvenir que cet
+ _Avertissement_ a paru pour la première fois dans l'édition de
+ 1648: voyez ci-dessus, p. 79, note 187.
+
+ [200] «Tourner sans scrupule le sens du bon Aristote du côté de
+ la politique» paraît signifier, d'après l'ensemble du passage,
+ «tourner le sens d'Aristote du côté de la politique de celui qui
+ l'interprète, de ses opinions, de ses intérêts, de ses passions.»
+
+ [201] VAR. (édit. de 1654 et de 1656): les préceptes qu'il nous
+ en a donnés.
+
+ [202] VAR. (édit. de 1654 et de 1656): et bien loin de s'amuser
+ au travail des bienséances.
+
+ [203] Voyez l'_Art poétique_ d'Horace, vers 189 et 190.
+
+ [204] _Cet_ est au masculin dans les impressions de 1648-1656,
+ c'est-à-dire dans toutes les éditions publiées par Corneille qui
+ donnent cet _Avertissement_. Voyez ci-dessus, p. 22, ligne 5.
+
+ [205] Corneille veut parler de Robortel qu'il nomme dans un
+ passage du _Discours de la tragédie_ où il a déjà exposé les
+ idées sur lesquelles il revient ici. Voyez tome I, p. 59 et p.
+ 33.
+
+ [206] VAR. (édit. de 1654 et de 1656): celui qui souffre en être
+ aimé.
+
+ [207] Ces romances font partie tous deux du _Romancero general_.
+ On les trouve dans le _Romancero espagnol_.... traduction
+ complète par M. Damas-Hinard, 2 vol. in-18, tome II, p. 24 et 27.
+
+ [208] Ce dernier alinéa a été supprimé dans les éditions de 1654
+ et de 1656, auxquelles il ne pouvait s'appliquer: elles ne
+ contiennent pas les extraits de Guillem de Castro dont parle ici
+ Corneille, et que l'on trouvera dans notre édition à
+ l'_Appendice_ qui suit la pièce.
+
+ [209] C'est-à-dire en lettres italiques.
+
+ [210] Corneille, dans ses diverses éditions, et après lui son
+ frère, dans celle de 1692, impriment en italiques les discours
+ directs, les paroles d'autrui rapportées par les acteurs, paroles
+ qu'on met plus ordinairement aujourd'hui entre guillemets. Ainsi
+ dans _le Cid_ (acte V, scène I):
+
+ On dira seulement: _Il adoroit Chimène,
+ Il n'a pas voulu vivre_, etc.;
+
+ et dans la scène VI du même acte:
+
+ _Ne crains rien_, m'a-t-il dit, quand il m'a désarmé;
+ _Je laisserois plutôt_, etc.
+
+
+
+
+ ROMANCE PRIMERO.
+
+ _Delante el rey de Leon
+ doña Ximena una tarde
+ se pone à pedir justicia
+ por la muerte de su padre.
+ Para contra el Cid la pide,
+ don Rodrigo de Bivare,
+ que huerfana la dexó,
+ niña, y de muy poca edade.
+ Si tengo razon, ó non,
+ bien, Rey, lo alcanzas y sabes,
+ que los negocios de honra
+ no pueden disimularse.
+ Cada dia que amanece,
+ veo al lobo de mi sangre,
+ caballero en un caballo,
+ por darme mayor pesare.
+ Mandale, buen rey, pues puedes,
+ que no me ronde mi calle:
+ que no se venga en mugeres
+ el hombre que mucho vale.
+ Si mi padre afrentó al suyo,
+ bien ha vengado á su padre,
+ que si honras pagaron muertes,
+ para su disculpa basten.
+ Encomendada me tienes,
+ no consientas que me agravien,
+ que el que á mi se fiziere,
+ á tu corona se faze.
+ --Calledes, doña Ximena,
+ que me dades pena grande,
+ que yo daré buen remedio
+ para todos vuestros males.
+ Al Cid no le he de ofender,
+ que es hombre que mucho vale,
+ y me defiende mis reynos,
+ y quiero que me los guarde.
+ Pero yo faré un partido
+ con el, que no os esté male,
+ de tomalle la palabra
+ para que con vos se case.
+ Contenta quedó Ximena
+ con la merced que le faze,
+ que quien huerfana la fizo
+ aquesse mismo la ampare_[211].
+
+NOTES:
+
+ [211] «Par-devant le roi de Léon, un soir se présente doña
+ Chimène, demandant justice pour la mort de son père.
+
+ «Elle demande justice contre le Cid, don Rodrigue de Bivar, qui
+ l'a rendue orpheline dès son enfance, quand elle comptait encore
+ bien peu d'années.
+
+ «Si j'ai raison d'agir ainsi, ô Roi, tu le comprends, tu le sais
+ bien: les devoirs de l'honneur ne se laissent point méconnaître.
+
+ «Chaque jour que le matin ramène, je vois celui qui s'est repu
+ comme un loup de mon sang, passer pour renouveler mes chagrins,
+ chevauchant sur un destrier.
+
+ «Ordonne-lui, bon roi, car tu le peux, de ne plus aller et venir
+ par la rue que j'habite: un homme de valeur n'exerce pas sa
+ vengeance contre une femme.
+
+ «Si mon père fit affront au sien, il l'a bien vengé, et si la mort
+ a payé le prix de l'honneur, que cela suffise à le tenir quitte.
+
+ «J'appartiens à ta tutelle, ne permets pas que l'on m'offense:
+ l'offense qu'on peut me faire s'adresse à ta couronne.
+
+ «--Taisez-vous, doña Chimène: vous m'affligez vivement. Mais je
+ saurai bien remédier à toutes vos peines.
+
+ «Je ne saurais faire du mal au Cid; car c'est un homme de grande
+ valeur, il est le défenseur de mes royaumes, et je veux qu'il me
+ les conserve.
+
+ «Mais je ferai avec lui un accommodement dont vous ne vous
+ trouverez point mal: c'est de prendre sa parole pour qu'il se
+ marie avec vous.»
+
+ «Chimène demeure satisfaite, agréant cette merci du Roi, qui lui
+ destine pour protecteur celui qui l'a faite orpheline.»
+
+
+
+
+ROMANCE SEGUNDO.
+
+ _A Ximena y á Rodrigo
+ prendió el Rey palabra y mano,
+ de juntarlos para en uno
+ en presencia de Layn Calvo.
+ Las enemistades viejas
+ con amor se conformaron,
+ que donde preside el amor
+ se olvidan muchos agravios....
+ Llegaron juntos los novios,
+ y al dar la mano, y abraço,
+ el Cid mirando á la novia,
+ le dixo todo turbado:
+ Maté á tu padre, Ximena,
+ pero no á desaguisado,
+ matéle de hombre á hombre,
+ para vengar cierto agravio.
+ Maté hombre, y hombre doy:
+ aqui estoy á tu mandado,
+ y en lugar del muerto padre
+ cobraste un marido honrado.
+ A todos pareció bien;
+ su discrecion alabaron,
+ y asi se hizieron las bodas
+ de Rodrigo el Castellano_[212].
+
+NOTES:
+
+ [212] De Rodrigue et de Chimène le Roi prit la parole et la main,
+ afin de les unir ensemble en présence de Layn Calvo.
+
+ «Les inimitiés anciennes furent réconciliées par l'amour; car où
+ préside l'amour, bien des torts s'oublient....
+
+ «Les fiancés arrivèrent ensemble et, au moment de donner la main
+ et le baiser, le Cid, regardant la mariée, lui dit tout troublé:
+
+ «J'ai tué ton père, Chimène, mais non en trahison: je l'ai tué
+ d'homme à homme, pour venger une réelle injure.
+
+ «J'ai tué un homme, et je te donne un homme: me voici pour faire
+ droit à ton grief, et au lieu du père mort tu reçois un époux
+ honoré.»
+
+ «Cela parut bien à tous; ils louèrent son prudent propos, et ainsi
+ se firent les noces de Rodrigue le Castillan.»
+
+
+
+
+EXAMEN.
+
+Ce poëme a tant d'avantages du côté du sujet et des pensées brillantes
+dont il est semé, que la plupart de ses auditeurs n'ont pas voulu voir
+les défauts de sa conduite, et ont laissé enlever leurs suffrages au
+plaisir que leur a donné sa représentation. Bien que ce soit celui de
+tous mes ouvrages réguliers où je me suis permis le plus de licence,
+il passe encore pour le plus beau auprès de ceux qui ne s'attachent
+pas à la dernière sévérité des règles; et depuis cinquante ans[213]
+qu'il tient sa place sur nos théâtres, l'histoire ni l'effort de
+l'imagination n'y ont rien fait voir qui en aye effacé l'éclat. Aussi
+a-t-il les deux grandes conditions que demande Aristote aux tragédies
+parfaites, et dont l'assemblage se rencontre si rarement chez les
+anciens ni chez les modernes[214]; il les assemble même plus fortement
+et plus noblement que les espèces que pose ce philosophe. Une
+maîtresse que son devoir force à poursuivre la mort de son amant,
+qu'elle tremble d'obtenir, a les passions plus vives et plus allumées
+que tout ce qui peut se passer entre un mari et sa femme, une mère et
+son fils, un frère et sa soeur[215]; et la haute vertu dans un naturel
+sensible à ces passions, qu'elle dompte sans les affoiblir, et à qui
+elle laisse toute leur force pour en triompher plus glorieusement, a
+quelque chose de plus touchant, de plus élevé et de plus aimable que
+cette médiocre bonté, capable d'une foiblesse, et même d'un crime, où
+nos anciens étoient contraints d'arrêter le caractère le plus parfait
+des rois et des princes dont ils faisoient leurs héros, afin que ces
+taches et ces forfaits, défigurant ce qu'ils leur laissoient de vertu,
+s'accommodassent au goût et aux souhaits de leurs spectateurs, et
+fortifiassent[216] l'horreur qu'ils avoient conçue de leur domination
+et de la monarchie.
+
+Rodrigue suit ici son devoir sans rien relâcher de sa passion; Chimène
+fait la même chose à son tour, sans laisser ébranler son dessein par
+la douleur où elle se voit abîmée par là; et si la présence[217] de
+son amant lui fait faire quelque faux pas, c'est une glissade dont
+elle se relève à l'heure même; et non-seulement elle connoît si bien
+sa faute qu'elle nous en avertit, mais elle fait un prompt désaveu de
+tout ce qu'une vue si chère lui a pu arracher. Il n'est point besoin
+qu'on lui reproche qu'il lui est honteux de souffrir l'entretien de
+son amant après qu'il a tué son père; elle avoue que c'est la seule
+prise que la médisance aura sur elle. Si elle s'emporte jusqu'à lui
+dire qu'elle veut bien qu'on sache qu'elle l'adore et le poursuit, ce
+n'est point une résolution si ferme, qu'elle l'empêche de cacher son
+amour de tout son possible lorsqu'elle est en la présence du Roi. S'il
+lui échappe de l'encourager au combat contre don Sanche par ces
+paroles:
+
+Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix[218], elle ne se
+contente pas de s'enfuir de honte au même moment; mais sitôt qu'elle
+est avec Elvire, à qui elle ne déguise rien de ce qui se passe dans
+son âme, et que la vue de ce cher objet ne lui fait plus de violence,
+elle forme un souhait plus raisonnable, qui satisfait sa vertu et son
+amour tout ensemble, et demande au ciel que le combat se termine
+
+ Sans faire aucun des deux ni vaincu ni vainqueur[219].
+
+Si elle ne dissimule point qu'elle penche du côté de Rodrigue, de peur
+d'être à don Sanche, pour qui elle a de l'aversion, cela ne détruit
+point la protestation qu'elle a faite un peu auparavant, que malgré la
+loi de ce combat, et les promesses que le Roi a faites à Rodrigue,
+elle lui fera mille autres ennemis, s'il en sort victorieux. Ce grand
+éclat même qu'elle laisse faire à son amour après qu'elle le croit
+mort, est suivi d'une opposition vigoureuse à l'exécution de cette loi
+qui la donne à son amant, et elle ne se tait qu'après que le Roi l'a
+différée, et lui a laissé lieu d'espérer qu'avec le temps il y pourra
+survenir quelque obstacle. Je sais bien que le silence passe
+d'ordinaire pour une marque de consentement; mais quand les rois
+parlent, c'en est une de contradiction: on ne manque jamais à leur
+applaudir quand on entre dans leurs sentiments; et le seul moyen de
+leur contredire avec le respect qui leur est dû, c'est de se taire,
+quand leurs ordres ne sont pas si pressants qu'on ne puisse remettre à
+s'excuser de leur obéir lorsque le temps en sera venu, et conserver
+cependant une espérance légitime d'un empêchement, qu'on ne peut
+encore déterminément prévoir.
+
+Il est vrai que dans ce sujet il faut se contenter de tirer Rodrigue
+de péril, sans le pousser jusqu'à son mariage avec Chimène. Il est
+historique, et a plu en son temps; mais bien sûrement il déplairoit au
+nôtre; et j'ai peine à voir que Chimène y consente chez l'auteur
+espagnol, bien qu'il donne plus de trois ans de durée à la comédie
+qu'il en a faite. Pour ne pas contredire l'histoire, j'ai cru ne me
+pouvoir dispenser d'en jeter quelque idée, mais avec incertitude de
+l'effet; et ce n'étoit que par là que je pouvois accorder la
+bienséance du théâtre avec la vérité de l'événement.
+
+Les deux visites que Rodrigue fait à sa maîtresse[220] ont quelque
+chose qui choque cette bienséance de la part de celle qui les souffre;
+la rigueur du devoir vouloit qu'elle refusât de lui parler, et
+s'enfermât dans son cabinet, au lieu de l'écouter; mais permettez-moi
+de dire avec un des premiers esprits de notre siècle, «que leur
+conversation est remplie de si beaux sentiments, que plusieurs n'ont
+pas connu ce défaut, et que ceux qui l'ont connu l'ont toléré.» J'irai
+plus outre, et dirai que tous presque ont souhaité que ces entretiens
+se fissent; et j'ai remarqué aux premières représentations qu'alors
+que ce malheureux amant se présentoit devant elle, il s'élevoit un
+certain frémissement dans l'assemblée, qui marquoit une curiosité
+merveilleuse, et un redoublement d'attention pour ce qu'ils avoient à
+se dire dans un état si pitoyable. Aristote dit qu'il y a des
+absurdités qu'il faut laisser dans un poëme, quand on peut espérer
+qu'elles seront bien reçues; et il est du devoir du poëte, en ce cas,
+de les couvrir de tant de brillants, qu'elles puissent éblouir[221].
+Je laisse au jugement de mes auditeurs si je me suis assez bien
+acquitté de ce devoir pour justifier par là ces deux scènes. Les
+pensées de la première des deux sont quelquefois trop spirituelles
+pour partir de personnes fort affligées; mais outre que je n'ai fait
+que la paraphraser de l'espagnol[222], si nous ne nous permettions
+quelque chose de plus ingénieux que le cours ordinaire de la passion,
+nos poëmes ramperoient souvent, et les grandes douleurs ne mettroient
+dans la bouche de nos acteurs que des exclamations et des hélas. Pour
+ne déguiser rien, cette offre que fait Rodrigue de son épée à Chimène,
+et cette protestation de se laisser tuer par don Sanche, ne me
+plairoient pas maintenant. Ces beautés étoient de mise en ce temps-là,
+et ne le seroient plus en celui-ci. La première est dans l'original
+espagnol, et l'autre est tirée sur ce modèle. Toutes les deux ont fait
+leur effet en ma faveur; mais je ferois scrupule d'en étaler de
+pareilles à l'avenir sur notre théâtre.
+
+J'ai dit ailleurs ma pensée touchant l'Infante et le Roi[223]; il
+reste néanmoins quelque chose à examiner sur la manière dont ce
+dernier agit, qui ne paroît pas assez vigoureuse, en ce qu'il ne fait
+pas arrêter le Comte après le soufflet donné, et n'envoie pas des
+gardes à don Diègue et à son fils. Sur quoi on peut considérer que don
+Fernand étant le premier roi de Castille, et ceux qui en avoient été
+maîtres auparavant lui n'ayant eu titre que de comtes, il n'étoit
+peut-être pas assez absolu sur les grands seigneurs de son royaume
+pour le pouvoir faire. Chez don Guillen de Castro, qui a traité ce
+sujet avant moi, et qui devoit mieux connoître que moi quelle étoit
+l'autorité de ce premier monarque de son pays, le soufflet se donne en
+sa présence et en celle de deux ministres d'État[224], qui lui
+conseillent, après que le Comte s'est retiré fièrement et avec
+bravade, et que don Diègue a fait la même chose en soupirant, de ne le
+pousser point à bout, parce qu'il a quantité d'amis dans les Asturies,
+qui se pourroient révolter, et prendre parti avec les Maures dont son
+État est environné. Ainsi il se résout d'accommoder l'affaire sans
+bruit, et recommande le secret à ces deux ministres, qui ont été seuls
+témoins de l'action. C'est sur cet exemple que je me suis cru bien
+fondé à le faire agir plus mollement qu'on ne feroit en ce temps-ci,
+où l'autorité royale est plus absolue. Je ne pense pas non plus qu'il
+fasse une faute bien grande de ne jeter point[225] l'alarme de nuit
+dans sa ville, sur l'avis incertain qu'il a du dessein des Maures,
+puisqu'on faisoit bonne garde sur les murs et sur le port; mais il est
+inexcusable de n'y donner aucun ordre après leur arrivée, et de
+laisser tout faire à Rodrigue. La loi du combat qu'il propose à
+Chimène avant que de le permettre à don Sanche contre Rodrigue, n'est
+pas si injuste que quelques-uns ont voulu le dire, parce qu'elle est
+plutôt une menace pour la faire dédire de la demande de ce combat,
+qu'un arrêt qu'il lui veuille faire exécuter. Cela paroît en ce
+qu'après la victoire de Rodrigue il n'en exige pas précisément l'effet
+de sa parole, et la laisse en état d'espérer que cette condition
+n'aura point de lieu.
+
+Je ne puis dénier que la règle des vingt et quatre heures[226] presse
+trop les incidents de cette pièce. La mort du Comte et l'arrivée des
+Maures s'y pouvoient entre-suivre d'aussi près qu'elles font, parce
+que cette arrivée est une surprise qui n'a point de communication, ni
+de mesures à prendre avec le reste; mais il n'en va pas ainsi du
+combat de don Sanche, dont le Roi étoit le maître, et pouvoit lui
+choisir un autre temps que deux heures après la fuite des Maures. Leur
+défaite avoit assez fatigué Rodrigue toute la nuit, pour mériter deux
+ou trois jours de repos, et même il y avoit quelque apparence qu'il
+n'en étoit pas échappé sans blessures, quoique je n'en aye rien dit,
+parce qu'elles n'auroient fait que nuire à la conclusion de l'action.
+
+Cette même règle presse aussi trop Chimène de demander justice au Roi
+la seconde fois. Elle l'avoit fait le soir d'auparavant, et n'avoit
+aucun sujet d'y retourner le lendemain matin pour en importuner le
+Roi, dont elle n'avoit encore aucun lieu de se plaindre, puisqu'elle
+ne pouvoit encore dire qu'il lui eût manqué de promesse. Le roman lui
+auroit donné sept ou huit jours de patience avant que de l'en presser
+de nouveau; mais les vingt et quatre heures ne l'ont pas permis[227]:
+c'est l'incommodité de la règle.
+
+Passons à celle de l'unité de lieu, qui ne m'a pas donné moins de gêne
+en cette pièce. Je l'ai placé dans Séville, bien que don Fernand n'en
+aye jamais été le maître; et j'ai été obligé à cette falsification,
+pour former quelque vraisemblance à la descente des Maures, dont
+l'armée ne pouvoit venir si vite par terre que par eau. Je ne voudrois
+pas assurer toutefois que le flux de la mer monte effectivement
+jusque-là[228]; mais comme dans notre Seine il fait encore plus de
+chemin qu'il ne lui en faut faire sur le Guadalquivir pour battre les
+murailles de cette ville, cela peut suffire à fonder quelque
+probabilité parmi nous, pour ceux qui n'ont point été sur le lieu
+même.
+
+Cette arrivée des Maures ne laisse pas d'avoir ce défaut que j'ai
+marqué ailleurs[229], qu'ils se présentent d'eux-mêmes, sans être
+appelés dans la pièce, directement ni indirectement, par aucun acteur
+du premier acte. Ils ont plus de justesse dans l'irrégularité de
+l'auteur espagnol: Rodrigue, n'osant plus se montrer à la cour, les va
+combattre sur la frontière[230]; et ainsi le premier acteur les va
+chercher, et leur donne place dans le poëme, au contraire de ce qui
+arrive ici, où ils semblent se venir faire de fête exprès pour en être
+battus, et lui donner moyen de rendre à son roi un service
+d'importance[231], qui lui fasse obtenir sa grâce. C'est une seconde
+incommodité de la règle dans cette tragédie.
+
+Tout s'y passe donc dans Séville, et garde ainsi quelque espèce
+d'unité de lieu en général; mais le lieu particulier change de scène
+en scène, et tantôt c'est le palais du Roi, tantôt l'appartement de
+l'Infante, tantôt la maison de Chimène, et tantôt une rue ou place
+publique. On le détermine aisément pour les scènes détachées; mais
+pour celles qui ont leur liaison ensemble, comme les quatre dernières
+du premier acte, il est malaisé d'en choisir un qui convienne à
+toutes[232]. Le Comte et don Diègue se querellent au sortir du palais;
+cela se peut passer dans une rue; mais après le soufflet reçu, don
+Diègue ne peut pas demeurer en cette rue à faire ses plaintes,
+attendant que son fils survienne, qu'il ne soit tout aussitôt
+environné de peuple, et ne reçoive l'offre de quelques amis. Ainsi il
+seroit plus à propos qu'il se plaignît dans sa maison, où le met
+l'Espagnol[233], pour laisser aller ses sentiments en liberté; mais en
+ce cas il faudroit délier les scènes comme il a fait. En l'état où
+elles sont ici, on peut dire qu'il faut quelquefois aider au théâtre,
+et suppléer favorablement ce qui ne s'y peut représenter. Deux
+personnes s'y arrêtent pour parler, et quelquefois il faut présumer
+qu'ils marchent, ce qu'on ne peut exposer sensiblement à la vue, parce
+qu'ils échapperoient aux yeux avant que d'avoir pu dire ce qu'il est
+nécessaire qu'ils fassent savoir à l'auditeur. Ainsi, par une fiction
+de théâtre, on peut s'imaginer que don Diègue et le Comte, sortant du
+palais du Roi, avancent toujours en se querellant, et sont arrivés
+devant la maison de ce premier lorsqu'il reçoit le soufflet qui
+l'oblige à y entrer pour y chercher du secours. Si cette fiction
+poétique ne vous satisfait point, laissons-le dans la place publique,
+et disons que le concours du peuple autour de lui après cette offense,
+et les offres de service que lui font les premiers amis qui s'y
+rencontrent, sont des circonstances que le roman ne doit pas oublier;
+mais que ces menues actions ne servant de rien à la principale, il
+n'est pas besoin que le poëte s'en embarrasse sur la scène. Horace
+l'en dispense par ces vers:
+
+ _Hoc amet, hoc spernat promissi carminis auctor;
+ Pleraque negligat_[234].
+
+Et ailleurs:
+
+ _Semper ad eventum festinet_[235].
+
+C'est ce qui m'a fait négliger, au troisième acte, de donner à don
+Diègue, pour aide à chercher son fils, aucun des cinq cents amis qu'il
+avoit chez lui. Il y a grande apparence que quelques-uns d'eux l'y
+accompagnoient, et même que quelques autres le cherchoient pour lui
+d'un autre côté; mais ces accompagnements inutiles de personnes qui
+n'ont rien à dire, puisque celui qu'ils accompagnent a seul tout
+l'intérêt à l'action, ces sortes d'accompagnements, dis-je, ont
+toujours mauvaise grâce au théâtre, et d'autant plus que les comédiens
+n'emploient à ces personnages muets que leurs moucheurs de chandelles
+et leurs valets, qui ne savent quelle posture tenir.
+
+Les funérailles du Comte étoient encore une chose fort embarrassante,
+soit qu'elles se soient faites avant la fin de la pièce, soit que le
+corps aye demeuré en présence dans son hôtel, attendant qu'on y donnât
+ordre[236]. Le moindre mot que j'en eusse laissé dire, pour en prendre
+soin, eût rompu toute la chaleur de l'attention, et rempli l'auditeur
+d'une fâcheuse idée. J'ai cru plus à propos de les dérober à son
+imagination par mon silence, aussi bien que le lieu précis de ces
+quatre scènes du premier acte dont je viens de parler; et je m'assure
+que cet artifice m'a si bien réussi, que peu de personnes ont pris
+garde à l'un ni à l'autre, et que la plupart des spectateurs, laissant
+emporter leurs esprits à ce qu'ils ont vu et entendu de pathétique en
+ce poëme, ne se sont point avisés de réfléchir sur ces deux
+considérations.
+
+J'achève par une remarque sur ce que dit Horace, que ce qu'on expose à
+la vue touche bien plus que ce qu'on n'apprend que par un récit[237].
+
+C'est sur quoi je me suis fondé pour faire voir le soufflet que reçoit
+don Diègue, et cacher aux yeux la mort du Comte, afin d'acquérir et
+conserver à mon premier acteur l'amitié des auditeurs, si nécessaire
+pour réussir au théâtre. L'indignité d'un affront fait à un
+vieillard, chargé d'années et de victoires, les jette aisément dans le
+parti de l'offensé; et cette mort, qu'on vient dire au Roi tout
+simplement sans aucune narration touchante, n'excite point en eux la
+commisération qu'y eût fait naître le spectacle de son sang, et ne
+leur donne aucune aversion pour ce malheureux amant, qu'ils ont vu
+forcé par ce qu'il devoit à son honneur d'en venir à cette extrémité,
+malgré l'intérêt et la tendresse de son amour.
+
+NOTES:
+
+ [213] VAR. (édit. de 1660-1663): et depuis vingt-trois
+ ans;--(édit. de 1664) et depuis vingt-huit ans;--(édit. de 1668)
+ et depuis trente-cinq ans.--Ces dates sont peu précises: en 1682
+ il y avait, non pas cinquante ans, mais seulement quarante-six,
+ que _le Cid_ avait été représenté. Il y a d'autres inexactitudes
+ de ce genre dans les écrits de Corneille. Nous avons vu Claveret
+ lui reprocher de s'être vanté en 1637, dans la _Lettre
+ apologétique_, de ses «trente années d'études.» Voyez tome I, p.
+ 129 et 130.
+
+ [214] VAR. (édit. de 1660-1668): chez les anciens et les
+ modernes.
+
+ [215] VAR. (édit. de 1660-1664): entre un mari et une femme, une
+ mère et un fils, un frère et une soeur.--Voyez tome I, p. 65.
+
+ [216] Toutes les éditions, jusqu'à celle de 1692, qui, la
+ première, met les deux verbes au pluriel, donnent
+ _s'accommodast.... et fortifiast_.
+
+ [217] VAR. (édit. de 1660): par la douleur où il l'abîme; et si
+ la présence, etc.
+
+ [218] Vers 1556.
+
+ [219] Vers 1667.
+
+ [220] Voyez la scène IV de l'acte III, et la scène I de l'acte V.
+
+ [221] Voyez la _Poétique_, fin du chapitre XXIV.
+
+ [222] Voyez _las Mocedades del Cid_, au premier tiers de la
+ seconde journée; la pièce n'est pas divisée en scènes distinguées
+ par des chiffres.
+
+ [223] Corneille a remarqué dans le _Discours du Poëme dramatique_
+ (tome I, p. 48) que l'amour de l'Infante est un épisode détaché,
+ et dans l'_Examen_ de _Clitandre_ (tome I, p. 272), que don
+ Fernand agit seulement en qualité de juge et que ce roi «remplit
+ assez mal la dignité d'un si grand titre.» Il revient encore sur
+ ces deux personnages dans l'_Examen_ d'_Horace_.
+
+ [224] Voyez _las Mocedades del Cid_, au premier tiers de la
+ première journée.
+
+ [225] VAR. (édit. de 1660-1663): Je ne pense pas non plus qu'il
+ manque beaucoup à ne jeter point, etc.
+
+ [226] VAR. (édit. de 1660): que la règle des vingt-quatre heures.
+
+ [227] VAR. (édit. de 1660): mais les vingt-quatre heures ne l'ont
+ pas permis.
+
+ [228] Corneille aurait pu l'assurer. Madoz dit que le flux se
+ fait sentir jusqu'à dix ou douze lieues au-dessus de Séville.
+ (_Diccionario geografico-estadistico-historico de España._
+ Madrid, 1847, gr. in-8º, tome IX, p. 22.)
+
+ [229] Voyez tome I, p. 43.
+
+ [230] Voyez _las Mocedades del Cid_, deuxième journée.
+
+ [231] VAR. (édit. de 1660 et de 1663); de rendre un service
+ d'importance à son roi.
+
+ [232] Ailleurs Corneille a déjà dit la même chose, mais en
+ précisant un peu plus: «_Le Cid_ multiple encore davantage les
+ lieux particuliers sans quitter Séville; et comme la liaison de
+ scènes n'y est pas gardée, le théâtre, dès le premier acte, est
+ la maison de Chimène, l'appartement de l'Infante dans le palais
+ du Roi, et la place publique; le second y ajoute la chambre du
+ Roi; et sans doute il y a quelque excès dans cette licence.»
+ (_Discours des trois unités_, tome I, p. 120.) On doit bien
+ penser que Scudéry ne manqua pas d'insister sur cette
+ irrégularité: «Le théâtre, dit-il, en est si mal entendu, qu'un
+ même lieu représentant l'appartement du Roi, celui de l'Infante,
+ la maison de Chimène et la rue, presque sans changer de face, le
+ spectateur ne sait le plus souvent où en sont les acteurs.»
+ (_Fautes remarquées dans la tragi-comédie du Cid_, p.
+ 29.)--Actuellement on change les décorations. Voyez la _Notice_,
+ p. 52.
+
+ [233] Voyez _las Mocedades del Cid_, au deuxième tiers de la
+ première journée.
+
+ [234] Voici le vrai texte de ce passage (_Art poétique_, vers 44
+ et 45):
+
+ _Pleraque differat, et præsens in tempus omittat;
+ Hoc amet, hoc spernat promissi carminis auctor._
+
+ [235] Ici Corneille a changé le mode du verbe pour faire mieux
+ concorder les deux citations. Il y a dans l'_Art poétique_ (vers
+ 148):
+
+ _Semper ad eventum festinat._
+
+ [236] Scudéry revient à deux reprises sur ce point: «Rodrigue y
+ paroît d'abord (_dans le troisième acte_) chez Chimène, avec une
+ épée qui fume encore du sang tout chaud qu'il vient de faire
+ répandre à son père; et par cette extravagance si peu attendue,
+ il donne de l'horreur à tous les judicieux qui le voient, et qui
+ savent que ce corps est encore dans la maison.» (_Fautes
+ remarquées_, p. 22.)--«Rodrigue vient en plein jour revoir
+ Chimène.... Si je ne craignois de faire le plaisant mal à propos,
+ je lui demanderois volontiers s'il a donné de l'eau bénite en
+ passant à ce pauvre mort qui vraisemblablement est dans la
+ salle.» (P. 27.)
+
+ [237] _Segnius irritant animos demissa per aurem,
+ Quam quæ sunt oculis subjecta fidelibus...._
+
+ (_Art poétique_, vers 180 et 181.)
+
+
+
+
+LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DU
+_CID_.
+
+ÉDITIONS SÉPARÉES.
+
+ 1637 in-4º, Paris, F. Targa
+ (Bibliothèque impériale, Y,
+ 5664 + A);
+
+ 1637 in-4º, Paris, A. Courbé
+ (Bibliothèque impériale, Y,
+ 5664 ++[**] A);
+
+ 1637 in-4º, Paris, F.
+ Targa (Bibliothèque de l'Institut
+ et Bibliothèque de Versailles[238]);
+
+ 1637 in-12 (deux exemplaires
+ identiques);
+
+ 1638 in-12, Paris;
+
+ 1638 in-12, Leyden, édition
+ précédée d'un avis _Aux amateurs
+ du langage françois_, signé
+ J. P.[239];
+
+ 1639 in-4º;
+
+ 1644 in-4º;
+
+ 1644 in-12;
+
+NOTES:
+
+ [238] Nous avons confronté plusieurs exemplaires de l'édition
+ originale, parce qu'ils ne sont pas tous identiques: en les
+ comparant, nous avons constaté, comme on pourra le voir aux
+ variantes, plusieurs différences, dont une est très-notable:
+ voyez vers 312-314, p. 122.
+
+ [239] Nous avons fait réimprimer cet avis à la fin de notre
+ _Appendice du Cid_.
+
+
+RECUEILS.
+
+ 1648 in-12;
+ 1652 in-12;
+ 1654 in-12;
+ 1655 in-12;
+ 1656 in-12;
+ 1660 in-8º;
+ 1663 in-fol.;
+ 1664 in-8º;
+ 1668 in-12;
+ 1682 in-12.
+
+_N.B._--Quand il sera besoin de distinguer les uns des autres les
+divers exemplaires de l'édition de 1637, in-4º, nous désignerons ceux
+de la Bibliothèque impériale de Paris par la lettre P., ceux des
+Bibliothèques de l'Institut et de Versailles par un I. (Les deux
+exemplaires de la Bibliothèque impériale sont constamment identiques;
+l'exemplaire de Versailles est partout semblable à celui de
+l'Institut.)--Nous distinguerons de même par les lettres P. et L. nos
+deux éditions in-12 de 1638, de Paris et de Leyde.
+
+
+
+
+ACTEURS.
+
+
+ DON FERNAND[240], premier roi de Castille.
+ DONA URRAQUE, infante de Castille.
+ DON DIÈGUE, père de don Rodrigue.
+ DON GOMÈS, comte de Gormas, père de Chimène.
+ DON RODRIGUE, amant de Chimène[241].
+ DON SANCHE, amoureux de Chimène.
+ DON ARIAS, }
+ DON ALONSE, } gentilshommes castillans.
+ CHIMÈNE, fille de don Gomès[242].
+ LÉONOR, gouvernante de l'Infante.
+ ELVIRE, gouvernante de Chimène[243].
+ UN PAGE de l'Infante.
+
+ La scène est à Séville.
+
+
+
+
+LE CID,
+
+TRAGÉDIE[244].
+
+
+
+
+ACTE I.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE[245].
+
+CHIMÈNE, ELVIRE[246].
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Elvire, m'as-tu fait un rapport bien sincère?
+ Ne déguises-tu rien de ce qu'a dit mon père?
+
+ ELVIRE.
+
+ Tous mes sens à moi-même en sont encor charmés:
+ Il estime Rodrigue autant que vous l'aimez,
+ Et si je ne m'abuse à lire dans son âme, 5
+ Il vous commandera de répondre à sa flamme.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Dis-moi donc, je te prie, une seconde fois
+ Ce qui te fait juger qu'il approuve mon choix:
+ Apprends-moi de nouveau quel espoir j'en dois prendre;
+ Un si charmant discours ne se peut trop entendre; 10
+ Tu ne peux trop promettre aux feux de notre amour
+ La douce liberté de se montrer au jour.
+ Que t'a-t-il répondu sur la secrète brigue
+ Que font auprès de toi don Sanche et don Rodrigue?
+ N'as-tu point trop fait voir quelle inégalité 15
+ Entre ces deux amants me penche d'un côté?
+
+ ELVIRE.
+
+ Non; j'ai peint votre coeur dans une indifférence
+ Qui n'enfle d'aucun d'eux ni détruit l'espérance[247],
+ Et sans les voir d'un oeil trop sévère ou trop doux,
+ Attend l'ordre d'un père à choisir un époux. 20
+ Ce respect l'a ravi, sa bouche et son visage
+ M'en ont donné sur l'heure un digne témoignage[248],
+ Et puisqu'il vous en faut encor faire un récit,
+ Voici d'eux et de vous ce qu'en hâte il m'a dit:
+ «Elle est dans le devoir; tous deux sont dignes d'elle, 25
+ Tous deux formés d'un sang noble, vaillant, fidèle,
+ Jeunes, mais qui font lire aisément dans leurs yeux
+ L'éclatante vertu de leurs braves aïeux.
+ Don Rodrigue surtout n'a trait en son visage[249]
+ Qui d'un homme de coeur ne soit la haute image, 30
+ Et sort d'une maison si féconde en guerriers,
+ Qu'ils y prennent naissance au milieu des lauriers.
+ La valeur de son père, en son temps sans pareille,
+ Tant qu'a duré sa force, a passé pour merveille;
+ Ses rides sur son front ont gravé ses exploits[250], 35
+ Et nous disent encor ce qu'il fut autrefois.
+ Je me promets du fils ce que j'ai vu du père;
+ Et ma fille, en un mot, peut l'aimer et me plaire[251].»
+ Il alloit au conseil, dont l'heure qui pressoit[252]
+ A tranché ce discours qu'à peine il commençoit; 40
+ Mais à ce peu de mots je crois que sa pensée
+ Entre vos deux amants n'est pas fort balancée.
+ Le Roi doit à son fils élire un gouverneur,
+ Et c'est lui que regarde un tel degré d'honneur:
+ Ce choix n'est pas douteux, et sa rare vaillance 45
+ Ne peut souffrir qu'on craigne aucune concurrence.
+ Comme ses hauts exploits le rendent sans égal,
+ Dans un espoir si juste il sera sans rival;
+ Et puisque don Rodrigue a résolu son père
+ Au sortir du conseil à proposer l'affaire, 50
+ Je vous laisse à juger s'il prendra bien son temps,
+ Et si tous vos desirs seront bientôt contents.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Il semble toutefois que mon âme troublée
+ Refuse cette joie, et s'en trouve accablée:
+ Un moment donne au sort des visages divers, 55
+ Et dans ce grand bonheur je crains un grand revers.
+
+ ELVIRE.
+
+ Vous verrez cette crainte heureusement déçue[253].
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Allons, quoi qu'il en soit, en attendre l'issue.
+
+
+SCÈNE II.
+
+L'INFANTE, LÉONOR, PAGE[254].
+
+ L'INFANTE[255].
+
+ Page, allez avertir Chimène de ma part[256]
+ Qu'aujourd'hui pour me voir elle attend un peu tard, 60
+ Et que mon amitié se plaint de sa paresse.
+
+(Le Page rentre[257].)
+
+ LÉONOR.
+
+ Madame, chaque jour même desir vous presse;
+ Et dans son entretien, je vous vois chaque jour[258]
+ Demander en quel point se trouve son amour[259].
+
+ L'INFANTE.
+
+ Ce n'est pas sans sujet: je l'ai presque forcée[260] 65
+ A recevoir les traits dont son âme est blessée.
+ Elle aime don Rodrigue, et le tient de ma main,
+ Et par moi don Rodrigue a vaincu son dédain:
+ Ainsi de ces amants ayant formé les chaînes,
+ Je dois prendre intérêt à voir finir leurs peines[261]. 70
+
+ LÉONOR.
+
+ Madame, toutefois parmi leurs bons succès
+ Vous montrez un chagrin qui va jusqu'à l'excès[262].
+ Cet amour, qui tous deux les comble d'allégresse,
+ Fait-il de ce grand coeur la profonde tristesse,
+ Et ce grand intérêt que vous prenez pour eux 75
+ Vous rend-il malheureuse alors qu'ils sont heureux?
+ Mais je vais trop avant, et deviens indiscrète.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Ma tristesse redouble à la tenir secrète.
+ Écoute, écoute enfin comme j'ai combattu,
+ Écoute quels assauts brave encor ma vertu[263]. 80
+ L'amour est un tyran qui n'épargne personne:
+ Ce jeune cavalier[264], cet amant que je donne[265],
+ Je l'aime[266].
+
+ LÉONOR.
+
+ Vous l'aimez!
+
+ L'INFANTE.
+
+ Mets la main sur mon coeur,
+ Et vois comme il se trouble au nom de son vainqueur,
+ Comme il le reconnoît.
+
+ LÉONOR.
+
+ Pardonnez-moi, Madame, 85
+ Si je sors du respect pour blâmer cette flamme[267].
+ Une grande princesse à ce point s'oublier
+ Que d'admettre en son coeur un simple cavalier[268]!
+ Et que diroit le Roi? que diroit la Castille[269]?
+ Vous souvient-il encor de qui vous êtes fille? 90
+
+ L'INFANTE.
+
+ Il m'en souvient si bien que j'épandrai mon sang
+ Avant que je m'abaisse à démentir mon rang.
+ Je te répondrois bien que dans les belles âmes
+ Le seul mérite a droit de produire des flammes;
+ Et si ma passion cherchoit à s'excuser, 95
+ Mille exemples fameux pourraient l'autoriser;
+ Mais je n'en veux point suivre où ma gloire s'engage;
+ La surprise des sens n'abat point mon courage[270];
+ Et je me dis toujours qu'étant fille de roi[271],
+ Tout autre qu'un monarque est indigne de moi. 100
+ Quand je vis que mon coeur ne se pouvoit défendre,
+ Moi-même je donnai ce que je n'osois prendre.
+ Je mis, au lieu de moi, Chimène en ses liens,
+ Et j'allumai leurs feux pour éteindre les miens.
+ Ne t'étonne donc plus si mon âme gênée 105
+ Avec impatience attend leur hyménée:
+ Tu vois que mon repos en dépend aujourd'hui.
+ Si l'amour vit d'espoir, il périt avec lui[272]:
+ C'est un feu qui s'éteint, faute de nourriture;
+ Et malgré la rigueur de ma triste aventure, 110
+ Si Chimène a jamais Rodrigue pour mari,
+ Mon espérance est morte, et mon esprit guéri[273].
+ Je souffre cependant un tourment incroyable:
+ Jusques à cet hymen Rodrigue m'est aimable;
+ Je travaille à le perdre, et le perds à regret; 115
+ Et de là prend son cours mon déplaisir secret.
+ Je vois avec chagrin que l'amour me contraigne[274]
+ A pousser des soupirs pour ce que je dédaigne;
+ Je sens en deux partis mon esprit divisé:
+ Si mon courage est haut, mon coeur est embrasé; 120
+ Cet hymen m'est fatal, je le crains, et souhaite:
+ Je n'ose en espérer qu'une joie imparfaite[275].
+ Ma gloire et mon amour ont pour moi tant d'appas,
+ Que je meurs s'il s'achève ou ne s'achève pas.
+
+ LÉONOR.
+
+ Madame, après cela je n'ai rien à vous dire, 125
+ Sinon que de vos maux avec vous je soupire:
+ Je vous blâmois tantôt, je vous plains à présent;
+ Mais puisque dans un mal si doux et si cuisant
+ Votre vertu combat et son charme et sa force,
+ En repousse l'assaut, en rejette l'amorce, 130
+ Elle rendra le calme à vos esprits flottants.
+ Espérez donc tout d'elle, et du secours du temps;
+ Espérez tout du ciel: il a trop de justice
+ Pour laisser la vertu dans un si long supplice[276].
+
+ L'INFANTE.
+
+ Ma plus douce espérance est de perdre l'espoir. 135
+
+ LE PAGE.
+
+ Par vos commandements Chimène vous vient voir.
+
+ L'INFANTE, à Léonor[277].
+
+ Allez l'entretenir en cette galerie.
+
+ LÉONOR.
+
+ Voulez-vous demeurer dedans la rêverie?
+
+ L'INFANTE.
+
+ Non, je veux seulement, malgré mon déplaisir,
+ Remettre mon visage un peu plus à loisir. 140
+ Je vous suis.
+ Juste ciel, d'où j'attends mon remède,
+ Mets enfin quelque borne au mal qui me possède:
+ Assure mon repos, assure mon honneur.
+ Dans le bonheur d'autrui je cherche mon bonheur:
+ Cet hyménée à trois également importe; 145
+ Rends son effet plus prompt, ou mon âme plus forte.
+ D'un lien conjugal joindre ces deux amants,
+ C'est briser tous mes fers, et finir mes tourments.
+ Mais je tarde un peu trop: allons trouver Chimène,
+ Et par son entretien soulager notre peine. 150
+
+
+SCÈNE III. LE COMTE, DON DIÈGUE.
+
+ LE COMTE.
+
+ Enfin vous l'emportez, et la faveur du Roi
+ Vous élève en un rang qui n'étoit dû qu'à moi:
+ Il vous fait gouverneur du prince de Castille.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Cette marque d'honneur qu'il met dans ma famille
+ Montre à tous qu'il est juste, et fait connoître assez 155
+ Qu'il sait récompenser les services passés.
+
+ LE COMTE.
+
+ Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes:
+ Ils peuvent se tromper comme les autres hommes;
+ Et ce choix sert de preuve à tous les courtisans
+ Qu'ils savent mal payer les services présents. 160
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Ne parlons plus d'un choix dont votre esprit s'irrite:
+ La faveur l'a pu faire autant que[278] le mérite;
+ Mais on doit ce respect au pouvoir absolu[279],
+ De n'examiner rien quand un roi l'a voulu.
+ A l'honneur qu'il m'a fait ajoutez-en un autre[280]; 165
+ Joignons d'un sacré noeud ma maison à la vôtre:
+ Vous n'avez qu'une fille, et moi je n'ai qu'un fils[281];
+ Leur hymen nous peut rendre à jamais plus qu'amis:
+ Faites-nous cette grâce, et l'acceptez pour gendre.
+
+ LE COMTE.
+
+ A des partis plus hauts ce beau fils doit prétendre; 170
+ Et le nouvel éclat de votre dignité
+ Lui doit enfler le coeur d'une autre vanité[282].
+ Exercez-la, Monsieur, et gouvernez le Prince:
+ Montrez-lui comme il faut régir une province,
+ Faire trembler partout les peuples sous sa loi[283], 175
+ Remplir les bons d'amour, et les méchants d'effroi.
+ Joignez à ces vertus celles d'un capitaine:
+ Montrez-lui comme il faut s'endurcir à la peine,
+ Dans le métier de Mars se rendre sans égal,
+ Passer les jours entiers et les nuits à cheval, 180
+ Reposer tout armé, forcer une muraille,
+ Et ne devoir qu'à soi le gain d'une bataille.
+ Instruisez-le d'exemple, et rendez-le parfait[284],
+ Expliquant à ses yeux vos leçons par l'effet.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Pour s'instruire d'exemple, en dépit de l'envie, 185
+ Il lira seulement l'histoire de ma vie.
+ Là, dans un long tissu de belles actions[285],
+ Il verra comme il faut dompter des nations,
+ Attaquer une place, ordonner une armée[286],
+ Et sur de grands exploits bâtir sa renommée. 190
+
+ LE COMTE.
+
+ Les exemples vivants sont d'un autre pouvoir[287];
+ Un prince dans un livre apprend mal son devoir.
+ Et qu'a fait après tout ce grand nombre d'années,
+ Que ne puisse égaler une de mes journées?
+ Si vous fûtes vaillant, je le suis aujourd'hui, 195
+ Et ce bras du royaume est le plus ferme appui.
+ Grenade et l'Aragon tremblent quand ce fer brille;
+ Mon nom sert de rempart à toute la Castille:
+ Sans moi, vous passeriez bientôt sous d'autres lois,
+ Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois[288]. 200
+ Chaque jour, chaque instant, pour rehausser ma gloire,
+ Met lauriers sur lauriers, victoire sur victoire.
+ Le Prince à mes côtés feroit dans les combats
+ L'essai de son courage à l'ombre de mon bras;
+ Il apprendroit à vaincre en me regardant faire; 205
+ Et pour répondre en hâte à son grand caractère,
+ Il verroit....
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Je le sais, vous servez bien le Roi:
+ Je vous ai vu combattre et commander sous moi.
+ Quand l'âge dans mes nerfs a fait couler sa glace,
+ Votre rare valeur a bien rempli ma place; 210
+ Enfin, pour épargner les discours superflus,
+ Vous êtes aujourd'hui ce qu'autrefois je fus.
+ Vous voyez toutefois qu'en cette concurrence
+ Un monarque entre nous met quelque différence[289].
+
+ LE COMTE.
+
+ Ce que je méritois, vous l'avez emporté. 215
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Qui l'a gagné sur vous l'avoit mieux mérité.
+
+ LE COMTE.
+
+ Qui peut mieux l'exercer en est bien le plus digne.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ En être refusé n'en est pas un bon signe.
+
+ LE COMTE.
+
+ Vous l'avez eu par brigue, étant vieux courtisan.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ L'éclat de mes hauts faits fut mon seul partisan. 220
+
+ LE COMTE.
+
+ Parlons-en mieux, le Roi fait honneur à votre âge[290].
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Le Roi, quand il en fait, le mesure au courage[291].
+
+ LE COMTE.
+
+ Et par là cet honneur n'étoit dû qu'à mon bras.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Qui n'a pu l'obtenir ne le méritoit pas.
+
+ LE COMTE.
+
+ Ne le méritoit pas! Moi?
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Vous.
+
+ LE COMTE.
+
+ Ton impudence, 225
+ Téméraire vieillard, aura sa récompense.
+
+(Il lui donne un soufflet[292].)
+
+ DON DIÈGUE, mettant l'épée à la main[293].
+
+ Achève, et prends ma vie après un tel affront,
+ Le premier dont ma race ait vu rougir son front.
+
+ LE COMTE.
+
+ Et que penses-tu faire avec tant de foiblesse?
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ O Dieu! ma force usée en ce besoin me laisse[294]! 230
+
+ LE COMTE.
+
+ Ton épée est à moi; mais tu serois trop vain,
+ Si ce honteux trophée avoit chargé ma main.
+ Adieu: fais lire au Prince, en dépit de l'envie,
+ Pour son instruction, l'histoire de ta vie:
+ D'un insolent discours ce juste châtiment 235
+ Ne lui servira pas d'un petit ornement[295].
+
+
+SCÈNE IV.
+
+ DON DIÈGUE[296].
+
+ O rage! ô désespoir! ô vieillesse ennemie!
+ N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie?
+ Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers
+ Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers? 240
+ Mon bras, qu'avec respect toute l'Espagne admire,
+ Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire,
+ Tant de fois affermi le trône de son roi,
+ Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi?
+ O cruel souvenir de ma gloire passée! 245
+ OEuvre de tant de jours en un jour effacée!
+ Nouvelle dignité, fatale à mon bonheur!
+ Précipice élevé d'où tombe mon honneur!
+ Faut-il de votre éclat voir triompher le Comte,
+ Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte? 250
+ Comte, sois de mon prince à présent gouverneur:
+ Ce haut rang n'admet point un homme sans honneur;
+ Et ton jaloux orgueil, par cet affront insigne,
+ Malgré le choix du Roi, m'en a su rendre indigne.
+ Et toi, de mes exploits glorieux instrument, 255
+ Mais d'un corps tout de glace inutile ornement,
+ Fer, jadis tant à craindre, et qui, dans cette offense,
+ M'as servi de parade, et non pas de défense,
+ Va, quitte désormais le dernier des humains,
+ Passe, pour me venger, en de meilleures mains[297]. 260
+
+
+SCÈNE V.
+
+DON DIÈGUE, DON RODRIGUE.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Rodrigue, as-tu du coeur?
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Tout autre que mon père
+ L'éprouveroit sur l'heure.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Agréable colère!
+ Digne ressentiment à ma douleur bien doux!
+ Je reconnois mon sang à ce noble courroux;
+ Ma jeunesse revit en cette ardeur si prompte. 265
+ Viens, mon fils, viens, mon sang, viens réparer ma honte;
+ Viens me venger.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ De quoi?
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ D'un affront si cruel,
+ Qu'à l'honneur de tous deux il porte un coup mortel:
+ D'un soufflet. L'insolent en eût perdu la vie;
+ Mais mon âge a trompé ma généreuse envie: 270
+ Et ce fer que mon bras ne peut plus soutenir,
+ Je le remets au tien pour venger et punir.
+ Va contre un arrogant éprouver ton courage:
+ Ce n'est que dans le sang qu'on lave un tel outrage;
+ Meurs ou tue. Au surplus, pour ne te point flatter, 275
+ Je te donne à combattre un homme à redouter:
+ Je l'ai vu, tout couvert de sang et de poussière[298],
+ Porter partout l'effroi dans une armée entière.
+ J'ai vu par sa valeur cent escadrons rompus;
+ Et pour t'en dire encor quelque chose de plus, 280
+ Plus que brave soldat, plus que grand capitaine,
+ C'est....
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ De grâce, achevez.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Le père de Chimène.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Le....
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Ne réplique point, je connois ton amour;
+ Mais qui peut vivre infâme est indigne du jour.
+ Plus l'offenseur est cher, et plus grande est l'offense. 285
+ Enfin tu sais l'affront, et tu tiens la vengeance:
+ Je ne te dis plus rien. Venge-moi, venge-toi;
+ Montre-toi digne fils d'un père tel que moi[299].
+ Accablé des malheurs où le destin me range,
+ Je vais les déplorer: va, cours, vole, et nous venge[300]. 290
+
+
+SCÈNE VI[301].
+
+DON RODRIGUE[302].
+
+ Percé jusques au fond du coeur[303]
+ D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,
+ Misérable vengeur d'une juste querelle,
+ Et malheureux objet d'une injuste rigueur,
+ Je demeure immobile, et mon âme abattue 295
+ Cède au coup qui me tue.
+ Si près de voir mon feu récompensé,
+ O Dieu, l'étrange peine!
+ En cet affront mon père est l'offensé,
+ Et l'offenseur le père de Chimène! 300
+
+ Que je sens de rudes combats!
+ Contre mon propre honneur mon amour s'intéresse:
+ Il faut venger un père, et perdre une maîtresse:
+ L'un m'anime le coeur, l'autre retient mon bras[304].
+ Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme, 305
+ Ou de vivre en infâme,
+ Des deux côtés mon mal est infini.
+ O Dieu, l'étrange peine!
+ Faut-il laisser un affront impuni?
+ Faut-il punir le père de Chimène? 310
+
+ Père, maîtresse, honneur, amour,
+ Noble et dure contrainte, aimable tyrannie[305],
+ Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie.
+ L'un me rend malheureux, l'autre indigne du jour.
+ Cher et cruel espoir d'une âme généreuse, 315
+ Mais ensemble amoureuse,
+ Digne ennemi de mon plus grand bonheur[306],
+ Fer qui causes ma peine[307],
+ M'es-tu donné pour venger mon honneur?
+ M'es-tu donné pour perdre ma Chimène? 320
+
+ Il vaut mieux courir au trépas.
+ Je dois à ma maîtresse aussi bien qu'à mon père:
+ J'attire en me vengeant sa haine et sa colère[308];
+ J'attire ses mépris en ne me vengeant pas.
+ A mon plus doux espoir l'un me rend infidèle, 325
+ Et l'autre indigne d'elle.
+ Mon mal augmente à le vouloir guérir;
+ Tout redouble ma peine.
+ Allons, mon âme; et puisqu'il faut mourir,
+ Mourons du moins sans offenser Chimène. 330
+
+ Mourir sans tirer ma raison!
+ Rechercher un trépas si mortel à ma gloire!
+ Endurer que l'Espagne impute à ma mémoire
+ D'avoir mal soutenu l'honneur de ma maison!
+ Respecter un amour dont mon âme égarée 335
+ Voit la perte assurée!
+ N'écoutons plus ce penser suborneur,
+ Qui ne sert qu'à ma peine.
+ Allons, mon bras, sauvons du moins l'honneur[309],
+ Puisqu'après tout il faut perdre Chimène. 340
+
+ Oui, mon esprit s'étoit déçu[310].
+ Je dois tout à mon père avant qu'à ma maîtresse[311]:
+ Que je meure au combat, ou meure de tristesse,
+ Je rendrai mon sang pur comme je l'ai reçu.
+ Je m'accuse déjà de trop de négligence: 345
+ Courons à la vengeance;
+ Et tout honteux d'avoir tant balancé[312],
+ Ne soyons plus en peine,
+ Puisqu'aujourd'hui mon père est l'offensé,
+ Si l'offenseur est père de Chimène. 350
+
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [240] _Fernand_ ou Ferdinand Ier, dit le Grand, mourut en 1075.
+ _Doña Urraque_ est aussi un nom historique: les deux filles que
+ laissa le roi Fernand s'appelaient, l'une _doña Urraca_, l'autre
+ _doña Elvira_. Nous avons vu plus haut (p. 79), dans l'extrait de
+ Mariana, _don Gomès_, _Chimène_, et _don Rodrigue_ (ou _Ruy Diaz
+ de Bivar_, surnommé _le Cid_). Le père de don Rodrigue est appelé
+ par le même historien (livre IX, chapitre v) _don Diego Laynez_.
+ Quant à _don Arias_, qu'il nomme _don Arias Gonzalès_, il parle
+ de lui comme d'un vieil officier qui avait longtemps servi sous
+ le roi don Fernand. Les autres noms de ses acteurs, Corneille les
+ a trouvés également, à l'exception peut-être de celui de
+ _Léonor_, soit dans le livre IX de Mariana, soit dans don Guillem
+ de Castro; seulement il a donné ceux de _don Sanche_ et de _don
+ Alonse_ à d'autres personnages que ceux à qui ils appartiennent
+ dans l'histoire ou chez le poëte espagnol.
+
+ [241] VAR. (édit. de 1637-1656): DON RODRIGUE, fils de don Diègue
+ et amant de Chimène.
+
+ [242] VAR. (édit. de 1637-1644): CHIMÈNE, maîtresse de don
+ Rodrigue et de don Sanche.
+
+ [243] VAR. (édit. de 1637-1656): ELVIRE, suivante de Chimène.
+
+ [244] _Var._ TRAGI-COMÉDIE. (1637-44)
+
+ [245] Voyez la _Notice_, p. 51.
+
+ [246] _Var._ SCÈNE PREMIÈRE.
+
+ LE COMTE, ELVIRE[246-a].
+
+ ELV. Entre tous ces amants dont la jeune ferveur
+ Adore votre fille et brigue ma faveur,
+ Don Rodrigue et don Sanche à l'envi font paroître[246-b]
+ Le beau feu qu'en leurs coeurs ses beautés ont fait naître.
+ Ce n'est pas que Chimène écoute leurs soupirs,
+ Ou d'un regard propice anime leurs desirs:
+ Au contraire, pour tous dedans l'indifférence,
+ Elle n'ôte à pas un ni donne d'espérance,
+ Et sans les voir d'un oeil trop sévère ou trop doux,
+ C'est de votre seul choix qu'elle attend un époux.
+ LE COMTE. [Elle est dans le devoir;
+ tous deux sont dignes d'elle[246-c].]
+
+ [246-a] ELVIRE, LE COMTE. (1638 P.)
+
+ [246-b] Dans l'édition originale, et dans plusieurs de celles qui
+ l'ont suivie, il y a _parestre_, et à l'autre vers _naistre_. Nous
+ avons signalé une rime semblable: _cognestre_ et _naistre_, dans
+ _la Comédie des Tuileries_ (voyez tome II, p. 315, note 905). Dans
+ l'intérieur des vers, les éditions les plus anciennes donnent
+ tantôt _parestre_ (par exemple, à la variante du vers 1250),
+ tantôt _paroistre_ (à la variante du vers 1419).
+
+ [246-c] On voit que, dans ses premières éditions, Corneille
+ faisait dire au Comte lui-même ce qu'à partir de 1660 Elvire
+ rapporte comme un discours du Comte.
+
+ [247] _Var._ Qui n'enfle de pas un ni détruit l'espérance, (1637-56)
+ Et sans rien voir d'un oeil trop sévère ou trop doux. (1660)
+
+ [248] _Var._ M'en ont donné tous deux un soudain témoignage.
+ (1660)
+
+ [249] _Var._ Don Rodrigue surtout n'a trait de son visage. (1637
+ in-12)
+
+ [250] «J'ai vu feu M. Corneille fort en colère contre M. Racine
+ pour une bagatelle, tant les poëtes sont jaloux de leurs
+ ouvrages. M. Corneille.... avoit dit en parlant de don Diègue:
+
+ Ses rides sur son front ont gravé ses exploits;
+
+ M. Racine, par manière de parodie, s'en joua dans ses _Plaideurs_,
+ où il dit d'un sergent, acte I, scène I:
+
+ Ses rides sur son front gravoient tous ses exploits.
+
+ «Quoi! disoit M. Corneille, ne tient-il qu'à un jeune homme de
+ venir tourner en ridicule les plus beaux vers des gens?»
+ (_Ménagiana_, édition de 1715, tome III, p. 306 et 307.)
+
+ [251] _Var._ [Et ma fille, en un mot, peut l'aimer et me plaire.]
+ Va l'en entretenir; mais dans cet entretien
+ Cache mon sentiment et découvre le sien.
+ Je veux qu'à mon retour nous en parlions ensemble;
+ L'heure à présent m'appelle au conseil qui s'assemble:
+ Le Roi doit à son fils choisir un gouverneur,
+ Ou plutôt[251-a] m'élever à ce haut rang d'honneur;
+ Ce que pour lui mon bras chaque jour exécute,
+ Me défend de penser qu'aucun me le dispute.
+
+ SCÈNE II[251-b].
+
+ CHIMÈNE, ELVIRE[251-c].
+
+ ELVIRE, _seule_[251-d]. Quelle douce nouvelle à ces jeunes amants!
+ Et que tout se dispose à leurs contentements!
+ CHIM. Eh bien! Elvire, enfin que faut-il que j'espère?
+ Que dois-je devenir, et que t'a dit mon père?
+ ELV. Deux mots dont tous vos sens doivent être charmés:
+ [Il estime Rodrigue autant que vous l'aimez.]
+ CHIM. L'excès de ce bonheur me met en défiance:
+ Puis-je à de tels discours donner quelque croyance?
+ ELV. Il passe bien plus outre, il approuve ses feux,
+ Et vous doit commander de répondre à ses voeux.
+ Jugez après cela, puisque tantôt son père
+ Au sortir du conseil doit proposer l'affaire,
+ S'il pouvoit avoir lieu de mieux prendre son temps,
+ [Et si tous vos desirs seront bientôt contents.] (1637-56)
+
+ [251-a] L'édition de 1638 P. porte: «Au plutôt,» ce qui est
+ sans doute une faute.
+
+ [251-b] Les scènes se trouvent ainsi reculées d'un rang,
+ jusqu'à la fin de l'acte, dans les éditions de
+ 1637-56.--L'édition de 1638 P. numérote partout les scènes en
+ nombres ordinaux: SCÈNE DEUXIÈME, SCÈNE TROISIÈME, etc.
+
+ [251-c] ELVIRE, CHIMÈNE. (1638 P.)
+
+ [251-d] Le mot _seule_ manque dans les éditions de 1638 P.
+ et de 1644 in-12.
+
+ [252] _Var._ Il alloit au conseil, dont l'heure qu'il pressoit.
+ (1660)
+
+ [253] _Var._ Vous verrez votre crainte heureusement déçue.
+ (1637-56)
+
+ [254] _Var._ LE PAGE. (1638 P. et 44 in-12)
+
+ [255] _Var._ L'INFANTE, _au Page_. (1637-60)
+
+ [256] _Var._ Va-t'en trouver Chimène, et lui dis de ma part. (1637-44)
+ _Var._ Va-t'en trouver Chimène, et dis-lui de ma part. (1648-56)
+
+ [257] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12 et
+ de 1638 L.--Il se trouve trois vers plus loin dans l'édition de
+ 1644 in-12.
+
+ [258] _Var._ Et je vous vois pensive et triste chaque jour.
+ (1637-56)
+
+ [259] _Var._ L'informer[259-a] avec soin comme va son amour. (1637-44)
+ _Var._ Demander avec soin comme va son amour. (1648-56)
+
+ [259-a] Voyez tome I, p. 472, note 1532, et tome II, p. 31,
+ note 94.
+
+ [260] _Var._ J'en dois bien avoir soin: je l'ai presque forcée A
+ recevoir les coups dont son âme est blessée[260-a]. (1637-56)
+
+ [260-a] A recevoir le coup dont son âme est blessée. (1644
+ in-12)
+
+ [261] _Var._ Je dois prendre intérêt à la fin de leurs peines.
+ (1637-56)
+
+ [262] _Var._ On vous voit un chagrin qui va jusqu'à l'excès.
+ (1637-56)
+
+ [263] _Var._ Et plaignant ma foiblesse, admire ma vertu. (1637 in-4º
+ et 39-56)
+ _Var._ Et plaignant ma tristesse, admire ma vertu. (1637 in-12
+ et 38)
+
+ [264] Voyez le _Lexique_, au mot _Cavalier_.
+
+ [265] _Var._ Ce jeune chevalier, cet amant que je donne. (1637
+ in-4º, 38 P. et 39-44)
+
+ [266] «L'Infante dans _le Cid_ avoue à Léonor l'amour secret
+ qu'elle a pour lui, et l'auroit pu faire un an ou six mois plus
+ tôt.» (Corneille, _Examen de Polyeucte_.)
+
+ [267] _Var._ Si je sors du respect pour blâmer votre flamme.
+ (1637 in-12 et 38 L.)
+
+ [268] _Var._ Choisir pour votre amant un simple chevalier!
+ (1637 in-4º, 38 P. et 39-44)
+ _Var._ Choisir pour votre amant un simple cavalier!
+ (1637 in-12; 38 L. et 48-56)
+
+ [269] _Var._ Et que dira le Roi? que dira la Castille?
+ Vous souvenez-vous point de qui vous êtes fille[269-a]?
+ L'INF. Oui, oui, je m'en souviens, et j'épandrai mon sang
+ Plutôt que de rien faire indigne de mon rang. (1637-56)
+
+ [269-a] Vous souvenez-vous bien de qui vous êtes fille?
+ (1638 L.)
+
+ [270] _Var._ Si j'ai beaucoup d'amour, j'ai bien plus de courage.
+ (1637-56)
+
+ [271] _Var._ Un noble orgueil m'apprend qu'étant fille de roi.
+ (1637, 38, 44 in-12 et 48-56)
+ _Var._ Un noble orgueil m'apprend qu'étant fille du Roi.
+ (1639 et 44 in-4º)
+
+ [272] _Var._ Si l'amour vit d'espoir, il meurt avecque lui.
+ (1637-56)
+
+ [273] L'édition de 1637 in-12 porte _guari_, pour _guéri_.
+
+ [274] _Var._ Je suis au désespoir que l'amour me contraigne.
+ (1637-60)
+
+ [275] _Var._ Je ne m'en promets rien qu'une joie imparfaite.
+ Ma gloire et mon amour ont tous deux tant d'appas,
+ Que je meurs s'il s'achève et ne s'achève pas. (1637-56)
+
+ [276] _Var._ Pour souffrir la vertu si longtemps au supplice.
+ (1637-56)
+
+ [277] Les mots _à Léonor_ manquent dans les éditions de 1637-44.
+
+ [278] L'édition de 1637 in-12 porte _avant que_, pour _autant que_.
+
+ [279] _Var._ Vous choisissant peut-être on eût pu mieux choisir;
+ Mais le Roi m'a trouvé plus propre à son desir. (1637-56)
+
+ [280] _Var._ A l'honneur qu'on m'a fait ajoutez-en un autre.
+ (1660 et 63)
+
+ [281] _Var._ Rodrigue aime Chimène, et ce digne sujet
+ De ses affections est le plus cher objet:
+ Consentez-y, Monsieur, et l'acceptez pour gendre.
+ LE COMTE. A de plus hauts partis Rodrigue doit prétendre.
+ (1637-56)
+
+ [282] _Var._ Lui doit bien mettre au coeur une autre vanité.
+ (1637-56)
+
+ [283] L'édition de 1682 porte, par erreur, _sous la loi_, pour
+ _sous sa loi_.
+
+ [284] _Var._ Instruisez-le d'exemple, et vous ressouvenez
+ Qu'il faut faire à ses yeux ce que vous enseignez. (1637-56)
+
+ [285] _Var._ Là, dans un long tissu des belles actions. (1639 et
+ 44 in-4º)
+
+ [286] _Var._ Attaquer une place et ranger une armée. (1660-64)
+
+ [287] _Var._ Les exemples vivants ont bien plus de pouvoir.
+ (1637-56)
+
+ [288] _Var._ Et si vous ne m'aviez, vous n'auriez plus de rois.
+ Chaque jour, chaque instant entasse pour ma gloire
+ Laurier dessus laurier, victoire sur victoire[288-a].
+ Le Prince, pour essai de générosité,
+ Gagneroit des combats marchant à mon côté;
+ Loin des froides leçons qu'à mon bras on préfère,
+ [Il apprendroit à vaincre en me regardant faire.]
+ DON DIÈG. Vous me parlez en vain de ce que je connoi[288-b]:
+ [Je vous ai vu combattre et commander sous moi.] (1637-56)
+
+ [288-a] Lauriers dessus lauriers, victoire sur victoire.
+ (1648-56)
+
+ [288-b] Voyez tome I, p. 421, note 3.
+
+ [289] _Var._ Un monarque entre nous met de la différence.
+ (1637-56)
+
+ [290] _Var._ Parlons-en mieux, le Roi fait l'honneur à votre âge.
+ (1644 in-4º)
+
+ [291] _Var._ Le Roi, quand il en fait, les mesure au courage.
+ (1648-56)
+
+ [292] «On ne donnerait pas aujourd'hui un soufflet sur la joue
+ d'un héros. Les acteurs mêmes sont très-embarrassés à donner ce
+ soufflet, ils font le semblant. Cela n'est plus même souffert
+ dans la comédie, et c'est le seul exemple qu'on en ait sur le
+ théâtre tragique. Il est à croire que c'est une des raisons qui
+ firent intituler _le Cid_ tragi-comédie. Presque toutes les
+ pièces de Scudéry et de Boisrobert avaient été des
+ tragi-comédies. On avait cru longtemps en France qu'on ne pouvait
+ supporter le tragique continu sans mélange d'aucune familiarité.
+ Le mot de _tragi-comédie_ est très-ancien: Plaute
+ l'emploie[292-a] pour désigner son _Amphitryon_, parce que si
+ l'aventure de Sosie est comique, Amphitryon est très-sérieusement
+ affligé.» (_Voltaire._)
+
+ [292-a] Dans le Prologue d'_Amphitryon_ (vers 59 et 63),
+ Plaute désigne la pièce par le nom de _tragicocomoedia_, non pour
+ la raison que donne ici Voltaire, mais parce qu'on voit figurer
+ ensemble dans ce drame, d'une part des dieux et des rois,
+ personnages de la tragédie, et de l'autre des esclaves,
+ personnages de la comédie.
+
+ [293] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12 et
+ de 1638. Les autres impressions de 1637-48 ont à la place, soit
+ en marge, soit au-dessous du nom de DON DIÈGUE: _Ils mettent
+ l'épée à la main._
+
+ [294] _Var._ O Dieu! ma force usée à ce besoin me laisse!
+ (1637-56)
+
+ [295] _Var._ [Ne lui servira pas d'un petit ornement.]
+ DON DIÈG. Épargnes-tu mon sang? LE COMTE. Mon âme est satisfaite,
+ Et mes yeux à ma main reprochent ta défaite.
+ DON DIÈG. Tu dédaignes ma vie! LE COMTE. En arrêter le cours
+ Ne seroit que hâter la Parque de trois jours[295-a]. (1637-56)
+
+ [295-a] Ce vers termine la scène dans les éditions
+ indiquées.
+
+ [296] _Var._ DON DIÈGUE, _seul._ (1637-60)
+
+ [297] _Var._ [Passe, pour me venger, en de meilleures mains.]
+ Si Rodrigue est mon fils, il faut que l'amour cède,
+ Et qu'une ardeur plus haute à ses flammes succède:
+ Mon honneur est le sien, et le mortel affront
+ Qui tombe sur mon chef rejaillit sur son front[297-a].
+ (1637-56)
+
+ [297-a] Ce vers termine la scène dans les éditions
+ indiquées.
+
+ [298] _Var._ Je l'ai vu tout sanglant, au milieu des batailles,
+ Se faire un beau rempart de mille funérailles.
+ DON RODR. Son nom? c'est perdre temps en propos superflus.
+ DON DIÈG. Donc pour te dire encor quelque chose de plus.
+ (1637-56)
+
+ [299] _Var._ Montre-toi digne fils d'un tel père que moi.
+ (1637-56)
+
+ [300] _Var._ Je m'en vais les pleurer: va, cours, vole, et nous
+ venge. (1637-56)
+
+ [301] «On mettait alors des stances dans la plupart des
+ tragédies, et on en voit dans _Médée_. On les a bannies du
+ théâtre. On a pensé que les personnages qui parlent en vers d'une
+ mesure déterminée ne devaient jamais changer cette mesure, parce
+ que s'ils s'expliquaient en prose, ils devraient toujours
+ continuer à parler en prose. Or les vers de six pieds étant
+ substitués à la prose, le personnage ne doit pas s'écarter de ce
+ langage convenu. Les stances donnent trop l'idée que c'est le
+ poëte qui parle. Cela n'empêche pas que ces stances du _Cid_ ne
+ soient fort belles et ne soient encore écoutées avec beaucoup de
+ plaisir.» (_Voltaire._)--D'Aubignac a fait dans sa _Pratique du
+ théâtre_ (p. 345 et 346) des réflexions analogues sur ces
+ stances: «Pour rendre.... vraisemblable qu'un homme récite des
+ stances, c'est-à-dire qu'il fasse des vers sur le théâtre, il
+ faut qu'il y ait une couleur ou raison pour autoriser ce
+ changement de langage.... Souvent nos poëtes ont mis des stances
+ en la bouche d'un acteur parmi les plus grandes agitations de son
+ esprit, comme s'il étoit vraisemblable qu'un homme en cet état
+ eût la liberté de faire des chansons. C'est ce que les plus
+ entendus au métier ont très-justement condamné dans le plus
+ fameux de nos poëmes, où nous avons vu un jeune seigneur,
+ recevant un commandement qui le réduisoit au point de ne savoir
+ que penser, que dire, ni que faire, et qui divisoit son esprit
+ par une égale violence entre sa passion et sa générosité, faire
+ des stances au lieu même où il étoit, c'est-à-dire composer à
+ l'improviste une chanson au milieu d'une rue. Les stances en
+ étoient fort belles, mais elles n'étoient pas bien placées; il
+ eût fallu donner quelque loisir pour composer cette agréable
+ plainte.» D'Aubignac constate du reste le succès de ce morceau:
+ «Les stances de Rodrigue, où son esprit délibère entre son amour
+ et son devoir, ont ravi toute la cour, et tout Paris» (p. 402).
+
+ [302] _Var._ DON RODRIGUE, _seul_. (1637-60)
+
+ [303] L'édition de 1682 porte par erreur: «Percé jusqu'au fond du
+ coeur.»
+
+ [304] _Var._ L'un échauffe mon coeur, l'autre retient mon bras.
+ (1637-55)
+
+ [305] _Var._ Illustre tyrannie, adorable contrainte,
+ Par qui de ma raison la lumière est éteinte,
+ A mon aveuglement rendez un peu de jour[305-a].
+ (1637 in-4º P. et 44 in-12)
+ _Var._ Impitoyable loi, cruelle tyrannie.
+ (1637 in-12, 38 et 44 in-4º)
+
+ [305-a] Tel est le texte des deux éditions in-4º de 1637 qui
+ appartiennent à la Bibliothèque impériale. L'édition de l'Institut
+ et celle de la Bibliothèque de Versailles sont, pour ces trois
+ vers, conformes à l'édition de 1682.
+
+ [306] _Var._ Noble ennemi de mon plus grand bonheur. (1637-48)
+
+ [307] _Var._ Qui fais toute ma peine. (1637-56)
+
+ [308] _Var._ Qui venge cet affront irrite sa colère,
+ Et qui peut le souffrir ne la mérite pas[308-a].
+ Prévenons la douleur d'avoir failli contre elle,
+ Qui nous seroit mortelle.
+ Tout m'est fatal, rien ne me peut guérir,
+ Ni soulager ma peine. (1637-56)
+
+ [308-a] Et qui peut la souffrir ne la mérite pas. (1637
+ in-12 et 38)--L'édition de 1644 in-12 porte: «ne le mérite pas,»
+ au lieu de: «ne la mérite pas.»
+
+ [309] _Var._ Allons, mon bras, du moins sauvons l'honneur,
+ Puisqu'aussi bien il faut perdre Chimène. (1637-56)
+
+ [310] L'édition de 1637 in-12 porte par erreur: «Oui, mon esprit
+ est déçu.»
+
+ [311] _Var._ Dois-je pas à mon père avant qu'à ma maîtresse? (1637-48)
+ _Var._ Dois-je pas à mon père autant qu'à ma maîtresse? (1652-56)
+
+ [312] _Var._ Et tous honteux d'avoir tant balancé. (1637, 38 L.
+ et 39)
+
+
+
+
+ACTE II.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+DON ARIAS, LE COMTE[313].
+
+ LE COMTE.
+
+ Je l'avoue entre nous, mon sang un peu trop chaud[314]
+ S'est trop ému d'un mot, et l'a porté trop haut;
+ Mais puisque c'en est fait, le coup est sans remède.
+
+ DON ARIAS.
+
+ Qu'aux volontés du Roi ce grand courage cède:
+ Il y prend grande part, et son coeur irrité 355
+ Agira contre vous de pleine autorité.
+ Aussi vous n'avez point de valable défense:
+ Le rang de l'offensé, la grandeur de l'offense,
+ Demandent des devoirs et des submissions
+ Qui passent le commun des satisfactions. 360
+
+ LE COMTE.
+
+ Le Roi peut à son gré disposer de ma vie[315].
+
+ DON ARIAS.
+
+ De trop d'emportement votre faute est suivie.
+ Le Roi vous aime encore; apaisez son courroux.
+ Il a dit: «Je le veux;» désobéirez-vous?
+
+ LE COMTE.
+
+ Monsieur, pour conserver tout ce que j'ai d'estime[316], 365
+ Désobéir un peu n'est pas un si grand crime;
+ Et quelque grand qu'il soit, mes services présents[317]
+ Pour le faire abolir sont plus que suffisants[318].
+
+ DON ARIAS.
+
+ Quoi qu'on fasse d'illustre et de considérable,
+ Jamais à son sujet un roi n'est redevable. 370
+ Vous vous flattez beaucoup, et vous devez savoir
+ Que qui sert bien son roi ne fait que son devoir.
+ Vous vous perdrez, Monsieur, sur cette confiance.
+
+ LE COMTE.
+
+ Je ne vous en croirai qu'après l'expérience.
+
+ DON ARIAS.
+
+ Vous devez redouter la puissance d'un roi. 375
+
+ LE COMTE.
+
+ Un jour seul ne perd pas un homme tel que moi.
+ Que toute sa grandeur s'arme pour mon supplice,
+ Tout l'État périra, s'il faut que je périsse[319].
+
+ DON ARIAS.
+
+ Quoi! vous craignez si peu le pouvoir souverain....
+
+ LE COMTE.
+
+ D'un sceptre qui sans moi tomberoit de sa main[320]. 380
+ Il a trop d'intérêt lui-même en ma personne,
+ Et ma tête en tombant feroit choir sa couronne.
+
+ DON ARIAS.
+
+ Souffrez que la raison remette vos esprits.
+ Prenez un bon conseil.
+
+ LE COMTE.
+
+ Le conseil en est pris.
+
+ DON ARIAS.
+
+ Que lui dirai-je enfin? je lui dois rendre conte[321]. 385
+
+ LE COMTE.
+
+ Que je ne puis du tout consentir à ma honte.
+
+ DON ARIAS.
+
+ Mais songez que les rois veulent être absolus.
+
+ LE COMTE.
+
+ Le sort en est jeté, Monsieur, n'en parlons plus.
+
+ DON ARIAS.
+
+ Adieu donc, puisqu'en vain je tâche à vous résoudre:
+ Avec tous vos lauriers, craignez encor le foudre[322]. 390
+
+ LE COMTE.
+
+ Je l'attendrai sans peur.
+
+ DON ARIAS.
+
+ Mais non pas sans effet.
+
+ LE COMTE.
+
+ Nous verrons donc par là don Diègue satisfait.
+
+(Il est seul[323].)
+
+ Qui ne craint point la mort ne craint point les menaces[324].
+ J'ai le coeur au-dessus des plus fières disgrâces;
+ Et l'on peut me réduire à vivre sans bonheur, 395
+ Mais non pas me résoudre à vivre sans honneur.
+
+
+SCÈNE II.
+
+LE COMTE, DON RODRIGUE[325].
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ A moi, Comte, deux mots.
+
+ LE COMTE.
+
+ Parle.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Ote-moi d'un doute.
+ Connois-tu bien don Diègue?
+
+ LE COMTE.
+
+ Oui.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Parlons bas; écoute.
+ Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu,
+ La vaillance et l'honneur de son temps? le sais-tu? 400
+
+ LE COMTE.
+
+ Peut-être.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Cette ardeur que dans les yeux je porte,
+ Sais-tu que c'est son sang? le sais-tu?
+
+ LE COMTE.
+
+ Que m'importe?
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ A quatre pas d'ici je te le fais savoir.
+
+ LE COMTE.
+
+ Jeune présomptueux!
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Parle sans t'émouvoir.
+ Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées 405
+ La valeur n'attend point le nombre des années[326].
+
+ LE COMTE.
+
+ Te mesurer à moi! qui t'a rendu si vain[327],
+ Toi qu'on n'a jamais vu les armes à la main?
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Mes pareils à deux fois ne se font point connoître,
+ Et pour leurs coups d'essai veulent des coups de maître. 410
+
+ LE COMTE.
+
+ Sais-tu bien qui je suis?
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Oui; tout autre que moi
+ Au seul bruit de ton nom pourroit trembler d'effroi.
+ Les palmes dont je vois ta tête si couverte[328]
+ Semblent porter écrit le destin de ma perte.
+ J'attaque en téméraire un bras toujours vainqueur; 415
+ Mais j'aurai trop de force, ayant assez de coeur.
+ A qui venge son père il n'est rien impossible.
+ Ton bras est invaincu, mais non pas invincible.
+
+ LE COMTE.
+
+ Ce grand coeur qui paroît aux discours que tu tiens,
+ Par tes yeux, chaque jour, se découvroit aux miens; 420
+ Et croyant voir en toi l'honneur de la Castille,
+ Mon âme avec plaisir te destinoit ma fille.
+ Je sais ta passion, et suis ravi de voir
+ Que tous ses mouvements cèdent à ton devoir;
+ Qu'ils n'ont point affoibli cette ardeur magnanime; 425
+ Que ta haute vertu répond à mon estime;
+ Et que voulant pour gendre un cavalier parfait[329],
+ Je ne me trompois point au choix que j'avois fait;
+ Mais je sens que pour toi ma pitié s'intéresse;
+ J'admire ton courage, et je plains ta jeunesse. 430
+ Ne cherche point à faire un coup d'essai fatal;
+ Dispense ma valeur d'un combat inégal;
+ Trop peu d'honneur pour moi suivroit cette victoire:
+ A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire[330].
+ On te croiroit toujours abattu sans effort; 435
+ Et j'aurois seulement le regret de ta mort.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ D'une indigne pitié ton audace est suivie:
+ Qui m'ose ôter l'honneur craint de m'ôter la vie?
+
+ LE COMTE.
+
+ Retire-toi d'ici.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Marchons sans discourir.
+
+ LE COMTE.
+
+ Es-tu si las de vivre?
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ As-tu peur de mourir? 440
+
+ LE COMTE.
+
+ Viens, tu fais ton devoir, et le fils dégénère
+ Qui survit un moment à l'honneur de son père.
+
+
+SCÈNE III.
+
+L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Apaise, ma Chimène, apaise ta douleur:
+ Fais agir ta constance en ce coup de malheur.
+ Tu reverras le calme après ce foible orage; 445
+ Ton bonheur n'est couvert que d'un peu de nuage[331],
+ Et tu n'as rien perdu pour le voir différer.
+
+ CHIMÈNE
+
+ Mon coeur outré d'ennuis n'ose rien espérer.
+ Un orage si prompt qui trouble une bonace
+ D'un naufrage certain nous porte la menace: 450
+ Je n'en saurois douter, je péris dans le port.
+ J'aimois, j'étois aimée, et nos pères d'accord;
+ Et je vous en contois la charmante nouvelle[332],
+ Au malheureux moment que naissoit leur querelle,
+ Dont le récit fatal, sitôt qu'on vous l'a fait, 455
+ D'une si douce attente a ruiné l'effet.
+ Maudite ambition, détestable manie,
+ Dont les plus généreux souffrent la tyrannie!
+ Honneur impitoyable à mes plus chers desirs[333],
+ Que tu me vas coûter de pleurs et de soupirs! 460
+
+ L'INFANTE.
+
+ Tu n'as dans leur querelle aucun sujet de craindre:
+ Un moment l'a fait naître, un moment va l'éteindre.
+ Elle a fait trop de bruit pour ne pas s'accorder,
+ Puisque déjà le Roi les veut accommoder;
+ Et tu sais que mon âme, à tes ennuis sensible[334], 465
+ Pour en tarir la source y fera l'impossible.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Les accommodements ne font rien en ce point[335]:
+ De si mortels affronts ne se réparent point[336].
+ En vain on fait agir la force ou la prudence[337]:
+ Si l'on guérit le mal, ce n'est qu'en apparence. 470
+ La haine que les coeurs conservent au dedans
+ Nourrit des feux cachés, mais d'autant plus ardents.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Le saint noeud qui joindra don Rodrigue et Chimène
+ Des pères ennemis dissipera la haine;
+ Et nous verrons bientôt votre amour le plus fort 475
+ Par un heureux hymen étouffer ce discord.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Je le souhaite ainsi plus que je ne l'espère:
+ Don Diègue est trop altier, et je connois mon père.
+ Je sens couler des pleurs que je veux retenir;
+ Le passé me tourmente, et je crains l'avenir. 480
+
+ L'INFANTE.
+
+ Que crains-tu? d'un vieillard l'impuissante foiblesse[338]?
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Rodrigue a du courage.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Il a trop de jeunesse.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Les hommes valeureux le sont du premier coup.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Tu ne dois pas pourtant le redouter beaucoup:
+ Il est trop amoureux pour te vouloir déplaire, 485
+ Et deux mots de ta bouche arrêtent sa colère.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ S'il ne m'obéit point, quel comble à mon ennui!
+ Et s'il peut m'obéir, que dira-t-on de lui?
+ Étant né ce qu'il est, souffrir un tel outrage[339]!
+ Soit qu'il cède ou résiste au feu qui me l'engage, 490
+ Mon esprit ne peut qu'être ou honteux ou confus,
+ De son trop de respect, ou d'un juste refus.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Chimène a l'âme haute, et quoiqu'intéressée[340],
+ Elle ne peut souffrir une basse pensée;
+ Mais si jusques au jour de l'accommodement 495
+ Je fais mon prisonnier de ce parfait amant,
+ Et que j'empêche ainsi l'effet de son courage,
+ Ton esprit amoureux n'aura-t-il point d'ombrage?
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Ah! Madame, en ce cas je n'ai plus de souci[341].
+
+
+SCÈNE IV.
+
+L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, LE PAGE[342].
+
+ L'INFANTE.
+
+ Page, cherchez Rodrigue, et l'amenez ici. 500
+
+ LE PAGE.
+
+ Le comte de Gormas et lui....
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Bon Dieu! je tremble.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Parlez.
+
+ LE PAGE.
+
+ De ce palais ils sont sortis ensemble[343].
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Seuls?
+
+ LE PAGE.
+
+ Seuls, et qui sembloient tout bas se quereller.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Sans doute ils sont aux mains, il n'en faut plus parler.
+ Madame, pardonnez à cette promptitude. 505
+
+
+SCÈNE V.
+
+L'INFANTE, LÉONOR.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Hélas! que dans l'esprit je sens d'inquiétude!
+ Je pleure ses malheurs, son amant me ravit;
+ Mon repos m'abandonne, et ma flamme revit.
+ Ce qui va séparer Rodrigue de Chimène
+ Fait renaître à la fois mon espoir et ma peine[344]; 510
+ Et leur division, que je vois à regret,
+ Dans mon esprit charmé jette un plaisir secret.
+
+ LÉONOR.
+
+ Cette haute vertu qui règne dans votre âme
+ Se rend-elle sitôt à cette lâche flamme?
+
+ L'INFANTE.
+
+ Ne la nomme point lâche, à présent que chez moi 515
+ Pompeuse et triomphante elle me fait la loi:
+ Porte-lui du respect, puisqu'elle m'est si chère.
+ Ma vertu la combat, mais malgré moi j'espère;
+ Et d'un si fol espoir mon coeur mal défendu
+ Vole après un amant que Chimène a perdu. 520
+
+ LÉONOR.
+
+ Vous laissez choir ainsi ce glorieux courage,
+ Et la raison chez vous perd ainsi son usage?
+
+ L'INFANTE.
+
+ Ah! qu'avec peu d'effet on entend la raison,
+ Quand le coeur est atteint d'un si charmant poison!
+ Et lorsque le malade aime sa maladie[345], 525
+ Qu'il a peine à souffrir que l'on y remédie[346]!
+
+ LÉONOR.
+
+ Votre espoir vous séduit, votre mal vous est doux;
+ Mais enfin ce Rodrigue est indigne de vous[347].
+
+ L'INFANTE.
+
+ Je ne le sais que trop: mais si ma vertu cède,
+ Apprends comme l'amour flatte un coeur qu'il possède. 530
+ Si Rodrigue une fois sort vainqueur du combat,
+ Si dessous sa valeur ce grand guerrier s'abat,
+ Je puis en faire cas, je puis l'aimer sans honte.
+ Que ne fera-t-il point, s'il peut vaincre le Comte?
+ J'ose m'imaginer qu'à ses moindres exploits 535
+ Les royaumes entiers tomberont sous ses lois;
+ Et mon amour flatteur déjà me persuade
+ Que je le vois assis au trône de Grenade,
+ Les Mores[348] subjugués trembler en l'adorant,
+ L'Aragon recevoir ce nouveau conquérant, 540
+ Le Portugal se rendre, et ses nobles journées
+ Porter delà les mers ses hautes destinées,
+ Du sang des Africains arroser ses lauriers[349]:
+ Enfin tout ce qu'on dit des plus fameux guerriers[350],
+ Je l'attends de Rodrigue après cette victoire, 545
+ Et fais de son amour un sujet de ma gloire.
+
+ LÉONOR.
+
+ Mais, Madame, voyez où vous portez son bras,
+ Ensuite d'un combat qui peut-être n'est pas.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Rodrigue est offensé; le Comte a fait l'outrage;
+ Ils sont sortis ensemble: en faut-il davantage? 550
+
+ LÉONOR.
+
+ Eh bien! ils se battront, puisque vous le voulez[351];
+ Mais Rodrigue ira-t-il si loin que vous allez?
+
+ L'INFANTE.
+
+ Que veux-tu? je suis folle, et mon esprit s'égare:
+ Tu vois par là quels maux cet amour me prépare[352].
+ Viens dans mon cabinet consoler mes ennuis, 555
+ Et ne me quitte point dans le trouble où je suis.
+
+
+SCÈNE VI.
+
+DON FERNAND, DON ARIAS, DON SANCHE[353].
+
+ DON FERNAND.
+
+ Le Comte est donc si vain et si peu raisonnable!
+ Ose-t-il croire encor son crime pardonnable?
+
+ DON ARIAS.
+
+ Je l'ai de votre part longtemps entretenu;
+ J'ai fait mon pouvoir, Sire, et n'ai rien obtenu. 560
+
+ DON FERNAND.
+
+ Justes cieux! ainsi donc un sujet téméraire
+ A si peu de respect et de soin de me plaire!
+ Il offense don Diègue, et méprise son roi!
+ Au milieu de ma cour il me donne la loi!
+ Qu'il soit brave guerrier, qu'il soit grand capitaine, 565
+ Je saurai bien rabattre une humeur si hautaine[354].
+ Fût-il la valeur même, et le dieu des combats,
+ Il verra ce que c'est que de n'obéir pas.
+ Quoi qu'ait pu mériter une telle insolence[355],
+ Je l'ai voulu d'abord traiter sans violence; 570
+ Mais puisqu'il en abuse, allez dès aujourd'hui,
+ Soit qu'il résiste ou non, vous assurer de lui[356].
+
+ DON SANCHE.
+
+ Peut-être un peu de temps le rendroit moins rebelle:
+ On l'a pris tout bouillant encor de sa querelle;
+ Sire, dans la chaleur d'un premier mouvement, 575
+ Un coeur si généreux se rend malaisément.
+ Il voit bien qu'il a tort, mais une âme si haute[357]
+ N'est pas sitôt réduite à confesser sa faute.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Don Sanche, taisez-vous, et soyez averti
+ Qu'on se rend criminel à prendre son parti. 580
+
+ DON SANCHE.
+
+ J'obéis, et me tais; mais de grâce encor, Sire,
+ Deux mots en sa défense.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Et que pouvez-vous dire[358]?
+
+ DON SANCHE.
+
+ Qu'une âme accoutumée aux grandes actions
+ Ne se peut abaisser à des submissions:
+ Elle n'en conçoit point qui s'expliquent[359] sans honte; 585
+ Et c'est à ce mot seul qu'a résisté le Comte[360].
+ Il trouve en son devoir un peu trop de rigueur,
+ Et vous obéiroit, s'il avait moins de coeur.
+ Commandez que son bras, nourri dans les alarmes,
+ Répare cette injure à la pointe des armes; 590
+ Il satisfera, Sire; et vienne qui voudra,
+ Attendant qu'il l'ait su, voici qui répondra.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Vous perdez le respect; mais je pardonne à l'âge,
+ Et j'excuse l'ardeur en un jeune courage[361].
+ Un roi dont la prudence a de meilleurs objets 595
+ Est meilleur ménager du sang de ses sujets:
+ Je veille pour les miens, mes soucis les conservent,
+ Comme le chef a soin des membres qui le servent.
+ Ainsi votre raison n'est pas raison pour moi:
+ Vous parlez en soldat; je dois agir en roi[362]; 600
+ Et quoi qu'on veuille dire, et quoi qu'il ose croire[363],
+ Le Comte à m'obéir ne peut perdre sa gloire,
+ D'ailleurs l'affront me touche: il a perdu d'honneur
+ Celui que de mon fils j'ai fait le gouverneur;
+ S'attaquer à mon choix, c'est se prendre à moi-même[364],
+ Et faire un attentat sur le pouvoir suprême.
+ N'en parlons plus. Au reste, on a vu dix vaisseaux
+ De nos vieux ennemis arborer les drapeaux;
+ Vers la bouche du fleuve ils ont osé paroître.
+
+ DON ARIAS.
+
+ Les Mores ont appris par force à vous connoître, 610
+ Et tant de fois vaincus, ils ont perdu le coeur
+ De se plus hasarder contre un si grand vainqueur.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Ils ne verront jamais sans quelque jalousie
+ Mon sceptre, en dépit d'eux, régir l'Andalousie;
+ Et ce pays si beau, qu'ils ont trop possédé, 615
+ Avec un oeil d'envie est toujours regardé.
+ C'est l'unique raison qui m'a fait dans Séville
+ Placer depuis dix ans le trône de Castille[365],
+ Pour les voir de plus près, et d'un ordre plus prompt
+ Renverser aussitôt ce qu'ils entreprendront. 620
+
+ DON ARIAS.
+
+ Ils savent aux dépens de leurs plus dignes têtes[366]
+ Combien votre présence assure vos conquêtes:
+ Vous n'avez rien à craindre.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Et rien à négliger:
+ Le trop de confiance attire le danger;
+ Et vous n'ignorez pas qu'avec fort peu de peine[367] 625
+ Un flux de pleine mer jusqu'ici les amène[368].
+ Toutefois j'aurois tort de jeter dans les coeurs,
+ L'avis étant mal sûr, de paniques terreurs.
+ L'effroi que produiroit cette alarme inutile,
+ Dans la nuit qui survient troubleroit trop la ville: 630
+ Faites doubler la garde aux murs et sur le port[369].
+ C'est assez pour ce soir[370].
+
+
+SCÈNE VII.
+
+DON FERNAND, DON SANCHE, DON ALONSE.
+
+ DON ALONSE.
+
+ Sire, le Comte est mort:
+ Don Diègue, par son fils, a vengé son offense.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Dès que j'ai su l'affront, j'ai prévu la vengeance[371];
+ Et j'ai voulu dès lors prévenir ce malheur. 635
+
+ DON ALONSE.
+
+ Chimène à vos genoux apporte sa douleur;
+ Elle vient toute[372] en pleurs vous demander justice.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Bien qu'à ses déplaisirs mon âme compatisse[373],
+ Ce que le Comte a fait semble avoir mérité
+ Ce digne châtiment de sa témérité[374]. 640
+ Quelque juste pourtant que puisse être sa peine,
+ Je ne puis sans regret perdre un tel capitaine.
+ Après un long service à mon État rendu,
+ Après son sang pour moi mille fois répandu,
+ A quelques sentiments que son orgueil m'oblige, 645
+ Sa perte m'affoiblit, et son trépas m'afflige.
+
+
+SCÈNE VIII.
+
+DON FERNAND, DON DIÈGUE, CHIMÈNE, DON SANCHE, DON ARIAS, DON ALONSE.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Sire, Sire, justice!
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Ah! Sire, écoutez-nous.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Je me jette à vos pieds.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ J'embrasse vos genoux.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Je demande justice.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Entendez ma défense[375].
+
+ CHIMÈNE.
+
+ D'un jeune audacieux punissez l'insolence: 650
+ Il a de votre sceptre abattu le soutien,
+ Il a tué mon père.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Il a vengé le sien.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Au sang de ses sujets un roi doit la justice.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Pour la juste vengeance il n'est point de supplice[376].
+
+ DON FERNAND.
+
+ Levez-vous l'un et l'autre, et parlez à loisir. 655
+ Chimène, je prends part à votre déplaisir;
+ D'une égale douleur je sens mon âme atteinte[377].
+ Vous parlerez après; ne troublez pas sa plainte.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Sire, mon père est mort; mes yeux[378] ont vu son sang
+ Couler à gros bouillons de son généreux flanc; 660
+ Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles,
+ Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles,
+ Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux
+ De se voir répandu pour d'autres que pour vous,
+ Qu'au milieu des hasards n'osoit verser la guerre, 665
+ Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre[379].
+ J'ai couru sur le lieu, sans force et sans couleur:
+ Je l'ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur,
+ Sire, la voix me manque à ce récit funeste;
+ Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste. 670
+
+ DON FERNAND.
+
+ Prends courage, ma fille, et sache qu'aujourd'hui
+ Ton roi te veut servir de père au lieu de lui.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Sire, de trop d'honneur ma misère est suivie.
+ Je vous l'ai déjà dit, je l'ai trouvé sans vie[380];
+ Son flanc étoit ouvert; et pour mieux m'émouvoir[381], 675
+ Son sang sur la poussière écrivoit mon devoir;
+ Ou plutôt sa valeur en cet état réduite
+ Me parloit par sa plaie, et hâtoit ma poursuite;
+ Et pour se faire entendre au plus juste des rois,
+ Par cette triste bouche elle empruntoit ma voix. 680
+ Sire, ne souffrez pas que sous votre puissance
+ Règne devant vos yeux une telle licence;
+ Que les plus valeureux, avec impunité,
+ Soient exposés aux coups de la témérité;
+ Qu'un jeune audacieux triomphe de leur gloire, 685
+ Se baigne dans leur sang, et brave leur mémoire.
+ Un si vaillant guerrier qu'on vient de vous ravir[382]
+ Éteint, s'il n'est vengé, l'ardeur de vous servir.
+ Enfin mon père est mort, j'en demande vengeance,
+ Plus pour votre intérêt que pour mon allégeance. 690
+ Vous perdez en la mort d'un homme de son rang:
+ Vengez-la par une autre, et le sang par le sang[383].
+ Immolez, non à moi, mais à votre couronne[384],
+ Mais à votre grandeur, mais à votre personne;
+ Immolez, dis-je, Sire, au bien de tout l'État 695
+ Tout ce qu'enorgueillit un si haut attentat.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Don Diègue, répondez.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Qu'on est digne d'envie
+ Lorsqu'on perdant la force on perd aussi la vie[385],
+ Et qu'un long âge apprête aux hommes généreux,
+ Au bout de leur carrière, un destin malheureux! 700
+ Moi, dont les longs travaux ont acquis tant de gloire,
+ Moi, que jadis partout a suivi la victoire,
+ Je me vois aujourd'hui, pour avoir trop vécu,
+ Recevoir un affront et demeurer vaincu.
+ Ce que n'a pu jamais combat, siége, embuscade, 705
+ Ce que n'a pu jamais Aragon ni Grenade,
+ Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux[386],
+ Le Comte en votre cour l'a fait presque à vos yeux[387],
+ Jaloux de votre choix, et fier de l'avantage
+ Que lui donnoit sur moi l'impuissance de l'âge. 710
+ Sire, ainsi ces cheveux blanchis sous le harnois,
+ Ce sang pour vous servir prodigué tant de fois,
+ Ce bras, jadis l'effroi d'une armée ennemie,
+ Descendoient au tombeau tous chargés d'infamie,
+ Si je n'eusse produit un fils digne de moi, 715
+ Digne de son pays et digne de son roi.
+ Il m'a prêté sa main, il a tué le Comte;
+ Il m'a rendu l'honneur, il a lavé ma honte.
+ Si montrer du courage et du ressentiment,
+ Si venger un soufflet mérite un châtiment, 720
+ Sur moi seul doit tomber l'éclat de la tempête:
+ Quand le bras a failli, l'on en punit la tête.
+ Qu'on nomme crime, ou non, ce qui fait nos débats[388],
+ Sire, j'en suis la tête, il n'en est que le bras.
+ Si Chimène se plaint qu'il a tué son père, 725
+ Il ne l'eût jamais fait si je l'eusse pu faire.
+ Immolez donc ce chef que les ans vont ravir,
+ Et conservez pour vous le bras qui peut servir.
+ Aux dépens de mon sang satisfaites Chimène:
+ Je n'y résiste point, je consens à ma peine; 730
+ Et loin de murmurer d'un rigoureux décret[389],
+ Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret.
+
+ DON FERNAND.
+
+ L'affaire est d'importance, et, bien considérée,
+ Mérite en plein conseil d'être délibérée.
+ Don Sanche, remettez Chimène en sa maison. 735
+ Don Diègue aura ma cour et sa foi pour prison.
+ Qu'on me cherche son fils. Je vous ferai justice.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Il est juste, grand Roi, qu'un meurtrier périsse.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Prends du repos, ma fille, et calme tes douleurs.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ M'ordonner du repos, c'est croître mes malheurs. 740
+
+
+FIN DU SECOND ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [313] _Var._ LE COMTE, DON ARIAS. (1638 P.)
+
+ [314] _Var._ Je l'avoue entre nous, quand je lui fis l'affront,
+ J'eus le sang un peu chaud et le bras un peu prompt. (1637-56)
+
+ [315] _Var._ Qu'il prenne donc ma vie, elle est en sa puissance.
+ DON ARIAS. Un peu moins de transport et plus d'obéissance:
+ D'un prince qui vous aime apaisez le courroux. (1637-56)
+
+ [316] _Var._ Monsieur, pour conserver ma gloire et mon estime.
+ (1637-56)
+
+ [317] _Var._ Et quelque grand qu'il fût, mes services présents.
+ (1637-56)
+
+ [318] Voyez la Notice du _Cid_, p. 17 et note 41.
+
+ [319] _Var._ Tout l'État périra plutôt que je périsse. (1637-56)
+
+ [320] Dans les premières éditions, il y a un point
+ d'interrogation à la fin de ce vers et du précédent.
+
+ [321] Voyez tome I, p. 150, note 479-a.
+
+ [322] _Var._ Tout couvert de lauriers, craignez encor la foudre.
+ (1637-56)
+
+ [323] Il n'y a point ici de jeu de scène dans les éditions de
+ 1637 in-12 et de 1638. Dans celles de 1637 in-4º et de 1638-60,
+ on lit: _Don Arias rentre_, au lieu de: _Il est seul._
+
+ [324] _Var._ Je m'étonne fort peu de menaces pareilles[324-a]:
+ Dans les plus grands périls je fais plus de merveilles;
+ Et quand l'honneur y va, les plus cruels trépas
+ Présentés à mes yeux ne m'ébranleroient pas. (1637-56)
+
+ [324-a] L'édition de 1644 in-12 porte, par erreur:
+
+ Je m'étonne fort peu de pareilles menaces.
+
+Cette transposition fortuite a cela de remarquable qu'elle donne au
+vers la rime qu'il aura à partir de 1660.
+
+ [325] _Var._ DON RODRIGUE, LE COMTE. (1638 P.)
+
+ [326] _Var._ La valeur n'attend pas le nombre des années. (1637
+ in-12 et 38)--Cicéron a dit dans la cinquième _Philippique_,
+ chapitre XVII: «C. Cæsar ineunte ætate docuit ab excellenti
+ eximiaque virtute progressum ætatis exspectari non oportere;» et
+ du Vair dans sa quatorzième _Harangue funèbre_, en parlant de
+ Louis XIII enfant: «Ne nous promet-il pas que nous verrons, et
+ bientôt, la vengeance de ce terrible assassinat? Ce sera son
+ apprentissage, ce seront ses premiers faits d'armes que la
+ vengeance de son père. Ne mesurez pas sa puissance par ses ans:
+ la vertu aux âmes héroïques n'attend pas les années; elle fait
+ son progrès tout à coup.» (_OEvres de messire Guill. du Vair._
+ Paris, Séb. Cramoisy, 1641, in-fol., p. 715.) Corneille, qui dans
+ _Polyeucte_ paraît s'être rappelé un autre passage de du Vair,
+ pourrait bien s'être souvenu ici de celui que nous venons de
+ citer. Voyez aussi l'_Appendice_ du _Cid_, II, p. 214.
+
+ [327] _Var._ Mais t'attaquer à moi! qui t'a rendu si vain?
+ (1637-56)
+
+ [328] _Var._ Mille et mille lauriers dont ta tête est couverte.
+ (1637-56)
+
+ [329] _Var._ Et que voulant pour gendre un chevalier parfait.
+ (1637 in-4º, 38 P., 39 et 44.)
+
+ [330] Corneille se rappelle sans doute ici ce passage de Sénèque:
+ «Ignominiam judicat gladiator cum inferiore componi, et scit cum
+ sine gloria vinci qui sine periculo vincitur.» (_De Providentia_,
+ cap. III.) Plus tard, dans son _Arminius_, représenté en 1642, et
+ imprimé seulement en 1644, Scudéry a reproduit presque
+ textuellement (acte I, scène III) le vers de Corneille:
+
+ Les lâches seulement dérobent la victoire,
+ Et vaincre sans péril seroit vaincre sans gloire;
+
+ et par une singulière erreur, plusieurs critiques, confondant les
+ dates, ont voulu, à cette occasion, faire de Corneille un
+ plagiaire de Scudéry.
+
+ [331] _Var._ Ton bonheur n'est couvert que d'un petit nuage.
+ (1637-56)
+
+ [332] _Var._ Et je vous en contois la première nouvelle.
+ (1637-56)
+
+ [333] _Var._ Impitoyable honneur, mortel à mes plaisirs.
+ (1637-56)
+
+ [334] _Var._ Et de ma part mon âme, à tes ennuis sensible.
+ (1637-56)
+
+ [335] _Var._ Les accommodements ne sont rien en ce point. (1638
+ P.)
+
+ [336] _Var._ Les affronts à l'honneur ne se réparent point.
+ (1637-56)
+
+ [337] _Var._ En vain on fait agir la force et la prudence. (1637
+ in-12, 38 et 44 in-4º)
+
+ [338] Ce vers, dans l'édition de 1682, a une ponctuation
+ différente et qui change le sens:
+
+ Que crains-tu d'un vieillard l'impuissante foiblesse?
+
+
+ [339] _Var._ Souffrir un tel affront, étant né gentilhomme!
+ Soit qu'il cède ou résiste au feu qui le consomme. (1637-44)
+
+ [340] _Var._ Chimène est généreuse, et quoiqu'intéressée,
+ Elle ne peut souffrir une lâche pensée. (1637-56)
+
+ [341] _Var._ Ah! Madame, en ce cas je n'ai point de souci. (1637
+ in-12)
+
+ [342] _Var._ L'INFANTE, LE PAGE, CHIMÈNE, LÉONOR. (1638 P.)
+
+ [343] _Var._ Hors de la ville ils sont sortis ensemble. (1637
+ in-12)
+
+ [344] _Var._ Avecque mon espoir fait renaître ma peine. (1637-56)
+
+ [345] _Var._ Alors que le malade aime sa maladie. (1637-44)
+ _Var._ Sitôt que le malade aime sa maladie. (1648-60)
+
+ [346] _Var._ Il ne peut plus souffrir que l'on y remédie.
+ (1637-56)
+
+ [347] _Var._ Mais toujours ce Rodrigue est indigne de vous.
+ (1637-56)
+
+ [348] Telle est partout l'orthographe du mot dans les éditions
+ publiées du vivant de Corneille, et encore dans celle de 1692, et
+ cela sans doute afin de rendre certaines rimes plus
+ satisfaisantes pour l'oeil, comme par exemple celle-ci (vers 1177
+ et 1178):
+
+ L'espérance et l'amour d'un peuple qui l'adore,
+ Le soutien de Castille, et la terreur du More.
+
+ Mais dans les _Discours_ et les _Examens_ Corneille écrit _les
+ Maures_.
+
+ [349] _Var._ Au milieu de l'Afrique arborer ses lauriers.
+ (1637-56)
+
+ [350] _Var._ Et faire ses sujets des plus braves guerriers. (1637
+ in-12)
+
+ [351] _Var._ Je veux que ce combat demeure pour certain,
+ Votre esprit va-t-il point bien vite pour sa main? (1637-56)
+
+ [352] _Var._ Mais c'est le moindre mal que l'amour me prépare.
+ (1637-56)
+
+ [353] _Var._ LE ROI, DON ARIAS, DON SANCHE, DON ALONSE.
+ (1637-56)--LE ROI, DON ARIAS, DON SANCHE. (1660)--Les éditions de
+ 1637-60 portent partout: LE ROI, au lieu de DON FERNAND.
+
+ [354] _Var._ Je lui rabattrai bien cette humeur si hautaine.
+ (1637-56)
+
+ [355] _Var._ Je sais trop comme il faut dompter cette insolence.
+ (1637-56)
+
+ [356] Dans les éditions de 1637 in-4º et de 1639-56: _Don Alonse
+ rentre_.
+
+ [357] _Var._ On voit bien qu'on a tort, mais une âme si haute.
+ (1637-48)
+
+ [358] _Var._ Et que pourrez-vous dire? (1637 in-4º, 38 P. et
+ 39-68)
+
+ [359] Les éditions de 1637 in-12 et de 1638 portent: «qui
+ s'explique,» au singulier.
+
+ [360] _Var._ Et c'est contre ce mot qu'a résisté le Comte.
+ (1637-56)
+
+ [361] _Var._ Et j'estime l'ardeur en un jeune courage. (1637-56)
+
+ [362] _Var._ Vous parlez en soldat; je dois régir en roi. (1638)
+
+ [363] _Var._ Et quoi qu'il faille dire, et quoi qu'il veuille
+ croire. (1637-48)
+
+ [364] _Var._ Et par ce trait hardi d'une insolence extrême,
+ Il s'est pris à mon choix, il s'est pris à moi-même.
+ C'est moi qu'il satisfait en réparant ce tort.
+ N'en parlons plus. Au reste on nous menace fort;
+ Sur un avis reçu je crains une surprise.
+ DON ARIAS. Les Mores contre vous font-ils quelque entreprise?
+ S'osent-ils préparer à des efforts nouveaux?
+ LE ROI. Vers la bouche du fleuve on a vu leurs vaisseaux,
+ [Et vous n'ignorez pas qu'avec fort peu de peine
+ Un flux de pleine mer jusqu'ici les amène[364-a].]
+ DON ARIAS. Tant de combats perdus leur ont ôté le coeur
+ D'attaquer désormais un si puissant vainqueur.
+ LE ROI. N'importe, ils ne sauroient qu'avecque jalousie
+ Voir mon sceptre aujourd'hui régir l'Andalousie,
+ Et ce pays si beau que j'ai conquis sur eux
+ Réveille à tous moments leurs desseins généreux.
+ [C'est l'unique raison qui m'a fait dans Séville.] (1637-56)
+
+ [364-a] Ces deux vers sont un peu plus bas dans les éditions
+ de 1660-82.
+
+ [365] Voyez ci-dessus, p. 97.
+
+ [366] _Var._ Sire, ils ont trop appris aux dépens de leurs têtes.
+ (1637-56)
+
+ [367] _Var._ Et le même ennemi que l'on vient de détruire,
+ S'il sait prendre son temps, est capable de nuire.
+ _Don Alonse revient_[367-a]. (1637-56)
+
+ [367-a] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637
+ in-12 et de 1638.--Il se trouve six vers plus bas dans l'édition
+ de 1644 in-12.
+
+ [368] Voyez ci-dessus, p. 97 et 98.
+
+ [369] _Var._ Puisqu'on fait bonne garde aux murs et sur le port,
+ Il suffit pour ce soir[369-a]. (1637-56)
+
+ [369-a] Il n'y a pas ici de distinction de scène dans les
+ éditions indiquées.
+
+ [370] Voyez ci-dessus, p. 96.
+
+ [371] Voyez ci-dessus, p. 95.
+
+ [372] Les éditions de 1639, de 1644 in-4º et de 1648 portent:
+ «tout en pleurs.»
+
+ [373] _Var._ Bien qu'à ses déplaisirs mon amour compatisse.
+ (1652-60)
+
+ [374] _Var._ Ce juste châtiment de sa témérité. (1637-56)
+
+ [375] _Var._ [DON DIÈG. Entendez ma défense.]
+ CHIM. Vengez-moi d'une mort.... DON DIÈG. Qui punit l'insolence.
+ CHIM. Rodrigue, Sire....
+ DON DIÈG. A fait un coup d'homme de bien.
+ CHIM. [Il a tué mon père.] (1637-56)
+
+ [376] _Var._ Une vengeance juste est sans peur du supplice[376-a].
+ (1637-44)
+ _Var._ Une juste vengeance est sans peur du supplice. (1648-56)
+
+ [376-a] Les éditions de 1637 in-12 et de 1638 donnent _de
+ supplice_, pour _du supplice_.
+
+ [377] Entre ce vers et le suivant, on lit dans l'édition de 1692:
+ _à don Diègue_.
+
+ [378] L'édition de 1637 in-12 porte, par erreur, _vos yeux_, pour
+ _mes yeux_.
+
+ [379] _Var._ [Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre,]
+ Et pour son coup d'essai son indigne attentat
+ D'un si ferme soutien a privé votre État,
+ De vos meilleurs soldats abattu l'assurance,
+ Et de vos ennemis relevé l'espérance.
+ J'arrivai sur le lieu sans force et sans couleur:
+ Je le trouvai sans vie. Excusez ma douleur[379-a]. (1637-56)
+
+ [379-a] Je le treuvai sans vie. Excusez ma douleur. (1644
+ in-12)--Les deux derniers vers de cette variante se trouvent
+ aussi dans l'édition de 1660.
+
+ [380] _Var._ J'arrivai donc sans force, et le trouvai sans vie.
+ (1637-60)
+
+ [381] _Var._ Il ne me parla point, mais pour mieux m'émouvoir.
+ (1637-56)
+
+ [382] _Var._ Un si vaillant guerrier qu'on vous vient de ravir.
+ (1644 in-12)
+ _Var._ Un si vaillant guerrier qu'on vient de nous ravir.
+ (1654 et 56)
+
+ [383] L'édition de 1637 in-4º I., et les éditions de 1638 L., de
+ 1639, de 1644 in-4º et de 1648 portent:
+
+ Vengez-la par un autre, et le sang par le sang.
+
+ [384] _Var._ Sacrifiez don Diègue et toute sa famille
+ A vous, à votre peuple, à toute la Castille:
+ Le soleil qui voit tout ne voit rien sous les cieux
+ Qui vous puisse payer un sang si précieux. (1637-56)
+
+ [385] _Var._ Quand avecque la force on perd aussi la vie,
+ Sire, et que l'âge apporte aux hommes généreux
+ Avecque sa foiblesse un destin malheureux! (1637-56)
+
+ [386] _Var._ Ni tous mes ennemis, ni tous mes envieux. (1637
+ in-12)
+
+ [387] _Var._ L'orgueil dans votre cour l'a fait presque à vos yeux,
+ Et souillé sans respect l'honneur de ma vieillesse,
+ Avantagé de l'âge, et fort de ma foiblesse. (1637-56)
+
+ [388] _Var._ Du crime glorieux qui cause nos débats. (1637-56)
+
+ [389] _Var._ Et loin de murmurer d'un injuste décret. (1637-56)
+
+
+
+
+ACTE III.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+DON RODRIGUE, ELVIRE[390].
+
+ ELVIRE.
+
+ Rodrigue, qu'as-tu fait? où viens-tu, misérable?
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Suivre le triste cours de mon sort déplorable.
+
+ ELVIRE.
+
+ Où prends-tu cette audace et ce nouvel orgueil,
+ De paroître en des lieux que tu remplis de deuil?
+ Quoi? viens-tu jusqu'ici braver l'ombre du Comte? 745
+ Ne l'as-tu pas tué?
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Sa vie étoit ma honte:
+ Mon honneur de ma main a voulu cet effort.
+
+ ELVIRE.
+
+ Mais chercher ton asile en la maison du mort!
+ Jamais un meurtrier en fit-il son refuge?
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Et je n'y viens aussi que m'offrir à mon juge[391]. 750
+ Ne me regarde plus d'un visage étonné;
+ Je cherche le trépas après l'avoir donné.
+ Mon juge est mon amour, mon juge est ma Chimène:
+ Je mérite la mort de mériter sa haine,
+ Et j'en viens recevoir, comme un bien souverain, 755
+ Et l'arrêt de sa bouche, et le coup de sa main.
+
+ ELVIRE.
+
+ Fuis plutôt de ses yeux, fuis de sa violence;
+ A ses premiers transports dérobe ta présence:
+ Va, ne t'expose point aux premiers mouvements
+ Que poussera l'ardeur de ses ressentiments. 760
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Non, non, ce cher objet à qui j'ai pu déplaire
+ Ne peut pour mon supplice avoir trop de colère;
+ Et j'évite cent morts qui me vont accabler[392],
+ Si pour mourir plus tôt je puis la redoubler.
+
+ ELVIRE.
+
+ Chimène est au palais, de pleurs toute baignée, 765
+ Et n'en reviendra point que bien accompagnée.
+ Rodrigue, fuis, de grâce: ôte-moi de souci.
+ Que ne dira-t-on point si l'on te voit ici?
+ Veux-tu qu'un médisant, pour comble à sa misère[393],
+ L'accuse d'y souffrir l'assassin de son père? 770
+ Elle va revenir; elle vient, je la voi:
+ Du moins, pour son honneur, Rodrigue, cache-toi[394].
+
+
+SCÈNE II
+
+DON SANCHE, CHIMÈNE, ELVIRE.
+
+ DON SANCHE.
+
+ Oui, Madame, il vous faut de sanglantes victimes:
+ Votre colère est juste, et vos pleurs légitimes;
+ Et je n'entreprends pas, à force de parler, 775
+ Ni de vous adoucir, ni de vous consoler.
+ Mais si de vous servir je puis être capable,
+ Employez mon épée à punir le coupable;
+ Employez mon amour à venger cette mort:
+ Sous vos commandements mon bras sera trop fort. 780
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Malheureuse!
+
+ DON SANCHE.
+
+ De grâce, acceptez mon service[395].
+
+ CHIMÈNE.
+
+ J'offenserois le Roi, qui m'a promis justice.
+
+ DON SANCHE.
+
+ Vous savez qu'elle marche avec tant de langueur,
+ Qu'assez souvent le crime échappe à sa longueur[396];
+ Son cours lent et douteux fait trop perdre de larmes. 785
+ Souffrez qu'un cavalier vous venge par les armes[397]:
+ La voie en est plus sûre, et plus prompte à punir.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ C'est le dernier remède; et s'il y faut venir,
+ Et que de mes malheurs cette pitié vous dure,
+ Vous serez libre alors de venger mon injure. 790
+
+ DON SANCHE.
+
+ C'est l'unique bonheur où mon âme prétend;
+ Et pouvant l'espérer, je m'en vais trop content.
+
+
+SCÈNE III.
+
+CHIMÈNE, ELVIRE.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Enfin je me vois libre, et je puis sans contrainte
+ De mes vives douleurs te faire voir l'atteinte;
+ Je puis donner passage à mes tristes soupirs; 795
+ Je puis t'ouvrir mon âme et tous mes déplaisirs.
+ Mon père est mort, Elvire; et la première épée
+ Dont s'est armé Rodrigue, a sa trame coupée.
+ Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau!
+ La moitié de ma vie a mis l'autre au tombeau, 800
+ Et m'oblige à venger, après ce coup funeste,
+ Celle que je n'ai plus sur celle qui me reste.
+
+ ELVIRE.
+
+ Reposez-vous, Madame.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Ah! que mal à propos
+ Dans un malheur si grand tu parles de repos[398]!
+ Par où sera jamais ma douleur apaisée[399], 805
+ Si je ne puis haïr la main qui l'a causée?
+ Et que dois-je espérer qu'un tourment éternel,
+ Si je poursuis un crime, aimant le criminel?
+
+ ELVIRE.
+
+ Il vous prive d'un père, et vous l'aimez encore!
+
+ CHIMÈNE.
+
+ C'est peu de dire aimer, Elvire: je l'adore; 810
+ Ma passion s'oppose à mon ressentiment;
+ Dedans mon ennemi je trouve mon amant;
+ Et je sens qu'en dépit de toute ma colère,
+ Rodrigue dans mon coeur combat encor mon père:
+ Il l'attaque, il le presse, il cède, il se défend, 815
+ Tantôt fort, tantôt foible, et tantôt triomphant;
+ Mais en ce dur combat de colère et de flamme,
+ Il déchire mon coeur sans partager mon âme;
+ Et quoi que mon amour ait sur moi de pouvoir[400],
+ Je ne consulte point pour suivre mon devoir: 820
+ Je cours sans balancer où mon honneur m'oblige.
+ Rodrigue m'est bien cher, son intérêt m'afflige;
+ Mon coeur prend son parti; mais malgré son effort[401],
+ Je sais ce que je suis, et que mon père est mort.
+
+ ELVIRE.
+
+ Pensez-vous le poursuivre?
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Ah! cruelle pensée! 825
+ Et cruelle poursuite où je me vois forcée!
+ Je demande sa tête, et crains de l'obtenir:
+ Ma mort suivra la sienne, et je le veux punir!
+
+ ELVIRE.
+
+ Quittez, quittez, Madame, un dessein si tragique;
+ Ne vous imposez point de loi si tyrannique. 830
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Quoi! mon père étant mort, et presque entre mes bras[402],
+ Son sang criera vengeance, et je ne l'orrai pas[403]!
+ Mon coeur, honteusement surpris par d'autres charmes,
+ Croira ne lui devoir que d'impuissantes larmes!
+ Et je pourrai souffrir qu'un amour suborneur 835
+ Sous un lâche silence étouffe mon honneur[404]!
+
+ ELVIRE.
+
+ Madame, croyez-moi, vous serez excusable
+ D'avoir moins de chaleur contre un objet aimable[405],
+ Contre un amant si cher: vous avez assez fait,
+ Vous avez vu le Roi; n'en pressez point l'effet, 840
+ Ne vous obstinez point en cette humeur étrange.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Il y va de ma gloire, il faut que je me venge;
+ Et de quoi que nous flatte un desir amoureux,
+ Toute excuse est honteuse aux esprits généreux.
+
+ ELVIRE.
+
+ Mais vous aimez Rodrigue, il ne vous peut déplaire. 845
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Je l'avoue.
+
+ ELVIRE.
+
+ Après tout, que pensez-vous donc faire?
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Pour conserver ma gloire et finir mon ennui,
+ Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui.
+
+
+SCÈNE IV.
+
+DON RODRIGUE, CHIMÈNE, ELVIRE.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Eh bien! sans vous donner la peine de poursuivre,
+ Assurez-vous l'honneur de m'empêcher de vivre[406]. 850
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Elvire, où sommes-nous, et qu'est-ce que je voi?
+ Rodrigue en ma maison! Rodrigue devant moi!
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ N'épargnez point mon sang: goûtez sans résistance
+ La douceur de ma perte et de votre vengeance.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Hélas!
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Écoute-moi.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Je me meurs.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Un moment. 855
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Va, laisse-moi mourir.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Quatre mots seulement:
+ Après ne me réponds qu'avecque cette épée.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Quoi! du sang de mon père encor toute trempée!
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Ma Chimène....
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Ote-moi cet objet odieux,
+ Qui reproche ton crime et ta vie à mes yeux. 860
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Regarde-le plutôt pour exciter ta haine,
+ Pour croître ta colère, et pour hâter ma peine.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Il est teint de mon sang.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Plonge-le dans le mien,
+ Et fais-lui perdre ainsi la teinture du tien.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Ah! quelle cruauté, qui tout en un jour tue 865
+ Le père par le fer, la fille par la vue!
+ Ote-moi cet objet, je ne le puis souffrir:
+ Tu veux que je t'écoute, et tu me fais mourir!
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l'envie
+ De finir par tes mains ma déplorable vie; 870
+ Car enfin n'attends pas de mon affection
+ Un lâche repentir d'une bonne action.
+ L'irréparable effet d'une chaleur trop prompte[407]
+ Déshonoroit mon père, et me couvroit de honte.
+ Tu sais comme un soufflet touche un homme de coeur; 875
+ J'avois part à l'affront, j'en ai cherché l'auteur:
+ Je l'ai vu, j'ai vengé mon honneur et mon père;
+ Je le ferois encor, si j'avois à le faire.
+ Ce n'est pas qu'en effet contre mon père et moi
+ Ma flamme assez longtemps n'ait combattu pour toi; 880
+ Juge de son pouvoir: dans une telle offense
+ J'ai pu délibérer si j'en prendrais vengeance[408].
+ Réduit à te déplaire, ou souffrir un affront,
+ J'ai pensé qu'à son tour mon bras étoit trop prompt[409];
+ Je me suis accusé de trop de violence; 885
+ Et ta beauté sans doute emportoit la balance,
+ A moins que d'opposer à tes plus forts appas[410]
+ Qu'un homme sans honneur ne te méritoit pas;
+ Que malgré cette part que j'avois en ton âme[411],
+ Qui m'aima généreux me haïroit infâme; 890
+ Qu'écouter ton amour, obéir à sa voix,
+ C'étoit m'en rendre indigne et diffamer ton choix.
+ Je te le dis encore; et quoique j'en soupire[412],
+ Jusqu'au dernier soupir je veux bien le redire:
+ Je t'ai fait une offense, et j'ai dû m'y porter 895
+ Pour effacer ma honte, et pour te mériter;
+ Mais quitte envers l'honneur, et quitte envers mon père,
+ C'est maintenant à toi que je viens satisfaire:
+ C'est pour t'offrir mon sang qu'en ce lieu tu me vois.
+ J'ai fait ce que j'ai dû[413], je fais ce que je dois. 900
+ Je sais qu'un père mort t'arme contre mon crime;
+ Je ne t'ai pas voulu dérober ta victime:
+ Immole avec courage au sang qu'il a perdu
+ Celui qui met sa gloire à l'avoir répandu.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Ah! Rodrigue, il est vrai, quoique ton ennemie, 905
+ Je ne puis te blâmer d'avoir fui l'infamie[414];
+ Et de quelque façon qu'éclatent mes douleurs,
+ Je ne t'accuse point, je pleure mes malheurs.
+ Je sais ce que l'honneur, après un tel outrage,
+ Demandoit à l'ardeur d'un généreux courage: 910
+ Tu n'as fait le devoir que d'un homme de bien;
+ Mais aussi, le faisant, tu m'as appris le mien.
+ Ta funeste valeur m'instruit par ta victoire;
+ Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire:
+ Même soin me regarde, et j'ai, pour m'affliger, 915
+ Ma gloire à soutenir, et mon père à venger.
+ Hélas! ton intérêt ici me désespère:
+ Si quelque autre malheur m'avoit ravi mon père,
+ Mon âme auroit trouvé dans le bien de te voir
+ L'unique allégement qu'elle eût pu recevoir; 920
+ Et contre ma douleur j'aurois senti des charmes,
+ Quand une main si chère eût essuyé mes larmes.
+ Mais il me faut te perdre après l'avoir perdu;
+ Cet effort sur ma flamme à mon honneur est dû[415];
+ Et cet affreux devoir, dont l'ordre m'assassine, 925
+ Me force à travailler moi-même à ta ruine.
+ Car enfin n'attends pas de mon affection
+ De lâches sentiments pour ta punition.
+ De quoi qu'en ta faveur notre amour m'entretienne,
+ Ma générosité doit répondre à la tienne: 930
+ Tu t'es, en m'offensant, montré digne de moi;
+ Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Ne diffère donc plus ce que l'honneur t'ordonne:
+ Il demande ma tête, et je te l'abandonne;
+ Fais-en un sacrifice à ce noble intérêt: 935
+ Le coup m'en sera doux, aussi bien que l'arrêt.
+ Attendre après mon crime une lente justice,
+ C'est reculer ta gloire autant que mon supplice.
+ Je mourrai trop heureux, mourant d'un coup si beau.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Va, je suis ta partie, et non pas ton bourreau. 940
+ Si tu m'offres ta tête, est-ce à moi de la prendre?
+ Je la dois attaquer, mais tu dois la défendre[416];
+ C'est d'un autre que toi qu'il me faut l'obtenir,
+ Et je dois te poursuivre, et non pas te punir.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ De quoi qu'en ma faveur notre amour t'entretienne, 945
+ Ta générosité doit répondre à la mienne;
+ Et pour venger un père emprunter d'autres bras,
+ Ma Chimène, crois-moi, c'est n'y répondre pas:
+ Ma main seule du mien a su venger l'offense,
+ Ta main seule du tien doit prendre la vengeance. 950
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Cruel! à quel propos sur ce point t'obstiner?
+ Tu t'es vengé sans aide, et tu m'en veux donner!
+ Je suivrai ton exemple, et j'ai trop de courage
+ Pour souffrir qu'avec toi ma gloire se partage.
+ Mon père et mon honneur ne veulent rien devoir 955
+ Aux traits de ton amour ni de ton désespoir.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Rigoureux point d'honneur! hélas! quoi que je fasse,
+ Ne pourrai-je à la fin obtenir cette grâce?
+ Au nom d'un père mort, ou de notre amitié,
+ Punis-moi par vengeance, ou du moins par pitié. 960
+ Ton malheureux amant aura bien moins de peine
+ A mourir par ta main qu'à vivre avec ta haine.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Va, je ne te hais point.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Tu le dois.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Je ne puis.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Crains-tu si peu le blâme, et si peu les faux bruits?
+ Quand on saura mon crime, et que ta flamme dure, 965
+ Que ne publieront point l'envie et l'imposture!
+ Force-les au silence, et sans plus discourir,
+ Sauve ta renommée en me faisant mourir.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Elle éclate bien mieux en te laissant la vie[417];
+ Et je veux que la voix de la plus noire envie 970
+ Élève au ciel ma gloire et plaigne mes ennuis,
+ Sachant que je t'adore et que je te poursuis.
+ Va-t'en, ne montre plus à ma douleur extrême
+ Ce qu'il faut que je perde, encore que je l'aime.
+ Dans l'ombre de la nuit cache bien ton départ: 975
+ Si l'on te voit sortir, mon honneur court hasard.
+ La seule occasion qu'aura la médisance,
+ C'est de savoir qu'ici j'ai souffert ta présence:
+ Ne lui donne point lieu d'attaquer ma vertu.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Que je meure!
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Va-t'en.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ A quoi te résous-tu? 980
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Malgré des feux si beaux, qui troublent ma colère[418],
+ Je ferai mon possible à bien venger mon père;
+ Mais malgré la rigueur d'un si cruel devoir,
+ Mon unique souhait est de ne rien pouvoir.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ O miracle d'amour!
+
+ CHIMÈNE.
+
+ O comble de misères[419]! 985
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères!
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Rodrigue, qui l'eût cru?
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Chimène, qui l'eût dit?
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Que notre heur fût si proche et sitôt se perdît?
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Et que si près du port, contre toute apparence[420],
+ Un orage si prompt brisât notre espérance? 990
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Ah! mortelles douleurs!
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Ah! regrets superflus!
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Va-t'en, encore un coup, je ne t'écoute plus.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Adieu: je vais traîner une mourante vie,
+ Tant que par ta poursuite elle me soit ravie.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Si j'en obtiens l'effet, je t'engage ma foi[421] 995
+ De ne respirer pas un moment après toi.
+ Adieu: sors, et surtout garde bien qu'on te voie.
+
+ ELVIRE.
+
+ Madame, quelques maux que le ciel nous envoie....
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Ne m'importune plus, laisse-moi soupirer,
+ Je cherche le silence et la nuit pour pleurer. 1000
+
+
+SCÈNE V.
+
+ DON DIÈGUE[422].
+
+ Jamais nous ne goûtons de parfaite allégresse:
+ Nos plus heureux succès sont mêlés de tristesse;
+ Toujours quelques soucis en ces événements
+ Troublent la pureté de nos contentements.
+ Au milieu du bonheur mon âme en sent l'atteinte: 1005
+ Je nage dans la joie, et je tremble de crainte.
+ J'ai vu mort l'ennemi qui m'avoit outragé;
+ Et je ne saurois voir la main qui m'a vengé.
+ En vain je m'y travaille, et d'un soin inutile,
+ Tout cassé que je suis, je cours toute la ville: 1010
+ Ce peu que mes vieux ans m'ont laissé de vigueur[423]
+ Se consume sans fruit à chercher ce vainqueur[424].
+ A toute heure, en tous lieux, dans une nuit si sombre,
+ Je pense l'embrasser, et n'embrasse qu'une ombre;
+ Et mon amour, déçu par cet objet trompeur, 1015
+ Se forme des soupçons qui redoublent ma peur.
+ Je ne découvre point de marques de sa fuite;
+ Je crains du Comte mort les amis et la suite;
+ Leur nombre[425] m'épouvante, et confond ma raison.
+ Rodrigue ne vit plus, ou respire en prison. 1020
+ Justes cieux! me trompé-je encore à l'apparence,
+ Ou si je vois enfin mon unique espérance?
+ C'est lui, n'en doutons plus; mes voeux sont exaucés,
+ Ma crainte est dissipée, et mes ennuis cessés.
+
+
+SCÈNE VI.
+
+DON DIÈGUE, DON RODRIGUE.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Rodrigue, enfin le ciel permet que je te voie[426]! 1025
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Hélas!
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Ne mêle point de soupirs à ma joie[427];
+ Laisse-moi prendre haleine afin de te louer.
+ Ma valeur n'a point lieu de te désavouer:
+ Tu l'as bien imitée, et ton illustre audace
+ Fait bien revivre en toi les héros de ma race: 1030
+ C'est d'eux que tu descends, c'est de moi que tu viens:
+ Ton premier coup d'épée égale tous les miens;
+ Et d'une belle ardeur ta jeunesse animée
+ Par cette grande épreuve atteint ma renommée.
+ Appui de ma vieillesse, et comble de mon heur, 1035
+ Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l'honneur,
+ Viens baiser cette joue, et reconnois la place
+ Où fut empreint l'affront que ton courage efface[428].
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ L'honneur vous en est dû: je ne pouvois pas moins,
+ Étant sorti de vous et nourri par vos soins. 1040
+ Je m'en tiens trop heureux, et mon âme est ravie
+ Que mon coup d'essai plaise à qui je dois la vie;
+ Mais parmi vos plaisirs ne soyez point jaloux
+ Si je m'ose à mon tour satisfaire après vous[429].
+ Souffrez qu'en liberté mon désespoir éclate; 1045
+ Assez et trop longtemps votre discours le flatte.
+ Je ne me repens point de vous avoir servi;
+ Mais rendez-moi le bien que ce coup m'a ravi.
+ Mon bras, pour vous venger, armé contre ma flamme,
+ Par ce coup glorieux m'a privé de mon âme; 1050
+ Ne me dites plus rien; pour vous j'ai tout perdu:
+ Ce que je vous devois, je vous l'ai bien rendu.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire[430]:
+ Je t'ai donné la vie, et tu me rends ma gloire;
+ Et d'autant que l'honneur m'est plus cher que le jour,
+ D'autant plus maintenant je te dois de retour.
+ Mais d'un coeur magnanime éloigne ces foiblesses[431];
+ Nous n'avons qu'un honneur, il est tant de maîtresses[432]!
+ L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir[433].
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Ah! que me dites-vous?
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Ce que tu dois savoir. 1060
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Mon honneur offensé sur moi-même se venge;
+ Et vous m'osez pousser à la honte du change!
+ L'infamie est pareille, et suit également
+ Le guerrier sans courage et le perfide amant.
+ A ma fidélité ne faites point d'injure; 1065
+ Souffrez-moi généreux sans me rendre parjure:
+ Mes liens sont trop forts pour être ainsi rompus;
+ Ma foi m'engage encor si je n'espère plus;
+ Et ne pouvant quitter ni posséder Chimène,
+ Le trépas que je cherche est ma plus douce peine. 1070
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Il n'est pas temps encor de chercher le trépas:
+ Ton prince et ton pays ont besoin de ton bras.
+ La flotte qu'on craignoit, dans ce grand fleuve entrée,
+ Croit surprendre la ville et piller la contrée[434].
+ Les Mores vont descendre, et le flux et la nuit 1075
+ Dans une heure à nos murs les amène[435] sans bruit.
+ La cour est en désordre, et le peuple en alarmes:
+ On n'entend que des cris, on ne voit que des larmes.
+ Dans ce malheur public mon bonheur a permis
+ Que j'ai trouvé chez moi cinq cents de mes amis, 1080
+ Qui sachant mon affront, poussés d'un même zèle[436],
+ Se venoient tous offrir à venger ma querelle[437].
+ Tu les a prévenus; mais leurs vaillantes mains
+ Se tremperont bien mieux au sang des Africains.
+ Va marcher à leur tête où l'honneur te demande: 1085
+ C'est toi que veut pour chef leur généreuse bande.
+ De ces vieux ennemis va soutenir l'abord:
+ Là, si tu veux mourir, trouve une belle mort;
+ Prends-en l'occasion, puisqu'elle t'est offerte;
+ Fais devoir à ton roi son salut à ta perte; 1090
+ Mais reviens-en plutôt les palmes sur le front.
+ Ne borne pas ta gloire à venger un affront;
+ Porte-la plus avant: force par ta vaillance[438]
+ Ce monarque au pardon, et Chimène au silence[439];
+ Si tu l'aimes, apprends que revenir vainqueur[440], 1095
+ C'est l'unique moyen de regagner son coeur.
+ Mais le temps est trop cher pour le perdre en paroles;
+ Je t'arrête en discours, et je veux que tu voles.
+ Viens, suis-moi, va combattre, et montrer à ton roi
+ Que ce qu'il perd au Comte il le recouvre en toi. 1100
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [390] ELVIRE, DON RODRIGUE. (1638 P.)
+
+ [391] _Var._ Jamais un meurtrier s'offrit-il à son juge?
+ (1637-56)
+
+ [392] _Var._ Et d'un heur sans pareil je me verrai combler,
+ Si pour mourir plus tôt je la puis redoubler. (1637-56)
+
+ [393] _Var._ Veux-tu qu'un médisant l'accuse en sa misère
+ D'avoir reçu chez soi l'assassin de son père? (1637-56)
+
+ [394] Dans les éditions de 1637 in-4º et de 1639-56: _Il se
+ cache_.
+
+ [395] _Var._ Madame, acceptez mon service. (1637-60)
+
+ [396] _Var._ Que bien souvent le crime échappe à sa longueur.
+ (1637-56)
+
+ [397] _Var._ Souffrez qu'un chevalier vous venge par les armes.
+ (1637 in-4º, 38 P., 39 et 44)
+
+ [398] _Var._ Ton avis importun m'ordonne du repos! (1637-60)
+
+ [399] _Var._ Par où sera jamais mon âme satisfaite,
+ Si je pleure ma perte et la main qui l'a faite?
+ Et que puis-je espérer qu'un tourment éternel. (1637-56)
+
+ [400] Les éditions de 1637 in-12, de 1638 P., de 1644 et de 1682
+ portent _du pouvoir_, pour _de pouvoir_: c'est sans doute une
+ faute.
+
+ [401] _Var._ Mon coeur prend son parti; mais contre leur effort,
+ Je sais que je suis fille, et que mon père est mort. (1637-56)
+ _Var._ Mon coeur prend son parti; mais malgré leur effort.
+ (1660)
+
+ [402] _Var._ Quoi! j'aurai vu mourir mon père entre mes bras.
+ (1637-56)
+
+ [403] _Var._ Son sang criera vengeance, et je ne l'aurai
+ pas[403-a]! (1637-in-12, 38 et 44 in-4º)
+
+ [403-a] Une confusion analogue entre _aura_ et _orra_ a eu
+ lieu dans un passage de Malherbe. Voyez l'édition de M. Lalanne,
+ tome I, p. 72.
+
+ [404] _Var._ Dans un lâche silence étouffe mon honneur! (1637-56)
+
+ [405] _Var._ De conserver pour vous un homme incomparable,
+ Un amant si chéri: vous avez assez fait. (1637-56)
+
+ [406] _Var._ Soûlez-vous du plaisir de m'empêcher de vivre. (1637-44
+ in-4º et 48-56)
+ _Var._ Soûlez-vous du desir de m'empêcher de vivre. (1644
+ in-12)
+
+ [407] _Var._ De la main de ton père un coup irréparable
+ Déshonoroit du mien la vieillesse honorable. (1637-56)
+
+ [408] _Var._ J'ai pu douter encor si j'en prendrois vengeance.
+ (1637-60)
+
+ [409] _Var._ J'ai retenu ma main, j'ai cru mon bras trop prompt.
+ (1637-56)
+
+ [410] _Var._ Si je n'eusse opposé contre tous tes appas.
+ (1637-56)
+
+ [411] _Var._ Qu'après m'avoir chéri quand je vivois sans blâme.
+ (1637-56)
+
+ [412] _Var._ Je te le dis encore, et veux, tant que j'expire,
+ Sans cesse le penser et sans cesse le dire. (1637-56)
+
+ [413] On lit dans l'édition de 1660: «J'y fais ce que j'ai dû,»
+ ce qui est sans doute une faute d'impression.
+
+ [414] _Var._ Je ne te puis blâmer d'avoir fui l'infamie. (1637-44
+ in-4º et 48-56)
+
+ [415] _Var._ Et pour mieux tourmenter mon esprit éperdu,
+ Avec tant de rigueur mon astre me domine,
+ Qu'il me faut travailler moi-même à ta ruine. (1637-56)
+
+ [416] _Var._ Je la dois attaquer, mais tu la dois défendre.
+ (1648-56)
+
+ [417] _Var._ Elle éclate bien mieux en te laissant en vie.
+ (1637-52 et 55)
+
+ [418] _Var._ Malgré des feux si beaux, qui rompent ma colère.
+ (1637-56)
+
+ [419] _Var._ Mais comble de misères! (1637-44)
+
+ [420] L'édition de 1639 porte, par erreur, _espérance_, pour
+ _apparence_.
+
+ [421] _Var._ Si j'en obtiens l'effet, je te donne ma foi.
+ (1637-56)
+
+ [422] DON DIÈGUE, _seul._ (1637-60)
+
+ [423] _Var._ Si peu que mes vieux ans m'ont laissé de vigueur.
+ (1637-56)
+
+ [424] _Var._ Se consomme sans fruit à chercher ce vainqueur.
+ (1637-44)
+
+ [425] On lit _leur ombre_, pour _leur nombre_, dans l'édition de
+ 1644 in-4º.
+
+ [426] Par une erreur singulière, les éditions de 1660-64 portent:
+
+ Rodrigue, enfin le ciel promet que je te voie!
+
+ [427] _Var._ DON RODR. Hélas! c'est triomphant, mais avec peu de
+ joie. (1638)
+
+ [428] _Var._ Où fut jadis l'affront que ton courage efface[428-a].
+ DON RODR. L'honneur vous en est dû: les cieux me sont témoins
+ Qu'étant sorti de vous je ne pouvois pas moins.
+ Je me tiens trop heureux, et mon âme est ravie[428-b]. (1637-56)
+
+ [428-a] Où fut l'indigne affront que ton courage efface.
+ (1637 in-4º I.)
+
+ [428-b] L'édition de 1644 in-4º porte: «et mon âme ravie.»
+
+ [429] _Var._ Si j'ose satisfaire à moi-même après vous. (1637-60)
+
+ [430] _Var._ Porte encore plus haut le fruit de ta victoire.
+ (1637-56)
+
+ [431] _Var._ Mais d'un si brave coeur éloigne ces foiblesses.
+ (1637-56)
+
+ [432] Les maximes de ce genre sur la facilité avec laquelle on
+ remplace un amant ou une maîtresse sont fréquentes dans le
+ théâtre de Corneille:
+
+ En la mort d'un amant vous ne perdez qu'un homme,
+ Dont la perte est facile à réparer dans Rome.
+
+ (_Horace_, acte IV, scène III.)
+
+ Vous trouverez dans Rome assez d'autres maîtresses.
+
+ (_Polyeucte_, acte II, scène I.)
+
+ [433] _Var._ L'amour n'est qu'un plaisir, et l'honneur un devoir.
+ (1637-56)
+
+ [434] _Var._ Vient surprendre la ville et piller la contrée.
+ (1637-56)
+
+ [435] Il y a _amène_ au singulier dans toutes les éditions
+ publiées du vivant de Corneille. Celle de 1692 donne _amènent_.
+
+ [436] _Var._ Qui sachant mon affront, touchés d'un même zèle.
+ (1660)
+
+ [437] _Var._ Venoient m'offrir leur vie à venger ma querelle.
+ (1637-44 in-4º et 48-56)
+ _Var._ Venoient m'offrir leur sang à venger ma querelle.
+ (1644 in-12)
+
+ [438] _Var._ Pousse-la plus avant: force par ta vaillance.
+ (1637-60)
+
+ [439] _Var._ La justice au pardon, et Chimène au silence.
+ (1637-56)
+
+ [440] _Var._ Si tu l'aimes, apprends que retourner vainqueur.
+ (1637-60)
+
+
+
+
+ACTE IV.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+CHIMÈNE, ELVIRE.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ N'est-ce point un faux bruit? le sais-tu bien, Elvire?
+
+ ELVIRE.
+
+ Vous ne croiriez jamais comme chacun l'admire,
+ Et porte jusqu'au ciel, d'une commune voix,
+ De ce jeune héros les glorieux exploits.
+ Les Mores devant lui n'ont paru qu'à leur honte; 1105
+ Leur abord fut bien prompt, leur fuite encor plus prompte.
+ Trois heures de combat laissent à nos guerriers
+ Une victoire entière et deux rois prisonniers.
+ La valeur de leur chef ne trouvoit point d'obstacles.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Et la main de Rodrigue a fait tous ces miracles? 1110
+
+ ELVIRE.
+
+ De ses nobles efforts ces deux rois sont le prix:
+ Sa main les a vaincus, et sa main les a pris.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ De qui peux-tu savoir ces nouvelles étranges?
+
+ ELVIRE.
+
+ Du peuple, qui partout fait sonner ses louanges[441],
+ Le nomme de sa joie et l'objet et l'auteur, 1115
+ Son ange tutélaire, et son libérateur.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Et le Roi, de quel oeil voit-il tant de vaillance?
+
+ ELVIRE.
+
+ Rodrigue n'ose encor paroître en sa présence;
+ Mais don Diègue ravi lui présente enchaînés,
+ Au nom de ce vainqueur, ces captifs couronnés, 1120
+ Et demande pour grâce à ce généreux prince
+ Qu'il daigne voir la main qui sauve la province[442].
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Mais n'est-il point blessé?
+
+ ELVIRE.
+
+ Je n'en ai rien appris.
+ Vous changez de couleur! reprenez vos esprits.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Reprenons donc aussi ma colère affoiblie: 1125
+ Pour avoir soin de lui faut-il que je m'oublie?
+ On le vante, on le loue, et mon coeur y consent!
+ Mon honneur est muet, mon devoir impuissant!
+ Silence, mon amour, laisse agir ma colère:
+ S'il a vaincu deux rois, il a tué mon père[443]; 1130
+ Ces tristes vêtements, où je lis mon malheur,
+ Sont les premiers effets qu'ait produits[444] sa valeur;
+ Et quoi qu'on die ailleurs d'un coeur si magnanime[445],
+ Ici tous les objets me parlent de son crime.
+ Vous qui rendez la force à mes ressentiments, 1135
+ Voiles[446], crêpes, habits, lugubres ornements,
+ Pompe que me prescrit sa première victoire[447],
+ Contre ma passion soutenez bien ma gloire;
+ Et lorsque mon amour prendra trop de pouvoir[448],
+ Parlez à mon esprit de mon triste devoir, 1140
+ Attaquez sans rien craindre une main triomphante.
+
+ ELVIRE.
+
+ Modérez ces transports, voici venir l'Infante.
+
+
+SCÈNE II.
+
+L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, ELVIRE.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Je ne viens pas ici consoler tes douleurs;
+ Je viens plutôt mêler mes soupirs à tes pleurs.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Prenez bien plutôt part à la commune joie, 1145
+ Et goûtez le bonheur que le ciel vous envoie,
+ Madame: autre que moi n'a droit de soupirer.
+ Le péril dont Rodrigue a su nous retirer[449],
+ Et le salut public que vous rendent ses armes,
+ A moi seule aujourd'hui souffrent encor les larmes[450]: 1150
+ Il a sauvé la ville, il a servi son roi;
+ Et son bras valeureux n'est funeste qu'à moi.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Ma Chimène, il est vrai qu'il a fait des merveilles.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Déjà ce bruit fâcheux a frappé mes oreilles;
+ Et je l'entends partout publier hautement 1155
+ Aussi brave guerrier que malheureux amant.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Qu'a de fâcheux pour toi ce discours populaire?
+ Ce jeune Mars qu'il loue a su jadis te plaire:
+ Il possédoit ton âme, il vivoit sous tes lois;
+ Et vanter sa valeur, c'est honorer ton choix. 1160
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Chacun peut la vanter avec quelque justice[451];
+ Mais pour moi sa louange est un nouveau supplice.
+ On aigrit ma douleur en l'élevant si haut:
+ Je vois ce que je perds quand je vois ce qu'il vaut.
+ Ah! cruels déplaisirs à l'esprit d'une amante! 1165
+ Plus j'apprends son mérite, et plus mon feu s'augmente:
+ Cependant mon devoir est toujours le plus fort,
+ Et malgré mon amour, va poursuivre sa mort.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Hier[452] ce devoir te mit en une haute estime;
+ L'effort que tu te fis parut si magnanime, 1170
+ Si digne d'un grand coeur, que chacun à la cour
+ Admiroit ton courage et plaignoit ton amour.
+ Mais croirois-tu l'avis d'une amitié fidèle?
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Ne vous obéir pas me rendroit criminelle.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Ce qui fut juste alors ne l'est plus aujourd'hui[453]. 1175
+ Rodrigue maintenant est notre unique appui,
+ L'espérance et l'amour d'un peuple qui l'adore,
+ Le soutien de Castille, et la terreur du More[454].
+ Le Roi même est d'accord de cette vérité[455],
+ Que ton père en lui seul se voit ressuscité; 1180
+ Et si tu veux enfin qu'en deux mots je m'explique,
+ Tu poursuis en sa mort la ruine publique.
+ Quoi! pour venger un père est-il jamais permis
+ De livrer sa patrie aux mains des ennemis?
+ Contre nous ta poursuite est-elle légitime, 1185
+ Et pour être punis avons-nous part au crime?
+ Ce n'est pas qu'après tout tu doives épouser
+ Celui qu'un père mort t'obligeoit d'accuser:
+ Je te voudrois moi-même en arracher l'envie;
+ Ote-lui ton amour, mais laisse-nous sa vie. 1190
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Ah! ce n'est pas à moi d'avoir tant de bonté[456];
+ Le devoir qui m'aigrit n'a rien de limité.
+ Quoique pour ce vainqueur mon amour s'intéresse,
+ Quoiqu'un peuple l'adore et qu'un roi le caresse,
+ Qu'il soit environné des plus vaillants guerriers, 1195
+ J'irai sous mes cyprès accabler ses lauriers.
+
+ L'INFANTE.
+
+ C'est générosité quand pour venger un père
+ Notre devoir attaque une tête si chère;
+ Mais c'en est une encor d'un plus illustre rang,
+ Quand on donne au public les intérêts du sang. 1200
+ Non, crois-moi, c'est assez que d'éteindre ta flamme;
+ Il sera trop puni s'il n'est plus dans ton âme.
+ Que le bien du pays t'impose cette loi:
+ Aussi bien, que crois-tu que t'accorde le Roi?
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Il peut me refuser, mais je ne puis me taire[457]. 1205
+
+ L'INFANTE.
+
+ Pense bien, ma Chimène, à ce que tu veux faire.
+ Adieu: tu pourras seule y penser à loisir[458].
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Après mon père mort, je n'ai point à choisir.
+
+
+SCÈNE III.
+
+DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON RODRIGUE, DON SANCHE.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Généreux héritier d'une illustre famille,
+ Qui fut toujours la gloire et l'appui de Castille, 1210
+ Race de tant d'aïeux en valeur signalés,
+ Que l'essai de la tienne a sitôt égalés,
+ Pour te récompenser ma force est trop petite;
+ Et j'ai moins de pouvoir que tu n'as de mérite.
+ Le pays délivré d'un si rude ennemi, 1215
+ Mon sceptre dans ma main par la tienne affermi,
+ Et les Mores défaits avant qu'en ces alarmes
+ J'eusse peu donner ordre à repousser leurs armes,
+ Ne sont point des exploits qui laissent à ton roi
+ Le moyen ni l'espoir de s'acquitter vers toi. 1220
+ Mais deux rois tes captifs feront ta récompense[459].
+ Ils t'ont nommé tous deux leur Cid en ma présence:
+ Puisque Cid en leur langue est autant que seigneur[460],
+ Je ne t'envierai pas ce beau titre d'honneur.
+ Sois désormais le Cid: qu'à ce grand nom tout cède;
+ Qu'il comble d'épouvante et Grenade et Tolède[461],
+ Et qu'il marque à tous ceux qui vivent sous mes lois
+ Et ce que tu me vaux, et ce que je te dois.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Que Votre Majesté, Sire, épargne ma honte.
+ D'un si foible service elle fait trop de conte[462], 1230
+ Et me force à rougir devant un si grand roi
+ De mériter si peu l'honneur que j'en reçoi.
+ Je sais trop que je dois au bien de votre empire,
+ Et le sang qui m'anime, et l'air que je respire;
+ Et quand je les perdrai pour un si digne objet, 1235
+ Je ferai seulement le devoir d'un sujet.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Tous ceux que ce devoir à mon service engage
+ Ne s'en acquittent pas avec même courage;
+ Et lorsque la valeur ne va point dans l'excès,
+ Elle ne produit point de si rares succès. 1240
+ Souffre donc qu'on te loue, et de cette victoire
+ Apprends-moi plus au long la véritable histoire.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Sire, vous avez su qu'en ce danger pressant,
+ Qui jeta dans la ville un effroi si puissant,
+ Une troupe d'amis chez mon père assemblée 1245
+ Sollicita mon âme encor toute troublée....
+ Mais, Sire, pardonnez à ma témérité,
+ Si j'osai l'employer sans votre autorité:
+ Le péril approchoit; leur brigade étoit prête;
+ Me montrant à la cour, je hasardois ma tête[463]; 1250
+ Et s'il falloit la perdre, il m'étoit bien plus doux
+ De sortir de la vie en combattant pour vous.
+
+ DON FERNAND.
+
+ J'excuse ta chaleur à venger ton offense[464];
+ Et l'État défendu me parle en ta défense:
+ Crois que dorénavant Chimène a beau parler, 1255
+ Je ne l'écoute plus que pour la consoler.
+ Mais poursuis.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Sous moi donc cette troupe s'avance,
+ Et porte sur le front une mâle assurance.
+ Nous partîmes cinq cents; mais par un prompt renfort
+ Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port, 1260
+ Tant, à nous voir marcher avec un tel visage[465],
+ Les plus épouvantés reprenoient de courage[466]!
+ J'en cache les deux tiers, aussitôt qu'arrivés,
+ Dans le fond des vaisseaux qui lors furent trouvés;
+ Le reste, dont le nombre augmentoit à toute heure,
+ Brûlant d'impatience autour de moi demeure,
+ Se couche contre terre, et sans faire aucun bruit,
+ Passe une bonne part d'une si belle nuit.
+ Par mon commandement la garde en fait de même,
+ Et se tenant cachée, aide à mon stratagème[467]; 1270
+ Et je feins hardiment d'avoir reçu de vous
+ L'ordre qu'on me voit suivre et que je donne à tous.
+ Cette obscure clarté qui tombe des étoiles
+ Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles[468];
+ L'onde s'enfle dessous, et d'un commun effort 1275
+ Les Mores et la mer montent jusques au port.
+ On les laisse passer; tout leur paroît tranquille;
+ Point de soldats au port, point aux murs de la ville.
+ Notre profond silence abusant leurs esprits,
+ Ils n'osent plus douter de nous avoir surpris; 1280
+ Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent,
+ Et courent se livrer aux mains qui les attendent.
+ Nous nous levons alors, et tous en même temps
+ Poussons jusques au ciel mille cris éclatants.
+ Les nôtres, à ces cris, de nos vaisseaux répondent[469]; 1285
+ Ils paroissent armés, les Mores se confondent,
+ L'épouvante les prend à demi descendus;
+ Avant que de combattre, ils s'estiment perdus.
+ Ils couroient au pillage, et rencontrent la guerre;
+ Nous les pressons sur l'eau, nous les pressons sur terre,
+ Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang,
+ Avant qu'aucun résiste ou reprenne son rang.
+ Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient;
+ Leur courage renaît, et leurs terreurs s'oublient:
+ La honte de mourir sans avoir combattu 1295
+ Arrête leur désordre, et leur rend leur vertu[470].
+ Contre nous de pied ferme ils tirent leurs alfanges[471],
+ De notre sang au leur font d'horribles mélanges[472];
+ Et la terre, et le fleuve, et leur flotte, et le port,
+ Sont des champs de carnage où triomphe la mort[473]. 1300
+ O combien d'actions, combien d'exploits célèbres
+ Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres[474],
+ Où chacun, seul témoin des grands coups qu'il donnoit,
+ Ne pouvoit discerner où le sort inclinoit!
+ J'allois de tous côtés encourager les nôtres, 1305
+ Faire avancer les uns, et soutenir les autres,
+ Ranger ceux qui venoient, les pousser à leur tour,
+ Et ne l'ai pu savoir jusques au point du jour[475].
+ Mais enfin, sa clarté montre notre avantage:
+ Le More voit sa perte, et perd soudain courage; 1310
+ Et voyant un renfort qui nous vient secourir,
+ L'ardeur de vaincre cède à la peur de mourir.
+ Ils gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les câbles[476],
+ Poussent jusques aux cieux des cris épouvantables[477],
+ Font retraite en tumulte, et sans considérer 1315
+ Si leurs rois avec eux peuvent se retirer[478].
+ Pour souffrir ce devoir leur frayeur est trop forte[479]:
+ Le flux les apporta; le reflux les remporte[480],
+ Cependant que leurs rois, engagés parmi nous,
+ Et quelque peu des leurs, tous percés de nos coups[481], 1320
+ Disputent vaillamment et vendent bien leur vie.
+ A se rendre moi-même en vain je les convie:
+ Le cimeterre au poing ils ne m'écoutent pas;
+ Mais voyant à leurs pieds tomber tous leurs soldats,
+ Et que seuls désormais en vain ils se défendent, 1325
+ Ils demandent le chef: je me nomme, ils se rendent.
+ Je vous les envoyai tous deux en même temps;
+ Et le combat cessa faute de combattants.
+ C'est de cette façon que, pour votre service....
+
+
+SCÈNE IV.
+
+DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON RODRIGUE, DON ARIAS, DON ALONSE, DON
+SANCHE.
+
+ DON ALONSE.
+
+ Sire, Chimène vient vous demander justice. 1330
+
+ DON FERNAND.
+
+ La fâcheuse nouvelle, et l'importun devoir!
+ Va, je ne la veux pas obliger à te voir.
+ Pour tous remercîments il faut que je te chasse;
+ Mais avant que sortir, viens, que ton roi t'embrasse.
+
+(Don Rodrigue rentre[482].)
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Chimène le poursuit, et voudroit le sauver. 1335
+
+ DON FERNAND.
+
+ On m'a dit qu'elle l'aime, et je vais l'éprouver[483].
+ Montrez un oeil plus triste[484].
+
+
+SCÈNE V.
+
+DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON SANCHE, DON ALONSE, CHIMÈNE,
+ELVIRE.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Enfin soyez contente,
+ Chimène, le succès répond à votre attente:
+ Si de nos ennemis Rodrigue a le dessus,
+ Il est mort à nos yeux des coups qu'il a reçus; 1340
+ Rendez grâces au ciel, qui vous en a vengée.
+
+(A don Diègue[485].)
+
+ Voyez comme déjà sa couleur est changée.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Mais voyez qu'elle pâme, et d'un amour parfait,
+ Dans cette pâmoison, Sire, admirez l'effet.
+ Sa douleur a trahi les secrets de son âme, 1345
+ Et ne vous permet plus de douter de sa flamme.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Quoi! Rodrigue est donc mort?
+
+ DON FERNAND.
+
+ Non, non, il voit le jour,
+ Et te conserve encore un immuable amour:
+ Calme cette douleur qui pour lui s'intéresse[486].
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Sire, on pâme de joie, ainsi que de tristesse: 1350
+ Un excès de plaisir nous rend tous languissants,
+ Et quand il surprend l'âme, il accable les sens.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Tu veux qu'en ta faveur nous croyions[487] l'impossible?
+ Chimène, ta douleur a paru trop visible[488].
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Eh bien! Sire, ajoutez ce comble à mon malheur, 1355
+ Nommez ma pâmoison l'effet de ma douleur:
+ Un juste déplaisir à ce point m'a réduite.
+ Son trépas déroboit sa tête à ma poursuite;
+ S'il meurt des coups reçus pour le bien du pays,
+ Ma vengeance est perdue et mes desseins trahis: 1360
+ Une si belle fin m'est trop injurieuse.
+ Je demande sa mort, mais non pas glorieuse,
+ Non pas dans un éclat qui l'élève si haut,
+ Non pas au lit d'honneur, mais sur un échafaud;
+ Qu'il meure pour mon père, et non pour la patrie; 1365
+ Que son nom soit taché, sa mémoire flétrie.
+ Mourir pour le pays n'est pas un triste sort;
+ C'est s'immortaliser par une belle mort.
+ J'aime donc sa victoire, et je le puis sans crime;
+ Elle assure l'État, et me rend ma victime, 1370
+ Mais noble, mais fameuse entre tous les guerriers,
+ Le chef, au lieu de fleurs, couronné de lauriers;
+ Et pour dire en un mot ce que j'en considère,
+ Digne d'être immolée aux mânes de mon père....
+ Hélas! à quel espoir me laissé-je emporter! 1375
+ Rodrigue de ma part n'a rien à redouter:
+ Que pourroient contre lui des larmes qu'on méprise?
+ Pour lui tout votre empire est un lieu de franchise;
+ Là, sous votre pouvoir, tout lui devient permis;
+ Il triomphe de moi comme des ennemis. 1380
+ Dans leur sang répandu la justice étouffée[489]
+ Aux crimes du vainqueur sert d'un nouveau trophée:
+ Nous en croissons la pompe, et le mépris des lois
+ Nous fait suivre son char au milieu de deux rois.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Ma fille, ces transports ont trop de violence. 1385
+ Quand on rend la justice, on met tout en balance:
+ On a tué ton père, il étoit l'agresseur;
+ Et la même équité m'ordonne la douceur.
+ Avant que d'accuser ce que j'en fais paroître,
+ Consulte bien ton coeur: Rodrigue en est le maître, 1390
+ Et ta flamme en secret rend grâces à ton roi,
+ Dont la faveur conserve un tel amant pour toi.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Pour moi! mon ennemi! l'objet de ma colère!
+ L'auteur de mes malheurs! l'assassin de mon père!
+ De ma juste poursuite on fait si peu de cas 1395
+ Qu'on me croit obliger en ne m'écoutant pas!
+ Puisque vous refusez la justice à mes larmes,
+ Sire, permettez-moi de recourir aux armes;
+ C'est par là seulement qu'il a su m'outrager,
+ Et c'est aussi par là que je me dois venger. 1400
+ A tous vos cavaliers je demande sa tête[490]:
+ Oui, qu'un d'eux me l'apporte, et je suis sa conquête;
+ Qu'ils le combattent, Sire; et le combat fini,
+ J'épouse le vainqueur, si Rodrigue est puni.
+ Sous votre autorité souffrez qu'on le publie. 1405
+
+ DON FERNAND.
+
+ Cette vieille coutume en ces lieux établie,
+ Sous couleur de punir un injuste attentat,
+ Des meilleurs combattants affoiblit un État;
+ Souvent de cet abus le succès déplorable
+ Opprime l'innocent, et soutient le coupable. 1410
+ J'en dispense Rodrigue: il m'est trop précieux
+ Pour l'exposer aux coups d'un sort capricieux;
+ Et quoi qu'ait pu commettre un coeur si magnanime,
+ Les Mores en fuyant ont emporté son crime.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Quoi! Sire, pour lui seul vous renversez des lois 1415
+ Qu'a vu toute la cour observer tant de fois!
+ Que croira votre peuple, et que dira l'envie,
+ Si sous votre défense il ménage sa vie,
+ Et s'en fait un prétexte à ne paroître pas[491]
+ Où tous les gens d'honneur cherchent un beau trépas?
+ De pareilles faveurs terniroient trop sa gloire[492]:
+ Qu'il goûte sans rougir les fruits de sa victoire.
+ Le Comte eut de l'audace; il l'en a su punir:
+ Il l'a fait en brave homme, et le doit maintenir[493].
+
+ DON FERNAND.
+
+ Puisque vous le voulez, j'accorde qu'il le fasse; 1425
+ Mais d'un guerrier vaincu mille prendroient la place,
+ Et le prix que Chimène au vainqueur a promis
+ De tous mes cavaliers feroit ses ennemis[494].
+ L'opposer seul à tous seroit trop d'injustice:
+ Il suffit qu'une fois il entre dans la lice. 1430
+ Choisis qui tu voudras, Chimène, et choisis bien;
+ Mais après ce combat ne demande plus rien.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ N'excusez point par là ceux que son bras étonne:
+ Laissez un champ ouvert, où n'entrera personne[495].
+ Après ce que Rodrigue a fait voir aujourd'hui, 1435
+ Quel courage assez vain s'oseroit prendre à lui?
+ Qui se hasarderoit contre un tel adversaire?
+ Qui seroit ce vaillant, ou bien ce téméraire?
+
+ DON SANCHE.
+
+ Faites ouvrir le champ: vous voyez l'assaillant[496];
+ Je suis ce téméraire, ou plutôt ce vaillant. 1440
+ Accordez cette grâce à l'ardeur qui me presse,
+ Madame: vous savez quelle est votre promesse.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Chimène, remets-tu ta querelle en sa main?
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Sire, je l'ai promis.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Soyez prêt à demain.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Non, Sire, il ne faut pas différer davantage: 1445
+ On est toujours trop prêt quand on a du courage.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Sortir d'une bataille, et combattre à l'instant!
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Rodrigue a pris haleine en vous la racontant.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Du moins une heure ou deux je veux qu'il se délasse[497].
+ Mais de peur qu'en exemple un tel combat ne passe, 1450
+ Pour témoigner à tous qu'à regret je permets
+ Un sanglant procédé qui ne me plut jamais,
+ De moi ni de ma cour il n'aura la présence.
+
+(Il parle à don Arias[498].)
+
+ Vous seul des combattants jugerez la vaillance:
+ Ayez soin que tous deux fassent en gens de coeur, 1455
+ Et le combat fini, m'amenez le vainqueur.
+ Qui qu'il soit, même prix est acquis à sa peine[499]:
+ Je le veux de ma main présenter à Chimène,
+ Et que pour récompense il reçoive sa foi.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Quoi! Sire, m'imposer une si dure loi[500]! 1460
+
+ DON FERNAND.
+
+ Tu t'en plains; mais ton feu, loin d'avouer ta plainte,
+ Si Rodrigue est vainqueur, l'accepte sans contrainte.
+ Cesse de murmurer contre un arrêt si doux:
+ Qui que ce soit des deux, j'en ferai ton époux.
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [441] L'édition de 1682 porte, par erreur, _les louanges_, pour
+ _ses louanges_.
+
+ [442] _Var._ Qu'il daigne voir la main qui sauve sa province.
+ (1637-56)
+
+ [443] _Var._ S'il a vaincu les rois, il a tué mon père. (1637
+ in-12)
+
+ [444] Toutes les éditions portent: _qu'ait produit_, sans accord.
+
+ [445] _Var._ Et combien que pour lui tout un peuple s'anime.
+ (1637-56)
+
+ [446] _Voile_ est au singulier dans les éditions antérieures à
+ 1664.
+
+ [447] _Var._ Pompe où m'ensevelit sa première victoire. (1637-56)
+
+ [448] _Var._ Et lorsque mon amour prendra plus de pouvoir. (1637
+ in-12 et 44 in-4º)
+
+ [449] _Var._ Le péril dont Rodrigue a su vous retirer. (1637-56)
+
+ [450] _Var._ A moi seule aujourd'hui permet encor les larmes.
+ (1637-56)
+
+ [451] _Var._ J'accorde que chacun la vante avec justice.
+ (1637 et 39-56)
+ _Var._ J'accorde que chacun le vante avec justice.
+ (1638 P.)
+
+ [452] «Cet _hier_ fait voir que la pièce dure deux jours dans
+ Corneille: l'unité de temps n'était pas encore une règle bien
+ reconnue. Cependant, si la querelle du Comte et sa mort arrivent
+ la veille au soir, et si le lendemain tout est fini à la même
+ heure, l'unité de temps est observée. Les événements ne sont
+ point aussi pressés qu'on l'a reproché à Corneille, et tout est
+ assez vraisemblable.» (_Voltaire._)
+
+ [453] _Var._ Ce qui fut bon alors ne l'est plus aujourd'hui.
+ (1637-44)
+
+ [454] Voyez ci-dessus, p. 136, note 248.
+
+ [455] _Var._ Ses faits nous ont rendu ce qu'ils nous ont ôté,
+ Et ton père en lui seul se voit ressuscité. (1637-56)
+
+ [456] _Var._ Ah! Madame, souffrez qu'avecque liberté
+ Je pousse jusqu'au bout ma générosité.
+ Quoique mon coeur pour lui contre moi s'intéresse. (1637-56)
+ _Var._ Ah! ce n'est pas à moi d'avoir cette bonté. (1660)
+
+ [457] _Var._ Il peut me refuser, mais je ne me puis taire.
+ (1637-56)
+
+ [458] _Var._ Adieu: tu pourras seule y songer à loisir. (1637-60)
+
+ [459] _Var._ Mais deux rois, tes captifs, seront ta récompense.
+ (1637 in-12 et 44)
+
+ [460] Voyez le _Lexique_.
+
+ [461] _Var._ Qu'il devienne l'effroi de Grenade et Tolède.
+ (1637-56)
+
+ [462] _Var._ D'un si foible service elle a fait trop de conte.
+ (1637 in-12)
+
+ [463] _Var._ Et paroître à la cour eût hasardé ma tête,
+ Qu'à défendre l'État j'aimois bien mieux donner,
+ Qu'aux plaintes de Chimène ainsi l'abandonner. (1637-56)
+
+ [464] _Var._ J'excuse ta chaleur à venger une offense. (1638 L.)
+
+ [465] _Var._ Tant, à nous voir marcher en si bon équipage.
+ (1637-56)
+
+ [466] _Var._ Les plus épouvantés reprenoient le courage! (1638 L., 39
+ et 44 in-4º)
+ _Var._ Les plus épouvantés reprenoient du courage! (1644 in-12)
+
+ [467] _Var._ Et se tenant cachée, aide mon stratagème. (1637
+ in-12)
+
+ [468] _Var._ Enfin avec le flux nous fit voir trente voiles;
+ L'onde s'enfloit dessous, et d'un commun effort
+ Les Mores et la mer entrèrent dans le port. (1637-60)
+
+ [469] _Var._ Les nôtres, au signal, de nos vaisseaux répondent.
+ (1637-56)
+
+ [470] _Var._ Rétablit leur désordre, et leur rend leur vertu.
+ (1637-56)
+
+ [471] Sorte de cimeterres. Voyez le _Lexique_.
+
+ [472] _Var._ Contre nous de pied ferme ils tirent les épées;
+ Des plus braves soldats les trames sont coupées(472-a).
+ (1637-63)
+
+ [472-a] Jolly fait remarquer, dans l'avertissement de
+ l'édition de 1738 (p. XX), que les comédiens ont ici toujours
+ adopté la variante de préférence au texte, sans doute afin
+ d'éviter le mot _alfange_. Ils font encore de même aujourd'hui.
+
+ [473] _Var._ Sont les champs de carnage où triomphe la mort.
+ (1644 in-4º)
+
+ [474] _Var._ Furent ensevelis dans l'horreur des ténèbres.
+ (1637-56)
+
+ [475] _Var._ Et n'en pus rien savoir jusques au point du jour.
+ Mais enfin sa clarté montra notre avantage:
+ Le More vit sa perte, et perdit le courage,
+ Et voyant un renfort qui nous vint secourir,
+ Changea l'ardeur de vaincre à la peur de mourir[475-a].
+ (1637-56)
+
+ [475-a] Change l'ardeur de vaincre à la peur de mourir.
+ (1637 in-12 et 44 in-4º)
+
+ [476] Toutes les éditions portent _chables_, excepté celles de
+ 1644 in-12 et de 1660-64, qui donnent _câbles_.
+
+ [477] _Var._ Nous laissent pour adieux des cris épouvantables.
+ (1637-56)
+
+ [478] _Var._ Si leurs rois avec eux ont pu se retirer. (1637 et
+ 39-56)
+ _Var._ Si les rois avec eux ont pu se retirer. (1638)
+
+ [479] _Var._ Ainsi leur devoir cède à la frayeur plus forte.
+ (1637-56)
+
+ [480] _Var._ Le flux les apporta; le reflux les emporte. (1637
+ in-12 et 44 in-4º)
+
+ [481] _Var._ Et quelque peu des leurs, tous chargés de nos coups.
+ (1638)
+
+ [482] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12 et
+ de 1638 L.--Il se trouve quatre vers plus haut dans les éditions
+ de 1638 P., de 1639 et de 1644 in-4º.
+
+ [483] _Var._ On me dit qu'elle l'aime, et je vais l'éprouver.
+ (1637 in-12)
+
+ [484] _Var._ Contrefaites le triste. (1637-56)
+
+ [485] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637-56.
+
+ [486] _Var._ Tu le posséderas, reprends ton allégresse. (1637-56)
+
+ [487] On lit _croyons_, pour _croyions_, dans les éditions de
+ 1637-44 et de 1652-56.
+
+ [488] _Var._ Ta tristesse, Chimène, a paru trop visible.
+ CHIM. Eh bien! Sire, ajoutez ce comble à mes malheurs,
+ Nommez ma pâmoison l'effet de mes douleurs. (1637-56)
+
+ [489] _Var._ Dans leur sang épandu la justice étouffée. (1637, 39
+ et 48-56)
+
+ [490] _Var._ A tous vos chevaliers je demande sa tête. (1637
+ in-4º, 38 P., 39 et 44)
+
+ [491] _Var._ Et s'en sert d'un prétexte à ne paroître pas.
+ (1637-60)
+
+ [492] _Var._ Sire, ôtez ces faveurs, qui terniroient sa gloire.
+ (1637-56)
+
+ [493] _Var._ Il l'a fait en brave homme, et le doit soutenir.
+ (1637 in-4º, 38-44 in-4º et 48-56)
+ _Var._ Il a fait en brave homme, et le doit soutenir.
+ (1637 in-12 et 44 in-12)
+
+ [494] _Var._ De tous mes chevaliers feroit ses ennemis. (1637
+ in-4º, 38 P., 39 et 44)
+
+ [495] _Var._ Laissez un camp ouvert, où n'entrera personne.
+ (1637-56)
+
+ [496] _Var._ Faites ouvrir le camp: vous voyez l'assaillant.
+ (1637-56)
+
+ [497] «Je me suis toujours repenti d'avoir fait dire au Roi, dans
+ _le Cid_, qu'il vouloit que Rodrigue se délassât une heure ou
+ deux après la défaite des Maures avant que de combattre don
+ Sanche: je l'avois fait pour montrer que la pièce étoit dans les
+ vingt-quatre heures; et cela n'a servi qu'à avertir les
+ spectateurs de la contrainte avec laquelle je l'y ai réduite.»
+ (_Discours de la tragédie_, tome I, p. 96.)
+
+ [498] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12, de
+ 1638 et de 1644 in-12.
+
+ [499] _Var._ Quel qu'il soit, même prix est acquis à sa peine.
+ (1637-64)
+
+ [500] _Var._ Sire, c'est me donner une trop dure loi. (1637-44)
+
+
+
+
+ACTE V.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+DON RODRIGUE, CHIMÈNE[501].
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Quoi! Rodrigue, en plein jour! d'où te vient cette audace?
+ Va, tu me perds d'honneur; retire-toi, de grâce.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Je vais mourir, Madame, et vous viens en ce lieu,
+ Avant le coup mortel, dire un dernier adieu[502]:
+ Cet immuable amour qui sous vos lois m'engage[503]
+ N'ose accepter ma mort sans vous en faire hommage. 1470
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Tu vas mourir!
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Je cours à ces heureux moments
+ Qui vont livrer ma vie à vos ressentiments.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Tu vas mourir! Don Sanche est-il si redoutable
+ Qu'il donne l'épouvante à ce coeur indomptable?
+ Qui t'a rendu si foible, ou qui le rend si fort? 1475
+ Rodrigue va combattre, et se croit déjà mort!
+ Celui qui n'a pas craint les Mores, ni mon père,
+ Va combattre don Sanche, et déjà désespère!
+ Ainsi donc au besoin ton courage s'abat!
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Je cours à mon supplice, et non pas au combat; 1480
+ Et ma fidèle ardeur sait bien m'ôter l'envie,
+ Quand vous cherchez ma mort, de défendre ma vie.
+ J'ai toujours même coeur; mais je n'ai point de bras
+ Quand il faut conserver ce qui ne vous plaît pas;
+ Et déjà cette nuit m'auroit été mortelle, 1485
+ Si j'eusse combattu pour ma seule querelle;
+ Mais défendant mon roi, son peuple et mon pays[504],
+ A me défendre mal je les aurois trahis.
+ Mon esprit généreux ne hait pas tant la vie,
+ Qu'il en veuille sortir par une perfidie. 1490
+ Maintenant qu'il s'agit de mon seul intérêt,
+ Vous demandez ma mort, j'en accepte l'arrêt.
+ Votre ressentiment choisit la main d'un autre
+ (Je ne méritois pas de mourir de la vôtre):
+ On ne me verra point en repousser les coups; 1495
+ Je dois plus de respect à qui combat pour vous;
+ Et ravi de penser que c'est de vous qu'ils viennent,
+ Puisque c'est votre honneur que ses armes soutiennent,
+ Je vais lui présenter mon estomac ouvert[505],
+ Adorant en sa main la vôtre qui me perd. 1500
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Si d'un triste devoir la juste violence,
+ Qui me fait malgré moi poursuivre ta vaillance,
+ Prescrit à ton amour une si forte loi
+ Qu'il te rend sans défense à qui combat pour moi,
+ En cet aveuglement ne perds pas la mémoire 1505
+ Qu'ainsi que de ta vie il y va de ta gloire,
+ Et que dans quelque éclat que Rodrigue ait vécu,
+ Quand on le saura mort, on le croira vaincu.
+ Ton honneur t'est plus cher que je ne te suis chère[506],
+ Puisqu'il trempe tes mains dans le sang de mon père[507], 1510
+ Et te fait renoncer, malgré ta passion,
+ A l'espoir le plus doux de ma possession:
+ Je t'en vois cependant faire si peu de conte,
+ Que sans rendre combat tu veux qu'on te surmonte.
+ Quelle inégalité ravale ta vertu? 1515
+ Pourquoi ne l'as-tu plus, ou pourquoi l'avois-tu?
+ Quoi? n'es-tu généreux que pour me faire outrage?
+ S'il ne faut m'offenser, n'as-tu point de courage?
+ Et traites-tu mon père avec tant de rigueur,
+ Qu'après l'avoir vaincu tu souffres un vainqueur? 1520
+ Va, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre[508],
+ Et défends ton honneur, si tu ne veux plus vivre.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Après la mort du Comte, et les Mores défaits,
+ Faudroit-il à ma gloire encor d'autres effets[509]?
+ Elle peut dédaigner le soin de me défendre: 1525
+ On sait que mon courage ose tout entreprendre,
+ Que ma valeur peut tout, et que dessous les cieux,
+ Auprès de mon honneur, rien ne m'est précieux[510].
+ Non, non, en ce combat, quoi que vous veuilliez[511] croire,
+ Rodrigue peut mourir sans hasarder sa gloire, 1530
+ Sans qu'on l'ose accuser d'avoir manqué de coeur,
+ Sans passer pour vaincu, sans souffrir un vainqueur.
+ On dira seulement: «Il adoroit Chimène;
+ Il n'a pas voulu vivre et mériter sa haine;
+ Il a cédé lui-même à la rigueur du sort 1535
+ Qui forçoit sa maîtresse à poursuivre sa mort:
+ Elle vouloit sa tête; et son coeur magnanime,
+ S'il l'en eût refusée, eût pensé faire un crime.
+ Pour venger son honneur il perdit son amour,
+ Pour venger sa maîtresse il a quitté le jour, 1540
+ Préférant, quelque espoir qu'eût son âme asservie[512],
+ Son honneur à Chimène, et Chimène à sa vie.»
+ Ainsi donc vous verrez ma mort en ce combat,
+ Loin d'obscurcir ma gloire, en rehausser l'éclat;
+ Et cet honneur suivra mon trépas volontaire, 1545
+ Que tout autre que moi n'eût pu vous satisfaire.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Puisque, pour t'empêcher de courir au trépas,
+ Ta vie et ton honneur sont de foibles appas,
+ Si jamais je t'aimai, cher Rodrigue, en revanche,
+ Défends-toi maintenant pour m'ôter à don Sanche; 1550
+ Combats pour m'affranchir d'une condition
+ Qui me donne à l'objet de mon aversion[513].
+ Te dirai-je encor plus? va, songe à ta défense,
+ Pour forcer mon devoir, pour m'imposer silence;
+ Et si tu sens pour moi ton coeur encore épris[514], 1555
+ Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.
+ Adieu: ce mot lâché me fait rougir de honte.
+
+ DON RODRIGUE[515].
+
+ Est-il quelque ennemi qu'à présent je ne dompte?
+ Paroissez, Navarrois, Mores et Castillans,
+ Et tout ce que l'Espagne a nourri de vaillants; 1560
+ Unissez-vous ensemble, et faites une armée,
+ Pour combattre une main de la sorte animée:
+ Joignez tous vos efforts contre un espoir si doux;
+ Pour en venir à bout, c'est trop peu que de vous.
+
+
+SCÈNE II.
+
+ L'INFANTE.
+
+ T'écouterai-je encor, respect de ma naissance, 1565
+ Qui fais un crime de mes feux?
+ T'écouterai-je, amour, dont la douce puissance
+ Contre ce fier tyran fait révolter mes voeux[516]?
+ Pauvre princesse, auquel des deux
+ Dois-tu prêter obéissance? 1570
+ Rodrigue, ta valeur te rend digne de moi;
+ Mais pour être vaillant, tu n'es pas fils de roi.
+
+ Impitoyable sort, dont la rigueur sépare
+ Ma gloire d'avec mes desirs!
+ Est-il dit que le choix d'une vertu si rare 1575
+ Coûte à ma passion de si grands déplaisirs?
+ O cieux! à combien de soupirs
+ Faut-il que mon coeur se prépare,
+ Si jamais il n'obtient sur un si long tourment[517]
+ Ni d'éteindre l'amour, ni d'accepter l'amant! 1580
+
+ Mais c'est trop de scrupule, et ma raison s'étonne[518]
+ Du mépris d'un si digne choix:
+ Bien qu'aux monarques seuls ma naissance me donne,
+ Rodrigue, avec honneur je vivrai sous tes lois.
+ Après avoir vaincu deux rois, 1585
+ Pourrois-tu manquer de couronne?
+ Et ce grand nom de Cid que tu viens de gagner
+ Ne fait-il pas trop voir sur qui tu dois régner[519]?
+
+ Il est digne de moi, mais il est à Chimène;
+ Le don que j'en ai fait me nuit. 1590
+ Entre eux la mort d'un père a si peu mis de haine[520],
+ Que le devoir du sang à regret le poursuit:
+ Ainsi n'espérons aucun fruit
+ De son crime, ni de ma peine,
+ Puisque pour me punir le destin a permis 1595
+ Que l'amour dure même entre deux ennemis.
+
+
+SCÈNE III.
+
+L'INFANTE, LÉONOR.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Où viens-tu, Léonor?
+
+ LÉONOR.
+
+ Vous applaudir, Madame[521],
+ Sur le repos qu'enfin a retrouvé votre âme.
+
+ L'INFANTE.
+
+ D'où viendroit ce repos dans un comble d'ennui?
+
+ LÉONOR.
+
+ Si l'amour vit d'espoir, et s'il meurt avec lui, 1600
+ Rodrigue ne peut plus charmer votre courage.
+ Vous savez le combat où Chimène l'engage:
+ Puisqu'il faut qu'il y meure, ou qu'il soit son mari,
+ Votre espérance est morte, et votre esprit guéri.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Ah! qu'il s'en faut encor[522]!
+
+ LÉONOR.
+
+ Que pouvez-vous prétendre?
+
+ L'INFANTE.
+
+ Mais plutôt quel espoir me pourrois-tu défendre?
+ Si Rodrigue combat sous ces conditions,
+ Pour en rompre l'effet, j'ai trop d'inventions.
+ L'amour, ce doux auteur de mes cruels supplices,
+ Aux esprits des amants apprend trop d'artifices. 1610
+
+ LÉONOR.
+
+ Pourrez-vous quelque chose, après qu'un père mort
+ N'a pu dans leurs esprits allumer de discord?
+ Car Chimène aisément montre par sa conduite
+ Que la haine aujourd'hui ne fait pas sa poursuite.
+ Elle obtient un combat, et pour son combattant 1615
+ C'est le premier offert qu'elle accepte à l'instant:
+ Elle n'a point recours à ces mains généreuses[523]
+ Que tant d'exploits fameux rendent si glorieuses;
+ Don Sanche lui suffit, et mérite son choix[524],
+ Parce qu'il va s'armer pour la première fois. 1620
+ Elle aime en ce duel son peu d'expérience;
+ Comme il est sans renom, elle est sans défiance;
+ Et sa facilité vous doit bien faire voir[525]
+ Qu'elle cherche un combat qui force son devoir,
+ Qui livre à son Rodrigue une victoire aisée[526], 1625
+ Et l'autorise enfin à paroître apaisée.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Je le remarque assez, et toutefois mon coeur
+ A l'envi de Chimène adore ce vainqueur.
+ A quoi me résoudrai-je, amante infortunée?
+
+ LÉONOR.
+
+ A vous mieux souvenir de qui vous êtes née[527]: 1630
+ Le ciel vous doit un roi, vous aimez un sujet!
+
+ L'INFANTE.
+
+ Mon inclination a bien changé d'objet.
+ Je n'aime plus Rodrigue, un simple gentilhomme;
+ Non, ce n'est plus ainsi que mon amour le nomme[528]:
+ Si j'aime, c'est l'auteur de tant de beaux exploits, 1635
+ C'est le valeureux Cid, le maître de deux rois.
+ Je me vaincrai pourtant, non de peur d'aucun blâme,
+ Mais pour ne troubler pas une si belle flamme;
+ Et quand pour m'obliger on l'auroit couronné,
+ Je ne veux point reprendre un bien que j'ai donné. 1640
+ Puisqu'en un tel combat sa victoire est certaine,
+ Allons encore un coup le donner à Chimène.
+ Et toi, qui vois les traits dont mon coeur est percé,
+ Viens me voir achever comme j'ai commencé.
+
+
+SCÈNE IV.
+
+CHIMÈNE, ELVIRE.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Elvire, que je souffre, et que je suis à plaindre! 1645
+ Je ne sais qu'espérer, et je vois tout à craindre;
+ Aucun voeu ne m'échappe où j'ose consentir;
+ Je ne souhaite rien sans un prompt repentir[529].
+ A deux rivaux pour moi je fais prendre les armes:
+ Le plus heureux succès me coûtera des larmes; 1650
+ Et quoi qu'en ma faveur en ordonne le sort,
+ Mon père est sans vengeance, ou mon amant est mort.
+
+ ELVIRE.
+
+ D'un et d'autre côté je vous vois soulagée:
+ Ou vous avez Rodrigue, ou vous êtes vengée;
+ Et quoi que le destin puisse ordonner de vous, 1655
+ Il soutient votre gloire, et vous donne un époux.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Quoi! l'objet de ma haine ou de tant de colère[530]!
+ L'assassin de Rodrigue ou celui de mon père!
+ De tous les deux côtés on me donne un mari
+ Encor tout teint du sang que j'ai le plus chéri; 1660
+ De tous les deux côtés mon âme se rebelle:
+ Je crains plus que la mort la fin de ma querelle.
+ Allez, vengeance, amour, qui troublez mes esprits,
+ Vous n'avez point pour moi de douceurs à ce prix;
+ Et toi, puissant moteur du destin qui m'outrage, 1665
+ Termine ce combat sans aucun avantage,
+ Sans faire aucun des deux ni vaincu ni vainqueur.
+
+ ELVIRE.
+
+ Ce seroit vous traiter avec trop de rigueur.
+ Ce combat pour votre âme est un nouveau supplice,
+ S'il vous laisse obligée à demander justice, 1670
+ A témoigner toujours ce haut ressentiment,
+ Et poursuivre toujours la mort de votre amant.
+ Madame, il vaut bien mieux que sa rare vaillance[531],
+ Lui couronnant le front, vous impose silence;
+ Que la loi du combat étouffe vos soupirs, 1675
+ Et que le Roi vous force à suivre vos desirs.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Quand il sera vainqueur, crois-tu que je me rende?
+ Mon devoir est trop fort, et ma perte trop grande;
+ Et ce n'est pas assez, pour leur faire la loi,
+ Que celle du combat et le vouloir du Roi. 1680
+ Il peut vaincre don Sanche avec fort peu de peine,
+ Mais non pas avec lui la gloire de Chimène;
+ Et quoi qu'à sa victoire un monarque ait promis,
+ Mon honneur lui fera mille autres ennemis.
+
+ ELVIRE.
+
+ Gardez, pour vous punir de cet orgueil étrange, 1685
+ Que le ciel à la fin ne souffre qu'on vous venge.
+ Quoi! vous voulez encor refuser le bonheur
+ De pouvoir maintenant vous taire avec honneur?
+ Que prétend ce devoir, et qu'est-ce qu'il espère?
+ La mort de votre amant vous rendra-t-elle un père? 1690
+ Est-ce trop peu pour vous que d'un coup de malheur?
+ Faut-il perte sur perte, et douleur sur douleur?
+ Allez, dans le caprice où votre humeur s'obstine,
+ Vous ne méritez pas l'amant qu'on vous destine;
+ Et nous verrons du ciel l'équitable courroux[532] 1695
+ Vous laisser, par sa mort, don Sanche pour époux.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Elvire, c'est assez des peines que j'endure,
+ Ne les redouble point de ce funeste augure[533].
+ Je veux, si je le puis, les éviter tous deux;
+ Sinon, en ce combat Rodrigue a tous mes voeux: 1700
+ Non qu'une folle ardeur de son côté me penche;
+ Mais s'il étoit vaincu, je serois à don Sanche:
+ Cette appréhension fait naître mon souhait.
+ Que vois-je, malheureuse? Elvire, c'en est fait.
+
+
+SCÈNE V.
+
+DON SANCHE, CHIMÈNE, ELVIRE.
+
+ DON SANCHE.
+
+ Obligé d'apporter à vos pieds cette épée[534].... 1705
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Quoi? du sang de Rodrigue encor toute trempée?
+ Perfide, oses-tu bien te montrer à mes yeux,
+ Après m'avoir ôté ce que j'aimois le mieux?
+ Éclate, mon amour, tu n'as plus rien à craindre:
+ Mon père est satisfait, cesse de te contraindre. 1710
+ Un même coup a mis ma gloire en sûreté,
+ Mon âme au désespoir, ma flamme en liberté.
+
+ DON SANCHE.
+
+ D'un esprit plus rassis....
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Tu me parles encore,
+ Exécrable assassin d'un héros que j'adore[535]?
+ Va, tu l'as pris en traître; un guerrier si vaillant 1715
+ N'eût jamais succombé sous un tel assaillant[536].
+ N'espère rien de moi, tu ne m'as point servie:
+ En croyant me venger, tu m'as ôté la vie.
+
+ DON SANCHE.
+
+ Étrange impression, qui loin de m'écouter....
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Veux-tu que de sa mort je t'écoute vanter, 1720
+ Que j'entende à loisir avec quelle insolence
+ Tu peindras son malheur, mon crime et ta vaillance[537]?
+
+
+SCÈNE VI.
+
+DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON SANCHE, DON ALONSE, CHIMÈNE,
+ELVIRE.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Sire, il n'est plus besoin de vous dissimuler
+ Ce que tous mes efforts ne vous ont pu celer.
+ J'aimois, vous l'avez su; mais pour venger mon père[538],
+ J'ai bien voulu proscrire[539] une tête si chère:
+ Votre Majesté, Sire, elle-même a pu voir
+ Comme j'ai fait céder mon amour au devoir.
+ Enfin Rodrigue est mort, et sa mort m'a changée
+ D'implacable ennemie en amante affligée. 1730
+ J'ai dû cette vengeance à qui m'a mise au jour,
+ Et je dois maintenant ces pleurs à mon amour.
+ Don Sanche m'a perdue en prenant ma défense,
+ Et du bras qui me perd je suis la récompense!
+ Sire, si la pitié peut émouvoir un roi, 1735
+ De grâce, révoquez une si dure loi;
+ Pour prix d'une victoire où je perds ce que j'aime,
+ Je lui laisse mon bien; qu'il me laisse à moi-même;
+ Qu'en un cloître sacré je pleure incessamment,
+ Jusqu'au dernier soupir, mon père et mon amant. 1740
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Enfin elle aime, Sire, et ne croit plus un crime
+ D'avouer par sa bouche un amour légitime[540].
+
+ DON FERNAND.
+
+ Chimène, sors d'erreur, ton amant n'est pas mort,
+ Et don Sanche vaincu t'a fait un faux rapport.
+
+ DON SANCHE.
+
+ Sire, un peu trop d'ardeur malgré moi l'a déçue: 1745
+ Je venois du combat lui raconter l'issue.
+ Ce généreux guerrier, dont son coeur est charmé:
+ «Ne crains rien, m'a-t-il dit, quand il m'a désarmé;
+ Je laisserois plutôt la victoire incertaine,
+ Que de répandre un sang hasardé pour Chimène; 1750
+ Mais puisque mon devoir m'appelle auprès du Roi,
+ Va de notre combat l'entretenir pour moi,
+ De la part du vainqueur lui porter ton épée[541].»
+ Sire, j'y suis venu: cet objet l'a trompée;
+ Elle m'a cru vainqueur, me voyant de retour, 1755
+ Et soudain sa colère a trahi son amour
+ Avec tant de transport et tant d'impatience,
+ Que je n'ai pu gagner un moment d'audience.
+ Pour moi, bien que vaincu, je me répute heureux;
+ Et malgré l'intérêt de mon coeur amoureux, 1760
+ Perdant infiniment, j'aime encor ma défaite,
+ Qui fait le beau succès d'une amour si parfaite.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Ma fille, il ne faut point rougir d'un si beau feu,
+ Ni chercher les moyens d'en faire un désaveu.
+ Une louable honte en vain t'en sollicite[542]: 1765
+ Ta gloire est dégagée, et ton devoir est quitte;
+ Ton père est satisfait, et c'étoit le venger
+ Que mettre tant de fois ton Rodrigue en danger.
+ Tu vois comme le ciel autrement en dispose.
+ Ayant tant fait pour lui, fais pour toi quelque chose,
+ Et ne sois point rebelle à mon commandement,
+ Qui te donne un époux aimé si chèrement.
+
+
+SCÈNE VII[543].
+
+DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON RODRIGUE, DON ALONSE, DON
+SANCHE, L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, ELVIRE.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Sèche tes pleurs, Chimène, et reçois sans tristesse
+ Ce généreux vainqueur des mains de ta princesse.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Ne vous offensez point, Sire, si devant vous 1775
+ Un respect amoureux me jette à ses genoux.
+ Je ne viens point ici demander ma conquête:
+ Je viens tout de nouveau vous apporter ma tête,
+ Madame; mon amour n'emploiera point pour moi
+ Ni la loi du combat, ni le vouloir du Roi. 1780
+ Si tout ce qui s'est fait est trop peu pour un père,
+ Dites par quels moyens il vous faut satisfaire.
+ Faut-il combattre encor mille et mille rivaux,
+ Aux deux bouts de la terre étendre mes travaux,
+ Forcer moi seul un camp, mettre en fuite une armée,
+ Des héros fabuleux passer la renommée?
+ Si mon crime par là se peut enfin laver,
+ J'ose tout entreprendre, et puis tout achever;
+ Mais si ce fier honneur, toujours inexorable,
+ Ne se peut apaiser sans la mort du coupable, 1790
+ N'armez plus contre moi le pouvoir des humains:
+ Ma tête est à vos pieds, vengez-vous par vos mains;
+ Vos mains seules ont droit de vaincre un invincible;
+ Prenez une vengeance à tout autre impossible[544].
+ Mais du moins que ma mort suffise à me punir: 1795
+ Ne me bannissez point de votre souvenir;
+ Et puisque mon trépas conserve votre gloire,
+ Pour vous en revancher conservez ma mémoire,
+ Et dites quelquefois, en déplorant mon sort[545]:
+ «S'il ne m'avoit aimée, il ne seroit pas mort.» 1800
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Relève-toi, Rodrigue. Il faut l'avouer, Sire,
+ Je vous en ai trop dit pour m'en pouvoir dédire[546].
+ Rodrigue a des vertus que je ne puis haïr;
+ Et quand un roi commande, on lui doit obéir[547].
+ Mais à quoi que déjà vous m'ayez condamnée, 1805
+ Pourrez-vous à vos yeux souffrir cet hyménée[548]?
+ Et quand de mon devoir vous voulez cet effort,
+ Toute votre justice en est-elle d'accord?
+ Si Rodrigue à l'État devient si nécessaire,
+ De ce qu'il fait pour vous dois-je être le salaire, 1810
+ Et me livrer moi-même au reproche éternel
+ D'avoir trempé mes mains dans le sang paternel?
+
+ DON FERNAND.
+
+ Le temps assez souvent a rendu légitime
+ Ce qui sembloit d'abord ne se pouvoir sans crime:
+ Rodrigue t'a gagnée, et tu dois être à lui. 1815
+ Mais quoique sa valeur t'ait conquise aujourd'hui,
+ Il faudroit que je fusse ennemi de ta gloire,
+ Pour lui donner sitôt le prix de sa victoire[549].
+ Cet hymen différé ne rompt point une loi
+ Qui sans marquer de temps, lui destine ta foi. 1820
+ Prends un an, si tu veux, pour essuyer tes larmes.
+ Rodrigue, cependant il faut prendre les armes.
+ Après avoir vaincu les Mores sur nos bords,
+ Renversé leurs desseins, repoussé leurs efforts,
+ Va jusqu'en leur pays leur reporter la guerre, 1825
+ Commander mon armée, et ravager leur terre:
+ A ce nom seul de Cid ils trembleront d'effroi[550];
+ Ils t'ont nommé seigneur, et te voudront pour roi.
+ Mais parmi tes hauts faits sois-lui toujours fidèle:
+ Reviens-en, s'il se peut, encor plus digne d'elle; 1830
+ Et par tes grands exploits fais-toi si bien priser,
+ Qu'il lui soit glorieux alors de t'épouser.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Pour posséder Chimène, et pour votre service,
+ Que peut-on m'ordonner que mon bras n'accomplisse?
+ Quoi qu'absent de ses yeux il me faille endurer, 1835
+ Sire, ce m'est trop d'heur de pouvoir espérer.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Espère en ton courage, espère en ma promesse;
+ Et possédant déjà le coeur de ta maîtresse,
+ Pour vaincre un point d'honneur qui combat contre toi[551],
+ Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi. 1840
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [501] _Var._ CHIMÈNE, DON RODRIGUE. (1638 P.)
+
+ [502] _Var._ Avant ce coup mortel, dire un dernier adieu. (1644
+ in-4º)
+
+ [503] _Var._ Mon amour vous le doit, et mon coeur qui soupire
+ N'ose sans votre aveu sortir de votre empire.
+ [CHIM. Tu vas mourir!]
+ DON RODR. J'y cours, et le Comte est vengé,
+ Aussitôt que de vous j'en aurai le congé. (1637-56)
+
+ [504] _Var._ Mais défendant mon roi, son peuple et le pays.
+ (1637-56)
+
+ [505] _Var._ Je lui vais présenter mon estomac ouvert. (1637-56)
+
+ [506] _Var._ L'honneur te fut plus cher que je ne te suis chère.
+ (1637-60)
+
+ [507] _Var._ Puisqu'il trempa tes mains dans le sang de mon père,
+ Et te fit renoncer, malgré ta passion. (1637-56)
+
+ [508] _Var._ Non, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre.
+ (1637-56)
+
+ [509] _Var._ Mon honneur appuyé sur de si grands effets
+ Contre un autre ennemi n'a plus à se défendre. (1637-56)
+
+ [510] _Var._ Quand mon honneur y va, rien ne m'est précieux.
+ (1637-56)
+
+ [511] Le mot est écrit ainsi dans les éditions de 1637-64; celles
+ de 1668 et de 1682 ont _veuillez_ sans _i_; celle de 1692 donne
+ _vouliez_.
+
+ [512] _Var._ Préférant, en dépit de son âme ravie. (1637 in-4º
+ I.,37 in-12 et 38)
+
+ [513] _Var._ Qui me livre à l'objet de mon aversion. (1637-56)
+
+ [514] _Var._ Et si jamais l'amour échauffa tes esprits. (1637-56)
+
+ [515] Dans les éditions de 1637-60 et dans celle de 1692: DON
+ RODRIGUE, _seul_.
+
+ [516] _Var._ Contre ce fier tyran fait rebeller mes voeux?
+ (1637-60)
+
+ [517] _Var._ S'il ne peut obtenir dessus mon sentiment. (1637-56)
+
+ [518] _Var._ Mais ma honte m'abuse, et ma raison s'étonne.
+ (1637-60)
+
+ [519] _Var._ Marque-t-il pas déjà sur qui tu dois régner?
+ (1637-56)
+
+ [520] _Var._ Entre eux un père mort sème si peu de haine.
+ (1637-60)
+
+ [521] _Var._ Vous témoigner, Madame,
+ L'aise que je ressens du repos de votre âme. (1637-56)
+
+ [522] _Var._ Oh! qu'il s'en faut encor! (1637-56)
+
+ [523] _Var._ Elle ne choisit point de ces mains généreuses.
+ (1637-56)
+
+ [524] _Var._ Don Sanche lui suffit: c'est la première fois
+ Que ce jeune seigneur endosse[524-a] le harnois. (1637-56)
+
+ [524-a] L'édition de 1644 in-12 porte _endossa_, pour
+ _endosse_.
+
+ [525] _Var._ Un tel choix et si prompt vous doit bien faire voir.
+ (1637-56)
+
+ [526] _Var._ Et livrant à Rodrigue une victoire aisée,
+ Puisse l'autoriser à paroître apaisée. (1637-56)
+
+ [527] _Var._ A vous ressouvenir de qui vous êtes née. (1637-56)
+
+ [528] _Var._ Une ardeur bien plus digne à présent me consomme.
+ (1637-44)
+
+ [529] _Var._ Et mes plus doux souhaits sont pleins d'un repentir.
+ (1637-56)
+
+ [530] _Var._ Quoi! l'objet de ma haine ou bien de ma colère!
+ (1637-64)
+
+ [531] _Var._ Non, non, il vaut bien mieux que sa rare vaillance,
+ Lui gagnant un laurier, vous impose silence. (1637-56)
+
+ [532] _Var._ Et le ciel, ennuyé de vous être si doux,
+ Vous lairra, par sa mort, don Sanche pour époux. (1637-44)
+ _Var._ Et nous verrons le ciel, mû d'un juste courroux.
+ (1648-60)
+
+ [533] _Var._ Ne les redouble point par ce funeste augure.
+ (1637-68)
+
+ [534] _Var._ Madame, à vos genoux j'apporte cette épée. (1637-56)
+
+ [535] Cette scène semble avoir fourni à Racine l'idée de
+ l'admirable dialogue d'Oreste et d'Hermione dans _Andromaque_
+ (acte V, scène III).
+
+ [536] _Var._ [N'eût jamais succombé sous un tel assaillant.]
+ ELV. Mais, Madame, écoutez. CHIM. Que veux-tu que j'écoute?
+ Après ce que je vois puis-je être encore en doute?
+ J'obtiens pour mon malheur ce que j'ai demandé,
+ Et ma juste poursuite a trop bien succédé.
+ Pardonne, cher amant, à sa rigueur sanglante;
+ Songe que je sais fille aussi bien comme amante:
+ Si j'ai vengé mon père aux dépens de ton sang,
+ Du mien pour te venger j'épuiserai mon flanc;
+ Mon âme désormais n'a rien qui la retienne;
+ Elle ira recevoir ce pardon de la tienne.
+ Et toi qui me prétends acquérir par sa mort,
+ Ministre déloyal de mon rigoureux sort,
+ [N'espère rien de moi, tu ne m'as point servie.] (1637-56)
+
+ [537] _Var._ [Tu peindras son malheur, mon crime et ta vaillance?]
+ Qu'à tes yeux ce récit tranche mes tristes jours?
+ Va, va, je mourrai bien sans ce cruel secours[537-a];
+ Abandonne mon âme au mal qui la possède:
+ Pour venger mon amant, je ne veux point qu'on m'aide[537-b].
+ (1637-56)
+
+ [537-a] Va, va, je mourrai bien sans ton cruel secours.
+ (1644 in-12)
+
+ [537-b] Ce vers termine la scène dans les éditions
+ indiquées.
+
+ [538] _Var._ J'aimois, vous l'avez su; mais pour venger un père.
+ (1637-44 in-4º)
+ _Var._ J'aimois, vous le savez; mais pour venger un père.
+ (1644 in-12)
+
+ [539] Les éditions de 1637 I., de 1638 P., de 1639 et de 1644
+ in-4º portent par erreur _prescrire_, pour _proscrire_.
+
+ [540] _Var._ D'avouer par sa bouche une amour légitime. (1637 P.,
+ 37 in-12 et 38)
+ --L'édition de 1644 porte _un amant_, pour _un amour_.
+
+ [541] _Var._ Offrir à ses genoux ta vie et ton épée. (1637-56)
+
+ [542] _Var._ Une louable honte enfin t'en sollicite. (1637, 38
+ P., 39 et 44)
+
+ [543] _Var._ SCÈNE DERNIÈRE. (1644 in-12)
+
+ [544] _Var._ Prenez une vengeance à toute autre impossible. (1637
+ in-12)
+
+ [545] _Var._ Et dites quelquefois, en songeant à mon sort.
+ (1637-60)
+
+ [546] _Var._ Mon amour a paru, je ne m'en puis dédire. (1637-56)
+ _Var._ Je vous en ai trop dit pour oser m'en dédire. (1660)
+
+ [547] _Var._ Et vous êtes mon roi, je vous dois obéir. (1637-56)
+
+ [548] _Var._ Sire, quelle apparence, à ce triste hyménée,
+ Qu'un même jour commence et finisse mon deuil[548-a],
+ Mette en mon lit Rodrigue et mon père au cercueil?
+ C'est trop d'intelligence avec son homicide,
+ Vers ses mânes sacrés c'est me rendre perfide,
+ Et souiller mon honneur d'un reproche éternel. (1637-56)
+
+ [548-a] Les éditions de 1638 P., 39, 44, 48 et 56 écrivent
+ _dueil_. Voyez le _Lexique_.
+
+ [549] Les deux éditions de 1638 portent _ta victoire_, pour _sa
+ victoire_.
+
+ [550] _Var._ A ce seul nom de Cid ils trembleront d'effroi.
+ (1637 in-4º et 39-56)
+ _Var._ A ce seul nom de Cid ils tomberont d'effroi.
+ (1637 in-12 et 38)
+
+ [551] L'édition de 1637 in-12 donne _contre moi_, au lieu de
+ _contre toi_.
+
+
+
+
+APPENDICE.
+
+
+I
+
+PASSAGES DES _MOCEDADES DEL CID_[552]
+
+DE GUILLEM DE CASTRO
+
+IMITÉS PAR CORNEILLE ET SIGNALÉS PAR LUI[553].
+
+ De mis hazañas escritas Vers 185.
+ daré al Príncipe un traslado,
+ y aprenderá en lo que hice,
+ si no aprende en lo que hago.
+ _Var._ Podrá para dalle exemplo 203.
+ como yo mil veces hago...?
+
+Rapprochement tronqué. Le passage est cité plus complet dans la
+deuxième section de cet _Appendice_, p. 209.
+
+ Yo lo merezco.... 223.
+ tambien como tú y mejor.
+ Llamadle, llamad al Conde, 251.
+ que venga á exercer el cargo
+ de Ayo de vuestro hijo,
+ que podrá mas bien honrallo,
+ pues que yo sin honra quedo...
+ Ese sentimiento adoro, 262.
+ esa cólera me agrada,
+ esa sangre alborotada
+ .....................
+ .....................
+ es la que me dió Castilla,
+ y la que te dí heredada.
+ Esta mancha de mi honor 267.
+ que al tuyo se extiende, lava
+ con sangre, que sangre sola
+ quita semejantes manchas.
+
+Cette phrase était transcrite avec quelques inexactitudes, qu'il est
+plus court de rectifier que de détailler. Dans les _Observations_ de
+Scudéry on trouve le texte suivant:
+
+ Lava, lava con sangre,
+ porque el honor que se lava
+ con sangre se ha de lavar;
+
+Mais ce n'est là bien probablement qu'un arrangement banal fait de
+mémoire sans se soucier du texte.
+
+ Poderoso es el contrario. 276.
+ Aqui ofensa y allí espada, 286.
+ no tengo mas que decirte.
+ Y voy a llorar afrentas 289.
+ mientras tú tomas venganzas.
+ Mi padre el ofendido! estraña pena! 298.
+ y el ofensor el padre de Ximena!
+
+Fin de phrase qui ne donne pas la construction du texte.
+
+ Yo he de matar al padre de Ximena. 310.
+ Que mi sangre saldrá limpia. 344.
+
+Citation estropiée par Scudéry; voyez la deuxième section de
+l'_Appendice_, p. 221.
+
+ Haviendo sido 348.
+ mi padre el ofendido,
+ poco importa que fuese (amarga pena!)
+ el ofensor el padre de Ximena.
+
+Corneille, en citant ceci, omet à tort la parenthèse _amarga pena_!
+dont il s'est inspiré.
+
+ Confieso que fué locura, 351.
+ mas no la quiero enmendar.
+ Y con ella has de querer 373.
+ perderte?
+
+Le pronom _ella_ représente _condicion de honrado_ du vers précédent.
+C'est ce titre qui défend à don Gormas de réparer le tort qu'il a
+commis.
+
+ Que los hombres como yo 376.
+ tienen mucho que perder.
+ Y ha de perderse Castilla 378.
+ antes que yo.
+ Aquel viejo que esta allí[554], 398.
+ sabes quien es?
+ Habla baxo, escucha. 398.
+ No sabes que fué despojos 399.
+ de honra y valor?
+
+Corneille a lu _despojo_ dans une édition fautive.
+
+ Sí seria, 401.
+ Y que es sangre suya 401.
+ la que yo tengo en el ojo?
+ Sabes!
+
+Il faut lire d'après une meilleure édition:
+
+ Y que es sangre suya y mia
+ la que yo tengo en los ojos,
+ sabes?
+ Y el sabello 402.
+ qué ha de importar?
+ Si vamos á otro lugar 403.
+ sabrás lo mucho que importa.
+
+Depuis le vers 398, des numéros trop multipliés dans les renvois de
+Corneille séparent souvent ce qui se suit dans le texte. Scudéry avait
+donné sans interruption tout ce dialogue en remontant un peu plus haut
+que Corneille:
+
+ Conde.--Quien es?--A esta parte
+ quiero decirte quien soy.
+ --Que me quieres?--Quiero hablarte.
+ --Aquel viejo que está á parte [_lisez_ está allí],
+ sabes quien es?--Ya lo sé.
+ Por qué lo dices?--Por qué?
+ Habla baxo, escucha.--Dí.
+ --No sabes..., etc.
+ Como la ofensa sabía, 634.
+ luego caí en la venganza.
+ Justicia, justicia pido. 647.
+ Rey, á tus pies he llegado. 648.
+ Rey, á tus pies he venido. 648.
+ Señor, á mi padre han muerto. 652.
+
+Scudéry avait indiqué une autre source au vers:
+
+ «Il a tué mon père.--Il a vengé le sien.»
+
+ Señor, mi padre he perdido.
+ --Señor, mi honor he cobrado.
+ Havrá en los Reyes justicia. 653.
+ Justa venganza he tomado. 654.
+ Yo ví con mis proprios ojos 659.
+ teñido el luciente acero.
+ Yo llegué casi sin vida. 667.
+ Escrivió en este papel 676.
+ con sangre mi obligacion.
+ Me habló 678.
+ con la boca de la herida.
+ Si la venganza me tocó, 719.
+ y te toca la justicia,
+ hazla en mí, Rey soberano.
+ Castigar en la cabeza 722.
+ los delitos de la mano.
+ Y solo fué mano mia 724.
+ Rodrigo.
+ Con mi cabeza cortada 729.
+ quede Ximena contenta.
+ Sosiégate, Ximena. 739.
+ Mi llanto crece. 740.
+ Que has hecho, Rodrigo? 741.
+ No mataste al Conde? 746.
+ Importábale á mi honor. 747.
+ Pues, señor, 748.
+ quando fué la casa del muerto
+ sagrado del matador?
+ .... Yo busco la muerte, 752.
+ en su casa.
+ Y por ser justo, 754.
+ vengo á morir en sus manos,
+ pues estoy muerto en su gusto.
+ [Ximena] está 765.
+ cerca Palacio, y vendrá
+ acompañada.
+ Ella vendrá, ya viene. 771.
+ La mitad de mi vida 800.
+ ha muerto la otra mitad.
+ [Y] al vengar 801.
+ de mi vida la una parte,
+ sin las dos he de quedar.
+ Descansad. 803.
+ Qué consuelo he de tomar? 805.
+ Siempre quieres á Rodrigo? 809.
+ Que mató á tu padre mira.
+ Es mi adorado enemigo. 810.
+ Piensas perseguille? 825.
+ Pues como harás? 846.
+ Seguiréle hasta vengarme, 848.
+ y habré de matar muriendo.
+
+Corneille a interverti l'ordre de ces vers, dont le second doit être
+le premier, comme fin d'une phrase antérieure.
+
+ Mejor es que mi amor firme 849.
+ con rendirme,
+ te dé el gusto de matarme
+ sin la pena de seguirme.
+ .... Rodrigo, Rodrigo, 852.
+ en mi casa!
+ --Escucha.
+ --Muero.
+ --Solo quiero
+ que en oyendo lo que digo
+ respondas con este acero.
+ Tu padre el Conde Lozano 873.
+ ........................
+ puso en las canas del mio
+ la atrevida injusta mano.
+ Y aunque me ví sin honor, 879.
+ se malogró mi esperanza,
+ en tal mudanza,
+ con tal fuerza que tu amor
+ puso en duda mi venganza.
+
+Scudéry ajoute ici quatre vers qui relient la citation précédente à
+celle qui correspond aux vers 886 et suivants du texte français:
+
+ Mas en tan gran desventura,
+ lucharon á mi despecho,
+ contrapuestos en mi pecho,
+ mi afrenta con tu hermosura.
+ Y tú, señora, vencieras, 886.
+ á no haver imaginado
+ que afrentado,
+ por infame aborrecieras
+ quien quisiste por honrado.
+ Cobré mi perdido honor, 897.
+ mas luego á tu amor rendido
+ he venido,
+ porque no llames rigor 900.
+ lo que obligacion ha sido
+ Haz con brio 903.
+ la venganza de tu padre,
+ como la hice del mio.
+ No te doy la culpa á ti 908.
+ de que desdichada soy.
+ Que en dar venganza á tu afrenta 911.
+ como caballero hiciste.
+
+Le premier vers n'est pas indiqué par Corneille, mais il est donné par
+Scudéry.
+
+ Mas soy parte, 940.
+ para solo perseguirte,
+ pero no para matarte.
+ Considera 961.
+ que el dexarme es la venganza,
+ que el matarme no lo fuera.
+ Me aborreces? 963.
+ --No es posible.
+ Disculpará mi decoro 970.
+ con quien piensa que te adoro
+ el saber que te persigo.
+ Vete, y mira á la salida 975.
+ no te vean....
+ .... si es razon 976.
+ no quitarme la opinion
+ quien me ha quitado la vida.
+
+Corneille a omis ce dernier vers, qu'il faut nécessairement ajouter à
+la citation, car il contient le sujet du verbe _quitarme_.
+
+ Mátame. 980.
+ Déxame. 980.
+ Pues tu rigor qué hacer quiere? 980.
+ Por mi honor, aunque muger, 981.
+ he de hacer
+ contra ti quanto pudiere,
+ deseando no poder.
+ Ay, Rodrigo, quien pensara.... 987.
+ Ay, Ximena, quien dixera.... 987.
+ Que mi dicha se acabara! 988.
+ Quédate, iréme muriendo. 993.
+ Vete, y mira á la salida 997.
+ no te vean.
+
+Ce dernier rapprochement n'est pas de Corneille, mais de Scudéry.
+
+ Es posible que me hallo.... 1025.
+ entre tus brazos?
+ Hijo, aliento tomo 1027.
+ para en tus alabanzas empleallo.
+ Bravamente provaste, bien lo hiciste, 1028.
+ bien mis pasados brios imitaste.
+
+Le premier de ces vers n'est donné que par Scudéry.
+
+ Toca las blancas canas que me honraste. 1036.
+ Llega la tierna boca á la mexilla 1037.
+ donde la mancha de mi honor quitaste.
+ Alza la cabeza, 1039.
+ á quien como la causa se atribuia
+ si hay en mí algun valor, y fortaleza.
+
+Entendez _á quien_ comme s'il y avait _tú á quien_. Le vers précédent,
+que nous complétons,
+
+ _Dame la mano, y alza la cabeza...._
+
+tient à un assez beau mouvement de scène, qui n'est que dans
+l'espagnol. Le père s'est dit fier de _s'incliner_ devant la gloire de
+son fils: le fils lui répond de _relever la tête_, en même temps qu'il
+lui demande sa main à baiser, en fléchissant le genou selon l'usage.
+Don Diègue réplique par ce vers, que Corneille a omis, mais qui est
+indispensable pour entendre _suya_ de la phrase suivante:
+
+ _Con mas razon besara yo la tuya._
+
+ Si yo te dí el ser naturalmente, 1054.
+ tú me le has vuelto á pura fuerza suya.
+ Con quinientos hidalgos deudos mios 1085.
+ sal en campaña á exercitar tus brios.
+ No dirán que la mano te ha servido 1092.
+ para vengar agravios solamente.
+ REY DE CASTILLA. (_Inexact; c'est le jeune Prince 1222.
+ qui fait cette remarque._)
+ El mio Cid le ha llamado.
+
+ REY MORO.
+
+ En mi lengua es mi Señor.
+
+ REY DE CASTILLA.
+
+ Ese nombre le está bien.
+
+ REY MORO.
+
+ Entre Moros le ha tenido.
+
+ REY DE CASTILLA.
+
+ Pues allá le ha merecido,
+ en mis tierras se le den.
+ Llamalle el Cid es razon. 1225.
+ En premio destas victorias 1334.
+ ha de llevarse este abrazo.
+ Tanto atribula un placer, 1350.
+ como congoxa un pesar.
+ Son tus ojos sus espias, 1378.
+ tu retrete su sagrado,
+ tu favor sus alas libres.
+ Si he guardado á Rodrigo, 1392.
+ quizá para vos le guardo.
+ Conténtese en mi hacienda, 1738.
+ que mi persona, Señor,
+ llevaréla á un monasterio.
+
+Ces deux derniers vers sont séparés dans le texte par celui-ci:
+
+ si no es que el Cielo la lleva,
+
+vers qui n'est pas à dédaigner, et qui répond assez à ces mots:
+_jusqu'au dernier soupir_.
+
+NOTES:
+
+ [552] Les éditions de cette pièce sont nombreuses. Les premières
+ remontent à 1621 (dans la première partie des _Comedias_ de
+ Guillem de Castro, _Valencia_, _Felipe Mey_), peut-être à 1618
+ (Valence, même imprimeur, mais cette date est douteuse).
+ L'édition séparée dont nous nous sommes servi pour les citations
+ espagnoles de l'_Appendice_ est de 1796 (_Valencia, en la
+ Imprenta de J. y T. de Orga_), in-4º, très-correcte. Le texte lu
+ par Corneille devait contenir des incorrections et quelques
+ légères variantes antérieures à une révision.
+
+ [553] Les _Observations_ de Scudéry contiennent une liste de
+ rapprochements entre Guillem de Castro et Corneille, dressée avec
+ l'intention avouée d'établir que notre poëte doit tout à son
+ modèle espagnol. Loin de dissimuler ses emprunts, Corneille prit
+ soin, dans ses éditions de 1648, 1652, 1656 (voyez p. 87, note 209,
+ et p. 103), de compléter le travail de Scudéry, fit imprimer en
+ caractères italiques tous ceux de ses vers qu'il regardait comme
+ de véritables imitations, et plaça en note au bas des pages le
+ texte espagnol. Par malheur, l'exiguïté de l'espace réservé à ces
+ notes, le morcellement des citations, la mauvaise impression que
+ Corneille devait avoir sous les yeux, l'inexpérience de ses
+ propres imprimeurs, ont introduit dans ce travail une foule
+ d'erreurs de tous genres; il importait de les corriger, d'adopter
+ une orthographe plus uniforme et de motiver, quand ils en
+ valaient la peine, les changements rendus nécessaires par tant
+ d'incorrections et de négligences. M. Viguier, à qui nous devons
+ déjà la traduction des romances espagnols placés par Corneille à
+ la suite de son _Avertissement_, a bien voulu s'offrir, comme
+ lecteur curieux, et nous ajouterons très-fin et très-habile
+ appréciateur, de Corneille et du théâtre espagnol, à nous
+ seconder dans cette tâche délicate. Ce n'est là du reste que la
+ moindre des obligations que nous lui avons. On en jugera en
+ lisant l'examen comparatif des _Mocedades del Cid_, qui forme la
+ deuxième section de cet _Appendice_, et qu'il a entrepris tout
+ exprès pour en enrichir cette édition.
+
+ [554] Voyez plus loin, p. 216, note 576.
+
+
+II
+
+ANALYSE COMPARATIVE DU DRAME
+
+DE GUILLEM DE CASTRO:
+
+LA JEUNESSE DU CID
+
+(_LAS MOCEDADES DEL CID, PRIMERA PARTE_[555]).
+
+
+SOMMAIRE DE LA PREMIÈRE JOURNÉE[556].
+
+1º SCÈNE DANS LE PALAIS _de Fernand Ier à Burgos. Brillante
+introduction: le jeune Rodrigue reçoit l'ordre de chevalerie des mains
+du Roi et des princesses en présence de la cour et de Chimène._
+
+2º SÉANCE DU CONSEIL. _Le Roi motive et déclare le choix qu'il fait de
+don Diègue comme gouverneur de son fils. Arrogance et colère du comte
+Gormas; l'outrage fatal est infligé en présence du Roi._
+
+3º MAISON DE DON DIÈGUE. _Salle d'armes. Ses trois fils
+s'entretiennent au retour de la cérémonie. Don Diègue rentre, il les
+éloigne, et pour s'essayer à la vengeance il brandit la grande épée de
+Mudarra, devenue trop pesante pour ses mains; il lui faut pour
+vengeur l'un de ses fils; il les éprouve successivement: les deux plus
+jeunes ne savent que gémir quand il leur serre violemment la main;
+Rodrigue seul à qui il mord un doigt s'emporte et se montre capable du
+ressentiment que désire son père. Le vieillard, sans savoir son amour
+pour Chimène, lui confie l'épée et lui nomme son ennemi. Monologue de
+Rodrigue, sa douleur, sa résolution._
+
+4º PLACE _devant le palais et devant la maison de don Diègue.
+L'Infante et Chimène à une fenêtre du palais, s'entretenant de
+Rodrigue. Le fier Gormas passe; il confie à l'un de ses amis qu'il a
+quelque regret de sa violence, mais se montre résolu à ne point
+s'humilier par une amende honorable. Rodrigue armé le cherche; d'abord
+il se voit avec peine en présence des dames, obligé de répondre par
+des propos courtois aux compliments de l'Infante. Le Comte reparaît;
+provocation, de plus en plus animée: les dames, en les voyant de loin,
+s'alarment; don Diègue se montre debout devant sa porte, il échauffe
+de ses regards le courroux de Rodrigue. Le duel sur cette place même
+est rendu nécessaire par l'extrême insolence de Gormas. Le Comte,
+blessé à mort, tombe dans la coulisse. Chimène accourt avec des cris.
+Rodrigue résiste héroïquement à l'assaut de toute la suite du Comte,
+et l'Infante intervenant fait cesser ce combat._
+
+REMARQUES.
+
+_Scène Ière._ L'appareil sacré, les formules, les propos rapides de
+cette foule de personnages propre au théâtre de Valence, le premier
+qui ait été construit en Espagne, ne convenaient guère à notre poëte.
+Il écartera donc de son plan et la Reine et le Prince royal à qui
+cette _histoire_ (c'est le titre, comme on sait, de beaucoup de pièces
+de Shakspeare) réserve un rôle assez marqué. Il se dispensera de faire
+de don Arias et de Peranzules des conseillers de cour, unis par des
+liens de parenté l'un à don Diègue, l'autre au Comte. Il invente un
+seul personnage, le pâle rival de Rodrigue, réservé pour être le
+champion malheureux de Chimène, et il l'appelle, on ne sait pourquoi,
+_don Sanche_, quoique ce nom soit celui du jeune prince espagnol.
+
+Quant à la scène en elle-même, cette pompe trop extérieure n'est point
+nécessaire à son dessein.
+
+_Scène IIe._ Celle-ci au contraire devait certainement lui convenir.
+Nous oserions affirmer que les circonstances du temps, les sévérités
+de Richelieu contre le duel, l'humeur susceptible de Louis XIII, ont
+seules empêché Corneille de transporter la fière dispute et le fatal
+soufflet dans l'intérieur du conseil et en présence de la majesté
+royale.
+
+ ........ Conde tirano,
+ ............................
+ la mano en mi padre pusisteis
+ _delante el Rey_ con furor.
+
+Ce sont les paroles de Rodrigue (empruntées à un vieux romance par
+l'auteur de la pièce). Corneille dit seulement:
+
+ «Ce que n'a pu jamais Aragon ni Grenade,
+ Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux,
+ Le Comte en votre cour l'a fait _presque_ à vos yeux[557].»
+
+C'est une combinaison propre à Corneille d'avoir supposé les deux
+pères instruits de l'amour de leurs enfants et disposés à le
+favoriser. Il en a tiré quelques traits remarquables, et le noeud
+devient par là plus complexe dès le commencement. Quant à la grande
+donnée du drame, nullement historique en elle-même, cet amour des deux
+jeunes gens antérieur à la querelle, Castro en a le mérite, mais ne
+paraît pas en être le premier inventeur. C'est au moins ce que donne à
+penser un mot du passage cité de Mariana (voyez p. 79), peut-être
+aussi quelques romances de date peu ancienne relativement, mais
+pouvant remonter au commencement du dix-septième siècle, époque de
+cette composition dramatique.
+
+Dans la pièce espagnole la dispute des deux rivaux pour la prééminence
+a lieu en présence du Roi; c'est à lui que leurs arguments sont
+d'abord adressés, et cette circonstance ajoute à l'intérêt. Les vers
+suivants, non traduits, mais imités, que Corneille met dans la bouche
+du Comte, peuvent être cités comme un emprunt de plus à Guillem de
+Castro:
+
+ «Joignez à ces vertus celles d'un capitaine:
+ Montrez-lui comme il faut s'endurcir à la peine, etc.[558].»
+
+ Y quando al Principe enseñe
+ lo que entre exercicios varios
+ debe hacer un caballero
+ en las plazas y en los campos,
+ podrá para darle exemplo,
+ como yo mil veces hago,
+ hacer un lanza hastillas,
+ desalentando un caballo?
+
+Mais après la réponse de don Diègue, la querelle proprement dite
+n'occupe que six vers, d'un dialogue fort entrecoupé, entre les deux
+adversaires et le Roi qui les rappelle au respect. Cette vigueur et
+cette rapidité étaient d'un fort bon exemple, et n'ont point
+l'inconvénient de ce mot un peu excessif: .... _ne le méritoit
+pas_[559]! qui donne au vieillard quelque tort de provocation.
+
+Le jeu de scène qui doit suivre le soufflet n'est suffisamment indiqué
+ni dans l'un ni dans l'autre texte. Il est fâcheux que les grands
+maîtres ou leurs éditeurs (à remonter jusqu'aux Grecs) aient si
+souvent négligé ce genre d'indication. Dans _le Cid_ de Corneille, la
+tradition théâtrale nous fait voir un duel à l'épée qui ne dure que
+quelques instants, le Comte faisant tomber tout d'abord l'arme des
+mains de don Diègue[560]. Celui-ci, dans l'espagnol, n'est pas armé
+peut-être, ou n'a pas recours à son épée. Il lève le bâton sur lequel
+il s'appuyait. Peranzules, cousin germain du Comte, lui retient le
+bras. Le Roi, indigné contre Gormas, appelle ses gardes, et ordonne
+qu'on l'arrête. Il nous faut continuer de deviner l'action scénique:
+Gormas ne se laisse pas arrêter, il tire probablement du fourreau son
+épée redoutable, et s'éloigne lentement en adressant au Roi des
+remontrances et des excuses hautaines, entre autres: «.... Pardonne à
+_cette épée_ et à cette main de te manquer ici de respect.» Le Roi le
+laisse sortir, s'efforçant inutilement de le rappeler. «Oui,
+_rappelez, rappelez_ le Comte, s'écrie énergiquement don Diègue, qu'il
+vienne remplir la charge de gouverneur de votre fils! etc. _Llamadle,
+llamad al Conde_..., etc.» Corneille cite ce mouvement sans expliquer
+comment il en a fait une éloquente apostrophe dans son fameux
+monologue: _Comte, sois de mon prince à présent gouverneur_ ...[561],
+etc.
+
+ «Achève, et prends ma vie après un tel affront,
+ Le premier dont ma race ait vu rougir son front[562].»
+
+De ces deux vers, l'un est trouvé par Corneille, l'autre provient du
+romance _Pensativo estaba el Cid_, que Castro a transcrit presque
+entier, notamment les mots imprimés ici en lettres italiques:
+
+ Todo le parece poco
+ respecto de _aquel agravio
+ el primero que se ha fecho
+ á la sangre de Lain Calvo_.
+
+La scène royale, dans la pièce de Castro, se termine d'une manière que
+Richelieu n'eût pas plus admise que ce qui précède. Don Diègue se
+retire à son tour, songeant déjà à sa vengeance, et n'est pas non plus
+retenu par l'ordre du Roi. Celui-ci se laisse persuader par ses deux
+autres conseillers de renoncer à faire justice, de peur de
+compromettre envers un puissant vassal sa propre puissance. Le
+scandale pourra d'ailleurs n'être pas ébruité, et il espère vaguement
+assoupir cette querelle.
+
+_Scène IIIe._ La salle d'armes de don Diègue. Nous n'avons pas besoin
+d'insister sur l'embarras et la difficulté d'illusion que s'impose
+Corneille en se refusant à déterminer les divers lieux de son action.
+
+Don Diègue a _trois_ fils; Rodrigue est l'aîné[563]. Les deux plus
+jeunes s'occupent à débarrasser le nouveau chevalier des armes qu'il a
+reçues, entre autres de l'épée du Roi, qu'il veut laisser suspendue au
+mur jusqu'à ce qu'il l'ait réellement gagnée par cinq batailles
+rangées. Dialogue élégant et paisible. Leur père arrive, sombre,
+égaré, tenant les deux fragments de son bâton qu'il a brisé. Son
+désordre émeut surtout Rodrigue, mais don Diègue ne veut point
+s'expliquer, et il exige que tous trois le laissent seul.
+
+Son monologue fait penser, dès les premiers mots, à celui de
+Corneille[564]:
+
+ Cielos! peno, muero, rabio....
+
+Le second vers, quoique s'adressant au bâton brisé qu'il jette à
+terre, a visiblement suggéré aussi les beaux vers (v. 255 et
+suivants): _Et toi, de mes exploits glorieux instrument_, etc.
+
+ No más, báculo rompido!...
+
+«Va-t'en, bâton brisé, qui n'as pu servir de soutien ni à mon honneur
+ni à ma colère....» Suivent des traits d'un goût plus recherché. Le
+vieillard songe à se procurer une épée. Là est suspendue celle que
+lui transmit le fameux bâtard Mudarra, vengeur des sept infants de
+Lara, dans une héroïque histoire de l'âge antérieur. Ce glaive est un
+de ces grands espadons du moyen âge qui se manoeuvrent à deux mains.
+Il le saisit dans l'espoir de l'employer à sa vengeance, et s'en
+escrime quelque temps avec de vains efforts: scène forte et naïve, à
+laquelle l'acteur pouvait donner un grand intérêt:
+
+«Mais, ô ciel! je m'abusais.... à chaque coup de taille ou de revers,
+l'arme m'entraîne après elle.... ma main la tient bien ferme, mais par
+mes pieds elle est mal assurée.... Et voilà qu'elle me paraît de
+plomb.... et que ma force défaille[565].... et je tombe, et il me
+semble que le pommeau soit à la pointe.»
+
+Si loin que nous soyons ici de Corneille, nous rencontrons toutefois
+des exclamations douloureuses dont il s'est souvenu:
+
+ _O caduca edad cansada!_
+ Estoy por pasarme el pecho....
+ _Ah, tiempo ingrato, qué has hecho?_
+
+Il faut donc qu'il s'adresse à l'un de ses fils pour avoir un vengeur.
+Il les appelle successivement, les plus jeunes d'abord, pour les
+mettre à l'épreuve. Ce qu'il cherche en eux c'est l'énergie
+vindicative qu'il ne trouvera à son gré que chez Rodrigue. L'épreuve,
+pour Hernan Diaz, puis pour Bermudo, consiste à leur serrer les os de
+la main: les jeunes gens ne manifestent qu'une douleur plaintive,
+tandis que Rodrigue à qui son père mord le doigt, s'écrie:
+«Lâchez-moi, mon père, lâchez-moi à la malheure! Lâchez; si vous
+n'étiez pas mon père, je vous donnerais un soufflet.--_D. Diègue_: Et
+ce ne serait pas le premier!--_Rodrigue_: Comment?--_D. Diègue_: Fils
+de mon âme, voilà le ressentiment que j'adore, voilà la colère qui me
+plaît, la vaillance que je bénis....» Cette tirade, qui se prolonge,
+est une des plus belles de Castro, et Corneille a reconnu son
+obligation[566], malgré le noble détour par lequel il a su épargner à
+son public français le naïf récit des romances. L'autorité en était si
+absolue pour les Espagnols, que Castro, ici et ailleurs, semble se
+plaire à en copier le texte littéralement; et que même, chose assez
+bizarre, le traducteur espagnol du _Cid_ français, quarante ans
+environ après Castro, Diamante, qui destinait sa traduction à la
+scène, n'a pas cru pouvoir se dispenser d'ajouter au dialogue de
+Corneille l'épreuve de la main serrée. Il traduit d'abord assez
+fidèlement le _Rodrigue, as-tu du coeur_?
+
+ DIEGO.
+
+ .... Tendrás valor?
+
+ RODRIGO.
+
+ Qualquiera otro que no fuera
+ mi padre, y tal preguntara,
+ bien presto hallára la prueba;
+
+mais ensuite il imagine un long aparté de don Diègue pour motiver la
+nécessité de l'expérience corporelle; le vieillard demande pour _faire
+amitié_ la main de son fils, qui s'agenouille; mais sentant sa main
+cruellement pressée, Rodrigue mord jusqu'au sang celle de son père. La
+traduction de Diamante se rattache ensuite à Corneille comme elle
+peut, mais en ayant bien soin de recommander l'épée de _Mudarra_.
+C'est ainsi qu'à cette époque on entendait le devoir des traducteurs;
+mais il faut s'en prendre aussi à l'exigence d'un public espagnol en
+un sujet consacré comme _le Cid_.
+
+Revenons à l'oeuvre intéressante de Castro[567].
+
+Le petit vers: _Aquí ofensa y allí espada_, cité par Corneille comme
+emprunté par lui:
+
+ «Enfin _tu sais_ l'affront, et _tu tiens_ la vengeance[568],»
+
+est un assez frappant exemple de la distance de l'action aux paroles
+qui sépare les deux poëtes. La vraie traduction de l'espagnol est dans
+le double geste du père, montrant d'abord sa joue visiblement meurtrie
+depuis le soufflet reçu, puis remettant aux mains de son fils l'épée
+de _Mudarra_. Nous ne pouvons plus savoir si pour réaliser le: _Tu
+tiens la vengeance_, Corneille conseillait à l'acteur de placer son
+épée dans la main de Rodrigue, comme un jeu de scène indiqué plus
+haut par ce vers:
+
+ «_Passe_, pour me venger, _en de meilleures mains_[569].»
+
+Quand le vieillard épuisé par sa véhémence quitte Rodrigue, dont _il
+ignore_ l'amour pour la fille du Comte, il semble moins précipiter sa
+retraite que le don Diègue français, qui n'attend pas un mot de
+réplique à sa fatale révélation: _le père de Chimène_[570]. Tout cela
+est à considérer comme matière d'étude et non dans un injuste esprit
+de censure.
+
+Le monologue en stances, _Percé jusques au fond du coeur_[571],
+réclamerait un attentif parallèle avec l'espagnol. Là nous lisons
+aussi trois stances d'une coupe soignée, d'un mouvement et d'un
+refrain semblables, avec des rimes croisées d'une manière analogue et
+un peu plus artificielle encore, par le privilége de la poésie lyrique
+méridionale. Corneille eût pu citer au bas de la page:
+
+ Suspenso de afligido
+ estoy....
+
+représenté par:
+
+ «Je demeure immobile, et mon âme abattue
+ Cède au coup qui me tue.»
+
+En écrivant le vers:
+
+ «Et malheureux objet _d'une injuste rigueur_,»
+
+notre poëte reste obscur ou inintelligible, là où l'espagnol est
+très-clair, puisqu'il entend parler de la rigueur injuste _de la
+Fortune_, dont il n'est rien dit dans le français.
+
+ .... Fortuna....
+ Tan en mi daño ha sido
+ tu mudanza.... _et plus loin_.... tu inclemencia....
+
+Rodrigue, après ce morceau lyrique, emprunte encore une trentaine de
+vers de romance, où il n'est plus question de son amour, mais où l'on
+aperçoit le germe du vers si connu:
+
+ «La valeur n'attend point le nombre des années[572];»
+
+ ......pues que tengo
+ mas valor que pocos años.
+
+_Scène IVe._ Le Comte, suivi de serviteurs armés, se promène avec son
+cousin Peranzules. Il convient, comme chez Corneille il _avoue_ à don
+Arias[573], qu'il a eu le sang un peu chaud dans la querelle; mais il
+n'entend pas s'humilier en satisfactions.
+
+Ici se place un emprunt que Corneille n'a pas dû signaler. Dans un
+temps où l'on punissait les duels, il ne pouvait conserver ces vers
+remarquables:
+
+ «Ces satisfactions n'apaisent point une âme:
+ Qui les reçoit n'a rien, qui les fait se diffame,
+ Et de pareils accords l'effet le plus commun
+ Est de perdre d'honneur deux hommes au lieu d'un[574];»
+
+et en effet il les supprima avant l'impression. Dans la pièce de
+Castro cette superbe doctrine est développée par don Gormas avec moins
+de précision, mais avec vigueur:
+
+ PERANZULES.
+
+ .... Y no es razon
+ el dar tú....
+
+ CONDE.
+
+ .... Satisfaccion?
+ Ni darla, ni recibirla!
+
+ PERANZULES.
+
+ Por qué no? No digas tal.
+ Qué düelo en su ley lo escribe?
+
+ CONDE.
+
+ El que la da y la recibe
+ es muy cierto quedar mal:
+ porque el uno pierde honor,
+ y el otro no cobra nada.
+ El remitir á la espada
+ los agravios es mejor.
+
+Suivent d'autres propos de raffiné duelliste: don Gormas compare toute
+excuse à une pièce de couleur douteuse, qui, recousue à l'honneur d'un
+homme, laisserait un trou à l'honneur d'un autre.
+
+En somme, cette petite scène est toute d'emprunt dans Corneille. L'ami
+officieux agit, comme dans l'original, par commission du Roi, bien
+qu'ici le Roi n'ait pas été témoin de la querelle. Il reste à signaler
+certaines nuances qui caractérisent l'époque de Richelieu, soit dans
+ce vers de l'orgueilleux Gormas:
+
+ «Et _ma tête en tombant_ feroit choir sa couronne[575],»
+
+soit dans l'utile correctif des maximes de don Arias sur l'obéissance
+due au pouvoir absolu des rois.
+
+Vient immédiatement le défi de Rodrigue, imité par Corneille, mais
+avec choix, et avec autant de vigueur que d'élévation. Tout ce qu'il
+élimine d'incidents accessoires, de mouvements scéniques compliqués,
+est presque inimaginable dans nos habitudes théâtrales, soit que le
+théâtre espagnol, ennemi de l'austère simplicité tragique, fût plus
+exercé à la mise en scène, soit que son public docile se contentât, à
+peu de frais, de moyens assez grossiers d'illusion.
+
+Il faut supposer complaisamment la place assez grande pour qu'on s'y
+promène et qu'on y agisse séparément de divers côtés. Le défi et le
+combat, solitaires dans Corneille, vont avoir le plus de témoins
+possible. Les dames sont toujours à la fenêtre du palais; Chimène
+s'inquiète de l'air irrité de son père, puis s'alarme de la figure
+pâle de Rodrigue, qui survient en tenue de combat et armé de sa grande
+épée. Ignorant ce dont il s'agit, l'aimable Infante appelle l'amant de
+son amie, et l'engage en quelques propos de délicate galanterie qu'il
+interrompt par des aparté douloureux. C'est bien pis quand le Comte
+reparaît d'autre part, se promenant avec Peranzules et ses officiers
+(car il ne se soumet pas à l'ordre du Roi, qui lui a fait signifier de
+garder les arrêts dans sa maison). Déjà les regards courroucés se
+croisent _de loin_: nouvelles alarmes de Chimène; le trouble de
+Rodrigue augmente, dans une hésitation qu'il se reproche, et bientôt,
+sur le seuil de sa demeure, apparaît morne et sombre le vieux don
+Diègue, tournant vers son fils chancelant ses yeux pleins de fureur et
+sa joue meurtrie. Son ami don Arias l'interroge en vain; en vain de
+son côté Peranzules veut détourner le Comte de passer fièrement devant
+ses ennemis.... A ce moment Rodrigue se décide:
+
+«(Pardonne, objet divin, si je vais, mourant, donner la mort!)
+Comte!--Qui es-tu?--Par ici; je veux te dire qui je suis.
+(_Chimène, à part_; Qu'est-ce donc? Ah, je meurs.)--Que me
+veux-tu?--Je veux te parler. Ce vieillard _qui est là_[576],
+quel est-il, le sais-tu?--Oui-da, je le sais. Pourquoi cette
+question?--Pourquoi? _Parle bas_[577]; écoute.--Dis.--Ne sais-tu
+pas qu'il fut un exemplaire d'honneur et de vaillance?--Soit.--Et
+que _ce sang dont mes yeux sont rougis_[578], c'est le sien comme
+le mien, le sais-tu?--Et que je le sache (abrége ton propos),
+_qu'en résultera-t-il_[579]?--Passons seulement en un autre lieu,
+tu sauras tout ce qu'il en doit résulter.--Allons, jeune garçon,
+est-ce possible? Va, va, chevalier novice; va donc, et apprends
+d'abord à combattre et à vaincre: tu pourras ensuite te faire
+honneur de te voir vaincu par moi, _sans me laisser au regret et
+de te vaincre_ et de te tuer. Pour à présent laisse là ton
+ressentiment; car ce n'est pas aux vengeances sanglantes que peut
+réussir l'enfant dont les lèvres sont encore abreuvées de
+lait.--Non, c'est par toi que je veux commencer à combattre et à
+m'instruire. Tu verras si je sais vaincre, je verrai si tu sais
+tuer; mon épée conduite sans art te prouvera par l'effort de mon
+bras que le coeur est un maître en cette science non encore
+étudiée; et il suffira bien à mon ressentiment de mêler ce
+lait de mes lèvres et ce sang de ta poitrine.» Vives exclamations
+de Peranzules, d'Arias, de Chimène, de don Diègue brûlant
+d'impatience; car il paraît que Rodrigue a porté la main sur le
+Comte, soit en lui touchant la poitrine, soit en voulant
+l'empêcher d'avancer dans la direction qu'il a prise. «_Rodrigue_:
+L'ombre de cette demeure est inviolable et fermée pour toi....
+(_Chimène_: Quoi, Monsieur, contre mon père!)--_Rodrigue_: Et
+c'est pourquoi je ne te tue point présentement.--(_Chimène_:
+Écoute-moi!)--_Rodrigue_: (Pardonnez, Madame; je suis le fils de
+mon père!) Suis-moi, Comte!--_Le Comte_: Adolescent, avec ton
+orgueil de géant, je te tuerai si tu te places devant moi. Va-t'en
+en paix: va-t'en, va, si tu ne veux que, comme en certaine
+occasion j'ai donné à ton père un soufflet, je te donne _mille
+coups de pied_.--_Rodrigue_: Ah, c'en est trop de ton insolence!»
+Interruptions rapides des divers témoins. «_D. Diègue_: Les longs
+discours émoussent l'épée.» Quand le combat commence, il s'écrie
+encore: «Mon fils, mon fils, en t'appelant ainsi, c'est mon
+affront et ma fureur que je t'envoie[580]!»
+
+On passe en se battant dans la coulisse, d'où le Comte s'écrie: «Je
+suis mort!» Chimène a couru éperdue après son père. Mais une mêlée
+remplit de nouveau le théâtre; ce sont les gens du Comte réunis pour
+le venger contre Rodrigue seul, mais terrible. L'Infante, de son
+balcon, fait entendre sa voix, et arrête les assaillants. Rodrigue
+s'arrête aussi en lui adressant des paroles de respect, poétiques et
+chevaleresques, qu'elle accueille gracieusement. Les spadassins
+intimidés refusent de suivre Rodrigue pour renouveler plus loin le
+combat, et se dispersent. «O valiente Castellano!» s'écrie Urraque; et
+ainsi finit la _première journée_.
+
+NOTES:
+
+ [555] La seconde partie est un autre drame historique, tout à
+ fait distinct, qui n'appartient plus précisément à la _jeunesse_
+ du Cid; _Mocedades_ serait tout aussi bien traduit par _les
+ Prouesses_ du Cid. Le théâtre espagnol possède des _Mocedades de
+ Roldan_ (Roland), _de Bernardo del Carpio_, etc.
+
+ [556] On sait que les trois _Journées_ de ces drames sont de
+ longs actes, non partagés en scènes à notre manière.
+
+ [557] Acte II, scène VIII, vers 706-708. Dans les premières
+ éditions (1637-56), au lieu de _le Comte_, on lit au dernier
+ vers: _l'Orgueil_, souvenir du surnom de _Lozano_ qu'avait le
+ comte de Gormas.
+
+ [558] Acte I, scène III, vers 177 et suivants.
+
+ [559] Acte I, scène III, vers 225.
+
+ [560] Plusieurs des plus anciennes éditions n'ont pas même cette
+ indication trop courte: DON DIÈGUE, _mettant l'épée à la main_ ou
+ _Ils mettent l'épée à la main_ (voyez ci-dessus, p. 117 et la
+ note 293); le lecteur n'est mis sur la voie que par ces mots: _Ton
+ épée est à moi_.... et plus loin, à la fin de la scène, par ce
+ vers (supprimé à partir de 1660, voyez la note 295 de la p. 118):
+
+ «Et mes yeux à ma main reprochent _ta défaite_.»
+
+ On peut remarquer du reste que ce _duel_, qui n'est pas dans
+ Castro, eût été une impossibilité de plus pour Corneille, s'il eût
+ dû avoir lieu _devant le Roi_.
+
+ [561] Acte I, scène IV, vers 251 et suivants.
+
+ [562] Acte I, scène III, vers 227 et 228.
+
+ [563] Dans Corneille, Rodrigue est fils unique:
+
+ «Vous n'avez qu'une fille, et moi _je n'ai qu'un fils_.»
+
+ (Acte I, scène III, vers 167.)
+
+
+ [564] Acte I, scène IV.
+
+ [565] «Et _ce fer que mon bras ne peut plus soutenir_,
+ Je le remets au tien pour venger et punir.»
+
+ (Acte I, scène V, vers 271 et 272.)
+
+ [566] Voyez dans la première section de l'_Appendice_, p. 200, la
+ citation relative aux vers 262 et suivants.
+
+ [567] Nous n'examinons ce poëte que comparativement à Corneille,
+ et nous craindrions de faire une digression en remarquant que la
+ tradition, à laquelle il obéit tout en choisissant, a dû lui
+ causer aussi quelque embarras. Il y a dans ces légendes, tant de
+ fois remaniées, bien des tons divers, selon le caractère plus ou
+ moins rude des siècles qui les ont traitées successivement. Les
+ détails de chevalerie et de cour, et d'autres encore, risquaient
+ de faire dissonance et anachronisme avec des données plus
+ anciennes et toujours accréditées. Un censeur _espagnol_ qui
+ aurait critiqué à ce point de vue Guillem de Castro aurait eu
+ gain de cause. Il est curieux de remarquer que deux traditions
+ contraires font de Rodrigue l'_aîné_ ou le _plus jeune_ des trois
+ frères. Si le poëte Castro a eu de bonnes raisons pour faire de
+ Rodrigue l'aîné, il faut convenir qu'il a rendu par là peu
+ naturelle la conduite de don Diègue qui s'adresse d'abord à deux
+ adolescents pour savoir s'il en fera ses champions contre Gormas.
+ Un examen attentif ferait voir qu'en se résignant à cette faute,
+ le poëte l'a fort bien sentie.
+
+ [568] Acte I, scène V, vers 286.
+
+ [569] Acte I, scène IV, vers 260.
+
+ [570] Acte I, scène V, vers 282.
+
+ [571] Acte I, scène VI, vers 291.
+
+ [572] Acte II, scène II, vers 406.
+
+ [573] Ceci est moins juste. Arias est parent de don Diègue, et de
+ son parti; mais Corneille préfère le nom le plus sonore, et un
+ moindre nombre de personnages.
+
+ [574] Voyez la Notice du _Cid_, p. 17 et 18.
+
+ [575] Acte II, scène I, vers 382.
+
+ [576] _Que está allí_, mots qui, dans la citation de Corneille
+ (voyez ci-dessus, p. 201, vers 398), ne laissent pas d'être un
+ peu embarrassants pour le lecteur.
+
+ [577] Plus motivé par la situation que dans Corneille.
+
+ [578] Par la colère:
+
+ Y que es sangre suya y mia
+ la que yo tengo en los ojos,
+ sabes?
+
+ --Voir l'interprétation détournée volontairement sans doute par
+ Corneille, vers 401 et 402, le sang porté aux yeux par la colère
+ tenant à une locution tout espagnole.
+
+ [579] C'est le vrai sens, plutôt que la réplique: _Que m'importe_
+ (vers 402)?
+
+ Y el saberlo (acorta--razones) qué ha de importar?
+
+ [580] Donnons cet exemple, entre tant d'autres, de la singulière
+ rapidité d'expression si goûtée des Espagnols, qui resterait
+ obscure si elle n'était un peu paraphrasée dans la traduction:
+
+ Hijo, hijo, con mi voz
+ te envio ardiendo mi afrenta.
+
+SOMMAIRE DE LA DEUXIÈME JOURNÉE.
+
+1º LE PALAIS DU ROI. _Chimène demande le châtiment de Rodrigue; don
+Diègue prend la défense de son fils_.
+
+2º L'APPARTEMENT DE CHIMÈNE, _où Rodrigue ose pénétrer et se montrer à
+Chimène, revenue du palais_.
+
+3º UN LIEU DÉSERT, _près de Burgos, où don Diègue revoit secrètement
+son fils, et lui confie une troupe des siens armée contre les Maures_.
+
+4º UNE CAMPAGNE ET LE CHÂTEAU DE PLAISANCE _où l'Infante, le soir, au
+balcon, voit passer Rodrigue allant en guerre, et lui adresse de
+tendres encouragements, reçus avec une courtoisie délicate par l'amant
+de Chimène_.
+
+5º LES MONTAGNES D'OCA, _au nord de Burgos, où la victoire du Cid sur
+les Maures est mise autant qu'il est possible en action_.
+
+6º LE PALAIS DU ROI, _à Burgos, où d'abord le jeune prince don Sanche
+offre des traits singuliers de caractère, qui font prévoir son
+histoire future; puis arrive Rodrigue amenant le chef qu'il a fait
+prisonnier; Chimène alors reparaît en deuil, demandant encore sa
+vengeance dans les termes mêmes de l'ancienne ballade. Le Roi la
+congédie avec égards, et bannit Rodrigue en l'embrassant_.
+
+REMARQUES.
+
+C'est ainsi que s'étend d'une manière illimitée le champ et le
+mouvement de l'action, que Corneille s'applique surtout à resserrer.
+C'est la lutte du poëme dramatique contre l'épopée. Corneille veut se
+conformer à des règles qu'il croit être celles de la raison et de
+l'antiquité, mais qui en réalité, comme on l'a compris seulement de
+nos jours, dérivent purement et simplement de la présence continuelle
+du choeur sur la scène grecque.
+
+_Scène Ière._ Des six tableaux de la deuxième journée, le 1er termine
+le second acte de Corneille, le 2e et le 3e suffiront pour tout le
+troisième acte. Il faut bien convenir que notre poëte, en se refusant
+la grande représentation où tant de personnages sont en jeu, s'est
+condamné à relier son action par un certain nombre de petites scènes
+en quelque sorte de transition et un peu languissantes. Ainsi la
+nouvelle de la dispute des deux pères et celle du combat n'arrivent
+que successivement à Chimène et au Roi. Dans l'intervalle, Chimène,
+alarmée de la dispute, est faiblement consolée par l'Infante, trop
+intéressée, malgré son grand coeur, à la ruine des espérances de son
+amie. Le Roi dissimule à peine en un beau langage l'embarras de son
+autorité compromise. Un artifice manifeste fait intervenir dès lors le
+personnage de don Sanche, pour qu'il ne paraisse pas trop brusquement
+plus tard quand on en aura besoin. Même précaution pour faire annoncer
+par le Roi l'attaque probable des Maures, et de trop faibles
+dispositions de défense. Les deux poëtes vont se rejoindre au
+commencement de la _seconde journée_. Là, le Roi dans son palais vient
+à peine d'apprendre la catastrophe, qu'il voit entrer par deux portes
+différentes Chimène et don Diègue, l'une tenant à la main un mouchoir
+trempé du sang de son père, l'autre décoré des traces du même sang
+dont il a frotté sa joue pour en laver l'affront. Ce sont deux traits
+des anciennes coutumes. Les deux personnages ont pu se rencontrer
+auprès de la victime: c'est à l'orpheline de réclamer vengeance aux
+pieds du Roi, au père vengé de défendre son fils. Voilà une situation,
+un très-bel antagonisme dramatique et oratoire; le triomphe appartient
+incontestablement à l'éloquence de Corneille; mais il est juste de
+rapporter l'invention à Castro, car les romances n'offraient à
+celui-ci que des démarches isolées, réitérées de la part de Chimène
+auprès du Roi, avec les naïves doléances propres à l'épopée du moyen
+âge. Castro reproduira plus loin ces souvenirs disparates: ici il
+invente en une poésie âpre, sans ampleur quoique assez ampoulée, la
+dispute entre la vengeance invoquée et la vengeance satisfaite. Ce que
+Corneille a cité d'espagnol suffisait à sa loyauté; mais nous
+cherchons dans le texte des _Mocedades_ ce qui peut s'ajouter à ses
+citations, comme l'ayant inspiré, comme motif saisi par lui, et
+librement traité, corrigé hardiment.
+
+ «Je l'ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur,
+ Sire, la voix me manque à ce récit funeste;
+ Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste[581].»
+
+Cette douleur filiale manque chez Castro, où on la trouve absorbée
+tout entière dans l'esprit de vengeance, point d'honneur de la jeune
+fille espagnole. Chimène a pourtant des larmes, que le poëte français
+a épurées, comme on va voir. Elle présente le mouchoir sanglant: c'est
+d'abord ce qu'il faut noter pour entendre la citation _y escribió en
+este papel_, texte d'un heureux contre-sens: son sang _sur la
+poussière_[582].... Ce mouchoir est le testament écrit de son père, et
+elle dit au Roi en s'agenouillant: «Ces lettres qui sont empreintes
+dans mon âme, je veux les exposer à tes yeux: elles attirent dans les
+miens, comme un aimant, des _larmes_ vengeresses, _des larmes
+d'acier_:»
+
+ A tus ojos poner quiero
+ letras que en mi alma están,
+ y en los mios como iman
+ sacan lágrimas de acero.
+
+La phrase suivante de Castro eût assez bien comporté une citation
+textuelle de Corneille, car il n'a corrigé que tard, en 1660,
+l'imitation qu'il en avait faite.
+
+ «Immolez, non à moi, mais à votre couronne
+ ...........................................
+ _Tout ce qu'enorgueillit_ un si haut attentat[583].»
+
+Sa première leçon, longtemps conservée, disait:
+
+ «Sacrifiez don Diègue et _toute sa famille_,
+ A vous, à votre peuple, à toute la Castille.»
+
+C'était bien l'entraînement du texte espagnol:
+
+«Et dût, en sa poitrine, la forteresse (_de son coeur_) s'épuiser à
+force de saigner, chaque goutte de ce sang doit coûter une tête[584].»
+
+ Y aunque el pecho se desangre
+ en su misma fortaleza,
+ costar tiene una cabeza
+ cada gota de esta sangre.
+
+Rien de plus beau que la réplique de _notre_ don Diègue, notamment le
+début: _Qu'on est digne d'envie_, etc...[585]. Et n'est-ce pas là
+aussi de l'invention?... Le don Diègue espagnol est tout à la joie
+d'avoir vu tuer son ennemi, et tout fier de sa joue frottée de sang.
+Il nous fournit un beau mouvement quand il invoque son droit d'offrir
+sa tête à la justice, en place de son fils; mais l'allure roide et
+sautillante de son rhythme étroit ne sera jamais comparable à
+l'ampleur des formes de Corneille. Si le poëte valencien se plaignait
+que son imitateur ne l'a cité que par petits lambeaux de phrase, il
+faut convenir qu'il ne gagnerait pas souvent à être cité d'une
+manière plus complète. Cette fin est belle pourtant:
+
+ Con mi cabeza cortada
+ quede Ximena contenta,
+ que mi sangre sin mi afrenta
+ saldrá limpia, y saldrá honrada.
+
+Corneille, qui s'est inspiré de ce discours un peu au delà des
+citations données, termine plus éloquemment par
+
+ «Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret[586].»
+
+Après ce grand effort, la scène et l'acte sont naturellement terminés
+par le Roi, qui ajourne sa délibération, confie à don Sanche le soin
+de reconduire Chimène, et veut s'assurer de don Diègue ainsi que de
+son fils.
+
+ «Don Diègue aura _ma cour et sa foi pour prison_[587].»
+
+Ce vers est le résumé de toute une scène qui, dans le texte espagnol,
+est la continuation de celle-ci, scène assez bien traitée, mais dont
+le caractère épisodique et familier n'entrait pas dans le plan de
+Corneille. La bonne Infante amène au secours de don Diègue son nouvel
+élève, le prince don Sanche, d'un caractère pétulant et volontaire,
+qui ne laisse pas arrêter son gouverneur, et qui obtient du Roi d'en
+être lui-même _le gardien_ (_el alcayde_). Ainsi l'on se sépare,
+Chimène exprimant en aparté son tendre ressentiment contre Rodrigue,
+et l'Infante s'apprêtant à se rendre avec la Reine à une maison de
+plaisance où nous devons la retrouver.
+
+_Scène IIe._ La scène où Rodrigue se présente à la suivante
+Elvire[588] est, dans l'espagnol, d'un ton plus familier, mais aussi
+plus naturel, comme préparation de ce qui va suivre. Seulement la
+suivante n'avait pas besoin de dire au public, après qu'elle a fait
+cacher Rodrigue:
+
+ Peregrino fin promete
+ ocasion tan peregrina.
+
+Chimène rentre chez elle sous la protection de son oncle Peranzules,
+plus convenable que celle du jeune cavalier don Sanche. Elle demande
+et obtient plus tôt de rester seule, sans avoir à éluder l'offre
+intéressée de l'épée de don Sanche pour la venger.
+
+Mais rien ne nous paraît plus délicat que la comparaison des deux
+scènes suivantes chez les deux poëtes. Comment faire bien voir dans
+le texte étranger la légèreté un peu molle des touches lorsqu'elles
+sont justes, opposée à la vigueur des tons qui les reproduisent, et le
+tour un peu frivole de ces subtilités de sentiment qui, dans
+Corneille, s'élèvent jusqu'à une sorte de vérité passionnée en
+harmonie avec l'excès de la douleur et les perplexités d'une situation
+si étrange? Le poëte méridional et son auditeur cherchent avant tout
+dans cette étrange situation et dans ces antithèses un amusement
+auquel se mêle sans doute un peu de sympathie: le poëte normand et son
+spectateur veulent trouver en un tout autre tempérament d'esprit
+l'admiration et les larmes. Celui-ci soutient la grande déclamation
+tragique et la prolonge avec force, là où l'autre s'est borné à une
+élégante série de madrigaux, qui ont le malheur de rester jolis, même
+quand ils sont assez touchants.
+
+Dans cette confidence éplorée que fait à Elvire la Chimène du _Cid_
+françois, il y a bien treize vers espagnols rapportés comme traduits;
+on peut y retrouver même une certaine littéralité, et c'est là
+pourtant que la différence se fait le mieux sentir. Contentons-nous
+d'une juste observation de la Beaumelle, en réponse à la plus fausse
+remarque de Voltaire, à cet endroit:
+
+ ELVIRE.
+
+ «.... Après tout, que pensez-vous donc faire?
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Pour conserver ma gloire et finir mon ennui,
+ Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui[589].»
+
+Les vers espagnols, cités en partie par Corneille, mais intervertis
+par lui à tort, sont ainsi disposés dans le texte:
+
+ELVIRE.
+
+ Pues como harás, no lo entiendo,
+ estimando el matador
+ y el muerto?--XIM. Tengo valor,
+ _y habré de matar muriendo_[590].
+ _Seguiréle hasta vengarme_....
+
+RODRIGO.
+
+ Mejor es que mi amor firme,
+ con rendirme,
+ te dé el gusto de matarme
+ sin la pena del seguirme.
+
+Voltaire, dans son commentaire, cite l'espagnol uniquement d'après
+Corneille; en admirant le vers: _Le poursuivre_, etc., il fait
+l'étrange remarque que voici: «Ce vers excellent, dit-il, renferme
+toute la pièce, et répond à toutes les critiques qu'on a faites sur le
+caractère de Chimène. _Puisque_ ce vers _est_ dans l'espagnol,
+l'original contenait les vraies beautés qui firent la fortune du _Cid_
+français.» Voltaire n'a jamais vu l'original, et c'est ce qu'il avoue
+ici implicitement; mais la Beaumelle lui objecte fort sensément que ce
+vers:
+
+ «_Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui,_»
+
+«a un sens bien autrement énergique, et une idée _qui n'est pas_ dans
+l'ouvrage espagnol. _Morir matando_, et _matar muriendo_, sont des
+phrases faites qu'on rencontre à chaque page dans les poëtes
+castillans, et qui ne veulent dire autre chose que combattre en
+désespéré, combattre jusqu'à la mort. Le vers qui précède [_il fallait
+dire_ qui suit]: _Je le poursuivrai jusqu'à ce que je sois vengée_,
+l'explique assez, et il y a loin de là au sublime _Mourir après lui_.»
+
+Le Rodrigue espagnol vient donc inopinément se jeter aux pieds de
+Chimène; il ne songe pas, non plus que son imitateur français, à ces
+aveux de tendresse passionnée qu'il vient d'entendre et dont il
+pourrait encore se montrer heureux et transporté. Chimène n'aura pas
+non plus un moment de confusion de tout ce qu'il a entendu ainsi par
+surprise; même oubli dans le français, où elle a dit en termes plus
+énergiques qu'elle l'_adore_[591].
+
+Le jeune homme ne porte plus vraisemblablement le grand espadon de
+Mudarra; aussi l'offre de _sa dague_ qu'il va faire à Chimène ne
+saurait produire l'effet dramatique que l'on trouve dans Corneille, ni
+amener l'exclamation si émouvante:
+
+ «_Quoi? du sang de mon père encor toute trempée_[592]!»
+
+et les subtilités qui s'accumulent durant quinze vers sur cette épée à
+la mode de la cour de Louis XIII, vers originaux sans contredit:
+admirons les suggestions diverses du _costume_! Voici la scène.
+
+«_Rodrigue, se jetant à ses pieds_: Non, il vaut mieux que je me rende
+à toi, et que mon amour invariable te donne la satisfaction de
+m'immoler, en t'épargnant la peine de me poursuivre.--_Chimène_:
+Qu'as-tu osé? qu'as-tu fait? Est-ce une ombre, une vision?--Perce ce
+coeur: j'y renonce pour celui qui bat dans ton sein[593].--Ciel!
+Rodrigue, Rodrigue en ma maison!--Écoute-moi.--Je me meurs.--Je veux
+seulement que tu entendes ce que j'ai à te dire, et que tu me répondes
+ensuite avec ce fer. (_Il lui donne sa dague._) Ton père le comte
+Glorieux, comme on l'appelait dignement, porta sur les cheveux
+blancs[594] de mon père une main téméraire et coupable; et moi,
+j'avais beau me voir par là déshonoré, mon tendre espoir ainsi
+renversé se débattait avec tant de force que ton amour put faire
+hésiter ma vengeance. En un si cruel malheur, mon injure et tes
+charmes se livraient dans mon coeur une lutte obstinée:
+
+ Et vous l'emportiez, Madame,
+ Dans mon âme,
+ S'il ne m'était souvenu
+ Que vous haïriez infâme
+ Qui noble vous avait plu[595].
+
+C'est avec cette pensée, sans doute digne de toi, que je plongeai mon
+fer sanglant dans le sein de ton père. Ainsi j'ai recouvré mon
+honneur; mais aussitôt, amant soumis, je suis venu vers toi, pour que
+tu n'appelles pas cruauté ce qui pour moi fut devoir impérieux, pour
+que ma peine justifie à tes yeux ma conduite si nouvelle envers toi,
+pour que tu prennes ta vengeance dès que tu la desires. Saisis ce fer,
+et si nous ne devons avoir à nous deux qu'un même courage, une même
+conscience, accomplis avec résolution la vengeance de ton père, comme
+j'ai fait pour le mien.
+
+--Rodrigue, Rodrigue! ah, malheureuse! Je l'avoue malgré ma douleur,
+en te chargeant de la vengeance de ton père, tu t'es conduit en
+chevalier. A toi je ne fais point reproche, si je suis malheureuse, si
+telle est ma destinée qu'il me faudra subir moi-même le trépas que je
+ne t'aurai pas donné. Mais une offense dont je t'accuse, c'est de te
+voir paraître à mes yeux quand ta main et ton épée sont encore chaudes
+de mon sang. Et ce n'est pas en amant soumis, c'est pour m'offenser
+que tu viens ici, trop assuré de n'être point haï de celle qui t'a
+tant aimé. Eh bien! va-t'en, va-t'en, Rodrigue.... pour ceux qui
+pensent que je t'adore, mon honneur sera justifié quand ils sauront
+que je te poursuis. J'aurais pu justement sans t'entendre te faire
+donner la mort; mais je ne suis ta partie que pour te poursuivre, et
+non pour te tuer. Va-t'en, et fais en sorte de te retirer sans qu'on
+te voie. C'est bien assez de m'avoir ôté ma vie sans m'ôter encore ma
+renommée.
+
+--Satisfais mon juste desir: frappe.--Laisse-moi.--Écoute: songe que
+me laisser ainsi est une dure vengeance; me tuer ne le serait pas.--Eh
+bien, cela même est ce que je veux.--Tu me désespères, cruelle! ainsi
+tu m'abhorres?--Je ne le puis: mon destin m'a trop enchaînée.--Dis-moi
+donc ce que ton ressentiment veut faire.--Quoique femme, pour ma
+gloire, je vais faire contre toi tout ce que je pourrai.... souhaitant
+de ne rien pouvoir.--Ah! qui eût dit, Chimène?...--Ah! Rodrigue, qui
+l'eût pensé?...--Que c'en était fait de ma félicité?...--Que mon
+bonheur allait périr?... Mais, ô ciel! je tremble qu'on ne te voie
+sortir.... (_Elle pleure_[596].)--Que vois-je?...--Pars, et laisse-moi
+à mes peines.--Adieu donc, je m'en vais mourant.»
+
+On peut donc, et ce n'est que justice, reconnaître une rectitude de
+développement, une précision de dessin beaucoup plus marquées ici que
+dans Corneille.
+
+ «_Rodrigue en ma maison!_ Rodrigue devant moi[597]!»
+
+C'est le premier hémistiche qui seul est traduit: et remarquez en
+effet quelle plus grande place occupe dans la scène espagnole plus
+courte, cette préoccupation si convenable, cet effroi de la jeune
+fille, et même cette colère, d'être forcée de s'entretenir en un tel
+moment, dans sa maison, avec Rodrigue. Quand il lui dit:
+
+ «Quatre mots seulement:
+ Après, ne me réponds qu'avecque cette épée[598],»
+
+le sens, le motif de ces quatre mots, fort net dans l'espagnol, c'est
+qu'il veut d'abord se faire absoudre par sa maîtresse, et puis
+recevoir la mort de sa main. L'incident de _l'épée_ dont nous avons
+parlé, et plusieurs autres détours, suspendent ou dénaturent un peu
+cette inspiration tendre et naïve. Cet incident s'achève sur les
+justes instances de Chimène, soit que l'odieuse épée rentre dans le
+fourreau, soit que l'acteur la jette au loin. (A défaut d'une note de
+l'auteur, la tradition est insuffisante.) Mais comment revenir à ces
+_quatre mots_ qui ont été annonces plus haut, à ce motif qui a amené
+Rodrigue et que Castro a si directement exprimé?
+
+ «Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l'envie
+ De finir par tes mains ma déplorable vie;
+ Car enfin n'attends pas de mon affection
+ Un lâche repentir d'une bonne action.
+ De la main de ton père un coup irréparable
+ Déshonoroit du mien la vieillesse honorable[599].»
+
+Le développement donné à la phrase rend l'unité de trait plus
+difficile ici et partout ailleurs, mais le spectateur charmé ne
+remarque pas des sutures adroites, ou des soudures un peu plus
+forcées, comme ce: _Car enfin n'attends pas_...; plus loin: _Ce n'est
+pas qu'en effet_[600]...; et ces minutieuses observations n'empêchent
+pas le lecteur attentif d'être enlevé par une merveilleuse éloquence,
+après avoir goûté la beauté simple et plus réduite du motif original.
+
+La réponse de Chimène présente les mêmes qualités, les mêmes défauts
+si l'on veut. On peut voir à quel point y est amplifié le _Como
+caballero hiciste_, et la haute obligation de le _poursuivre_ pour
+l'acquit de son honneur, exprimée dans l'espagnol en une forme plus
+féminine. Continuons:
+
+ «Hélas! _ton intérêt ici me désespère_:
+ Si quelque autre malheur m'avoit ravi mon père, etc.[601].»
+
+C'est là une idée touchante, exclusivement propre à Corneille, et
+exprimée en vers admirables, sauf encore la transition: _ton
+intérêt_.... très-hasardée logiquement, car il ne s'agit guère dans
+cette plainte que de _son_ intérêt à elle-même:
+
+ «.... j'aurois senti des charmes,
+ Quand une main si chère eût essuyé mes larmes[602].»
+
+Puis, pour rentrer dans l'idée dominante d'une vengeance de mort à
+obtenir, c'est encore, comme transition, le vers:
+
+ «Car enfin n'attends pas de mon affection[603],»
+
+répété littéralement du discours précédent de Rodrigue.
+
+L'inconvénient de l'argumentation oratoire, par laquelle Corneille
+ressemble souvent à Euripide, sans l'imiter, paraît mieux encore dans
+la discussion suivante, où Rodrigue veut prouver que Chimène doit le
+tuer, tandis que son amante veut éluder cette preuve. L'espagnol
+n'avait fait que glisser sur ce conflit; mais quiconque a lu et relu
+de telles scènes, sait quel est le privilége de notre Corneille,
+d'être réellement grand, émouvant et sublime, à travers toutes ses
+exagérations d'emphase et de dialectique[604].
+
+Désormais nous ne trouverons plus les deux poëtes aussi près l'un de
+l'autre, si ce n'est dans une seule scène, qui suit immédiatement
+celle-ci dans la _deuxième journée_, et qui terminera notre _troisième
+acte_. Aussi, au delà, nous contenterons-nous de parcourir la fable,
+ou, si l'on veut, l'histoire de Castro, en observant que Corneille n'y
+emprunte plus que quelques circonstances, et qu'il en omet et dénature
+un bien plus grand nombre.
+
+_Scène IIIe. Un lieu désert, la nuit_ (_près de Burgos_). Cet
+endroit écarté devait être absolument indiqué aux spectateurs de
+Corneille, quoiqu'il ne veuille en aucune manière violer ouvertement
+_la règle_, ou que du moins il suppose ce lieu dans l'enceinte même de
+Séville. Tout cela est mieux motivé dans l'espagnol. Il est naturel
+que Rodrigue ait à se cacher après une telle affaire, que son père
+soit convenu avec lui d'un lieu de rendez-vous pour aviser aux
+conséquences. Une louable intention de variété a fait composer ce
+monologue et le bel entretien qui suit en grands vers hendécasyllabes
+à triples rimes croisées, comme le _capitolo_ de Dante par exemple. Ce
+mode, traité avec aisance et fermeté, se rapproche sensiblement de la
+grandeur du mode cornélien.
+
+Corneille imite de près le ton inquiet du vieux père qui attend son
+fils. Il aurait même pu citer, en regard de ces vers:
+
+ «A toute heure, en tous lieux, dans une nuit si sombre,
+ Je pense l'embrasser, et n'embrasse qu'une ombre[605],»
+
+les vers de Castro:
+
+ Voy abrazando sombras descompuesto
+ entre la obscura noche que ha cerrado;
+
+et en regard de celui-ci:
+
+ «Rodrigue ne vit plus, ou respire en prison[606],»
+
+ Si es muerto, herido, ó preso? Ay, cielo santo!
+
+Enfin il entend le galop d'un cheval, voit le cavalier mettre pied à
+terre, et Rodrigue paraît.
+
+Ici nous devons une justice au poëte espagnol. Chacun sait combien
+sont véhéments et nobles dans Corneille les transports de don Diègue
+embrassant son vengeur. Castro est cité sans doute au bas de la page
+(voyez ci-dessus, p. 205 et 206); mais l'ensemble de sa tirade est
+d'une vigueur et d'une éloquence qui méritent qu'elle soit transcrite
+autrement que par fragments numérotés:
+
+ Hijo!--Padre!--Es posible que me hallo
+ entre tus brazos?... Hijo!... Aliento tomo
+ para en tus alabanzas empleallo.
+
+ Como tardaste tanto?... pues de plomo
+ te puso mi deseo.... y pues veniste
+ no he de cansarte preguntando el como.
+
+ Bravamente probaste! Bien lo hiciste!
+ bien mis pasados brios imitaste,
+ bien me pagaste el ser que me debiste!
+
+ Toca las blancas canas que me honraste;
+ llega la tierna boca á la mexilla
+ donde la mancha de mi honor quitaste!
+
+ Soberbia el alma á tu valor se humilla,
+ come conservador de la nobleza
+ que ha honrado tantos Reyes en Castilla.
+
+ RODRIGO.
+
+ Dame la mano, y alza la cabeza,
+ á quien como la causa se atribuya
+ si hay en mí algun valor y fortaleza.
+
+ DON DIEGO.
+
+ Con mas razon besára yo la tuya,
+ pues si yo te dí el ser naturalmente
+ tú me le has vuelto á pura fuerza suya[607].
+
+On peut parler de l'éloquence espagnole, surtout quand c'est un élan
+vif et direct qui l'entraîne; mais en pareil cas sa diction, qui n'est
+pas étudiée, dégénère facilement en négligences et en tours vulgaires.
+C'est ce qu'on pourrait observer dans le reste de cette scène, d'un
+très-bel effet d'ailleurs.
+
+Don Diègue veut que Rodrigue emploie sa valeur au service du Roi:
+
+ No dirán que la mano te ha servido
+ Para vengar agravios solamente:
+ Sirve en la guerra al Rey, que siempre ha sido
+ Digna satisfaccion de un caballero
+ Servir al Rey á quien dexó ofendido;
+
+ce que Corneille eût pu citer en partie, quand il dit:
+
+ «Ne borne pas ta gloire à venger un affront;
+ Porte-la plus avant: force par ta vaillance
+ Ce monarque au pardon[608]....»
+
+Don Diègue a amené non loin du lieu où il s'entretient avec Rodrigue
+cinq cents gentilshommes de sa famille (_deudos_), montés et armés en
+guerre, réunis par lui-même pour honorer la disgrâce de son fils exilé
+(Corneille, placé dans d'autres conditions et au milieu de moeurs
+différentes, a dû altérer un peu ces données). Tous veulent que
+Rodrigue les commande:
+
+ Que cada qual tu gusto solicita,
+ «C'est toi que veut pour chef leur généreuse bande[609].»
+
+L'ennemi, les Mores de la frontière, vient d'envahir la vieille
+Castille, les montagnes d'Oca, de Naxera; c'est l'histoire même.
+Chacun sait déjà combien il en coûte de frais d'invention et
+d'anachronisme à Corneille pour sauver ses _unités_ de temps et de
+lieu en portant la scène à Séville, afin que le reflux du Guadalquivir
+puisse amener dans les limites voulues une bataille, une campagne de
+quelques heures.
+
+Rodrigue, pressé d'aller rejoindre sa troupe, demande et reçoit à
+genoux la bénédiction de son père. L'omission par Corneille de cette
+noble circonstance résulte bien moins d'une différence de moeurs
+nationales, que d'une différence entre les deux théâtres: l'espagnol
+sans cesse sanctifié par des détails sacramentels, le français obligé
+de s'interdire rigoureusement tout acte, toute parole, qu'on pourrait
+regarder comme une profanation.
+
+Mais à d'autres égards une invention propre à Corneille lui fournit
+dans cette scène un motif d'intérêt fort attachant, fort bien placé,
+qui manque et fait faute chez son devancier. Corneille, on le sait, a
+supposé l'amour pour Chimène, connu dès longtemps du père de Rodrigue.
+Le rude vieillard a pu n'en pas tenir compte pour exiger le duel;
+mais ici il est beau et dramatique que le jeune homme tout rempli de
+son amour sacrifié, que le fils respectueux, quitte envers un devoir
+si cruel, repousse, écarte avec une amertume contenue la pétulante
+allégresse de son père.
+
+_Scène IVe._ C'est d'abord la mélancolique Infante qui, rêvant et
+admirant la campagne, aperçoit du balcon d'un château la troupe de
+Rodrigue: lui-même s'avance seul pour lui rendre hommage; Urraque,
+sans oser lui dire qu'elle voudrait être la dame de ses pensées, bénit
+son entreprise et ses exploits futurs. Un tour délicat, galant et
+chevaleresque, fait le mérite de cet épisode de mode castillane. Un
+signe de deuil, la couleur jaune des plumes et de l'armure du jeune
+chevalier, est presque la seule allusion qui soit faite à sa tragique
+situation. Il détourne adroitement le sens trop tendre des compliments
+de cette royale amante dédaignée, que l'histoire lui attribue, et que
+Corneille a introduite un peu péniblement sur la scène, comme on le
+voit encore dans ses deux derniers actes.
+
+_Scène Ve._ Rapide tableau de guerre dans les montagnes. Un roi more,
+traînant après lui ses captifs et son butin, est arrêté, vaincu, fait
+prisonnier par Rodrigue, qui reçoit son hommage, et se met à la
+poursuite de quatre autres rois. Tout se passe sous les yeux du
+spectateur, moins la mêlée, que décrit un berger poltron monté sur un
+arbre. C'est ici le seul endroit, très-court, où Castro ait fait usage
+d'un personnage bouffon ou _gracioso_. L'intelligent poëte abrége
+volontiers ces tumultueuses bagarres. Il suppose souvent ses
+personnages à cheval, mais il use de tous ses artifices pour les faire
+descendre à pied sur la scène. On conçoit la tentation offerte à
+Corneille de traduire tout ce fracas en un grand récit d'épopée comme
+celui du quatrième acte.
+
+La _scène VIe_ nous ramène au palais du Roi à Burgos, mais non pas
+d'abord au véritable fond de l'action. Castro tient à traiter
+l'histoire plus au large, à nous faire connaître les dispositions
+irascibles du prince don Sanche, et dont le Cid verra plus tard
+l'avénement et la catastrophe. Ce jeune furieux, agité par des
+pressentiments et des horoscopes, est difficilement contenu par don
+Diègue, son gouverneur, quand excité par le cliquetis des épées il
+veut tuer son maître d'armes, et qu'ensuite il menace l'Infante sa
+soeur à cause d'un épieu sanglant qu'elle rapporte de la chasse.
+
+Enfin entre le Roi, avec sa cour, joyeux des succès de Rodrigue: il en
+entend d'abord le récit de la bouche du prince more; puis arrive le
+vainqueur lui-même, admis à recevoir les félicitations du Roi, de son
+père, du Prince et de l'Infante.
+
+Corneille n'a que légèrement modifié cette situation, mais il en a
+relevé le caractère d'apparat par sa grande narration, dont les
+beautés ne comportent ici aucun parallèle.
+
+Il suit encore Castro dans les combinaisons qui surviennent, mais en
+les modifiant beaucoup.
+
+Chimène vient en grand deuil, accompagnée de ses écuyers, demander
+justice au Roi. C'est déjà la seconde démarche qu'elle fait, et elle
+la renouvelle encore dans la troisième journée. C'est trop sans doute
+au point de vue de l'art; mais il ne s'agit que de réciter de vieux
+romances de forme assez rude. L'art est suspendu; ce qui ailleurs
+semblerait un expédient grossier et troublerait toute illusion, est
+sans doute en Espagne ce qui charme le mieux les réminiscences du
+spectateur. C'est ainsi que don Diègue décrit cette entrée de Chimène
+dans les termes du narrateur populaire; Chimène récite de même sa
+plainte; de même encore le Roi récite en partie sa clémente réponse;
+et enfin, contrairement à tous les romances, Rodrigue assiste à tout
+cela sans avoir rien à dire, ou peu s'en faut. Seulement il relève la
+fin des plaintes traditionnelles de Chimène: elle dit que son ennemi
+est content tandis qu'elle est affligée, qu'_il rit_ tandis qu'elle
+pleure.... Il s'écrie: «Ah! pour vos larmes, beaux yeux, je vous
+donnerois le sang de mes entrailles!» Le Roi conclut (ici l'auteur
+reparaît), en exilant Rodrigue à la tête de ses troupes, et en
+l'embrassant devant la plaintive orpheline, qui ne peut empêcher ses
+yeux de se tourner vers son héros. Urraque est un peu jalouse de cet
+échange de regards; le jeune prince veut que don Diègue l'emmène à
+l'armée à la suite de Rodrigue. C'est la fin de la _seconde
+journée_.--Toutes ces enluminures faciles et naïves, prodiguées pour
+glorifier le héros national, ne pouvaient convenir à l'art de
+Corneille. C'est assez pour lui d'avoir à renouveler (de trop près,
+comme il en convient) une démarche déjà faite _la veille_ par Chimène,
+tandis qu'en espagnol, il y a plus d'un an d'intervalle.
+
+Il suppose donc que la venue de Chimène est annoncée au Roi, mais un
+peu avant son entrée; le Roi a ainsi le temps de congédier Rodrigue
+honorablement en lui donnant l'accolade; puis, comme il a entendu dire
+que Chimène aime Rodrigue, il se propose de l'éprouver, d'intelligence
+avec don Diègue. Or cet artifice et la scène qui s'ensuit, Corneille
+l'a été prendre dans la _troisième journée_, au moment d'une nouvelle
+plainte de Chimène, la troisième, chez Castro, que le poëte français a
+confondue avec la seconde, sentant bien que c'est déjà beaucoup de
+deux en vingt-quatre heures.
+
+NOTES:
+
+ [581] Acte II, scène VIII, vers 668-670.
+
+ [582] Acte II, scène VIII, vers 676.
+
+ [583] _Ibidem_, vers 693-696.
+
+ [584] Ici un faux sens est donné par l'intelligent traducteur la
+ Beaumelle, d'après une édition fautive, qui devait être aussi
+ celle de Corneille: «Et dût l'_État_ perdre _ses plus précieux
+ appuis_....» Il lisait probablement, ainsi que Corneille: «y
+ aunque el _Reyno_....»
+
+ [585] Acte II, scène VIII, vers 697.
+
+ [586] Acte II, scène VIII, vers 732.
+
+ [587] _Ibidem_, vers 736.
+
+ [588] Acte III, scène I.
+
+ [589] Acte III, scène III, vers 846-848.
+
+ [590] Ceci est la fin du couplet de _quatre_ vers, qui est suivi
+ périodiquement dans ce système d'un couplet de _cinq_ vers, dont
+ l'un est de trois ou quatre syllabes; le couplet de cinq vers
+ commence ici à _Seguiréle_. La réponse de Chimène est interrompue
+ par Rodrigue, qui vient s'agenouiller devant elle, et lui
+ demander la mort.
+
+ [591] Acte III, scène IV, vers 972.
+
+ [592] _Ibidem_, vers 858.
+
+ [593] Texte difficile:
+
+ Pasa el mismo corazon,
+ que pienso que está en tu pecho
+
+ [594] Le mot _canas_, «cheveux blancs,» était noblement rendu par
+ _vieillesse honorable_, dans cette leçon des premières éditions:
+ _De la main de ton père_[594-a], etc., que Corneille a changée, à
+ regret sans doute, à partir de 1660.
+
+ [594-a] Voyez ci-dessus, p. 154, la variante des vers 873 et
+ 874.
+
+ [595] Qu'on veuille bien nous pardonner ces rimes, qui seraient
+ un essai fort puéril, si elles n'étaient destinées à donner
+ quelque idée du mètre employé dans cette scène, alternativement
+ avec les quatrains rimés.
+
+ [596] C'est ce dont le texte n'avertit point. Cette parenthèse
+ est duc à la Beaumelle; le cri: «Que vois-je?» n'a sans elle
+ aucun sens. Corneille n'a pas trouvé cette indication de scène,
+ ce mouvement de Rodrigue revenant sans doute sur ses pas; mais il
+ a aussi mis beaucoup de larmes dans cette séparation, qui _alors_
+ en faisait tant couler, en cette première jeunesse de nos
+ émotions théâtrales. Les deux phrases entrecoupées qui précèdent
+ n'ont tout leur sens qu'accompagnées de sanglots.
+
+ [597] Acte III, scène IV, vers 852.
+
+ [598] _Ibidem_, vers 856 et 857.
+
+ [599] Acte III, scène IV, vers 869-874. La fin, depuis: «De la
+ main de ton père,» se lit dans les éditions de 1637 à 1656.
+ L'avant-dernier vers, meilleur que celui qui l'a remplacé à
+ partir de 1660, se rattache enfin au texte cité par Corneille:
+ malheureusement le vers suivant aura paru faible par l'antithèse
+ des mots _déshonoroit_ et _honorable_: c'est la remarque d'un
+ habile critique (M. Géruzez, _Théâtre choisi de Corneille_, p.
+ 59).
+
+ [600] Acte III, scène IV, vers 879.
+
+ [601] _Ibidem_, vers 917 et suivants.
+
+ [602] _Ibidem_, vers 921 et 922.
+
+ [603] _Ibidem_, vers 927 et 871.
+
+ [604] Corneille, dans l'_Examen_ du _Cid_ (voyez ci-dessus, p. 94
+ et 95), fait sur cette scène et sur la première du cinquième
+ acte, qui en est comme une variation, des réflexions candides et
+ sages dont nous recommandons la lecture.
+
+ [605] Acte III, scène V, vers 1013 et 1014.
+
+ [606] _Ibidem_, vers 1020.
+
+ [607] «Je t'ai donné la vie par l'entremise de la nature: toi, tu
+ me l'as rendue par sa seule vaillance (de ta main).» Cela est
+ beau, mais quel éclat incomparable dans ces mots:
+
+ «Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire:
+ Je t'ai donné la vie, et tu me rends ma gloire[607-a]!»
+
+ [607-a] Acte III, scène VI, vers 1053 et 1054.
+
+ [608] Acte III, scène VI, vers 1092-1094.
+
+ [609] _Ibidem_, vers 1086.
+
+SOMMAIRE DE LA TROISIÈME JOURNÉE.
+
+1º LE PALAIS, À BURGOS. _L'Infante, qui a perdu sa mère depuis un an,
+fait confidence à don Arias du désir qu'elle aurait d'épouser le Cid;
+mais elle reconnaît en même temps quel obstacle lui oppose la passion
+toujours plus vive de son amie, et elle se résigne à oublier la
+sienne._
+
+_Le Roi apprend à don Diègue le rappel de Rodrigue, qui en ce moment
+fait un pèlerinage en Galice. On annonce Chimène demandant justice
+pour la troisième fois, démarche bien peu motivée, puisque Rodrigue
+subit encore l'exil prononcé devant elle par le Roi dans la précédente
+journée. Là-dessus, Arias découvre au Roi l'amour secret de Chimène,
+et va préparer une ruse pour l'éprouver._
+
+_Chimène, introduite, récite au Roi un second texte de romance d'un
+effet plus bizarre encore que le précédent, sur ses griefs contre
+Rodrigue[610]; alors un domestique, chargé de ce rôle par Arias, vient
+annoncer que le Cid a péri dans une embuscade: douleur que Chimène
+laisse voir, mais qu'elle désavoue aussitôt qu'elle est détrompée.
+Elle obtient du Roi de faire appeler Rodrigue à un combat singulier,
+promettant d'épouser celui qui le tuera._
+
+2º FORÊT, ROUTE DE GALICE. _Halte du Cid; ses belles maximes sur la
+piété du soldat. Un lépreux demande assistance du fond d'un fossé.
+Rodrigue seul n'hésite pas à lui donner humblement des soins, et le
+fait manger avec lui. Tombant ensuite dans un sommeil mystique, il
+voit le lépreux transfiguré: c'est saint Lazare qui le bénit, lui
+présage ses succès, et remonte au ciel._
+
+3º PALAIS. _Il s'agit d'un différend entre la Castille et l'Aragon
+pour la possession de Calahorra. Il pourrait être décidé par un combat
+singulier à livrer sur la frontière des deux États contre le terrible
+Aragonais don Martin Gonsalez; mais nul n'ose se présenter. Le Cid, de
+retour, paraît devant le Roi en même temps que l'Aragonais, dont il
+accepte le défi, et don Martin annonce qu'il profitera de ce duel pour
+obtenir Chimène._
+
+4º MAISON DE CHIMÈNE. _Elle explique à Elvire la violence qu'elle
+s'est faite en demandant le combat contre Rodrigue. Une lettre où don
+Martin lui fait part de ses arrogantes prétentions la met au
+désespoir._
+
+5º PALAIS. _Le Roi est préoccupé de son testament qu'il veut faire. Il
+a des enfants puînés et des filles à pourvoir; le jeune infant don
+Sanche manifeste encore ses dispositions violentes. Ce sont autant
+d'emprunts à l'histoire, de souvenirs de faits réels très-répandus
+dans la tradition, et rattachés plus tard à l'histoire du Cid_ (dans
+la seconde partie des _Mocedades_).
+
+_Chimène paraît en habits de fête, avec une lettre venue d'Aragon,
+dont elle affecte de se réjouir, et qui semble promettre que Rodrigue
+succombera dans le combat; mais ce qui l'amène en réalité, c'est son
+inquiétude même, dont elle convient à part pour le spectateur._
+
+_Tandis qu'elle alarme le Roi et don Diègue par sa feinte assurance,
+un dernier artifice assez puéril va terminer ce jeu de magnanimité et
+dompter enfin sa constance. «Voici venir, dit un messager, un
+chevalier qui arrive d'Aragon, qui_ porte la tête _de Rodrigue, et qui
+vient l'offrir à Chimène.» Consternation générale. Chimène désespérée
+confesse sans ménagement l'amour que sa vertu lui a fait dissimuler.
+Elle implore du Roi la permission de se retirer dans un couvent pour
+échapper à un hymen odieux, quand soudain Rodrigue paraît, vainqueur,
+et offrant sa propre tête.... Lui-même il explique l'équivoque qu'il a
+cru pouvoir employer. Le Roi et les grands pressent Chimène de subir
+la_ condition _du combat ainsi retournée, et le mariage sera célébré le
+soir même par l'évêque de Palencia, environ trois ans après le début
+de l'action._
+
+REMARQUES.
+
+Revenons à Corneille, fin du IVe acte. S'il modifie considérablement
+son auteur, on voit qu'il l'a très-bien compris. Il lui emprunte le
+noble congé donné par le Roi à Rodrigue; il improvise en quelques mots
+l'idée moins noble de l'épreuve que le Roi va faire lui-même. La
+fausse nouvelle qu'il donne est fort courte:
+
+ «Il est mort à nos yeux des coups qu'il a reçus[611],»
+
+en place du récit que fait le domestique dans l'espagnol. Il est vrai
+toutefois que le récit plus étendu d'un combat et d'une embuscade
+donne le temps aux personnages présents d'observer l'émotion
+croissante de Chimène. Le don Diègue espagnol consent à jouer
+l'affliction plus qu'il ne fait chez Corneille, et convient à part
+qu'une telle fiction l'émeut encore de douleur. Chimène, dans son
+saisissement, prête à tomber en faiblesse, ne dit, en français, que
+ces mots: _Quoi! Rodrigue est donc mort_[612]? L'espagnol est presque
+aussi bref, et eût pu être cité:
+
+ Muerto es Rodrigo? Rodrigo
+ es muerto?... No puedo mas....
+ Jesus mil veces!
+
+Le Roi s'effrayant de son trouble, elle avoue qu'elle se sent la
+gorge serrée et le coeur oppressé.
+
+Dès qu'elle est rassurée, nous voyons l'évolution soudaine et le hardi
+mensonge de la pudeur se produire de même chez les deux poëtes, mais à
+dire vrai, dans l'espagnol, avec une naïveté plus appropriée à cette
+étrange inconséquence. C'est plus naturellement une jeune fille qui
+s'effraye et s'irrite d'avoir été ainsi jouée et surprise. On voit
+qu'elle ne veut pas rester sous le coup de cet affront, et tout d'une
+haleine elle demande qu'on publie le ban d'un combat contre Rodrigue:
+pour prix de cette tête, elle donnera sa main et tous ses biens, ou si
+le champion n'est pas assez noble, la moitié de ses biens et sa
+protection. Le Roi hésite un peu à consentir, et don Diègue le décide
+en acceptant pour son fils le défi proposé[613].
+
+Il est assez curieux d'observer les circonstances du temps qui rendent
+ce pas plus difficile à Corneille, et qui imposent à Chimène
+successivement deux requêtes sanglantes au lieu d'une. C'est d'abord
+l'_échafaud_ que sollicite sa vengeance. C'est l'édit de Richelieu, la
+sévère histoire du jour, dont il faut ici tenir compte avant la fable
+espagnole. Après la réponse équitable et modérée du Roi, qui rend peu
+probable l'application de l'_Édit_, Chimène peut invoquer le droit du
+moyen âge, le duel; et il faut voir avec quel soin Corneille proteste
+par la bouche du Roi contre _cette vieille coutume_ si funeste à
+l'État, et si nécessaire à son drame. Il semble faire parler Louis
+XIII lui-même:
+
+ «Mais de peur qu'en exemple un tel combat ne passe,
+ Pour témoigner à tous qu'à regret je permets
+ Un sanglant procédé qui ne me plut jamais,
+ De moi ni de ma cour il n'aura la présence[614].»
+
+S'il ménage beaucoup les convenances du gouvernement, Corneille ménage
+ici beaucoup moins que Castro la convenance morale et la délicatesse
+de Chimène. C'est plus qu'une hardiesse de la part du roi Ferdinand de
+tant insister sur la _flamme_ secrète de Chimène, et de dénaturer
+jusqu'à ce point la loi du combat qu'elle vient d'obtenir:
+
+ «_Qui qu'il soit_ (le vainqueur), même prix est acquis à sa peine:
+ Je le veux de ma main présenter à Chimène,
+ Et que pour récompense il reçoive sa foi.
+ --Quoi? Sire, m'imposer une si dure loi!
+ --Tu t'en plains; mais ton feu, loin d'avouer ta plainte,
+ Si Rodrigue est vainqueur, _l'accepte sans contrainte_.
+ Cesse de murmurer contre _un arrêt si doux_:
+ Qui que ce soit des deux, j'en ferai ton époux[615].»
+
+Ainsi l'acte se termine, sans réplique de la part de la fière Chimène.
+Ce qu'elle ne semble pas avoir voulu entendre, l'admirable scène qui
+ouvre l'acte suivant fera bien voir qu'elle l'a entendu.
+
+Mais que ne fait-on pas pour un dénoûment! C'est le moment pour le
+poëte français de se soustraire à la fable absurde du dénoûment
+espagnol; le temps presse, et il faudra absolument conclure par le
+mariage. C'est à l'autorité royale à faire les frais d'un moyen de
+force majeure. Corneille semble s'autoriser, comme d'un exemple, de
+deux vers espagnols qu'il cite; il les prend à la fin d'un passage de
+romance qui fournit la réponse du Roi aux plaintes de la deuxième
+journée. Mais il n'y a point de parité réelle entre ces deux passages:
+
+ «Et ta flamme en secret rend grâces à ton roi,
+ Dont la faveur conserve un tel amant pour toi[616].»
+
+ No haya mas, Ximena; baste;
+ levantaos, no lloreis tanto:
+ que ablandarán vuestras quejas
+ antrañas de acero y marmol.
+ Que podrá ser que algun dia
+ troqueis en placer el llanto,
+ _y si he guardado á Rodrigo
+ quizá para vos le guardo_.
+
+Ce dernier langage n'est qu'en un rapport discret et d'allusion avec
+les traditions dont toutes les mémoires sont remplies, à savoir un
+mariage _historique_, très-postérieur à la querelle, et obtenu, selon
+les variantes des divers âges, soit, en vertu du droit barbare, sur la
+demande même de la plaignante, soit par l'entremise bénévole du Roi,
+par une lettre de sa main adressée à l'indifférent guerrier.
+
+N'est-il pas remarquable que la troisième journée de Castro se passe
+tout entière sans ramener Rodrigue en présence de Chimène, avant
+l'expédient frivole et hasardé de son dénoûment? Ainsi disparaît et se
+dissipe le fond tragique et passionné que Corneille ne veut pas perdre
+de vue. Il a senti que la grande scène des deux jeunes gens au
+troisième acte est le vrai triomphe de son oeuvre, et il se prévaut
+d'un léger changement survenu dans la situation pour renouveler une si
+touchante rencontre au commencement du cinquième. Nous laissons donc,
+comme en dehors de notre parallèle, cette grande scène remplie de
+beautés entièrement neuves, terminée par ce cri d'éternelle mémoire:
+_Paraissez, Navarrois_[617]!...
+
+Après une telle émotion, le théâtre, au temps de Corneille, devait
+être plein d'indulgence, de patience, peut-être même de sympathie pour
+les scènes d'attente qui doivent fournir à Rodrigue le temps
+strictement nécessaire à désarmer don Sanche en champ clos. Il nous
+faut voir expirer le malheureux amour de la Princesse, d'abord dans un
+monologue lyrique, ensuite dans un entretien avec sa confidente. Nous
+n'insisterons pas sur ce qu'on peut dire du désavantage de ces
+personnages secondaires auxquels la dignité trop uniforme du ton
+retire ce qu'ils pourraient avoir d'agréable, dans leur air naturel,
+au second plan. Dans cette mesure, doña Urraca paraît intéressante
+chez Castro quand elle confie ses peines au vieil Arias Gonzalo avec
+une résignation qui n'est pas sans grâce.
+
+A son tour Chimène, assistée aussi de sa confidente, nous demande un
+nouveau délai nécessaire à la durée du combat, et il faut bien le
+remplir par l'antithèse déjà trop prolongée de sentiments et
+d'alternatives contraires. Il est permis de croire qu'au lieu de cette
+dialectique traînante et forcée, l'étude directe du coeur humain
+aurait pu mieux occuper ces instants de pénible attente.
+
+Voici enfin l'équivoque don Sanche avec son épée. Chimène, transportée
+de colère, lui ferme la bouche, le croyant vainqueur; puis sans se
+faire attendre, le Roi, entouré de sa cour, survient au milieu de son
+illusion. C'est ce qu'il fallait pour faire éclater en vers immortels
+l'aveu désormais irrécusable de son amour. Don Sanche peut alors
+expliquer qu'on lui a coupé la parole[618]. A ce moment il est temps
+de nous ramener le noble Rodrigue pour offrir sa tête une dernière
+fois, mais de quel style incomparable! Voilà ce que doit être
+l'achèvement des émotions tragiques, voilà ce qui détermine l'état de
+l'âme dans lequel Corneille renvoie chez eux ses spectateurs. Nous ne
+voulons pas prendre congé de don Guillem de Castro d'une façon peu
+courtoise, mais il est utile, pour apprécier la différence générique
+des deux systèmes de poésie, de reproduire ici le dernier discours de
+ce Rodrigue devenu un peu trop vulgaire et facétieux:
+
+ REY.
+
+ De tan mentirosas nuevas
+ donde está quien fué el autor?
+
+ RODRIGO.
+
+ Antes fueron verdaderas:
+ que si bien lo adviertes, yo
+ no mandé decir en ellas
+ sino solo que venia
+ a presentarle á Ximena
+ la cabeza de Rodrigo,
+ en tu estado, en tu presencia,
+ de Aragon un caballero;
+ y esto es, señor, cosa cierta,
+ pues yo vengo de Aragon,
+ y no vengo sin cabeza,
+ y la de Martin Gonzalez
+ está en mi lanza allí fuera:
+ y esta le presenta ahora
+ en sus manos á Ximena.
+ Y pues ella en sus pregones
+ no dijo _viva_, ni _muerta_,
+ ni _cortada_; pues le doy
+ de Rodrigo la cabeza,
+ ya me debe el ser mi esposa;
+ mas si su rigor me niega
+ este premio, con mi espada
+ puede cortarla ella mesma.
+
+ REY.
+
+ Rodrigo tiene razon.
+ Yo pronuncio la sentencia
+ en su favor.
+
+ XIMENA.
+
+ Ay de mí!
+ Impídeme la vergüenza, etc.
+
+«_Le Roi_: Quel est l'auteur de ces fausses nouvelles? où
+est-il?--_Rodrigue_: Ces nouvelles étaient très-vraies, au contraire.
+Remarquez-le bien: tout ce que j'ai fait annoncer, c'est que d'Aragon
+un chevalier venait pour offrir en hommage à Chimène la tête de
+Rodrigue devant vous et en présence de votre cour. Or ce sont là
+toutes choses bien vraies, car je viens d'Aragon, et je ne viens pas
+sans ma tête. Pour celle de Martin Gonzalez, elle est là dehors au
+bout de ma lance; mais celle-ci, je la présente en ce moment à
+Chimène. Elle n'a point dit dans ses proclamations si elle la voulait
+ou vivante, ou morte, ou coupée. Puisque je lui porte la tête de
+Rodrigue, il est juste qu'elle soit mon épouse. Mais si sa rigueur me
+refuse cette récompense, avec mon épée elle peut la trancher
+elle-même.--_Le Roi_: Rodrigue a raison: je prononce le jugement en sa
+faveur.--_Chimène_: Ah Dieu! je suis interdite de honte, etc.»
+
+ V.
+
+NOTES:
+
+ [610] Il faut se souvenir que ces premiers romances supposent
+ qu'elle était enfant quand Rodrigue, dont elle n'est pas connue,
+ l'a rendue orpheline. Elle a depuis attendu dans sa maison l'âge
+ convenable pour faire cette démarche devant le Roi.
+
+ [611] Acte IV, scène V, vers 1340.
+
+ [612] _Ibidem_, vers 1347.
+
+ [613] Cette intervention de don Diègue, s'empressant d'accepter
+ au nom de son fils, est un détail noble et fort bien adapté, qui
+ s'offrait naturellement à l'imitation de Corneille. S'il l'a
+ omis, on peut en entrevoir la raison dans la gêne où le tenaient
+ les considérations dont il va être parlé.
+
+ [614] Acte IV, scène V, vers 1450-1453.
+
+ [615] Acte IV, scène V, vers 1457-1464.
+
+ [616] _Ibidem_, vers 1391 et 1392.
+
+ [617] Acte V, scène _I_, vers 1559 et suivants.
+
+ [618] Un examen trop minutieux relèverait dans les deux vers
+ suivants une petite combinaison de circonstances que l'on ne
+ comprend guère, mais qui est indispensable à cette adroite
+ conduite de la scène:
+
+ «Mais _puisque mon devoir m'appelle auprès du Roi_,
+ Va de notre combat l'entretenir (_Chimène_) pour moi[618-a].»
+
+ [618-a] Acte V, scène VI, vers 1751 et 1752.
+
+NOTE SUR LE _CID_ DE DIAMANTE.
+
+Il n'est pas hors de propos d'ajouter ici quelques renseignements sur
+la traduction espagnole de notre _Cid_, à laquelle Voltaire a donné
+plus de réputation qu'elle ne mérite, en se vantant de l'avoir
+découverte comme un premier original _antérieur_ à celui de Castro.
+
+J. B. Diamante, l'un des poëtes attachés à la chapelle et au théâtre
+sous la direction de Calderon et du roi Philippe IV lui-même, est
+l'auteur de cette oeuvre insignifiante. Elle a pour titre: _El
+honrador de su padre_, le fils qui honore ou qui venge[619] son père.
+On la trouve en tête d'un volume in-4º, le onzième d'un recueil mal
+fait et très-mal imprimé sous la seule garantie des libraires et des
+censeurs, intitulé: «Choix de Comédies nouvelles.... _Comedias nuevas
+escogidas de los mejores ingenios de España._» Cette _onzième partie_
+renferme, selon l'usage, douze comédies ayant pour auteurs, célèbres
+ou ignorés, outre l'obscur Diamante, Calderon, Moreto, Baeza, Coello,
+etc. Au milieu du frontispice, on lit: _Año_ 1658, et au bas: _En
+Madrid_. Une réimpression, avec mêmes approbations et privilége,
+porte: _Año_ 1659. Il est douteux que la pièce de Diamante ait jamais
+été publiée autrement en Espagne au dix-septième siècle. M. Eug. Ochoa
+l'a comprise dans le tome V du _Tesoro del Teatro español_ (Paris,
+Baudry, 1839, in-8º), où elle peut se lire plus nettement imprimée.
+
+Le traducteur ne fait aucune mention du poëte français qui lui fournit
+son texte. Ce n'est point _plagiat_ dans la rigueur du mot: c'est
+plutôt parfaite indifférence, suivant l'esprit de l'époque et du pays.
+Mais pour concevoir quelles licences ce traducteur prend avec un
+auteur dont il semble ignorer l'existence, il suffit de dire que cette
+pièce est accommodée pour la scène espagnole. Tantôt, et le plus
+ordinairement, jusqu'au IVe acte, scène Ve de Corneille, il traduit
+d'assez près, suivant les pensées, le dialogue et la distribution du
+maître; tantôt il s'écarte et divague, subtilise et paraphrase, d'une
+manière fort puérile. Dans sa troisième journée, il semble, plus
+scrupuleux que Corneille, s'arrêter devant l'invention du duel avec
+don Sanche, quoiqu'il ait reproduit jusque-là ce vague personnage.
+Quel sera donc le nouveau dénoûment? Une comédie que le Roi concerte
+avec don Diègue et Rodrigue. On fait croire à Chimène que sa demande
+est accordée, que le Cid est condamné à mort. Cachée dans sa prison,
+elle entend ses plaintes simulées, et quand les gardes viennent comme
+pour l'emmener au supplice, elle arrache une épée et se charge de
+défendre son époux. Là-dessus arrivent le Roi et toute la cour.
+
+Jusqu'à ce bel artifice, Diamante n'a fait aucuns frais d'invention,
+si ce n'est pour intercaler çà et là le caquet d'un valet _gracioso_
+très-froidement bouffon. Il mêle aussi au début de l'action les
+démarches que fait Rodrigue pour se procurer un portrait de Chimène,
+qui, dans une première entrevue à laquelle Corneille n'avait point
+songé, lui refuse de se laisser peindre.
+
+La mode du jour avait, ce semble, mis dans l'ombre le drame du
+Valencien G. de Castro, qui est pourtant resté populaire en Espagne
+jusqu'à présent. Ce qui est certain, c'est que Diamante paraît n'avoir
+pas pris la peine de le lire, et que pas un seul mot n'en réveille le
+souvenir, si ce n'est au travers du texte de Corneille, autant que
+celui-ci traduit ou imite son devancier. Plus d'une fois il eût été
+tout simple de reprendre à sa source l'expression originelle: c'est ce
+qui n'a jamais lieu, et il semble que ce soit un parti pris.
+
+Diamante supprime les sentiments, mais non le personnage de l'Infante,
+par un ménagement de cour peut-être, plus que de goût. La scène est
+naturellement rétablie à Burgos, et par suite le grand exploit de
+Rodrigue contre les Mores a lieu dans les contrées historiques, seule
+et tacite dérogation aux unités de Corneille. Mais quand le Cid
+raconte au Roi sa campagne, il lui faut, ayant lui-même rompu une
+lance avec le chef ennemi Sélim, plus de quarante vers d'une étonnante
+recherche pour décrire la fringante jument que montait ce prince
+arabe. A défaut d'autre indice de provenance, on peut reconnaître dans
+cet extravagant hors-d'oeuvre en _estilo culto_ l'influence directe de
+Philippe IV, si ce n'est même la royale main, dont tant de mauvais
+vers sont restés confondus avec ceux de ses _ingenios_, ainsi qu'il
+était arrivé plus d'une fois au grand Richelieu.
+
+Il est permis aussi de conjecturer, d'après les disparates heurtées du
+fond et des accessoires, que l'origine de l'ouvrage dut être d'abord
+quelque cahier de traduction commandé par une volonté imposante, et
+qu'ensuite le conseil suprême jugea indispensable d'égayer et
+d'enjoliver à la mode castillane cette pauvre muse française dont on
+faisait tant de bruit à Paris et dans les Pays-Bas espagnols.
+
+C'était quelque chose d'étrange sans doute que le point de vue
+_critique_ de ces arrangeurs et de leur public; mais il en est
+toujours à peu près de même quand on a la prétention de transporter
+une littérature hors de son sol ou de son temps[620].
+
+ V.
+
+NOTES:
+
+ [619] C'est exactement le double sens du grec homérique [Grec:
+ timôros], analogie demeurée constante et bonne à noter dans
+ l'histoire des idées humaines.
+
+ [620] On voit que l'étude consciencieuse qui précède conduit à
+ des résultats fort différents, sur plus d'un point, de ceux que
+ d'autres sources nous ont fournis (voyez p. 5 et suivantes). Elle
+ nous apprend, par exemple, qu'il y a une édition du _Cid_ de
+ Diamante antérieure à celle de 1659. En outre, nous nous fions
+ volontiers à l'autorité d'un examen attentif qui n'a trouvé dans
+ cette pièce ni _beautés du premier ordre_, sauf la part de
+ Corneille dans ce qui est faiblement traduit d'après lui, ni
+ emprunt direct fait à Castro. Enfin nous sommes tout disposé à
+ croire qu'il ne faut pas dire de Diamante qu'il a été «un _des
+ plus féconds_ et des plus _renommés_ poëtes dramatiques qu'ait
+ produits l'Espagne dans la seconde moitié du dix-septième
+ siècle.» (_Note de l'éditeur._)
+
+
+III
+
+AUX AMATEURS DE LA LANGUE FRANÇOISE[621].
+
+ MESSIEURS,
+
+Le soin où m'engage le desir que j'ai de satisfaire à vos curiosités
+(m'ayant fait découvrir cette excellente et ravissante pièce entre les
+nouveaux ouvrages de nos écrivains) m'a porté dans le dessein de la
+faire mettre sous la presse, pour vous en rendre participants. Je m'y
+suis de plus senti provoqué par le peu d'exemplaires qui s'en est
+trouvé en ces pays, et qui sembloit témoigner que la France fût
+jalouse que cet oeuvre admirable tombât en la main des étrangers. Sa
+lecture a charmé l'oreille des rois, de telle sorte que, même dans les
+grands soins qui les environnent, il y en a qui l'ont fait réitérer
+plusieurs fois, tant ils l'ont estimée digne de leur audience. Aussi
+n'est-il point d'éloge assez relevé qui ne soit au-dessous de ses
+beautés; et ce n'est rien dire d'égal à ses grâces que d'assurer
+qu'elles expriment toutes celles qui sont les plus rares en l'élégance
+françoise, qu'elles représentent les traits les plus vifs et les plus
+beaux dont on puisse se servir pour expliquer la gloire des grandes
+actions d'une âme parfaitement généreuse, et bref que les lire et les
+admirer sont presque une même chose. Il faudroit imaginer d'autres
+louanges que celles que l'on est accoutumé de donner aux ouvrages les
+plus accomplis, pour les attribuer à celui-ci; les conceptions en sont
+si sublimes qu'elles ont quelque chose de divin, et qui va surpassant
+les efforts de la pensée humaine; enfin son excellence est telle, que
+vous la comprendrez mieux en la lisant, que je ne vous la puis
+décrire. Je n'y attache point d'argument, pource que l'auteur n'y en a
+point fait et que sa lecture surprendra votre esprit avec bien plus de
+douceur et de plaisir par la diversité de ses incidents inespérés, que
+si elle étoit précédée par une connoissance confuse du sujet telle que
+donneroit un argument qui ne seroit qu'un abrégé du contenu de toute
+la pièce. Recevez-la, s'il vous plaît, et si elle vous apporte autant
+de satisfaction que j'emploie de zèle à vous l'offrir, elle y trouvera
+une récompense assez convenable à ses mérites.
+
+ J. P.
+
+NOTES:
+
+ [621] Cet avis, qui contient quelques renseignements curieux sur
+ l'accueil qui fut fait au _Cid_ à l'étranger, figure en tête du
+ rare volume qui a pour titre: _Le Cid_, tragi-comédie nouvelle,
+ par le sieur Corneille. _A Leyden_, _chez Guillaume Chrestien_,
+ 1638, in-12.
+
+
+
+
+ HORACE
+
+ TRAGÉDIE
+
+ 1640
+
+
+
+
+NOTICE.
+
+
+Bien peu de personnes, même des plus lettrées, soupçonnent l'existence
+de tragédies antérieures à celle de Corneille sur le combat des
+Horaces et des Curiaces. Il y en a trois cependant; mais si elles ont
+un instant attiré l'attention de quelque curieux, elles ne le doivent
+qu'au chef-d'oeuvre dont elles ont été suivies.
+
+L'_Orazia_ qui donne son nom à la pièce que l'Arétin a faite sur ce
+sujet et qui a été imprimée pour la première fois à Venise en 1546,
+n'est autre que la soeur d'Horace. Cette tragédie a été curieusement
+comparée à l'_Horace_ de Corneille, en Italie par Napoli
+Signorelli[622], et en France par Ginguené[623]; mais ce parallèle, au
+lieu de faire ressortir certaines analogies, n'a servi qu'à constater
+entre les deux oeuvres de notables différences.
+
+La plus ancienne tragédie française d'_Horace_ se trouve, avec un
+_Dioclétian_, dont le véritable sujet est le martyre de saint
+Sébastien, dans un volume in-12, publié à Paris, chez David le Clerc,
+en 1596, sous ce titre: «_Les Poësies de Pierre de Laudun
+d'Aigaliers_, contenans deux tragedies, la Diane, meslanges et
+acrostiches. OEuvre autant docte et plein de moralité que les matieres
+y traictées sont doctes et recreatives.»
+
+Celle des deux tragédies d'Aigaliers qui doit seule nous occuper ici,
+est intitulée simplement, en tête de la page 36: «_Horace_, tragédie;»
+mais à la page 38 on trouve ce titre plus fastueux: «Tragédie
+d'_Horace trigemine_.» La dédicace est adressée «à très-haut et
+puissant seigneur Henry de Scipion, duc de Joyeuse.» Dans l'argument
+qui figure en tête de la pièce, Laudun ne fait guère qu'analyser le
+morceau de Tite Live que Corneille a placé au devant de la sienne et
+que nous reproduisons plus loin[624]; mais après qu'Horace «appelé en
+justice comme _sorricide_,» a été renvoyé absous, on trouve le
+dénoûment fort inattendu que voici: «Metius Suffetius, qui avoit voulu
+faire trahison au roi Tullius[625] à la suasion des citoyens d'Albe,
+fut par le roi Tullius condamné d'être tiré à quatre chevaux, dont
+l'exécution s'ensuivit; après, ce roi Tullius ayant régné trente-deux
+ans, fut inopinément foudroyé avec ses domestiques, qui est la clôture
+de la catastrophe de la tragédie; et pour te donner témoignage de mon
+dire, lecteur, qui as envie de savoir l'histoire au vrai et au long,
+je t'envoie ès auteurs suivants, desquels je me suis servi à composer
+cette tragédie. Je mets les noms des auteurs en latin, de peur de te
+tromper et moi aussi à la version française d'iceux. Plinius
+Novocomensis, Titus Livius, Virgilius, Ptolomæus, Chronica
+Chronicorum, Johannes Functius, Ovidius, Plutarchus, Alexarchus.» La
+tardive punition de Tullus est annoncée dans la pièce par ce jeu de
+scène: «Le foudre vient et le tue avec son gentilhomme.» Le dialogue
+monosyllabique qui a lieu pendant le combat est plus étrange encore:
+
+ Çà, çà, tue, tue, tue.--Çà, çà, çà, tue, tue, pif, paf.
+
+Si incomplète que soit cette analyse, si peu nombreux que soient ces
+extraits, en voilà plus qu'il n'en faut pour prouver que Corneille n'a
+rien puisé à une pareille source.
+
+Enfin le troisième _Horace_ antérieur à celui de Corneille, _el
+Honrado hermano_, _tragi-comedia famosa_, a été publié par Lope de
+Véga, âgé de soixante ans, dans le dix-huitième volume de son théâtre,
+qui parut en 1622 et contient, comme le prouvent les dédicaces, des
+ouvrages représentés longtemps auparavant. Le sujet de cette pièce se
+détache à peine sur un canevas d'aventures bizarres. «Nous ne sommes
+occupés, dit M. Saint-Marc Girardin dans la spirituelle analyse qu'il
+en a donnée[626], que de filles qu'on veut faire religieuses, de
+femmes déguisées en cavaliers, de ruses pour enlever la fille sous les
+yeux mêmes du père, toutes scènes de comédie. Pourquoi les personnages
+qui figurent dans ces scènes de comédie s'appellent-ils les Horaces et
+les Curiaces? Je n'en sais rien en vérité. Ils pourraient aussi bien
+s'appeler don Gusman, don Pèdre, don Gomez. L'histoire n'y perdrait
+rien; car l'histoire n'est pour rien dans tout cela.» Néanmoins, bien
+qu'on ne trouve dans cet ouvrage aucune intention de peindre le
+caractère romain, Lope ramasse dans Tite Live divers détails matériels
+qui servent plutôt à la bigarrure qu'à la vérité du tableau. Tels sont
+l'_interregnum_, ce régime bizarre qui en attendant une élection
+définitive donnait la royauté à une suite de sénateurs, souverains
+chacun pendant cinq jours; les pillages dans les campagnes albaines,
+conséquence de cette anarchie; deux ou trois ambassades d'Albe et de
+Rome, conduites tout autrement que dans Tite Live; la harangue de
+Metius entre les deux armées pour proposer le combat des six; l'appel
+au peuple conseillé par Tullus après la condamnation d'Horace; enfin
+sa défense par son père, faible imitation du magnifique thème oratoire
+fourni par l'historien. Ce n'était pas la peine d'exposer sur la scène
+le triple duel pour en retrancher, faute d'espace sans doute, la
+poursuite inégale des champions blessés, la fuite simulée de l'Horace
+survivant, qui accomplit sur place sa triple victoire avec une
+jactance de matamore. Le dénoûment de cette _tragi-comédie_ exigeait
+un mariage à l'espagnole, qui s'entremêle à la scène du forum sans en
+abaisser le ton bien sensiblement. Horace a chez lui une fille de
+sénateur, qu'il prétend toutefois avoir respectée. Le père exige qu'il
+l'épouse avant de subir son supplice. On va la chercher, et pendant ce
+temps Horace est absous par une acclamation populaire.
+
+A coup sûr, ici encore, nous ne trouvons rien qui puisse nous faire
+supposer chez Corneille une imitation, un souvenir direct; la pièce de
+Lope de Véga ne présente avec la tragédie de notre poëte d'autres
+ressemblances que celles qui naissent de la communauté d'un sujet
+populaire et classique en tout pays. La scène où Julie, la Camille de
+Corneille, se trouve en face de son frère victorieux, est tout
+indiquée par Tite Live. Il est vrai que lorsque Julie s'exprime de la
+sorte: «Je ne viens pas avec allégresse célébrer ce jour, si ce n'est
+par mes pleurs[627],» cette pensée, qui n'est pas dans Tite Live,
+rappelle aussitôt ces vers:
+
+ Et rends ce que tu dois à l'heur de ma victoire.
+ --Recevez donc mes pleurs, c'est ce que je lui dois[628];
+
+mais c'est là une idée fort naturelle, et cette similitude passagère
+est sans doute purement fortuite[629]. Toutefois, si Corneille n'a pas
+eu de lui-même la pensée d'écrire une tragédie d'_Horace_, c'est
+probablement l'ouvrage de Lope, plutôt que tout autre, qui la lui a
+suggérée, car à cette époque il était naturel qu'il interrogeât le
+théâtre espagnol avec une curiosité que ne pouvaient exciter en lui au
+même degré de froides amplifications composées ailleurs pour la
+lecture plutôt que pour la scène.
+
+Du reste, de quelque manière qu'il ait été amené à traiter ce sujet
+d'_Horace_, il est certain que cette idée s'est présentée à son esprit
+peu de temps après le succès du _Cid_. Nous n'essayerons pas de le
+prouver, à l'aide d'une lettre écrite de Rouen, et datée du 14 juillet
+1637, où Corneille dit à Rotrou: «M. Jourdy m'a conté les plus belles
+choses de son voyage de Dreux, et me donne grande envie de venir vous
+voir dans votre belle famille; mais c'est un plaisir que je ne saurai
+avoir encore de longtemps, vu que je veux vous montrer une nouvelle
+pièce qui est loin d'être finie.» Ce n'est pas là un témoignage
+suffisant à nos yeux, car nous aurons plus tard à présenter contre
+l'authenticité de ce document des objections sérieuses; mais notre
+opinion se fonde sur la _Lettre du désintéressé au sieur Mairet_,
+publiée vers la même époque, et réimprimée par nous à la suite du
+_Cid_. Là, en effet, il est question de la pièce que prépare
+Corneille, et le défenseur du poëte dit à ses adversaires: «Si par de
+petites escarmouches vous amusiez un si puissant ennemi, vous
+dissiperiez un nuage qui se forme en Normandie, et qui vous menace
+d'une furieuse tempête pour cet hiver[630].» Cette pièce ainsi promise
+pour la fin de 1637 ne parut, comme nous le verrons tout à l'heure,
+qu'au commencement de 1640.
+
+Cependant la dispute du _Cid_ avait été close officiellement le 5
+octobre 1637, par la lettre que Boisrobert avait écrite à Mairet sur
+l'ordre du Cardinal[631]. Ce ne fut donc pas la nécessité de la lutte,
+mais seulement le découragement profond qu'elle avait causé à
+Corneille, qui l'empêcha pendant plus de deux années de rien donner au
+théâtre. C'est ce que nous apprend le passage suivant d'une lettre
+écrite par Chapelain à Balzac, le 15 janvier 1639[632]: «Corneille est
+ici depuis trois jours, et d'abord m'est venu faire un éclaircissement
+sur le livre de l'Académie pour ou plutôt contre _le Cid_, m'accusant,
+et non sans raison, d'en être le principal auteur. Il ne fait plus
+rien, et Scudéry a du moins gagné cela, en le querellant, qu'il l'a
+rebuté du métier, et lui a tari sa veine. Je l'ai, autant que j'ai pu,
+réchauffé et encouragé à se venger, et de Scudéry et de sa
+protectrice, en faisant quelque nouveau _Cid_ qui attire encore les
+suffrages de tout le monde, et qui montre que l'art n'est pas ce qui
+fait la beauté; mais il n'y a pas moyen de l'y résoudre; et il ne
+parle plus que de règles et que des choses qu'il eût pu répondre aux
+académiciens, s'il n'eût point craint de choquer les puissances,
+mettant au reste Aristote entre les auteurs apocryphes lorsqu'il ne
+s'accommode pas à ses imaginations.»
+
+Dans une autre lettre, du 9 mars 1640, Chapelain parle de la première
+représentation d'_Horace_ comme d'un fait tout récent, et en fixe par
+conséquent la date d'une manière fort approximative: «Pour le combat
+des _Horaces_, dit-il, ce ne sera pas sitôt que vous le verrez, pource
+qu'il n'a encore été représenté qu'une fois devant Son Éminence, et
+que, devant que d'être publié, il faut qu'il serve six mois de
+gagne-pain aux comédiens. Telles sont les conventions des poëtes
+mercenaires, et tel est le destin des pièces vénales; mais vous le
+verrez assez à temps[633].»
+
+Pour bien entendre ceci et se rendre compte de l'injustice des
+accusations de Chapelain, il faut savoir que Corneille ne pouvait
+conserver quelques mois ses droits d'auteur sur un ouvrage qu'en en
+retardant l'impression. «L'usage observé de tout temps entre tous les
+comédiens françois, étoit de n'entreprendre point de jouer, au
+préjudice d'une troupe, les pièces dont elle étoit en possession, et
+qu'elle avoit mises au théâtre, à ses frais particuliers, pour en
+retirer les premiers avantages, jusqu'à ce qu'elles fussent rendues
+publiques par l'impression[634].»
+
+Chapelain, par malheur, ne donne pas de détails à Balzac sur les
+premières représentations, et ne lui nomme aucun des acteurs chargés
+des principaux rôles. Nous trouvons bien dans l'édition de M. Lefèvre
+les indications suivantes: LE VIEIL HORACE, _Baron père_; HORACE,
+_Montfleury_; CURIACE, _Bellerose_; SABINE, _Mlle de Villiers_;
+CAMILLE, _Mlle Beaupré_; mais, comme d'ordinaire, elles ne reposent
+sur aucun document sérieux.
+
+Lemazurier avance, il est vrai, que Montfleury a joué d'original dans
+_Horace_, mais sa seule autorité est un passage de Chapuzeau que nous
+avons eu occasion de citer dans la _Notice_ du _Cid_[635], et qui ne
+se prête nullement aux conséquences qu'on en veut tirer.
+
+Tout ce qui concerne les autres acteurs est de pure invention.
+
+Bien plus, aucun témoignage remontant à l'époque même des premières
+représentations ne nous apprend où _Horace_ a été joué d'abord.
+Seulement, comme nous savons d'une part que _Cinna_ fut donné à
+l'hôtel de Bourgogne, de l'autre que Mondory fut frappé d'apoplexie
+peu de temps après la première représentation du _Cid_ au Marais, et
+que cette troupe se trouvait alors fort démembrée[636], il est
+vraisemblable que Corneille, au moment de faire représenter _Horace_,
+abandonna le théâtre du Marais pour celui de l'hôtel de Bourgogne, où
+plusieurs de ses interprètes habituels étaient venus s'établir. Les
+témoignages assez tardifs que nous fournissent les contemporains de
+notre poëte sur les représentations d'_Horace_ se rapportent tous à
+l'hôtel de Bourgogne. Le premier est un passage de _la Pratique du
+Théâtre_, de l'abbé d'Aubignac, qu'il importe de rapporter
+textuellement, car il n'est pas fort clair et se prête à diverses
+interprétations; il se trouve au septième chapitre, intitulé:
+_Du mélange de la représentation avec la vérité de l'action
+théâtrale_[637]. «Que Floridor ou Beauchasteau (_deux acteurs de
+l'hôtel de Bourgogne_) fassent, dit d'Aubignac, le personnage de
+Cinna, qu'ils soient bons ou mauvais acteurs, bien ou mal vêtus....
+toutes ces choses sont, à mon avis, et dépendent de la représentation.
+
+«Ainsi, Floridor et Beauchasteau, en ce qu'ils sont en eux-mêmes, ne
+doivent être considérés que comme représentants, et cet Horace et ce
+Cinna qu'ils représentent, doivent être considérés à l'égard du poëme
+comme véritables personnages....
+
+«On n'approuveroit pas que Floridor, en représentant Cinna, s'avisât
+de parler de ses affaires domestiques ni de la perte ou du gain que
+les comédiens auroient fait en d'autres pièces....»
+
+On peut conclure, ce semble, de tout ce morceau, un peu embarrassé,
+qu'au moment où d'Aubignac écrivait, c'est-à-dire vers 1657, Floridor
+jouait les rôles d'Horace et de Cinna, comme chef d'emploi, suivant
+l'expression aujourd'hui reçue au théâtre, et que Beauchâteau était du
+nombre des comédiens qui se contentent «des seconds rôles, ou qui ont
+l'alternative avec un camarade pour les premiers[638].»
+
+Il faut maintenant venir jusqu'à _l'Impromptu de Versailles_,
+c'est-à-dire jusqu'à 1663, pour trouver de nouveaux détails sur les
+représentations d'_Horace_ à l'hôtel de Bourgogne. Molière suppose
+qu'un poëte demande à une troupe qu'il veut juger, de lui réciter une
+scène d'amant et d'amante: «Là-dessus une comédienne et un comédien
+auroient fait une scène ensemble, qui est celle de Camille et de
+Curiace:
+
+ Iras-tu, ma chère âme, et ce funeste honneur
+ Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur?
+ --Hélas! je vois trop bien, etc.[639].
+
+....le plus naturellement qu'ils auroient pu. Et le poëte aussitôt:
+«Vous vous moquez, vous ne faites rien qui vaille; et voici comme il
+faut réciter cela (il imite Mlle de Beauchâteau, comédienne de l'hôtel
+de Bourgogne):
+
+ Iras-tu, ma chère âme, etc.
+ --Non, je te connois mieux, etc.
+
+Voyez-vous comme cela est naturel et passionné? Admirez ce visage
+riant qu'elle conserve dans les plus grandes afflictions.»
+
+Dans l'édition de 1660, Corneille remplaça: «Iras-tu, ma chère âme?»
+qui avait vieilli, par: «Iras-tu, Curiace?» Cela eût été sans doute
+indifférent à la Beauchâteau; mais Mlle Clairon, qui était en droit
+d'avoir ses préférences, n'hésita pas à rétablir «ma chère âme,» qui
+en effet n'a ici rien de banal, ni de galant, et ajoute au contraire
+l'expression d'une tendresse profonde au cri d'épouvante que laisse
+échapper Camille.
+
+Si, dans l'histoire des représentations de la tragédie d'_Horace_,
+nous avions voulu suivre un ordre purement chronologique, il eût
+fallu, avant de nommer Mlle Clairon, raconter une anecdote souvent
+reproduite, mais presque toujours défigurée. Peut-être à cause de
+cela, y aura-t-il quelque nouveauté à la donner ici telle que la
+raconte l'abbé Nadal[640]. Dans ses _Observations sur la tragédie
+ancienne et moderne_, cet exact ami des règles, après avoir regretté
+vivement que le meurtre de Camille s'accomplisse sur la scène,
+continue en ces termes: «La demoiselle Duclos, une de nos plus
+célèbres comédiennes, autant par les grâces de sa personne que par la
+beauté de sa voix et la noblesse de son action, jouoit le rôle de
+Camille, et lorsqu'après ses imprécations contre Rome victorieuse et
+contre ce qu'elle se devoit à elle-même aussi bien qu'à sa patrie,
+elle sortoit du théâtre avec une sorte de précipitation, elle fut
+assez embarrassée dans la queue traînante de sa robe pour ne pouvoir
+s'empêcher de tomber. L'acteur, plus civil qu'il ne convenoit à la
+fureur d'Horace outré de tous les propos injurieux de sa soeur, ôta
+son chapeau d'une main et lui présenta l'autre pour la relever, et
+pour la conduire avec une grâce affectée dans la coulisse, où ayant
+remis son chapeau, et même enfoncé, puis tiré son épée, il parut la
+tuer avec brutalité. Baron certainement n'eût pas fait la même chose
+que Beaubourg; il eût profité de l'occasion en grand comédien qui
+jouoit avec noblesse, mais sans sortir de la nature: il n'eût pas
+manqué de la tuer dans sa chute même; la singularité de l'incident eût
+aux yeux des spectateurs corrigé peut-être l'atrocité de l'action, et
+la faute même du poëte.»
+
+Dans les cours de déclamation, les imprécations de Camille, pour nous
+servir du terme consacré, sont considérées à bon droit comme une
+épreuve décisive pour les jeunes tragédiennes; c'est peut-être, en
+effet, le morceau de notre répertoire classique où l'inexpérience
+choque le moins, et où les grandes qualités dramatiques ressortent le
+mieux; aussi Camille est-il le rôle de prédilection de la plupart des
+débutantes[641].
+
+Chapelain ne s'était pas trompé en écrivant, le 9 mars 1640, à Balzac,
+que ce ne serait pas de sitôt qu'il verrait l'_Horace_: l'achevé
+d'imprimer est du 15 janvier 1641[642]. Malgré ce retard, «il courut
+un bruit, dit Pellisson[643], qu'on feroit encore des observations et
+un nouveau jugement sur cette pièce.» A ce sujet Corneille, faisant
+une allusion spirituelle, mais en même temps grave et ferme, à la
+persécution suscitée contre _le Cid_ par le Cardinal et une autre
+personne de grande qualité dont nous avons déjà vainement cherché à
+découvrir le nom[644], écrivit à un de ses amis ces mots si souvent
+cités: «Horace fut condamné par les duumvirs, mais il fut absous par
+le peuple.»
+
+Corneille avait invité Chapelain, l'abbé d'Aubignac et plusieurs
+autres beaux esprits à entendre la lecture d'_Horace_. C'est
+d'Aubignac qui nous l'apprend: «M. Corneille, dit-il, n'a pas sujet de
+se plaindre de moi, si j'use de cette liberté publique; je n'ai point
+de commerce avec lui, et j'aurois peine à reconnoître son visage, ne
+l'ayant jamais vu que deux fois: la première, quand, après son
+_Horace_, il me vint prier d'assister à la lecture qu'il en devoit
+faire chez feu M. de Boisrobert, en la présence de MM. Chapelain,
+Barreau, Charpi, Faret et l'Estoile, dont il ne voulut pas suivre
+l'avis que j'avois ouvert; et l'autre, quand, après son _OEdipe_, il
+me vint remercier d'une visite que je lui avois rendue, et du bien que
+j'avois dit de lui dans ma _Pratique_, où il ne trouvoit rien à
+condamner que l'excès de ses louanges[645].»
+
+L'anecdote suivante, extraite du _Menagiana_[646], se rapporte sans
+doute à cette lecture d'_Horace_: «M. Corneille reprochoit un jour à
+M. de Boisrobert qu'il avoit mal parlé d'une de ses pièces, étant sur
+le théâtre. «Comment pourrois-je avoir mal parlé de vos vers sur le
+théâtre, lui dit M. de Boisrobert, les ayant trouvés admirables dans
+le temps que vous les barbouilliez en ma présence?» Il vouloit dire
+par là que M. Corneille lisoit mal ses vers, qui étoient d'ailleurs
+très-beaux lorsqu'on les entendoit dans la bouche des meilleurs
+acteurs du monde[647].» Si Boisrobert ne donna, pendant la réunion,
+que des éloges à la pièce, les autres auditeurs présentèrent, au
+contraire, de nombreuses et opiniâtres critiques, dont Corneille,
+malgré ses promesses, ne tint jamais aucun compte, même au moment
+décisif de l'impression. On trouve dans une lettre adressée par
+Chapelain à Balzac, le 17 novembre 1640, et dont nous avons déjà eu
+occasion de reproduire la première partie[648], de curieux détails sur
+ce point. «Les poëtes, dit-il, sont bizarres et ne prennent point les
+choses comme il faut jamais. Cettui-ci, après cette harangue, m'en fit
+une autre bourrue. Dès l'année passée, je lui dis qu'il falloit
+changer son cinquième acte des _Horaces_, et lui dis par le menu
+comment; à quoi il avoit résisté toujours depuis, quoique tout le
+monde lui criât que sa fin étoit brutale et froide, et qu'il en devoit
+passer par mon avis. Enfin, de lui-même, il me vint dire qu'il se
+rendoit et qu'il le changeroit, et que ce qu'il ne l'avoit pas fait
+étoit pource qu'en matière d'avis, il craignoit toujours qu'on ne les
+lui donnât par envie et pour détruire ce qu'il avoit bien fait. Vous
+rirez sans doute de ce mauvais compliment, pour le moins si vous êtes
+comme moi, qui me contente de connoître les sottises sans m'en
+émouvoir ni fâcher....»
+
+L'abbé d'Aubignac avait aussi conseillé à Corneille de modifier la
+fin de sa pièce; il dit dans sa _Pratique du théâtre_[649]: «La mort
+de Camille par la main d'Horace, son frère, n'a pas été approuvée au
+théâtre, bien que ce soit une aventure véritable, et j'avois été
+d'avis, pour sauver en quelque sorte l'histoire, et tout ensemble la
+bienséance de la scène, que cette fille désespérée, voyant son frère
+l'épée à la main, se fût précipitée dessus: ainsi elle fût morte de la
+main d'Horace, et lui eût été digne de compassion comme un malheureux
+innocent; l'histoire et le théâtre auroient été d'accord.»
+
+Corneille, dans son _Examen_, publié trois ans après l'ouvrage de
+d'Aubignac, établit très-bien que cet expédient, contraire à
+l'histoire, serait en même temps fort éloigné de la vraisemblance, et
+qu'Horace ne laisserait pas d'être criminel pour avoir tiré l'épée
+contre Camille, «puisqu'il n'y a point de troisième personne sur le
+théâtre à qui il pût adresser le coup qu'elle recevroit[650].»
+
+La critique que fait d'Aubignac de la conduite de Valère est
+assurément mieux fondée, mais elle se termine par une objection fort
+maladroite: «Dans _Horace_, dit-il, le discours mêlé de douleur et
+d'indignation que Valère fait dans le cinquième acte s'est trouvé
+froid, inutile et sans effet, parce que dans le cours de la pièce, il
+n'avoit point paru touché d'un si grand amour pour Camille, ni si
+empressé pour en obtenir la possession, que les spectateurs se dussent
+mettre en peine de ce qu'il pense, ni de ce qu'il doit dire après sa
+mort.... Selon l'humeur des François, il faut que Valère cherche une
+plus noble voie pour venger sa maîtresse, et nous souffririons plus
+volontiers qu'il étranglât Horace que de lui faire un procès. Un coup
+de fureur seroit plus conforme à la générosité de notre noblesse,
+qu'une action de chicane qui tient un peu de la lâcheté, et que nous
+haïssons[651].»
+
+Corneille relève ces critiques une à une, sans nommer d'Aubignac, sans
+même faire aucune allusion à un ouvrage imprimé: «Quelques-uns,
+dit-il, ne veulent pas que Valère y soit un digne accusateur
+d'Horace;» et il continue de la sorte, comme s'il répondait à de
+simples bruits, à des observations recueillies dans le public; puis
+il termine son examen en rappelant de la manière la plus piquante à
+son adversaire la nécessité de se conformer à la vérité historique, si
+mal observée de son temps: «S'il ne prend pas le procédé de France, il
+faut considérer qu'il est Romain, et dans Rome, où il n'auroit pu
+entreprendre un duel contre un autre Romain sans faire un crime
+d'État; et que j'en aurois fait un de théâtre, si j'avois habillé un
+Romain à la françoise.»
+
+NOTES:
+
+ [622] _Storia critica de' teatri_, Napoli, V. Orsino, 1788, tomo
+ III, p. 121-126.
+
+ [623] _Histoire littéraire d'Italie_, IIe partie, chapitre XXI,
+ 2e édition, tome VI, p. 128-143.
+
+ [624] Voyez ci-après, p. 262-272.
+
+ [625] Il y a _Tullius_, au lieu de _Tullus_, dans le texte de
+ Laudun.
+
+ [626] _Journal des débats_ du 9 juin 1852.
+
+ [627] _No vengo con alegria
+ á celebrar este dia,
+ sino con mi llanto triste._
+
+ [628] Acte IV, scène V, vers 1256 et 1257.
+
+ [629] Nous nous plaisons à rappeler que M. Viguier a bien voulu
+ relire à notre profit les auteurs dramatiques espagnols qui ont
+ traité les mêmes sujets que Corneille; c'est à lui que nous
+ devons la plupart des considérations qui précèdent.
+
+ [630] Voyez ci-dessus, p. 63.
+
+ [631] Voyez ci-dessus, p. 42 et 43.
+
+ [632] Recueil manuscrit de lettres de Chapelain appartenant à M.
+ Sainte-Beuve, cité par M. J. Taschereau, _Histoire de la vie et
+ des ouvrages de P. Corneille_, 2e édition, p. 94.
+
+ [633] Recueil manuscrit de lettres de Chapelain appartenant à M.
+ Sainte-Beuve, cité par M. J. Taschereau, _Histoire de la vie et
+ des ouvrages de P. Corneille_, p. 95.
+
+ [634] _Histoire du Théâtre françois_, tome IX, p. 105.
+
+ [635] Voyez ci-dessus, p. 13 et la note 23.
+
+ [636] Voyez ci-dessus, p. 13, et tome I, p. 258.
+
+ [637] Pages 51-53.
+
+ [638] _Théâtre françois_, par Chapuzeau, p. 93.
+
+ [639] Voyez plus loin, p. 305, les vers 533 et suivants, et la
+ note 730.
+
+ [640] _OEuvres mêlées_, 1738, tome II, p. 163 et 164.
+
+ [641] Lemazurier cite Mme Lavoy le 30 juin 1705, Mlle Jouvenot en
+ décembre 1718, Mme Poisson en mai 1726, Mlle Rosalie le 14 mars
+ 1759. C'est dans Camille que Mlle Rachel a fait son premier début
+ le 12 juin 1838, avec une recette de sept cent cinquante-trois
+ francs cinq centimes. Voyez plus loin, p. 331, note 782, la manière
+ dont elle interprétait un passage de ce rôle. Enfin c'est encore
+ dans le rôle de Camille que Mlle Karoly a débuté à l'Odéon le 7
+ septembre 1860.
+
+ [642] Voici la description bibliographique de la première
+ édition: HORACE, TRAGEDIE. _A Paris_, _chez Augustin Courbé_....
+ M.DC.XXXXI, _auec priuilege du Roy_, in-4º de 5 feuillets et 103
+ pages, avec un frontispice de le Brun, gravé par Daret,
+ représentant la fin du combat. En haut se trouve un cartouche
+ dans lequel on lit: _Horace tragedie_. A l'entour est une
+ banderole portant: _Nec ferme res antiqua alia est nobilior_.
+ Titus Livius, l. Io (voyez ci-après, p. 265). Il y a eu, sous la
+ même date et chez le même libraire, une édition de format in-12.
+
+ [643] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_,
+ 1653, p. 218.
+
+ [644] Voyez ci-dessus, p. 25 et 41.
+
+ [645] _Troisième dissertation concernant le poëme dramatique, en
+ forme de remarques sur la tragédie de M. Corneille, intitulée
+ l_'OEdipe.... _par l'abbé d'Aubignac_, réimprimée dans le
+ _Recueil de dissertations_.... par l'abbé Granet, tome II, p. 8
+ et 9.
+
+ [646] Tome II, p. 162.
+
+ [647] Parfois Corneille, mieux avisé, faisait lire ses ouvrages
+ avant le jour de la première représentation, par quelque grand
+ comédien. Tallemant des Réaux nous fait assister à une assemblée
+ de ce genre chez Gédéon Tallemant le maître des requêtes; mais,
+ par malheur, il ne nous apprend pas de quelle pièce il est
+ question: «Il (_G. Tallemant_) vouloit faire l'habile homme et ne
+ savoit rien. Une fois que Floridor, qui est son compère, lui vint
+ lire, pour faire sa cour, une pièce de Corneille qu'on n'avoit
+ point encore jouée, Mlle de Scudéry, Mlle Robilleau, Sablière,
+ moi et bien d'autres gens étions là; nous nous tenions les côtés
+ de rire de le voir décider et faire les plus saugrenus jugements
+ du monde; il n'y eut que lui à parler: vous eussiez dit qu'il
+ ordonnoit du quartier d'hiver dans une intendance de province,
+ comme il fit ensuite.» (Tome VI, p. 250.)
+
+ [648] Voyez ci-dessus, p. 47 et 48.
+
+ [649] Page 82.
+
+ [650] Voyez plus loin, p. 274.
+
+ [651] _Pratique du théâtre_, p. 433 et 436.
+
+
+
+
+A MONSEIGNEUR
+
+LE CARDINAL DE RICHELIEU[652].
+
+
+ MONSEIGNEUR,
+
+ Je n'aurois jamais eu la témérité de présenter à VOTRE ÉMINENCE ce
+ mauvais portrait d'Horace, si je n'eusse considéré qu'après tant
+ de bienfaits que j'ai reçus d'elle, le silence où mon respect m'a
+ retenu jusqu'à présent passeroit pour ingratitude, et que quelque
+ juste défiance que j'aye de mon travail, je dois avoir encore plus
+ de confiance en votre bonté. C'est d'elle que je tiens tout ce que
+ je suis; et ce n'est pas sans rougir que pour toute
+ reconnoissance, je vous fais un présent si peu digne de vous, et
+ si peu proportionné à ce que je vous dois. Mais, dans cette
+ confusion, qui m'est commune avec tous ceux qui écrivent, j'ai cet
+ avantage qu'on ne peut, sans quelque injustice, condamner mon
+ choix, et que ce généreux Romain, que je mets aux pieds de V. É.,
+ eût pu paroître devant elle avec moins de honte, si les forces de
+ l'artisan eussent répondu à la dignité de la matière. J'en ai pour
+ garant l'auteur dont je l'ai tirée, qui commence à décrire cette
+ fameuse histoire par ce glorieux éloge, «qu'il n'y a presque
+ aucune chose plus noble dans toute l'antiquité[653].» Je voudrois
+ que ce qu'il a dit de l'action se pût dire de la peinture que j'en
+ ai faite, non pour en tirer plus de vanité, mais seulement[654]
+ pour vous offrir quelque chose un peu moins indigne de vous être
+ offert. Le sujet étoit capable de plus de grâces, s'il eût été
+ traité d'une main plus savante; mais du moins il a reçu de la
+ mienne toutes celles qu'elle étoit capable de lui donner, et qu'on
+ pouvoit raisonnablement attendre d'une muse de province[655], qui
+ n'étant pas assez heureuse pour jouir souvent des regards de V.
+ É., n'a pas les mêmes lumières à se conduire qu'ont celles qui en
+ sont continuellement éclairées. Et certes, MONSEIGNEUR, ce
+ changement visible qu'on remarque en mes ouvrages depuis que j'ai
+ l'honneur d'être à V. É.[656], qu'est-ce autre chose qu'un effet
+ des grandes idées qu'elle m'inspire, quand elle daigne souffrir
+ que je lui rende mes devoirs? et à quoi peut-on attribuer ce qui
+ s'y mêle de mauvais, qu'aux teintures grossières que je reprends
+ quand je demeure abandonné à ma propre foiblesse? Il faut,
+ MONSEIGNEUR, que tous ceux qui donnent leurs veilles au théâtre
+ publient hautement avec moi que nous vous avons deux obligations
+ très-signalées: l'une, d'avoir ennobli le but de l'art; l'autre,
+ de nous en avoir facilité les connoissanccs. Vous avez ennobli le
+ but de l'art, puisqu'au lieu de celui de plaire au peuple que nous
+ prescrivent nos maîtres, et dont les deux plus honnêtes gens de
+ leur siècle, Scipion et Lælie, ont autrefois protesté de se
+ contenter[657], vous nous avez donné celui de vous plaire et de
+ vous divertir; et qu'ainsi nous ne rendons pas un petit service à
+ l'État, puisque contribuant à vos divertissements, nous
+ contribuons à l'entretien d'une santé qui lui est si précieuse et
+ si nécessaire. Vous nous en avez facilité les connoissances,
+ puisque nous n'avons plus besoin d'autre étude pour les acquérir
+ que d'attacher nos yeux sur V. É., quand elle honore de sa
+ présence et de son attention le récit de nos poëmes. C'est là que
+ lisant sur son visage ce qui lui plaît et ce qui ne lui plaît pas,
+ nous nous instruisons avec certitude de ce qui est bon et de ce
+ qui est mauvais, et tirons des règles infaillibles de ce qu'il
+ faut suivre et de ce qu'il faut éviter; c'est là que j'ai souvent
+ appris en deux heures ce que mes livres n'eussent pu m'apprendre
+ en dix ans; c'est là que j'ai puisé ce qui m'a valu
+ l'applaudissement du public; et c'est là qu'avec votre faveur
+ j'espère puiser assez pour être un jour une oeuvre digne de vos
+ mains. Ne trouvez donc pas mauvais, MONSEIGNEUR, que pour vous
+ remercier de ce que j'ai de réputation, dont je vous suis
+ entièrement redevable, j'emprunte quatre vers d'un autre Horace
+ que celui que je vous présente, et que je vous exprime par eux
+ les plus véritables sentiments de mon âme:
+
+ _Totum muneris hoc tui est,
+ Quod monstror digito prætercuntium,
+ Scenæ non levis artifex:
+ Quod spiro et placeo, si placeo, tuum est_[658].
+
+ Je n'ajouterai qu'une vérité à celle-ci, en vous suppliant de
+ croire que je suis et serai toute ma vie, très-passionnément[659],
+
+ MONSEIGNEUR,
+ De V. É.,
+ Le très-humble, très-obéissant,
+ et très-fidèle[660] serviteur,
+
+ CORNEILLE.
+
+NOTES:
+
+ [652] Armand-Jean du Plessis, cardinal et duc de Richelieu,
+ ministre de Louis XIII, né à Paris le 5 septembre 1585, mot le 4
+ décembre 1642. Nous nous sommes étendu longuement, dans la
+ _Notice_ de _la Comédie des Tuileries_ (tome II, p. 305 et
+ suivantes) et dans la _Notice_ du _Cid_, sur ses rapports avec
+ Corneille.--Dans l'édition originale et dans l'édition séparée de
+ 1655, le mot _Monseigneur_ est répété: A MONSEIGNEUR MONSEIGNEUR
+ LE CARDINAL, etc.--Cette épître dédicatoire ne se trouve que dans
+ les impressions de 1641-1656.
+
+ [653] _Nec ferme res antiqua alia est nobilior._ (Lib. I, cap.
+ XXIV.)
+
+ [654] Le mot _seulement_ est omis dans les recueils de 1648-1656.
+
+ [655] A cette époque Corneille habitait encore Rouen; ce ne fut
+ qu'en 1662 qu'il vint s'établir à Paris.
+
+ [656] «Je ne sais ce qu'on doit entendre par ces mots _être à V.
+ É._ Le cardinal de Richelieu faisait au grand Corneille une
+ pension de cinq cents écus, non pas au nom du Roi, mais de ses
+ propres deniers.... Cependant une pension de cinq cents écus que
+ le grand Corneille fut réduit à recevoir, ne paraît pas un titre
+ suffisant pour qu'il dît: _j'ai l'honneur d'être à V. É._»
+ (_Voltaire._)
+
+ [657] On sait que Scipion et Lélius passaient pour les
+ collaborateurs de Térence, et même, aux yeux de quelques-uns,
+ pour les auteurs de ses comédies. Voilà pourquoi Corneille leur
+ prête ici ce que dit Térence lui-même, au commencement du
+ prologue de l'_Andrienne_:
+
+ _Poeta quum primum animum ad scribendum appulit,
+ Id sibi negoti credidit solum dari,
+ Populo ut placerent quas fecisset fabulas._
+
+ «Lorsque notre poëte se décida à écrire, il crut que sa seule
+ tâche serait de faire que ses pièces plussent au peuple.»--Voyez
+ encore les vers 15 à 19 du prologue des _Adelphes_.
+
+ [658] «C'est par ta faveur uniquement (_Horace parle à la muse_)
+ que les passants me montrent du doigt, _comme donnant au théâtre
+ des oeuvres qui ont leur prix_. Que je respire et que je plaise
+ (si vraiment je plais), c'est à toi que je le dois.» (Livre IV,
+ ode III, vers 21-24.) Dans Horace le troisième vers est:
+
+ _Romanæ fidicen lyræ._
+
+ [659] «Cette expression _passionnément_ montre combien tout
+ dépend des usages. _Je suis passionnément_ est aujourd'hui la
+ formule dont les supérieurs se servent avec les inférieurs.»
+ (_Voltaire._)
+
+ [660] VAR. (édit. de 1647 et de 1656): et très-obligé.
+
+
+
+
+HORACE
+
+TITUS LIVIUS[661].
+
+
+(XXIII.) .... Bellum utrinque summa ope parabatur, civili simillimum
+bello, prope inter parentes, natosque, Trojanam utramque prolem, quum
+Lavinium ab Troja, ab Lavinio Alba, ab Albanorum stirpe regum oriundi
+Romani essent. Eventus tamen belli minus miserabilem dimicationem
+fecit, quod nec acie certatum est, et tectis modo dirutis alterius
+urbis, duo populi in unum confusi sunt. Albani priores ingenti
+exercitu in agrum romanum impetum fecere. Castra ab urbe haud plus
+quinque millia passuum locant, fossa circumdant: fossa Cluilia ab
+nomine ducis per aliquot secula appellata est, donec cum re nomen
+quoque vetustate abolevit. In his castris Cluilius albanus rex
+moritur; dictatorem Albani Metium Suffetium creant. Interim Tullus
+ferox, præcipue morte regis, magnum que Deorum numen, ab ipso capite
+orsum, in omne nomen albanum expetiturum poenas ob bellum impium
+dictitans, nocte, præteritis hostium castris, infesto exercitu in
+agrum albanum pergit. Ea res ab stativis excivit Metium; ducit quam
+proxime ad hostem potest; inde legatum præmissum nuntiare Tullo jubet,
+priusquam dimicent, opus esse colloquio: si secum congressus sit,
+satis scire ea se allaturum, quæ nihilo minus ad rem romanam, quam ad
+albanam pertineant. Haud aspernatus Tullus, tametsi vana afferrentur;
+suos in aciem educit; exeunt contra et Albani. Postquam instructi
+utrinque stabant, cum paucis procerum in medium duces procedunt. Ibi
+infit Albanus injurias, et non redditas res ex foedere quæ repetitæ
+sint, et: «Ego regem nostrum Cluilium causam hujusce esse belli
+audisse videor, nec te dubito, Tulle, cadem præ te ferre. Sed si vera
+potius quam dictu speciosa dicenda sunt, cupido imperii duos cognatos
+vicinosque populos ad arma stimulat; neque recte an perperam
+interpretor: fuerit ista ejus deliberatio qui bellum suscepit; me
+Albani gerendo bello ducem creavere. Illud te, Tulle, monitum velim:
+etrusca res quanta circa nos teque maxime sit, quo propior es Volscis,
+hoc magis scis; multum illi terra, plurimum mari pollent. Memor esto,
+jam quum signum pugnæ dabis, has duas acies spectaculo fore, ut fessos
+confectosque, simul victorem ac victum aggrediantur. Itaque, si nos
+Dii amant, quoniam non contenti libertate certa, in dubiam imperii
+servitiique aleam imus, ineamus aliquam viam, qua utri utris
+imperent, sine magna clade, sine multo sanguine utriusque populi
+decerni possit.» Haud displicet res Tullo, quamquam tum indole animi,
+tum spe victoriæ ferocior erat. Quærentibus utrinque ratio initur, cui
+et fortuna ipsa præbuit materiam.
+
+(XXIV.) Forte in duobus tum exercitibus erant tergemini fratres, nec
+ætate, nec viribus dispares. Horatios Curiatiosque fuisse satis
+constat, NEC FERME RES ANTIQUA ALIA EST NOBILIOR; tamen in re tam
+clara nominum error manet, utrius populi Horatii, utrius Curiatii
+fuerint. Auctores utroque trahunt; plures tamen invenio, qui Romanos
+Horatios vocent: hos ut sequar, inclinat animus. Cum tergeminis agunt
+reges, ut pro sua quisque patria dimicent ferro: ibi imperium fore,
+unde victoria fuerit. Nihil recusatur, tempus et locus convenit.
+Priusquam dimicarent foedus ictum inter Romanos et Albanos est his
+legibus: ut cujus populi cives eo certamine vicissent, is alteri
+populo cum bona pace imperitaret....
+
+(XXV.) Foedere icto, tergemini, sicut convenerat, arma capiunt. Quum
+sui utrosque adhortarentur, Deos patrios, patriam ac parentes,
+quidquid civium domi, quidquid in exercitu sit, illorum tunc arma,
+illorum intueri manus, feroces et suopte ingenio, et pleni
+adhortantium vocibus, in medium inter duas acies procedunt.
+Consederant utrinque pro castris duo exercitus, periculi magis
+præsentis, quam curæ expertes: quippe imperium agebatur, in tam
+paucorum virtute atque fortuna positum. Itaque erecti suspensique in
+minime gratum spectaculum animo intenduntur. Datur signum; infestisque
+armis, velut acies, terni juvenes magnorum exercituum animos gerentes
+concurrunt. Nec his, nec illis periculum suum, sed publicum imperium
+servitiumque obversatur animo, futuraque ea deinde patriæ fortuna,
+quam ipsi fecissent. Ut primo statim concursu increpuere arma,
+micantesque fulsere gladii, horror ingens spectantes perstringit, et
+neutro inclinata spe, torpebat vox spiritusque. Consertis deinde
+manibus, quum jam non motus tantum corporum, agitatioque anceps
+telorum armorumque, sed vulnera quoque et sanguis spectaculo essent,
+duo Romani, super alium alius, vulneratis tribus Albanis, exspirantes
+corruerunt. Ad quorum casum quum clamasset gaudio albanus exercitus,
+romanas legiones jam spes tota, nondum tamen cura deseruerat, exanimes
+vice unius, quem tres Curiatii circumsteterant. Forte is integer fuit,
+ut universis solus nequaquam par, sic adversus singulos ferox. Ergo ut
+segregaret pugnam eorum, capessit fugam, ita ratus secuturos, ut
+quemque vulnere affectum corpus sineret. Jam aliquantum spatii ex eo
+loco ubi pugnatum est aufugerat, quum respiciens videt magnis
+intervallis sequentes, unum haud procul ab sese abesse. In eum magno
+impetu rediit; et dum albanus exercitus inclamat Curiatiis, uti opem
+ferant fratri, jam Horatius, cæso hoste victor, secundam pugnam
+petebat. Tunc clamore, qualis ex insperato faventium solet, Romani
+adjuvant militem suum; et ille defungi proelio festinat. Prius itaque
+quam alter, qui nec procul aberat, consequi posset, et alterum
+Curiatium conficit. Jamque æquato Marte singuli supererant, sed nec
+spe, nec viribus pares: alterum intactum ferro corpus, et geminata
+victoria ferocem in certamen tertium dabant; alter fessum vulnere,
+fessum cursu trahens corpus, victusque fratrum ante se strage, victori
+objicitur hosti. Nec illud proelium fuit. Romanus exsultans: «Duos,
+inquit, fratrum manibus dedi: tertium causæ belli hujusce, ut Romanus
+Albano imperet, dabo.» Male sustinenti arma gladium superne jugulo
+defigit, jacentem spoliat. Romani ovantes ac gratulantes Horatium
+accipiunt: eo majore cum gaudio, quo propius metum res fuerat. Ad
+sepulturam inde suorum nequaquam paribus animis vertuntur: quippe
+imperio alteri aucti, alteri ditionis alienæ facti. Sepulcra exstant,
+quo quisque loco cecidit: duo romana uno loco propius Albam, tria
+albana Romam versus; sed distantia locis, et ut pugnatum est.
+
+(XXVI.) Priusquam inde digrederentur, roganti Metio ex foedere icto
+quid imperaret, imperat Tullus uti juventutem in armis habeat: usurum
+se eorum opera, si bellum cum Veïentibus foret. Ita exercitus inde
+domos abducti. Princeps Horatius ibat, tergemina spolia præ se gerens,
+cui soror virgo, quæ desponsata uni ex Curiatiis fuerat, obviam ante
+portam Capenam fuit; cognitoque super humeros fratris paludamento
+sponsi, quod ipsa confecerat, solvit crines, et flebiliter nomine
+sponsum mortuum appellat. Movet feroci juveni animum comploratio
+sororis in victoria sua tantoque gaudio publico. Stricto itaque
+gladio, simul verbis increpans, transfigit puellam. «Abi hinc cum
+immaturo amore ad sponsum, inquit, oblita fratrum mortuorum vivique,
+oblita patriæ. Sic eat quæcumque Romana lugebit hostem.» Atrox visum
+id facinus patribus plebique, sed recens meritum facto obstabat: tamen
+raptus in jus ad Regem. Rex, ne ipse tam tristis ingratique ad vulgus
+judicii, aut secundum judicium supplicii auctor esset, concilio populi
+advocato: «Duumviros, inquit, qui Horatio perduellionem judicent
+secundum legem, facio.» Lex horrendi carminis erat: «Duumviri
+perduellionem judicent. Si a duumviris provocarit, provocatione
+certato; si vincent, caput obnubito, infelici arbori reste suspendito,
+verberato, vel intra pomoerium, vel extra pomoerium.» Hac lege
+duumviri creati, qui se absolvere non rebantur ea lege, ne innoxium
+quidem, posse. Quum condemnassent, tum aller ex his: «P. Horati, tibi
+perduellionem judico, inquit. I, lictor, colliga manus.» Accesserat
+lictor, injiciebatque laqueum: tum Horatius, auctore Tullo clemente
+legis interprete: «Provoco,» inquit. Ita de provocatione certatum ad
+populum est. Moti homines sunt in eo judicio, maxime P. Horatio patre
+proclamante se filiam jure cæsam judicare: ni ita esset, patrio jure
+in filium animadversurum fuisse. Orabat deinde, ne se, quem paulo ante
+cum egregia stirpe conspexissent, orbum liberis facerent. Inter hæc
+senex, juvenem amplexus, spolia Curiatiorum fixa eo loco, qui nunc
+Pila Horatia appellatur, ostentans: «Hunccine, aiebat, quem modo
+decoratum ovantemque victoria incedentem vidistis, Quirites, cum sub
+furca vinctum inter verbera et cruciatus videre potestis? quod vix
+Albanorum oculi tam deforme spectaculum ferre possent. I, lictor,
+colliga manus, quæ paulo ante armatæ imperium populo romano
+pepererunt. I, caput obnube liberatoris urbis hujus; arbori infelici
+suspende; verbera, vel intra pomoerium, modo inter illam pilam et
+spolia hostium, vel extra pomoerium, modo inter sepulcra Curiatiorum.
+Quo enim ducere hunc juvenem potestis, ubi non sua decora eum a tanta
+foeditate supplicii vindicent?» Non tulit populus nec patris lacrimas,
+nec ipsius parem in omni periculo animum; absolveruntque admiratione
+magis virtutis quam jure causæ. Itaque, ut cædes manifesta aliquo
+tamen piaculo lueretur, imperatum patri, ut filium expiaret pecunia
+publica. Is, quibusdam piaeularibus sacrificiis factis, quæ deinde
+genti Horatiæ tradita sunt, transmisso per viam tigillo, capite
+adoperto, velut sub jugum misit juvenem. Id hodie quoque publice
+semper refectum manet: sororium tigillum vocant. Horatiæ sepulcrum,
+quo loco corruerat icta, constructum est saxo quadrato[662].
+
+NOTES:
+
+ [661] Livre I, chapitres XXIII-XXVI.--Cet extrait de Tite Live ne
+ se trouve que dans les recueils de 1648-1656.--Corneille, après
+ avoir donné, en tête de _Cinna_, le texte de Sénèque qui lui a
+ fourni le sujet de cette pièce, a eu l'heureuse idée d'y ajouter
+ l'imitation que Montaigne a faite de ce morceau avec son
+ originalité et son indépendance habituelles. A défaut d'un
+ traducteur aussi illustre pour le fragment de Tite Live qui sert
+ d'argument à _Horace_, nous avons choisi la version de Blaise de
+ Vigenère, la plus récente qui existât au temps où Corneille
+ écrivait sa tragédie.
+
+ (XXIII.) «.... Déjà d'un très-grand effort d'une part et d'autre
+ s'apprêtoient à la guerre ressemblant à une civile, entre presque
+ les propres pères et les enfants, tous les deux peuples étant
+ descendus de la race troyenne, parce que la ville de Lavinium
+ avoit été fondée par les Troyens, et de Lavinium, venue et peuplée
+ celle d'Albane, et de la lignée des rois d'Albane, procédés ceux
+ de Rome. Mais l'issue en fin de la guerre retrancha beaucoup de la
+ compassion pitoyable qui eût pu succéder de cette querelle; pour
+ autant qu'il n'y eut aucune bataille donnée; ains seulement
+ l'habitation de l'une des villes étant démolie, les deux peuples
+ furent mêlés et confondus en un seul. Les Albaniens avec une
+ grosse armée furent les premiers à entrer dans le territoire de
+ Rome, où ils se campèrent à cinq mille pas seulement des
+ murailles, se remparant d'une bonne tranchée alentour, qui fut
+ depuis durant quelques siècles appelée la fosse Cluilienne, du nom
+ de leur chef; jusqu'à ce que par succession de temps il s'est
+ aboli et éteint avec l'ouvrage. En ce logis-là Cluilius, roi
+ d'Albane, fina ses jours, et l'armée créa Métius Suffétius
+ dictateur. Cependant Tullus encouragé spécialement de la mort du
+ Roi, et alléguant que la grande justice des Dieux avoit commencé
+ par le chef adversaire de prendre vengeance sur tout le nom
+ albanien de la guerre injustement par eux suscitée, se coule
+ secrètement une nuit avec son armée outre le camp des ennemis, si
+ bien qu'il entre dedans leurs confins à son tour; ce qui rappela
+ Métius du lieu où il étoit campé, pour s'approcher avec ses forces
+ le plus près des Romains qu'il lui fût possible: d'où il dépêcha
+ un héraut à Tullus pour lui faire entendre qu'avant de venir au
+ combat il s'entreverroit volontiers avec lui, et que s'ils
+ parlementoient ensemble, il s'assuroit bien de lui faire quelques
+ ouvertures qui ne lui importeroient moins qu'à ceux d'Albane.
+ Tullus ne le voulant éconduire de cette requête, encore qu'il
+ connût assez clairement que ce n'étoient que cassades, met ses
+ gens en bataille. Les Albaniens sortent aussi à l'encontre, et
+ après qu'ils se furent rangés en ordonnance d'une part et d'autre,
+ tous prêts à s'entre-choquer, les deux chefs avec aucuns des
+ principaux autour d'eux s'advancent au milieu des deux osts, là où
+ celui d'Albane commence ainsi à parler: «Les torts griefs qui ont
+ été faits et les choses qu'on a répétées suivant le traité,
+ lesquelles néanmoins on n'a voulu rendre, il me semble avoir
+ entendu que notre roi Cluilius en a été le seul motif, et par
+ conséquent de la guerre qui s'en est ensuivie, et si ne fais
+ doute, sire Tullus, que vous-même ne le croyez ainsi; mais pour en
+ parler à la vérité, plutôt que de chercher à dire je ne sais quoi
+ de belle et magnifique apparence, c'est une convoitise de régner
+ qui éperonne à prendre les armes deux peuples alliés et voisins.
+ Si à bon droit ou à tort, je ne veux rien gloser là-dessus, le
+ remettant à la conscience et secrète pensée de celui qui a suscité
+ cette guerre, durant laquelle les Abaniens m'ont élu pour leur
+ chef. Trop bien vous avertirois-je volontiers d'un seul point. Le
+ pouvoir des Thoscans combien il est grand tout autour de vous et
+ de nous, et de vous principalement, de tant plus que vous en êtes
+ plus proches, vous le devez tant mieux savoir. Ils ont de grandes
+ forces par terre, et par la mer encore plus; et souvenez-vous que
+ tout aussitôt que vous aurez donné le mot pour venir à la charge,
+ ces deux armées leur serviront de passe-temps et jouet; afin de se
+ ruer tout à coup sur les uns las et harassés du combat, et les
+ autres qui seront mis en route et défaits: le victorieux et vaincu
+ tout ensemble. Par quoi, si les Dieux nous aiment, au lieu que non
+ contents d'une liberté assurée, nous nous voulons de gaieté de
+ coeur précipiter à un douteux hasard de commander ou de servir,
+ cherchons à la bonne heure quelque autre expédient pour décider
+ lequel des deux peuples régnera sur l'autre, sans beaucoup de
+ perte, et sans guère répandre de sang.» Ce langage ne déplut à
+ Tullus, nonobstant que de son naturel, et de l'espérance de la
+ victoire, qui le rendoit tant plus haut à la main, il fût assez
+ difficile à ferrer; et comme ils étoient après d'une part et
+ d'autre à en chercher des moyens, la fortune leur en présenta
+ l'occasion.
+
+ (XXIV.) «Car d'aventure se trouvèrent lors en chacune des deux
+ armées trois frères jumeaux ne différant comme en rien d'âge et de
+ force: les Horaces et Curiatiens. De cela on ne fait nulle doute;
+ _de tous les anciens beaux faits d'armes n'y en ayant point de
+ plus brave et renommé que cestui-ci_. Néanmoins en une chose si
+ manifeste et connue, il se trouve une incertitude des noms: de
+ quel peuple étoient les Horaces et de quel les Curiatiens, car les
+ auteurs varient en cet endroit: la plupart toutefois appellent les
+ Horaces Romains; par quoi je leur veux adhérer. Les rois moyennent
+ envers eux de leur faire accepter le combat, trois contre trois,
+ pour l'honneur et gloire de leur patrie; car la domination
+ demoureroit à celui dont les champions auroient le dessus....
+
+ (XXV.) «L'accord passé, les trois jumeaux s'en vont armer, suivant
+ ce qui avoit été arrêté; et comme chacun des deux peuples exhortât
+ les siens à bien faire, leur remettant devant les yeux les Dieux
+ du pays, la patrie, leurs progénitures, ensemble tout ce qui étoit
+ demeuré de citoyens à la ville, tout ce qui en étoit là présent au
+ camp; revisitant tantôt leurs armures, tantôt leurs bras et les
+ mains; eux hardis et de naturel, et renforcés d'abondant par le
+ courage qu'on leur donnoit, s'avancent au milieu des deux osts
+ étant en bataille, qui avoient fait haut d'une part et d'autre
+ devant leurs remparts, plus exempts du péril qui se présentoit que
+ de soin et travail d'esprit; car il y alloit de l'empire et
+ domination; le tout dépendant de la vaillance et fortune de si peu
+ d'hommes. Au moyen de quoi chacun demeure transporté en suspens
+ après ce mal plaisant spectacle. Finalement, le signal donné, ces
+ trois de chaque côté braves jeunes hommes se vont rencontrer la
+ tête baissée, tout ainsi que si c'eussent été deux bataillons qui
+ s'affrontassent, charriant quand et eux la même impétuosité et
+ furie de deux grosses et puissantes armées, sans se soucier ni
+ ceux-ci ni ceux-là de leur propre danger, ni que rien se présentât
+ à leurs coeurs que l'empire ou la servitude et conséquemment la
+ fortune que devoient courir leurs choses publiques, toute telle
+ qu'ils la leur feroient. Dès la première démarche et assaut, que
+ leurs harnois commencèrent à cliqueter et leurs flamboyantes épées
+ à tresluire, une grande horreur saisit soudain les regardants, et
+ ne balançant encore l'espérance de la victoire d'un côté ni de
+ l'autre, chacun demeuroit entrepris et de voix et d'haleine. Étant
+ de là venus aux mains, et que non-seulement l'agilité de leur
+ corps et la remuante escrime des glaives et armes tiroient à soi
+ les yeux de l'assistance, mais les plaies aussi et le sang qui en
+ découloit, les deux Romains, ayant blessé les trois Albaniens,
+ tombèrent tous roides morts l'un sur l'autre. A la chute desquels
+ comme toute l'armée d'Albane eut jeté un haut cri d'allégresse,
+ les légions romaines au rebours, hors de tout espoir de victoire,
+ mais non pas d'un poignant souci, demeurèrent éperdues et comme
+ transies de crainte pour celui qu'ils voyoient entorner par les
+ trois Curiatiens. Mais de bonheur il se trouva sain et entier de
+ ses membres; tellement que s'il n'étoit pour répondre lui tout
+ seul à l'encontre de trois, il leur pouvoit bien néanmoins tenir
+ pied l'un après l'autre. Au moyen de quoi, pour les séparer il se
+ met à fuir, jugeant en soi que chacun d'eux iroit après, selon que
+ leurs blessures le pourroient permettre. Et déjà s'étoit quelque
+ peu éloigné de la place où avoit été le conflit, quand détournant
+ la tête en arrière, il aperçoit qu'ils le poursuivoient fort
+ distants l'un de l'autre, dont le premier n'étoit désormais guère
+ loin de lui. Il retourne sur celui-là d'une très-grande âpreté et
+ furie; et comme l'armée d'Albane écriât à ses frères de le
+ secourir, déjà l'Horace l'ayant mis par terre se préparoit pour
+ donner au second. Les Romains lors par un cri tel qu'ont accoutumé
+ de jeter ceux qui inespérément se reviennent de la peur qu'ils ont
+ eue, donnent courage à leur champion, et il se hâte tant qu'il
+ peut de mettre fin à cette mêlée, si bien qu'avant que le tiers,
+ lequel n'étoit plus guère loin, y pût arriver à temps, il met à
+ mort le second Curiatien. Or par là étoit la partie rendue égale
+ de nombre; car ils ne restoient plus qu'un à un, mais non pas
+ égaux ni d'espérance, ni de force; car le corps de l'un non encore
+ touché de blessure, et sa double victoire, l'amenoient prompt et
+ gaillard au troisième combat, là où l'autre traînant une foible
+ carcasse jà élangourée de plaies, élangourée de courir, tout
+ abattu et déconfit pour la mort de ses frères, fut comme exposé à
+ la gueule d'un ennemi frais et victorieux. Parquoi il n'y eut
+ point de résistance; car le Romain tressaillant de joie: «J'ai,
+ dit-il, jà envoyé là-bas deux des frères; le troisième, avec la
+ cause de cette guerre, je l'y vais dépêcher aussi, à ce que
+ dorénavant le Romain commande sur l'Albanien.» Ce disant, il lui
+ met l'épée à la gorge, qu'à grand'peine pouvoit-il soutenir ses
+ armes, et le dépouille étant tombé du coup. Les Romains
+ triomphants d'éjouissement en leurs coeurs, lui font fort grand
+ fête, et le reçoivent avec autant plus d'allégresse que la chose
+ avoit presque été déplorée; puis se mettent à ensevelir chacun les
+ siens; mais non pas d'une même chère: comme ceux dont les uns
+ avoient accru leur domination, et les autres se voyoient réduits
+ sous la subjection et pouvoir d'autrui. Les sépultures en sont
+ encore debout au même endroit où chacun d'eux vint à rendre l'âme:
+ des deux Romains en un seul tombeau en tirant vers Albane, et des
+ trois Albaniens du côté de Rome, mais à la même distance et selon
+ qu'ils finèrent leurs jours.
+
+ (XXVI.) «Avant que déloger de ce lieu, Métius, suivant l'accord
+ fait, demande à Tullus ce qu'il lui vouloit commander; il lui
+ ordonne de tenir la jeunesse en armes, parce qu'il se serviroit
+ d'eux s'il avoit la guerre contre les Veïentes. Et là-dessus les
+ deux armées se retirèrent chacune chez soi. Mais Horace marchoit
+ le premier, portant devant soi la dépouille des trois jumeaux;
+ lequel sa soeur, fille encore, qui avoit été accordée à l'un
+ d'eux, vint rencontrer hors de la porte Capène; et ayant reconnu
+ sur les épaules de son frère la cotte d'armes de son fiancé,
+ qu'elle avoit ouvrée de ses propres mains, se prend à déchirer le
+ visage et arracher ses cheveux, appelant lamentablement le défunt
+ par son nom. De quoi le jouvenceau, tout fier et superbe encore de
+ sa victoire, irrité en son coeur de voir ainsi les pleurs et
+ criailleries de sa soeur troubler une si grande joie publique,
+ mettant la main à l'épée, la lui passe à travers le corps d'outre
+ en outre, en disant ces aigres et piquantes paroles: «Va-t'en
+ doncques trouver ton époux avec ce hâtif et inconsidéré
+ amourachement; oublieuse que tu es de tes frères morts et de celui
+ qui reste en vie; oublieuse de la gloire de ton pays: qu'ainsi en
+ puisse-t-il prendre à quelconque Romaine qui fera deuil pour
+ l'ennemi!» Cet acte-là sembla inhumain et par trop cruel, tant aux
+ patriciens qu'au commun peuple. Mais ses mérites tous récents
+ supportoient aucunement le forfait. Si ne laissa il pas toutefois
+ d'en être appelé devant le Roi, lequel pour non être auteur d'un
+ si piteux jugement, désagréable à tout le peuple, ensemble de
+ l'exécution qui s'en ensuivroit, ayant fait assembler l'audience:
+ «Je commets (ce dit-il) deux hommes pour faire le procès à Horace
+ selon la loi du crime de perduellion.» Cette loi étoit d'une
+ teneur fort horrible pour lui: «Que les duumvirs jugent Horace
+ avoir commis perduellion et crime de félonie: s'il en appelle,
+ qu'il relève son appel, et le soutienne le mieux qu'il pourra. Si
+ la sentence des duumvirs obtient et l'emporte, qu'on lui bande le
+ chef, et soit pendu et étranglé d'un cordeau à un arbre
+ malencontreux, l'ayant auparavant fouetté au dedans des remparts
+ ou dehors.» Par cette loi les duumvirs ayant été premièrement
+ établis, parce qu'ils ne voyoient pas que suivant icelle ils
+ eussent pouvoir d'absoudre, même un innocent, le condamnèrent. Et
+ alors l'un d'eux prononçant la sentence: «Horace, dit-il, je te
+ déclare perduellion et condamne pour tel. Va, licteur, et lui lie
+ les mains.» Le licteur s'étoit déjà approché pour lui mettre la
+ hart au col, quand Horace par l'admonestement de Tullus, favorable
+ et benin interprétateur de la loi: «J'en appelle,» dit-il, et
+ relève quand et quand son appel devant le peuple, où la cause fut
+ de nouveau plaidée. Mais ce qui mut le plus les gens en ce
+ jugement, fut Horace le père du criminel, criant à haute voix
+ qu'il déclaroit sa fille avoir été justement mise à mort; et si
+ ainsi n'étoit, qu'il châtieroit son fils selon le droit et
+ autorité paternelle qu'il avoit sur lui. Requéroit puis après de
+ ne le vouloir point du tout priver d'enfants, lui que naguères on
+ avoit vu avec une si florissante lignée. Et là-dessus le pauvre
+ vieillard embrassant son fils, montroit les dépouilles des
+ Curiatiens, élevées en cet endroit que maintenant on appelle la
+ Pile Horatienne, avec telles autres paroles pleines d'une
+ grand'véhémence: «Pourrez-vous donc, seigneurs Quirites, souffrir
+ de voir celui-là lié, garrotté sous les fourches, expirer parmi
+ les coups de fouet et tourments, que vous avez vu tout
+ présentement marcher en un tel triomphe et honneur de victoire?
+ lequel si horrible et hideux spectacle à grand'peine les yeux des
+ Albaniens sauroient comporter. Va, licteur, et lui lie les mains,
+ qui naguères avec les armes ont acquis la domination au peuple
+ romain. Va lui bander le chef, qui a délivré cette cité de
+ servitude; pends-le par le col et étrangle à un arbre
+ malencontreux; bats-le à coups de verges au dedans des remparts,
+ pourvu que ce soit entre ces dards et dépouille ennemie, ou
+ dehors, pourvu que ce soit entre les sépultures des Curiatiens.
+ Car où pourroit-on mener ce jeune homme que les enseignes de sa
+ gloire, que les marques de son honneur ne le garantissent d'un si
+ cruel et honteux supplice?» Le peuple ne put supporter ne les
+ larmes du père, ne le courage du fils, se montrant égal en l'un et
+ l'autre péril, et l'absolurent plus par admiration de sa
+ vaillance, que pour le mérite et droit de la cause. Mais à ce
+ qu'un meurtre si manifeste fût au moins réparé par quelque forme
+ d'amende et punition, le père eut commandement de purger son fils
+ des deniers publics: lequel après certains sacrifices
+ propitiatoires, dont la charge fut depuis commise à la famille
+ horatienne, ayant tendu une perche au travers de la rue, fit
+ passer le jeune homme dessous, la tête bouchée, tout ainsi que
+ sous un gibet. On l'a toujours maintenu et refait depuis au dépens
+ du public jusqu'à l'heure présente, et s'appelle encore pour le
+ jourd'hui la perche ou chevron de la soeur; à qui l'on dressa une
+ sépulture de pierre de taille au propre lieu où elle expira.»
+ (_Les Décades qui se trouvent de Tite Live mises en françois; la
+ première par Blaise de Vigenère, Bourbonnois_.... A Paris, chez
+ Nicolas Chesneau, M.D.LXXXIII, in-fol., p. 19-23.)
+
+ [662] Corneille n'a pas suivi, pour ces quatre chapitres, le
+ texte, fort amélioré, de son contemporain Gruter, dont le Tite
+ Live avait paru en 1608 et avait été réimprimé en 1619 et en
+ 1628, c'est-à-dire à la veille de la représentation et de
+ l'impression d'_Horace_. Attachant naturellement peu
+ d'importance, pour l'objet qu'il avait en vue, aux détails de
+ critique et de philologie, il a pris comme au hasard un texte
+ plus ancien, qui se rapproche beaucoup de celui de Badius (Paris,
+ 1537), et où se trouve mainte leçon rejetée depuis; entre autres,
+ vers la fin du chapitre XXIII, l'inintelligible _Volscis_, que
+ Vigenère n'a pas traduit.
+
+
+
+
+EXAMEN.
+
+C'est une croyance assez générale que cette pièce pourroit passer pour
+la plus belle des miennes, si les derniers actes répondoient aux
+premiers. Tous veulent que la mort de Camille en gâte la fin, et j'en
+demeure d'accord; mais je ne sais si tous en savent la raison. On
+l'attribue communément à ce qu'on voit cette mort sur la scène; ce qui
+seroit plutôt la faute de l'actrice que la mienne, parce que quand
+elle voit son frère mettre l'épée à la main, la frayeur, si naturelle
+au sexe, lui doit faire prendre la fuite, et recevoir le coup derrière
+le théâtre, comme je le marque dans cette impression[663].
+D'ailleurs[664], si c'est une règle de ne le point ensanglanter, elle
+n'est pas du temps d'Aristote, qui nous apprend que pour émouvoir
+puissamment il faut de grands déplaisirs, des blessures et des morts
+en spectacle[665]. Horace ne veut pas que nous y hasardions les
+événements trop dénaturés, comme de Médée qui tue ses enfants[666];
+mais je ne vois pas qu'il en fasse une règle générale pour toutes
+sortes de morts, ni que l'emportement d'un homme passionné pour sa
+patrie, contre une soeur qui la maudit en sa présence avec des
+imprécations horribles, soit de même nature que la cruauté de cette
+mère. Sénèque l'expose aux yeux du peuple, en dépit d'Horace; et chez
+Sophocle, Ajax ne se cache point au spectateur lorsqu'il se tue.
+L'adoucissement[667] que j'apporte dans le second de ces discours pour
+rectifier la mort de Clytemnestre[668] ne peut être propre ici à celle
+de Camille. Quand elle s'enferreroit d'elle-même par désespoir en
+voyant son frère l'épée à la main, ce frère ne laisseroit pas d'être
+criminel de l'avoir tirée contre elle, puisqu'il n'y a point de
+troisième personne sur le théâtre à qui il pût adresser le coup
+qu'elle recevroit, comme peut faire Oreste à Égisthe. D'ailleurs
+l'histoire est trop connue pour retrancher le péril qu'il court d'une
+mort infâme après l'avoir tuée; et la défense que lui prête son père
+pour obtenir sa grâce n'auroit plus de lieu, s'il demeuroit
+innocent[669]. Quoi qu'il en soit, voyons si cette action n'a pu
+causer la chute[670] de ce poëme que par là, et si elle n'a point
+d'autre irrégularité que de blesser les yeux.
+
+Comme je n'ai point accoutumé de dissimuler mes défauts, j'en trouve
+ici deux ou trois assez considérables. Le premier est que cette
+action, qui devient la principale de la pièce, est momentanée, et n'a
+point cette juste grandeur que lui demande Aristote, et qui consiste
+en un commencement, un milieu, et une fin[671]. Elle surprend tout
+d'un coup; et toute la préparation que j'y ai donnée par la peinture
+de la vertu farouche d'Horace, et par la défense qu'il fait à sa soeur
+de regretter qui que ce soit, de lui ou de son amant, qui meure au
+combat, n'est point suffisante pour faire attendre un emportement si
+extraordinaire, et servir de commencement à cette action.
+
+Le second défaut est que cette mort fait une action double, par le
+second péril où tombe Horace après être sorti du premier. L'unité de
+péril d'un héros dans la tragédie fait l'unité d'action; et quand il
+en est garanti, la pièce est finie, si ce n'est que la sortie même de
+ce péril l'engage si nécessairement dans un autre, que la liaison et
+la continuité des deux n'en fasse qu'une action; ce qui n'arrive point
+ici, où Horace revient triomphant, sans aucun besoin de tuer sa soeur,
+ni même de parler à elle; et l'action seroit suffisamment terminée à
+sa victoire. Cette chute d'un péril en l'autre, sans nécessité, fait
+ici un effet d'autant plus mauvais, que d'un péril public, où il y va
+de tout l'État, il tombe en un péril particulier, où il n'y va que de
+sa vie, et pour dire encore plus, d'un péril illustre, où il ne peut
+succomber que glorieusement, en un péril infâme, dont il ne peut
+sortir sans tache. Ajoutez, pour troisième imperfection, que Camille,
+qui ne tient que le second rang dans les trois premiers actes, et y
+laisse le premier à Sabine, prend le premier en ces deux derniers, où
+cette Sabine n'est plus considérable, et qu'ainsi s'il y a égalité
+dans les moeurs, il n'y en a point dans la dignité des personnages,
+où se doit étendre ce précepte d'Horace[672]:
+
+ _Servetur ad imum
+ Qualis ab incepto processerit, et sibi constet._
+
+Ce défaut en Rodélinde a été une des principales causes du mauvais
+succès de _Pertharite_, et je n'ai point encore vu sur nos théâtres
+cette inégalité de rang en un même acteur, qui n'ait produit un
+très-méchant effet. Il seroit bon d'en établir une règle inviolable.
+
+Du côté du temps, l'action n'est point trop pressée, et n'a rien qui
+ne me semble vraisemblable. Pour le lieu, bien que l'unité y soit
+exacte, elle n'est pas sans quelque contrainte[673]. Il est constant
+qu'Horace et Curiace n'ont point de raison de se séparer du reste de
+la famille pour commencer le second acte; et c'est une adresse de
+théâtre de n'en donner aucune, quand on n'en peut donner de bonnes.
+L'attachement de l'auditeur à l'action présente souvent ne lui permet
+pas de descendre à l'examen sévère de cette justesse, et ce n'est pas
+un crime que de s'en prévaloir pour l'éblouir, quand il est malaisé de
+le satisfaire.
+
+Le personnage de Sabine est assez heureusement inventé, et trouve sa
+vraisemblance aisée dans le rapport à l'histoire, qui marque assez
+d'amitié et d'égalité entre les deux familles pour avoir pu faire
+cette double alliance.
+
+Elle ne sert pas davantage à l'action que l'Infante à celle du _Cid_,
+et ne fait que se laisser toucher diversement, comme elle, à la
+diversité des événements. Néanmoins on a généralement approuvé
+celle-ci, et condamné l'autre. J'en ai cherché la raison, et j'en ai
+trouvé deux. L'une est la liaison des scènes, qui semble, s'il m'est
+permis de parler ainsi, incorporer Sabine dans cette pièce, au lieu
+que, dans _le Cid_, toutes celles de l'Infante sont détachées, et
+paroissent hors oeuvre:
+
+ .... _Tantum series juncturaque pollet_[674]!
+
+L'autre, qu'ayant une fois posé Sabine pour femme d'Horace, il est
+nécessaire que tous les incidents de ce poëme lui donnent les
+sentiments qu'elle en témoigne avoir, par l'obligation qu'elle a de
+prendre intérêt à ce qui regarde son mari et ses frères; mais
+l'Infante n'est point obligée d'en prendre aucun en ce qui touche le
+Cid; et si elle a quelque inclination secrète pour lui, il n'est point
+besoin qu'elle en fasse rien paroître, puisqu'elle ne produit aucun
+effet.
+
+L'oracle qui est proposé au premier acte[675] trouve son vrai sens à
+la conclusion du cinquième. Il semble clair d'abord, et porte
+l'imagination à un sens contraire; et je les aimerois mieux de cette
+sorte sur nos théâtres, que ceux qu'on fait entièrement obscurs, parce
+que la surprise de leur véritable effet en est plus belle. J'en ai usé
+ainsi encore dans l'_Andromède_ et dans l'_OEdipe_[676]. Je ne dis pas
+la même chose des songes, qui peuvent faire encore un grand ornement
+dans la protase, pourvu qu'on ne s'en serve pas souvent. Je voudrois
+qu'ils eussent l'idée de la fin véritable de la pièce, mais avec
+quelque confusion qui n'en permît pas l'intelligence entière. C'est
+ainsi que je m'en suis servi deux fois, ici[677] et dans
+_Polyeucte_[678], mais avec plus d'éclat et d'artifice dans ce dernier
+poëme, où il marque toutes les particularités de l'événement, qu'en
+celui-ci, où il ne fait qu'exprimer une ébauche tout à fait informe de
+ce qui doit arriver de funeste.
+
+Il passe pour constant que le second acte est un des plus pathétiques
+qui soient sur la scène, et le troisième un des plus artificieux. Il
+est soutenu de la seule narration de la moitié du combat des trois
+frères, qui est coupée très-heureusement pour laisser Horace le père
+dans la colère et le déplaisir, et lui donner ensuite un beau retour à
+la joie dans le quatrième. Il a été à propos, pour le jeter dans cette
+erreur, de se servir de l'impatience d'une femme qui suit brusquement
+sa première idée, et présume le combat achevé, parce qu'elle a vu deux
+des Horaces par terre, et le troisième en fuite. Un homme, qui doit
+être plus posé et plus judicieux, n'eût pas été propre à donner cette
+fausse alarme: il eût dû prendre plus de patience, afin d'avoir plus
+de certitude de l'événement, et n'eût pas été excusable de se laisser
+emporter si légèrement par les apparences à présumer le mauvais succès
+d'un combat dont il n'eût pas vu la fin.
+
+Bien que le Roi n'y paroisse qu'au cinquième, il y est mieux dans sa
+dignité que dans _le Cid_, parce qu'il a intérêt pour tout son État
+dans le reste de la pièce; et bien qu'il n'y parle point, il ne laisse
+pas d'y agir comme roi. Il vient aussi dans ce cinquième comme roi qui
+veut honorer par cette visite un père dont les fils lui ont conservé
+sa couronne et acquis celle d'Albe au prix de leur sang. S'il y fait
+l'office de juge, ce n'est que par accident; et il le fait dans ce
+logis même d'Horace, par la seule contrainte qu'impose la règle de
+l'unité de lieu. Tout ce cinquième est encore une des causes du peu de
+satisfaction que laisse cette tragédie: il est tout en plaidoyers, et
+ce n'est pas là la place des harangues ni des longs discours; ils
+peuvent être supportés en un commencement de pièce, où l'action n'est
+pas encore échauffée; mais le cinquième acte doit plus agir que
+discourir. L'attention de l'auditeur, déjà lassée, se rebute de ces
+conclusions qui traînent et tirent la fin en longueur.
+
+Quelques-uns ne veulent pas que Valère y soit un digne accusateur
+d'Horace[679], parce que dans la pièce il n'a pas fait voir assez de
+passion pour Camille; à quoi je réponds que ce n'est pas à dire qu'il
+n'en eût une très-forte, mais qu'un amant mal voulu ne pouvoit se
+montrer de bonne grâce à sa maîtresse dans le jour qui la rejoignoit
+à un amant aimé. Il n'y avoit point de place pour lui au premier
+acte, et encore moins au second; il falloit qu'il tînt son rang à
+l'armée pendant le troisième; et il se montre au quatrième, sitôt que
+la mort de son rival fait quelque ouverture à son espérance: il tâche
+à gagner les bonnes grâces du père par la commission qu'il prend du
+Roi de lui apporter les glorieuses nouvelles de l'honneur que ce
+prince lui veut faire; et par occasion il lui apprend la victoire de
+son fils, qu'il ignoroit. Il ne manque pas d'amour durant les trois
+premiers actes, mais d'un temps propre à le témoigner; et dès la
+première scène de la pièce, il paroît bien qu'il rendoit assez de
+soins à Camille, puisque Sabine s'en alarme pour son frère. S'il ne
+prend pas le procédé de France, il faut considérer qu'il est Romain,
+et dans Rome, où il n'auroit pu entreprendre un duel contre un autre
+Romain sans faire un crime d'État, et que j'en aurois fait un de
+théâtre, si j'avois habillé un Romain à la françoise.
+
+NOTES:
+
+ [663] Et dans les précédentes et les suivantes. Voyez les
+ indications qui accompagnent les noms des personnages à la fin de
+ la scène V du IVe acte, p. 340.
+
+ [664] _D'ailleurs_ est omis dans les éditions de 1660 et de 1663.
+
+ [665] Voyez la _Poétique_, fin du chapitre XI.
+
+ [666] _Ne pueros coram populo Medea trucidet._
+
+ (_Art poétique_, vers 185.)
+
+ [667] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): L'adoucissement que j'ai
+ apporté à rectifier, etc.
+
+ [668] Voyez tome I, p. 81.
+
+ [669] Corneille répond ici à l'abbé d'Aubignac. Voyez la Notice
+ d'_Horace_, p. 256.
+
+ [670] Ce mot _chute_ paraît bien fort et ne s'accorde guère avec
+ ce que nous lisons dans le reste de l'_Examen_. D'Aubignac a dit,
+ plus exactement sans doute: «La mort de Camille.... n'a pas été
+ approuvée au théâtre» (voyez la Notice d'_Horace_, p. 256); et
+ Corneille lui-même, un peu plus loin (p. 279): «Tout ce cinquième
+ est encore une des causes du peu de satisfaction que laisse cette
+ tragédie.»
+
+ [671] Voyez tome I, p. 29.
+
+ [672] _Art poétique_, vers 126 et 127.
+
+ [673] VAR. (édit. de 1660): Pour le lieu, bien que l'unité y soit
+ exacte, j'y ai fait voir quelque contrainte, quand j'ai parlé de
+ la réduction de la tragédie au roman (_voyez tome I_, _p._ 85
+ _et_ 86). Il est constant, etc.--Corneille fait remarquer dans le
+ _Discours des trois unités_ (tome I, p. 122) qu'il n'a pu réduire
+ que trois pièces à la stricte unité de lieu: _Horace_,
+ _Polyeucte_ et _Pompée_; mais dans son _Discours de la tragédie_
+ (tome I, p. 85), il dit finement que, même dans _Horace_, l'unité
+ de lieu est bien artificielle, et que dans un roman on
+ procéderait tout autrement. L'abbé d'Aubignac, dans sa _Pratique
+ du théâtre_ (p. 140 et 141), s'était d'abord exprimé ainsi: «Hors
+ _les Horaces_ de M. Corneille, je doute que nous en ayons un seul
+ (_un seul poëme dramatique_) où l'unité du lieu soit
+ rigoureusement gardée; pour le moins est-il certain que je n'en
+ ai point vu.» Lorsqu'il se fut brouillé avec notre poëte, il
+ effaça, sans doute en vue d'une nouvelle édition, la première
+ phrase de ce passage sur un exemplaire que possède la
+ Bibliothèque impériale, et après ces mots: «que je n'en ai point
+ vu,» il écrivit ce qui suit: «Quand l'_Horace_ de Corneille fut
+ vu dans Paris, je crus que la scène étoit dans la salle du palais
+ du père, comme tout se peut assez bien accommoder; mais l'auteur
+ m'assura qu'il n'y avoit pas pensé, et que si l'unité de lieu s'y
+ trouvoit observée, c'étoit par hasard, et ce qu'il en a dit
+ longtemps après n'est qu'un galimatias auquel on ne comprend
+ rien, tant nos poëtes ont peu d'intelligence de leur art et de
+ leurs propres ouvrages.»
+
+ [674] Horace, _Art poétique_, vers 242.
+
+ [675] Voyez vers 187 et suivants.
+
+ [676] Voyez la Ire scène du Ier acte d'_Andromède_, et la IIIe
+ scène du IIe acte d'_OEdipe_.
+
+ [677] Voyez vers 215 et suivants.
+
+ [678] Voyez la IIIe scène du Ier acte de _Polyeucte_.
+
+ [679] Corneille répond encore ici à l'abbé d'Aubignac. Voyez la
+ Notice d'_Horace_, p. 256.
+
+
+
+
+LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES
+D'_HORACE_.
+
+
+ÉDITIONS SÉPARÉES.
+
+ 1641, in-4º;
+ 1641, in-12;
+ 1647, in-12;
+ 1648, in-12;
+ 1655, in-12;
+
+RECUEILS.
+
+ 1648, in-12;
+ 1652, in-12;
+ 1654, in-8º;
+ 1655, in-12;
+ 1656, in-8º;
+ 1660, in-8º;
+ 1663, in-fol.;
+ 1664, in-8º;
+ 1668, in-8º.
+
+_N.B._--Pour distinguer, quand il y aura lieu, l'édition séparée de
+1655 du recueil de la même année, nous désignerons celle-là par la
+lettre A, celui-ci par la lettre B (1655 A., 1655 B.).
+
+
+
+
+ACTEURS.
+
+
+ TULLE, roi de Rome.
+ LE VIEIL HORACE, chevalier romain.
+ HORACE, son fils.
+ CURIACE, gentilhomme d'Albe, amant de Camille.
+ VALÈRE, chevalier romain, amoureux de Camille.
+ SABINE, femme d'Horace et soeur de Curiace.
+ CAMILLE, amante de Curiace et soeur d'Horace.
+ JULIE, dame romaine, confidente de Sabine et de Camille.
+ FLAVIAN, soldat de l'armée d'Albe.
+ PROCULE, soldat de l'armée de Rome.
+
+
+La scène est à Rome, dans une salle de la maison d'Horace[680].
+
+
+
+
+HORACE.
+
+TRAGÉDIE.
+
+
+
+
+ACTE I.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+SABINE, JULIE.
+
+ SABINE.
+
+ Approuvez ma foiblesse, et souffrez ma douleur;
+ Elle n'est que trop juste en un si grand malheur:
+ Si près de voir sur soi fondre de tels orages,
+ L'ébranlement sied bien aux plus fermes courages;
+ Et l'esprit le plus mâle et le moins abattu 5
+ Ne sauroit sans désordre exercer sa vertu.
+ Quoique le mien s'étonne à ces rudes alarmes,
+ Le trouble de mon coeur ne peut rien sur mes larmes,
+ Et parmi les soupirs qu'il pousse vers les cieux,
+ Ma constance du moins règne encor sur mes yeux: 10
+ Quand on arrête là les déplaisirs d'une âme,
+ Si l'on fait moins qu'un homme, on fait plus qu'une femme.
+ Commander à ses pleurs en cette extrémité,
+ C'est montrer, pour le sexe, assez de fermeté.
+
+ JULIE.
+
+ C'en est peut-être assez pour une âme commune[681], 15
+ Qui du moindre péril se fait une infortune[682];
+ Mais de cette foiblesse un grand coeur est honteux[683];
+ Il ose espérer tout dans un succès douteux.
+ Les deux camps sont rangés au pied de nos murailles;
+ Mais Rome ignore encor comme on perd des batailles. 20
+ Loin de trembler pour elle, il lui faut applaudir:
+ Puisqu'elle va combattre, elle va s'agrandir.
+ Bannissez, bannissez une frayeur si vaine,
+ Et concevez des voeux dignes d'une Romaine.
+
+ SABINE.
+
+ Je suis Romaine, hélas! puisqu'Horace est Romain[684]; 25
+ J'en ai reçu le titre en recevant sa main;
+ Mais ce noeud me tiendroit en esclave enchaînée,
+ S'il m'empêchoit de voir en quels lieux je suis née.
+ Albe, où j'ai commencé de respirer le jour,
+ Albe, mon cher pays, et mon premier amour; 30
+ Lorsqu'entre nous et toi je vois la guerre ouverte[685],
+ Je crains notre victoire autant que notre perte.
+ Rome, si tu te plains que c'est là te trahir,
+ Fais-toi des ennemis que je puisse haïr[686].
+ Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre, 35
+ Mes trois frères dans l'une, et mon mari dans l'autre,
+ Puis-je former des voeux, et sans impiété
+ Importuner le ciel pour ta félicité?
+ Je sais que ton État, encore en sa naissance,
+ Ne sauroit, sans la guerre, affermir sa puissance; 40
+ Je sais qu'il doit s'accroître, et que tes grands destins[687]
+ Ne le borneront pas chez les peuples latins;
+ Que les Dieux t'ont promis l'empire de la terre,
+ Et que tu n'en peux voir l'effet que par la guerre:
+ Bien loin de m'opposer à cette noble ardeur 45
+ Qui suit l'arrêt des Dieux et court à ta grandeur,
+ Je voudrois déjà voir tes troupes couronnées,
+ D'un pas victorieux franchir les Pyrénées.
+ Va jusqu'en l'Orient pousser tes bataillons;
+ Va sur les bords du Rhin planter tes pavillons; 50
+ Fais trembler sous tes pas les colonnes d'Hercule;
+ Mais respecte une ville à qui tu dois Romule.
+ Ingrate, souviens-toi que du sang de ses rois
+ Tu tiens ton nom, tes murs, et tes premières lois.
+ Albe est ton origine: arrête, et considère 55
+ Que tu portes le fer dans le sein de ta mère.
+ Tourne ailleurs les efforts de tes bras triomphants;
+ Sa joie éclatera dans l'heur de ses enfants;
+ Et se laissant ravir à l'amour maternelle,
+ Ses voeux seront pour toi, si tu n'es plus contre elle. 60
+
+ JULIE.
+
+ Ce discours me surprend, vu que depuis le temps
+ Qu'on a contre son peuple armé nos combattants,
+ Je vous ai vu pour elle autant d'indifférence
+ Que si d'un sang romain vous aviez pris naissance[688].
+ J'admirois la vertu qui réduisoit en vous 65
+ Vos plus chers intérêts à ceux de votre époux;
+ Et je vous consolois au milieu de vos plaintes,
+ Comme si notre Rome eût fait toutes vos craintes.
+
+ SABINE.
+
+ Tant qu'on ne s'est choqué qu'en de légers combats[689],
+ Trop foibles pour jeter un des partis à bas, 70
+ Tant qu'un espoir de paix a pu flatter ma peine,
+ Oui, j'ai fait vanité d'être toute Romaine.
+ Si j'ai vu Rome heureuse avec quelque regret,
+ Soudain j'ai condamné ce mouvement secret;
+ Et si j'ai ressenti, dans ses destins contraires, 75
+ Quelque maligne joie en faveur de mes frères,
+ Soudain, pour l'étouffer rappelant ma raison,
+ J'ai pleuré quand la gloire entroit dans leur maison.
+ Mais aujourd'hui qu'il faut que l'une ou l'autre tombe,
+ Qu'Albe devienne esclave, ou que Rome succombe, 80
+ Et qu'après la bataille il ne demeure plus
+ Ni d'obstacle aux vainqueurs, ni d'espoir aux vaincus,
+ J'aurois pour mon pays une cruelle haine,
+ Si je pouvois encore être toute Romaine,
+ Et si je demandois votre triomphe aux Dieux, 85
+ Au prix de tant de sang qui m'est si précieux.
+ Je m'attache un peu moins aux intérêts d'un homme:
+ Je ne suis point pour Albe, et ne suis plus pour Rome;
+ Je crains pour l'une et l'autre en ce dernier effort,
+ Et serai du parti qu'affligera le sort. 90
+ Égale à tous les deux jusques à la victoire,
+ Je prendrai part aux maux sans en prendre à la gloire;
+ Et je garde, au milieu de tant d'âpres rigueurs[690],
+ Mes larmes aux vaincus, et ma haine aux vainqueurs.
+
+ JULIE.
+
+ Qu'on voit naître souvent de pareilles traverses, 95
+ En des esprits divers, des passions diverses!
+ Et qu'à nos yeux Camille agit bien autrement[691]!
+ Son frère est votre époux, le vôtre est son amant;
+ Mais elle voit d'un oeil bien différent du vôtre
+ Son sang dans une armée, et son amour dans l'autre. 100
+ Lorsque vous conserviez un esprit tout romain,
+ Le sien irrésolu, le sien tout incertain[692],
+ De la moindre mêlée appréhendoit l'orage,
+ De tous les deux partis détestoit l'avantage,
+ Au malheur des vaincus donnoit toujours ses pleurs, 105
+ Et nourrissoit ainsi d'éternelles douleurs.
+ Mais hier, quand elle sut qu'on avoit pris journée,
+ Et qu'enfin la bataille alloit être donnée,
+ Une soudaine joie éclatant sur son front[693]....
+
+ SABINE.
+
+ Ah! que je crains, Julie, un changement si prompt! 110
+ Hier dans sa belle humeur elle entretint Valère;
+ Pour ce rival, sans doute, elle quitte mon frère;
+ Son esprit, ébranlé par les objets présents,
+ Ne trouve point d'absent aimable après deux ans.
+ Mais excusez l'ardeur d'une amour fraternelle; 115
+ Le soin que j'ai de lui me fait craindre tout d'elle;
+ Je forme des soupçons d'un trop léger sujet[694]:
+ Près d'un jour si funeste on change peu d'objet;
+ Les âmes rarement sont de nouveau blessées,
+ Et dans un si grand trouble on a d'autres pensées; 120
+ Mais on n'a pas aussi de si doux entretiens,
+ Ni de contentements qui soient pareils aux siens.
+
+ JULIE.
+
+ Les causes, comme à vous, m'en semblent fort obscures;
+ Je ne me satisfais d'aucunes conjectures.
+ C'est assez de constance en un si grand danger 125
+ Que de le voir, l'attendre, et ne point s'affliger;
+ Mais certes c'en est trop d'aller jusqu'à la joie.
+
+ SABINE.
+
+ Voyez qu'un bon génie à propos nous l'envoie.
+ Essayez sur ce point à la faire parler:
+ Elle vous aime assez pour ne vous rien celer. 130
+ Je vous laisse. Ma soeur, entretenez Julie:
+ J'ai honte de montrer tant de mélancolie,
+ Et mon coeur, accablé de mille déplaisirs,
+ Cherche la solitude à cacher ses soupirs.
+
+
+SCÈNE II
+
+CAMILLE, JULIE.
+
+ CAMILLE.
+
+ Qu'elle a tort de vouloir que je vous entretienne[695]! 135
+ Croit-elle ma douleur moins vive que la sienne,
+ Et que plus insensible à de si grands malheurs,
+ A mes tristes discours je mêle moins de pleurs?
+ De pareilles frayeurs mon âme est alarmée;
+ Comme elle[696] je perdrai dans l'une et l'autre armée: 140
+ Je verrai mon amant, mon plus unique bien,
+ Mourir pour son pays, ou détruire le mien,
+ Et cet objet d'amour devenir, pour ma peine,
+ Digne de mes soupirs, ou digne de ma haine[697].
+ Hélas!
+
+ JULIE.
+
+ Elle est pourtant plus à plaindre que vous: 145
+ On peut changer d'amant, mais non changer d'époux.
+ Oubliez Curiace, et recevez Valère,
+ Vous ne tremblerez plus pour le parti contraire;
+ Vous serez toute nôtre, et votre esprit remis
+ N'aura plus rien à perdre au camp des ennemis. 150
+
+ CAMILLE.
+
+ Donnez-moi des conseils qui soient plus légitimes,
+ Et plaignez mes malheurs sans m'ordonner des crimes.
+ Quoiqu'à peine à mes maux je puisse résister,
+ J'aime mieux les souffrir que de les mériter.
+
+ JULIE.
+
+ Quoi! vous appelez crime un change raisonnable? 155
+
+ CAMILLE.
+
+ Quoi! le manque de foi vous semble pardonnable!
+
+ JULIE.
+
+ Envers un ennemi qui peut nous obliger[698]?
+
+ CAMILLE.
+
+ D'un serment solennel qui peut nous dégager?
+
+ JULIE.
+
+ Vous déguisez en vain une chose trop claire:
+ Je vous vis encore hier entretenir Valère; 160
+ Et l'accueil gracieux qu'il recevoit de vous
+ Lui permet de nourrir un espoir assez doux[699].
+
+ CAMILLE.
+
+ Si je l'entretins hier et lui fis bon visage,
+ N'en imaginez rien qu'à son désavantage:
+ De mon contentement un autre étoit l'objet. 165
+ Mais pour sortir d'erreur sachez-en le sujet;
+ Je garde à Curiace une amitié trop pure
+ Pour souffrir plus longtemps qu'on m'estime parjure.
+ Il vous souvient qu'à peine on voyoit de sa soeur[700]
+ Par un heureux hymen mon frère possesseur, 170
+ Quand, pour comble de joie, il obtint de mon père
+ Que de ses chastes feux je serois le salaire.
+ Ce jour nous fut propice et funeste à la fois:
+ Unissant nos maisons, il désunit nos rois;
+ Un même instant conclut notre hymen et la guerre[701], 175
+ Fit naître[702] notre espoir et le jeta par terre,
+ Nous ôta tout, sitôt qu'il nous eut tout promis,
+ Et nous faisant amants, il nous fit ennemis.
+ Combien nos déplaisirs parurent lors extrêmes!
+ Combien contre le ciel il vomit de blasphèmes! 180
+ Et combien de ruisseaux coulèrent de mes yeux!
+ Je ne vous le dis point, vous vîtes nos adieux;
+ Vous avez vu depuis les troubles de mon âme;
+ Vous savez pour la paix quels voeux a faits ma flamme,
+ Et quels pleurs j'ai versés à chaque événement, 185
+ Tantôt pour mon pays, tantôt pour mon amant.
+ Enfin mon désespoir, parmi ces longs obstacles,
+ M'a fait avoir recours à la voix des oracles.
+ Écoutez si celui qui me fut hier rendu
+ Eut droit de rassurer mon esprit éperdu. 190
+ Ce Grec si renommé, qui depuis tant d'années
+ Au pied de l'Aventin prédit nos destinées,
+ Lui qu'Apollon jamais n'a fait parler à faux,
+ Me promit par ces vers la fin de mes travaux:
+ «Albe et Rome demain prendront une autre face; 195
+ Tes voeux sont exaucés, elles auront la paix,
+ Et tu seras unie avec ton Curiace,
+ Sans qu'aucun mauvais sort t'en sépare jamais.»
+ Je pris sur cet oracle une entière assurance,
+ Et comme le succès passoit mon espérance, 200
+ J'abandonnai mon âme à des ravissements
+ Qui passoient les transports des plus heureux amants.
+ Jugez de leur excès: je rencontrai Valère,
+ Et contre sa coutume, il ne put me déplaire[703].
+ Il me parla d'amour sans me donner d'ennui: 205
+ Je ne m'aperçus pas que je parlois à lui;
+ Je ne lui pus montrer de mépris ni de glace:
+ Tout ce que je voyois me sembloit Curiace;
+ Tout ce qu'on me disoit me parloit de ses feux;
+ Tout ce que je disois l'assuroit de mes voeux. 210
+ Le combat général aujourd'hui se hasarde;
+ J'en sus hier la nouvelle, et je n'y pris pas garde:
+ Mon esprit rejetoit ces funestes objets,
+ Charmé des doux pensers d'hymen et de la paix.
+ La nuit a dissipé des erreurs si charmantes: 215
+ Mille songes affreux, mille images sanglantes,
+ Ou plutôt mille amas de carnage et d'horreur,
+ M'ont arraché ma joie et rendu ma terreur.
+ J'ai vu du sang, des morts, et n'ai rien vu de suite;
+ Un spectre en paroissant prenoit soudain la fuite; 220
+ Ils s'effaçoient l'un l'autre, et chaque illusion
+ Redoubloit mon effroi par sa confusion.
+
+ JULIE.
+
+ C'est en contraire sens qu'un songe s'interprète.
+
+ CAMILLE.
+
+ Je le dois croire ainsi, puisque je le souhaite;
+ Mais je me trouve enfin, malgré tous mes souhaits, 225
+ Au jour d'une bataille, et non pas d'une paix.
+
+ JULIE.
+
+ Par là finit la guerre, et la paix lui succède.
+
+ CAMILLE.
+
+ Dure à jamais le mal, s'il y faut ce remède!
+
+ Soit que Rome y succombe ou qu'Albe ait le dessous[704],
+ Cher amant, n'attends plus d'être un jour mon époux;
+ Jamais, jamais ce nom ne sera pour un homme[705]
+ Qui soit ou le vainqueur, ou l'esclave de Rome.
+ Mais quel objet nouveau se présente en ces lieux?
+ Est-ce toi, Curiace? en croirai-je mes yeux?
+
+
+SCÈNE III.
+
+CURIACE, CAMILLE, JULIE.
+
+ CURIACE.
+
+ N'en doutez point, Camille, et revoyez un homme 235
+ Qui n'est ni le vainqueur ni l'esclave de Rome;
+ Cessez d'appréhender de voir rougir mes mains
+ Du poids honteux des fers ou du sang des Romains.
+ J'ai cru que vous aimiez assez Rome et la gloire
+ Pour mépriser ma chaîne et haïr ma victoire; 240
+ Et comme également en cette extrémité
+ Je craignois la victoire et la captivité....
+
+ CAMILLE.
+
+ Curiace, il suffit, je devine le reste:
+ Tu fuis une bataille à tes voeux si funeste,
+ Et ton coeur, tout à moi, pour ne me perdre pas, 245
+ Dérobe à ton pays le secours de ton bras.
+ Qu'un autre considère ici ta renommée,
+ Et te blâme, s'il veut, de m'avoir trop aimée;
+ Ce n'est point à Camille à t'en mésestimer:
+ Plus ton amour paroît, plus elle doit t'aimer; 250
+ Et si tu dois beaucoup aux lieux qui t'ont vu naître,
+ Plus tu quittes pour moi, plus tu le fais paroître.
+ Mais as-tu vu mon père, et peut-il endurer
+ Qu'ainsi dans sa maison tu t'oses retirer[706]?
+ Ne préfère-t-il point l'État à sa famille? 255
+ Ne regarde-t-il point Rome plus que sa fille?
+ Enfin notre bonheur est-il bien affermi?
+ T'a-t-il vu comme gendre, ou bien comme ennemi?
+
+ CURIACE.
+
+ Il m'a vu comme gendre, avec une tendresse
+ Qui témoignoit assez une entière allégresse; 260
+ Mais il ne m'a point vu, par une trahison,
+ Indigne de l'honneur d'entrer dans sa maison.
+ Je n'abandonne point l'intérêt de ma ville,
+ J'aime encor mon honneur en adorant Camille.
+ Tant qu'a duré la guerre, on m'a vu constamment 265
+ Aussi bon citoyen que véritable amant[707].
+ D'Albe avec mon amour j'accordois la querelle:
+ Je soupirois pour vous en combattant pour elle;
+ Et s'il falloit encor que l'on en vînt aux coups,
+ Je combattrois pour elle en soupirant pour vous. 270
+ Oui, malgré les desirs de mon âme charmée,
+ Si la guerre duroit, je serois dans l'armée:
+ C'est la paix qui chez vous me donne un libre accès,
+ La paix à qui nos feux doivent ce beau succès.
+
+ CAMILLE.
+
+ La paix! Et le moyen de croire un tel miracle? 275
+
+ JULIE.
+
+ Camille, pour le moins croyez-en votre oracle,
+ Et sachons pleinement par quels heureux effets
+ L'heure d'une bataille a produit cette paix.
+
+ CURIACE.
+
+ L'auroit-on jamais cru? Déjà les deux armées[708],
+ D'une égale chaleur au combat animées, 280
+ Se menaçoient des yeux, et marchant fièrement,
+ N'attendoient, pour donner, que le commandement,
+ Quand notre dictateur devant les rangs s'avance,
+ Demande à votre prince un moment de silence,
+ Et l'ayant obtenu: «Que faisons-nous, Romains, 285
+ Dit-il, et quel démon nous fait venir aux mains[709]?
+ Souffrons que la raison éclaire enfin nos âmes:
+ Nous sommes vos voisins, nos filles sont vos femmes,
+ Et l'hymen nous a joints par tant et tant de noeuds,
+ Qu'il est peu de nos fils qui ne soient vos neveux. 290
+ Nous ne sommes qu'un sang et qu'un peuple en deux villes:
+ Pourquoi nous déchirer par des guerres civiles,
+ Où la mort des vaincus affoiblit les vainqueurs,
+ Et le plus beau triomphe est arrosé de pleurs[710]?
+ Nos ennemis communs attendent avec joie 295
+ Qu'un des partis défait leur donne l'autre en proie,
+ Lassé, demi-rompu, vainqueur, mais, pour tout fruit,
+ Dénué d'un secours par lui-même détruit.
+ Ils ont assez longtemps joui de nos divorces;
+ Contre eux dorénavant joignons toutes nos forces, 300
+ Et noyons dans l'oubli ces petits différends
+ Qui de si bons guerriers font de mauvais parents.
+ Que si l'ambition de commander aux autres
+ Fait marcher aujourd'hui vos troupes et les nôtres,
+ Pourvu qu'à moins de sang nous voulions l'apaiser, 305
+ Elle nous unira, loin de nous diviser.
+ Nommons des combattants pour la cause commune:
+ Que chaque peuple aux siens attache sa fortune;
+ Et suivant ce que d'eux ordonnera le sort,
+ Que le foible parti prenne loi du plus fort[711]; 310
+ Mais sans indignité pour des guerriers si braves,
+ Qu'ils deviennent sujets sans devenir esclaves,
+ Sans honte, sans tribut, et sans autre rigueur
+ Que de suivre en tous lieux les drapeaux du vainqueur.
+ Ainsi nos deux États ne feront qu'un empire.» 315
+ Il semble qu'à ces mots notre discorde expire[712]:
+ Chacun, jetant les yeux dans un rang ennemi,
+ Reconnoît un beau-frère, un cousin, un ami;
+ Ils s'étonnent comment leurs mains, de sang avides,
+ Voloient, sans y penser, à tant de parricides, 320
+ Et font paroître un front couvert tout à la fois
+ D'horreur pour la bataille, et d'ardeur pour ce choix.
+ Enfin l'offre s'accepte, et la paix desirée
+ Sous ces conditions est aussitôt jurée:
+ Trois combattront pour tous; mais pour les mieux choisir, 325
+ Nos chefs ont voulu prendre un peu plus de loisir:
+ Le vôtre est au sénat, le nôtre dans sa tente.
+
+ CAMILLE.
+
+ O Dieux, que ce discours rend mon âme contente!
+
+ CURIACE.
+
+ Dans deux heures au plus, par un commun accord,
+ Le sort de nos guerriers réglera notre sort. 330
+ Cependant tout est libre, attendant qu'on les nomme:
+ Rome est dans notre camp, et notre camp dans Rome;
+ D'un et d'autre côté l'accès étant permis,
+ Chacun va renouer avec ses vieux amis.
+ Pour moi, ma passion m'a fait suivre vos frères; 335
+ Et mes desirs ont eu des succès si prospères,
+ Que l'auteur de vos jours m'a promis à demain
+ Le bonheur sans pareil de vous donner la main.
+ Vous ne deviendrez pas rebelle à sa puissance?
+
+ CAMILLE.
+
+ Le devoir d'une fille est en l'obéissance. 340
+
+ CURIACE.
+
+ Venez donc recevoir ce doux commandement[713],
+ Qui doit mettre le comble à mon contentement.
+
+ CAMILLE.
+
+ Je vais suivre vos pas, mais pour revoir mes frères,
+ Et savoir d'eux encor la fin de nos misères.
+
+ JULIE.
+
+ Allez, et cependant au pied de nos autels 345
+ J'irai rendre pour vous grâces aux immortels.
+
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [680] Voyez p. 276, note 673.
+
+ [681] _Var._ C'en est assez et trop pour une âme commune.
+ (1641-56)
+
+ [682] _Var._ Qui du moindre péril n'attend qu'une infortune.
+ (1641-48 et 55 A.)
+
+ [683] _Var._ D'un tel abaissement un grand coeur est honteux.
+ (1641-56)
+
+ [684] _Var._ Je suis Romaine, hélas! puisque mon époux l'est;
+ L'hymen me fait de Rome embrasser l'intérêt;
+ Mais il tiendroit mon âme en esclave enchaînée,
+ S'il m'ôtoit le penser des lieux où je suis née. (1641-56)
+
+ [685] _Var._ Quand entre nous et toi je vois la guerre ouverte.
+ (1641-56)
+
+ [686] «Ce vers admirable est resté en proverbe.» (_Voltaire._)
+
+ [687] _Var._ Je sais qu'il doit s'accroître, et que tes bons destins.
+ (1641-55 et 60)
+ _Var._ Je sais qu'il doit s'accroître, et que ces bons destins.
+ (1656)
+
+ [688] _Var._ Que si dedans nos murs vous aviez pris naissance.
+ (1641-56)
+
+ [689] _Var._ Tant qu'on ne s'est choqué qu'en des légers combats.
+ (1656)
+
+ [690] _Var._ Et garde, en attendant ses funestes rigueurs. (1641-55)
+ _Var._ Et garde, en attendant ces funestes rigueurs. (1656)
+
+ [691] _Var._ Et qu'en ceci Camille agit bien autrement! (1641-56)
+
+ [692] _Var._ Le sien irrésolu, tremblotant, incertain. (1641-56)
+
+ [693] _Var._ Une soudaine joie éclata sur son front. (1641-56)
+
+ [694] _Var._ Je forme des soupçons d'an sujet trop léger:
+ Le jour d'une bataille est mal propre à changer;
+ D'un nouveau trait alors peu d'âmes sont blessées,
+ [Et dans un si grand trouble on a d'autres pensées;]
+ Mais on n'a pas aussi de si gais entretiens. (1641-56)
+
+ [695] _Var._ Pourquoi fuir, et vouloir que je vous entretienne?
+ (1641-56)
+
+ [696] Dans l'édition de 1641 in-12, on a imprimé par erreur
+ _contre elle_, pour _comme elle_.
+
+ [697] _Var._ Ou digne de mes pleurs, ou digne de ma haine.
+ (1641-56)
+
+ [698] _Var._ Envers un ennemi qui nous peut obliger?
+ CAM. D'un serment solennel qui nous peut dégager? (1641-56)
+
+ [699] _Var._ Lui permet de nourrir un espoir bien plus doux.
+ (1641-56)
+
+ [700] _Var._ Quelques cinq ou six mois après que de sa soeur
+ L'hyménée eut rendu mon frère possesseur,
+ Vous le savez, Julie, il obtint de mon père. (1641-56)
+
+ [701] _Var._ En même instant conclut notre hymen et la guerre.
+ (1641 in-4º)
+
+ [702] L'édition de 1641 in-12 porte par erreur _fait naître_,
+ pour _fit naître_.
+
+ [703] _Var._ Et contre sa coutume, il ne me put déplaire.
+ (1641-56)
+
+ [704] On trouve dans l'édition de 1656 la singulière leçon que
+ voici:
+
+ Soit que Rome y succombe, ou qu'Albe _aille dessous_.
+
+ [705] _Var._ Mon coeur, quelque grand feu qui pour toi le consomme,
+ Ne veut ni le vainqueur ni l'esclave de Rome. (1641-48
+ et 55 A.)
+
+ [706] _Var._ Qu'ainsi dans la maison tu t'oses retirer? (1641
+ in-12)
+
+ [707] _Var._ Aussi bon citoyen comme fidèle amant. (1641-56)
+
+ [708] _Var._ Dieux! qui l'eût jamais cru? Déjà les deux armées.
+ (1641-56)
+
+ [709] «J'ose dire que, dans ce discours imité de Tite Live,
+ l'auteur français est au-dessus du romain, plus nerveux, plus
+ touchant....» (_Voltaire._)--Voyez ci-dessus, p. 263-265.
+
+ [710] _Var._ Et le plus beau triomphe est arrousé de pleurs?
+ (1641 et 55 A.)
+
+ [711] _Var._ Que le parti plus foible obéisse au plus fort.
+ (1641-56)
+
+ [712] _Var._ A ces mots il se tait: d'aise chacun soupire.
+ (1641-64)
+
+ [713] Ce vers et le précédent, comme Voltaire l'a fait remarquer,
+ se retrouvent, à un mot près, dans la comédie du _Menteur_ (acte
+ V, scène VII).
+
+
+
+
+ACTE II
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+HORACE, CURIACE.
+
+ CURIACE.
+
+ Ainsi Rome n'a point séparé son estime;
+ Elle eût cru faire ailleurs un choix illégitime:
+ Cette superbe ville en vos frères et vous
+ Trouve les trois guerriers qu'elle préfère à tous; 350
+ Et son illustre ardeur d'oser plus que les autres[714],
+ D'une seule maison brave toutes les nôtres:
+ Nous croirons, à la voir toute entière en vos mains[715],
+ Que hors les fils d'Horace il n'est point de Romains.
+ Ce choix pouvoit combler trois familles de gloire, 355
+ Consacrer hautement leurs noms à la mémoire:
+ Oui, l'honneur que reçoit la vôtre par ce choix,
+ En pouvoit à bon titre immortaliser trois;
+ Et puisque c'est chez vous que mon heur et ma flamme
+ M'ont fait placer ma soeur et choisir une femme, 360
+ Ce que je vais vous être et ce que je vous suis[716]
+ Me font y prendre part autant que je le puis;
+ Mais un autre intérêt tient ma joie en contrainte,
+ Et parmi ses douceurs mêle beaucoup de crainte:
+ La guerre en tel éclat a mis votre valeur, 365
+ Que je tremble pour Albe et prévois son malheur:
+ Puisque vous combattez, sa perte est assurée;
+ En vous faisant nommer, le destin l'a jurée.
+ Je vois trop dans ce choix ses funestes projets,
+ Et me compte déjà pour un de vos sujets. 370
+
+ HORACE.
+
+ Loin de trembler pour Albe, il vous faut plaindre Rome,
+ Voyant ceux qu'elle oublie, et les trois qu'elle nomme[717].
+ C'est un aveuglement pour elle bien fatal,
+ D'avoir tant à choisir, et de choisir si mal.
+ Mille de ses enfants beaucoup plus dignes d'elle 375
+ Pouvoient bien mieux que nous soutenir sa querelle;
+ Mais quoique ce combat me promette un cercueil,
+ La gloire de ce choix m'enfle d'un juste orgueil;
+ Mon esprit en conçoit une mâle assurance:
+ J'ose espérer beaucoup de mon peu de vaillance; 380
+ Et du sort envieux quels que soient les projets,
+ Je ne me compte point pour un de vos sujets.
+ Rome a trop cru de moi; mais mon âme ravie
+ Remplira son attente, ou quittera la vie.
+ Qui veut mourir, ou vaincre, est vaincu rarement: 385
+ Ce noble désespoir périt malaisément.
+ Rome, quoi qu'il en soit, ne sera point sujette,
+ Que mes derniers soupirs n'assurent ma défaite.
+
+ CURIACE.
+
+ Hélas! c'est bien ici que je dois être plaint.
+ Ce que veut mon pays, mon amitié le craint. 390
+ Dures extrémités, de voir Albe asservie,
+ Ou sa victoire au prix d'une si chère vie,
+ Et que l'unique bien où tendent ses desirs
+ S'achète seulement par vos derniers soupirs!
+ Quels voeux puis-je former, et quel bonheur attendre?
+ De tous les deux côtés j'ai des pleurs à répandre;
+ De tous les deux côtés mes desirs sont trahis.
+
+ HORACE.
+
+ Quoi! vous me pleureriez mourant pour mon pays!
+ Pour un coeur généreux ce trépas a des charmes;
+ La gloire qui le suit ne souffre point de larmes, 400
+ Et je le recevrois en bénissant mon sort,
+ Si Rome et tout l'État perdoient moins en ma mort[718].
+
+ CURIACE.
+
+ A vos amis pourtant permettez de le craindre;
+ Dans un si beau trépas ils sont les seuls à plaindre:
+ La gloire en est pour vous, et la perte pour eux; 405
+ Il vous fait immortel, et les rend malheureux:
+ On perd tout quand on perd un ami si fidèle.
+ Mais Flavian m'apporte ici quelque nouvelle.
+
+
+SCÈNE II
+
+HORACE, CURIACE, FLAVIAN.
+
+ CURIACE.
+
+ Albe de trois guerriers a-t-elle fait le choix?
+
+ FLAVIAN.
+
+ Je viens pour vous l'apprendre[719].
+
+ CURIACE.
+
+ Eh bien, qui sont les trois?
+
+ FLAVIAN.
+
+ Vos deux frères et vous.
+
+ CURIACE.
+
+ Qui?
+
+ FLAVIAN.
+
+ Vous et vos deux frères.
+ Mais pourquoi ce front triste et ces regards sévères?
+ Ce choix vous déplaît-il?
+
+ CURIACE.
+
+ Non, mais il me surprend:
+ Je m'estimois trop peu pour un honneur si grand.
+
+ FLAVIAN.
+
+ Dirai-je au dictateur, dont l'ordre ici m'envoie[720], 415
+ Que vous le recevez avec si peu de joie?
+ Ce morne et froid accueil me surprend à mon tour.
+
+ CURIACE.
+
+ Dis-lui que l'amitié, l'alliance et l'amour
+ Ne pourront empêcher que les trois Curiaces
+ Ne servent leur pays contre les trois Horaces. 420
+
+ FLAVIAN.
+
+ Contre eux! Ah! c'est beaucoup me dire en peu de mots.
+
+ CURIACE.
+
+ Porte-lui ma réponse, et nous laisse en repos.
+
+
+SCÈNE III.
+
+HORACE, CURIACE.
+
+ CURIACE.
+
+ Que désormais le ciel, les enfers et la terre
+ Unissent leurs fureurs à nous faire la guerre;
+ Que les hommes, les Dieux, les démons et le sort 425
+ Préparent contre nous un général effort!
+ Je mets à faire pis, en l'état où nous sommes,
+ Le sort, et les démons, et les Dieux, et les hommes.
+ Ce qu'ils ont de cruel, et d'horrible et d'affreux,
+ L'est bien moins que l'honneur qu'on nous fait à tous deux.
+
+ HORACE.
+
+ Le sort qui de l'honneur nous ouvre la barrière
+ Offre à notre constance une illustre matière;
+ Il épuise sa force à former un malheur
+ Pour mieux se mesurer avec notre valeur;
+ Et comme il voit en nous des âmes peu communes[721], 435
+ Hors de l'ordre commun il nous fait des fortunes.
+ Combattre un ennemi pour le salut de tous,
+ Et contre[722] un inconnu s'exposer seul aux coups,
+ D'une simple vertu c'est l'effet ordinaire:
+ Mille déjà l'ont fait, mille pourroient le faire; 440
+ Mourir pour le pays est un si digne sort,
+ Qu'on brigueroit en foule une si belle mort;
+ Mais vouloir au public immoler ce qu'on aime,
+ S'attacher au combat contre un autre soi-même,
+ Attaquer un parti qui prend pour défenseur 445
+ Le frère d'une femme et l'amant d'une soeur,
+ Et rompant tous ces noeuds, s'armer pour la patrie
+ Contre un sang qu'on voudroit racheter de sa vie,
+ Une telle vertu n'appartenoit qu'à nous;
+ L'éclat de son grand nom lui fait peu de jaloux, 450
+ Et peu d'hommes au coeur l'ont assez imprimée
+ Pour oser aspirer à tant de renommée.
+
+ CURIACE.
+
+ Il est vrai que nos noms ne sauroient plus périr.
+ L'occasion est belle, il nous la faut chérir.
+ Nous serons les miroirs d'une vertu bien rare; 455
+ Mais votre fermeté tient un peu du barbare:
+ Peu, même des grands coeurs, tireroient vanité
+ D'aller par ce chemin à l'immortalité.
+ A quelque prix qu'on mette une telle fumée,
+ L'obscurité vaut mieux que tant de renommée. 460
+ Pour moi, je l'ose dire, et vous l'avez pu voir,
+ Je n'ai point consulté pour suivre mon devoir;
+ Notre longue amitié, l'amour, ni l'alliance,
+ N'ont pu mettre un moment mon esprit en balance;
+ Et puisque par ce choix Albe montre en effet 465
+ Qu'elle m'estime autant que Rome vous a fait,
+ Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome;
+ J'ai le coeur aussi bon, mais enfin je suis homme:
+ Je vois que votre honneur demande tout mon sang[723],
+ Que tout le mien consiste à vous percer le flanc, 470
+ Près d'épouser la soeur, qu'il faut tuer le frère,
+ Et que pour mon pays j'ai le sort si contraire.
+ Encor qu'à mon devoir je coure sans terreur,
+ Mon coeur s'en effarouche, et j'en frémis d'horreur;
+ J'ai pitié de moi-même, et jette un oeil d'envie 475
+ Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie[724],
+ Sans souhait toutefois de pouvoir reculer.
+ Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler:
+ J'aime ce qu'il me donne, et je plains ce qu'il m'ôte;
+ Et si Rome demande une vertu plus haute, 480
+ Je rends grâces aux Dieux de n'être pas Romain,
+ Pour conserver encor quelque chose d'humain[725].
+
+ HORACE.
+
+ Si vous n'êtes Romain, soyez digne de l'être;
+ Et si vous m'égalez, faites-le mieux paroître.
+ La solide vertu dont je fais vanité 485
+ N'admet point de foiblesse avec sa fermeté;
+ Et c'est mal de l'honneur entrer dans la carrière
+ Que dès le premier pas regarder en arrière.
+ Notre malheur est grand; il est au plus haut point;
+ Je l'envisage entier, mais je n'en frémis point: 490
+ Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie,
+ J'accepte aveuglément cette gloire avec joie;
+ Celle de recevoir de tels commandements
+ Doit étouffer en nous tous autres sentiments.
+ Qui, près de le servir, considère autre chose, 495
+ A faire ce qu'il doit lâchement se dispose;
+ Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien.
+ Rome a choisi mon bras, je n'examine rien:
+ Avec une allégresse aussi pleine et sincère
+ Que j'épousai la soeur, je combattrai le frère; 500
+ Et pour trancher enfin ces discours superflus,
+ Albe vous a nommé, je ne vous connois plus.
+
+ CURIACE.
+
+ Je vous connois encore[726], et c'est ce qui me tue;
+ Mais cette âpre vertu ne m'étoit pas connue;
+ Comme notre malheur elle est au plus haut point: 505
+ Souffrez que je l'admire et ne l'imite point.
+
+ HORACE.
+
+ Non, non, n'embrassez pas de vertu par contrainte;
+ Et puisque vous trouvez plus de charme à la plainte,
+ En toute liberté goûtez un bien si doux;
+ Voici venir ma soeur pour se plaindre avec vous. 510
+ Je vais revoir la vôtre, et résoudre son âme
+ A se bien souvenir qu'elle est toujours ma femme[727],
+ A vous aimer encor, si je meurs par vos mains,
+ Et prendre en son malheur des sentiments romains.
+
+
+SCÈNE IV.
+
+HORACE, CURIACE, CAMILLE.
+
+ HORACE.
+
+ Avez-vous su l'état qu'on fait de Curiace, 515
+ Ma soeur?
+
+ CAMILLE.
+
+ Hélas! mon sort a bien changé de face.
+
+ HORACE.
+
+ Armez-vous de constance, et montrez-vous ma soeur;
+ Et si par mon trépas il retourne vainqueur,
+ Ne le recevez point en meurtrier d'un frère,
+ Mais en homme d'honneur qui fait ce qu'il doit faire, 520
+ Qui sert bien son pays, et sait montrer à tous,
+ Par sa haute vertu, qu'il est digne de vous.
+ Comme si je vivois, achevez l'hyménée;
+ Mais si ce fer aussi tranche sa destinée,
+ Faites à ma victoire un pareil traitement: 525
+ Ne me reprochez point la mort de votre amant.
+ Vos larmes vont couler, et votre coeur se presse.
+ Consumez avec lui toute cette foiblesse[728],
+ Querellez ciel et terre, et maudissez le sort;
+ Mais après le combat ne pensez plus au mort. 530
+
+(A Curiace[729].)
+
+ Je ne vous laisserai qu'un moment avec elle,
+ Puis nous irons ensemble où l'honneur nous appelle.
+
+
+SCÈNE V.
+
+CURIACE, CAMILLE.
+
+ CAMILLE.
+
+ Iras-tu, Curiace, et ce funeste honneur[730]
+ Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur?
+
+ CURIACE.
+
+ Hélas! je vois trop bien qu'il faut, quoi que je fasse, 535
+ Mourir, ou de douleur, ou de la main d'Horace.
+ Je vais comme au supplice à cet illustre emploi,
+ Je maudis mille fois l'état qu'on fait de moi,
+ Je hais cette valeur qui fait qu'Albe m'estime;
+ Ma flamme au désespoir passe jusques au crime, 540
+ Elle se prend au ciel, et l'ose quereller[731];
+ Je vous plains, je me plains; mais il y faut aller.
+
+ CAMILLE.
+
+ Non; je te connois mieux, tu veux que je te prie
+ Et qu'ainsi mon pouvoir t'excuse à ta patrie.
+ Tu n'es que trop fameux par tes autres exploits: 545
+ Albe a reçu par eux tout ce que tu lui dois.
+ Autre n'a mieux que toi soutenu cette guerre;
+ Autre de plus de morts n'a couvert notre terre[732]:
+ Ton nom ne peut plus croître, il ne lui manque rien;
+ Souffre qu'un autre ici puisse ennoblir le sien. 550
+
+ CURIACE.
+
+ Que je souffre à mes yeux qu'on ceigne une autre tête
+ Des lauriers immortels que la gloire m'apprête,
+ Ou que tout mon pays reproche à ma vertu
+ Qu'il auroit triomphé si j'avois combattu,
+ Et que sous mon amour ma valeur endormie[733] 555
+ Couronne tant d'exploits d'une telle infamie!
+ Non, Albe, après l'honneur que j'ai reçu de toi,
+ Tu ne succomberas ni vaincras que par moi;
+ Tu m'as commis ton sort, je t'en rendrai bon conte[734],
+ Et vivrai sans reproche, ou périrai sans honte[735]. 560
+
+ CAMILLE.
+
+ Quoi! tu ne veux pas voir qu'ainsi tu me trahis!
+
+ CURIACE.
+
+ Avant que d'être à vous, je suis à mon pays.
+
+ CAMILLE.
+
+ Mais te priver pour lui toi-même d'un beau-frère,
+ Ta soeur de son mari!
+
+ CURIACE.
+
+ Telle est notre misère:
+ Le choix d'Albe et de Rome ôte toute douceur 565
+ Aux noms jadis si doux de beau-frère et de soeur.
+
+ CAMILLE.
+
+ Tu pourras donc, cruel, me présenter sa tête[736],
+ Et demander ma main pour prix de ta conquête!
+
+ CURIACE.
+
+ Il n'y faut plus penser: en l'état où je suis,
+ Vous aimer sans espoir, c'est tout ce que je puis. 570
+ Vous en pleurez[737], Camille[738]?
+
+ CAMILLE.
+
+ Il faut bien que je pleure:
+ Mon insensible amant ordonne que je meure;
+ Et quand l'hymen pour nous allume son flambeau[739],
+ Il l'éteint de sa main pour m'ouvrir le tombeau.
+ Ce coeur impitoyable à ma perte s'obstine, 575
+ Et dit qu'il m'aime encore alors qu'il m'assassine.
+
+ CURIACE.
+
+ Que les pleurs d'une amante ont de puissants discours,
+ Et qu'un bel oeil est fort avec un tel secours!
+ Que mon coeur s'attendrit à cette triste vue!
+ Ma constance contre elle à regret s'évertue. 580
+ N'attaquez plus ma gloire avec tant de douleurs[740],
+ Et laissez-moi sauver ma vertu de vos pleurs;
+ Je sens qu'elle chancelle, et défend mal la place:
+ Plus je suis votre amant, moins je suis Curiace.
+ Foible d'avoir déjà combattu l'amitié, 585
+ Vaincroit-elle à la fois l'amour et la pitié?
+ Allez, ne m'aimez plus, ne versez plus de larmes,
+ Ou j'oppose l'offense à de si fortes armes;
+ Je me défendrai mieux contre votre courroux,
+ Et pour le mériter, je n'ai plus d'yeux pour vous: 590
+ Vengez-vous d'un ingrat, punissez un volage.
+ Vous ne vous montrez point sensible à cet outrage!
+ Je n'ai plus d'yeux pour vous, vous en avez pour moi!
+ En faut-il plus encor? je renonce à ma foi.
+ Rigoureuse vertu dont je suis la victime, 595
+ Ne peux-tu résister sans le secours d'un crime?
+
+ CAMILLE.
+
+ Ne fais point d'autre crime, et j'atteste les Dieux
+ Qu'au lieu de t'en haïr, je t'en aimerai mieux;
+ Oui, je te chérirai, tout ingrat et perfide,
+ Et cesse d'aspirer au nom de fratricide. 600
+ Pourquoi suis-je Romaine, ou que n'es-tu Romain?
+ Je te préparerois des lauriers de ma main;
+ Je t'encouragerois, au lieu de te distraire;
+ Et je te traiterois comme j'ai fait mon frère.
+ Hélas! j'étois aveugle en mes voeux aujourd'hui; 605
+ J'en ai fait contre toi quand j'en ai fait pour lui.
+ Il revient: quel malheur, si l'amour de sa femme
+ Ne peut non plus sur lui que le mien sur ton âme!
+
+
+SCÈNE VI.
+
+HORACE, CURIACE, SABINE, CAMILLE.
+
+ CURIACE.
+
+ Dieux! Sabine le suit. Pour ébranler mon coeur,
+ Est-ce peu de Camille? y joignez-vous ma soeur? 610
+ Et laissant à ses pleurs vaincre ce grand courage,
+ L'amenez-vous ici chercher même avantage?
+
+ SABINE.
+
+ Non, non, mon frère, non; je ne viens en ce lieu
+ Que pour vous embrasser et pour vous dire adieu.
+ Votre sang est trop bon, n'en craignez rien de lâche,
+ Rien dont la fermeté de ces grands coeurs se fâche:
+ Si ce malheur illustre ébranloit l'un de vous,
+ Je le désavouerois pour frère ou pour époux.
+ Pourrois-je toutefois vous faire une prière
+ Digne d'un tel époux et digne d'un tel frère? 620
+ Je veux d'un coup si noble ôter l'impiété,
+ A l'honneur qui l'attend rendre sa pureté,
+ La mettre en son éclat sans mélange de crimes[741];
+ Enfin je vous veux faire ennemis légitimes.
+ Du saint noeud qui vous joint je suis le seul lien: 625
+ Quand je ne serai plus, vous ne vous serez rien.
+ Brisez votre alliance, et rompez-en la chaîne;
+ Et puisque votre honneur veut des effets de haine,
+ Achetez par ma mort le droit de vous haïr:
+ Albe le veut, et Rome; il faut leur obéir. 630
+ Qu'un de vous deux me tue, et que l'autre me venge:
+ Alors votre combat n'aura plus rien d'étrange;
+ Et du moins l'un des deux sera juste agresseur,
+ Ou pour venger sa femme, ou pour venger sa soeur.
+ Mais quoi? vous souilleriez une gloire si belle, 635
+ Si vous vous animiez par quelque autre querelle:
+ Le zèle du pays vous défend de tels soins[742];
+ Vous feriez peu pour lui si vous vous étiez moins:
+ Il lui faut, et sans haine, immoler un beau-frère.
+ Ne différez donc plus ce que vous devez faire: 640
+ Commencez par sa soeur à répandre son sang,
+ Commencez par sa femme à lui percer le flanc,
+ Commencez par Sabine à faire de vos vies
+ Un digne sacrifice à vos chères patries:
+ Vous êtes ennemis en ce combat fameux, 645
+ Vous d'Albe, vous de Rome, et moi de toutes deux.
+ Quoi? me réservez-vous à voir une victoire
+ Où pour haut appareil d'une pompeuse gloire,
+ Je verrai les lauriers d'un frère ou d'un mari
+ Fumer encor d'un sang que j'aurai tant chéri? 650
+ Pourrai-je entre vous deux régler alors mon âme,
+ Satisfaire aux devoirs et de soeur et de femme,
+ Embrasser le vainqueur en pleurant le vaincu?
+ Non, non, avant ce coup Sabine aura vécu:
+ Ma mort le préviendra, de qui que je l'obtienne; 655
+ Le refus de vos mains y condamne la mienne.
+ Sus donc, qui vous retient? Allez, coeurs inhumains,
+ J'aurai trop de moyens pour y forcer vos mains.
+ Vous ne les aurez point au combat occupées,
+ Que ce corps au milieu n'arrête vos épées; 660
+ Et malgré vos refus, il faudra que leurs coups
+ Se fassent jour ici pour aller jusqu'à vous.
+
+ HORACE.
+
+ O ma femme!
+
+ CURIACE.
+
+ O ma soeur!
+
+ CAMILLE.
+
+ Courage! ils s'amollissent.
+
+ SABINE.
+
+ Vous poussez des soupirs; vos visages pâlissent!
+ Quelle peur vous saisit? Sont-ce là ces grands coeurs, 665
+ Ces héros qu'Albe et Rome ont pris pour défenseurs?
+
+ HORACE.
+
+ Que t'ai-je fait, Sabine, et quelle est mon offense[743]
+ Qui t'oblige à chercher une telle vengeance?
+ Que t'a fait mon honneur, et par quel droit viens-tu[744]
+ Avec toute ta force attaquer ma vertu? 670
+ Du moins contente-toi de l'avoir étonnée[745],
+ Et me laisse achever cette grande journée.
+ Tu me viens de réduire en un étrange point;
+ Aime assez ton mari pour n'en triompher point.
+ Va-t'en, et ne rends plus la victoire douteuse; 675
+ La dispute déjà m'en est assez honteuse:
+ Souffre qu'avec honneur je termine mes jours.
+
+ SABINE.
+
+ Va, cesse de me craindre: on vient à ton secours.
+
+
+SCÈNE VII.
+
+LE VIEIL HORACE, HORACE, CURIACE, SABINE, CAMILLE.
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Qu'est-ce-ci, mes enfants? écoutez-vous vos flammes,
+ Et perdez-vous encor le temps avec des femmes? 680
+ Prêts à verser du sang, regardez-vous des pleurs?
+ Fuyez, et laissez-les déplorer leurs malheurs.
+ Leurs plaintes ont pour vous trop d'art et de tendresse:
+ Elles vous feroient part enfin de leur foiblesse,
+ Et ce n'est qu'en fuyant qu'on pare de tels coups. 685
+
+ SABINE.
+
+ N'appréhendez rien d'eux, ils sont dignes de vous.
+ Malgré tous nos efforts, vous en devez attendre
+ Ce que vous souhaitez et d'un fils et d'un gendre;
+ Et si notre foiblesse ébranloit leur honneur[746],
+ Nous vous laissons ici pour leur rendre du coeur. 690
+ Allons, ma soeur, allons, ne perdons plus de larmes[747]:
+ Contre tant de vertus ce sont de foibles armes[748].
+ Ce n'est qu'au désespoir qu'il nous faut recourir.
+ Tigres, allez combattre, et nous, allons mourir.
+
+
+SCÈNE VIII.
+
+LE VIEIL HORACE, HORACE, CURIACE.
+
+ HORACE.
+
+ Mon père, retenez des femmes qui s'emportent, 695
+ Et de grâce empêchez surtout qu'elles ne sortent.
+ Leur amour importun viendroit avec éclat
+ Par des cris et des pleurs troubler notre combat;
+ Et ce qu'elles nous sont feroit qu'avec justice
+ On nous imputeroit ce mauvais artifice. 700
+ L'honneur d'un si beau choix seroit trop acheté,
+ Si l'on nous soupçonnoit de quelque lâcheté.
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ J'en aurai soin. Allez, vos frères vous attendent;
+ Ne pensez qu'aux devoirs que vos pays demandent.
+
+ CURIACE.
+
+ Quel adieu vous dirai-je? et par quels compliments....
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Ah! n'attendrissez point ici mes sentiments;
+ Pour vous encourager ma voix manque de termes;
+ Mon coeur ne forme point de pensers assez fermes;
+ Moi-même en cet adieu j'ai les larmes aux yeux.
+ Faites votre devoir, et laissez faire aux Dieux. 710
+
+
+FIN DU SECOND ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [714] _Var._ Et ne nous opposant d'autres bras que les vôtres.
+ (1641-56)
+
+ [715] _Var._ Nous croirons, la voyant tout entière en vos mains.
+ (1641-56)
+
+ [716] _Var._ Ce que je vous dois être et ce que je vous suis.
+ (1641-60)
+
+ [717] _Var._ Vu ceux qu'elle rejette, et les trois qu'elle nomme.
+ (1641-56)
+
+ [718] _Var._ Si Rome et tout l'État perdoient moins à ma mort.
+ (1641-56)
+
+ [719] La scène commence à ce vers dans les éditions de 1641-56,
+ où le vers précédent termine la scène I.
+
+ [720] _Var._ Dirai-je au dictateur, qui devers vous m'envoie.
+ (1641-56)
+
+ [721] _Var._ Comme il ne nous prend pas pour des âmes communes.
+ (1641-56)
+
+ [722] L'édition de 1682 porte, par erreur, _comme_, pour
+ _contre_.
+
+ [723] _Var._ Je vois que votre honneur gît à verser mon sang.
+ (1641-56)
+
+ [724] _Var._ Sur ceux dont notre guerre a consommé la vie.
+ (1641-48 et 55 A.)
+
+ [725] «Cette tirade fit un effet surprenant sur tout le public,
+ et les deux derniers vers sont devenus un proverbe ou plutôt une
+ maxime admirable.» (_Voltaire._)
+
+ [726] «A ces mots: «Je ne vous connois plus.--Je vous connois
+ encore,» on se récria d'admiration....» (_Voltaire._)
+
+ [727] _Var._ A se ressouvenir qu'elle est toujours ma femme.
+ (1641-60)
+
+ [728] _Var._ Consommez avec lui toute cette foiblesse. (1641-48
+ et 55 A.)
+
+ [729] Cette indication manque dans les éditions de 1641-48 et de
+ 1655 A.
+
+ [730] _Var._ Iras-tu, ma chère âme[730-a], et ce funeste honneur.
+ (1641-56)
+
+ [730-a] «_Chère âme_ ne révoltait point en 1639, et ces
+ expressions tendres rendaient encore la situation plus haute.
+ Depuis peu même une grande actrice a rétabli cette expression _ma
+ chère âme_.» (_Voltaire._)--Voyez la _Notice_, p. 252.
+
+ [731] _Var._ Elle se prend aux Dieux, qu'elle ose quereller.
+ (1641-56)
+
+ [732] _Var._ Autre de plus de morts n'a couvert cette terre.
+ (1641-56)
+
+ [733] _Var._ Et que par mon amour ma valeur endormie. (1641-56)
+
+ [734] Voyez tome I, p. 150, note 479-a.
+
+ [735] _Var._ Et vivrai sans reproche, ou finirai sans honte.
+ (1641-56)
+
+ [736] _Var._ Viendras-tu point encor me présenter sa tête.
+ (1641-56)
+
+ [737] Voyez _Cinna_, acte III, scène V, vers 1070.--On a aussi
+ rapproché de ce passage des mouvements tout semblables, ou
+ très-voisins, qui se trouvent chez Racine et chez Voltaire: par
+ exemple dans _Bajazet_, acte III, scène I, et acte IV, scène V;
+ _Iphigénie_, acte IV, scène I; _Britannicus_, acte V, scène I;
+ _Zaïre_, acte II, scène III, et acte IV, scène II.
+
+ [738] _Var._ Vous pleurez, ma chère âme? (1641-56)
+
+ [739] _Var._ Et lorsque notre hymen allume son flambeau.
+ (1641-60)
+
+ [740] _Var._ N'attaquez plus ma gloire avecque vos douleurs.
+ (1641-56)
+
+ [741] On lit, dans l'édition de 1682, _des crimes_, pour _de
+ crimes_.
+
+ [742] _Var._ Votre zèle au pays vous défend de tels soins.
+ (1641-60)
+
+ [743] _Var._ Femme[743-a], que t'ai-je fait, et quelle est mon
+ offense. (1641-56)
+
+ [743-a] Voltaire fait ici, au sujet du mot _femme_, une
+ remarque qu'on ne songerait plus, ce nous semble, à faire
+ aujourd'hui: «La naïveté, dit-il, qui régnait encore en ce
+ temps-là dans les écrits permettait ce mot. La rudesse romaine y
+ paraît même tout entière.»
+
+ [744] _Var._ Que t'a fait mon honneur, femme, et pourquoi
+ viens-tu. (1641-56)
+
+ [745] _Var._ Du moins contente-toi de l'avoir offensée. (1641)
+
+ [746] _Var._ Et si notre foiblesse avoit pu les changer,
+ Nous vous laissons ici pour les encourager. (1641-64)
+
+ [747] _Var._ Allons, ma soeur, allons, ne perdons point de
+ larmes. (1641-48 et 55 A.)
+
+ [748] _Var._ Contre tant de vertu ce sont de foibles armes.
+ (1641, 48, 55 et 60)
+
+
+
+
+ACTE III.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+ SABINE[749].
+
+ Prenons parti, mon âme, en de telles disgrâces:
+ Soyons femme d'Horace, ou soeur des Curiaces;
+ Cessons de partager nos inutiles soins;
+ Souhaitons quelque chose, et craignons un peu moins.
+ Mais, las! quel parti prendre en un sort si contraire?
+ Quel ennemi choisir, d'un époux ou d'un frère?
+ La nature ou l'amour parle pour chacun d'eux[750],
+ Et la loi du devoir m'attache à tous les deux.
+ Sur leurs hauts sentiments réglons plutôt les nôtres;
+ Soyons femme de l'un ensemble et soeur des autres: 720
+ Regardons leur honneur comme un souverain bien;
+ Imitons leur constance, et ne craignons plus rien.
+ La mort qui les menace est une mort si belle,
+ Qu'il en faut sans frayeur attendre la nouvelle.
+ N'appelons point alors les destins inhumains; 725
+ Songeons pour quelle cause, et non par quelles mains;
+ Revoyons les vainqueurs, sans penser qu'à la gloire
+ Que toute leur maison reçoit de leur victoire;
+ Et sans considérer aux dépens de quel sang
+ Leur vertu les élève en cet illustre rang, 730
+ Faisons nos intérêts de ceux de leur famille:
+ En l'une je suis femme, en l'autre je suis fille,
+ Et tiens à toutes deux par de si forts liens,
+ Qu'on ne peut triompher que par les bras des miens.
+ Fortune, quelque maux que ta rigueur m'envoie, 735
+ J'ai trouvé les moyens d'en tirer de la joie,
+ Et puis voir aujourd'hui le combat sans terreur[751],
+ Les morts sans désespoir, les vainqueurs sans horreur.
+ Flatteuse illusion, erreur douce et grossière,
+ Vain effort de mon âme, impuissante lumière, 740
+ De qui le faux brillant prend droit de m'éblouir,
+ Que tu sais peu durer, et tôt t'évanouir!
+ Pareille à ces éclairs qui dans le fort des ombres
+ Poussent un jour qui fuit et rend les nuits plus sombres,
+ Tu n'as frappé mes yeux d'un moment de clarté 745
+ Que pour les abîmer dans plus d'obscurité.
+ Tu charmois trop ma peine, et le ciel, qui s'en fâche,
+ Me vend déjà bien cher ce moment de relâche.
+ Je sens mon triste coeur percé de tous les coups
+ Qui m'ôtent maintenant un frère ou mon époux. 750
+ Quand je songe à leur mort, quoi que je me propose,
+ Je songe par quels bras, et non pour quelle cause,
+ Et ne vois les vainqueurs en leur illustre rang
+ Que pour considérer aux dépens de quel sang.
+ La maison des vaincus touche seule mon âme: 755
+ En l'une je suis fille, en l'autre je suis femme,
+ Et tiens à toutes deux par de si forts liens,
+ Qu'on ne peut triompher que par la mort des miens[752].
+ C'est là donc cette paix que j'ai tant souhaitée!
+ Trop favorables Dieux, vous m'avez écoutée! 760
+ Quels foudres lancez-vous quand vous vous irritez,
+ Si même vos faveurs ont tant de cruautés?
+ Et de quelle façon punissez-vous l'offense,
+ Si vous traitez ainsi les voeux de l'innocence?
+
+
+SCÈNE II.
+
+SABINE, JULIE.
+
+ SABINE.
+
+ En est-ce fait, Julie, et que m'apportez-vous? 765
+ Est-ce la mort d'un frère, ou celle d'un époux?
+ Le funeste succès de leurs armes impies[753]
+ De tous les combattants a-t-il fait des hosties[754],
+ Et m'enviant l'horreur que j'aurois des vainqueurs,
+ Pour tous tant qu'ils étoient demande-t-il mes pleurs[755]? 770
+
+ JULIE.
+
+ Quoi? ce qui s'est passé, vous l'ignorez encore?
+
+ SABINE.
+
+ Vous faut-il étonner de ce que je l'ignore,
+ Et ne savez-vous point que de cette maison
+ Pour Camille et pour moi l'on fait une prison?
+ Julie, on nous renferme, on a peur de nos larmes; 775
+ Sans cela nous serions au milieu de leurs armes,
+ Et par les désespoirs d'une chaste amitié,
+ Nous aurions des deux camps tiré quelque pitié.
+
+ JULIE.
+
+ Il n'étoit pas besoin d'un si tendre spectacle:
+ Leur vue à leur combat apporte assez d'obstacle. 780
+ Sitôt qu'ils ont paru prêts à se mesurer,
+ On a dans les deux camps entendu murmurer[756]:
+ A voir de tels amis, des personnes si proches,
+ Venir pour leur patrie aux mortelles approches,
+ L'un s'émeut de pitié, l'autre est saisi d'horreur, 785
+ L'autre d'un si grand zèle admire la fureur;
+ Tel porte jusqu'aux cieux leur vertu sans égale,
+ Et tel l'ose nommer sacrilége et brutale.
+ Ces divers sentiments n'ont pourtant qu'une voix;
+ Tous accusent leurs chefs, tous détestent leur choix; 790
+ Et ne pouvant souffrir un combat si barbare,
+ On s'écrie, on s'avance, enfin on les sépare.
+
+ SABINE.
+
+ Que je vous dois d'encens, grands Dieux, qui m'exaucez!
+
+ JULIE.
+
+ Vous n'êtes pas, Sabine, encore où vous pensez:
+ Vous pouvez espérer, vous avez moins à craindre; 795
+ Mais il vous reste encore assez de quoi vous plaindre.
+ En vain d'un sort si triste on les veut garantir;
+ Ces cruels généreux n'y peuvent consentir:
+ La gloire de ce choix leur est si précieuse,
+ Et charme tellement leur âme ambitieuse, 800
+ Qu'alors qu'on les déplore ils s'estiment heureux,
+ Et prennent pour affront la pitié qu'on a d'eux[757].
+ Le trouble des deux camps souille leur renommée;
+ Ils combattront plutôt et l'une et l'autre armée,
+ Et mourront par les mains qui leur font d'autres lois[758],
+ Que pas un d'eux renonce aux honneurs d'un tel choix.
+
+ SABINE.
+
+ Quoi? dans leur dureté ces coeurs d'acier s'obstinent[759]!
+
+ JULIE.
+
+ Oui, mais d'autre côté les deux camps se mutinent[760],
+ Et leurs cris, des deux parts poussés en même temps,
+ Demandent la bataille, ou d'autres combattants. 810
+ La présence des chefs à peine est respectée,
+ Leur pouvoir est douteux, leur voix mal écoutée;
+ Le Roi même s'étonne; et pour dernier effort:
+ «Puisque chacun, dit-il, s'échauffe en ce discord,
+ Consultons des grands Dieux la majesté sacrée, 815
+ Et voyons si ce change à leurs bontés agrée.
+ Quel impie osera se prendre à leur vouloir,
+ Lorsqu'en un sacrifice ils nous l'auront fait voir?»
+ Il se tait, et ces mots semblent être des charmes;
+ Même aux six combattants ils arrachent les armes; 820
+ Et ce desir d'honneur qui leur ferme les yeux,
+ Tout aveugle qu'il est, respecte encor les Dieux.
+ Leur plus bouillante ardeur cède à l'avis de Tulle;
+ Et soit par déférence, ou par un prompt scrupule,
+ Dans l'une et l'autre armée on s'en fait une loi, 825
+ Comme si toutes deux le connoissoient pour roi.
+ Le reste s'apprendra par la mort des victimes.
+
+ SABINE.
+
+ Les Dieux n'avoueront point un combat plein de crimes;
+ J'en espère beaucoup, puisqu'il est différé,
+ Et je commence à voir ce que j'ai desiré. 830
+
+
+SCÈNE III.
+
+SABINE, CAMILLE, JULIE.
+
+ SABINE.
+
+ Ma soeur, que je vous die une bonne nouvelle.
+
+ CAMILLE.
+
+ Je pense la savoir, s'il faut la nommer telle.
+ On l'a dite à mon père, et j'étois avec lui;
+ Mais je n'en conçois rien qui flatte mon ennui.
+ Ce délai de nos maux rendra leurs coups plus rudes; 835
+ Ce n'est qu'un plus long terme à nos inquiétudes;
+ Et tout l'allégement qu'il en faut espérer,
+ C'est de pleurer plus tard ceux qu'il faudra pleurer.
+
+ SABINE.
+
+ Les Dieux n'ont pas en vain inspiré ce tumulte.
+
+ CAMILLE.
+
+ Disons plutôt, ma soeur, qu'en vain on les consulte. 840
+ Ces mêmes Dieux à Tulle ont inspiré ce choix[761];
+ Et la voix du public n'est pas toujours leur voix;
+ Ils descendent bien moins dans de si bas étages
+ Que dans l'âme des rois, leurs vivantes images,
+ De qui l'indépendante et sainte autorité[762] 845
+ Est un rayon secret de leur divinité.
+
+ JULIE.
+
+ C'est vouloir sans raison vous former des obstacles
+ Que de chercher leur voix ailleurs qu'en leurs oracles[763];
+ Et vous ne vous pouvez figurer tout perdu,
+ Sans démentir celui qui vous fut hier rendu. 850
+
+ CAMILLE.
+
+ Un oracle jamais ne se laisse comprendre:
+ On l'entend d'autant moins que plus on croit l'entendre[764];
+ Et loin de s'assurer sur un pareil arrêt,
+ Qui n'y voit rien d'obscur doit croire que tout l'est.
+
+ SABINE.
+
+ Sur ce qui fait pour nous prenons plus d'assurance, 855
+ Et souffrons les douceurs d'une juste espérance.
+ Quand la faveur du ciel ouvre à demi ses bras,
+ Qui ne s'en promet rien ne la mérite pas;
+ Il empêche souvent qu'elle ne se déploie,
+ Et lorsqu'elle descend, son refus la renvoie. 860
+
+ CAMILLE.
+
+ Le ciel agit sans nous en ces événements,
+ Et ne les règle point dessus nos sentiments.
+
+ JULIE.
+
+ Il ne vous a fait peur que pour vous faire grâce.
+ Adieu: je vais savoir comme enfin tout se passe.
+ Modérez vos frayeurs; j'espère à mon retour 865
+ Ne vous entretenir que de propos d'amour,
+ Et que nous n'emploierons la fin de la journée
+ Qu'aux doux préparatifs d'un heureux hyménée.
+
+ SABINE.
+
+ J'ose encor l'espérer[765].
+
+ CAMILLE.
+
+ Moi, je n'espère rien.
+
+ JULIE.
+
+ L'effet vous fera voir que nous en jugeons bien. 870
+
+
+SCÈNE IV.
+
+SABINE, CAMILLE.
+
+ SABINE.
+
+ Parmi nos déplaisirs souffrez que je vous blâme:
+ Je ne puis approuver tant de trouble en votre âme[766];
+ Que feriez-vous, ma soeur, au point où je me vois,
+ Si vous aviez à craindre autant que je le dois,
+ Et si vous attendiez de leurs armes fatales 875
+ Des maux[767] pareils aux miens, et des pertes égales?
+
+ CAMILLE.
+
+ Parlez plus sainement de vos maux et des miens:
+ Chacun voit ceux d'autrui d'un autre oeil que les siens;
+ Mais à bien regarder ceux où le ciel me plonge,
+ Les vôtres auprès d'eux vous sembleront un songe. 880
+ La seule mort d'Horace est à craindre pour vous.
+ Des frères ne sont rien à l'égal d'un époux;
+ L'hymen qui nous attache en une autre famille
+ Nous détache de celle où l'on a vécu fille;
+ On voit d'un oeil divers des noeuds si différents[768], 885
+ Et pour suivre un mari l'on quitte ses parents;
+ Mais si près d'un hymen, l'amant que donne un père
+ Nous est moins qu'un époux, et non pas moins qu'un frère;
+ Nos sentiments entre eux demeurent suspendus,
+ Notre choix impossible, et nos voeux confondus. 890
+ Ainsi, ma soeur, du moins vous avez dans vos plaintes
+ Où porter vos souhaits et terminer vos craintes;
+ Mais si le ciel s'obstine à nous persécuter,
+ Pour moi, j'ai tout à craindre, et rien à souhaiter.
+
+ SABINE.
+
+ Quand il faut que l'un meure et par les mains de l'autre,
+ C'est un raisonnement bien mauvais que le vôtre.
+ Quoique ce soient, ma soeur, des noeuds bien différents,
+ C'est sans les oublier qu'on quitte ses parents:
+ L'hymen n'efface point ces profonds caractères;
+ Pour aimer un mari, l'on ne hait pas ses frères: 900
+ La nature en tout temps garde ses premiers droits;
+ Aux dépens de leur vie on ne fait point de choix:
+ Aussi bien qu'un époux ils sont d'autres nous-mêmes;
+ Et tous maux sont pareils alors qu'ils sont extrêmes.
+ Mais l'amant qui vous charme et pour qui vous brûlez 905
+ Ne vous est, après tout, que ce que vous voulez;
+ Une mauvaise humeur, un peu de jalousie,
+ En fait assez souvent passer la fantaisie[769];
+ Ce que peut le caprice, osez-le par raison,
+ Et laissez votre sang hors de comparaison: 910
+ C'est crime qu'opposer des liens volontaires
+ A ceux que la naissance a rendus nécessaires.
+ Si donc le ciel s'obstine à nous persécuter,
+ Seule j'ai tout à craindre, et rien à souhaiter;
+ Mais pour vous, le devoir vous donne, dans vos plaintes,
+ Où porter vos souhaits et terminer vos craintes.
+
+ CAMILLE.
+
+ Je le vois bien, ma soeur, vous n'aimâtes jamais;
+ Vous ne connoissez[770] point ni l'amour ni ses traits:
+ On peut lui résister quand il commence à naître,
+ Mais non pas le bannir quand il s'est rendu maître, 920
+ Et que l'aveu d'un père, engageant notre foi,
+ A fait de ce tyran un légitime roi:
+ Il entre avec douceur, mais il règne par force;
+ Et quand l'âme une fois a goûté son amorce,
+ Vouloir ne plus aimer, c'est ce qu'elle ne peut, 925
+ Puisqu'elle ne peut plus vouloir que ce qu'il veut:
+ Ses chaînes sont pour nous aussi fortes que belles.
+
+
+SCÈNE V.
+
+LE VIEIL HORACE, SABINE, CAMILLE.
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Je viens vous apporter de fâcheuses nouvelles,
+ Mes filles; mais en vain je voudrois vous celer
+ Ce qu'on ne vous sauroit longtemps dissimuler: 930
+ Vos frères sont aux mains, les Dieux ainsi l'ordonnent.
+
+ SABINE.
+
+ Je veux bien l'avouer, ces nouvelles m'étonnent;
+ Et je m'imaginois dans la divinité
+ Beaucoup moins d'injustice, et bien plus de bonté.
+ Ne nous consolez point: contre tant d'infortune[771] 935
+ La pitié parle en vain, la raison importune[772].
+ Nous avons en nos mains la fin de nos douleurs,
+ Et qui veut bien mourir peut braver les malheurs[773].
+ Nous pourrions aisément faire en votre présence
+ De notre désespoir une fausse constance; 940
+ Mais quand on peut sans honte être sans fermeté,
+ L'affecter au dehors, c'est une lâcheté[774];
+ L'usage d'un tel art, nous le laissons aux hommes,
+ Et ne voulons passer que pour ce que nous sommes.
+ Nous ne demandons point qu'un courage si fort 945
+ S'abaisse à notre exemple à se plaindre du sort.
+ Recevez sans frémir ces mortelles alarmes;
+ Voyez couler nos pleurs sans y mêler vos larmes;
+ Enfin, pour toute grâce, en de tels déplaisirs,
+ Gardez votre constance, et souffrez nos soupirs. 950
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Loin de blâmer les pleurs que je vous vois répandre,
+ Je crois faire beaucoup de m'en pouvoir défendre,
+ Et céderois peut-être à de si rudes coups,
+ Si je prenois ici même intérêt que vous:
+ Non qu'Albe par son choix m'ait fait haïr vos frères, 955
+ Tous trois me sont encor des personnes bien chères;
+ Mais enfin l'amitié n'est pas du même rang,
+ Et n'a point les effets de l'amour ni du sang;
+ Je ne sens point pour eux la douleur qui tourmente
+ Sabine comme soeur, Camille comme amante: 960
+ Je puis les regarder comme nos ennemis,
+ Et donne sans regret mes souhaits à mes fils.
+ Ils sont, grâces aux Dieux, dignes de leur patrie;
+ Aucun étonnement n'a leur gloire flétrie;
+ Et j'ai vu leur honneur croître de la moitié, 965
+ Quand ils ont des deux camps refusé la pitié.
+ Si par quelque foiblesse ils l'avoient mendiée,
+ Si leur haute vertu ne l'eût répudiée,
+ Ma main bientôt sur eux m'eût vengé hautement
+ De l'affront que m'eût fait ce mol consentement. 970
+ Mais lorsqu'en dépit d'eux on en a voulu d'autres,
+ Je ne le cèle point, j'ai joint mes voeux aux vôtres.
+ Si le ciel pitoyable eût écouté ma voix,
+ Albe seroit réduite à faire un autre choix;
+ Nous pourrions voir tantôt triompher les Horaces 975
+ Sans voir leurs bras souillés du sang des Curiaces,
+ Et de l'événement d'un combat plus humain
+ Dépendroit maintenant l'honneur du nom romain.
+ La prudence des Dieux autrement en dispose;
+ Sur leur ordre éternel mon esprit se repose: 980
+ Il s'arme en ce besoin de générosité,
+ Et du bonheur public fait sa félicité.
+ Tâchez d'en faire autant pour soulager vos peines,
+ Et songez toutes deux que vous êtes Romaines:
+ Vous l'êtes devenue, et vous l'êtes encor; 985
+ Un si glorieux titre est un digne trésor.
+ Un jour, un jour viendra que par toute la terre
+ Rome se fera craindre à l'égal du tonnerre,
+ Et que tout l'univers tremblant dessous ses lois,
+ Ce grand nom deviendra l'ambition des rois: 990
+ Les Dieux à notre Énée ont promis cette gloire.
+
+
+SCÈNE VI.
+
+LE VIEIL HORACE, SABINE, CAMILLE, JULIE.
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Nous venez-vous, Julie, apprendre la victoire?
+
+ JULIE.
+
+ Mais plutôt du combat les funestes effets:
+ Rome est sujette d'Albe, et vos fils sont défaits;
+ Des trois les deux sont morts, son époux seul vous reste.
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ O d'un triste combat effet vraiment funeste!
+ Rome est sujette d'Albe, et pour l'en garantir
+ Il n'a pas employé jusqu'au dernier soupir!
+ Non, non, cela n'est point, on vous trompe, Julie;
+ Rome n'est point sujette, ou mon fils est sans vie: 1000
+ Je connois mieux mon sang, il sait mieux son devoir.
+
+ JULIE
+
+ Mille, de nos remparts, comme moi l'ont pu voir.
+ Il s'est fait admirer tant qu'ont duré ses frères;
+ Mais comme il s'est vu seul contre trois adversaires,
+ Près d'être enfermé d'eux, sa fuite l'a sauvé. 1005
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Et nos soldats trahis ne l'ont point achevé[775]?
+ Dans leurs rangs à ce lâche ils ont donné retraite?
+
+ JULIE.
+
+ Je n'ai rien voulu voir après cette défaite.
+
+ CAMILLE.
+
+ O mes frères!
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Tout beau, ne les pleurez pas tous;
+ Deux jouissent d'un sort dont leur père est jaloux. 1010
+ Que des plus nobles fleurs leur tombe soit couverte;
+ La gloire de leur mort m'a payé de leur perte:
+ Ce bonheur a suivi leur courage invaincu,
+ Qu'ils ont vu Rome libre autant qu'ils ont vécu,
+ Et ne l'auront point vue obéir qu'à son prince, 1015
+ Ni d'un État voisin devenir la province.
+ Pleurez l'autre, pleurez l'irréparable affront
+ Que sa fuite honteuse imprime à notre front;
+ Pleurez le déshonneur de toute notre race,
+ Et l'opprobre éternel qu'il laisse au nom d'Horace. 1020
+
+ JULIE.
+
+ Que vouliez-vous qu'il fît contre trois?
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Qu'il mourût[776],
+ Ou qu'un beau désespoir alors le secourût.
+ N'eût-il que d'un moment reculé sa défaite,
+ Rome eût été du moins un peu plus tard sujette;
+ Il eût avec honneur laissé mes cheveux gris, 1025
+ Et c'étoit de sa vie un assez digne prix.
+ Il est de tout son sang comptable à sa patrie;
+ Chaque goutte épargnée a sa gloire flétrie;
+ Chaque instant de sa vie, après ce lâche tour,
+ Met d'autant plus ma honte avec la sienne au jour. 1030
+ J'en romprai bien le cours, et ma juste colère,
+ Contre un indigne fils usant des droits d'un père,
+ Saura bien faire voir dans sa punition
+ L'éclatant désaveu d'une telle action.
+
+ SABINE.
+
+ Écoutez un peu moins ces ardeurs généreuses, 1035
+ Et ne nous rendez point tout à fait malheureuses.
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Sabine, votre coeur se console aisément;
+ Nos malheurs jusqu'ici vous touchent foiblement.
+ Vous n'avez point encor de part à nos misères:
+ Le ciel vous a sauvé votre époux et vos frères; 1040
+ Si nous sommes sujets, c'est de votre pays;
+ Vos frères sont vainqueurs quand nous sommes trahis;
+ Et voyant le haut point où leur gloire se monte,
+ Vous regardez fort peu ce qui nous vient de honte.
+ Mais votre trop d'amour pour cet infâme époux 1045
+ Vous donnera bientôt à plaindre comme à nous.
+ Vos pleurs en sa faveur sont de foibles défenses:
+ J'atteste des grands Dieux les suprêmes puissances
+ Qu'avant ce jour fini, ces mains, ces propres mains
+ Laveront dans son sang la honte des Romains. 1050
+
+ SABINE.
+
+ Suivons-le promptement, la colère l'emporte.
+ Dieux! verrons-nous toujours des malheurs de la sorte?
+ Nous faudra-t-il toujours en craindre de plus grands,
+ Et toujours redouter la main de nos parents?
+
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [749] Voltaire fait ici une critique dont nous ne reproduisons
+ les termes que parce qu'ils ont trait à l'histoire de la scène
+ française: «Ce monologue de Sabine est, dit-il, absolument
+ inutile, et fait languir la pièce. Les comédiens voulaient alors
+ des monologues. La déclamation approchait du chant, surtout celle
+ des femmes; les auteurs avaient cette complaisance pour
+ elles....»
+
+ [750] _Var._ La nature ou l'amour parlent pour chacun d'eux.
+ (1641 et 55 A.)
+
+ [751] _Var._ Et puis voir maintenant le combat sans terreur.
+ (1641-56)
+
+ [752] L'édition de 1663 porte _de miens_, pour _des miens_: c'est
+ très-vraisemblablement une erreur.
+
+ [753] _Var._ Ou si le triste sort de leurs armes[753-a] impies
+ De tous les combattants a fait autant d'hosties? (1641-56)
+
+ [753-a] L'édition de 1656 porte, par erreur, _âmes_, pour
+ _armes_.
+
+ [754] _Var._ De tous les combattants fait-il autant
+ d'hosties[754-a]? (1663 et 64)
+
+ [754-a] «_Hostie_ ne se dit plus, et c'est dommage; il ne
+ reste plus que le mot de _victime_....» (_Voltaire._) Voyez le
+ _Lexique_.
+
+ [755] _Var._ Pour tous tant qu'ils étoient m'a condamnée aux
+ pleurs. (1641-56)
+
+ [756] _Var._ Et l'un et l'autre camp s'est mis à murmurer.
+ (1641-56)
+
+ [757] _Var._ Et prenant pour affront la pitié[757-a] qu'on a
+ d'eux. (1656)
+
+ [757-a] Il y a _piété_, au lieu de _pitié_, dans l'édition
+ de 1656, mais c'est évidemment une erreur.
+
+ [758] _Var._ Et mourront par les mains qui les ont séparés,
+ Que quitter les honneurs qui leur sont déférés. (1641-56)
+
+ [759] _Var._ Quoi? dans leur dureté ces coeurs de fer
+ s'obstinent! (1641-60)
+
+ [760] _Var._ Ils le font, mais d'ailleurs les deux camps se
+ mutinent. (1641-64)
+
+ [761] _Var._ Les mêmes Dieux à Tulle ont inspiré ce choix.
+ (1641-48 et 55 A.)
+
+ [762] _Var._ Et de qui l'absolue et sainte autorité. (1641-56)
+
+ [763] _Var._ Que de chercher leurs lois ailleurs qu'en leurs
+ oracles. (1655 A.)
+
+ [764] On lit dans _Psyché_ (acte II, scène III):
+
+ Un oracle jamais n'est sans obscurité:
+ On l'entend d'autant moins que mieux on croit l'entendre.
+
+ [765] _Var._ Comme vous je l'espère. CAM. Et je n'ose y songer.
+ JUL. L'effet nous fera voir qui sait mieux en juger. (1641-56)
+
+ [766] _Var._ Je ne puis approuver tant de trouble en notre âme.
+ (1641 in-4º, 48-54 et 56)
+ _Var._ Je ne puis approuver tant de trouble en mon âme.
+ (1655 A.)
+
+ [767] L'édition de 1641 in-12 donne _deux maux_, pour _des maux_:
+ c'est évidemment une erreur.
+
+ [768] _Var._ On ne compare point des noeuds si différents.
+ (1641-56)
+
+ [769] _Var._ Le peuvent mettre hors de votre fantaisie;
+ Ce qu'elles font souvent, faites-le par raison. (1641-56)
+
+ [770] L'édition de 1682 porte: _connoissiez_, pour _connoissez_.
+
+ [771] _Var._ Ne nous consolez point: la raison importune.
+ (1641-56)
+
+ [772] _Var._ Quand elle ose combattre une telle infortune. (1641-54,
+ 55 B. et 56)
+ _Var._ Quand elle ose combattre une telle fortune. (1655 A.)
+
+ [773] _Var._ Qui peut vouloir mourir peut braver les malheurs.
+ (1641-56)
+
+ [774] _Var._ La vouloir contrefaire est une lâcheté. (1641-56)
+
+ [775] _Var._ Et nos soldats trahis ne l'ont pas achevé? (1641-60)
+
+ [776] «Voilà ce fameux _qu'il mourût_, ce trait du plus grand
+ sublime, ce mot auquel il n'en est aucun de comparable dans toute
+ l'antiquité[776-a]; tout l'auditoire fut si transporté, qu'on
+ n'entendit jamais le vers faible qui suit; et le morceau:
+
+ N'eût-il que d'un moment retardé (_lisez_: reculé) sa défaite,
+
+ étant plein de chaleur, augmente encore la force du _qu'il
+ mourût_....» (_Voltaire._)
+
+ [776-a] Cela est vrai, et c'est en vain, nous le croyons,
+ qu'on a cherché un mot semblable dans les auteurs anciens. Le
+ _moriamur_, de Calpurnius (voyez Tite Live, livre XXII, chapitre
+ XCIX), n'a aucun rapport avec la réponse sublime du vieil Horace,
+ et nous ne comprenons pas qu'on l'en ait rapproché. Le
+ _moreretur_, _inquies_, de Cicéron, dans le _Discours pour C.
+ Rubirius Postumus_ (chapitre X, § 29), peut bien se traduire par:
+ «Que vouliez-vous qu'il fît?--Qu'il mourût, direz-vous;» mais la
+ ressemblance est toute superficielle: la pensée, le sentiment, la
+ situation, tout est différent.--Un rapprochement plus opportun,
+ mais bien propre à faire ressortir, quoiqu'au fond l'idée soit
+ semblable, l'originalité de Corneille, ce serait peut-être celui
+ de ces vers de la tragédie des _Juives_ (acte IV, vers 33 et
+ suivants) de notre vieux poëte Garnier:
+
+ C'est vergongne à un roi de survivre vaincu:
+ Un bon coeur n'eût jamais son malheur survécu.
+ --Et qu'eussiez-vous pu faire?--Un acte magnanime,
+ Qui malgré le destin m'eût acquis de l'estime.
+ Je fusse mort en roi, fièrement combattant,
+ Maint barbare adversaire à mes pieds abattant.
+
+
+
+
+ACTE IV.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+LE VIEIL HORACE, CAMILLE.
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Ne me parlez jamais en faveur d'un infâme; 1055
+ Qu'il me fuie à l'égal des frères de sa femme:
+ Pour conserver un sang qu'il tient si précieux,
+ Il n'a rien fait encor s'il n'évite mes yeux.
+ Sabine y peut mettre ordre, ou derechef j'atteste
+ Le souverain pouvoir de la troupe céleste.... 1060
+
+ CAMILLE.
+
+ Ah! mon père, prenez un plus doux sentiment[777];
+ Vous verrez Rome même en user autrement;
+ Et de quelque malheur que le ciel l'ait comblée,
+ Excuser la vertu sous le nombre accablée.
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Le jugement de Rome est peu pour mon regard, 1065
+ Camille; je suis père, et j'ai mes droits à part.
+ Je sais trop comme agit la vertu véritable:
+ C'est sans en triompher que le nombre l'accable;
+ Et sa mâle vigueur, toujours en même point,
+ Succombe sous la force, et ne lui cède point. 1070
+ Taisez-vous, et sachons ce que nous veut Valère.
+
+
+SCÈNE II.
+
+LE VIEIL HORACE, VALÈRE, CAMILLE.
+
+ VALÈRE.
+
+ Envoyé par le Roi pour consoler un père,
+ Et pour lui témoigner....
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ N'en prenez aucun soin:
+ C'est un soulagement dont je n'ai pas besoin;
+ Et j'aime mieux voir morts que couverts d'infamie 1075
+ Ceux que vient de m'ôter une main ennemie.
+ Tous deux pour leur pays sont morts en gens d'honneur;
+ Il me suffit.
+
+ VALÈRE.
+
+ Mais l'autre est un rare bonheur;
+ De tous les trois chez vous il doit tenir la place.
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Que n'a-t-on vu périr en lui le nom d'Horace[778]! 1080
+
+ VALÈRE.
+
+ Seul vous le maltraitez après ce qu'il a fait.
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ C'est à moi seul aussi de punir son forfait.
+
+ VALÈRE.
+
+ Quel forfait trouvez-vous en sa bonne conduite?
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Quel éclat de vertu trouvez-vous en sa fuite?
+
+ VALÈRE.
+
+ La fuite est glorieuse en cette occasion. 1085
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Vous redoublez ma honte et ma confusion[779].
+ Certes, l'exemple est rare et digne de mémoire,
+ De trouver dans la fuite un chemin à la gloire.
+
+ VALÈRE.
+
+ Quelle confusion, et quelle honte à vous
+ D'avoir produit un fils qui nous conserve tous, 1090
+ Qui fait triompher Rome, et lui gagne un empire?
+ A quels plus grands honneurs faut-il qu'un père aspire?
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Quels honneurs, quel triomphe, et quel empire enfin,
+ Lorsqu'Albe sous ses lois range notre destin?
+
+ VALÈRE.
+
+ Que parlez-vous ici d'Albe et de sa victoire? 1095
+ Ignorez-vous encor la moitié de l'histoire?
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Je sais que par sa fuite il a trahi l'État[780].
+
+ VALÈRE.
+
+ Oui, s'il eût en fuyant terminé le combat;
+ Mais on a bientôt vu qu'il ne fuyoit qu'en homme
+ Qui savoit ménager l'avantage de Rome. 1100
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Quoi, Rome donc triomphe!
+
+ VALÈRE.
+
+ Apprenez, apprenez
+ La valeur de ce fils qu'à tort vous condamnez.
+ Resté seul contre trois, mais en cette aventure
+ Tous trois étant blessés, et lui seul sans blessure,
+ Trop foible pour eux tous, trop fort pour chacun d'eux,
+ Il sait bien se tirer d'un pas si dangereux[781];
+ Il fuit pour mieux combattre, et cette prompte ruse
+ Divise adroitement trois frères qu'elle abuse.
+ Chacun le suit d'un pas ou plus ou moins pressé,
+ Selon qu'il se rencontre ou plus ou moins blessé; 1110
+ Leur ardeur est égale à poursuivre sa fuite;
+ Mais leurs coups inégaux séparent leur poursuite.
+ Horace, les voyant l'un de l'autre écartés,
+ Se retourne, et déjà les croit demi-domptés:
+ Il attend le premier, et c'étoit votre gendre. 1115
+ L'autre, tout indigné qu'il ait osé l'attendre,
+ En vain en l'attaquant fait paroître un grand coeur;
+ Le sang qu'il a perdu ralentit sa vigueur.
+ Albe à son tour commence à craindre un sort contraire;
+ Elle crie au second qu'il secoure son frère: 1120
+ Il se hâte et s'épuise en efforts superflus;
+ Il trouve en les joignant que son frère n'est plus.
+
+ CAMILLE.
+
+ Hélas[782]!
+
+ VALÈRE.
+
+ Tout hors d'haleine il prend pourtant sa place,
+ Et redouble bientôt la victoire d'Horace:
+ Son courage sans force est un débile appui; 1125
+ Voulant venger son frère, il tombe auprès de lui.
+ L'air résonne des cris qu'au ciel chacun envoie;
+ Albe en jette d'angoisse, et les Romains de joie.
+ Comme notre héros se voit près d'achever,
+ C'est peu pour lui de vaincre, il veut encor braver: 1130
+ «J'en viens d'immoler deux aux mânes de mes frères;
+ Rome aura le dernier de mes trois adversaires,
+ C'est à ses intérêts que je vais l'immoler,»
+ Dit-il; et tout d'un temps on le voit y voler.
+ La victoire entre eux deux n'étoit pas incertaine; 1135
+ L'Albain percé de coups ne se traînoit qu'à peine,
+ Et comme une victime aux marches de l'autel,
+ Il sembloit présenter sa gorge au coup mortel:
+ Aussi le reçoit-il, peu s'en faut, sans défense,
+ Et son trépas de Rome établit la puissance[783]. 1140
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ O mon fils! ô ma joie! ô l'honneur de nos jours!
+ O d'un État penchant l'inespéré secours!
+ Vertu digne de Rome, et sang digne d'Horace!
+ Appui de ton pays, et gloire de ta race!
+ Quand pourrai-je étouffer dans tes embrassements 1145
+ L'erreur[784] dont j'ai formé de si faux sentiments?
+ Quand pourra mon amour baigner avec tendresse
+ Ton front victorieux de larmes d'allégresse?
+
+ VALÈRE.
+
+ Vos caresses bientôt pourront se déployer:
+ Le Roi dans un moment vous le va renvoyer, 1150
+ Et remet à demain la pompe qu'il prépare[785]
+ D'un sacrifice aux Dieux pour un bonheur si rare;
+ Aujourd'hui seulement on s'acquitte vers eux
+ Par des chants de victoire et par de simples voeux.
+ C'est où le Roi le mène, et tandis il m'envoie 1155
+ Faire office vers vous de douleur et de joie;
+ Mais cet office encor n'est pas assez pour lui;
+ Il y viendra lui-même, et peut-être aujourd'hui:
+ Il croit mal reconnoître une vertu si pure[786],
+ Si de sa propre bouche il ne vous en assure, 1160
+ S'il ne vous dit chez vous combien vous doit l'État.
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ De tels remercîments ont pour moi trop d'éclat,
+ Et je me tiens déjà trop payé par les vôtres
+ Du service d'un fils, et du sang des deux autres[787].
+
+ VALÈRE.
+
+ Il ne sait ce que c'est d'honorer à demi; 1165
+ Et son sceptre arraché des mains de l'ennemi
+ Fait qu'il tient cet honneur qu'il lui plaît de vous faire[788]
+ Au-dessous du mérite et du fils et du père.
+ Je vais lui témoigner quels nobles sentiments
+ La vertu vous inspire en tous vos mouvements, 1170
+ Et combien vous montrez d'ardeur pour son service.
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Je vous devrai beaucoup pour un si bon office.
+
+
+SCÈNE III.
+
+LE VIEIL HORACE, CAMILLE.
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Ma fille, il n'est plus temps de répandre des pleurs;
+ Il sied mal d'en verser où l'on voit tant d'honneurs;
+ On pleure injustement des pertes domestiques, 1175
+ Quand on en voit sortir des victoires publiques.
+ Rome triomphe d'Albe, et c'est assez pour nous;
+ Tous nos maux à ce prix doivent nous être doux[789].
+ En la mort d'un amant vous ne perdez qu'un homme
+ Dont la perte est aisée à réparer dans Rome[790]; 1180
+ Après cette victoire, il n'est point de Romain
+ Qui ne soit glorieux de vous donner la main.
+ Il me faut à Sabine en porter la nouvelle[791];
+ Ce coup sera sans doute assez rude pour elle,
+ Et ses trois frères morts par la main d'un époux 1185
+ Lui donneront des pleurs bien plus justes qu'à vous;
+ Mais j'espère aisément en dissiper l'orage,
+ Et qu'un peu de prudence aidant son grand courage
+ Fera bientôt régner sur un si noble coeur
+ Le généreux amour qu'elle doit au vainqueur. 1190
+ Cependant étouffez cette lâche tristesse;
+ Recevez-le, s'il vient, avec moins de foiblesse;
+ Faites-vous voir sa soeur, et qu'en un même flanc
+ Le ciel vous a tous deux formés d'un même sang.
+
+
+SCÈNE IV.
+
+ CAMILLE.
+
+ Oui, je lui ferai voir, par d'infaillibles marques, 1195
+ Qu'un véritable amour brave la main des Parques,
+ Et ne prend point de lois de ces cruels tyrans
+ Qu'un astre injurieux nous donne pour parents.
+ Tu blâmes ma douleur, tu l'oses nommer lâche;
+ Je l'aime d'autant plus que plus elle te fâche, 1200
+ Impitoyable père, et par un juste effort
+ Je la veux rendre égale aux rigueurs de mon sort.
+ En vit-on jamais un dont les rudes traverses
+ Prissent en moins de rien tant de faces diverses,
+ Qui fût doux tant de fois, et tant de fois cruel, 1205
+ Et portât tant de coups avant le coup mortel?
+ Vit-on jamais une âme en un jour plus atteinte
+ De joie et de douleur, d'espérance et de crainte,
+ Asservie en esclave à plus d'événements,
+ Et le piteux jouet de plus de changements? 1210
+ Un oracle m'assure, un songe me travaille[792];
+ La paix calme l'effroi que me fait la bataille;
+ Mon hymen se prépare, et presque en un moment
+ Pour combattre mon frère on choisit mon amant;
+ Ce choix me désespère, et tous le désavouent[793]; 1215
+ La partie est rompue, et les Dieux la renouent;
+ Rome semble vaincue, et seul des trois Albains,
+ Curiace en mon sang n'a point trempé ses mains.
+ O Dieux! sentois-je alors des douleurs trop légères[794]
+ Pour le malheur de Rome et la mort de deux frères[795],
+ Et me flattois-je trop quand je croyois pouvoir[796]
+ L'aimer encor sans crime et nourrir quelque espoir?
+ Sa mort m'en punit bien, et la façon cruelle
+ Dont mon âme éperdue en reçoit la nouvelle:
+ Son rival me l'apprend, et faisant à mes yeux 1225
+ D'un si triste succès le récit odieux,
+ Il porte sur le front une allégresse ouverte,
+ Que le bonheur public fait bien moins que ma perte;
+ Et bâtissant en l'air sur le malheur d'autrui,
+ Aussi bien que mon frère il triomphe de lui. 1230
+ Mais ce n'est rien encore au prix de ce qui reste[797]:
+ On demande ma joie en un jour si funeste[798];
+ Il me faut applaudir aux exploits du vainqueur,
+ Et baiser une main qui me perce le coeur.
+ En un sujet de pleurs si grand, si légitime, 1235
+ Se plaindre est une honte, et soupirer un crime;
+ Leur brutale vertu veut qu'on s'estime heureux,
+ Et si l'on n'est barbare, on n'est point généreux.
+ Dégénérons, mon coeur, d'un si vertueux père;
+ Soyons indigne soeur d'un si généreux frère: 1240
+ C'est gloire de passer pour un coeur abattu[799],
+ Quand la brutalité fait la haute vertu.
+ Éclatez, mes douleurs: à quoi bon vous contraindre?
+ Quand on a tout perdu, que sauroit-on plus craindre?
+ Pour ce cruel vainqueur n'ayez point de respect; 1245
+ Loin d'éviter ses yeux, croissez à son aspect;
+ Offensez sa victoire, irritez sa colère,
+ Et prenez, s'il se peut, plaisir à lui déplaire.
+ Il vient: préparons-nous à montrer constamment
+ Ce que doit une amante à la mort d'un amant. 1250
+
+
+SCÈNE V.
+
+HORACE, CAMILLE, PROCULE.
+
+(Procule porte en sa main les trois épées des Curiaces[800].)
+
+ HORACE.
+
+ Ma soeur, voici le bras qui venge nos deux frères,
+ Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires,
+ Qui nous rend maîtres d'Albe; enfin voici le bras
+ Qui seul fait aujourd'hui le sort de deux États;
+ Vois ces marques d'honneur, ces témoins de ma gloire,
+ Et rends ce que tu dois à l'heur de ma victoire.
+
+ CAMILLE.
+
+ Recevez donc mes pleurs, c'est ce que je lui dois[801].
+
+ HORACE.
+
+ Rome n'en veut point voir après de tels exploits,
+ Et nos deux frères morts dans le malheur des armes
+ Sont trop payés de sang pour exiger des larmes: 1260
+ Quand la perte est vengée, on n'a plus rien perdu.
+
+ CAMILLE.
+
+ Puisqu'ils sont satisfaits par le sang épandu,
+ Je cesserai pour eux de paroître affligée,
+ Et j'oublierai leur mort que vous avez vengée;
+ Mais qui me vengera de celle d'un amant, 1265
+ Pour me faire oublier sa perte en un moment?
+
+ HORACE.
+
+ Que dis-tu, malheureuse?
+
+ CAMILLE.
+
+ O mon cher Curiace!
+
+ HORACE.
+
+ O d'une indigne soeur insupportable audace[802]!
+ D'un ennemi public dont je reviens vainqueur
+ Le nom est dans ta bouche et l'amour dans ton coeur!
+ Ton ardeur criminelle à la vengeance aspire!
+ Ta bouche la demande, et ton coeur la respire!
+ Suis moins ta passion, règle mieux tes desirs,
+ Ne me fais plus rougir d'entendre tes soupirs;
+ Tes flammes désormais doivent être étouffées; 1275
+ Bannis-les de ton âme, et songe à mes trophées:
+ Qu'ils soient dorénavant ton unique entretien.
+
+ CAMILLE.
+
+ Donne-moi donc, barbare, un coeur comme le tien;
+ Et si tu veux enfin que je t'ouvre mon âme,
+ Rends-moi mon Curiace, ou laisse agir ma flamme: 1280
+ Ma joie et mes douleurs dépendoient de son sort;
+ Je l'adorois vivant, et je le pleure mort.
+ Ne cherche plus ta soeur où tu l'avois laissée;
+ Tu ne revois en moi qu'une amante offensée,
+ Qui comme une furie attachée à tes pas, 1285
+ Te veut incessamment reprocher son trépas.
+ Tigre altéré de sang, qui me défends les larmes[803],
+ Qui veux que dans sa mort je trouve encor des charmes,
+ Et que jusques au ciel élevant tes exploits,
+ Moi-même je le tue une seconde fois! 1290
+ Puissent tant de malheurs accompagner ta vie[804],
+ Que tu tombes au point de me porter envie;
+ Et toi, bientôt souiller par quelque lâcheté
+ Cette gloire si chère à ta brutalité!
+
+ HORACE.
+
+ O ciel! qui vit jamais une pareille rage! 1295
+ Crois-tu donc que je sois insensible à l'outrage,
+ Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur?
+ Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur,
+ Et préfère du moins au souvenir d'un homme
+ Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome. 1300
+
+ CAMILLE.
+
+ Rome, l'unique objet de mon ressentiment[805]!
+ Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant!
+ Rome qui t'a vu naître, et que ton coeur adore!
+ Rome enfin que je hais parce qu'elle t'honore!
+ Puissent tous ses voisins ensemble conjurés 1305
+ Saper ses fondements encor mal assurés!
+ Et si ce n'est assez de toute l'Italie,
+ Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie;
+ Que cent peuples unis des bouts de l'univers
+ Passent pour la détruire et les monts et les mers! 1310
+ Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles,
+ Et de ses propres mains déchire ses entrailles!
+ Que le courroux du ciel allumé par mes voeux[806]
+ Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux!
+ Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre[807], 1315
+ Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre,
+ Voir le dernier Romain à son dernier soupir,
+ Moi seule en être cause, et mourir de plaisir!
+
+HORACE, mettant la main à l'épée[808], et poursuivant sa soeur qui
+s'enfuit.
+
+ C'est trop, ma patience à la raison fait place;
+ Va dedans les enfers plaindre ton Curiace[809]. 1320
+
+ CAMILLE, blessée derrière le théâtre[810].
+
+ Ah! traître!
+
+ HORACE, revenant sur le théâtre.
+
+ Ainsi reçoive un châtiment soudain
+ Quiconque ose pleurer un ennemi romain[811]!
+
+
+SCÈNE VI.
+
+HORACE, PROCULE.
+
+ PROCULE.
+
+ Que venez-vous de faire?
+
+ HORACE.
+
+ Un acte de justice:
+ Un semblable forfait veut un pareil supplice.
+
+ PROCULE.
+
+ Vous deviez la traiter avec moins de rigueur. 1325
+
+ HORACE.
+
+ Ne me dis point qu'elle est et mon sang et ma soeur.
+ Mon père ne peut plus l'avouer pour sa fille:
+ Qui maudit son pays renonce à sa famille;
+ Des noms si pleins d'amour ne lui sont plus permis;
+ De ses plus chers parents il fait ses ennemis: 1330
+ Le sang même les arme en haine de son crime.
+ La plus prompte vengeance en est plus légitime[812];
+ Et ce souhait impie, encore qu'impuissant,
+ Est un monstre qu'il faut étouffer en naissant.
+
+
+SCÈNE VII.
+
+HORACE, SABINE, PROCULE.
+
+ SABINE.
+
+ A quoi s'arrête ici ton illustre colère? 1335
+ Viens voir mourir ta soeur dans les bras de ton père;
+ Viens repaître tes yeux d'un spectacle si doux:
+ Ou si tu n'es point las de ces généreux coups[813],
+ Immole au cher pays des vertueux Horaces
+ Ce reste malheureux du sang des Curiaces. 1340
+ Si prodigue du tien, n'épargne pas le leur;
+ Joins Sabine à Camille, et ta femme à ta soeur;
+ Nos crimes sont pareils, ainsi que nos misères;
+ Je soupire comme elle, et déplore mes frères:
+ Plus coupable en ce point contre tes dures lois, 1345
+ Qu'elle n'en pleuroit qu'un, et que j'en pleure trois,
+ Qu'après son châtiment ma faute continue.
+
+ HORACE.
+
+ Sèche tes pleurs, Sabine, ou les cache à ma vue:
+ Rends-toi digne du nom de ma chaste moitié,
+ Et ne m'accable point d'une indigne pitié. 1350
+ Si l'absolu pouvoir d'une pudique flamme
+ Ne nous laisse à tous deux qu'un penser et qu'une âme,
+ C'est à toi d'élever tes sentiments aux miens,
+ Non à moi de descendre à la honte des tiens.
+ Je t'aime, et je connois la douleur qui te presse; 1355
+ Embrasse ma vertu pour vaincre ta foiblesse,
+ Participe à ma gloire au lieu de la souiller.
+ Tâche à t'en revêtir, non à m'en dépouiller.
+ Es-tu de mon honneur si mortelle ennemie,
+ Que je te plaise mieux couvert d'une infamie[814]? 1360
+ Sois plus femme que soeur, et te réglant sur moi,
+ Fais-toi de mon exemple une immuable loi.
+
+ SABINE.
+
+ Cherche pour t'imiter des âmes plus parfaites.
+ Je ne t'impute point les pertes que j'ai faites,
+ J'en ai les sentiments que je dois en avoir, 1365
+ Et je m'en prends au sort plutôt qu'à ton devoir;
+ Mais enfin je renonce à la vertu romaine[815],
+ Si pour la posséder je dois être inhumaine;
+ Et ne puis voir en moi la femme du vainqueur
+ Sans y voir des vaincus la déplorable soeur. 1370
+ Prenons part en public aux victoires publiques;
+ Pleurons dans la maison nos malheurs domestiques,
+ Et ne regardons point des biens communs à tous,
+ Quand nous voyons des maux qui ne sont que pour nous.
+ Pourquoi veux-tu, cruel, agir d'une autre sorte? 1375
+ Laisse en entrant ici tes lauriers à la porte;
+ Mêle tes pleurs aux miens. Quoi? ces lâches discours
+ N'arment point ta vertu contre mes tristes jours?
+ Mon crime redoublé n'émeut point ta colère?
+ Que Camille est heureuse! elle a pu te déplaire; 1380
+ Elle a reçu de toi ce qu'elle a prétendu,
+ Et recouvre là-bas tout ce qu'elle a perdu.
+ Cher époux, cher auteur du tourment qui me presse,
+ Écoute la pitié, si ta colère cesse;
+ Exerce l'une ou l'autre, après de tels malheurs, 1385
+ A punir ma foiblesse, ou finir mes douleurs:
+ Je demande la mort pour grâce, ou pour supplice;
+ Qu'elle soit un effet d'amour ou de justice,
+ N'importe: tous ses traits n'auront rien que de doux[816],
+ Si je les vois partir de la main d'un époux. 1390
+
+ HORACE.
+
+ Quelle injustice aux Dieux d'abandonner aux femmes
+ Un empire si grand sur les plus belles âmes,
+ Et de se plaire à voir de si foibles vainqueurs
+ Régner si puissamment sur les plus nobles coeurs!
+ A quel point ma vertu devient-elle réduite! 1395
+ Rien ne la sauroit plus garantir que la fuite.
+ Adieu: ne me suis point, ou retiens tes soupirs.
+
+ SABINE, seule.
+
+ O colère, ô pitié, sourdes à mes desirs,
+ Vous négligez mon crime, et ma douleur vous lasse,
+ Et je n'obtiens de vous ni supplice ni grâce! 1400
+ Allons-y par nos pleurs faire encore un effort,
+ Et n'employons après que nous à notre mort.
+
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [777] _Var._ Eh! mon père, prenez un plus doux sentiment.
+ (1641-48 et 55 A.)
+
+ [778] _Var._ Eût-il fait avec lui périr le nom d'Horace!
+ (1641-56)
+
+ [779] Voltaire rapproche cet endroit d'_Horace_ de la scène V du
+ Ve acte du _Cid_: «Je ne sais s'il n'y a pas dans cette scène un
+ artifice trop visible, une méprise trop longtemps soutenue. Il
+ semble que l'auteur ait eu plus d'égards au jeu de théâtre qu'à
+ la vraisemblance. C'est le même défaut que dans la scène de
+ Chimène avec don Sanche dans _le Cid_....»
+
+ [780] _Var._ Le combat par sa fuite est-il pas terminé?
+ VAL. Albe ainsi quelque temps se l'est imaginé;
+ Mais elle a bientôt vu que c'étoit fuir[780-a] en homme.
+ (1641-56)
+
+ [780-a] L'édition de 1655 A. porte _fait_, au lieu de
+ _fuir_, et au premier vers de la variante _la fuite_, pour _sa
+ fuite_.
+
+ [781] _Var._ Il sait bien se tirer d'un pas si hasardeux[781-a].
+ (1641-63)
+
+ [781-a] Voltaire a donné dans son édition l'ancienne leçon
+ _hasardeux_, au lieu de _dangereux_.
+
+ [782] Depuis ce cri jusqu'à la scène IV il y a, suivant la
+ remarque que Voltaire fait sur le commencement de cette dernière
+ scène, «un long silence de Camille dont on ne s'est pas seulement
+ aperçu, parce que l'âme était toute remplie du destin des Horaces
+ et des Curiaces et de celui de Rome.» Mlle Rachel le faisait bien
+ apercevoir. «Elle a souvent créé des effets nouveaux, dit à cette
+ occasion M. Véron dans les _Mémoires d'un bourgeois de Paris_
+ (tome IV, p. 165). Je citerai surtout la scène du fauteuil dans
+ le quatrième acte d'_Horace_. Sa pantomime, alors qu'elle apprend
+ la mort de son amant, est d'un grand effet scénique; mais elle
+ excite plutôt encore dans cette situation la terreur que les
+ larmes. Je tiens d'ailleurs de Mlle Rachel elle-même que ce fut à
+ un état de malaise physique qu'elle emprunta l'idée et les moyens
+ d'exécution de cette pantomime: elle venait d'être saignée; elle
+ ne fit que reproduire sur le théâtre l'abattement profond et les
+ menaces douloureuses de syncope qu'elle éprouva.»
+
+ [783] Voyez plus haut, p. 266 et suivantes, le récit de Tite
+ Live.
+
+ [784] Dans l'édition de 1656, on lit _l'horreur_, pour
+ _l'erreur_.
+
+ [785] _Var._ Et remet à demain le pompeux sacrifice
+ Que nous devons aux Dieux pour un tel bénéfice. (1641-56)
+
+ [786] _Var._ Cette belle action si puissamment le touche,
+ Qu'il vous veut rendre grâce, et de sa propre bouche,
+ D'avoir donné vos fils au bien de son État. (1641-56)
+
+ [787] _Var._ Du service de l'un, et du sang des deux autres.
+ VAL. Le Roi ne sait que c'est d'honorer à demi. (1641-56)
+
+ [788] _Var._ Fait qu'il estime encor l'honneur qu'il vous veut
+ faire. (1641-60)
+
+ [789] _Var._ Tous nos maux à ce prix nous doivent être doux.
+ (1641-56)
+
+ [790] Voyez ci-dessus, p. 162, vers 1058 et note 432.
+
+ [791] _Var._ Je m'en vais à Sabine en porter la nouvelle.
+ (1641-56)
+
+ [792] _Var._ Un oracle m'assure, un songe m'épouvante;
+ La bataille m'effraie, et la paix me contente. (1641-56)
+
+ [793] _Var._ Les deux camps mutinés un tel choix désavouent;
+ Ils rompent la partie, et les Dieux la renouent. (1641-56)
+
+ [794] _Var._ Dieux! sentois-je point lors des douleurs trop légères.
+ (1641-56)
+ _Var._ Ne sentois-je point lors des douleurs trop légères.
+ (1660)
+
+ [795] _Var._ Pour le malheur de Rome et la mort des deux frères?
+ (1641 in-12)
+
+ [796] _Var._ Me flattois-je point trop quand je croyois pouvoir.
+ (1641-56)
+ _Var._ Ne me flattois-je point quand je croyois pouvoir.
+ (1660)
+
+ [797] _Var._ Mais ce n'est encor rien au prix de ce qui reste.
+ (1641-48 et 55 A.)
+
+ [798] _Var._ On demande ma joie en un coup si funeste. (1641-56)
+
+ [799] _Var._ C'est gloire de passer pour des coeurs abattus,
+ Quand la brutalité fait les hautes vertus. (1641-56)
+
+ [800] _Var. Procule et deux autres soldats_[800-a] _portant
+ chacun une épée des Curiaces_. (1641-60)
+
+ [800-a] _Et les deux autres soldats._ (1641 in-12 et 47)
+
+ [801] Voyez la Notice d'_Horace_, p. 248 et note 627.
+
+ [802] _Var._ O d'une indigne soeur l'insupportable audace!
+ (1641-60)
+
+ [803] _Var._ Tigre affamé de sang, qui me défends les larmes.
+ (1641-48 et 55 A.)
+
+ [804] _Var._ Puissent de tels malheurs accompagner ta vie.
+ (1641-56)
+
+ [805] «Ces imprécations de Camille, dit Voltaire, ont toujours
+ été un beau morceau de déclamation, et ont fait valoir toutes les
+ actrices qui ont joué ce rôle.» Voyez la Notice d'_Horace_, p.
+ 253 et note 641.
+
+ [806] _Var._ Que le courroux du ciel allumé par mes yeux. (1656)
+
+ [807] _Var._ Puissé-je de mes yeux voir tomber cette foudre.
+ (1641-56)
+
+ [808] _Var. Mettant l'épée à la main._ (1641-48 et 55 A.)
+
+ [809] _Var._ Va dedans les enfers joindre ton Curiace. (1641-56)
+
+ [810] _Var._ CAMILLE, _derrière le théâtre_. (1663)
+
+ [811] Voyez la Notice d'_Horace_, p. 252 et 253.
+
+ [812] _Var._ La plus prompte vengeance est la plus légitime.
+ (1647)
+
+ [813] Racine a dit dans _Andromaque_ (acte IV, scène V)
+
+ Que peut-on refuser à ces généreux coups?
+
+ [814] _Var._ Que je te plaise mieux tombé dans l'infamie?
+ (1641-56)
+
+ [815] _Var._ Mais aussi je renonce à la vertu romaine. (1641-48
+ et 55 A.)
+
+ [816] _Var._ N'importe: tous ses traits me sembleront fort doux.
+ (1641-56)
+
+
+
+
+ACTE V.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+LE VIEIL HORACE, HORACE.
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Retirons nos regards de cet objet funeste,
+ Pour admirer ici le jugement céleste:
+ Quand la gloire nous enfle, il sait bien comme il faut
+ Confondre notre orgueil qui s'élève trop haut.
+ Nos plaisirs les plus doux ne vont point sans tristesse;
+ Il mêle à nos vertus des marques de foiblesse,
+ Et rarement accorde à notre ambition
+ L'entier et pur honneur d'une bonne action. 1410
+ Je ne plains point Camille: elle étoit criminelle;
+ Je me tiens plus à plaindre, et je te plains plus qu'elle:
+ Moi, d'avoir mis au jour un coeur si peu romain;
+ Toi, d'avoir par sa mort déshonoré ta main.
+ Je ne la trouve point injuste ni trop prompte; 1415
+ Mais tu pouvois, mon fils, t'en épargner la honte:
+ Son crime, quoique énorme et digne du trépas,
+ Étoit mieux impuni que puni par ton bras.
+
+ HORACE.
+
+ Disposez de mon sang, les lois vous en font maître[817];
+ J'ai cru devoir le sien aux lieux qui m'ont vu naître.
+ Si dans vos sentiments mon zèle est criminel,
+ S'il m'en faut recevoir un reproche éternel,
+ Si ma main en devient honteuse et profanée,
+ Vous pouvez d'un seul mot trancher ma destinée:
+ Reprenez tout ce sang de qui ma lâcheté[818] 1425
+ A si brutalement souillé la pureté.
+ Ma main n'a pu souffrir de crime en votre race;
+ Ne souffrez point de tache en la maison d'Horace.
+ C'est en ces actions dont l'honneur est blessé
+ Qu'un père tel que vous se montre intéressé: 1430
+ Son amour doit se taire où toute excuse est nulle;
+ Lui-même il y prend part lorsqu'il les dissimule;
+ Et de sa propre gloire il fait trop peu de cas,
+ Quand il ne punit point ce qu'il n'approuve pas.
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Il n'use pas toujours d'une rigueur extrême; 1435
+ Il épargne ses fils bien souvent pour soi-même;
+ Sa vieillesse sur eux aime à se soutenir,
+ Et ne les punit point, de peur de se punir[819].
+ Je te vois d'un autre oeil que tu ne te regardes;
+ Je sais.... Mais le Roi vient, je vois entrer ses gardes. 1440
+
+
+SCÈNE II.
+
+TULLE, VALÈRE, LE VIEIL HORACE, HORACE, TROUPE DE GARDES[820].
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Ah! Sire, un tel honneur a trop d'excès pour moi;
+ Ce n'est point en ce lieu que je dois voir mon roi:
+ Permettez qu'à genoux....
+
+ TULLE.
+
+ Non, levez-vous, mon père:
+ Je fais ce qu'en ma place un bon prince doit faire.
+ Un si rare service et si fort important 1445
+ Veut l'honneur le plus rare et le plus éclatant[821].
+ Vous en aviez déjà sa parole pour gage;
+ Je ne l'ai pas voulu différer davantage.
+ J'ai su par son rapport, et je n'en doutois pas,
+ Comme de vos deux fils vous portez le trépas, 1450
+ Et que déjà votre âme étant trop résolue,
+ Ma consolation vous seroit superflue;
+ Mais je viens de savoir quel étrange malheur
+ D'un fils victorieux a suivi la valeur,
+ Et que son trop d'amour pour la cause publique 1455
+ Par ses mains à son père ôte une fille unique.
+ Ce coup est un peu rude à l'esprit le plus fort[822];
+ Et je doute comment vous portez cette mort.
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Sire, avec déplaisir, mais avec patience.
+
+ TULLE.
+
+ C'est l'effet vertueux de votre expérience. 1460
+ Beaucoup par un long âge ont appris comme vous
+ Que le malheur succède au bonheur le plus doux:
+ Peu savent comme vous s'appliquer ce remède,
+ Et dans leur intérêt toute leur vertu cède.
+ Si vous pouvez trouver dans ma compassion 1465
+ Quelque soulagement pour votre affliction[823],
+ Ainsi que votre mal sachez qu'elle est extrême,
+ Et que je vous en plains autant que je vous aime[824].
+
+ VALÈRE.
+
+ Sire, puisque le ciel entre les mains des rois
+ Dépose sa justice et la force des lois, 1470
+ Et que l'État demande aux princes légitimes
+ Des prix pour les vertus, des peines pour les crimes,
+ Souffrez qu'un bon sujet vous fasse souvenir
+ Que vous plaignez beaucoup ce qu'il vous faut punir;
+ Souffrez....
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Quoi? qu'on envoie un vainqueur au supplice?
+
+ TULLE.
+
+ Permettez qu'il achève, et je ferai justice:
+ J'aime à la rendre à tous, à toute heure, en tout lieu.
+ C'est par elle qu'un roi se fait un demi-dieu;
+ Et c'est dont je vous plains, qu'après un tel service
+ On puisse contre lui me demander justice. 1480
+
+ VALÈRE.
+
+ Souffrez donc, ô grand Roi, le plus juste des rois,
+ Que tous les gens de bien vous parlent par ma voix.
+ Non que nos coeurs jaloux de ses honneurs s'irritent;
+ S'il en reçoit beaucoup, ses hauts faits[825] le méritent[826];
+ Ajoutez-y plutôt que d'en diminuer: 1485
+ Nous sommes tous encor prêts d'y contribuer;
+ Mais puisque d'un tel crime il s'est montré capable,
+ Qu'il triomphe en vainqueur, et périsse en coupable.
+ Arrêtez sa fureur, et sauvez de ses mains,
+ Si vous voulez régner, le reste des Romains: 1490
+ Il y va de la perte ou du salut du reste.
+ La guerre avoit un cours si sanglant, si funeste[827],
+ Et les noeuds de l'hymen, durant nos bons destins,
+ Ont tant de fois uni des peuples si voisins,
+ Qu'il est peu de Romains que le parti contraire 1495
+ N'intéresse en la mort d'un gendre ou d'un beau-frère,
+ Et qui ne soient forcés de donner quelques pleurs,
+ Dans le bonheur[828] public, à leurs propres malheurs.
+ Si c'est offenser Rome, et que l'heur de ses armes
+ L'autorise à punir ce crime de nos larmes, 1500
+ Quel sang épargnera ce barbare vainqueur,
+ Qui ne pardonne pas à celui de sa soeur,
+ Et ne peut excuser cette douleur pressante[829]
+ Que la mort d'un amant jette au coeur d'une amante,
+ Quand près d'être éclairés du nuptial flambeau, 1505
+ Elle voit avec lui son espoir au tombeau?
+ Faisant triompher Rome, il se l'est asservie;
+ Il a sur nous un droit et de mort et de vie;
+ Et nos jours criminels ne pourront plus durer
+ Qu'autant qu'à sa clémence il plaira l'endurer. 1510
+ Je pourrois ajouter aux intérêts de Rome
+ Combien un pareil coup est indigne d'un homme;
+ Je pourrois demander qu'on mît devant vos yeux
+ Ce grand et rare exploit d'un bras victorieux:
+ Vous verriez un beau sang, pour accuser sa rage, 1515
+ D'un frère si cruel rejaillir[830] au visage:
+ Vous verriez des horreurs qu'on ne peut concevoir;
+ Son âge et sa beauté vous pourroient émouvoir;
+ Mais je hais ces moyens qui sentent l'artifice.
+ Vous avez à demain remis le sacrifice: 1520
+ Pensez-vous que les Dieux, vengeurs des innocents,
+ D'une main parricide acceptent de l'encens?
+ Sur vous ce sacrilége attireroit sa peine;
+ Ne le considérez qu'en objet de leur haine,
+ Et croyez avec nous qu'en tous ses trois combats[831] 1525
+ Le bon destin de Rome a plus fait que son bras,
+ Puisque ces mêmes Dieux, auteurs de sa victoire,
+ Ont permis qu'aussitôt il en souillât la gloire,
+ Et qu'un si grand courage, après ce noble effort,
+ Fût digne en même jour de triomphe et de mort. 1530
+ Sire, c'est ce qu'il faut que votre arrêt décide.
+ En ce lieu Rome a vu le premier parricide;
+ La suite en est à craindre, et la haine des cieux:
+ Sauvez-nous de sa main, et redoutez les Dieux.
+
+ TULLE.
+
+ Défendez-vous, Horace.
+
+ HORACE.
+
+ A quoi bon me défendre? 1535
+ Vous savez l'action, vous la venez d'entendre[832];
+ Ce que vous en croyez me doit être une loi.
+ Sire, on se défend mal contre l'avis d'un roi,
+ Et le plus innocent devient soudain coupable[833],
+ Quand aux yeux de son prince il paroît condamnable.
+ C'est crime qu'envers lui se vouloir excuser:
+ Notre sang est son bien, il en peut disposer;
+ Et c'est à nous de croire, alors qu'il en dispose,
+ Qu'il ne s'en prive point sans une juste cause.
+ Sire, prononcez donc, je suis prêt d'obéir; 1545
+ D'autres aiment la vie, et je la dois haïr.
+ Je ne reproche point à l'ardeur de Valère
+ Qu'en amant de la soeur il accuse le frère[834]:
+ Mes voeux avec les siens conspirent aujourd'hui;
+ Il demande ma mort, je la veux comme lui. 1550
+ Un seul point entre nous met cette différence,
+ Que mon honneur par là cherche son assurance,
+ Et qu'à ce même but nous voulons arriver,
+ Lui pour flétrir ma gloire, et moi pour la sauver.
+ Sire, c'est rarement qu'il s'offre une matière 1555
+ A montrer d'un grand coeur la vertu toute entière.
+ Suivant l'occasion elle agit plus ou moins,
+ Et paroît forte ou foible aux yeux de ses témoins.
+ Le peuple, qui voit tout seulement par l'écorce,
+ S'attache à son effet pour juger de sa force[835]; 1560
+ Il veut que ses dehors gardent un même cours,
+ Qu'ayant fait un miracle, elle en fasse toujours:
+ Après une action pleine, haute, éclatante,
+ Tout ce qui brille moins remplit mal son attente;
+ Il veut qu'on soit égal en tout temps, en tous lieux; 1565
+ Il n'examine point si lors on pouvoit mieux,
+ Ni que, s'il ne voit pas sans cesse une merveille,
+ L'occasion est moindre, et la vertu pareille:
+ Son injustice accable et détruit les grands noms;
+ L'honneur des premiers faits se perd par les seconds;
+ Et quand la renommée a passé l'ordinaire,
+ Si l'on n'en veut déchoir, il faut ne plus rien faire[836].
+ Je ne vanterai point les exploits de mon bras;
+ Votre Majesté, Sire, a vu mes trois combats:
+ Il est bien malaisé qu'un pareil les seconde, 1575
+ Qu'une autre occasion à celle-ci réponde,
+ Et que tout mon courage, après de si grands coups,
+ Parvienne à des succès qui n'aillent au-dessous;
+ Si bien que pour laisser une illustre mémoire,
+ La mort seule aujourd'hui peut conserver ma gloire: 1580
+ Encor la falloit-il sitôt que j'eus vaincu,
+ Puisque pour mon honneur j'ai déjà trop vécu.
+ Un homme tel que moi voit sa gloire ternie,
+ Quand il tombe en péril de quelque ignominie;
+ Et ma main auroit su déjà m'en garantir; 1585
+ Mais sans votre congé mon sang n'ose sortir:
+ Comme il vous appartient, votre aveu doit se prendre;
+ C'est vous le dérober qu'autrement le répandre.
+ Rome ne manque point de généreux guerriers;
+ Assez d'autres sans moi soutiendront vos lauriers; 1590
+ Que Votre Majesté désormais m'en dispense;
+ Et si ce que j'ai fait vaut quelque récompense,
+ Permettez, ô grand Roi, que de ce bras vainqueur
+ Je m'immole à ma gloire, et non pas à ma soeur.
+
+
+SCÈNE III.
+
+TULLE, VALÈRE, LE VIEIL HORACE, HORACE, SABINE[837].
+
+ SABINE.
+
+ Sire, écoutez Sabine, et voyez dans son âme 1595
+ Les douleurs d'une soeur, et celles d'une femme,
+ Qui toute désolée, à vos sacrés genoux,
+ Pleure pour sa famille, et craint pour son époux.
+ Ce n'est pas que je veuille avec cet artifice
+ Dérober un coupable au bras de la justice: 1600
+ Quoi qu'il ait fait pour vous, traitez-le comme tel,
+ Et punissez en moi ce noble criminel;
+ De mon sang malheureux expiez tout son crime;
+ Vous ne changerez point pour cela de victime:
+ Ce n'en sera point prendre une injuste pitié, 1605
+ Mais en sacrifier la plus chère moitié.
+ Les noeuds de l'hyménée et son amour extrême
+ Font qu'il vit plus en moi qu'il ne vit en lui-même;
+ Et si vous m'accordez de mourir aujourd'hui,
+ Il mourra plus en moi qu'il ne mourroit en lui; 1610
+ La mort que je demande, et qu'il faut que j'obtienne,
+ Augmentera sa peine, et finira la mienne.
+ Sire, voyez l'excès de mes tristes ennuis,
+ Et l'effroyable état où mes jours sont réduits.
+ Quelle horreur d'embrasser un homme dont l'épée 1615
+ De toute ma famille a la trame coupée!
+ Et quelle impiété de haïr un époux
+ Pour avoir bien servi les siens, l'État et vous
+ Aimer un bras souillé du sang de tous mes frères!
+ N'aimer pas un mari qui finit nos misères! 1620
+ Sire, délivrez-moi par un heureux trépas
+ Des crimes de l'aimer et de ne l'aimer pas;
+ J'en nommerai l'arrêt une faveur bien grande.
+ Ma main peut me donner ce que je vous demande;
+ Mais ce trépas enfin me sera bien plus doux, 1625
+ Si je puis de sa honte affranchir mon époux;
+ Si je puis par mon sang apaiser la colère
+ Des Dieux qu'a pu fâcher sa vertu trop sévère,
+ Satisfaire en mourant aux mânes de sa soeur,
+ Et conserver à Rome un si bon défenseur. 1630
+
+ LE VIEIL HORACE, au Roi[838].
+
+ Sire, c'est donc à moi de répondre à Valère.
+ Mes enfants avec lui conspirent contre un père:
+ Tous trois veulent me perdre, et s'arment sans raison
+ Contre si peu de sang qui reste en ma maison.
+
+(A Sabine.)
+
+ Toi qui par des douleurs à ton devoir contraires[839],
+ Veux quitter un mari pour rejoindre tes frères[840],
+ Va plutôt consulter leurs mânes généreux;
+ Ils sont morts, mais pour Albe, et s'en tiennent heureux:
+ Puisque le ciel vouloit qu'elle fût asservie,
+ Si quelque sentiment demeure après la vie, 1640
+ Ce mal leur semble moindre, et moins rudes ses coups,
+ Voyant que tout l'honneur en retombe sur nous;
+ Tous trois désavoueront la douleur qui te touche,
+ Les larmes de tes yeux, les soupirs de ta bouche,
+ L'horreur que tu fais voir d'un mari vertueux. 1645
+ Sabine, sois leur soeur, suis ton devoir comme eux.
+
+(Au Roi.)
+
+ Contre ce cher époux Valère en vain s'anime:
+ Un premier mouvement ne fut jamais un crime;
+ Et la louange est due, au lieu du châtiment,
+ Quand la vertu produit ce premier mouvement. 1650
+ Aimer nos ennemis avec idolâtrie,
+ De rage en leur trépas maudire la patrie,
+ Souhaiter à l'État un malheur infini,
+ C'est ce qu'on nomme crime, et ce qu'il a puni.
+ Le seul amour de Rome a sa main animée: 1655
+ Il seroit innocent s'il l'avoit moins aimée.
+ Qu'ai-je dit, Sire? il l'est, et ce bras paternel
+ L'auroit déjà puni s'il étoit criminel:
+ J'aurois su mieux user de l'entière puissance
+ Que me donnent sur lui les droits de la naissance; 1660
+ J'aime trop l'honneur, Sire, et ne suis point de rang
+ A souffrir ni d'affront ni de crime en mon sang.
+ C'est dont je ne veux point de témoin que Valère:
+ Il a vu quel accueil lui gardoit ma colère,
+ Lorsqu'ignorant encor la moitié du combat, 1665
+ Je croyois que sa fuite avoit trahi l'État.
+ Qui le fait se charger des soins de ma famille?
+ Qui le fait, malgré moi, vouloir venger ma fille?
+ Et par quelle raison, dans son juste trépas,
+ Prend-il un intérêt qu'un père ne prend pas? 1670
+ On craint qu'après sa soeur il n'en maltraite d'autres!
+ Sire, nous n'avons part qu'à la honte des nôtres,
+ Et de quelque façon qu'un autre puisse agir,
+ Qui ne nous touche point ne nous fait point rougir.
+
+(A Valère.)
+
+ Tu peux pleurer, Valère, et même aux yeux d'Horace;
+ Il ne prend intérêt qu'aux crimes de sa race:
+ Qui n'est point de son sang ne peut faire d'affront
+ Aux lauriers immortels qui lui ceignent le front.
+ Lauriers, sacrés rameaux qu'on veut réduire en poudre,
+ Vous qui mettez sa tête à couvert de la foudre[841], 1680
+ L'abandonnerez-vous à l'infâme couteau
+ Qui fait choir les méchants sous la main d'un bourreau?
+ Romains, souffrirez-vous qu'on vous immole un homme[842]
+ Sans qui Rome aujourd'hui cesseroit d'être Rome,
+ Et qu'un Romain s'efforce à tacher le renom 1685
+ D'un guerrier à qui tous doivent un si beau nom?
+ Dis, Valère, dis-nous, si tu veux qu'il périsse[843],
+ Où tu penses choisir un lieu pour son supplice?
+ Sera-ce entre ces murs que mille et mille voix
+ Font résonner encor du bruit de ses exploits? 1690
+ Sera-ce hors des murs, au milieu de ces places
+ Qu'on voit fumer encor du sang des Curiaces,
+ Entre leurs trois tombeaux, et dans ce champ d'honneur
+ Témoin de sa vaillance et de notre bonheur?
+ Tu ne saurois cacher sa peine à sa victoire; 1695
+ Dans les murs, hors des murs, tout parle de sa gloire,
+ Tout s'oppose à l'effort de ton injuste amour,
+ Qui veut d'un si bon sang souiller un si beau jour.
+ Albe ne pourra pas souffrir un tel spectacle,
+ Et Rome par ses pleurs y mettra trop d'obstacle[844]. 1700
+
+(Au Roi.)
+
+ Vous les préviendrez[845], Sire; et par un juste arrêt
+ Vous saurez embrasser bien mieux son intérêt.
+ Ce qu'il a fait pour elle, il peut encor le faire[846]:
+ Il peut la garantir encor d'un sort contraire.
+ Sire, ne donnez rien à mes débiles ans: 1705
+ Rome aujourd'hui m'a vu père de quatre enfants;
+ Trois en ce même jour sont morts pour sa querelle;
+ Il m'en reste encore un, conservez-le pour elle:
+ N'ôtez pas à ses murs un si puissant appui;
+ Et souffrez, pour finir, que je m'adresse à lui. 1710
+
+(A Horace.)
+
+ Horace, ne crois pas que le peuple stupide
+ Soit le maître absolu d'un renom bien solide:
+ Sa voix tumultueuse assez souvent fait bruit;
+ Mais un moment l'élève, un moment le détruit;
+ Et ce qu'il contribue à notre renommée 1715
+ Toujours en moins de rien se dissipe en fumée.
+ C'est aux rois, c'est aux grands, c'est aux esprits bien faits,
+ A voir la vertu pleine en ses moindres effets;
+ C'est d'eux seuls qu'on reçoit la véritable gloire;
+ Eux seuls des vrais héros assurent la mémoire. 1720
+ Vis toujours en Horace, et toujours auprès d'eux
+ Ton nom demeurera grand, illustre, fameux,
+ Bien que l'occasion, moins haute ou moins brillante,
+ D'un vulgaire ignorant trompe l'injuste attente.
+ Ne hais donc plus la vie, et du moins vis pour moi, 1725
+ Et pour servir encor ton pays et ton roi.
+ Sire, j'en ai trop dit; mais l'affaire vous touche;
+ Et Rome toute entière a parlé par ma bouche.
+
+ VALÈRE.
+
+ Sire, permettez-moi....
+
+ TULLE.
+
+ Valère, c'est assez:
+ Vos discours par les leurs ne sont pas effacés; 1730
+ J'en garde en mon esprit les forces plus pressantes,
+ Et toutes vos raisons me sont encor présentes.
+ Cette énorme action faite presque à nos yeux
+ Outrage la nature, et blesse jusqu'aux Dieux.
+ Un premier mouvement qui produit un tel crime 1735
+ Ne sauroit lui servir d'excuse légitime:
+ Les moins sévères lois en ce point sont d'accord;
+ Et si nous les suivons, il est digne de mort.
+ Si d'ailleurs nous voulons regarder le coupable,
+ Ce crime, quoique grand, énorme, inexcusable, 1740
+ Vient de la même épée et part du même bras
+ Qui me fait aujourd'hui maître de deux États.
+ Deux sceptres en ma main, Albe à Rome asservie,
+ Parlent bien hautement en faveur de sa vie:
+ Sans lui j'obéirois où je donne la loi, 1745
+ Et je serois sujet où je suis deux fois roi.
+ Assez de bons sujets dans toutes les provinces
+ Par des voeux impuissants s'acquittent vers leurs princes;
+ Tous les peuvent aimer, mais tous ne peuvent pas
+ Par d'illustres effets assurer leurs États; 1750
+ Et l'art et le pouvoir d'affermir des couronnes
+ Sont des dons que le ciel fait à peu de personnes[847].
+ De pareils serviteurs sont les forces des rois,
+ Et de pareils aussi sont au-dessus des lois.
+ Qu'elles se taisent donc; que Rome dissimule 1755
+ Ce que dès sa naissance elle vit en Romule:
+ Elle peut bien souffrir en son libérateur
+ Ce qu'elle a bien souffert en son premier auteur.
+ Vis donc, Horace, vis, guerrier trop magnanime:
+ Ta vertu met ta gloire au-dessus de ton crime; 1760
+ Sa chaleur généreuse a produit ton forfait[848];
+ D'une cause si belle il faut souffrir l'effet.
+ Vis pour servir l'État; vis, mais aime Valère:
+ Qu'il ne reste entre vous ni haine ni colère;
+ Et soit qu'il ait suivi l'amour ou le devoir, 1765
+ Sans aucun sentiment résous-toi de le voir.
+ Sabine, écoutez moins la douleur qui vous presse[849];
+ Chassez de ce grand coeur ces marques de foiblesse:
+ C'est en séchant vos pleurs que vous vous montrerez
+ La véritable soeur de ceux que vous pleurez. 1770
+ Mais nous devons aux Dieux demain un sacrifice;
+ Et nous aurions le ciel à nos voeux mal propice,
+ Si nos prêtres, avant que de sacrifier,
+ Ne trouvoient les moyens de le purifier:
+ Son père en prendra soin; il lui sera facile 1775
+ D'apaiser tout d'un temps les mânes de Camille.
+ Je la plains; et pour rendre à son sort rigoureux
+ Ce que peut souhaiter son esprit amoureux,
+ Puisqu'en un même jour l'ardeur d'un même zèle
+ Achève le destin de son amant et d'elle, 1780
+ Je veux qu'un même jour, témoin de leurs deux morts,
+ En un même tombeau voie enfermer leurs corps.
+
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [817] _Var._ Disposez de mon sort, les lois vous en font maître;
+ J'ai cru devoir ce coup aux lieux qui m'ont vu naître.
+ Si mon zèle au pays vous semble criminel. (1641-56)
+
+ [818] _Var._ Reprenez votre sang de qui ma lâcheté
+ A si mal à propos souillé la pureté. (1641-56)
+
+ [819] _Var._ Et ne les punit point, pour ne se pas punir.
+ (1641-60)
+
+ [820] _Var._ TROUPE DES GARDES. (1655 A. et 56)
+
+ [821] Entre ce vers et le suivant, Voltaire a ajouté cette
+ indication qui n'est point inutile: _montrant Valère_.
+
+ [822] _Var._ Je sais que peut ce coup sur l'esprit le plus fort.
+ (1641-56)
+
+ [823] _Var._ Quelque soulagement à votre affliction. (1641 in-12
+ et 47)
+
+ [824] _Var._ Et que Tulle vous plaint autant comme il vous aime.
+ (1641-56)
+
+ [825] On lit _les hauts faits_, pour _ses hauts faits_, dans
+ l'édition de 1682.--L'édition de 1655 A. porte: «ses beaux
+ faits.»
+
+ [826] L'édition de 1682 et celle de 1665 A. sont les seules qui
+ aient _le méritent_; toutes les autres portent: _les méritent_.
+
+ [827] _Var._ Vu le sang qu'a versé cette guerre funeste,
+ Et tant de noeuds d'hymen dont nos heureux destins
+ Ont uni si souvent des peuples si voisins,
+ Peu de nous ont joui d'un succès si prospère,
+ Qu'ils n'aient perdu dans Albe un cousin, un beau-frère,
+ Un oncle, un gendre même, et ne donnent des pleurs. (1641-56)
+
+ [828] L'édition de 1655 A. porte _trouble_, au lieu de _bonheur_.
+
+ [829] _Var._ Et ne peut excuser la douleur véhémente. (1641-56)
+
+ [830] Les éditions de 1641 et de 1660 ont seules _rejaillir_:
+ toutes les autres portent _rejallir_.
+
+ [831] _Var._ Et croyez avec nous qu'en tous ces trois combats.
+ (1652, 54 et 56)
+
+ [832] _Var._ Vous savez l'action, vous le venez d'entendre. (1641
+ et 55 A.)
+
+ [833] _Var._ Et le plus innocent que le ciel ait vu naître,
+ Quand il le croit coupable, il commence de l'être. (1641-56)
+
+ [834] _Var._ Qu'en amant de sa soeur il accuse le frère. (1652,
+ 54 et 56)
+
+ [835] _Var._ Prend droit par ses effets de juger de sa force,
+ Et s'ose imaginer, par un mauvais discours,
+ Que qui fait un miracle en doit faire toujours. (1641-56)
+
+ [836] _Var._ Si l'on n'en veut déchoir, il ne faut plus rien
+ faire. (1641-56)
+
+ [837] Les éditions de 1641-56 ajoutent JULIE aux personnages de
+ cette scène.
+
+ [838] Ce jeu de scène et les suivants, jusqu'à la fin de la
+ pièce, manquent dans les éditions de 1641-48 et dans celle de
+ 1655 A.
+
+ [839] _Var._ Toi qui par des douleurs à tes devoirs contraires.
+ (1641 et 55 A.)
+
+ [840] _Var._ Veux quitter un mari pour rejoindre les frères.
+ (1641 in-12)
+
+ [841] Don Arias dit au Comte dans _le Cid_, acte II, scène I,
+ vers 390:
+
+ Avec tous vos lauriers craignez encor le foudre.
+
+ [842] Voyez plus haut, p. 271 et 272, le discours du vieil Horace
+ dans Tite Live.
+
+ [843] _Var._ Dis, Valère, dis-nous, puisqu'il faut qu'il périsse.
+ (1641-48 et 55 A.)
+
+ [844] _Var._ Et Rome avec ses pleurs y mettra trop d'obstacle.
+ (1641-60)
+
+ [845] L'édition de 1682 porte _vous le préviendrez_, pour _vous
+ les préviendrez_; c'est sans doute une erreur.
+
+ [846] _Var._ Ce qu'il a fait pour elle, il le peut encor faire:
+ Il la peut garantir encor d'un sort contraire. (1641-60)
+
+ [847] Ces deux vers rappellent, bien que la pensée soit toute
+ différente, la fin de cette phrase de Malherbe (voyez l'édition
+ de M.L. Lalanne, tome I, p. 188):
+
+ Apollon à portes ouvertes
+ Laisse indifféremment cueillir
+ Les belles feuilles toujours vertes
+ Qui gardent les noms de vieillir;
+ Mais l'art d'en faire les couronnes
+ N'est pas su de toutes personnes....
+
+ [848] _Var._ Ta chaleur généreuse a produit ton forfait.
+ (1647 et 55 A.)
+ _Var._ Sa chaleur dangereuse a produit ton forfait.
+ (1656)
+
+ [849] _Var. Le Roi se lève, et tous le suivent hormis Julie._
+
+ SCÈNE IV.
+
+ JULIE.
+
+ Camille, ainsi le ciel t'avoit bien avertie
+ Des tragiques succès qu'il t'avoit préparés;
+ Mais toujours du secret il cache une partie
+ Aux esprits les plus nets et les mieux éclairés.
+ Il sembloit nous parler de ton proche hyménée,
+ Il sembloit tout promettre à tes voeux innocents;
+ Et nous cachant ainsi ta mort inopinée,
+ Sa voix n'est que trop vraie en trompant notre sens:
+ «Albe et Rome aujourd'hui prennent une autre face;
+ Tes voeux sont exaucés, elles goûtent la paix;
+ Et tu vas être unie avec ton Curiace,
+ Sans qu'aucun mauvais sort t'en sépare jamais[849-a].»
+ (1641-56)
+
+
+ [849-a] Ce commentaire de Julie sur le sens de l'oracle, dit
+ Voltaire, est visiblement imité de la fin du _Pastor fido_.
+
+
+
+
+ CINNA
+
+ TRAGÉDIE
+
+ 1640
+
+
+
+
+NOTICE.
+
+
+ « .... Par les envieux un génie excité
+ Au comble de son art est mille fois monté;
+ Plus on veut l'affoiblir, plus il croît et s'élance:
+ Au _Cid_ persécuté _Cinna_ doit sa naissance,»
+
+dit Boileau dans son _Épître à Racine_ (vers 49-52). L'effort que fit
+le génie de Corneille pour répondre dignement à ses détracteurs, est
+peut-être en effet une des causes de la perfection de _Cinna_; mais
+quel motif a porté le poëte à choisir ce sujet, à le développer avec
+un soin si curieux, à conseiller avec tant d'autorité la clémence au
+souverain et l'oubli aux conjurés?... C'est ce qu'aucun contemporain
+ne nous a dit; on en est donc réduit sur ce point aux conjectures, et,
+le premier, M. Édouard Fournier en a présenté tout récemment qui ont
+le double mérite, assez rare, d'être à la fois fort ingénieuses et
+très-plausibles.
+
+«C'est en 1640 que _Cinna_ fut joué d'abord, et c'est par conséquent
+en 1639 qu'il fut écrit. Or que s'était-il passé cette année-là dans
+la ville de Rouen, où Corneille menait la vie laborieuse et retirée
+que vous connaissez déjà[850]? De sinistres événements l'avaient
+agitée, ainsi que toute la province dont elle était la tête et le
+coeur. Les habitants des campagnes, surchargés des taxes mises sur le
+sel, sur le cuir, et même jusque sur le pain, avaient refusé de payer.
+
+«On avait arrêté les plus mutins; ils en avaient appelé devant le
+parlement de Rouen et la cour des aides; le parlement les avait fait
+mettre en liberté, et par suite la révolte se croyant ainsi autorisée
+et se trouvant avoir un point d'appui, s'était étendue dans toute la
+province. On avait couru sus aux commis, démoli leurs maisons, et
+pendu même ceux qu'on avait pu trouver. Un chef mystérieux, que
+personne n'avait vu, mais que tout le monde nommait et chantait,
+conduisait cette jacquerie normande. C'était _Jean-va-nu-pieds_,
+descendant direct du _Jacques Bonhomme_ des temps féodaux, et comme
+lui personnification terrible de la misère furieuse[851].
+
+«Richelieu veillait. Le danger, qui eût été grand partout, l'était là
+plus qu'ailleurs, à cause du voisinage de l'Anglais toujours prompt à
+profiter de nos troubles, et en raison aussi de certain désir mal
+déguisé que les pays normands avaient toujours eu de se donner à un
+duc[852].
+
+«Il fallait donc un remède énergique et sûr. Le Cardinal n'était pas
+homme à le faire attendre ni à l'employer mollement, une fois qu'il
+l'aurait trouvé. Comme la première cause de cette révolte venait d'une
+rébellion du parlement de Rouen, il voulut que cette magistrature
+insubordonnée fût punie par la main d'un magistrat. Le chancelier
+Seguier fut chargé de ses ordres. Il partit avec une armée, et
+quelques jours après, Rouen était occupé militairement.
+
+«Le parlement, qui prévoyait ce qu'il devait attendre de la colère
+d'un homme comme Richelieu, lui avait en hâte envoyé deux de ses
+principaux magistrats pour supplier et demander pardon. Ils ne purent
+rien obtenir. Rouen fut traité comme une ville prise d'assaut. On la
+frappa d'une taxe d'un million quatre-vingt-cinq mille livres; son
+conseil municipal fut dissous; le parlement, la cour des aides, le
+lieutenant général du bailliage furent interdits. Ce n'est pas tout.
+Il fallait du sang dans toutes les rigueurs qu'ordonnait Richelieu. Un
+grand nombre d'habitants furent arrêtés; on leur fit leur procès, et
+quarante-six furent condamnés: quatre à être rompus vifs, vingt au
+gibet, vingt-deux au bannissement perpétuel.
+
+«Le chancelier, qui réglait toutes ces représailles sur la
+connaissance qu'il avait des sévérités ordinaires à celui dont il
+était l'exécuteur, ne se croyait pas satisfait encore. Après avoir
+décimé la population, il voulait décapiter la ville elle-même, et
+rêvait pour cela la démolition de sa maison commune. C'était trop de
+zèle. Le Cardinal, à qui il envoya le menu de ses rigueurs, fit écrire
+en marge: «Bon, à l'exception du rasement de l'hôtel de ville[853].»
+
+En sa qualité d'avocat aux siéges généraux de l'amirauté, Corneille
+faisait partie du parlement; il comptait parmi les proscrits, des
+amis, des parents peut-être, et devait avoir à coeur de calmer les
+ressentiments de Richelieu. Est-ce à dire que nous ne voyions dans
+_Cinna_ qu'un éloquent plaidoyer? Dieu nous en garde! A coup sûr,
+Corneille voulait avant tout faire une belle tragédie; mais
+rencontrant dans Sénèque le magnifique exemple de clémence qu'il a si
+bien mis en scène, ne peut-il point, par un retour bien naturel sur
+son temps, avoir souhaité pour sa ville natale un souverain aussi
+magnanime qu'Auguste? S'il a eu cette idée, la Rome antique s'est tout
+à coup animée à ses yeux, et l'émotion que lui avaient causée les
+troubles dont il venait d'être le témoin fut la source de cette
+inspiration passionnée avec laquelle il peignit, en contemporain, en
+spectateur fidèle, les agitations qui accompagnèrent l'établissement
+de l'empire.
+
+Le public était du reste admirablement préparé à goûter une oeuvre de
+ce genre: «Les premiers spectateurs, dit Voltaire, furent ceux qui
+combattirent à la Marfée, et qui firent la guerre de la Fronde. Il y a
+d'ailleurs dans cette pièce un vrai continuel, un développement de la
+constitution de l'empire romain qui plaît extrêmement aux hommes
+d'État, et alors chacun voulait l'être[854].»
+
+La tragédie eut donc un grand succès; mais l'éloquente et indirecte
+supplique qui, suivant l'hypothèse que nous avons adoptée, s'y
+trouvait contenue, fut loin d'en avoir autant. Aucun des Rouennais
+proscrits ne fut rappelé, et les rigueurs ordonnées suivirent leur
+cours. Le destin de cette pièce, comme de presque tous les
+chefs-d'oeuvre dramatiques, fut de causer une vive impression, mais
+sans changer les coeurs, sans fléchir les volontés. D'après une
+anecdote fort douteuse, Louis XIV, après avoir constamment refusé la
+grâce du chevalier de Rohan, aurait été si ému en assistant à une
+représentation de _Cinna_ la veille du jour où le chevalier de Rohan
+devait être exécuté, que si on lui avait alors parlé de nouveau en
+faveur du condamné, il n'eût pu, aurait-il dit lui-même, s'empêcher
+d'accorder en ce moment la grâce qu'il avait jusqu'alors constamment
+refusée[855]. Quoi qu'il en soit de cette émotion attribuée à Louis
+XIV, il est certain que l'exemple d'Auguste ne tenta pas un instant
+Richelieu.
+
+Suivant les frères Parfait[856], _Cinna_ aurait été joué pour la
+première fois vers la fin de 1639. Mais cette pièce succéda à
+_Horace_, qui, le 9 mars 1640, ainsi que nous l'avons vu plus
+haut[857], venait à peine d'être joué; la première représentation de
+_Cinna_ est donc sans contredit postérieure à cette date.
+
+L'auteur d'une _Lettre sur la vie et les ouvrages de Molière et sur
+les comédiens de son temps_, publiée au mois de mai 1740[858],
+s'exprime ainsi en parlant de Pierre Mercier, dit Bellerose: «On croit
+que c'est lui qui a joué d'original le rôle de Cinna dans la tragédie
+de ce nom;» et ce qui est avancé ici d'une manière dubitative est
+établi par un témoignage formel de Chapuzeau, qui dit dans son
+_Théâtre françois_[859]: «Comme les talents sont divers, l'un n'est
+propre que pour le sérieux, l'autre que pour le comique; et Jodelet
+auroit aussi mal réussi dans le rôle de Cinna, que Bellerose dans
+celui de don Japhet d'Arménie[860].»
+
+Ce renseignement est d'autant plus précieux que Bellerose étant alors
+chef de la troupe de l'hôtel de Bourgogne, nous apprenons ainsi à quel
+théâtre _Cinna_ fut représenté.
+
+Nous savons de plus qu'en 1657 Floridor et Beauchâteau alternaient
+dans ce même rôle[861]. Quant aux autres, nous ignorons par qui ils
+étaient remplis. M. Aimé Martin affirme, mais sans en apporter de
+preuves, que Baron père jouait Auguste, et la Beaupré Émilie.
+
+_Cinna_, pendant fort longtemps, a subi à la représentation des
+mutilations analogues à celles qui ont encore lieu aujourd'hui pour
+_le Cid_. Plusieurs actrices ne disaient point le monologue qui ouvre
+la pièce; c'est à Voltaire qu'on en doit le rétablissement[862].
+D'autres altérations, encore plus graves, ont subsisté jusqu'à nos
+jours. En 1746 les frères Parfait nous disent que d'ordinaire on
+retranche au théâtre le rôle de Livie[863]. Dans son édition de
+Corneille de 1764, Voltaire fait observer que cette suppression
+remonte à plus de trente ans.
+
+Corneille cependant avait insisté à bon droit, dans le _Discours du
+poëme dramatique_, sur l'importance de ce rôle: «La consultation
+d'Auguste au second de _Cinna_, les remords de cet ingrat, ce qu'il en
+découvre à Émilie, et l'effort que fait Maxime pour persuader à cet
+objet de son amour caché de s'enfuir avec lui, ne sont que des
+épisodes; mais l'avis que fait donner Maxime par Euphorbe à
+l'Empereur, les irrésolutions de ce prince, et les conseils de Livie,
+sont de l'action principale[864].»
+
+Ces suppressions non-seulement tronquaient la pièce, mais amenaient
+des contre-sens inévitables. A l'occasion de ces deux vers:
+
+ Vous ne connoissez pas encor tous les complices;
+ Votre Émilie en est, Seigneur, et la voici[865],
+
+Voltaire fait la remarque suivante: «Les acteurs ont été obligés de
+retrancher Livie, qui venait faire ici le personnage d'un exempt, et
+qui ne disait que ces deux vers. On les fait prononcer par Émilie,
+mais ils lui sont peu convenables.»
+
+Napoléon, qui avait pour Corneille une si vive admiration, voulut
+qu'on représentât à Saint-Cloud _Cinna_, avec Livie, le 29 mai 1806,
+et Mlle Raucourt fut chargée de remplir ce rôle; mais cette heureuse
+tentative, ainsi que celle qui fut également faite à Saint-Cloud, à
+quelques jours de là, pour rétablir le personnage de l'Infante dans
+_le Cid_[866], n'eut aucune influence sur les représentations
+ordinaires, et ce fut seulement le 21 novembre 1860, sous la direction
+de M. Édouard Thierry, que le rôle de Livie fut définitivement remis
+au théâtre. A cette époque, l'habile directeur fit pratiquer dans
+_Cinna_ des changements de décors analogues à ceux que le public avait
+déjà accueillis favorablement dans _le Cid_[867]. L'_Examen_ de
+_Cinna_ renferme sur ce point d'excellentes indications[868], un peu
+contredites il est vrai par un passage d'un des _Discours_[869] qui
+montre que Corneille n'était pas trop d'avis qu'on variât les
+décorations pour marquer la diversité des lieux. Au reste ces
+modifications n'eurent lieu alors qu'à la Comédie-Française; et
+l'Odéon, qui deux jours après représentait _Cinna_ pour le début de
+Mlle Karoly dans le rôle d'Émilie, ne rétablissait pas celui de Livie
+et ne changeait rien à la décoration.
+
+_Cinna_ est la première pièce dont Corneille ait obtenu le privilége
+en son nom avant d'avoir traité avec un libraire. Ce privilége, daté
+de Fontainebleau, le 1er août 1642, est ainsi conçu: «Il est permis à
+notre amé et féal Pierre Corneille, notre conseiller et avocat général
+à la table de marbre des eaux et forêts de Rouen, de faire imprimer
+une tragédie de sa composition intitulée: _Cinna ou la Clémence
+d'Auguste...._» Il est suivi d'une mention de «la cession et
+transport» fait par Corneille à Toussaint Quinet, et l'on trouve dans
+les _Mémoires de Mathieu Molé_[870] l'arrêt du 16 juin qui autorise
+Quinet à jouir de l'effet du privilége, et du transport fait à son
+profit par Corneille.
+
+L'édition originale a pour titre: CINNA OV LA CLEMENCE D'AVGVSTE,
+TRAGEDIE. _Imprimé à Roüen aux despens de l'Autheur et se vendent à
+Paris chez Toussainct Quinet_.... M.DC.XLIII. _Auec priuilege du Roy._
+Sur le titre se trouvent comme épigraphe les vers 40 et 41 de l'_Art
+poétique_ d'Horace:
+
+ .... _Cui lecta potenter erit res,
+ Nec facundia deseret hunc, nec lucidus ordo._
+
+Ce titre est précédé d'un frontispice gravé représentant Auguste sur
+un trône, et Cinna, Maxime et Émilie à ses pieds; cette dernière lui
+baise la main. Le volume, de format in-4º, se compose de 7 feuillets
+et 110 pages. L'achevé d'imprimer est du 18 janvier; la cession à
+Quinet, seulement du 27, comme on le voit dans l'arrêt du 16 juin; ce
+qui explique la présence sur le titre de la formule: _Imprimé aux
+despens de l'Autheur_.
+
+En tête de _Cinna_ se trouve le passage de Sénèque qui a donné à
+Corneille l'idée de sa tragédie[871], et la traduction libre de ce
+passage par Montaigne[872]. Cette coutume de rapprocher ainsi des
+poëmes dramatiques nouveaux leurs origines historiques, fut imitée par
+quelques poëtes et blâmée par d'autres, qui sans doute ne
+s'astreignaient pas à une exactitude bien rigoureuse dans le récit des
+événements et la peinture des caractères. C'est ce que nous apprend un
+auteur fort inconnu et fort digne de l'être, qui cependant, si nous
+l'en croyons, a eu la gloire d'être l'ami de Corneille. Ce poëte, qui
+se nomme le Vert et qui avait le bonheur, fort grand alors pour un
+poëte dramatique, d'appartenir à la Normandie[873], a fait imprimer
+trois pièces: _le Docteur amoureux_, comédie, en 1638; _Aristotime_,
+tragédie, en 1642; _Aricidie_, _ou le Mariage de Tite_, tragi-comédie,
+en 1646. Dans l'avis _au Lecteur_ de ce dernier ouvrage, le Vert
+s'exprime ainsi: «Les préfaces, que j'aime quand elles ne sont pas
+trop longues, ne me semblent point absolument inutiles,
+particulièrement dans les histoires peu connues, où le moindre
+avertissement donne quelquefois beaucoup de lumière et d'intelligence.
+Je n'ignore pas que cette mienne opinion ne puisse être condamnée de
+quelques-uns; mais je sais bien aussi qu'elle est suivie de beaucoup
+d'autres, et que j'ai pour modèle et pour partisan (comme pour ami et
+pour compatriote, dont je ne tire pas une petite vanité) le grand
+maître de l'art qui dans le _Cinna_ et le _Polyeucte_ n'a pas jugé
+hors de propos de préparer ses lecteurs par des commencements
+semblables.»
+
+Après _le Cid_, _Cinna_ est de toutes les pièces de Corneille celle
+qui, de son vivant, a fait le plus de bruit. Il revient lui-même à
+plusieurs reprises sur «les illustres suffrages» qu'elle a
+obtenus[874]. Ne pas la bien connaître était une des plus grandes
+marques d'ignorance que l'on pût donner; et en 1661, Dorimon, dans sa
+_Comédie de la comédie_, faisait rire aux dépens d'un sot qui, pour
+trancher de l'entendu, vantait la prose de _Cinna_.
+
+Nous avons dit à combien de parodies _le Cid_ avait donné lieu, et à
+quel point Corneille s'irritait des moindres plaisanteries de ce
+genre[875]. Pour _Cinna_, nous n'en trouvons aucune qui ait été
+représentée. Seulement, à une époque bien postérieure à celle de la
+représentation, l'abbé de Pure fit, ou du moins distribua une brochure
+intitulée: _Boileau, ou la Clémence de M. Colbert_; c'est une
+imitation burlesque de la scène où Auguste déclare à Cinna qu'il
+connaît tous les détails du complot tramé contre lui. Gilles Boileau y
+est convaincu par le ministre Colbert d'avoir composé des libelles. Si
+ombrageux que fût Corneille, cette plaisanterie fort médiocre, qui
+n'était d'ailleurs nullement dirigée contre son oeuvre, ne dut lui
+causer aucun chagrin.
+
+NOTES:
+
+ [850] Voyez la _Notice biographique_.
+
+ [851] M. Rathery, _Des anciennes institutions judiciaires de la
+ Normandie_, dans la _Revue française_ du mois de mars 1839, p.
+ 269.--Voyez aussi l'_Introduction_ du _Diaire, ou Journal du
+ chancelier Seguier en Normandie après la sédition des nu-pieds,
+ et documents relatifs à ce voyage et à la sédition_, publiés pour
+ la première fois par A. Floquet. Rouen, 1842, in-8º.
+
+ [852] Tallemant des Réaux, tome II, p. 47.
+
+ [853] M. Rathery, p. 271.--M. Édouard Fournier, _Notes sur la vie
+ de Corneille_, p. CXVII-CXIX, en tête de _Corneille à la Butte
+ Saint-Roch_.
+
+ [854] _Remarques sur Cinna_, acte V, scène III, vers 1701.
+
+ [855] _Anecdotes dramatiques_, p. 103.
+
+ [856] _Histoire du Théâtre françois_, tome V, p. 92.
+
+ [857] Voyez la Notice d'_Horace_, p. 249 et 250.
+
+ [858] _Mercure de France_, p. 847.
+
+ [859] Page 123.
+
+ [860] Pièce de Scarron, représentée en 1653.
+
+ [861] Voyez ci-dessus, p. 251.
+
+ [862] Voyez ci-après, p. 385, note 906.
+
+ [863] Tome VI, p. 94, note _a_.
+
+ [864] Tome I, p. 47.
+
+ [865] Acte V, scène II, vers 1562 et 1563.
+
+ [866] Voyez ci-dessus, p. 51.
+
+ [867] Voyez ci-dessus, p. 52.
+
+ [868] Voyez ci-après, p. 379 et 380.
+
+ [869] Voyez tome I, p. 120.
+
+ [870] Tome III, p. 66 et 67.
+
+ [871] Le récit de Sénèque est traduit en entier dans l'_Histoire
+ romaine_ de Coeffeteau (1621), fort goûtée au temps de Corneille,
+ et de l'autorité de laquelle il s'appuie à la fin de
+ l'avertissement de _Polyeucte_. Voyez plus loin, p. 478.
+
+ [872] Ces extraits, contrairement à l'usage ordinaire de
+ Corneille, se trouvent en tête de l'édition originale. La
+ première édition du _Cid_ n'a point les romances; ni la première
+ d'_Horace_, l'extrait de Tite Live.
+
+ [873] Voyez tome II, p. 4.
+
+ [874] Voyez plus loin, p. 378 et note 892.
+
+ [875] Voyez ci-dessus, p. 17 et 107 note 250.
+
+
+
+
+ÉPÎTRE.
+
+A MONSIEUR DE MONTORON[876].
+
+
+ MONSIEUR,
+
+ Je vous présente un tableau d'une des plus belles actions
+ d'Auguste. Ce monarque étoit tout généreux, et sa générosité n'a
+ jamais paru avec tant d'éclat que dans les effets de sa clémence
+ et de sa libéralité. Ces deux rares vertus lui étoient si
+ naturelles et si inséparables en lui, qu'il semble qu'en cette
+ histoire que j'ai mise sur notre théâtre, elles se soient tour à
+ tour entre-produites dans son âme. Il avoit été si libéral envers
+ Cinna, que sa conjuration ayant fait voir une ingratitude
+ extraordinaire, il eut besoin d'un extraordinaire effort de
+ clémence pour lui pardonner; et le pardon qu'il lui donna fut la
+ source des nouveaux bienfaits dont il lui fut prodigue, pour
+ vaincre tout à fait cet esprit qui n'avoit pu être gagné par les
+ premiers; de sorte qu'il est vrai de dire qu'il eût été moins
+ clément envers lui s'il eût été moins libéral, et qu'il eût été
+ moins libéral s'il eût été moins clément. Cela étant[877], à qui
+ pourrois-je plus justement donner le portrait de l'une de ces
+ héroïques vertus, qu'à celui qui possède l'autre en un si haut
+ degré, puisque, dans cette action, ce grand prince les a si bien
+ attachées et comme unies l'une à l'autre, qu'elles ont été tout
+ ensemble et la cause[878] et l'effet l'une de l'autre? Vous avez
+ des richesses, mais vous savez en jouir, et vous en jouissez
+ d'une façon si noble, si relevée, et tellement illustre, que vous
+ forcez la voix publique d'avouer que la fortune a consulté la
+ raison quand elle a répandu ses faveurs sur vous, et qu'on a plus
+ de sujet de vous en souhaiter le redoublement que de vous en
+ envier l'abondance. J'ai vécu si éloigné de la flatterie, que je
+ pense être en possession de me faire croire quand je dis du bien
+ de quelqu'un; et lorsque je donne des louanges (ce qui m'arrive
+ assez rarement), c'est avec tant de retenue, que je supprime
+ toujours quantité de glorieuses vérités, pour ne me rendre pas
+ suspect d'étaler de ces mensonges obligeants que beaucoup de nos
+ modernes savent débiter de si bonne grâce. Aussi je ne dirai rien
+ des avantages de votre naissance, ni de votre courage, qui l'a si
+ dignement soutenue dans la profession des armes[879], à qui vous
+ avez donné vos premières années: ce sont des choses trop connues
+ de tout le monde. Je ne dirai rien de ce prompt et puissant
+ secours que reçoivent chaque jour de votre main tant de bonnes
+ familles, ruinées par les désordres de nos guerres: ce sont des
+ choses que vous voulez tenir cachées. Je dirai seulement un mot de
+ ce que vous avez particulièrement de commun avec Auguste: c'est
+ que cette générosité qui compose la meilleure partie de votre âme
+ et règne sur l'autre, et qu'à juste titre on peut nommer l'âme de
+ votre âme, puisqu'elle en fait mouvoir toutes les puissances;
+ c'est, dis-je, que cette générosité, à l'exemple de ce grand
+ empereur, prend plaisir à s'étendre sur les gens de lettres, en un
+ temps où beaucoup pensent avoir trop récompensé leurs travaux
+ quand ils les ont honorés d'une louange stérile[880]. Et
+ certes[881], vous avez traité quelques-unes de nos muses avec tant
+ de magnanimité, qu'en elles vous avez obligé toutes les autres, et
+ qu'il n'en est point[882] qui ne vous en doive un remercîment.
+ Trouvez donc bon[883], Monsieur, que je m'acquitte de celui que je
+ reconnois vous en devoir, par le présent que je vous fais de ce
+ poëme, que j'ai choisi comme le plus durable des miens, pour
+ apprendre plus longtemps à ceux qui le liront que le généreux
+ Monsieur de Montoron, par une libéralité inouïe en ce siècle[884],
+ s'est rendu toutes les muses redevables, et que je prends tant de
+ part aux bienfaits dont vous avez surpris quelques-unes d'elles,
+ que je m'en dirai toute ma vie,
+
+ MONSIEUR,
+
+ Votre très-humble et très-obligé serviteur[885],
+
+ CORNEILLE.
+
+NOTES:
+
+ [876] Cette épître dédicatoire, ainsi que l'extrait de Sénèque
+ qui la suit, ne se trouvent que dans l'édition originale et dans
+ les recueils de 1648-1656.--Pierre du Puget, seigneur de
+ Montauron ou Montoron, des Carles et Caussidière, la Chevrette et
+ la Marche, premier président des finances au bureau de Montauban,
+ mourut à Paris le 23 juin 1664. Tallemant des Réaux nous apprend
+ dans son _Historiette sur Louis treizième_ (tome II, p. 248) que
+ «Montauron avoit donné deux cents pistoles à Corneille pour
+ _Cinna_.» Ce témoignage, qui émane d'un allié de Montauron, car
+ sa fille naturelle avait épousé Gédéon Tallemant, est beaucoup
+ plus digne de confiance que l'assertion du _Journal de Verdun_
+ (juin 1701, p. 410), qui porte à mille pistoles le présent de
+ Montauron. La libéralité de ce financier envers les gens de
+ lettres et leur empressement à lui adresser des dédicaces étaient
+ devenus un sujet de plaisanteries et d'allusions de toutes
+ sortes. Dans son _Parnasse réformé_ (p. 132 et 133), Guéret
+ propose les réformes suivantes: «_Article X._ Défendons de mentir
+ dans les épîtres dédicatoires. _Article XI._ Supprimons tous les
+ panégyriques à la Montoron....» Ailleurs, dans sa _Promenade de
+ Saint-Cloud_ (imprimée dans les _Mémoires historiques et
+ critiques de Bruys_, Paris, 1751, in-12, tome II, p. 238), Guéret
+ se commente ainsi lui-même: «Si vous ignorez ce que c'est que les
+ _Panégyriques à la Montoron_, vous n'avez qu'à le demander à M.
+ Corneille, et il vous dira que son _Cinna_ n'a pas été la plus
+ malheureuse de ses dédicaces.»--Du reste, à cette époque, comme
+ le fait remarquer Tallemant (tome VI, p. 227, note 2), «tout
+ s'appeloit _à la Montauron_.» Pierre Gontier, dans un passage de
+ ses _Exercitationes hygiasticæ_ (Lyon, 1688, p. 111), cité par M.
+ Paulin Paris, parle de petits pains au lait _à la Montauron_; et
+ Tallemant nous raconte une sanglante allusion à cette façon de
+ parler, qui tombe fort directement sur un membre de sa famille:
+ «Une fois, dit-il, aux Comédiens du Marais, Monsieur d'Orléans y
+ étant, quelqu'un fut assez sot pour dire qu'on attendoit M. de
+ Moutauron. Les gens de Monsieur d'Orléans le firent jouer à la
+ farce, et il y avoit une fille _à la Montauron_ qu'on disoit être
+ mariée _Tallemant quellement_.» La fortune de Montauron ne suffit
+ pas longtemps à ses prodigalités insensées, et bientôt Scarron
+ put écrire le passage suivant, rapporté par M. Paulin Paris dans
+ son commentaire sur Tallemant des Réaux (tome VI, p. 235):
+
+ Ce n'est que maroquin perdu
+ Que les livres que l'on dédie
+ Depuis que Montauron mendie;
+ Montauron dont le quart d'écu
+ S'attrapoit si bien à la glu
+ De l'ode ou de la comédie.
+
+ [877] VAR. (édit. de 1648-1656): Cela étant, ne puis-je pas avec
+ justice donner le portrait de l'une de ces héroïques vertus à
+ celui qui....
+
+ [878] VAR. (édit. de 1648-1656): tout ensemble la cause et
+ l'effet l'une de l'autre? Je le puis certes d'autant plus
+ justement que je vois votre générosité, comme voulant imiter ce
+ grand empereur, prendre plaisir à s'étendre sur les gens de
+ lettres, en un temps, etc. (voyez p. 372).
+
+ [879] C'est cette flatterie, supprimée par Corneille dès 1648
+ (voyez la note précédente), qui a fait dire à Scarron: «Soit que
+ la nécessité soit mère de l'invention, ou que l'invention soit
+ partie essentielle du poëte, quelques poëtes au grand collier ont
+ eu celle d'aller chercher dans les Finances ceux qui dépensoient
+ leur bien aussi aisément qu'ils l'avoient amassé. Je ne doute
+ point que ces marchands poëtiques n'ayent donné à ces publicains
+ libéraux toutes les vertus, jusques aux militaires.» (Dédicace _A
+ très-honnête et très-divertissante chienne dame Guillemette,
+ petite levrette de ma soeur_, en tête de: _la Suite des OEuvres
+ burlesques de Mr Scarron_, seconde partie. Paris, T. Quinet,
+ 1648, in-4º.)
+
+ [880] «Il y en a, dit Scarron dans la dédicace que nous venons de
+ citer, qui rendent de l'encens pour de l'encens, et des louanges
+ pour des louanges.»
+
+ [881] Ces deux premiers mots de la phrase manquent dans les
+ éditions de 1648-1656.
+
+ [882] VAR. (édit. de 1648-1656): de sorte qu'il n'en est point.
+
+ [883] VAR. (édit. de 1648-1656): Trouvez bon.
+
+ [884] Voyez p. 369, note 876.
+
+ [885] VAR. (édit. de 1656): Votre très-humble, très obéissant et
+ très-obligé serviteur.
+
+
+SENECA.
+
+Lib. I, _De Clementia_, cap. IX.
+
+Divus Augustus mitis fuit princeps, si quis illum a principatu suo
+æstimare incipiat. In communi quidem republica[886], duodevicesimum
+egressus annum, jam pugiones in sinu amicorum absconderat, jam
+insidiis M. Antonii consulis latus petierat, jam fuerat collega
+proscriptionis; sed quum annum quadragesimum transisset, et in Gallia
+moraretur, delatum est ad eum indicium, L. Cinnam, stolidi ingenii
+virum, insidias ei struere. Dictum est et ubi, et quando, et
+quemadmodum aggredi vellet. Unus ex consciis deferebat; statuit se ab
+eo vindicare. Consilium amicorum advocari jussit. Nox illi inquieta
+erat, quum cogitaret adolescentem nobilem, hoc detracto integrum, Cn.
+Pompeii nepotem damnandum. Jam unum hominem occidere non poterat, quum
+M. Antonio proscriptionis edictum inler coenam dictarat. Gemens
+subinde voces varias emittebat et inter se contrarias: «Quid ergo? ego
+percussorem meum securum ambulare patiar, me sollicito? Ergo non dabit
+poenas, qui tot civilibus bellis frustra petitum caput, tot navalibus,
+tot pedestribus proeliis incolume, postquam terra marique pax parta
+est, non occidere constituat, sed immolare?» Nam sacrificantem
+placuerat adoriri. Rursus silentio interposito, majore multo voce sibi
+quam Cinnnæ irascebatur: «Quid vivis, si perire te tam multorum
+interest? Quis finis erit suppliciorum? quis sanguinis? Ego sum
+nobilibus adolescentulis expositum caput, in quod mucrones acuant. Non
+est tanti vita, si, ut ego non peream, tam multa perdenda sunt.»
+Interpellavit tandem illum Livia uxor, et: «Admittis, inquit, muliebre
+consilium? Fac quod medici solent; ubi usitata remedia non procedunt,
+tentant contraria. Severitate nihil adhuc profecisti: Salvidienum[887]
+Lepidus secutus est, Lepidum Muræna, Murænam Cæpio, Cæpionem Egnatius,
+ut alios taceam quos tantum ausos pudet; nunc tenta quomodo tibi cedat
+clementia. Ignosce L. Cinnæ; deprehensus est; jam nocere tibi non
+potest, prodesse famæ tuæ potest[888].» Gavisus sibi quod advocatum
+invenerat, uxori quidem gratias egit: renuntiari autem extemplo amicis
+quos in consilium rogaverat imperavit, et Cinnam unum ad se accersit,
+dimissisque omnibus e cubiculo, quum alteram poni Cinnæ cathedram
+jussisset: «Hoc, inquit, primum a te peto, ne me loquentem
+interpelles, ne medio sermone meo proclames; dabitur tibi loquendi
+liberum tempus. Ego te, Cinna, quum in hostium castris invenissem, non
+factum tantum mihi inimicum, sed natum, servavi; patrimonium tibi omne
+concessi; hodie tam felix es et tam dives, ut victo victores
+invideant: sacerdotium tibi petenti, præteritis compluribus quorum
+parentes mecum militaverant, dedi. Quum sic de te meruerim, occidere
+me constituisti.» Quum ad hanc vocem exclamasset Cinna, procul hanc ab
+se abesse dementiam: «Non præstas, inquit, fidem, Cinna; convenerat ne
+interloquereris. Occidere, inquam, me paras.» Adjecit locum, socios,
+diem, ordinem insidiarum, cui commissum esset ferrum; et quum defixum
+videret, nec ex conventione jam, sed ex conscientia tacentem: «Quo,
+inquit, hoc animo facis? Ut ipse sis princeps? Male, mehercule, cum
+republica agitur, si tibi ad imperandum nihil præter me obstat. Domum
+tuam tueri non potes; nuper libertini hominis gratia in privato
+judicio superatus es. Adeo nihil facilius putas quam contra Cæsarem
+advocare? Cedo, si spes tuas solus impedio[889], Paulusne te et Fabius
+Maximus et Cossi et Servilii ferent, tantumque agmen nobilium, non
+inania nomina præferentium, sed eorum qui imaginibus suis decori
+sunt?» Ne totam ejus orationem repetendo magnam partem voluminis
+occupem, diutius enim quam duabus horis locutum esse constat, quum
+hanc poenam qua sola erat contentus futurus, extenderet: «Vitam tibi,
+inquit, Cinna, iterum do, prius hosti, nunc insidiatori ac parricidæ.
+Ex hodierno die inter nos amicitia incipiat. Contendamus utrum ego
+meliore fide vitam tibi dederim, an tu debeas.» Post hæc detulit ultro
+consulatum, questus quod non auderet petere; amicissimum,
+fidelissimumque habuit; hæres solus fuit illi; nullis amplius insidiis
+ab ullo petitus est.
+
+NOTES:
+
+ [886] Corneille a omis ici quelques mots. Voici quel est le texte
+ de Sénèque: _In communi quidem republica gladium movit: quum hoc
+ ætatis esset quod tu nunc es, duodevicesimum, etc._ Dans le reste
+ du morceau l'édition suivie par Corneille ne diffère que par un
+ petit nombre de leçons, insignifiantes pour la plupart, du texte
+ des impressions les plus modernes.
+
+ [887] L'édition originale de _Cinna_ porte _Salvidientium_, pour
+ _Salvidienum_.
+
+ [888] L'entretien d'Auguste et de Livie est beaucoup plus long
+ dans Dion Cassius, où il s'étend depuis le chapitre XIV jusqu'au
+ chapitre XXII du livre LV.
+
+ [889] Nous suivons le texte de la première édition de _Cinna_,
+ qui a une virgule après _impedio_; c'est bien la ponctuation que
+ veut le sens. Dans l'impression de 1648, au lieu de la virgule,
+ il y a un point, ce qui altère la pensée de Sénèque, mais est
+ conforme à la traduction de Montaigne.
+
+
+MONTAGNE[890].
+
+Livre I de ses _Essais_, chapitre XXIII.
+
+L'empereur Auguste, estant en la Gaule, receut certain advertissement
+d'une coniuration que luy brassoit L. Cinna: il delibera de s'en
+venger, et manda pour cet effect au lendemain le conseil de ses amis.
+Mais la nuict d'entre deux, il la passa avecques grande inquietude,
+considerant qu'il avoit à faire mourir un ieune homme de bonne maison
+et nepveu du grand Pompeius, et produisoit en se plaignant plusieurs
+divers discours: «Quoy doncques, disoit il, sera il vray que ie
+demeureray en crainte et en alarme, et que ie lairray mon meurtrier se
+promener ce pendant à son ayse? S'en ira il quitte, ayant assailly ma
+teste, que i'ay sauvee de tant de guerres civiles, de tant de
+battailles par mer et par terre, et aprez avoir estably la paix
+universelle du monde? sera il absoult, ayant deliberé non de me
+meurtrir seulement, mais de me sacrifier?» car la coniuration estoit
+faicte de le tuer comme il feroit quelque sacrifice. Aprez cela,
+s'estant tenu coy quelque espace de temps, il recommenceoit d'une voix
+plus forte, et s'en prenoit à soy mesme: «Pourquoy vis tu, s'il
+importe à tant de gents que tu meures? N'y aura il point de fin à tes
+vengeances et à tes cruautez? Ta vie vault elle que tant de dommage se
+face pour la conserver?» Livia, sa femme, le sentant en ces angoisses:
+«Et les conseils des femmes y seront ils receus? lui dict elle: fay
+ce que font les medecins; quant les receptes accoustumees ne peuvent
+servir, ils en essayent de contraires. Par severité, tu n'as iusques à
+cette heure rien proufité: Lepidus a suyvi Salvidienus; Murena,
+Lepidus; Caepio, Murena; Egnatius, Caepio: commence à experimenter
+comment te succederont la doulceur et la clemence. Cinna est
+convaincu, pardonne-luy; de te nuire desormais, il ne pourra, et
+proufitera à ta gloire.» Auguste feut bien ayse d'avoir trouvé un
+advocat de son humeur, et ayant remercié sa femme, et contremandé ses
+amis qu'il avoit assignez au conseil, commanda qu'on feist venir à luy
+Cinna tout seul; et ayant faict sortir tout le monde de sa chambre, et
+faict donner un siege à Cinna, il luy parla en cette maniere: «En
+premier lieu, ie te demande, Cinna, paisible audience; n'interromps
+pas mon parler: ie te donray temps et loisir d'y respondre. Tu sçais,
+Cinna, que t'ayant prins au camp de mes ennemis, non seulement
+t'estant faict mon ennemy, mais estant nay tel, ie te sauvay, ie te
+meis entre mains touts tes biens, et t'ay enfin rendu si accommodé et
+si aysé, que les victorieux sont envieux de la condition du vaincu:
+l'office du sacerdoce que tu me demandas, ie te l'octroyay, l'ayant
+refusé à d'aultres, desquels les peres avoyent tousiours combattu
+avecques moy. T'ayant si fort obligé, tu as entreprins de me tuer.» A
+quoy Cinna s'estant escrié qu'il estoit bien esloingné d'une si
+meschante pensee: «Tu ne me tiens pas, Cinna, ce que tu m'avois
+promis, suyvit Auguste; tu m'avois asseuré que ie ne seroy pas
+interrompu. Ouy, tu as entreprins de me tuer en tel lieu, tel iour, en
+telle compaignie, et de telle façon.» Et le veoyant transi de ces
+nouvelles, et en silence, non plus pour tenir le marché de se taire,
+mais de la presse de sa conscience: «Pourquoy, adiousta il, le fais
+tu? Est ce pour estre empereur? Vrayement il va bien mal à la chose
+publicque, s'il n'y a que moy qui t'empesche d'arriver à l'empire. Tu
+ne peux pas seulement deffendre ta maison, et perdis dernierement un
+procez par la faveur d'un simple libertin[891]. Quoy! n'as tu pas
+moyen ny pouvoir en aultre chose qu'à entreprendre Cesar? Ie le
+quitte, s'il n'y a que moy qui empesche tes esperances. Penses tu que
+Paulus, que Fabius, que les Cosseens et Serviliens te souffrent, et
+une si grande troupe de nobles, non seulement nobles de nom, mais qui
+par leur vertu honnorent leur noblesse?» Aprez plusieurs aultres
+propos (car il parla à luy plus de deux heures entieres): «Or va, luy
+dict il, ie te donne, Cinna, la vie à traistre et à parricide, que ie
+te donnay aultrefois à ennemy; que l'amitié commence de ce iourd'huy
+entre nous; essayons qui de nous deux de meilleure foy, moy t'aye
+donné ta vie, ou tu l'ayes receue.» Et se despartit d'avesques luy en
+cette maniere. Quelque temps aprez, il luy donna le consulat, se
+plaignant dequoy il ne luy avoit osé demander. Il l'eut depuis pour
+fort amy, et feut seul faict par luy heritier de ses biens. Or depuis
+cet accident, qui adveint à Auguste au quarantiesme an de son aage, il
+n'y eut iamais de coniuration ny d'entreprinse contre luy, et receut
+une iuste recompense de cette sienne clemence[892].
+
+NOTES:
+
+ [890] Cet extrait des _Essais_ de Montaigne ne se trouve que dans
+ la première édition d'_Horace_. Corneille ne l'a pas reproduit à
+ la suite de l'extrait latin, dans ses recueils de 1648-1656. Il
+ tiendra lieu ici d'une traduction du morceau de Sénèque.
+
+ [891] «_Affranchi_, du mot latin _libertus_, ou _libertinus_; car
+ ce dernier ne veut pas dire, comme on l'a cru longtemps, fils
+ d'affranchi.» (_Note de M. le Clerc sur Montaigne._)
+
+ [892] Quand Corneille fit imprimer _Cinna_ dans la seconde partie
+ de ses _OEuvres_, en 1648, il le fit précéder d'une lettre de
+ Balzac, qui se trouve encore dans l'édition de 1656. Cette
+ lettre, qui est du 17 janvier 1643, avait déjà été comprise dans
+ le tome II des _Lettres choisies du sieur de Balzac_. Paris, Aug.
+ Courbé, 1647, in-8º, p. 437 et suivantes. Dans notre édition elle
+ figurera à sa date parmi les _Lettres_ de Corneille, auxquelles
+ nous avons joint celles qui lui ont été adressées.
+
+
+
+
+EXAMEN.
+
+Ce poëme a tant d'illustres suffrages[893] qui lui donnent le premier
+rang parmi les miens, que je me ferois trop d'importants ennemis si
+j'en disois du mal: je ne le suis pas assez de moi-même pour chercher
+des défauts où ils n'en ont point voulu voir, et accuser le jugement
+qu'ils en ont fait, pour obscurcir la gloire qu'ils m'en ont donnée.
+Cette approbation si forte et si générale vient sans doute de ce que
+la vraisemblance s'y trouve si heureusement conservée aux endroits où
+la vérité lui manque, qu'il n'a jamais besoin de recourir au
+nécessaire[894]. Rien n'y contredit l'histoire, bien que beaucoup de
+choses y soient ajoutées; rien n'y est violenté par les incommodités
+de la représentation, ni par l'unité de jour, ni par celle de lieu.
+
+Il est vrai qu'il s'y rencontre une duplicité de lieu
+particulier[895]. La moitié de la pièce se passe chez Émilie, et
+l'autre dans le cabinet d'Auguste. J'aurois été ridicule si j'avois
+prétendu que cet empereur délibérât avec Maxime et Cinna s'il
+quitteroit l'empire ou non, précisément dans la même place où ce
+dernier vient de rendre compte à Émilie de la conspiration qu'il a
+formée contre lui. C'est ce qui m'a fait rompre la liaison des scènes
+au quatrième acte, n'ayant pu me résoudre à faire que Maxime vînt
+donner l'alarme à Émilie de la conjuration découverte, au lieu même où
+Auguste en venoit de recevoir l'avis par son ordre, et dont il ne
+faisoit que de sortir avec tant d'inquiétude et d'irrésolution. C'eût
+été une impudence extraordinaire, et tout à fait hors du
+vraisemblable, de se présenter dans son cabinet un moment après qu'il
+lui avoit fait révéler le secret de cette entreprise[896] et porter la
+nouvelle de sa fausse mort. Bien loin de pouvoir surprendre Émilie par
+la peur de se voir arrêtée, c'eût été se faire arrêter lui-même, et se
+précipiter dans un obstacle invincible au dessein qu'il vouloit
+exécuter. Émilie ne parle donc pas où parle Auguste, à la réserve du
+cinquième acte; mais cela n'empêche pas qu'à considérer tout le poëme
+ensemble, il n'aye son unité de lieu, puisque tout s'y peut passer,
+non-seulement dans Rome ou dans un quartier de Rome, mais dans le seul
+palais d'Auguste, pourvu que vous y vouliez donner un appartement à
+Émilie qui soit éloigné du sien.
+
+Le compte que Cinna lui rend de sa conspiration justifie ce que j'ai
+dit ailleurs[897], que, pour faire souffrir une narration ornée, il
+faut que celui qui la fait et celui qui l'écoute ayent l'esprit assez
+tranquille, et s'y plaisent assez pour lui prêter toute la patience
+qui lui est nécessaire. Émilie a de la joie d'apprendre[898] de la
+bouche de son amant avec quelle chaleur il a suivi ses intentions; et
+Cinna n'en a pas moins de lui pouvoir donner de si belles espérances
+de l'effet qu'elle en souhaite: c'est pourquoi, quelque longue que
+soit cette narration, sans interruption aucune, elle n'ennuie point.
+Les ornements de rhétorique dont j'ai tâché de l'enrichir ne la font
+point condamner de trop d'artifice, et la diversité de ses figures ne
+fait point regretter le temps que j'y perds; mais si j'avois attendu à
+la commencer qu'Évandre eût troublé ces deux amants par la nouvelle
+qu'il leur apporte, Cinna eût été obligé de s'en taire ou de la
+conclure en six vers, et Émilie n'en eût pu supporter davantage.
+
+Comme[899] les vers d'_Horace_[900] ont quelque chose de plus net et
+de moins guindé pour les pensées que ceux du _Cid_, on peut dire que
+ceux de cette pièce ont quelque chose de plus achevé[901] que ceux
+d'_Horace_, et qu'enfin la facilité de concevoir le sujet, qui n'est
+ni trop chargé d'incidents, ni trop embarrassé des récits de ce qui
+s'est passé avant le commencement de la pièce, est une des causes sans
+doute de la grande approbation qu'il a reçue. L'auditeur aime à
+s'abandonner à l'action présente, et à n'être point obligé, pour
+l'intelligence de ce qu'il voit, de réfléchir sur ce qu'il a déjà vu,
+et de fixer sa mémoire sur les premiers actes, cependant que les
+derniers sont devant ses yeux. C'est l'incommodité des pièces
+embarrassées, qu'en termes de l'art on nomme _implexes_, par un mot
+emprunté du latin, telles que sont _Rodogune_ et _Héraclius_. Elle ne
+se rencontre pas dans les simples; mais comme celles-là ont sans doute
+besoin de plus d'esprit pour les imaginer, et de plus d'art pour les
+conduire, celles-ci, n'ayant pas le même secours du côté du sujet,
+demandent plus de force de vers, de raisonnement, et de
+sentiments[902] pour les soutenir.
+
+NOTES:
+
+ [893] Corneille revient dans le _Discours des trois unités_ (tome
+ I, p. 105) sur ces «illustres suffrages» accordés à _Cinna_.
+
+ [894] Voyez le commencement du _Discours du poëme dramatique_,
+ tome I, p. 14 et suivantes; et le _Discours de la tragédie_, p.
+ 81 et suivantes.
+
+ [895] Ici Corneille répond à une question directe que lui avait
+ posée d'Aubignac: «Je ne puis approuver que dans la salle d'un
+ palais, où apparemment il y a toujours des gens qui vont et qui
+ viennent, on fasse une longue narration d'aventures secrètes et
+ qui ne pourroient être découvertes sans grand péril; d'où vient
+ que je n'ai jamais pu bien concevoir comment Monsieur Corneille
+ peut faire qu'en un même lieu Cinna conte à Émilie tout l'ordre
+ et toutes les circonstances d'une grande conspiration contre
+ Auguste, et qu'Auguste y tienne un conseil de confidence avec ses
+ deux favoris; car si c'est un lieu public, comme il le semble,
+ puisqu'Auguste en fait retirer les autres courtisans, quelle
+ apparence que Cinna vienne y faire visite à Émilie avec un
+ entretien et un récit de choses si périlleuses, qui pouvoient
+ être entendues de ceux de la cour qui passoient en ce lieu? Et si
+ c'est un lieu particulier, par exemple le cabinet de l'Empereur,
+ qui en fait retirer ceux qu'il ne veut pas rendre participants de
+ son secret, comment est-il vraisemblable qu'il soit venu faire ce
+ discours à Émilie? et moins encore qu'Émilie y fasse des plaintes
+ enragées contre l'Empereur? Voilà une difficulté que Monsieur
+ Corneille résoudra quand il lui plaira.» (_La Pratique du
+ théâtre_, p. 396 et 397.)
+
+ [896] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): de cette entreprise, dont
+ il étoit un des chefs.--Le reste de la phrase manque dans
+ l'édition de 1660, qui continue ainsi: «et bien loin de pouvoir,
+ etc.»
+
+ [897] Voyez l'Examen de _Médée_, tome II, p. 337.
+
+ [898] VAR. (édit. de 1660-1664): Émilie a joie d'apprendre.
+
+ [899] L'édition de 1660 a de plus, au commencement de ce
+ paragraphe, la phrase suivante: «C'est ici la dernière pièce où
+ je me suis pardonné de longs monologues: celui d'Émilie ouvre le
+ théâtre, Cinna en fait un au troisième acte, et Auguste et Maxime
+ chacun un au quatrième.
+
+ [900] Voltaire, par un scrupule de clarté, a ainsi modifié, dans
+ son édition du _Théâtre de Corneille_ (1764), le commencement de
+ ce paragraphe: «Comme les vers de ma tragédie d'_Horace_....»
+
+ [901] VAR. (édit. de 1660): on peut dire que ceux-ci ont quelque
+ chose de plus achevé.
+
+ [902] VAR. (édit. de 1660): et de raisonnement, ou de sentiments.
+
+
+
+
+LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE
+_CINNA_.
+
+ÉDITIONS SÉPARÉES.
+
+ 1643 in-4º;
+ 1643 in-12.
+
+RECUEILS.
+
+ 1648 in-12;
+ 1652 in-12;
+ 1654 in-12;
+ 1655 in-12;
+ 1656 in-12;
+ 1660 in-8º;
+ 1663 in-fol.;
+ 1664 in-8º;
+ 1668 in-12;
+ 1682 in-12.
+
+
+
+
+ACTEURS.
+
+ OCTAVE-CÉSAR AUGUSTE, empereur de Rome.
+ LIVIE, impératrice.
+ CINNA, fils d'une fille de Pompée[903], chef de la conjuration
+ contre Auguste.
+ MAXIME, autre chef de la conjuration.
+ ÉMILIE, fille de C. Toranius, tuteur d'Auguste, et proscrit par
+ lui durant le triumvirat[904].
+ FULVIE, confidente d'Émilie.
+ POLYCLÈTE, affranchi d'Auguste.
+ ÉVANDRE, affranchi de Cinna.
+ EUPHORBE, affranchi de Maxime.
+
+
+La scène est à Rome[905].
+
+
+
+
+CINNA[906].
+
+TRAGÉDIE.
+
+
+
+
+ACTE I.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+ ÉMILIE[907].
+
+ Impatients desirs d'une illustre vengeance
+ Dont la mort de mon père a formé la naissance[908],
+ Enfants impétueux de mon ressentiment,
+ Que ma douleur séduite embrasse aveuglément,
+ Vous prenez sur mon âme un trop puissant empire[909]: 5
+ Durant quelques moments souffrez que je respire,
+ Et que je considère, en l'état où je suis,
+ Et ce que je hasarde, et ce que je poursuis.
+ Quand je regarde Auguste au milieu de sa gloire[910],
+ Et que vous reprochez à ma triste mémoire 10
+ Que par sa propre main mon père massacré
+ Du trône où je le vois fait le premier degré;
+ Quand vous me présentez cette sanglante image,
+ La cause de ma haine, et l'effet de sa rage,
+ Je m'abandonne toute à vos ardents transports, 15
+ Et crois, pour une mort, lui devoir mille morts.
+ Au milieu toutefois d'une fureur si juste,
+ J'aime encor plus Cinna que je ne hais Auguste,
+ Et je sens refroidir ce bouillant mouvement
+ Quand il faut, pour le suivre, exposer mon amant[911]. 20
+ Oui, Cinna, contre moi moi-même je m'irrite
+ Quand je songe aux dangers où je te précipite.
+ Quoique pour me servir tu n'appréhendes rien,
+ Te demander du sang, c'est exposer le tien[912]:
+ D'une si haute place on n'abat point de têtes 25
+ Sans attirer sur soi mille et mille tempêtes;
+ L'issue en est douteuse, et le péril certain:
+ Un ami déloyal peut trahir ton dessein;
+ L'ordre mal concerté, l'occasion mal prise,
+ Peuvent sur son auteur renverser l'entreprise[913], 30
+ Tourner sur toi les coups dont tu le veux frapper;
+ Dans sa ruine même il peut t'envelopper;
+ Et quoi qu'en ma faveur ton amour exécute,
+ Il te peut, en tombant, écraser sous sa chute[914].
+ Ah! cesse de courir à ce mortel danger: 35
+ Te perdre en me vengeant, ce n'est pas me venger.
+ Un coeur est trop cruel quand il trouve des charmes
+ Aux douceurs que corrompt l'amertume des larmes;
+ Et l'on doit mettre au rang des plus cuisants malheurs[915]
+ La mort d'un ennemi qui coûte tant de pleurs. 40
+ Mais peut-on en verser alors qu'on venge un père?
+ Est-il perte à ce prix qui ne semble légère?
+ Et quand son assassin tombe sous notre effort,
+ Doit-on considérer ce que coûte sa mort?
+ Cessez, vaines frayeurs, cessez, lâches tendresses, 45
+ De jeter dans mon coeur vos indignes foiblesses;
+ Et toi qui les produis par tes soins superflus,
+ Amour, sers mon devoir, et ne le combats plus:
+ Lui céder, c'est ta gloire, et le vaincre, ta honte:
+ Montre-toi généreux, souffrant qu'il te surmonte; 50
+ Plus tu lui donneras, plus il te va donner,
+ Et ne triomphera que pour te couronner.
+
+
+SCÈNE II
+
+ÉMILIE, FULVIE.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Je l'ai juré, Fulvie, et je le jure encore,
+ Quoique j'aime Cinna, quoique mon coeur l'adore,
+ S'il me veut posséder, Auguste doit périr: 55
+ Sa tête est le seul prix dont il peut m'acquérir.
+ Je lui prescris la loi que mon devoir m'impose.
+
+ FULVIE.
+
+ Elle a pour la blâmer une trop juste cause:
+ Par un si grand dessein vous vous faites juger
+ Digne sang de celui que vous voulez venger; 60
+ Mais encore une fois souffrez que je vous die
+ Qu'une si juste ardeur devroit être attiédie[916].
+ Auguste chaque jour, à force de bienfaits,
+ Semble assez réparer les maux qu'il vous a faits;
+ Sa faveur envers vous paroît si déclarée, 65
+ Que vous êtes chez lui la plus considérée;
+ Et de ses courtisans souvent les plus heureux
+ Vous pressent à genoux de lui parler pour eux[917].
+
+ ÉMILIE.
+
+ Toute cette faveur ne me rend pas mon père;
+ Et de quelque façon que l'on me considère, 70
+ Abondante en richesse, ou puissante en crédit,
+ Je demeure toujours la fille d'un proscrit.
+ Les bienfaits ne font pas toujours ce que tu penses;
+ D'une main odieuse ils tiennent lieu d'offenses:
+ Plus nous en prodiguons à qui nous peut haïr, 75
+ Plus d'armes nous donnons à qui nous veut trahir.
+ Il m'en fait chaque jour sans changer mon courage;
+ Je suis ce que j'étois, et je puis davantage,
+ Et des mêmes présents qu'il verse dans mes mains
+ J'achète contre lui les esprits des Romains; 80
+ Je recevrois de lui la place de Livie
+ Comme un moyen plus sûr d'attenter à sa vie.
+ Pour qui venge son père il n'est point de forfaits,
+ Et c'est vendre son sang que se rendre aux bienfaits.
+
+ FULVIE.
+
+ Quel besoin toutefois de passer pour ingrate? 85
+ Ne pouvez-vous haïr sans que la haine éclate?
+ Assez d'autres sans vous n'ont pas mis en oubli
+ Par quelles cruautés son trône est établi:
+ Tant de braves Romains, tant d'illustres victimes
+ Qu'à son ambition ont immolé ses crimes, 90
+ Laissent à leurs enfants d'assez vives douleurs
+ Pour venger votre perte en vengeant leurs malheurs.
+ Beaucoup l'ont entrepris, mille autres vont les suivre:
+ Qui vit haï de tous ne sauroit longtemps vivre.
+ Remettez à leurs bras les communs intérêts, 95
+ Et n'aidez leurs desseins que par des voeux secrets.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Quoi? je le haïrai sans tâcher de lui nuire?
+ J'attendrai du hasard qu'il ose le détruire?
+ Et je satisferai des devoirs si pressants
+ Par une haine obscure et des voeux impuissants? 100
+ Sa perte, que je veux, me deviendroit amère,
+ Si quelqu'un l'immoloit à d'autres qu'à mon père;
+ Et tu verrois mes pleurs couler pour son trépas,
+ Qui le faisant périr, ne me vengeroit pas[918].
+ C'est une lâcheté que de remettre à d'autres 105
+ Les intérêts publics qui s'attachent aux nôtres.
+ Joignons à la douceur de venger nos parents,
+ La gloire qu'on remporte à punir les tyrans,
+ Et faisons publier par toute l'Italie:
+ «La liberté de Rome est l'oeuvre d'Émilie; 110
+ On a touché son âme, et son coeur s'est épris;
+ Mais elle n'a donné son amour qu'à ce prix.»
+
+ FULVIE.
+
+ Votre amour à ce prix n'est qu'un présent funeste
+ Qui porte à votre amant sa perte manifeste.
+ Pensez mieux, Émilie, à quoi vous l'exposez, 115
+ Combien à cet écueil se sont déjà brisés;
+ Ne vous aveuglez point quand sa mort est visible.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Ah! tu sais me frapper par où je suis sensible.
+ Quand je songe aux dangers que je lui fais courir[919],
+ La crainte de sa mort me fait déjà mourir; 120
+ Mon esprit en désordre à soi-même s'oppose:
+ Je veux et ne veux pas, je m'emporte et je n'ose;
+ Et mon devoir confus, languissant, étonné,
+ Cède aux rébellions de mon coeur mutiné.
+ Tout beau, ma passion, deviens un peu moins forte;
+ Tu vois bien des hasards, ils sont grands, mais n'importe:
+ Cinna n'est pas perdu pour être hasardé.
+ De quelques légions qu'Auguste soit gardé,
+ Quelque soin qu'il se donne et quelque ordre qu'il tienne,
+ Qui méprise sa vie est maître de la sienne[920]. 130
+ Plus le péril est grand, plus doux en est le fruit;
+ La vertu nous y jette, et la gloire le suit.
+ Quoi qu'il en soit, qu'Auguste ou que Cinna périsse,
+ Aux mânes paternels je dois ce sacrifice;
+ Cinna me l'a promis en recevant ma foi, 135
+ Et ce coup seul aussi le rend digne de moi.
+ Il est tard, après tout, de m'en vouloir dédire.
+ Aujourd'hui l'on s'assemble, aujourd'hui l'on conspire;
+ L'heure, le lieu, le bras se choisit aujourd'hui;
+ Et c'est à faire enfin à mourir après lui. 140
+
+
+SCÈNE III.
+
+CINNA, ÉMILIE, FULVIE.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Mais le voici qui vient. Cinna, votre assemblée
+ Par l'effroi du péril n'est-elle point troublée[921]?
+ Et reconnoissez-vous au front de vos amis
+ Qu'ils soient prêts à tenir ce qu'ils vous ont promis?
+
+ CINNA.
+
+ Jamais contre un tyran entreprise conçue 145
+ Ne permit d'espérer une si belle issue;
+ Jamais de telle ardeur on n'en jura la mort[922],
+ Et jamais conjurés ne furent mieux d'accord;
+ Tous s'y montrent portés avec tant d'allégresse,
+ Qu'ils semblent, comme moi, servir une maîtresse[923]; 150
+ Et tous font éclater un si puissant courroux,
+ Qu'ils semblent tous venger un père, comme vous.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Je l'avois bien prévu, que pour un tel ouvrage
+ Cinna sauroit choisir des hommes de courage,
+ Et ne remettroit pas en de mauvaises mains 155
+ L'intérêt d'Émilie et celui des Romains.
+
+ CINNA.
+
+ Plût aux Dieux que vous-même eussiez vu de quel zèle
+ Cette troupe entreprend une action si belle!
+ Au seul nom de César, d'Auguste, et d'empereur,
+ Vous eussiez vu leurs yeux s'enflammer de fureur[924], 160
+ Et dans un même instant, par un effet contraire,
+ Leur front pâlir d'horreur et rougir de colère[925].
+ «Amis, leur ai-je dit, voici le jour heureux
+ Qui doit conclure enfin nos desseins généreux:
+ Le ciel entre nos mains a mis le sort de Rome, 165
+ Et son salut dépend de la perte d'un homme,
+ Si l'on doit le nom d'homme à qui n'a rien d'humain,
+ A ce tigre altéré de tout le sang romain.
+ Combien pour le répandre a-t-il formé de brigues!
+ Combien de fois changé de partis et de ligues, 170
+ Tantôt ami d'Antoine, et tantôt ennemi,
+ Et jamais insolent ni cruel à demi!»
+ Là, par un long récit de toutes les misères
+ Que durant notre enfance ont enduré nos pères,
+ Renouvelant leur haine avec leur souvenir, 175
+ Je redouble en leurs coeurs l'ardeur de le punir.
+ Je leur fais des tableaux de ces tristes batailles
+ Où Rome par ses mains déchiroit ses entrailles,
+ Où l'aigle abattoit l'aigle, et de chaque côté
+ Nos légions s'armoient contre leur liberté; 180
+ Où les meilleurs soldats et les chefs les plus braves[926]
+ Mettoient toute leur gloire à devenir esclaves;
+ Où, pour mieux assurer la honte de leurs fers,
+ Tous vouloient à leur chaîne attacher l'univers;
+ Et l'exécrable honneur de lui donner un maître 185
+ Faisant aimer à tous l'infâme nom de traître,
+ Romains contre Romains, parents contre parents,
+ Combattoient seulement pour le choix des tyrans.
+ J'ajoute à ces tableaux la peinture effroyable
+ De leur concorde impie, affreuse, inexorable[927]; 190
+ Funeste aux gens de bien, aux riches, au sénat,
+ Et pour tout dire enfin, de leur triumvirat;
+ Mais je ne trouve point de couleurs assez noires
+ Pour en représenter les tragiques histoires.
+ Je les peins dans le meurtre à l'envi triomphants, 195
+ Rome entière noyée au sang de ses enfants:
+ Les uns assassinés dans les places publiques,
+ Les autres dans le sein de leurs dieux domestiques;
+ Le méchant par le prix au crime encouragé;
+ Le mari par sa femme en son lit égorgé; 200
+ Le fils tout dégouttant du meurtre de son père,
+ Et sa tête à la main demandant son salaire[928],
+ Sans pouvoir exprimer par tant d'horribles traits[929]
+ Qu'un crayon imparfait de leur sanglante paix.
+ Vous dirai-je les noms de ces grands personnages 205
+ Dont j'ai dépeint les morts pour aigrir les courages,
+ De ces fameux proscrits, ces demi-dieux mortels[930],
+ Qu'on a sacrifiés jusque sur les autels?
+ Mais pourrois-je vous dire à quelle impatience,
+ A quels frémissements, à quelle violence, 210
+ Ces indignes trépas, quoique mal figurés,
+ Ont porté les esprits de tous nos conjurés?
+ Je n'ai point perdu temps, et voyant leur colère
+ Au point de ne rien craindre, en état de tout faire,
+ J'ajoute en peu de mots: «Toutes ces cruautés, 215
+ La perte de nos biens et de nos libertés,
+ Le ravage des champs, le pillage des villes,
+ Et les proscriptions, et les guerres civiles,
+ Sont les degrés sanglants dont Auguste a fait choix
+ Pour monter dans le trône[931] et nous donner des lois. 220
+ Mais nous pouvons changer un destin si funeste[932],
+ Puisque de trois tyrans c'est le seul qui nous reste,
+ Et que juste une fois, il s'est privé d'appui,
+ Perdant, pour régner seul, deux méchants comme lui[933].
+ Lui mort, nous n'avons point de vengeur ni de maître;
+ Avec la liberté Rome s'en va renaître;
+ Et nous mériterons le nom de vrais Romains,
+ Si le joug qui l'accable est brisé par nos mains.
+ Prenons l'occasion tandis qu'elle est propice:
+ Demain au Capitole il fait un sacrifice; 230
+ Qu'il en soit la victime, et faisons en ces lieux
+ Justice à tout le monde, à la face des Dieux:
+ Là presque pour sa suite il n'a que notre troupe;
+ C'est de ma main qu'il prend et l'encens et la coupe[934];
+ Et je veux pour signal que cette même main 235
+ Lui donne, au lieu d'encens, d'un poignard dans le sein.
+ Ainsi d'un coup mortel la victime frappée
+ Fera voir si je suis du sang du grand Pompée;
+ Faites voir après moi si vous vous souvenez
+ Des illustres aïeux[935] de qui vous êtes nés.» 240
+ A peine ai-je achevé, que chacun renouvelle,
+ Par un noble serment, le voeu d'être fidèle:
+ L'occasion leur plaît; mais chacun veut pour soi
+ L'honneur du premier coup, que j'ai choisi pour moi.
+ La raison règle enfin l'ardeur qui les emporte: 245
+ Maxime et la moitié s'assurent de la porte;
+ L'autre moitié me suit, et doit l'environner,
+ Prête au moindre signal que je voudrai donner.
+ Voilà, belle Émilie, à quel point nous en sommes.
+ Demain j'attends la haine ou la faveur des hommes, 250
+ Le nom de parricide ou de libérateur,
+ César celui de prince ou d'un usurpateur[936].
+ Du succès qu'on obtient contre la tyrannie
+ Dépend ou notre gloire ou notre ignominie;
+ Et le peuple, inégal à l'endroit des tyrans, 255
+ S'il les déteste morts, les adore vivants.
+ Pour moi, soit que le ciel me soit dur ou propice,
+ Qu'il m'élève à la gloire ou me livre au supplice,
+ Que Rome se déclare ou pour ou contre nous,
+ Mourant pour vous servir, tout me semblera doux. 260
+
+ ÉMILIE.
+
+ Ne crains point de succès qui souille ta mémoire:
+ Le bon et le mauvais sont égaux pour ta gloire;
+ Et dans un tel dessein, le manque de bonheur
+ Met en péril ta vie, et non pas ton honneur.
+ Regarde le malheur de Brute et de Cassie: 265
+ La splendeur de leurs noms en est-elle obscurcie?
+ Sont-ils morts tous entiers[937] avec leurs grands desseins[938]?
+ Ne les compte-t-on plus pour les derniers Romains?
+ Leur mémoire dans Rome est encor précieuse,
+ Autant que de César la vie est odieuse; 270
+ Si leur vainqueur y règne, ils y sont regrettés,
+ Et par les voeux de tous leurs pareils souhaités.
+ Va marcher sur leurs pas où l'honneur te convie:
+ Mais ne perds pas le soin de conserver ta vie;
+ Souviens-toi du beau feu dont nous sommes épris, 275
+ Qu'aussi bien que la gloire Émilie est ton prix,
+ Que tu me dois ton coeur, que mes faveurs t'attendent,
+ Que tes jours me sont chers, que les miens en dépendent.
+ Mais quelle occasion mène Évandre vers nous[939]?
+
+
+SCÈNE IV.
+
+CINNA, ÉMILIE, ÉVANDRE, FULVIE.
+
+ ÉVANDRE.
+
+ Seigneur, César vous mande, et Maxime avec vous. 280
+
+ CINNA.
+
+ Et Maxime avec moi? Le sais-tu bien Évandre?
+
+ ÉVANDRE.
+
+ Polyclète est encor chez vous à vous attendre,
+ Et fût venu lui-même avec moi vous chercher,
+ Si ma dextérité n'eût su l'en empêcher;
+ Je vous en donne avis, de peur d'une surprise. 285
+ Il presse fort.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Mander les chefs de l'entreprise!
+ Tous deux! en même temps! Vous êtes découverts.
+
+ CINNA.
+
+ Espérons mieux, de grâce.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Ah! Cinna, je te perds!
+ Et les Dieux, obstinés à nous donner un maître,
+ Parmi tes vrais amis ont mêlé quelque traître. 290
+ Il n'en faut point douter, Auguste a tout appris.
+ Quoi? tous deux! et sitôt que le conseil est pris!
+
+ CINNA.
+
+ Je ne vous puis celer que son ordre m'étonne;
+ Mais souvent il m'appelle auprès de sa personne;
+ Maxime est comme moi de ses plus confidents, 295
+ Et nous nous alarmons peut-être en imprudents.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Sois moins ingénieux à te tromper toi-même,
+ Cinna; ne porte point mes maux jusqu'à l'extrême;
+ Et puisque désormais tu ne peux me venger[940],
+ Dérobe au moins ta tête à ce mortel danger; 300
+ Fuis d'Auguste irrité l'implacable colère.
+ Je verse assez de pleurs pour la mort de mon père;
+ N'aigris point ma douleur par un nouveau tourment,
+ Et ne me réduis point à pleurer mon amant[941].
+
+ CINNA.
+
+ Quoi? sur l'illusion d'une terreur panique, 305
+ Trahir vos intérêts et la cause publique!
+ Par cette lâcheté moi-même m'accuser,
+ Et tout abandonner quand il faut tout oser!
+ Que feront nos amis si vous êtes déçue?
+
+ ÉMILIE.
+
+ Mais que deviendras-tu si l'entreprise est sue? 310
+
+ CINNA.
+
+ S'il est pour me trahir des esprits assez bas,
+ Ma vertu pour le moins ne me trahira pas:
+ Vous la verrez, brillante au bord des précipices,
+ Se couronner de gloire en bravant les supplices,
+ Rendre Auguste jaloux du sang qu'il répandra, 315
+ Et le faire trembler alors qu'il me perdra.
+ Je deviendrois suspect à tarder davantage.
+ Adieu, raffermissez ce généreux courage.
+ S'il faut subir le coup d'un destin rigoureux,
+ Je mourrai tout ensemble heureux et malheureux: 320
+ Heureux pour vous servir de perdre ainsi la vie[942],
+ Malheureux de mourir sans vous avoir servie.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Oui, va, n'écoute plus ma voix qui te retient:
+ Mon trouble se dissipe, et ma raison revient.
+ Pardonne à mon amour cette indigne foiblesse. 325
+ Tu voudrois fuir: en vain, Cinna, je le confesse
+ Si tout est découvert, Auguste a su pourvoir
+ A ne te laisser pas ta fuite en ton pouvoir.
+ Porte, porte chez lui cette mâle assurance,
+ Digne de notre amour, digne de ta naissance; 330
+ Meurs, s'il y faut mourir, en citoyen romain,
+ Et par un beau trépas couronne un beau dessein.
+ Ne crains pas qu'après toi rien ici me retienne:
+ Ta mort emportera mon âme vers la tienne;
+ Et mon coeur, aussitôt percé des mêmes coups.... 335
+
+ CINNA.
+
+ Ah! souffrez que tout mort je vive encore en vous;
+ Et du moins en mourant permettez que j'espère
+ Que vous saurez venger l'amant avec le père.
+ Rien n'est pour vous à craindre: aucun de nos amis[943]
+ Ne sait ni vos desseins, ni ce qui m'est promis; 340
+ Et leur parlant tantôt des misères romaines,
+ Je leur ai tu la mort qui fait naître nos haines[944],
+ De peur que mon ardeur touchant vos intérêts[945]
+ D'un si parfait amour ne trahît les secrets:
+ Il n'est su que d'Évandre et de votre Fulvie. 345
+
+ ÉMILIE.
+
+ Avec moins de frayeur je vais donc chez Livie,
+ Puisque dans ton péril il me reste un moyen
+ De faire agir pour toi son crédit et le mien;
+ Mais si mon amitié par là ne te délivre,
+ N'espère pas qu'enfin je veuille te survivre. 350
+ Je fais de ton destin des règles à mon sort,
+ Et j'obtiendrai ta vie, ou je suivrai ta mort.
+
+ CINNA.
+
+ Soyez en ma faveur moins cruelle à vous-même.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Va-t'en, et souviens-toi seulement que je t'aime.
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [903] Sénèque dit simplement petit-fils, mais c'est Dion (livre
+ LV, chapitre XIV) qui a appris à Corneille que Cinna, auquel il
+ donne le prénom de Cneius, et non de Lucius, comme Sénèque, était
+ fils d'une fille de Pompée.
+
+ [904] Suétone nous apprend, dans sa _Vie d'Auguste_ (chapitre
+ XXVII), qu'Octavien proscrivit C. Toranius, son tuteur, qui avait
+ été le collègue de son père dans l'édilité; Valère-Maxime (livre
+ IX, chapitre XI, 5) raconte qu'une fois proscrit, Toranius fut
+ livré par son propre fils, lequel indiqua aux centurions qui le
+ cherchaient, la retraite où il était caché, son âge et les
+ marques auxquelles ils pourraient le reconnaître. Toranius avait
+ été préteur.
+
+ [905] Pour le lieu particulier de chaque acte, voyez ci-dessus,
+ p. 366, 379 et 380.
+
+ [906] L'édition originale a pour titre, comme nous l'avons dit
+ dans la _Notice_, CINNA, OV LA CLEMENCE D'AVGVSTE.
+
+ [907] Émilie ne se trouve pas sur le théâtre; elle y entre au
+ commencement de la pièce; c'est Corneille qui nous l'apprend en
+ ces termes dans le _Discours des trois unités_ (tome I, p. 108 et
+ 109): «L'auditeur attend l'acteur; et bien que le théâtre
+ représente la chambre ou le cabinet de celui qui parle, il ne
+ peut toutefois s'y montrer qu'il ne vienne de derrière la
+ tapisserie, et il n'est pas toujours aisé de rendre raison de ce
+ qu'il vient de faire en ville avant que de rentrer chez lui,
+ puisque même quelquefois il est vraisemblable qu'il n'en est pas
+ sorti. Je n'ai vu personne se scandaliser de voir Émilie
+ commencer _Cinna_ sans dire pourquoi elle vient dans sa chambre:
+ elle est présumée y être avant que la pièce commence, et ce n'est
+ que la nécessité de la représentation qui la fait sortir de
+ derrière le théâtre pour y venir.»--Voyez sur ce monologue le
+ _Discours du poëme dramatique_ (tome I, p. 45).--«Plusieurs
+ actrices, dit Voltaire, ont supprimé ce monologue dans les
+ représentations. Le public même paraissait souhaiter ce
+ retranchement.... Cependant j'étais si touché des beautés
+ répandues dans cette première scène, que j'engageai l'actrice qui
+ jouait Émilie à la remettre au théâtre, et elle fut très-bien
+ reçue.»
+
+ [908] _Var_. A qui la mort d'un père a donné la naissance. (1643-56)
+ _Var._ Que d'un juste devoir soutient la violence. (1660)
+
+ [909] _Var._ Vous régnez sur mon âme avecque trop d'empire[909-a]:
+ Pour le moins un moment souffrez que je respire. (1643-56)
+
+ [909-a] Ce vers, par une erreur d'impression, a été omis
+ dans l'édition de 1656.
+
+ [910] _Var._ Quand je regarde Auguste en son trône de gloire.
+ (1643-56)
+
+ [911] _Var._ Quand il faut, pour le perdre, exposer mon amant.
+ (1643-56)
+
+ [912] _Var._ Te demander son sang, c'est exposer le tien.
+ (1643-56)
+
+ [913] _Var._ Souvent dessus ton chef renverser l'entreprise,
+ Porter sur toi les coups dont tu le veux frapper. (1643-56)
+
+ [914] _Var._ Il te peut, en tombant, accabler sous sa chute.
+ (1643-56)
+
+ [915] _Var._ Et je tiens qu'il faut mettre au rang des grands malheurs
+ La mort d'un ennemi qui nous coûte des pleurs. (1643-56)
+
+ [916] _Var._ Que cette passion dût être refroidie. (1643-56)
+
+ [917] _Var._ Ont encore besoin que vous parliez pour eux.
+ (1643-56)
+
+ [918] «Ce sentiment atroce et ces beaux vers ont été imités par
+ Racine dans _Andromaque_ (acte IV, scène IV):
+
+ Ma vengeance est perdue
+ S'il ignore en mourant que c'est moi qui le tue.»
+
+ (_Voltaire._)
+
+ [919] _Var._ Quand je songe aux hasards que je lui fais courir.
+ (1643-56)
+
+ [920] Sénèque a dit dans sa IVe _épître_: _Quisquis vitam
+ contempsit, tuæ dominus est._ «Quiconque méprise la vie est
+ maître de la tienne.»
+
+ [921] _Var._ Des grandeurs du péril n'est-elle point troublée?
+ (1643-56)
+
+ [922] _Var._ Jamais de telle ardeur on ne jura sa mort. (1643-56)
+
+ [923] _Var._ Qu'ils semblent, comme moi, venger une maîtresse.
+ (1643)
+
+ [924] _Var._ Vous eussiez vu leurs yeux s'allumer de fureur.
+ (1643-56)
+
+ [925] On raconte que lorsque Michel Baron reparut au mois de mars
+ 1720, à l'âge de soixante-huit ans, dans le rôle de Cinna, on le
+ vit, dans la même minute, _pâlir_ et _rougir_ comme le vers
+ l'indiquait.--Larive, dans son _Cours de déclamation_ (tome II,
+ p. 6), nie obstinément la possibilité du fait; il semble
+ toutefois que les comédiens du dix-septième siècle aient eu le
+ secret de pâlir à volonté. Tallemant dit en parlant de Floridor
+ (tome VII, p. 176): «Il est toujours pâle, ainsi point de
+ changement de visage.»
+
+ [926] _Var._ Où le but des soldats et des chefs les plus braves,
+ C'étoit d'être vainqueurs pour devenir esclaves[926-a];
+ Où chacun trahissoit, aux yeux de l'univers,
+ Soi-même et son pays, pour assurer ses fers,
+ Et tâchant d'acquérir avec le nom de traître
+ L'abominable honneur de lui donner un maître. (1643-56)
+
+ [926-a] Étoit d'être vainqueurs pour devenir esclaves.
+ (1648-56)
+
+ [927] _Var._ De leur concorde affreuse, horrible, impitoyable.
+ (1643-56)
+
+ [928] «Dufresne employa un jour une petite adresse qui produisit
+ un grand effet. En commençant ce récit, il cacha derrière lui une
+ de ses mains dans laquelle il tenait son casque surmonté d'un
+ panache rouge; et lorsqu'il fut arrivé à ces vers, il montra
+ subitement le casque et le panache rouge; et les agitant
+ vivement, il sembla présenter aux spectateurs la tête et la
+ chevelure sanglante dont il est question dans les vers de
+ Corneille. Les spectateurs furent saisis de terreur: Dufresne
+ avait réussi. Mais ces sortes de jeux de théâtre, fruits de la
+ combinaison et du calcul, ne peuvent être répétés.» (_Galerie
+ historique des acteurs du théâtre français_, par Lemazurier, tome
+ I, p. 510.)
+
+ [929] _Var._ Sans exprimer encore avecque tous ces traits[929-a].
+ (1643-56)
+
+ [929-a] Les éditions de 1652-56 portent, par erreur, _ses
+ traits_, pour _ces traits_.
+
+ [930] _Var._ Ces illustres proscrits, ces demi-dieux mortels.
+ (1643-56)
+
+ [931] Voltaire, dans l'édition de 1764, a remplacé «dans le
+ trône» par «sur le trône.»
+
+ [932] _Var._ Rendons toutefois grâce à la bonté céleste,
+ Que de nos trois tyrans c'est le seul qui nous reste. (1643-56)
+
+ [933] Antoine et Lépide.
+
+ [934] C'est une allusion à une circonstance historique, à la
+ dignité sacerdotale qu'Auguste avait conférée à Cinna: voyez
+ ci-dessus, p. 374. Sénèque nous apprend aussi (voyez p. 373) que
+ les conjurés voulaient attaquer Auguste pendant qu'il célébrerait
+ un sacrifice: _Sacrificantem placuerat adoriri_.
+
+ [935] On lit _ayeuls_ dans l'édition de 1656.
+
+ [936] _Var._ César celui de[936-a] prince ou bien d'usurpateur.
+ (1643-56)
+
+ [936-a] L'édition de 1656 porte, par erreur, _du prince_,
+ pour _de prince_.
+
+ [937] «Cette expression sublime: _mourir tout entier_, est prise
+ du latin d'Horace (Livre III, ode XXX, vers 6) _non omnis
+ moriar_, et _tout entier_ est plus énergique. Racine l'a imitée
+ dans sa belle pièce d'_Iphigénie_ (acte I, scène II):
+
+ Ne laisser aucun nom et mourir tout entier.»
+
+ (_Voltaire._)
+
+ Pompée dit de même dans la _Pharsale_ de Lucain (livre VIII, vers
+ 266 et 267):
+
+ _Non omnis in arvis
+ Emathiis cecidi,_
+
+ «Je n'ai pas succombé tout entier dans les champs de l'Émathie.»
+
+ [938] _Var._ Ont-ils perdu celui de derniers des Romains?
+ Et sont-ils morts entiers avecque leurs desseins? (1643-56)
+
+ [939] _Var._ Et que.... Mais quel sujet mène Évandre vers nous?
+ (1643-56)
+
+ [940] _Var._ Et puisque désormais tu ne me peux venger. (1643-56)
+
+ [941] _Var._ Et ne lui permets point de m'ôter mon amant.
+ (1643-56)
+
+ [942] _Var._ Heureux pour vous servir d'abandonner la vie.
+ (1643-56)
+
+ [943] _Var._ Dans un si grand péril vos jours sont assurés:
+ Vos desseins ne sont sus d'aucun des conjurés;
+ Et décrivant tantôt les misères romaines. (1643-56)
+
+ [944] _Var._ La mort de Toranius, père d'Émilie.
+
+ [945] _Var._ De peur que trop d'ardeur touchant vos intérêts
+ Sur mon visage ému ne peignît nos secrets:
+ Notre amour n'est connu que d'Évandre et Fulvie. (1643-56)
+
+
+
+
+ACTE II.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+AUGUSTE, CINNA, MAXIME, troupe de Courtisans.
+
+ AUGUSTE.
+
+ Que chacun se retire, et qu'aucun n'entre ici. 355
+ Vous, Cinna, demeurez, et vous, Maxime, aussi.
+
+(Tous se retirent, à la réserve de Cinna et de Maxime[946].)
+
+ Cet empire absolu sur la terre et sur l'onde,
+ Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le monde[947],
+
+ Cette grandeur sans borne et cet illustre rang[948],
+ Qui m'a jadis coûté tant de peine et de sang, 360
+ Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune
+ D'un courtisan flatteur la présence importune,
+ N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit,
+ Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit.
+ L'ambition déplaît quand elle est assouvie, 365
+ D'une contraire ardeur son ardeur est suivie;
+ Et comme notre esprit, jusqu'au dernier soupir,
+ Toujours vers quelque objet pousse quelque desir,
+ Il se ramène en soi, n'ayant plus où se prendre,
+ Et monté sur le faîte, il aspire à descendre[949]. 370
+ J'ai souhaité l'empire, et j'y suis parvenu;
+ Mais en le souhaitant, je ne l'ai pas connu:
+ Dans sa possession j'ai trouvé pour tous charmes
+ D'effroyables soucis, d'éternelles alarmes,
+ Mille ennemis secrets, la mort à tous propos, 375
+ Point de plaisir sans trouble, et jamais de repos.
+ Sylla m'a précédé dans ce pouvoir suprême;
+ Le grand César mon père en a joui de même:
+ D'un oeil si différent tous deux l'ont regardé[950],
+ Que l'un s'en est démis, et l'autre l'a gardé; 380
+ Mais l'un, cruel, barbare, est mort aimé, tranquille,
+ Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville;
+ L'autre, tout débonnaire, au milieu du sénat
+ A vu trancher ses jours par un assassinat.
+ Ces exemples récents suffiroient pour m'instruire, 385
+ Si par l'exemple seul on se devoit conduire:
+ L'un m'invite à le suivre, et l'autre me fait peur;
+ Mais l'exemple souvent n'est qu'un miroir trompeur,
+ Et l'ordre du destin qui gêne nos pensées
+ N'est pas toujours écrit dans les choses passées: 390
+ Quelquefois l'un se brise où l'autre s'est sauvé,
+ Et par où l'un périt un autre est conservé.
+ Voilà, mes chers amis, ce qui me met en peine.
+ Vous, qui me tenez lieu d'Agrippe et de Mécène[951],
+ Pour résoudre ce point avec eux débattu, 395
+ Prenez sur mon esprit le pouvoir qu'ils ont eu.
+ Ne considérez point cette grandeur suprême,
+ Odieuse aux Romains, et pesante à moi-même;
+ Traitez-moi comme ami, non comme souverain;
+ Rome, Auguste, l'État, tout est en votre main: 400
+ Vous mettrez et l'Europe, et l'Asie, et l'Afrique,
+ Sous les lois d'un monarque, ou d'une république;
+ Votre avis est ma règle, et par ce seul moyen
+ Je veux être empereur, ou simple citoyen.
+
+ CINNA.
+
+ Malgré notre surprise, et mon insuffisance, 405
+ Je vous obéirai, Seigneur, sans complaisance,
+ Et mets bas le respect qui pourrait m'empêcher
+ De combattre un avis où vous semblez pencher,
+ Souffrez-le d'un esprit jaloux de votre gloire,
+ Que vous allez souiller d'une tache trop noire, 410
+ Si vous ouvrez votre âme à ces impressions[952]
+ Jusques à condamner toutes vos actions.
+ On ne renonce point aux grandeurs légitimes;
+ On garde sans remords ce qu'on acquiert sans crimes;
+ Et plus le bien qu'on quitte est noble, grand, exquis, 415
+ Plus qui l'ose quitter le juge mal acquis.
+ N'imprimez pas, Seigneur, cette honteuse marque
+ A ces rares vertus qui vous ont fait monarque;
+ Vous l'êtes justement, et c'est sans attentat
+ Que vous avez changé la forme de l'État. 420
+ Rome est dessous vos lois par le droit de la guerre,
+ Qui sous les lois de Rome a mis toute la terre;
+ Vos armes l'ont conquise, et tous les conquérants
+ Pour être usurpateurs ne sont pas des tyrans;
+ Quand ils ont sous leurs lois asservi des provinces[953], 425
+ Gouvernant justement, ils s'en font justes princes:
+ C'est ce que fit César; il vous faut aujourd'hui
+ Condamner sa mémoire, ou faire comme lui.
+ Si le pouvoir suprême est blâmé par Auguste,
+ César fut un tyran, et son trépas fut juste, 430
+ Et vous devez aux Dieux compte de tout le sang
+ Dont vous l'avez vengé pour monter à son rang.
+ N'en craignez point, Seigneur, les tristes destinées[954];
+ Un plus puissant démon veille sur vos années:
+ On a dix fois sur vous attenté sans effet, 435
+ Et qui l'a voulu perdre au même instant l'a fait.
+ On entreprend assez, mais aucun n'exécute;
+ Il est des assassins, mais il n'est plus de Brute:
+ Enfin, s'il faut attendre un semblable revers,
+ Il est beau de mourir maître de l'univers. 440
+ C'est ce qu'en peu de mots j'ose dire, et j'estime
+ Que ce peu que j'ai dit est l'avis de Maxime.
+
+ MAXIME.
+
+ Oui, j'accorde qu'Auguste a droit de conserver
+ L'empire où sa vertu l'a fait seule arriver[955],
+ Et qu'au prix de son sang, au péril de sa tête, 445
+ Il a fait de l'État une juste conquête;
+ Mais que sans se noircir, il ne puisse quitter
+ Le fardeau que sa main est lasse de porter,
+ Qu'il accuse par là César de tyrannie,
+ Qu'il approuve sa mort, c'est ce que je dénie. 450
+ Rome est à vous, Seigneur, l'empire est votre bien;
+ Chacun en liberté peut disposer du sien:
+ Il le peut à son choix garder, ou s'en défaire;
+ Vous seul ne pourriez pas ce que peut le vulgaire,
+ Et seriez devenu, pour avoir tout dompté, 455
+ Esclave des grandeurs où vous êtes monté!
+ Possédez-les, Seigneur, sans qu'elles vous possèdent.
+ Loin de vous captiver, souffrez qu'elles vous cèdent;
+ Et faites hautement connoître enfin à tous
+ Que tout ce qu'elles ont est au-dessous de vous. 460
+ Votre Rome autrefois vous donna la naissance;
+ Vous lui voulez donner votre toute-puissance;
+ Et Cinna vous impute à crime capital
+ La libéralité vers le pays natal!
+ Il appelle remords l'amour de la patrie! 465
+ Par la haute vertu la gloire est donc flétrie[956],
+ Et ce n'est qu'un objet digne de nos mépris,
+ Si de ses pleins effets l'infamie est le prix[957]!
+ Je veux bien avouer qu'une action si belle
+ Donne à Rome bien plus que vous ne tenez d'elle; 470
+ Mais commet-on un crime indigne de pardon[958],
+ Quand la reconnoissance est au-dessus du don?
+ Suivez, suivez, Seigneur, le ciel qui vous inspire:
+ Votre gloire redouble à mépriser l'empire;
+ Et vous serez fameux chez la postérité, 475
+ Moins pour l'avoir conquis que pour l'avoir quitté.
+ Le bonheur peut conduire à la grandeur suprême;
+ Mais pour y renoncer il faut la vertu même;
+ Et peu de généreux vont jusqu'à dédaigner,
+ Après un sceptre acquis, la douceur de régner. 480
+ Considérez d'ailleurs que vous régnez dans Rome,
+ Où, de quelque façon que votre cour vous nomme,
+ On hait la monarchie; et le nom d'empereur,
+ Cachant celui de roi, ne fait pas moins d'horreur.
+ Ils passent[959] pour tyran quiconque s'y fait maître; 485
+ Qui le sert, pour esclave, et qui l'aime, pour traître;
+ Qui le souffre a le coeur lâche, mol, abattu,
+ Et pour s'en affranchir tout s'appelle vertu.
+ Vous en avez, Seigneur, des preuves trop certaines:
+ On a fait contre vous dix entreprises vaines; 490
+ Peut-être que l'onzième est prête d'éclater,
+ Et que ce mouvement qui vous vient agiter
+ N'est qu'un avis secret que le ciel vous envoie,
+ Qui pour vous conserver n'a plus que cette voie.
+ Ne vous exposez plus à ces fameux revers. 495
+ Il est beau de mourir maître de l'univers;
+ Mais la plus belle mort souille notre mémoire,
+ Quand nous avons pu vivre et croître notre gloire[960].
+
+ CINNA.
+
+ Si l'amour du pays doit ici prévaloir,
+ C'est son bien seulement que vous devez vouloir; 500
+ Et cette liberté, qui lui semble si chère,
+ N'est pour Rome, Seigneur, qu'un bien imaginaire,
+ Plus nuisible qu'utile, et qui n'approche pas
+ De celui qu'un bon prince apporte à ses États.
+ Avec ordre et raison les honneurs il dispense, 505
+ Avec discernement punit et récompense[961],
+ Et dispose de tout en juste possesseur,
+ Sans rien précipiter de peur d'un successeur.
+ Mais quand le peuple est maître, on n'agit qu'en tumulte:
+ La voix de la raison jamais ne se consulte; 510
+ Les honneurs sont vendus aux plus ambitieux,
+ L'autorité livrée aux plus séditieux[962].
+ Ces petits souverains qu'il fait pour une année,
+ Voyant d'un temps si court leur puissance bornée,
+ Des plus heureux desseins font avorter le fruit, 515
+ De peur de le laisser à celui qui les suit.
+ Comme ils ont peu de part au bien dont ils ordonnent,
+ Dans le champ du public largement ils moissonnent[963],
+ Assurés que chacun leur pardonne aisément,
+ Espérant à son tour un pareil traitement: 520
+ Le pire des États, c'est l'État populaire[964].
+
+ AUGUSTE.
+
+ Et toutefois le seul qui dans Rome peut plaire.
+ Cette haine des rois, que depuis cinq cents ans
+ Avec le premier lait sucent tous ses enfants,
+ Pour l'arracher des coeurs, est trop enracinée. 525
+
+ MAXIME.
+
+ Oui, Seigneur, dans son mal Rome est trop obstinée;
+ Son peuple, qui s'y plaît, en fuit la guérison:
+ Sa coutume l'emporte, et non pas la raison;
+ Et cette vieille erreur, que Cinna veut abattre,
+ Est une heureuse erreur dont il est idolâtre[965], 530
+ Par qui le monde entier, asservi sous ses lois,
+ L'a vu cent fois marcher sur la tête des rois,
+ Son épargne s'enfler du sac de leurs provinces.
+ Que lui pouvoient de plus donner les meilleurs princes?
+ J'ose dire, Seigneur, que par tous les climats 535
+ Ne sont pas bien reçus toutes sortes d'États;
+ Chaque peuple a le sien conforme à sa nature,
+ Qu'on ne sauroit changer sans lui faire une injure:
+ Telle est la loi du ciel, dont la sage équité
+ Sème dans l'univers cette diversité. 540
+ Les Macédoniens aiment le monarchique[966],
+ Et le reste des Grecs la liberté publique;
+ Les Parthes, les Persans veulent des souverains,
+ Et le seul consulat est bon pour les Romains.
+
+ CINNA.
+
+ Il est vrai que du ciel la prudence infinie[967] 545
+ Départ à chaque peuple un différent génie;
+ Mais il n'est pas moins vrai que cet ordre des cieux[968]
+ Change selon les temps comme selon les lieux.
+ Rome a reçu des rois ses murs et sa naissance;
+ Elle tient des consuls sa gloire et sa puissance, 550
+ Et reçoit maintenant de vos rares bontés
+ Le comble souverain de ses prospérités.
+ Sous vous, l'État n'est plus en pillage aux armées;
+ Les portes de Janus par vos mains sont fermées,
+ Ce que sous ses consuls on n'a vu qu'une fois[969], 555
+ Et qu'a fait voir comme eux le second de ses rois.
+
+ MAXIME.
+
+ Les changements d'État que fait l'ordre céleste
+ Ne coûtent point de sang, n'ont rien qui soit funeste.
+
+ CINNA.
+
+ C'est un ordre des Dieux qui jamais ne se rompt,
+ De nous vendre un peu cher les grands biens qu'ils nous font[970].
+ L'exil des Tarquins même ensanglanta nos terres,
+ Et nos premiers consuls nous ont coûté des guerres.
+
+ MAXIME.
+
+ Donc votre aïeul Pompée au ciel a résisté
+ Quand il a combattu pour notre liberté?
+
+ CINNA.
+
+ Si le ciel n'eût voulu que Rome l'eût perdue, 565
+ Par les mains de Pompée il l'auroit défendue[971]:
+ Il a choisi sa mort pour servir dignement
+ D'une marque éternelle à ce grand changement,
+ Et devoit cette gloire aux mânes d'un tel homme[972],
+ D'emporter avec eux la liberté de Rome. 570
+ Ce nom depuis longtemps ne sert qu'à l'éblouir,
+ Et sa propre grandeur l'empêche d'en jouir.
+ Depuis qu'elle se voit la maîtresse du monde,
+ Depuis que la richesse entre ses murs abonde,
+ Et que son sein, fécond en glorieux exploits, 575
+ Produit des citoyens plus puissants que des rois,
+ Les grands, pour s'affermir achetant les suffrages,
+ Tiennent pompeusement leurs maîtres à leurs gages,
+ Qui par des fers dorés se laissant enchaîner,
+ Reçoivent d'eux les lois qu'ils pensent leur donner. 580
+ Envieux l'un de l'autre, ils mènent tout par brigues
+ Que leur ambition tourne en sanglantes ligues.
+ Ainsi de Marius Sylla devint jaloux;
+ César, de mon aïeul; Marc-Antoine, de vous;
+ Ainsi la liberté ne peut plus être utile 585
+ Qu'à former les fureurs d'une guerre civile,
+ Lorsque par un désordre à l'univers fatal,
+ L'un ne veut point de maître, et l'autre point d'égal[973].
+ Seigneur, pour sauver Rome, il faut qu'elle s'unisse
+ En la main d'un bon chef à qui tout obéisse[974]. 590
+ Si vous aimez encore à la favoriser[975],
+ Otez-lui les moyens de se plus diviser.
+ Sylla, quittant la place enfin bien usurpée,
+ N'a fait qu'ouvrir le champ à César et Pompée,
+ Que le malheur des temps ne nous eût pas fait voir[976], 595
+ S'il eût dans sa famille assuré son pouvoir.
+ Qu'a fait du grand César le cruel parricide,
+ Qu'élever contre vous Antoine avec Lépide,
+ Qui n'eussent pas détruit Rome par les Romains,
+ Si César eût laissé l'empire entre vos mains? 600
+ Vous la replongerez, en quittant cet empire,
+ Dans les maux dont à peine encore elle respire,
+ Et de ce peu, Seigneur, qui lui reste de sang
+ Une guerre nouvelle épuisera son flanc.
+ Que l'amour du pays, que la pitié vous touche; 605
+ Votre Rome à genoux vous parle par ma bouche.
+ Considérez le prix que vous avez coûté:
+ Non pas qu'elle vous croie avoir trop acheté;
+ Des maux qu'elle a soufferts elle est trop bien payée[977];
+ Mais une juste peur tient son âme effrayée: 610
+ Si jaloux de son heur, et las de commander,
+ Vous lui rendez un bien qu'elle ne peut garder,
+ S'il lui faut à ce prix en acheter un autre,
+ Si vous ne préférez son intérêt au vôtre,
+ Si ce funeste don la met au désespoir, 615
+ Je n'ose dire ici ce que j'ose prévoir.
+ Conservez-vous, Seigneur, en lui laissant un maître[978]
+ Sous qui son vrai bonheur commence de renaître;
+ Et pour mieux assurer le bien commun de tous[979],
+ Donnez un successeur qui soit digne de vous. 620
+
+ AUGUSTE.
+
+ N'en délibérons plus, cette pitié l'emporte.
+ Mon repos m'est bien cher, mais Rome est la plus forte;
+ Et quelque grand malheur qui m'en puisse arriver,
+ Je consens à me perdre afin de la sauver.
+ Pour ma tranquillité mon coeur en vain soupire: 625
+ Cinna, par vos conseils je retiendrai l'empire;
+ Mais je le retiendrai pour vous en faire part.
+ Je vois trop que vos coeurs n'ont point pour moi de fard[980],
+ Et que chacun de vous, dans l'avis qu'il me donne,
+ Regarde seulement l'État et ma personne. 630
+ Votre amour en tous deux fait ce combat d'esprits[981],
+ Et vous allez tous deux en recevoir le prix[982].
+ Maxime, je vous fais gouverneur de Sicile:
+ Allez donner mes lois à ce terroir fertile;
+ Songez que c'est pour moi que vous gouvernerez, 635
+ Et que je répondrai de ce que vous ferez.
+ Pour épouse, Cinna, je vous donne Émilie:
+ Vous savez qu'elle tient la place de Julie,
+ Et que si nos malheurs et la nécessité
+ M'ont fait traiter son père avec sévérité, 640
+ Mon épargne depuis en sa faveur ouverte
+ Doit avoir adouci l'aigreur de cette perte.
+ Voyez-la de ma part, tâchez de la gagner:
+ Vous n'êtes point pour elle un homme à dédaigner[983];
+ De l'offre de vos voeux elle sera ravie[984]. 645
+ Adieu: j'en veux porter la nouvelle à Livie[985].
+
+
+SCÈNE II.
+
+CINNA, MAXIME.
+
+ MAXIME.
+
+ Quel est votre dessein après ces beaux discours?
+
+ CINNA.
+
+ Le même que j'avois, et que j'aurai toujours.
+
+ MAXIME.
+
+ Un chef de conjurés flatte la tyrannie!
+
+ CINNA.
+
+ Un chef de conjurés la veut voir impunie! 650
+
+ MAXIME.
+
+ Je veux voir Rome libre.
+
+ CINNA.
+
+ Et vous pouvez juger
+ Que je veux l'affranchir ensemble et la venger.
+ Octave aura donc vu ses fureurs assouvies[986],
+ Pillé jusqu'aux autels, sacrifié nos vies,
+ Rempli les champs d'horreur, comblé Rome de morts,
+ Et sera quitte après pour l'effet d'un remords!
+ Quand le ciel par nos mains à le punir s'apprête,
+ Un lâche repentir garantira sa tête!
+ C'est trop semer d'appas[987], et c'est trop inviter
+ Par son impunité quelque autre à l'imiter. 660
+ Vengeons nos citoyens, et que sa peine étonne
+ Quiconque après sa mort aspire à la couronne.
+ Que le peuple aux tyrans ne soit plus exposé:
+ S'il eût puni Sylla, César eût moins osé.
+
+ MAXIME.
+
+ Mais la mort de César, que vous trouvez si juste, 665
+ A servi de prétexte aux cruautés d'Auguste.
+ Voulant nous affranchir, Brute s'est abusé:
+ S'il n'eût puni César, Auguste eût moins osé.
+
+ CINNA.
+
+ La faute de Cassie, et ses terreurs paniques,
+ Ont fait rentrer l'État sous des lois tyranniques[988]; 670
+ Mais nous ne verrons point de pareils accidents,
+ Lorsque Rome suivra des chefs moins imprudents.
+
+ MAXIME.
+
+ Nous sommes encor loin de mettre en évidence
+ Si nous nous conduirons avec plus de prudence;
+ Cependant c'en est peu que de n'accepter pas 675
+ Le bonheur qu'on recherche au péril du trépas.
+
+ CINNA.
+
+ C'en est encor bien moins, alors qu'on s'imagine
+ Guérir un mal si grand sans couper la racine;
+ Employer la douceur à cette guérison,
+ C'est, en fermant la plaie, y verser du poison. 680
+
+ MAXIME.
+
+ Vous la voulez sanglante, et la rendez douteuse.
+
+ CINNA.
+
+ Vous la voulez sans peine, et la rendez honteuse.
+
+ MAXIME.
+
+ Pour sortir de ses fers jamais on ne rougit.
+
+ CINNA.
+
+ On en sort lâchement, si la vertu n'agit.
+
+ MAXIME.
+
+ Jamais la liberté ne cesse d'être aimable; 685
+ Et c'est toujours pour Rome un bien inestimable.
+
+ CINNA.
+
+ Ce ne peut être un bien qu'elle daigne estimer,
+ Quand il vient d'une main lasse de l'opprimer:
+ Elle a le coeur trop bon pour se voir avec joie
+ Le rebut du tyran dont elle fut la proie; 690
+ Et tout ce que la gloire a de vrais partisans
+ Le hait trop puissamment pour aimer ses présents.
+
+ MAXIME.
+
+ Donc pour vous Émilie est un objet de haine[989]?
+
+ CINNA.
+
+ La recevoir de lui me seroit une gêne.
+ Mais quand j'aurai vengé Rome des maux soufferts, 695
+ Je saurai le braver jusque dans les enfers.
+ Oui, quand par son trépas je l'aurai méritée,
+ Je veux joindre à sa main ma main ensanglantée,
+ L'épouser sur sa cendre, et qu'après notre effort
+ Les présents du tyran soient le prix de sa mort. 700
+
+ MAXIME.
+
+ Mais l'apparence, ami, que vous puissiez lui plaire,
+ Teint du sang de celui qu'elle aime comme un père?
+ Car vous n'êtes pas homme à la violenter.
+
+ CINNA.
+
+ Ami, dans ce palais on peut nous écouter,
+ Et nous parlons peut-être avec trop d'imprudence 705
+ Dans un lieu si mal propre à notre confidence:
+ Sortons; qu'en sûreté j'examine avec vous,
+ Pour en venir à bout, les moyens les plus doux.
+
+
+FIN DU SECOND ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [946] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1643-60.
+
+ [947] Fénelon, dans sa _Lettre à l'Académie_ sur l'éloquence,
+ dit: «Il me semble qu'on a donné souvent aux Romains un discours
+ fastueux; je ne trouve point de proportion entre l'emphase avec
+ laquelle Auguste parle dans la tragédie de _Cinna_ et la modeste
+ simplicité avec laquelle Suétone le dépeint.» Il est vrai; mais
+ ne faut-il pas quelque chose de plus relevé sur le théâtre que
+ dans Suétone? Il y a un milieu à garder entre l'enflure et la
+ simplicité. Il faut avouer que Corneille a quelquefois passé les
+ bornes. L'archevêque de Cambrai avait d'autant plus raison de
+ reprendre cette enflure vicieuse, que de son temps les comédiens
+ chargeaient encore ce défaut par la plus ridicule affectation
+ dans l'habillement, dans la déclamation et dans les gestes. On
+ voyait Auguste arriver avec la démarche d'un matamore, coiffé
+ d'une perruque carrée qui descendait par devant jusqu'à la
+ ceinture; cette perruque était farcie de feuilles de laurier et
+ surmontée d'un large chapeau avec deux rangs de plumes rouges.
+ Auguste, ainsi défiguré par des bateleurs gaulois sur un théâtre
+ de marionnettes, était quelque chose de bien étrange. Il se
+ plaçait sur un énorme fauteuil à deux gradins, et Maxime et Cinna
+ étaient sur deux petits tabourets. La déclamation ampoulée
+ répondait parfaitement à cet étalage, et surtout Auguste ne
+ manquait pas de regarder Cinna et Maxime du haut en bas avec un
+ noble dédain, en prononçant ces vers:
+
+ Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune,
+ D'un courtisan flatteur la présence importune.
+
+ Il faisait bien sentir que c'était eux qu'il regardait comme des
+ courtisans flatteurs. En effet, il n'y a rien dans le commencement
+ de cette scène qui empêche que ces vers ne puissent être joués
+ ainsi. Auguste n'a point encore parlé avec bonté, avec amitié, à
+ Cinna et à Maxime; il ne leur a encore parlé que de son pouvoir
+ absolu sur la terre et sur l'onde.» (_Voltaire._)
+
+ [948] _Var._ Cette grandeur sans borne et ce superbe rang.
+ (1643-56)
+
+ [949] «Remarquez bien cette expression, disait Racine à son fils.
+ On dit aspirer à monter; mais il faut connoître le coeur humain
+ aussi bien que Corneille l'a connu pour pouvoir dire de
+ l'ambitieux qu'il aspire à descendre.»--Chaulmer écrivait en
+ 1638, dans sa _Mort de Pompée_ (acte I, scène I), ces vers qui,
+ bien qu'ils contiennent une idée fort différente, ont une grande
+ analogie d'expression avec ceux de notre poëte:
+
+ Gardons la liberté de la chose publique,
+ Déjà presque soumise au pouvoir tyrannique
+ D'un enfant sans respect, ou d'un tigre plutôt
+ Qui sortant de son antre, ose aspirer si haut;
+ Qu'il sache en se perdant que qui veut y prétendre,
+ Plus il cherche à monter, plus il trouve à descendre.
+
+ [950] _Var._ Sylla s'en est démis, mon père l'a gardé,
+ Différents en leur fin comme en leur procédé:
+ L'un, cruel et barbare, est mort aimé, tranquille. (1643-56)
+
+ [951] Voyez dans le livre LII de Dion Cassius, chapitres I-XLI,
+ la délibération d'Auguste avec Agrippa et Mécène, et les longs
+ discours de ses deux conseillers. Cinna ouvre ici le même avis
+ que Mécène; et Maxime, le même qu'Agrippa.
+
+ [952] _Var._ Si vous laissant séduire à ces impressions,
+ Vous-même condamnez toutes vos actions. (1643-56)
+
+ [953] _Var._ Lorsque notre valeur nous gagne une province,
+ Gouvernant justement, on devient juste prince. (1643-56)
+
+ [954] _Var._ Mais sa mort vous fait peur? Seigneur, les destinées
+ D'un soin bien plus exact veillent sur vos années. (1643-56)
+
+ [955] Les éditions de 1652-56 portent:
+
+ L'empire où sa vertu l'a fait _seul_ arriver.
+
+ [956] _Var._ Par la même vertu la gloire est donc flétrie.
+ (1643-56)
+
+ [957] _Var._ Si de ses plus hauts faits l'infamie est le prix!
+ (1643-56)
+
+ [958] _Var._ Mais ce n'est pas un crime indigne de pardon.
+ (1643-56)
+
+ [959] L'édition de 1655 seule porte: «Il passe,» au singulier.
+
+ [960] _Var._ Quand nous avons pu vivre avecque plus de gloire.
+ (1643-56)
+
+ [961] _Var._ Avecque jugement punit et récompense,
+ Ne précipite rien de peur d'un successeur,
+ [Et dispose de tout en juste possesseur.] (1643-56)
+
+ [962] _Var._ Les magistrats donnés aux plus séditieux. (1643-56)
+
+ [963] _Var._ Dedans le champ d'autrui largement ils moissonnent.
+ (1643-56)
+
+ [964] _Var._ Le pire des États est l'État populaire[964-a].
+ (1643)
+
+ [964-a] Bossuet, dans son _cinquième Avertissement aux
+ protestants_, a dit presque dans les mêmes termes: «L'État
+ populaire, le pire de tous;» et Cyrano de Bergerac, dans sa
+ _Lettre contre les frondeurs_: «Le gouvernement populaire est le
+ pire fléau dont Dieu afflige un État quand il le veut châtier.»
+ Voyez les _Notes sur la vie de Corneille_, que M. Édouard
+ Fournier a placées en tête de sa comédie de _Corneille à la Butte
+ Saint-Roch_ (p. CXX).
+
+ [965] _Var._ Est une heureuse erreur dont elle est idolâtre,
+ Par qui le monde entier, rangé dessous ses lois. (1643-56)
+
+ [966] L'édition de 1655 porte: «_la_ monarchique.»
+
+ [967] _Var._ S'il est vrai que du ciel la prudence infinie.
+ (1643-56)
+
+ [968] _Var._ Il est certain aussi que cet ordre des cieux.
+ (1643-56)
+
+ [969] _Var._ Ce que tous ses consuls n'ont pu faire deux fois,
+ Et qu'a fait avant eux le second de ses rois. (1643-56)
+
+ [970] _Var._ De nous vendre bien cher les grands biens qu'ils
+ nous font. (1643-64)
+
+ [971] Souvenir de Virgile (_Énéide_, livre II, vers 291 et 292):
+
+ _Si Pergama dextra
+ Defendi possent, etiam hac defensa fuissent._
+
+ «Si Pergame (_dit Hector_) eût pu être défendu par la droite d'un
+ guerrier, elle l'aurait été par celle-ci.»
+
+ [972] _Var._ Et devoit cet honneur aux mânes d'un tel homme.
+ (1643-56)
+
+ [973] _Nec quemquam jam ferre potest, Cæsarve priorem,
+ Pompeiusve parem._
+
+ (Lucain, _Pharsale_, livre I, vers 125 et 126.)
+
+ «Et César ne peut plus souffrir de supérieur, ni Pompée d'égal.»
+
+ [974] On a rapproché de ces vers la phrase suivante de Tacite
+ (_Annales_, livre I, chapitre IX): ...._non aliud discordantis
+ patriæ remedium fuisse, quam ut ab uno regeretur_, «il n'y eut
+ pas d'autre remède pour la patrie en discorde que d'être
+ gouvernée par un seul;» et celle-ci de Florus (livre IV, chapitre
+ III): _Aliter salvus esse non potuit_ (populus romanus), _nisi
+ confugisset ad servitutem_, «le peuple romain ne put être sauvé
+ qu'en ayant recours à la servitude.»
+
+ [975] _Var._ Et si votre bonté la veut favoriser. (1643-56)
+
+ [976] _Var._ Que le malheur du temps ne nous eût pas fait voir.
+ (1643 in-4º)
+
+ [977] C'est une flatterie semblable à celle que Lucain
+ (_Pharsale_, livre I, vers 37 et 38) adresse à Néron:
+
+ _Jam nihil, o Superi, querimur: scelera ipsa nefasque
+ Hac mercede placent._
+
+ «Nous ne nous plaignons plus de rien, ô Dieux: les forfaits mêmes
+ et le crime nous plaisent à ce prix.»
+
+ [978]_Var._ Conservez-vous, Seigneur, lui conservant un maître.
+ (1643-56)
+
+ [979] _Var._ Et daignez assurer le bien commun de tous,
+ Laissant un successeur qui soit digne de vous. (1643-56)
+
+ [980] _Var._ Je sais bien que vos coeurs n'ont point pour moi de
+ fard. (1643-56)
+
+ [981] _Var._ Votre amour pour tous deux fait ce combat d'esprits.
+ (1643-56)
+
+ [982] _Var._ Et je veux que chacun en reçoive le prix. (1643-60)
+
+ [983] _Var._ Vous n'êtes pas pour elle un homme à dédaigner.
+ (1643-60)
+
+ [984] _Var._ Je présume plutôt qu'elle en sera ravie. (1643-56)
+
+ [985] _Var._ Adieu: j'en vais porter la nouvelle à Livie. (1643
+ in-4º)
+
+ [986] _Var._ Auguste aura soûlé ses damnables envies. (1643-56)
+
+ [987] Voyez tome I, p. 148, note 3.
+
+ [988] _Var._ Ont fait tomber l'État sous des lois tyranniques.
+ (1643)
+
+ [989] _Var._ [Donc pour vous Émilie est un objet de haine,]
+ Et cette récompense est pour vous une peine?
+ CINNA. Oui, mais pour le braver jusque dans les enfers,
+ Quand nous aurons vengé Rome des maux soufferts,
+ Et que par son trépas je l'aurai méritée. (1643-56)
+
+
+
+
+ACTE III.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+MAXIME, EUPHORBE.
+
+ MAXIME.
+
+ Lui-même il m'a tout dit: leur flamme est mutuelle;
+ Il adore Émilie, il est adoré d'elle; 710
+ Mais sans venger son père il n'y peut aspirer;
+ Et c'est pour l'acquérir qu'il nous fait conspirer.
+
+ EUPHORBE.
+
+ Je ne m'étonne plus de cette violence
+ Dont il contraint Auguste à garder sa puissance:
+ La ligue se romproit s'il s'en étoit démis[990], 715
+ Et tous vos conjurés deviendroient ses amis.
+
+ MAXIME.
+
+ Ils servent à l'envi la passion d'un homme[991]
+ Qui n'agit que pour soi, feignant d'agir pour Rome;
+ Et moi, par un malheur qui n'eut jamais d'égal,
+ Je pense servir Rome, et je sers mon rival. 720
+
+ EUPHORBE.
+
+ Vous êtes son rival?
+
+ MAXIME.
+
+ Oui, j'aime sa maîtresse,
+ Et l'ai caché toujours avec assez d'adresse;
+ Mon ardeur inconnue, avant que d'éclater[992],
+ Par quelque grand exploit la vouloit mériter:
+ Cependant par mes mains je vois qu'il me l'enlève; 725
+ Son dessein fait ma perte, et c'est moi qui l'achève;
+ J'avance des succès dont j'attends le trépas,
+ Et pour m'assassiner je lui prête mon bras.
+ Que l'amitié me plonge en un malheur extrême!
+
+ EUPHORBE.
+
+ L'issue en est aisée: agissez pour vous-même; 730
+ D'un dessein qui vous perd rompez le coup fatal;
+ Gagnez une maîtresse, accusant un rival.
+ Auguste, à qui par là vous sauverez la vie,
+ Ne vous pourra jamais refuser Émilie.
+
+ MAXIME.
+
+ Quoi? trahir mon ami!
+
+ EUPHORBE.
+
+ L'amour rend tout permis; 735
+ Un véritable amant ne connoît point d'amis,
+ Et même avec justice on peut trahir un traître
+ Qui pour une maîtresse ose trahir son maître:
+ Oubliez l'amitié, comme lui les bienfaits.
+
+ MAXIME.
+
+ C'est un exemple à fuir que celui des forfaits[993]. 740
+
+ EUPHORBE.
+
+ Contre un si noir dessein tout devient légitime:
+ On n'est point criminel quand on punit un crime.
+
+ MAXIME.
+
+ Un crime par qui Rome obtient sa liberté!
+
+ EUPHORBE.
+
+ Craignez tout d'un esprit si plein de lâcheté.
+ L'intérêt du pays n'est point ce qui l'engage; 745
+ Le sien, et non la gloire, anime son courage.
+ Il aimeroit César, s'il n'étoit amoureux,
+ Et n'est enfin qu'ingrat, et non pas généreux.
+ Pensez-vous avoir lu jusqu'au fond de son âme?
+ Sous la cause publique il vous cachoit sa flamme, 750
+ Et peut cacher encor sous cette passion
+ Les détestables feux de son ambition.
+ Peut-être qu'il prétend, après la mort d'Octave,
+ Au lieu d'affranchir Rome, en faire son esclave,
+ Qu'il vous compte déjà pour un de ses sujets, 755
+ Ou que sur votre perte il fonde ses projets.
+
+ MAXIME.
+
+ Mais comment l'accuser sans nommer tout le reste?
+ A tous nos conjurés l'avis seroit funeste,
+ Et par là nous verrions indignement trahis
+ Ceux qu'engage avec nous le seul bien du pays. 760
+ D'un si lâche dessein mon âme est incapable:
+ Il perd trop d'innocents pour punir un coupable.
+ J'ose tout contre lui, mais je crains tout pour eux.
+
+ EUPHORBE.
+
+ Auguste s'est lassé d'être si rigoureux;
+ En ces occasions, ennuyé de supplices, 765
+ Ayant puni les chefs, il pardonne aux complices.
+ Si toutefois pour eux vous craignez son courroux,
+ Quand vous lui parlerez, parlez au nom de tous.
+
+ MAXIME.
+
+ Nous disputons en vain, et ce n'est que folie
+ De vouloir par sa perte acquérir Émilie: 770
+ Ce n'est pas le moyen de plaire à ses beaux yeux
+ Que de priver du jour ce qu'elle aime le mieux.
+ Pour moi j'estime peu qu'Auguste me la donne:
+ Je veux gagner son coeur plutôt que sa personne,
+ Et ne fais point d'état de sa possession, 775
+ Si je n'ai point de part à son affection.
+ Puis-je la mériter par une triple offense?
+ Je trahis son amant, je détruis sa vengeance,
+ Je conserve le sang qu'elle veut voir périr;
+ Et j'aurois quelque espoir qu'elle me pût chérir? 780
+
+ EUPHORBE.
+
+ C'est ce qu'à dire vrai je vois fort difficile.
+ L'artifice pourtant vous y peut être utile;
+ Il en faut trouver un qui la puisse abuser,
+ Et du reste le temps en pourra disposer.
+
+ MAXIME.
+
+ Mais si pour s'excuser il nomme sa complice, 785
+ S'il arrive qu'Auguste avec lui la punisse,
+ Puis-je lui demander, pour prix de mon rapport,
+ Celle qui nous oblige à conspirer sa mort?
+
+ EUPHORBE.
+
+ Vous pourriez m'opposer tant et de tels obstacles
+ Que pour les surmonter il faudroit des miracles; 790
+ J'espère, toutefois, qu'à force d'y rêver....
+
+ MAXIME.
+
+ Éloigne-toi; dans peu j'irai te retrouver[994]:
+ Cinna vient, et je veux en tirer quelque chose,
+ Pour mieux résoudre après ce que je me propose[995].
+
+
+SCÈNE II
+
+CINNA, MAXIME.
+
+ MAXIME.
+
+ Vous me semblez pensif.
+
+ CINNA.
+
+ Ce n'est pas sans sujet. 795
+
+ MAXIME.
+
+ Puis-je d'un tel chagrin savoir quel est l'objet[996]?
+
+ CINNA.
+
+ Émilie et César l'un et l'autre me gêne:
+ L'un me semble trop bon, l'autre trop inhumaine.
+ Plût aux Dieux que César employât mieux ses soins[997],
+ Et s'en fît plus aimer, ou m'aimât un peu moins; 800
+ Que sa bonté touchât la beauté qui me charme,
+ Et la pût adoucir comme elle me désarme!
+ Je sens au fond du coeur mille remords cuisants[998],
+ Qui rendent à mes yeux tous ses bienfaits présents;
+ Cette faveur si pleine, et si mal reconnue, 805
+ Par un mortel reproche à tous moments me tue.
+ Il me semble surtout incessamment le voir
+ Déposer en nos mains son absolu pouvoir,
+ Écouter nos avis, m'applaudir, et me dire:
+ «Cinna, par vos conseils je retiendrai l'empire; 810
+ Mais je le retiendrai pour vous en faire part;»
+ Et je puis dans son sein enfoncer un poignard!
+ Ah! plutôt.... Mais, hélas! j'idolâtre Émilie;
+ Un serment exécrable à sa haine me lie;
+ L'horreur qu'elle a de lui me le rend odieux: 815
+ Des deux côtés j'offense et ma gloire et les Dieux;
+ Je deviens sacrilége, ou je suis parricide,
+ Et vers l'un ou vers l'autre il faut être perfide.
+
+ MAXIME.
+
+ Vous n'aviez point tantôt ces agitations;
+ Vous paroissiez plus ferme en vos intentions; 820
+ Vous ne sentiez au coeur ni remords ni reproche.
+
+ CINNA.
+
+ On ne les sent aussi que quand le coup approche,
+ Et l'on ne reconnoît de semblables forfaits
+ Que quand la main s'apprête à venir aux effets.
+ L'âme, de son dessein jusque-là possédée, 825
+ S'attache aveuglément à sa première idée;
+ Mais alors quel esprit n'en devient point troublé?
+ Ou plutôt quel esprit n'en est point accablé?
+ Je crois que Brute même, à tel point qu'on le prise[999],
+ Voulut plus d'une fois rompre son entreprise, 830
+ Qu'avant que de frapper elle lui fit sentir[1000]
+ Plus d'un remords en l'âme, et plus d'un repentir.
+
+ MAXIME.
+
+ Il eut trop de vertu pour tant d'inquiétude;
+ Il ne soupçonna point sa main d'ingratitude,
+ Et fut contre un tyran d'autant plus animé 835
+ Qu'il en reçut de biens et qu'il s'en vit aimé.
+ Comme vous l'imitez, faites la même chose,
+ Et formez vos remords d'une plus juste cause,
+ De vos lâches conseils, qui seuls ont arrêté
+ Le bonheur renaissant de notre liberté. 840
+ C'est vous seul aujourd'hui qui nous l'avez ôtée;
+ De la main de César Brute l'eût acceptée,
+ Et n'eût jamais souffert qu'un intérêt léger
+ De vengeance ou d'amour l'eût remise en danger.
+ N'écoutez plus la voix d'un tyran qui vous aime, 845
+ Et vous veut faire part de son pouvoir suprême;
+ Mais entendez crier Rome à votre côté:
+ «Rends-moi, rends-moi, Cinna, ce que tu m'as ôté;
+ Et si tu m'as tantôt préféré ta maîtresse,
+ Ne me préfère pas le tyran qui m'oppresse.» 850
+
+ CINNA.
+
+ Ami, n'accable plus un esprit malheureux
+ Qui ne forme qu'en lâche un dessein généreux[1001].
+ Envers nos citoyens je sais quelle est ma faute,
+ Et leur rendrai bientôt tout ce que je leur ôte;
+ Mais pardonne aux abois d'une vieille amitié, 855
+ Qui ne peut expirer sans me faire pitié,
+ Et laisse-moi, de grâce, attendant Émilie,
+ Donner un libre cours à ma mélancolie.
+ Mon chagrin t'importune, et le trouble où je suis
+ Veut de la solitude à calmer tant d'ennuis. 860
+
+ MAXIME.
+
+ Vous voulez rendre compte à l'objet qui vous blesse
+ De la bonté d'Octave et de votre foiblesse;
+ L'entretien des amants veut un entier secret.
+ Adieu: je me retire en confident discret.
+
+
+SCÈNE III.
+
+ CINNA.
+
+ Donne un plus digne nom au glorieux empire[1002] 865
+ Du noble sentiment que la vertu m'inspire,
+ Et que l'honneur oppose au coup précipité
+ De mon ingratitude et de ma lâcheté;
+ Mais plutôt continue à le nommer foiblesse[1003],
+ Puisqu'il devient si foible auprès d'une maîtresse, 870
+ Qu'il respecte un amour qu'il devroit étouffer,
+ Ou que s'il le combat, il n'ose en triompher[1004].
+ En ces extrémités quel conseil dois-je prendre?
+ De quel côté pencher? à quel parti me rendre?
+ Qu'une âme généreuse a de peine à faillir! 875
+ Quelque fruit que par là j'espère de cueillir,
+ Les douceurs de l'amour, celles de la vengeance,
+ La gloire d'affranchir le lieu de ma naissance,
+ N'ont point assez d'appas pour flatter ma raison,
+ S'il les faut acquérir par une trahison, 880
+ S'il faut percer le flanc d'un prince magnanime
+ Qui du peu que je suis fait une telle estime,
+ Qui me comble d'honneurs, qui m'accable de biens,
+ Qui ne prend pour régner de conseils que les miens.
+ O coup! ô trahison trop indigne d'un homme! 885
+ Dure, dure à jamais l'esclavage de Rome!
+ Périsse mon amour, périsse mon espoir,
+ Plutôt que de ma main parte un crime si noir!
+ Quoi? ne m'offre-t-il pas tout ce que je souhaite,
+ Et qu'au prix de son sang ma passion achète? 890
+ Pour jouir de ses dons faut-il l'assassiner?
+ Et faut-il lui ravir ce qu'il me veut donner?
+ Mais je dépends de vous, ô serment téméraire,
+ O haine d'Émilie, ô souvenir d'un père!
+ Ma foi, mon coeur, mon bras, tout vous est engagé, 895
+ Et je ne puis plus rien que par votre congé:
+ C'est à vous à régler ce qu'il faut que je fasse;
+ C'est à vous, Émilie, à lui donner sa grâce;
+ Vos seules volontés président à son sort,
+ Et tiennent en mes mains et sa vie et sa mort. 900
+ O Dieux, qui comme vous la rendez adorable,
+ Rendez-la, comme vous, à mes voeux exorable;
+ Et puisque de ses lois je ne puis m'affranchir,
+ Faites qu'à mes desirs je la puisse fléchir.
+ Mais voici de retour cette aimable inhumaine[1005]. 905
+
+
+SCÈNE IV.
+
+ÉMILIE, CINNA, FULVIE.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Grâces aux Dieux, Cinna, ma frayeur étoit vaine:
+ Aucun de tes amis ne t'a manqué de foi[1006],
+ Et je n'ai point eu lieu de m'employer pour toi.
+ Octave en ma présence a tout dit à Livie,
+ Et par cette nouvelle il m'a rendu la vie. 910
+
+ CINNA.
+
+ Le désavouerez-vous, et du don qu'il me fait
+ Voudrez-vous retarder le bienheureux effet?
+
+ ÉMILIE.
+
+ L'effet est en ta main.
+
+ CINNA.
+
+ Mais plutôt en la vôtre.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Je suis toujours moi-même, et mon coeur n'est point autre:
+ Me donner à Cinna, c'est ne lui donner rien, 915
+ C'est seulement lui faire un présent de son bien.
+
+ CINNA.
+
+ Vous pouvez toutefois.... ô ciel! l'osé-je dire?
+
+ ÉMILIE.
+
+ Que puis-je? et que crains-tu?
+
+ CINNA.
+
+ Je tremble, je soupire,
+ Et vois que si nos coeurs avoient mêmes desirs[1007],
+ Je n'aurois pas besoin d'expliquer mes soupirs. 920
+ Ainsi je suis trop sûr que je vais vous déplaire;
+ Mais je n'ose parler, et je ne puis me taire[1008].
+
+ ÉMILIE.
+
+ C'est trop me gêner, parle.
+
+ CINNA.
+
+ Il faut vous obéir:
+ Je vais donc vous déplaire, et vous m'allez haïr.
+ Je vous aime, Émilie, et le ciel me foudroie 925
+ Si cette passion ne fait toute ma joie,
+ Et si je ne vous aime avec toute l'ardeur
+ Que peut un digne objet attendre d'un grand coeur[1009]!
+ Mais voyez à quel prix vous me donnez votre âme:
+ En me rendant heureux vous me rendez infâme; 930
+ Cette bonté d'Auguste....
+
+ ÉMILIE.
+
+ Il suffit, je t'entends;
+ Je vois ton repentir et tes voeux inconstants:
+ Les faveurs du tyran emportent tes promesses;
+ Tes feux et tes serments cèdent à ses caresses;
+ Et ton esprit crédule ose s'imaginer 935
+ Qu'Auguste, pouvant tout, peut aussi me donner.
+ Tu me veux de sa main plutôt que de la mienne;
+ Mais ne crois pas qu'ainsi jamais je t'appartienne:
+ Il peut faire trembler la terre sous ses pas,
+ Mettre un roi hors du trône, et donner ses États[1010], 940
+ De ses proscriptions rougir la terre et l'onde,
+ Et changer à son gré l'ordre de tout le monde;
+ Mais le coeur d'Émilie est hors de son pouvoir[1011].
+
+ CINNA.
+
+ Aussi n'est-ce qu'à vous que je veux le devoir[1012].
+ Je suis toujours moi-même, et ma foi toujours pure: 945
+ La pitié que je sens ne me rend point parjure;
+ J'obéis sans réserve à tous vos sentiments[1013],
+ Et prends vos intérêts par delà mes serments.
+ J'ai pu, vous le savez, sans parjure et sans crime,
+ Vous laisser échapper cette illustre victime. 950
+ César se dépouillant du pouvoir souverain
+ Nous ôtoit tout prétexte à lui percer le sein;
+ La conjuration s'en alloit dissipée,
+ Vos desseins avortés, votre haine trompée:
+ Moi seul j'ai raffermi son esprit étonné, 955
+ Et pour vous l'immoler ma main l'a couronné.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Pour me l'immoler, traître! et tu veux que moi-même
+ Je retienne ta main! qu'il vive, et que je l'aime!
+ Que je sois le butin de qui l'ose épargner,
+ Et le prix du conseil qui le force à régner! 960
+
+ CINNA.
+
+ Ne me condamnez point quand je vous ai servie:
+ Sans moi, vous n'auriez plus de pouvoir sur sa vie;
+ Et malgré ses bienfaits, je rends tout à l'amour,
+ Quand je veux qu'il périsse, ou vous doive le jour.
+ Avec les premiers voeux de mon obéissance 965
+ Souffrez ce foible effort de ma reconnoissance,
+ Que je tâche de vaincre un indigne courroux,
+ Et vous donner pour lui l'amour qu'il a pour vous.
+ Une âme généreuse, et que la vertu guide,
+ Fuit la honte des noms d'ingrate et de perfide; 970
+ Elle en hait l'infamie attachée au bonheur,
+ Et n'accepte aucun bien aux dépens de l'honneur.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Je fais gloire, pour moi, de cette ignominie:
+ La perfidie est noble envers la tyrannie;
+ Et quand on rompt le cours d'un sort si malheureux[1014], 975
+ Les coeurs les plus ingrats sont les plus généreux.
+
+ CINNA.
+
+ Vous faites des vertus au gré de votre haine.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Je me fais des vertus dignes d'une Romaine.
+
+ CINNA.
+
+ Un coeur vraiment romain....
+
+ ÉMILIE.
+
+ Ose tout pour ravir
+ Une odieuse vie à qui le fait servir[1015]: 980
+ Il fuit plus que la mort la honte d'être esclave.
+
+ CINNA.
+
+ C'est l'être avec honneur que de l'être d'Octave;
+ Et nous voyons souvent des rois à nos genoux
+ Demander pour appui tels esclaves que nous[1016].
+ Il abaisse à nos pieds l'orgueil des diadèmes, 985
+ Il nous fait souverains sur leurs grandeurs suprêmes;
+ Il prend d'eux les tributs dont il nous enrichit,
+ Et leur impose un joug dont il nous affranchit.
+
+ ÉMILIE.
+
+ L'indigne ambition que ton coeur se propose!
+ Pour être plus qu'un roi, tu te crois quelque chose! 990
+ Aux deux bouts de la terre en est-il un si vain[1017]
+ Qu'il prétende égaler un citoyen romain?
+ Antoine sur sa tête attira notre haine
+ En se déshonorant par l'amour d'une reine;
+ Attale, ce grand roi, dans la pourpre blanchi, 995
+ Qui du peuple romain se nommoit l'affranchi,
+ Quand de toute l'Asie il se fût vu l'arbitre,
+ Eût encor moins prisé son trône que ce titre.
+ Souviens-toi de ton nom, soutiens sa dignité;
+ Et prenant d'un Romain la générosité, 1000
+ Sache qu'il n'en est point que le ciel n'ait fait naître
+ Pour commander aux rois, et pour vivre sans maître.
+
+ CINNA.
+
+ Le ciel a trop fait voir en de tels attentats
+ Qu'il hait les assassins et punit les ingrats;
+ Et quoi qu'on entreprenne, et quoi qu'on exécute, 1005
+ Quand il élève un trône, il en venge la chute;
+ Il se met du parti de ceux qu'il fait régner;
+ Le coup dont on les tue est longtemps à saigner;
+ Et quand à les punir il a pu se résoudre,
+ De pareils châtiments n'appartiennent qu'au foudre. 1010
+
+ ÉMILIE.
+
+ Dis que de leur parti toi-même tu te rends,
+ De te remettre au foudre à punir les tyrans.
+ Je ne t'en parle plus, va, sers la tyrannie;
+ Abandonne ton âme à son lâche génie;
+ Et pour rendre le calme à ton esprit flottant, 1015
+ Oublie et ta naissance et le prix qui t'attend.
+ Sans emprunter ta main pour servir ma colère[1018],
+ Je saurai bien venger mon pays et mon père.
+ J'aurois déjà l'honneur d'un si fameux trépas,
+ Si l'amour jusqu'ici n'eût arrêté mon bras: 1020
+ C'est lui qui sous tes lois me tenant asservie,
+ M'a fait en ta faveur prendre soin de ma vie.
+ Seule contre un tyran, en le faisant périr,
+ Par les mains de sa garde il me falloit mourir:
+ Je t'eusse par ma mort dérobé ta captive; 1025
+ Et comme pour toi seul l'amour veut que je vive,
+ J'ai voulu, mais en vain, me conserver pour toi,
+ Et te donner moyen d'être digne de moi.
+ Pardonnez-moi, grands Dieux, si je me suis trompée
+ Quand j'ai pensé chérir un neveu de Pompée, 1030
+ Et si d'un faux-semblant mon esprit abusé
+ A fait choix d'un esclave en son lieu supposé.
+ Je t'aime toutefois, quel que tu puisses être[1019];
+ Et si pour me gagner il faut trahir ton maître[1020],
+ Mille autres à l'envi recevroient cette loi, 1035
+ S'ils pouvoient m'acquérir à même prix que toi[1021].
+ Mais n'appréhende pas qu'un autre ainsi m'obtienne.
+ Vis pour ton cher tyran, tandis que je meurs tienne:
+ Mes jours avec les siens se vont précipiter,
+ Puisque ta lâcheté n'ose me mériter. 1040
+ Viens me voir, dans son sang et dans le mien baignée,
+ De ma seule vertu mourir accompagnée,
+ Et te dire en mourant d'un esprit satisfait:
+ «N'accuse point mon sort, c'est toi seul qui l'as fait;
+ Je descends dans la tombe où tu m'as condamnée, 1045
+ Où la gloire me suit qui t'étoit destinée:
+ Je meurs en détruisant un pouvoir absolu;
+ Mais je vivrois à toi, si tu l'avois voulu.»
+
+ CINNA.
+
+ Eh bien! vous le voulez, il faut vous satisfaire,
+ Il faut affranchir Rome, il faut venger un père, 1050
+ Il faut sur un tyran porter de justes coups;
+ Mais apprenez qu'Auguste est moins tyran que vous:
+ S'il nous ôte à son gré nos biens, nos jours, nos femmes,
+ Il n'a point jusqu'ici tyrannisé nos âmes;
+ Mais l'empire inhumain qu'exercent vos beautés 1055
+ Force jusqu'aux esprits et jusqu'aux volontés.
+ Vous me faites priser ce qui me déshonore;
+ Vous me faites haïr ce que mon âme adore;
+ Vous me faites répandre un sang pour qui je dois
+ Exposer tout le mien et mille et mille fois: 1060
+ Vous le voulez, j'y cours, ma parole est donnée[1022];
+ Mais ma main, aussitôt contre mon sein tournée,
+ Aux mânes d'un tel prince immolant votre amant,
+ A mon crime forcé joindra mon châtiment[1023],
+ Et par cette action dans l'autre confondue, 1065
+ Recouvrera ma gloire aussitôt que perdue[1024].
+ Adieu.
+
+
+SCÈNE V.
+
+ÉMILIE, FULVIE.
+
+ FULVIE.
+
+ Vous avez mis son âme au désespoir.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Qu'il cesse de m'aimer, ou suive son devoir.
+
+ FULVIE.
+
+ Il va vous obéir aux dépens de sa vie:
+ Vous en pleurez!
+
+ ÉMILIE.
+
+ Hélas! cours après lui, Fulvie, 1070
+ Et si ton amitié daigne me secourir,
+ Arrache-lui du coeur ce dessein de mourir:
+ Dis-lui....
+
+ FULVIE.
+
+ Qu'en sa faveur vous laissez vivre Auguste?
+
+ ÉMILIE.
+
+ Ah! c'est faire à ma haine une loi trop injuste.
+
+ FULVIE.
+
+ Et quoi donc?
+
+ ÉMILIE.
+
+ Qu'il achève, et dégage sa foi, 1075
+ Et qu'il choisisse après de la mort, ou de moi.
+
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [990] _Var._ Sa ligue se romproit s'il en étoit démis. (1643)
+ _Var._ Sa ligue se romproit s'il s'en étoit démis. (1648-56)
+
+ [991] _Var._ Ils servent, abusés, la passion d'un homme.
+ (1643-56)
+
+ [992] _Var._ Mon amour inconnue, avant que d'éclater. (1643-56)
+
+ [993] _Var._ Un exemple à faillir n'autorise jamais.
+ EUPH. Sa faute contre lui vous rend tout légitime. (1643-56)
+
+ [994] _Var._ Va; devant qu'il soit peu, je t'irai retrouver.
+ (1643-56)
+
+ [995] _Var._ Pour t'aller dire après ce que je me propose.
+ (1643-64)
+
+ [996] _Var._ D'un penser si profond quel est le triste objet?
+ (1643-56)
+
+ [997] _Var._ Plût aux Dieux que César, avecque tous ses soins,
+ Ou s'en fit plus aimer, ou m'aimât un peu moins! (1643-56)
+
+ [998] _Var._ Je sens dedans le coeur mille remords cuisants.
+ (1643-56)
+
+ [999] _Var._ Je crois que Brute même, à quel point qu'on le
+ prise. (1643-56)
+
+ [1000] _Var._ Et qu'avant que frapper elle lui fit sentir.
+ (1643-63)
+
+ [1001] _Var._ Qui même fait en lâche un acte généreux. (1643-64)
+
+ [1002] _Var._ Que tu sais mal nommer le glorieux empire.
+ (1643-56)
+
+ [1003] _Var._ Mais plutôt qu'à bon droit tu le nommes foiblesse.
+ (1643-56)
+
+ [1004] _Var._ Ou s'il l'ose combattre, il n'ose en triompher. (1643)
+ _Var._ Et que s'il le combat, il n'ose en triompher. (1648-64)
+
+ [1005] _Var._ Mais voici de retour cette belle inhumaine.
+ (1643-56)
+
+ [1006] _Var._ Tes amis généreux n'ont point manqué de foi,
+ Et ne m'ont point réduite à m'employer pour toi. (1643-56)
+
+ [1007] _Var._ Et si nos coeurs étoient conformes en desirs.
+ (1643-56)
+
+ [1008] _Var._ Mais je n'ose parler, et je ne me puis taire.
+ (1643-56)
+
+ [1009] _Var._ Que peut un bel objet attendre d'un grand coeur!
+ (1643-60)
+
+ [1010] _Var._ Jeter un roi du trône, et donner ses États.
+ (1643-60)
+
+ [1011] «Voilà une imitation admirable de ces beaux vers d'Horace
+ (livre II, ode 1, vers 23 et 24):
+
+ _Et cuncta terrarum subacta,
+ Præter atrocem animum Catonis._
+
+ «Et tout l'univers subjugué, hormis l'âme indomptable de Caton.»
+
+ (_Voltaire._)
+
+ [1012] _Var._ Aussi n'est-ce qu'à vous que je le veux devoir.
+ (1643-56)
+
+ [1013] _Var._ J'obéis sans réserve à tous vos mouvements.
+ (1643-56)
+
+ [1014] _Var._ Et quand il faut répandre un sang si malheureux.
+ (1643-56)
+
+ [1015] _Var._ Et le sang et la vie à qui le fait servir.
+ (1643-56)
+
+ [1016] _Var._ Implorer la faveur d'esclaves tels que nous.
+ (1643-56)
+
+ [1017] _Var._ Aux deux bouts de la terre en est-il d'assez vain
+ Pour prétendre égaler un citoyen romain? (1643-56)
+
+ [1018] _Var._ Je saurai bien sans toi, dans ma noble colère,
+ Venger les fers de Rome et le sang de mon père. (1643-56)
+
+ [1019] _Var._ Je t'aime toutefois, tel que tu puisses être.
+ (1643-60)
+
+ [1020] _Var._ Tu te plains d'un amour qui te veut rendre traître.
+ (1643-56)
+
+ [1021] Voyez tome I, p. 328, note 1083.
+
+ [1022] _Var._ Je l'ai juré, j'y cours, et vous serez vengée;
+ Mais ma main, aussitôt dedans mon sein plongée. (1643-56)
+
+ [1023] _Var._ A ce crime forcé joindra le châtiment[1023-a].
+ (1643-56)
+
+ [1023-a] Racine s'est rappelé ce passage dans _Andromaque_
+ (acte IV, scène III)
+
+ Et mes sanglantes mains, sur moi-même tournées,
+ Aussitôt, malgré lui, joindront nos destinées.
+
+ [1024] _Var._ Recouvrera sa gloire aussitôt que perdue. (1643-56)
+
+
+
+
+ACTE IV.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+AUGUSTE, EUPHORBE, POLYCLÈTE, GARDES[1025].
+
+ AUGUSTE.
+
+ Tout ce que tu me dis, Euphorbe, est incroyable.
+
+ EUPHORBE.
+
+ Seigneur, le récit même en paroît effroyable:
+ On ne conçoit qu'à peine une telle fureur[1026],
+ Et la seule pensée en fait frémir d'horreur. 1080
+
+ AUGUSTE.
+
+ Quoi? mes plus chers amis! quoi? Cinna! quoi? Maxime!
+ Les deux que j'honorois d'une si haute estime,
+ A qui j'ouvrois mon coeur, et dont j'avois fait choix
+ Pour les plus importants et plus nobles emplois!
+ Après qu'entre leurs mains j'ai remis mon empire, 1085
+ Pour m'arracher le jour l'un et l'autre conspire!
+ Maxime a vu sa faute, il m'en fait avertir[1027],
+ Et montre un coeur touché d'un juste repentir;
+ Mais Cinna!
+
+ EUPHORBE.
+
+ Cinna seul dans sa rage s'obstine,
+ Et contre vos bontés d'autant plus se mutine; 1090
+ Lui seul combat encor les vertueux efforts
+ Que sur les conjurés fait ce juste remords[1028],
+ Et malgré les frayeurs à leurs regrets mêlées,
+ Il tâche à raffermir leurs âmes ébranlées.
+
+ AUGUSTE.
+
+ Lui seul les encourage, et lui seul les séduit! 1095
+ O le plus déloyal que la terre ait produit[1029]!
+ O trahison conçue au sein d'une furie!
+ O trop sensible coup d'une main si chérie!
+ Cinna, tu me trahis! Polyclète, écoutez.
+
+(Il lui parle à l'oreille[1030].)
+
+ POLYCLÈTE.
+
+ Tous vos ordres, Seigneur, seront exécutés. 1100
+
+ AUGUSTE.
+
+ Qu'Éraste en même temps aille dire à Maxime
+ Qu'il vienne recevoir le pardon de son crime.
+
+(Polyclète rentre[1031].)
+
+ EUPHORBE.
+
+ Il l'a trop jugé grand pour ne pas s'en punir[1032]:
+ A peine du palais il a pu revenir,
+ Que les yeux égarés et le regard farouche[1033], 1105
+ Le coeur gros de soupirs, les sanglots à la bouche,
+ Il déteste sa vie et ce complot maudit,
+ M'en apprend l'ordre entier tel que je vous l'ai dit,
+ Et m'ayant commandé que je vous avertisse,
+ Il ajoute: «Dis-lui que je me fais justice, 1110
+ Que je n'ignore point ce que j'ai mérité[1034].»
+ Puis soudain dans le Tibre il s'est précipité;
+ Et l'eau grosse et rapide, et la nuit assez noire[1035],
+ M'ont dérobé la fin de sa tragique histoire.
+
+ AUGUSTE.
+
+ Sous ce pressant remords il a trop succombé[1036], 1115
+ Et s'est à mes bontés lui-même dérobé;
+ Il n'est crime envers moi qu'un repentir n'efface.
+ Mais puisqu'il a voulu renoncer à ma grâce,
+ Allez pourvoir au reste, et faites qu'on ait soin
+ De tenir en lieu sûr ce fidèle témoin. 1120
+
+
+SCÈNE II.
+
+ AUGUSTE[1037].
+
+ Ciel, à qui voulez-vous désormais que je fie
+ Les secrets de mon âme et le soin de ma vie?
+ Reprenez le pouvoir que vous m'avez commis,
+ Si donnant des sujets il ôte les amis,
+ Si tel est le destin des grandeurs souveraines 1125
+ Que leurs plus grands bienfaits n'attirent que des haines,
+ Et si votre rigueur les condamne à chérir
+ Ceux que vous animez à les faire périr.
+ Pour elles rien n'est sûr; qui peut tout doit tout craindre.
+ Rentre en toi-même, Octave, et cesse de te plaindre.
+ Quoi! tu veux qu'on t'épargne, et n'as rien épargné!
+ Songe aux fleuves de sang où ton bras s'est baigné,
+ De combien ont rougi les champs de Macédoine,
+ Combien en a versé la défaite d'Antoine,
+ Combien celle de Sexte[1038], et revois tout d'un temps 1135
+ Pérouse au sien noyée, et tous ses habitants[1039];
+ Remets dans ton esprit, après tant de carnages,
+ De tes proscriptions les sanglantes images,
+ Où toi-même, des tiens devenu le bourreau,
+ Au sein de ton tuteur enfonças le couteau[1040]: 1140
+ Et puis ose accuser le destin d'injustice[1041],
+ Quand tu vois que les tiens s'arment pour ton supplice,
+ Et que par ton exemple à ta perte guidés,
+ Ils violent des droits que tu n'as pas gardés[1042]!
+ Leur trahison est juste, et le ciel l'autorise: 1145
+ Quitte ta dignité comme tu l'as acquise;
+ Rends un sang infidèle à l'infidélité[1043],
+ Et souffre des ingrats après l'avoir été.
+ Mais que mon jugement au besoin m'abandonne!
+ Quelle fureur, Cinna, m'accuse et te pardonne? 1150
+ Toi, dont la trahison me force à retenir
+ Ce pouvoir souverain dont tu me veux punir,
+ Me traite en criminel, et fait seule mon crime,
+ Relève pour l'abattre un trône illégitime,
+ Et d'un zèle effronté couvrant son attentat, 1155
+ S'oppose, pour me perdre, au bonheur de l'État!
+ Donc jusqu'à l'oublier je pourrois me contraindre!
+ Tu vivrois en repos après m'avoir fait craindre[1044]!
+ Non, non, je me trahis moi-même d'y penser:
+ Qui pardonne aisément invite à l'offenser; 1160
+ Punissons l'assassin, proscrivons les complices.
+ Mais quoi? toujours du sang, et toujours des supplices[1045]!
+ Ma cruauté se lasse, et ne peut s'arrêter;
+ Je veux me faire craindre, et ne fais qu'irriter.
+ Rome a pour ma ruine une hydre trop fertile[1046]: 1165
+ Une tête coupée en fait renaître mille,
+ Et le sang répandu de mille conjurés
+ Rend mes jours plus maudits, et non plus assurés.
+ Octave, n'attends plus le coup d'un nouveau Brute;
+ Meurs, et dérobe-lui la gloire de ta chute; 1170
+ Meurs: tu ferois pour vivre un lâche et vain effort,
+ Si tant de gens de coeur font des voeux pour ta mort,
+ Et si tout ce que Rome a d'illustre jeunesse
+ Pour te faire périr tour à tour s'intéresse[1047];
+ Meurs, puisque c'est un mal que tu ne peux guérir; 1175
+ Meurs enfin, puisqu'il faut ou tout perdre, ou mourir.
+ La vie est peu de chose, et le peu qui t'en reste
+ Ne vaut pas l'acheter par un prix si funeste[1048].
+ Meurs; mais quitte du moins la vie avec éclat;
+ Éteins-en le flambeau dans le sang de l'ingrat[1049]; 1180
+ A toi-même en mourant immole ce perfide;
+ Contentant ses desirs, punis son parricide;
+ Fais un tourment pour lui de ton propre trépas,
+ En faisant qu'il le voie et n'en jouisse pas.
+ Mais jouissons plutôt nous-même[1050] de sa peine, 1185
+ Et si Rome nous hait, triomphons de sa haine.
+ O Romains, ô vengeance, ô pouvoir absolu,
+ O rigoureux combat d'un coeur irrésolu
+ Qui fuit en même temps tout ce qu'il se propose!
+ D'un prince malheureux ordonnez quelque chose. 1190
+ Qui des deux dois-je suivre, et duquel m'éloigner?
+ Ou laissez-moi périr, ou laissez-moi régner.
+
+
+SCÈNE III.
+
+AUGUSTE, LIVIE[1051].
+
+ AUGUSTE.
+
+ Madame, on me trahit, et la main qui me tue
+ Rend sous mes déplaisirs ma constance abattue.
+ Cinna, Cinna, le traître....
+
+ LIVIE.
+
+ Euphorbe m'a tout dit, 1195
+ Seigneur, et j'ai pâli cent fois à ce récit.
+ Mais écouteriez-vous les conseils d'une femme[1052]?
+
+ AUGUSTE.
+
+ Hélas! de quel conseil est capable mon âme?
+
+ LIVIE.
+
+ Votre sévérité, sans produire aucun fruit[1053],
+ Seigneur, jusqu'à présent a fait beaucoup de bruit.
+ Par les peines d'un autre aucun ne s'intimide:
+ Salvidien à bas a soulevé Lépide;
+ Murène a succédé, Cépion l'a suivi;
+ Le jour à tous les deux dans les tourments ravi
+ N'a point mêlé de crainte à la fureur d'Égnace[1054], 1205
+ Dont Cinna maintenant ose prendre la place;
+ Et dans les plus bas rangs les noms les plus abjets[1055]
+ Ont voulu s'ennoblir par de si hauts projets.
+ Après avoir en vain puni leur insolence,
+ Essayez sur Cinna ce que peut la clémence[1056]; 1210
+ Faites son châtiment de sa confusion;
+ Cherchez le plus utile en cette occasion:
+ Sa peine peut aigrir une ville animée,
+ Son pardon peut servir à votre renommée[1057];
+ Et ceux que vos rigueurs ne font qu'effaroucher 1215
+ Peut-être à vos bontés se laisseront toucher.
+
+ AUGUSTE.
+
+ Gagnons-les tout à fait en quittant cet empire
+ Qui nous rend odieux, contre qui l'on conspire.
+ J'ai trop par vos avis consulté là-dessus;
+ Ne m'en parlez jamais, je ne consulte plus. 1220
+ Cesse de soupirer, Rome, pour ta franchise:
+ Si je t'ai mise aux fers, moi-même je les brise,
+ Et te rends ton État, après l'avoir conquis,
+ Plus paisible et plus grand que je ne te l'ai pris;
+ Si tu me veux haïr, hais-moi sans plus rien feindre; 1225
+ Si tu me veux aimer, aime-moi sans me craindre:
+ De tout ce qu'eut Sylla de puissance et d'honneur,
+ Lassé comme il en fut, j'aspire à son bonheur.
+
+ LIVIE.
+
+ Assez et trop longtemps son exemple vous flatte;
+ Mais gardez que sur vous le contraire n'éclate: 1230
+ Ce bonheur sans pareil qui conserva ses jours
+ Ne seroit pas bonheur, s'il arrivoit toujours.
+
+ AUGUSTE.
+
+ Eh bien! s'il est trop grand, si j'ai tort d'y prétendre[1058],
+ J'abandonne mon sang à qui voudra l'épandre.
+ Après un long orage il faut trouver un port; 1235
+ Et je n'en vois que deux, le repos, ou la mort.
+
+ LIVIE.
+
+ Quoi? vous voulez quitter le fruit de tant de peines?
+
+ AUGUSTE.
+
+ Quoi? vous voulez garder l'objet de tant de haines?
+
+ LIVIE.
+
+ Seigneur, vous emporter à cette extrémité,
+ C'est plutôt désespoir que générosité. 1240
+
+ AUGUSTE.
+
+ Régner et caresser une main si traîtresse,
+ Au lieu de sa vertu, c'est montrer sa foiblesse.
+
+ LIVIE.
+
+ C'est régner sur vous-même, et par un noble choix,
+ Pratiquer la vertu la plus digne des rois.
+
+ AUGUSTE.
+
+ Vous m'aviez bien promis des conseils d'une femme: 1245
+ Vous me tenez parole, et c'en sont là, Madame.
+ Après tant d'ennemis à mes pieds abattus,
+ Depuis vingt ans je règne, et j'en sais les vertus;
+ Je sais leur divers ordre, et de quelle nature[1059]
+ Sont les devoirs d'un prince en cette conjoncture[1060]. 1250
+ Tout son peuple est blessé par un tel attentat,
+ Et la seule pensée est un crime d'État,
+ Une offense qu'on fait à toute sa province,
+ Dont il faut[1061] qu'il la venge, ou cesse d'être prince.
+
+ LIVIE.
+
+ Donnez moins de croyance à votre passion. 1255
+
+ AUGUSTE.
+
+ Ayez moins de foiblesse, ou moins d'ambition.
+
+ LIVIE.
+
+ Ne traitez plus si mal un conseil salutaire.
+
+ AUGUSTE.
+
+ Le ciel m'inspirera ce qu'ici je dois faire.
+ Adieu: nous perdons temps.
+
+ LIVIE.
+
+ Je ne vous quitte point,
+ Seigneur, que mon amour n'aye obtenu ce point. 1260
+
+ AUGUSTE.
+
+ C'est l'amour des grandeurs qui vous rend importune.
+
+ LIVIE.
+
+ J'aime votre personne, et non votre fortune.
+
+(Elle est seule[1062].)
+
+ Il m'échappe: suivons, et forçons-le de voir[1063]
+ Qu'il peut, en faisant grâce, affermir son pouvoir,
+ Et qu'enfin la clémence est la plus belle marque 1265
+ Qui fasse à l'univers connoître un vrai monarque.
+
+
+SCÈNE IV.
+
+ÉMILIE, FULVIE.
+
+ ÉMILIE.
+
+ D'où me vient cette joie? et que mal à propos
+ Mon esprit malgré moi goûte un entier repos!
+ César mande Cinna sans me donner d'alarmes!
+ Mon coeur est sans soupirs, mes yeux n'ont point de larmes,
+ Comme si j'apprenois d'un secret mouvement
+ Que tout doit succéder à mon contentement!
+ Ai-je bien entendu? me l'as-tu dit, Fulvie?
+
+ FULVIE.
+
+ J'avois gagné sur lui qu'il aimeroit la vie,
+ Et je vous l'amenois, plus traitable et plus doux, 1275
+ Faire un second effort contre votre courroux[1064];
+ Je m'en applaudissois, quand soudain Polyclète,
+ Des volontés d'Auguste ordinaire interprète,
+ Est venu l'aborder et sans suite et sans bruit,
+ Et de sa part sur l'heure au palais l'a conduit. 1280
+ Auguste est fort troublé, l'on ignore la cause;
+ Chacun diversement soupçonne quelque chose:
+ Tous présument qu'il aye un grand sujet d'ennui,
+ Et qu'il mande Cinna pour prendre avis de lui.
+ Mais ce qui m'embarrasse, et que je viens d'apprendre[1065],
+ C'est que deux inconnus se sont saisis d'Évandre,
+ Qu'Euphorbe est arrêté sans qu'on sache pourquoi,
+ Que même de son maître on dit je ne sais quoi:
+ On lui veut imputer un désespoir funeste;
+ On parle d'eaux, de Tibre, et l'on se tait du reste. 1290
+
+ ÉMILIE.
+
+ Que de sujets de craindre et de désespérer,
+ Sans que mon triste coeur en daigne murmurer!
+ A chaque occasion le ciel y fait descendre
+ Un sentiment contraire à celui qu'il doit prendre:
+ Une vaine frayeur tantôt m'a pu troubler[1066], 1295
+ Et je suis insensible alors qu'il faut trembler.
+ Je vous entends, grands Dieux! vos bontés que j'adore
+ Ne peuvent consentir que je me déshonore;
+ Et ne me permettant soupirs, sanglots, ni pleurs,
+ Soutiennent ma vertu contre de tels malheurs. 1300
+ Vous voulez que je meure avec ce grand courage
+ Qui m'a fait entreprendre un si fameux ouvrage;
+ Et je veux bien périr comme vous l'ordonnez,
+ Et dans la même assiette où vous me retenez.
+ O liberté de Rome! ô mânes de mon père! 1305
+ J'ai fait de mon côté tout ce que j'ai pu faire:
+ Contre votre tyran j'ai ligué ses amis,
+ Et plus osé pour vous qu'il ne m'étoit permis.
+ Si l'effet a manqué, ma gloire n'est pas moindre;
+ N'ayant pu vous venger, je vous irai rejoindre, 1310
+ Mais si fumante encor d'un généreux courroux,
+ Par un trépas si noble et si digne de vous,
+ Qu'il vous fera sur l'heure aisément reconnoître[1067]
+ Le sang des grands héros dont vous m'avez fait naître.
+
+
+SCÈNE V.
+
+MAXIME, ÉMILIE, FULVIE.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Mais je vous vois, Maxime, et l'on vous faisoit mort!
+
+ MAXIME.
+
+ Euphorbe trompe Auguste avec ce faux rapport:
+ Se voyant arrêté, la trame découverte,
+ Il a feint ce trépas pour empêcher ma perte.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Que dit-on de Cinna?
+
+ MAXIME.
+
+ Que son plus grand regret
+ C'est de voir que César sait tout votre secret[1068]; 1320
+ En vain il le dénie et le veut méconnoître,
+ Évandre a tout conté pour excuser son maître,
+ Et par l'ordre d'Auguste on vient vous arrêter.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Celui qui l'a reçu tarde à l'exécuter:
+ Je suis prête à le suivre et lasse de l'attendre. 1325
+
+ MAXIME.
+
+ Il vous attend chez moi.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Chez vous!
+
+ MAXIME.
+
+ C'est vous surprendre;
+ Mais apprenez le soin que le ciel a de vous:
+ C'est un des conjurés qui va fuir avec nous.
+ Prenons notre avantage avant qu'on nous poursuive;
+ Nous avons pour partir un vaisseau sur la rive[1069]. 1330
+
+ ÉMILIE.
+
+ Me connois-tu, Maxime, et sais-tu qui je suis?
+
+ MAXIME.
+
+ En faveur de Cinna je fais ce que je puis,
+ Et tâche à garantir de ce malheur extrême
+ La plus belle moitié qui reste de lui-même.
+ Sauvons-nous, Émilie, et conservons le jour, 1335
+ Afin de le venger par un heureux retour.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Cinna dans son malheur est de ceux qu'il faut suivre,
+ Qu'il ne faut pas venger, de peur de leur survivre:
+ Quiconque après sa perte aspire à se sauver
+ Est indigne du jour qu'il tâche à conserver. 1340
+
+ MAXIME.
+
+ Quel désespoir aveugle à ces fureurs vous porte?
+ O Dieux! que de foiblesse en une âme si forte!
+ Ce coeur si généreux rend si peu de combat,
+ Et du premier revers la fortune[1070] l'abat!
+ Rappelez, rappelez cette vertu sublime; 1345
+ Ouvrez enfin les yeux, et connoissez Maxime:
+ C'est un autre Cinna qu'en lui vous regardez;
+ Le ciel vous rend en lui l'amant que vous perdez;
+ Et puisque l'amitié n'en faisoit plus qu'une âme,
+ Aimez en cet ami l'objet de votre flamme; 1350
+ Avec la même ardeur il saura vous chérir,
+ Que....
+
+ ÉMILIE.
+
+ Tu m'oses aimer, et tu n'oses mourir!
+ Tu prétends un peu trop; mais quoi que tu prétendes,
+ Rends-toi digne du moins de ce que tu demandes:
+ Cesse de fuir en lâche un glorieux trépas, 1355
+ Ou de m'offrir un coeur que tu fais voir si bas;
+ Fais que je porte envie à ta vertu parfaite;
+ Ne te pouvant aimer, fais que je te regrette;
+ Montre d'un vrai Romain la dernière vigueur,
+ Et mérite mes pleurs au défaut de mon coeur. 1360
+ Quoi! si ton amitié pour Cinna s'intéresse[1071],
+ Crois-tu qu'elle consiste à flatter sa maîtresse[1072]?
+ Apprends, apprends de moi quel en est le devoir,
+ Et donne-m'en l'exemple, ou viens le recevoir.
+
+ MAXIME.
+
+ Votre juste douleur est trop impétueuse. 1365
+
+ ÉMILIE.
+
+ La tienne en ta faveur est trop ingénieuse.
+ Tu me parles déjà d'un bienheureux retour,
+ Et dans tes déplaisirs tu conçois de l'amour!
+
+ MAXIME.
+
+ Cet amour en naissant est toutefois extrême:
+ C'est votre amant en vous, c'est mon ami que j'aime, 1370
+ Et des mêmes ardeurs dont il fut embrasé....
+
+ ÉMILIE.
+
+ Maxime, en voilà trop pour un homme avisé.
+ Ma perte m'a surprise, et ne m'a point troublée;
+ Mon noble désespoir ne m'a point aveuglée.
+ Ma vertu toute entière agit sans s'émouvoir, 1375
+ Et je vois malgré moi plus que je ne veux voir.
+
+ MAXIME.
+
+ Quoi? vous suis-je suspect de quelque perfidie?
+
+ ÉMILIE.
+
+ Oui, tu l'es, puisqu'enfin tu veux que je le die;
+ L'ordre de notre fuite est trop bien concerté
+ Pour ne te soupçonner d'aucune lâcheté: 1380
+ Les Dieux seroient pour nous prodigues en miracles,
+ S'ils en avoient sans toi[1073] levé tous les obstacles.
+ Fuis sans moi, tes amours sont ici superflus.
+
+ MAXIME.
+
+ Ah! vous m'en dites trop.
+
+ ÉMILIE.
+
+ J'en présume encor plus.
+ Ne crains pas toutefois que j'éclate en injures; 1385
+ Mais n'espère non plus m'éblouir de parjures.
+ Si c'est te faire tort que de m'en défier[1074],
+ Viens mourir avec moi pour te justifier.
+
+ MAXIME.
+
+ Vivez, belle Émilie, et souffrez qu'un esclave....
+
+ ÉMILIE.
+
+ Je ne t'écoute plus qu'en présence d'Octave. 1390
+ Allons, Fulvie, allons.
+
+
+SCÈNE VI.
+
+ MAXIME.
+
+ Désespéré, confus,
+ Et digne, s'il se peut, d'un plus cruel refus,
+ Que résous-tu, Maxime? et quel est le supplice
+ Que ta vertu prépare à ton vain artifice?
+ Aucune illusion ne te doit plus flatter: 1395
+ Émilie en mourant va tout faire éclater;
+ Sur un même échafaud la perte de sa vie
+ Étalera sa gloire et ton ignominie,
+ Et sa mort va laisser à la postérité[1075]
+ L'infâme souvenir de ta déloyauté. 1400
+ Un même jour t'a vu, par une fausse adresse,
+ Trahir ton souverain, ton ami, ta maîtresse,
+ Sans que de tant de droits en un jour violés,
+ Sans que de deux amants au tyran immolés,
+ Il te reste aucun fruit que la honte et la rage[1076] 1405
+ Qu'un remords inutile allume en ton courage.
+ Euphorbe, c'est l'effet de tes lâches conseils;
+ Mais que peut-on attendre enfin de tes pareils[1077]?
+ Jamais un affranchi n'est qu'un esclave infâme;
+ Bien qu'il change d'état, il ne change point d'âme[1078]; 1410
+ La tienne, encor servile, avec la liberté
+ N'a pu prendre un rayon de générosité[1079]:
+ Tu m'as fait relever une injuste puissance;
+ Tu m'as fait démentir l'honneur de ma naissance;
+ Mon coeur te résistoit, et tu l'as combattu 1415
+ Jusqu'à ce que ta fourbe ait souillé sa vertu.
+ Il m'en coûte la vie, il m'en coûte la gloire,
+ Et j'ai tout mérité pour t'avoir voulu croire;
+ Mais les Dieux permettront à mes ressentiments
+ De te sacrifier aux yeux des deux amants, 1420
+ Et j'ose m'assurer qu'en dépit de mon crime
+ Mon sang leur servira d'assez pure victime,
+ Si dans le tien mon bras, justement irrité,
+ Peut laver le forfait de t'avoir écouté.
+
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [1025] GARDES manque dans l'édition de 1643.--TROUPE DE GARDES.
+ (1648-60)
+
+ [1026] _Var._ On ne conçoit qu'à force une telle fureur.
+ (1643-56)
+
+ [1027] _Var._ Encore pour Maxime, il m'en fait avertir[1027-a],
+ Et s'est laissé toucher à quelque repentir. (1643-56)
+
+ [1027-a] _Unus ex conseiis deferebat_, «c'était un des
+ complices qui dénonçait la conjuration:» voyez ci-dessus, p. 373.
+
+ [1028] _Var._ Que sur les conjurés fait un juste remords.
+ (1643-56)
+
+ [1029] _Var._ O le plus déloyal que l'enfer ait produit!
+ (1643-56)
+
+ [1030] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1643-60.
+
+ [1031] Ce jeu de scène manque dans les deux éditions de 1643. Il
+ se trouve deux vers plus haut dans les éditions de 1648-60.
+
+ [1032] _Var._ Il l'a jugé trop grand pour se le pardonner:
+ A peine du palais il a pu retourner. (1643-60)
+
+ [1033] _Var._ Que de tous les côtés lançant un oeil farouche.
+ (1643-56)
+
+ [1034] _Var._ Que je n'ignore pas ce que j'ai mérité. (1643-60)
+
+ [1035] _Var._ Et l'eau grosse et rapide, et la nuit survenue,
+ L'ont dérobé sur l'heure à ma débile vue.
+ AUG. Sous ses justes remords il a trop succombé. (1643-56)
+ _Var._ Dont l'eau grosse et rapide et la nuit assez noire.
+ (1660-64)
+
+ [1036] _Var._ Sous le pressant remords il a trop succombé. (1660)
+
+ [1037] AUGUSTE, _seul._ (1648-60)
+
+ [1038] Sextus Pompée.
+
+ [1039] Dans la guerre entre Octave et les adhérents d'Antoine,
+ après la bataille de Philippes.
+
+ [1040] Voyez p. 384, note 903.
+
+ [1041] _Var._ Et puis ose accuser ton destin d'injustice,
+ Si les tiens maintenant s'arment pour ton supplice,
+ Et si par ton exemple à ta perte guidés. (1643-56)
+
+ [1042] _Var._ Ils violent les droits que tu n'as pas gardés!
+ (1643-64)
+
+ [1043] Ce vers rappelle, mais par les mots et par le son plutôt
+ que par la pensée, la fin de la première strophe des _Larmes de
+ saint Pierre_ de Malherbe:
+
+ Fait de tous les assauts que la rage peut faire
+ Une fidèle preuve à l'infidélité.
+
+ (Voyez le Malherbe de M. Lalanne, tome I, p. 4.)
+
+ [1044] Voyez ci-dessus, p. 373: _Quid ergo! ego percussorem meum
+ securum ambulare patiar, me sollicito?_
+
+ [1045] _Quis finis erit suppliciorum? quis sanguinis?_ (P. 374.)
+
+ [1046] _Var._ Rome a pour ma ruine un hydre trop fertile.
+ (1652-56)
+
+ [1047] _Ego sum nobilibus adolescentulis expositum caput, in quod
+ mucrones acuant._ (P. 374.)
+
+ [1048] _Non est tanti vita, si, ut ego non peream, tam multa
+ perdenda sunt._ (_Ibidem._)
+
+ [1049] _Var._ Éteins-en le flambeau dans le sang d'un ingrat.
+ (1643-60)
+
+ [1050] Toutes les éditions publiées du vivant de Corneille
+ portent _nous-mêmes_, avec une _s_, à l'exception de celle de
+ 1643 in-4º, qui donne _nous-même_.
+
+ [1051] Voyez la _Notice_, p. 365.
+
+ [1052] _Admittis muliebre consilium?_ (P. 374.)
+
+ [1053] _Var._ Seigneur, jusques ici votre sévérité
+ A fait beaucoup de bruit, et n'a rien profité. (1643-56)
+
+ [1054] _Var._ N'a point mis de frayeur dedans l'esprit
+ d'Égnace[1054-a],
+ Dont Cinna maintenant ose imiter l'audace. (1643-56)
+
+ [1054-a] Tous ces noms sont aussi empruntés à Sénèque: voyez
+ p. 374.
+
+ [1055] Voyez tome I, p. 169, note 560.
+
+ [1056] _Nunc tenta quomodo tibi cedat clementia._ (P. 374.)
+
+ [1057] _Jam nocere tibi non potest, prodesse famæ tuæ potest._
+ (_Ibidem._)
+
+ [1058] _Var._ Aussi dedans la place où je m'en vais descendre.
+ (1643-56)
+
+ [1059] _Var._ Je sais les soins qu'un roi doit avoir de sa vie,
+ A quoi le bien public, en ce cas, le convie. (1643-56)
+
+ [1060] L'édition de 1682 porte, par erreur, _conjecture_, pour
+ _conjoncture_.
+
+ [1061] Les éditions de 1643 in-4º, de 1648-54, de 1656 et de 1660
+ portent _il fait_, pour _il faut_. Quel que soit le nombre des
+ éditions qui reproduisent cette leçon, ce ne peut être qu'une
+ faute typographique.
+
+ [1062] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1643-60.
+
+ [1063] _Var._ Il m'échappe: suivons, et le forçons de voir.
+ (1643-56)
+
+ [1064] _Var._ Faire un second effort contre ce grand courroux;
+ J'en rendois grâce aux Dieux, quand soudain Polyclète.
+ (1643-56)
+
+ [1065] _Var._ Mais ce qui plus m'étonne, et que je viens
+ d'apprendre. (1643-56)
+
+ [1066] _Var._ Une vaine frayeur m'a pu tantôt troubler. (1643-56)
+
+ [1067] _Var._ Que d'abord son éclat vous fera reconnoître.
+ (1643-56)
+
+ [1068] _Var._ Est de voir que César sait tout votre secret.
+ (1643-56)
+
+ [1069] _Var._ Nous avons un vaisseau tout prêt dessus la rive.
+ (1643-56)
+
+ [1070] Les éditions de 1668 et de 1682 portent, par erreur, _de
+ fortune_, pour _la fortune_.
+
+ [1071] _Var._ Quoi! si ton amitié pour Cinna t'intéresse.
+ (1643-63)
+
+ [1072] Les éditions de 1652-56 portent _ta maîtresse_, pour _sa
+ maîtresse_, ce qui est certainement une erreur.
+
+ [1073] L'édition de 1643 in-4º porte _sans loi_, pour _sans toi_.
+
+ [1074] _Var._ Si c'est te faire tort que de me défier. (1643-56)
+
+ [1075] _Var._ Et porte avec son nom à la postérité. (1643-56)
+
+ [1076] _Var._ Il te reste autre fruit que la honte et la rage.
+ (1643 et 48)
+
+ [1077] _Var._ Mais que peut-on attendre aussi de tes pareils?
+ (1643-56)
+
+ [1078] _Var._ Et pour changer d'état, il ne change point d'âme.
+ (1643-56)
+
+ [1079] _Var._ N'a su prendre un rayon de générosité. (1660)
+
+
+
+
+ACTE V.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+AUGUSTE, CINNA.
+
+ AUGUSTE.
+
+ Prends un siége, Cinna, prends, et sur toute chose 1425
+ Observe exactement la loi que je t'impose:
+ Prête, sans me troubler, l'oreille à mes discours;
+ D'aucun mot, d'aucun cri, n'en interromps le cours;
+ Tiens ta langue captive; et si ce grand silence
+ A ton émotion fait quelque violence, 1430
+ Tu pourras me répondre après tout à loisir[1080]:
+ Sur ce point seulement contente mon desir.
+
+ CINNA.
+
+ Je vous obéirai, Seigneur.
+
+ AUGUSTE.
+
+ Qu'il te souvienne
+ De garder ta parole, et je tiendrai la mienne.
+ Tu vois le jour, Cinna; mais ceux dont tu le tiens 1435
+ Furent les ennemis de mon père, et les miens:
+ Au milieu de leur camp tu reçus la naissance[1081];
+ Et lorsqu'après leur mort tu vins en ma puissance,
+ Leur haine enracinée au milieu de ton sein
+ T'avoit mis contre moi les armes à la main; 1440
+ Tu fus mon ennemi même avant que de naître[1082],
+ Et tu le fus encor quand tu me pus connoître,
+ Et l'inclination jamais n'a démenti[1083]
+ Ce sang qui t'avoit fait du contraire parti:
+ Autant que tu l'as pu, les effets l'ont suivie. 1445
+ Je ne m'en suis vengé qu'en te donnant la vie;
+ Je te fis prisonnier pour te combler de biens:
+ Ma cour fut ta prison, mes faveurs tes liens;
+ Je te restituai d'abord ton patrimoine[1084];
+ Je t'enrichis après des dépouilles d'Antoine, 1450
+ Et tu sais que depuis, à chaque occasion,
+ Je suis tombé pour toi dans la profusion.
+ Toutes les dignités que tu m'as demandées,
+ Je te les ai sur l'heure et sans peine accordées;
+ Je t'ai préféré même à ceux dont les parents 1455
+ Ont jadis dans mon camp tenu les premiers rangs[1085],
+ A ceux qui de leur sang m'ont acheté l'empire[1086],
+ Et qui m'ont conservé le jour que je respire.
+ De la façon enfin qu'avec toi j'ai vécu,
+ Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu[1087]. 1460
+ Quand le ciel me voulut, en rappelant Mécène,
+ Après tant de faveur montrer un peu de haine[1088],
+ Je te donnai sa place en ce triste accident,
+ Et te fis, après lui, mon plus cher confident.
+ Aujourd'hui même encor, mon âme irrésolue 1465
+ Me pressant de quitter ma puissance absolue,
+ De Maxime et de toi j'ai pris les seuls avis,
+ Et ce sont, malgré lui, les tiens que j'ai suivis.
+ Bien plus, ce même jour je te donne Émilie,
+ Le digne objet des voeux de toute l'Italie, 1470
+ Et qu'ont mise si haut mon amour et mes soins,
+ Qu'en te couronnant roi je t'aurois donné moins.
+ Tu t'en souviens, Cinna: tant d'heur et tant de gloire
+ Ne peuvent pas sitôt sortir de ta mémoire;
+ Mais ce qu'on ne pourroit jamais s'imaginer, 1475
+ Cinna, tu t'en souviens, et veux m'assassiner[1089].
+
+ CINNA.
+
+ Moi, Seigneur! moi, que j'eusse une âme si traîtresse;
+ Qu'un si lâche dessein....
+
+ AUGUSTE.
+
+ Tu tiens mal ta promesse:
+ Sieds-toi, je n'ai pas dit encor ce que je veux;
+ Tu te justifieras après, si tu le peux. 1480
+ Écoute cependant, et tiens mieux ta parole.
+ Tu veux m'assassiner[1090] demain, au Capitole,
+ Pendant le sacrifice, et ta main pour signal
+ Me doit, au lieu d'encens, donner le coup fatal;
+ La moitié de tes gens doit occuper la porte, 1485
+ L'autre moitié te suivre et te prêter main-forte.
+ Ai-je de bons avis, ou de mauvais soupçons[1091]?
+ De tous ces meurtriers te dirai-je les noms?
+ Procule, Glabrion, Virginian, Rutile,
+ Marcel, Plaute, Lénas, Pompone, Albin, Icile, 1490
+ Maxime, qu'après toi j'avois le plus aimé[1092];
+ Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé:
+ Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes,
+ Que pressent de mes lois les ordres légitimes,
+ Et qui désespérant de les plus éviter, 1495
+ Si tout n'est renversé, ne sauroient subsister.
+ Tu te tais maintenant, et gardes le silence,
+ Plus par confusion que par obéissance.
+ Quel étoit ton dessein[1093], et que prétendois-tu
+ Après m'avoir au temple à tes pieds abattu? 1500
+ Affranchir ton pays d'un pouvoir monarchique!
+ Si j'ai bien entendu tantôt ta politique,
+ Son salut désormais dépend d'un souverain
+ Qui pour tout conserver tienne tout en sa main;
+ Et si sa liberté te faisoit entreprendre, 1505
+ Tu ne m'eusses jamais empêché de la rendre;
+ Tu l'aurois acceptée au nom de tout l'État,
+ Sans vouloir l'acquérir par un assassinat.
+ Quel étoit donc ton but? D'y régner en ma place?
+ D'un étrange malheur son destin le menace, 1510
+ Si pour monter au trône et lui donner la loi
+ Tu ne trouves dans Rome autre obstacle que moi[1094],
+ Si jusques à ce point son sort est déplorable,
+ Que tu sois après moi le plus considérable,
+ Et que ce grand fardeau de l'empire romain 1515
+ Ne puisse après ma mort tomber mieux qu'en ta main.
+ Apprends à te connoître, et descends en toi-même:
+ On t'honore dans Rome, on te courtise, on t'aime,
+ Chacun tremble sous toi, chacun t'offre des voeux,
+ Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux; 1520
+ Mais tu ferois pitié même à ceux qu'elle irrite[1095],
+ Si je t'abandonnois à ton peu de mérite[1096].
+ Ose me démentir, dis-moi ce que tu vaux,
+ Conte-moi tes vertus, tes glorieux travaux,
+ Les rares qualités par où tu m'as dû plaire, 1525
+ Et tout ce qui t'élève au-dessus du vulgaire.
+ Ma faveur fait ta gloire, et ton pouvoir en vient:
+ Elle seule t'élève, et seule te soutient;
+ C'est elle qu'on adore, et non pas ta personne:
+ Tu n'as crédit ni rang qu'autant qu'elle t'en donne, 1530
+ Et pour te faire choir je n'aurois aujourd'hui
+ Qu'à retirer la main qui seule est ton appui.
+ J'aime mieux toutefois céder à ton envie:
+ Règne, si tu le peux, aux dépens de ma vie;
+ Mais oses-tu penser que les Serviliens, 1535
+ Les Cosses, les Métels, les Pauls, les Fabiens,
+ Et tant d'autres enfin de qui les grands courages
+ Des héros de leur sang sont les vives images,
+ Quittent le noble orgueil d'un sang si généreux
+ Jusqu'à pouvoir souffrir que tu règnes sur eux[1097]? 1540
+ Parle, parle, il est temps.
+
+ CINNA.
+
+ Je demeure stupide;
+ Non que votre colère ou la mort m'intimide:
+ Je vois qu'on m'a trahi, vous m'y voyez rêver,
+ Et j'en cherche l'auteur sans le pouvoir trouver.
+ Mais c'est trop y tenir toute l'âme occupé[1098]: 1545
+ Seigneur, je suis Romain, et du sang de Pompée;
+ Le père et les deux fils, lâchement égorgés,
+ Par la mort de César étoient trop peu vengés.
+ C'est là d'un beau dessein l'illustre et seule cause;
+ Et puisqu'à vos rigueurs la trahison m'expose, 1550
+ N'attendez point de moi d'infâmes repentirs,
+ D'inutiles regrets, ni de honteux soupirs.
+ Le sort vous est propice autant qu'il m'est contraire;
+ Je sais ce que j'ai fait, et ce qu'il vous faut faire:
+ Vous devez un exemple à la postérité, 1555
+ Et mon trépas importe à votre sûreté.
+
+ AUGUSTE.
+
+ Tu me braves, Cinna, tu fais le magnanime,
+ Et loin de t'excuser, tu couronnes ton crime.
+ Voyons si ta constance ira jusques au bout.
+ Tu sais ce qui t'est dû, tu vois que je sais tout: 1560
+ Fais ton arrêt toi-même, et choisis tes supplices.
+
+
+SCÈNE II.
+
+AUGUSTE, LIVIE, CINNA, ÉMILIE, FULVIE.
+
+ LIVIE.
+
+ Vous ne connoissez pas encor tous les complices:
+ Votre Émilie en est, Seigneur, et la voici.
+
+ CINNA.
+
+ C'est elle-même, ô Dieux!
+
+ AUGUSTE.
+
+ Et toi, ma fille, aussi!
+
+ ÉMILIE.
+
+ Oui, tout ce qu'il a fait, il l'a fait pour me plaire[1099], 1565
+ Et j'en étois, Seigneur, la cause et le salaire.
+
+ AUGUSTE.
+
+ Quoi? l'amour qu'en ton coeur j'ai fait naître aujourd'hui
+ T'emporte-t-il déjà jusqu'à mourir pour lui?
+ Ton âme à ces transports un peu trop s'abandonne,
+ Et c'est trop tôt aimer l'amant que je te donne. 1570
+
+ ÉMILIE.
+
+ Cet amour qui m'expose à vos ressentiments
+ N'est point le prompt effet de vos commandements;
+ Ces flammes dans nos coeurs sans votre ordre étoient nées[1100],
+ Et ce sont des secrets de plus de quatre années;
+ Mais quoique je l'aimasse et qu'il brulât pour moi, 1575
+ Une haine plus forte à tous deux fit la loi;
+ Je ne voulus jamais lui donner d'espérance,
+ Qu'il ne m'eût de mon père assuré la vengeance;
+ Je la lui fis jurer; il chercha des amis:
+ Le ciel rompt le succès que je m'étois promis, 1580
+ Et je vous viens, Seigneur, offrir une victime,
+ Non pour sauver sa vie en me chargeant du crime:
+ Son trépas est trop juste après son attentat,
+ Et toute excuse est vaine en un crime d'État:
+ Mourir en sa présence, et rejoindre mon père, 1585
+ C'est tout ce qui m'amène, et tout ce que j'espère.
+
+ AUGUSTE.
+
+ Jusques à quand, ô ciel, et par quelle raison
+ Prendrez-vous contre moi des traits dans ma maison?
+ Pour ses débordements j'en ai chassé Julie;
+ Mon amour en sa place a fait choix d'Émilie, 1590
+ Et je la vois comme elle indigne de ce rang.
+ L'une m'ôtoit l'honneur, l'autre a soif de mon sang;
+ Et prenant toutes deux leur passion pour guide,
+ L'une fut impudique, et l'autre est parricide.
+ O ma fille! est-ce là le prix de mes bienfaits? 1595
+
+ ÉMILIE.
+
+ Ceux de mon père en vous firent mêmes effets[1101].
+
+ AUGUSTE.
+
+ Songe avec quel amour j'élevai ta jeunesse.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Il éleva la vôtre avec même tendresse;
+ Il fut votre tuteur, et vous son assassin;
+ Et vous m'avez au crime enseigné le chemin: 1600
+ Le mien d'avec le vôtre en ce point seul diffère,
+ Que votre ambition s'est immolé mon père,
+ Et qu'un juste courroux, dont je me sens brûler,
+ A son sang innocent vouloit vous immoler.
+
+ LIVIE.
+
+ C'en est trop, Émilie: arrête, et considère 1605
+ Qu'il t'a trop bien payé les bienfaits de ton père:
+ Sa mort, dont la mémoire allume ta fureur,
+ Fut un crime d'Octave, et non de l'Empereur,
+ Tous ces crimes d'État qu'on fait pour la couronne,
+ Le ciel nous en absout alors qu'il nous la donne, 1610
+ Et dans le sacré rang où sa faveur l'a mis,
+ Le passé devient juste et l'avenir permis.
+ Qui peut y parvenir ne peut être coupable;
+ Quoi qu'il ait fait ou fasse, il est inviolable:
+ Nous lui devons nos biens, nos jours sont en sa main, 1615
+ Et jamais on n'a droit sur ceux du souverain.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Aussi dans le discours que vous venez d'entendre,
+ Je parlois pour l'aigrir, et non pour me défendre.
+ Punissez donc, Seigneur, ces criminels appas
+ Qui de vos favoris font d'illustres ingrats; 1620
+ Tranchez mes tristes jours pour assurer les vôtres.
+ Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres[1102];
+ Et je suis plus à craindre, et vous plus en danger,
+ Si j'ai l'amour ensemble et le sang à venger[1103].
+
+ CINNA.
+
+ Que vous m'ayez séduit, et que je souffre encore 1625
+ D'être déshonoré par celle que j'adore!
+ Seigneur, la vérité doit ici s'exprimer:
+ J'avois fait ce dessein avant que de l'aimer.
+ A mes plus saints desirs la trouvant inflexible[1104],
+ Je crus qu'à d'autres soins elle seroit sensible: 1630
+ Je parlai de son père et de votre rigueur,
+ Et l'offre de mon bras suivit celle du coeur.
+ Que la vengeance est douce à l'esprit d'une femme!
+ Je l'attaquai par là, par là je pris son âme;
+ Dans mon peu de mérite elle me négligeoit, 1635
+ Et ne put négliger le bras qui la vengeoit:
+ Elle n'a conspiré que par mon artifice;
+ J'en suis le seul auteur, elle n'est que complice.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Cinna, qu'oses-tu dire? est-ce là me chérir,
+ Que de m'ôter l'honneur quand il me faut mourir? 1640
+
+ CINNA.
+
+ Mourez, mais en mourant ne souillez point ma gloire.
+
+ ÉMILIE.
+
+ La mienne se flétrit, si César te veut croire.
+
+ CINNA.
+
+ Et la mienne se perd, si vous tirez à vous
+ Toute celle qui suit de si généreux coups.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Eh bien! prends-en ta part, et me laisse la mienne; 1645
+ Ce seroit l'affoiblir que d'affoiblir la tienne:
+ La gloire et le plaisir, la honte et les tourments,
+ Tout doit être commun entre de vrais amants.
+ Nos deux âmes, Seigneur, sont deux âmes romaines;
+ Unissant nos desirs, nous unîmes nos haines; 1650
+ De nos parents perdus le vif ressentiment
+ Nous apprit nos devoirs en un même moment;
+ En ce noble dessein nos coeurs se rencontrèrent;
+ Nos esprits généreux ensemble le formèrent;
+ Ensemble nous cherchons l'honneur d'un beau trépas:
+ Vous vouliez nous unir, ne nous séparez pas.
+
+ AUGUSTE.
+
+ Oui, je vous unirai, couple ingrat et perfide,
+ Et plus mon ennemi qu'Antoine ni Lépide;
+ Oui, je vous unirai, puisque vous le voulez:
+ Il faut bien satisfaire aux feux dont vous brûlez, 1660
+ Et que tout l'univers, sachant ce qui m'anime,
+ S'étonne du supplice aussi bien que du crime.
+
+
+SCÈNE III.
+
+AUGUSTE, LIVIE, CINNA, MAXIME, ÉMILIE, FULVIE.
+
+ AUGUSTE.
+
+ Mais enfin le ciel m'aime, et ses bienfaits nouveaux[1105]
+ Ont enlevé[1106] Maxime à la fureur des eaux.
+ Approche, seul ami que j'éprouve fidèle. 1665
+
+ MAXIME.
+
+ Honorez moins, Seigneur, une âme criminelle.
+
+ AUGUSTE.
+
+ Ne parlons plus de crime après ton repentir,
+ Après que du péril tu m'as su garantir:
+ C'est à toi que je dois et le jour et l'empire.
+
+ MAXIME.
+
+ De tous vos ennemis connoissez mieux le pire: 1670
+ Si vous régnez encor, Seigneur, si vous vivez,
+ C'est ma jalouse rage à qui vous le devez.
+ Un vertueux remords n'a point touché mon âme;
+ Pour perdre mon rival j'ai découvert sa trame.
+ Euphorbe vous a feint que je m'étois noyé, 1675
+ De crainte qu'après moi vous n'eussiez envoyé:
+ Je voulois avoir lieu d'abuser Émilie,
+ Effrayer son esprit, la tirer d'Italie,
+ Et pensois la résoudre à cet enlèvement
+ Sous l'espoir du retour pour venger son amant; 1680
+ Mais au lieu de goûter ces grossières amorces,
+ Sa vertu combattue a redoublé ses forces.
+ Elle a lu dans mon coeur; vous savez le surplus,
+ Et je vous en ferois des récits superflus.
+ Vous voyez le succès de mon lâche artifice. 1685
+ Si pourtant quelque grâce est due à mon indice,
+ Faites périr Euphorbe au milieu des tourments[1107],
+ Et souffrez que je meure aux yeux de ces amants.
+ J'ai trahi mon ami, ma maîtresse, mon maître,
+ Ma gloire, mon pays, par l'avis de ce traître, 1690
+ Et croirai toutefois mon bonheur infini,
+ Si je puis m'en punir après l'avoir puni.
+
+ AUGUSTE.
+
+ En est-ce assez, ô ciel! et le sort, pour me nuire,
+ A-t-il quelqu'un des miens qu'il veuille encor séduire?
+ Qu'il joigne à ses efforts le secours des enfers: 1695
+ Je suis maître de moi comme de l'univers;
+ Je le suis, je veux l'être. O siècles, ô mémoire,
+ Conservez à jamais ma dernière victoire!
+ Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux
+ De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous. 1700
+ Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie:
+ Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie,
+ Et malgré la fureur de ton lâche destin[1108],
+ Je te la donne encor comme à mon assassin.
+ Commençons un combat qui montre par l'issue 1705
+ Qui l'aura mieux de nous ou donnée ou reçue[1109].
+ Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler;
+ Je t'en avois comblé, je t'en veux accabler:
+ Avec cette beauté que je t'avois donnée,
+ Reçois le consulat pour la prochaine année[1110]. 1710
+ Aime Cinna, ma fille, en cet illustre rang,
+ Préfères-en la pourpre à celle de mon sang;
+ Apprends sur mon exemple à vaincre ta colère[1111]:
+ Te rendant un époux, je te rends plus qu'un père.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Et je me rends, Seigneur, à ces hautes bontés; 1715
+ Je recouvre la vue auprès de leurs clartés:
+ Je connois mon forfait, qui me sembloit justice;
+ Et, ce que n'avoit pu la terreur du supplice,
+ Je sens naître en mon âme un repentir puissant,
+ Et mon coeur en secret me dit qu'il y consent. 1720
+ Le ciel a résolu votre grandeur suprême;
+ Et pour preuve, Seigneur, je n'en veux que moi-même[1112]:
+ J'ose avec vanité me donner cet éclat,
+ Puisqu'il change mon coeur, qu'il veut changer l'État.
+ Ma haine va mourir, que j'ai crue immortelle; 1725
+ Elle est morte, et ce coeur devient sujet fidèle;
+ Et prenant désormais cette haine en horreur,
+ L'ardeur de vous servir succède à sa fureur.
+
+ CINNA.
+
+ Seigneur, que vous dirai-je après que nos offenses
+ Au lieu de châtiments trouvent des récompenses? 1730
+ O vertu sans exemple! ô clémence qui rend
+ Votre pouvoir plus juste, et mon crime plus grand!
+
+ AUGUSTE.
+
+ Cesse d'en retarder un oubli magnanime;
+ Et tous deux avec moi faites grâce à Maxime:
+ Il nous a trahis tous; mais ce qu'il a commis 1735
+ Vous conserve innocents, et me rend mes amis.
+
+(A Maxime[1113].)
+
+ Reprends auprès de moi ta place accoutumée;
+ Rentre dans ton crédit et dans ta renommée;
+ Qu'Euphorbe de tous trois ait sa grâce à son tour;
+ Et que demain l'hymen couronne leur amour. 1740
+ Si tu l'aimes encor, ce sera ton supplice.
+
+ MAXIME.
+
+ Je n'en murmure point, il a trop de justice;
+ Et je suis plus confus, Seigneur, de vos bontés
+ Que je ne suis jaloux du bien que vous m'ôtez.
+
+ CINNA.
+
+ Souffrez que ma vertu dans mon coeur rappelée 1745
+ Vous consacre une foi lâchement violée,
+ Mais si ferme à présent, si loin de chanceler,
+ Que la chute du ciel ne pourroit l'ébranler.
+ Puisse le grand moteur des belles destinées,
+ Pour prolonger vos jours, retrancher nos années; 1750
+ Et moi, par un bonheur dont chacun soit jaloux,
+ Perdre pour vous cent fois ce que je tiens de vous!
+
+ LIVIE.
+
+ Ce n'est pas tout, Seigneur: une céleste flamme
+ D'un rayon prophétique illumine mon âme.
+ Oyez ce que les Dieux vous font savoir par moi; 1755
+ De votre heureux destin c'est l'immuable loi.
+ Après cette action vous n'avez rien à craindre:
+ On portera le joug désormais sans se plaindre;
+ Et les plus indomptés, renversant leurs projets,
+ Mettront toute leur gloire à mourir vos sujets; 1760
+ Aucun lâche dessein, aucune ingrate envie
+ N'attaquera le cours d'une si belle vie;
+ Jamais plus d'assassins ni de conspirateurs[1114]:
+ Vous avez trouvé l'art d'être maître des coeurs.
+ Rome, avec une joie et sensible et profonde, 1765
+ Se démet en vos mains de l'empire du monde;
+ Vos royales vertus lui vont trop[1115] enseigner
+ Que son bonheur consiste à vous faire régner:
+ D'une si longue erreur pleinement affranchie,
+ Elle n'a plus de voeux que pour la monarchie, 1770
+ Vous prépare déjà des temples, des autels,
+ Et le ciel une place entre les immortels;
+ Et la postérité, dans toutes les provinces,
+ Donnera votre exemple aux plus généreux princes.
+
+ AUGUSTE.
+
+ J'en accepte l'augure, et j'ose l'espérer: 1775
+ Ainsi toujours les Dieux vous daignent inspirer!
+ Qu'on redouble demain les heureux sacrifices
+ Que nous leur offrirons sous de meilleurs auspices;
+ Et que vos conjurés entendent publier
+ Qu'Auguste a tout appris, et veut tout oublier. 1780
+
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [1080] Voyez ci-dessus, p. 374: _Quum alteram poni Cinnæ
+ cathedram jussisset: «Hoc, inquit, primum a te peto, ne me
+ loquentem interpelles, ne medio sermone meo proclames; dabitur
+ tibi loquendi liberum tempus._»
+
+ [1081] _Var._ Ce fut dedans leur camp que tu pris la naissance;
+ Et quand après leur mort tu vins en ma puissance,
+ Leur haine héréditaire, ayant passé dans toi,
+ T'avoit mis à la main les armes contre moi. (1643-56)
+
+ [1082] _Ego te, Cinna, quum in hostium castris invenissem, non
+ factum tantum mihi inimicum, sed natum, servavi._ (P. 374)
+
+ [1083] _Var._ Et le sang t'ayant fait d'un contraire parti,
+ Ton inclination ne l'a point démenti:
+ Comme elle l'a suivi, les effets l'ont suivie. (1643-56)
+
+ [1084] _Patrimonium tibi omne concessi._ (P. 374.)
+
+ [1085] _Sacerdotium tibi petenti, præteritis compluribus quorum
+ parentes mecum militaverant, dedi._ (_Ibidem._)
+
+ [1086] _Var._ M'ont conservé le jour qu'à présent je respire,
+ Et m'ont de tout leur sang acheté cet empire. (1643-56)
+
+ [1087] _Hodie tam felix es et tam dives, ut victo victores
+ invideant._ (P. 374.)
+
+ [1088] _Var._ Après tant de travaux montrer un peu de haine.
+ (1643 in-4º)
+ _Var._ Après tant de faveurs montrer un peu de haine.
+ (1643 in-12 et 48-56)
+
+ [1089] _Quum sic de te meruerim, occidere me constituisti._ (P.
+ 374.)
+
+ [1090] _Quum ad hanc vocem exclamasset Cinna, procul hanc ab se
+ abesse dementiam: «Non præstas, inquit, fidem, Cinna; convenerat
+ ne interloquereris. Occidere, inquam, me paras._» (P. 374 et
+ 375.)
+
+ [1091] _Var._ Assurée au besoin du secours des premiers.
+ Te dirai-je les noms de tous ces meurtriers? (1643-56)
+
+ [1092] Monvel comptait ici les conjurés sur ses doigts; après le
+ nom de Maxime, il laissait retomber sa main en disant la fin du
+ vers, puis il semblait s'apprêter à reprendre son compte, qu'il
+ abandonnait définitivement en disant:
+
+ Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé.
+
+ Talma admirait fort ce jeu de scène très-familier, mais d'un effet
+ saisissant, et il fut longtemps avant d'oser le pratiquer.
+
+ [1093] _Et quum defixum videret, nec ex conventione jam, sed ex
+ conscientia tacentem: «Quo, inquit, hoc animo facis?_» (P. 375.)
+
+ [1094] _Ut ipse sis princeps? Male, mehercule, cum republica
+ agitur, si tibi ad imperandum nihil præter me obstat._
+ (_Ibidem._)
+
+ [1095] _Var._ Mais en un triste état on la verroit réduite.
+ (1643-56)
+
+ [1096] «Ces vers et les suivants occasionnèrent un jour une
+ saillie singulière. Le dernier maréchal de la Feuillade, étant
+ sur le théâtre, dit tout haut à Auguste: «Ah! tu me gâtes le
+ _soyons amis_, _Cinna_.» Le vieux comédien qui jouait Auguste se
+ déconcerta et crut avoir mal joué. Le maréchal, après la pièce,
+ lui dit: «Ce n'est pas vous qui m'avez déplu, c'est Auguste, qui
+ dit à Cinna qu'il n'a aucun mérite, qu'il n'est propre à rien,
+ qu'il fait pitié, et qui ensuite lui dit: «Soyons amis.» Si le
+ Roi m'en disait autant, je le remercierais de son amitié.»
+ (_Voltaire._)
+
+ [1097] _Cedo, si spes tuas solus impedio, Paulusne te et Fabius
+ Maximus et Cossi et Servilii ferent, tantumque agmen nobilium,
+ non inania nomina præferentium, sed eorum qui imaginibus suis
+ decori sunt?_ (P. 375.)
+
+ [1098] _Var._ Cette stupidité s'est enfin dissipée. (1643-56)
+
+ [1099] _Var._ Oui, Seigneur, du dessein je suis la seule cause:
+ C'est pour moi qu'il conspire, et c'est pour moi qu'il ose.
+ (1643-56)
+
+ [1100] _Var._ Ces flammes dans nos coeurs dès longtemps étoient
+ nées. (1643-56)
+
+ [1101] _Var._ Mon père l'eut pareil de ceux qu'il vous a faits.
+ (1643-64)
+
+ [1102] Voyez acte III, scène IV, vers 1035 et 1036.
+
+ [1103] _Var._ Ayant avec un père un amant à venger. (1643-56)
+
+ [1104] _Var._ A mes chastes desirs la trouvant inflexible.
+ (1643-60)
+
+ [1105] _Var._ Mais enfin le ciel m'aime, et parmi tant de maux
+ Il m'a rendu Maxime, et l'a sauvé des eaux. (1643-56)
+
+ [1106] Voltaire, dans l'édition de 1786, a remplacé _enlevé_ par
+ _arraché_. Il fait commencer la scène au vers 1665.
+
+ [1107] _Var._ A vos bontés, Seigneur, j'en demanderai deux,
+ Le supplice d'Euphorbe, et ma mort à leurs yeux. (1643-56)
+
+ [1108] Il y a _destin_ dans toutes les éditions de Corneille, et
+ même encore dans celle de 1692. Le mot paraît être pris dans un
+ sens conforme à celui de _se proposer_, _résoudre_, qu'avait
+ autrefois le verbe _destiner_ (voyez le _Lexique_). Voltaire a
+ substitué _dessein_ à _destin_.
+
+ [1109] Voyez ci-dessus, p. 375: _Vitam tibi, inquit, Cinna,
+ iterum do, prius hosti, nunc insidiatori ac parricidæ. Ex
+ hodierno die inter nos amicitia incipiat. Contendamus utrum ego
+ meliore fide vitam tibi dederim, an tu debeas._
+
+ [1110] _Post hæc detulit ultro consulatum._ (P. 375.)--Cinna fut
+ consul l'an 5 avant Jésus-Christ.
+
+ [1111] _Var._ Apprends, à mon exemple, à vaincre ta colère.
+ (1643-56)
+
+ [1112] _Var._ Et pour preuve, Seigneur, je ne veux que moi-même.
+ (1643-56)
+
+ [1113] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1643-60.
+
+ [1114] _Nullis amplius insidiis ab ullo petitus est._ (P. 375.)
+
+ [1115] L'édition de 1682 porte, par erreur, _tout_, pour _trop_.
+
+
+
+
+ POLYEUCTE, MARTYR
+
+ TRAGÉDIE CHRÉTIENNE
+
+ 1640
+
+
+
+
+NOTICE.
+
+
+En 1637, l'auteur d'un _Traité de la disposition au poëme dramatique_,
+dont nous avons déjà eu occasion de parler[1116], s'exprime ainsi à
+l'égard des sujets sacrés: «L'Amour et la Guerre, l'un ou l'autre
+séparément, ou les deux ensemble, fournissent aux auteurs tous les
+sujets profanes du théâtre. Je dis profanes, pource qu'on y peut
+mettre d'autres beaux sujets tirés des livres saints, où les passions
+humaines peuvent jouer leurs rôles, et où les vertus des grands
+personnages peuvent triompher des vices et des cruautés des tyrans;
+mais tels arguments n'étant pas le gibier de nos poëtes ni de nos
+sages mondains, sont plus propres en particulier qu'en public, et dans
+les colléges de l'Université, ou dans les maisons privées, qu'à la
+cour ou à l'hôtel de Bourgogne.»
+
+Cette opinion d'un inconnu est la fidèle expression d'un sentiment
+alors général; mais s'il était un endroit à Paris où un tel sujet ne
+dût pas paraître du bel air, c'était assurément l'hôtel de
+Rambouillet. Ce fut là pourtant que Corneille, qui, comme nous l'avons
+vu à propos d'_Horace_[1117], croyait utile de donner à ses ouvrages
+cette demi-publicité, lut d'abord son _Polyeucte_, peut-être dans
+l'espoir de se concilier des juges qu'il sentait prévenus. Cette
+précaution n'eut pas les résultats qu'il s'était sans doute promis:
+«La pièce, dit Fontenelle, y fut applaudie autant que le demandoient
+la bienséance et la grande réputation que l'auteur avoit déjà; mais
+quelques jours après, M. de Voiture vint trouver M. Corneille, et
+prit des tours fort délicats pour lui dire que _Polyeucte_ n'avoit pas
+réussi comme il pensoit, que surtout le christianisme avoit
+extrêmement déplu[1118].»
+
+Voltaire expose ainsi quelques-unes des objections qu'on avait faites,
+en y mêlant peut-être un peu les siennes: «C'est une tradition, que
+tout l'hôtel de Rambouillet, et particulièrement l'évêque de Vence,
+Godeau, condamnèrent cette entreprise de Polyeucte (_celle de
+renverser les idoles_). On disait que c'est un zèle imprudent; que
+plusieurs évêques et plusieurs synodes avaient expressément défendu
+ces attentats contre l'ordre et contre les lois; qu'on refusait même
+la communion aux chrétiens qui par des témérités pareilles avaient
+exposé l'Église entière aux persécutions. On ajoutait que Polyeucte et
+même Pauline auraient intéressé bien davantage, si Polyeucte avait
+simplement refusé d'assister à un sacrifice idolâtre, fait en
+l'honneur de la victoire de Sévère[1119].»
+
+«Corneille, alarmé, continue Fontenelle, voulut retirer la pièce
+d'entre les mains des comédiens qui l'apprenoient; mais enfin il la
+leur laissa, sur la parole d'un d'entre eux qui n'y jouoit point,
+parce qu'il étoit trop mauvais acteur. Étoit-ce donc à ce comédien à
+juger mieux que tout l'hôtel de Rambouillet?»
+
+Les avis sont partagés à l'égard du comédien qui ranima si à propos le
+courage de Corneille: les uns nomment Hauteroche[1120], les autres
+Laroque[1121]; mais quelle que soit l'opinion qu'on adopte, elle cadre
+mal avec le témoignage de Fontenelle; en effet, de l'aveu même de
+Lemazurier, qui pense qu'il s'agit de Laroque, ces deux comédiens
+n'appartenaient pas encore à l'hôtel de Bourgogne au moment où l'on
+joua _Polyeucte_; or le récit de Fontenelle désigne un comédien
+faisant partie de la troupe qui représentait cette tragédie, et, d'un
+autre côté, les témoignages contemporains établissent d'une manière
+formelle qu'elle fut jouée à l'hôtel de Bourgogne[1122].
+
+«Depuis peu d'années, dit l'abbé d'Aubignac, Barreau mit sur le
+théâtre de l'hôtel de Bourgogne le martyre de saint Eustache, et
+Corneille ceux de Polyeucte et de Théodore[1123].»
+
+L'abbé de Villiers n'est pas moins explicite, dans son _Entretien sur
+les tragédies de ce temps_, publié en 1675 et reproduit dans le
+_Recueil de dissertations_.... de l'abbé Granet. Le passage où il
+parle de _Polyeucte_ est assez curieux pour qu'il nous paraisse utile
+de le reproduire tout entier:
+
+«TIMANTE. Vous croyez donc qu'on ne peut faire de bonnes tragédies sur
+des sujets saints?
+
+CLÉARQUE. Je crois du moins qu'on ne voudroit pas se hasarder à en
+faire. Quoique l'hôtel de Bourgogne n'ait été donné aux comédiens que
+pour représenter les histoires saintes, je ne crois pas que ces
+Messieurs voulussent reprendre aujourd'hui leur ancienne coutume. Ils
+se sont trop bien trouvés des sujets profanes pour les quitter.
+
+TIMANTE. J'ai ouï dire qu'ils ne s'étoient pas plus mal trouvés des
+sujets saints, et qu'ils avoient gagné plus d'argent au _Polyeucte_
+qu'à quelque autre tragédie qu'ils ayent représentée depuis.
+
+CLÉARQUE. Il est vrai que cette tragédie réussit bien. M. Corneille la
+hasarda sur sa réputation, et il crut, par le succès qu'elle eut,
+qu'il en pouvoit hasarder encore une autre. Il donna _Théodore_; cette
+dernière ne réussit point, et depuis personne n'a osé tenter la même
+chose. On a renvoyé ces sortes de sujets dans les colléges, où tout
+est bon pour exercer les enfants, et où l'on peut impunément
+représenter tout ce qui est capable d'inspirer ou de la dévotion, ou
+la crainte des jugements de Dieu.»
+
+Nous avons vu qu'_Horace_ et _Cinna_, souvent considérés comme joués
+en 1639, ne l'ont été qu'en 1640; c'est vers la fin de la même année
+qu'on a représenté _Polyeucte_. Jamais aucun doute ne s'est élevé à ce
+sujet.
+
+L'édition originale de cette pièce a pour titre:
+
+POLYEVCTE MARTYR, TRAGEDIE. _A Paris, chez Antoine de Sommauille_....
+_et Augustin Courbé_.... M.DC.XLIII, in-4º, 8 feuillets, 121 pages et
+1 feuillet.
+
+Elle est imprimée en vertu d'un privilége accordé à Corneille le
+trentième janvier, à la suite duquel on lit: «Acheué d'imprimer à
+Roüen pour la premiere fois, aux dépens de l'Autheur, par Laurens
+Maurry, ce 20. iour d'octobre 1643.»
+
+On trouve en tête du volume un curieux frontispice gravé qui
+représente Polyeucte vêtu d'un pourpoint espagnol, d'un
+haut-de-chausse à crevés, et coiffé d'une toque à plumes, brisant les
+idoles à coups de marteau; ce costume était probablement la
+reproduction exacte de celui qui était alors en usage au théâtre, et
+qui ne fut modifié que longtemps après, au moins d'une manière
+sensible: «Je me souviens, dit Voltaire[1124], qu'autrefois l'acteur
+qui jouait Polyeucte, avec des gants blancs et un grand chapeau, ôtait
+ses gants et son chapeau pour faire sa prière à Dieu.» Plus loin il
+ajoute[1125]: «Quand les acteurs représentaient les Romains avec un
+chapeau et une cravate, Sévère arrivait le chapeau sur la tête, et
+Félix l'écoutait chapeau bas, ce qui faisait un effet ridicule.»
+
+L'admirable rôle de Pauline a toujours excité l'émulation et trop
+souvent le découragement de nos meilleures tragédiennes[1126]; mais
+elle n'a été pour aucune d'elles l'occasion d'un triomphe aussi
+prématuré que pour Adrienne le Couvreur.
+
+«En 1705, âgée d'environ quinze ans, elle fit partie avec quelques
+jeunes gens de jouer la tragédie de _Polyeucte_ et la petite comédie
+du _Deuil_. Les répétitions qu'ils en firent chez un épicier, au bas
+de la rue Férou, faubourg Saint-Germain, firent du bruit; plusieurs
+personnes de considération y vinrent voir la jeune le Couvreur, qui
+était chargée du rôle de Pauline. La présidente le Jay leur prêta pour
+la représentation la belle cour de son hôtel, rue Garancière. La cour,
+la ville, la comédie y accoururent; la porte, qui étoit gardée par
+huit suisses, fut forcée. On joua à la françoise, parce que notre
+actrice et quelques autres de ses camarades ne se trouvèrent pas en
+état de louer des habits à la romaine. Elle avoit emprunté un habit de
+la femme de chambre de Mme la présidente le Jay, dans lequel elle ne
+parut pas avantageusement; mais elle charma tout le monde par une
+façon de réciter toute nouvelle, mais si naturelle et si vraie, qu'on
+disoit d'une voix unanime qu'elle n'avoit plus qu'un pas à faire pour
+devenir la plus grande comédienne qui eût jamais été sur le
+Théâtre-François. Elle ne fut pas la seule qui méritât des
+applaudissements. Un jeune homme nommé Minou, qui par la suite est
+devenu un très-grand comédien dans les pays étrangers, joua le rôle de
+Sévère avec un feu, un pathétique et une intelligence parfaite; il
+entra même tellement dans l'esprit de son rôle, qu'il tomba en
+défaillance en disant à Fabian, son confident: «Soutiens-moi, ce coup
+de foudre est grand.» Il fallut lui ouvrir les veines; on ne court
+plus de ces risques sur le Théâtre-François. Minou se remit et finit
+son rôle. La tragédie étoit à peine achevée, qu'apparemment sur les
+plaintes des comédiens, M. d'Argenson envoya des archers pour arrêter
+la petite troupe, qui se crut perdue; mais elle en fut quitte pour
+l'alarme. Mme la présidente le Jay envoya chez ce magistrat, qui
+révoqua à l'instant son ordre, à condition que ces représentations
+cesseroient[1127].»
+
+Le gouvernement révolutionnaire, qui avait proscrit _le Cid_ parce
+qu'on y voyait un roi[1128], devait redouter l'expression des
+sentiments religieux qui éclatent dans _Polyeucte_ avec tant de
+vivacité et d'élévation à la fois; aussi la représentation en fut-elle
+interdite, comme le remarque M. Hallays-Dabot dans son _Histoire de la
+censure_[1129]. Toutefois cette interdiction ne dura pas aussi
+longtemps qu'il le croit, et il s'est trompé lorsqu'il a dit que
+_Polyeucte_ ne fut pas remis au théâtre avant l'époque du Consulat: la
+reprise réelle est du 13 floréal de l'an II[1130]. Depuis lors
+_Polyeucte_ n'a plus disparu du répertoire courant; mais trop souvent,
+il faut le reconnaître, le manque d'interprètes dignes d'une si grande
+oeuvre en a interrompu pendant fort longtemps les représentations.
+
+NOTES:
+
+ [1116] Voyez ci-dessus, p. 38. Le passage que nous reproduisons
+ ici est extrait de la page 87 de cet ouvrage.
+
+ [1117] Voyez ci-dessus, p. 254 et 255.
+
+ [1118] _OEuvres_, Paris, B. Brunet, 1742, tome III, p. 103.
+
+ [1119] Note de Voltaire sur la scène VI de l'acte II de
+ _Polyeucte_.
+
+ [1120] M. Guizot, _Corneille et son temps_, p. 200.
+
+ [1121] Voyez la fin de la note 1 de la page
+ suivante.--Lemazurier, _Galerie des acteurs du théâtre français_,
+ tome I, p. 317.--Aimé Martin, _OEuvres de Corneille_, tome I, p.
+ XLI, note 1.--M. Édouard Fournier, _Notes sur la vie de
+ Corneille_, p. XL.
+
+ [1122] On trouve dans l'édition de M. Lefèvre la distribution de
+ rôles suivante, qui, si elle était authentique, établirait que la
+ pièce a été jouée au Marais: POLYEUCTE, _d'Orgemont_; SÉVÈRE,
+ _Floridor_; NÉARQUE, _Desurlis_; PAULINE, _Mlle Duclos_; mais
+ nous avons déjà eu bien souvent l'occasion de voir que les
+ renseignements de ce genre ne reposent dans cette édition sur
+ aucun document certain. Nous ne citerons que pour mémoire une
+ autre source tout aussi peu sûre: un _Journal du Théâtre_
+ françois manuscrit qui se trouve aujourd'hui à la Bibliothèque
+ impériale et qui appartenait autrefois à M. Beffara. Une note de
+ cet amateur, placée en tête du premier volume, attribue avec
+ beaucoup de vraisemblance l'ouvrage à de Mouhy, auteur des
+ _Tablettes dramatiques_. On y lit (tome II, folio 804 recto):
+ «Les acteurs qui jouèrent d'original dans _Polyeucte_ furent
+ Baron, Champmeslé, la Thuillerie, Hauteroche, Beauval, Guérin,
+ Hubert, le Comte, et les demoiselles le Comte et Guyot.»
+
+ [1123] _Pratique du théâtre_, livre IV, nouveau chapitre VI
+ manuscrit, intitulé: _des Discours de piété_, dirigé
+ principalement contre _Polyeucte_ et _Théodore_, et ajouté à
+ l'exemplaire que nous avons déjà cité ci-dessus, p. 276, note 2.
+
+ [1124] Note sur la scène III de l'acte IV.
+
+ [1125] Note sur la scène VI de l'acte V.
+
+ [1126] Voyez, dans les _Mémoires d'Hippolyte Clairon_ (p. 110 et
+ suivantes), une _Étude de Pauline dans Polyeucte_, et dans les
+ _Mémoires pour Marie-Françoise Dumesnil en réponse aux Mémoires
+ d'Hippolyte Clairon_ (p. 168 et suivantes), une critique
+ très-vive, mais fort juste, de cette _Étude_.
+
+ [1127] _Lettre à Mylord*** sur Baron et Mlle Lecouvreur_, p.
+ 23-25.
+
+ [1128] _Histoire du Théâtre françois_, par _C. G. Étienne_ et _B.
+ Martainville_, tome III, p. 56 et note.
+
+ [1129] Page 215.
+
+ [1130] Le 1er mai 1794.--Lemazurier, tome I, p. 555.
+
+
+
+
+A LA REINE RÉGENTE[1131].
+
+
+ MADAME,
+
+ Quelque connoissance que j'aye de ma foiblesse, quelque profond
+ respect[1132] qu'imprime VOTRE MAJESTÉ dans les âmes de ceux qui
+ l'approchent, j'avoue que je me jette à ses pieds sans timidité et
+ sans défiance, et que je me tiens assuré de lui plaire, parce que
+ je suis assuré de lui parler de ce qu'elle aime le mieux. Ce n'est
+ qu'une pièce de théâtre que je lui présente, mais qui[1133]
+ l'entretiendra de Dieu: la dignité de la matière est si haute, que
+ l'impuissance de l'artisan ne la peut ravaler; et votre âme
+ royale se plaît trop à cette sorte d'entretien pour s'offenser des
+ défauts d'un ouvrage où elle rencontrera les délices de son coeur.
+ C'est par là, MADAME, que j'espère obtenir de VOTRE MAJESTÉ le
+ pardon du long temps que j'ai attendu à lui rendre cette sorte
+ d'hommages[1134]. Toutes les fois que j'ai mis sur notre scène des
+ vertus morales ou politiques, j'en ai toujours cru les tableaux
+ trop peu dignes de paraître devant Elle, quand j'ai considéré
+ qu'avec quelque soin que je les pusse choisir dans l'histoire, et
+ quelques ornements dont l'artifice les pût enrichir, elle en
+ voyoit de plus grands exemples dans elle-même. Pour rendre les
+ choses proportionnées, il falloit aller à la plus haute espèce, et
+ n'entreprendre pas de rien offrir de cette nature à une reine
+ très-chrétienne, et qui l'est beaucoup plus encore par ses actions
+ que par son titre, à moins que de lui offrir un portrait des
+ vertus chrétiennes dont l'amour et la gloire de Dieu formassent
+ les plus beaux traits, et qui rendît les plaisirs qu'elle y pourra
+ prendre aussi propres à exercer sa piété qu'à délasser son esprit.
+ C'est à cette extraordinaire et admirable piété, MADAME, que la
+ France est redevable des bénédictions qu'elle voit tomber sur les
+ premières armes de son roi; les heureux succès qu'elles ont
+ obtenus en sont les rétributions éclatantes, et des coups du ciel,
+ qui répand abondamment sur tout le royaume les récompenses et les
+ grâces que VOTRE MAJESTÉ a méritées. Notre perte sembloit
+ infaillible après celle de notre grand monarque; toute l'Europe
+ avoit déjà pitié de nous, et s'imaginoit que nous nous allions
+ précipiter dans un extrême désordre, parce qu'elle nous voyoit
+ dans une extrême désolation: cependant la prudence et les soins de
+ VOTRE MAJESTÉ, les bons conseils qu'elle a pris, les grands
+ courages qu'elle a choisis pour les exécuter, ont agi si
+ puissamment dans tous les besoins de l'État, que cette première
+ année de sa régence a non-seulement égalé les plus glorieuses de
+ l'autre règne, mais a même effacé, par la prise de
+ Thionville[1135], le souvenir du malheur qui, devant ses murs,
+ avoit interrompu une si longue suite de victoires. Permettez que
+ je me laisse emporter au ravissement que me donne cette pensée, et
+ que je m'écrie dans ce transport:
+
+ Que vos soins, grande REINE, enfantent de miracles!
+ Bruxelles et Madrid en sont tous interdits;
+ Et si notre Apollon me les avoit prédits,
+ J'aurois moi-même osé douter de ses oracles.
+
+ Sous vos commandements on force tous obstacles;
+ On porte l'épouvante aux coeurs les plus hardis,
+ Et par des coups d'essai vos États agrandis
+ Des drapeaux ennemis font d'illustres spectacles.
+
+ La victoire elle-même accourant à mon roi,
+ Et mettant à ses pieds Thionville et Rocroi,
+ Fait retentir ces vers sur les bords[1136] de la Seine:
+
+ «France, attends tout d'un règne ouvert en triomphant,
+ Puisque tu vois déjà les ordres de ta reine
+ Faire un foudre en tes mains des armes d'un enfant.»
+
+ Il ne faut point douter que des commencements si merveilleux ne
+ soient soutenus par des progrès encore plus étonnants. Dieu ne
+ laisse point ses ouvrages imparfaits: il les achèvera, MADAME, et
+ rendra non-seulement la régence de VOTRE MAJESTÉ, mais encore
+ toute sa vie, un enchaînement continuel de prospérités. Ce sont
+ les voeux de toute la France, et ce sont ceux que fait avec plus
+ de zèle,
+
+ MADAME,
+
+ De VOTRE MAJESTÉ,
+
+ Le très-humble, très-obéissant et très-fidèle
+ serviteur et sujet,
+
+ CORNEILLE.
+
+NOTES:
+
+ [1131] Anne d'Autriche, fille aînée de Philippe III, roi
+ d'Espagne, mariée à Louis XIII le 25 décembre 1615, devint
+ régente du royaume quatre jours après la mort du Roi, le 18 mai
+ 1643, c'est-à-dire entre l'époque où Corneille obtint le
+ privilége de _Polyeucte_ et celle où cette pièce fut imprimée
+ (voyez plus haut, p. 468). On trouve ici l'expression fort
+ naturelle de la reconnaissance de Corneille envers la Reine, qui
+ s'était montrée très-favorable au _Cid_ et à son auteur (voyez
+ ci-dessus, p. 15 et 16). C'était d'abord à Louis XIII que cette
+ dédicace devait être adressée. On lit dans l'_Historiette_ que
+ lui a consacrée Tallemant des Réaux (tome II, p. 248): «Depuis la
+ mort du Cardinal, M. de Schomberg lui dit que Corneille vouloit
+ lui dédier la tragédie de _Polyeucte_. Cela lui fit peur, parce
+ que Montauron avoit donné deux cents pistoles à Corneille pour
+ _Cinna_. «Il n'est pas nécessaire, dit-il.--Ah! Sire, reprit M.
+ de Schomberg, ce n'est point par intérêt.--Bien donc, dit-il, il
+ me fera plaisir.» Ce fut à la Reine qu'on la dédia, car le Roi
+ mourut entre deux.»--Cette épître et l'_Abrégé du martyre_, qui
+ la suit, se trouvent dans les éditions antérieures à 1660 et dans
+ une édition in-12 de 1664 que possède la Bibliothèque impériale.
+
+ [1132] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): et quelque
+ respect.
+
+ [1133] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): mais une pièce
+ de théâtre qui....
+
+ [1134] Les éditions de 1648-1655 portent: «hommage,» au
+ singulier.
+
+ [1135] Le 18 août 1643.
+
+ [1136] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): sur le bord.
+
+
+
+
+ABRÉGÉ
+
+DU MARTYRE DE SAINT POLYEUCTE,
+
+ÉCRIT PAR SIMÉON MÉTAPHRASTE, ET RAPPORTÉ PAR SURIUS[1137].
+
+
+L'ingénieuse tissure des fictions avec la vérité, où consiste le plus
+beau secret de la poésie, produit d'ordinaire deux sortes d'effets,
+selon la diversité des esprits qui la voient. Les uns se laissent si
+bien persuader à cet enchaînement, qu'aussitôt qu'ils ont remarqué
+quelques événements véritables, ils s'imaginent la même chose des
+motifs qui les font naître et des circonstances qui les accompagnent;
+les autres, mieux avertis de notre artifice, soupçonnent de fausseté
+tout ce qui n'est pas de leur connoissance; si bien que quand nous
+traitons quelque histoire écartée dont ils ne trouvent rien dans leur
+souvenir, ils l'attribuent toute entière à l'effort de notre
+imagination, et la prennent pour une aventure de roman.
+
+L'un et l'autre de ces effets seroit dangereux en cette rencontre: il
+y va de la gloire de Dieu, qui se plaît dans celle de ses saints, dont
+la mort si précieuse devant ses yeux ne doit pas passer pour fabuleuse
+devant ceux des hommes. Au lieu de sanctifier notre théâtre par sa
+représentation, nous y profanerions la sainteté de leurs souffrances,
+si nous permettions que la crédulité des uns et la défiance des
+autres, également abusées par ce mélange, se méprissent également en
+la vénération qui leur est due, et que les premiers la rendissent mal
+à propos à ceux qui ne la méritent pas, cependant que les autres la
+dénieroient à ceux à qui elle appartient.
+
+Saint Polyeucte est un martyr dont, s'il m'est permis de parler ainsi,
+beaucoup ont plutôt appris le nom à la comédie qu'à l'église. Le
+_Martyrologe romain_ en fait mention sur le 13e de février, mais en
+deux mots, suivant sa coutune[1138]; Baronius, dans ses _Annales_,
+n'en dit qu'une ligne[1139]; le seul Surius[1140], ou plutôt Mosander,
+qui l'a augmenté dans les dernières impressions, en rapporte la mort
+assez au long sur le 9e de janvier; et j'ai cru qu'il étoit de mon
+devoir d'en mettre ici l'abrégé. Comme il a été à propos d'en rendre
+la représentation agréable, afin que le plaisir pût insinuer plus
+doucement l'utilité, et lui servir comme de véhicule pour la porter
+dans l'âme du peuple, il est juste aussi de lui donner cette lumière
+pour démêler la vérité d'avec ses ornements, et lui faire reconnoître
+ce qui lui doit imprimer du respect comme saint, et ce qui le doit
+seulement divertir comme industrieux. Voici donc ce que ce dernier
+nous apprend:
+
+Polyeucte et Néarque étoient deux cavaliers étroitement liés ensemble
+d'amitié; ils vivoient en l'an 250, sous l'empire de Décius; leur
+demeure étoit dans Mélitène, capitale d'Arménie; leur religion
+différente: Néarque étant chrétien, et Polyeucte suivant encore la
+secte des gentils, mais ayant toutes les qualités[1141] dignes d'un
+chrétien, et une grande inclination à le devenir. L'Empereur ayant
+fait publier un édit très-rigoureux contre les chrétiens, cette
+publication donna un grand trouble à Néarque, non pour la crainte des
+supplices dont il étoit menacé, mais pour l'appréhension qu'il eut que
+leur amitié ne souffrît quelque séparation ou refroidissement par cet
+édit, vu les peines qui y étoient proposées à ceux de sa religion, et
+les honneurs promis à ceux du parti contraire. Il en conçut un si
+profond déplaisir, que son ami s'en aperçut; et l'ayant obligé de lui
+en dire la cause, il prit de là occasion de lui ouvrir son coeur: «Ne
+craignez point, lui dit-il[1142], que l'édit de l'Empereur nous
+désunisse; j'ai vu cette nuit le Christ que vous adorez; il m'a
+dépouillé d'une robe sale pour me revêtir d'une autre toute lumineuse,
+et m'a fait monter sur un cheval ailé pour le suivre: cette vision m'a
+résolu entièrement à faire ce qu'il y a longtemps que je médite; le
+seul nom de chrétien me manque; et vous-même, toutes les fois que vous
+m'avez parlé de votre grand Messie[1143], vous avez pu remarquer que
+je vous ai toujours écouté avec respect; et quand vous m'avez lu sa
+vie et ses enseignements, j'ai toujours admiré la sainteté de ses
+actions et de ses discours. O Néarque! si je ne me croyois pas indigne
+d'aller à lui sans être initié de ses mystères et avoir reçu la grâce
+de ses sacrements, que vous verriez éclater l'ardeur que j'ai de
+mourir pour sa gloire et le soutien de ses éternelles vérités!»
+Néarque l'ayant éclairci du scrupule où il étoit[1144] par l'exemple
+du bon larron, qui en un moment mérita le ciel, bien qu'il n'eût pas
+reçu le baptême, aussitôt notre martyr, plein d'une sainte ferveur,
+prend l'édit de l'Empereur, crache dessus, et le déchire en morceaux
+qu'il jette au vent; et voyant des idoles que le peuple portoit sur
+les autels pour les adorer, il les arrache à ceux qui les portoient,
+les brise contre terre, et les foule aux pieds, étonnant tout le monde
+et son ami même, par la chaleur de ce zèle, qu'il n'avoit pas espéré.
+
+Son beau-père Félix, qui avoit la commission de l'Empereur pour
+persécuter les chrétiens, ayant vu lui-même ce qu'avoit fait son
+gendre, saisi de douleur de voir l'espoir et l'appui de sa famille
+perdus, tâche d'ébranler sa constance, premièrement par de belles
+paroles, ensuite par des menaces, enfin par des coups qu'il lui fait
+donner par ses bourreaux sur tout le visage; mais n'en ayant pu venir
+à bout, pour dernier effort il lui envoie sa fille Pauline, afin de
+voir si ses larmes n'auroient point plus de pouvoir sur l'esprit d'un
+mari que n'avoient eu ses artifices et ses rigueurs. Il n'avance rien
+davantage par là; au contraire, voyant que sa fermeté convertissoit
+beaucoup de païens, il le condamne à perdre la tête. Cet arrêt fut
+exécuté sur l'heure; et le saint martyr, sans autre baptême que de son
+sang, s'en alla prendre possession de la gloire que Dieu a promise à
+ceux qui renonceroient à eux-mêmes pour l'amour de lui.
+
+Voilà en peu de mots ce qu'en dit Surius. Le songe de Pauline, l'amour
+de Sévère, le baptême effectif de Polyeucte, le sacrifice pour la
+victoire de l'Empereur, la dignité de Félix, que je fais gouverneur
+d'Arménie, la mort de Néarque, la conversion de Félix et de Pauline,
+sont des inventions et des embellissements de théâtre. La seule
+victoire de l'Empereur contre les Perses a quelque fondement dans
+l'histoire; et sans chercher d'autres auteurs, elle est rapportée par
+M. Coëffeteau dans son _Histoire romaine_[1145]; mais il ne dit pas,
+ni qu'il leur imposa tribut, ni qu'il envoya faire des sacrifices de
+remercîment en Arménie.
+
+Si j'ai ajouté ces incidents et ces particularités selon l'art, ou
+non, les savants en jugeront: mon but ici n'est pas de les justifier,
+mais seulement d'avertir le lecteur de ce qu'il en peut croire.
+
+NOTES:
+
+ [1137] Siméon Métaphraste, ainsi nommé parce qu'il a paraphrasé
+ les vies des saints, est né dans le dixième siècle, à
+ Constantinople. Ce fut, dit-on, Constantin Porphyrogénète qui
+ l'engagea à rassembler les vies des saints. Louis Lippomani, né à
+ Venise vers 1500, publia, de 1551 à 1558, 6 volumes in-4º de vies
+ des saints. Les deux derniers contiennent la traduction latine de
+ celles qui avaient été recueillies par Métaphraste; enfin Laurent
+ Surius, né en 1522 à Lubeck, publia en 1570 un recueil en 6
+ volumes in-folio intitulé: _Vitæ sanctorum ab Aloysio Lipomanno
+ olim conscriptæ_, qui fut ensuite augmenté par Mosander.--Nous
+ n'avons pas besoin de faire remarquer que le titre: _Abrégé du
+ martyre de saint Polyeucte_, ne s'applique qu'aux deux
+ paragraphes de cet Avertissement qui commencent l'un par:
+ «Polyeucte et Néarque,» et l'autre par: «Son beau-père Félix.»
+
+ [1138] _Melitinæ, in Armenia, sancti Polyeucti martyris, qui, in
+ persecutione ejusdem Decii, multa passus, martyrii coronam
+ adeptus est._
+
+ [1139] _Nicomediæ vero in Bithynia Quadratus est passus, Melitinæ
+ in Armenia Polyeuctus._ (_Annales ecclesiastici_.... _Romæ_,
+ 1594, in-fol., tome II, p. 459, ann. 254.)
+
+ [1140] L'édition de 1656 et celle de 1664 in-12 portent, par
+ erreur, _Superius_, pour _Surius_.
+
+ [1141] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): Néarque étoit
+ chrétien, et Polyeucte suivoit encore la secte des gentils, mais
+ avec toutes les qualités....
+
+ [1142] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): lui dit
+ Polyeucte.
+
+ [1143] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): de votre
+ Messie.
+
+ [1144] Voltaire, dans l'édition de 1764, a ainsi modifié ce
+ passage: «Néarque l'ayant éclairci sur l'illusion du scrupule où
+ il était.»
+
+ [1145] «Il (_Décius_) commença son voyage, qui lui fut si
+ heureux, qu'il remporta une glorieuse victoire sur les Perses et
+ apaisa les tumultes qui s'étoient élevés en Orient.» (Paris, N.
+ et J. de la Coste, 1637, in-fol., livre XVII, p. 716.)
+
+
+
+
+EXAMEN[1146].
+
+Ce martyre est rapporté par Surius sur le neuvième de janvier.
+Polyeucte vivoit en l'année 250, sous l'empereur Décius. Il étoit
+Arménien, ami de Néarque, et gendre de Félix, qui avoit la commission
+de l'Empereur pour faire exécuter ses édits contre les chrétiens. Cet
+ami l'ayant résolu à se faire chrétien, il déchira ces édits qu'on
+publioit, arracha les idoles des mains de ceux qui les portoient sur
+les autels pour les adorer, les brisa contre terre, résista aux larmes
+de sa femme Pauline, que Félix employa auprès de lui pour le ramener à
+leur culte, et perdit la vie par l'ordre de son beau-père, sans autre
+baptême que celui de son sang. Voilà ce que m'a prêté l'histoire; le
+reste est de mon invention.
+
+Pour donner plus de dignité à l'action, j'ai fait Félix gouverneur
+d'Arménie, et ai pratiqué un sacrifice public, afin de rendre
+l'occasion plus illustre, et donner un prétexte à Sévère de venir en
+cette province, sans faire éclater son amour avant qu'il en eût l'aveu
+de Pauline. Ceux qui veulent arrêter nos héros dans une médiocre
+bonté, où quelques interprètes d'Aristote bornent leur vertu, ne
+trouveront pas ici leur compte, puisque celle de Polyeucte va jusqu'à
+la sainteté, et n'a aucun mélange de foiblesse. J'en ai déjà parlé
+ailleurs[1147]; et pour confirmer ce que j'en ai dit par quelques
+autorités, j'ajouterai ici que Minturnus[1148], dans son _Traité du
+Poëte_, agite cette question, _si la Passion de Jésus-Christ et les
+martyres des saints doivent être exclus du théâtre, à cause qu'ils
+passent cette médiocre bonté_, et résout en ma faveur[1149]. Le
+célèbre Heinsius, qui non-seulement a traduit la _Poétique_ de notre
+philosophe, mais a fait un _Traité de la constitution de la tragédie_
+selon sa pensée[1150], nous en a donné une sur le martyre des
+Innocents[1151]. L'illustre Grotius a mis sur la scène la Passion même
+de Jésus-Christ et l'histoire de Joseph[1152]; et le savant Buchanan a
+fait la même chose de celle de Jephté, et de la mort de saint
+Jean-Baptiste[1153]. C'est sur ces exemples que j'ai hasardé ce poëme,
+où je me suis donné des licences qu'ils n'ont pas prises, de changer
+l'histoire en quelque chose, et d'y mêler des épisodes d'invention:
+aussi m'étoit-il plus permis sur cette matière qu'à eux sur celle
+qu'ils ont choisie. Nous ne devons qu'une croyance pieuse à la vie des
+saints, et nous avons le même droit sur ce que nous en tirons pour le
+porter sur le théâtre, que sur ce que nous empruntons des autres
+histoires; mais nous devons une foi chrétienne et indispensable à tout
+ce qui est dans la Bible, qui ne nous laisse aucune liberté d'y rien
+changer. J'estime toutefois qu'il ne nous est pas défendu d'y ajouter
+quelque chose, pourvu qu'il ne détruise rien de ces vérités dictées
+par le Saint-Esprit. Buchanan ni Grotius ne l'ont pas fait dans leurs
+poëmes; mais aussi ne les ont-ils pas rendus assez fournis pour notre
+théâtre, et ne s'y sont proposé pour exemple que la constitution la
+plus simple des anciens. Heinsius a plus osé qu'eux dans celui que
+j'ai nommé: les anges qui bercent l'enfant Jésus, et l'ombre de
+Mariane avec les furies qui agitent l'esprit d'Hérode, sont des
+agréments qu'il n'a pas trouvés dans l'Évangile. Je crois même qu'on
+en peut supprimer quelque chose, quand il y a apparence qu'il ne
+plairoit pas sur le théâtre, pourvu qu'on ne mette rien en la place;
+car alors ce seroit changer l'histoire, ce que le respect que nous
+devons à l'Écriture ne permet point. Si j'avois à y exposer celle de
+David et de Bersabée[1154], je ne décrirois pas comme il en devint
+amoureux en la voyant se baigner dans une fontaine, de peur que
+l'image de cette nudité ne fît une impression trop chatouilleuse dans
+l'esprit de l'auditeur; mais je me contenterois de le peindre avec de
+l'amour pour elle, sans parler aucunement de quelle manière cet amour
+se seroit emparé de son coeur.
+
+Je reviens à _Polyeucte_, dont le succès a été très-heureux. Le style
+n'en est pas si fort ni si majestueux que celui de _Cinna_ et de
+_Pompée_[1155], mais il a quelque chose de plus touchant, et les
+tendresses de l'amour humain y font un si agréable mélange avec la
+fermeté du divin, que sa représentation a satisfait tout ensemble les
+dévots et les gens du monde. A mon gré, je n'ai point fait de pièce où
+l'ordre du théâtre soit plus beau et l'enchaînement des scènes mieux
+ménagé. L'unité d'action, et celles de jour et de lieu, y ont leur
+justesse; et les scrupules qui peuvent naître touchant ces deux
+dernières se dissiperont aisément, pour peu qu'on me veuille prêter de
+cette faveur que l'auditeur nous doit toujours, quand l'occasion s'en
+offre, en reconnoissance de la peine que nous avons prise à le
+divertir.
+
+Il est hors de doute que si nous appliquons ce poëme à nos coutumes,
+le sacrifice se fait trop tôt après la venue de Sévère; et cette
+précipitation sortira du vraisemblable par la nécessité d'obéir à la
+règle. Quand le Roi envoie ses ordres dans les villes pour y faire
+rendre des actions de grâces pour ses victoires, ou pour d'autres
+bénédictions qu'il reçoit du ciel, on ne les exécute pas dès le jour
+même; mais aussi il faut du temps pour assembler le clergé, les
+magistrats et les corps de ville, et c'est ce qui en fait différer
+l'exécution. Nos acteurs n'avoient ici aucune de ces assemblées à
+faire.
+
+Il suffisoit de la présence de Sévère et de Félix, et du ministère du
+grand prêtre; ainsi nous n'avons eu aucun besoin de remettre ce
+sacrifice en un autre jour. D'ailleurs, comme Félix craignoit ce
+favori, qu'il croyoit irrité du mariage de sa fille, il étoit bien
+aise de lui donner le moins d'occasion de tarder qu'il lui étoit
+possible, et de tâcher, durant son peu de séjour, à gagner son esprit
+par une prompte complaisance, et montrer tout ensemble une impatience
+d'obéir aux volontés de l'Empereur.
+
+L'autre scrupule regarde l'unité de lieu, qui est assez exacte,
+puisque tout s'y passe dans une salle ou antichambre commune aux
+appartements de Félix et de sa fille. Il semble que la bienséance y
+soit un peu forcée pour conserver cette unité au second acte, en ce
+que Pauline vient jusque dans cette antichambre pour trouver Sévère,
+dont elle devroit attendre la visite dans son cabinet. A quoi je
+réponds qu'elle a eu deux raisons de venir au-devant de lui: l'une,
+pour faire plus d'honneur à un homme dont son père redoutoit
+l'indignation, et qu'il lui avoit commandé d'adoucir en sa faveur;
+l'autre, pour rompre plus aisément la conversation avec lui, en se
+retirant dans ce cabinet, s'il ne vouloit pas la quitter à sa prière,
+et se délivrer, par cette retraite, d'un entretien dangereux pour
+elle, ce qu'elle n'eût pu faire, si elle eût reçu sa visite dans son
+appartement.
+
+Sa confidence avec Stratonice, touchant l'amour qu'elle avoit eu pour
+ce cavalier[1156], me fait faire une réflexion sur le temps qu'elle
+prend pour cela. Il s'en fait beaucoup sur nos théâtres, d'affections
+qui ont déjà duré deux ou trois ans, dont on attend à révéler le
+secret justement au jour de l'action qui se présente[1157], et
+non-seulement sans aucune raison de choisir ce jour-là plutôt qu'un
+autre pour le déclarer, mais lors même que vraisemblablement on s'en
+est dû ouvrir beaucoup auparavant avec la personne à qui on en fait
+confidence. Ce sont choses dont il faut instruire le spectateur en les
+faisant apprendre par un des acteurs à l'autre; mais il faut[1158]
+prendre garde avec soin que celui à qui on les apprend ait eu lieu de
+les ignorer jusque-là aussi bien que le spectateur, et que quelque
+occasion tirée du sujet oblige celui qui les récite à rompre enfin un
+silence qu'il a gardé si longtemps. L'Infante, dans _le Cid_, avoue à
+Léonor l'amour secret qu'elle a pour lui[1159], et l'auroit pu faire
+un an ou six mois plus tôt. Cléopatre, dans _Pompée_, ne prend pas des
+mesures plus justes avec Charmion; elle lui conte la passion de César
+pour elle, et comme
+
+ Chaque jour ses courriers
+ Lui portent en tribut ses voeux et ses lauriers[1160].
+
+Cependant, comme il ne paroît personne avec qui elle aye plus
+d'ouverture de coeur qu'avec cette Charmion, il y a grande apparence
+que c'étoit elle-même dont cette reine se servoit[1161] pour
+introduire ces courriers, et qu'ainsi elle devoit savoir déjà tout ce
+commerce entre César et sa maîtresse. Du moins il falloit marquer
+quelque raison qui lui eût laissé ignorer[1162] jusque-là tout ce
+qu'elle lui apprend, et de quel autre ministère cette princesse
+s'étoit servie pour recevoir ces courriers. Il n'en va pas de même
+ici. Pauline ne s'ouvre avec Stratonice que pour lui faire entendre le
+songe qui la trouble, et les sujets qu'elle a de s'en alarmer; et
+comme elle n'a fait ce songe que la nuit d'auparavant, et qu'elle ne
+lui eût jamais révélé son secret sans cette occasion qui l'y oblige,
+on peut dire qu'elle n'a point eu lieu de lui faire cette confidence
+plus tôt qu'elle ne l'a faite[1163].
+
+Je n'ai point fait de narration de la mort de Polyeucte, parce que je
+n'avois personne pour la faire ni pour l'écouter, que des païens qui
+ne la pouvoient ni écouter ni faire, que comme ils avoient fait et
+écouté celle de Néarque, ce qui auroit été une répétition et marque de
+stérilité, et en outre n'auroit pas répondu à la dignité de l'action
+principale, qui est terminée par là. Ainsi j'ai mieux aimé la faire
+connoître par un saint emportement de Pauline[1164], que cette mort a
+convertie, que par un récit qui n'eût point eu de grâce dans une
+bouche indigne de le prononcer[1165]. Félix son père se convertit
+après elle; et ces deux conversions, quoique miraculeuses, sont si
+ordinaires dans les martyres, qu'elles ne sortent point de la
+vraisemblance, parce qu'elles ne sont pas de ces événements rares et
+singuliers qu'on ne peut tirer en exemple; et elles servent à remettre
+le calme dans les esprits de Félix, de Sévère et de Pauline, que sans
+cela j'aurois eu bien de la peine à retirer du théâtre dans un état
+qui rendît la pièce complète, en ne laissant rien à souhaiter à la
+curiosité de l'auditeur.
+
+NOTES:
+
+ [1146] L'édition de 1664 in-12, conforme en ceci aux éditions
+ antérieures à 1660, et non au recueil de même date, qu'elle
+ contient, comme nous l'avons dit, les deux pièces préliminaires
+ qui précèdent, et ne contient pas l'_Examen_.
+
+ [1147] Voyez tome I, p. 59.
+
+ [1148] Les éditions de 1660 et de 1663 portent: «Mirturnus.»
+
+ [1149] «Mors.... illa salutaris, quam Christus, ut vitam
+ mortalibus restitueret, non invitus ac libenter sane oppetivit,
+ non esset profecto tragice deploranda, si minus in theatrum
+ afferri deberent quæ viro probo accidissent, ac ferenda indigne
+ potius quam miseranda esse viderentur. Quum enim ille sit Deus,
+ est etiam is homo, quem quid probum, quid justum, quid summa
+ virtute præditum dicam?...» etc. (_Antonii Sebastiani Minturni de
+ Poeta_.... _libri sex_. Venetiis, 1559, in-4º, livre III, p. 182
+ et 183.)
+
+ [1150] Voyez tome I, p. 34, note 269.
+
+ [1151] _Ibidem_, p. 102, note 395.
+
+ [1152] _Ibidem_, p. 102, note 394.
+
+ [1153] _Ibidem_, p. 102, note 393.
+
+ [1154] Il y a _Bersabée_, et non, comme dans la Bible,
+ _Bethsabée_, dans toutes les éditions publiées du vivant de
+ Corneille, et encore dans celle de 1692.
+
+ [1155] _Polyeucte_ ne fut imprimé qu'après la représentation de
+ _Pompée_. Voyez la Notice de cette dernière tragédie.
+
+ [1156] Voyez acte I, scène III.
+
+ [1157] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): qui se représente.
+
+ [1158] VAR. (édit. de 1660-1664): en les apprenant à un des
+ acteurs; mais il faut....
+
+ [1159] Voyez _le Cid_, acte I, scène II.
+
+ [1160] Acte II, scène I, vers 391 et 392. Le passage est ici un
+ peu modifié. Il y a dans la pièce:
+
+ Et depuis, jusqu'ici chaque jour ses courriers
+ M'apportent en tribut ses voeux et ses lauriers.
+
+ [1161] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): dont elle se servoit.
+
+ [1162] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): qui l'eût laissée
+ ignorer.
+
+ [1163] VAR. (édit. de 1660-1664): plus tôt qu'elle ne la fait.
+
+ [1164] Voyez acte V, scène V.
+
+ [1165] VAR. (édit. de 1660-1664): indigne de le faire.
+
+
+
+
+LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE
+_POLYEUCTE_.
+
+ÉDITIONS SÉPARÉES.
+
+ 1643 in-4º;
+ 1648 in-4º;
+ 1664 in-12.
+
+RECUEILS.
+
+ 1648 in-12;
+ 1652 in-12;
+ 1654 in-12;
+ 1655 in-12;
+ 1656 in-12;
+ 1660 in-8º;
+ 1663 in-fol.;
+ 1664 in-8º;
+ 1668 in-12;
+ 1682 in-12.
+
+
+
+
+ACTEURS.
+
+ FÉLIX, sénateur romain, gouverneur d'Arménie.
+ POLYEUCTE, seigneur arménien[1166], gendre de Félix.
+ SÉVÈRE, chevalier romain, favori de l'empereur Décie[1167].
+ NÉARQUE, seigneur arménien, ami de Polyeucte.
+ PAULINE, fille de Félix et femme de Polyeucte.
+ STRATONICE, confidente de Pauline.
+ ALBIN, confident de Félix.
+ FABIAN, domestique de Sévère.
+ CLÉON, domestique de Félix.
+ TROIS GARDES.
+
+
+La scène est à Mélitène, capitale d'Arménie, dans le palais de Félix.
+
+
+
+
+POLYEUCTE, MARTYR.
+
+TRAGÉDIE CHRÉTIENNE[1168].
+
+
+
+
+ACTE I.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+POLYEUCTE, NÉARQUE.
+
+ NÉARQUE.
+
+ Quoi? vous vous arrêtez aux songes d'une femme!
+ De si foibles sujets troublent cette grande âme!
+ Et ce coeur tant de fois dans la guerre éprouvé
+ S'alarme d'un péril qu'une femme a rêvé!
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Je sais ce qu'est un songe, et le peu de croyance 5
+ Qu'un homme doit donner à son extravagance,
+ Qui d'un amas confus des vapeurs de la nuit
+ Forme de vains objets que le réveil détruit;
+ Mais vous ne savez pas ce que c'est qu'une femme:
+ Vous ignorez quels droits elle a sur toute l'âme[1169], 10
+ Quand après un long temps qu'elle a su nous charmer,
+ Les flambeaux de l'hymen viennent de s'allumer.
+ Pauline, sans raison, dans la douleur plongée,
+ Craint et croit déjà voir ma mort qu'elle a songée;
+ Elle oppose ses pleurs au dessein que je fais, 15
+ Et tâche à m'empêcher de sortir du palais.
+ Je méprise sa crainte, et je cède à ses larmes;
+ Elle me fait pitié sans me donner d'alarmes;
+ Et mon coeur, attendri sans être intimidé,
+ N'ose déplaire aux yeux dont il est possédé. 20
+ L'occasion, Néarque, est-elle si pressante
+ Qu'il faille être insensible aux soupirs d'une amante[1170]?
+ Par un peu de remise épargnons son ennui,
+ Pour faire en plein repos ce qu'il trouble aujourd'hui.
+
+ NÉARQUE.
+
+ Avez-vous cependant une pleine assurance 25
+ D'avoir assez de vie ou de persévérance?
+ Et Dieu, qui tient votre âme et vos jours dans sa main[1171],
+ Promet-il à vos voeux de le pouvoir demain[1172]?
+ Il est toujours tout juste et tout bon; mais sa grâce
+ Ne descend pas toujours avec même efficace; 30
+ Après certains moments que perdent nos longueurs,
+ Elle quitte ces traits qui pénètrent les coeurs;
+ Le nôtre s'endurcit, la repousse, l'égare:
+ Le bras qui la versoit en devient plus avare,
+ Et cette sainte ardeur qui doit porter au bien 35
+ Tombe plus rarement, ou n'opère plus rien.
+ Celle qui vous pressoit de courir au baptême,
+ Languissante déjà, cesse d'être la même,
+ Et pour quelques soupirs qu'on vous a fait ouïr,
+ Sa flamme se dissipe, et va s'évanouir. 40
+
+POLYEUCTE.
+
+ Vous me connoissez mal: la même ardeur me brûle,
+ Et le desir s'accroît quand l'effet se recule[1173].
+ Ces pleurs, que je regarde avec un oeil d'époux,
+ Me laissent dans le coeur aussi chrétien que vous;
+ Mais pour en recevoir le sacré caractère, 45
+ Qui lave nos forfaits dans une eau salutaire,
+ Et qui purgeant notre âme et dessillant nos yeux[1174],
+ Nous rend le premier droit que nous avions aux cieux,
+ Bien que je le préfère aux grandeurs d'un empire[1175],
+ Comme le bien suprême et le seul où j'aspire, 50
+ Je crois, pour satisfaire un juste et saint amour,
+ Pouvoir un peu remettre, et différer d'un jour.
+
+NÉARQUE.
+
+ Ainsi du genre humain l'ennemi vous abuse:
+ Ce qu'il ne peut de force, il l'entreprend de ruse.
+ Jaloux des bons desseins qu'il tâche d'ébranler, 55
+ Quand il ne les peut rompre, il pousse à reculer;
+ D'obstacle sur obstacle il va troubler le vôtre,
+ Aujourd'hui par des pleurs, chaque jour par quelque autre;
+ Et ce songe rempli de noires visions[1176]
+ N'est que le coup d'essai de ses illusions: 60
+ Il met tout en usage, et prière, et menace;
+ Il attaque toujours, et jamais ne se lasse;
+ Il croit pouvoir enfin ce qu'encore il n'a pu,
+ Et que ce qu'on diffère est à demi rompu.
+ Rompez ses premiers coups; laissez pleurer Pauline.
+ Dieu ne veut point d'un coeur où le monde domine[1177],
+ Qui regarde en arrière, et douteux en son choix,
+ Lorsque sa voix l'appelle, écoute une autre voix.
+
+POLYEUCTE.
+
+ Pour se donner à lui faut-il n'aimer personne?
+
+NÉARQUE.
+
+ Nous pouvons tout aimer: il le souffre, il l'ordonne; 70
+ Mais à vous dire tout, ce seigneur des seigneurs[1178]
+ Veut le premier amour et les premiers honneurs.
+ Comme rien n'est égal à sa grandeur suprême,
+ Il faut ne rien aimer qu'après lui, qu'en lui-même[1179],
+ Négliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang[1180],
+ Exposer pour sa gloire et verser tout son sang.
+ Mais que vous êtes loin de cette ardeur parfaite[1181]
+ Qui vous est nécessaire, et que je vous souhaite!
+ Je ne puis vous parler que les larmes aux yeux[1182].
+ Polyeucte, aujourd'hui qu'on nous hait en tous lieux, 80
+ Qu'on croit servir l'État quand on nous persécute,
+ Qu'aux plus âpres tourments un chrétien est en butte,
+ Comment en pourrez-vous surmonter les douleurs,
+ Si vous ne pouvez pas résister à des pleurs?
+
+POLYEUCTE.
+
+ Vous ne m'étonnez point: la pitié qui me blesse 85
+ Sied bien aux plus grands coeurs, et n'a point de foiblesse[1183].
+ Sur mes pareils, Néarque, un bel oeil est bien fort:
+ Tel craint de le fâcher qui ne craint pas la mort;
+ Et s'il faut affronter les plus cruels supplices,
+ Y trouver des appas, en faire mes délices, 90
+ Votre Dieu, que je n'ose encor nommer le mien,
+ M'en donnera la force en me faisant chrétien.
+
+NÉARQUE.
+
+ Hâtez-vous donc de l'être.
+
+POLYEUCTE.
+
+ Oui, j'y cours, cher Néarque,
+ Je brûle d'en porter la glorieuse marque;
+ Mais Pauline s'afflige, et ne peut consentir, 95
+ Tant ce songe la trouble! à me laisser sortir.
+
+NÉARQUE.
+
+ Votre retour pour elle en aura plus de charmes;
+ Dans une heure au plus tard vous essuierez ses larmes;
+ Et l'heur de vous revoir lui semblera plus doux,
+ Plus elle aura pleuré pour un si cher époux. 100
+ Allons, on nous attend.
+
+POLYEUCTE.
+
+ Apaisez donc sa crainte,
+ Et calmez la douleur dont son âme est atteinte.
+ Elle revient.
+
+NÉARQUE.
+
+ Fuyez.
+
+POLYEUCTE.
+
+ Je ne puis.
+
+NÉARQUE.
+
+ Il le faut:
+ Fuyez un ennemi qui sait votre défaut,
+ Qui le trouve aisément, qui blesse par la vue, 105
+ Et dont le coup mortel vous plaît quand il vous tue.
+
+
+SCÈNE II.
+
+POLYEUCTE, NÉARQUE, PAULINE, STRATONICE.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Fuyons, puisqu'il le faut. Adieu, Pauline; adieu:
+ Dans une heure au plus tard je reviens en ce lieu.
+
+ PAULINE.
+
+ Quel sujet si pressant à sortir vous convie?
+ Y va-t-il de l'honneur? y va-t-il de la vie? 110
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Il y va de bien plus.
+
+ PAULINE.
+
+ Quel est donc ce secret?
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Vous le saurez un jour: je vous quitte à regret;
+ Mais enfin il le faut.
+
+ PAULINE.
+
+ Vous m'aimez?
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Je vous aime,
+ Le ciel m'en soit témoin, cent fois plus que moi-même;
+ Mais....
+
+ PAULINE.
+
+ Mais mon déplaisir ne vous peut émouvoir! 115
+ Vous avez des secrets que je ne puis savoir!
+ Quelle preuve d'amour! Au nom de l'hyménée,
+ Donnez à mes soupirs cette seule journée.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Un songe vous fait peur!
+
+ PAULINE.
+
+ Ses présages sont vains,
+ Je le sais; mais enfin je vous aime, et je crains. 120
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Ne craignez rien de mal pour une heure d'absence.
+ Adieu: vos pleurs sur moi prennent trop de puissance;
+ Je sens déjà mon coeur prêt à se révolter,
+ Et ce n'est qu'en fuyant que j'y puis résister.
+
+
+SCÈNE III.
+
+PAULINE, STRATONICE.
+
+ PAULINE.
+
+ Va, néglige mes pleurs, cours, et te précipite 125
+ Au-devant de la mort que les Dieux m'ont prédite;
+ Suis cet agent fatal de tes mauvais destins,
+ Qui peut-être te livre aux mains des assassins.
+ Tu vois, ma Stratonice, en quel siècle nous sommes[1184]:
+ Voilà notre pouvoir sur les esprits des hommes; 130
+ Voilà ce qui nous reste, et l'ordinaire effet
+ De l'amour qu'on nous offre, et des voeux qu'on nous fait.
+ Tant qu'ils ne sont qu'amants, nous sommes souveraines,
+ Et jusqu'à la conquête ils nous traitent de reines[1185];
+ Mais après l'hyménée ils sont rois à leur tour. 135
+
+ STRATONICE.
+
+ Polyeucte pour vous ne manque point d'amour;
+ S'il ne vous traite ici d'entière confidence,
+ S'il part malgré vos pleurs, c'est un trait de prudence;
+ Sans vous en affliger, présumez avec moi
+ Qu'il est plus à propos qu'il vous cèle pourquoi; 140
+ Assurez-vous sur lui qu'il en a juste cause.
+ Il est bon qu'un mari nous cache quelque chose,
+ Qu'il soit quelquefois libre, et ne s'abaisse pas
+ A nous rendre toujours compte de tous ses pas.
+ On n'a tous deux qu'un coeur qui sent mêmes traverses;
+ Mais ce coeur a pourtant ses fonctions diverses,
+ Et la loi de l'hymen qui vous tient assemblés
+ N'ordonne pas qu'il tremble alors que vous tremblez.
+ Ce qui fait vos frayeurs ne peut le mettre en peine:
+ Il est Arménien, et vous êtes Romaine, 150
+ Et vous pouvez savoir que nos deux nations
+ N'ont pas sur ce sujet mêmes impressions:
+ Un songe en notre esprit passe pour ridicule,
+ Il ne nous laisse espoir, ni crainte, ni scrupule;
+ Mais il passe dans Rome avec autorité 155
+ Pour fidèle miroir de la fatalité.
+
+ PAULINE.
+
+ Quelque peu de crédit que chez vous il obtienne[1186],
+ Je crois que ta frayeur égaleroit la mienne,
+ Si de telles horreurs t'avoient frappé l'esprit,
+ Si je t'en avois fait seulement le récit. 160
+
+ STRATONICE.
+
+ A raconter ses maux souvent on les soulage.
+
+ PAULINE.
+
+ Écoute; mais il faut te dire davantage,
+ Et que pour mieux comprendre un si triste discours,
+ Tu saches ma foiblesse et mes autres amours:
+ Une femme d'honneur peut avouer sans honte 165
+ Ces surprises des sens que la raison surmonte;
+ Ce n'est qu'en ces assauts qu'éclate la vertu,
+ Et l'on doute d'un coeur qui n'a point combattu.
+ Dans Rome, où je naquis, ce malheureux visage
+ D'un chevalier romain captiva le courage; 170
+ Il s'appeloit Sévère: excuse les soupirs
+ Qu'arrache encore un nom trop cher à mes desirs.
+
+ STRATONICE.
+
+ Est-ce lui qui naguère aux dépens de sa vie
+ Sauva des ennemis votre empereur Décie,
+ Qui leur tira mourant la victoire des mains, 175
+ Et fit tourner le sort des Perses aux Romains?
+ Lui qu'entre tant de morts immolés à son maître,
+ On ne put rencontrer, ou du moins reconnoître;
+ A qui Décie enfin, pour des exploits si beaux,
+ Fit si pompeusement dresser de vains tombeaux? 180
+
+ PAULINE.
+
+ Hélas! c'étoit lui-même, et jamais notre Rome
+ N'a produit plus grand coeur, ni vu plus honnête homme.
+ Puisque tu le connois, je ne t'en dirai rien.
+ Je l'aimai, Stratonice: il le méritoit bien;
+ Mais que sert le mérite où manque la fortune? 185
+ L'un étoit grand en lui, l'autre foible et commune;
+ Trop invincible obstacle, et dont trop rarement
+ Triomphe auprès d'un père un vertueux amant!
+
+ STRATONICE.
+
+ La digne occasion d'une rare constance!
+
+ PAULINE.
+
+ Dis plutôt d'une indigne et folle résistance. 190
+ Quelque fruit qu'une fille en puisse recueillir,
+ Ce n'est une vertu que pour qui veut faillir.
+ Parmi ce grand amour que j'avois pour Sévère,
+ J'attendois un époux de la main de mon père,
+ Toujours prête à le prendre; et jamais ma raison 195
+ N'avoua de mes yeux l'aimable trahison.
+ Il possédoit mon coeur, mes desirs, ma pensée;
+ Je ne lui cachois point combien j'étois blessée:
+ Nous soupirions ensemble, et pleurions nos malheurs;
+ Mais au lieu d'espérance, il n'avoit que des pleurs; 200
+ Et malgré des soupirs si doux, si favorables,
+ Mon père et mon devoir étoient inexorables.
+ Enfin je quittai Rome et ce parfait amant,
+ Pour suivre ici mon père en son gouvernement;
+ Et lui, désespéré, s'en alla dans l'armée 205
+ Chercher d'un beau trépas l'illustre renommée.
+ Le reste, tu le sais: mon abord en ces lieux
+ Me fit voir Polyeucte, et je plus à ses yeux;
+ Et comme il est ici le chef de la noblesse,
+ Mon père fut ravi qu'il me prît pour maîtresse, 210
+ Et par son alliance il se crut assuré
+ D'être plus redoutable et plus considéré:
+ Il approuva sa flamme, et conclut l'hyménée;
+ Et moi, comme à son lit je me vis destinée,
+ Je donnai par devoir à son affection 215
+ Tout ce que l'autre avoit par inclination.
+ Si tu peux en douter, juge-le par la crainte
+ Dont en ce triste jour tu me vois l'âme atteinte[1187].
+
+ STRATONICE.
+
+ Elle fait assez voir à quel point vous l'aimez.
+ Mais quel songe, après tout, tient vos sens alarmés? 220
+
+ PAULINE.
+
+ Je l'ai vu cette nuit, ce malheureux Sévère,
+ La vengeance à la main, l'oeil ardent de colère:
+ Il n'étoit point couvert de ces tristes lambeaux
+ Qu'une ombre désolée emporte des tombeaux;
+ Il n'étoit point percé de ces coups pleins de gloire 225
+ Qui retranchant sa vie, assurent sa mémoire;
+ Il sembloit triomphant, et tel que sur son char
+ Victorieux dans Rome entre notre César.
+ Après un peu d'effroi que m'a donné sa vue:
+ «Porte à qui tu voudras la faveur qui m'est due, 230
+ Ingrate, m'a-t-il dit; et ce jour expiré,
+ Pleure à loisir l'époux que tu m'as préféré.»
+ A ces mots, j'ai frémi, mon âme s'est troublée;
+ Ensuite des chrétiens une impie assemblée,
+ Pour avancer l'effet de ce discours fatal, 235
+ A jeté Polyeucte aux pieds de son rival.
+ Soudain à son secours j'ai réclamé mon père;
+ Hélas! c'est de tout point ce qui me désespère,
+ J'ai vu mon père même, un poignard à la main,
+ Entrer le bras levé pour lui percer le sein: 240
+ Là ma douleur trop forte a brouillé ces images;
+ Le sang de Polyeucte a satisfait leurs rages[1188].
+ Je ne sais ni comment ni quand ils l'ont tué,
+ Mais je sais qu'à sa mort tous ont contribué:
+ Voilà quel est mon songe.
+
+ STRATONICE.
+
+ Il est vrai qu'il est triste; 245
+ Mais il faut que votre âme à ces frayeurs résiste:
+ La vision, de soi, peut faire quelque horreur,
+ Mais non pas vous donner une juste terreur.
+ Pouvez-vous craindre un mort? pouvez-vous craindre un père
+ Qui chérit votre époux, que votre époux révère, 250
+ Et dont le juste choix vous a donnée[1189] à lui,
+ Pour s'en faire en ces lieux un ferme et sûr appui?
+
+ PAULINE.
+
+ Il m'en a dit autant, et rit de mes alarmes;
+ Mais je crains des chrétiens les complots et les charmes,
+ Et que sur mon époux leur troupeau ramassé 255
+ Ne venge tant de sang que mon père a versé.
+
+ STRATONICE.
+
+ Leur secte est insensée, impie, et sacrilége[1190],
+ Et dans son sacrifice use de sortilége;
+ Mais sa fureur ne va qu'à briser nos autels:
+ Elle n'en veut qu'aux Dieux, et non pas aux mortels. 260
+ Quelque sévérité que sur eux on déploie,
+ Ils souffrent sans murmure, et meurent avec joie;
+ Et depuis qu'on les traite en criminels d'État,
+ On ne peut les charger d'aucun assassinat.
+
+ PAULINE.
+
+ Tais-toi, mon père vient.
+
+
+SCÈNE IV.
+
+FÉLIX, ALBIN, PAULINE, STRATONICE.
+
+ FÉLIX.
+
+ Ma fille, que ton songe[1191] 265
+ En d'étranges frayeurs ainsi que toi me plonge[1192]!
+ Que j'en crains les effets, qui semblent s'approcher!
+
+ PAULINE.
+
+ Quelle subite alarme ainsi vous peut toucher[1193]?
+
+ FÉLIX.
+
+ Sévère n'est point mort.
+
+ PAULINE.
+
+ Quel mal nous fait sa vie?
+
+ FÉLIX.
+
+ Il est le favori de l'empereur Décie. 270
+
+ PAULINE.
+
+ Après l'avoir sauvé des mains des ennemis,
+ L'espoir d'un si haut rang lui devenoit permis;
+ Le destin, aux grands coeurs si souvent mal propice,
+ Se résout quelquefois à leur faire justice.
+
+ FÉLIX.
+
+ Il vient ici lui-même.
+
+ PAULINE.
+
+ Il vient!
+
+ FÉLIX.
+
+ Tu le vas voir. 275
+
+ PAULINE.
+
+ C'en est trop; mais comment le pouvez-vous savoir?
+
+ FÉLIX.
+
+ Albin l'a rencontré dans la proche campagne;
+ Un gros de courtisans en foule l'accompagne,
+ Et montre assez quel est son rang et son crédit;
+ Mais, Albin, redis-lui ce que ses gens t'ont dit. 280
+
+ ALBIN.
+
+ Vous savez quelle fut cette grande journée,
+ Que sa perte pour nous rendit si fortunée,
+ Où l'Empereur captif, par sa main dégagé,
+ Rassura son parti déjà découragé,
+ Tandis que sa vertu succomba sous le nombre; 285
+ Vous savez les honneurs qu'on fit faire à son ombre,
+ Après qu'entre les morts on ne le put trouver:
+ Le roi de Perse aussi l'avoit fait enlever.
+ Témoin de ses hauts faits et de son grand courage[1194],
+ Ce monarque en voulut connoître le visage; 290
+ On le mit dans sa tente, où tout percé de coups,
+ Tout mort qu'il paroissoit, il fit mille jaloux[1195];
+ Là bientôt il montra quelque signe de vie:
+ Ce prince généreux en eut l'âme ravie[1196],
+ Et sa joie, en dépit de son dernier malheur, 295
+ Du bras qui le causoit honora la valeur;
+ Il en fit prendre soin, la cure en fut secrète;
+ Et comme au bout d'un mois sa santé fut parfaite[1197],
+ Il offrit dignités, alliance, trésors,
+ Et pour gagner Sévère il fit cent vains efforts. 300
+ Après avoir comblé ses refus de louange,
+ Il envoie à Décie en proposer l'échange;
+ Et soudain l'Empereur, transporté de plaisir,
+ Offre au Perse son frère et cent chefs à choisir.
+ Ainsi revint au camp le valeureux Sévère 305
+ De sa haute vertu recevoir le salaire;
+ La faveur de Décie en fut le digne prix.
+ De nouveau l'on combat, et nous sommes surpris.
+ Ce malheur toutefois sert à croître sa gloire:
+ Lui seul rétablit l'ordre, et gagne la victoire, 310
+ Mais si belle, et si pleine, et par tant de beaux faits,
+ Qu'on nous offre tribut, et nous faisons la paix.
+ L'Empereur, qui lui montre une amour infinie[1198],
+ Après ce grand succès l'envoie en Arménie;
+ Il vient en apporter la nouvelle en ces lieux, 315
+ Et par un sacrifice en rendre hommage aux Dieux[1199].
+
+ FÉLIX.
+
+ O ciel! en quel état ma fortune est réduite!
+
+ ALBIN.
+
+ Voilà ce que j'ai su d'un homme de sa suite,
+ Et j'ai couru, Seigneur, pour vous y disposer.
+
+ FÉLIX.
+
+ Ah! sans doute, ma fille, il vient pour t'épouser: 320
+ L'ordre d'un sacrifice est pour lui peu de chose;
+ C'est un prétexte faux dont l'amour est la cause.
+
+ PAULINE.
+
+ Cela pourroit bien être: il m'aimoit chèrement.
+
+ FÉLIX.
+
+ Que ne permettra-t-il à son ressentiment?
+ Et jusques à quel point ne porte sa vengeance 325
+ Une juste colère avec tant de puissance?
+ Il nous perdra, ma fille.
+
+ PAULINE.
+
+ Il est trop généreux.
+
+ FÉLIX.
+
+ Tu veux flatter en vain un père malheureux:
+ Il nous perdra, ma fille. Ah! regret qui me tue
+ De n'avoir pas aimé la vertu toute nue! 330
+ Ah! Pauline, en effet, tu m'as trop obéi;
+ Ton courage étoit bon, ton devoir l'a trahi.
+ Que ta rébellion m'eût été favorable!
+ Qu'elle m'eût garanti d'un état déplorable!
+ Si quelque espoir me reste, il n'est plus aujourd'hui 335
+ Qu'en l'absolu pouvoir qu'il te donnoit sur lui;
+ Ménage en ma faveur l'amour qui le possède,
+ Et d'où provient mon mal fais sortir le remède.
+
+ PAULINE.
+
+ Moi, moi! que je revoie un si puissant vainqueur,
+ Et m'expose à des yeux qui me percent le coeur! 340
+ Mon père, je suis femme, et je sais ma foiblesse;
+ Je sens déjà mon coeur qui pour lui s'intéresse,
+ Et poussera sans doute, en dépit de ma foi,
+ Quelque soupir indigne et de vous et de moi.
+ Je ne le verrai point.
+
+ FÉLIX.
+
+ Rassure un peu ton âme. 345
+
+ PAULINE.
+
+ Il est toujours aimable, et je suis toujours femme;
+ Dans le pouvoir sur moi que ses regards ont eu,
+ Je n'ose m'assurer de toute ma vertu[1200].
+ Je ne le verrai point.
+
+ FÉLIX.
+
+ Il faut le voir, ma fille,
+ Ou tu trahis ton père et toute ta famille. 350
+
+ PAULINE.
+
+ C'est à moi d'obéir, puisque vous commandez;
+ Mais voyez les périls où vous me hasardez.
+
+ FÉLIX.
+
+ Ta vertu m'est connue.
+
+ PAULINE.
+
+ Elle vaincra sans doute;
+ Ce n'est pas le succès que mon âme redoute:
+ Je crains ce dur combat et ces troubles puissants 355
+ Que fait[1201] déjà chez moi la révolte des sens;
+ Mais puisqu'il faut combattre un ennemi que j'aime,
+ Souffrez que je me puisse armer contre moi-même,
+ Et qu'un peu de loisir me prépare à le voir.
+
+ FÉLIX.
+
+ Jusqu'au-devant des murs je vais le recevoir; 360
+ Rappelle cependant tes forces étonnées,
+ Et songe qu'en tes mains tu tiens nos destinées.
+
+ PAULINE.
+
+ Oui, je vais de nouveau dompter mes sentiments,
+ Pour servir de victime à vos commandements.
+
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [1166] VAR. (édit. de 1643-1663 et de 1664 in-12): seigneur
+ d'Arménie.
+
+ [1167] VAR. (édit. de 1643-1664): favori de l'Empereur.
+
+ [1168] Le mot _chrétienne_ ne se trouve pas dans les deux
+ éditions in-4º (1643 et 1648).
+
+ [1169] _Var._ Ni le juste pouvoir qu'elle prend sur une âme.
+ (1643-56)
+
+ [1170] _Var._ Pour ne rien déférer aux soupirs d'une amante?
+ Remettons ce dessein qui l'accable d'ennui;
+ Nous le pourrons demain aussi bien qu'aujourd'hui.
+ NÉARQUE. Oui, mais où prenez-vous l'infaillible assurance.
+ (1643-56)
+
+ [1171] _Var._ Ce Dieu, qui tient votre âme et vos jours dans sa
+ main. (1643-56)
+
+ [1172] _Var._ Vous a-t-il assuré du pouvoir de demain? (1643)
+ _Var._ Vous a-t-il assuré de le pouvoir demain? (1648-56)
+ _Var._ Le bras qui la versoit s'arrête et se courrouce;
+ Notre coeur s'endurcit, et sa pointe s'émousse,
+ Et cette sainte ardeur qui nous emporte au bien
+ Tombe sur un rocher, et n'opère plus rien. (1643-56)
+
+ [1173] Malherbe a dit:
+
+ A des coeurs bien touchés tarder la jouissance,
+ C'est infailliblement leur croître le desir.
+
+ (Édition de M. Lalanne, tome I, p. 237.)
+
+
+ [1174] _Var._ Et d'un rayon divin nous dessillant les yeux.
+ (1643-56)
+
+ [1175] _Var._ Quoique je le préfère aux grandeurs d'un empire.
+ (1643-56)
+
+ [1176] _Var._ Ce songe si rempli de noires visions[1176-a].
+ (1643-56)
+
+ [1176-a] On lit: «des noires visions,» dans l'édition de
+ 1656.
+
+ [1177] _Var._ Dieu ne veut point d'un coeur que le monde domine.
+ (1643-56)
+
+ [1178] _Var._ Mais ce grand roi des rois, ce seigneur des
+ seigneurs. (1643-56)
+
+ [1179] _Var._ Il ne faut rien aimer qu'après lui, qu'en lui-même.
+ (1654 et 56)
+
+ [1180] Molière ne se rappelait-il point ce passage lorsqu'il
+ faisait dire à Orgon:
+
+ De toutes amitiés il détache mon âme;
+ Et je verrois mourir frère, enfants, mère et femme,
+ Que je m'en soucierois autant que de cela.
+
+ _(Tartuffe_, acte I, scène VI.)
+
+ [1181] _Var._ Mais que vous êtes loin de cette amour parfaite.
+ (1643-68)
+
+ [1182] _Var._ Je ne vous puis parler que les larmes aux yeux.
+ (1643-56)
+
+ [1183] _Var._ Est grandeur de courage aussitôt que foiblesse.
+ (1643 et 48 in-4º)
+ _Var._ Digne des plus grands coeurs, n'est rien moins
+ que foiblesse.
+ (1648 in-12 et 52-56)
+
+ [1184] _Var._ Voilà, ma Stratonice, en ce siècle où nous sommes,
+ Notre empire absolu sur les esprits des hommes. (1643-56)
+
+ [1185] _Var._ Et jusqu'à la conquête ils nous traitent en reines.
+ (1643-60)
+
+ [1186] _Var._ Le mien est bien étrange, et quoique Arménienne.
+ (1643-56)
+ _Var._ Quelque peu de crédit qu'entre vous il obtienne.
+ (1660-64)
+
+ [1187] _Var._ Dont encore pour lui tu me vois l'âme atteinte.
+ STRAT. Je crois que vous l'aimez autant qu'on peut aimer.
+ Mais quel songe, après tout, a pu vous alarmer? (1643-56)
+
+ [1188] «Plusieurs personnes ont entendu dire au marquis de
+ Saint-Aulaire, mort à l'âge de cent ans, que l'hôtel de
+ Rambouillet avait condamné ce songe de Pauline. On disait que,
+ dans une pièce chrétienne, ce songe est envoyé par Dieu même, et
+ que, dans ce cas, Dieu, qui a en vue la conversion de Pauline,
+ doit faire servir ce songe à cette même conversion; mais qu'au
+ contraire il semble uniquement fait pour inspirer à Pauline de la
+ haine contre les chrétiens; qu'elle voit des chrétiens qui
+ assassinent son mari, et qu'elle devait voir tout le contraire.»
+ (_Voltaire._)--Sur l'appréciation de l'hôtel de Rambouillet,
+ voyez ci-dessus, la _Notice_, p. 465 et 466.--M. Parelle a fait
+ remarquer que Néarque a d'avance, dans la scène I, vers 53, 59 et
+ 60, répondu à cette critique:
+
+ Ainsi du genre humain l'ennemi vous abuse,
+ .........................................
+ Et ce songe rempli de noires visions
+ N'est que le coup d'essai de ses illusions.
+
+ [1189] Les éditions de 1648 in-4º et de 1652-56 portent _donné_,
+ au masculin, ce qui, sans parler du défaut d'accord, fait un
+ hiatus.
+
+ [1190] Voyez plus loin, p. 524 note 1244.
+
+ [1191] _Var._ Que depuis peu ton songe. (1648 in-12 et 52-56)
+
+ [1192] _Var._ En d'étranges frayeurs depuis un peu me plonge!
+ (1643 et 48 in-4º)
+
+ [1193] _Var._ De grâce, apprenez-moi ce qui vous peut toucher.
+ (1643 et 48 in-4º)
+
+ [1194] _Var._ Témoin de ses hauts faits, encor qu'à son dommage,
+ Il en voulut tout mort connoître le visage. (1643-56)
+
+ [1195] _Var._ Chacun plaignit son sort, bien qu'il en fût jaloux.
+ (1643-56)
+
+ [1196] _Var._ Ce généreux monarque en eut l'âme ravie,
+ Et vaincu qu'il étoit, oublia son malheur,
+ Pour dans son auteur même honorer la valeur. (1643-56)
+
+ [1197] _Var._ Et comme au bout du mois sa santé fut parfaite.
+ (1664 in-8º)
+
+ [1198] _Var._ L'Empereur lui témoigne une amour infinie,
+ Et ravi du succès, l'envoie en Arménie. (1643-56)
+
+ [1199] _Var._ Et par un sacrifice en rendre grâce aux Dieux.
+ (1643-56)
+
+ [1200] _Var._ Je ne me réponds pas de toute ma vertu. (1643-60)
+
+ [1201] Au lieu de «Que fait,» les éditions de 1648-54 portent
+ «Qui fait;» celle de 1655, «Qui font.»
+
+
+
+
+ACTE II.
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+SÉVÈRE, FABIAN.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Cependant que Félix donne ordre au sacrifice, 365
+ Pourrai-je prendre un temps à mes voeux si propice?
+ Pourrai-je voir Pauline, et rendre à ses beaux yeux
+ L'hommage souverain que l'on va rendre aux Dieux?
+ Je ne t'ai point celé que c'est ce qui m'amène,
+ Le reste est un prétexte à soulager ma peine[1202]; 370
+ Je viens sacrifier, mais c'est à ses beautés
+ Que je viens immoler toutes mes volontés.
+
+ FABIAN.
+
+ Vous la verrez, Seigneur.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Ah! quel comble de joie!
+ Cette chère beauté consent que je la voie[1203]!
+ Mais ai-je sur son âme encor quelque pouvoir? 375
+ Quelque reste d'amour s'y fait-il encor voir[1204]?
+ Quel trouble, quel transport lui cause ma venue?
+ Puis-je tout espérer de cette heureuse vue?
+ Car je voudrois mourir plutôt que d'abuser
+ Des lettres de faveur que j'ai pour l'épouser; 380
+ Elles sont pour Félix, non pour triompher d'elle:
+ Jamais à ses desirs mon coeur ne fut rebelle;
+ Et si mon mauvais sort avoit changé[1205] le sien,
+ Je me vaincrois moi-même, et ne prétendrois rien.
+
+ FABIAN.
+
+ Vous la verrez, c'est tout ce que je vous puis dire. 385
+
+ SÉVÈRE.
+
+ D'où vient que tu frémis, et que ton coeur soupire?
+ Ne m'aime-t-elle plus? éclaircis-moi ce point.
+
+ FABIAN.
+
+ M'en croirez-vous, Seigneur? ne la revoyez point[1206];
+ Portez en lieu plus haut l'honneur de vos caresses:
+ Vous trouverez à Rome[1207] assez d'autres maîtresses; 390
+ Et dans ce haut degré de puissance et d'honneur,
+ Les plus grands y tiendront votre amour à bonheur.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Qu'à des pensers si bas mon âme se ravale!
+ Que je tienne Pauline à mon sort inégale!
+ Elle en a mieux usé, je la dois imiter; 395
+ Je n'aime mon bonheur que pour la mériter.
+ Voyons-la, Fabian; ton discours m'importune;
+ Allons mettre à ses pieds cette haute fortune:
+ Je l'ai dans les combats trouvée heureusement,
+ En cherchant une mort digne de son amant; 400
+ Ainsi ce rang est sien, cette faveur est sienne,
+ Et je n'ai rien enfin que d'elle je ne tienne.
+
+ FABIAN.
+
+ Non, mais encore un coup ne la revoyez point.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Ah! c'en est trop, enfin éclaircis-moi ce point;
+ As-tu vu des froideurs quand tu l'en as priée? 405
+
+ FABIAN.
+
+ Je tremble à vous le dire; elle est....
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Quoi?
+
+ FABIAN.
+
+ Mariée.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Soutiens-moi, Fabian; ce coup de foudre est grand,
+ Et frappe d'autant plus que plus il me surprend.
+
+ FABIAN.
+
+ Seigneur, qu'est devenu ce généreux courage?
+
+ SÉVÈRE.
+
+ La constance est ici d'un difficile usage: 410
+ De pareils déplaisirs accablent un grand coeur;
+ La vertu la plus mâle en perd toute vigueur;
+ Et quand d'un feu si beau les âmes sont éprises,
+ La mort les trouble moins que de telles surprises.
+ Je ne suis plus à moi quand j'entends ce discours[1208]. 415
+ Pauline est mariée!
+
+ FABIAN.
+
+ Oui, depuis quinze jours,
+ Polyeucte, un seigneur des premiers d'Arménie,
+ Goûte de son hymen la douceur infinie.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Je ne la puis du moins blâmer d'un mauvais choix,
+ Polyeucte a du nom, et sort du sang des rois. 420
+ Foibles soulagements d'un malheur sans remède!
+ Pauline, je verrai qu'un autre vous possède!
+ O ciel, qui malgré moi me renvoyez au jour.
+ O sort, qui redonniez l'espoir à mon amour,
+ Reprenez la faveur que vous m'avez prêtée, 425
+ Et rendez-moi la mort que vous m'avez ôtée.
+ Voyons-la toutefois, et dans ce triste lieu
+ Achevons de mourir en lui disant adieu;
+ Que mon coeur, chez les morts emportant son image,
+ De son dernier soupir puisse lui faire hommage[1209]! 430
+
+ FABIAN.
+
+ Seigneur, considérez....
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Tout est considéré.
+ Quel désordre peut craindre un coeur désespéré?
+ N'y consent-elle pas?
+
+ FABIAN.
+
+ Oui, Seigneur, mais....
+
+ SÉVÈRE.
+
+ N'importe.
+
+ FABIAN.
+
+ Cette vive douleur en deviendra plus forte.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Et ce n'est pas un mal que je veuille guérir; 435
+ Je ne veux que la voir, soupirer, et mourir.
+
+ FABIAN.
+
+ Vous vous échapperez sans doute en sa présence:
+ Un amant qui perd tout n'a plus de complaisance;
+ Dans un tel entretien il suit sa passion[1210],
+ Et ne pousse qu'injure et qu'imprécation. 440
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Juge autrement de moi: mon respect dure encore;
+ Tout violent qu'il est, mon désespoir l'adore.
+ Quels reproches aussi peuvent m'être permis?
+ De quoi puis-je accuser qui ne m'a rien promis?
+ Elle n'est point parjure, elle n'est point légère: 445
+ Son devoir m'a trahi, mon malheur, et son père.
+ Mais son devoir fut juste, et son père eut raison:
+ J'impute à mon malheur toute la trahison;
+ Un peu moins de fortune, et plus tôt arrivée,
+ Eût gagné l'un par l'autre, et me l'eût conservée; 450
+ Trop heureux, mais trop tard, je n'ai pu l'acquérir:
+ Laisse-la-moi donc voir, soupirer, et mourir.
+
+ FABIAN.
+
+ Oui, je vais l'assurer qu'en ce malheur extrême
+ Vous êtes assez fort pour vous vaincre vous-même.
+ Elle a craint comme moi ces premiers mouvements 455
+ Qu'une perte imprévue arrache aux vrais amants,
+ Et dont la violence excite assez de trouble,
+ Sans que l'objet présent l'irrite et le redouble[1211].
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Fabian, je la vois.
+
+ FABIAN.
+
+ Seigneur, souvenez-vous....
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Hélas! elle aime un autre, un autre est son époux. 460
+
+
+SCÈNE II.
+
+SÉVÈRE, PAULINE, STRATONICE, FABIAN.
+
+ PAULINE.
+
+ Oui, je l'aime, Seigneur, et n'en fais point d'excuse[1212];
+ Que tout autre que moi vous flatte et vous abuse,
+ Pauline a l'âme noble, et parle à coeur ouvert:
+ Le bruit de votre mort n'est point ce qui vous perd.
+ Si le ciel en mon choix eût mis mon hyménée, 465
+ A vos seules vertus je me serois donnée,
+ Et toute la rigueur de votre premier sort
+ Contre votre mérite eût fait un vain effort.
+ Je découvrois en vous d'assez illustres marques[1213]
+ Pour vous préférer même aux plus heureux monarques;
+ Mais puisque mon devoir m'imposoit d'autres lois,
+ De quelque amant pour moi que mon père eût fait choix,
+ Quand à ce grand pouvoir que la valeur vous donne
+ Vous auriez ajouté l'éclat d'une couronne,
+ Quand je vous aurois vu, quand je l'aurois haï, 475
+ J'en aurois soupiré, mais j'aurois obéi,
+ Et sur mes passions ma raison souveraine
+ Eût blâmé mes soupirs et dissipé ma haine.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Que vous êtes heureuse, et qu'un peu de soupirs
+ Fait un aisé remède à tous vos déplaisirs[1214]! 480
+ Ainsi de vos desirs toujours reine absolue,
+ Les plus grands changements vous trouvent résolue;
+ De la plus forte ardeur vous portez vos esprits[1215]
+ Jusqu'à l'indifférence et peut-être au mépris;
+ Et votre fermeté fait succéder sans peine 485
+ La faveur au dédain, et l'amour à la haine[1216].
+ Qu'un peu de votre humeur ou de votre vertu
+ Soulageroit les maux de ce coeur abattu!
+ Un soupir, une larme à regret épandue
+ M'auroit déjà guéri de vous avoir perdue; 490
+ Ma raison pourroit tout sur l'amour affoibli,
+ Et de l'indifférence iroit jusqu'à l'oubli;
+ Et mon feu désormais se réglant sur le vôtre,
+ Je me tiendrois heureux entre les bras d'une autre[1217].
+ O trop aimable objet, qui m'avez trop charmé, 495
+ Est-ce là comme on aime, et m'avez-vous aimé?
+
+ PAULINE.
+
+ Je vous l'ai trop fait voir, Seigneur; et si mon âme[1218]
+ Pouvoit bien étouffer les restes de sa flamme,
+ Dieux, que j'éviterois de rigoureux tourments!
+ Ma raison, il est vrai, dompte mes sentiments[1219]; 500
+ Mais quelque autorité que sur eux elle ait prise,
+ Elle n'y règne pas, elle les tyrannise;
+ Et quoique le dehors soit sans émotion,
+ Le dedans n'est que trouble et que sédition.
+ Un je ne sais quel charme encor vers vous m'emporte; 505
+ Votre mérite est grand, si ma raison est forte:
+ Je le vois encor tel qu'il alluma mes feux,
+ D'autant plus puissamment solliciter mes voeux,
+ Qu'il est environné de puissance et de gloire,
+ Qu'en tous lieux après vous il traîne la victoire, 510
+ Que j'en sais mieux le prix, et qu'il n'a point déçu
+ Le généreux espoir que j'en avois conçu.
+ Mais ce même devoir qui le vainquit dans Rome,
+ Et qui me range ici dessous les lois d'un homme,
+ Repousse encor si bien l'effort de tant d'appas, 515
+ Qu'il déchire mon âme et ne l'ébranle pas.
+ C'est cette vertu même, à nos desirs cruelle,
+ Que vous louiez alors en blasphémant contre elle:
+ Plaignez-vous-en encor; mais louez sa rigueur,
+ Qui triomphe à la fois de vous et de mon coeur; 520
+ Et voyez qu'un devoir moins ferme et moins sincère[1220]
+ N'auroit pas mérité l'amour du grand Sévère.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Ah! Madame, excusez une aveugle douleur[1221],
+ Qui ne connoît plus rien que l'excès du malheur:
+ Je nommois inconstance, et prenois pour un crime[1222] 525
+ De ce juste devoir l'effort le plus sublime.
+ De grâce, montrez moins à mes sens désolés
+ La grandeur de ma perte et ce que vous valez;
+ Et cachant par pitié cette vertu si rare,
+ Qui redouble mes feux lorsqu'elle nous sépare, 530
+ Faites voir des défauts qui puissent à leur tour
+ Affoiblir ma douleur avecque mon amour.
+
+ PAULINE.
+
+ Hélas! cette vertu, quoique enfin invincible,
+ Ne laisse que trop voir une âme trop sensible.
+ Ces pleurs en sont témoins, et ces lâches soupirs 535
+ Qu'arrachent de nos feux les cruels souvenirs:
+ Trop rigoureux effets d'une aimable présence
+ Contre qui mon devoir a trop peu de défense!
+ Mais si vous estimez ce vertueux devoir,
+ Conservez-m'en la gloire, et cessez de me voir. 540
+ Épargnez-moi des pleurs qui coulent à ma honte;
+ Épargnez-moi des feux qu'à regret je surmonte;
+ Enfin épargnez-moi ces tristes entretiens,
+ Qui ne font qu'irriter vos tourments et les miens.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Que je me prive ainsi du seul bien qui me reste! 545
+
+ PAULINE.
+
+ Sauvez-vous d'une vue à tous les deux funeste.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Quel prix de mon amour! quel fruit de mes travaux!
+
+ PAULINE.
+
+ C'est le remède seul qui peut guérir nos maux.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Je veux mourir des miens: aimez-en la mémoire.
+
+ PAULINE.
+
+ Je veux guérir des miens: ils souilleroient ma gloire. 550
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Ah! puisque votre gloire en prononce l'arrêt,
+ Il faut que ma douleur cède à son intérêt.
+ Est-il rien que sur moi cette gloire n'obtienne[1223]?
+ Elle me rend les soins que je dois à la mienne.
+ Adieu: je vais chercher au milieu des combats 555
+ Cette immortalité que donne un beau trépas,
+ Et remplir dignement, par une mort pompeuse,
+ De mes premiers exploits l'attente avantageuse,
+ Si toutefois, après ce coup mortel du sort,
+ J'ai de la vie assez pour chercher une mort. 560
+
+ PAULINE.
+
+ Et moi, dont votre vue augmente le supplice,
+ Je l'éviterai même en votre sacrifice[1224];
+ Et seule dans ma chambre enfermant mes regrets,
+ Je vais pour vous aux Dieux faire des voeux secrets.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Puisse le juste ciel, content de ma ruine, 565
+ Combler d'heur et de jours Polyeucte et Pauline!
+
+ PAULINE.
+
+ Puisse trouver Sévère, après tant de malheur,
+ Une félicité digne de sa valeur!
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Il la trouvoit en vous.
+
+ PAULINE.
+
+ Je dépendois d'un père.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ O devoir qui me perd et qui me désespère! 570
+ Adieu, trop vertueux objet, et trop charmant.
+
+ PAULINE.
+
+ Adieu, trop malheureux et trop parfait amant.
+
+
+SCÈNE III.
+
+PAULINE, STRATONICE.
+
+ STRATONICE.
+
+ Je vous ai plaints[1225] tous deux, j'en verse encor des larmes;
+ Mais du moins votre esprit est hors de ses alarmes:
+ Vous voyez clairement que votre songe est vain; 575
+ Sévère ne vient pas la vengeance à la main.
+
+ PAULINE.
+
+ Laisse-moi respirer du moins, si tu m'as plainte:
+ Au fort de ma douleur tu rappelles ma crainte;
+ Souffre un peu de relâche à mes esprits troublés,
+ Et ne m'accable point par des maux redoublés. 580
+
+ STRATONICE.
+
+ Quoi? vous craignez encor!
+
+ PAULINE.
+
+ Je tremble, Stratonice;
+ Et bien que je m'effraye avec peu de justice[1226],
+ Cette injuste frayeur sans cesse reproduit
+ L'image des malheurs que j'ai vus cette nuit.
+
+ STRATONICE.
+
+ Sévère est généreux.
+
+ PAULINE.
+
+ Malgré sa retenue, 585
+ Polyeucte sanglant frappe toujours ma vue.
+
+ STRATONICE.
+
+ Vous voyez ce rival faire des voeux pour lui[1227].
+
+ PAULINE.
+
+ Je crois même au besoin qu'il seroit son appui;
+ Mais soit cette croyance ou fausse ou véritable,
+ Son séjour en ce lieu m'est toujours redoutable; 590
+ A quoi que sa vertu puisse le disposer[1228],
+ Il est puissant, il m'aime, et vient pour m'épouser.
+
+
+SCÈNE IV.
+
+POLYEUCTE, NÉARQUE, PAULINE, STRATONICE.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ C'est trop verser de pleurs: il est temps qu'ils tarissent,
+ Que votre douleur cesse, et vos craintes finissent;
+ Malgré les faux avis par vos Dieux envoyés, 595
+ Je suis vivant, Madame, et vous me revoyez.
+
+ PAULINE.
+
+ Le jour est encor long, et ce qui plus m'effraie,
+ La moitié de l'avis se trouve déjà vraie:
+ J'ai cru Sévère mort, et je le vois ici.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Je le sais; mais enfin j'en prends peu de souci. 600
+ Je suis dans Mélitène, et quel que soit Sévère,
+ Votre père y commande, et l'on m'y considère;
+ Et je ne pense pas qu'on puisse avec raison
+ D'un coeur tel que le sien craindre une trahison.
+ On m'avoit assuré qu'il vous faisoit visite, 605
+ Et je venois lui rendre un honneur qu'il mérite.
+
+ PAULINE.
+
+ Il vient de me quitter assez triste et confus;
+ Mais j'ai gagné sur lui qu'il ne me verra plus.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Quoi! vous me soupçonnez déjà de quelque ombrage?
+
+ PAULINE.
+
+ Je ferois à tous trois un trop sensible outrage. 610
+ J'assure mon repos, que troublent ses regards.
+ La vertu la plus ferme évite le hasards:
+ Qui s'expose au péril veut bien trouver sa perte;
+ Et pour vous en parler avec une âme ouverte,
+ Depuis qu'un vrai mérite a pu nous enflammer, 615
+ Sa présence toujours a droit de nous charmer.
+ Outre qu'on doit rougir de s'en laisser surprendre,
+ On souffre à résister, on souffre à s'en défendre;
+ Et bien que la vertu triomphe de ces feux,
+ La victoire est pénible, et le combat honteux. 620
+
+ POLYEUCTE.
+
+ O vertu trop parfaite, et devoir trop sincère,
+ Que vous devez coûter de regrets à Sévère!
+ Qu'aux dépens d'un beau feu vous me rendez heureux,
+ Et que vous êtes doux à mon coeur amoureux!
+ Plus je vois mes défauts et plus je vous contemple, 625
+ Plus j'admire....
+
+
+SCÈNE V.
+
+POLYEUCTE, PAULINE, NÉARQUE, STRATONICE, CLÉON.
+
+ CLÉON.
+
+ Seigneur, Félix vous mande au temple:
+ La victime est choisie, et le peuple à genoux,
+ Et pour sacrifier on n'attend plus que vous.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Va, nous allons te suivre. Y venez-vous, Madame?
+
+ PAULINE.
+
+ Sévère craint ma vue, elle irrite sa flamme: 630
+ Je lui tiendrai parole, et ne veux plus le voir.
+ Adieu: vous l'y verrez; pensez à son pouvoir,
+ Et ressouvenez-vous que sa faveur est grande[1229].
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Allez, tout son crédit n'a rien que j'appréhende;
+ Et comme je connois sa générosité, 635
+ Nous ne nous combattrons que de civilité.
+
+
+SCÈNE VI.
+
+POLYEUCTE, NÉARQUE.
+
+ NÉARQUE.
+
+ Où pensez-vous aller?
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Au temple, où l'on m'appelle.
+
+ NÉARQUE.
+
+ Quoi? vous mêler aux voeux d'une troupe infidèle!
+ Oubliez-vous déjà que vous êtes chrétien?
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Vous par qui je le suis, vous en souvient-il bien? 640
+
+ NÉARQUE.
+
+ J'abhorre les faux Dieux.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Et moi, je les déteste.
+
+ NÉARQUE.
+
+ Je tiens leur culte impie.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Et je le tiens funeste.
+
+ NÉARQUE.
+
+ Fuyez donc leurs autels.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Je les veux renverser[1230],
+ Et mourir dans leur temple, ou les y terrasser[1231].
+ Allons, mon cher Néarque, allons aux yeux des hommes
+ Braver l'idolâtrie, et montrer qui nous sommes
+ C'est l'attente du ciel, il nous la faut remplir;
+ Je viens de le promettre, et je vais l'accomplir[1232].
+ Je rends grâces au Dieu que tu m'as fait connoître
+ De cette occasion qu'il a sitôt fait naître, 650
+ Où déjà sa bonté, prête à me couronner,
+ Daigne éprouver la foi qu'il vient de me donner.
+
+ NÉARQUE.
+
+ Ce zèle est trop ardent, souffrez qu'il se modère.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ On n'en peut avoir trop pour le Dieu qu'on révère.
+
+ NÉARQUE.
+
+ Vous trouverez la mort.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Je la cherche pour lui. 655
+
+ NÉARQUE.
+
+ Et si ce coeur s'ébranle?
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Il sera mon appui.
+
+ NÉARQUE.
+
+ Il ne commande point que l'on s'y précipite.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Plus elle est volontaire, et plus elle mérite.
+
+ NÉARQUE.
+
+ Il suffit, sans chercher, d'attendre et de souffrir.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ On souffre avec regret quand on n'ose s'offrir. 660
+
+ NÉARQUE.
+
+ Mais dans ce temple enfin la mort est assurée.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Mais dans le ciel déjà la palme est préparée.
+
+ NÉARQUE.
+
+ Par une sainte vie il faut la mériter[1233].
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Mes crimes, en vivant, me la pourroient ôter.
+ Pourquoi mettre au hasard ce que la mort assure? 665
+ Quand elle ouvre le ciel, peut-elle sembler dure?
+ Je suis chrétien, Néarque, et le suis tout à fait;
+ La foi que j'ai reçue aspire à son effet.
+ Qui fuit croit lâchement, et n'a qu'une foi morte.
+
+ NÉARQUE.
+
+ Ménagez votre vie, à Dieu même elle importe[1234]: 670
+ Vivez pour protéger les chrétiens en ces lieux.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ L'exemple de ma mort les fortifiera mieux.
+
+ NÉARQUE.
+
+ Vous voulez donc mourir?
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Vous aimez donc à vivre?
+
+ NÉARQUE.
+
+ Je ne puis déguiser que j'ai peine à vous suivre:
+ Sous l'horreur des tourments je crains de succomber.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Qui marche assurément n'a point peur de tomber:
+ Dieu fait part, au besoin, de sa force infinie.
+ Qui craint de le nier, dans son âme le nie:
+ Il croit le pouvoir faire, et doute de sa foi.
+
+ NÉARQUE.
+
+ Qui n'appréhende rien présume trop de soi. 680
+
+ POLYEUCTE.
+
+ J'attends tout de sa grâce, et rien de ma foiblesse.
+ Mais loin de me presser, il faut que je vous presse!
+ D'où vient cette froideur?
+
+ NÉARQUE.
+
+ Dieu même a craint la mort.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Il s'est offert pourtant: suivons ce saint effort;
+ Dressons-lui des autels sur des monceaux d'idoles. 685
+ Il faut (je me souviens encor de vos paroles[1235])
+ Négliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang,
+ Exposer pour sa gloire et verser tout son sang.
+ Hélas! qu'avez-vous fait de cette amour parfaite
+ Que vous me souhaitiez, et que je vous souhaite? 690
+ S'il vous en reste encor, n'êtes-vous point jaloux
+ Qu'à grand'peine chrétien, j'en montre plus que vous?
+
+ NÉARQUE.
+
+ Vous sortez du baptême, et ce qui vous anime,
+ C'est sa grâce qu'en vous n'affoiblit aucun crime;
+ Comme encor toute entière, elle agit pleinement, 695
+ Et tout semble possible à son feu véhément;
+ Mais cette même grâce, en moi diminuée,
+ Et par mille péchés sans cesse exténuée,
+ Agit aux grands effets avec tant de langueur,
+ Que tout semble impossible à son peu de vigueur. 700
+ Cette indigne mollesse et ces lâches défenses
+ Sont des punitions qu'attirent mes offenses;
+ Mais Dieu, dont on ne doit jamais se défier,
+ Me donne votre exemple à me fortifier.
+ Allons, cher Polyeucte, allons aux yeux[1236] des hommes
+ Braver l'idolâtrie, et montrer qui nous sommes;
+ Puissé-je vous donner l'exemple de souffrir,
+ Comme vous me donnez celui de vous offrir!
+
+ POLYEUCTE.
+
+ A cet heureux transport que le ciel vous envoie,
+ Je reconnois Néarque, et j'en pleure de joie. 710
+ Ne perdons plus de temps: le sacrifice est prêt;
+ Allons-y du vrai Dieu soutenir l'intérêt;
+ Allons fouler aux pieds ce foudre ridicule
+ Dont arme un bois pourri ce peuple trop crédule;
+ Allons en éclairer l'aveuglement fatal; 715
+ Allons briser ces Dieux de pierre et de métal:
+ Abandonnons nos jours à cette ardeur céleste;
+ Faisons triompher Dieu: qu'il dispose du reste!
+
+ NÉARQUE.
+
+ Allons faire éclater sa gloire aux yeux de tous,
+ Et répondre avec zèle à ce qu'il veut de nous[1237]. 720
+
+
+FIN DU SECOND ACTE.
+
+
+NOTES:
+
+ [1202] _Var._ Du reste mon esprit ne s'en met guère en peine. (1643-56)
+
+ [1203] _Var._ Cet adorable objet consent que je le voie! (1643-56)
+
+ [1204] _Var._ En lui parlant d'amour, l'as-tu vu s'émouvoir?
+ (1643)
+ _Var._ En lui parlant de moi, l'as-tu vu s'émouvoir?
+ (1648-60)
+
+ [1205] On lit _chargé_, pour _changé_, dans l'édition de 1660.
+
+ [1206] _Var._ Me croyez-vous, Seigneur? ne la revoyez point.
+ (1655)
+
+ [1207] Voyez ci-dessus, p. 162, note 432, où l'on a imprimé, par
+ inadvertance _dans Rome_, pour _à Rome_.
+
+ [1208] _Var._ J'ai de la peine encore à croire tes discours.
+ (1643-60)
+
+ [1209] _Var._ De son dernier soupir lui puisse faire hommage.
+ (1643-56 et 68)
+
+ [1210] _Var._ Dans un tel désespoir il suit sa passion. (1643 et
+ 48 in-4º)
+
+ [1211] _Var._ Sans que l'objet présent l'irrite et la redouble.
+ (1643-60)
+
+ [1212] _Var._ Oui, je l'aime, Sévère, et n'en fais point
+ d'excuse. (1643-64)
+
+ [1213] _Var._ Je découvris en vous d'assez illustres marques.
+ (1648 in-4º)
+
+ [1214] _Var._ Vous acquitte aisément de tous vos déplaisirs!
+ (1643-56)
+
+ [1215] _Var._ De la plus forte amour vous portez vos esprits.
+ (1643-56)
+
+ [1216] _Var._ La faveur au mépris, et l'amour à la haine.
+ (1643-56)
+
+ [1217] _Var._ Je me tiendrois heureux entre les bras d'un autre.
+ (1643-60)
+ --Voyez tome I, p. 228, note 759-a.
+
+ [1218] _Var._ Je vous aimai, Sévère; et si dedans mon âme
+ Je pouvois étouffer les restes de ma flamme. (1643-56)
+
+ [1219] _Var._ Ma raison, il est vrai, dompte mes mouvements.
+ (1643-56)
+
+ [1220] _Var._ De plus bas sentiments n'auroient pas méritée
+ Cette parfaite amour que vous m'avez portée. (1643 et 48 in-4º)
+ _Var._ De plus bas sentiments d'une ardeur moins discrète
+ N'auroient pas mérité cette amour si parfaite. (1648 in-12-56)
+
+ [1221] _Var._ Ah! Pauline, excusez une aveugle douleur. (1643-60)
+
+ [1222] _Var._ Je nommais inconstance, et prenois pour des crimes
+ D'un vertueux devoir les efforts légitimes. (1643-56)
+
+ [1223] _Var._ D'un coeur comme le mien qu'est-ce qu'elle n'obtienne?
+ Vous réveillez les soins que je dois à la mienne. (1643-56)
+ _Var._ Il n'est rien que sur moi cette gloire n'obtienne.
+ (1660-64)
+
+ [1224] _Var._ Je la veux éviter, mêmes au sacrifice. (1643-56)
+
+ [1225] Les éditions de 1668 et de 1682 portent: «Je vous ai
+ plaint,» avec le participe invariable.
+
+ [1226] _Var._ Et quoique je m'effraye avec peu de justice.
+ (1643-56)
+
+ [1227] _Var._ Vous-même êtes témoin des voeux qu'il fait pour
+ lui. (1643-56)
+
+ [1228] _Var._ A quoi que sa vertu le puisse disposer. (1643-64)
+
+ [1229] _Var._ Et vous ressouvenez que sa faveur est grande.
+ (1643-56)
+
+ [1230] Voyez la _Notice_, p. 466.
+
+ [1231] _Var._ Et mourir dans leur temple, ou bien les en chasser.
+ (1643-56)
+
+ [1232] _Var._ Je le viens de promettre, et je vais l'accomplir.
+ (1643-60)
+
+ [1233] _Var._ Par une sainte vie il la faut mériter. (1643-56)
+
+ [1234] _Var._ Voyez que votre vie à Dieu mêmes importe. (1643-56)
+
+ [1235] Les deux vers suivants sont la reproduction textuelle des
+ vers 75 et 76.
+
+ [1236] L'édition de 1682 porte, par erreur: «aux pieds,» pour
+ «aux yeux.»
+
+ [1237] _Var._ Allons mourir pour lui, comme il est mort pour
+ nous[1237-a]. (1643 et 48 in-4º)
+
+ [1237-a] «Néarque ne fait ici que répéter en deux vers
+ languissants ce qu'a dit Polyeucte; aussi j'ai vu souvent
+ supprimer ces vers à la représentation.»
+
+ (_Voltaire._)
+
+
+
+
+ACTE III.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+ PAULINE.
+
+ Que de soucis flottants, que de confus nuages
+ Présentent à mes yeux d'inconstantes images!
+ Douce tranquillité, que je n'ose espérer,
+ Que ton divin rayon tarde à les éclairer!
+ Mille agitations, que mes troubles produisent[1238], 725
+ Dans mon coeur ébranlé tour à tour se détruisent:
+ Aucun espoir n'y coule où j'ose persister;
+ Aucun effroi n'y règne où j'ose m'arrêter.
+ Mon esprit, embrassant tout ce qu'il s'imagine,
+ Voit tantôt mon bonheur, et tantôt ma ruine[1239], 730
+ Et suit leur vaine idée avec si peu d'effet[1240],
+ Qu'il ne peut espérer ni craindre tout à fait.
+ Sévère incessamment brouille ma fantaisie:
+ J'espère en sa vertu, je crains sa jalousie;
+ Et je n'ose penser que d'un oeil bien égal 735
+ Polyeucte en ces lieux puisse voir son rival.
+ Comme entre deux rivaux la haine est naturelle,
+ L'entrevue aisément se termine en querelle:
+ L'un voit aux mains d'autrui ce qu'il croit mériter,
+ L'autre un désespéré qui peut trop attenter[1241]. 740
+ Quelque haute raison qui règle leur courage,
+ L'un conçoit de l'envie, et l'autre de l'ombrage;
+ La honte d'un affront, que chacun d'eux croit voir
+ Ou de nouveau reçue[1242], ou prête à recevoir,
+ Consumant dès l'abord toute leur patience, 745
+ Forme de la colère et de la défiance,
+ Et saisissant ensemble et l'époux et l'amant,
+ En dépit d'eux les livre à leur ressentiment.
+ Mais que je me figure une étrange chimère,
+ Et que je traite mal Polyeucte et Sévère! 750
+ Comme si la vertu de ces fameux rivaux
+ Ne pouvoit s'affranchir de ces communs défauts!
+ Leurs âmes à tous deux d'elles-mêmes maîtresses
+ Sont d'un ordre trop haut pour de telles bassesses.
+ Ils se verront au temple en hommes généreux; 755
+ Mais las! ils se verront, et c'est beaucoup pour eux.
+ Que sert à mon époux d'être dans Mélitène,
+ Si contre lui Sévère arme l'aigle romaine,
+ Si mon père y commande, et craint ce favori,
+ Et se repent déjà du choix de mon mari? 760
+ Si peu que j'ai d'espoir ne luit qu'avec contrainte;
+ En naissant il avorte, et fait place à la crainte;
+ Ce qui doit l'affermir sert à le dissiper.
+ Dieux! faites que ma peur puisse enfin se tromper!
+
+
+SCÈNE II
+
+PAULINE, STRATONICE.
+
+ PAULINE.
+
+ Mais sachons-en l'issue. Eh bien! ma Stratonice, 765
+ Comment s'est terminé ce pompeux sacrifice?
+ Ces rivaux généreux au temple se sont vus?
+
+ STRATONICE.
+
+ Ah! Pauline!
+
+ PAULINE.
+
+ Mes voeux ont-ils été déçus?
+ J'en vois sur ton visage[1243] une mauvaise marque.
+ Se sont-ils querellés?
+
+ STRATONICE.
+
+ Polyeucte, Néarque, 770
+ Les chrétiens....
+
+ PAULINE.
+
+ Parle donc: les chrétiens....
+
+ STRATONICE.
+
+ Je ne puis.
+
+ PAULINE.
+
+ Tu prépares mon âme à d'étranges ennuis.
+
+ STRATONICE.
+
+ Vous n'en sauriez avoir une plus juste cause.
+
+ PAULINE.
+
+ L'ont-ils assassiné?
+
+ STRATONICE.
+
+ Ce seroit peu de chose.
+ Tout votre songe est vrai, Polyeucte n'est plus.... 775
+
+ PAULINE.
+
+ Il est mort!
+
+ STRATONICE.
+
+ Non, il vit; mais, ô pleurs superflus!
+ Ce courage si grand, cette âme si divine,
+ N'est plus digne du jour, ni digne de Pauline.
+ Ce n'est plus cet époux si charmant à vos yeux;
+ C'est l'ennemi commun de l'État et des Dieux, 780
+ Un méchant, un infâme, un rebelle, un perfide,
+ Un traître, un scélérat, un lâche, un parricide,
+ Une peste exécrable à tous les gens de bien,
+ Un sacrilége impie: en un mot, un chrétien[1244].
+
+ PAULINE.
+
+ Ce mot auroit suffi sans ce torrent d'injures. 785
+
+ STRATONICE.
+
+ Ces titres aux chrétiens sont-ce des impostures?
+
+ PAULINE.
+
+ Il est ce que tu dis, s'il embrasse leur foi;
+ Mais il est mon époux, et tu parles à moi.
+
+ STRATONICE.
+
+ Ne considérez plus que le Dieu qu'il adore.
+
+ PAULINE.
+
+ Je l'aimai par devoir: ce devoir dure encore. 790
+
+ STRATONICE.
+
+ Il vous donne à présent sujet de le haïr:
+ Qui trahit tous nos Dieux auroit pu vous trahir[1245].
+
+ PAULINE.
+
+ Je l'aimerois encor, quand il m'auroit trahie;
+ Et si de tant d'amour tu peux être ébahie[1246],
+ Apprends que mon devoir ne dépend point du sien: 795
+ Qu'il y manque, s'il veut; je dois faire le mien.
+ Quoi? s'il aimoit ailleurs, serois-je dispensée[1247]
+ A suivre, à son exemple, une ardeur insensée?
+ Quelque chrétien qu'il soit, je n'en ai point d'horreur;
+ Je chéris sa personne, et je hais son erreur. 800
+ Mais quel ressentiment en témoigne mon père?
+
+ STRATONICE.
+
+ Une secrète rage, un excès de colère,
+ Malgré qui toutefois un reste d'amitié
+ Montre pour Polyeucte encor quelque pitié.
+ Il ne veut point sur lui faire agir sa justice, 805
+ Que du traître Néarque il n'ait vu le supplice.
+
+ PAULINE.
+
+ Quoi? Néarque en est donc?
+
+ STRATONICE.
+
+ Néarque l'a séduit:
+ De leur vieille amitié c'est là l'indigne fruit.
+ Ce perfide tantôt, en dépit de lui-même,
+ L'arrachant de vos bras, le traînoit au baptême. 810
+ Voilà ce grand secret et si mystérieux
+ Que n'en pouvoit tirer votre amour curieux.
+
+ PAULINE.
+
+ Tu me blâmois alors d'être trop importune.
+
+ STRATONICE.
+
+ Je ne prévoyois pas une telle infortune.
+
+ PAULINE.
+
+ Avant qu'abandonner mon âme à mes douleurs, 815
+ Il me faut essayer la force de mes pleurs:
+ En qualité de femme ou de fille, j'espère
+ Qu'ils vaincront un époux, ou fléchiront un père.
+ Que si sur l'un et l'autre ils manquent de pouvoir,
+ Je ne prendrai conseil que de mon désespoir. 820
+ Apprends-moi cependant ce qu'ils ont fait au temple.
+
+ STRATONICE.
+
+ C'est une impiété qui n'eut jamais d'exemple;
+ Je ne puis y penser sans frémir à l'instant,
+ Et crains de faire un crime en vous la racontant.
+ Apprenez en deux mots leur brutale insolence. 825
+ Le prêtre avoit à peine obtenu du silence,
+ Et devers l'orient assuré son aspect,
+ Qu'ils ont fait éclater leur manque de respect[1248].
+ A chaque occasion de la cérémonie,
+ A l'envi l'un et l'autre étaloit sa manie, 830
+ Des mystères sacrés hautement se moquoit,
+ Et traitoit de mépris les Dieux qu'on invoquoit.
+ Tout le peuple en murmure, et Félix s'en offense;
+ Mais tous deux s'emportant[1249] à plus d'irrévérence:
+ «Quoi? lui dit Polyeucte en élevant sa voix, 835
+ Adorez-vous des Dieux ou de pierre ou de bois?»
+ Ici dispensez-moi du récit des blasphèmes
+ Qu'ils ont vomis tous deux contre Jupiter mêmes.
+ L'adultère et l'inceste en étoient les plus doux.
+ «Oyez, dit-il ensuite, oyez, peuple, oyez tous[1250]. 840
+ Le Dieu de Polyeucte et celui de Néarque
+ De la terre et du ciel est l'absolu monarque,
+ Seul être indépendant, seul maître du destin[1251],
+ Seul principe éternel, et souveraine fin.
+ C'est ce Dieu des chrétiens qu'il faut qu'on remercie 845
+ Des victoires qu'il donne à l'empereur Décie;
+ Lui seul tient en sa main le succès des combats;
+ Il le veut élever, il le peut mettre à bas[1252];
+ Sa bonté, son pouvoir, sa justice est immense;
+ C'est lui seul qui punit, lui seul qui récompense. 850
+ Vous adorez en vain des monstres impuissants.»
+ Se jetant à ces mots sur le vin et l'encens,
+ Après en avoir mis les saints vases par terre,
+ Sans crainte de Félix, sans crainte du tonnerre,
+ D'une fureur pareille ils courent à l'autel. 855
+ Cieux! a-t-on va jamais, a-t-on rien vu de tel?
+ Du plus puissant des Dieux nous voyons la statue
+ Par une main impie à leurs pieds abattue,
+ Les mystères troublés, le temple profané,
+ La fuite et les clameurs d'un peuple mutiné, 860
+ Qui craint d'être accablé sous le courroux céleste.
+ Félix.... Mais le voici qui vous dira le reste.
+
+ PAULINE.
+
+ Que son visage est sombre et plein d'émotion!
+ Qu'il montre de tristesse et d'indignation!
+
+
+SCÈNE III.
+
+FÉLIX, PAULINE, STRATONICE.
+
+ FÉLIX.
+
+ Une telle insolence avoir osé paroître! 865
+ En public! à ma vue! il en mourra, le traître.
+
+ PAULINE.
+
+ Souffrez que votre fille embrasse vos genoux.
+
+ FÉLIX.
+
+ Je parle de Néarque, et non de votre époux.
+ Quelque indigne qu'il soit de ce doux nom de gendre,
+ Mon âme lui conserve un sentiment plus tendre: 870
+ La grandeur de son crime et de mon déplaisir
+ N'a pas éteint l'amour qui me l'a fait choisir.
+
+ PAULINE.
+
+ Je n'attendois pas moins de la bonté d'un père.
+
+ FÉLIX.
+
+ Je pouvois l'immoler à ma juste colère;
+ Car vous n'ignorez pas à quel comble d'horreur 875
+ De son audace impie a monté la fureur;
+ Vous l'avez pu savoir du moins de Stratonice.
+
+ PAULINE.
+
+ Je sais que de Néarque il doit voir le supplice.
+
+ FÉLIX.
+
+ Du conseil qu'il doit prendre il sera mieux instruit,
+ Quand il verra punir celui qui l'a séduit. 880
+ Au spectacle sanglant d'un ami qu'il faut suivre,
+ La crainte de mourir et le desir de vivre
+ Ressaisissent une âme avec tant de pouvoir,
+ Que qui voit le trépas cesse de le vouloir.
+ L'exemple touche plus que ne fait la menace: 885
+ Cette indiscrète ardeur tourne bientôt en glace,
+ Et nous verrons bientôt son coeur inquiété[1253]
+ Me demander pardon de tant d'impiété.
+
+ PAULINE.
+
+ Vous pouvez espérer qu'il change de courage?
+
+ FÉLIX.
+
+ Aux dépens de Néarque il doit se rendre sage. 890
+
+ PAULINE.
+
+ Il le doit; mais, hélas! où me renvoyez-vous,
+ Et quels tristes hasards ne court point mon époux,
+ Si de son inconstance il faut qu'enfin j'espère
+ Le bien que j'espérois de la bonté d'un père?
+
+ FÉLIX.
+
+ Je vous en fais trop voir, Pauline, à consentir[1254] 895
+ Qu'il évite la mort par un prompt repentir.
+ Je devois même peine à des crimes semblables[1255];
+ Et mettant différence entre ces deux coupables,
+ J'ai trahi la justice à l'amour paternel;
+ Je me suis fait pour lui moi-même criminel; 900
+ Et j'attendois de vous, au milieu de vos craintes,
+ Plus de remercîments que je n'entends de plaintes.
+
+ PAULINE.
+
+ De quoi remercier qui ne me donne rien?
+ Je sais quelle est l'humeur et l'esprit d'un chrétien:
+ Dans l'obstination jusqu'au bout il demeure; 905
+ Vouloir son repentir, c'est ordonner qu'il meure.
+
+ FÉLIX.
+
+ Sa grâce est en sa main, c'est à lui d'y rêver.
+
+ PAULINE.
+
+ Faites-la toute entière.
+
+ FÉLIX.
+
+ Il la peut achever.
+
+ PAULINE.
+
+ Ne l'abandonnez pas aux fureurs de sa secte.
+
+ FÉLIX.
+
+ Je l'abandonne aux lois, qu'il faut que je respecte. 910
+
+ PAULINE.
+
+ Est-ce ainsi que d'un gendre un beau-père est l'appui?
+
+ FÉLIX.
+
+ Qu'il fasse autant pour soi comme je fais pour lui.
+
+ PAULINE.
+
+ Mais il est aveuglé.
+
+ FÉLIX.
+
+ Mais il se plaît à l'être:
+ Qui chérit son erreur ne la veut pas connoître.
+
+ PAULINE.
+
+ Mon père, au nom des Dieux....
+
+ FÉLIX.
+
+ Ne les réclamez pas,
+ Ces Dieux dont l'intérêt demande son trépas.
+
+ PAULINE.
+
+ Ils écoutent nos voeux.
+
+ FÉLIX.
+
+ Eh bien! qu'il leur en fasse.
+
+ PAULINE.
+
+ Au nom de l'Empereur dont vous tenez la place....
+
+ FÉLIX.
+
+ J'ai son pouvoir en main; mais s'il me l'a commis,
+ C'est pour le déployer contre ses ennemis. 920
+
+ PAULINE.
+
+ Polyeucte l'est-il?
+
+ FÉLIX.
+
+ Tous chrétiens sont rebelles.
+
+ PAULINE.
+
+ N'écoutez point pour lui ces maximes cruelles:
+ En épousant Pauline il s'est fait votre sang.
+
+ FÉLIX.
+
+ Je regarde sa faute, et ne vois plus son rang[1256].
+ Quand le crime d'État se mêle au sacrilége[1257], 925
+ Le sang ni l'amitié n'ont plus de privilége.
+
+ PAULINE.
+
+ Quel excès de rigueur!
+
+ FÉLIX.
+
+ Moindre que son forfait.
+
+ PAULINE.
+
+ O de mon songe affreux trop véritable effet!
+ Voyez-vous qu'avec lui vous perdez votre fille[1258]?
+
+ FÉLIX.
+
+ Les Dieux et l'Empereur sont plus que ma famille. 930
+
+ PAULINE.
+
+ La perte de tous deux ne vous peut arrêter!
+
+ FÉLIX.
+
+ J'ai les Dieux et Décie ensemble à redouter.
+ Mais nous n'avons encore à craindre rien de triste:
+ Dans son aveuglement pensez-vous qu'il persiste?
+ S'il nous sembloit tantôt courir à son malheur, 935
+ C'est d'un nouveau chrétien la première chaleur.
+
+ PAULINE.
+
+ Si vous l'aimez encor, quittez cette espérance,
+ Que deux fois en un jour il change de croyance:
+ Outre que les chrétiens ont plus de dureté,
+ Vous attendez de lui trop de légèreté. 940
+ Ce n'est point une erreur avec le lait sucée[1259],
+ Que sans l'examiner son âme ait embrassée[1260]:
+ Polyeucte est chrétien, parce qu'il l'a voulu,
+ Et vous portoit au temple un esprit résolu.
+ Vous devez présumer de lui comme du reste: 945
+ Le trépas n'est pour eux ni honteux ni funeste;
+ Ils cherchent de la gloire à mépriser nos Dieux[1261];
+ Aveugles pour la terre, ils aspirent aux cieux;
+ Et croyant que la mort leur en ouvre la porte,
+ Tourmentés, déchirés, assassinés, n'importe, 950
+ Les supplices leur sont ce qu'à nous les plaisirs,
+ Et les mènent au but où tendent leurs desirs:
+ La mort la plus infâme, ils l'appellent martyre.
+
+ FÉLIX.
+
+ Eh bien donc! Polyeucte aura ce qu'il désire:
+ N'en parlons plus.
+
+ PAULINE.
+
+ Mon père....
+
+
+SCÈNE IV.
+
+FÉLIX, ALBIN, PAULINE, STRATONICE.
+
+ FÉLIX.
+
+ Albin, en est-ce fait?
+
+ ALBIN.
+
+ Oui, Seigneur, et Néarque a payé son forfait.
+
+ FÉLIX.
+
+ Et notre Polyeucte a vu trancher sa vie?
+
+ ALBIN.
+
+ Il l'a vu, mais, hélas! avec un oeil d'envie.
+ Il brûle de le suivre, au lieu de reculer;
+ Et son coeur s'affermit, au lieu de s'ébranler. 960
+
+ PAULINE.
+
+ Je vous le disois bien. Encore un coup, mon père,
+ Si jamais mon respect a pu vous satisfaire,
+ Si vous l'avez prisé, si vous l'avez chéri....
+
+ FÉLIX.
+
+ Vous aimez trop, Pauline, un indigne mari.
+
+ PAULINE.
+
+ Je l'ai de votre main: mon amour est sans crime; 965
+ Il est de votre choix la glorieuse estime;
+ Et j'ai, pour l'accepter, éteint le plus beau feu[1262]
+ Qui d'une âme bien née ait mérité l'aveu.
+ Au nom de cette aveugle et prompte obéissance
+ Que j'ai toujours rendue aux lois de la naissance, 970
+ Si vous avez pu tout sur moi, sur mon amour,
+ Que je puisse sur vous quelque chose à mon tour!
+ Par ce juste pouvoir à présent trop à craindre,
+ Par ces beaux sentiments qu'il m'a fallu contraindre,
+ Ne m'ôtez pas vos dons: ils sont chers à mes yeux, 975
+ Et m'ont assez coûté pour m'être précieux.
+
+ FÉLIX.
+
+ Vous m'importunez trop: bien que j'aye un coeur tendre[1263],
+ Je n'aime la pitié qu'au prix que j'en veux prendre;
+ Employez mieux l'effort de vos justes douleurs:
+ Malgré moi m'en toucher, c'est perdre et temps et pleurs;
+ J'en veux être le maître, et je veux bien qu'on sache
+ Que je la désavoue alors qu'on me l'arrache.
+ Préparez-vous à voir ce malheureux chrétien,
+ Et faites votre effort quand j'aurai fait le mien.
+ Allez: n'irritez plus un père qui vous aime, 985
+ Et tâchez d'obtenir votre époux de lui-même.
+ Tantôt jusqu'en ce lieu je le ferai venir[1264]:
+ Cependant quittez-nous, je veux l'entretenir.
+
+ PAULINE.
+
+ De grâce, permettez....
+
+ FÉLIX.
+
+ Laissez-nous seuls, vous dis-je:
+ Votre douleur m'offense autant qu'elle m'afflige. 990
+ A gagner Polyeucte appliquez tous vos soins;
+ Vous avancerez plus en m'importunant moins.
+
+SCÈNE V.
+
+FÉLIX, ALBIN.
+
+ FÉLIX.
+
+ Albin, comme est-il mort?
+
+ ALBIN.
+
+ En brutal, en impie,
+ En bravant les tourments, en dédaignant la vie,
+ Sans regret, sans murmure, et sans étonnement, 995
+ Dans l'obstination et l'endurcissement,
+ Comme un chrétien enfin, le blasphème à la bouche.
+
+ FÉLIX.
+
+ Et l'autre?
+
+ ALBIN.
+
+ Je l'ai dit déjà, rien ne le touche.
+ Loin d'en être abattu, son coeur en est plus haut;
+ On l'a violenté pour quitter l'échafaud. 1000
+ Il est dans la prison où je l'ai vu conduire;
+ Mais vous êtes bien loin encor de le réduire[1265].
+
+ FÉLIX.
+
+ Que je suis malheureux!
+
+ ALBIN.
+
+ Tout le monde vous plaint.
+
+ FÉLIX.
+
+ On ne sait pas les maux dont mon coeur est atteint:
+ De pensers sur pensers mon âme est agitée, 1005
+ De soucis sur soucis elle est inquiétée;
+ Je sens l'amour, la haine, et la crainte, et l'espoir,
+ La joie et la douleur tour à tour l'émouvoir;
+ J'entre en des sentiments qui ne sont pas croyables:
+ J'en ai de violents, j'en ai de pitoyables, 1010
+ J'en ai de généreux qui n'oseroient agir,
+ J'en ai même de bas, et qui me font rougir.
+ J'aime ce malheureux que j'ai choisi pour gendre,
+ Je hais l'aveugle erreur qui le vient de surprendre;
+ Je déplore sa perte, et le voulant sauver, 1015
+ J'ai la gloire des Dieux ensemble à conserver;
+ Je redoute leur foudre et celui de Décie;
+ Il y va de ma charge, il y va de ma vie:
+ Ainsi tantôt pour lui je m'expose au trépas[1266],
+ Et tantôt je le perds pour ne me perdre pas. 1020
+
+ ALBIN.
+
+ Décie excusera l'amitié d'un beau-père;
+ Et d'ailleurs Polyeucte est d'un sang qu'on révère.
+
+ FÉLIX.
+
+ A punir les chrétiens son ordre est rigoureux;
+ Et plus l'exemple est grand, plus il est dangereux.
+ On ne distingue point quand l'offense est publique; 1025
+ Et lorsqu'on dissimule un crime domestique,
+ Par quelle autorité peut-on, par quelle loi,
+ Châtier en autrui ce qu'on souffre chez soi?
+
+ ALBIN.
+
+ Si vous n'osez avoir d'égard à sa personne,
+ Écrivez à Décie afin qu'il en ordonne. 1030
+
+ FÉLIX.
+
+ Sévère me perdroit, si j'en usois ainsi:
+ Sa haine et son pouvoir font mon plus grand souci.
+ Si j'avois différé de punir un tel crime,
+ Quoiqu'il soit généreux, quoiqu'il soit magnanime,
+ Il est homme, et sensible, et je l'ai dédaigné; 1035
+ Et de tant de mépris son esprit indigné[1267],
+ Que met au désespoir cet hymen de Pauline,
+ Du courroux de Décie obtiendroit ma ruine.
+ Pour venger un affront tout semble être permis,
+ Et les occasions tentent les plus remis. 1040
+ Peut-être, et ce soupçon n'est pas sans apparence,
+ Il rallume en son coeur déjà quelque espérance;
+ Et croyant bientôt voir Polyeucte puni,
+ Il rappelle un amour à grand'peine banni.
+ Juge si sa colère, en ce cas implacable, 1045
+ Me feroit innocent de sauver un coupable,
+ Et s'il m'épargneroit, voyant par mes bontés
+ Une seconde fois ses desseins avortés.
+ Te dirai-je un penser indigne, bas et lâche?
+ Je l'étouffe, il renaît; il me flatte, et me fâche: 1050
+ L'ambition toujours me le vient présenter,
+ Et tout ce que je puis, c'est de le détester.
+ Polyeucte est ici l'appui de ma famille;
+ Mais si, par son trépas, l'autre épousoit ma fille,
+ J'acquerrois bien par là de plus puissants appuis, 1055
+ Qui me mettroient plus haut cent fois que je ne suis.
+ Mon coeur en prend par force une maligne joie;
+ Mais que plutôt le ciel à tes yeux me foudroie,
+ Qu'à des pensers si bas je puisse consentir,
+ Que jusque-là ma gloire ose se démentir! 1060
+
+ ALBIN.
+
+ Votre coeur est trop bon, et votre âme trop haute.
+ Mais vous résolvez-vous à punir cette faute?
+
+ FÉLIX.
+
+ Je vais dans la prison faire tout mon effort
+ A vaincre cet esprit par l'effroi de la mort;
+ Et nous verrons après ce que pourra Pauline[1268]. 1065
+
+ ALBIN.
+
+ Que ferez-vous enfin, si toujours il s'obstine?
+
+ FÉLIX.
+
+ Ne me presse point tant: dans un tel déplaisir
+ Je ne puis que résoudre, et ne sais que choisir.
+
+ ALBIN.
+
+ Je dois vous avertir, en serviteur fidèle,
+ Qu'en sa faveur déjà la ville se rebelle, 1070
+ Et ne peut voir passer par la rigueur des lois
+ Sa dernière espérance et le sang de ses rois.
+ Je tiens sa prison même assez mal assurée[1269]:
+ J'ai laissé tout autour une troupe éplorée;
+ Je crains qu'on ne la force.
+
+ FÉLIX.
+
+ Il faut donc l'en tirer, 1075
+ Et l'amener ici pour nous en assurer.
+
+ ALBIN.
+
+ Tirez-l'en donc vous-même, et d'un espoir de grâce
+ Apaisez la fureur de cette populace.
+
+ FÉLIX.
+
+ Allons, et s'il persiste à demeurer chrétien,
+ Nous en disposerons sans qu'elle en sache rien. 1080
+
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [1238] _Var._ Mille pensers divers, que mes troubles produisent,
+ Dans mon coeur incertain à l'envi se détruisent:
+ Nul espoir ne me flatte où j'ose persister;
+ Nulle peur ne m'effraye où j'ose m'arrêter. (1643-56)
+
+ [1239] _Var._ Veut tantôt mon bonheur, et tantôt ma ruine. (1643
+ et 48 in-4º)
+
+ [1240] _Var._ L'un et l'autre le frappe avec si peu d'effet.
+ (1643-56)
+
+ [1241] _Var._ L'autre un désespéré qui le lui veut ôter.
+ (1643-56)
+
+ [1242] On lit: «_Ont_ de nouveau reçue,» dans les éditions de
+ 1663 et de 1664.
+
+ [1243] On lit: «sur _son_ visage,» dans les éditions de 1648-54
+ et de 1656.
+
+ [1244] Dans sa _Pratique du théâtre_ (nouveau chapitre manuscrit
+ du livre VI), l'abbé d'Aubignac fait la remarque suivante: «Dans
+ le _Polyeucte_ de Corneille.... Stratonice, qui n'est qu'une
+ simple suivante, et quelques autres acteurs font plusieurs
+ discours en faveur de la religion des païens et disent une
+ infinité d'injures contre le christianisme, qu'ils ne traitent
+ que de crimes et d'extravagances, et l'auteur n'introduit aucun
+ acteur capable d'y répondre et d'en détruire la fausseté; cela
+ fit un si mauvais effet que feu M. le cardinal de Richelieu ne le
+ put jamais approuver.»
+
+ [1245] _Var._ Qui trahit bien les Dieux auroit pu vous trahir.
+ (1643-56)
+
+ [1246] _Var._ Et si de cette amour tu peux être ébahie. (1643-56)
+
+ [1247] Voyez tome I, p. 208, note 692.
+
+ [1248] _Var._ Que l'on s'est aperçu de leur peu de respect.
+ (1643-56)
+
+ [1249] Les éditions de 1643-63 donnent: «s'emportants,» avec une
+ _s_.
+
+ [1250] _Var._ Oyez, Félix, suit-il, oyez, peuple, oyez, tous.
+ (1643-56)
+
+ [1251] _Var._ Seul maître du destin, seul être indépendant,
+ Substance qui jamais ne reçoit d'accident. (1643-56)
+
+ [1252] _Var._ Il le veut élever, il le peut mettre bas. (1643-63)
+
+ [1253] _Var._ N'en ayez plus l'esprit si fort inquiété:
+ Il se repentira de son impiété.
+ PAUL. Quoi? vous espérez donc qu'il change de courage?
+ (1643-56)
+
+ [1254] _Var._ Je lui fais trop de grâce encor de consentir.
+ (1643-56)
+
+ [1255] _Var._ La même peine est due à des crimes semblables.
+ (1643-56)
+
+ [1256] L'édition de 1648 in-4º donne, par erreur, _son sang_,
+ pour _son rang_.
+
+ [1257] _Var._ Où le crime d'État se mêle au sacrilége. (1643-56)
+
+ [1258] _Var._ Voyez qu'avecque lui vous perdez votre fille.
+ (1643-56)
+
+ [1259] Toutes les éditions portent _succée_.
+
+ [1260] _Var._ Que sans examiner son âme ait embrassée. (1643-64)
+
+ [1261] _Var._ Ils cherchent de la gloire à mépriser les Dieux.
+ (1643-64 in-8º)
+ _Var._ Ils cherchent de la gloire à mépriser des Dieux.
+ (1664 in-12)
+
+ [1262] _Var._ Et j'ai, pour l'accepter, éteint les plus beaux feux
+ Qui d'une âme bien née aient mérité les voeux. (1643-56)
+
+ [1263] _Var._ Vous m'importunez trop.
+ PAUL. Dieux! que viens-je d'entendre?
+ FÉL. [Je n'aime la pitié qu'au prix que j'en veux prendre:]
+ Par tant de vains efforts malgré moi m'en toucher,
+ C'est perdre avec le temps des pleurs à me fâcher.
+ Vous m'en avez donné, mais je veux bien qu'on sache. (1643-56)
+
+ [1264] _Var._ Tantôt jusques ici je le ferai venir. (1643-56)
+
+ [1265] _Var._ Mais vous n'êtes pas prêt encor de le réduire.
+ (1643-56)
+
+ [1266] _Var._ Aussi tantôt pour lui je m'expose au trépas. (1655)
+
+ [1267] _Var._ Et des mépris reçus son esprit indigné. (1643-56)
+
+ [1268] _Var._ J'emploierai puis après le pouvoir de Pauline.
+ (1643-56)
+
+ [1269] _Var._ Et même sa prison n'est pas fort assurée. (1643-56)
+
+
+
+
+ACTE IV.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+POLYEUCTE, CLÉON, TROIS AUTRES GARDES.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Gardes, que me veut-on?
+
+ CLÉON.
+
+ Pauline vous demande.
+
+ POLYEUCTE.
+ O présence, ô combat que surtout j'appréhende!
+ Félix, dans la prison j'ai triomphé de toi,
+ J'ai ri de ta menace, et t'ai vu sans effroi:
+ Tu prends pour t'en venger de plus puissantes armes;
+ Je craignois beaucoup moins tes bourreaux que ses larmes.
+ Seigneur, qui vois ici les périls que je cours,
+ En ce pressant besoin redouble ton secours;
+ Et toi qui, tout sortant encor de la victoire,
+ Regardes mes travaux du séjour de la gloire, 1090
+ Cher Néarque, pour vaincre un si fort ennemi,
+ Prête du haut du ciel la main à ton ami.
+ Gardes, oseriez-vous me rendre un bon office[1270]?
+ Non pour me dérober aux rigueurs du supplice:
+ Ce n'est pas mon dessein qu'on me fasse évader; 1095
+ Mais comme il suffira de trois à me garder,
+ L'autre m'obligeroit d'aller querir Sévère;
+ Je crois que sans péril on peut me satisfaire[1271]:
+ Si j'avois pu lui dire un secret important,
+ Il vivroit plus heureux, et je mourrois content. 1100
+
+ CLÉON.
+
+ Si vous me l'ordonnez, j'y cours en diligence[1272].
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Sévère, à mon défaut, fera ta récompense.
+ Va, ne perds point de temps, et reviens promptement.
+
+ CLÉON.
+
+ Je serai de retour, Seigneur, dans un moment.
+
+
+SCÈNE II.
+
+POLYEUCTE.
+
+(Les gardes se retirent aux coins du théâtre[1273].)
+
+ Source délicieuse, en misères féconde[1274], 1105
+ Que voulez-vous de moi, flatteuses voluptés?
+ Honteux attachements de la chair et du monde,
+ Que ne me quittez-vous, quand je vous ai quittés?
+ Allez, honneurs, plaisirs, qui me livrez la guerre:
+ Toute votre félicité, 1110
+ Sujette à l'instabilité,
+ En moins de rien tombe par terre;
+ Et comme elle a l'éclat du verre,
+ Elle en a la fragilité[1275].
+
+ Ainsi n'espérez pas qu'après vous je soupire: 1115
+ Vous étalez en vain vos charmes impuissants;
+ Vous me montrez en vain par tout ce vaste empire
+ Les ennemis de Dieu pompeux et florissants.
+ Il étale à son tour des revers équitables
+ Par qui les grands sont confondus; 1120
+ Et les glaives qu'il tient pendus
+ Sur les plus fortunés coupables[1276]
+ Sont d'autant plus inévitables,
+ Que leurs coups sont moins attendus.
+
+ Tigre altéré de sang, Décie impitoyable[1277], 1125
+ Ce Dieu t'a trop longtemps abandonné les siens;
+ De ton heureux destin vois la suite effroyable:
+ Le Scythe va venger la Perse et les chrétiens[1278];
+ Encore un peu plus outre, et ton heure est venue;
+ Rien ne t'en sauroit garantir; 1130
+ Et la foudre qui va partir,
+ Toute prête à crever la nue,
+ Ne peut plus être retenue
+ Par l'attente du repentir.
+
+ Que cependant Félix m'immole à ta colère; 1135
+ Qu'un rival plus puissant éblouisse ses yeux[1279];
+ Qu'aux dépens de ma vie il s'en fasse beau-père,
+ Et qu'à titre d'esclave il commande en ces lieux:
+ Je consens, ou plutôt j'aspire à ma ruine.
+ Monde, pour moi tu n'as plus rien[1280]: 1140
+ Je porte en un coeur tout chrétien
+ Une flamme toute divine;
+ Et je ne regarde Pauline
+ Que comme un obstacle à mon bien.
+
+ Saintes douceurs du ciel, adorables idées, 1145
+ Vous remplissez un coeur qui vous peut recevoir:
+ De vos sacrés attraits les âmes possédées
+ Ne conçoivent plus rien qui les puisse[1281] émouvoir.
+ Vous promettez beaucoup, et donnez davantage:
+ Vos biens ne sont point inconstants; 1150
+ Et l'heureux trépas que j'attends
+ Ne vous sert que d'un doux passage
+ Pour nous introduire au partage
+ Qui nous rend à jamais contents.
+
+ C'est vous, ô feu divin que rien ne peut éteindre, 1155
+ Qui m'allez faire voir Pauline sans la craindre.
+ Je la vois; mais mon coeur, d'un saint zèle enflammé,
+ N'en goûte plus l'appas dont il étoit charmé;
+ Et mes yeux, éclairés des célestes lumières,
+ Ne trouvent plus aux siens leurs grâces coutumières.
+
+
+SCÈNE III.
+
+POLYEUCTE, PAULINE, GARDES.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Madame, quel dessein vous fait me demander?
+ Est-ce pour me combattre, ou pour me seconder?
+ Cet effort généreux de votre amour parfaite[1282]
+ Vient-il à mon secours, vient-il à ma défaite?
+ Apportez-vous ici la haine, ou l'amitié, 1165
+ Comme mon ennemie, ou ma chère moitié?
+
+ PAULINE.
+
+ Vous n'avez point ici d'ennemi que vous-même:
+ Seul vous vous haïssez, lorsque chacun vous aime[1283];
+ Seul vous exécutez tout ce que j'ai rêvé:
+ Ne veuillez pas vous perdre, et vous êtes sauvé. 1170
+ A quelque extrémité que votre crime passe,
+ Vous êtes innocent si vous vous faites grâce.
+ Daignez considérer le sang dont vous sortez,
+ Vos grandes actions, vos rares qualités:
+ Chéri de tout le peuple, estimé chez le prince, 1175
+ Gendre du gouverneur de toute la province;
+ Je ne vous compte à rien le nom de mon époux:
+ C'est un bonheur pour moi qui n'est pas grand pour vous;
+ Mais après vos exploits, après votre naissance,
+ Après votre pouvoir, voyez notre espérance, 1180
+ Et n'abandonnez pas à la main d'un bourreau
+ Ce qu'à nos justes voeux promet un sort si beau.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Je considère plus; je sais mes avantages,
+ Et l'espoir que sur eux forment les grands courages:
+ Ils n'aspirent enfin qu'à des biens passagers, 1185
+ Que troublent les soucis, que suivent les dangers;
+ La mort nous les ravit, la fortune s'en joue;
+ Aujourd'hui dans le trône, et demain dans la boue;
+ Et leur plus haut éclat fait tant de mécontents,
+ Que peu de vos Césars en ont joui longtemps. 1190
+ J'ai de l'ambition, mais plus noble et plus belle:
+ Cette grandeur périt, j'en veux une immortelle,
+ Un bonheur assuré, sans mesure et sans fin,
+ Au-dessus de l'envie, au-dessus du destin.
+ Est-ce trop l'acheter que d'une triste vie 1195
+ Qui tantôt, qui soudain me peut être ravie,
+ Qui ne me fait jouir que d'un instant qui fuit,
+ Et ne peut m'assurer de celui qui le suit?
+
+ PAULINE.
+
+ Voilà de vos chrétiens les ridicules songes;
+ Voilà jusqu'à quel point vous charment leurs mensonges:
+ Tout votre sang est peu pour un bonheur si doux!
+ Mais pour en disposer, ce sang est-il à vous?
+ Vous n'avez pas la vie ainsi qu'un héritage;
+ Le jour qui vous la donne en même temps l'engage:
+ Vous la devez au prince, au public, à l'État. 1205
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Je la voudrais pour eux perdre dans un combat;
+ Je sais quel en est l'heur, et quelle en est la gloire.
+ Des aïeux de Décie on vante la mémoire;
+ Et ce nom, précieux encore à vos Romains,
+ Au bout de six cents ans lui met l'empire aux mains.
+ Je dois ma vie au peuple, au prince, à sa couronne;
+ Mais je la dois bien plus au Dieu qui me la donne:
+ Si mourir pour son prince est un illustre sort,
+ Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort!
+
+ PAULINE.
+
+ Quel Dieu!
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Tout beau, Pauline: il entend vos paroles,
+ Et ce n'est pas un Dieu comme vos Dieux frivoles,
+ Insensibles et sourds, impuissants, mutilés,
+ De bois, de marbre, ou d'or, comme vous les voulez:
+ C'est le Dieu des chrétiens, c'est le mien, c'est le vôtre;
+ Et la terre et le ciel n'en connoissent point d'autre, 1220
+
+ PAULINE.
+
+ Adorez-le dans l'âme, et n'en témoignez rien.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Que je sois tout ensemble idolâtre et chrétien!
+
+ PAULINE.
+
+ Ne feignez qu'un moment, laissez partir Sévère,
+ Et donnez lieu d'agir aux bontés de mon père.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Les bontés de mon Dieu sont bien plus à chérir: 1225
+ Il m'ôte des périls que j'aurois pu courir,
+ Et sans me laisser lieu de tourner en arrière,
+ Sa faveur me couronne entrant dans la carrière;
+ Du premier coup de vent il me conduit au port,
+ Et sortant du baptême, il m'envoie à la mort. 1230
+ Si vous pouviez comprendre et le peu qu'est la vie,
+ Et de quelles douceurs cette mort est suivie!
+ Mais que sert de parler de ces trésors cachés
+ A des esprits que Dieu n'a pas encor touchés?
+
+ PAULINE.
+
+ Cruel, car il est temps que ma douleur éclate, 1235
+ Et qu'un juste reproche accable une âme ingrate,
+ Est-ce là ce beau feu? sont-ce là tes serments?
+ Témoignes-tu pour moi les moindres sentiments?
+ Je ne te parlois point de l'état déplorable
+ Où ta mort va laisser ta femme inconsolable; 1240
+ Je croyois que l'amour t'en parleroit assez,
+ Et je ne voulois pas de sentiments forcés;
+ Mais cette amour si ferme et si bien méritée
+ Que tu m'avois promise, et que je t'ai portée,
+ Quand tu me veux quitter, quand tu me fais mourir,
+ Te peut-elle arracher une larme, un soupir?
+ Tu me quittes, ingrat, et le fais avec joie[1284];
+ Tu ne la caches pas, tu veux que je la voie;
+ Et ton coeur, insensible à ces tristes appas,
+ Se figure un bonheur où je ne serai pas! 1250
+ C'est donc là le dégoût qu'apporte l'hyménée?
+ Je te suis odieuse après m'être donnée!
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Hélas!
+
+ PAULINE.
+
+ Que cet hélas a de peine à sortir!
+ Encor s'il commençoit un heureux repentir[1285],
+ Que tout forcé qu'il est, j'y trouverois de charmes! 1255
+ Mais courage, il s'émeut, je vois couler des larmes.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ J'en verse, et plût à Dieu qu'à force d'en verser
+ Ce coeur trop endurci se pût enfin percer!
+ Le déplorable état où je vous abandonne
+ Est bien digne des pleurs que mon amour vous donne;
+ Et si l'on peut au ciel sentir quelques douleurs[1286],
+ J'y pleurerai pour vous l'excès de vos malheurs;
+ Mais si, dans ce séjour de gloire et de lumière,
+ Ce Dieu tout juste et bon peut souffrir ma prière,
+ S'il y daigne écouter un conjugal amour, 1265
+ Sur votre aveuglement il répandra le jour.
+ Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne[1287];
+ Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne:
+ Avec trop de mérite il vous plut la former,
+ Pour ne vous pas connoître et ne vous pas aimer, 1270
+ Pour vivre des enfers esclave infortunée,
+ Et sous leur triste joug mourir comme elle est née.
+
+ PAULINE.
+
+ Que dis-tu, malheureux? qu'oses-tu souhaiter?
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Ce que de tout mon sang je voudrois acheter.
+
+ PAULINE.
+
+ Que plutôt....
+
+ POLYEUCTE.
+
+ C'est en vain qu'on se met en défense:
+ Ce Dieu touche les coeurs lorsque moins on y pense.
+ Ce bienheureux moment n'est pas encor venu;
+ Il viendra, mais le temps ne m'en est pas connu.
+
+ PAULINE.
+
+ Quittez cette chimère, et m'aimez.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Je vous aime,
+ Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même.
+
+ PAULINE.
+
+ Au nom de cet amour ne m'abandonnez pas.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Au nom de cet amour, daignez suivre mes pas[1288].
+
+ PAULINE.
+
+ C'est peu de me quitter, tu veux donc me séduire?
+
+ POLYEUCTE.
+
+ C'est peu d'aller au ciel, je vous y veux conduire.
+
+ PAULINE.
+
+ Imaginations!
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Célestes vérités! 1285
+
+ PAULINE.
+
+ Étrange aveuglement!
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Éternelles clartés!
+
+ PAULINE.
+
+ Tu préfères la mort à l'amour de Pauline!
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Vous préférez le monde à la bonté divine!
+
+ PAULINE.
+
+ Va, cruel, va mourir: tu ne m'aimas jamais.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Vivez heureuse au monde, et me laissez en paix. 1290
+
+ PAULINE.
+
+ Oui, je t'y vais laisser; ne t'en mets plus en peine;
+ Je vais....
+
+
+SCÈNE IV.
+
+POLYEUCTE, PAULINE, SÉVÈRE, FABIAN. GARDES.
+
+ PAULINE.
+
+ Mais quel dessein en ce lieu vous amène,
+ Sévère? auroit-on cru qu'un coeur si généreux[1289]
+ Pût venir jusqu'ici braver un malheureux?
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Vous traitez mal, Pauline, un si rare mérite: 1295
+ A ma seule prière il rend cette visite.
+ Je vous ai fait, Seigneur, une incivilité[1290],
+ Que vous pardonnerez à ma captivité.
+ Possesseur d'un trésor dont je n'étois pas digne,
+ Souffrez avant ma mort que je vous le résigne[1291], 1300
+ Et laisse la vertu la plus rare à nos yeux
+ Qu'une femme jamais pût recevoir des cieux
+ Aux mains du plus vaillant et du plus honnête homme
+ Qu'ait adoré la terre et qu'ait vu naître Rome.
+ Vous êtes digne d'elle, elle est digne de vous; 1305
+ Ne la refusez pas de la main d'un époux:
+ S'il vous a désunis, sa mort vous va rejoindre.
+ Qu'un feu jadis si beau n'en devienne pas moindre:
+ Rendez-lui votre coeur, et recevez sa foi;
+ Vivez heureux ensemble, et mourez comme moi; 1310
+ C'est le bien qu'à tous deux Polyeucte desire.
+ Qu'on me mène à la mort, je n'ai plus rien à dire.
+ Allons, gardes, c'est fait.
+
+
+SCÈNE V.
+
+SÉVÈRE, PAULINE, FABIAN.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Dans mon étonnement,
+ Je suis confus pour lui de son aveuglement;
+ Sa résolution a si peu de pareilles, 1315
+ Qu'à peine je me fie encore à mes oreilles,
+ Un coeur qui vous chérit (mais quel coeur assez bas
+ Auroit pu vous connoître, et ne vous chérir pas?),
+ Un homme aimé de vous, sitôt qu'il vous possède,
+ Sans regret il vous quitte; il fait plus, il vous cède; 1320
+ Et comme si vos feux étoient un don fatal,
+ Il en fait un présent lui-même à son rival!
+ Certes ou les chrétiens ont d'étranges manies,
+ Ou leurs félicités doivent être infinies,
+ Puisque, pour y prétendre, ils osent rejeter 1325
+ Ce que de tout l'empire il faudroit acheter.
+ Pour moi, si mes destins, un peu plus tôt propices,
+ Eussent de votre hymen honoré mes services,
+ Je n'aurois adoré que l'éclat de vos yeux,
+ J'en aurois fait mes rois, j'en aurois fait mes Dieux; 1330
+ On m'auroit mis en poudre, on m'auroit mis en cendre,
+ Avant que....
+
+ PAULINE.
+
+ Brisons là: je crains de trop entendre,
+ Et que cette chaleur, qui sent vos premiers feux,
+ Ne pousse quelque suite indigne de tous deux.
+ Sévère, connoissez Pauline toute entière. 1335
+ Mon Polyeucte touche à son heure dernière;
+ Pour achever de vivre il n'a plus qu'un moment:
+ Vous en êtes la cause encor qu'innocemment.
+ Je ne sais si votre âme, à vos desirs ouverte,
+ Auroit osé former quelque espoir sur sa perte; 1340
+ Mais sachez qu'il n'est point de si cruels trépas
+ Où d'un front assuré je ne porte mes pas,
+ Qu'il n'est point aux enfers d'horreurs que je n'endure[1292],
+ Plutôt que de souiller une gloire si pure,
+ Que d'épouser un homme, après son triste sort, 1345
+ Qui de quelque façon soit cause de sa mort;
+ Et si vous me croyiez d'une âme si peu saine,
+ L'amour que j'eus pour vous tourneroit toute en haine.
+ Vous êtes généreux; soyez-le jusqu'au bout.
+ Mon père est en état de vous accorder tout, 1350
+ Il vous craint; et j'avance encor cette parole,
+ Que s'il perd mon époux, c'est à vous qu'il l'immole;
+ Sauvez ce malheureux, employez-vous pour lui;
+ Faites-vous un effort pour lui servir d'appui.
+ Je sais que c'est beaucoup que ce que je demande; 1355
+ Mais plus l'effort est grand, plus la gloire en est grande.
+ Conserver un rival dont vous êtes jaloux,
+ C'est un trait de vertu qui n'appartient qu'à vous;
+ Et si ce n'est assez de votre renommée,
+ C'est beaucoup qu'une femme autrefois tant aimée, 1360
+ Et dont l'amour peut-être encor vous peut toucher,
+ Doive à votre grand coeur ce qu'elle a de plus cher:
+ Souvenez-vous enfin que vous êtes Sévère.
+ Adieu: résolvez seul ce que vous voulez faire[1293];
+ Si vous n'êtes pas tel que je l'ose espérer, 1365
+ Pour vous priser encor je le veux ignorer.
+
+
+SCÈNE VI.
+
+SÉVÈRE, FABIAN.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Qu'est-ce-ci, Fabian? quel nouveau coup de foudre
+ Tombe sur mon bonheur, et le réduit en poudre?
+ Plus je l'estime près, plus il est éloigné;
+ Je trouve tout perdu quand je crois tout gagné; 1370
+ Et toujours la fortune, à me nuire obstinée,
+ Tranche mon espérance aussitôt qu'elle est née:
+ Avant qu'offrir des voeux je reçois des refus;
+ Toujours triste, toujours et honteux et confus
+ De voir que lâchement elle ait osé renaître, 1375
+ Qu'encor plus lâchement elle ait osé paroître,
+ Et qu'une femme enfin dans la calamité[1294]
+ Me fasse des leçons de générosité.
+ Votre belle âme est haute autant que malheureuse,
+ Mais elle est inhumaine autant que généreuse, 1380
+ Pauline, et vos douleurs avec trop de rigueur
+ D'un amant tout à vous tyrannisent le coeur.
+ C'est donc peu de vous perdre, il faut que je vous donne,
+ Que je serve un rival lorsqu'il vous abandonne,
+ Et que par un cruel et généreux effort, 1385
+ Pour vous rendre en ses mains, je l'arrache à la mort.
+
+ FABIAN.
+
+ Laissez à son destin cette ingrate famille;
+ Qu'il accorde, s'il veut, le père avec la fille,
+ Polyeucte et Félix, l'épouse avec l'époux.
+ D'un si cruel effort quel prix espérez-vous? 1390
+
+ SÉVÈRE.
+
+ La gloire de montrer à cette âme si belle
+ Que Sévère l'égale, et qu'il est digne d'elle;
+ Qu'elle m'étoit bien due, et que l'ordre des cieux
+ En me la refusant m'est trop injurieux.
+
+ FABIAN.
+
+ Sans accuser le sort ni le ciel d'injustice, 1395
+ Prenez garde au péril qui suit un tel service:
+ Vous hasardez beaucoup, Seigneur, pensez-y bien.
+ Quoi? vous entreprenez de sauver un chrétien!
+ Pouvez-vous ignorer pour cette secte impie
+ Quelle est et fut toujours la haine de Décie? 1400
+ C'est un crime vers lui si grand, si capital,
+ Qu'à votre faveur même il peut être fatal.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Cet avis seroit bon pour quelque âme commune.
+ S'il tient entre ses mains ma vie et ma fortune,
+ Je suis encor Sévère, et tout ce grand pouvoir 1405
+ Ne peut rien sur ma gloire, et rien sur mon devoir.
+ Ici l'honneur m'oblige, et j'y veux satisfaire;
+ Qu'après le sort se montre ou propice ou contraire,
+ Comme son naturel est toujours inconstant,
+ Périssant glorieux, je périrai content. 1410
+ Je te dirai bien plus, mais avec confidence:
+ La secte des chrétiens n'est pas ce que l'on pense;
+ On les hait; la raison, je ne la connois point,
+ Et je ne vois Décie injuste qu'en ce point.
+ Par curiosité j'ai voulu les connoître: 1415
+ On les tient pour sorciers dont l'enfer est le maître,
+ Et sur cette croyance on punit du trépas
+ Des mystères secrets que nous n'entendons pas;
+ Mais Cérès Éleusine et la Bonne Déesse
+ Ont leurs secrets, comme eux, à Rome et dans la Grèce;
+ Encore impunément nous souffrons en tous lieux,
+ Leur Dieu seul excepté, toutes sortes de Dieux:
+ Tous les monstres d'Égypte ont leurs temples dans Rome;
+ Nos aïeux à leur gré faisoient un Dieu d'un homme;
+ Et leur sang parmi nous conservant leurs erreurs, 1425
+ Nous remplissons le ciel de tous nos empereurs;
+ Mais à parler sans fard de tant d'apothéoses,
+ L'effet est bien douteux de ces métamorphoses.
+ Les chrétiens n'ont qu'un Dieu, maître absolu de tout,
+ De qui le seul vouloir fait tout ce qu'il résout; 1430
+ Mais si j'ose entre nous dire ce qui me semble,
+ Les nôtres bien souvent s'accordent mal ensemble;
+ Et me dût leur colère écraser à tes yeux,
+ Nous en avons beaucoup pour être de vrais Dieux[1295].
+ Enfin chez les chrétiens les moeurs sont innocentes,
+ Les vices détestés, les vertus florissantes;
+ Ils font des voeux pour nous qui les persécutons[1296];
+ Et depuis tant de temps que nous les tourmentons,
+ Les a-t-on vus mutins? les a-t-on vus rebelles?
+ Nos princes ont-ils eu des soldats plus fidèles? 1440
+ Furieux dans la guerre, ils souffrent nos bourreaux,
+ Et lions au combat, ils meurent en agneaux.
+ J'ai trop de pitié d'eux pour ne les pas défendre.
+ Allons trouver Félix; commençons par son gendre;
+ Et contentons ainsi, d'une seule action, 1445
+ Et Pauline, et ma gloire, et ma compassion.
+
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [1270] _Var._ [Gardes, oseriez-vous me rendre un bon office?]
+ CLÉON. Nous n'osons plus, Seigneur, vous rendre aucun service.
+ POL. Je ne vous parle pas de me faire évader. (1643-56)
+
+ [1271] _Var._ Je crois que sans péril cela se peut bien faire.
+ (1643-56)
+
+ [1272] _Var._ Puisque c'est pour Sévère, à tout je me dispense.
+ POL. Lui-même, à mon défaut, fera ta récompense.
+ Le plus tôt vaut le mieux; va donc, et promptement.
+ CLÉON. J'y cours, et vous m'aurez ici dans un moment.
+ (1643-56)
+
+ [1273] _Var._ POLYEUCTE, _seul_, _ses gardes s'étant retirés aux
+ coins du théâtre_. (1643-56)
+
+ [1274] Cette figure rappelle ces vers de Lucrèce (livre IV, vers
+ 1129 et 1130):
+
+ .... _Medio de fonte leporum
+ Surgit amari aliquid, quod in ipsis floribus angat._
+
+ [1275] «J'ai ouï dire souvent à M. Corneille qu'il avoit fait,
+ dans son _Polyeucte_, au sujet de la Fortune, ces deux vers si
+ célèbres:
+
+ Et comme elle a l'éclat du verre,
+ Elle en a la fragilité,
+
+ sans savoir qu'ils fussent de M. Godeau, évêque de Vence; car ils
+ sont originairement de M. Godeau, qui les avoit faits, dans son
+ _Ode_ au cardinal de Richelieu, quinze ans avant que M. Corneille
+ les eût faits dans son _Polyeucte_. Il est assez ordinaire de se
+ rencontrer ainsi dans la pensée et dans l'expression des autres.»
+ (Observation de Ménage, p. 116 des _Poésies de Malherbe avec les
+ Observations de Ménage_, _segonde édition_, 1689, in-12.) Ménage,
+ comme le fait remarquer M. Taschereau, cite ici de mémoire. La
+ pièce de Godeau, fort louangeuse, il est vrai, pour le cardinal de
+ Richelieu, est toutefois intitulée: _Au Roy. Ode._ Elle est in-4º.
+ On lit à la fin de la trente-troisième strophe:
+
+ Mais leur gloire tombe par terre,
+ Et comme elle a l'éclat du verre,
+ Elle en a la fragilité.
+
+ Publius Syrus avait dit:
+
+ _Fortuna vitrea est; tum quum splendet, frangitur._
+
+ [1276] _Var._ Dessus ces illustres coupables[1276-a]. (1643-56)
+
+ [1276-a] On a rapproché de cet endroit les vers bien connus
+ d'Horace (livre III, ode 1, vers 17 et 18):
+
+ _Destrictus ensis cui super impia
+ Cervice pendet...._
+
+ [1277] _Var._ Tigre affamé de sang, Décie impitoyable. (1643-48
+ in-4º)
+
+ [1278] L'empereur Décius périt, comme l'on sait, dans sa guerre
+ contre les Goths.
+
+ [1279] _Var._ Qu'un rival plus puissant lui donne dans les yeux.
+ (1643-56)
+
+ [1280] _Var._ Vains appas, vous ne m'êtes rien. (1643-56)
+
+ [1281] L'édition de 1682 porte, par erreur, _qui le puisse_, pour
+ _qui les puisse_.
+
+ [1282] _Var._ Et l'effort généreux de cette amour parfaite
+ Vient-il à mon secours, ou bien à ma défaite? (1643-56)
+
+ [1283] _Var._ Vous seul vous haïssez, lorsque chacun vous aime;
+ Vous seul exécutez tout ce que j'ai rêvé. (1643-56)
+
+ [1284] _Var._ Tu me quittes, ingrat, et mêmes avec joie.
+ (1643-56)
+
+ [1285] _Var._ Encore s'il marquoit un heureux repentir. (1643-56)
+
+ [1286] _Var._ Et si l'on peut au ciel emporter des douleurs,
+ J'en emporte de voir l'excès de vos malheurs. (1643-56)
+
+ [1287] Voyez la Notice de _Polyeucte_, p. 468.
+
+ [1288] _Var._ Au nom de cet amour, venez suivre mes pas.
+ (1643-56)
+
+ [1289] _Var._ Sévère? est-ce le fait d'un homme généreux,
+ De venir jusqu'ici braver un malheureux? (1643-56)
+
+ [1290] _Var._ Je vous ai fait, Sévère, une incivilité[1290-a].
+ (1643-56)
+
+ [1290-a] Les éditions de 1654 et de 1656 donnent, par
+ erreur, _infidélité_, pour _incivilité_.
+
+ [1291] _Var._ Souffrez, avant mourir, que je vous le résigne.
+ (1643-56)
+
+ [1292] _Var._ Qu'il n'est point aux enfers d'horreur que je
+ n'endure. (1664)
+
+ [1293] _Var._ Je m'en vais sans réponse après cette prière,
+ Et si vous n'êtes tel que je l'ose espérer. (1643-56)
+ _Var._ Adieu: résolvez seul ce que vous devez faire.
+ (1660-64)
+
+ [1294] _Var._ Et qu'une femme enfin dans l'infélicité. (1643-64)
+
+ [1295] _Var._ [Nous en avons beaucoup pour être de vrais
+ Dieux[1295-a].]
+ Peut-être qu'après tout ces croyances publiques
+ Ne sont qu'inventions de sages politiques,
+ Pour contenir un peuple ou bien pour l'émouvoir,
+ Et dessus sa foiblesse affermir leur pouvoir[1295-b].
+ [Enfin chez les chrétiens les moeurs sont innocentes,
+ Les vices détestés, les vertus florissantes;]
+ Jamais un adultère, un traître, un assassin;
+ Jamais d'ivrognerie, et jamais de larcin:
+ Ce n'est qu'amour entre eux, que charité sincère;
+ Chacun y chérit l'autre, et le secourt en frère;
+ [Ils font des voeux pour nous qui les persécutons.] (1643-56)
+
+ [1295-a] Lemazurier rapporte (tome I, p. 92) que quand Baron
+ arrivait à ce vers, «il s'approchait de Fabian, comme lorsqu'on
+ craint d'être entendu; et pour obliger ce confident à ne pas
+ perdre un mot de ce qu'il allait lui dire, il lui mettait la main
+ sur l'épaule.»
+
+ [1295-b] «Quoique ces vers n'expriment que le doute vague
+ d'un païen, à qui les extravagances de sa religion rendoient
+ suspectes toutes les autres religions, et qui n'avoit aucune
+ connoissance des preuves évidentes de la nôtre, M. Corneille
+ s'est reproché plusieurs fois de les avoir fait imprimer.»
+ (_OEuvres de Corneille_, édition de 1738, _Avertissement_ de
+ Jolly, tome I, p. XXX.)
+
+ [1296] «Remarquez ici que Racine, dans _Esther_ (acte III, scène
+ IV), exprime la même chose en cinq vers:
+
+ Pendant que votre main, sur eux appesantie,
+ A leurs persécuteurs les livroit sans secours,
+ Ils conjuroient ce Dieu de veiller sur vos jours,
+ De rompre des méchants les trames criminelles,
+ De mettre votre trône à l'ombre de ses ailes.»
+
+ (_Voltaire._)
+
+
+
+
+ACTE V.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+FÉLIX, ALBIN, CLÉON.
+
+ FÉLIX.
+
+ Albin, as-tu bien vu la fourbe de Sévère?
+ As-tu bien vu sa haine? et vois-tu ma misère?
+
+ ALBIN.
+
+ Je n'ai rien vu en lui qu'un rival généreux,
+ Et ne vois rien en vous qu'un père rigoureux. 1450
+
+ FÉLIX.
+
+ Que tu discernes mal le coeur d'avec la mine[1297]!
+ Dans l'âme il hait Félix et dédaigne Pauline;
+ Et s'il l'aima jadis, il estime aujourd'hui
+ Les restes d'un rival trop indignes de lui.
+ Il parle en sa faveur, il me prie, il menace, 1455
+ Et me perdra, dit-il, si je ne lui fais grâce;
+ Tranchant du généreux, il croit m'épouvanter:
+ L'artifice est trop lourd pour ne pas l'éventer.
+ Je sais des gens de cour quelle est la politique[1298],
+ J'en connois mieux que lui la plus fine pratique. 1460
+ C'est en vain qu'il tempête et feint d'être en fureur:
+ Je vois ce qu'il prétend auprès de l'Empereur.
+ De ce qu'il me demande il m'y feroit un crime:
+ Épargnant son rival, je serois sa victime;
+ Et s'il avoit affaire à quelque maladroit, 1465
+ Le piège est bien tendu, sans doute il le perdroit;
+ Mais un vieux courtisan est un peu moins crédule[1299]:
+ Il voit quand on le joue, et quand on dissimule;
+ Et moi j'en ai tant vu de toutes les façons,
+ Qu'à lui-même au besoin j'en ferois des leçons. 1470
+
+ ALBIN.
+
+ Dieux! que vous vous gênez par cette défiance!
+
+ FÉLIX.
+
+ Pour subsister en cour c'est la haute science:
+ Quand un homme une fois a droit de nous haïr,
+ Nous devons présumer qu'il cherche à nous trahir;
+ Toute son amitié nous doit être suspecte. 1475
+ Si Polyeucte enfin n'abandonne sa secte,
+ Quoi que son protecteur ait pour lui dans l'esprit,
+ Je suivrai hautement l'ordre qui m'est prescrit.
+
+ ALBIN.
+
+ Grâce, grâce, Seigneur! que Pauline l'obtienne!
+
+ FÉLIX.
+
+ Celle de l'Empereur ne suivroit pas la mienne, 1480
+ Et loin de le tirer de ce pas dangereux[1300],
+ Ma bonté ne feroit que nous perdre tous deux.
+
+ ALBIN.
+
+ Mais Sévère promet....
+
+ FÉLIX.
+
+ Albin, je m'en défie,
+ Et connois mieux que lui la haine de Décie:
+ En faveur des chrétiens s'il choquoit son courroux, 1485
+ Lui-même assurément se perdroit avec nous.
+ Je veux tenter pourtant encore une autre voie:
+ Amenez Polyeucte; et si je le renvoie[1301],
+ S'il demeure insensible à ce dernier effort,
+ Au sortir de ce lieu qu'on lui donne la mort[1302]. 1490
+
+ ALBIN.
+
+ Votre ordre est rigoureux.
+
+ FÉLIX.
+
+ Il faut que je le suive,
+ Si je veux empêcher qu'un désordre n'arrive.
+ Je vois le peuple ému pour prendre son parti;
+ Et toi-même tantôt tu m'en as averti.
+ Dans ce zèle pour lui qu'il fait déjà paroître, 1495
+ Je ne sais si longtemps j'en pourrois être maître;
+ Peut-être dès demain, dès la nuit, dès ce soir,
+ J'en verrois des effets que je ne veux pas voir;
+ Et Sévère aussitôt, courant à sa vengeance,
+ M'iroit calomnier de quelque intelligence. 1500
+ Il faut rompre ce coup, qui me seroit fatal.
+
+ ALBIN.
+
+ Que tant de prévoyance est un étrange mal[1303]!
+ Tout vous nuit, tout vous perd, tout vous fait de l'ombrage;
+ Mais voyez que sa mort mettra ce peuple en rage,
+ Que c'est mal le guérir que le désespérer. 1505
+
+ FÉLIX.
+
+ En vain après sa mort il voudra murmurer;
+ Et s'il ose venir à quelque violence,
+ C'est à faire[1304] à céder deux jours à l'insolence:
+ J'aurai fait mon devoir, quoi qu'il puisse arriver[1305].
+ Mais Polyeucte vient, tâchons à le sauver[1306]. 1510
+ Soldats, retirez-vous, et gardez bien la porte.
+
+
+SCÈNE II.
+
+FÉLIX, POLYEUCTE, ALBIN.
+
+ FÉLIX.
+
+ As-tu donc pour la vie une haine si forte,
+ Malheureux Polyeucte? et la loi des chrétiens
+ T'ordonne-t-elle ainsi d'abandonner les tiens?
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Je ne hais point la vie, et j'en aime l'usage, 1515
+ Mais sans attachement qui sente l'esclavage,
+ Toujours prêt à la rendre au Dieu dont je la tiens:
+ La raison me l'ordonne, et la loi des chrétiens;
+ Et je vous montre à tous par là comme il faut vivre,
+ Si vous avez le coeur assez bon pour me suivre. 1520
+
+ FÉLIX.
+
+ Te suivre dans l'abîme où tu te veux jeter?
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Mais plutôt dans la gloire où je m'en vais monter.
+
+ FÉLIX.
+
+ Donne-moi pour le moins le temps de la connoître:
+ Pour me faire chrétien, sers-moi de guide à l'être,
+ Et ne dédaigne pas de m'instruire en ta foi, 1525
+ Ou toi-même à ton Dieu tu répondras de moi.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ N'en riez point, Félix, il sera votre juge;
+ Vous ne trouverez point devant lui de refuge:
+ Les rois et les bergers y sont d'un même rang.
+ De tous les siens sur vous il vengera le sang. 1530
+
+ FÉLIX.
+
+ Je n'en répandrai plus, et quoi qu'il en arrive,
+ Dans la foi des chrétiens je souffrirai qu'on vive:
+ J'en serai protecteur.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Non, non, persécutez,
+ Et soyez l'instrument de nos félicités:
+ Celle d'un vrai chrétien n'est que dans les souffrances[1307];
+ Les plus cruels tourments lui sont des récompenses.
+ Dieu, qui rend le centuple aux bonnes actions,
+ Pour comble donne encor les persécutions.
+ Mais ces secrets pour vous sont fâcheux à comprendre:
+ Ce n'est qu'à ses élus que Dieu les fait entendre. 1540
+
+ FÉLIX.
+
+ Je te parle sans fard, et veux être chrétien.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Qui peut donc retarder l'effet d'un si grand bien?
+
+ FÉLIX.
+
+ La présence importune....
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Et de qui? de Sévère?
+
+ FÉLIX.
+
+ Pour lui seul contre toi j'ai feint tant de colère:
+ Dissimule un moment jusques à son départ. 1545
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Félix, c'est donc ainsi que vous parlez sans fard?
+ Portez à vos païens, portez à vos idoles
+ Le sucre empoisonné que sèment vos paroles[1308].
+ Un chrétien ne craint rien, ne dissimule rien:
+ Aux yeux de tout le monde il est toujours chrétien. 1550
+
+
+ FÉLIX.
+
+ Ce zèle de ta foi ne sert qu'à te séduire,
+ Si tu cours à la mort plutôt que de m'instruire.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Je vous en parlerois ici hors de saison:
+ Elle est un don du ciel, et non de la raison;
+ Et c'est là que bientôt, voyant Dieu face à face, 1555
+ Plus aisément pour vous j'obtiendrai cette grâce.
+
+ FÉLIX.
+
+ Ta perte cependant me va désespérer.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Vous avez en vos mains de quoi la réparer:
+ En vous ôtant un gendre, on vous en donne un autre,
+ Dont la condition répond mieux à la vôtre; 1560
+ Ma perte n'est pour vous qu'un change avantageux.
+
+ FÉLIX.
+
+ Cesse de me tenir ce discours outrageux.
+ Je t'ai considéré plus que tu ne mérites;
+ Mais malgré ma bonté, qui croît plus tu l'irrites[1309],
+ Cette insolence enfin te rendroit odieux, 1565
+ Et je me vengerois aussi bien que nos Dieux.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Quoi? vous changez bientôt d'humeur et de langage!
+ Le zèle de vos Dieux rentre en votre courage!
+ Celui d'être chrétien s'échappe! et par hasard
+ Je vous viens d'obliger à me parler sans fard! 1570
+
+ FÉLIX.
+
+ Va, ne présume pas que quoi que je te jure,
+ De tes nouveaux docteurs je suive l'imposture:
+ Je flattois ta manie, afin de t'arracher
+ Du honteux précipice où tu vas trébucher;
+ Je voulois gagner temps, pour ménager ta vie 1575
+ Après l'éloignement d'un flatteur de Décie;
+ Mais j'ai fait trop d'injure à nos Dieux tout-puissants:
+ Choisis de leur donner ton sang, ou de l'encens.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Mon choix n'est point douteux. Mais j'aperçois Pauline.
+ O ciel!
+
+
+SCÈNE III.
+
+FÉLIX, POLYEUCTE, PAULINE, ALBIN.
+
+ PAULINE.
+
+ Qui de vous deux aujourd'hui m'assassine? 1580
+ Sont-ce tous deux ensemble, ou chacun à son tour?
+ Ne pourrai-je fléchir la nature ou l'amour?
+ Et n'obtiendrai-je rien d'un époux ni d'un père?
+
+ FÉLIX.
+
+ Parlez à votre époux.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Vivez avec Sévère.
+
+ PAULINE.
+
+ Tigre, assassine-moi du moins sans m'outrager. 1585
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Mon amour, par pitié, cherche à vous soulager[1310]:
+ Il voit quelle douleur dans l'âme vous possède,
+ Et sait qu'un autre amour en est le seul remède[1311].
+ Puisqu'un si grand mérite a pu vous enflammer,
+ Sa présence toujours a droit de vous charmer: 1590
+ Vous l'aimiez, il vous aime, et sa gloire augmentée....
+
+ PAULINE.
+
+ Que t'ai-je fait, cruel, pour être ainsi traitée,
+ Et pour me reprocher, au mépris de ma foi,
+ Un amour si puissant que j'ai vaincu pour toi?
+ Vois, pour te faire vaincre un si fort adversaire, 1595
+ Quels efforts à moi-même il a fallu me faire;
+ Quels combats j'ai donnés pour te donner un coeur
+ Si justement acquis à son premier vainqueur;
+ Et si l'ingratitude en ton coeur ne domine,
+ Fais quelque effort sur toi pour te rendre à Pauline:
+ Apprends d'elle à forcer ton propre sentiment;
+ Prends sa vertu pour guide en ton aveuglement;
+ Souffre que de toi-même elle obtienne ta vie,
+ Pour vivre sous tes lois à jamais asservie.
+ Si tu peux rejeter de si justes desirs, 1605
+ Regarde au moins ses pleurs, écoute ses soupirs;
+ Ne désespère pas une âme qui t'adore.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Je vous l'ai déjà dit, et vous le dis encore,
+ Vivez avec Sévère, ou mourez avec moi.
+ Je ne méprise point vos pleurs ni votre foi; 1610
+ Mais de quoi que pour vous notre amour m'entretienne,
+ Je ne vous connois plus, si vous n'êtes chrétienne.
+ C'en est assez, Félix, reprenez ce courroux,
+ Et sur cet insolent vengez vos Dieux et vous.
+
+ PAULINE.
+
+ Ah! mon père, son crime à peine est pardonnable; 1615
+ Mais s'il est insensé, vous êtes raisonnable.
+ La nature est trop forte, et ses aimables traits
+ Imprimés dans le sang ne s'effacent jamais:
+ Un père est toujours père, et sur cette assurance
+ J'ose appuyer encore un reste d'espérance. 1620
+ Jetez sur votre fille un regard paternel:
+ Ma mort suivra la mort de ce cher criminel;
+ Et les Dieux trouveront sa peine illégitime,
+ Puisqu'elle confondra l'innocence et le crime,
+ Et qu'elle changera, par ce redoublement, 1625
+ En injuste rigueur un juste châtiment;
+ Nos destins, par vos mains rendus inséparables,
+ Nous doivent rendre heureux ensemble, ou misérables;
+ Et vous seriez cruel jusques au dernier point,
+ Si vous désunissiez ce que vous avez joint. 1630
+ Un coeur à l'autre uni jamais ne se retire,
+ Et pour l'en séparer il faut qu'on le déchire.
+ Mais vous êtes sensible à mes justes douleurs,
+ Et d'un oeil paternel vous regardez mes pleurs.
+
+ FÉLIX.
+
+ Oui, ma fille, il est vrai qu'un père est toujours père;
+ Rien n'en peut effacer le sacré caractère:
+ Je porte un coeur sensible, et vous l'avez percé;
+ Je me joins avec vous contre cet insensé.
+ Malheureux Polyeucte, es-tu seul insensible?
+ Et veux-tu rendre seul ton crime irrémissible? 1640
+ Peux-tu voir tant de pleurs d'un oeil si détaché[1312]?
+ Peux-tu voir tant d'amour sans en être touché?
+ Ne reconnois-tu plus ni beau-père, ni femme,
+ Sans amitié pour l'un, et pour l'autre sans flamme?
+ Pour reprendre les noms et de gendre et d'époux, 1645
+ Veux-tu nous voir tous deux embrasser tes genoux?
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Que tout cet artifice est de mauvaise grâce!
+ Après avoir deux fois essayé la menace,
+ Après m'avoir fait voir Néarque dans la mort,
+ Après avoir tenté l'amour et son effort, 1650
+ Après m'avoir montré cette soif du baptême,
+ Pour opposer à Dieu l'intérêt de Dieu même,
+ Vous vous joignez ensemble! Ah! ruses de l'enfer!
+ Faut-il tant de fois vaincre avant que triompher?
+ Vos résolutions usent trop de remise: 1655
+ Prenez la vôtre enfin, puisque la mienne est prise.
+ Je n'adore qu'un Dieu, maître de l'univers,
+ Sous qui tremblent le ciel, la terre, et les enfers,
+ Un Dieu qui, nous aimant d'une amour infinie,
+ Voulut mourir pour nous avec ignominie, 1660
+ Et qui par un effort de cet excès d'amour[1313],
+ Veut pour nous en victime être offert chaque jour.
+ Mais j'ai tort d'en parler à qui ne peut m'entendre.
+ Voyez l'aveugle erreur que vous osez défendre:
+ Des crimes les plus noirs vous souillez tous vos Dieux;
+ Vous n'en punissez point qui n'ait son maître aux cieux:
+ La prostitution, l'adultère, l'inceste,
+ Le vol, l'assassinat, et tout ce qu'on déteste,
+ C'est l'exemple qu'à suivre offrent vos immortels.
+ J'ai profané leur temple, et brisé leurs autels; 1670
+ Je le ferois encor, si j'avois à le faire[1314],
+ Même aux yeux de Félix, même aux yeux de Sévère,
+ Même aux yeux du sénat, aux yeux de l'Empereur.
+
+ FÉLIX.
+
+ Enfin ma bonté cède à ma juste fureur:
+ Adore-les, ou meurs.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Je suis chrétien.
+
+ FÉLIX.
+
+ Impie! 1675
+ Adore-les, te dis-je, ou renonce à la vie.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Je suis chrétien.
+
+ FÉLIX.
+
+ Tu l'es? O coeur trop obstiné[1315]!
+ Soldats, exécutez l'ordre que j'ai donné.
+
+ PAULINE.
+
+ Où le conduisez-vous?
+
+ FÉLIX.
+
+ A la mort.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ A la gloire[1316].
+ Chère Pauline, adieu: conservez ma mémoire. 1680
+
+ PAULINE.
+
+ Je te suivrai partout, et mourrai si tu meurs[1317].
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Ne suivez point mes pas, ou quittez vos erreurs.
+
+ FÉLIX.
+
+ Qu'on l'ôte de mes yeux, et que l'on m'obéisse:
+ Puisqu'il aime à périr, je consens qu'il périsse.
+
+
+SCÈNE IV.
+
+FÉLIX, ALBIN.
+
+ FÉLIX.
+
+ Je me fais violence, Albin; mais je l'ai dû: 1685
+ Ma bonté naturelle aisément m'eût perdu.
+ Que la rage du peuple à présent se déploie[1318],
+ Que Sévère en fureur tonne, éclate, foudroie,
+ M'étant fait cet effort, j'ai fait ma sûreté.
+ Mais n'es-tu point surpris de cette dureté? 1690
+ Vois-tu comme le sien des coeurs impénétrables,
+ Ou des impiétés à ce point exécrables?
+ Du moins j'ai satisfait mon esprit affligé[1319]:
+ Pour amollir son coeur je n'ai rien négligé;
+ J'ai feint même à tes yeux des lâchetés extrêmes; 1695
+ Et certes sans l'horreur de ses derniers blasphèmes,
+ Qui m'ont rempli soudain de colère et d'effroi,
+ J'aurois eu de la peine à triompher de moi.
+
+ ALBIN.
+
+ Vous maudirez peut-être un jour cette victoire,
+ Qui tient je ne sais quoi d'une action trop noire, 1700
+ Indigne de Félix, indigne d'un Romain,
+ Répandant votre sang par votre propre main.
+
+ FÉLIX.
+
+ Ainsi l'ont autrefois versé Brute et Manlie;
+ Mais leur gloire en a crû, loin d'en être affoiblie[1320];
+ Et quand nos vieux héros avoient de mauvais sang, 1705
+ Ils eussent, pour le perdre, ouvert leur propre flanc.
+
+ ALBIN.
+
+ Votre ardeur vous séduit; mais quoi qu'elle vous die,
+ Quand vous la sentirez une fois refroidie,
+ Quand vous verrez Pauline, et que son désespoir
+ Par ses pleurs et ses cris saura vous émouvoir[1321].... 1710
+
+ FÉLIX.
+
+ Tu me fais souvenir qu'elle a suivi ce traître,
+ Et que ce désespoir qu'elle fera paroître
+ De mes commandements pourra troubler l'effet:
+ Va donc; cours y mettre ordre et voir ce qu'elle fait[1322];
+ Romps ce que ses douleurs y donneroient d'obstacle;
+ Tire-la, si tu peux, de ce triste spectacle;
+ Tâche à la consoler. Va donc: qui te retient?
+
+ ALBIN.
+
+ Il n'en est pas besoin, Seigneur, elle revient.
+
+
+SCÈNE V.
+
+FÉLIX, PAULINE, ALBIN.
+
+ PAULINE.
+
+ Père barbare, achève, achève ton ouvrage:
+ Cette seconde hostie est digne de ta rage; 1720
+ Joins ta fille à ton gendre; ose: que tardes-tu?
+ Tu vois le même crime, ou la même vertu:
+ Ta barbarie en elle a les mêmes matières.
+ Mon époux en mourant m'a laissé ses lumières;
+ Son sang, dont tes bourreaux viennent de me couvrir,
+ M'a dessillé les yeux, et me les vient d'ouvrir.
+ Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée:
+ De ce bienheureux sang tu me vois baptisée;
+ Je suis chrétienne enfin, n'est-ce point assez dit?
+ Conserve en me perdant ton rang et ton crédit; 1730
+ Redoute l'Empereur, appréhende Sévère:
+ Si tu ne veux périr, ma perte est nécessaire;
+ Polyeucte m'appelle à cet heureux trépas;
+ Je vois Néarque et lui qui me tendent les bras.
+ Mène, mène-moi voir tes Dieux que je déteste: 1735
+ Ils n'en ont brisé qu'un, je briserai le reste;
+ On m'y verra braver tout ce que vous craignez,
+ Ces foudres impuissants qu'en leurs mains vous peignez[1323],
+ Et saintement rebelle aux lois de la naissance,
+ Une fois envers toi manquer d'obéissance. 1740
+ Ce n'est point ma douleur que par là je fais voir;
+ C'est la grâce qui parle, et non le désespoir.
+ Le faut-il dire encor, Félix? je suis chrétienne!
+ Affermis par ma mort ta fortune et la mienne:
+ Le coup à l'un et l'autre en sera précieux, 1745
+ Puisqu'il t'assure en terre en m'élevant aux cieux.
+
+
+SCÈNE VI[1324].
+
+FÉLIX, SÉVÈRE, PAULINE, ALBIN, FABIAN.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Père dénaturé, malheureux politique,
+ Esclave ambitieux d'une peur chimérique,
+ Polyeucte est donc mort! et par vos cruautés
+ Vous pensez conserver vos tristes dignités! 1750
+ La faveur que pour lui je vous avois offerte,
+ Au lieu de le sauver, précipite sa perte!
+ J'ai prié, menacé, mais sans vous émouvoir;
+ Et vous m'avez cru fourbe ou de peu de pouvoir!
+ Eh bien! à vos dépens vous verrez que Sévère[1325] 1755
+ Ne se vante jamais que de ce qu'il peut faire;
+ Et par votre ruine il vous fera juger
+ Que qui peut bien vous perdre eût pu vous protéger.
+ Continuez aux Dieux ce service fidèle;
+ Par de telles horreurs montrez-leur votre zèle. 1760
+ Adieu; mais quand l'orage éclatera sur vous,
+ Ne doutez point du bras dont partiront les coups.
+
+ FÉLIX.
+
+ Arrêtez-vous, Seigneur, et d'une âme apaisée[1326]
+ Souffrez que je vous livre une vengeance aisée.
+ Ne me reprochez plus que par mes cruautés 1765
+ Je tâche à conserver mes tristes dignités:
+ Je dépose à vos pieds l'éclat de leur faux lustre.
+ Celle où j'ose aspirer est d'un rang plus illustre;
+ Je m'y trouve forcé par un secret appas;
+ Je cède à des transports que je ne connois pas; 1770
+ Et par un mouvement que je ne puis entendre,
+ De ma fureur je passe au zèle de mon gendre.
+ C'est lui, n'en doutez point, dont le sang innocent
+ Pour son persécuteur prie un Dieu tout-puissant;
+ Son amour épandu sur toute la famille 1775
+ Tire après lui le père aussi bien que la fille.
+ J'en ai fait un martyr, sa mort me fait chrétien:
+ J'ai fait tout son bonheur, il veut faire le mien.
+ C'est ainsi qu'un chrétien se venge et se courrouce.
+ Heureuse cruauté dont la suite est si douce! 1780
+ Donne la main, Pauline. Apportez des liens;
+ Immolez à vos Dieux ces deux nouveaux chrétiens:
+ Je le suis, elle l'est, suivez votre colère.
+
+ PAULINE.
+
+ Qu'heureusement enfin je retrouve mon père!
+ Cet heureux changement rend mon bonheur parfait.
+
+ FÉLIX.
+
+ Ma fille, il n'appartient qu'à la main qui le fait.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Qui ne seroit touché d'un si tendre spectacle?
+ De pareils changements ne vont point sans miracle.
+ Sans doute vos chrétiens, qu'on persécute en vain,
+ Ont quelque chose en eux qui surpasse l'humain: 1790
+ Ils mènent une vie avec tant d'innocence,
+ Que le ciel leur en doit quelque reconnoissance:
+ Se relever plus forts, plus ils sont abattus,
+ N'est pas aussi l'effet des communes vertus.
+ Je les aimai toujours, quoi qu'on m'en ait pu dire; 1795
+ Je n'en vois point mourir que mon coeur n'en soupire[1327];
+ Et peut-être qu'un jour je les connoîtrai mieux.
+ J'approuve cependant que chacun ait ses Dieux,
+ Qu'il les serve à sa mode, et sans peur de la peine.
+ Si vous êtes chrétien, ne craignez plus ma haine; 1800
+ Je les aime, Félix, et de leur protecteur
+ Je n'en veux pas sur vous faire un persécuteur[1328].
+ Gardez votre pouvoir, reprenez-en la marque;
+ Servez bien votre Dieu, servez notre monarque[1329].
+ Je perdrai mon crédit envers Sa Majesté, 1805
+ Ou vous verrez finir cette sévérité[1330]:
+ Par cette injuste haine il se fait trop d'outrage.
+
+ FÉLIX.
+
+ Daigne le ciel en vous achever son ouvrage,
+ Et pour vous rendre un jour ce que vous méritez,
+ Vous inspirer bientôt toutes ses vérités[1331]! 1810
+ Nous autres, bénissons notre heureuse aventure:
+ Allons à nos martyrs donner la sépulture,
+ Baiser leurs corps sacrés, les mettre en digne lieu,
+ Et faire retentir partout le nom de Dieu.
+
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+NOTES:
+
+ [1297] _Var._ Que tu le connois mal! tout son fait n'est que mine.
+ (1643-56)
+
+ [1298] _Var._ Je connois avant lui la cour et ses intriques,
+ J'en connois les détours, j'en connois les pratiques.
+ (1643-56)
+
+ [1299] _Var._ Mais un vieux courtisan n'est pas si fort crédule.
+ (1643-56)
+
+ [1300] _Var._ Et loin de le tirer de ce pas hasardeux. (1643-63)
+
+ [1301] En marge, dans les éditions de 1643 et de 1648 in-4º: _Il
+ parle à Cléon._
+
+ [1302] En marge, dans les éditions de 1643 et de 1648 in-4º:
+ _Cléon rentre_.
+
+ [1303] _Var._ Que votre défiance est un étrange mal! (1643-56)
+
+ [1304] Il y a _à faire_, et non _affaire_, dans toutes les
+ éditions qui ont paru du vivant de Corneille, et de même dans
+ l'impression de 1692, et dans celle de 1764, publiée par
+ Voltaire.
+
+ [1305] _Var._ J'aurai fait mon devoir, quoi qui puisse arriver.
+ (1660-64)
+
+ [1306] En marge, dans les éditions de 1643 et de 1648 in-4º:
+ _Polyeucte vient avec ses gardes, qui soudain se retirent_.
+
+ [1307] _Var._ Aussi bien un chrétien n'est rien sans les souffrances;
+ Les plus cruels tourments nous sont des récompenses. (1643-56)
+
+ [1308] _Var._ Le sucre empoisonné que versent vos paroles.
+ (1643-56)
+
+ [1309] _Var._ Mais malgré ma bonté, qui croît quand tu l'irrites.
+ (1643-56)
+
+ [1310] _Var._ Ma pitié, tant s'en faut, cherche à vous soulager:
+ Notre amour vous emporte à des douleurs si vraies. (1643-56)
+
+ [1311] _Var._ Que rien qu'un autre amour ne peut guérir ces plaies.
+ (1643)
+ _Var._ Que rien qu'un autre amour ne peut guérir ses plaies.
+ (1648-56)
+
+ [1312] _Var._ Peux-tu voir tant de pleurs d'un coeur si détaché?
+ (1643-56)
+
+ [1313] _Var._ Et qui par un excès de cette même amour. (1643-56)
+
+ [1314] «Ce vers est dans _le Cid_ (vers 878), et est à sa place
+ dans les deux pièces.» (_Voltaire._)
+
+ [1315] En marge, dans les éditions de 1643 et de 1648 in-4º:
+ _Cléon et les autres gardes sortent et conduisent Polyeucte;
+ Pauline le suit_.
+
+ [1316] Du Vair a dit à la fin du Livre II de son _Traité de la
+ constance_: «S'il nous mène aux coups, il nous mène à la gloire.»
+
+ [1317] _Var._ Je te suivrai partout et mêmes au trépas.
+ POL. Sortez de votre erreur, ou ne me suivez pas. (1643-56)
+
+ [1318] _Var._ Que la rage d'un peuple à présent se déploie.
+ (1643-60)
+
+ [1319] _Var._ Du moins j'ai satisfait à mon coeur affligé:
+ Pour amollir le sien je n'ai rien négligé. (1643-56)
+
+ [1320] _Var._ Et leur gloire en a crû, loin d'en être affoiblie.
+ Jamais nos vieux héros n'ont eu de mauvais sang,
+ Qu'ils n'eussent, pour le perdre, ouvert leur propre flanc.
+ (1643-56)
+
+ [1321] _Var._ Par ses pleurs et ses cris pourra vous émouvoir....
+ (1643-60)
+
+ [1322] _Var._ Va donc y donner ordre et voir ce qu'elle fait.
+ (1643-63)
+
+ [1323] L'édition de 1648 in-4º porte, par erreur, _vous
+ plaignez_, pour _vous peignez_.
+
+ [1324] Voyez la Notice de _Polyeucte_, p. 468.
+
+ [1325] _Var._ Eh bien! à vos dépens vous saurez que Sévère.
+ (1643-60)
+
+ [1326] _Var._ Arrêtez-vous, Sévère, et d'une âme apaisée.
+ (1643-56)
+
+ [1327] _Var._ Je n'en vois point mourir que ce coeur n'en
+ soupire. (1643-56)
+
+ [1328] _Var._ Je n'en veux pas en vous faire un persécuteur.
+ (1643-63)
+
+ [1329] «La manière dont le fameux Baron récitait ces vers en
+ appuyant sur _servez votre_[1329-a] _monarque_, était reçue avec
+ transport.» (_Voltaire_, édition de 1764.)
+
+ [1329-a] Dans le texte, Voltaire ne donne pas _votre_, mais
+ _notre_, comme les éditions publiées par Corneille.
+
+ [1330] _Var._ Ou bien il quittera cette sévérité. (1643-56)
+
+ [1331] _Var._ Vous inspire bientôt toutes ses vérités! (1643 et
+ 48 in-4º)
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+CONTENUES DANS LE TROISIÈME VOLUME.
+
+
+ LE CID, tragédie 1
+
+ Notice 3
+
+ ÉCRITS EN FAVEUR DU CID, attribués à Corneille par Niceron
+ ou par les frères Parfait:
+
+ I. L'Ami du Cid 53
+
+ II. Lettre pour M. de Corneille, contre ces mots de la
+ lettre sous le nom d'Ariste: _Je fis donc résolution
+ de guérir ces idolâtres_ 56
+
+ III. Réponse de *** à *** sous le nom d'Ariste 59
+
+ IV. Lettre du désintéressé au sieur Mairet 62
+
+ V. Avertissement au Besançonnois Mairet 67
+
+ A Madame de Combalet 77
+
+ Extrait de Mariana et Avertissement 79
+
+ _Romance primero_ 87
+
+ _Romance segundo_ 90
+
+ Examen 91
+
+ Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes
+ du _Cid_ 102
+
+ LE CID 105
+
+ APPENDICE:
+
+ I. Passages des _Mocedades del Cid_ de Guillem de Castro,
+ imités par Corneille et signalés par lui 199
+
+ II. Analyse comparative du drame de Guillem de Castro:
+ _la Jeunesse du Cid_ 207
+
+ III. Aux amateurs de la langue françoise (Avertissement
+ de l'édition de Leyde) 240
+
+
+ HORACE, tragédie 243
+
+ Notice 245
+
+ A Monseigneur le cardinal duc de Richelieu 258
+
+ Extrait de Tite Live 262
+
+ Examen 273
+
+ Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes
+ d'_Horace_ 281
+
+ HORACE 283
+
+
+ CINNA, tragédie 359
+
+ Notice 361
+
+ A Monsieur de Montoron 369
+
+ Extrait de Sénèque 373
+
+ Extrait de Montagne 376
+
+ Examen 379
+
+ Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes
+ de _Cinna_ 383
+
+ CINNA 385
+
+
+ Polyeucte, MARTYR, tragédie chrétienne 463
+
+ Notice 465
+
+ A la Reine régente 471
+
+ Abrégé du martyre de saint Polyeucte 474
+
+ Examen 478
+
+ Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes
+ de _Polyeucte_ 485
+
+ POLYEUCTE 487
+
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+Paris.--Imprimerie de Ch. Lahure et Cie, rue de Fleurus, 9.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres de P. Corneille, Tome III, by
+Pierre Corneille
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE P. CORNEILLE, TOME III ***
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
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+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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