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CORNEILLE, TOME III *** + + + + +Produced by Hélène de Mink, Carlo Traverso and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + Notes de transcription: + Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été + corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été + harmonisée. + + Les vers sont en principe numérotés toutes les 5 lignes, les + numéros omis dans l'original sont également omis dans cette + version. + + + + + LES + + GRANDS ÉCRIVAINS + + DE LA FRANCE + + NOUVELLES ÉDITIONS + + PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION + + DE M. AD. REGNIER + + Membre de l'Institut + + + + + OEUVRES + DE + P. CORNEILLE + + TOME III + + + + + PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie + + Rue de Fleurus, 9 + + + + + OEUVRES + DE + P. CORNEILLE + + NOUVELLE ÉDITION + + REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS + ET LES AUTOGRAPHES + + ET AUGMENTÉE + + de morceaux inédits, des variantes, de notices, de notes, d'un + lexique des mots et locutions remarquables, d'un portrait, d'un + fac-simile, etc. + + PAR M. CH. MARTY-LAVEAUX + + TOME TROISIÈME + + PARIS + LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie + BOULEVARD SAINT-GERMAIN + + 1862 + + + + + LE CID + + TRAGÉDIE + + 1636 + + + + +NOTICE. + + +«Ce fut en quelque sorte à M. de Chalon que le public est redevable du +Cid, dit Beauchamps dans ses _Recherches sur les théâtres de +France_[1]. Voici comme le P. de Tournemine m'a conté la chose: M. de +Chalon, secrétaire des commandements de la Reine mère, avoit quitté la +cour et s'étoit retiré à Rouen dans sa vieillesse; Corneille, que +flattoit le succès de ses premières pièces, le vint voir: «Monsieur,» +lui dit-il (_lui dit M. de Chalon_), après l'avoir loué sur son esprit +et ses talents, «le genre de comique que vous embrassez ne peut vous +procurer qu'une gloire passagère. Vous trouverez dans les Espagnols +des sujets qui, traités dans notre goût par des mains comme les +vôtres, produiront de grands effets. Apprenez leur langue, elle est +aisée; je m'offre de vous montrer ce que j'en sais, et jusqu'à ce que +vous soyez en état de lire par vous-même, de vous traduire quelques +endroits de Guillem de Castro.» + +Corneille profita de ces offres obligeantes. L'attente de M. de Chalon +fut bien dépassée; mais en tout il faut un apprentissage: celui de +Corneille fut fort étrange. C'est sous l'aspect fantasque du capitan +Matamore de _l'Illusion_ que le caractère espagnol lui apparut +d'abord; toutefois, en traçant cette esquisse bouffonne, il +entrevoyait déjà confusément les nobles images de Chimène et de +Rodrigue[2]. + +Du reste, Corneille ne crut pas devoir se préparer par de longues +recherches à traiter cet admirable sujet. _Las Mocedades del Cid_[3] +de Guillem de Castro lui servirent seulement de point de départ, et +il ne parcourut les romances que pour y puiser des inspirations +générales. Ces rapides études, fécondées par le génie le plus tragique +qui eût jusqu'alors paru sur notre scène, produisirent un +chef-d'oeuvre que toutes les littératures nous envièrent. «M. +Corneille, dit Fontenelle[4], avoit dans son cabinet cette pièce +traduite en toutes les langues de l'Europe, hors l'esclavone et la +turque: elle étoit en allemand, en anglois, en flamand; et, par une +exactitude flamande, on l'avoit rendue vers pour vers. Elle étoit en +italien, et ce qui est plus étonnant, en espagnol: les Espagnols +avoient bien voulu copier eux-mêmes une copie dont l'original leur +appartenoit.» + +Cette pièce espagnole imitée de celle de Corneille n'est autre, selon +toute apparence, que l'ouvrage de Diamante intitulé: _el Honrador de +su padre_. De cette imitation Voltaire voulut faire l'ouvrage +original, celui où Guillem de Castro lui-même avait puisé le sujet de +sa pièce. En 1764, dans la première édition de son commentaire, il ne +s'était pas encore avisé de cette découverte; mais le 1er août de la +même année il publia dans la _Gazette littéraire_[5] des _Anecdotes +sur le Cid_ qui commencent ainsi: + + «Nous avions toujours cru que _le Cid_ de Guillem de Castro était + la seule tragédie que les Espagnols eussent donnée sur ce sujet + intéressant; cependant il y avait encore un autre _Cid_, qui avait + été représenté sur le théâtre de Madrid avec autant de succès que + celui de Guillem. L'auteur est don Juan-Bautista Diamante, et la + pièce est intitulée: _Comedia famosa del Cid honrador de su + padre...._ Pour le Cid _honorateur de son père_, on la croit + antérieure à celle de Guillem de Castro de quelques années. Cet + ouvrage est très-rare, et il n'y en a peut-être pas aujourd'hui + trois exemplaires en Europe.» + +C'est là une erreur dans laquelle Voltaire s'obstine à demeurer. Il y +revient et y insiste en 1774 dans la nouvelle édition de son +commentaire. On dirait qu'il cherche à se faire illusion à lui-même; +il se paye de raisons détestables comme les gens d'esprit en trouvent +toujours pour se persuader de ce qui leur plaît. + +Acceptée sans examen par la Harpe, l'assertion du maître fut bientôt +considérée comme un fait incontestable; mais elle ne pouvait résister +à une étude un peu attentive. Angliviel de la Beaumelle présenta, en +1823, dans les _Chefs-d'oeuvre des théâtres étrangers_, la pièce de +Diamante comme une traduction du _Cid_ de Corneille[6]; le 11 avril +1841 un article de Génin, publié dans _le National_, justifia plus +complétement encore notre poëte, et M. de Puibusque soutint la même +thèse dans son _Histoire comparée des littératures espagnole et +française_. Enfin, dans un excellent travail, que nous aurons plus +d'une fois l'occasion de citer et qui est intitulé: _Anecdotes sur +Pierre Corneille, ou Examen de quelques plagiats qui lui sont +généralement imputés par ses divers commentateurs français et en +particulier par Voltaire_, M. Viguier a démontré de la manière la plus +évidente, en comparant le texte de Corneille avec celui de Diamante, +que ce poëte n'a été en général que le traducteur fort exact, et même +assez plat, de notre illustre tragique; et l'année dernière M. +Hippolyte Lucas a mis tout le monde à même de consulter les pièces du +procès, en traduisant dans ses _Documents relatifs à l'histoire du +Cid_ la pièce de Guillem de Castro et celle de Diamante. La question +semblait donc résolue; toutefois elle ne l'était encore que par des +arguments d'un ordre purement littéraire, qui laissent toujours +subsister quelque doute dans l'esprit de certaines personnes. + +Un article de M. Antoine de Latour, intitulé _Pierre Corneille et +Jean-Baptiste Diamante_, qui a paru dans _le Correspondant_ le 25 juin +1861, et qui vient d'être reproduit dans un volume intitulé _l'Espagne +religieuse et littéraire_ (p. 113-134), est venu offrir aux plus +obstinés des documents d'une irrésistible évidence, des preuves +matérielles. Un pharmacien espagnol, qui a renoncé à sa profession +pour s'adonner sans partage à l'étude de la bibliographie et de la +littérature de son pays, don Cayetano Alberto de la Barrera y Leirado, +a publié aux frais de l'État un _Catalogue bibliographique et +biographique de l'ancien théâtre espagnol depuis son origine jusqu'au +milieu du dix-huitième siècle_. On y trouve la notice suivante: + +«Juan-Bautista Diamante, un des plus féconds et des plus renommés +poëtes dramatiques qu'ait produits l'Espagne dans la seconde moitié du +dix-septième siècle. On ignore la date de sa naissance, mais on peut +la fixer avec assez de vraisemblance entre 1630 et 1640. Notre poëte +commença à travailler pour le théâtre vers 1657. Il est possible que +son premier ouvrage ait été _el Honrador de su padre_, qui parut +imprimé dans la première partie d'un recueil de comédies de divers +auteurs, Madrid, 1659, et dans lequel on remarque des beautés de +premier ordre, au travers de ses nombreuses irrégularités. Diamante +avait sous les yeux, en écrivant cette pièce, _las Mocedades del Cid_, +de Guillem de Castro, et l'imitation qui en a été faite par Corneille, +et il a pris de l'un et de l'autre ce qui lui a paru bon.» + +Après avoir lu cet article, M. Antoine de Latour s'empressa de faire +demander à don Cayetano Alberto de la Barrera quelques communications +au sujet des documents d'après lesquels il l'avait rédigé; bientôt le +savant bibliographe fit parvenir à notre compatriote la réponse +suivante: + + «Votre question ne pouvait venir plus à propos. Juste au moment où + elle m'arrive, je tiens dans mes mains ce bon Juan-Bautista + Diamante. Car voici plusieurs jours que je m'occupe à extraire les + pièces d'un procès qui lui fut intenté en 1648 et qui vient + d'échapper par bonheur au sort qui le menaçait, car on allait en + faire des paquets. Les faits intéressants que j'en ai tirés me + sont arrivés trop tard de quelques jours pour pouvoir être insérés + dans le dernier appendice ou supplément de mon ouvrage. Je m'étais + servi, pour écrire l'article qui le concerne, des faits qui se + trouvent dans Barbosa Machado et dans Nicolas Antonio, et de ceux + que j'ai pu moi-même trouver ailleurs. Voyant que, dès 1658, il + prenait déjà le titre de licencié, comme cela résulte du manuscrit + autographe de sa comédie _el Veneno para si_, qui existe dans la + bibliothèque de M. le duc d'Osuna, j'ai calculé que sa naissance + pouvait avoir eu lieu de 1630 à 1640; je ne m'étais trompé que de + quatre ans: il était né à Madrid en 1626. C'est ce qui résulte + d'un interrogatoire signé de sa main et dont l'original fait + partie du procès que j'ai sous les yeux.» + +A cette lettre était jointe une copie de ce document que M. Antoine de +Latour traduit ainsi: «En la ville de Alcala de Hénarès, le vingtième +jour du mois de septembre 1648, en vertu d'un ordre du seigneur +recteur, moi, notaire, je me présentai à la prison des étudiants de +cette université, en laquelle je fis comparaître devant moi don +Juan-Bautista Diamante, écolier en ladite université et détenu dans la +susdite prison, de qui je reçus le serment devant Dieu et sur une +croix qu'il promettait de dire la vérité, et lui demandai ce qui suit: + +«Lui ayant demandé comment il se nomme, quel âge il a, quelle est sa +condition et où il est né; + +«A quoi il répond qu'il se nomme don Juan-Bautista Diamante, qu'il est +étudiant de cette université et sous-diacre, qu'il est né dans la +ville de Madrid, et qu'il a vingt-deux ans, à quelque chose près.» + +Cependant M. de Latour conserve un dernier scrupule, et se demande si +le Diamante qui figure au procès de 1648 est bien celui que nous +connaissons comme auteur dramatique. Aussitôt nouvelle demande +d'éclaircissements et nouvelle lettre de don Cayetano Alberto de la +Barrera. + +J'eus le même doute qui vous est venu, répondit-il, quand j'examinai +ces documents, mais toute incertitude disparut bientôt. L'identité de +Juan-Bautista Diamante, sous-diacre en 1648 et prêtre en 1656, et de +Diamante, écrivain dramatique, me fut démontrée jusqu'à l'évidence par +cette double observation: d'une part, que Barbosa Machado déclare +expressément que le poëte était fils de Jacome Diamante, Espagnol, et +d'une mère portugaise, et, d'autre part, que le clerc mis en cause +était bien le fils de Jacome Diamante et de sa première femme, +Magdalena de Acosta (nom portugais _da Costa_), comme il ressort de +nombreux documents qui figurent au procès, et en particulier d'une +pétition signée par Jacome lui-même.» + +Voilà certes de quoi satisfaire les plus exigeants, et il n'est +maintenant permis à personne de révoquer en doute la sincérité de +Corneille, lorsqu'il déclare n'avoir eu d'autre guide que Guillem de +Castro. + +Mais ce premier point une fois mis hors de contestation, on voudrait +avoir les détails les plus précis sur ce premier chef-d'oeuvre de +Corneille, et l'on ignore jusqu'à la date de sa représentation. Les +frères Parfait se contentent de placer cet ouvrage le dernier parmi +ceux de 1636, et c'est seulement à l'occasion de _Cinna_ qu'ils nous +disent: «_Le Cid_ fut représenté vers la fin de novembre 1636[7].» + +L'immense supériorité de cette pièce sur toutes celles qui l'avaient +précédée n'échappa point à Mondory; il ne négligea rien pour que le +jeu des acteurs, la beauté des costumes, l'exactitude de la mise en +scène fussent dignes de l'oeuvre: aussi le succès fut-il attribué +uniquement aux comédiens par les ennemis de notre poëte; mais leurs +accusations injustes renferment sur les premières représentations +certains renseignements utiles à recueillir. + +«Si votre poétique et _jeune ferveur_, dit Mairet[8] en se servant à +dessein d'une expression employée dans _le Cid_[9] et critiquée par +Scudéry, avoit tant d'envie de voir ses nobles journées sous la +presse, comme vous êtes fort ingénieux, il falloit trouver invention +d'y faire mettre aussi, tout du moins en taille-douce, les gestes, le +ton de voix, la bonne mine et les beaux habits de ceux et celles qui +les ont si bien représentées, puisque vous pouviez juger qu'ils +faisoient la meilleure partie de la beauté de votre ouvrage, et que +c'est proprement du _Cid_ et des pièces de cette nature que M. de +Balzac a voulu parler en la dernière de ses dernières lettres, quand +il a dit du Roscius Auvergnac[10], que si les vers ont quelque +souverain bien, c'est dans sa bouche qu'ils en jouissent, qu'ils sont +plus obligés à celui qui les dit qu'à celui qui les a faits, et bref +qu'il en est le second et le meilleur père, d'autant que par une +favorable adoption il les purge pour ainsi dire des vices de leur +naissance[11]. Un petit voyage en cette ville vous apprendra, si vous +ne le savez déjà, que Rodrigue et Chimène tiendroient possible encore +assez bonne mine entre les flambeaux du théâtre des Marais, s'ils +n'eussent point eu l'effronterie de venir étaler leur blanc d'Espagne +au grand jour de la Galerie du Palais[12].» + +Dans un autre libelle, imprimé à la suite de celui que nous venons de +citer[13], la nouvelle pièce de Corneille est encore attaquée de la +même manière: «Souvenez-vous que la conjoncture du temps, l'adresse et +la bonté des acteurs, tant à la bien représenter qu'à la faire valoir +par d'autres inventions étrangères, que le Sr de Mondory n'entend +guère moins bien que son métier, ont été les plus riches ornements du +_Cid_ et les premières causes de sa fausse réputation.» Ce dernier +passage est assez obscur: l'auteur veut-il parler seulement de +l'habileté de Mondory pour la mise en scène, de son goût dans la +disposition des décorations et le choix des costumes? je ne le pense +pas; ces qualités, quoique ne faisant point nécessairement partie de +l'art du comédien, sont loin toutefois d'y être étrangères. Je serais +plutôt tenté de croire qu'il est question ici de l'adresse avec +laquelle Mondory, dans un temps où la presse périodique, à peine née, +ne s'occupait point de questions littéraires, savait intéresser les +esprits délicats aux ouvrages importants qu'il faisait représenter, +et, à l'aide de nouvelles adroitement répandues, assurait aux +représentations plus d'éclat et de solennité. + +Nous en avons un témoignage dans une lettre adressée le 18 janvier +1637, par le célèbre acteur, à Balzac, avec qui il paraît avoir été +en correspondance suivie[14]. Ce précieux document, qui nous a été +conservé dans les recueils de Conrart, contient, comme on va le voir, +un véritable compte rendu du _Cid_[15]: + + «Je vous souhaiterois ici, pour y goûter, entre autres plaisirs, + celui des belles comédies qu'on y représente, et particulièrement + d'un _Cid_ qui a charmé tout Paris. Il est si beau qu'il a donné + de l'amour aux dames les plus continentes, dont la passion a même + plusieurs fois éclaté au théâtre public. On a vu seoir en corps + aux bancs de ses loges ceux qu'on ne voit d'ordinaire que dans la + Chambre dorée et sur le siége des fleurs de lis[16]. La foule a + été si grande à nos portes, et notre lieu s'est trouvé si petit, + que les recoins du théâtre qui servoient les autres fois comme de + niches aux pages, ont été des places de faveur pour les cordons + bleus, et la scène y a été d'ordinaire parée de croix de + chevaliers de l'ordre.» + +A ce moment l'enthousiasme produit par _le Cid_ était si vif, que +chacun plaignait ceux de ses amis qui habitaient la province et ne +pouvaient assister aux représentations. Dans une lettre écrite par +Chapelain, le 22 janvier 1637, nous lisons le passage suivant: «Depuis +quinze jours le public a été diverti du _Cid_ et des deux +_Sosies_[17], à un point de satisfaction qui ne se peut exprimer. Je +vous ai fort desiré à la représentation de ces deux pièces[18].» Ne +pourrait-on conclure de ces lettres, écrites à quelques jours +d'intervalle, que la première représentation du _Cid_ eut lieu +seulement à la fin de décembre, et non pas, comme le disent les frères +Parfait, à la fin de novembre? Ce qui est, en tout cas, hors de doute, +c'est que le succès et la vogue du _Cid_ ne furent bien établis que +dans la première quinzaine de janvier. + +Les recettes furent considérables. L'auteur d'une critique du temps, +qui d'ailleurs ne ménage pas Corneille, n'hésite pas à dire: «Cette +pièce n'a pas laissé de valoir aux comédiens plus que les dix +meilleures des autres auteurs[19].» + +«Il est malaisé, dit Pellisson, de s'imaginer avec quelle approbation +cette pièce fut reçue de la cour et du public. On ne se pouvoit lasser +de la voir, on n'entendoit autre chose dans les compagnies, chacun en +savoit quelque partie par coeur, on la faisoit apprendre aux enfants, +et en plusieurs endroits de la France il étoit passé en proverbe de +dire: _Cela est beau comme le Cid_[20].» + +Scarron, qui, dans son _Virgile travesti_, s'est presque +continuellement appliqué à produire des effets comiques par la brusque +opposition des usages et des habitudes de son temps avec les coutumes +de l'antiquité, n'a pas manqué de signaler parmi les talents de la +nymphe Déiopée, la façon dont elle récite _le Cid_: + + Celle que j'estime le plus + Sera la femme d'Éolus: + C'est la parfaite Déiopée, + Un vrai visage de poupée; + Au reste, on ne le peut nier, + Elle est nette comme un denier; + Sa bouche sent la violette, + Et point du tout la ciboulette; + Elle entend et parle fort bien + L'espagnol et l'italien; + _Le Cid_ du poëte Corneille, + Elle le récite à merveille; + Coud en linge en perfection + Et sonne du psaltérion[21]. + +On voudrait savoir quels acteurs jouèrent dans _le Cid_ du vivant de +Corneille, mais on a sur ce point bien peu de renseignements certains. +Dans les divers libelles où les critiques de Corneille attribuent tout +le succès de la pièce au talent des comédiens, c'est, comme nous +l'avons vu, sans les nommer. + +Scudéry seul se montre plus explicite dans un passage du même genre, +et nous fait ainsi connaître les acteurs qui remplissaient les rôles +de Rodrigue et de Chimène: «Mondory, la Villiers et leurs compagnons +n'étant pas dans le livre comme sur le théâtre, _le Cid_ imprimé +n'étoit plus _le Cid_ que l'on a cru voir[22].» + +Il n'était pas besoin de ce témoignage pour réfuter l'assertion de +Lemazurier, qui prétend que ce fut Montfleury qui joua d'original dans +_le Cid_: elle repose uniquement sur un texte de Chapuzeau mal +interprété[23]. + +L'attaque d'apoplexie qui frappa Mondory pendant la représentation de +_la Marianne_ de Tristan[24] l'empêcha bientôt de jouer Rodrigue. On +ignore par qui il fut remplacé; mais, en 1663, Beauchâteau remplissait +ce rôle à l'hôtel de Bourgogne, car, dans la première scène de +_l'Impromptu de Versailles_, Molière parodie le ton dont ce comédien +débitait les stances du _Cid_. La troupe de Molière représentait aussi +de temps à autre cet ouvrage, mais nous ne savons qui en remplissait +les principaux rôles. Il est mentionné dès 1659 dans le registre de +Lagrange, le vendredi 11 juillet, avec une recette de cent livres, et +le mardi 16 septembre suivant, avec une recette de cent six livres. + +Quant à don Diègue, s'il faut en croire M. Aimé Martin, qui, suivant +sa coutume, ne cite aucun témoignage contemporain à l'appui de son +assertion, c'est d'Orgemont qui le joua d'original. Quoi qu'il en +soit, il est hors de doute que Baron se chargea plus tard de ce rôle à +l'hôtel de Bourgogne, où il passa avec la Villiers et son mari lors de +la retraite de Mondory, et qu'il mourut le 6 ou le 7 octobre 1655[25] +des suites d'un accident qui lui arriva en le jouant. Tallemant des +Réaux nous l'apprend en ces termes: «Le Baron de même n'avoit pas le +sens commun; mais si son personnage étoit le personnage d'un brutal, +il le faisoit admirablement bien. Il est mort d'une étrange façon. Il +se piqua au pied et la gangrène s'y mit[26].» Puis il ajoute en note: +«Marchant trop brutalement sur son épée en faisant le personnage de +don Diègue au _Cid_.» Il refusa de subir l'amputation: «Non, non, +dit-il, un roi de théâtre comme moi se feroit huer avec une jambe de +bois[27].» Son fils, en remplissant le rôle de Rodrigue, essuya +plusieurs mésaventures, heureusement beaucoup moins tragiques. Ayant +prolongé outre mesure sa carrière dramatique, il lui fallut un jour, +dit-on, le secours de deux personnes pour se relever après s'être +imprudemment jeté aux genoux de Chimène, et il se vit accueillir par +un rire général lorsqu'il dit: + + Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées + La valeur n'attend point le nombre des années[28]. + +Toutefois il fit bonne contenance, répéta les deux vers en affectant +d'appuyer sur le premier hémistiche, et fut chaleureusement +applaudi[29]. + +Aucun éditeur de Corneille ne nomme l'actrice qui représentait +l'Infante. On possède pourtant sur ce point un renseignement +très-précis: Scudéry dit dans ses _Observations sur le Cid_[30]: «Doña +Urraque n'y est que pour faire jouer la Beauchâteau[31].» + +Bien que Corneille n'ait pas cru devoir répondre à ce reproche dans sa +_Lettre apologétique_, il semble y avoir été fort sensible, car à +vingt-quatre ans de distance, et après sa complète réconciliation avec +Scudéry, il écrit dans un de ses _Discours_[32]: «Aristote blâme fort +les épisodes détachés, et dit _que les mauvais poëtes en font par +ignorance, et les bons en faveur des comédiens pour leur donner de +l'emploi_. L'Infante du _Cid_ est de ce nombre, et on la pourra +condamner ou lui faire grâce par ce texte d'Aristote, suivant le rang +qu'on voudra me donner parmi nos modernes.» + +A la cour, le succès de la pièce fut immense. Corneille nous l'apprend +lui-même: «Ne vous êtes-vous pas souvenu, dit-il à Scudéry, que _le +Cid_ a été représenté trois fois au Louvre et deux fois à l'hôtel de +Richelieu? Quand vous avez traité la pauvre Chimène d'impudique, de +prostituée, de parricide, de monstre, ne vous êtes-vous pas souvenu +que la Reine, les princesses et les plus vertueuses dames de la cour +et de Paris l'ont reçue en fille d'honneur[33]?» + +Anne d'Autriche, heureuse de voir les passions et les caractères de sa +chère Espagne reproduits avec tant de génie et accueillis avec tant de +chaleur, tint à donner au poëte qui l'avait charmée une marque +éclatante de son approbation. Depuis plus de vingt ans Pierre +Corneille père remplissait l'office de maître des eaux et forêts en la +vicomté de Rouen, et il avait fait preuve dans des circonstances +difficiles d'une singulière énergie[34]; le succès du _Cid_ lui valut +une récompense qu'il avait certes bien méritée, mais qu'il n'eût +peut-être jamais obtenue: en janvier 1637, il reçut des lettres de +noblesse, qui, tout en ne mentionnant que ses services personnels, +étaient plus particulièrement destinées à son fils. Les contemporains +ne s'y trompèrent pas: l'auteur d'une des pièces publiées en faveur du +_Cid_ s'exprime ainsi: «On me connoîtra assez si je dis que je suis +celui qui ne taille point sa plume qu'avec le tranchant de son épée, +qui hait ceux qui n'aiment pas Chimène, et honore infiniment celle qui +l'a autorisée par son jugement, procurant à son auteur la noblesse +qu'il n'avoit pas de naissance[35].» + +Le témoignage de Mairet n'est pas moins explicite: «Vous nous avez +autrefois apporté la _Melite, la Veuve, la Suivante, la Galerie du +Palais_, et, de fraîche mémoire, _le Cid_, qui d'abord vous a valu +l'argent et la noblesse[36].» + +Ce qui avait si fort séduit la Reine irrita vivement Richelieu. «Quand +_le Cid_ parut, dit Fontenelle dans sa _Vie de M. Corneille_[37], le +Cardinal en fut aussi alarmé que s'il avoit vu les Espagnols devant +Paris.» Il se trouvait également froissé à tous égards, et la vanité +du poëte avait autant à souffrir que les susceptibilités de l'homme +politique. «Il eut, dit Tallemant des Réaux, une jalousie enragée +contre _le Cid_, à cause que les pièces des cinq auteurs n'avoient pas +trop bien réussi[38].» Et Pellisson fait entendre la même chose, +quoique avec beaucoup de circonspection et de réticences: «Il ne faut +pas demander si la gloire de cet auteur donna de la jalousie à ses +concurrents; plusieurs ont voulu croire que le Cardinal lui-même n'en +avoit pas été exempt, et qu'encore qu'il estimât fort M. Corneille et +qu'il lui donnât pension, il vit avec déplaisir le reste des travaux +de cette nature, et surtout ceux où il avoit quelque part, entièrement +effacés par celui-là[39].» + +Si peu délicates que fussent les railleries dirigées contre _le Cid_, +elles avaient le privilége de l'amuser. Tallemant, à qui il faut sans +cesse revenir pour tous ces petits détails, nous dit dans son +_Historiette_ sur Boisrobert: «Pour divertir le Cardinal et contenter +en même temps l'envie qu'il avoit contre _le Cid_, il le fit jouer +devant lui en ridicule par les laquais et les marmitons. Entre autres +choses, en cet endroit où Rodrigue dit à son fils: _Rodrigue, as-tu du +coeur?_ Rodrigue répondoit: _Je n'ai que du carreau_[40].» + +Tout en blâmant, comme on le doit, un tel acharnement et de si +indignes critiques, on est forcé de convenir qu'au moment où il parut, +_le Cid_ pouvait exciter de légitimes inquiétudes et augmenter les +embarras d'une situation déjà bien difficile. La pièce entière était +une apologie exaltée de ces maximes du point d'honneur, qui, malgré +les édits sans cesse renouvelés et toujours plus sévères, +multipliaient les duels dans une effrayante proportion. Elles étaient +résumées dans ces quatre vers, que le comte de Gormas adressait à don +Arias, qui le pressait, de la part du Roi, de faire des réparations à +don Diègue: + + Ces satisfactions n'apaisent point une âme: + Qui les reçoit n'a rien, qui les fait se diffame, + Et de pareils accords l'effet le plus commun + Est de perdre d'honneur deux hommes au lieu d'un[41]. + +Corneille fut contraint de les retrancher, mais tout le monde les +retint, et ils furent publiés pour la première fois, en 1730, par +l'abbé d'Allainval dans la _Lettre à Mylord*** sur Baron et la +demoiselle le Couvreur, où l'on trouve plusieurs particularitez +théâtrales_, par Georges Winck, Paris, in-12, p. 21. Ils furent +ensuite reproduits en 1738 dans l'avertissement de l'édition des +_OEuvres_ de Corneille donnée par P. Jolly (tome I, p. XX). + +Parmi les changements apportés au _Cid_ entre la première +représentation et la publication, celui-là est le seul dont nous +connaissions la nature; mais Scudéry nous apprend, dans sa _Lettre à +l'illustre Academie_, qu'il y en a eu beaucoup d'autres: «Trois ou +quatre de cette célèbre compagnie lui ont corrigé tant de fautes qui +parurent aux premières représentations de son poëme et qu'il ôta +depuis par vos conseils, et sans doute vos divins qui virent toutes +celles que j'ai remarquées en cette tragi-comédie qu'il appelle son +chef-d'oeuvre, m'auroient ôté en le corrigeant le moyen et la volonté +de le reprendre, si vous n'eussiez été forcés d'imiter adroitement ces +médecins qui voyant un corps dont toute la masse du sang est corrompue +et toute la constitution mauvaise, se contentent d'user de remèdes +palliatifs et de faire languir et vivre ce qu'ils ne sauroient +guarir[42].» + +Que les choses se soient passées ainsi, nous sommes bien éloigné de le +croire; mais ne résulte-t-il pas du moins de ce passage, trop peu +remarqué, que des changements nombreux, et dont par malheur nous ne +pourrons jamais apprécier l'importance, ont été faits avant la +publication? Elle suivit d'assez près l'anoblissement du père de +Corneille; l'achevé d'imprimer est du 24 mars 1637[43]. La pièce est +dédiée à la seule personne dont l'influence pouvait tempérer les +rancunes du Cardinal, à Mme de Combalet, sa nièce, et plus encore, si +l'on en croit Guy Patin et Tallemant des Réaux, les deux pires langues +du siècle[44]. Elle avait vivement défendu l'ouvrage et l'auteur, et +Corneille lui dit d'un ton pénétré: «Je ne vous dois pas moins pour +moi que pour _le Cid_.» + +Par malheur il perdit en partie le fruit de cette utile démarche en +faisant paraître son _Excuse à Ariste_[45], qui a servi de prétexte +aux nombreuses attaques dont _le Cid_ a été l'objet. Dans cette épître +notre poëte refuse à un de ses amis quelques couplets, en lui +répondant que cent vers lui coûtent moins que deux mots de chanson, et +il ne dissimule ni le légitime orgueil qu'il éprouve, ni le profond +dédain que lui inspirent ses rivaux. Les éditeurs et les biographes de +Corneille sont loin d'être d'accord sur l'époque où ce petit poëme a +paru. Au lieu de faire ici l'énumération de leurs opinions +contradictoires, voyons si l'examen des écrits du temps ne peut pas +nous fournir une solution à peu près certaine. + +«On ne vous a pas sollicité, dit Mairet, de faire imprimer à +contre-temps cette mauvaise _Excuse à Ariste...._ A dire vrai, l'on ne +vous a pas cru ni meilleur dramatique, ni plus honnête homme pour +avoir fait cette scandaleuse lettre, qui doit être appelée votre +pierre d'achopement, puisque sans elle ni la satire de l'Espagnol[46], +ni la censure de l'observateur[47] n'eussent jamais été conçues[48].» + +Ce passage indique bien que l'_Excuse à Ariste_ est postérieure au +_Cid_, et de plus il nous fait connaître l'ordre dans lequel les +premières pièces qui y ont répondu ont été publiées. L'extrait qui va +suivre, emprunté à un autre libelle, confirme et précise ce +témoignage: + + «On m'a dit que pour la bien défendre (l'_Excuse à Ariste_), il + assure qu'elle étoit faite il y a déjà plus de trois ans. Vraiment + je n'imputerois qu'à vanité cette ridicule saillie si elle étoit + postérieure au _Cid_, puisque le grand bruit qu'il a fait d'abord + et par hasard pouvoit étourdir une cervelle comme la sienne; mais + d'avoir eu ces sentiments et les avoir exprimés avant le succès de + cette plus heureuse que bonne pièce, il me pardonnera s'il lui + plaît, je treuve que c'est proprement s'ivrer avec de l'eau froide + ou du vinaigre, et se faire un sceptre de sa marotte[49].» + +Ces réflexions prouvent de la façon la plus indubitable que l'_Excuse +à Ariste_ n'a été imprimée qu'après le succès du _Cid_, et, malgré les +allégations des partisans de Corneille, il n'est point permis de +croire qu'elle ait été composée auparavant. + +Nous trouvons, quant à nous, la plus grande analogie entre cette pièce +de vers et la belle épître imprimée en tête de _la Suivante_ en +septembre 1637; le sixain qu'elle renferme est tout à fait du même ton +que l'_Excuse_, et les deux morceaux nous paraissent également +répondre aux clameurs des critiques du _Cid_[50]. + +La première réponse à l'épître de Corneille fut: «_L'Autheur du vray +Cid espagnol à son traducteur français, sur une Lettre en vers qu'il a +fait imprimer, intitulée «Excuse à Ariste,» où après cent traicts de +vanité il dit de soy-mesme_: + + Je ne dois qu'à moy seul toute ma renommée.» + +Cette réponse, composée seulement de six stances[51], se termine par +les vers suivants: + + Ingrat, rends-moi mon _Cid_ jusques au dernier mot: + Après tu connoîtras, Corneille déplumée, + Que l'esprit le plus vain est souvent le plus sot, + Et qu'enfin tu me dois toute ta renommée. + +Elle est signée Don Baltazar de la Verdad. Corneille et ses partisans +n'hésitèrent pas à l'attribuer à Mairet. «Bien que vous y fissiez +parler un auteur espagnol dont vous ne saviez pas le nom, lui +dirent-ils plus tard, la foiblesse de votre style vous découvroit +assez[52].» + +C'est du Mans que Mairet envoyait ces belles choses, et Claveret, qui +comme lui s'était montré l'ami de Corneille et qui même avait adressé +à ce dernier des vers élogieux que nous avons imprimés en tête de _la +Veuve_, se chargea de répandre dans Paris le libelle où notre poëte +était traité d'une façon si outrageante. La manière dont il s'en +défend n'est guère propre à établir son innocence: «J'ai découvert +enfin, écrit-il à Corneille, qu'on vous avoit fait croire que j'avois +contribué quelque chose à la distribution des premiers vers qui vous +furent adressés sous le nom du _Vrai Cid espagnol_, et qu'y voyant +votre vaine gloire si judicieusement combattue, vous n'aviez pu vous +empêcher de pester contre moi, parce que vous ne saviez à qui vous en +prendre. Je ne crois pas être criminel de lèse-amitié pour en avoir +reçu quelques copies comme les autres et leur avoir donné la louange +qu'ils méritent[53].» + +Corneille répondit à _l'Autheur du vray Cid espagnol_ par le +rondeau[54] qui commence ainsi: + + Qu'il fasse mieux, ce jeune jouvencel + A qui _le Cid_ donne tant de martel, + Que d'entasser injure sur injure, + Rimer de rage une lourde imposture, + Et se cacher ainsi qu'un criminel. + Chacun connoît son jaloux naturel, + Le montre au doigt comme un fou solennel. + +Quelques éditeurs ont cru qu'il s'agissait ici de Scudéry, mais ce +dernier n'avait pas encore paru dans la querelle où il devait jouer +bientôt un rôle si important; ces vers s'adressaient à Mairet, qui, du +reste, ne s'y trompa point. + +«Vous répondez à l'Espagnol, dit-il, avec un pitoyable rondeau, dans +lequel vous ne pouvez vous empêcher, à cause de la longueur de +l'ouvrage, de faire une contradiction toute visible.» Ici Mairet +transcrit les vers que nous venons de rapporter, et il ajoute: +«Comment voulez-vous qu'il se cache ainsi qu'un criminel, et que +chacun le montre au doigt comme un fou solennel? l'épithète est +solennellement mauvais[55].» + +A quoi les partisans de Corneille répliquent: «Le rondeau qui vous +répondit parlait de vous sans se contredire. Que si l'épithète de fou +solennel vous y déplaît, vous pouvez changer et mettre en sa place +Innocent le Bel, qui est le nom de guerre que vous ont donné les +comiques[56].» + +Vers la fin du rondeau se trouve un terme qu'on regrette d'y +rencontrer, et qu'Arnauld fit plus tard effacer à Boileau dans son +_Art poétique_. «Il eût été à souhaiter, dit Voltaire à ce sujet, que +Corneille eût trouvé un Arnauld: il lui eût fait supprimer son rondeau +tout entier.» + +Si nous en croyons Claveret, il tenta d'être cet Arnauld. «Vous êtes +le premier qui m'avez fait voir ces beaux vers, dit-il à Corneille, +lui parlant des stances intitulées _l'Autheur du vray Cid espagnol_, +et si vous eussiez cru l'avis que vous me demandâtes et que je vous +donnai sur ce sujet, vous n'auriez pas ensuite fait imprimer ce +rondeau que les honnêtes femmes ne sauroient lire sans honte[57].» + +C'est à ce malencontreux rondeau de Corneille que succédèrent les +_Observations sur le Cid_. Voici comme Pellisson s'exprime à ce sujet: +«Entre ceux qui ne purent souffrir l'approbation qu'on donnoit au +_Cid_ et qui crurent qu'il ne l'avoit pas méritée, M. de Scudéry parut +le premier, en publiant ses observations contre cet ouvrage, ou pour +se satisfaire lui-même, ou, comme quelques-uns disent, pour plaire au +Cardinal, ou pour tous les deux ensemble[58].» + +La dernière hypothèse paraît de beaucoup la plus vraisemblable. Ce +volume, auquel Scudéry ne mit point d'abord son nom, est un véritable +acte d'accusation littéraire, dont l'auteur établit ainsi lui-même les +principaux chefs: + + «Je prétends donc prouver contre cette pièce du _Cid_: + Que le sujet n'en vaut rien du tout, + Qu'il choque les principales règles du poëme dramatique, + Qu'il manque de jugement en sa conduite, + Qu'il a beaucoup de méchants vers, + Que presque tout ce qu'il a de beautés sont dérobées.» + +Cette diatribe, vantée comme un chef-d'oeuvre par les envieux de +Corneille, qui, à eux seuls, formaient un public, eut trois +éditions[59]. + +En se voyant traiter de la sorte par un homme qu'il considérait comme +son ami, Corneille dut se reprocher vivement les pièces de vers qu'il +avait écrites en sa faveur[60]. Les partisans de Scudéry cherchaient +en vain un motif ou du moins un prétexte à sa colère: ils n'en +pouvaient alléguer de plausible. L'un d'eux, un peu surpris de +l'ardeur avec laquelle le critique poursuit tout ce qui lui semble +pouvoir donner lieu à quelque observation, en vient à former cette +conjecture au moins singulière: «Je ne puis croire néanmoins, dit-il, +que M. Corneille ne l'aye sollicité à en prendre la peine par quelque +mépris qu'il peut avoir fait de sa personne ou de ses oeuvres, à quoi +il y a peu à redire. Bien qu'il y ait quantité de gens dénaturés et +sans jugement, qui ont aversion pour les beautés, et qui trouvent +mauvais que Belleroze sur son théâtre donne nom à _l'Amant libéral_, +le chef-d'oeuvre de M. de Scudéry, ce beau poëme ne perd rien de son +éclat pour cela, non plus qu'un diamant de son prix pour être +chèrement vendu, et cet excellent et agréable trompeur semble faire +(au jugement de tous les désintéressés) un acte de justice et de son +adresse quand il loue ledit sieur de Scudéry, non pas autant qu'il le +doit être, mais autant qu'il en a de pouvoir, témoignant en son +discours sa reconnoissance, sans toutefois vouloir toucher ni +préjudicier à la réputation de M. Corneille, comme font d'autres tout +hautement à celle dudit Sieur de Scudéry, qui possède tout seul les +perfections que le ciel, la naissance et le travail pourroient donner +à trois excellents hommes[61].» + +Il n'est point nécessaire de chercher à Corneille des torts contre +Scudéry: _le Cid_, voilà son crime; c'est le seul que celui qui se +croyait son rival ne pouvait lui pardonner. + +Dans la _Lettre apologétique du Sr Corneille, contenant sa response +aux Observations faites par le Sr Scudery sur le Cid_[62], notre poëte +replace la question sur son véritable terrain, et signale vivement les +causes de l'indignation de son adversaire. Nous n'avons pas à nous +étendre ici sur cet écrit, que nous publions _in extenso_ dans les +_OEuvres diverses en prose_; nous sommes obligé toutefois de citer dès +à présent le passage suivant qui donne lieu à certaines difficultés: +«Je n'ai point fait la pièce qui vous pique: je l'ai reçue de Paris +avec une lettre qui m'a appris le nom de son auteur; il l'adresse à un +de nos amis, qui vous en pourra donner plus de lumière. Pour moi, bien +que je n'aye guère de jugement si l'on s'en rapporte à vous, je n'en +ai pas si peu que d'offenser une personne de si haute condition dont +je n'ai pas l'honneur d'être connu, et de craindre moins ses +ressentiments que les vôtres.» + +Les historiens du théâtre assurent que cette pièce que Corneille dit +avoir reçue de Paris est: _la Défense du Cid_, et cela paraît +très-vraisemblable[63]. + +Quant à la personne de haute condition dont Corneille déclare n'avoir +pas l'honneur d'être connu, Voltaire n'hésite pas à dire que c'est le +cardinal de Richelieu; mais cela s'accorde assez mal, il faut en +convenir, avec cette autre phrase de la _Lettre apologétique_: «J'en +ai porté l'original en sa langue à Monseigneur le Cardinal, votre +maître[64] et le mien.» On lit d'ailleurs dans l'_Histoire de +l'Académie_[65] de Pellisson: «M. Corneille.... a toujours cru que le +Cardinal et _une autre personne de grande qualité_ avoient suscité +cette persécution contre _le Cid_.» + +Aussitôt que Corneille eut démasqué Scudéry, on vit paraître presque +simultanément un grand nombre de réponses aux _Observations_. + +_La voix publique. A Monsieur de Scudery sur les Observations du +Cid_[66], est une petite pièce écrite avec assez de vivacité, mais +fort insignifiante, qui se termine par cet avis: «Si vous êtes sage, +suivez le conseil de la voix publique, qui vous impose silence.» + +_L'incognu et veritable amy de Messieurs Scudery et Corneille_[67] +défend _l'Amant libéral_[68] contre le pamphlet précédent. «Il me +semble, dit-il, qu'il ne fera jamais de honte au _Cid_ de marcher pair +à pair avec lui, non pas même quand il prendroit la droite.» L'auteur +cherche, nous l'avons vu, les prétextes les moins vraisemblables pour +justifier l'odieuse conduite de Scudéry; enfin il ne se montre l'ami +de Corneille que sur le titre: aussi paraît-il impossible, malgré les +initiales D. R. dont son écrit est signé, de voir en lui Rotrou, comme +le font Niceron dans ses _Mémoires pour servir à l'histoire des hommes +illustres_[69], et M. Laya, dans la _Biographie universelle_[70]. + +_Le Souhait du Cid en faueur de Scuderi. Vne paire de lunettes pour +faire mieux ses obseruations_[71] est une assez pauvre apologie de +Corneille, que nous avons eu tout à l'heure occasion de citer, en +parlant des lettres de noblesse accordées à son père[72]. Elle est +signée _Mon ris_, et c'est sans doute là un anagramme qui cache un nom +trop obscur pour qu'on puisse le deviner. + +Tandis que Corneille rencontrait quelques défenseurs, dont, il faut +l'avouer, il n'avait pas lieu de s'enorgueillir, un nouvel adversaire +venait prêter un faible renfort à Scudéry et à Mairet. Dans la _Lettre +apologétique_, Corneille, irrité de ce qu'un homme honoré pendant +quelque temps de son amitié avait contribué à répandre dans Paris la +pièce de vers intitulée: _l'Autheur du Cid espagnol à son traducteur +françois_, s'était laissé emporter jusqu'à dire: «Il n'a pas tenu à +vous que du premier lieu, où beaucoup d'honnêtes gens me placent, je +ne sois descendu au-dessous de Claveret.» Bientôt parut, en réponse à +cette phrase, la _Lettre du Sr Claueret au Sr Corneille, soy disant +Autheur du Cid_[73]. On y trouve quelques détails intéressants à +recueillir sur la façon dont fut publiée la _Lettre apologétique_: +«J'étois tout prêt, dit Claveret, de vous signer que vous êtes plus +grand poëte que moi, sans qu'il fût nécessaire que vous empruntassiez +les voix de tous les colporteurs du Pont-Neuf pour le faire éclater +par toute la France[74]»--«Songez, ajoute-t-il un peu plus loin, que +votre apologie fait autant de bruit dans les rues que la _Gazette_, +que les voix éclatantes de ces crieurs devroient être seulement +employées à publier les volontés des princes et les actions des grands +hommes, et que le beau sexe que vous empêchez de dormir le matin +déclamera justement contre votre poésie[75].» Claveret, du reste, se +résigne à son tour à ce mode de publication tant blâmé par lui: «Je +suis marri..., dit-il, que je sois réduit à cette honteuse nécessité +de faire voir ma lettre par les mêmes voies dont vous avez usé pour +débiter vos invectives[76].» + +Tous ceux qui prirent part à cette polémique agirent sans doute de la +même façon, car nous lisons à la fin d'un volume d'une certaine +épaisseur qui semblait fait pour figurer aux étalages de la Galerie du +Palais: «Ma pauvre muse, après avoir couru le Pont-Neuf et s'être +ainsi prostituée aux colporteurs, sera possible reçue aux filles +repenties[77].» + +La lettre de Claveret renferme quelques passages assez curieux dont +nous avons fait usage dans l'occasion[78], mais elle n'est guère de +nature à être analysée. Remarquons seulement qu'il en existe une +autre, intitulée: _Lettre du sieur Claueret à Monsieur de +Corneille_[79], mais entièrement différente de celle dont nous venons +de parler. La rareté de cette pièce est telle qu'elle est restée +inconnue à la plupart des éditeurs de Corneille et que, malgré le +témoignage des frères Parfait, M. Taschereau, qui a fait preuve dans +l'_Histoire de la vie et des ouvrages de Corneille_ de connaissances +bibliographiques si étendues et si précises, était tenté de douter de +son existence[80]. Elle figure à la Bibliothèque impériale dans le +recueil qui a pour numéro Y 5665. En comparant avec quelque attention +les deux libelles qui portent le nom de Claveret, on s'aperçoit qu'ils +ne peuvent avoir été écrits l'un et l'autre par le même auteur. En +effet, ils ne se font nullement suite, et chacun d'eux a l'apparence +d'une réponse directe et unique à la _Lettre apologétique_. Celle dont +nous avons parlé d'abord commence ainsi: «Monsieur, j'avoue que vous +m'avez surpris par la lecture de votre _Lettre apologitique_ (sic), et +que je n'attendois pas d'un homme qui faisoit avec moi profession +d'amitié une si ridicule extravagance....» Le début de la seconde +n'est pas moins vif: «J'étois en terme de demeurer sans repartir, et +de ne me venger que par le mépris, voyant que les justes risées que +l'on fait de vos ouvrages sont pour vous des sujets de vanité....» +Évidemment, dans ces deux réponses, il y en a une qui est supposée; il +n'est nullement vraisemblable que ce soit la première dont +l'authenticité n'a jamais été révoquée en doute, et qui contient un +certain nombre de renseignements, tandis que la seconde est une +déclamation des plus banales et des plus vides. Remarquons d'ailleurs, +sans attacher à ce fait plus d'importance qu'il n'en mérite, que +l'auteur du second pamphlet, après s'être adressé, comme nous l'avons +vu, directement à Corneille, semble ensuite oublier son rôle ou +négliger à dessein de le remplir, à tel point qu'il parle à chaque +instant de Claveret à la troisième personne: «Bon Dieu! quelle +façon d'écrire est la vôtre, et combien en ce point êtes-vous +au-dessous, je ne dis pas de Claveret, mais du moindre secrétaire de +Saint-Innocent[81]!» Et plus loin: «Quant à Claveret, vous l'avez +vengé vous-même.» Enfin le nom qui se trouve à la fin de la pièce est +amené de telle façon qu'il pourrait n'être pas une véritable +signature: «Apprenez donc aujourd'hui que quand aux trente ans d'étude +que vous avez si mal employés, vous en auriez encore ajouté trente +autres, vous ne sauriez faire que vous ne soyez au-dessous de + + CLAVERET.» + +Ce serait le lieu de parler de _l'Amy du Cid à Claueret_[82]. Certes +Niceron se trompe en l'attribuant à Corneille, mais cette brochure +pourrait bien du moins avoir été écrite sous son influence et avec sa +participation indirecte. Plutôt que de développer sur ce point quelque +hypothèse dénuée de preuves, ne vaut-il pas mieux mettre tout +simplement sous les yeux du lecteur à la suite de notre notice ce rare +libelle qui n'a jamais été réimprimé? C'est le parti que nous avons +pris. + +C'est sans doute ici qu'il faudrait placer l'analyse de _la Victoire +du Sr_ (sic) _Corneille, Scudery et Claueret, avec une remontrance par +laquelle on les prie amiablement de n'exposer ainsi leur renommée à la +risée publique_[83]. Mais nous n'avons de cet écrit que le titre et la +description, qui nous ont été conservés par Van Praet dans le +_Catalogue des pièces pour et contre le Cid_ que nous avons déjà +cité[84]. Aucun autre bibliographe, aucun éditeur n'a parlé de cette +pièce, que nous n'avons pu trouver. + +Un mot maintenant sur une réponse tardive à l'_Excuse_ de Corneille. +Elle est intitulée: _Lettre à *** sous le nom d'Ariste_[85], et +commence ainsi: «Ce n'est donc pas assez, Ariste, que votre humeur +remuante aye jadis troublé le repos de votre solitude et le silence de +votre maison en s'attaquant aux oeuvres et à l'éloquence de M. de +Balzac.... Il faut encore qu'après dix ans de silence, au mépris de +votre habit et au scandale de votre profession.... vous importuniez +votre ami de vous donner des chansons (sans dire si c'est à boire ou à +danser), à l'heure même que vous le savez occupé à ce grand mariage, +et qu'il fait accepter à une fille pour mari celui qui le jour même a +tué son père.» Ce passage fait évidemment allusion aux _Lettres de +Phyllarque à Ariste_, dirigées contre Balzac, et dont la première +partie parut en 1627, c'est-à-dire dix ans juste avant le pamphlet que +nous venons de citer. _Phyllarque_, comme il se nomme lui-même, ou _le +Prince des feuilles_, comme quelques-uns l'ont appelé, n'est autre que +Jean Goulu, alors général des Feuillants, ce qui explique et le +pseudonyme qu'il a pris et le surnom qu'on lui a donné. Ces lettres de +Phyllarque firent grand bruit, et Corneille en parle d'une manière +fort élogieuse dans l'épitaphe latine qu'il a composée pour Jean +Goulu, et qu'on trouvera pour la première fois, dans notre édition, en +tête des _OEuvres diverses_ en prose. Par malheur, si les +renseignements abondent sur Phyllarque, on n'en rencontre aucun qui +concerne Ariste. L'_Avertissement du libraire au lecteur_ fait de lui +un gentilhomme de la cour, mais le ton général prouve que cet +Avertissement est plutôt destiné à dérouter les soupçons qu'à +confirmer les conjectures. En tête de chaque volume se trouve une ode +d'Ariste qui nous prouve qu'il était fort mauvais poëte, ce qui, en +aucun temps, ne peut tenir lieu d'une désignation précise. Il est bien +certain du moins qu'il s'agit d'un personnage réel, connu de toute la +société littéraire du temps, et qui, contrairement à l'assertion du +libraire du P. Goulu, était religieux et non homme de cour. L'extrait +d'un pamphlet de Mairet, qu'on trouvera analysé plus loin à sa date, +achèvera d'établir ces divers points[86]. + +Si maintenant nous remontons à l'origine de la querelle du P. Goulu et +de Balzac, nous trouvons que ce dernier fut d'abord attaqué par André +de Saint-Denis, jeune feuillant, auteur d'un livre intitulé: _la +Conformité de l'éloquence de M. de Balzac auec celle des plus grands +personnages du temps passé et du present_, dans lequel il lui reproche +vivement ses trop nombreuses réminiscences. Ogier répliqua par une +_Apologie_ de Balzac, dans laquelle le P. André, comme on l'appelait +d'ordinaire, n'était point ménagé. «L'apologie étant imprimée, dit +Sorel[87], un exemplaire en fut porté au supérieur de ce religieux +(c'est-à-dire au P. Goulu), qui s'offensa de le voir attaqué de cette +sorte, principalement en des endroits où la lecture des livres +profanes lui était reprochée. Pource qu'il se piquait aussi +d'éloquence, il voulut prendre le fait et cause pour son novice, et il +fit les deux volumes de _Lettres de Phyllarque à Ariste_, où il +critiqua horriblement toutes les lettres de M. de Balzac, lui donnant +le nom de Narcisse, pour l'accuser d'un trop grand amour de soi-même.» + +Tout ceci n'autoriserait-il pas à regarder André de Saint-Denis comme +cet Ariste à qui le P. Goulu adressait ses _Lettres_ et Corneille son +_Excuse_? Ce n'est certes là qu'une conjecture, qui aurait grand +besoin de se trouver confirmée par quelque renseignement plus positif; +mais telle qu'elle est, elle présente du moins une certaine +vraisemblance. + +«J'avoue, dit en parlant de Corneille l'auteur de la _Lettre à_ +***, que les sentiments de ses amis pour ce poëme avoient +préoccupé mon esprit devant que j'en eusse fait la lecture: je donnois +quelque chose à l'approbation du peuple, encore que je le connusse +mauvais juge; mais je m'aperçus bientôt après que c'étoit l'ignorance, +et non pas sa beauté, qui causoit son admiration. Je fis donc +résolution de guérir ces idolâtres de leur aveuglement, et le dessein +que j'avois de les désabuser me faisoit prendre la plume quand un +autre plus digne observateur m'a prévenu[88]....» Ce passage servit de +texte à la réponse qui parut sous ce titre: + +_Lettre pour Monsieur de Corneille, contre les mots de la Lettre sous le +nom d'Ariste: «Ie fis donc résolution de guerir ces Idolatres_[89].» + +Cette pièce est du nombre de celles que Niceron attribue à Corneille, +et que nous avons cru devoir réimprimer à la suite de cette notice. +Nous nous contenterons de remarquer ici que l'auteur, quel qu'il soit, +paraît connaître au mieux la personne qui a écrit la _Lettre sous le +nom d'Ariste_. Il en parle comme d'un homme jeune, moins pauvre que +Claveret, mais d'une origine fort contestable, commensal habituel de +Scudéry, et très-assidu aux conférences qui se tenaient chez lui. Il +est vrai que dans la _Responce de *** à *** sous le nom d Ariste_[90], +attribuée également par Niceron à Corneille et reproduite ci-après, ce +n'est plus le même personnage, mais bien Mairet, qui est considéré +comme l'auteur de la _Lettre sous le nom d'Ariste_. + +Pendant que cette guerre de libelles continuait chaque matin, +Scudéry, voyant que le public s'obstinait à admirer _le Cid_, +s'efforça d'obtenir contre le nouvel ouvrage un jugement en forme, et +adressa à cet effet au seul tribunal compétent une requête qui fut +imprimée plus tard sous le titre de _Lettre de Mr de Scudery à +l'illustre Academie_[91]. + +«Il est bien certain, dit Pellisson, qu'en ce différend qui partagea +toute la cour, le Cardinal sembla pencher du côté de M. de Scudéry, et +fut bien aise qu'il écrivît, comme il fit, à l'Académie françoise, +pour s'en remettre à son jugement. On voyait assez le desir du +Cardinal, qui étoit qu'elle prononçât sur cette matière; mais les plus +judicieux de ce corps témoignoient beaucoup de répugnance pour ce +dessein. Ils disoient que l'Académie, qui ne faisoit que de naître, ne +devoit point se rendre odieuse par un jugement qui peut-être +déplairoit aux deux partis, et qui ne pouvoit manquer d'en désobliger +pour le moins un, c'est-à-dire une grande partie de la France; qu'à +peine la pouvoit-on souffrir sur la simple imagination qu'on avoit +qu'elle prétendoit quelque empire à notre langue: que seroit-ce si +elle témoignoit de l'affecter, et si elle entreprenoit de l'exercer +sur un ouvrage qui avoit contenté le grand nombre et gagné +l'approbation du peuple? que ce seroit d'ailleurs un retardement à son +principal dessein, dont l'exécution ne devoit être que trop longue +d'elle-même; qu'enfin M. Corneille ne demandoit point ce jugement, et +que par les statuts de l'Académie, et par les lettres de son érection, +elle ne pouvoit juger d'un ouvrage que du consentement et à la prière +de l'auteur. Mais le Cardinal avoit ce dessein en tête, et ces raisons +lui paroissoient peu importantes, si vous en exceptez la dernière, +qu'on pouvoit détruire en obtenant le consentement de M. +Corneille[92].» + +Boisrobert fut chargé de cette négociation. Il entama à ce sujet avec +Corneille, alors à Rouen, une longue correspondance, qui ne nous est +point parvenue. Pellisson a seulement rapporté de trop courts +fragments des réponses de notre poëte, que nous avons classés à leur +date parmi ses lettres. + +Dans une de ces réponses, tout en énumérant les inconvénients qu'il y +avait pour la Compagnie à s'occuper de cette querelle, il lui échappa +de dire: «Messieurs de l'Académie peuvent faire ce qu'il leur plaira.» + +«Il n'en falloit pas davantage, au moins suivant l'opinion du +Cardinal, dit Pellisson, pour fonder la jurisdiction de l'Académie, +qui pourtant se défendoit toujours d'entreprendre ce travail; mais +enfin il s'en explique ouvertement, disant à un de ses domestiques: +«Faites savoir à ces Messieurs que je le désire, et que je les aimerai +comme ils m'aimeront.» + +«Alors on crut qu'il n'y avoit plus moyen de reculer, et l'Académie +s'étant assemblée le 16 juin 1637, après qu'on eut lu la lettre de M. +de Scudéry pour la Compagnie, celles qu'il avoit écrites sur le même +sujet à M. Chapelain, et celles que M. de Boisrobert avoit reçues de +M. Corneille; après aussi que le même M. de Boisrobert eut assuré +l'assemblée que Monsieur le Cardinal avoit agréable ce dessein, il fut +ordonné que trois commissaires seroient nommés pour examiner _le Cid_ +et les _Observations contre le Cid_; que cette nomination se feroit à +la pluralité des voix par billets qui ne seroient vus que du +secrétaire. Cela se fit ainsi, et les trois commissaires furent M. de +Bourzey[93], M. Chapelain et M. des Marests. La tâche de ces trois +messieurs n'étoit que pour l'examen du corps de l'ouvrage en gros; car +pour celui des vers, il fut résolu qu'on le feroit dans la +Compagnie[94]. MM. de Cerisy, de Gombauld, Baro et l'Estoile furent +seulement chargés de les voir en particulier et de rapporter leurs +observations, sur lesquelles l'Académie ayant délibéré en diverses +conférences, ordinaires et extraordinaires, M. des Marests eut ordre +d'y mettre la dernière main. Mais pour l'examen de l'ouvrage en gros, +la chose fut un peu plus difficile. M. Chapelain présenta premièrement +ses mémoires; il fut ordonné que MM. de Bourzey et des Marests y +joindroient les leurs; et soit que cela fût exécuté ou non, de quoi je +ne vois rien dans les registres, tant y a que M. Chapelain fit un +corps, qui fut présenté au Cardinal écrit à la main. J'ai vu avec +beaucoup de plaisir ce manuscrit apostillé par le Cardinal, en sept +endroits, de la main de M. Citois, son premier médecin. Il y a même +une de ces apostilles dont le premier mot est de sa main propre[95]; +il y en a une aussi qui marque assez quelle opinion il avoit du _Cid_. +C'est en un endroit où il est dit que la poésie seroit aujourd'hui +bien moins parfaite qu'elle n'est, sans les contestations qui se sont +formées sur les ouvrages des plus célèbres auteurs du dernier temps, +la _Jérusalem_, le _Pastor fido_. En cet endroit, il mit en marge: +«L'applaudissement et le blâme du _Cid_ n'est qu'entre les doctes et +les ignorants, au lieu que les contestations sur les autres deux +pièces ont été entre les gens d'esprit[96];» ce qui témoigne qu'il +étoit persuadé de ce qu'on reprochoit à M. Corneille, que son ouvrage +péchoit contre les règles. Le reste de ces apostilles n'est pas +considérable; car ce ne sont pas de petites notes, comme celle-ci, où +le premier mot est de sa main: «Bon, mais se pourroit mieux +exprimer[97];» et cette autre: «Faut adoucir cet exemple[98].» D'où on +recueille pourtant qu'il examina cet écrit avec beaucoup de soin et +d'attention. Son jugement fut enfin que la substance en étoit bonne, +«mais qu'il falloit,» car il s'exprima en ces termes, «y jeter +quelques poignées de fleurs.» Aussi n'étoit-ce que comme un premier +crayon qu'on avoit voulu lui présenter, pour savoir en gros s'il en +approuveroit les sentiments. L'ouvrage fut donc donné à polir, suivant +son intention, et par délibération de l'Académie, à MM. de Serizay, de +Cerisy, de Gombauld et Sirmond[99]. M. de Cerisy, comme j'ai appris, +le coucha par écrit, et M. de Gombauld fut nommé par les trois autres +et confirmé par l'Académie pour la dernière révision du style. Tout +fut lu et examiné par l'Académie en diverses assemblées, ordinaires et +extraordinaires, et donné enfin à l'imprimeur[100]. Le Cardinal étoit +alors à Charonne, où on lui envoya les premières feuilles, mais elles +ne le contentèrent nullement; et soit qu'il en jugeât bien, soit qu'on +le prît en mauvaise humeur, soit qu'il fût préoccupé contre M. de +Cerisy, il trouva qu'on avoit passé d'une extrémité à l'autre, qu'on y +avoit apporté trop d'ornements et de fleurs, et renvoya à l'heure +même en diligence dire qu'on arrêtât l'impression. Il voulut enfin que +MM. de Serizay, Chapelain et Sirmond le vinssent trouver, afin qu'il +pût leur expliquer mieux son intention. M. de Serizay s'en excusa, sur +ce qu'il étoit prêt à monter à cheval pour s'en aller en Poitou. Les +deux autres y furent. Pour les écouter, il voulut être seul dans sa +chambre, excepté MM. de Bautru et de Boisrobert, qu'il appela comme +étant de l'Académie. Il leur parla fort longtemps, très-civilement, +debout et sans chapeau. + +«M. Chapelain voulut, à ce qu'il m'a dit, excuser M. de Cerisy, le +plus doucement qu'il put; mais il reconnut d'abord que cet homme ne +vouloit pas être contredit: car il le vit s'échauffer et se mettre en +action, jusque-là que s'adressant à lui, il le prit et le retint tout +un temps par ses glands, comme on fait sans y penser quand on veut +parler fortement à quelqu'un et le convaincre de quelque chose. La +conclusion fut, qu'après leur avoir expliqué de quelle façon il +croyoit qu'il falloit écrire cet ouvrage, il en donna la charge à M. +Sirmond, qui avoit en effet le style fort bon et fort éloigne de toute +affectation. Mais M. Sirmond ne le satisfit point encore; il fallut +enfin que M. Chapelain reprît tout ce qui avoit été fait, tant par lui +que par les autres, de quoi il composa l'ouvrage tel qu'il est +aujourd'hui, qui, ayant plu à la Compagnie et au Cardinal, fut publié +bientôt après, fort peu différent de ce qu'il étoit la première fois +qu'il lui avoit été présenté écrit à la main, sinon que la matière y +est un peu plus étendue, et qu'il y a quelques ornements ajoutés. + +«Ainsi furent mis au jour, après environ cinq mois de travail[101], +_les Sentiments de l'Academie françoise sur le Cid_[102], sans que, +durant ce temps-là, ce ministre qui avoit toutes les affaires du +royaume sur les bras, et toutes celles de l'Europe dans la tête, se +lassât de ce dessein, et relâchât rien de ses soins pour cet +ouvrage[103].» + +On serait tenté de croire que pendant ces cinq mois le nombre des +libelles diminua. Il n'en fut rien. Dans la lettre par laquelle +Scudéry réclamait le jugement de l'Académie sur _le Cid_, il +repoussait en ces termes le reproche que lui avait fait Corneille de +citer inexactement les autorités qu'il avait invoquées dans ses +_Observations_: «Dans peu de jours la quatrième édition de mon ouvrage +me donnera lieu de le faire rougir de la fausseté qu'il m'impose, en +marquant en marge tous les auteurs et tous les passages que j'ai +allégués.» Nous ne pensons pas qu'il ait donné suite à ce projet, mais +il publia isolément: + +_La Preuve des passages alleguez dans les obseruations sur le Cid. A +Messieurs de l'Academie_[104]. + +_L'Epistre aux poetes du temps sur leur querelle du Cid_[105] parut +sans doute presque au même moment, car son début fait allusion à la +_Lettre à l'illustre Academie_. «Vous avez fait trop de bruit par +toutes les provinces de France (messieurs les rimeurs) pour croire que +vos différends puissent à présent être terminés par une Académie que +l'un de vous honore d'un titre qui est seulement l'apennage des +princes et des sacrées assemblées.» Rien n'est plus détestable que +cette pièce, qui se termine par une froide allusion au nom de +Corneille: «Si néanmoins vous ne voulez cesser qui l'un de clabauder +et l'autre de croasser, que ce soit pour le moins perché sur un noyer, +siége ordinaire de tels oiseaux.» + +_Pour le sieur Corneille contre les ennemis du Cid_[106], est le titre +d'une brochure qui ne se compose que d'un sonnet dont voici la chute: + + Corneille sait porter son vol si près des cieux, + Que s'il ne s'abaissoit pour vous combattre mieux, + Vos coups injurieux ne pourroient pas l'atteindre; + +et de la petite pièce qui suit: + + _Au seigneur de Scudery sur sa victoire._ + +QUATRAIN. + + Toi dont la folle jalousie + Du _Cid_ te veut rendre vainqueur, + Sois satisfait, ta frénésie + Te fait passer pour un vain coeur. + +C'est aussi à la même époque qu'il faut rapporter l'ouvrage intitulé: +_Examen de ce qui s'est fait pour et contre le Cid: avec un traité de +la Disposition du Poëme Dramatique, et de la prétenduë Règle de +vingt-quatre heures_[107]. L'auteur, il est vrai, prétend d'abord que +son traité était sous presse même avant la _Lettre apologétique_ de +Corneille, mais il ajoute: «Il semble que je serois obligé de signer +cet écrit si je voulois prendre la qualité d'intervenant au procès qui +s'instruit en l'illustre Académie sur la requête du Sr de Scudéry. +Mais plutôt que de plaider (qui est un métier que je m'empêche de +faire tant que je puis), j'aime mieux que ce petit ouvrage s'en aille +avec les vagabonds et gens sans aveu, ou qu'il soit mis aux +Enfermés[108], comme un enfant trouvé.» L'auteur affecte une grande +impartialité et loue presque également Corneille et Scudéry. «Toutes +les fois, dit-il, que la pièce du _Cid_ a paru sur le théâtre, j'avoue +qu'elle a donné dans la vue à tout le monde.» «Je n'en connois +l'auteur que de nom, ajoute-t-il un peu plus loin, et par les affiches +des comédiens; or à cause que je fais quelquefois des vers, et que je +favorise ceux qui s'en mêlent, j'ai inclination pour lui.» Du reste il +ne prend aucune part réelle à la querelle et ne s'en occupe que parce +qu'il trouve l'occasion de publier et surtout de faire lire un traité +de la règle des vingt-quatre heures, écrit depuis cinq ou six ans et +dont il était embarrassé. + +C'est vers ce moment que dut paraître _le Iugement du Cid composé par +un Bourgeois de Paris, marguillier de sa Paroisse_[109]. Le passage +suivant nous indique le but de l'auteur et nous montre qu'il +connaissait bien le défenseur habituel de Corneille, mais par malheur +il le désigne d'une façon fort obscure pour nous. «Quand j'ai vu, +dit-il en parlant de notre poëte, que l'on ne cessoit d'écrire pour et +contre, qu'il ne paroissoit que de la passion et de l'excès, soit à le +blâmer ou à le défendre, et que le pédant qui a pris sa cause, +sembloit avoir eu plus de soin de défendre son affiche de la morale de +la cour, et de paroître grand logicien, que de rien faire à l'avantage +de Corneille, je me suis enfin résolu, attendant le jugement de +l'Académie, de faire voir le mien, qui est, ce me semble, le sentiment +des honnêtes gens d'entre le peuple; et sans avoir égard ni à la +colère des poëtes qui l'ont voulu mettre aussi bas qu'il s'étoit mis +haut, ni aux louanges excessives que lui donnent ses adorateurs, j'ai +voulu le défendre contre ce qu'il y avoit d'injustice dans les +_Observations_ de Scudéry, et montrer aussi que l'on sait la portée de +son mérite, et que le sens commun n'est pas entièrement banni de la +tête de ceux qui ne sont ni savants, ni auteurs.» Il ne faut pas +oublier toutefois que ce critique, en apparence si équitable à l'égard +de Corneille, n'hésite pas à dire avec ses ennemis qu'«il ne devoit +point faire imprimer _le Cid_.» + +Nous voici arrivés à l'_Epistre familiere du Sr Mayret au Sr Corneille +sur la tragi-comédie du Cid_[110]. Ce pamphlet est le seul qui porte +une date de jour; il est du 4 juillet 1637. On trouve p. 30, après la +pièce principale, la _Responce à l'Amy du Cid sur ses inuectives +contre le Sr Claueret_, où est cité le Jugement du marguillier, ce qui +justifie la place que nous avons donnée à cet écrit. + +«Monsieur, dit Mairet au commencement de son _Épître_, si je croyois +le bruit commun qui vous déclare déjà l'auteur de ces mauvais papiers +volants qu'on voit tous les jours paroître à la défense de votre +ouvrage, je me plaindrois de vous à vous-même, de l'injustice que l'on +me fait en un libelle de votre style et peut-être de votre façon; mais +comme l'action est trop indigne d'un honnête homme, je suspendrai pour +quelque temps ma créance en votre faveur, et me contenterai (puisque +la querelle de votre _Cid_ vous a rendu chef de parti) de vous +demander seulement raison de l'impertinence d'un de vos lanciers qui +m'est venu rompre dans la visière mal à propos; mais d'autant que je +n'ai pas l'honneur de connoître le galant homme et qu'il ne seroit pas +raisonnable que je me commisse avec un masque, je vous adresserai, +s'il vous plaît, ce petit discours, comme si vous étiez lui-même. + +«Premièrement il en veut à mes ouvrages qu'il attaque tous.... puis +par une ruse de guerre, qui n'est pas difficile à découvrir, il me +veut attribuer la lettre qui commence par les railleries passives +d'Ariste, continue par le mépris en particulier de votre +chef-d'oeuvre, et finit par celui de toutes vos autres pièces en +général. Pour la lettre qu'il me veut donner, il me pardonnera si je +la refuse.... et je n'ai mis principalement la main à la plume que +pour faire une publique déclaration de ce désaveu. Je proteste +hautement que je suis très-humble serviteur d'Ariste, pour les bonnes +qualités dont je le crois doué sur le rapport de M. de Scudéry qui le +connoît; et votre ami n'y procède pas comme il faut: il devroit se +contenter d'égratigner mes ouvrages, sans essayer malicieusement de me +brouiller avec des personnes dont la profession m'a toujours imprimé +la révérence et le respect.... Il faut savoir que cet ami, qui vous +ressemble si fort, a fait imprimer deux réponses subsécutives à la +lettre que je désavoue en cette-ci. Dans la première, qui porte pour +titre: _Lettre pour M. de Corneille_.... il témoigne en connoître +l'auteur par la mauvaise peinture qu'il en a faite, et par la seconde, +qu'il intitule: la _Reponse de *** à *** sous le nom d'Ariste_, il +semble qu'il ait dessein de faire accroire que c'est de moi qu'il +entendoit parler dans la première; si c'est pour se mettre à couvert +de l'orage qu'il appréhende (car enfin celui qu'il y désigne et qu'il +offense est de telle qualité qu'il a des domestiques d'aussi bonne +condition que vous, je ne veux pas dire meilleure quoiqu'on m'en ait +assuré, et le rang qu'il tient dans la province où vous demeurez est +si haut que si vous étiez bien avisé, vous iriez lui demander pardon +du zèle indiscret de votre ami, qui vous peut être injurieux): +digressions à part, si c'est, comme j'ai dit, qu'il se veuille mettre +à couvert de l'orage qu'il appréhende, je suis tout prêt en votre +considération de lui rendre ce bon office, en recevant chez moi le +paquet qu'il adresse ailleurs.» + +Comment le portrait fait par les partisans de Corneille d'un +commensal de Scudéry assez peu fortuné et d'origine obscure, +s'applique-t-il, suivant Mairet, à quelqu'un qui occupe un haut rang +en Normandie? Il est assez difficile de le deviner, à cause des termes +obscurs dont est enveloppée toute cette polémique; mais n'est-on pas +autorisé à supposer avec quelque vraisemblance que Mairet fait +allusion à ce personnage de haute condition, dont Corneille a parlé +dans la _Lettre apologétique_, et que Voltaire a pris avec si peu +d'apparence pour le Cardinal lui-même[111]? + +Corneille, ou plutôt quelqu'un de ses amis, répondit au libelle que +nous venons d'analyser par la _Lettre du des-interessé au sieur +Mairet_[112] et par l'_Avertissement au besançonnois Mairet_[113]. On +trouvera ces deux pièces à la suite de notre notice. + +L'adversaire de notre poëte ne se tint pas pour battu. Il répliqua par +une _Apologie pour M. Mairet contre les calomnies du Sr Corneille de +Rouen_[114]; apologie qui renferme une lettre de Mairet à Scudéry, +datée du 30 septembre 1637. Ce libelle fut le dernier. La lettre +suivante[115], adressée par Boisrobert à Mairet, qui habitait alors +chez le comte de Belin[116], mit enfin un terme à cette regrettable +dispute. + + «A Charonne, ce 5 octobre 1637. + + «Monsieur, + + «Puisque vous êtes extrêmement raisonnable, et que vous savez bien + que la sujétion illustre à laquelle je suis attaché ne me laisse + pas assez de liberté pour rendre mes devoirs à tous mes amis, je + ne vous ferai point d'excuses de m'être autrefois reposé sur les + soins de M. Chapelain, qui m'a promis de répondre pour moi aux + lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Il n'aura pas + oublié, je m'assure, à vous témoigner la continuation de mon zèle, + et je me promets bien que vous connoîtrez vous-même à votre retour + que si je vous ai paru muet, je ne me suis pas tu devant ceux + auprès desquels vous croyez que je puis vous servir, et que je + vous ai gardé une inviolable fidélité pendant votre absence. Ces + six lignes que je vous écris de mon chef satisferont, s'il vous + plaît, Monsieur, à ce que je dois à notre amitié, et vous lirez le + reste de ma lettre comme un ordre que je vous envoie par le + commandement de Son Éminence. Je ne vous cèlerai pas qu'elle s'est + fait lire avec un plaisir extrême tout ce qui s'est fait sur le + sujet du _Cid_, et que particulièrement une lettre qu'elle a vue + de vous, lui a plu jusques à tel point qu'elle lui a fait naître + l'envie de voir tout le reste. Tant qu'elle n'a connu dans les + écrits des uns et des autres que des contestations d'esprit + agréables, et des railleries innocentes, je vous avoue qu'elle a + pris bonne part au divertissement; mais quand elle a reconnu que + de ces contestations naissoient enfin des injures, des outrages et + des menaces, elle a pris aussitôt résolution d'en arrêter le + cours. Pour cet effet, quoiqu'elle n'ait point vu le libelle que + vous attribuez à M. Corneille, présupposant par votre réponse, que + je lui lus hier au soir, qu'il devoit être l'agresseur, elle m'a + commandé de lui remontrer le tort qu'il se faisoit, et de lui + défendre de sa part de ne plus faire de réponse, s'il ne lui + vouloit déplaire; mais d'ailleurs craignant que des tacites + menaces que vous lui faites, vous ou quelques-uns de vos amis n'en + viennent aux effets, qui tireroient des suites ruineuses à l'un et + à l'autre, elle m'a commandé de vous écrire que si vous voulez + avoir la continuation de ses bonnes grâces, vous mettiez toutes + vos injures sous le pied, et ne vous souveniez plus que de votre + ancienne amitié, que j'ai charge de renouveler sur la table de ma + chambre à Paris, quand vous serez tous rassemblés. Jusqu'ici j'ai + parlé par la bouche de Son Éminence; mais pour vous dire + ingénument ce que je pense de toutes vos procédures, j'estime que + vous avez suffisamment puni le pauvre M. Corneille de ses vanités + et que ses foibles défenses ne demandoient pas des armes si fortes + et si pénétrantes que les vôtres. Vous verrez un de ces jours son + _Cid_ assez malmené par les sentiments de l'Académie; l'impression + en est déjà bien avancée, et si vous ne venez à Paris dans ce + mois, je vous l'envoirai. Cependant conservez-moi, s'il vous + plaît, quelque place dans le souvenir de M. de Belin; faites-moi + de plus l'honneur de lui témoigner que je prends grande part à son + affliction, et que je suis autant touché que pas un de ses + serviteurs, de la perte qu'il a fait[117]. Si j'avois l'esprit + assez libre, je la lui témoignerois à lui-même; mais je me console + quand je pense que ma douleur sera plus éloquente en votre bouche + qu'en la mienne, et que vous n'oublierez rien pour témoigner les + véritables sentiments de celui qui est avec passion, + + «Monsieur, + + «Votre très-humble et très-fidèle serviteur + + «BOISROBERT.» + + +Depuis le jour où le Cardinal eut ainsi fait connaître ses intentions, +on ne publia plus rien que les remercîments adressés par Scudéry à +l'Académie. Ils parurent dans un petit recueil portant le titre +suivant: _Lettre de Mr de Balzac à Mr de Scudery, sur ses Obseruations +du Cid. Et la response de Mr de Scudery à Mr de Balzac. Auec la lettre +de Mr de Scudery à Messieurs de l'Academie françoise, sur le +iugement qu'ils ont fait du Cid et de ses Obseruations_[118]. + +La lettre de Balzac est charmante. Espérant l'attirer dans son parti, +Scudéry lui avait adressé ce qu'il avait écrit contre _le Cid_; mais +Balzac, tout en approuvant les principes qui avaient guidé son jeune +ami, atténue ses critiques par de si nombreuses et de si importantes +restrictions, que Scudéry dut se trouver assez mal satisfait d'avoir +provoqué un semblable jugement. + +«Considérez néanmoins, Monsieur, que toute la France entre en cause +avec lui, et que peut-être il n'y a pas un des juges dont vous êtes +convenus ensemble[119] qui n'ait loué ce que vous desirez qu'il +condamne: de sorte que, quand vos arguments seroient invincibles et +que votre adversaire y acquiesceroit, il auroit toujours de quoi se +consoler glorieusement de la perte de son procès, et vous dire que +c'est quelque chose de plus d'avoir satisfait tout un royaume que +d'avoir fait une pièce régulière. Il n'y a point d'architecte d'Italie +qui ne trouve des défauts en la structure de Fontainebleau et qui ne +l'appelle un monstre de pierre: ce monstre néanmoins est la belle +demeure des rois, et la cour y loge commodément. + +«Il y a des beautés parfaites qui sont effacées par d'autres qui ont +plus d'agrément et moins de perfection; et parce que l'acquis n'est +pas si noble que le naturel, ni le travail des hommes que les dons du +ciel, on vous pourroit encore dire que savoir l'art de plaire ne vaut +pas tant que savoir plaire sans art. Aristote blâme _la Fleur_ +d'Agathon, quoiqu'il die qu'elle fut agréable[120], et l'_OEdipe_ +peut-être n'agréoit pas, quoique Aristote l'approuve. Or, s'il est +vrai que la satisfaction des spectateurs soit la fin que se proposent +les spectacles, et que les maîtres mêmes du métier ayant quelquefois +appelé de César au peuple, _le Cid_ du poëte françois ayant plu aussi +bien que _la Fleur_ du poëte grec, ne seroit-il point vrai qu'il a +obtenu la fin de la représentation, et qu'il est arrivé à son but, +encore que ce ne soit pas par le chemin d'Aristote ni par les adresses +de sa poétique? Mais vous dites, Monsieur, qu'il a ébloui les yeux du +monde, et vous l'accusez de charme et d'enchantement: je connois +beaucoup de gens qui feroient vanité d'une telle accusation; et vous +me confesserez vous-même que, si la magie étoit une chose permise, ce +seroit une chose excellente: ce seroit, à vrai dire, une belle chose +de pouvoir faire des prodiges innocemment, de faire voir le soleil +quand il est nuit, d'apprêter des festins sans viandes ni officiers, +de changer en pistoles les feuilles de chêne et le verre en diamants; +c'est ce que vous reprochez à l'auteur du _Cid_, qui vous avouant +qu'il a violé les règles de l'art, vous oblige de lui avouer qu'il a +un secret, qu'il a mieux réussi que l'art même; et ne vous niant pas +qu'il a trompé toute la cour et tout le peuple, ne vous laisse +conclure de là sinon qu'il est plus fin que toute la cour et tout le +peuple, et que la tromperie qui s'étend à un si grand nombre de +personnes est moins une fraude qu'une conquête. Cela étant, Monsieur, +je ne doute pas que Messieurs de l'Académie ne se trouvent bien +empêchés dans le jugement de votre procès, et que d'un côté vos +raisons ne les ébranlent, et de l'autre l'approbation publique ne les +retienne. Je serois en la même peine, si j'étois en la même +délibération, et si de bonne fortune je ne venois de trouver votre +arrêt dans les registres de l'antiquité. Il a été prononcé, il y a +plus de quinze cents ans, par un philosophe de la famille stoïque, +mais un philosophe dont la dureté n'étoit pas impénétrable à la joie, +de qui il nous reste des jeux et des tragédies, qui vivoit sous le +règne d'un empereur poëte et comédien, au siècle des vers et de la +musique. Voici les termes de cet authentique arrêt, et je vous le +laisse interpréter à vos dames, pour lesquelles vous avez bien +entrepris une plus longue et plus difficile traduction[121]. _Illud +multum est primo aspectu oculos occupasse, etiam si contemplatio +diligens inventura est quod arguat. Si me interrogas, major ille est +qui judicium abstulit quam qui meruit_[122]. Votre adversaire y trouve +son compte par ce favorable mot de _major est_; et vous avez aussi ce +que vous pouvez desirer, ne desirant rien, à mon avis, que de prouver +que _judicium abstulit_. Ainsi vous l'emportez dans le cabinet, et il +a gagné au théâtre. Si _le Cid_ est coupable, c'est d'un crime qui a +eu récompense; s'il est puni, ce sera après avoir triomphé; s'il faut +que Platon le bannisse de sa république, il faut qu'il le couronne de +fleurs en le bannissant, et ne le traite pas plus mal qu'il a traité +autrefois Homère.» + +Trop attachée à la sévérité des règles, trop soucieuse surtout de +complaire aux moindres fantaisies du Cardinal, l'Académie rendit un +jugement plus sévère à l'égard de Corneille, et partant plus agréable +à Scudéry, qui l'en remercia avec effusion. L'Académie s'empressa de +lui faire répondre en ces termes, par l'organe de Chapelain, son +secrétaire: «Monsieur, moins la Compagnie que vous avez prise pour +arbitre de votre différend a affecté la qualité de juge, plus se +doit-elle sentir obligée de la déférence que vous témoignez pour ses +_Sentiments_. Je sais qu'en les donnant au public pour vous +satisfaire, sa principale intention a été de tenir la balance droite +et de ne faire pas d'une chose sérieuse un compliment ni une civilité; +mais je sais aussi qu'après cette intention, elle n'a essayé de faire +rien avec plus de soin que de s'exprimer avec modération et de dire +ses raisons sans blesser personne. Je souhaite que vous soyez bien +persuadé de cela, ou plutôt je me réjouis de ce que vous l'êtes, et +qu'ayant reçu d'elle, en cette rencontre, le moins favorable +traitement que vous en puissiez jamais attendre, vous ne laissez pas +de lui faire justice en reconnoissant qu'elle est juste. A l'avenir +j'espère qu'elle se revanchera de votre équité, et qu'aux occasions où +il lui sera permis d'être obligeante, vous n'aurez rien à désirer +d'elle et reconnoîtrez qu'elle sait estimer votre mérite et votre +vertu. De moi je ne vous dis rien pour ce que je crois vous dire tout +en vous assurant que je suis, Monsieur, votre, etc. De Paris, ce 19 +décembre 1637[123].» + +En somme _les Sentiments de l'Academie sur le Cid_, si impatiemment +attendus, n'eurent aucun des résultats qu'on en espérait: ils ne +satisfirent entièrement ni la jalousie de Richelieu, ni la basse envie +de Scudéry; ils ne diminuèrent en rien le légitime orgueil de +Corneille, ni l'admiration générale, et Boileau put résumer plus tard +la discussion par ces excellents vers: + + En vain contre _le Cid_ un ministre se ligue: + Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue. + L'Académie en corps a beau le censurer: + Le public révolté s'obstine à l'admirer[124]. + +Lorsque cette grande querelle littéraire fut calmée, Corneille, après +avoir pardonné à ceux qui s'étaient déclarés contre lui, conserva +néanmoins le désir de constater en toute occasion qu'il n'avait pas +accepté de plein gré le jugement de l'Académie. En 1640, ayant appris +que Balzac préparait un recueil de ses lettres, il s'efforça de lui +faire supprimer le passage que contient sur ce point celle que nous +avons citée. + +«Corneille m'est venu voir, écrit Chapelain à Balzac le 17 novembre +1640, et m'a demandé en grâce que j'obtinsse de vous d'ôter dans votre +lettre à Scudéry ces termes: _les juges dont vous êtes convenus_, pour +ce qu'il nie d'être jamais convenu de notre compétence sur l'affaire +du _Cid_. Cependant vous ne lui pouvez complaire en cela sans choquer +Scudéry, qui en garde l'original comme une relique, qui croiroit que +vous eussiez changé d'inclination pour lui. Mon sens seroit que vous +m'écrivissiez que vous n'imprimeriez plutôt pas la lettre que de leur +déplaire à l'un et à l'autre. Voyez toutefois si, _por bien de +paz_[125], vous voulez vous abaisser jusque-là et priver votre volume +d'un si grand ornement[126].» + +Nous n'avons pas la réponse de Balzac, mais une autre lettre de +Chapelain, du 8 décembre suivant, nous en fait connaître le contenu: +«Le tempérament que vous avez trouvé pour satisfaire l'esprit bourru +de Corneille le doit tellement contenter que, s'il ne le reçoit pas +avec mille joies, je suis d'avis que vous laissiez l'endroit comme il +étoit. Je lui dirai que vous avez eu la bonté de vouloir imprimer ce +lieu de la sorte: _les juges dont on m'a dit que vous êtes convenus_, +car des deux c'est celle qui me semble la meilleure[127]....» + +Balzac préféra une rédaction encore moins explicite; on lit dans le +recueil de ses lettres: «Il n'y a pas un des juges dont le bruit est +que vous êtes convenus ensemble[128].» + +Cela n'empêcha pas Corneille de protester très-vivement contre ce +bruit dans son avertissement de 1648, où il se montre d'ailleurs +pénétré de reconnaissance envers Balzac. + +A Paris l'attention publique ne reste pas fort longtemps fixée sur les +mêmes choses, si belles qu'elles puissent être. Au bruit qu'avait +causé _le Cid_ pendant plus d'une année, succéda peu à peu le silence, +et, si l'on s'en rapportait aux vers suivants, on croirait qu'en 1644 +il n'était plus du bel air d'oser encore admirer cet ouvrage: + + J'en voyois là[129] beaucoup passer pour gens d'esprit, + Et faire encore état de Chimène et du Cid, + Estimer de tous deux la vertu sans seconde, + Qui passeroient ici pour gens de l'autre monde, + Et se feroient siffler si dans un entretien + Ils étoient si grossiers que d'en dire du bien[130]. + +Mais ces vers sont de Corneille, qui souffrait sans doute de ce que +_le Cid_, quoique vivement admiré, avait cessé d'être le constant +sujet de toutes les conversations. Il est évident d'ailleurs que le +poëte ne tenait pas à être pris au mot, et en 1660 il eut le bon goût +de supprimer cette allusion un peu trop personnelle. + +Quoique tout le monde ait donné tort aux adversaires du _Cid_, leurs +critiques ont exercé sur cet ouvrage une fâcheuse influence qui n'est +pas encore dissipée. D'abord ils ont arraché à Corneille quelques vers +malencontreux, qui, bien qu'inférieurs à ceux qu'ils étaient destinés +à remplacer, ont dû nécessairement prendre place dans son texte +définitif. Ensuite ils ont enhardi par leurs attaques les reviseurs, +les correcteurs, gens qui n'ont pas besoin d'être encouragés. + +En effet, aucun produit de l'intelligence humaine n'est d'une +perfection absolue; est-ce une raison pour porter une main audacieuse +sur tous les chefs-d'oeuvre de notre littérature? Le cinquième acte +d'_Horace_ a été regardé avec assez de raison comme contenant une +action nouvelle, différente de celle qui fait le sujet des quatre +premiers; a-t-on cru pour cela devoir le supprimer? Quelques délicats +ont blâmé les dénoûments des _Femmes savantes_ et de _Tartufe_, mais +ils ne se sont pas avisés d'en imaginer d'autres. Par quelle fatalité +en a-t-il été différemment à l'égard du _Cid_, qui méritait à double +titre d'être respecté, d'abord comme un poëme incomparable, puis comme +un des plus précieux monuments de l'histoire de notre théâtre? + +Cela ne peut tenir qu'à deux causes: à l'habitude dès longtemps +contractée par le public de considérer _le Cid_, malgré toutes ses +beautés, comme une pièce remplie d'imperfections, et peut-être aussi à +la supériorité même des principales scènes, qui fait paraître le reste +froid et languissant. On voulut rendre à Corneille le fâcheux service +de supprimer de son ouvrage tout ce qui n'atteignait pas au sublime. +En 1734 parut un petit volume de format in-12, intitulé: _Pièces +dramatiques choisies et restituées_ par Monsieur ***, et portant +pour adresse: _A Amsterdam, chez F. Changuion_. Ce recueil, composé +d'une manière assez bizarre, renferme _le Cid_, le _don Japhet_ de +Scarron, la _Mariane_ de Tristan et _le Florentin_ de la Fontaine. +Rien de plus curieux que la façon dont l'éditeur, qui passe pour +n'être autre que Jean-Baptiste Rousseau, _restitue_ les pièces qu'il +publie. Pour _Mariane_, il annonce que son travail n'a consisté «que +dans le retranchement, la correction ou le supplément de cent +cinquante ou cent soixante vers tout au plus.» + +Il ne respecte pas plus Corneille que Tristan. Dans _le Cid_, il fait +disparaître sans scrupule trois personnages, l'Infante, Léonor et le +Page, et supprime par conséquent les nombreux passages du rôle de +Chimène où celle-ci s'adresse à l'Infante. «Ce n'est point, dit-il, +faire tort à un beau visage que d'en enlever une tache, et plus un +ouvrage est digne d'estime, plus il mérite qu'on prenne soin, d'en +ôter ce qui le défigure. C'est ce qu'on a essayé de faire ici, et il +n'en a coûté pour cela que le supplément de deux vers de liaison au +second acte et de deux autres au cinquième, qu'il a fallu +nécessairement y ajouter, et que, par respect pour le grand Corneille, +on a pris soin de distinguer par ces virgules à qui les imprimeurs +donnent le nom de guillemets, et qui se trouvent dans les éditions de +Molière aux endroits de ses pièces, que les comédiens ont coutume de +couper dans les représentations.» + +Au deuxième acte, c'est en tête de la scène entre don Fernand, don +Arias et don Sanche que se place, assez gauchement, la liaison ajoutée +par l'éditeur: + + «Quoi me braver encor après ce qu'il a fait! + Par la rébellion couronner son forfait!» + +Enfin, au commencement de la dernière scène de l'ouvrage, ces deux +vers dits par l'Infante: + + Sèche tes pleurs, Chimène, et reçois sans tristesse + Ce généreux vainqueur des mains de ta princesse, + +sont remplacés par ceux-ci, que prononce don Fernand: + + «Approche-toi, Rodrigue, et toi reçois, ma fille, + De la main de ton roi, l'appui de la Castille.» + +Il est difficile d'imaginer des changements plus malheureux, et une +telle poésie est bien indigne, non-seulement de Corneille, mais aussi +de Jean-Baptiste Rousseau. + +Toutefois ce texte fut généralement adopté pour la scène, et le public +s'y accoutuma si bien, que le retour à la rédaction authentique parut +toujours une innovation des plus hardies. Elle fut tentée, mais +vainement, en 1737 et en 1741; enfin, le 1er juin 1806, l'Empereur +voulut entendre à Saint-Cloud la pièce complète. Monvel joua don +Diègue; Talma, Rodrigue; Mlle Duchesnois, Chimène; Lafon, le Roi; Mlle +Georges, l'Infante. Malgré cette admirable composition de troupe, +l'épreuve ne fut pas favorable, et l'Infante ne parut pas au +Théâtre-Français. + +La suppression si considérable que nous venons de rappeler ne fut pas +la seule qui eut lieu dans _le Cid_. Ou avait pris l'habitude de +retrancher la première scène entre Elvire et Chimène, et de commencer +brusquement la pièce par ces vers que le Comte adresse à don Diègue. + + Enfin vous l'emportez, et la faveur du Roi + Vous élève en un rang qui n'étoit dû qu'à moi[131]. + +Dans son commentaire, Voltaire déplore cette coutume des comédiens, +qui, de son temps, passaient aussi le couplet célèbre: + + Paroissez, Navarrois[132].... + +Toutefois il faut remarquer que, contrairement à l'assertion de M. +Aimé Martin, la scène d'Elvire n'a pas été retranchée par +Jean-Baptiste Rousseau; en effet, elle figure tout au long dans le +recueil de 1734; mais depuis le moment où Voltaire nous signale sa +suppression, jusqu'au 22 janvier 1842, jour où Mlle Rachel joua pour +la première fois Chimène, elle n'a pas été remise au théâtre. En +rendant compte de cette représentation dans la _Revue des Deux +Mondes_, M. Charles Magnin félicite la Comédie-Française du +rétablissement de la première scène de l'ouvrage. Une autre innovation +importante signala encore cette reprise: Corneille dit dans l'_Examen_ +du _Cid_: «Tout s'y passe.... dans Séville, et garde ainsi quelque +espèce d'unité de lieu en général; mais le lieu particulier change de +scène en scène, et tantôt c'est le palais du Roi, tantôt l'appartement +de l'Infante, tantôt la maison de Chimène et tantôt une rue ou place +publique[133].» Sur quoi Voltaire fait remarquer que «l'unité de lieu +serait observée aux yeux des spectateurs si on avait eu des théâtres +dignes de Corneille, semblables à celui de Vicence, qui représente une +ville, un palais, des rues, une place, etc.» La Comédie-Française, qui +ne dispose pas d'une scène aussi majestueuse, voulut du moins marquer +le lieu précis de chaque partie de l'action, à l'aide de changements +de décors. Malgré ce qu'avait d'abord d'un peu étrange la division des +actes d'une tragédie de Corneille en _tableaux_, cet essai, qui, après +tout, semble assez conforme aux intentions de l'auteur, réussit fort +bien, et depuis lors ce mode de représentation fut définitivement +adopté[134]. Il est regrettable qu'au moment où l'on changeait ainsi +les habitudes du public, on n'ait pas rétabli dans toute son intégrité +le texte du _Cid_, et remis au théâtre les trois rôles supprimés. Ne +serait-ce pas là un bon essai à faire pour un anniversaire de +naissance de Corneille, et M. Édouard Thierry, qui a fait preuve en +plusieurs circonstances d'une intelligente initiative et d'un goût +littéraire des plus exercés, ne sera-t-il pas disposé à attacher son +nom à une _restitution_ de ce genre, bien différente de celle qu'on +attribue à Jean-Baptiste Rousseau? + +NOTES: + + [1] Tome II, p. 157. + + [2] Voyez la Notice de _l'Illusion_, tome II, p. 423 et 424. + + [3] _La jeunesse_ (littéralement _les jeunesses_, _les actes de + jeunesse_) _du Cid_. + + [4] _Vie de M. Corneille. OEuvres de Fontenelle...._ édition de + 1742, tome III, p. 96. + + [5] L'article de la _Gazette littéraire_ est reproduit dans les + _OEuvres de Voltaire_ publiées par M. Beuchot, tome XLI, p. 490 + et 491. + + [6] Dans le volume intitulé _Chefs-d'oeuvre du théâtre espagnol_. + Paris, Ladvocat, p. 169 et 170. + + [7] _Histoire du Théâtre françois_, tome VI, p. 92. + + [8] _Épître familière_, p. 17 et 18. + + [9] Vers 1 des variantes: voyez plus loin, p. 103. + + [10] Mondory. + + [11] La date de ces réflexions de Balzac ne permet pas de les + appliquer au _Cid_: elles se trouvent dans une lettre à + Boisrobert du 3 avril 1635 (livre VIII, lettre XLVI, tome I, p. + 395 et 396 de l'édition in-folio de 1665). Du reste, elles ne + peuvent pas davantage concerner quelque autre pièce de Corneille, + car un passage qui précède immédiatement celui-ci, et que Mairet + a pris soin de supprimer, met tout à fait notre poëte hors de + cause, et lui est même très-favorable. Voyez la Notice sur + _Médée_, tome II, p. 330 et 331. + + [12] C'est-à-dire si _le Cid_ n'eût pas été imprimé et exposé + dans la Galerie du Palais, où se vendaient alors les livres + nouveaux. Voyez la Notice sur _la Galerie du Palais_, tome II, p. + 3-9. + + [13] _Réponse à l'Ami du Cid...._ p. 41 et 42. + + [14] Voyez _Lettres de Balzac_, tome I, p. 420, livre LX, lettre + XXII, à M. de Moudory, 15 décembre 1636. Le passage suivant de + cette lettre nous montre quelle haute opinion Balzac avait de + Mondory: «J'ai plusieurs raisons de vous estimer, et pense le + pouvoir faire du consentement de nos plus sévères écoles, + puisqu'ayant nettoyé votre scène de toutes sortes d'ordures, vous + pouvez vous glorifier d'avoir réconcilié la comédie avec les ***, + et la volupté avec la vertu. Pour moi, qui ai besoin de plaisir, + et n'en desire pas prendre néanmoins qui ne soit bien purifié et + que l'honnêteté ne permette, je vous remercie avec le public du + soin que vous avez de préparer de si agréables remèdes à la + tristesse et aux autres fâcheuses passions.» Il est permis de + penser que les trois étoiles qui se trouvent ici remplacent le + mot _ecclésiastiques_ ou le mot _prédicateurs_. En effet, + Chapuzeau, moins réservé que Balzac, nous dit dans son _Théâtre + françois_ (p. 141): «Pourquoi me tairois-je de l'avantage que les + orateurs sacrés tirent des comédiens, auprès de qui, et en + public, et en particulier, ils se vont former à un beau ton de + voix et à un beau geste, aides nécessaires au prédicateur pour + toucher les coeurs?» + + [15] _Le Comédien Mondory_, par Auguste Soulié. _Revue de Paris_, + du 30 décembre 1838. + + [16] On appelait _Chambre dorée_ la grand'chambre du Parlement, à + cause de son plafond doré.--_Être assis sur les fleurs de lis_ se + disait de ceux qui exerçaient quelque charge de judicature royale + et surtout dans une cour supérieure, parce que leurs siéges + étaient couverts de fleurs de lis. + + [17] _Les Sosies_, comédie de Rotrou, représentée en 1636, un peu + avant _le Cid_. + + [18] _Recueil autographe des Lettres de Chapelain_, appartenant à + M. Sainte-Beuve: lettre adressée à M. Belin, au Mans. Voyez + _Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille_, par M. J. + Taschereau, 2e édition, p. 56. + + [19] _Le Jugement du Cid_, p. 8. + + [20] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, + 1653, in-8º, p. 186 et 187. + + [21] _Le Virgile trauesty en vers burlesques de Monsieur + Scarron.... A Paris, chez Guillaume de Luyne_, 1653, _in_-4º, + livre I, p. 11 et 12. + + [22] _Lettre.... à l'illustre Academie_, p. 5. Mme de Sévigné a + emprunté à Scudéry cet argument pour s'en servir contre Racine; + elle dit presque dans les mêmes termes: «A propos de comédie, + voilà _Bajazet_. Si je pouvois vous envoyer la Champmeslé, vous + trouveriez cette comédie belle; mais sans elle, elle perd la + moitié de ses attraits.» (9 mars 1672, tome II, p. 529.)--En + 1682, c'était cette actrice qui jouait Chimène. Voyez la Notice + de _la Galerie du Palais_, tome II, p. 9. + + [23] Voici le passage textuel de la _Galerie historique des + acteurs du théâtre françois...._ par P. D. Lemazurier.... 1810, + tome I, p. 424 et 425. Le rôle rempli par Montfleury suivant + l'auteur n'y est pas désigné, mais il est bien probable qu'il + entend parler de celui de Rodrigue: «Il joua d'original dans _le + Cid_ et dans _les Horaces_; Chapuzeau, qui nous indique ces + faits, le cite comme un comédien parfait dès ce temps-là. Voici + ses propres termes, livre III de son _Théâtre françois_, p. 177 + et 178.» Cet extrait que nous reproduisons en le prolongeant + jusqu'à la p. 179, où il est encore question de Corneille, n'a + nullement, comme on va le voir, le sens que lui donne Lemazurier. + De plus, Chapuzeau lui-même se trompe lorsqu'il prétend que + Corneille n'a pas donné ses premières pièces à Mondory. «Cet + établissement des comédiens (à l'hôtel de Bourgogne) se fit il y + a plus d'un siècle sur la fin du règne de François Ier, mais ils + ne commencèrent à entrer en réputation que sous celui de Louis + XIII, lorsque le grand cardinal de Richelieu, protecteur des + Muses, témoigna qu'il aimoit la comédie, et qu'un Pierre + Corneille mit ses vers pompeux et tendres dans la bouche d'un + Montfleury et d'un Bellerose, qui étoient des comédiens achevés. + _Le Cid_, dont le mérite s'attira de si nobles ennemis, et _les + Horaces_, que le même _Cid_ eut plus à craindre, parce que leur + gloire alla plus loin que la sienne, furent les deux premiers + ouvrages de ce grand homme qui firent grand bruit; et il a + soutenu le théâtre jusques à cette heure de la même force. La + troupe royale, prenant coeur aux grands applaudissements qui + accompagnoient la représentation de ces admirables pièces, se + fortifioit de jour en jour; d'autant plus qu'une autre troupe du + Roi, qui résidoit au Marais, et où un Mondory, excellent + comédien, attiroit le monde, faisoit tous ses efforts pour + acquérir de la réputation, et il arriva que Corneille, quelque + temps après, lui donna de ses ouvrages.» + + [24] Voyez tome I, p. 49, note 300. + + [25] Voyez la _Muse historique_ de Loret du 9 octobre 1655. + + [26] _Historiettes_, tome VII, p. 175. + + [27] _Lettre à Mylord*** sur Baron_, p. 19. + + [28] Vers 405 et 406. + + [29] Voyez Lemazurier, tome I, p. 97 et 98. + + [30] P. 19 de l'édition en 43 pages et p. 40 de l'édition en 96 + pages. + + [31] Dans leur _Histoire du Théâtre françois_ (tome V, p. 24, et + tome IX, p. 408), les frères Parfait ont conclu de certains + passages de _la Comédie des comédiens_, tragi-comédie de + Gougenot, représentée en 1633, qu'à partir de cette époque + Beauchâteau et sa femme étaient entrés à l'hôtel de Bourgogne + pour ne le plus quitter; mais le témoignage de Scudéry établit + formellement qu'à la fin de 1636 une actrice du nom de + Beauchâteau jouait au théâtre du Marais. + + [32] Tome I, p. 48. + + [33] _Lettre apologétique._ Voyez aux _OEuvres diverses_. + + [34] Voyez notre _Notice biographique sur Corneille_. + + [35] _Le Souhait du Cid_, p. 35. + + [36] _Épître familière du Sr Mairet_, p. 18. + + [37] _OEuvres de Fontenelle_, tome III, p. 100. + + [38] _Historiettes_, tome II, p. 52. + + [39] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, p. + 187. + + [40] Tome II, p. 395. Ce sont ces belles scènes du Ier acte qui + ont été le plus souvent parodiées. La plus connue et la moins + mauvaise de ces plaisanteries est _le Chapelain décoiffé_, de + Gilles Boileau ou de Furetière, qu'on trouve dans le _Ménagiana_, + tome I, p. 145. + + [41] Acte II, scène I. Il résulte de la _Lettre à Mylord_ et de + l'_Avertissement_ de Jolly que c'était seulement par tradition + qu'on avait conservé ces vers, et que l'on connaissait bien la + scène à laquelle ils appartenaient, mais non l'endroit précis où + ils se plaçaient.--Voltaire, dans son _Théâtre de Corneille_ + (1764, in-8º, tome I, p. 204), dit qu'ils venaient après le vers + 368: «Pour le faire abolir, etc.,» et citant probablement de + mémoire, il les donne avec quelques variantes: _les_ pour _ces_, + au premier vers; _a tort_ pour _n'a rien_, au deuxième; + _déshonorer_ pour _perdre d'honneur_ (voyez le vers 1466), au + quatrième. Un argument décisif en faveur du texte de 1730 et + 1738, tout au moins pour le second vers, c'est que _n'a rien_ + répond bien mieux au passage de Castro imité par Corneille: _Y el + otro ne cobra nada_. + + [42] Page 7. + + [43] Voici la description bibliographique de la première édition: + _Le Cid_, tragi-comedie. _A Paris, chez Augustin Courbé...._ + M.DC.XXXVII. Auec priuilege du Roy. 4 feuillets non chiffrés et + 128 pages in-4º. Le privilége porte: «Il est permis à Augustin + Courbé, Marchand Libraire à Paris, d'imprimer ou faire imprimer, + et exposer en vente, vn Liure intitulé, _Le Cid. Tragi-Comedie_, + par Mr Corneille.... Et ledit Courbé a associé auec luy audit + Priuilege François Targa. + + [44] _Lettres de Guy Patin_, édition de M. Reveillé-Parise, tome + I, p. 493 et 494, et _Historiettes de Tallemant des Réaux_, tome + II, p. 163. + + [45] On ne sait sous quelle forme cette pièce parut pour la + première fois. Elle circula peut-être d'abord manuscrite. La + seule édition que nous connaissions forme 4 pages in-8º, sans + date, et l'épître y est suivie du _Rondeau_ dont nous aurons à + parler tout à l'heure. Pour le texte de l'_Excuse_, voyez dans la + présente édition les _Poésies diverses_. + + [46] _L'Auteur du vrai Cid espagnol._ Voyez p. 20. + + [47] Les _Observations sur le Cid_. Voyez p. 23, note 1. + + [48] _Épître familière du Sr Mairet_, p. 19 et 20. + + [49] _Réponse à l'Ami du Cid_, p. 33. + + [50] Voyez la Notice de _la Suivante_, tome II, p. 115. + + [51] Nous connaissons de cette pièce deux éditions, toutes deux + in-8º. L'une forme 2 feuillets non chiffrés, l'autre 3 pages. + + [52] _Avertissement au besançonnois Mairet._ Voyez ci-après, p. + 67. + + [53] _Lettre du Sr Claveret au Sr Corneille_, p. 5. + + [54] La première édition de ce rondeau est fort rare; elle forme + 1 feuillet in-4º. Un recueil de la Bibliothèque de l'Arsenal, + catalogué dans les Belles-Lettres sous le numéro 9809 et qui + contient la plupart des libelles publiés à l'occasion du _Cid_, + en renferme un exemplaire. Ce rondeau a été plus tard imprimé à + la suite de l'_Excuse à Ariste_. Voyez ci-dessus, p. 19, note 1. + Le texte se trouve dans notre édition parmi les _Poésies + diverses_. + + [55] _Épître familière du Sr Mairet_, p. 21 et 22. + + [56] _Avertissement au besançonnois Mairet._ Voyez ci-après, p. + 67. + + [57] _Lettre du Sr Claveret_, p. 6. + + [58] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, p. + 188. + + [59] L'une a pour titre: _Les Fautes remarquées en la + Tragicomedie du Cid. A Paris. Aux despens de l'Autheur_. + M.DC.XXXVII. Le titre de départ porte: _Obseruations sur le Cid_. + Le tout forme un petit volume in-8º, contenant 43 pages,--Une + autre édition est intitulée: _Obseruations sur le Cid. A Paris. + Aux despens de l'Autheur_. M.DC.XXXVII, in-8º. Elle se compose de + 1 feuillet de titre et de 96 pages.--Enfin une troisième porte + exactement le même titre que la précédente, avec cette addition: + _ensemble l'Excuse à Ariste et le Rondeau_; cette dernière + édition, également in-8º, se compose de 1 feuillet de titre, de 3 + feuillets non chiffrés et de 96 pages. Dans sa _Lettre à + l'Academie_, Scudéry parle de la quatrième comme devant être + prochainement publiée, mais tout porte à croire qu'il n'a pas + donné suite à ce dessein. + + [60] Voyez l'_Avertissement_, tome I, p. XI, et les _Poésies + diverses_. + + [61] _L'incognu et veritable amy de Messieurs Scudery et + Corneille_, p. 5 et 6. + + [62] M.DC.XXXVII, in-8º, 8 pages. Une autre édition, de 14 pages + et 1 feuillet, sur le titre de laquelle on lit: _Lettre + apologitique_ (sic).... est suivie du sixain imprimé plus loin, + p. 58, après la _Lettre pour M. de Corneille...._ + + [63] Cet opuscule, de 32 p. in-4º, a pour adresse: _A Paris, + M.DC.XXXVII_; le titre est orné d'un fleuron des impressions de + Toussainct Quinet. En 1876, M. Émile Picot en a signalé un + exemplaire, dans sa _Bibliographie Cornélienne_, et M. Lormier + l'a réimprimé sous ce titre, pour la Société des bibliophiles + normands: _La défense du Cid reproduite d'après l'imprimé de + 1637.... Rouen, imprimerie de Henry Boissel_, M.DCCC.LXXIX, in-8º + de 2 feuillets et 42 pages tiré à 100 exemplaires.--Nous avons + cru devoir demander la réimpression de deux pages, afin de + combler cette lacune importante dans notre description des pièces + relatives à la querelle du _Cid_. Signalons encore _La suitte du + Cid en abrégé ou le triomphe de son Autheur en despit des + envieux_.--A Villers Cotrets, chez Martin Baston. A l'enseigne du + Vert-Galand, vis à vis la rue des Mauvaises paroles, 8 pages + in-8º, réimprimée par M. Henri Chardon dans sa _Vie de Rotrou_, + 1884. (Ch. M.-L., 1885.) + + [64] Cette façon de s'exprimer paraissait un peu servile à + plusieurs contemporains. Tallemant des Réaux dit à ce sujet: + «Charrost, en parlant du cardinal de Richelieu, l'appelle + toujours mon maître; cela est bien valet.» (_Historiettes_, tome + V, p. 39, note.) La même remarque est faite presque dans les + mêmes termes dans le _Ménagiana_ (tome IV, p. 114): «M. le comte + de Charrost, qui devoit toute sa fortune au cardinal de + Richelieu, en parlant de lui l'appelle toujours son maître. M. du + Puy ne pouvoit souffrir cela. Il disoit qu'un bon François ne + devoit point avoir d'autre maître que le Roi.» Il est vrai que + Charrost était comte, et Corneille simple bourgeois de Rouen. + Tallemant conteste même à Richelieu le titre qu'il recevait + généralement: «Le Cardinal, dit-il, a affecté de se faire appeler + _Monseigneur_.» (_Historiettes_, tome II, p. 21 note 2.) Du + reste, quand il arrivait qu'on ne lui donnât point ce titre, cela + choquait plus ses flatteurs que lui-même. Voyez _Historiettes_, + tome II, p. 60. + + [65] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, p. + 218. + + [66] _A Paris._ M.DC.XXXVII, in-8º, 7 pages. + + [67] M.DC.XXXVII, in-8º, 7 pages. + + [68] Voyez ci-dessus, p. 23 et 24. + + [69] Tome XX, p. 90. + + [70] Article _Rotrou_. + + [71] M.DC.XXXVII, in-8º, 36 pages. + + [72] Voyez ci-dessus, p. 16. + + [73] _A Paris._ M.DC.XXXVII, in-8º de 15 pages. Le titre de + départ, p. 3, est ainsi conçu: _Lettre contre une inuective du Sr + Corneille, soy disant Autheur du Cid_. + + [74] Page 4. + + [75] Page 13. + + [76] Page 9. + + [77] _Examen de ce qui s'est fait pour et contre le Cid_, p. 103. + + [78] Voyez tome I, p. 130, et tome II, p. 218 et 219. + + [79] In-8º de 13 pages, sans indication de lieu d'impression et + sans date. + + [80] Deuxième édition, p. 305, note 13. + + [81] Voyez tome II, p. 442, note 1254. + + [82] _Paris_, M.DC.XXXVII, in-8º, 8 pages. + + [83] _Paris_, M.DC.XXXVII, in-8º, 7 pages. + + [84] Voyez plus haut, p. 24, note 3. + + [85] In-8º, 8 pages. + + [86] Voyez ci-après, p. 39 et 40. + + [87] _Bibliothèque françoise_, 2e édition, p. 130 et 131. + + [88] Page 5. + + [89] Sans lieu ni date. In-8º de 5 pages et 1 feuillet blanc. + + [90] _A Paris_, M.DC.XXXVII, in-8º, 8 pages. + + [91] _A Paris, chez Anthoine de Sommaville, au Palais, à l'Escu + de France._ M.DC.XXXVII, in-8º de 11 pages. + + [92] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, + 1653, p. 189-191. + + [93] Ce nom est imprimé ainsi dans le texte de Pellisson; + toutefois, dans son _Catalogue de Messieurs de l'Académie + françoise_, p. 523 de la _Relation_, il écrit _l'abbé de + Bourzeyz; Bourzeis_ est la forme adoptée le plus généralement. + + [94] Registres du 30 juin 1637. (_Note de Pellisson._) + + [95] Ce manuscrit appartient depuis longtemps à la Bibliothèque + impériale; il figure sous le no Y 5666, à la page 549 du tome I + des Belles-Lettres du _Catalogue des livres imprimez de la + Bibliothèque du Roy_, publié en 1750. L'année dernière (1861) il + a passé du Département des imprimés au Département des + manuscrits, où il porte actuellement le no 5541 du _Supplément + français_. C'est un petit in-4º de 63 pages. Il était intitulé + d'abord: _Les Sentimens de l'Academie françoise touchant les + observations faites sur la tragicomedie du Cid_. Ce titre a été + ainsi modifié: _Les Sentimens de l'Academie françoise sur la + question de la tragicomedie du Cid_. On lit en tête du premier + feuillet cette note de l'abbé Sallier, garde des manuscrits de la + Bibliothèque du Roi: «De la main de Mr Chapelain, avec des + apostilles de M. le cardinal de Richelieu. Témoignage de Mr + l'abbé d'Olivet. 7bre 1737.» Dans le catalogue imprimé de 1750, + cette note est reproduite; mais d'Olivet n'est pas nommé. Nous + pensons, contrairement à l'opinion de Pellisson, que quatre des + sept apostilles sont entièrement de la main du Cardinal; nous les + passerons en revue une à une dans les notes suivantes. + + [96] Cette apostille qui se trouve à la page 5 est d'une écriture + menue, irrégulière, difficile à lire: c'est probablement celle de + Citois. A la page 13, ces deux apostilles: «il faut un exemple», + «il faut un tempérament», sont d'une grosse et belle écriture, + qui présente avec celle des lettres autographes de Richelieu la + conformité la plus frappante. A la page 29, à l'occasion du + reproche fait à Rodrigue d'avoir formé le dessein de tuer le + Comte, dont la mort n'était pas nécessaire pour sa satisfaction, + on lit en marge cette note assez étrange, de l'écriture que nous + attribuons à Citois: «Faut voir si la pièce le dit; car si cela + n'est point on auroit tort de faire à croire à Rodrigue qu'il + voulût tuer le Comte, puisqu'on fait souvent en telles occasions + ce qu'on ne veut pas faire.» + + [97] Note de l'écriture qui paraît être celle de Citois; le mot + _bon_ est tracé avec un peu plus de hardiesse que le reste; + toutefois il est impossible d'affirmer qu'il soit d'une autre + main. A la page 37, apostille de la grosse écriture que nous + attribuons à Richelieu: «Il ne faut point dire cela si + absolument.» + + [98] Ici la transcription est inexacte. Il y a dans le manuscrit + (p. 58): «Il faut adoucir cette expression.» Cette dernière + apostille est, suivant nous, de la main de Richelieu. + + [99] Registres, 17 juillet 1637. (_Note de Pellisson._) + + [100] Registres, dernier juillet 1637. (_Note du même._) + + [101] Registres, 23 novembre 1637. (_Note de Pellisson._) + + [102] _A Paris, chez Jean Camusat_, 1638, in-8º. + + [103] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, p. + 193-204. + + [104] _A Paris, chez Antoine de Sommaville. Au Palais, à l'Escu + de France._ M.DC.XXXVII, in-8º de 14 pages et 1 feuillet blanc. + + [105] _A Paris_, M.DC.XXXVII, in-8º de 14 pages. + + [106] _A Paris_, M.DC.XXXVII, in-8º de 7 pages. + + [107] _A Paris, imprimé aux despens de l'Autheur_, in-8º de 103 + pages. + + [108] «L'_Hôpital des pauvres enfermés_ est un membre de + l'Hôpital général, où on a mis plusieurs pauvres pour les + empêcher d'être fainéants et vagabonds.» (_Dictionnaire universel + de Furetière._) + + [109] In-8º de 16 pages, sans lieu ni date. Une autre édition en + plus gros caractères et formant 24 pages se trouve mentionnée + dans les notes recueillies par Van Praet (voyez ci-dessus, note 64 + de la p. 25). Cette pièce a été réimprimée dans le _Recueil de + dissertations sur plusieurs tragédies de Corneille et de + Racine_.... publié par Granet en 1740, tome I, p. 99; et dans le + _Tableau historique.... de la poésie française.... au seizième + siècle_, par M. Sainte-Beuve, 1828, 2 vol. in-8º, tome I, p. 386. + + [110] _A Paris, chez Anthoine de Sommaville. Au Palais, dans la + petite Sale, à l'Escu de France_, M.DC.XXXVII, in-8º de 38 pages. + + [111] Voyez ci-dessus, p. 25. + + [112] In-8º de 7 pages. + + [113] 1637, in-8º de 12 pages. + + [114] 1637, in-4º de 32 pages. Nous n'avons pu voir cet ouvrage; + la description que nous en donnons est tirée de l'_Histoire du + Théâtre françois_ des frères Parfait (tome V, p. 270). Les notes + recueillies par Van Praet nous font seules connaître le nombre de + pages de l'ouvrage. Ce sont aussi ces notes qui nous apprennent + qu'on trouve, p. 11, une lettre de M. Mairet à M. Scudéry + contenant sa généalogie, datée de Belin du 30 septembre 1637. M. + Taschereau indique cette pièce comme étant du format in-8º et lui + donne le titre suivant: _Apologie pour Mairet contre les + calomnies du Sr Corneille en réponse à la pièce intitulée: + Advertissement au besançonnois Mairet_, titre qu'il a pris sans + doute sur une édition différente de celle dont nous venons de + parler. + + [115] Cette lettre a été imprimée pour la première fois par + Granet, en 1740, dans son _Recueil de dissertations sur plusieurs + tragédies de Corneille et de Racine_, tome I, p. 114. + + [116] François de Faudoas, dit d'Averton, comte de Belin; il + avait été gouverneur de Paris pendant la Ligue. Il fut assassiné + par le marquis de Bonnivet le 7 décembre 1642. Dans + l'_Historiette_ de Mondory (tome VII, p. 172), Tallemant, parlant + de la Lenoir, actrice du théâtre du Marais, termine ainsi: «Le + comte de Belin, qui avoit Mairet à son commandement, faisoit + faire des pièces à condition qu'elle eût le principal personnage; + car il en étoit amoureux, et la troupe s'en trouvoit bien.» + + [117] Il y a _fait_, et non _faite_, dans l'édition originale. + Voyez des exemples analogues dans la prose de Malherbe, tome II + de l'édition de M. Lalanne, p. 436, 442, 576, etc. + + [118] _A Paris, chez Anthoine de Sommaville. Au Palais, dans la + petite Sale, à l'Escu de France._ M.CD.XXXVIII (_sic_, 1638), + in-8º de 34 pages. Ce recueil a paru dès le commencement de + l'année ou même, malgré son millésime, à la fin de 1637. + Chapelain écrit le 25 janvier 1638 à Balzac, en lui parlant de sa + lettre sur _le Cid_: «On l'a imprimée en papier volant, avec la + mauvaise réponse de.... (_Scudéry_) et le remercîment du même à + l'Académie.» (_Histoire de la vie et des ouvrages de Corneille_, + par M. J. Taschereau, 2e édition, p. 312.) + + [119] Une édition, publiée à part, de la _Lettre de Monsieur de + Balzac à Monsieur de Scudery, touchant ses Obseruations sur le + Cid_ (in-8º de 8 pages), offre ici une variante; on y lit: «des + juges devant qui vous l'avez appelé.»--Au sujet du passage auquel + s'applique cette variante, voyez plus loin, p. 47 et 48. + + [120] Voyez tome I, p. 14, note 217. + + [121] _Les Harangues ou discours academiques_ de Jean-Baptiste + Mangini. Paris, Augustin Courbé, 1642, in-8º. + + [122] «C'est beaucoup de s'être emparé des yeux de prime abord, + quoique ensuite un examen attentif trouve des critiques à faire. + Si tu me demandes mon sentiment, l'homme qui enlève les suffrages + est plus grand que celui qui les mérite.» (_Épître_ c, § 3.) + + [123] Cette lettre a été ainsi reproduite, d'après le recueil + manuscrit de lettres de Chapelain appartenant à M. Sainte-Beuve + dans l'_Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille_, par + M. J. Taschereau, 2e édition (p. 308 et 309, note 17). Pellisson + l'avait donnée, mais en abrégé et sous forme indirecte, dans sa + _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, p. 205 + et 206. + + [124] Satire IX, vers 231-234. + + [125] Mots espagnols signifiant: «pour le bien de la paix.» + + [126] Recueil manuscrit de lettres de Chapelain appartenant à M. + Sainte-Beuve, cité par M. Taschereau, _Histoire de la vie et des + ouvrages de P. Corneille_, 2e édition, p. 104 et 105. + + [127] Même recueil, cité par M. Taschereau, p. 105. + + [128] _Lettres choisies du sieur Balzac_, Paris, 1647, in-8º, Ire + partie, p. 398. _OEuvres de Balzac_, in-fol., tome I, p. 542. + + [129] A Poitiers. + + [130] _Le Menteur_, acte I, scène I. Variante des éditions de + 1644-1656. + + [131] Acte I, scène III, vers 151 et 152. + + [132] Vers 1559 et suivants. + + [133] Voyez plus loin, p. 98. + + [134] Je dois une partie de ces renseignements, et beaucoup + d'autres dont je compte faire usage dans les notices suivantes, + aux obligeantes communications de M. Léon Guillard, + bibliothécaire et archiviste de la Comédie-Française. + + + + +ÉCRITS EN FAVEUR DU _CID_, + +ATTRIBUÉS A CORNEILLE PAR NICERON OU PAR LES FRÈRES PARFAIT. + +I. L'AMI DU CID A CLAVERET[135]. + + +Il me semble que vous chantez bien haut, Monsieur Claveret. Hé quoi! +pour une chose si juste et si raisonnable alléguée par M. Corneille à +M. Scudéry: «Il n'a pas tenu à vous que du premier lieu où beaucoup +d'honnêtes gens me placent, je ne sois descendu au-dessous de +Claveret[136],» faut-il que vous preniez la mouche, et que vous +perdiez un moment la mémoire de ce que vous avez été, de ce que vous +êtes, et de ce que vous serez toute votre vie? Quelle révolution +est-ce là? Vous parlerez contre _le Cid?_ vous ferez l'homme de +conséquence et d'esprit, et blâmerez impudemment et impunément tout +ensemble celui dont vous devez honorer la personne et les ouvrages? Il +ne seroit pas juste; et croyez-vous, Monsieur Claveret, être assez +habile homme pour l'emporter sur tous les plus grands esprits de +France qui se moquent des _Observations_, et de ceux qui suivent les +sentiments de leur auteur? Pour moi, j'ai déjà répondu pour lui, comme +je fais encore, que pour obscurcir son éclat, il falloit pour toutes +observations faire une meilleure pièce. Que si la force des raisons +dont M. de Scudéry prétend l'avoir combattu, est condamnée même par +ceux qu'il demande pour juges, considérez, de grâce, où vous vous +allez engager. Vraiment cela est bien ridicule que vous, à qui vos +parents ont laissé pour tout héritage la science de bien tirer des +bottes[137], vous vouliez écrire, et faire comparaison avec un des +plus grands hommes de notre siècle pour le théâtre, et douter encore +de l'approbation que _le Cid_ a reçue au Louvre et à l'hôtel de +Richelieu. Il paroît bien que votre règne n'est pas de ce monde; +voyez-le, Monsieur Claveret, et ouvrez vos oreilles bien grandes: vous +entendrez ce qu'il y a de grands esprits en France de l'un et de +l'autre sexe dire tout haut: «Voilà le plus bel ouvrage de théâtre que +nous ayons vu jusqu'à présent.» Examinons un peu les vôtres en gros, +car le détail n'en vaut pas la peine. Ne m'avouerez-vous pas que le +voyage que vous faites faire aux Bons hommes à votre pèlerin +amoureux[138] est une belle chose? Je vous jure qu'il m'a pris cent +fois envie de vous demander où votre fils Tadés et vous avez étudié, +afin de me faire interpréter le langage de l'un, et apprendre les +galimatias de l'autre; car comme il arrive qu'il en échappe +quelquefois sans y penser, j'aurois été ravi de les faire avec science +comme vous. Je me serois bien mis auprès de Jodelet[139] pour le +moins, et je m'assure qu'il s'en seroit servi mieux que les comédiens, +qui n'ont jamais su faire valoir les vôtres, quelque art et quelque +peine qu'ils y aient apportée. Votre _Place Royale_ suit assez bien, +et je vous confesse qu'elle fut trouvée si bonne à Forges, que +Mondory et ses compagnons qui en avoient les eaux dans la saison du +monde la plus propre pour les boire, n'en voulurent jamais goûter: +tout le monde n'entendra pas ceci peut-être; c'est que vous avez fait +une pièce intitulée _les Eaux de Forges_, que vous leur donnâtes, où +il ne manquoit chose du monde, sinon que le sujet, la conduite, et les +vers ne valoient rien du tout. A cela près c'étoit une assez belle +chose[140]. Je sais bien que vous n'avez pas vendu vos ouvrages: ce +n'étoit pas manque de pauvreté, ni d'en avoir demandé beaucoup de fois +de l'argent; mais c'est que les comédiens ne vous en ont jamais rien +voulu donner: c'est ce que vous avez fait jusques ici. Et pour +couronnement de chef-d'oeuvre, vous faites une mauvaise lettre où vous +tranchez du censeur, et, si je ne me trompe, du vaillant. Taisez-vous, +Monsieur Claveret, taisez-vous, et vous souvenez que vous ne pouvez +être ni l'un ni l'autre, et que votre personne est si peu considérable +que vous ne devez jamais croire que M. Corneille ait eu envie de vous +choquer. Vous croyez peut-être avoir fait un beau coup de mail quand +vous dites: _ou pour contenter les comédiens que vous servez_. Chacun +sait bien de quel biais il faut prendre cette façon de parler. Et il +est très-vrai que ses soins et ses veilles leur ont rendu de si bons +et profitables services, que je leur ai ouï dire hautement que jusques +ici ils doivent à lui seul ce que le théâtre peut donner de bien. Vous +ne ferez jamais de même, Monsieur Claveret, et je ne m'étonne pas de +vous entendre dire que vous ne vous piquez pas de faire des vers: je +vous crois. Néanmoins vous dites au même temps que ce que vous avez +produit ne vous a point fait rougir de honte: c'est seulement un +témoignage de votre effronterie, plutôt que de la bonté de vos +ouvrages. Après tout, orateur et poëte de balle, souvenez-vous de +n'intéresser personne en votre affaire, et que quand M. Corneille a +dit: + + Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée[141], + +il a parlé raisonnablement et véritablement. Songez seulement, comme +je vous ai déjà dit, à ce que vous êtes; que vous n'avez jamais rien +fait de bien que de vous être tu depuis quatre ans[142]; que vous ne +deviez pas rompre ce silence pour une si mauvaise chose; que les +sottises de votre lettre fâchent tous les honnêtes gens; que cela vous +rend bernable par tout pays; que tout ce qu'elle contient est trop +plat et trop peu fort pour donner la moindre atteinte au _Cid_, ni +faire croire que M. Corneille en soit seulement le copiste, comme vous +dites; que je ne lui conseille pas de se donner la peine de vous +répondre; que vous êtes auprès de lui ce que le laquais est auprès du +maître, et qu'un ami du _Cid_ qui ne fit jamais profession d'écrire, +et qui ne laisse pas de se connoître aux bonnes choses, n'a fait cette +lettre que pour vous avertir de pratiquer un proverbe latin que vous +vous ferez expliquer et qui dit: _Ne sutor ultra crepidam._ Adieu, +Claveret: ne soyez pas curieux de savoir mon nom, de peur de +l'apprendre. + +NOTES: + + [135] «Corneille opposa à ces écrits une lettre qu'il intitula + _l'Ami du Cid à Claveret_, in-8º, et dans laquelle il turlupina + fort ce poëte.» (Niceron, _Mémoires pour servir à l'histoire des + hommes illustres_, Paris, 1727-1745; in-12 tome XX, p. 90.) Voyez + la _Notice_, p. 29. + + [136] _Lettre apologétique._ + + [137] «Le lecteur, disent les frères Parfait, est bien le maître + d'expliquer au propre ou au figuré le titre que l'on donne ici à + Claveret de _tireur de bottes_, car pour nous ce sont lettres + closes et impénétrables.» (_Histoire du Théâtre françois_, tome + IV, p. 452, note _a_.) Nous ignorons également à quoi cette + phrase fait allusion et quel était l'état du père de Jean + Claveret. Nous savons que ce dernier, originaire d'Orléans, + portait le titre d'avocat, ce qui n'empêche pas l'auteur de la + _Lettre pour M. de Corneille_, que nous reproduisons ci-après, de + dire (voyez p. 57) que Claveret «dans ses plus grandes ambitions + n'a jamais prétendu au delà de sommelier dans une médiocre + maison.» + + [138] _Le Pèlerin amoureux_ est une comédie non imprimée que les + frères Parfait placent la seconde parmi les pièces de Clavaret, + mais dont ils ne donnent point l'analyse; il est donc impossible + de savoir à quoi se rapportent les observations critiques que + nous trouvons ici. En 1634, c'est-à-dire à peu près à l'époque où + dut être jouée la pièce de Claveret, Rotrou a fait représenter + _la Pèlerine amoureuse_, tragi-comédie. + + [139] Voyez sur Geoffrin, dit Jodelet, la Notice du _Menteur_. + + [140] Voyez la Notice de _la Place Royale_, tome II, p. 218, note + 636. + + [141] _Excuse à Ariste_, vers 50. + + [142] Ceci est difficile à expliquer, car _la Place Royale_ de + Claveret a dû, comme celle de Corneille, être jouée en 1635. + + +II. LETTRE POUR M. DE CORNEILLE, CONTRE CES MOTS DE LA LETTRE SOUS LE +NOM D'ARISTE: + + _Je fis donc résolution de guérir ces idolâtres_[143]. + +Cachez-vous tant qu'il vous plaira, faites protestation de changer à +tous moments de parti, on vous le pardonne: vous passez pour homme qui +reçoit aisément toutes sortes d'impressions. On dit que vous avez eu +au commencement du _Cid_ les sentiments d'un homme raisonnable, et que +vous n'avez pu lui dénier les louanges qu'il tiroit sans violence de +tous les honnêtes gens; pourquoi maintenant déférer au jugement de +l'observateur, à cause qu'il vous a témoigné approuver cinq ou six +mauvaises pièces rimées que vous dites avoir faites? Jeune homme, +assurez votre jugement devant que de l'exposer à la censure publique, +et ne hasardez plus de libelles sans les avoir communiqués à d'autres +moins passionnés que l'observateur. J'avoue qu'il vous doit beaucoup, +mais il eût pu choisir un plus juste instrument de ses louanges que +vous. Il est peu curieux de sa réputation. Je commence à désespérer de +son parti, puisqu'il l'abandonne à des personnes qui le savent si mal +soutenir; c'est une preuve certaine de la fausseté d'une affaire, +quand elle tombe entre les mains d'un ignorant. Aussi n'avons-nous +point vu d'autres personnes embrasser ses intérêts. Claveret a été le +premier qui s'est éveillé, qui dans ses plus grandes ambitions n'a +jamais prétendu au delà de sommelier dans une médiocre maison: encore +je lui fais beaucoup d'honneur. Celui que j'attaque est un peu plus +fortuné de biens; mais il faut apporter de la foi quand il s'agit de +son origine (j'aime mieux paroître obscur que médisant). Il eût pu +réussir du temps des comparaisons; sa misérable éloquence me fait +pitié, je ne peux consentir qu'un tel personnage se veuille dire du +nombre des auteurs et qu'il se mêle aujourd'hui de juger de la bonté +ou de la fausseté d'une pièce. Voyez le raisonnement de ce visage, il +se vante de vouloir guérir des idolâtres. Monsieur le médecin, vous +apportez de fort mauvais remèdes; et si vous étiez aussi peu versé +dans le reste de votre doctrine, il est périlleux de tomber entre vos +mains. Vous avez produit de si mauvaises raisons que vous n'avez pas +commencé à me persuader, bien éloigné de me convaincre. Si vous me +priez, je donnerai quelque chose à l'obligation que vous avez à la +maison de M. de Scudéry. Puisque vous portez ses intérêts au delà d'un +homme désintéressé, il paroît que vous en avez reçu quelque sensible +plaisir. Il est vrai que vous êtes de sa maison, et que vous assistez +souvent aux conférences qui s'y traitent: vous n'en revenez point +qu'avec de nouvelles lumières; et ce grand amas de belles figures que +vous prostituez dans votre petit papier, valent bien que vous l'en +remerciiez; mais gardez bien qu'en voulant fuir le vice de +méconnoissant, vous ne choquiez absolument la plus saine partie du +monde. M. de Corneille a satisfait tout le monde raisonnable; vous +avez affecté avec trop de violence et d'animosité la diminution du +crédit qu'il avoit acquis; et si vous eussiez eu assez de pouvoir, +vous eussiez terni la gloire d'un homme duquel vous avez autrefois +recherché l'amitié, et de laquelle il vous avoit honoré: vous ne la +méritiez pas, puisque vous prenez si peu de soin à la conserver. + +Au reste, je vous veux avertir encore une fois d'un point qui ne vous +sera pas inutile, Monsieur l'auteur, c'est de vous défaire de vos +comparaisons, lesquelles paroissent fort souvent dans votre lettre, et +choquent beaucoup de personnes. Vous êtes jeune, il y a espérance que +vous vous guérirez de vos erreurs, et direz un jour que je n'ai pas +peu contribué à votre avancement. Adieu, beau corps plein de +plaies[144], et si tu veux savoir mon nom, je ne fus jamais renégat. +Adieu, console-toi. + +MARTIALIS (Epigr. lib. IX, épigr. 82)[145]. + + _Lector et auditor nostros probat, Aule, libellos; + Sed quidam exactos esse poeta negat: + Non nimium curo, nam coenæ fercula nostræ + Malim convivis quam placuisse coquis._ + +TRADUCTION, A MONSIEUR CORNEILLE. + + Les vers de ce grand _Cid_, que tout le monde admire, + Charmants à les entendre, et charmants à les lire[146], + Un poëte seulement les trouve irréguliers. + Corneille, moque-toi de sa jalouse envie: + Quand le festin agrée à ceux que l'on convie, + Il importe fort peu qu'il plaise aux cuisiniers. + +ÉPIGRAMME. + + Si les vers du grand _Cid_, que tout le monde admire, + Charment à les ouïr, mais non pas à les lire, + Pourquoi le traducteur des quatre vers latins + Les a-t-il comparés aux mets de nos festins? + J'avoue avec lui, s'il arrive + Qu'un mets soit au goût du convive, + Qu'il importe bien peu qu'il plaise au cuisinier; + Mais les vers qu'il défend d'autres raisons demandent: + C'est peu qu'ils soient au goût de ceux qui les entendent, + S'ils ne plaisent encore aux maîtres du métier. + +NOTES: + + [143] Mairet classe cette pièce avant la _Reponse de_ *** (voyez + ci-dessus, p. 40). Nous avons dû nous en rapporter à ce + témoignage contemporain plutôt qu'au sentiment de Niceron, qui, + comme on va le voir, intervertit cet ordre: «Corneille.... + continua ses turlupinades contre Claveret par une lettre qu'il + intitula _Reponse de *** à *** sous le nom d'Ariste_, in-8º. Elle + fut suivie d'une seconde qui parut sous ce titre: _Lettre pour M. + de Corneille contre ces mots de la lettre sous le nom + d'Ariste_....» (Niceron, _Mémoires_, tome XX, p. 91.) + + [144] Allusion à ce passage de la _Lettre à *** sous le nom + d'Ariste_ (p. 4): «Encore qu'il (_Scudéry_) ait remarqué huit + cents plaies sur ce beau corps, je trouve toutefois qu'il en a + négligé pour le moins huit cents autres qui méritoient bien + d'être sondées.» + + [145] Cette épigramme et sa traduction, ainsi que la réponse qui + vient après, ont été imprimées, dans l'édition originale, à la + suite de la _Lettre_ précédente. + + [146] A la suite de la _Lettre apologitique_ (voyez ci-dessus, p. + 24, note 62), ce vers est un peu différent: + + Et charmants à les voir, et charmants à les lire. + + +III. RÉPONSE DE *** A *** SOUS LE NOM D'ARISTE. + +Ne vous étonnez point du procédé que l'on pratique aujourd'hui contre +vous: on veut réveiller une guerre qui a fait trembler tous les bons +esprits de son temps, et qui n'en a laissé pas un dans le pouvoir de +se dire neutre. Les partisans de l'observateur reconnoissent sa +foiblesse, et pour rendre son parti plus nombreux, ils veulent attirer +à lui des personnes qui ne se souviennent plus de leurs dissensions, +et qui ne songent qu'au dessein qu'ils ont fait de ne plus tomber dans +une faute publique. Je crois que M. de Balzac n'approuvera jamais +l'orgueil qu'on tâche de lui attribuer. Et je ne doute point aussi que +vous n'ayez été marri de vous voir mêlé dedans une dispute +particulière, et que vous n'ayez tous deux eu en horreur le dessein de +l'anonyme, qui veut embarrasser des âmes désintéressées, et faire +entrer dans la lice deux personnes toutes fraîches, afin de faire +esquiver son ami qui n'en peut plus. Il me permettra de lui dire qu'il +n'a pas assez bien agi en ceci, et qu'il devoit ou s'attaquer +absolument à vous, ou médire seulement de M. Corneille, sans par un +galimatias qui ne veut rien dire, et par une confusion absurde, vous +adresser le commencement d'une lettre injurieuse, et la poursuivre par +des railleries et des impostures qui s'adressent directement à votre +ami. Puisque je lui en eusse voulu, j'eusse bouffonné sur _Mélite_, et +eusse dit que ce ne fut jamais qu'une pièce fort foible, puisqu'elle +n'eut la peine que d'effacer le peu de réputation que s'étoit acquis +le bonhomme Hardy, et que les pièces qui furent de son temps ne +valoient pas la peine d'être écoutées. Car la _Sylvie_ et la +_Chriséide_, par exemple, étoient les saillies d'un jeune écolier qui +craignoit encore le fouet[147]; et le _Ligdamon_[148] partoit d'une +plume qui n'avoit jamais été tranchée qu'à coups d'épée. J'eusse dit +que _la Galerie du Palais_ n'étoit pas bonne, parce que le nom en +étoit trop commun; que _la Place Royale_ n'étoit pas meilleure, +puisqu'il en avoit dérobé le titre à ce très-fameux et très-célèbre +auteur, MONSEIGNEUR CLAVERET[149]: et que _la Suivante_ étoit une +pièce qu'on ne pouvoit goûter, parce que l'on n'en avoit jamais vu une +qui fût faite avec de si grandes régularités. Mais aussi n'eussé-je +pas oublié les éloges de tous les poëmes qui furent représentés dedans +les mêmes temps. Et surtout j'eusse fait une apologie pour la pauvre +_Silvanire_, dont les exemplaires ne périront jamais. J'eusse loué _le +Duc d'Ossonne_, et eusse dit que l'esprit de l'auteur y est +miraculeux, puisque toute la pièce (qui est assez longue) n'a pourtant +rien de plus achevé que ce qu'on voit dans un premier acte, et qu'il a +voulu par le même poëme bannir les honnêtes femmes de la comédie, qui +n'ont pu jamais souffrir les paroles ni les actions de ses deux +héroïnes. Mais après aussi j'eusse examiné sa _Virginie_, et ayant +laissé à Ragueneau le soin de faire une satire contre le coup fourré +qui a fait rire tout le monde, j'eusse admiré la force d'esprit de son +héros, qui méprise une princesse qui l'aime, et fait même le semblant +de ne la pas entendre quand elle se déclare à lui: et le tout à cause +qu'il aime sa soeur. Mais je n'aurois garde d'enfoncer sur leur amour, +de peur d'y faire voir ou de l'inceste, ou de la brutalité, et de +dire qu'un inconnu, qu'il veut faire passer pour honnête homme, ne +voulût pas avoir de l'amour pour une belle fille, à cause qu'il a de +l'amitié pour une autre qui est bien moins scrupuleuse que lui. Après +je passerois à la _Sophonisbe_[150], que j'entends plaindre avec +autant de justice que Didon se plaint chez un ancien de ce qu'on la +fait moins honnête qu'elle ne fut. Je tâcherois à recouvrir l'honneur +de Syphax, qui fait moins pitié par le débris de sa fortune et par le +bouleversement de son trône, que parce qu'il surprend un poulet que sa +femme a envoyé à Massinisse. J'aurois blâmé toute l'importunité du +second acte, où Sophonisbe paroît toujours; et passant plus avant pour +imiter les écrivains du temps, je me serois écrié à la scène où +Massinisse apprend d'elle quand il commença d'en être aimé: «O raison +de l'auteur, que faisiez-vous alors? Qu'étoit devenu ce jugement dont +vous n'avez que l'apparence dans toutes vos pièces[151]? Massinisse +avoit-il pas raison de craindre qu'on ne lui rendît ce qu'il avoit +prêté? et quand Sophonisbe en verroit quelqu'un de meilleure mine, +qu'elle ne l'estimât plus que lui, puisque c'étoit le sujet pourquoi +elle l'avoit estimé plus que Syphax?» Enfin je n'écouterois point +l'excuse qu'il allègue, puisqu'elle ne vaut rien, et aimerois mieux +qu'il eût traité l'histoire comme elle s'est passée, que comme elle a +dû se passer, au moins à ce qu'il dit. Mais je ne vois pas que je fais +presque la même chose que celui que je blâme et qui vous adresse sa +lettre, puisque je fais revivre des fautes que j'avois pris tant de +peine d'oublier. Vous connoîtrez pourtant que j'en use avec plus de +raison que lui, qui va troubler le repos d'un religieux jusque dans sa +cellule[152]. Pour moi qui suis au monde, et qui ai toujours loué en +lui ce qui n'a pas été blâmable, je vous avoue que le voyant hors du +sens, j'ai commencé à perdre la bonne opinion que j'en avois conçue; +et sachant de plus qu'il fait son possible pour fomenter la discorde, +je l'ai considéré comme ces méchants politiques qui n'étant pas assez +puissants pour subsister d'eux-mêmes, tâchent de brouiller les +affaires, afin d'établir des fondements à leur fortune sur les ruines +de ceux qu'ils n'eussent osé choquer ouvertement. Il fait battre deux +ennemis forts et redoutables (au moins par ses conseils il tâche de +vouloir relever celui qui est presque abattu), et ne considère pas que +celui qui a déjà de l'avantage, parce qu'il s'est tu, en aura encore +de plus grands quand il voudra parler. Et puisqu'il juge un bon esprit +indigne de sa colère, il verra celui-ci avec un si grand mépris, qu'il +ne voudra jamais penser à lui, puisqu'il ne songe qu'aux choses +excellentes. Imitez-le, Ariste, et laissez aux honnêtes gens le soin +de répondre à la calomnie. + +NOTES: + + [147] Mairet a parlé fort modestement de ses premières pièces + dans l'_Épître_ qu'il a placée en tête des _Galanteries du duc + d'Ossonne_: «Je composai, dit-il, ma _Criséide_ à seize ans, au + sortir de philosophie, et c'est de celle-là, et de _Silvie_ qui + la suivit un an après, que je dirois volontiers à tout le monde: + _Delicta juventutis meæ ne reminiscaris_ (_Psaume_ XXIV, verset + 7). Je fis la _Silvanire_ à vingt et un, _le Duc d'Ossonne_ à + vingt-trois, _Virginie_ à vingt-quatre, _Sophonisbe_ à + vingt-cinq.» Il cite immédiatement après Corneille avec éloge. + Voyez tome I, p. 129. + + [148] Pièce de Scudéry. + + [149] Voyez tome II, p. 218. + + [150] Sur la _Sophonisbe_ de Mairet, voyez la Notice de la + _Sophonisbe_ de Corneille. + + [151] Allusion à ce passage des _Observations_ de Scudéry + (édition en 96 pages, p. 52): «O jugement de l'auteur, à quoi + songez-vous? O raison de l'auditeur, qu'êtes-vous devenue?» + + [152] Voyez ci-dessus, p. 29-31. + + +IV. LETTRE DU DÉSINTÉRESSÉ AU SIEUR MAIRET[153]. + + MONSIEUR, + +Il faut que _le Cid_ de M. Corneille soit fait sous une étrange +constellation, puisqu'il a mis tout le Parnasse en rumeur, et que +presque tous les poëtes sont réduits à la prose. Je veux quasi mal à +son trop de mérite, puisqu'il est cause d'un si grand désordre. Au +commencement (il est vrai) que je vis jeter cette pomme de discorde, +je ne fus pas fâché de voir naître un peu de jalousie en votre esprit, +et j'espérois que le feu de la colère donneroit plus de force à vos +vers, à vous une honnête émulation, et que par de nouveaux efforts +vous tâcheriez d'atteindre à la course celui qui avoit pris les +devants. Néanmoins, soit que vous reconnoissiez vos forces trop +petites pour un dessein si haut, ou que l'envie ne vous inspire que de +lâches résolutions, vous serez satisfait en apparence si vous pouvez +faire descendre M. Corneille du lieu où beaucoup d'honnêtes gens +l'ont placé, parce que vous n'y pouvez pas monter. Vous l'appelez +Icare parce qu'il vole au-dessus de vous. Il vous fera voir à la pièce +qu'il prépare, que ses ailes sont assez fortes pour le soutenir, et +que n'étant pas de cire, vous n'êtes pas aussi le soleil qui les lui +fera fondre. Ce n'est pas de vous qu'il doit attendre le coup mortel. +Je croyois qu'après les vains efforts de l'observateur du _Cid_, +personne n'auroit jamais la vanité d'attaquer la renommée de ce fameux +ouvrage, et qu'à l'exemple de M. de Scudéry, qui pour tout fruit de +ses veilles n'a remporté que le titre d'envieux, tous ceux à qui son +éclat fait mal aux yeux seroient sages à l'avenir, et ne +s'attireroient plus l'aversion des honnêtes gens par de nouvelles +calomnies. Mais peut-être vous êtes-vous cru plus considérable, et +qu'après avoir attiré M. Corneille au combat, vous seriez assez +puissant pour le ruiner, et faire voir à tous ceux qui ont estimé _le +Cid_, que leur ignorance est la cause de leur approbation, et qu'à +vous seul l'aventure étoit due de rompre le charme qui nous silloit +les yeux, et nous faire voir la vérité cachée. Après cela, beau +lyrique, pouvez-vous accuser un autre de la présomption d'Icare? Si +_le Cid_ n'eût pas été assez fort de lui-même pour soutenir de si +foibles assauts que ceux qu'on lui a livrés, et qu'il peut attendre de +vous, son auteur l'eût fortifié par un ouvrage digne de lui. Mais le +mérite de sa cause avoit trop intéressé d'honnêtes gens à son parti, +pour qu'il lui fût nécessaire d'entreprendre sa défense. Ses heures +sont trop précieuses au public, puisqu'il les emploie si dignement, +pour souhaiter de lui qu'il les perde à vous répondre. Vous êtes de +ces ennemis qui emploient la ruse, après avoir eu du désavantage par +la force ouverte. Vous feriez un grand coup d'État pour vous autres, +si par vos adresses vous obligiez M. Corneille à répondre à M. +Claveret, et si par de petites escarmouches vous amusiez un si +puissant ennemi; vous dissiperiez un nuage qui se forme en Normandie, +et qui vous menace d'une furieuse tempête pour cet hiver. Cela vous +doit être d'autant plus sensible, que votre jugement est assez net +pour prévoir votre ruine, et votre esprit trop foible pour l'empêcher. +Je trouve un peu étrange la comparaison que vous faites avec lui; je +veux bien m'en servir contre vous-mêmes, n'ayant pas dessein +d'employer de meilleures armes que les vôtres pour vous battre. Vous +le feignez réduit au déplorable état où vous êtes, et voulez que pour +se sauver il s'accroche à tout ce qu'il rencontre. Je ne puis juger +que le succès du _Cid_, et de ses autres pièces, lui ait été si +désavantageux, qu'il ait été obligé de se bâtir une réputation sur la +ruine de la vôtre, et ne pouvant se sauver que par votre perte, il ait +tâché d'obscurcir votre nom qui ne lui donna jamais d'ombrage. Il eût +été à plaindre si pour avoir de l'estime, il eût été contraint +d'employer de si lâches moyens. S'il a fait profit de son étude, et +qu'il ait habillé à la françoise quelque belle pensée espagnole, le +devez-vous appeler voleur, et lui faire son procès? Si la charité vous +oblige à l'avertir publiquement de ses défauts, que ne faites-vous +justice à vous-même? Vous passeriez pour corneilles déplumées, si vous +aviez retranché de vos ouvrages tout ce que vous avez emprunté des +étrangers. Je ne blâme point M. de Scudéry de savoir si bien son +cavalier Marin[154]. C'est une source publique où il est permis à tout +le monde de boire; sans lui il ne nous auroit pas fait voir un _Prince +déguisé_[155], qui a passé pour la plus agréable de ses pièces. Le +_Pastor fido_ même n'a pas eu moins d'estime dans l'Italie, pour avoir +emprunté des pages entières de Virgile. Les livres sont des trésors +ouverts à tout le monde, où il est permis de s'enrichir sans être +sujet à restitution, non plus que les abeilles qui picorent sur les +fleurs. Ce n'est pas qu'il se faille indifféremment charger la mémoire +de toutes choses: au contraire, la plus grande partie ne mérite pas +d'être lue; c'est à la raison de faire le choix des bonnes, et M. +Corneille les connoît trop pour les aller chercher chez M. Claveret. +Je m'étonne de ce que vous le voulez faire passer pour un si célèbre +voleur, et que vous le faites arrêter à piller où il y a si peu de +butin. Ce n'est pas que je veuille mépriser M. Claveret: au contraire, +j'estime ceux qui comme lui s'efforcent à se tirer de la boue, et se +veulent élever au-dessus de leur naissance. Mais aussi ne faut-il pas +qu'il se donne trop de vanité. Il a bonne grâce à se donner +l'estrapade[156], pour mettre M. Corneille au-dessous de lui, et à +reprocher aux Normands que pour être accoutumés au cidre, ils +s'enivrent facilement lorsqu'ils boivent du vin[157]. Il sait le +contraire par expérience, après en avoir versé plusieurs fois à M. +Corneille[158]: ce qu'il ne peut pas nier, non plus que ç'a été +l'envie qui lui a mis la main à la plume, puisqu'il avoue que l'auteur +du _Cid_ en l'attaquant avoit perdu sa réputation, comme les mouches +qui perdent leur aiguillon en piquant. Confesse-t-il pas que la seule +gloire de M. Corneille a fait prendre l'essor à sa plume? Que je le +tiendrois heureux si ce noble aiguillon lui étoit demeuré, et s'il +s'étoit enrichi d'une si belle dépouille! Il doit remercier celui qui +l'a mis au nombre des poëtes, quoiqu'il l'aye mis au dernier rang: +c'est plus qu'il ne devoit prétendre raisonnablement. Je ne touche +point son extraction, et je ne tiens pas qu'un honnête homme doive +offenser toute une famille pour la querelle d'un particulier. Il est +ici question seulement du mérite d'un poëme, et vous avez fort +mauvaise grâce à quitter votre sujet pour dire des injures, et des +reproches que l'on vous peut faire sans injustice. Puisque vous avez +parlé de vos pièces de théâtre, souffrez que je me serve de la même +liberté dont vous avez usé avec M. Corneille; et quoiqu'elle vous soit +autant injurieuse, trouvez bon que je vous détrompe et que je vous +dise vos vérités. Vous ne devez pas faire d'excuses qu'à vous-même, +d'avoir osé mettre en parallèle votre apprentissage avec _le Cid_. La +différence y est si grande que qui n'y en mettroit pas s'accuseroit +d'ignorance, et vous ne le pouvez sans être présomptueux. Mais s'il +est du Parnasse comme du paradis, où l'on ne peut avoir d'entrée avec +du bien mal acquis, tombez d'accord avec tout le monde que vous en +êtes exclus[159], si vous ne restituez la plus grande partie de votre +réputation à un maître qui par excès de bonté ne s'est pas contenté +de vous receveoir chez lui généreusement au fort de vos misères, mais +qui, par son approbation et par l'honneur qu'il vous a fait en vous +regardant d'assez bon oeil, a obligé tous ses amis à dire du bien de +vos ouvrages. C'est de lui seul que vous tenez le peu d'estime que +vous possédez, non du mérite de vos oeuvres, qui ne sont pas si +parfaites que tout le monde n'y ait remarqué de grands défauts. Vous +faites bien de prendre du temps pour justifier la _Silvanire_, _le Duc +d'Ossonne_, la _Virginie_ et la _Sophonisbe_[160]; si vous le faites, +j'avoue que l'ouvrage sera bien considérable, puisque par lui vous +ferez l'impossible. A tout hasard, je ne vous conseille pas de les +porter à la censure de l'Académie, de peur d'une trop grande +confusion. Une pareille crainte n'a jamais empêché M. Corneille de se +soumettre au jugement d'une si célèbre compagnie[161]. C'est une +déférence qu'il a toujours rendue à ses amis, et n'a jamais eu honte +d'avouer ses fautes quand on les lui a fait connoître. Il fera +beaucoup moins de difficulté de subir le jugement de tant +d'excellentes personnes, quand ils se voudront donner la peine +d'examiner ce qu'il a donné au public, et ne manquera jamais à rendre +le respect qu'il doit à la dignité de leur chef. Mais puisque vous +avouez que les injures mal fondées sont les armes des harangères, je +vous conseille de ne vous en plus servir, et de vous taire aussi bien +que M. Corneille, du depuis que ses envieux ont fait leurs efforts à +le faire parler. Quoiqu'on lui veuille attribuer beaucoup de petites +pièces qui ont été faites en sa faveur, je sais de bonne part qu'il +n'en connoît pas les auteurs. Puisqu'il garde si religieusement le +silence, imitez-le en la modération de son esprit, si vous ne le +pouvez en ses poëmes. Fuyez la trop grande ambition, que vous +condamnez aux autres, et qui a déjà pensé causer votre ruine entière. +Ne trouvez pas mauvais la franchise de mon discours; je ne suis pas +moins votre serviteur si je vous dis vos vérités. _Amicus Plato, +amicus Socrates, sed magis amica veritas._ + +NOTES: + + [153] «Corneille, sans se nommer, fit tomber toutes ces critiques + par une _Lettre du désintéressé au sieur Mayret_, in-8º.» + (Niceron, _Mémoires_, tome XX, p. 92.)--Cet ouvrage est aussi + mentionné comme étant de Corneille dans Barbier, _Dictionnaire + des ouvrages anonymes et pseudonymes_, 2e édition, Paris, 1823, + tome II, p. 242, no 9617. + + [154] Voyez tome II, p. 22, note 54. + + [155] _Le Prince déguisé_, tragi-comédie de Scudéry, fut + représenté en 1635 avec un grand succès. Le spectacle en était + fort beau. (_Histoire du Théâtre françois_ par les frères + Parfait, tome V, p. 126 et suivantes.) + + [156] «On dit figurément: _donner l'estrapade à son esprit_, + quand on lui fait faire une violente application pour inventer + quelque chose difficile à trouver.» (_Dictionnaire universel de + Furetière._) + + [157] «Ceux de votre pays, pour être accoutumés à ne boire que du + cidre, s'enivrent facilement lorsqu'ils boivent du vin.» (_Lettre + du sieur Claveret à M. de Corneille_, p. 3.) + + [158] Voyez ci-dessus, p. 54, note 137. + + [159] «S'il est du Parnasse comme du paradis, où l'on ne peut + espérer d'entrée avec des biens mal acquis, tombez d'accord avec + moi que nous en sommes exclus, si nous ne restituons publiquement + la réputation illégitime que ces deux pièces (la _Silvie_ et _le + Cid_) nous ont donnée.» (_Épître familière du sieur Mairet_, p. + 12.) + + [160] «J'essayerai néanmoins de lui justifier la _Silvanire_, _le + Duc d'Ossonne_; la _Virginie_ et la _Sophonisbe_, dans un ouvrage + plus considérable que cestui-ci.» (_Ibidem_, p. 8.) + + [161] Ce n'est assurément pas Corneille qui a écrit ou même + inspiré ce passage, car il se défend avec énergie d'avoir accepté + des juges. Voyez ci-dessus, p. 47 et 48, et ci-après, p. 83. + + +V. AVERTISSEMENT AU BESANÇONNOIS MAIRET[162]. + +Il n'étoit nullement besoin, de vous donner la gêne deux mois durant à +fagoter une malheureuse lettre, pour nous apprendre que vous êtes +aussi savant en injures que votre ami Claveret et tous les crocheteurs +de Paris. Cette belle poésie que vous nous aviez envoyée du Mans ne +nous permettoit pas d'en douter; et bien que vous y fissiez parler un +auteur espagnol, dont vous ne saviez pas le nom, la foiblesse de votre +style vous découvroit assez. Ainsi vous aviez beau vous cacher sous ce +méchant masque, on ne laissoit pas de vous connoître, et le rondeau +qui vous répondit parloit de vous sans se contredire. Que si +l'épithète de _Fou solennel_ vous y déplaît, vous pouvez la changer, +et mettre en sa place _Innocent le Bel_, qui est le nom de guerre que +vous ont donné les comiques. Défaites-vous cependant de la pensée que +M. Corneille vous ait fait l'honneur d'écrire contre vos ouvrages: +s'il daignoit les entreprendre, il y montreroit bien d'autres défauts +que n'a fait celui qui s'en est raillé en passant; et certes en ce cas +il prendroit une peine bien superflue, puisque pour les trouver +mauvais, il ne faut que se donner la patience de les lire. C'est un +emploi trop indigne de lui pour s'y arrêter, et tous les vains efforts +de vos calomnies ne le sauroient réduire à cette honteuse nécessité +d'abaisser votre réputation pour soutenir la sienne. Un homme qui +écrit doit être en bien mauvaise posture quand il est forcé d'en venir +là. _Nemo_, dit Heinsius, dont l'observateur fait son évangéliste, _de +aliena reprehensione laudem quærit, nisi qui de propria +desperat_[163]. + +Mais vous ne vous contentez pas de lui attribuer les deux réponses au +libelle que vous désavouez: vous tâchez de lui faire des ennemis dans +sa province, en expliquant la première sur une personne de haute +condition que vous n'osez nommer de peur de ses ressentiments contre +une explication si impertinente. Ne recourez point à cette +artificieuse imposture; je puis assurer que j'ai vu depuis deux jours +écrit de sa main, qu'il n'a fait aucune des deux, et que non-seulement +il ne sait qui c'est que son ami dépeint dans la première, ni de qui +vous parlez dans la vôtre, mais qu'il tient même pour certain que +cette réponse n'attaque personne de la province. + +Pour moi je ne puis soupçonner qu'elle s'adresse à un autre qu'à vous: +le galant homme dont elle est partie témoigne être particulièrement +instruit de vos qualités. Il vous taxe de jeunesse: c'est de quoi vous +vous vantez dans votre épître du _Duc d'Ossonne_[164]. Il vous accuse +de manque de jugement: il ne vous fait pas grand tort; ce seroit vous +flatter s'il vous traitoit d'autre façon. Vous ne refuserez pas la +compagnie du seigneur Claveret qu'il vous donne: c'est un homme à +chérir, il peut faire fortune, et son horoscope lui promet beaucoup, +puisque vous aspirez déjà à être un jour de ses domestiques. Sous +ombre de la soie dont la poésie vous a couvert, vous voulez passer +pour honnête homme d'origine: il faut de la foi pour le croire, vu +qu'on sait le contraire. Il vous donne avis de vous défaire de vos +belles figures: vous eussiez bien fait d'en user; on n'eût pas vu dans +votre lettre ces insolentes comparaisons de M. Corneille avec des +domestiques dont vous ne nommez point le maître, et avec votre ami +Claveret, qui me forcent à en faire maintenant de plus véritables, et +à vous dire que celui que vous offensez s'est assis sur les fleurs de +lis[165] avant que Claveret portât de manteau, et que vous n'êtes pas +de meilleure maison que son valet de chambre. Il vous avoit autrefois +honoré de son amitié, dont vous vous êtes montré fort indigne. On +n'entend rien de plus familier en vos discours, sinon que _le Cid_ est +un beau corps plein de plaies, un bel enchantement, la dupe des sots, +une beauté fardée, etc. Vous pouvez juger à toutes ces marques si le +galant homme vous connoissoit parfaitement. + +Il n'y a qu'un point qui me pourroit laisser quelque difficulté: c'est +qu'il vous fait plus riche que Claveret. Quoique vous soyez de loin, +on sait fort bien que la fortune ne vous a pas avantagé plus que lui, +et que les présents qu'elle vous a faits à votre naissance, ne sont +pas si grands qu'on ne les puisse cacher dans le creux d'un violon. +Aussi vous n'êtes point en peine de faire des caravanes de Besançon à +Paris: vos affaires ne vous rappellent point à votre pays, et vous +gouvernez aisément par procureur le bien que vous y avez laissé. + +Pour confirmer ces vérités, je n'aurois qu'à nommer le maître que vous +voulûtes servir, lorsque après avoir importuné quatre jours les +comédiens pour votre _Chriséide_, ils vous jetèrent un écu d'or afin +de se défaire de vous; mais je m'en veux taire pour l'honneur des +vers. Passons à votre lettre. + +Vous êtes toujours sur les comparaisons, et après avoir proposé ce +ridicule parallèle de la _Silvie_ et du _Cid_ vous ajoutez que quelque +éclat qu'elle ait eu quatre ans durant, vous ne l'avez point appelée +votre chef-d'oeuvre ni votre ouvrage immortel: vous avez bien fait +pis. Son succès vous enfla tellement, que vous eûtes l'effronterie de +prendre la chaire et de mettre un art poétique au devant de votre +_Silvanire_[166]. Jeune homme, il faut apprendre avant que +d'enseigner, et à moins que d'être un Scaliger ou un Heinsius, cela +n'est pas supportable. Il est vrai que vous en faites maintenant +réparation au public en avouant que toute cette belle doctrine n'est +qu'ignorance, puisque vous reconnoissez des défauts aux poëmes que +vous avez produits après; vous promettez toutefois de les justifier: +accordez-vous avec vous-même, beau poëte, et soutenez-les sans tache, +ou n'en entreprenez pas la justification. Mais donnons un coup d'oeil +à ce bel art poétique. + +Dès le commencement vous vous échappez et faites une définition du +poëte à votre mode. «Le poëte, dites-vous, est proprement celui qui +doué d'une fureur divine, explique en beaux vers des pensées qui +semblent ne pouvoir être produites du seul esprit humain[167].» O +l'excellent philosophe, qui découvre bien la nature des choses! Je ne +m'étonne plus s'il ne fait point conscience de manquer de jugement en +toutes ses pièces: il croit la fureur de l'essence du poëte; voilà un +parfait raisonnement. Si je voulois bien l'empêcher, je lui +demanderois ce que c'est qu'une fureur divine; mais je me contenterai +de le prier, puisqu'il prétend avoir droit à l'héritage du Parnasse, +qu'il nous cite quelques-unes de ses pensées aussi hautes comme il +définit devoir être celles du véritable poëte. Quant à moi, j'en +remarque beaucoup dans ses livres qui ne peuvent être produites de +l'esprit humain, tant elles sont extravagantes, mais je n'y en ai +point encore découvert qui passent la portée d'un esprit médiocre, +foible et rampant comme le sien. + +Cependant il nous étale pour poèmes dramatiques parfaitement beaux: le +_Pastor fido_, la _Filis de Scire_, et cette malheureuse _Silvanire_ +que le coup d'essai de M. Corneille terrassa dès sa première +représentation[168]. Il excuse encore fort adroitement la longueur du +cinquième acte de cette admirable pièce, sur ce qu'elle étoit faite +pour l'hôtel de Montmorency plutôt que pour celui de Bourgogne, comme +si les mauvaises choses y étoient mieux reçues[169]. Sans doute il +s'est imaginé qu'elle seroit immortelle, parce qu'il n'y pouvoit +trouver de fin; et c'est sur cette croyance que pour conserver la +mémoire d'un homme illustre, il a fait planter sur le frontispice de +ce grand ouvrage un marmouset qui lui ressemble, et graver autour de +cette vénérable médaille: JEAN MAIRET DE BESANÇON. C'est ce qu'il a +fait de plus à propos en sa vie, que de nous avertir par là qu'il +n'est pas né François[170], afin qu'on lui pardonne les fautes qu'il +fait à tous moments contre la langue. + +Revenons à votre lettre, Monsieur Mairet. N'est-ce pas une belle chose +que l'histoire que vous nous contez d'un libraire de Rouen qui mourut, +à votre très-grand regret, pour avoir imprimé votre _Chriséide_[171]? +Nous espérions qu'ensuite vous nous en donneriez l'épitaphe, pour +témoignage de cette violente affliction: vous avez frustré le lecteur +de ce consentement; mais pour suppléer à votre défaut, en voici un +dont les vers ne valent guère mieux que les vôtres: + + Ci-dessous gît Jacques Besogne, + Qui s'étant mis trop en besogne + Pour le beau poëte Jean Mairet, + Mourut à son très-grand regret. + +Après cette belle histoire vous perdez tellement le respect et le sens +commun, que vous avez l'insolence de préférer votre _Silvie_ aux +oeuvres de MM. de Racan et Théophile, au dernier desquels vous êtes si +étroitement obligé, que sans lui vous suivriez encore la déplorable +condition des vôtres. Ce n'est pas faire en homme généreux que de +payer d'ingratitude tant de bienfaits reçus. On sait que le dialogue +qui a tant plu à la cour et qui avoit couru plus de deux ans avant +qu'on sût qu'il y eût une _Silvie_ au monde, étoit de la façon de +Théophile; ainsi vous vous pariez d'un habillement emprunté, et ce bel +enchantement que vous nommez le _Pastor fido_ des Allemands, doit à ce +grand homme si peu qu'il eut de grâce. + +C'est à ces mêmes Allemands que vous pensez parler, quand vous nous +assurez si magnifiquement que _le Cid_ a perdu à la lecture une bonne +partie de l'estime qu'il avoit acquise à la représentation. Quelle +impudence! Les extravagances de Virginie, les impudicités du duc +d'Ossonne et les coquetteries de Sophonisbe ont mérité l'impression, +si l'on vous en croit, et celle du _Cid_ devoit être différée pour +cent et un an! Ne donnez point à M. Corneille les mauvais conseils de +vos tailles-douces, qui n'ont servi dans votre _Silvanire_ qu'à +incommoder votre libraire[172], et ne faites plus sonner si haut ces +grands coups d'épée que M. de Scudéry a donnés au _Cid_ tout au +travers du corps. Après en avoir reçu deux mille de pareils, on se +porte encore fort bien, et ceux que ses raisons de paille ont +convertis (si toutefois elles ont converti quelques-uns) avoient +grande envie de l'être. + +Au reste, nous voyons maintenant ce qui vous pique: vous vous fâchez +de ce qu'on a découvert vos brigues et les artifices que vous mettez +en usage pour mendier un peu de réputation. Vous vous plaignez de ce +que dit M. Corneille: + + Que son ambition pour faire plus de bruit + Ne quête point les voix de réduit en réduit[173]. + +On sait le petit commerce que vous pratiquez, et que vous n'avez +point d'applaudissements que vous ne gagniez à force de sonnets et de +révérences. Si vous envoyiez vos pièces de Besançon, comme M. +Corneille envoie les siennes de Rouen, sans intéresser personne en +leur succès, vous tomberiez bien bas, et je m'assure que quelque +adresse que vous apportiez à faire valoir votre traduction du +_Soliman_ italien, qui a déjà couru les ruelles dix-huit mois et qu'on +réserve pour cet hiver, le bruit de cette importante pièce de batterie +ne fera point faire retraite au _Cid_[174]. + +Criez tant qu'il vous plaira, et donnez aux acteurs ce qui n'est dû +qu'au poëte; servez-vous du témoignage de M. de Balzac, il ne vous +sera point avantageux. Ne traite-t-il pas Massinisse et Brutus de même +que Jason, qu'il nomme le premier, pour montrer qu'il estime plus son +auteur que vous[175]? Et véritablement vous avez été toujours +tellement au-dessous de lui, dès qu'il a pris la plume, qu'il n'avoit +pas besoin de faire un _Cid_ pour passer devant vous: tant de beaux +poëmes dont il a enrichi le théâtre vous laissoient déjà loin +derrière. Parlez en homme désintéressé, et on vous écoutera. Si le +malheur a voulu que la _Mariane_ et _le Cid_ aient étouffé le débit de +toutes vos rimes, il faut prendre patience, et ne murmurer point +contre les nouvelles grâces qu'on a trouvées au _Cid_ depuis qu'il a +été imprimé. + +Vous vous plaignez de ce que M. Corneille ne s'est pas soumis au +jugement de l'Académie. Pour le mettre en tort, il faudroit que vous +et l'observateur y soumissiez vos ouvrages; ce n'est pas la raison +qu'il soit censuré tout seul, jamais il ne refusera de prendre ces +Messieurs pour juges entre _Médée_ et _Sophonisbe_, et même entre +_Clitandre_ et _Virginie_, mais non pas entre _le Cid_ et un libelle. + +Je finirois si vous ne m'aviez obligé à lire votre épître du _Duc +d'Ossonne_: vous nous y renvoyez pour y voir votre modestie qui est si +grande, que dès le titre vous traitez le procureur général de votre +parlement comme vous feriez un procureur fiscal de quelqu'une de vos +hautes justices[176]. Cette arrogante familiarité avec un des +principaux magistrats de votre pays débutoit assez bien, et vous eût +fait passer pour homme de marque, si dans votre épître la bassesse de +votre inclination n'eût découvert celle de votre naissance. Ce souhait +famélique d'être reçu au Louvre avec des hécatombes de Poissy[177], +tient fort de votre pauvreté originelle; et puisque vous êtes si +affamé, vous serez aisé à accorder sur ce point avec M. Corneille, qui +se contentera toujours de ces honorables fumées du cabinet dont vous +êtes si dégoûté, cependant qu'on vous envoyera dans les offices vous +soûler de cette viande délicate pour qui vous avez tant d'appétit. + +Le reste de cette épître n'est que vanité: vous vous perdez dans la +réflexion de vos grandes productions, et vous vantez d'avoir été +l'idée universelle des grands génies que vous nommez, comme s'il étoit +à croire qu'ils vous eussent considéré[178]. Mais n'avez-vous pas +bonne grâce un peu après de traiter d'inférieurs, et quasi de petits +garçons, les auteurs de _Cléopatre_[179] et de _Mithridate_[180], pour +qui vous faites une classe à part? Vous ne sauriez nier que cette +_Cléopatre_ a enseveli la vôtre, que le _Mithridate_ a paru sur le +théâtre autant qu'aucune de vos pièces, et que l'une et l'autre à la +lecture l'emportent bien haut sur tout ce que vous avez fait. Votre +style n'est qu'une jolie prose rimée, foible et basse presque partout, +et bien éloignée de la vigueur des vers de ces Messieurs, sur qui M. +Corneille seroit bien marri de prétendre aucune prééminence. + +Cet acte de la pastorale héroïque qui vous fut donné à faire il y a +quelque temps[181], est la preuve indubitable de la foiblesse de style +que je vous reproche: votre or (pour user de vos termes) y fut trouvé +de si bas aloi et votre poésie si chétive, que même on ne vous jugea +pas capable de la corriger. La commission en fut donnée à trois +Messieurs de l'Académie, qui n'y laissèrent que vingt-cinq de vos +vers. C'est un préjugé fort désavantageux pour vous, et qui vous doit +empêcher, si vous êtes sage, d'exposer vos fureurs divines au jugement +de cette illustre compagnie. + +Je ne parlerai point de l'irrévérence avec laquelle vous déclamez dans +cette épître contre les grands du siècle, qui ne reconnoissent pas +assez votre mérite, ni du repentir que vous témoignez de leur avoir +dédié vos chefs-d'oeuvre; le mal que je vous veux ne va pas jusqu'à +vous faire criminel. Je vous donnerai seulement un mot d'avis avant +que d'achever, qui est de ne mêler plus d'impiétés dans les +prostitutions de vos héroïnes; les signes de croix de votre Flavie et +les anges de lumière de votre Duc[182] sont des profanations qui font +horreur à tout le monde. + +Adieu, beau lyrique, et souvenez-vous que M. Corneille montrera +toujours par véritables effets sur le théâtre, qu'il en sait mieux les +règles et la bienséance que ceux qui lui en veulent faire leçon; que +malgré vos impostures _le Cid_ sera toujours _le Cid_, et que tant +qu'on fera des pièces de cette force, vous ne serez prophète que parmi +vos Allemands[183]. + + FLAVIE. + + O ma soeur! sous quelle étrange forme + Abusez-vous mes yeux et mes sens à la fois? + + LE DUC. + + Madame, réservez tous ces signes de croix + Pour l'apparition de ces mauvais fantômes, + Qui meuvent, ce dit-on, des corps d'air et d'atomes. + + FLAVIE. + + Dieu! c'est bien un démon véritable et trompeur, + Puisqu'il m'ôte la voix. + + LE DUC. + + Non, n'ayez point de peur. + Si j'étois un esprit de l'infernale suite, + Tant de signes de croix m'eussent donné la fuite, + Et puis étant vous-même un ange de clarté, + Votre divin aspect m'eût-il pas écarté? + + (Acte III, scène II.) + +NOTES: + + [162] Attribué à Corneille par les frères Parfait, qui + considèrent à tort cet _Avertissement_ comme une réponse à + l'_Apologie pour M. Mairet_ (_Histoire du Théâtre françois_, tome + V, p. 270). Voyez ci-dessus, p. 41. + + [163] «Personne ne cherche à tirer sa gloire de la critique + d'autrui, si ce n'est celui qui désespère de sa gloire propre.» + + [164] «J'ai commencé de si bonne heure à faire parler de moi, + qu'à ma vingt-sixième année je me trouve aujourd'hui le plus + ancien de tous nos poëtes dramatiques.» Voyez encore ci-dessus, + p. 60, note 147. + + [165] Voyez la _Notice biographique_, et ci-dessus, p. 10, note + 16. + + [166] La _Silvanire_ est précédée d'une _Preface en forme de + discours poetique_, à Monsieur le comte de Carmail. + + [167] La première division de cette préface, intitulée: _Du poete + et de ses parties_, commence ainsi: «Poëte proprement est + celui-là qui doué d'une excellence d'esprit et poussé d'une + fureur divine, explique en beaux vers des pensées qui semblent ne + pouvoir pas être produites du seul esprit humain.» + + [168] «Disons donc que les anciens nous ont laissé des poëmes + beaucoup moins remplis à la vérité que ne sont les nôtres, tant + pour la raison que je viens d'apporter, que pour quelque autre à + nous inconnue, et qu'on n'infère pas de là que la rigueur de + notre règle en ait été la principale cause, comme veulent + quelques-uns de ces Messieurs, qui n'ont point envie de la + recevoir. D'autant que nous ne pouvons croire cela sans faire + tort à ces grands esprits de l'antiquité, qui sembleroient avoir + eu moins d'invention en la composition de leurs sujets, que nos + modernes dramatiques, qui, nonobstant la difficulté de cette loi, + n'ont pas laissé d'en imaginer de parfaitement beaux et + parfaitement agréables, tels que sont par exemple le _Pastor + fido_, la _Filis de Scire_ et, sans aller plus loin, la + _Silvanire ou la Morte vive_.» + + [169] «Pour son étendue, il est vrai qu'elle passe un peu au delà + de l'ordinaire, et que l'ayant plutôt faite pour l'hôtel de + Montmorency que pour l'hôtel de Bourgogne, je ne me suis pas + beaucoup soucié de la longueur, qui paroît principalement au + dernier acte, à cause de la foule des effets qu'il y faut + nécessairement démêler: si c'est un défaut, c'est pour les + impatients et non pour les habiles.» La _Silvanire_ est dédiée à + Madame la duchesse de Montmorency. + + [170] Voyez p. 76, note 183. + + [171] «Pour la _Chriséide_, il me suffira de lui dire qu'elle n'a + jamais vu le jour de mon consentement; qu'étant pleine des + propres fautes de mon enfance et de celles que le peu de soin de + l'imprimeur y laissa glisser, je fis ce que je pus pour en + empêcher la distribution, jusque-là même qu'un de vos + compatriots, nommé Jacques Besongne, qui l'avoit mise sous la + presse, fut obligé par les poursuites de François Targa, votre + libraire, à qui j'en avois laissé procuration, de faire un voyage + en cette ville, où le pauvre homme mourut subitement, à mon + très-grand regret; ce sont des circonstances assez remarquables + pour vérifier ce que je dis.» (_Épître familière du Sr Mairet_, + p. 9.) + + [172] _La Silvanire_ est ornée d'un frontispice gravé, avec + portrait de _J. Mairet de Besançon_, et de cinq planches de + Michel Lasne. + + [173] _Excuse à Ariste_, vers 39 et 40. Le texte exact est: + + Et mon ambition, pour faire plus de bruit, + Ne les va point quêter (_les voix_) de réduit en réduit. + + [174] En 1639 a paru: _Le grand et dernier Solyman ou la Mort de + Mustapha_, tragédie par M. Mairet. Représenté par la troupe + Royalle, _Paris, A. Courbé_, in-4º. On lit dans l'_Avertissement + au lecteur_: «Je t'avertis que le _Solyman_ qu'on mit en lumière + il y a deux ans n'est pas de moi.» En effet, le _Soliman_ publié + en 1637 est de d'Alibray. Les deux ouvrages sont imités de la + pièce italienne du comte Bonarelli de la Rovère. + + [175] Voyez la Notice sur _Médée_, tome II, p. 330 et 331, et + ci-dessus, p. 8 et 9, et note 11 de cette dernière page. + + [176] Cette dédicace est intitulée: «_A tres-docte et + tres-ingénieux Anthoine Brun, procureur general au Parlement de + Dole, epitre dedicatoire, comique et familiere_,» et elle + commence par ces mots: «Monsieur mon tres-cher ami.» + + [177] «Il est vrai qu'on nous fait au Louvre des sacrifices de + louanges et de fumées, comme si nous étions les dieux de + l'antiquité les plus délicats, où nous aurions besoin qu'on nous + traitât plus grossièrement, et qu'on nous offrît plutôt de bonnes + hécatombes de Poissy, avec une large effusion de vin d'Arbois, de + Beaune et de Coindrieux.» + + [178] «Il est très-vrai que si mes premiers ouvrages ne furent + guère bons, au moins ne peut-on nier qu'ils n'ayent été + l'heureuse semence de beaucoup d'autres meilleurs, produits par + les fécondes plumes de MM. de Rotrou, de Scudéry, Corneille et du + Ryer, que je nomme ici suivant l'ordre du temps qu'ils ont + commencé d'écrire après moi, et de quelques autres, dont la + réputation ira quelque jour jusques à vous; particulièrement de + deux jeunes auteurs des tragédies de _Cléopatre_ et de + _Mithridate_, de qui l'apprentissage est un demi-chef-d'oeuvre + qui donne de merveilleuses espérances des belles choses qu'ils + pourront faire à l'avenir.» + + [179] _Cléopatre_, tragédie de Benserade, représentée en 1635. + + [180] _La Mort de Mithridate_, tragédie de la Calprenède, + représentée en 1635. + + [181] Nous ne savons de quel ouvrage il s'agit ici. Serait-ce de + _la Grande Pastorale_ qui, suivant Pellisson, renfermait cinq + cents vers de la façon du Cardinal, et à l'impression de laquelle + il renonça après avoir pris connaissance des observations de + Chapelain, que lui communiqua Boisrobert (voyez _la Relation + contenant l'histoire de l'Académie françoise_, p. 179 et + suivantes)? C'est probable; remarquons toutefois que Pellisson ne + dit mot de la collaboration de Mairet. + + [182] Voici le passage des _Galanteries du duc d'Ossonne_ auquel + il est fait allusion ici. + + [183] On sait que Besançon, patrie de Mairet, et la Franche-Comté + tout entière n'étaient pas encore françaises: elles avaient + appartenu à l'empire d'Allemagne et faisaient alors partie des + possessions de la ligne espagnole de la maison d'Autriche. + + + + +A MADAME DE COMBALET[184] + + + MADAME, + + Ce portrait vivant que je vous offre représente un héros assez + reconnoissable aux lauriers dont il est couvert. Sa vie a été une + suite continuelle de victoires; son corps, porté dans son armée, a + gagné des batailles après sa mort; et son nom, au bout de six + cents ans, vient encore de triompher en France[185]. Il y a trouvé + une réception trop favorable pour se repentir d'être sorti de son + pays, et d'avoir appris à parler une autre langue que la sienne. + Ce succès a passé mes plus ambitieuses espérances, et m'a surpris + d'abord; mais il a cessé de m'étonner depuis que j'ai vu la + satisfaction que vous avez témoignée quand il a paru devant vous. + Alors j'ai osé me promettre de lui tout ce qui en est arrivé[186], + et j'ai cru qu'après les éloges dont vous l'avez honoré, cet + applaudissement universel ne lui pouvoit manquer. Et + véritablement, Madame, on ne peut douter avec raison de ce que + vaut une chose qui a le bonheur de vous plaire: le jugement que + vous en faites est la marque assurée de son prix; et comme vous + donnez toujours libéralement aux véritables beautés l'estime + qu'elles méritent, les fausses n'ont jamais le pouvoir de vous + éblouir. Mais votre générosité ne s'arrête pas à des louanges + stériles pour les ouvrages qui vous agréent; elle prend plaisir à + s'étendre utilement sur ceux qui les produisent, et ne dédaigne + point d'employer en leur faveur ce grand crédit que votre qualité + et vos vertus vous ont acquis. J'en ai ressenti des effets qui me + sont trop avantageux pour m'en taire, et je ne vous dois pas moins + de remercîments pour moi que pour _le Cid_. C'est une + reconnoissance qui m'est glorieuse, puisqu'il m'est impossible de + publier que je vous ai de grandes obligations, sans publier en + même temps que vous m'avez assez estimé pour vouloir que je vous + en eusse. Aussi, Madame, si je souhaite quelque durée pour cet + heureux effort de ma plume, ce n'est point pour apprendre mon nom + à la postérité, mais seulement pour laisser des marques éternelles + de ce que je vous dois, et faire lire à ceux qui naîtront dans les + autres siècles la protestation que je fais d'être toute ma vie, + + MADAME, + + Votre très-humble, très-obéissant et très-obligé + serviteur, + + CORNEILLE. + +NOTES: + + [184] L'épître dédicatoire est adressée: A MADAME LA DUCHESSE + D'AIGUILLON, dans les éditions de 1648-56.--Marie-Madeleine de + Vignerot, nièce de Richelieu, avait épousé Antoine de Beauvoir, + marquis du Roure, seigneur de Combalet, qui fut tué en 1621 + devant Montauban. Le Cardinal la plaça près de la Reine, en + qualité de dame d'honneur, et fit revivre pour elle en 1638 le + duché d'Aiguillon. Toutefois ces mots: _A Madame de Combalet_, + subsistèrent en tête de la présente dédicace, dans les éditions + du _Cid_, jusqu'en 1644 inclusivement. On y substitua plus tard, + comme nous venons de le dire: _A Madame la duchesse d'Aiguillon_, + dans les recueils des _OEuvres_, jusqu'en 1660, époque à laquelle + Corneille supprima les dédicaces et les avertissements. La + duchesse mourut en 1675. Voyez ci-dessus, p. 18 et 19. + + [185] VAR. (édit. de 1654 et 56): vient encore triompher. + + [186] Ce membre de phrase manque dans l'édition de 1637 in-12, + qui porte simplement: «alors j'ai cru qu'après les éloges, etc.» + + + + +AVERTISSEMENT + +MARIANA. + +Lib. IXo, de la _Historia d'España_, cap. vo[187]. + + +«Avia pocos dias antes hecho campo con don Gomez conde de Gormaz. +Venciòle y diòle la muerte. Lo que resultò deste caso, fué que casò +con doña Ximena, hija y heredera del mismo conde. Ella misma requiriò +al Rey que se le diesse por marido, ca estaba muy prendada de sus +partes, o le castigasse conforme a las leyes, por la muerte que diò a +su padre. Hizòse el casamiento, que a todos estaba a cuento, con el +qual por el gran dote de su esposa, que se allegò al estado que el +tenia de su padre, se aumentò en poder y riquezas[188].» + +Voilà ce qu'a prêté l'histoire à D. Guillen de Castro, qui a mis ce +fameux événement sur le théâtre avant moi. Ceux qui entendent +l'espagnol y remarqueront deux circonstances: l'une, que Chimène ne +pouvant s'empêcher de reconnoître et d'aimer les belles qualités +qu'elle voyoit en don Rodrigue, quoiqu'il eût tué son père (_estaba +prendada de sus partes_), alla proposer elle-même au Roi cette +généreuse alternative, ou qu'il le lui donnât pour mari, ou qu'il le +fît punir suivant les lois; l'autre, que ce mariage se fit au gré de +tout le monde (_a todos estaba a cuento_). Deux chroniques du Cid[189] +ajoutent qu'il fut célébré par l'archevêque de Séville, en présence du +Roi et de toute sa cour; mais je me suis contenté du texte de +l'historien, parce que toutes les deux ont quelque chose qui sent le +roman, et peuvent ne persuader pas davantage que celles que nos +François ont faites de Charlemagne et de Roland. Ce que j'ai rapporté +de Mariana suffit pour faire voir l'état qu'on fit de Chimène et de +son mariage dans son siècle même, où elle vécut en un tel éclat, que +les rois d'Aragon et de Navarre tinrent à honneur d'être ses gendres, +en épousant ses deux filles[190]. Quelques-uns ne l'ont pas si bien +traitée dans le nôtre; et sans parler de ce qu'on a dit de la Chimène +du théâtre, celui qui a composé l'histoire d'Espagne en françois l'a +notée dans son livre de s'être tôt et aisément consolée de la mort +de son père[191], et a voulu taxer de légèreté une action qui fut +imputée à grandeur de courage par ceux qui en furent les témoins. +Deux romances espagnols, que je vous donnerai ensuite de cet +_Avertissement_, parlent encore plus en sa faveur. Ces sortes de +petits poëmes sont comme des originaux décousus de leurs anciennes +histoires, et je serois ingrat envers la mémoire de cette héroïne, si, +après l'avoir fait connoître en France, et m'y être fait connoître par +elle, je ne tâchois de la tirer de la honte qu'on lui a voulu faire, +parce qu'elle a passé par mes mains. Je vous donne donc ces pièces +justificatives de la réputation où elle a vécu, sans dessein de +justifier la façon dont je l'ai fait parler françois. Le temps l'a +fait pour moi, et les traductions qu'on en a faites en toutes les +langues qui servent aujourd'hui à la scène, et chez tous les peuples +où l'on voit des théâtres, je veux dire en italien, flamand et +anglois[192], sont d'assez glorieuses apologies contre tout ce qu'on +en a dit. Je n'y ajouterai pour toute chose qu'environ une douzaine de +vers espagnols qui semblent faits exprès pour la défendre. Ils sont du +même auteur qui l'a traitée avant moi, D. Guillen de Castro, qui, dans +une autre comédie qu'il intitule _Engañarse engañando_[193], fait dire +à une princesse de Béarn: + + _A mirar + bien el mundo, que el tener + apetitos que vencer, + y ocasiones que dexar, + Examinan el valor + en la muger, yo dixera + lo que siento[194], porque fuera + luzimiento de mi honor. + Pero malicias fundadas_ + _en honras mal entendidas, + de tentaciones vencidas + hacen culpas declaradas: + Y asi, la que el desear + con el resistir apunta, + vence dos veces, si junta + con el resistir el callar_[195]. + +C'est, si je ne me trompe, comme agit Chimène dans mon ouvrage, en +présence du Roi et de l'Infante. Je dis en présence du Roi et de +l'Infante, parce que quand elle est seule, ou avec sa confidente, ou +avec son amant, c'est une autre chose. Ses moeurs sont inégalement +égales[196], pour parler en termes de notre Aristote, et changent +suivant les circonstances des lieux, des personnes, des temps et des +occasions, en conservant toujours le même principe. + +Au reste, je me sens obligé de désabuser le public de deux erreurs qui +s'y sont glissées touchant cette tragédie, et qui semblent avoir été +autorisées par mon silence. La première est que j'aye convenu de juges +touchant son mérite[197], et m'en sois rapporté au sentiment de ceux +qu'on a priés d'en juger. Je m'en tairois encore, si ce faux bruit +n'avoit été jusque chez M. de Balzac dans sa province, ou, pour me +servir de ses paroles mêmes, dans son désert[198], et si je n'en +avois vu depuis peu les marques dans cette admirable lettre qu'il a +écrite sur ce sujet, et qui ne fait pas la moindre richesse des deux +derniers trésors qu'il nous a donnés[199]. Or comme tout ce qui part +de sa plume regarde toute la postérité, maintenant que mon nom est +assuré de passer jusqu'à elle dans cette lettre incomparable, il me +seroit honteux qu'il y passât avec cette tache, et qu'on pût à jamais +me reprocher d'avoir compromis de ma réputation. C'est une chose qui +jusqu'à présent est sans exemple; et de tous ceux qui ont été attaqués +comme moi, aucun que je sache n'a eu assez de foiblesse pour convenir +d'arbitres avec ses censeurs; et s'ils ont laissé tout le monde dans +la liberté publique d'en juger, ainsi que j'ai fait, ç'a été sans +s'obliger, non plus que moi, à en croire personne; outre que dans la +conjoncture où étoient lors les affaires du _Cid_, il ne falloit pas +être grand devin pour prévoir ce que nous en avons vu arriver. A moins +que d'être tout à fait stupide, on ne pouvoit pas ignorer que comme +les questions de cette nature ne concernent ni la religion ni l'État, +on en peut décider par les règles de la prudence humaine, aussi bien +que par celles du théâtre, et tourner sans scrupule le sens du bon +Aristote du côté de la politique[200]. Ce n'est pas que je sache si +ceux qui ont jugé du _Cid_ en ont jugé suivant leur sentiment ou non, +ni même que je veuille dire qu'ils en ayent bien ou mal jugé, mais +seulement que ce n'a jamais été de mon consentement qu'ils en ont +jugé, et que peut-être je l'aurois justifié sans beaucoup de peine, si +la même raison qui les a fait parler ne m'avoit obligé à me taire. +Aristote ne s'est pas expliqué si clairement dans sa _Poétique_, que +nous n'en puissions faire ainsi que les philosophes, qui le tirent +chacun à leur parti dans leurs opinions contraires; et comme c'est un +pays inconnu pour beaucoup de monde, les plus zélés partisans du _Cid_ +en ont cru ses censeurs sur leur parole, et se sont imaginé avoir +pleinement satisfait à toutes leurs objections, quand ils ont soutenu +qu'il importoit peu qu'il fût selon les règles d'Aristote, et +qu'Aristote en avoit fait pour son siècle et pour des Grecs, et non +pas pour le nôtre et pour des François. + +Cette seconde erreur, que mon silence a affermie, n'est pas moins +injurieuse à Aristote qu'à moi. Ce grand homme a traité la poétique +avec tant d'adresse et de jugement, que les préceptes qu'il nous en a +laissés[201] sont de tous les temps et de tous les peuples; et bien +loin de s'amuser au détail des bienséances[202] et des agréments, qui +peuvent être divers selon que ces deux circonstances sont diverses, il +a été droit aux mouvements de l'âme, dont la nature ne change point. +Il a montré quelles passions la tragédie doit exciter dans celles de +ses auditeurs; il a cherché quelles conditions sont nécessaires, et +aux personnes qu'on introduit, et aux événements qu'on représente, +pour les y faire naître; il en a laissé des moyens qui auroient +produit leur effet partout dès la création du monde, et qui seront +capables de le produire encore partout, tant qu'il y aura des théâtres +et des acteurs; et pour le reste, que les lieux et les temps peuvent +changer, il l'a négligé, et n'a pas même prescrit le nombre des actes, +qui n'a été réglé que par Horace beaucoup après lui[203]. + +Et certes, je serois le premier qui condamnerois _le Cid_, s'il +péchoit contre ces grandes et souveraines maximes que nous tenons +de ce philosophe; mais bien loin d'en demeurer d'accord, j'ose +dire que cet heureux poëme n'a si extraordinairement réussi que +parce qu'on y voit les deux maîtresses conditions (permettez-moi +cet[204] épithète) que demande ce grand maître aux excellentes +tragédies, et qui se trouvent si rarement assemblées dans un même +ouvrage, qu'un des plus doctes commentateurs de ce divin traité +qu'il en a fait, soutient que toute l'antiquité ne les a vues se +rencontrer que dans le seul _OEdipe_[205]. La première est que +celui qui souffre et est persécuté ne soit ni tout méchant ni tout +vertueux, mais un homme plus vertueux que méchant, qui par quelque +trait de foiblesse humaine qui ne soit pas un crime, tombe dans un +malheur qu'il ne mérite pas; l'autre, que la persécution et le +péril ne viennent point d'un ennemi, ni d'un indifférent, mais +d'une personne qui doive aimer celui qui souffre et en être +aimée[206]. Et voilà, pour en parler sainement, la véritable et +seule cause de tout le succès du _Cid_, en qui l'on ne peut +méconnoître ces deux conditions, sans s'aveugler soi-même pour lui +faire injustice. J'achève donc en m'acquittant de ma parole; et +après vous avoir dit en passant ces deux mots pour le Cid du +théâtre, je vous donne, en faveur de la Chimène de l'histoire, les +deux romances que je vous ai promis[207]. J'oubliois[208] à vous +dire que quantité de mes amis ayant jugé à propos que je rendisse +compte au public de ce que j'avois emprunté de l'auteur espagnol +dans cet ouvrage, et m'ayant témoigné le souhaiter, j'ai bien +voulu leur donner cette satisfaction. Vous trouverez donc tout ce +que j'en ai traduit imprimé d'une autre lettre[209], avec un +chiffre au commencement, qui servira de marque de renvoi pour +trouver les vers espagnols au bas de la même page. Je garderai ce +même ordre dans _la Mort de Pompée_, pour les vers de Lucain, ce +qui n'empêchera pas que je ne continue aussi ce même changement +de lettre toutes les fois que nos acteurs rapportent quelque +chose qui s'est dit ailleurs que sur le théâtre[210], où vous +n'imputerez rien qu'à moi si vous n'y voyez ce chiffre pour +marque, et le texte d'un autre auteur au-dessous. + +NOTES: + + [187] Cet extrait et les remarques qui le suivent ne se trouvent + que dans les éditions de 1648-56.--Au lieu de «lib. IXo, cap. + vo,» on lit dans les éditions données du vivant de Corneille: + «lib. IVo, cap. 5º.» Dans les impressions les plus récentes, à la + faute IVo, pour IXo, il s'en est joint une seconde: 50 pour 5º. + + [188] «Il avait eu peu de jours auparavant[188-a] un duel avec + don Gomèz, comte de Gormaz. Il le vainquit et lui donna la mort. + Le résultat de cet événement fut qu'il se maria avec doña + Chimène, fille et héritière de ce seigneur. Elle-même demanda au + Roi qu'il le lui donnât pour mari (car elle était fort éprise de + ses qualités), ou qu'il le châtiât conformément aux lois, pour + avoir donné la mort à son père. Le mariage, qui agréait à tous, + s'accomplit; ainsi grâce à la dot considérable de son épouse, qui + s'ajouta aux biens qu'il tenait de son père, il grandit en + pouvoir et _en_ richesses.» + + L'_Historia general d'España_[188-b], d'où Corneille a tiré le + fragment qui précède son Avertissement, n'est qu'une traduction + libre, faite par le P. Mariana lui-même, de son histoire latine, + intitulée _Historiæ de rebus Hispaniæ libri_ XXX, dont les + diverses parties ont paru en 1592, 1595 et 1616. Voici le passage + qui correspond, dans l'ouvrage original, au fragment espagnol cité + par Corneille: + + _Gormatii comitem Gometium non multo antea, in privata + contentione, adacto in viscera gladio peremerat (Rodericus + Diacius). Occisi patris, pro quo supplicium debebatur, merces + Semenæ filiæ conjugium fuit; quum illa juvenis virtutem admirata, + sibi virum dari, aut lege in eum agi regem postulasset. Rodericus, + ad paternam ditionem, dotali principatu occisi soceri auctus, + viribus et potentia validus_, etc. + + (Mariana, _Historiæ de rebus Hispaniæ_ lib. IX, cap. V.) + + [188-a] Afin de pouvoir, sans paraître se donner trop de + licence, ramener toute l'histoire à un seul jour, Corneille se + sert un peu artificieusement du texte de Mariana, dont les mots: + _pocos dias antes_ (dans la rédaction latine: _non multo antea_) + viennent immédiatement après une phrase où il est parlé de l'âge + de trente ans qu'avait alors Rodrigue; cette phrase fait partie + du récit d'une querelle que faisait au roi Fernand l'empereur + Henri II. Dans les romances, il y a un assez long intervalle + entre le duel et le mariage. Il paraît même que Chimène était + encore une enfant lors du duel et ne fit sa démarche auprès du + Roi qu'après un certain nombre d'années. + + [188-b] Publiée pour la première fois en 1601, à Tolède, + chez Pedro Rodriguez, 2 vol. in-folio. + + [189] Corneille a-t-il ici en vue les deux chroniques dont parle + M. Damas-Hinard (_Romancero_, tome II, p. 52), ou bien les deux + ouvrages connus sous les noms de _Chronique rimée_ et de _Poëme_ + ou _Chanson du Cid_, dont il est question au chapitre 1, p. 3, + des _Documents relatifs à l'histoire du Cid_, publiés par M. + Hippolyte Lucas? + + [190] Doña Elvire, fille aînée du Cid, épousa le roi don Ramire + de Navarre, et doña Sol, la cadette, l'infant don Sanche + d'Aragon. + + [191] «Ce Cid Ruis eut querelle avec D. Gomès, seigneur du lieu + de Gormès, qui avoit été conquêté par le roi D. Fernand sur les + Maures, peu d'années auparavant: tellement que entrant en combat + eux deux, D. Gomès fut tué. De lui resta une fille nommée D. + Ximena Gomès, laquelle faisoit grandes et continuelles plaintes + de la mort de son père; mais il ne passa longtemps qu'elle-même + pria le Roi de faire le mariage d'elle et du Cid, ce qu'il fit, + et ainsi demeura cette dame toute consolée.» (_Histoire générale + d'Espagne_.... par Loys de Mayerne Turquet. Édition de Lyon, + 1587, in-fol., p. 334; édition de Paris, 1635, 2 vol. in-fol., + tome I, p. 297.) On lit en marge en manchette: «Fille tôt + consolée de la mort de son père.» Évidemment c'est surtout à + cette indication, que se rapporte la remarque de Corneille. + + [192] Sur ces traductions, voyez, au tome I, le passage de la + _Notice biographique_ de Corneille où il est question de ses + livres. Nous savons par Fontenelle qu'il eut plus tard aussi dans + sa bibliothèque la version espagnole. Il n'en parle pas ici. Son + silence s'accorde avec ce qui est dit dans la _Notice du Cid_ (p. + 4 et suivantes) au sujet de la traduction ou plutôt de + l'imitation de Diamante. + + [193] _Comedia del_ Engañarse engañando, _jornada segunda_; la + pièce n'est pas divisée en scènes. Elle a été imprimée en 1625, + dans la _Segunda parte de las Comedias de don Guillem de Castro. + Valencia, por Miguel Sorolla._--Le titre espagnol, qui signifie + _se tromper en trompant_, rappelle par la pensée et par la forme + ce vieux proverbe, regretté de la Fontaine (livre IV, fable XI): + + Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui, + Qui souvent s'engeigne soi-même. + + [194] L'édition espagnole de 1625, indiquée à la note précédente, + donne _tengo_, au lieu de _siento_, et au dernier vers _vencer_, + au lieu de _resistir_. + + [195] «Si le monde a raison de dire que ce qui éprouve le mérite + d'une femme, c'est d'avoir des désirs à vaincre, des occasions à + rejeter, je n'aurais ici qu'à exprimer ce que je sens: mon + honneur n'en deviendrait que plus éclatant. Mais une malignité + qui se prévaut de notions d'honneur mal entendues convertit + volontiers en un aveu de faute ce qui n'est que la tentation + vaincue. Dès lors la femme qui désire et qui résiste également, + vaincra deux fois, si en résistant elle sait encore se taire.» + + [196] Voyez tome I, p. 38. + + [197] Voyez ci-dessus, p. 47, 48 et 66. + + [198] «Le désert ne m'a pas rendu si sauvage que je ne sois + touché des raretés qu'on nous apporte du monde,» dit Balzac dans + sa lettre à Scudéry. + + [199] Allusion aux _Lettres choisies du Sieur de Balzac_. Paris, + Augustin Courbé, 1647, in-8º, 2 parties. La lettre à Scudéry + figure à la p. 394 de la 1re partie.--Il faut se souvenir que cet + _Avertissement_ a paru pour la première fois dans l'édition de + 1648: voyez ci-dessus, p. 79, note 187. + + [200] «Tourner sans scrupule le sens du bon Aristote du côté de + la politique» paraît signifier, d'après l'ensemble du passage, + «tourner le sens d'Aristote du côté de la politique de celui qui + l'interprète, de ses opinions, de ses intérêts, de ses passions.» + + [201] VAR. (édit. de 1654 et de 1656): les préceptes qu'il nous + en a donnés. + + [202] VAR. (édit. de 1654 et de 1656): et bien loin de s'amuser + au travail des bienséances. + + [203] Voyez l'_Art poétique_ d'Horace, vers 189 et 190. + + [204] _Cet_ est au masculin dans les impressions de 1648-1656, + c'est-à-dire dans toutes les éditions publiées par Corneille qui + donnent cet _Avertissement_. Voyez ci-dessus, p. 22, ligne 5. + + [205] Corneille veut parler de Robortel qu'il nomme dans un + passage du _Discours de la tragédie_ où il a déjà exposé les + idées sur lesquelles il revient ici. Voyez tome I, p. 59 et p. + 33. + + [206] VAR. (édit. de 1654 et de 1656): celui qui souffre en être + aimé. + + [207] Ces romances font partie tous deux du _Romancero general_. + On les trouve dans le _Romancero espagnol_.... traduction + complète par M. Damas-Hinard, 2 vol. in-18, tome II, p. 24 et 27. + + [208] Ce dernier alinéa a été supprimé dans les éditions de 1654 + et de 1656, auxquelles il ne pouvait s'appliquer: elles ne + contiennent pas les extraits de Guillem de Castro dont parle ici + Corneille, et que l'on trouvera dans notre édition à + l'_Appendice_ qui suit la pièce. + + [209] C'est-à-dire en lettres italiques. + + [210] Corneille, dans ses diverses éditions, et après lui son + frère, dans celle de 1692, impriment en italiques les discours + directs, les paroles d'autrui rapportées par les acteurs, paroles + qu'on met plus ordinairement aujourd'hui entre guillemets. Ainsi + dans _le Cid_ (acte V, scène I): + + On dira seulement: _Il adoroit Chimène, + Il n'a pas voulu vivre_, etc.; + + et dans la scène VI du même acte: + + _Ne crains rien_, m'a-t-il dit, quand il m'a désarmé; + _Je laisserois plutôt_, etc. + + + + + ROMANCE PRIMERO. + + _Delante el rey de Leon + doña Ximena una tarde + se pone à pedir justicia + por la muerte de su padre. + Para contra el Cid la pide, + don Rodrigo de Bivare, + que huerfana la dexó, + niña, y de muy poca edade. + Si tengo razon, ó non, + bien, Rey, lo alcanzas y sabes, + que los negocios de honra + no pueden disimularse. + Cada dia que amanece, + veo al lobo de mi sangre, + caballero en un caballo, + por darme mayor pesare. + Mandale, buen rey, pues puedes, + que no me ronde mi calle: + que no se venga en mugeres + el hombre que mucho vale. + Si mi padre afrentó al suyo, + bien ha vengado á su padre, + que si honras pagaron muertes, + para su disculpa basten. + Encomendada me tienes, + no consientas que me agravien, + que el que á mi se fiziere, + á tu corona se faze. + --Calledes, doña Ximena, + que me dades pena grande, + que yo daré buen remedio + para todos vuestros males. + Al Cid no le he de ofender, + que es hombre que mucho vale, + y me defiende mis reynos, + y quiero que me los guarde. + Pero yo faré un partido + con el, que no os esté male, + de tomalle la palabra + para que con vos se case. + Contenta quedó Ximena + con la merced que le faze, + que quien huerfana la fizo + aquesse mismo la ampare_[211]. + +NOTES: + + [211] «Par-devant le roi de Léon, un soir se présente doña + Chimène, demandant justice pour la mort de son père. + + «Elle demande justice contre le Cid, don Rodrigue de Bivar, qui + l'a rendue orpheline dès son enfance, quand elle comptait encore + bien peu d'années. + + «Si j'ai raison d'agir ainsi, ô Roi, tu le comprends, tu le sais + bien: les devoirs de l'honneur ne se laissent point méconnaître. + + «Chaque jour que le matin ramène, je vois celui qui s'est repu + comme un loup de mon sang, passer pour renouveler mes chagrins, + chevauchant sur un destrier. + + «Ordonne-lui, bon roi, car tu le peux, de ne plus aller et venir + par la rue que j'habite: un homme de valeur n'exerce pas sa + vengeance contre une femme. + + «Si mon père fit affront au sien, il l'a bien vengé, et si la mort + a payé le prix de l'honneur, que cela suffise à le tenir quitte. + + «J'appartiens à ta tutelle, ne permets pas que l'on m'offense: + l'offense qu'on peut me faire s'adresse à ta couronne. + + «--Taisez-vous, doña Chimène: vous m'affligez vivement. Mais je + saurai bien remédier à toutes vos peines. + + «Je ne saurais faire du mal au Cid; car c'est un homme de grande + valeur, il est le défenseur de mes royaumes, et je veux qu'il me + les conserve. + + «Mais je ferai avec lui un accommodement dont vous ne vous + trouverez point mal: c'est de prendre sa parole pour qu'il se + marie avec vous.» + + «Chimène demeure satisfaite, agréant cette merci du Roi, qui lui + destine pour protecteur celui qui l'a faite orpheline.» + + + + +ROMANCE SEGUNDO. + + _A Ximena y á Rodrigo + prendió el Rey palabra y mano, + de juntarlos para en uno + en presencia de Layn Calvo. + Las enemistades viejas + con amor se conformaron, + que donde preside el amor + se olvidan muchos agravios.... + Llegaron juntos los novios, + y al dar la mano, y abraço, + el Cid mirando á la novia, + le dixo todo turbado: + Maté á tu padre, Ximena, + pero no á desaguisado, + matéle de hombre á hombre, + para vengar cierto agravio. + Maté hombre, y hombre doy: + aqui estoy á tu mandado, + y en lugar del muerto padre + cobraste un marido honrado. + A todos pareció bien; + su discrecion alabaron, + y asi se hizieron las bodas + de Rodrigo el Castellano_[212]. + +NOTES: + + [212] De Rodrigue et de Chimène le Roi prit la parole et la main, + afin de les unir ensemble en présence de Layn Calvo. + + «Les inimitiés anciennes furent réconciliées par l'amour; car où + préside l'amour, bien des torts s'oublient.... + + «Les fiancés arrivèrent ensemble et, au moment de donner la main + et le baiser, le Cid, regardant la mariée, lui dit tout troublé: + + «J'ai tué ton père, Chimène, mais non en trahison: je l'ai tué + d'homme à homme, pour venger une réelle injure. + + «J'ai tué un homme, et je te donne un homme: me voici pour faire + droit à ton grief, et au lieu du père mort tu reçois un époux + honoré.» + + «Cela parut bien à tous; ils louèrent son prudent propos, et ainsi + se firent les noces de Rodrigue le Castillan.» + + + + +EXAMEN. + +Ce poëme a tant d'avantages du côté du sujet et des pensées brillantes +dont il est semé, que la plupart de ses auditeurs n'ont pas voulu voir +les défauts de sa conduite, et ont laissé enlever leurs suffrages au +plaisir que leur a donné sa représentation. Bien que ce soit celui de +tous mes ouvrages réguliers où je me suis permis le plus de licence, +il passe encore pour le plus beau auprès de ceux qui ne s'attachent +pas à la dernière sévérité des règles; et depuis cinquante ans[213] +qu'il tient sa place sur nos théâtres, l'histoire ni l'effort de +l'imagination n'y ont rien fait voir qui en aye effacé l'éclat. Aussi +a-t-il les deux grandes conditions que demande Aristote aux tragédies +parfaites, et dont l'assemblage se rencontre si rarement chez les +anciens ni chez les modernes[214]; il les assemble même plus fortement +et plus noblement que les espèces que pose ce philosophe. Une +maîtresse que son devoir force à poursuivre la mort de son amant, +qu'elle tremble d'obtenir, a les passions plus vives et plus allumées +que tout ce qui peut se passer entre un mari et sa femme, une mère et +son fils, un frère et sa soeur[215]; et la haute vertu dans un naturel +sensible à ces passions, qu'elle dompte sans les affoiblir, et à qui +elle laisse toute leur force pour en triompher plus glorieusement, a +quelque chose de plus touchant, de plus élevé et de plus aimable que +cette médiocre bonté, capable d'une foiblesse, et même d'un crime, où +nos anciens étoient contraints d'arrêter le caractère le plus parfait +des rois et des princes dont ils faisoient leurs héros, afin que ces +taches et ces forfaits, défigurant ce qu'ils leur laissoient de vertu, +s'accommodassent au goût et aux souhaits de leurs spectateurs, et +fortifiassent[216] l'horreur qu'ils avoient conçue de leur domination +et de la monarchie. + +Rodrigue suit ici son devoir sans rien relâcher de sa passion; Chimène +fait la même chose à son tour, sans laisser ébranler son dessein par +la douleur où elle se voit abîmée par là; et si la présence[217] de +son amant lui fait faire quelque faux pas, c'est une glissade dont +elle se relève à l'heure même; et non-seulement elle connoît si bien +sa faute qu'elle nous en avertit, mais elle fait un prompt désaveu de +tout ce qu'une vue si chère lui a pu arracher. Il n'est point besoin +qu'on lui reproche qu'il lui est honteux de souffrir l'entretien de +son amant après qu'il a tué son père; elle avoue que c'est la seule +prise que la médisance aura sur elle. Si elle s'emporte jusqu'à lui +dire qu'elle veut bien qu'on sache qu'elle l'adore et le poursuit, ce +n'est point une résolution si ferme, qu'elle l'empêche de cacher son +amour de tout son possible lorsqu'elle est en la présence du Roi. S'il +lui échappe de l'encourager au combat contre don Sanche par ces +paroles: + +Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix[218], elle ne se +contente pas de s'enfuir de honte au même moment; mais sitôt qu'elle +est avec Elvire, à qui elle ne déguise rien de ce qui se passe dans +son âme, et que la vue de ce cher objet ne lui fait plus de violence, +elle forme un souhait plus raisonnable, qui satisfait sa vertu et son +amour tout ensemble, et demande au ciel que le combat se termine + + Sans faire aucun des deux ni vaincu ni vainqueur[219]. + +Si elle ne dissimule point qu'elle penche du côté de Rodrigue, de peur +d'être à don Sanche, pour qui elle a de l'aversion, cela ne détruit +point la protestation qu'elle a faite un peu auparavant, que malgré la +loi de ce combat, et les promesses que le Roi a faites à Rodrigue, +elle lui fera mille autres ennemis, s'il en sort victorieux. Ce grand +éclat même qu'elle laisse faire à son amour après qu'elle le croit +mort, est suivi d'une opposition vigoureuse à l'exécution de cette loi +qui la donne à son amant, et elle ne se tait qu'après que le Roi l'a +différée, et lui a laissé lieu d'espérer qu'avec le temps il y pourra +survenir quelque obstacle. Je sais bien que le silence passe +d'ordinaire pour une marque de consentement; mais quand les rois +parlent, c'en est une de contradiction: on ne manque jamais à leur +applaudir quand on entre dans leurs sentiments; et le seul moyen de +leur contredire avec le respect qui leur est dû, c'est de se taire, +quand leurs ordres ne sont pas si pressants qu'on ne puisse remettre à +s'excuser de leur obéir lorsque le temps en sera venu, et conserver +cependant une espérance légitime d'un empêchement, qu'on ne peut +encore déterminément prévoir. + +Il est vrai que dans ce sujet il faut se contenter de tirer Rodrigue +de péril, sans le pousser jusqu'à son mariage avec Chimène. Il est +historique, et a plu en son temps; mais bien sûrement il déplairoit au +nôtre; et j'ai peine à voir que Chimène y consente chez l'auteur +espagnol, bien qu'il donne plus de trois ans de durée à la comédie +qu'il en a faite. Pour ne pas contredire l'histoire, j'ai cru ne me +pouvoir dispenser d'en jeter quelque idée, mais avec incertitude de +l'effet; et ce n'étoit que par là que je pouvois accorder la +bienséance du théâtre avec la vérité de l'événement. + +Les deux visites que Rodrigue fait à sa maîtresse[220] ont quelque +chose qui choque cette bienséance de la part de celle qui les souffre; +la rigueur du devoir vouloit qu'elle refusât de lui parler, et +s'enfermât dans son cabinet, au lieu de l'écouter; mais permettez-moi +de dire avec un des premiers esprits de notre siècle, «que leur +conversation est remplie de si beaux sentiments, que plusieurs n'ont +pas connu ce défaut, et que ceux qui l'ont connu l'ont toléré.» J'irai +plus outre, et dirai que tous presque ont souhaité que ces entretiens +se fissent; et j'ai remarqué aux premières représentations qu'alors +que ce malheureux amant se présentoit devant elle, il s'élevoit un +certain frémissement dans l'assemblée, qui marquoit une curiosité +merveilleuse, et un redoublement d'attention pour ce qu'ils avoient à +se dire dans un état si pitoyable. Aristote dit qu'il y a des +absurdités qu'il faut laisser dans un poëme, quand on peut espérer +qu'elles seront bien reçues; et il est du devoir du poëte, en ce cas, +de les couvrir de tant de brillants, qu'elles puissent éblouir[221]. +Je laisse au jugement de mes auditeurs si je me suis assez bien +acquitté de ce devoir pour justifier par là ces deux scènes. Les +pensées de la première des deux sont quelquefois trop spirituelles +pour partir de personnes fort affligées; mais outre que je n'ai fait +que la paraphraser de l'espagnol[222], si nous ne nous permettions +quelque chose de plus ingénieux que le cours ordinaire de la passion, +nos poëmes ramperoient souvent, et les grandes douleurs ne mettroient +dans la bouche de nos acteurs que des exclamations et des hélas. Pour +ne déguiser rien, cette offre que fait Rodrigue de son épée à Chimène, +et cette protestation de se laisser tuer par don Sanche, ne me +plairoient pas maintenant. Ces beautés étoient de mise en ce temps-là, +et ne le seroient plus en celui-ci. La première est dans l'original +espagnol, et l'autre est tirée sur ce modèle. Toutes les deux ont fait +leur effet en ma faveur; mais je ferois scrupule d'en étaler de +pareilles à l'avenir sur notre théâtre. + +J'ai dit ailleurs ma pensée touchant l'Infante et le Roi[223]; il +reste néanmoins quelque chose à examiner sur la manière dont ce +dernier agit, qui ne paroît pas assez vigoureuse, en ce qu'il ne fait +pas arrêter le Comte après le soufflet donné, et n'envoie pas des +gardes à don Diègue et à son fils. Sur quoi on peut considérer que don +Fernand étant le premier roi de Castille, et ceux qui en avoient été +maîtres auparavant lui n'ayant eu titre que de comtes, il n'étoit +peut-être pas assez absolu sur les grands seigneurs de son royaume +pour le pouvoir faire. Chez don Guillen de Castro, qui a traité ce +sujet avant moi, et qui devoit mieux connoître que moi quelle étoit +l'autorité de ce premier monarque de son pays, le soufflet se donne en +sa présence et en celle de deux ministres d'État[224], qui lui +conseillent, après que le Comte s'est retiré fièrement et avec +bravade, et que don Diègue a fait la même chose en soupirant, de ne le +pousser point à bout, parce qu'il a quantité d'amis dans les Asturies, +qui se pourroient révolter, et prendre parti avec les Maures dont son +État est environné. Ainsi il se résout d'accommoder l'affaire sans +bruit, et recommande le secret à ces deux ministres, qui ont été seuls +témoins de l'action. C'est sur cet exemple que je me suis cru bien +fondé à le faire agir plus mollement qu'on ne feroit en ce temps-ci, +où l'autorité royale est plus absolue. Je ne pense pas non plus qu'il +fasse une faute bien grande de ne jeter point[225] l'alarme de nuit +dans sa ville, sur l'avis incertain qu'il a du dessein des Maures, +puisqu'on faisoit bonne garde sur les murs et sur le port; mais il est +inexcusable de n'y donner aucun ordre après leur arrivée, et de +laisser tout faire à Rodrigue. La loi du combat qu'il propose à +Chimène avant que de le permettre à don Sanche contre Rodrigue, n'est +pas si injuste que quelques-uns ont voulu le dire, parce qu'elle est +plutôt une menace pour la faire dédire de la demande de ce combat, +qu'un arrêt qu'il lui veuille faire exécuter. Cela paroît en ce +qu'après la victoire de Rodrigue il n'en exige pas précisément l'effet +de sa parole, et la laisse en état d'espérer que cette condition +n'aura point de lieu. + +Je ne puis dénier que la règle des vingt et quatre heures[226] presse +trop les incidents de cette pièce. La mort du Comte et l'arrivée des +Maures s'y pouvoient entre-suivre d'aussi près qu'elles font, parce +que cette arrivée est une surprise qui n'a point de communication, ni +de mesures à prendre avec le reste; mais il n'en va pas ainsi du +combat de don Sanche, dont le Roi étoit le maître, et pouvoit lui +choisir un autre temps que deux heures après la fuite des Maures. Leur +défaite avoit assez fatigué Rodrigue toute la nuit, pour mériter deux +ou trois jours de repos, et même il y avoit quelque apparence qu'il +n'en étoit pas échappé sans blessures, quoique je n'en aye rien dit, +parce qu'elles n'auroient fait que nuire à la conclusion de l'action. + +Cette même règle presse aussi trop Chimène de demander justice au Roi +la seconde fois. Elle l'avoit fait le soir d'auparavant, et n'avoit +aucun sujet d'y retourner le lendemain matin pour en importuner le +Roi, dont elle n'avoit encore aucun lieu de se plaindre, puisqu'elle +ne pouvoit encore dire qu'il lui eût manqué de promesse. Le roman lui +auroit donné sept ou huit jours de patience avant que de l'en presser +de nouveau; mais les vingt et quatre heures ne l'ont pas permis[227]: +c'est l'incommodité de la règle. + +Passons à celle de l'unité de lieu, qui ne m'a pas donné moins de gêne +en cette pièce. Je l'ai placé dans Séville, bien que don Fernand n'en +aye jamais été le maître; et j'ai été obligé à cette falsification, +pour former quelque vraisemblance à la descente des Maures, dont +l'armée ne pouvoit venir si vite par terre que par eau. Je ne voudrois +pas assurer toutefois que le flux de la mer monte effectivement +jusque-là[228]; mais comme dans notre Seine il fait encore plus de +chemin qu'il ne lui en faut faire sur le Guadalquivir pour battre les +murailles de cette ville, cela peut suffire à fonder quelque +probabilité parmi nous, pour ceux qui n'ont point été sur le lieu +même. + +Cette arrivée des Maures ne laisse pas d'avoir ce défaut que j'ai +marqué ailleurs[229], qu'ils se présentent d'eux-mêmes, sans être +appelés dans la pièce, directement ni indirectement, par aucun acteur +du premier acte. Ils ont plus de justesse dans l'irrégularité de +l'auteur espagnol: Rodrigue, n'osant plus se montrer à la cour, les va +combattre sur la frontière[230]; et ainsi le premier acteur les va +chercher, et leur donne place dans le poëme, au contraire de ce qui +arrive ici, où ils semblent se venir faire de fête exprès pour en être +battus, et lui donner moyen de rendre à son roi un service +d'importance[231], qui lui fasse obtenir sa grâce. C'est une seconde +incommodité de la règle dans cette tragédie. + +Tout s'y passe donc dans Séville, et garde ainsi quelque espèce +d'unité de lieu en général; mais le lieu particulier change de scène +en scène, et tantôt c'est le palais du Roi, tantôt l'appartement de +l'Infante, tantôt la maison de Chimène, et tantôt une rue ou place +publique. On le détermine aisément pour les scènes détachées; mais +pour celles qui ont leur liaison ensemble, comme les quatre dernières +du premier acte, il est malaisé d'en choisir un qui convienne à +toutes[232]. Le Comte et don Diègue se querellent au sortir du palais; +cela se peut passer dans une rue; mais après le soufflet reçu, don +Diègue ne peut pas demeurer en cette rue à faire ses plaintes, +attendant que son fils survienne, qu'il ne soit tout aussitôt +environné de peuple, et ne reçoive l'offre de quelques amis. Ainsi il +seroit plus à propos qu'il se plaignît dans sa maison, où le met +l'Espagnol[233], pour laisser aller ses sentiments en liberté; mais en +ce cas il faudroit délier les scènes comme il a fait. En l'état où +elles sont ici, on peut dire qu'il faut quelquefois aider au théâtre, +et suppléer favorablement ce qui ne s'y peut représenter. Deux +personnes s'y arrêtent pour parler, et quelquefois il faut présumer +qu'ils marchent, ce qu'on ne peut exposer sensiblement à la vue, parce +qu'ils échapperoient aux yeux avant que d'avoir pu dire ce qu'il est +nécessaire qu'ils fassent savoir à l'auditeur. Ainsi, par une fiction +de théâtre, on peut s'imaginer que don Diègue et le Comte, sortant du +palais du Roi, avancent toujours en se querellant, et sont arrivés +devant la maison de ce premier lorsqu'il reçoit le soufflet qui +l'oblige à y entrer pour y chercher du secours. Si cette fiction +poétique ne vous satisfait point, laissons-le dans la place publique, +et disons que le concours du peuple autour de lui après cette offense, +et les offres de service que lui font les premiers amis qui s'y +rencontrent, sont des circonstances que le roman ne doit pas oublier; +mais que ces menues actions ne servant de rien à la principale, il +n'est pas besoin que le poëte s'en embarrasse sur la scène. Horace +l'en dispense par ces vers: + + _Hoc amet, hoc spernat promissi carminis auctor; + Pleraque negligat_[234]. + +Et ailleurs: + + _Semper ad eventum festinet_[235]. + +C'est ce qui m'a fait négliger, au troisième acte, de donner à don +Diègue, pour aide à chercher son fils, aucun des cinq cents amis qu'il +avoit chez lui. Il y a grande apparence que quelques-uns d'eux l'y +accompagnoient, et même que quelques autres le cherchoient pour lui +d'un autre côté; mais ces accompagnements inutiles de personnes qui +n'ont rien à dire, puisque celui qu'ils accompagnent a seul tout +l'intérêt à l'action, ces sortes d'accompagnements, dis-je, ont +toujours mauvaise grâce au théâtre, et d'autant plus que les comédiens +n'emploient à ces personnages muets que leurs moucheurs de chandelles +et leurs valets, qui ne savent quelle posture tenir. + +Les funérailles du Comte étoient encore une chose fort embarrassante, +soit qu'elles se soient faites avant la fin de la pièce, soit que le +corps aye demeuré en présence dans son hôtel, attendant qu'on y donnât +ordre[236]. Le moindre mot que j'en eusse laissé dire, pour en prendre +soin, eût rompu toute la chaleur de l'attention, et rempli l'auditeur +d'une fâcheuse idée. J'ai cru plus à propos de les dérober à son +imagination par mon silence, aussi bien que le lieu précis de ces +quatre scènes du premier acte dont je viens de parler; et je m'assure +que cet artifice m'a si bien réussi, que peu de personnes ont pris +garde à l'un ni à l'autre, et que la plupart des spectateurs, laissant +emporter leurs esprits à ce qu'ils ont vu et entendu de pathétique en +ce poëme, ne se sont point avisés de réfléchir sur ces deux +considérations. + +J'achève par une remarque sur ce que dit Horace, que ce qu'on expose à +la vue touche bien plus que ce qu'on n'apprend que par un récit[237]. + +C'est sur quoi je me suis fondé pour faire voir le soufflet que reçoit +don Diègue, et cacher aux yeux la mort du Comte, afin d'acquérir et +conserver à mon premier acteur l'amitié des auditeurs, si nécessaire +pour réussir au théâtre. L'indignité d'un affront fait à un +vieillard, chargé d'années et de victoires, les jette aisément dans le +parti de l'offensé; et cette mort, qu'on vient dire au Roi tout +simplement sans aucune narration touchante, n'excite point en eux la +commisération qu'y eût fait naître le spectacle de son sang, et ne +leur donne aucune aversion pour ce malheureux amant, qu'ils ont vu +forcé par ce qu'il devoit à son honneur d'en venir à cette extrémité, +malgré l'intérêt et la tendresse de son amour. + +NOTES: + + [213] VAR. (édit. de 1660-1663): et depuis vingt-trois + ans;--(édit. de 1664) et depuis vingt-huit ans;--(édit. de 1668) + et depuis trente-cinq ans.--Ces dates sont peu précises: en 1682 + il y avait, non pas cinquante ans, mais seulement quarante-six, + que _le Cid_ avait été représenté. Il y a d'autres inexactitudes + de ce genre dans les écrits de Corneille. Nous avons vu Claveret + lui reprocher de s'être vanté en 1637, dans la _Lettre + apologétique_, de ses «trente années d'études.» Voyez tome I, p. + 129 et 130. + + [214] VAR. (édit. de 1660-1668): chez les anciens et les + modernes. + + [215] VAR. (édit. de 1660-1664): entre un mari et une femme, une + mère et un fils, un frère et une soeur.--Voyez tome I, p. 65. + + [216] Toutes les éditions, jusqu'à celle de 1692, qui, la + première, met les deux verbes au pluriel, donnent + _s'accommodast.... et fortifiast_. + + [217] VAR. (édit. de 1660): par la douleur où il l'abîme; et si + la présence, etc. + + [218] Vers 1556. + + [219] Vers 1667. + + [220] Voyez la scène IV de l'acte III, et la scène I de l'acte V. + + [221] Voyez la _Poétique_, fin du chapitre XXIV. + + [222] Voyez _las Mocedades del Cid_, au premier tiers de la + seconde journée; la pièce n'est pas divisée en scènes distinguées + par des chiffres. + + [223] Corneille a remarqué dans le _Discours du Poëme dramatique_ + (tome I, p. 48) que l'amour de l'Infante est un épisode détaché, + et dans l'_Examen_ de _Clitandre_ (tome I, p. 272), que don + Fernand agit seulement en qualité de juge et que ce roi «remplit + assez mal la dignité d'un si grand titre.» Il revient encore sur + ces deux personnages dans l'_Examen_ d'_Horace_. + + [224] Voyez _las Mocedades del Cid_, au premier tiers de la + première journée. + + [225] VAR. (édit. de 1660-1663): Je ne pense pas non plus qu'il + manque beaucoup à ne jeter point, etc. + + [226] VAR. (édit. de 1660): que la règle des vingt-quatre heures. + + [227] VAR. (édit. de 1660): mais les vingt-quatre heures ne l'ont + pas permis. + + [228] Corneille aurait pu l'assurer. Madoz dit que le flux se + fait sentir jusqu'à dix ou douze lieues au-dessus de Séville. + (_Diccionario geografico-estadistico-historico de España._ + Madrid, 1847, gr. in-8º, tome IX, p. 22.) + + [229] Voyez tome I, p. 43. + + [230] Voyez _las Mocedades del Cid_, deuxième journée. + + [231] VAR. (édit. de 1660 et de 1663); de rendre un service + d'importance à son roi. + + [232] Ailleurs Corneille a déjà dit la même chose, mais en + précisant un peu plus: «_Le Cid_ multiple encore davantage les + lieux particuliers sans quitter Séville; et comme la liaison de + scènes n'y est pas gardée, le théâtre, dès le premier acte, est + la maison de Chimène, l'appartement de l'Infante dans le palais + du Roi, et la place publique; le second y ajoute la chambre du + Roi; et sans doute il y a quelque excès dans cette licence.» + (_Discours des trois unités_, tome I, p. 120.) On doit bien + penser que Scudéry ne manqua pas d'insister sur cette + irrégularité: «Le théâtre, dit-il, en est si mal entendu, qu'un + même lieu représentant l'appartement du Roi, celui de l'Infante, + la maison de Chimène et la rue, presque sans changer de face, le + spectateur ne sait le plus souvent où en sont les acteurs.» + (_Fautes remarquées dans la tragi-comédie du Cid_, p. + 29.)--Actuellement on change les décorations. Voyez la _Notice_, + p. 52. + + [233] Voyez _las Mocedades del Cid_, au deuxième tiers de la + première journée. + + [234] Voici le vrai texte de ce passage (_Art poétique_, vers 44 + et 45): + + _Pleraque differat, et præsens in tempus omittat; + Hoc amet, hoc spernat promissi carminis auctor._ + + [235] Ici Corneille a changé le mode du verbe pour faire mieux + concorder les deux citations. Il y a dans l'_Art poétique_ (vers + 148): + + _Semper ad eventum festinat._ + + [236] Scudéry revient à deux reprises sur ce point: «Rodrigue y + paroît d'abord (_dans le troisième acte_) chez Chimène, avec une + épée qui fume encore du sang tout chaud qu'il vient de faire + répandre à son père; et par cette extravagance si peu attendue, + il donne de l'horreur à tous les judicieux qui le voient, et qui + savent que ce corps est encore dans la maison.» (_Fautes + remarquées_, p. 22.)--«Rodrigue vient en plein jour revoir + Chimène.... Si je ne craignois de faire le plaisant mal à propos, + je lui demanderois volontiers s'il a donné de l'eau bénite en + passant à ce pauvre mort qui vraisemblablement est dans la + salle.» (P. 27.) + + [237] _Segnius irritant animos demissa per aurem, + Quam quæ sunt oculis subjecta fidelibus...._ + + (_Art poétique_, vers 180 et 181.) + + + + +LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DU +_CID_. + +ÉDITIONS SÉPARÉES. + + 1637 in-4º, Paris, F. Targa + (Bibliothèque impériale, Y, + 5664 + A); + + 1637 in-4º, Paris, A. Courbé + (Bibliothèque impériale, Y, + 5664 ++[**] A); + + 1637 in-4º, Paris, F. + Targa (Bibliothèque de l'Institut + et Bibliothèque de Versailles[238]); + + 1637 in-12 (deux exemplaires + identiques); + + 1638 in-12, Paris; + + 1638 in-12, Leyden, édition + précédée d'un avis _Aux amateurs + du langage françois_, signé + J. P.[239]; + + 1639 in-4º; + + 1644 in-4º; + + 1644 in-12; + +NOTES: + + [238] Nous avons confronté plusieurs exemplaires de l'édition + originale, parce qu'ils ne sont pas tous identiques: en les + comparant, nous avons constaté, comme on pourra le voir aux + variantes, plusieurs différences, dont une est très-notable: + voyez vers 312-314, p. 122. + + [239] Nous avons fait réimprimer cet avis à la fin de notre + _Appendice du Cid_. + + +RECUEILS. + + 1648 in-12; + 1652 in-12; + 1654 in-12; + 1655 in-12; + 1656 in-12; + 1660 in-8º; + 1663 in-fol.; + 1664 in-8º; + 1668 in-12; + 1682 in-12. + +_N.B._--Quand il sera besoin de distinguer les uns des autres les +divers exemplaires de l'édition de 1637, in-4º, nous désignerons ceux +de la Bibliothèque impériale de Paris par la lettre P., ceux des +Bibliothèques de l'Institut et de Versailles par un I. (Les deux +exemplaires de la Bibliothèque impériale sont constamment identiques; +l'exemplaire de Versailles est partout semblable à celui de +l'Institut.)--Nous distinguerons de même par les lettres P. et L. nos +deux éditions in-12 de 1638, de Paris et de Leyde. + + + + +ACTEURS. + + + DON FERNAND[240], premier roi de Castille. + DONA URRAQUE, infante de Castille. + DON DIÈGUE, père de don Rodrigue. + DON GOMÈS, comte de Gormas, père de Chimène. + DON RODRIGUE, amant de Chimène[241]. + DON SANCHE, amoureux de Chimène. + DON ARIAS, } + DON ALONSE, } gentilshommes castillans. + CHIMÈNE, fille de don Gomès[242]. + LÉONOR, gouvernante de l'Infante. + ELVIRE, gouvernante de Chimène[243]. + UN PAGE de l'Infante. + + La scène est à Séville. + + + + +LE CID, + +TRAGÉDIE[244]. + + + + +ACTE I. + + +SCÈNE PREMIÈRE[245]. + +CHIMÈNE, ELVIRE[246]. + + CHIMÈNE. + + Elvire, m'as-tu fait un rapport bien sincère? + Ne déguises-tu rien de ce qu'a dit mon père? + + ELVIRE. + + Tous mes sens à moi-même en sont encor charmés: + Il estime Rodrigue autant que vous l'aimez, + Et si je ne m'abuse à lire dans son âme, 5 + Il vous commandera de répondre à sa flamme. + + CHIMÈNE. + + Dis-moi donc, je te prie, une seconde fois + Ce qui te fait juger qu'il approuve mon choix: + Apprends-moi de nouveau quel espoir j'en dois prendre; + Un si charmant discours ne se peut trop entendre; 10 + Tu ne peux trop promettre aux feux de notre amour + La douce liberté de se montrer au jour. + Que t'a-t-il répondu sur la secrète brigue + Que font auprès de toi don Sanche et don Rodrigue? + N'as-tu point trop fait voir quelle inégalité 15 + Entre ces deux amants me penche d'un côté? + + ELVIRE. + + Non; j'ai peint votre coeur dans une indifférence + Qui n'enfle d'aucun d'eux ni détruit l'espérance[247], + Et sans les voir d'un oeil trop sévère ou trop doux, + Attend l'ordre d'un père à choisir un époux. 20 + Ce respect l'a ravi, sa bouche et son visage + M'en ont donné sur l'heure un digne témoignage[248], + Et puisqu'il vous en faut encor faire un récit, + Voici d'eux et de vous ce qu'en hâte il m'a dit: + «Elle est dans le devoir; tous deux sont dignes d'elle, 25 + Tous deux formés d'un sang noble, vaillant, fidèle, + Jeunes, mais qui font lire aisément dans leurs yeux + L'éclatante vertu de leurs braves aïeux. + Don Rodrigue surtout n'a trait en son visage[249] + Qui d'un homme de coeur ne soit la haute image, 30 + Et sort d'une maison si féconde en guerriers, + Qu'ils y prennent naissance au milieu des lauriers. + La valeur de son père, en son temps sans pareille, + Tant qu'a duré sa force, a passé pour merveille; + Ses rides sur son front ont gravé ses exploits[250], 35 + Et nous disent encor ce qu'il fut autrefois. + Je me promets du fils ce que j'ai vu du père; + Et ma fille, en un mot, peut l'aimer et me plaire[251].» + Il alloit au conseil, dont l'heure qui pressoit[252] + A tranché ce discours qu'à peine il commençoit; 40 + Mais à ce peu de mots je crois que sa pensée + Entre vos deux amants n'est pas fort balancée. + Le Roi doit à son fils élire un gouverneur, + Et c'est lui que regarde un tel degré d'honneur: + Ce choix n'est pas douteux, et sa rare vaillance 45 + Ne peut souffrir qu'on craigne aucune concurrence. + Comme ses hauts exploits le rendent sans égal, + Dans un espoir si juste il sera sans rival; + Et puisque don Rodrigue a résolu son père + Au sortir du conseil à proposer l'affaire, 50 + Je vous laisse à juger s'il prendra bien son temps, + Et si tous vos desirs seront bientôt contents. + + CHIMÈNE. + + Il semble toutefois que mon âme troublée + Refuse cette joie, et s'en trouve accablée: + Un moment donne au sort des visages divers, 55 + Et dans ce grand bonheur je crains un grand revers. + + ELVIRE. + + Vous verrez cette crainte heureusement déçue[253]. + + CHIMÈNE. + + Allons, quoi qu'il en soit, en attendre l'issue. + + +SCÈNE II. + +L'INFANTE, LÉONOR, PAGE[254]. + + L'INFANTE[255]. + + Page, allez avertir Chimène de ma part[256] + Qu'aujourd'hui pour me voir elle attend un peu tard, 60 + Et que mon amitié se plaint de sa paresse. + +(Le Page rentre[257].) + + LÉONOR. + + Madame, chaque jour même desir vous presse; + Et dans son entretien, je vous vois chaque jour[258] + Demander en quel point se trouve son amour[259]. + + L'INFANTE. + + Ce n'est pas sans sujet: je l'ai presque forcée[260] 65 + A recevoir les traits dont son âme est blessée. + Elle aime don Rodrigue, et le tient de ma main, + Et par moi don Rodrigue a vaincu son dédain: + Ainsi de ces amants ayant formé les chaînes, + Je dois prendre intérêt à voir finir leurs peines[261]. 70 + + LÉONOR. + + Madame, toutefois parmi leurs bons succès + Vous montrez un chagrin qui va jusqu'à l'excès[262]. + Cet amour, qui tous deux les comble d'allégresse, + Fait-il de ce grand coeur la profonde tristesse, + Et ce grand intérêt que vous prenez pour eux 75 + Vous rend-il malheureuse alors qu'ils sont heureux? + Mais je vais trop avant, et deviens indiscrète. + + L'INFANTE. + + Ma tristesse redouble à la tenir secrète. + Écoute, écoute enfin comme j'ai combattu, + Écoute quels assauts brave encor ma vertu[263]. 80 + L'amour est un tyran qui n'épargne personne: + Ce jeune cavalier[264], cet amant que je donne[265], + Je l'aime[266]. + + LÉONOR. + + Vous l'aimez! + + L'INFANTE. + + Mets la main sur mon coeur, + Et vois comme il se trouble au nom de son vainqueur, + Comme il le reconnoît. + + LÉONOR. + + Pardonnez-moi, Madame, 85 + Si je sors du respect pour blâmer cette flamme[267]. + Une grande princesse à ce point s'oublier + Que d'admettre en son coeur un simple cavalier[268]! + Et que diroit le Roi? que diroit la Castille[269]? + Vous souvient-il encor de qui vous êtes fille? 90 + + L'INFANTE. + + Il m'en souvient si bien que j'épandrai mon sang + Avant que je m'abaisse à démentir mon rang. + Je te répondrois bien que dans les belles âmes + Le seul mérite a droit de produire des flammes; + Et si ma passion cherchoit à s'excuser, 95 + Mille exemples fameux pourraient l'autoriser; + Mais je n'en veux point suivre où ma gloire s'engage; + La surprise des sens n'abat point mon courage[270]; + Et je me dis toujours qu'étant fille de roi[271], + Tout autre qu'un monarque est indigne de moi. 100 + Quand je vis que mon coeur ne se pouvoit défendre, + Moi-même je donnai ce que je n'osois prendre. + Je mis, au lieu de moi, Chimène en ses liens, + Et j'allumai leurs feux pour éteindre les miens. + Ne t'étonne donc plus si mon âme gênée 105 + Avec impatience attend leur hyménée: + Tu vois que mon repos en dépend aujourd'hui. + Si l'amour vit d'espoir, il périt avec lui[272]: + C'est un feu qui s'éteint, faute de nourriture; + Et malgré la rigueur de ma triste aventure, 110 + Si Chimène a jamais Rodrigue pour mari, + Mon espérance est morte, et mon esprit guéri[273]. + Je souffre cependant un tourment incroyable: + Jusques à cet hymen Rodrigue m'est aimable; + Je travaille à le perdre, et le perds à regret; 115 + Et de là prend son cours mon déplaisir secret. + Je vois avec chagrin que l'amour me contraigne[274] + A pousser des soupirs pour ce que je dédaigne; + Je sens en deux partis mon esprit divisé: + Si mon courage est haut, mon coeur est embrasé; 120 + Cet hymen m'est fatal, je le crains, et souhaite: + Je n'ose en espérer qu'une joie imparfaite[275]. + Ma gloire et mon amour ont pour moi tant d'appas, + Que je meurs s'il s'achève ou ne s'achève pas. + + LÉONOR. + + Madame, après cela je n'ai rien à vous dire, 125 + Sinon que de vos maux avec vous je soupire: + Je vous blâmois tantôt, je vous plains à présent; + Mais puisque dans un mal si doux et si cuisant + Votre vertu combat et son charme et sa force, + En repousse l'assaut, en rejette l'amorce, 130 + Elle rendra le calme à vos esprits flottants. + Espérez donc tout d'elle, et du secours du temps; + Espérez tout du ciel: il a trop de justice + Pour laisser la vertu dans un si long supplice[276]. + + L'INFANTE. + + Ma plus douce espérance est de perdre l'espoir. 135 + + LE PAGE. + + Par vos commandements Chimène vous vient voir. + + L'INFANTE, à Léonor[277]. + + Allez l'entretenir en cette galerie. + + LÉONOR. + + Voulez-vous demeurer dedans la rêverie? + + L'INFANTE. + + Non, je veux seulement, malgré mon déplaisir, + Remettre mon visage un peu plus à loisir. 140 + Je vous suis. + Juste ciel, d'où j'attends mon remède, + Mets enfin quelque borne au mal qui me possède: + Assure mon repos, assure mon honneur. + Dans le bonheur d'autrui je cherche mon bonheur: + Cet hyménée à trois également importe; 145 + Rends son effet plus prompt, ou mon âme plus forte. + D'un lien conjugal joindre ces deux amants, + C'est briser tous mes fers, et finir mes tourments. + Mais je tarde un peu trop: allons trouver Chimène, + Et par son entretien soulager notre peine. 150 + + +SCÈNE III. LE COMTE, DON DIÈGUE. + + LE COMTE. + + Enfin vous l'emportez, et la faveur du Roi + Vous élève en un rang qui n'étoit dû qu'à moi: + Il vous fait gouverneur du prince de Castille. + + DON DIÈGUE. + + Cette marque d'honneur qu'il met dans ma famille + Montre à tous qu'il est juste, et fait connoître assez 155 + Qu'il sait récompenser les services passés. + + LE COMTE. + + Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes: + Ils peuvent se tromper comme les autres hommes; + Et ce choix sert de preuve à tous les courtisans + Qu'ils savent mal payer les services présents. 160 + + DON DIÈGUE. + + Ne parlons plus d'un choix dont votre esprit s'irrite: + La faveur l'a pu faire autant que[278] le mérite; + Mais on doit ce respect au pouvoir absolu[279], + De n'examiner rien quand un roi l'a voulu. + A l'honneur qu'il m'a fait ajoutez-en un autre[280]; 165 + Joignons d'un sacré noeud ma maison à la vôtre: + Vous n'avez qu'une fille, et moi je n'ai qu'un fils[281]; + Leur hymen nous peut rendre à jamais plus qu'amis: + Faites-nous cette grâce, et l'acceptez pour gendre. + + LE COMTE. + + A des partis plus hauts ce beau fils doit prétendre; 170 + Et le nouvel éclat de votre dignité + Lui doit enfler le coeur d'une autre vanité[282]. + Exercez-la, Monsieur, et gouvernez le Prince: + Montrez-lui comme il faut régir une province, + Faire trembler partout les peuples sous sa loi[283], 175 + Remplir les bons d'amour, et les méchants d'effroi. + Joignez à ces vertus celles d'un capitaine: + Montrez-lui comme il faut s'endurcir à la peine, + Dans le métier de Mars se rendre sans égal, + Passer les jours entiers et les nuits à cheval, 180 + Reposer tout armé, forcer une muraille, + Et ne devoir qu'à soi le gain d'une bataille. + Instruisez-le d'exemple, et rendez-le parfait[284], + Expliquant à ses yeux vos leçons par l'effet. + + DON DIÈGUE. + + Pour s'instruire d'exemple, en dépit de l'envie, 185 + Il lira seulement l'histoire de ma vie. + Là, dans un long tissu de belles actions[285], + Il verra comme il faut dompter des nations, + Attaquer une place, ordonner une armée[286], + Et sur de grands exploits bâtir sa renommée. 190 + + LE COMTE. + + Les exemples vivants sont d'un autre pouvoir[287]; + Un prince dans un livre apprend mal son devoir. + Et qu'a fait après tout ce grand nombre d'années, + Que ne puisse égaler une de mes journées? + Si vous fûtes vaillant, je le suis aujourd'hui, 195 + Et ce bras du royaume est le plus ferme appui. + Grenade et l'Aragon tremblent quand ce fer brille; + Mon nom sert de rempart à toute la Castille: + Sans moi, vous passeriez bientôt sous d'autres lois, + Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois[288]. 200 + Chaque jour, chaque instant, pour rehausser ma gloire, + Met lauriers sur lauriers, victoire sur victoire. + Le Prince à mes côtés feroit dans les combats + L'essai de son courage à l'ombre de mon bras; + Il apprendroit à vaincre en me regardant faire; 205 + Et pour répondre en hâte à son grand caractère, + Il verroit.... + + DON DIÈGUE. + + Je le sais, vous servez bien le Roi: + Je vous ai vu combattre et commander sous moi. + Quand l'âge dans mes nerfs a fait couler sa glace, + Votre rare valeur a bien rempli ma place; 210 + Enfin, pour épargner les discours superflus, + Vous êtes aujourd'hui ce qu'autrefois je fus. + Vous voyez toutefois qu'en cette concurrence + Un monarque entre nous met quelque différence[289]. + + LE COMTE. + + Ce que je méritois, vous l'avez emporté. 215 + + DON DIÈGUE. + + Qui l'a gagné sur vous l'avoit mieux mérité. + + LE COMTE. + + Qui peut mieux l'exercer en est bien le plus digne. + + DON DIÈGUE. + + En être refusé n'en est pas un bon signe. + + LE COMTE. + + Vous l'avez eu par brigue, étant vieux courtisan. + + DON DIÈGUE. + + L'éclat de mes hauts faits fut mon seul partisan. 220 + + LE COMTE. + + Parlons-en mieux, le Roi fait honneur à votre âge[290]. + + DON DIÈGUE. + + Le Roi, quand il en fait, le mesure au courage[291]. + + LE COMTE. + + Et par là cet honneur n'étoit dû qu'à mon bras. + + DON DIÈGUE. + + Qui n'a pu l'obtenir ne le méritoit pas. + + LE COMTE. + + Ne le méritoit pas! Moi? + + DON DIÈGUE. + + Vous. + + LE COMTE. + + Ton impudence, 225 + Téméraire vieillard, aura sa récompense. + +(Il lui donne un soufflet[292].) + + DON DIÈGUE, mettant l'épée à la main[293]. + + Achève, et prends ma vie après un tel affront, + Le premier dont ma race ait vu rougir son front. + + LE COMTE. + + Et que penses-tu faire avec tant de foiblesse? + + DON DIÈGUE. + + O Dieu! ma force usée en ce besoin me laisse[294]! 230 + + LE COMTE. + + Ton épée est à moi; mais tu serois trop vain, + Si ce honteux trophée avoit chargé ma main. + Adieu: fais lire au Prince, en dépit de l'envie, + Pour son instruction, l'histoire de ta vie: + D'un insolent discours ce juste châtiment 235 + Ne lui servira pas d'un petit ornement[295]. + + +SCÈNE IV. + + DON DIÈGUE[296]. + + O rage! ô désespoir! ô vieillesse ennemie! + N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie? + Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers + Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers? 240 + Mon bras, qu'avec respect toute l'Espagne admire, + Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire, + Tant de fois affermi le trône de son roi, + Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi? + O cruel souvenir de ma gloire passée! 245 + OEuvre de tant de jours en un jour effacée! + Nouvelle dignité, fatale à mon bonheur! + Précipice élevé d'où tombe mon honneur! + Faut-il de votre éclat voir triompher le Comte, + Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte? 250 + Comte, sois de mon prince à présent gouverneur: + Ce haut rang n'admet point un homme sans honneur; + Et ton jaloux orgueil, par cet affront insigne, + Malgré le choix du Roi, m'en a su rendre indigne. + Et toi, de mes exploits glorieux instrument, 255 + Mais d'un corps tout de glace inutile ornement, + Fer, jadis tant à craindre, et qui, dans cette offense, + M'as servi de parade, et non pas de défense, + Va, quitte désormais le dernier des humains, + Passe, pour me venger, en de meilleures mains[297]. 260 + + +SCÈNE V. + +DON DIÈGUE, DON RODRIGUE. + + DON DIÈGUE. + + Rodrigue, as-tu du coeur? + + DON RODRIGUE. + + Tout autre que mon père + L'éprouveroit sur l'heure. + + DON DIÈGUE. + + Agréable colère! + Digne ressentiment à ma douleur bien doux! + Je reconnois mon sang à ce noble courroux; + Ma jeunesse revit en cette ardeur si prompte. 265 + Viens, mon fils, viens, mon sang, viens réparer ma honte; + Viens me venger. + + DON RODRIGUE. + + De quoi? + + DON DIÈGUE. + + D'un affront si cruel, + Qu'à l'honneur de tous deux il porte un coup mortel: + D'un soufflet. L'insolent en eût perdu la vie; + Mais mon âge a trompé ma généreuse envie: 270 + Et ce fer que mon bras ne peut plus soutenir, + Je le remets au tien pour venger et punir. + Va contre un arrogant éprouver ton courage: + Ce n'est que dans le sang qu'on lave un tel outrage; + Meurs ou tue. Au surplus, pour ne te point flatter, 275 + Je te donne à combattre un homme à redouter: + Je l'ai vu, tout couvert de sang et de poussière[298], + Porter partout l'effroi dans une armée entière. + J'ai vu par sa valeur cent escadrons rompus; + Et pour t'en dire encor quelque chose de plus, 280 + Plus que brave soldat, plus que grand capitaine, + C'est.... + + DON RODRIGUE. + + De grâce, achevez. + + DON DIÈGUE. + + Le père de Chimène. + + DON RODRIGUE. + + Le.... + + DON DIÈGUE. + + Ne réplique point, je connois ton amour; + Mais qui peut vivre infâme est indigne du jour. + Plus l'offenseur est cher, et plus grande est l'offense. 285 + Enfin tu sais l'affront, et tu tiens la vengeance: + Je ne te dis plus rien. Venge-moi, venge-toi; + Montre-toi digne fils d'un père tel que moi[299]. + Accablé des malheurs où le destin me range, + Je vais les déplorer: va, cours, vole, et nous venge[300]. 290 + + +SCÈNE VI[301]. + +DON RODRIGUE[302]. + + Percé jusques au fond du coeur[303] + D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle, + Misérable vengeur d'une juste querelle, + Et malheureux objet d'une injuste rigueur, + Je demeure immobile, et mon âme abattue 295 + Cède au coup qui me tue. + Si près de voir mon feu récompensé, + O Dieu, l'étrange peine! + En cet affront mon père est l'offensé, + Et l'offenseur le père de Chimène! 300 + + Que je sens de rudes combats! + Contre mon propre honneur mon amour s'intéresse: + Il faut venger un père, et perdre une maîtresse: + L'un m'anime le coeur, l'autre retient mon bras[304]. + Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme, 305 + Ou de vivre en infâme, + Des deux côtés mon mal est infini. + O Dieu, l'étrange peine! + Faut-il laisser un affront impuni? + Faut-il punir le père de Chimène? 310 + + Père, maîtresse, honneur, amour, + Noble et dure contrainte, aimable tyrannie[305], + Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie. + L'un me rend malheureux, l'autre indigne du jour. + Cher et cruel espoir d'une âme généreuse, 315 + Mais ensemble amoureuse, + Digne ennemi de mon plus grand bonheur[306], + Fer qui causes ma peine[307], + M'es-tu donné pour venger mon honneur? + M'es-tu donné pour perdre ma Chimène? 320 + + Il vaut mieux courir au trépas. + Je dois à ma maîtresse aussi bien qu'à mon père: + J'attire en me vengeant sa haine et sa colère[308]; + J'attire ses mépris en ne me vengeant pas. + A mon plus doux espoir l'un me rend infidèle, 325 + Et l'autre indigne d'elle. + Mon mal augmente à le vouloir guérir; + Tout redouble ma peine. + Allons, mon âme; et puisqu'il faut mourir, + Mourons du moins sans offenser Chimène. 330 + + Mourir sans tirer ma raison! + Rechercher un trépas si mortel à ma gloire! + Endurer que l'Espagne impute à ma mémoire + D'avoir mal soutenu l'honneur de ma maison! + Respecter un amour dont mon âme égarée 335 + Voit la perte assurée! + N'écoutons plus ce penser suborneur, + Qui ne sert qu'à ma peine. + Allons, mon bras, sauvons du moins l'honneur[309], + Puisqu'après tout il faut perdre Chimène. 340 + + Oui, mon esprit s'étoit déçu[310]. + Je dois tout à mon père avant qu'à ma maîtresse[311]: + Que je meure au combat, ou meure de tristesse, + Je rendrai mon sang pur comme je l'ai reçu. + Je m'accuse déjà de trop de négligence: 345 + Courons à la vengeance; + Et tout honteux d'avoir tant balancé[312], + Ne soyons plus en peine, + Puisqu'aujourd'hui mon père est l'offensé, + Si l'offenseur est père de Chimène. 350 + + +FIN DU PREMIER ACTE. + +NOTES: + + [240] _Fernand_ ou Ferdinand Ier, dit le Grand, mourut en 1075. + _Doña Urraque_ est aussi un nom historique: les deux filles que + laissa le roi Fernand s'appelaient, l'une _doña Urraca_, l'autre + _doña Elvira_. Nous avons vu plus haut (p. 79), dans l'extrait de + Mariana, _don Gomès_, _Chimène_, et _don Rodrigue_ (ou _Ruy Diaz + de Bivar_, surnommé _le Cid_). Le père de don Rodrigue est appelé + par le même historien (livre IX, chapitre v) _don Diego Laynez_. + Quant à _don Arias_, qu'il nomme _don Arias Gonzalès_, il parle + de lui comme d'un vieil officier qui avait longtemps servi sous + le roi don Fernand. Les autres noms de ses acteurs, Corneille les + a trouvés également, à l'exception peut-être de celui de + _Léonor_, soit dans le livre IX de Mariana, soit dans don Guillem + de Castro; seulement il a donné ceux de _don Sanche_ et de _don + Alonse_ à d'autres personnages que ceux à qui ils appartiennent + dans l'histoire ou chez le poëte espagnol. + + [241] VAR. (édit. de 1637-1656): DON RODRIGUE, fils de don Diègue + et amant de Chimène. + + [242] VAR. (édit. de 1637-1644): CHIMÈNE, maîtresse de don + Rodrigue et de don Sanche. + + [243] VAR. (édit. de 1637-1656): ELVIRE, suivante de Chimène. + + [244] _Var._ TRAGI-COMÉDIE. (1637-44) + + [245] Voyez la _Notice_, p. 51. + + [246] _Var._ SCÈNE PREMIÈRE. + + LE COMTE, ELVIRE[246-a]. + + ELV. Entre tous ces amants dont la jeune ferveur + Adore votre fille et brigue ma faveur, + Don Rodrigue et don Sanche à l'envi font paroître[246-b] + Le beau feu qu'en leurs coeurs ses beautés ont fait naître. + Ce n'est pas que Chimène écoute leurs soupirs, + Ou d'un regard propice anime leurs desirs: + Au contraire, pour tous dedans l'indifférence, + Elle n'ôte à pas un ni donne d'espérance, + Et sans les voir d'un oeil trop sévère ou trop doux, + C'est de votre seul choix qu'elle attend un époux. + LE COMTE. [Elle est dans le devoir; + tous deux sont dignes d'elle[246-c].] + + [246-a] ELVIRE, LE COMTE. (1638 P.) + + [246-b] Dans l'édition originale, et dans plusieurs de celles qui + l'ont suivie, il y a _parestre_, et à l'autre vers _naistre_. Nous + avons signalé une rime semblable: _cognestre_ et _naistre_, dans + _la Comédie des Tuileries_ (voyez tome II, p. 315, note 905). Dans + l'intérieur des vers, les éditions les plus anciennes donnent + tantôt _parestre_ (par exemple, à la variante du vers 1250), + tantôt _paroistre_ (à la variante du vers 1419). + + [246-c] On voit que, dans ses premières éditions, Corneille + faisait dire au Comte lui-même ce qu'à partir de 1660 Elvire + rapporte comme un discours du Comte. + + [247] _Var._ Qui n'enfle de pas un ni détruit l'espérance, (1637-56) + Et sans rien voir d'un oeil trop sévère ou trop doux. (1660) + + [248] _Var._ M'en ont donné tous deux un soudain témoignage. + (1660) + + [249] _Var._ Don Rodrigue surtout n'a trait de son visage. (1637 + in-12) + + [250] «J'ai vu feu M. Corneille fort en colère contre M. Racine + pour une bagatelle, tant les poëtes sont jaloux de leurs + ouvrages. M. Corneille.... avoit dit en parlant de don Diègue: + + Ses rides sur son front ont gravé ses exploits; + + M. Racine, par manière de parodie, s'en joua dans ses _Plaideurs_, + où il dit d'un sergent, acte I, scène I: + + Ses rides sur son front gravoient tous ses exploits. + + «Quoi! disoit M. Corneille, ne tient-il qu'à un jeune homme de + venir tourner en ridicule les plus beaux vers des gens?» + (_Ménagiana_, édition de 1715, tome III, p. 306 et 307.) + + [251] _Var._ [Et ma fille, en un mot, peut l'aimer et me plaire.] + Va l'en entretenir; mais dans cet entretien + Cache mon sentiment et découvre le sien. + Je veux qu'à mon retour nous en parlions ensemble; + L'heure à présent m'appelle au conseil qui s'assemble: + Le Roi doit à son fils choisir un gouverneur, + Ou plutôt[251-a] m'élever à ce haut rang d'honneur; + Ce que pour lui mon bras chaque jour exécute, + Me défend de penser qu'aucun me le dispute. + + SCÈNE II[251-b]. + + CHIMÈNE, ELVIRE[251-c]. + + ELVIRE, _seule_[251-d]. Quelle douce nouvelle à ces jeunes amants! + Et que tout se dispose à leurs contentements! + CHIM. Eh bien! Elvire, enfin que faut-il que j'espère? + Que dois-je devenir, et que t'a dit mon père? + ELV. Deux mots dont tous vos sens doivent être charmés: + [Il estime Rodrigue autant que vous l'aimez.] + CHIM. L'excès de ce bonheur me met en défiance: + Puis-je à de tels discours donner quelque croyance? + ELV. Il passe bien plus outre, il approuve ses feux, + Et vous doit commander de répondre à ses voeux. + Jugez après cela, puisque tantôt son père + Au sortir du conseil doit proposer l'affaire, + S'il pouvoit avoir lieu de mieux prendre son temps, + [Et si tous vos desirs seront bientôt contents.] (1637-56) + + [251-a] L'édition de 1638 P. porte: «Au plutôt,» ce qui est + sans doute une faute. + + [251-b] Les scènes se trouvent ainsi reculées d'un rang, + jusqu'à la fin de l'acte, dans les éditions de + 1637-56.--L'édition de 1638 P. numérote partout les scènes en + nombres ordinaux: SCÈNE DEUXIÈME, SCÈNE TROISIÈME, etc. + + [251-c] ELVIRE, CHIMÈNE. (1638 P.) + + [251-d] Le mot _seule_ manque dans les éditions de 1638 P. + et de 1644 in-12. + + [252] _Var._ Il alloit au conseil, dont l'heure qu'il pressoit. + (1660) + + [253] _Var._ Vous verrez votre crainte heureusement déçue. + (1637-56) + + [254] _Var._ LE PAGE. (1638 P. et 44 in-12) + + [255] _Var._ L'INFANTE, _au Page_. (1637-60) + + [256] _Var._ Va-t'en trouver Chimène, et lui dis de ma part. (1637-44) + _Var._ Va-t'en trouver Chimène, et dis-lui de ma part. (1648-56) + + [257] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12 et + de 1638 L.--Il se trouve trois vers plus loin dans l'édition de + 1644 in-12. + + [258] _Var._ Et je vous vois pensive et triste chaque jour. + (1637-56) + + [259] _Var._ L'informer[259-a] avec soin comme va son amour. (1637-44) + _Var._ Demander avec soin comme va son amour. (1648-56) + + [259-a] Voyez tome I, p. 472, note 1532, et tome II, p. 31, + note 94. + + [260] _Var._ J'en dois bien avoir soin: je l'ai presque forcée A + recevoir les coups dont son âme est blessée[260-a]. (1637-56) + + [260-a] A recevoir le coup dont son âme est blessée. (1644 + in-12) + + [261] _Var._ Je dois prendre intérêt à la fin de leurs peines. + (1637-56) + + [262] _Var._ On vous voit un chagrin qui va jusqu'à l'excès. + (1637-56) + + [263] _Var._ Et plaignant ma foiblesse, admire ma vertu. (1637 in-4º + et 39-56) + _Var._ Et plaignant ma tristesse, admire ma vertu. (1637 in-12 + et 38) + + [264] Voyez le _Lexique_, au mot _Cavalier_. + + [265] _Var._ Ce jeune chevalier, cet amant que je donne. (1637 + in-4º, 38 P. et 39-44) + + [266] «L'Infante dans _le Cid_ avoue à Léonor l'amour secret + qu'elle a pour lui, et l'auroit pu faire un an ou six mois plus + tôt.» (Corneille, _Examen de Polyeucte_.) + + [267] _Var._ Si je sors du respect pour blâmer votre flamme. + (1637 in-12 et 38 L.) + + [268] _Var._ Choisir pour votre amant un simple chevalier! + (1637 in-4º, 38 P. et 39-44) + _Var._ Choisir pour votre amant un simple cavalier! + (1637 in-12; 38 L. et 48-56) + + [269] _Var._ Et que dira le Roi? que dira la Castille? + Vous souvenez-vous point de qui vous êtes fille[269-a]? + L'INF. Oui, oui, je m'en souviens, et j'épandrai mon sang + Plutôt que de rien faire indigne de mon rang. (1637-56) + + [269-a] Vous souvenez-vous bien de qui vous êtes fille? + (1638 L.) + + [270] _Var._ Si j'ai beaucoup d'amour, j'ai bien plus de courage. + (1637-56) + + [271] _Var._ Un noble orgueil m'apprend qu'étant fille de roi. + (1637, 38, 44 in-12 et 48-56) + _Var._ Un noble orgueil m'apprend qu'étant fille du Roi. + (1639 et 44 in-4º) + + [272] _Var._ Si l'amour vit d'espoir, il meurt avecque lui. + (1637-56) + + [273] L'édition de 1637 in-12 porte _guari_, pour _guéri_. + + [274] _Var._ Je suis au désespoir que l'amour me contraigne. + (1637-60) + + [275] _Var._ Je ne m'en promets rien qu'une joie imparfaite. + Ma gloire et mon amour ont tous deux tant d'appas, + Que je meurs s'il s'achève et ne s'achève pas. (1637-56) + + [276] _Var._ Pour souffrir la vertu si longtemps au supplice. + (1637-56) + + [277] Les mots _à Léonor_ manquent dans les éditions de 1637-44. + + [278] L'édition de 1637 in-12 porte _avant que_, pour _autant que_. + + [279] _Var._ Vous choisissant peut-être on eût pu mieux choisir; + Mais le Roi m'a trouvé plus propre à son desir. (1637-56) + + [280] _Var._ A l'honneur qu'on m'a fait ajoutez-en un autre. + (1660 et 63) + + [281] _Var._ Rodrigue aime Chimène, et ce digne sujet + De ses affections est le plus cher objet: + Consentez-y, Monsieur, et l'acceptez pour gendre. + LE COMTE. A de plus hauts partis Rodrigue doit prétendre. + (1637-56) + + [282] _Var._ Lui doit bien mettre au coeur une autre vanité. + (1637-56) + + [283] L'édition de 1682 porte, par erreur, _sous la loi_, pour + _sous sa loi_. + + [284] _Var._ Instruisez-le d'exemple, et vous ressouvenez + Qu'il faut faire à ses yeux ce que vous enseignez. (1637-56) + + [285] _Var._ Là, dans un long tissu des belles actions. (1639 et + 44 in-4º) + + [286] _Var._ Attaquer une place et ranger une armée. (1660-64) + + [287] _Var._ Les exemples vivants ont bien plus de pouvoir. + (1637-56) + + [288] _Var._ Et si vous ne m'aviez, vous n'auriez plus de rois. + Chaque jour, chaque instant entasse pour ma gloire + Laurier dessus laurier, victoire sur victoire[288-a]. + Le Prince, pour essai de générosité, + Gagneroit des combats marchant à mon côté; + Loin des froides leçons qu'à mon bras on préfère, + [Il apprendroit à vaincre en me regardant faire.] + DON DIÈG. Vous me parlez en vain de ce que je connoi[288-b]: + [Je vous ai vu combattre et commander sous moi.] (1637-56) + + [288-a] Lauriers dessus lauriers, victoire sur victoire. + (1648-56) + + [288-b] Voyez tome I, p. 421, note 3. + + [289] _Var._ Un monarque entre nous met de la différence. + (1637-56) + + [290] _Var._ Parlons-en mieux, le Roi fait l'honneur à votre âge. + (1644 in-4º) + + [291] _Var._ Le Roi, quand il en fait, les mesure au courage. + (1648-56) + + [292] «On ne donnerait pas aujourd'hui un soufflet sur la joue + d'un héros. Les acteurs mêmes sont très-embarrassés à donner ce + soufflet, ils font le semblant. Cela n'est plus même souffert + dans la comédie, et c'est le seul exemple qu'on en ait sur le + théâtre tragique. Il est à croire que c'est une des raisons qui + firent intituler _le Cid_ tragi-comédie. Presque toutes les + pièces de Scudéry et de Boisrobert avaient été des + tragi-comédies. On avait cru longtemps en France qu'on ne pouvait + supporter le tragique continu sans mélange d'aucune familiarité. + Le mot de _tragi-comédie_ est très-ancien: Plaute + l'emploie[292-a] pour désigner son _Amphitryon_, parce que si + l'aventure de Sosie est comique, Amphitryon est très-sérieusement + affligé.» (_Voltaire._) + + [292-a] Dans le Prologue d'_Amphitryon_ (vers 59 et 63), + Plaute désigne la pièce par le nom de _tragicocomoedia_, non pour + la raison que donne ici Voltaire, mais parce qu'on voit figurer + ensemble dans ce drame, d'une part des dieux et des rois, + personnages de la tragédie, et de l'autre des esclaves, + personnages de la comédie. + + [293] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12 et + de 1638. Les autres impressions de 1637-48 ont à la place, soit + en marge, soit au-dessous du nom de DON DIÈGUE: _Ils mettent + l'épée à la main._ + + [294] _Var._ O Dieu! ma force usée à ce besoin me laisse! + (1637-56) + + [295] _Var._ [Ne lui servira pas d'un petit ornement.] + DON DIÈG. Épargnes-tu mon sang? LE COMTE. Mon âme est satisfaite, + Et mes yeux à ma main reprochent ta défaite. + DON DIÈG. Tu dédaignes ma vie! LE COMTE. En arrêter le cours + Ne seroit que hâter la Parque de trois jours[295-a]. (1637-56) + + [295-a] Ce vers termine la scène dans les éditions + indiquées. + + [296] _Var._ DON DIÈGUE, _seul._ (1637-60) + + [297] _Var._ [Passe, pour me venger, en de meilleures mains.] + Si Rodrigue est mon fils, il faut que l'amour cède, + Et qu'une ardeur plus haute à ses flammes succède: + Mon honneur est le sien, et le mortel affront + Qui tombe sur mon chef rejaillit sur son front[297-a]. + (1637-56) + + [297-a] Ce vers termine la scène dans les éditions + indiquées. + + [298] _Var._ Je l'ai vu tout sanglant, au milieu des batailles, + Se faire un beau rempart de mille funérailles. + DON RODR. Son nom? c'est perdre temps en propos superflus. + DON DIÈG. Donc pour te dire encor quelque chose de plus. + (1637-56) + + [299] _Var._ Montre-toi digne fils d'un tel père que moi. + (1637-56) + + [300] _Var._ Je m'en vais les pleurer: va, cours, vole, et nous + venge. (1637-56) + + [301] «On mettait alors des stances dans la plupart des + tragédies, et on en voit dans _Médée_. On les a bannies du + théâtre. On a pensé que les personnages qui parlent en vers d'une + mesure déterminée ne devaient jamais changer cette mesure, parce + que s'ils s'expliquaient en prose, ils devraient toujours + continuer à parler en prose. Or les vers de six pieds étant + substitués à la prose, le personnage ne doit pas s'écarter de ce + langage convenu. Les stances donnent trop l'idée que c'est le + poëte qui parle. Cela n'empêche pas que ces stances du _Cid_ ne + soient fort belles et ne soient encore écoutées avec beaucoup de + plaisir.» (_Voltaire._)--D'Aubignac a fait dans sa _Pratique du + théâtre_ (p. 345 et 346) des réflexions analogues sur ces + stances: «Pour rendre.... vraisemblable qu'un homme récite des + stances, c'est-à-dire qu'il fasse des vers sur le théâtre, il + faut qu'il y ait une couleur ou raison pour autoriser ce + changement de langage.... Souvent nos poëtes ont mis des stances + en la bouche d'un acteur parmi les plus grandes agitations de son + esprit, comme s'il étoit vraisemblable qu'un homme en cet état + eût la liberté de faire des chansons. C'est ce que les plus + entendus au métier ont très-justement condamné dans le plus + fameux de nos poëmes, où nous avons vu un jeune seigneur, + recevant un commandement qui le réduisoit au point de ne savoir + que penser, que dire, ni que faire, et qui divisoit son esprit + par une égale violence entre sa passion et sa générosité, faire + des stances au lieu même où il étoit, c'est-à-dire composer à + l'improviste une chanson au milieu d'une rue. Les stances en + étoient fort belles, mais elles n'étoient pas bien placées; il + eût fallu donner quelque loisir pour composer cette agréable + plainte.» D'Aubignac constate du reste le succès de ce morceau: + «Les stances de Rodrigue, où son esprit délibère entre son amour + et son devoir, ont ravi toute la cour, et tout Paris» (p. 402). + + [302] _Var._ DON RODRIGUE, _seul_. (1637-60) + + [303] L'édition de 1682 porte par erreur: «Percé jusqu'au fond du + coeur.» + + [304] _Var._ L'un échauffe mon coeur, l'autre retient mon bras. + (1637-55) + + [305] _Var._ Illustre tyrannie, adorable contrainte, + Par qui de ma raison la lumière est éteinte, + A mon aveuglement rendez un peu de jour[305-a]. + (1637 in-4º P. et 44 in-12) + _Var._ Impitoyable loi, cruelle tyrannie. + (1637 in-12, 38 et 44 in-4º) + + [305-a] Tel est le texte des deux éditions in-4º de 1637 qui + appartiennent à la Bibliothèque impériale. L'édition de l'Institut + et celle de la Bibliothèque de Versailles sont, pour ces trois + vers, conformes à l'édition de 1682. + + [306] _Var._ Noble ennemi de mon plus grand bonheur. (1637-48) + + [307] _Var._ Qui fais toute ma peine. (1637-56) + + [308] _Var._ Qui venge cet affront irrite sa colère, + Et qui peut le souffrir ne la mérite pas[308-a]. + Prévenons la douleur d'avoir failli contre elle, + Qui nous seroit mortelle. + Tout m'est fatal, rien ne me peut guérir, + Ni soulager ma peine. (1637-56) + + [308-a] Et qui peut la souffrir ne la mérite pas. (1637 + in-12 et 38)--L'édition de 1644 in-12 porte: «ne le mérite pas,» + au lieu de: «ne la mérite pas.» + + [309] _Var._ Allons, mon bras, du moins sauvons l'honneur, + Puisqu'aussi bien il faut perdre Chimène. (1637-56) + + [310] L'édition de 1637 in-12 porte par erreur: «Oui, mon esprit + est déçu.» + + [311] _Var._ Dois-je pas à mon père avant qu'à ma maîtresse? (1637-48) + _Var._ Dois-je pas à mon père autant qu'à ma maîtresse? (1652-56) + + [312] _Var._ Et tous honteux d'avoir tant balancé. (1637, 38 L. + et 39) + + + + +ACTE II. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +DON ARIAS, LE COMTE[313]. + + LE COMTE. + + Je l'avoue entre nous, mon sang un peu trop chaud[314] + S'est trop ému d'un mot, et l'a porté trop haut; + Mais puisque c'en est fait, le coup est sans remède. + + DON ARIAS. + + Qu'aux volontés du Roi ce grand courage cède: + Il y prend grande part, et son coeur irrité 355 + Agira contre vous de pleine autorité. + Aussi vous n'avez point de valable défense: + Le rang de l'offensé, la grandeur de l'offense, + Demandent des devoirs et des submissions + Qui passent le commun des satisfactions. 360 + + LE COMTE. + + Le Roi peut à son gré disposer de ma vie[315]. + + DON ARIAS. + + De trop d'emportement votre faute est suivie. + Le Roi vous aime encore; apaisez son courroux. + Il a dit: «Je le veux;» désobéirez-vous? + + LE COMTE. + + Monsieur, pour conserver tout ce que j'ai d'estime[316], 365 + Désobéir un peu n'est pas un si grand crime; + Et quelque grand qu'il soit, mes services présents[317] + Pour le faire abolir sont plus que suffisants[318]. + + DON ARIAS. + + Quoi qu'on fasse d'illustre et de considérable, + Jamais à son sujet un roi n'est redevable. 370 + Vous vous flattez beaucoup, et vous devez savoir + Que qui sert bien son roi ne fait que son devoir. + Vous vous perdrez, Monsieur, sur cette confiance. + + LE COMTE. + + Je ne vous en croirai qu'après l'expérience. + + DON ARIAS. + + Vous devez redouter la puissance d'un roi. 375 + + LE COMTE. + + Un jour seul ne perd pas un homme tel que moi. + Que toute sa grandeur s'arme pour mon supplice, + Tout l'État périra, s'il faut que je périsse[319]. + + DON ARIAS. + + Quoi! vous craignez si peu le pouvoir souverain.... + + LE COMTE. + + D'un sceptre qui sans moi tomberoit de sa main[320]. 380 + Il a trop d'intérêt lui-même en ma personne, + Et ma tête en tombant feroit choir sa couronne. + + DON ARIAS. + + Souffrez que la raison remette vos esprits. + Prenez un bon conseil. + + LE COMTE. + + Le conseil en est pris. + + DON ARIAS. + + Que lui dirai-je enfin? je lui dois rendre conte[321]. 385 + + LE COMTE. + + Que je ne puis du tout consentir à ma honte. + + DON ARIAS. + + Mais songez que les rois veulent être absolus. + + LE COMTE. + + Le sort en est jeté, Monsieur, n'en parlons plus. + + DON ARIAS. + + Adieu donc, puisqu'en vain je tâche à vous résoudre: + Avec tous vos lauriers, craignez encor le foudre[322]. 390 + + LE COMTE. + + Je l'attendrai sans peur. + + DON ARIAS. + + Mais non pas sans effet. + + LE COMTE. + + Nous verrons donc par là don Diègue satisfait. + +(Il est seul[323].) + + Qui ne craint point la mort ne craint point les menaces[324]. + J'ai le coeur au-dessus des plus fières disgrâces; + Et l'on peut me réduire à vivre sans bonheur, 395 + Mais non pas me résoudre à vivre sans honneur. + + +SCÈNE II. + +LE COMTE, DON RODRIGUE[325]. + + DON RODRIGUE. + + A moi, Comte, deux mots. + + LE COMTE. + + Parle. + + DON RODRIGUE. + + Ote-moi d'un doute. + Connois-tu bien don Diègue? + + LE COMTE. + + Oui. + + DON RODRIGUE. + + Parlons bas; écoute. + Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu, + La vaillance et l'honneur de son temps? le sais-tu? 400 + + LE COMTE. + + Peut-être. + + DON RODRIGUE. + + Cette ardeur que dans les yeux je porte, + Sais-tu que c'est son sang? le sais-tu? + + LE COMTE. + + Que m'importe? + + DON RODRIGUE. + + A quatre pas d'ici je te le fais savoir. + + LE COMTE. + + Jeune présomptueux! + + DON RODRIGUE. + + Parle sans t'émouvoir. + Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées 405 + La valeur n'attend point le nombre des années[326]. + + LE COMTE. + + Te mesurer à moi! qui t'a rendu si vain[327], + Toi qu'on n'a jamais vu les armes à la main? + + DON RODRIGUE. + + Mes pareils à deux fois ne se font point connoître, + Et pour leurs coups d'essai veulent des coups de maître. 410 + + LE COMTE. + + Sais-tu bien qui je suis? + + DON RODRIGUE. + + Oui; tout autre que moi + Au seul bruit de ton nom pourroit trembler d'effroi. + Les palmes dont je vois ta tête si couverte[328] + Semblent porter écrit le destin de ma perte. + J'attaque en téméraire un bras toujours vainqueur; 415 + Mais j'aurai trop de force, ayant assez de coeur. + A qui venge son père il n'est rien impossible. + Ton bras est invaincu, mais non pas invincible. + + LE COMTE. + + Ce grand coeur qui paroît aux discours que tu tiens, + Par tes yeux, chaque jour, se découvroit aux miens; 420 + Et croyant voir en toi l'honneur de la Castille, + Mon âme avec plaisir te destinoit ma fille. + Je sais ta passion, et suis ravi de voir + Que tous ses mouvements cèdent à ton devoir; + Qu'ils n'ont point affoibli cette ardeur magnanime; 425 + Que ta haute vertu répond à mon estime; + Et que voulant pour gendre un cavalier parfait[329], + Je ne me trompois point au choix que j'avois fait; + Mais je sens que pour toi ma pitié s'intéresse; + J'admire ton courage, et je plains ta jeunesse. 430 + Ne cherche point à faire un coup d'essai fatal; + Dispense ma valeur d'un combat inégal; + Trop peu d'honneur pour moi suivroit cette victoire: + A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire[330]. + On te croiroit toujours abattu sans effort; 435 + Et j'aurois seulement le regret de ta mort. + + DON RODRIGUE. + + D'une indigne pitié ton audace est suivie: + Qui m'ose ôter l'honneur craint de m'ôter la vie? + + LE COMTE. + + Retire-toi d'ici. + + DON RODRIGUE. + + Marchons sans discourir. + + LE COMTE. + + Es-tu si las de vivre? + + DON RODRIGUE. + + As-tu peur de mourir? 440 + + LE COMTE. + + Viens, tu fais ton devoir, et le fils dégénère + Qui survit un moment à l'honneur de son père. + + +SCÈNE III. + +L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR. + + L'INFANTE. + + Apaise, ma Chimène, apaise ta douleur: + Fais agir ta constance en ce coup de malheur. + Tu reverras le calme après ce foible orage; 445 + Ton bonheur n'est couvert que d'un peu de nuage[331], + Et tu n'as rien perdu pour le voir différer. + + CHIMÈNE + + Mon coeur outré d'ennuis n'ose rien espérer. + Un orage si prompt qui trouble une bonace + D'un naufrage certain nous porte la menace: 450 + Je n'en saurois douter, je péris dans le port. + J'aimois, j'étois aimée, et nos pères d'accord; + Et je vous en contois la charmante nouvelle[332], + Au malheureux moment que naissoit leur querelle, + Dont le récit fatal, sitôt qu'on vous l'a fait, 455 + D'une si douce attente a ruiné l'effet. + Maudite ambition, détestable manie, + Dont les plus généreux souffrent la tyrannie! + Honneur impitoyable à mes plus chers desirs[333], + Que tu me vas coûter de pleurs et de soupirs! 460 + + L'INFANTE. + + Tu n'as dans leur querelle aucun sujet de craindre: + Un moment l'a fait naître, un moment va l'éteindre. + Elle a fait trop de bruit pour ne pas s'accorder, + Puisque déjà le Roi les veut accommoder; + Et tu sais que mon âme, à tes ennuis sensible[334], 465 + Pour en tarir la source y fera l'impossible. + + CHIMÈNE. + + Les accommodements ne font rien en ce point[335]: + De si mortels affronts ne se réparent point[336]. + En vain on fait agir la force ou la prudence[337]: + Si l'on guérit le mal, ce n'est qu'en apparence. 470 + La haine que les coeurs conservent au dedans + Nourrit des feux cachés, mais d'autant plus ardents. + + L'INFANTE. + + Le saint noeud qui joindra don Rodrigue et Chimène + Des pères ennemis dissipera la haine; + Et nous verrons bientôt votre amour le plus fort 475 + Par un heureux hymen étouffer ce discord. + + CHIMÈNE. + + Je le souhaite ainsi plus que je ne l'espère: + Don Diègue est trop altier, et je connois mon père. + Je sens couler des pleurs que je veux retenir; + Le passé me tourmente, et je crains l'avenir. 480 + + L'INFANTE. + + Que crains-tu? d'un vieillard l'impuissante foiblesse[338]? + + CHIMÈNE. + + Rodrigue a du courage. + + L'INFANTE. + + Il a trop de jeunesse. + + CHIMÈNE. + + Les hommes valeureux le sont du premier coup. + + L'INFANTE. + + Tu ne dois pas pourtant le redouter beaucoup: + Il est trop amoureux pour te vouloir déplaire, 485 + Et deux mots de ta bouche arrêtent sa colère. + + CHIMÈNE. + + S'il ne m'obéit point, quel comble à mon ennui! + Et s'il peut m'obéir, que dira-t-on de lui? + Étant né ce qu'il est, souffrir un tel outrage[339]! + Soit qu'il cède ou résiste au feu qui me l'engage, 490 + Mon esprit ne peut qu'être ou honteux ou confus, + De son trop de respect, ou d'un juste refus. + + L'INFANTE. + + Chimène a l'âme haute, et quoiqu'intéressée[340], + Elle ne peut souffrir une basse pensée; + Mais si jusques au jour de l'accommodement 495 + Je fais mon prisonnier de ce parfait amant, + Et que j'empêche ainsi l'effet de son courage, + Ton esprit amoureux n'aura-t-il point d'ombrage? + + CHIMÈNE. + + Ah! Madame, en ce cas je n'ai plus de souci[341]. + + +SCÈNE IV. + +L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, LE PAGE[342]. + + L'INFANTE. + + Page, cherchez Rodrigue, et l'amenez ici. 500 + + LE PAGE. + + Le comte de Gormas et lui.... + + CHIMÈNE. + + Bon Dieu! je tremble. + + L'INFANTE. + + Parlez. + + LE PAGE. + + De ce palais ils sont sortis ensemble[343]. + + CHIMÈNE. + + Seuls? + + LE PAGE. + + Seuls, et qui sembloient tout bas se quereller. + + CHIMÈNE. + + Sans doute ils sont aux mains, il n'en faut plus parler. + Madame, pardonnez à cette promptitude. 505 + + +SCÈNE V. + +L'INFANTE, LÉONOR. + + L'INFANTE. + + Hélas! que dans l'esprit je sens d'inquiétude! + Je pleure ses malheurs, son amant me ravit; + Mon repos m'abandonne, et ma flamme revit. + Ce qui va séparer Rodrigue de Chimène + Fait renaître à la fois mon espoir et ma peine[344]; 510 + Et leur division, que je vois à regret, + Dans mon esprit charmé jette un plaisir secret. + + LÉONOR. + + Cette haute vertu qui règne dans votre âme + Se rend-elle sitôt à cette lâche flamme? + + L'INFANTE. + + Ne la nomme point lâche, à présent que chez moi 515 + Pompeuse et triomphante elle me fait la loi: + Porte-lui du respect, puisqu'elle m'est si chère. + Ma vertu la combat, mais malgré moi j'espère; + Et d'un si fol espoir mon coeur mal défendu + Vole après un amant que Chimène a perdu. 520 + + LÉONOR. + + Vous laissez choir ainsi ce glorieux courage, + Et la raison chez vous perd ainsi son usage? + + L'INFANTE. + + Ah! qu'avec peu d'effet on entend la raison, + Quand le coeur est atteint d'un si charmant poison! + Et lorsque le malade aime sa maladie[345], 525 + Qu'il a peine à souffrir que l'on y remédie[346]! + + LÉONOR. + + Votre espoir vous séduit, votre mal vous est doux; + Mais enfin ce Rodrigue est indigne de vous[347]. + + L'INFANTE. + + Je ne le sais que trop: mais si ma vertu cède, + Apprends comme l'amour flatte un coeur qu'il possède. 530 + Si Rodrigue une fois sort vainqueur du combat, + Si dessous sa valeur ce grand guerrier s'abat, + Je puis en faire cas, je puis l'aimer sans honte. + Que ne fera-t-il point, s'il peut vaincre le Comte? + J'ose m'imaginer qu'à ses moindres exploits 535 + Les royaumes entiers tomberont sous ses lois; + Et mon amour flatteur déjà me persuade + Que je le vois assis au trône de Grenade, + Les Mores[348] subjugués trembler en l'adorant, + L'Aragon recevoir ce nouveau conquérant, 540 + Le Portugal se rendre, et ses nobles journées + Porter delà les mers ses hautes destinées, + Du sang des Africains arroser ses lauriers[349]: + Enfin tout ce qu'on dit des plus fameux guerriers[350], + Je l'attends de Rodrigue après cette victoire, 545 + Et fais de son amour un sujet de ma gloire. + + LÉONOR. + + Mais, Madame, voyez où vous portez son bras, + Ensuite d'un combat qui peut-être n'est pas. + + L'INFANTE. + + Rodrigue est offensé; le Comte a fait l'outrage; + Ils sont sortis ensemble: en faut-il davantage? 550 + + LÉONOR. + + Eh bien! ils se battront, puisque vous le voulez[351]; + Mais Rodrigue ira-t-il si loin que vous allez? + + L'INFANTE. + + Que veux-tu? je suis folle, et mon esprit s'égare: + Tu vois par là quels maux cet amour me prépare[352]. + Viens dans mon cabinet consoler mes ennuis, 555 + Et ne me quitte point dans le trouble où je suis. + + +SCÈNE VI. + +DON FERNAND, DON ARIAS, DON SANCHE[353]. + + DON FERNAND. + + Le Comte est donc si vain et si peu raisonnable! + Ose-t-il croire encor son crime pardonnable? + + DON ARIAS. + + Je l'ai de votre part longtemps entretenu; + J'ai fait mon pouvoir, Sire, et n'ai rien obtenu. 560 + + DON FERNAND. + + Justes cieux! ainsi donc un sujet téméraire + A si peu de respect et de soin de me plaire! + Il offense don Diègue, et méprise son roi! + Au milieu de ma cour il me donne la loi! + Qu'il soit brave guerrier, qu'il soit grand capitaine, 565 + Je saurai bien rabattre une humeur si hautaine[354]. + Fût-il la valeur même, et le dieu des combats, + Il verra ce que c'est que de n'obéir pas. + Quoi qu'ait pu mériter une telle insolence[355], + Je l'ai voulu d'abord traiter sans violence; 570 + Mais puisqu'il en abuse, allez dès aujourd'hui, + Soit qu'il résiste ou non, vous assurer de lui[356]. + + DON SANCHE. + + Peut-être un peu de temps le rendroit moins rebelle: + On l'a pris tout bouillant encor de sa querelle; + Sire, dans la chaleur d'un premier mouvement, 575 + Un coeur si généreux se rend malaisément. + Il voit bien qu'il a tort, mais une âme si haute[357] + N'est pas sitôt réduite à confesser sa faute. + + DON FERNAND. + + Don Sanche, taisez-vous, et soyez averti + Qu'on se rend criminel à prendre son parti. 580 + + DON SANCHE. + + J'obéis, et me tais; mais de grâce encor, Sire, + Deux mots en sa défense. + + DON FERNAND. + + Et que pouvez-vous dire[358]? + + DON SANCHE. + + Qu'une âme accoutumée aux grandes actions + Ne se peut abaisser à des submissions: + Elle n'en conçoit point qui s'expliquent[359] sans honte; 585 + Et c'est à ce mot seul qu'a résisté le Comte[360]. + Il trouve en son devoir un peu trop de rigueur, + Et vous obéiroit, s'il avait moins de coeur. + Commandez que son bras, nourri dans les alarmes, + Répare cette injure à la pointe des armes; 590 + Il satisfera, Sire; et vienne qui voudra, + Attendant qu'il l'ait su, voici qui répondra. + + DON FERNAND. + + Vous perdez le respect; mais je pardonne à l'âge, + Et j'excuse l'ardeur en un jeune courage[361]. + Un roi dont la prudence a de meilleurs objets 595 + Est meilleur ménager du sang de ses sujets: + Je veille pour les miens, mes soucis les conservent, + Comme le chef a soin des membres qui le servent. + Ainsi votre raison n'est pas raison pour moi: + Vous parlez en soldat; je dois agir en roi[362]; 600 + Et quoi qu'on veuille dire, et quoi qu'il ose croire[363], + Le Comte à m'obéir ne peut perdre sa gloire, + D'ailleurs l'affront me touche: il a perdu d'honneur + Celui que de mon fils j'ai fait le gouverneur; + S'attaquer à mon choix, c'est se prendre à moi-même[364], + Et faire un attentat sur le pouvoir suprême. + N'en parlons plus. Au reste, on a vu dix vaisseaux + De nos vieux ennemis arborer les drapeaux; + Vers la bouche du fleuve ils ont osé paroître. + + DON ARIAS. + + Les Mores ont appris par force à vous connoître, 610 + Et tant de fois vaincus, ils ont perdu le coeur + De se plus hasarder contre un si grand vainqueur. + + DON FERNAND. + + Ils ne verront jamais sans quelque jalousie + Mon sceptre, en dépit d'eux, régir l'Andalousie; + Et ce pays si beau, qu'ils ont trop possédé, 615 + Avec un oeil d'envie est toujours regardé. + C'est l'unique raison qui m'a fait dans Séville + Placer depuis dix ans le trône de Castille[365], + Pour les voir de plus près, et d'un ordre plus prompt + Renverser aussitôt ce qu'ils entreprendront. 620 + + DON ARIAS. + + Ils savent aux dépens de leurs plus dignes têtes[366] + Combien votre présence assure vos conquêtes: + Vous n'avez rien à craindre. + + DON FERNAND. + + Et rien à négliger: + Le trop de confiance attire le danger; + Et vous n'ignorez pas qu'avec fort peu de peine[367] 625 + Un flux de pleine mer jusqu'ici les amène[368]. + Toutefois j'aurois tort de jeter dans les coeurs, + L'avis étant mal sûr, de paniques terreurs. + L'effroi que produiroit cette alarme inutile, + Dans la nuit qui survient troubleroit trop la ville: 630 + Faites doubler la garde aux murs et sur le port[369]. + C'est assez pour ce soir[370]. + + +SCÈNE VII. + +DON FERNAND, DON SANCHE, DON ALONSE. + + DON ALONSE. + + Sire, le Comte est mort: + Don Diègue, par son fils, a vengé son offense. + + DON FERNAND. + + Dès que j'ai su l'affront, j'ai prévu la vengeance[371]; + Et j'ai voulu dès lors prévenir ce malheur. 635 + + DON ALONSE. + + Chimène à vos genoux apporte sa douleur; + Elle vient toute[372] en pleurs vous demander justice. + + DON FERNAND. + + Bien qu'à ses déplaisirs mon âme compatisse[373], + Ce que le Comte a fait semble avoir mérité + Ce digne châtiment de sa témérité[374]. 640 + Quelque juste pourtant que puisse être sa peine, + Je ne puis sans regret perdre un tel capitaine. + Après un long service à mon État rendu, + Après son sang pour moi mille fois répandu, + A quelques sentiments que son orgueil m'oblige, 645 + Sa perte m'affoiblit, et son trépas m'afflige. + + +SCÈNE VIII. + +DON FERNAND, DON DIÈGUE, CHIMÈNE, DON SANCHE, DON ARIAS, DON ALONSE. + + CHIMÈNE. + + Sire, Sire, justice! + + DON DIÈGUE. + + Ah! Sire, écoutez-nous. + + CHIMÈNE. + + Je me jette à vos pieds. + + DON DIÈGUE. + + J'embrasse vos genoux. + + CHIMÈNE. + + Je demande justice. + + DON DIÈGUE. + + Entendez ma défense[375]. + + CHIMÈNE. + + D'un jeune audacieux punissez l'insolence: 650 + Il a de votre sceptre abattu le soutien, + Il a tué mon père. + + DON DIÈGUE. + + Il a vengé le sien. + + CHIMÈNE. + + Au sang de ses sujets un roi doit la justice. + + DON DIÈGUE. + + Pour la juste vengeance il n'est point de supplice[376]. + + DON FERNAND. + + Levez-vous l'un et l'autre, et parlez à loisir. 655 + Chimène, je prends part à votre déplaisir; + D'une égale douleur je sens mon âme atteinte[377]. + Vous parlerez après; ne troublez pas sa plainte. + + CHIMÈNE. + + Sire, mon père est mort; mes yeux[378] ont vu son sang + Couler à gros bouillons de son généreux flanc; 660 + Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles, + Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles, + Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux + De se voir répandu pour d'autres que pour vous, + Qu'au milieu des hasards n'osoit verser la guerre, 665 + Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre[379]. + J'ai couru sur le lieu, sans force et sans couleur: + Je l'ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur, + Sire, la voix me manque à ce récit funeste; + Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste. 670 + + DON FERNAND. + + Prends courage, ma fille, et sache qu'aujourd'hui + Ton roi te veut servir de père au lieu de lui. + + CHIMÈNE. + + Sire, de trop d'honneur ma misère est suivie. + Je vous l'ai déjà dit, je l'ai trouvé sans vie[380]; + Son flanc étoit ouvert; et pour mieux m'émouvoir[381], 675 + Son sang sur la poussière écrivoit mon devoir; + Ou plutôt sa valeur en cet état réduite + Me parloit par sa plaie, et hâtoit ma poursuite; + Et pour se faire entendre au plus juste des rois, + Par cette triste bouche elle empruntoit ma voix. 680 + Sire, ne souffrez pas que sous votre puissance + Règne devant vos yeux une telle licence; + Que les plus valeureux, avec impunité, + Soient exposés aux coups de la témérité; + Qu'un jeune audacieux triomphe de leur gloire, 685 + Se baigne dans leur sang, et brave leur mémoire. + Un si vaillant guerrier qu'on vient de vous ravir[382] + Éteint, s'il n'est vengé, l'ardeur de vous servir. + Enfin mon père est mort, j'en demande vengeance, + Plus pour votre intérêt que pour mon allégeance. 690 + Vous perdez en la mort d'un homme de son rang: + Vengez-la par une autre, et le sang par le sang[383]. + Immolez, non à moi, mais à votre couronne[384], + Mais à votre grandeur, mais à votre personne; + Immolez, dis-je, Sire, au bien de tout l'État 695 + Tout ce qu'enorgueillit un si haut attentat. + + DON FERNAND. + + Don Diègue, répondez. + + DON DIÈGUE. + + Qu'on est digne d'envie + Lorsqu'on perdant la force on perd aussi la vie[385], + Et qu'un long âge apprête aux hommes généreux, + Au bout de leur carrière, un destin malheureux! 700 + Moi, dont les longs travaux ont acquis tant de gloire, + Moi, que jadis partout a suivi la victoire, + Je me vois aujourd'hui, pour avoir trop vécu, + Recevoir un affront et demeurer vaincu. + Ce que n'a pu jamais combat, siége, embuscade, 705 + Ce que n'a pu jamais Aragon ni Grenade, + Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux[386], + Le Comte en votre cour l'a fait presque à vos yeux[387], + Jaloux de votre choix, et fier de l'avantage + Que lui donnoit sur moi l'impuissance de l'âge. 710 + Sire, ainsi ces cheveux blanchis sous le harnois, + Ce sang pour vous servir prodigué tant de fois, + Ce bras, jadis l'effroi d'une armée ennemie, + Descendoient au tombeau tous chargés d'infamie, + Si je n'eusse produit un fils digne de moi, 715 + Digne de son pays et digne de son roi. + Il m'a prêté sa main, il a tué le Comte; + Il m'a rendu l'honneur, il a lavé ma honte. + Si montrer du courage et du ressentiment, + Si venger un soufflet mérite un châtiment, 720 + Sur moi seul doit tomber l'éclat de la tempête: + Quand le bras a failli, l'on en punit la tête. + Qu'on nomme crime, ou non, ce qui fait nos débats[388], + Sire, j'en suis la tête, il n'en est que le bras. + Si Chimène se plaint qu'il a tué son père, 725 + Il ne l'eût jamais fait si je l'eusse pu faire. + Immolez donc ce chef que les ans vont ravir, + Et conservez pour vous le bras qui peut servir. + Aux dépens de mon sang satisfaites Chimène: + Je n'y résiste point, je consens à ma peine; 730 + Et loin de murmurer d'un rigoureux décret[389], + Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret. + + DON FERNAND. + + L'affaire est d'importance, et, bien considérée, + Mérite en plein conseil d'être délibérée. + Don Sanche, remettez Chimène en sa maison. 735 + Don Diègue aura ma cour et sa foi pour prison. + Qu'on me cherche son fils. Je vous ferai justice. + + CHIMÈNE. + + Il est juste, grand Roi, qu'un meurtrier périsse. + + DON FERNAND. + + Prends du repos, ma fille, et calme tes douleurs. + + CHIMÈNE. + + M'ordonner du repos, c'est croître mes malheurs. 740 + + +FIN DU SECOND ACTE. + +NOTES: + + [313] _Var._ LE COMTE, DON ARIAS. (1638 P.) + + [314] _Var._ Je l'avoue entre nous, quand je lui fis l'affront, + J'eus le sang un peu chaud et le bras un peu prompt. (1637-56) + + [315] _Var._ Qu'il prenne donc ma vie, elle est en sa puissance. + DON ARIAS. Un peu moins de transport et plus d'obéissance: + D'un prince qui vous aime apaisez le courroux. (1637-56) + + [316] _Var._ Monsieur, pour conserver ma gloire et mon estime. + (1637-56) + + [317] _Var._ Et quelque grand qu'il fût, mes services présents. + (1637-56) + + [318] Voyez la Notice du _Cid_, p. 17 et note 41. + + [319] _Var._ Tout l'État périra plutôt que je périsse. (1637-56) + + [320] Dans les premières éditions, il y a un point + d'interrogation à la fin de ce vers et du précédent. + + [321] Voyez tome I, p. 150, note 479-a. + + [322] _Var._ Tout couvert de lauriers, craignez encor la foudre. + (1637-56) + + [323] Il n'y a point ici de jeu de scène dans les éditions de + 1637 in-12 et de 1638. Dans celles de 1637 in-4º et de 1638-60, + on lit: _Don Arias rentre_, au lieu de: _Il est seul._ + + [324] _Var._ Je m'étonne fort peu de menaces pareilles[324-a]: + Dans les plus grands périls je fais plus de merveilles; + Et quand l'honneur y va, les plus cruels trépas + Présentés à mes yeux ne m'ébranleroient pas. (1637-56) + + [324-a] L'édition de 1644 in-12 porte, par erreur: + + Je m'étonne fort peu de pareilles menaces. + +Cette transposition fortuite a cela de remarquable qu'elle donne au +vers la rime qu'il aura à partir de 1660. + + [325] _Var._ DON RODRIGUE, LE COMTE. (1638 P.) + + [326] _Var._ La valeur n'attend pas le nombre des années. (1637 + in-12 et 38)--Cicéron a dit dans la cinquième _Philippique_, + chapitre XVII: «C. Cæsar ineunte ætate docuit ab excellenti + eximiaque virtute progressum ætatis exspectari non oportere;» et + du Vair dans sa quatorzième _Harangue funèbre_, en parlant de + Louis XIII enfant: «Ne nous promet-il pas que nous verrons, et + bientôt, la vengeance de ce terrible assassinat? Ce sera son + apprentissage, ce seront ses premiers faits d'armes que la + vengeance de son père. Ne mesurez pas sa puissance par ses ans: + la vertu aux âmes héroïques n'attend pas les années; elle fait + son progrès tout à coup.» (_OEvres de messire Guill. du Vair._ + Paris, Séb. Cramoisy, 1641, in-fol., p. 715.) Corneille, qui dans + _Polyeucte_ paraît s'être rappelé un autre passage de du Vair, + pourrait bien s'être souvenu ici de celui que nous venons de + citer. Voyez aussi l'_Appendice_ du _Cid_, II, p. 214. + + [327] _Var._ Mais t'attaquer à moi! qui t'a rendu si vain? + (1637-56) + + [328] _Var._ Mille et mille lauriers dont ta tête est couverte. + (1637-56) + + [329] _Var._ Et que voulant pour gendre un chevalier parfait. + (1637 in-4º, 38 P., 39 et 44.) + + [330] Corneille se rappelle sans doute ici ce passage de Sénèque: + «Ignominiam judicat gladiator cum inferiore componi, et scit cum + sine gloria vinci qui sine periculo vincitur.» (_De Providentia_, + cap. III.) Plus tard, dans son _Arminius_, représenté en 1642, et + imprimé seulement en 1644, Scudéry a reproduit presque + textuellement (acte I, scène III) le vers de Corneille: + + Les lâches seulement dérobent la victoire, + Et vaincre sans péril seroit vaincre sans gloire; + + et par une singulière erreur, plusieurs critiques, confondant les + dates, ont voulu, à cette occasion, faire de Corneille un + plagiaire de Scudéry. + + [331] _Var._ Ton bonheur n'est couvert que d'un petit nuage. + (1637-56) + + [332] _Var._ Et je vous en contois la première nouvelle. + (1637-56) + + [333] _Var._ Impitoyable honneur, mortel à mes plaisirs. + (1637-56) + + [334] _Var._ Et de ma part mon âme, à tes ennuis sensible. + (1637-56) + + [335] _Var._ Les accommodements ne sont rien en ce point. (1638 + P.) + + [336] _Var._ Les affronts à l'honneur ne se réparent point. + (1637-56) + + [337] _Var._ En vain on fait agir la force et la prudence. (1637 + in-12, 38 et 44 in-4º) + + [338] Ce vers, dans l'édition de 1682, a une ponctuation + différente et qui change le sens: + + Que crains-tu d'un vieillard l'impuissante foiblesse? + + + [339] _Var._ Souffrir un tel affront, étant né gentilhomme! + Soit qu'il cède ou résiste au feu qui le consomme. (1637-44) + + [340] _Var._ Chimène est généreuse, et quoiqu'intéressée, + Elle ne peut souffrir une lâche pensée. (1637-56) + + [341] _Var._ Ah! Madame, en ce cas je n'ai point de souci. (1637 + in-12) + + [342] _Var._ L'INFANTE, LE PAGE, CHIMÈNE, LÉONOR. (1638 P.) + + [343] _Var._ Hors de la ville ils sont sortis ensemble. (1637 + in-12) + + [344] _Var._ Avecque mon espoir fait renaître ma peine. (1637-56) + + [345] _Var._ Alors que le malade aime sa maladie. (1637-44) + _Var._ Sitôt que le malade aime sa maladie. (1648-60) + + [346] _Var._ Il ne peut plus souffrir que l'on y remédie. + (1637-56) + + [347] _Var._ Mais toujours ce Rodrigue est indigne de vous. + (1637-56) + + [348] Telle est partout l'orthographe du mot dans les éditions + publiées du vivant de Corneille, et encore dans celle de 1692, et + cela sans doute afin de rendre certaines rimes plus + satisfaisantes pour l'oeil, comme par exemple celle-ci (vers 1177 + et 1178): + + L'espérance et l'amour d'un peuple qui l'adore, + Le soutien de Castille, et la terreur du More. + + Mais dans les _Discours_ et les _Examens_ Corneille écrit _les + Maures_. + + [349] _Var._ Au milieu de l'Afrique arborer ses lauriers. + (1637-56) + + [350] _Var._ Et faire ses sujets des plus braves guerriers. (1637 + in-12) + + [351] _Var._ Je veux que ce combat demeure pour certain, + Votre esprit va-t-il point bien vite pour sa main? (1637-56) + + [352] _Var._ Mais c'est le moindre mal que l'amour me prépare. + (1637-56) + + [353] _Var._ LE ROI, DON ARIAS, DON SANCHE, DON ALONSE. + (1637-56)--LE ROI, DON ARIAS, DON SANCHE. (1660)--Les éditions de + 1637-60 portent partout: LE ROI, au lieu de DON FERNAND. + + [354] _Var._ Je lui rabattrai bien cette humeur si hautaine. + (1637-56) + + [355] _Var._ Je sais trop comme il faut dompter cette insolence. + (1637-56) + + [356] Dans les éditions de 1637 in-4º et de 1639-56: _Don Alonse + rentre_. + + [357] _Var._ On voit bien qu'on a tort, mais une âme si haute. + (1637-48) + + [358] _Var._ Et que pourrez-vous dire? (1637 in-4º, 38 P. et + 39-68) + + [359] Les éditions de 1637 in-12 et de 1638 portent: «qui + s'explique,» au singulier. + + [360] _Var._ Et c'est contre ce mot qu'a résisté le Comte. + (1637-56) + + [361] _Var._ Et j'estime l'ardeur en un jeune courage. (1637-56) + + [362] _Var._ Vous parlez en soldat; je dois régir en roi. (1638) + + [363] _Var._ Et quoi qu'il faille dire, et quoi qu'il veuille + croire. (1637-48) + + [364] _Var._ Et par ce trait hardi d'une insolence extrême, + Il s'est pris à mon choix, il s'est pris à moi-même. + C'est moi qu'il satisfait en réparant ce tort. + N'en parlons plus. Au reste on nous menace fort; + Sur un avis reçu je crains une surprise. + DON ARIAS. Les Mores contre vous font-ils quelque entreprise? + S'osent-ils préparer à des efforts nouveaux? + LE ROI. Vers la bouche du fleuve on a vu leurs vaisseaux, + [Et vous n'ignorez pas qu'avec fort peu de peine + Un flux de pleine mer jusqu'ici les amène[364-a].] + DON ARIAS. Tant de combats perdus leur ont ôté le coeur + D'attaquer désormais un si puissant vainqueur. + LE ROI. N'importe, ils ne sauroient qu'avecque jalousie + Voir mon sceptre aujourd'hui régir l'Andalousie, + Et ce pays si beau que j'ai conquis sur eux + Réveille à tous moments leurs desseins généreux. + [C'est l'unique raison qui m'a fait dans Séville.] (1637-56) + + [364-a] Ces deux vers sont un peu plus bas dans les éditions + de 1660-82. + + [365] Voyez ci-dessus, p. 97. + + [366] _Var._ Sire, ils ont trop appris aux dépens de leurs têtes. + (1637-56) + + [367] _Var._ Et le même ennemi que l'on vient de détruire, + S'il sait prendre son temps, est capable de nuire. + _Don Alonse revient_[367-a]. (1637-56) + + [367-a] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 + in-12 et de 1638.--Il se trouve six vers plus bas dans l'édition + de 1644 in-12. + + [368] Voyez ci-dessus, p. 97 et 98. + + [369] _Var._ Puisqu'on fait bonne garde aux murs et sur le port, + Il suffit pour ce soir[369-a]. (1637-56) + + [369-a] Il n'y a pas ici de distinction de scène dans les + éditions indiquées. + + [370] Voyez ci-dessus, p. 96. + + [371] Voyez ci-dessus, p. 95. + + [372] Les éditions de 1639, de 1644 in-4º et de 1648 portent: + «tout en pleurs.» + + [373] _Var._ Bien qu'à ses déplaisirs mon amour compatisse. + (1652-60) + + [374] _Var._ Ce juste châtiment de sa témérité. (1637-56) + + [375] _Var._ [DON DIÈG. Entendez ma défense.] + CHIM. Vengez-moi d'une mort.... DON DIÈG. Qui punit l'insolence. + CHIM. Rodrigue, Sire.... + DON DIÈG. A fait un coup d'homme de bien. + CHIM. [Il a tué mon père.] (1637-56) + + [376] _Var._ Une vengeance juste est sans peur du supplice[376-a]. + (1637-44) + _Var._ Une juste vengeance est sans peur du supplice. (1648-56) + + [376-a] Les éditions de 1637 in-12 et de 1638 donnent _de + supplice_, pour _du supplice_. + + [377] Entre ce vers et le suivant, on lit dans l'édition de 1692: + _à don Diègue_. + + [378] L'édition de 1637 in-12 porte, par erreur, _vos yeux_, pour + _mes yeux_. + + [379] _Var._ [Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre,] + Et pour son coup d'essai son indigne attentat + D'un si ferme soutien a privé votre État, + De vos meilleurs soldats abattu l'assurance, + Et de vos ennemis relevé l'espérance. + J'arrivai sur le lieu sans force et sans couleur: + Je le trouvai sans vie. Excusez ma douleur[379-a]. (1637-56) + + [379-a] Je le treuvai sans vie. Excusez ma douleur. (1644 + in-12)--Les deux derniers vers de cette variante se trouvent + aussi dans l'édition de 1660. + + [380] _Var._ J'arrivai donc sans force, et le trouvai sans vie. + (1637-60) + + [381] _Var._ Il ne me parla point, mais pour mieux m'émouvoir. + (1637-56) + + [382] _Var._ Un si vaillant guerrier qu'on vous vient de ravir. + (1644 in-12) + _Var._ Un si vaillant guerrier qu'on vient de nous ravir. + (1654 et 56) + + [383] L'édition de 1637 in-4º I., et les éditions de 1638 L., de + 1639, de 1644 in-4º et de 1648 portent: + + Vengez-la par un autre, et le sang par le sang. + + [384] _Var._ Sacrifiez don Diègue et toute sa famille + A vous, à votre peuple, à toute la Castille: + Le soleil qui voit tout ne voit rien sous les cieux + Qui vous puisse payer un sang si précieux. (1637-56) + + [385] _Var._ Quand avecque la force on perd aussi la vie, + Sire, et que l'âge apporte aux hommes généreux + Avecque sa foiblesse un destin malheureux! (1637-56) + + [386] _Var._ Ni tous mes ennemis, ni tous mes envieux. (1637 + in-12) + + [387] _Var._ L'orgueil dans votre cour l'a fait presque à vos yeux, + Et souillé sans respect l'honneur de ma vieillesse, + Avantagé de l'âge, et fort de ma foiblesse. (1637-56) + + [388] _Var._ Du crime glorieux qui cause nos débats. (1637-56) + + [389] _Var._ Et loin de murmurer d'un injuste décret. (1637-56) + + + + +ACTE III. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +DON RODRIGUE, ELVIRE[390]. + + ELVIRE. + + Rodrigue, qu'as-tu fait? où viens-tu, misérable? + + DON RODRIGUE. + + Suivre le triste cours de mon sort déplorable. + + ELVIRE. + + Où prends-tu cette audace et ce nouvel orgueil, + De paroître en des lieux que tu remplis de deuil? + Quoi? viens-tu jusqu'ici braver l'ombre du Comte? 745 + Ne l'as-tu pas tué? + + DON RODRIGUE. + + Sa vie étoit ma honte: + Mon honneur de ma main a voulu cet effort. + + ELVIRE. + + Mais chercher ton asile en la maison du mort! + Jamais un meurtrier en fit-il son refuge? + + DON RODRIGUE. + + Et je n'y viens aussi que m'offrir à mon juge[391]. 750 + Ne me regarde plus d'un visage étonné; + Je cherche le trépas après l'avoir donné. + Mon juge est mon amour, mon juge est ma Chimène: + Je mérite la mort de mériter sa haine, + Et j'en viens recevoir, comme un bien souverain, 755 + Et l'arrêt de sa bouche, et le coup de sa main. + + ELVIRE. + + Fuis plutôt de ses yeux, fuis de sa violence; + A ses premiers transports dérobe ta présence: + Va, ne t'expose point aux premiers mouvements + Que poussera l'ardeur de ses ressentiments. 760 + + DON RODRIGUE. + + Non, non, ce cher objet à qui j'ai pu déplaire + Ne peut pour mon supplice avoir trop de colère; + Et j'évite cent morts qui me vont accabler[392], + Si pour mourir plus tôt je puis la redoubler. + + ELVIRE. + + Chimène est au palais, de pleurs toute baignée, 765 + Et n'en reviendra point que bien accompagnée. + Rodrigue, fuis, de grâce: ôte-moi de souci. + Que ne dira-t-on point si l'on te voit ici? + Veux-tu qu'un médisant, pour comble à sa misère[393], + L'accuse d'y souffrir l'assassin de son père? 770 + Elle va revenir; elle vient, je la voi: + Du moins, pour son honneur, Rodrigue, cache-toi[394]. + + +SCÈNE II + +DON SANCHE, CHIMÈNE, ELVIRE. + + DON SANCHE. + + Oui, Madame, il vous faut de sanglantes victimes: + Votre colère est juste, et vos pleurs légitimes; + Et je n'entreprends pas, à force de parler, 775 + Ni de vous adoucir, ni de vous consoler. + Mais si de vous servir je puis être capable, + Employez mon épée à punir le coupable; + Employez mon amour à venger cette mort: + Sous vos commandements mon bras sera trop fort. 780 + + CHIMÈNE. + + Malheureuse! + + DON SANCHE. + + De grâce, acceptez mon service[395]. + + CHIMÈNE. + + J'offenserois le Roi, qui m'a promis justice. + + DON SANCHE. + + Vous savez qu'elle marche avec tant de langueur, + Qu'assez souvent le crime échappe à sa longueur[396]; + Son cours lent et douteux fait trop perdre de larmes. 785 + Souffrez qu'un cavalier vous venge par les armes[397]: + La voie en est plus sûre, et plus prompte à punir. + + CHIMÈNE. + + C'est le dernier remède; et s'il y faut venir, + Et que de mes malheurs cette pitié vous dure, + Vous serez libre alors de venger mon injure. 790 + + DON SANCHE. + + C'est l'unique bonheur où mon âme prétend; + Et pouvant l'espérer, je m'en vais trop content. + + +SCÈNE III. + +CHIMÈNE, ELVIRE. + + CHIMÈNE. + + Enfin je me vois libre, et je puis sans contrainte + De mes vives douleurs te faire voir l'atteinte; + Je puis donner passage à mes tristes soupirs; 795 + Je puis t'ouvrir mon âme et tous mes déplaisirs. + Mon père est mort, Elvire; et la première épée + Dont s'est armé Rodrigue, a sa trame coupée. + Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau! + La moitié de ma vie a mis l'autre au tombeau, 800 + Et m'oblige à venger, après ce coup funeste, + Celle que je n'ai plus sur celle qui me reste. + + ELVIRE. + + Reposez-vous, Madame. + + CHIMÈNE. + + Ah! que mal à propos + Dans un malheur si grand tu parles de repos[398]! + Par où sera jamais ma douleur apaisée[399], 805 + Si je ne puis haïr la main qui l'a causée? + Et que dois-je espérer qu'un tourment éternel, + Si je poursuis un crime, aimant le criminel? + + ELVIRE. + + Il vous prive d'un père, et vous l'aimez encore! + + CHIMÈNE. + + C'est peu de dire aimer, Elvire: je l'adore; 810 + Ma passion s'oppose à mon ressentiment; + Dedans mon ennemi je trouve mon amant; + Et je sens qu'en dépit de toute ma colère, + Rodrigue dans mon coeur combat encor mon père: + Il l'attaque, il le presse, il cède, il se défend, 815 + Tantôt fort, tantôt foible, et tantôt triomphant; + Mais en ce dur combat de colère et de flamme, + Il déchire mon coeur sans partager mon âme; + Et quoi que mon amour ait sur moi de pouvoir[400], + Je ne consulte point pour suivre mon devoir: 820 + Je cours sans balancer où mon honneur m'oblige. + Rodrigue m'est bien cher, son intérêt m'afflige; + Mon coeur prend son parti; mais malgré son effort[401], + Je sais ce que je suis, et que mon père est mort. + + ELVIRE. + + Pensez-vous le poursuivre? + + CHIMÈNE. + + Ah! cruelle pensée! 825 + Et cruelle poursuite où je me vois forcée! + Je demande sa tête, et crains de l'obtenir: + Ma mort suivra la sienne, et je le veux punir! + + ELVIRE. + + Quittez, quittez, Madame, un dessein si tragique; + Ne vous imposez point de loi si tyrannique. 830 + + CHIMÈNE. + + Quoi! mon père étant mort, et presque entre mes bras[402], + Son sang criera vengeance, et je ne l'orrai pas[403]! + Mon coeur, honteusement surpris par d'autres charmes, + Croira ne lui devoir que d'impuissantes larmes! + Et je pourrai souffrir qu'un amour suborneur 835 + Sous un lâche silence étouffe mon honneur[404]! + + ELVIRE. + + Madame, croyez-moi, vous serez excusable + D'avoir moins de chaleur contre un objet aimable[405], + Contre un amant si cher: vous avez assez fait, + Vous avez vu le Roi; n'en pressez point l'effet, 840 + Ne vous obstinez point en cette humeur étrange. + + CHIMÈNE. + + Il y va de ma gloire, il faut que je me venge; + Et de quoi que nous flatte un desir amoureux, + Toute excuse est honteuse aux esprits généreux. + + ELVIRE. + + Mais vous aimez Rodrigue, il ne vous peut déplaire. 845 + + CHIMÈNE. + + Je l'avoue. + + ELVIRE. + + Après tout, que pensez-vous donc faire? + + CHIMÈNE. + + Pour conserver ma gloire et finir mon ennui, + Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui. + + +SCÈNE IV. + +DON RODRIGUE, CHIMÈNE, ELVIRE. + + DON RODRIGUE. + + Eh bien! sans vous donner la peine de poursuivre, + Assurez-vous l'honneur de m'empêcher de vivre[406]. 850 + + CHIMÈNE. + + Elvire, où sommes-nous, et qu'est-ce que je voi? + Rodrigue en ma maison! Rodrigue devant moi! + + DON RODRIGUE. + + N'épargnez point mon sang: goûtez sans résistance + La douceur de ma perte et de votre vengeance. + + CHIMÈNE. + + Hélas! + + DON RODRIGUE. + + Écoute-moi. + + CHIMÈNE. + + Je me meurs. + + DON RODRIGUE. + + Un moment. 855 + + CHIMÈNE. + + Va, laisse-moi mourir. + + DON RODRIGUE. + + Quatre mots seulement: + Après ne me réponds qu'avecque cette épée. + + CHIMÈNE. + + Quoi! du sang de mon père encor toute trempée! + + DON RODRIGUE. + + Ma Chimène.... + + CHIMÈNE. + + Ote-moi cet objet odieux, + Qui reproche ton crime et ta vie à mes yeux. 860 + + DON RODRIGUE. + + Regarde-le plutôt pour exciter ta haine, + Pour croître ta colère, et pour hâter ma peine. + + CHIMÈNE. + + Il est teint de mon sang. + + DON RODRIGUE. + + Plonge-le dans le mien, + Et fais-lui perdre ainsi la teinture du tien. + + CHIMÈNE. + + Ah! quelle cruauté, qui tout en un jour tue 865 + Le père par le fer, la fille par la vue! + Ote-moi cet objet, je ne le puis souffrir: + Tu veux que je t'écoute, et tu me fais mourir! + + DON RODRIGUE. + + Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l'envie + De finir par tes mains ma déplorable vie; 870 + Car enfin n'attends pas de mon affection + Un lâche repentir d'une bonne action. + L'irréparable effet d'une chaleur trop prompte[407] + Déshonoroit mon père, et me couvroit de honte. + Tu sais comme un soufflet touche un homme de coeur; 875 + J'avois part à l'affront, j'en ai cherché l'auteur: + Je l'ai vu, j'ai vengé mon honneur et mon père; + Je le ferois encor, si j'avois à le faire. + Ce n'est pas qu'en effet contre mon père et moi + Ma flamme assez longtemps n'ait combattu pour toi; 880 + Juge de son pouvoir: dans une telle offense + J'ai pu délibérer si j'en prendrais vengeance[408]. + Réduit à te déplaire, ou souffrir un affront, + J'ai pensé qu'à son tour mon bras étoit trop prompt[409]; + Je me suis accusé de trop de violence; 885 + Et ta beauté sans doute emportoit la balance, + A moins que d'opposer à tes plus forts appas[410] + Qu'un homme sans honneur ne te méritoit pas; + Que malgré cette part que j'avois en ton âme[411], + Qui m'aima généreux me haïroit infâme; 890 + Qu'écouter ton amour, obéir à sa voix, + C'étoit m'en rendre indigne et diffamer ton choix. + Je te le dis encore; et quoique j'en soupire[412], + Jusqu'au dernier soupir je veux bien le redire: + Je t'ai fait une offense, et j'ai dû m'y porter 895 + Pour effacer ma honte, et pour te mériter; + Mais quitte envers l'honneur, et quitte envers mon père, + C'est maintenant à toi que je viens satisfaire: + C'est pour t'offrir mon sang qu'en ce lieu tu me vois. + J'ai fait ce que j'ai dû[413], je fais ce que je dois. 900 + Je sais qu'un père mort t'arme contre mon crime; + Je ne t'ai pas voulu dérober ta victime: + Immole avec courage au sang qu'il a perdu + Celui qui met sa gloire à l'avoir répandu. + + CHIMÈNE. + + Ah! Rodrigue, il est vrai, quoique ton ennemie, 905 + Je ne puis te blâmer d'avoir fui l'infamie[414]; + Et de quelque façon qu'éclatent mes douleurs, + Je ne t'accuse point, je pleure mes malheurs. + Je sais ce que l'honneur, après un tel outrage, + Demandoit à l'ardeur d'un généreux courage: 910 + Tu n'as fait le devoir que d'un homme de bien; + Mais aussi, le faisant, tu m'as appris le mien. + Ta funeste valeur m'instruit par ta victoire; + Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire: + Même soin me regarde, et j'ai, pour m'affliger, 915 + Ma gloire à soutenir, et mon père à venger. + Hélas! ton intérêt ici me désespère: + Si quelque autre malheur m'avoit ravi mon père, + Mon âme auroit trouvé dans le bien de te voir + L'unique allégement qu'elle eût pu recevoir; 920 + Et contre ma douleur j'aurois senti des charmes, + Quand une main si chère eût essuyé mes larmes. + Mais il me faut te perdre après l'avoir perdu; + Cet effort sur ma flamme à mon honneur est dû[415]; + Et cet affreux devoir, dont l'ordre m'assassine, 925 + Me force à travailler moi-même à ta ruine. + Car enfin n'attends pas de mon affection + De lâches sentiments pour ta punition. + De quoi qu'en ta faveur notre amour m'entretienne, + Ma générosité doit répondre à la tienne: 930 + Tu t'es, en m'offensant, montré digne de moi; + Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi. + + DON RODRIGUE. + + Ne diffère donc plus ce que l'honneur t'ordonne: + Il demande ma tête, et je te l'abandonne; + Fais-en un sacrifice à ce noble intérêt: 935 + Le coup m'en sera doux, aussi bien que l'arrêt. + Attendre après mon crime une lente justice, + C'est reculer ta gloire autant que mon supplice. + Je mourrai trop heureux, mourant d'un coup si beau. + + CHIMÈNE. + + Va, je suis ta partie, et non pas ton bourreau. 940 + Si tu m'offres ta tête, est-ce à moi de la prendre? + Je la dois attaquer, mais tu dois la défendre[416]; + C'est d'un autre que toi qu'il me faut l'obtenir, + Et je dois te poursuivre, et non pas te punir. + + DON RODRIGUE. + + De quoi qu'en ma faveur notre amour t'entretienne, 945 + Ta générosité doit répondre à la mienne; + Et pour venger un père emprunter d'autres bras, + Ma Chimène, crois-moi, c'est n'y répondre pas: + Ma main seule du mien a su venger l'offense, + Ta main seule du tien doit prendre la vengeance. 950 + + CHIMÈNE. + + Cruel! à quel propos sur ce point t'obstiner? + Tu t'es vengé sans aide, et tu m'en veux donner! + Je suivrai ton exemple, et j'ai trop de courage + Pour souffrir qu'avec toi ma gloire se partage. + Mon père et mon honneur ne veulent rien devoir 955 + Aux traits de ton amour ni de ton désespoir. + + DON RODRIGUE. + + Rigoureux point d'honneur! hélas! quoi que je fasse, + Ne pourrai-je à la fin obtenir cette grâce? + Au nom d'un père mort, ou de notre amitié, + Punis-moi par vengeance, ou du moins par pitié. 960 + Ton malheureux amant aura bien moins de peine + A mourir par ta main qu'à vivre avec ta haine. + + CHIMÈNE. + + Va, je ne te hais point. + + DON RODRIGUE. + + Tu le dois. + + CHIMÈNE. + + Je ne puis. + + DON RODRIGUE. + + Crains-tu si peu le blâme, et si peu les faux bruits? + Quand on saura mon crime, et que ta flamme dure, 965 + Que ne publieront point l'envie et l'imposture! + Force-les au silence, et sans plus discourir, + Sauve ta renommée en me faisant mourir. + + CHIMÈNE. + + Elle éclate bien mieux en te laissant la vie[417]; + Et je veux que la voix de la plus noire envie 970 + Élève au ciel ma gloire et plaigne mes ennuis, + Sachant que je t'adore et que je te poursuis. + Va-t'en, ne montre plus à ma douleur extrême + Ce qu'il faut que je perde, encore que je l'aime. + Dans l'ombre de la nuit cache bien ton départ: 975 + Si l'on te voit sortir, mon honneur court hasard. + La seule occasion qu'aura la médisance, + C'est de savoir qu'ici j'ai souffert ta présence: + Ne lui donne point lieu d'attaquer ma vertu. + + DON RODRIGUE. + + Que je meure! + + CHIMÈNE. + + Va-t'en. + + DON RODRIGUE. + + A quoi te résous-tu? 980 + + CHIMÈNE. + + Malgré des feux si beaux, qui troublent ma colère[418], + Je ferai mon possible à bien venger mon père; + Mais malgré la rigueur d'un si cruel devoir, + Mon unique souhait est de ne rien pouvoir. + + DON RODRIGUE. + + O miracle d'amour! + + CHIMÈNE. + + O comble de misères[419]! 985 + + DON RODRIGUE. + + Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères! + + CHIMÈNE. + + Rodrigue, qui l'eût cru? + + DON RODRIGUE. + + Chimène, qui l'eût dit? + + CHIMÈNE. + + Que notre heur fût si proche et sitôt se perdît? + + DON RODRIGUE. + + Et que si près du port, contre toute apparence[420], + Un orage si prompt brisât notre espérance? 990 + + CHIMÈNE. + + Ah! mortelles douleurs! + + DON RODRIGUE. + + Ah! regrets superflus! + + CHIMÈNE. + + Va-t'en, encore un coup, je ne t'écoute plus. + + DON RODRIGUE. + + Adieu: je vais traîner une mourante vie, + Tant que par ta poursuite elle me soit ravie. + + CHIMÈNE. + + Si j'en obtiens l'effet, je t'engage ma foi[421] 995 + De ne respirer pas un moment après toi. + Adieu: sors, et surtout garde bien qu'on te voie. + + ELVIRE. + + Madame, quelques maux que le ciel nous envoie.... + + CHIMÈNE. + + Ne m'importune plus, laisse-moi soupirer, + Je cherche le silence et la nuit pour pleurer. 1000 + + +SCÈNE V. + + DON DIÈGUE[422]. + + Jamais nous ne goûtons de parfaite allégresse: + Nos plus heureux succès sont mêlés de tristesse; + Toujours quelques soucis en ces événements + Troublent la pureté de nos contentements. + Au milieu du bonheur mon âme en sent l'atteinte: 1005 + Je nage dans la joie, et je tremble de crainte. + J'ai vu mort l'ennemi qui m'avoit outragé; + Et je ne saurois voir la main qui m'a vengé. + En vain je m'y travaille, et d'un soin inutile, + Tout cassé que je suis, je cours toute la ville: 1010 + Ce peu que mes vieux ans m'ont laissé de vigueur[423] + Se consume sans fruit à chercher ce vainqueur[424]. + A toute heure, en tous lieux, dans une nuit si sombre, + Je pense l'embrasser, et n'embrasse qu'une ombre; + Et mon amour, déçu par cet objet trompeur, 1015 + Se forme des soupçons qui redoublent ma peur. + Je ne découvre point de marques de sa fuite; + Je crains du Comte mort les amis et la suite; + Leur nombre[425] m'épouvante, et confond ma raison. + Rodrigue ne vit plus, ou respire en prison. 1020 + Justes cieux! me trompé-je encore à l'apparence, + Ou si je vois enfin mon unique espérance? + C'est lui, n'en doutons plus; mes voeux sont exaucés, + Ma crainte est dissipée, et mes ennuis cessés. + + +SCÈNE VI. + +DON DIÈGUE, DON RODRIGUE. + + DON DIÈGUE. + + Rodrigue, enfin le ciel permet que je te voie[426]! 1025 + + DON RODRIGUE. + + Hélas! + + DON DIÈGUE. + + Ne mêle point de soupirs à ma joie[427]; + Laisse-moi prendre haleine afin de te louer. + Ma valeur n'a point lieu de te désavouer: + Tu l'as bien imitée, et ton illustre audace + Fait bien revivre en toi les héros de ma race: 1030 + C'est d'eux que tu descends, c'est de moi que tu viens: + Ton premier coup d'épée égale tous les miens; + Et d'une belle ardeur ta jeunesse animée + Par cette grande épreuve atteint ma renommée. + Appui de ma vieillesse, et comble de mon heur, 1035 + Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l'honneur, + Viens baiser cette joue, et reconnois la place + Où fut empreint l'affront que ton courage efface[428]. + + DON RODRIGUE. + + L'honneur vous en est dû: je ne pouvois pas moins, + Étant sorti de vous et nourri par vos soins. 1040 + Je m'en tiens trop heureux, et mon âme est ravie + Que mon coup d'essai plaise à qui je dois la vie; + Mais parmi vos plaisirs ne soyez point jaloux + Si je m'ose à mon tour satisfaire après vous[429]. + Souffrez qu'en liberté mon désespoir éclate; 1045 + Assez et trop longtemps votre discours le flatte. + Je ne me repens point de vous avoir servi; + Mais rendez-moi le bien que ce coup m'a ravi. + Mon bras, pour vous venger, armé contre ma flamme, + Par ce coup glorieux m'a privé de mon âme; 1050 + Ne me dites plus rien; pour vous j'ai tout perdu: + Ce que je vous devois, je vous l'ai bien rendu. + + DON DIÈGUE. + + Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire[430]: + Je t'ai donné la vie, et tu me rends ma gloire; + Et d'autant que l'honneur m'est plus cher que le jour, + D'autant plus maintenant je te dois de retour. + Mais d'un coeur magnanime éloigne ces foiblesses[431]; + Nous n'avons qu'un honneur, il est tant de maîtresses[432]! + L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir[433]. + + DON RODRIGUE. + + Ah! que me dites-vous? + + DON DIÈGUE. + + Ce que tu dois savoir. 1060 + + DON RODRIGUE. + + Mon honneur offensé sur moi-même se venge; + Et vous m'osez pousser à la honte du change! + L'infamie est pareille, et suit également + Le guerrier sans courage et le perfide amant. + A ma fidélité ne faites point d'injure; 1065 + Souffrez-moi généreux sans me rendre parjure: + Mes liens sont trop forts pour être ainsi rompus; + Ma foi m'engage encor si je n'espère plus; + Et ne pouvant quitter ni posséder Chimène, + Le trépas que je cherche est ma plus douce peine. 1070 + + DON DIÈGUE. + + Il n'est pas temps encor de chercher le trépas: + Ton prince et ton pays ont besoin de ton bras. + La flotte qu'on craignoit, dans ce grand fleuve entrée, + Croit surprendre la ville et piller la contrée[434]. + Les Mores vont descendre, et le flux et la nuit 1075 + Dans une heure à nos murs les amène[435] sans bruit. + La cour est en désordre, et le peuple en alarmes: + On n'entend que des cris, on ne voit que des larmes. + Dans ce malheur public mon bonheur a permis + Que j'ai trouvé chez moi cinq cents de mes amis, 1080 + Qui sachant mon affront, poussés d'un même zèle[436], + Se venoient tous offrir à venger ma querelle[437]. + Tu les a prévenus; mais leurs vaillantes mains + Se tremperont bien mieux au sang des Africains. + Va marcher à leur tête où l'honneur te demande: 1085 + C'est toi que veut pour chef leur généreuse bande. + De ces vieux ennemis va soutenir l'abord: + Là, si tu veux mourir, trouve une belle mort; + Prends-en l'occasion, puisqu'elle t'est offerte; + Fais devoir à ton roi son salut à ta perte; 1090 + Mais reviens-en plutôt les palmes sur le front. + Ne borne pas ta gloire à venger un affront; + Porte-la plus avant: force par ta vaillance[438] + Ce monarque au pardon, et Chimène au silence[439]; + Si tu l'aimes, apprends que revenir vainqueur[440], 1095 + C'est l'unique moyen de regagner son coeur. + Mais le temps est trop cher pour le perdre en paroles; + Je t'arrête en discours, et je veux que tu voles. + Viens, suis-moi, va combattre, et montrer à ton roi + Que ce qu'il perd au Comte il le recouvre en toi. 1100 + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + +NOTES: + + [390] ELVIRE, DON RODRIGUE. (1638 P.) + + [391] _Var._ Jamais un meurtrier s'offrit-il à son juge? + (1637-56) + + [392] _Var._ Et d'un heur sans pareil je me verrai combler, + Si pour mourir plus tôt je la puis redoubler. (1637-56) + + [393] _Var._ Veux-tu qu'un médisant l'accuse en sa misère + D'avoir reçu chez soi l'assassin de son père? (1637-56) + + [394] Dans les éditions de 1637 in-4º et de 1639-56: _Il se + cache_. + + [395] _Var._ Madame, acceptez mon service. (1637-60) + + [396] _Var._ Que bien souvent le crime échappe à sa longueur. + (1637-56) + + [397] _Var._ Souffrez qu'un chevalier vous venge par les armes. + (1637 in-4º, 38 P., 39 et 44) + + [398] _Var._ Ton avis importun m'ordonne du repos! (1637-60) + + [399] _Var._ Par où sera jamais mon âme satisfaite, + Si je pleure ma perte et la main qui l'a faite? + Et que puis-je espérer qu'un tourment éternel. (1637-56) + + [400] Les éditions de 1637 in-12, de 1638 P., de 1644 et de 1682 + portent _du pouvoir_, pour _de pouvoir_: c'est sans doute une + faute. + + [401] _Var._ Mon coeur prend son parti; mais contre leur effort, + Je sais que je suis fille, et que mon père est mort. (1637-56) + _Var._ Mon coeur prend son parti; mais malgré leur effort. + (1660) + + [402] _Var._ Quoi! j'aurai vu mourir mon père entre mes bras. + (1637-56) + + [403] _Var._ Son sang criera vengeance, et je ne l'aurai + pas[403-a]! (1637-in-12, 38 et 44 in-4º) + + [403-a] Une confusion analogue entre _aura_ et _orra_ a eu + lieu dans un passage de Malherbe. Voyez l'édition de M. Lalanne, + tome I, p. 72. + + [404] _Var._ Dans un lâche silence étouffe mon honneur! (1637-56) + + [405] _Var._ De conserver pour vous un homme incomparable, + Un amant si chéri: vous avez assez fait. (1637-56) + + [406] _Var._ Soûlez-vous du plaisir de m'empêcher de vivre. (1637-44 + in-4º et 48-56) + _Var._ Soûlez-vous du desir de m'empêcher de vivre. (1644 + in-12) + + [407] _Var._ De la main de ton père un coup irréparable + Déshonoroit du mien la vieillesse honorable. (1637-56) + + [408] _Var._ J'ai pu douter encor si j'en prendrois vengeance. + (1637-60) + + [409] _Var._ J'ai retenu ma main, j'ai cru mon bras trop prompt. + (1637-56) + + [410] _Var._ Si je n'eusse opposé contre tous tes appas. + (1637-56) + + [411] _Var._ Qu'après m'avoir chéri quand je vivois sans blâme. + (1637-56) + + [412] _Var._ Je te le dis encore, et veux, tant que j'expire, + Sans cesse le penser et sans cesse le dire. (1637-56) + + [413] On lit dans l'édition de 1660: «J'y fais ce que j'ai dû,» + ce qui est sans doute une faute d'impression. + + [414] _Var._ Je ne te puis blâmer d'avoir fui l'infamie. (1637-44 + in-4º et 48-56) + + [415] _Var._ Et pour mieux tourmenter mon esprit éperdu, + Avec tant de rigueur mon astre me domine, + Qu'il me faut travailler moi-même à ta ruine. (1637-56) + + [416] _Var._ Je la dois attaquer, mais tu la dois défendre. + (1648-56) + + [417] _Var._ Elle éclate bien mieux en te laissant en vie. + (1637-52 et 55) + + [418] _Var._ Malgré des feux si beaux, qui rompent ma colère. + (1637-56) + + [419] _Var._ Mais comble de misères! (1637-44) + + [420] L'édition de 1639 porte, par erreur, _espérance_, pour + _apparence_. + + [421] _Var._ Si j'en obtiens l'effet, je te donne ma foi. + (1637-56) + + [422] DON DIÈGUE, _seul._ (1637-60) + + [423] _Var._ Si peu que mes vieux ans m'ont laissé de vigueur. + (1637-56) + + [424] _Var._ Se consomme sans fruit à chercher ce vainqueur. + (1637-44) + + [425] On lit _leur ombre_, pour _leur nombre_, dans l'édition de + 1644 in-4º. + + [426] Par une erreur singulière, les éditions de 1660-64 portent: + + Rodrigue, enfin le ciel promet que je te voie! + + [427] _Var._ DON RODR. Hélas! c'est triomphant, mais avec peu de + joie. (1638) + + [428] _Var._ Où fut jadis l'affront que ton courage efface[428-a]. + DON RODR. L'honneur vous en est dû: les cieux me sont témoins + Qu'étant sorti de vous je ne pouvois pas moins. + Je me tiens trop heureux, et mon âme est ravie[428-b]. (1637-56) + + [428-a] Où fut l'indigne affront que ton courage efface. + (1637 in-4º I.) + + [428-b] L'édition de 1644 in-4º porte: «et mon âme ravie.» + + [429] _Var._ Si j'ose satisfaire à moi-même après vous. (1637-60) + + [430] _Var._ Porte encore plus haut le fruit de ta victoire. + (1637-56) + + [431] _Var._ Mais d'un si brave coeur éloigne ces foiblesses. + (1637-56) + + [432] Les maximes de ce genre sur la facilité avec laquelle on + remplace un amant ou une maîtresse sont fréquentes dans le + théâtre de Corneille: + + En la mort d'un amant vous ne perdez qu'un homme, + Dont la perte est facile à réparer dans Rome. + + (_Horace_, acte IV, scène III.) + + Vous trouverez dans Rome assez d'autres maîtresses. + + (_Polyeucte_, acte II, scène I.) + + [433] _Var._ L'amour n'est qu'un plaisir, et l'honneur un devoir. + (1637-56) + + [434] _Var._ Vient surprendre la ville et piller la contrée. + (1637-56) + + [435] Il y a _amène_ au singulier dans toutes les éditions + publiées du vivant de Corneille. Celle de 1692 donne _amènent_. + + [436] _Var._ Qui sachant mon affront, touchés d'un même zèle. + (1660) + + [437] _Var._ Venoient m'offrir leur vie à venger ma querelle. + (1637-44 in-4º et 48-56) + _Var._ Venoient m'offrir leur sang à venger ma querelle. + (1644 in-12) + + [438] _Var._ Pousse-la plus avant: force par ta vaillance. + (1637-60) + + [439] _Var._ La justice au pardon, et Chimène au silence. + (1637-56) + + [440] _Var._ Si tu l'aimes, apprends que retourner vainqueur. + (1637-60) + + + + +ACTE IV. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +CHIMÈNE, ELVIRE. + + CHIMÈNE. + + N'est-ce point un faux bruit? le sais-tu bien, Elvire? + + ELVIRE. + + Vous ne croiriez jamais comme chacun l'admire, + Et porte jusqu'au ciel, d'une commune voix, + De ce jeune héros les glorieux exploits. + Les Mores devant lui n'ont paru qu'à leur honte; 1105 + Leur abord fut bien prompt, leur fuite encor plus prompte. + Trois heures de combat laissent à nos guerriers + Une victoire entière et deux rois prisonniers. + La valeur de leur chef ne trouvoit point d'obstacles. + + CHIMÈNE. + + Et la main de Rodrigue a fait tous ces miracles? 1110 + + ELVIRE. + + De ses nobles efforts ces deux rois sont le prix: + Sa main les a vaincus, et sa main les a pris. + + CHIMÈNE. + + De qui peux-tu savoir ces nouvelles étranges? + + ELVIRE. + + Du peuple, qui partout fait sonner ses louanges[441], + Le nomme de sa joie et l'objet et l'auteur, 1115 + Son ange tutélaire, et son libérateur. + + CHIMÈNE. + + Et le Roi, de quel oeil voit-il tant de vaillance? + + ELVIRE. + + Rodrigue n'ose encor paroître en sa présence; + Mais don Diègue ravi lui présente enchaînés, + Au nom de ce vainqueur, ces captifs couronnés, 1120 + Et demande pour grâce à ce généreux prince + Qu'il daigne voir la main qui sauve la province[442]. + + CHIMÈNE. + + Mais n'est-il point blessé? + + ELVIRE. + + Je n'en ai rien appris. + Vous changez de couleur! reprenez vos esprits. + + CHIMÈNE. + + Reprenons donc aussi ma colère affoiblie: 1125 + Pour avoir soin de lui faut-il que je m'oublie? + On le vante, on le loue, et mon coeur y consent! + Mon honneur est muet, mon devoir impuissant! + Silence, mon amour, laisse agir ma colère: + S'il a vaincu deux rois, il a tué mon père[443]; 1130 + Ces tristes vêtements, où je lis mon malheur, + Sont les premiers effets qu'ait produits[444] sa valeur; + Et quoi qu'on die ailleurs d'un coeur si magnanime[445], + Ici tous les objets me parlent de son crime. + Vous qui rendez la force à mes ressentiments, 1135 + Voiles[446], crêpes, habits, lugubres ornements, + Pompe que me prescrit sa première victoire[447], + Contre ma passion soutenez bien ma gloire; + Et lorsque mon amour prendra trop de pouvoir[448], + Parlez à mon esprit de mon triste devoir, 1140 + Attaquez sans rien craindre une main triomphante. + + ELVIRE. + + Modérez ces transports, voici venir l'Infante. + + +SCÈNE II. + +L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, ELVIRE. + + L'INFANTE. + + Je ne viens pas ici consoler tes douleurs; + Je viens plutôt mêler mes soupirs à tes pleurs. + + CHIMÈNE. + + Prenez bien plutôt part à la commune joie, 1145 + Et goûtez le bonheur que le ciel vous envoie, + Madame: autre que moi n'a droit de soupirer. + Le péril dont Rodrigue a su nous retirer[449], + Et le salut public que vous rendent ses armes, + A moi seule aujourd'hui souffrent encor les larmes[450]: 1150 + Il a sauvé la ville, il a servi son roi; + Et son bras valeureux n'est funeste qu'à moi. + + L'INFANTE. + + Ma Chimène, il est vrai qu'il a fait des merveilles. + + CHIMÈNE. + + Déjà ce bruit fâcheux a frappé mes oreilles; + Et je l'entends partout publier hautement 1155 + Aussi brave guerrier que malheureux amant. + + L'INFANTE. + + Qu'a de fâcheux pour toi ce discours populaire? + Ce jeune Mars qu'il loue a su jadis te plaire: + Il possédoit ton âme, il vivoit sous tes lois; + Et vanter sa valeur, c'est honorer ton choix. 1160 + + CHIMÈNE. + + Chacun peut la vanter avec quelque justice[451]; + Mais pour moi sa louange est un nouveau supplice. + On aigrit ma douleur en l'élevant si haut: + Je vois ce que je perds quand je vois ce qu'il vaut. + Ah! cruels déplaisirs à l'esprit d'une amante! 1165 + Plus j'apprends son mérite, et plus mon feu s'augmente: + Cependant mon devoir est toujours le plus fort, + Et malgré mon amour, va poursuivre sa mort. + + L'INFANTE. + + Hier[452] ce devoir te mit en une haute estime; + L'effort que tu te fis parut si magnanime, 1170 + Si digne d'un grand coeur, que chacun à la cour + Admiroit ton courage et plaignoit ton amour. + Mais croirois-tu l'avis d'une amitié fidèle? + + CHIMÈNE. + + Ne vous obéir pas me rendroit criminelle. + + L'INFANTE. + + Ce qui fut juste alors ne l'est plus aujourd'hui[453]. 1175 + Rodrigue maintenant est notre unique appui, + L'espérance et l'amour d'un peuple qui l'adore, + Le soutien de Castille, et la terreur du More[454]. + Le Roi même est d'accord de cette vérité[455], + Que ton père en lui seul se voit ressuscité; 1180 + Et si tu veux enfin qu'en deux mots je m'explique, + Tu poursuis en sa mort la ruine publique. + Quoi! pour venger un père est-il jamais permis + De livrer sa patrie aux mains des ennemis? + Contre nous ta poursuite est-elle légitime, 1185 + Et pour être punis avons-nous part au crime? + Ce n'est pas qu'après tout tu doives épouser + Celui qu'un père mort t'obligeoit d'accuser: + Je te voudrois moi-même en arracher l'envie; + Ote-lui ton amour, mais laisse-nous sa vie. 1190 + + CHIMÈNE. + + Ah! ce n'est pas à moi d'avoir tant de bonté[456]; + Le devoir qui m'aigrit n'a rien de limité. + Quoique pour ce vainqueur mon amour s'intéresse, + Quoiqu'un peuple l'adore et qu'un roi le caresse, + Qu'il soit environné des plus vaillants guerriers, 1195 + J'irai sous mes cyprès accabler ses lauriers. + + L'INFANTE. + + C'est générosité quand pour venger un père + Notre devoir attaque une tête si chère; + Mais c'en est une encor d'un plus illustre rang, + Quand on donne au public les intérêts du sang. 1200 + Non, crois-moi, c'est assez que d'éteindre ta flamme; + Il sera trop puni s'il n'est plus dans ton âme. + Que le bien du pays t'impose cette loi: + Aussi bien, que crois-tu que t'accorde le Roi? + + CHIMÈNE. + + Il peut me refuser, mais je ne puis me taire[457]. 1205 + + L'INFANTE. + + Pense bien, ma Chimène, à ce que tu veux faire. + Adieu: tu pourras seule y penser à loisir[458]. + + CHIMÈNE. + + Après mon père mort, je n'ai point à choisir. + + +SCÈNE III. + +DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON RODRIGUE, DON SANCHE. + + DON FERNAND. + + Généreux héritier d'une illustre famille, + Qui fut toujours la gloire et l'appui de Castille, 1210 + Race de tant d'aïeux en valeur signalés, + Que l'essai de la tienne a sitôt égalés, + Pour te récompenser ma force est trop petite; + Et j'ai moins de pouvoir que tu n'as de mérite. + Le pays délivré d'un si rude ennemi, 1215 + Mon sceptre dans ma main par la tienne affermi, + Et les Mores défaits avant qu'en ces alarmes + J'eusse peu donner ordre à repousser leurs armes, + Ne sont point des exploits qui laissent à ton roi + Le moyen ni l'espoir de s'acquitter vers toi. 1220 + Mais deux rois tes captifs feront ta récompense[459]. + Ils t'ont nommé tous deux leur Cid en ma présence: + Puisque Cid en leur langue est autant que seigneur[460], + Je ne t'envierai pas ce beau titre d'honneur. + Sois désormais le Cid: qu'à ce grand nom tout cède; + Qu'il comble d'épouvante et Grenade et Tolède[461], + Et qu'il marque à tous ceux qui vivent sous mes lois + Et ce que tu me vaux, et ce que je te dois. + + DON RODRIGUE. + + Que Votre Majesté, Sire, épargne ma honte. + D'un si foible service elle fait trop de conte[462], 1230 + Et me force à rougir devant un si grand roi + De mériter si peu l'honneur que j'en reçoi. + Je sais trop que je dois au bien de votre empire, + Et le sang qui m'anime, et l'air que je respire; + Et quand je les perdrai pour un si digne objet, 1235 + Je ferai seulement le devoir d'un sujet. + + DON FERNAND. + + Tous ceux que ce devoir à mon service engage + Ne s'en acquittent pas avec même courage; + Et lorsque la valeur ne va point dans l'excès, + Elle ne produit point de si rares succès. 1240 + Souffre donc qu'on te loue, et de cette victoire + Apprends-moi plus au long la véritable histoire. + + DON RODRIGUE. + + Sire, vous avez su qu'en ce danger pressant, + Qui jeta dans la ville un effroi si puissant, + Une troupe d'amis chez mon père assemblée 1245 + Sollicita mon âme encor toute troublée.... + Mais, Sire, pardonnez à ma témérité, + Si j'osai l'employer sans votre autorité: + Le péril approchoit; leur brigade étoit prête; + Me montrant à la cour, je hasardois ma tête[463]; 1250 + Et s'il falloit la perdre, il m'étoit bien plus doux + De sortir de la vie en combattant pour vous. + + DON FERNAND. + + J'excuse ta chaleur à venger ton offense[464]; + Et l'État défendu me parle en ta défense: + Crois que dorénavant Chimène a beau parler, 1255 + Je ne l'écoute plus que pour la consoler. + Mais poursuis. + + DON RODRIGUE. + + Sous moi donc cette troupe s'avance, + Et porte sur le front une mâle assurance. + Nous partîmes cinq cents; mais par un prompt renfort + Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port, 1260 + Tant, à nous voir marcher avec un tel visage[465], + Les plus épouvantés reprenoient de courage[466]! + J'en cache les deux tiers, aussitôt qu'arrivés, + Dans le fond des vaisseaux qui lors furent trouvés; + Le reste, dont le nombre augmentoit à toute heure, + Brûlant d'impatience autour de moi demeure, + Se couche contre terre, et sans faire aucun bruit, + Passe une bonne part d'une si belle nuit. + Par mon commandement la garde en fait de même, + Et se tenant cachée, aide à mon stratagème[467]; 1270 + Et je feins hardiment d'avoir reçu de vous + L'ordre qu'on me voit suivre et que je donne à tous. + Cette obscure clarté qui tombe des étoiles + Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles[468]; + L'onde s'enfle dessous, et d'un commun effort 1275 + Les Mores et la mer montent jusques au port. + On les laisse passer; tout leur paroît tranquille; + Point de soldats au port, point aux murs de la ville. + Notre profond silence abusant leurs esprits, + Ils n'osent plus douter de nous avoir surpris; 1280 + Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent, + Et courent se livrer aux mains qui les attendent. + Nous nous levons alors, et tous en même temps + Poussons jusques au ciel mille cris éclatants. + Les nôtres, à ces cris, de nos vaisseaux répondent[469]; 1285 + Ils paroissent armés, les Mores se confondent, + L'épouvante les prend à demi descendus; + Avant que de combattre, ils s'estiment perdus. + Ils couroient au pillage, et rencontrent la guerre; + Nous les pressons sur l'eau, nous les pressons sur terre, + Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang, + Avant qu'aucun résiste ou reprenne son rang. + Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient; + Leur courage renaît, et leurs terreurs s'oublient: + La honte de mourir sans avoir combattu 1295 + Arrête leur désordre, et leur rend leur vertu[470]. + Contre nous de pied ferme ils tirent leurs alfanges[471], + De notre sang au leur font d'horribles mélanges[472]; + Et la terre, et le fleuve, et leur flotte, et le port, + Sont des champs de carnage où triomphe la mort[473]. 1300 + O combien d'actions, combien d'exploits célèbres + Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres[474], + Où chacun, seul témoin des grands coups qu'il donnoit, + Ne pouvoit discerner où le sort inclinoit! + J'allois de tous côtés encourager les nôtres, 1305 + Faire avancer les uns, et soutenir les autres, + Ranger ceux qui venoient, les pousser à leur tour, + Et ne l'ai pu savoir jusques au point du jour[475]. + Mais enfin, sa clarté montre notre avantage: + Le More voit sa perte, et perd soudain courage; 1310 + Et voyant un renfort qui nous vient secourir, + L'ardeur de vaincre cède à la peur de mourir. + Ils gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les câbles[476], + Poussent jusques aux cieux des cris épouvantables[477], + Font retraite en tumulte, et sans considérer 1315 + Si leurs rois avec eux peuvent se retirer[478]. + Pour souffrir ce devoir leur frayeur est trop forte[479]: + Le flux les apporta; le reflux les remporte[480], + Cependant que leurs rois, engagés parmi nous, + Et quelque peu des leurs, tous percés de nos coups[481], 1320 + Disputent vaillamment et vendent bien leur vie. + A se rendre moi-même en vain je les convie: + Le cimeterre au poing ils ne m'écoutent pas; + Mais voyant à leurs pieds tomber tous leurs soldats, + Et que seuls désormais en vain ils se défendent, 1325 + Ils demandent le chef: je me nomme, ils se rendent. + Je vous les envoyai tous deux en même temps; + Et le combat cessa faute de combattants. + C'est de cette façon que, pour votre service.... + + +SCÈNE IV. + +DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON RODRIGUE, DON ARIAS, DON ALONSE, DON +SANCHE. + + DON ALONSE. + + Sire, Chimène vient vous demander justice. 1330 + + DON FERNAND. + + La fâcheuse nouvelle, et l'importun devoir! + Va, je ne la veux pas obliger à te voir. + Pour tous remercîments il faut que je te chasse; + Mais avant que sortir, viens, que ton roi t'embrasse. + +(Don Rodrigue rentre[482].) + + DON DIÈGUE. + + Chimène le poursuit, et voudroit le sauver. 1335 + + DON FERNAND. + + On m'a dit qu'elle l'aime, et je vais l'éprouver[483]. + Montrez un oeil plus triste[484]. + + +SCÈNE V. + +DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON SANCHE, DON ALONSE, CHIMÈNE, +ELVIRE. + + DON FERNAND. + + Enfin soyez contente, + Chimène, le succès répond à votre attente: + Si de nos ennemis Rodrigue a le dessus, + Il est mort à nos yeux des coups qu'il a reçus; 1340 + Rendez grâces au ciel, qui vous en a vengée. + +(A don Diègue[485].) + + Voyez comme déjà sa couleur est changée. + + DON DIÈGUE. + + Mais voyez qu'elle pâme, et d'un amour parfait, + Dans cette pâmoison, Sire, admirez l'effet. + Sa douleur a trahi les secrets de son âme, 1345 + Et ne vous permet plus de douter de sa flamme. + + CHIMÈNE. + + Quoi! Rodrigue est donc mort? + + DON FERNAND. + + Non, non, il voit le jour, + Et te conserve encore un immuable amour: + Calme cette douleur qui pour lui s'intéresse[486]. + + CHIMÈNE. + + Sire, on pâme de joie, ainsi que de tristesse: 1350 + Un excès de plaisir nous rend tous languissants, + Et quand il surprend l'âme, il accable les sens. + + DON FERNAND. + + Tu veux qu'en ta faveur nous croyions[487] l'impossible? + Chimène, ta douleur a paru trop visible[488]. + + CHIMÈNE. + + Eh bien! Sire, ajoutez ce comble à mon malheur, 1355 + Nommez ma pâmoison l'effet de ma douleur: + Un juste déplaisir à ce point m'a réduite. + Son trépas déroboit sa tête à ma poursuite; + S'il meurt des coups reçus pour le bien du pays, + Ma vengeance est perdue et mes desseins trahis: 1360 + Une si belle fin m'est trop injurieuse. + Je demande sa mort, mais non pas glorieuse, + Non pas dans un éclat qui l'élève si haut, + Non pas au lit d'honneur, mais sur un échafaud; + Qu'il meure pour mon père, et non pour la patrie; 1365 + Que son nom soit taché, sa mémoire flétrie. + Mourir pour le pays n'est pas un triste sort; + C'est s'immortaliser par une belle mort. + J'aime donc sa victoire, et je le puis sans crime; + Elle assure l'État, et me rend ma victime, 1370 + Mais noble, mais fameuse entre tous les guerriers, + Le chef, au lieu de fleurs, couronné de lauriers; + Et pour dire en un mot ce que j'en considère, + Digne d'être immolée aux mânes de mon père.... + Hélas! à quel espoir me laissé-je emporter! 1375 + Rodrigue de ma part n'a rien à redouter: + Que pourroient contre lui des larmes qu'on méprise? + Pour lui tout votre empire est un lieu de franchise; + Là, sous votre pouvoir, tout lui devient permis; + Il triomphe de moi comme des ennemis. 1380 + Dans leur sang répandu la justice étouffée[489] + Aux crimes du vainqueur sert d'un nouveau trophée: + Nous en croissons la pompe, et le mépris des lois + Nous fait suivre son char au milieu de deux rois. + + DON FERNAND. + + Ma fille, ces transports ont trop de violence. 1385 + Quand on rend la justice, on met tout en balance: + On a tué ton père, il étoit l'agresseur; + Et la même équité m'ordonne la douceur. + Avant que d'accuser ce que j'en fais paroître, + Consulte bien ton coeur: Rodrigue en est le maître, 1390 + Et ta flamme en secret rend grâces à ton roi, + Dont la faveur conserve un tel amant pour toi. + + CHIMÈNE. + + Pour moi! mon ennemi! l'objet de ma colère! + L'auteur de mes malheurs! l'assassin de mon père! + De ma juste poursuite on fait si peu de cas 1395 + Qu'on me croit obliger en ne m'écoutant pas! + Puisque vous refusez la justice à mes larmes, + Sire, permettez-moi de recourir aux armes; + C'est par là seulement qu'il a su m'outrager, + Et c'est aussi par là que je me dois venger. 1400 + A tous vos cavaliers je demande sa tête[490]: + Oui, qu'un d'eux me l'apporte, et je suis sa conquête; + Qu'ils le combattent, Sire; et le combat fini, + J'épouse le vainqueur, si Rodrigue est puni. + Sous votre autorité souffrez qu'on le publie. 1405 + + DON FERNAND. + + Cette vieille coutume en ces lieux établie, + Sous couleur de punir un injuste attentat, + Des meilleurs combattants affoiblit un État; + Souvent de cet abus le succès déplorable + Opprime l'innocent, et soutient le coupable. 1410 + J'en dispense Rodrigue: il m'est trop précieux + Pour l'exposer aux coups d'un sort capricieux; + Et quoi qu'ait pu commettre un coeur si magnanime, + Les Mores en fuyant ont emporté son crime. + + DON DIÈGUE. + + Quoi! Sire, pour lui seul vous renversez des lois 1415 + Qu'a vu toute la cour observer tant de fois! + Que croira votre peuple, et que dira l'envie, + Si sous votre défense il ménage sa vie, + Et s'en fait un prétexte à ne paroître pas[491] + Où tous les gens d'honneur cherchent un beau trépas? + De pareilles faveurs terniroient trop sa gloire[492]: + Qu'il goûte sans rougir les fruits de sa victoire. + Le Comte eut de l'audace; il l'en a su punir: + Il l'a fait en brave homme, et le doit maintenir[493]. + + DON FERNAND. + + Puisque vous le voulez, j'accorde qu'il le fasse; 1425 + Mais d'un guerrier vaincu mille prendroient la place, + Et le prix que Chimène au vainqueur a promis + De tous mes cavaliers feroit ses ennemis[494]. + L'opposer seul à tous seroit trop d'injustice: + Il suffit qu'une fois il entre dans la lice. 1430 + Choisis qui tu voudras, Chimène, et choisis bien; + Mais après ce combat ne demande plus rien. + + DON DIÈGUE. + + N'excusez point par là ceux que son bras étonne: + Laissez un champ ouvert, où n'entrera personne[495]. + Après ce que Rodrigue a fait voir aujourd'hui, 1435 + Quel courage assez vain s'oseroit prendre à lui? + Qui se hasarderoit contre un tel adversaire? + Qui seroit ce vaillant, ou bien ce téméraire? + + DON SANCHE. + + Faites ouvrir le champ: vous voyez l'assaillant[496]; + Je suis ce téméraire, ou plutôt ce vaillant. 1440 + Accordez cette grâce à l'ardeur qui me presse, + Madame: vous savez quelle est votre promesse. + + DON FERNAND. + + Chimène, remets-tu ta querelle en sa main? + + CHIMÈNE. + + Sire, je l'ai promis. + + DON FERNAND. + + Soyez prêt à demain. + + DON DIÈGUE. + + Non, Sire, il ne faut pas différer davantage: 1445 + On est toujours trop prêt quand on a du courage. + + DON FERNAND. + + Sortir d'une bataille, et combattre à l'instant! + + DON DIÈGUE. + + Rodrigue a pris haleine en vous la racontant. + + DON FERNAND. + + Du moins une heure ou deux je veux qu'il se délasse[497]. + Mais de peur qu'en exemple un tel combat ne passe, 1450 + Pour témoigner à tous qu'à regret je permets + Un sanglant procédé qui ne me plut jamais, + De moi ni de ma cour il n'aura la présence. + +(Il parle à don Arias[498].) + + Vous seul des combattants jugerez la vaillance: + Ayez soin que tous deux fassent en gens de coeur, 1455 + Et le combat fini, m'amenez le vainqueur. + Qui qu'il soit, même prix est acquis à sa peine[499]: + Je le veux de ma main présenter à Chimène, + Et que pour récompense il reçoive sa foi. + + CHIMÈNE. + + Quoi! Sire, m'imposer une si dure loi[500]! 1460 + + DON FERNAND. + + Tu t'en plains; mais ton feu, loin d'avouer ta plainte, + Si Rodrigue est vainqueur, l'accepte sans contrainte. + Cesse de murmurer contre un arrêt si doux: + Qui que ce soit des deux, j'en ferai ton époux. + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + +NOTES: + + [441] L'édition de 1682 porte, par erreur, _les louanges_, pour + _ses louanges_. + + [442] _Var._ Qu'il daigne voir la main qui sauve sa province. + (1637-56) + + [443] _Var._ S'il a vaincu les rois, il a tué mon père. (1637 + in-12) + + [444] Toutes les éditions portent: _qu'ait produit_, sans accord. + + [445] _Var._ Et combien que pour lui tout un peuple s'anime. + (1637-56) + + [446] _Voile_ est au singulier dans les éditions antérieures à + 1664. + + [447] _Var._ Pompe où m'ensevelit sa première victoire. (1637-56) + + [448] _Var._ Et lorsque mon amour prendra plus de pouvoir. (1637 + in-12 et 44 in-4º) + + [449] _Var._ Le péril dont Rodrigue a su vous retirer. (1637-56) + + [450] _Var._ A moi seule aujourd'hui permet encor les larmes. + (1637-56) + + [451] _Var._ J'accorde que chacun la vante avec justice. + (1637 et 39-56) + _Var._ J'accorde que chacun le vante avec justice. + (1638 P.) + + [452] «Cet _hier_ fait voir que la pièce dure deux jours dans + Corneille: l'unité de temps n'était pas encore une règle bien + reconnue. Cependant, si la querelle du Comte et sa mort arrivent + la veille au soir, et si le lendemain tout est fini à la même + heure, l'unité de temps est observée. Les événements ne sont + point aussi pressés qu'on l'a reproché à Corneille, et tout est + assez vraisemblable.» (_Voltaire._) + + [453] _Var._ Ce qui fut bon alors ne l'est plus aujourd'hui. + (1637-44) + + [454] Voyez ci-dessus, p. 136, note 248. + + [455] _Var._ Ses faits nous ont rendu ce qu'ils nous ont ôté, + Et ton père en lui seul se voit ressuscité. (1637-56) + + [456] _Var._ Ah! Madame, souffrez qu'avecque liberté + Je pousse jusqu'au bout ma générosité. + Quoique mon coeur pour lui contre moi s'intéresse. (1637-56) + _Var._ Ah! ce n'est pas à moi d'avoir cette bonté. (1660) + + [457] _Var._ Il peut me refuser, mais je ne me puis taire. + (1637-56) + + [458] _Var._ Adieu: tu pourras seule y songer à loisir. (1637-60) + + [459] _Var._ Mais deux rois, tes captifs, seront ta récompense. + (1637 in-12 et 44) + + [460] Voyez le _Lexique_. + + [461] _Var._ Qu'il devienne l'effroi de Grenade et Tolède. + (1637-56) + + [462] _Var._ D'un si foible service elle a fait trop de conte. + (1637 in-12) + + [463] _Var._ Et paroître à la cour eût hasardé ma tête, + Qu'à défendre l'État j'aimois bien mieux donner, + Qu'aux plaintes de Chimène ainsi l'abandonner. (1637-56) + + [464] _Var._ J'excuse ta chaleur à venger une offense. (1638 L.) + + [465] _Var._ Tant, à nous voir marcher en si bon équipage. + (1637-56) + + [466] _Var._ Les plus épouvantés reprenoient le courage! (1638 L., 39 + et 44 in-4º) + _Var._ Les plus épouvantés reprenoient du courage! (1644 in-12) + + [467] _Var._ Et se tenant cachée, aide mon stratagème. (1637 + in-12) + + [468] _Var._ Enfin avec le flux nous fit voir trente voiles; + L'onde s'enfloit dessous, et d'un commun effort + Les Mores et la mer entrèrent dans le port. (1637-60) + + [469] _Var._ Les nôtres, au signal, de nos vaisseaux répondent. + (1637-56) + + [470] _Var._ Rétablit leur désordre, et leur rend leur vertu. + (1637-56) + + [471] Sorte de cimeterres. Voyez le _Lexique_. + + [472] _Var._ Contre nous de pied ferme ils tirent les épées; + Des plus braves soldats les trames sont coupées(472-a). + (1637-63) + + [472-a] Jolly fait remarquer, dans l'avertissement de + l'édition de 1738 (p. XX), que les comédiens ont ici toujours + adopté la variante de préférence au texte, sans doute afin + d'éviter le mot _alfange_. Ils font encore de même aujourd'hui. + + [473] _Var._ Sont les champs de carnage où triomphe la mort. + (1644 in-4º) + + [474] _Var._ Furent ensevelis dans l'horreur des ténèbres. + (1637-56) + + [475] _Var._ Et n'en pus rien savoir jusques au point du jour. + Mais enfin sa clarté montra notre avantage: + Le More vit sa perte, et perdit le courage, + Et voyant un renfort qui nous vint secourir, + Changea l'ardeur de vaincre à la peur de mourir[475-a]. + (1637-56) + + [475-a] Change l'ardeur de vaincre à la peur de mourir. + (1637 in-12 et 44 in-4º) + + [476] Toutes les éditions portent _chables_, excepté celles de + 1644 in-12 et de 1660-64, qui donnent _câbles_. + + [477] _Var._ Nous laissent pour adieux des cris épouvantables. + (1637-56) + + [478] _Var._ Si leurs rois avec eux ont pu se retirer. (1637 et + 39-56) + _Var._ Si les rois avec eux ont pu se retirer. (1638) + + [479] _Var._ Ainsi leur devoir cède à la frayeur plus forte. + (1637-56) + + [480] _Var._ Le flux les apporta; le reflux les emporte. (1637 + in-12 et 44 in-4º) + + [481] _Var._ Et quelque peu des leurs, tous chargés de nos coups. + (1638) + + [482] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12 et + de 1638 L.--Il se trouve quatre vers plus haut dans les éditions + de 1638 P., de 1639 et de 1644 in-4º. + + [483] _Var._ On me dit qu'elle l'aime, et je vais l'éprouver. + (1637 in-12) + + [484] _Var._ Contrefaites le triste. (1637-56) + + [485] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637-56. + + [486] _Var._ Tu le posséderas, reprends ton allégresse. (1637-56) + + [487] On lit _croyons_, pour _croyions_, dans les éditions de + 1637-44 et de 1652-56. + + [488] _Var._ Ta tristesse, Chimène, a paru trop visible. + CHIM. Eh bien! Sire, ajoutez ce comble à mes malheurs, + Nommez ma pâmoison l'effet de mes douleurs. (1637-56) + + [489] _Var._ Dans leur sang épandu la justice étouffée. (1637, 39 + et 48-56) + + [490] _Var._ A tous vos chevaliers je demande sa tête. (1637 + in-4º, 38 P., 39 et 44) + + [491] _Var._ Et s'en sert d'un prétexte à ne paroître pas. + (1637-60) + + [492] _Var._ Sire, ôtez ces faveurs, qui terniroient sa gloire. + (1637-56) + + [493] _Var._ Il l'a fait en brave homme, et le doit soutenir. + (1637 in-4º, 38-44 in-4º et 48-56) + _Var._ Il a fait en brave homme, et le doit soutenir. + (1637 in-12 et 44 in-12) + + [494] _Var._ De tous mes chevaliers feroit ses ennemis. (1637 + in-4º, 38 P., 39 et 44) + + [495] _Var._ Laissez un camp ouvert, où n'entrera personne. + (1637-56) + + [496] _Var._ Faites ouvrir le camp: vous voyez l'assaillant. + (1637-56) + + [497] «Je me suis toujours repenti d'avoir fait dire au Roi, dans + _le Cid_, qu'il vouloit que Rodrigue se délassât une heure ou + deux après la défaite des Maures avant que de combattre don + Sanche: je l'avois fait pour montrer que la pièce étoit dans les + vingt-quatre heures; et cela n'a servi qu'à avertir les + spectateurs de la contrainte avec laquelle je l'y ai réduite.» + (_Discours de la tragédie_, tome I, p. 96.) + + [498] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12, de + 1638 et de 1644 in-12. + + [499] _Var._ Quel qu'il soit, même prix est acquis à sa peine. + (1637-64) + + [500] _Var._ Sire, c'est me donner une trop dure loi. (1637-44) + + + + +ACTE V. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +DON RODRIGUE, CHIMÈNE[501]. + + CHIMÈNE. + + Quoi! Rodrigue, en plein jour! d'où te vient cette audace? + Va, tu me perds d'honneur; retire-toi, de grâce. + + DON RODRIGUE. + + Je vais mourir, Madame, et vous viens en ce lieu, + Avant le coup mortel, dire un dernier adieu[502]: + Cet immuable amour qui sous vos lois m'engage[503] + N'ose accepter ma mort sans vous en faire hommage. 1470 + + CHIMÈNE. + + Tu vas mourir! + + DON RODRIGUE. + + Je cours à ces heureux moments + Qui vont livrer ma vie à vos ressentiments. + + CHIMÈNE. + + Tu vas mourir! Don Sanche est-il si redoutable + Qu'il donne l'épouvante à ce coeur indomptable? + Qui t'a rendu si foible, ou qui le rend si fort? 1475 + Rodrigue va combattre, et se croit déjà mort! + Celui qui n'a pas craint les Mores, ni mon père, + Va combattre don Sanche, et déjà désespère! + Ainsi donc au besoin ton courage s'abat! + + DON RODRIGUE. + + Je cours à mon supplice, et non pas au combat; 1480 + Et ma fidèle ardeur sait bien m'ôter l'envie, + Quand vous cherchez ma mort, de défendre ma vie. + J'ai toujours même coeur; mais je n'ai point de bras + Quand il faut conserver ce qui ne vous plaît pas; + Et déjà cette nuit m'auroit été mortelle, 1485 + Si j'eusse combattu pour ma seule querelle; + Mais défendant mon roi, son peuple et mon pays[504], + A me défendre mal je les aurois trahis. + Mon esprit généreux ne hait pas tant la vie, + Qu'il en veuille sortir par une perfidie. 1490 + Maintenant qu'il s'agit de mon seul intérêt, + Vous demandez ma mort, j'en accepte l'arrêt. + Votre ressentiment choisit la main d'un autre + (Je ne méritois pas de mourir de la vôtre): + On ne me verra point en repousser les coups; 1495 + Je dois plus de respect à qui combat pour vous; + Et ravi de penser que c'est de vous qu'ils viennent, + Puisque c'est votre honneur que ses armes soutiennent, + Je vais lui présenter mon estomac ouvert[505], + Adorant en sa main la vôtre qui me perd. 1500 + + CHIMÈNE. + + Si d'un triste devoir la juste violence, + Qui me fait malgré moi poursuivre ta vaillance, + Prescrit à ton amour une si forte loi + Qu'il te rend sans défense à qui combat pour moi, + En cet aveuglement ne perds pas la mémoire 1505 + Qu'ainsi que de ta vie il y va de ta gloire, + Et que dans quelque éclat que Rodrigue ait vécu, + Quand on le saura mort, on le croira vaincu. + Ton honneur t'est plus cher que je ne te suis chère[506], + Puisqu'il trempe tes mains dans le sang de mon père[507], 1510 + Et te fait renoncer, malgré ta passion, + A l'espoir le plus doux de ma possession: + Je t'en vois cependant faire si peu de conte, + Que sans rendre combat tu veux qu'on te surmonte. + Quelle inégalité ravale ta vertu? 1515 + Pourquoi ne l'as-tu plus, ou pourquoi l'avois-tu? + Quoi? n'es-tu généreux que pour me faire outrage? + S'il ne faut m'offenser, n'as-tu point de courage? + Et traites-tu mon père avec tant de rigueur, + Qu'après l'avoir vaincu tu souffres un vainqueur? 1520 + Va, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre[508], + Et défends ton honneur, si tu ne veux plus vivre. + + DON RODRIGUE. + + Après la mort du Comte, et les Mores défaits, + Faudroit-il à ma gloire encor d'autres effets[509]? + Elle peut dédaigner le soin de me défendre: 1525 + On sait que mon courage ose tout entreprendre, + Que ma valeur peut tout, et que dessous les cieux, + Auprès de mon honneur, rien ne m'est précieux[510]. + Non, non, en ce combat, quoi que vous veuilliez[511] croire, + Rodrigue peut mourir sans hasarder sa gloire, 1530 + Sans qu'on l'ose accuser d'avoir manqué de coeur, + Sans passer pour vaincu, sans souffrir un vainqueur. + On dira seulement: «Il adoroit Chimène; + Il n'a pas voulu vivre et mériter sa haine; + Il a cédé lui-même à la rigueur du sort 1535 + Qui forçoit sa maîtresse à poursuivre sa mort: + Elle vouloit sa tête; et son coeur magnanime, + S'il l'en eût refusée, eût pensé faire un crime. + Pour venger son honneur il perdit son amour, + Pour venger sa maîtresse il a quitté le jour, 1540 + Préférant, quelque espoir qu'eût son âme asservie[512], + Son honneur à Chimène, et Chimène à sa vie.» + Ainsi donc vous verrez ma mort en ce combat, + Loin d'obscurcir ma gloire, en rehausser l'éclat; + Et cet honneur suivra mon trépas volontaire, 1545 + Que tout autre que moi n'eût pu vous satisfaire. + + CHIMÈNE. + + Puisque, pour t'empêcher de courir au trépas, + Ta vie et ton honneur sont de foibles appas, + Si jamais je t'aimai, cher Rodrigue, en revanche, + Défends-toi maintenant pour m'ôter à don Sanche; 1550 + Combats pour m'affranchir d'une condition + Qui me donne à l'objet de mon aversion[513]. + Te dirai-je encor plus? va, songe à ta défense, + Pour forcer mon devoir, pour m'imposer silence; + Et si tu sens pour moi ton coeur encore épris[514], 1555 + Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix. + Adieu: ce mot lâché me fait rougir de honte. + + DON RODRIGUE[515]. + + Est-il quelque ennemi qu'à présent je ne dompte? + Paroissez, Navarrois, Mores et Castillans, + Et tout ce que l'Espagne a nourri de vaillants; 1560 + Unissez-vous ensemble, et faites une armée, + Pour combattre une main de la sorte animée: + Joignez tous vos efforts contre un espoir si doux; + Pour en venir à bout, c'est trop peu que de vous. + + +SCÈNE II. + + L'INFANTE. + + T'écouterai-je encor, respect de ma naissance, 1565 + Qui fais un crime de mes feux? + T'écouterai-je, amour, dont la douce puissance + Contre ce fier tyran fait révolter mes voeux[516]? + Pauvre princesse, auquel des deux + Dois-tu prêter obéissance? 1570 + Rodrigue, ta valeur te rend digne de moi; + Mais pour être vaillant, tu n'es pas fils de roi. + + Impitoyable sort, dont la rigueur sépare + Ma gloire d'avec mes desirs! + Est-il dit que le choix d'une vertu si rare 1575 + Coûte à ma passion de si grands déplaisirs? + O cieux! à combien de soupirs + Faut-il que mon coeur se prépare, + Si jamais il n'obtient sur un si long tourment[517] + Ni d'éteindre l'amour, ni d'accepter l'amant! 1580 + + Mais c'est trop de scrupule, et ma raison s'étonne[518] + Du mépris d'un si digne choix: + Bien qu'aux monarques seuls ma naissance me donne, + Rodrigue, avec honneur je vivrai sous tes lois. + Après avoir vaincu deux rois, 1585 + Pourrois-tu manquer de couronne? + Et ce grand nom de Cid que tu viens de gagner + Ne fait-il pas trop voir sur qui tu dois régner[519]? + + Il est digne de moi, mais il est à Chimène; + Le don que j'en ai fait me nuit. 1590 + Entre eux la mort d'un père a si peu mis de haine[520], + Que le devoir du sang à regret le poursuit: + Ainsi n'espérons aucun fruit + De son crime, ni de ma peine, + Puisque pour me punir le destin a permis 1595 + Que l'amour dure même entre deux ennemis. + + +SCÈNE III. + +L'INFANTE, LÉONOR. + + L'INFANTE. + + Où viens-tu, Léonor? + + LÉONOR. + + Vous applaudir, Madame[521], + Sur le repos qu'enfin a retrouvé votre âme. + + L'INFANTE. + + D'où viendroit ce repos dans un comble d'ennui? + + LÉONOR. + + Si l'amour vit d'espoir, et s'il meurt avec lui, 1600 + Rodrigue ne peut plus charmer votre courage. + Vous savez le combat où Chimène l'engage: + Puisqu'il faut qu'il y meure, ou qu'il soit son mari, + Votre espérance est morte, et votre esprit guéri. + + L'INFANTE. + + Ah! qu'il s'en faut encor[522]! + + LÉONOR. + + Que pouvez-vous prétendre? + + L'INFANTE. + + Mais plutôt quel espoir me pourrois-tu défendre? + Si Rodrigue combat sous ces conditions, + Pour en rompre l'effet, j'ai trop d'inventions. + L'amour, ce doux auteur de mes cruels supplices, + Aux esprits des amants apprend trop d'artifices. 1610 + + LÉONOR. + + Pourrez-vous quelque chose, après qu'un père mort + N'a pu dans leurs esprits allumer de discord? + Car Chimène aisément montre par sa conduite + Que la haine aujourd'hui ne fait pas sa poursuite. + Elle obtient un combat, et pour son combattant 1615 + C'est le premier offert qu'elle accepte à l'instant: + Elle n'a point recours à ces mains généreuses[523] + Que tant d'exploits fameux rendent si glorieuses; + Don Sanche lui suffit, et mérite son choix[524], + Parce qu'il va s'armer pour la première fois. 1620 + Elle aime en ce duel son peu d'expérience; + Comme il est sans renom, elle est sans défiance; + Et sa facilité vous doit bien faire voir[525] + Qu'elle cherche un combat qui force son devoir, + Qui livre à son Rodrigue une victoire aisée[526], 1625 + Et l'autorise enfin à paroître apaisée. + + L'INFANTE. + + Je le remarque assez, et toutefois mon coeur + A l'envi de Chimène adore ce vainqueur. + A quoi me résoudrai-je, amante infortunée? + + LÉONOR. + + A vous mieux souvenir de qui vous êtes née[527]: 1630 + Le ciel vous doit un roi, vous aimez un sujet! + + L'INFANTE. + + Mon inclination a bien changé d'objet. + Je n'aime plus Rodrigue, un simple gentilhomme; + Non, ce n'est plus ainsi que mon amour le nomme[528]: + Si j'aime, c'est l'auteur de tant de beaux exploits, 1635 + C'est le valeureux Cid, le maître de deux rois. + Je me vaincrai pourtant, non de peur d'aucun blâme, + Mais pour ne troubler pas une si belle flamme; + Et quand pour m'obliger on l'auroit couronné, + Je ne veux point reprendre un bien que j'ai donné. 1640 + Puisqu'en un tel combat sa victoire est certaine, + Allons encore un coup le donner à Chimène. + Et toi, qui vois les traits dont mon coeur est percé, + Viens me voir achever comme j'ai commencé. + + +SCÈNE IV. + +CHIMÈNE, ELVIRE. + + CHIMÈNE. + + Elvire, que je souffre, et que je suis à plaindre! 1645 + Je ne sais qu'espérer, et je vois tout à craindre; + Aucun voeu ne m'échappe où j'ose consentir; + Je ne souhaite rien sans un prompt repentir[529]. + A deux rivaux pour moi je fais prendre les armes: + Le plus heureux succès me coûtera des larmes; 1650 + Et quoi qu'en ma faveur en ordonne le sort, + Mon père est sans vengeance, ou mon amant est mort. + + ELVIRE. + + D'un et d'autre côté je vous vois soulagée: + Ou vous avez Rodrigue, ou vous êtes vengée; + Et quoi que le destin puisse ordonner de vous, 1655 + Il soutient votre gloire, et vous donne un époux. + + CHIMÈNE. + + Quoi! l'objet de ma haine ou de tant de colère[530]! + L'assassin de Rodrigue ou celui de mon père! + De tous les deux côtés on me donne un mari + Encor tout teint du sang que j'ai le plus chéri; 1660 + De tous les deux côtés mon âme se rebelle: + Je crains plus que la mort la fin de ma querelle. + Allez, vengeance, amour, qui troublez mes esprits, + Vous n'avez point pour moi de douceurs à ce prix; + Et toi, puissant moteur du destin qui m'outrage, 1665 + Termine ce combat sans aucun avantage, + Sans faire aucun des deux ni vaincu ni vainqueur. + + ELVIRE. + + Ce seroit vous traiter avec trop de rigueur. + Ce combat pour votre âme est un nouveau supplice, + S'il vous laisse obligée à demander justice, 1670 + A témoigner toujours ce haut ressentiment, + Et poursuivre toujours la mort de votre amant. + Madame, il vaut bien mieux que sa rare vaillance[531], + Lui couronnant le front, vous impose silence; + Que la loi du combat étouffe vos soupirs, 1675 + Et que le Roi vous force à suivre vos desirs. + + CHIMÈNE. + + Quand il sera vainqueur, crois-tu que je me rende? + Mon devoir est trop fort, et ma perte trop grande; + Et ce n'est pas assez, pour leur faire la loi, + Que celle du combat et le vouloir du Roi. 1680 + Il peut vaincre don Sanche avec fort peu de peine, + Mais non pas avec lui la gloire de Chimène; + Et quoi qu'à sa victoire un monarque ait promis, + Mon honneur lui fera mille autres ennemis. + + ELVIRE. + + Gardez, pour vous punir de cet orgueil étrange, 1685 + Que le ciel à la fin ne souffre qu'on vous venge. + Quoi! vous voulez encor refuser le bonheur + De pouvoir maintenant vous taire avec honneur? + Que prétend ce devoir, et qu'est-ce qu'il espère? + La mort de votre amant vous rendra-t-elle un père? 1690 + Est-ce trop peu pour vous que d'un coup de malheur? + Faut-il perte sur perte, et douleur sur douleur? + Allez, dans le caprice où votre humeur s'obstine, + Vous ne méritez pas l'amant qu'on vous destine; + Et nous verrons du ciel l'équitable courroux[532] 1695 + Vous laisser, par sa mort, don Sanche pour époux. + + CHIMÈNE. + + Elvire, c'est assez des peines que j'endure, + Ne les redouble point de ce funeste augure[533]. + Je veux, si je le puis, les éviter tous deux; + Sinon, en ce combat Rodrigue a tous mes voeux: 1700 + Non qu'une folle ardeur de son côté me penche; + Mais s'il étoit vaincu, je serois à don Sanche: + Cette appréhension fait naître mon souhait. + Que vois-je, malheureuse? Elvire, c'en est fait. + + +SCÈNE V. + +DON SANCHE, CHIMÈNE, ELVIRE. + + DON SANCHE. + + Obligé d'apporter à vos pieds cette épée[534].... 1705 + + CHIMÈNE. + + Quoi? du sang de Rodrigue encor toute trempée? + Perfide, oses-tu bien te montrer à mes yeux, + Après m'avoir ôté ce que j'aimois le mieux? + Éclate, mon amour, tu n'as plus rien à craindre: + Mon père est satisfait, cesse de te contraindre. 1710 + Un même coup a mis ma gloire en sûreté, + Mon âme au désespoir, ma flamme en liberté. + + DON SANCHE. + + D'un esprit plus rassis.... + + CHIMÈNE. + + Tu me parles encore, + Exécrable assassin d'un héros que j'adore[535]? + Va, tu l'as pris en traître; un guerrier si vaillant 1715 + N'eût jamais succombé sous un tel assaillant[536]. + N'espère rien de moi, tu ne m'as point servie: + En croyant me venger, tu m'as ôté la vie. + + DON SANCHE. + + Étrange impression, qui loin de m'écouter.... + + CHIMÈNE. + + Veux-tu que de sa mort je t'écoute vanter, 1720 + Que j'entende à loisir avec quelle insolence + Tu peindras son malheur, mon crime et ta vaillance[537]? + + +SCÈNE VI. + +DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON SANCHE, DON ALONSE, CHIMÈNE, +ELVIRE. + + CHIMÈNE. + + Sire, il n'est plus besoin de vous dissimuler + Ce que tous mes efforts ne vous ont pu celer. + J'aimois, vous l'avez su; mais pour venger mon père[538], + J'ai bien voulu proscrire[539] une tête si chère: + Votre Majesté, Sire, elle-même a pu voir + Comme j'ai fait céder mon amour au devoir. + Enfin Rodrigue est mort, et sa mort m'a changée + D'implacable ennemie en amante affligée. 1730 + J'ai dû cette vengeance à qui m'a mise au jour, + Et je dois maintenant ces pleurs à mon amour. + Don Sanche m'a perdue en prenant ma défense, + Et du bras qui me perd je suis la récompense! + Sire, si la pitié peut émouvoir un roi, 1735 + De grâce, révoquez une si dure loi; + Pour prix d'une victoire où je perds ce que j'aime, + Je lui laisse mon bien; qu'il me laisse à moi-même; + Qu'en un cloître sacré je pleure incessamment, + Jusqu'au dernier soupir, mon père et mon amant. 1740 + + DON DIÈGUE. + + Enfin elle aime, Sire, et ne croit plus un crime + D'avouer par sa bouche un amour légitime[540]. + + DON FERNAND. + + Chimène, sors d'erreur, ton amant n'est pas mort, + Et don Sanche vaincu t'a fait un faux rapport. + + DON SANCHE. + + Sire, un peu trop d'ardeur malgré moi l'a déçue: 1745 + Je venois du combat lui raconter l'issue. + Ce généreux guerrier, dont son coeur est charmé: + «Ne crains rien, m'a-t-il dit, quand il m'a désarmé; + Je laisserois plutôt la victoire incertaine, + Que de répandre un sang hasardé pour Chimène; 1750 + Mais puisque mon devoir m'appelle auprès du Roi, + Va de notre combat l'entretenir pour moi, + De la part du vainqueur lui porter ton épée[541].» + Sire, j'y suis venu: cet objet l'a trompée; + Elle m'a cru vainqueur, me voyant de retour, 1755 + Et soudain sa colère a trahi son amour + Avec tant de transport et tant d'impatience, + Que je n'ai pu gagner un moment d'audience. + Pour moi, bien que vaincu, je me répute heureux; + Et malgré l'intérêt de mon coeur amoureux, 1760 + Perdant infiniment, j'aime encor ma défaite, + Qui fait le beau succès d'une amour si parfaite. + + DON FERNAND. + + Ma fille, il ne faut point rougir d'un si beau feu, + Ni chercher les moyens d'en faire un désaveu. + Une louable honte en vain t'en sollicite[542]: 1765 + Ta gloire est dégagée, et ton devoir est quitte; + Ton père est satisfait, et c'étoit le venger + Que mettre tant de fois ton Rodrigue en danger. + Tu vois comme le ciel autrement en dispose. + Ayant tant fait pour lui, fais pour toi quelque chose, + Et ne sois point rebelle à mon commandement, + Qui te donne un époux aimé si chèrement. + + +SCÈNE VII[543]. + +DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON RODRIGUE, DON ALONSE, DON +SANCHE, L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, ELVIRE. + + L'INFANTE. + + Sèche tes pleurs, Chimène, et reçois sans tristesse + Ce généreux vainqueur des mains de ta princesse. + + DON RODRIGUE. + + Ne vous offensez point, Sire, si devant vous 1775 + Un respect amoureux me jette à ses genoux. + Je ne viens point ici demander ma conquête: + Je viens tout de nouveau vous apporter ma tête, + Madame; mon amour n'emploiera point pour moi + Ni la loi du combat, ni le vouloir du Roi. 1780 + Si tout ce qui s'est fait est trop peu pour un père, + Dites par quels moyens il vous faut satisfaire. + Faut-il combattre encor mille et mille rivaux, + Aux deux bouts de la terre étendre mes travaux, + Forcer moi seul un camp, mettre en fuite une armée, + Des héros fabuleux passer la renommée? + Si mon crime par là se peut enfin laver, + J'ose tout entreprendre, et puis tout achever; + Mais si ce fier honneur, toujours inexorable, + Ne se peut apaiser sans la mort du coupable, 1790 + N'armez plus contre moi le pouvoir des humains: + Ma tête est à vos pieds, vengez-vous par vos mains; + Vos mains seules ont droit de vaincre un invincible; + Prenez une vengeance à tout autre impossible[544]. + Mais du moins que ma mort suffise à me punir: 1795 + Ne me bannissez point de votre souvenir; + Et puisque mon trépas conserve votre gloire, + Pour vous en revancher conservez ma mémoire, + Et dites quelquefois, en déplorant mon sort[545]: + «S'il ne m'avoit aimée, il ne seroit pas mort.» 1800 + + CHIMÈNE. + + Relève-toi, Rodrigue. Il faut l'avouer, Sire, + Je vous en ai trop dit pour m'en pouvoir dédire[546]. + Rodrigue a des vertus que je ne puis haïr; + Et quand un roi commande, on lui doit obéir[547]. + Mais à quoi que déjà vous m'ayez condamnée, 1805 + Pourrez-vous à vos yeux souffrir cet hyménée[548]? + Et quand de mon devoir vous voulez cet effort, + Toute votre justice en est-elle d'accord? + Si Rodrigue à l'État devient si nécessaire, + De ce qu'il fait pour vous dois-je être le salaire, 1810 + Et me livrer moi-même au reproche éternel + D'avoir trempé mes mains dans le sang paternel? + + DON FERNAND. + + Le temps assez souvent a rendu légitime + Ce qui sembloit d'abord ne se pouvoir sans crime: + Rodrigue t'a gagnée, et tu dois être à lui. 1815 + Mais quoique sa valeur t'ait conquise aujourd'hui, + Il faudroit que je fusse ennemi de ta gloire, + Pour lui donner sitôt le prix de sa victoire[549]. + Cet hymen différé ne rompt point une loi + Qui sans marquer de temps, lui destine ta foi. 1820 + Prends un an, si tu veux, pour essuyer tes larmes. + Rodrigue, cependant il faut prendre les armes. + Après avoir vaincu les Mores sur nos bords, + Renversé leurs desseins, repoussé leurs efforts, + Va jusqu'en leur pays leur reporter la guerre, 1825 + Commander mon armée, et ravager leur terre: + A ce nom seul de Cid ils trembleront d'effroi[550]; + Ils t'ont nommé seigneur, et te voudront pour roi. + Mais parmi tes hauts faits sois-lui toujours fidèle: + Reviens-en, s'il se peut, encor plus digne d'elle; 1830 + Et par tes grands exploits fais-toi si bien priser, + Qu'il lui soit glorieux alors de t'épouser. + + DON RODRIGUE. + + Pour posséder Chimène, et pour votre service, + Que peut-on m'ordonner que mon bras n'accomplisse? + Quoi qu'absent de ses yeux il me faille endurer, 1835 + Sire, ce m'est trop d'heur de pouvoir espérer. + + DON FERNAND. + + Espère en ton courage, espère en ma promesse; + Et possédant déjà le coeur de ta maîtresse, + Pour vaincre un point d'honneur qui combat contre toi[551], + Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi. 1840 + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + +NOTES: + + [501] _Var._ CHIMÈNE, DON RODRIGUE. (1638 P.) + + [502] _Var._ Avant ce coup mortel, dire un dernier adieu. (1644 + in-4º) + + [503] _Var._ Mon amour vous le doit, et mon coeur qui soupire + N'ose sans votre aveu sortir de votre empire. + [CHIM. Tu vas mourir!] + DON RODR. J'y cours, et le Comte est vengé, + Aussitôt que de vous j'en aurai le congé. (1637-56) + + [504] _Var._ Mais défendant mon roi, son peuple et le pays. + (1637-56) + + [505] _Var._ Je lui vais présenter mon estomac ouvert. (1637-56) + + [506] _Var._ L'honneur te fut plus cher que je ne te suis chère. + (1637-60) + + [507] _Var._ Puisqu'il trempa tes mains dans le sang de mon père, + Et te fit renoncer, malgré ta passion. (1637-56) + + [508] _Var._ Non, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre. + (1637-56) + + [509] _Var._ Mon honneur appuyé sur de si grands effets + Contre un autre ennemi n'a plus à se défendre. (1637-56) + + [510] _Var._ Quand mon honneur y va, rien ne m'est précieux. + (1637-56) + + [511] Le mot est écrit ainsi dans les éditions de 1637-64; celles + de 1668 et de 1682 ont _veuillez_ sans _i_; celle de 1692 donne + _vouliez_. + + [512] _Var._ Préférant, en dépit de son âme ravie. (1637 in-4º + I.,37 in-12 et 38) + + [513] _Var._ Qui me livre à l'objet de mon aversion. (1637-56) + + [514] _Var._ Et si jamais l'amour échauffa tes esprits. (1637-56) + + [515] Dans les éditions de 1637-60 et dans celle de 1692: DON + RODRIGUE, _seul_. + + [516] _Var._ Contre ce fier tyran fait rebeller mes voeux? + (1637-60) + + [517] _Var._ S'il ne peut obtenir dessus mon sentiment. (1637-56) + + [518] _Var._ Mais ma honte m'abuse, et ma raison s'étonne. + (1637-60) + + [519] _Var._ Marque-t-il pas déjà sur qui tu dois régner? + (1637-56) + + [520] _Var._ Entre eux un père mort sème si peu de haine. + (1637-60) + + [521] _Var._ Vous témoigner, Madame, + L'aise que je ressens du repos de votre âme. (1637-56) + + [522] _Var._ Oh! qu'il s'en faut encor! (1637-56) + + [523] _Var._ Elle ne choisit point de ces mains généreuses. + (1637-56) + + [524] _Var._ Don Sanche lui suffit: c'est la première fois + Que ce jeune seigneur endosse[524-a] le harnois. (1637-56) + + [524-a] L'édition de 1644 in-12 porte _endossa_, pour + _endosse_. + + [525] _Var._ Un tel choix et si prompt vous doit bien faire voir. + (1637-56) + + [526] _Var._ Et livrant à Rodrigue une victoire aisée, + Puisse l'autoriser à paroître apaisée. (1637-56) + + [527] _Var._ A vous ressouvenir de qui vous êtes née. (1637-56) + + [528] _Var._ Une ardeur bien plus digne à présent me consomme. + (1637-44) + + [529] _Var._ Et mes plus doux souhaits sont pleins d'un repentir. + (1637-56) + + [530] _Var._ Quoi! l'objet de ma haine ou bien de ma colère! + (1637-64) + + [531] _Var._ Non, non, il vaut bien mieux que sa rare vaillance, + Lui gagnant un laurier, vous impose silence. (1637-56) + + [532] _Var._ Et le ciel, ennuyé de vous être si doux, + Vous lairra, par sa mort, don Sanche pour époux. (1637-44) + _Var._ Et nous verrons le ciel, mû d'un juste courroux. + (1648-60) + + [533] _Var._ Ne les redouble point par ce funeste augure. + (1637-68) + + [534] _Var._ Madame, à vos genoux j'apporte cette épée. (1637-56) + + [535] Cette scène semble avoir fourni à Racine l'idée de + l'admirable dialogue d'Oreste et d'Hermione dans _Andromaque_ + (acte V, scène III). + + [536] _Var._ [N'eût jamais succombé sous un tel assaillant.] + ELV. Mais, Madame, écoutez. CHIM. Que veux-tu que j'écoute? + Après ce que je vois puis-je être encore en doute? + J'obtiens pour mon malheur ce que j'ai demandé, + Et ma juste poursuite a trop bien succédé. + Pardonne, cher amant, à sa rigueur sanglante; + Songe que je sais fille aussi bien comme amante: + Si j'ai vengé mon père aux dépens de ton sang, + Du mien pour te venger j'épuiserai mon flanc; + Mon âme désormais n'a rien qui la retienne; + Elle ira recevoir ce pardon de la tienne. + Et toi qui me prétends acquérir par sa mort, + Ministre déloyal de mon rigoureux sort, + [N'espère rien de moi, tu ne m'as point servie.] (1637-56) + + [537] _Var._ [Tu peindras son malheur, mon crime et ta vaillance?] + Qu'à tes yeux ce récit tranche mes tristes jours? + Va, va, je mourrai bien sans ce cruel secours[537-a]; + Abandonne mon âme au mal qui la possède: + Pour venger mon amant, je ne veux point qu'on m'aide[537-b]. + (1637-56) + + [537-a] Va, va, je mourrai bien sans ton cruel secours. + (1644 in-12) + + [537-b] Ce vers termine la scène dans les éditions + indiquées. + + [538] _Var._ J'aimois, vous l'avez su; mais pour venger un père. + (1637-44 in-4º) + _Var._ J'aimois, vous le savez; mais pour venger un père. + (1644 in-12) + + [539] Les éditions de 1637 I., de 1638 P., de 1639 et de 1644 + in-4º portent par erreur _prescrire_, pour _proscrire_. + + [540] _Var._ D'avouer par sa bouche une amour légitime. (1637 P., + 37 in-12 et 38) + --L'édition de 1644 porte _un amant_, pour _un amour_. + + [541] _Var._ Offrir à ses genoux ta vie et ton épée. (1637-56) + + [542] _Var._ Une louable honte enfin t'en sollicite. (1637, 38 + P., 39 et 44) + + [543] _Var._ SCÈNE DERNIÈRE. (1644 in-12) + + [544] _Var._ Prenez une vengeance à toute autre impossible. (1637 + in-12) + + [545] _Var._ Et dites quelquefois, en songeant à mon sort. + (1637-60) + + [546] _Var._ Mon amour a paru, je ne m'en puis dédire. (1637-56) + _Var._ Je vous en ai trop dit pour oser m'en dédire. (1660) + + [547] _Var._ Et vous êtes mon roi, je vous dois obéir. (1637-56) + + [548] _Var._ Sire, quelle apparence, à ce triste hyménée, + Qu'un même jour commence et finisse mon deuil[548-a], + Mette en mon lit Rodrigue et mon père au cercueil? + C'est trop d'intelligence avec son homicide, + Vers ses mânes sacrés c'est me rendre perfide, + Et souiller mon honneur d'un reproche éternel. (1637-56) + + [548-a] Les éditions de 1638 P., 39, 44, 48 et 56 écrivent + _dueil_. Voyez le _Lexique_. + + [549] Les deux éditions de 1638 portent _ta victoire_, pour _sa + victoire_. + + [550] _Var._ A ce seul nom de Cid ils trembleront d'effroi. + (1637 in-4º et 39-56) + _Var._ A ce seul nom de Cid ils tomberont d'effroi. + (1637 in-12 et 38) + + [551] L'édition de 1637 in-12 donne _contre moi_, au lieu de + _contre toi_. + + + + +APPENDICE. + + +I + +PASSAGES DES _MOCEDADES DEL CID_[552] + +DE GUILLEM DE CASTRO + +IMITÉS PAR CORNEILLE ET SIGNALÉS PAR LUI[553]. + + De mis hazañas escritas Vers 185. + daré al Príncipe un traslado, + y aprenderá en lo que hice, + si no aprende en lo que hago. + _Var._ Podrá para dalle exemplo 203. + como yo mil veces hago...? + +Rapprochement tronqué. Le passage est cité plus complet dans la +deuxième section de cet _Appendice_, p. 209. + + Yo lo merezco.... 223. + tambien como tú y mejor. + Llamadle, llamad al Conde, 251. + que venga á exercer el cargo + de Ayo de vuestro hijo, + que podrá mas bien honrallo, + pues que yo sin honra quedo... + Ese sentimiento adoro, 262. + esa cólera me agrada, + esa sangre alborotada + ..................... + ..................... + es la que me dió Castilla, + y la que te dí heredada. + Esta mancha de mi honor 267. + que al tuyo se extiende, lava + con sangre, que sangre sola + quita semejantes manchas. + +Cette phrase était transcrite avec quelques inexactitudes, qu'il est +plus court de rectifier que de détailler. Dans les _Observations_ de +Scudéry on trouve le texte suivant: + + Lava, lava con sangre, + porque el honor que se lava + con sangre se ha de lavar; + +Mais ce n'est là bien probablement qu'un arrangement banal fait de +mémoire sans se soucier du texte. + + Poderoso es el contrario. 276. + Aqui ofensa y allí espada, 286. + no tengo mas que decirte. + Y voy a llorar afrentas 289. + mientras tú tomas venganzas. + Mi padre el ofendido! estraña pena! 298. + y el ofensor el padre de Ximena! + +Fin de phrase qui ne donne pas la construction du texte. + + Yo he de matar al padre de Ximena. 310. + Que mi sangre saldrá limpia. 344. + +Citation estropiée par Scudéry; voyez la deuxième section de +l'_Appendice_, p. 221. + + Haviendo sido 348. + mi padre el ofendido, + poco importa que fuese (amarga pena!) + el ofensor el padre de Ximena. + +Corneille, en citant ceci, omet à tort la parenthèse _amarga pena_! +dont il s'est inspiré. + + Confieso que fué locura, 351. + mas no la quiero enmendar. + Y con ella has de querer 373. + perderte? + +Le pronom _ella_ représente _condicion de honrado_ du vers précédent. +C'est ce titre qui défend à don Gormas de réparer le tort qu'il a +commis. + + Que los hombres como yo 376. + tienen mucho que perder. + Y ha de perderse Castilla 378. + antes que yo. + Aquel viejo que esta allí[554], 398. + sabes quien es? + Habla baxo, escucha. 398. + No sabes que fué despojos 399. + de honra y valor? + +Corneille a lu _despojo_ dans une édition fautive. + + Sí seria, 401. + Y que es sangre suya 401. + la que yo tengo en el ojo? + Sabes! + +Il faut lire d'après une meilleure édition: + + Y que es sangre suya y mia + la que yo tengo en los ojos, + sabes? + Y el sabello 402. + qué ha de importar? + Si vamos á otro lugar 403. + sabrás lo mucho que importa. + +Depuis le vers 398, des numéros trop multipliés dans les renvois de +Corneille séparent souvent ce qui se suit dans le texte. Scudéry avait +donné sans interruption tout ce dialogue en remontant un peu plus haut +que Corneille: + + Conde.--Quien es?--A esta parte + quiero decirte quien soy. + --Que me quieres?--Quiero hablarte. + --Aquel viejo que está á parte [_lisez_ está allí], + sabes quien es?--Ya lo sé. + Por qué lo dices?--Por qué? + Habla baxo, escucha.--Dí. + --No sabes..., etc. + Como la ofensa sabía, 634. + luego caí en la venganza. + Justicia, justicia pido. 647. + Rey, á tus pies he llegado. 648. + Rey, á tus pies he venido. 648. + Señor, á mi padre han muerto. 652. + +Scudéry avait indiqué une autre source au vers: + + «Il a tué mon père.--Il a vengé le sien.» + + Señor, mi padre he perdido. + --Señor, mi honor he cobrado. + Havrá en los Reyes justicia. 653. + Justa venganza he tomado. 654. + Yo ví con mis proprios ojos 659. + teñido el luciente acero. + Yo llegué casi sin vida. 667. + Escrivió en este papel 676. + con sangre mi obligacion. + Me habló 678. + con la boca de la herida. + Si la venganza me tocó, 719. + y te toca la justicia, + hazla en mí, Rey soberano. + Castigar en la cabeza 722. + los delitos de la mano. + Y solo fué mano mia 724. + Rodrigo. + Con mi cabeza cortada 729. + quede Ximena contenta. + Sosiégate, Ximena. 739. + Mi llanto crece. 740. + Que has hecho, Rodrigo? 741. + No mataste al Conde? 746. + Importábale á mi honor. 747. + Pues, señor, 748. + quando fué la casa del muerto + sagrado del matador? + .... Yo busco la muerte, 752. + en su casa. + Y por ser justo, 754. + vengo á morir en sus manos, + pues estoy muerto en su gusto. + [Ximena] está 765. + cerca Palacio, y vendrá + acompañada. + Ella vendrá, ya viene. 771. + La mitad de mi vida 800. + ha muerto la otra mitad. + [Y] al vengar 801. + de mi vida la una parte, + sin las dos he de quedar. + Descansad. 803. + Qué consuelo he de tomar? 805. + Siempre quieres á Rodrigo? 809. + Que mató á tu padre mira. + Es mi adorado enemigo. 810. + Piensas perseguille? 825. + Pues como harás? 846. + Seguiréle hasta vengarme, 848. + y habré de matar muriendo. + +Corneille a interverti l'ordre de ces vers, dont le second doit être +le premier, comme fin d'une phrase antérieure. + + Mejor es que mi amor firme 849. + con rendirme, + te dé el gusto de matarme + sin la pena de seguirme. + .... Rodrigo, Rodrigo, 852. + en mi casa! + --Escucha. + --Muero. + --Solo quiero + que en oyendo lo que digo + respondas con este acero. + Tu padre el Conde Lozano 873. + ........................ + puso en las canas del mio + la atrevida injusta mano. + Y aunque me ví sin honor, 879. + se malogró mi esperanza, + en tal mudanza, + con tal fuerza que tu amor + puso en duda mi venganza. + +Scudéry ajoute ici quatre vers qui relient la citation précédente à +celle qui correspond aux vers 886 et suivants du texte français: + + Mas en tan gran desventura, + lucharon á mi despecho, + contrapuestos en mi pecho, + mi afrenta con tu hermosura. + Y tú, señora, vencieras, 886. + á no haver imaginado + que afrentado, + por infame aborrecieras + quien quisiste por honrado. + Cobré mi perdido honor, 897. + mas luego á tu amor rendido + he venido, + porque no llames rigor 900. + lo que obligacion ha sido + Haz con brio 903. + la venganza de tu padre, + como la hice del mio. + No te doy la culpa á ti 908. + de que desdichada soy. + Que en dar venganza á tu afrenta 911. + como caballero hiciste. + +Le premier vers n'est pas indiqué par Corneille, mais il est donné par +Scudéry. + + Mas soy parte, 940. + para solo perseguirte, + pero no para matarte. + Considera 961. + que el dexarme es la venganza, + que el matarme no lo fuera. + Me aborreces? 963. + --No es posible. + Disculpará mi decoro 970. + con quien piensa que te adoro + el saber que te persigo. + Vete, y mira á la salida 975. + no te vean.... + .... si es razon 976. + no quitarme la opinion + quien me ha quitado la vida. + +Corneille a omis ce dernier vers, qu'il faut nécessairement ajouter à +la citation, car il contient le sujet du verbe _quitarme_. + + Mátame. 980. + Déxame. 980. + Pues tu rigor qué hacer quiere? 980. + Por mi honor, aunque muger, 981. + he de hacer + contra ti quanto pudiere, + deseando no poder. + Ay, Rodrigo, quien pensara.... 987. + Ay, Ximena, quien dixera.... 987. + Que mi dicha se acabara! 988. + Quédate, iréme muriendo. 993. + Vete, y mira á la salida 997. + no te vean. + +Ce dernier rapprochement n'est pas de Corneille, mais de Scudéry. + + Es posible que me hallo.... 1025. + entre tus brazos? + Hijo, aliento tomo 1027. + para en tus alabanzas empleallo. + Bravamente provaste, bien lo hiciste, 1028. + bien mis pasados brios imitaste. + +Le premier de ces vers n'est donné que par Scudéry. + + Toca las blancas canas que me honraste. 1036. + Llega la tierna boca á la mexilla 1037. + donde la mancha de mi honor quitaste. + Alza la cabeza, 1039. + á quien como la causa se atribuia + si hay en mí algun valor, y fortaleza. + +Entendez _á quien_ comme s'il y avait _tú á quien_. Le vers précédent, +que nous complétons, + + _Dame la mano, y alza la cabeza...._ + +tient à un assez beau mouvement de scène, qui n'est que dans +l'espagnol. Le père s'est dit fier de _s'incliner_ devant la gloire de +son fils: le fils lui répond de _relever la tête_, en même temps qu'il +lui demande sa main à baiser, en fléchissant le genou selon l'usage. +Don Diègue réplique par ce vers, que Corneille a omis, mais qui est +indispensable pour entendre _suya_ de la phrase suivante: + + _Con mas razon besara yo la tuya._ + + Si yo te dí el ser naturalmente, 1054. + tú me le has vuelto á pura fuerza suya. + Con quinientos hidalgos deudos mios 1085. + sal en campaña á exercitar tus brios. + No dirán que la mano te ha servido 1092. + para vengar agravios solamente. + REY DE CASTILLA. (_Inexact; c'est le jeune Prince 1222. + qui fait cette remarque._) + El mio Cid le ha llamado. + + REY MORO. + + En mi lengua es mi Señor. + + REY DE CASTILLA. + + Ese nombre le está bien. + + REY MORO. + + Entre Moros le ha tenido. + + REY DE CASTILLA. + + Pues allá le ha merecido, + en mis tierras se le den. + Llamalle el Cid es razon. 1225. + En premio destas victorias 1334. + ha de llevarse este abrazo. + Tanto atribula un placer, 1350. + como congoxa un pesar. + Son tus ojos sus espias, 1378. + tu retrete su sagrado, + tu favor sus alas libres. + Si he guardado á Rodrigo, 1392. + quizá para vos le guardo. + Conténtese en mi hacienda, 1738. + que mi persona, Señor, + llevaréla á un monasterio. + +Ces deux derniers vers sont séparés dans le texte par celui-ci: + + si no es que el Cielo la lleva, + +vers qui n'est pas à dédaigner, et qui répond assez à ces mots: +_jusqu'au dernier soupir_. + +NOTES: + + [552] Les éditions de cette pièce sont nombreuses. Les premières + remontent à 1621 (dans la première partie des _Comedias_ de + Guillem de Castro, _Valencia_, _Felipe Mey_), peut-être à 1618 + (Valence, même imprimeur, mais cette date est douteuse). + L'édition séparée dont nous nous sommes servi pour les citations + espagnoles de l'_Appendice_ est de 1796 (_Valencia, en la + Imprenta de J. y T. de Orga_), in-4º, très-correcte. Le texte lu + par Corneille devait contenir des incorrections et quelques + légères variantes antérieures à une révision. + + [553] Les _Observations_ de Scudéry contiennent une liste de + rapprochements entre Guillem de Castro et Corneille, dressée avec + l'intention avouée d'établir que notre poëte doit tout à son + modèle espagnol. Loin de dissimuler ses emprunts, Corneille prit + soin, dans ses éditions de 1648, 1652, 1656 (voyez p. 87, note 209, + et p. 103), de compléter le travail de Scudéry, fit imprimer en + caractères italiques tous ceux de ses vers qu'il regardait comme + de véritables imitations, et plaça en note au bas des pages le + texte espagnol. Par malheur, l'exiguïté de l'espace réservé à ces + notes, le morcellement des citations, la mauvaise impression que + Corneille devait avoir sous les yeux, l'inexpérience de ses + propres imprimeurs, ont introduit dans ce travail une foule + d'erreurs de tous genres; il importait de les corriger, d'adopter + une orthographe plus uniforme et de motiver, quand ils en + valaient la peine, les changements rendus nécessaires par tant + d'incorrections et de négligences. M. Viguier, à qui nous devons + déjà la traduction des romances espagnols placés par Corneille à + la suite de son _Avertissement_, a bien voulu s'offrir, comme + lecteur curieux, et nous ajouterons très-fin et très-habile + appréciateur, de Corneille et du théâtre espagnol, à nous + seconder dans cette tâche délicate. Ce n'est là du reste que la + moindre des obligations que nous lui avons. On en jugera en + lisant l'examen comparatif des _Mocedades del Cid_, qui forme la + deuxième section de cet _Appendice_, et qu'il a entrepris tout + exprès pour en enrichir cette édition. + + [554] Voyez plus loin, p. 216, note 576. + + +II + +ANALYSE COMPARATIVE DU DRAME + +DE GUILLEM DE CASTRO: + +LA JEUNESSE DU CID + +(_LAS MOCEDADES DEL CID, PRIMERA PARTE_[555]). + + +SOMMAIRE DE LA PREMIÈRE JOURNÉE[556]. + +1º SCÈNE DANS LE PALAIS _de Fernand Ier à Burgos. Brillante +introduction: le jeune Rodrigue reçoit l'ordre de chevalerie des mains +du Roi et des princesses en présence de la cour et de Chimène._ + +2º SÉANCE DU CONSEIL. _Le Roi motive et déclare le choix qu'il fait de +don Diègue comme gouverneur de son fils. Arrogance et colère du comte +Gormas; l'outrage fatal est infligé en présence du Roi._ + +3º MAISON DE DON DIÈGUE. _Salle d'armes. Ses trois fils +s'entretiennent au retour de la cérémonie. Don Diègue rentre, il les +éloigne, et pour s'essayer à la vengeance il brandit la grande épée de +Mudarra, devenue trop pesante pour ses mains; il lui faut pour +vengeur l'un de ses fils; il les éprouve successivement: les deux plus +jeunes ne savent que gémir quand il leur serre violemment la main; +Rodrigue seul à qui il mord un doigt s'emporte et se montre capable du +ressentiment que désire son père. Le vieillard, sans savoir son amour +pour Chimène, lui confie l'épée et lui nomme son ennemi. Monologue de +Rodrigue, sa douleur, sa résolution._ + +4º PLACE _devant le palais et devant la maison de don Diègue. +L'Infante et Chimène à une fenêtre du palais, s'entretenant de +Rodrigue. Le fier Gormas passe; il confie à l'un de ses amis qu'il a +quelque regret de sa violence, mais se montre résolu à ne point +s'humilier par une amende honorable. Rodrigue armé le cherche; d'abord +il se voit avec peine en présence des dames, obligé de répondre par +des propos courtois aux compliments de l'Infante. Le Comte reparaît; +provocation, de plus en plus animée: les dames, en les voyant de loin, +s'alarment; don Diègue se montre debout devant sa porte, il échauffe +de ses regards le courroux de Rodrigue. Le duel sur cette place même +est rendu nécessaire par l'extrême insolence de Gormas. Le Comte, +blessé à mort, tombe dans la coulisse. Chimène accourt avec des cris. +Rodrigue résiste héroïquement à l'assaut de toute la suite du Comte, +et l'Infante intervenant fait cesser ce combat._ + +REMARQUES. + +_Scène Ière._ L'appareil sacré, les formules, les propos rapides de +cette foule de personnages propre au théâtre de Valence, le premier +qui ait été construit en Espagne, ne convenaient guère à notre poëte. +Il écartera donc de son plan et la Reine et le Prince royal à qui +cette _histoire_ (c'est le titre, comme on sait, de beaucoup de pièces +de Shakspeare) réserve un rôle assez marqué. Il se dispensera de faire +de don Arias et de Peranzules des conseillers de cour, unis par des +liens de parenté l'un à don Diègue, l'autre au Comte. Il invente un +seul personnage, le pâle rival de Rodrigue, réservé pour être le +champion malheureux de Chimène, et il l'appelle, on ne sait pourquoi, +_don Sanche_, quoique ce nom soit celui du jeune prince espagnol. + +Quant à la scène en elle-même, cette pompe trop extérieure n'est point +nécessaire à son dessein. + +_Scène IIe._ Celle-ci au contraire devait certainement lui convenir. +Nous oserions affirmer que les circonstances du temps, les sévérités +de Richelieu contre le duel, l'humeur susceptible de Louis XIII, ont +seules empêché Corneille de transporter la fière dispute et le fatal +soufflet dans l'intérieur du conseil et en présence de la majesté +royale. + + ........ Conde tirano, + ............................ + la mano en mi padre pusisteis + _delante el Rey_ con furor. + +Ce sont les paroles de Rodrigue (empruntées à un vieux romance par +l'auteur de la pièce). Corneille dit seulement: + + «Ce que n'a pu jamais Aragon ni Grenade, + Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux, + Le Comte en votre cour l'a fait _presque_ à vos yeux[557].» + +C'est une combinaison propre à Corneille d'avoir supposé les deux +pères instruits de l'amour de leurs enfants et disposés à le +favoriser. Il en a tiré quelques traits remarquables, et le noeud +devient par là plus complexe dès le commencement. Quant à la grande +donnée du drame, nullement historique en elle-même, cet amour des deux +jeunes gens antérieur à la querelle, Castro en a le mérite, mais ne +paraît pas en être le premier inventeur. C'est au moins ce que donne à +penser un mot du passage cité de Mariana (voyez p. 79), peut-être +aussi quelques romances de date peu ancienne relativement, mais +pouvant remonter au commencement du dix-septième siècle, époque de +cette composition dramatique. + +Dans la pièce espagnole la dispute des deux rivaux pour la prééminence +a lieu en présence du Roi; c'est à lui que leurs arguments sont +d'abord adressés, et cette circonstance ajoute à l'intérêt. Les vers +suivants, non traduits, mais imités, que Corneille met dans la bouche +du Comte, peuvent être cités comme un emprunt de plus à Guillem de +Castro: + + «Joignez à ces vertus celles d'un capitaine: + Montrez-lui comme il faut s'endurcir à la peine, etc.[558].» + + Y quando al Principe enseñe + lo que entre exercicios varios + debe hacer un caballero + en las plazas y en los campos, + podrá para darle exemplo, + como yo mil veces hago, + hacer un lanza hastillas, + desalentando un caballo? + +Mais après la réponse de don Diègue, la querelle proprement dite +n'occupe que six vers, d'un dialogue fort entrecoupé, entre les deux +adversaires et le Roi qui les rappelle au respect. Cette vigueur et +cette rapidité étaient d'un fort bon exemple, et n'ont point +l'inconvénient de ce mot un peu excessif: .... _ne le méritoit +pas_[559]! qui donne au vieillard quelque tort de provocation. + +Le jeu de scène qui doit suivre le soufflet n'est suffisamment indiqué +ni dans l'un ni dans l'autre texte. Il est fâcheux que les grands +maîtres ou leurs éditeurs (à remonter jusqu'aux Grecs) aient si +souvent négligé ce genre d'indication. Dans _le Cid_ de Corneille, la +tradition théâtrale nous fait voir un duel à l'épée qui ne dure que +quelques instants, le Comte faisant tomber tout d'abord l'arme des +mains de don Diègue[560]. Celui-ci, dans l'espagnol, n'est pas armé +peut-être, ou n'a pas recours à son épée. Il lève le bâton sur lequel +il s'appuyait. Peranzules, cousin germain du Comte, lui retient le +bras. Le Roi, indigné contre Gormas, appelle ses gardes, et ordonne +qu'on l'arrête. Il nous faut continuer de deviner l'action scénique: +Gormas ne se laisse pas arrêter, il tire probablement du fourreau son +épée redoutable, et s'éloigne lentement en adressant au Roi des +remontrances et des excuses hautaines, entre autres: «.... Pardonne à +_cette épée_ et à cette main de te manquer ici de respect.» Le Roi le +laisse sortir, s'efforçant inutilement de le rappeler. «Oui, +_rappelez, rappelez_ le Comte, s'écrie énergiquement don Diègue, qu'il +vienne remplir la charge de gouverneur de votre fils! etc. _Llamadle, +llamad al Conde_..., etc.» Corneille cite ce mouvement sans expliquer +comment il en a fait une éloquente apostrophe dans son fameux +monologue: _Comte, sois de mon prince à présent gouverneur_ ...[561], +etc. + + «Achève, et prends ma vie après un tel affront, + Le premier dont ma race ait vu rougir son front[562].» + +De ces deux vers, l'un est trouvé par Corneille, l'autre provient du +romance _Pensativo estaba el Cid_, que Castro a transcrit presque +entier, notamment les mots imprimés ici en lettres italiques: + + Todo le parece poco + respecto de _aquel agravio + el primero que se ha fecho + á la sangre de Lain Calvo_. + +La scène royale, dans la pièce de Castro, se termine d'une manière que +Richelieu n'eût pas plus admise que ce qui précède. Don Diègue se +retire à son tour, songeant déjà à sa vengeance, et n'est pas non plus +retenu par l'ordre du Roi. Celui-ci se laisse persuader par ses deux +autres conseillers de renoncer à faire justice, de peur de +compromettre envers un puissant vassal sa propre puissance. Le +scandale pourra d'ailleurs n'être pas ébruité, et il espère vaguement +assoupir cette querelle. + +_Scène IIIe._ La salle d'armes de don Diègue. Nous n'avons pas besoin +d'insister sur l'embarras et la difficulté d'illusion que s'impose +Corneille en se refusant à déterminer les divers lieux de son action. + +Don Diègue a _trois_ fils; Rodrigue est l'aîné[563]. Les deux plus +jeunes s'occupent à débarrasser le nouveau chevalier des armes qu'il a +reçues, entre autres de l'épée du Roi, qu'il veut laisser suspendue au +mur jusqu'à ce qu'il l'ait réellement gagnée par cinq batailles +rangées. Dialogue élégant et paisible. Leur père arrive, sombre, +égaré, tenant les deux fragments de son bâton qu'il a brisé. Son +désordre émeut surtout Rodrigue, mais don Diègue ne veut point +s'expliquer, et il exige que tous trois le laissent seul. + +Son monologue fait penser, dès les premiers mots, à celui de +Corneille[564]: + + Cielos! peno, muero, rabio.... + +Le second vers, quoique s'adressant au bâton brisé qu'il jette à +terre, a visiblement suggéré aussi les beaux vers (v. 255 et +suivants): _Et toi, de mes exploits glorieux instrument_, etc. + + No más, báculo rompido!... + +«Va-t'en, bâton brisé, qui n'as pu servir de soutien ni à mon honneur +ni à ma colère....» Suivent des traits d'un goût plus recherché. Le +vieillard songe à se procurer une épée. Là est suspendue celle que +lui transmit le fameux bâtard Mudarra, vengeur des sept infants de +Lara, dans une héroïque histoire de l'âge antérieur. Ce glaive est un +de ces grands espadons du moyen âge qui se manoeuvrent à deux mains. +Il le saisit dans l'espoir de l'employer à sa vengeance, et s'en +escrime quelque temps avec de vains efforts: scène forte et naïve, à +laquelle l'acteur pouvait donner un grand intérêt: + +«Mais, ô ciel! je m'abusais.... à chaque coup de taille ou de revers, +l'arme m'entraîne après elle.... ma main la tient bien ferme, mais par +mes pieds elle est mal assurée.... Et voilà qu'elle me paraît de +plomb.... et que ma force défaille[565].... et je tombe, et il me +semble que le pommeau soit à la pointe.» + +Si loin que nous soyons ici de Corneille, nous rencontrons toutefois +des exclamations douloureuses dont il s'est souvenu: + + _O caduca edad cansada!_ + Estoy por pasarme el pecho.... + _Ah, tiempo ingrato, qué has hecho?_ + +Il faut donc qu'il s'adresse à l'un de ses fils pour avoir un vengeur. +Il les appelle successivement, les plus jeunes d'abord, pour les +mettre à l'épreuve. Ce qu'il cherche en eux c'est l'énergie +vindicative qu'il ne trouvera à son gré que chez Rodrigue. L'épreuve, +pour Hernan Diaz, puis pour Bermudo, consiste à leur serrer les os de +la main: les jeunes gens ne manifestent qu'une douleur plaintive, +tandis que Rodrigue à qui son père mord le doigt, s'écrie: +«Lâchez-moi, mon père, lâchez-moi à la malheure! Lâchez; si vous +n'étiez pas mon père, je vous donnerais un soufflet.--_D. Diègue_: Et +ce ne serait pas le premier!--_Rodrigue_: Comment?--_D. Diègue_: Fils +de mon âme, voilà le ressentiment que j'adore, voilà la colère qui me +plaît, la vaillance que je bénis....» Cette tirade, qui se prolonge, +est une des plus belles de Castro, et Corneille a reconnu son +obligation[566], malgré le noble détour par lequel il a su épargner à +son public français le naïf récit des romances. L'autorité en était si +absolue pour les Espagnols, que Castro, ici et ailleurs, semble se +plaire à en copier le texte littéralement; et que même, chose assez +bizarre, le traducteur espagnol du _Cid_ français, quarante ans +environ après Castro, Diamante, qui destinait sa traduction à la +scène, n'a pas cru pouvoir se dispenser d'ajouter au dialogue de +Corneille l'épreuve de la main serrée. Il traduit d'abord assez +fidèlement le _Rodrigue, as-tu du coeur_? + + DIEGO. + + .... Tendrás valor? + + RODRIGO. + + Qualquiera otro que no fuera + mi padre, y tal preguntara, + bien presto hallára la prueba; + +mais ensuite il imagine un long aparté de don Diègue pour motiver la +nécessité de l'expérience corporelle; le vieillard demande pour _faire +amitié_ la main de son fils, qui s'agenouille; mais sentant sa main +cruellement pressée, Rodrigue mord jusqu'au sang celle de son père. La +traduction de Diamante se rattache ensuite à Corneille comme elle +peut, mais en ayant bien soin de recommander l'épée de _Mudarra_. +C'est ainsi qu'à cette époque on entendait le devoir des traducteurs; +mais il faut s'en prendre aussi à l'exigence d'un public espagnol en +un sujet consacré comme _le Cid_. + +Revenons à l'oeuvre intéressante de Castro[567]. + +Le petit vers: _Aquí ofensa y allí espada_, cité par Corneille comme +emprunté par lui: + + «Enfin _tu sais_ l'affront, et _tu tiens_ la vengeance[568],» + +est un assez frappant exemple de la distance de l'action aux paroles +qui sépare les deux poëtes. La vraie traduction de l'espagnol est dans +le double geste du père, montrant d'abord sa joue visiblement meurtrie +depuis le soufflet reçu, puis remettant aux mains de son fils l'épée +de _Mudarra_. Nous ne pouvons plus savoir si pour réaliser le: _Tu +tiens la vengeance_, Corneille conseillait à l'acteur de placer son +épée dans la main de Rodrigue, comme un jeu de scène indiqué plus +haut par ce vers: + + «_Passe_, pour me venger, _en de meilleures mains_[569].» + +Quand le vieillard épuisé par sa véhémence quitte Rodrigue, dont _il +ignore_ l'amour pour la fille du Comte, il semble moins précipiter sa +retraite que le don Diègue français, qui n'attend pas un mot de +réplique à sa fatale révélation: _le père de Chimène_[570]. Tout cela +est à considérer comme matière d'étude et non dans un injuste esprit +de censure. + +Le monologue en stances, _Percé jusques au fond du coeur_[571], +réclamerait un attentif parallèle avec l'espagnol. Là nous lisons +aussi trois stances d'une coupe soignée, d'un mouvement et d'un +refrain semblables, avec des rimes croisées d'une manière analogue et +un peu plus artificielle encore, par le privilége de la poésie lyrique +méridionale. Corneille eût pu citer au bas de la page: + + Suspenso de afligido + estoy.... + +représenté par: + + «Je demeure immobile, et mon âme abattue + Cède au coup qui me tue.» + +En écrivant le vers: + + «Et malheureux objet _d'une injuste rigueur_,» + +notre poëte reste obscur ou inintelligible, là où l'espagnol est +très-clair, puisqu'il entend parler de la rigueur injuste _de la +Fortune_, dont il n'est rien dit dans le français. + + .... Fortuna.... + Tan en mi daño ha sido + tu mudanza.... _et plus loin_.... tu inclemencia.... + +Rodrigue, après ce morceau lyrique, emprunte encore une trentaine de +vers de romance, où il n'est plus question de son amour, mais où l'on +aperçoit le germe du vers si connu: + + «La valeur n'attend point le nombre des années[572];» + + ......pues que tengo + mas valor que pocos años. + +_Scène IVe._ Le Comte, suivi de serviteurs armés, se promène avec son +cousin Peranzules. Il convient, comme chez Corneille il _avoue_ à don +Arias[573], qu'il a eu le sang un peu chaud dans la querelle; mais il +n'entend pas s'humilier en satisfactions. + +Ici se place un emprunt que Corneille n'a pas dû signaler. Dans un +temps où l'on punissait les duels, il ne pouvait conserver ces vers +remarquables: + + «Ces satisfactions n'apaisent point une âme: + Qui les reçoit n'a rien, qui les fait se diffame, + Et de pareils accords l'effet le plus commun + Est de perdre d'honneur deux hommes au lieu d'un[574];» + +et en effet il les supprima avant l'impression. Dans la pièce de +Castro cette superbe doctrine est développée par don Gormas avec moins +de précision, mais avec vigueur: + + PERANZULES. + + .... Y no es razon + el dar tú.... + + CONDE. + + .... Satisfaccion? + Ni darla, ni recibirla! + + PERANZULES. + + Por qué no? No digas tal. + Qué düelo en su ley lo escribe? + + CONDE. + + El que la da y la recibe + es muy cierto quedar mal: + porque el uno pierde honor, + y el otro no cobra nada. + El remitir á la espada + los agravios es mejor. + +Suivent d'autres propos de raffiné duelliste: don Gormas compare toute +excuse à une pièce de couleur douteuse, qui, recousue à l'honneur d'un +homme, laisserait un trou à l'honneur d'un autre. + +En somme, cette petite scène est toute d'emprunt dans Corneille. L'ami +officieux agit, comme dans l'original, par commission du Roi, bien +qu'ici le Roi n'ait pas été témoin de la querelle. Il reste à signaler +certaines nuances qui caractérisent l'époque de Richelieu, soit dans +ce vers de l'orgueilleux Gormas: + + «Et _ma tête en tombant_ feroit choir sa couronne[575],» + +soit dans l'utile correctif des maximes de don Arias sur l'obéissance +due au pouvoir absolu des rois. + +Vient immédiatement le défi de Rodrigue, imité par Corneille, mais +avec choix, et avec autant de vigueur que d'élévation. Tout ce qu'il +élimine d'incidents accessoires, de mouvements scéniques compliqués, +est presque inimaginable dans nos habitudes théâtrales, soit que le +théâtre espagnol, ennemi de l'austère simplicité tragique, fût plus +exercé à la mise en scène, soit que son public docile se contentât, à +peu de frais, de moyens assez grossiers d'illusion. + +Il faut supposer complaisamment la place assez grande pour qu'on s'y +promène et qu'on y agisse séparément de divers côtés. Le défi et le +combat, solitaires dans Corneille, vont avoir le plus de témoins +possible. Les dames sont toujours à la fenêtre du palais; Chimène +s'inquiète de l'air irrité de son père, puis s'alarme de la figure +pâle de Rodrigue, qui survient en tenue de combat et armé de sa grande +épée. Ignorant ce dont il s'agit, l'aimable Infante appelle l'amant de +son amie, et l'engage en quelques propos de délicate galanterie qu'il +interrompt par des aparté douloureux. C'est bien pis quand le Comte +reparaît d'autre part, se promenant avec Peranzules et ses officiers +(car il ne se soumet pas à l'ordre du Roi, qui lui a fait signifier de +garder les arrêts dans sa maison). Déjà les regards courroucés se +croisent _de loin_: nouvelles alarmes de Chimène; le trouble de +Rodrigue augmente, dans une hésitation qu'il se reproche, et bientôt, +sur le seuil de sa demeure, apparaît morne et sombre le vieux don +Diègue, tournant vers son fils chancelant ses yeux pleins de fureur et +sa joue meurtrie. Son ami don Arias l'interroge en vain; en vain de +son côté Peranzules veut détourner le Comte de passer fièrement devant +ses ennemis.... A ce moment Rodrigue se décide: + +«(Pardonne, objet divin, si je vais, mourant, donner la mort!) +Comte!--Qui es-tu?--Par ici; je veux te dire qui je suis. +(_Chimène, à part_; Qu'est-ce donc? Ah, je meurs.)--Que me +veux-tu?--Je veux te parler. Ce vieillard _qui est là_[576], +quel est-il, le sais-tu?--Oui-da, je le sais. Pourquoi cette +question?--Pourquoi? _Parle bas_[577]; écoute.--Dis.--Ne sais-tu +pas qu'il fut un exemplaire d'honneur et de vaillance?--Soit.--Et +que _ce sang dont mes yeux sont rougis_[578], c'est le sien comme +le mien, le sais-tu?--Et que je le sache (abrége ton propos), +_qu'en résultera-t-il_[579]?--Passons seulement en un autre lieu, +tu sauras tout ce qu'il en doit résulter.--Allons, jeune garçon, +est-ce possible? Va, va, chevalier novice; va donc, et apprends +d'abord à combattre et à vaincre: tu pourras ensuite te faire +honneur de te voir vaincu par moi, _sans me laisser au regret et +de te vaincre_ et de te tuer. Pour à présent laisse là ton +ressentiment; car ce n'est pas aux vengeances sanglantes que peut +réussir l'enfant dont les lèvres sont encore abreuvées de +lait.--Non, c'est par toi que je veux commencer à combattre et à +m'instruire. Tu verras si je sais vaincre, je verrai si tu sais +tuer; mon épée conduite sans art te prouvera par l'effort de mon +bras que le coeur est un maître en cette science non encore +étudiée; et il suffira bien à mon ressentiment de mêler ce +lait de mes lèvres et ce sang de ta poitrine.» Vives exclamations +de Peranzules, d'Arias, de Chimène, de don Diègue brûlant +d'impatience; car il paraît que Rodrigue a porté la main sur le +Comte, soit en lui touchant la poitrine, soit en voulant +l'empêcher d'avancer dans la direction qu'il a prise. «_Rodrigue_: +L'ombre de cette demeure est inviolable et fermée pour toi.... +(_Chimène_: Quoi, Monsieur, contre mon père!)--_Rodrigue_: Et +c'est pourquoi je ne te tue point présentement.--(_Chimène_: +Écoute-moi!)--_Rodrigue_: (Pardonnez, Madame; je suis le fils de +mon père!) Suis-moi, Comte!--_Le Comte_: Adolescent, avec ton +orgueil de géant, je te tuerai si tu te places devant moi. Va-t'en +en paix: va-t'en, va, si tu ne veux que, comme en certaine +occasion j'ai donné à ton père un soufflet, je te donne _mille +coups de pied_.--_Rodrigue_: Ah, c'en est trop de ton insolence!» +Interruptions rapides des divers témoins. «_D. Diègue_: Les longs +discours émoussent l'épée.» Quand le combat commence, il s'écrie +encore: «Mon fils, mon fils, en t'appelant ainsi, c'est mon +affront et ma fureur que je t'envoie[580]!» + +On passe en se battant dans la coulisse, d'où le Comte s'écrie: «Je +suis mort!» Chimène a couru éperdue après son père. Mais une mêlée +remplit de nouveau le théâtre; ce sont les gens du Comte réunis pour +le venger contre Rodrigue seul, mais terrible. L'Infante, de son +balcon, fait entendre sa voix, et arrête les assaillants. Rodrigue +s'arrête aussi en lui adressant des paroles de respect, poétiques et +chevaleresques, qu'elle accueille gracieusement. Les spadassins +intimidés refusent de suivre Rodrigue pour renouveler plus loin le +combat, et se dispersent. «O valiente Castellano!» s'écrie Urraque; et +ainsi finit la _première journée_. + +NOTES: + + [555] La seconde partie est un autre drame historique, tout à + fait distinct, qui n'appartient plus précisément à la _jeunesse_ + du Cid; _Mocedades_ serait tout aussi bien traduit par _les + Prouesses_ du Cid. Le théâtre espagnol possède des _Mocedades de + Roldan_ (Roland), _de Bernardo del Carpio_, etc. + + [556] On sait que les trois _Journées_ de ces drames sont de + longs actes, non partagés en scènes à notre manière. + + [557] Acte II, scène VIII, vers 706-708. Dans les premières + éditions (1637-56), au lieu de _le Comte_, on lit au dernier + vers: _l'Orgueil_, souvenir du surnom de _Lozano_ qu'avait le + comte de Gormas. + + [558] Acte I, scène III, vers 177 et suivants. + + [559] Acte I, scène III, vers 225. + + [560] Plusieurs des plus anciennes éditions n'ont pas même cette + indication trop courte: DON DIÈGUE, _mettant l'épée à la main_ ou + _Ils mettent l'épée à la main_ (voyez ci-dessus, p. 117 et la + note 293); le lecteur n'est mis sur la voie que par ces mots: _Ton + épée est à moi_.... et plus loin, à la fin de la scène, par ce + vers (supprimé à partir de 1660, voyez la note 295 de la p. 118): + + «Et mes yeux à ma main reprochent _ta défaite_.» + + On peut remarquer du reste que ce _duel_, qui n'est pas dans + Castro, eût été une impossibilité de plus pour Corneille, s'il eût + dû avoir lieu _devant le Roi_. + + [561] Acte I, scène IV, vers 251 et suivants. + + [562] Acte I, scène III, vers 227 et 228. + + [563] Dans Corneille, Rodrigue est fils unique: + + «Vous n'avez qu'une fille, et moi _je n'ai qu'un fils_.» + + (Acte I, scène III, vers 167.) + + + [564] Acte I, scène IV. + + [565] «Et _ce fer que mon bras ne peut plus soutenir_, + Je le remets au tien pour venger et punir.» + + (Acte I, scène V, vers 271 et 272.) + + [566] Voyez dans la première section de l'_Appendice_, p. 200, la + citation relative aux vers 262 et suivants. + + [567] Nous n'examinons ce poëte que comparativement à Corneille, + et nous craindrions de faire une digression en remarquant que la + tradition, à laquelle il obéit tout en choisissant, a dû lui + causer aussi quelque embarras. Il y a dans ces légendes, tant de + fois remaniées, bien des tons divers, selon le caractère plus ou + moins rude des siècles qui les ont traitées successivement. Les + détails de chevalerie et de cour, et d'autres encore, risquaient + de faire dissonance et anachronisme avec des données plus + anciennes et toujours accréditées. Un censeur _espagnol_ qui + aurait critiqué à ce point de vue Guillem de Castro aurait eu + gain de cause. Il est curieux de remarquer que deux traditions + contraires font de Rodrigue l'_aîné_ ou le _plus jeune_ des trois + frères. Si le poëte Castro a eu de bonnes raisons pour faire de + Rodrigue l'aîné, il faut convenir qu'il a rendu par là peu + naturelle la conduite de don Diègue qui s'adresse d'abord à deux + adolescents pour savoir s'il en fera ses champions contre Gormas. + Un examen attentif ferait voir qu'en se résignant à cette faute, + le poëte l'a fort bien sentie. + + [568] Acte I, scène V, vers 286. + + [569] Acte I, scène IV, vers 260. + + [570] Acte I, scène V, vers 282. + + [571] Acte I, scène VI, vers 291. + + [572] Acte II, scène II, vers 406. + + [573] Ceci est moins juste. Arias est parent de don Diègue, et de + son parti; mais Corneille préfère le nom le plus sonore, et un + moindre nombre de personnages. + + [574] Voyez la Notice du _Cid_, p. 17 et 18. + + [575] Acte II, scène I, vers 382. + + [576] _Que está allí_, mots qui, dans la citation de Corneille + (voyez ci-dessus, p. 201, vers 398), ne laissent pas d'être un + peu embarrassants pour le lecteur. + + [577] Plus motivé par la situation que dans Corneille. + + [578] Par la colère: + + Y que es sangre suya y mia + la que yo tengo en los ojos, + sabes? + + --Voir l'interprétation détournée volontairement sans doute par + Corneille, vers 401 et 402, le sang porté aux yeux par la colère + tenant à une locution tout espagnole. + + [579] C'est le vrai sens, plutôt que la réplique: _Que m'importe_ + (vers 402)? + + Y el saberlo (acorta--razones) qué ha de importar? + + [580] Donnons cet exemple, entre tant d'autres, de la singulière + rapidité d'expression si goûtée des Espagnols, qui resterait + obscure si elle n'était un peu paraphrasée dans la traduction: + + Hijo, hijo, con mi voz + te envio ardiendo mi afrenta. + +SOMMAIRE DE LA DEUXIÈME JOURNÉE. + +1º LE PALAIS DU ROI. _Chimène demande le châtiment de Rodrigue; don +Diègue prend la défense de son fils_. + +2º L'APPARTEMENT DE CHIMÈNE, _où Rodrigue ose pénétrer et se montrer à +Chimène, revenue du palais_. + +3º UN LIEU DÉSERT, _près de Burgos, où don Diègue revoit secrètement +son fils, et lui confie une troupe des siens armée contre les Maures_. + +4º UNE CAMPAGNE ET LE CHÂTEAU DE PLAISANCE _où l'Infante, le soir, au +balcon, voit passer Rodrigue allant en guerre, et lui adresse de +tendres encouragements, reçus avec une courtoisie délicate par l'amant +de Chimène_. + +5º LES MONTAGNES D'OCA, _au nord de Burgos, où la victoire du Cid sur +les Maures est mise autant qu'il est possible en action_. + +6º LE PALAIS DU ROI, _à Burgos, où d'abord le jeune prince don Sanche +offre des traits singuliers de caractère, qui font prévoir son +histoire future; puis arrive Rodrigue amenant le chef qu'il a fait +prisonnier; Chimène alors reparaît en deuil, demandant encore sa +vengeance dans les termes mêmes de l'ancienne ballade. Le Roi la +congédie avec égards, et bannit Rodrigue en l'embrassant_. + +REMARQUES. + +C'est ainsi que s'étend d'une manière illimitée le champ et le +mouvement de l'action, que Corneille s'applique surtout à resserrer. +C'est la lutte du poëme dramatique contre l'épopée. Corneille veut se +conformer à des règles qu'il croit être celles de la raison et de +l'antiquité, mais qui en réalité, comme on l'a compris seulement de +nos jours, dérivent purement et simplement de la présence continuelle +du choeur sur la scène grecque. + +_Scène Ière._ Des six tableaux de la deuxième journée, le 1er termine +le second acte de Corneille, le 2e et le 3e suffiront pour tout le +troisième acte. Il faut bien convenir que notre poëte, en se refusant +la grande représentation où tant de personnages sont en jeu, s'est +condamné à relier son action par un certain nombre de petites scènes +en quelque sorte de transition et un peu languissantes. Ainsi la +nouvelle de la dispute des deux pères et celle du combat n'arrivent +que successivement à Chimène et au Roi. Dans l'intervalle, Chimène, +alarmée de la dispute, est faiblement consolée par l'Infante, trop +intéressée, malgré son grand coeur, à la ruine des espérances de son +amie. Le Roi dissimule à peine en un beau langage l'embarras de son +autorité compromise. Un artifice manifeste fait intervenir dès lors le +personnage de don Sanche, pour qu'il ne paraisse pas trop brusquement +plus tard quand on en aura besoin. Même précaution pour faire annoncer +par le Roi l'attaque probable des Maures, et de trop faibles +dispositions de défense. Les deux poëtes vont se rejoindre au +commencement de la _seconde journée_. Là, le Roi dans son palais vient +à peine d'apprendre la catastrophe, qu'il voit entrer par deux portes +différentes Chimène et don Diègue, l'une tenant à la main un mouchoir +trempé du sang de son père, l'autre décoré des traces du même sang +dont il a frotté sa joue pour en laver l'affront. Ce sont deux traits +des anciennes coutumes. Les deux personnages ont pu se rencontrer +auprès de la victime: c'est à l'orpheline de réclamer vengeance aux +pieds du Roi, au père vengé de défendre son fils. Voilà une situation, +un très-bel antagonisme dramatique et oratoire; le triomphe appartient +incontestablement à l'éloquence de Corneille; mais il est juste de +rapporter l'invention à Castro, car les romances n'offraient à +celui-ci que des démarches isolées, réitérées de la part de Chimène +auprès du Roi, avec les naïves doléances propres à l'épopée du moyen +âge. Castro reproduira plus loin ces souvenirs disparates: ici il +invente en une poésie âpre, sans ampleur quoique assez ampoulée, la +dispute entre la vengeance invoquée et la vengeance satisfaite. Ce que +Corneille a cité d'espagnol suffisait à sa loyauté; mais nous +cherchons dans le texte des _Mocedades_ ce qui peut s'ajouter à ses +citations, comme l'ayant inspiré, comme motif saisi par lui, et +librement traité, corrigé hardiment. + + «Je l'ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur, + Sire, la voix me manque à ce récit funeste; + Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste[581].» + +Cette douleur filiale manque chez Castro, où on la trouve absorbée +tout entière dans l'esprit de vengeance, point d'honneur de la jeune +fille espagnole. Chimène a pourtant des larmes, que le poëte français +a épurées, comme on va voir. Elle présente le mouchoir sanglant: c'est +d'abord ce qu'il faut noter pour entendre la citation _y escribió en +este papel_, texte d'un heureux contre-sens: son sang _sur la +poussière_[582].... Ce mouchoir est le testament écrit de son père, et +elle dit au Roi en s'agenouillant: «Ces lettres qui sont empreintes +dans mon âme, je veux les exposer à tes yeux: elles attirent dans les +miens, comme un aimant, des _larmes_ vengeresses, _des larmes +d'acier_:» + + A tus ojos poner quiero + letras que en mi alma están, + y en los mios como iman + sacan lágrimas de acero. + +La phrase suivante de Castro eût assez bien comporté une citation +textuelle de Corneille, car il n'a corrigé que tard, en 1660, +l'imitation qu'il en avait faite. + + «Immolez, non à moi, mais à votre couronne + ........................................... + _Tout ce qu'enorgueillit_ un si haut attentat[583].» + +Sa première leçon, longtemps conservée, disait: + + «Sacrifiez don Diègue et _toute sa famille_, + A vous, à votre peuple, à toute la Castille.» + +C'était bien l'entraînement du texte espagnol: + +«Et dût, en sa poitrine, la forteresse (_de son coeur_) s'épuiser à +force de saigner, chaque goutte de ce sang doit coûter une tête[584].» + + Y aunque el pecho se desangre + en su misma fortaleza, + costar tiene una cabeza + cada gota de esta sangre. + +Rien de plus beau que la réplique de _notre_ don Diègue, notamment le +début: _Qu'on est digne d'envie_, etc...[585]. Et n'est-ce pas là +aussi de l'invention?... Le don Diègue espagnol est tout à la joie +d'avoir vu tuer son ennemi, et tout fier de sa joue frottée de sang. +Il nous fournit un beau mouvement quand il invoque son droit d'offrir +sa tête à la justice, en place de son fils; mais l'allure roide et +sautillante de son rhythme étroit ne sera jamais comparable à +l'ampleur des formes de Corneille. Si le poëte valencien se plaignait +que son imitateur ne l'a cité que par petits lambeaux de phrase, il +faut convenir qu'il ne gagnerait pas souvent à être cité d'une +manière plus complète. Cette fin est belle pourtant: + + Con mi cabeza cortada + quede Ximena contenta, + que mi sangre sin mi afrenta + saldrá limpia, y saldrá honrada. + +Corneille, qui s'est inspiré de ce discours un peu au delà des +citations données, termine plus éloquemment par + + «Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret[586].» + +Après ce grand effort, la scène et l'acte sont naturellement terminés +par le Roi, qui ajourne sa délibération, confie à don Sanche le soin +de reconduire Chimène, et veut s'assurer de don Diègue ainsi que de +son fils. + + «Don Diègue aura _ma cour et sa foi pour prison_[587].» + +Ce vers est le résumé de toute une scène qui, dans le texte espagnol, +est la continuation de celle-ci, scène assez bien traitée, mais dont +le caractère épisodique et familier n'entrait pas dans le plan de +Corneille. La bonne Infante amène au secours de don Diègue son nouvel +élève, le prince don Sanche, d'un caractère pétulant et volontaire, +qui ne laisse pas arrêter son gouverneur, et qui obtient du Roi d'en +être lui-même _le gardien_ (_el alcayde_). Ainsi l'on se sépare, +Chimène exprimant en aparté son tendre ressentiment contre Rodrigue, +et l'Infante s'apprêtant à se rendre avec la Reine à une maison de +plaisance où nous devons la retrouver. + +_Scène IIe._ La scène où Rodrigue se présente à la suivante +Elvire[588] est, dans l'espagnol, d'un ton plus familier, mais aussi +plus naturel, comme préparation de ce qui va suivre. Seulement la +suivante n'avait pas besoin de dire au public, après qu'elle a fait +cacher Rodrigue: + + Peregrino fin promete + ocasion tan peregrina. + +Chimène rentre chez elle sous la protection de son oncle Peranzules, +plus convenable que celle du jeune cavalier don Sanche. Elle demande +et obtient plus tôt de rester seule, sans avoir à éluder l'offre +intéressée de l'épée de don Sanche pour la venger. + +Mais rien ne nous paraît plus délicat que la comparaison des deux +scènes suivantes chez les deux poëtes. Comment faire bien voir dans +le texte étranger la légèreté un peu molle des touches lorsqu'elles +sont justes, opposée à la vigueur des tons qui les reproduisent, et le +tour un peu frivole de ces subtilités de sentiment qui, dans +Corneille, s'élèvent jusqu'à une sorte de vérité passionnée en +harmonie avec l'excès de la douleur et les perplexités d'une situation +si étrange? Le poëte méridional et son auditeur cherchent avant tout +dans cette étrange situation et dans ces antithèses un amusement +auquel se mêle sans doute un peu de sympathie: le poëte normand et son +spectateur veulent trouver en un tout autre tempérament d'esprit +l'admiration et les larmes. Celui-ci soutient la grande déclamation +tragique et la prolonge avec force, là où l'autre s'est borné à une +élégante série de madrigaux, qui ont le malheur de rester jolis, même +quand ils sont assez touchants. + +Dans cette confidence éplorée que fait à Elvire la Chimène du _Cid_ +françois, il y a bien treize vers espagnols rapportés comme traduits; +on peut y retrouver même une certaine littéralité, et c'est là +pourtant que la différence se fait le mieux sentir. Contentons-nous +d'une juste observation de la Beaumelle, en réponse à la plus fausse +remarque de Voltaire, à cet endroit: + + ELVIRE. + + «.... Après tout, que pensez-vous donc faire? + + CHIMÈNE. + + Pour conserver ma gloire et finir mon ennui, + Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui[589].» + +Les vers espagnols, cités en partie par Corneille, mais intervertis +par lui à tort, sont ainsi disposés dans le texte: + +ELVIRE. + + Pues como harás, no lo entiendo, + estimando el matador + y el muerto?--XIM. Tengo valor, + _y habré de matar muriendo_[590]. + _Seguiréle hasta vengarme_.... + +RODRIGO. + + Mejor es que mi amor firme, + con rendirme, + te dé el gusto de matarme + sin la pena del seguirme. + +Voltaire, dans son commentaire, cite l'espagnol uniquement d'après +Corneille; en admirant le vers: _Le poursuivre_, etc., il fait +l'étrange remarque que voici: «Ce vers excellent, dit-il, renferme +toute la pièce, et répond à toutes les critiques qu'on a faites sur le +caractère de Chimène. _Puisque_ ce vers _est_ dans l'espagnol, +l'original contenait les vraies beautés qui firent la fortune du _Cid_ +français.» Voltaire n'a jamais vu l'original, et c'est ce qu'il avoue +ici implicitement; mais la Beaumelle lui objecte fort sensément que ce +vers: + + «_Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui,_» + +«a un sens bien autrement énergique, et une idée _qui n'est pas_ dans +l'ouvrage espagnol. _Morir matando_, et _matar muriendo_, sont des +phrases faites qu'on rencontre à chaque page dans les poëtes +castillans, et qui ne veulent dire autre chose que combattre en +désespéré, combattre jusqu'à la mort. Le vers qui précède [_il fallait +dire_ qui suit]: _Je le poursuivrai jusqu'à ce que je sois vengée_, +l'explique assez, et il y a loin de là au sublime _Mourir après lui_.» + +Le Rodrigue espagnol vient donc inopinément se jeter aux pieds de +Chimène; il ne songe pas, non plus que son imitateur français, à ces +aveux de tendresse passionnée qu'il vient d'entendre et dont il +pourrait encore se montrer heureux et transporté. Chimène n'aura pas +non plus un moment de confusion de tout ce qu'il a entendu ainsi par +surprise; même oubli dans le français, où elle a dit en termes plus +énergiques qu'elle l'_adore_[591]. + +Le jeune homme ne porte plus vraisemblablement le grand espadon de +Mudarra; aussi l'offre de _sa dague_ qu'il va faire à Chimène ne +saurait produire l'effet dramatique que l'on trouve dans Corneille, ni +amener l'exclamation si émouvante: + + «_Quoi? du sang de mon père encor toute trempée_[592]!» + +et les subtilités qui s'accumulent durant quinze vers sur cette épée à +la mode de la cour de Louis XIII, vers originaux sans contredit: +admirons les suggestions diverses du _costume_! Voici la scène. + +«_Rodrigue, se jetant à ses pieds_: Non, il vaut mieux que je me rende +à toi, et que mon amour invariable te donne la satisfaction de +m'immoler, en t'épargnant la peine de me poursuivre.--_Chimène_: +Qu'as-tu osé? qu'as-tu fait? Est-ce une ombre, une vision?--Perce ce +coeur: j'y renonce pour celui qui bat dans ton sein[593].--Ciel! +Rodrigue, Rodrigue en ma maison!--Écoute-moi.--Je me meurs.--Je veux +seulement que tu entendes ce que j'ai à te dire, et que tu me répondes +ensuite avec ce fer. (_Il lui donne sa dague._) Ton père le comte +Glorieux, comme on l'appelait dignement, porta sur les cheveux +blancs[594] de mon père une main téméraire et coupable; et moi, +j'avais beau me voir par là déshonoré, mon tendre espoir ainsi +renversé se débattait avec tant de force que ton amour put faire +hésiter ma vengeance. En un si cruel malheur, mon injure et tes +charmes se livraient dans mon coeur une lutte obstinée: + + Et vous l'emportiez, Madame, + Dans mon âme, + S'il ne m'était souvenu + Que vous haïriez infâme + Qui noble vous avait plu[595]. + +C'est avec cette pensée, sans doute digne de toi, que je plongeai mon +fer sanglant dans le sein de ton père. Ainsi j'ai recouvré mon +honneur; mais aussitôt, amant soumis, je suis venu vers toi, pour que +tu n'appelles pas cruauté ce qui pour moi fut devoir impérieux, pour +que ma peine justifie à tes yeux ma conduite si nouvelle envers toi, +pour que tu prennes ta vengeance dès que tu la desires. Saisis ce fer, +et si nous ne devons avoir à nous deux qu'un même courage, une même +conscience, accomplis avec résolution la vengeance de ton père, comme +j'ai fait pour le mien. + +--Rodrigue, Rodrigue! ah, malheureuse! Je l'avoue malgré ma douleur, +en te chargeant de la vengeance de ton père, tu t'es conduit en +chevalier. A toi je ne fais point reproche, si je suis malheureuse, si +telle est ma destinée qu'il me faudra subir moi-même le trépas que je +ne t'aurai pas donné. Mais une offense dont je t'accuse, c'est de te +voir paraître à mes yeux quand ta main et ton épée sont encore chaudes +de mon sang. Et ce n'est pas en amant soumis, c'est pour m'offenser +que tu viens ici, trop assuré de n'être point haï de celle qui t'a +tant aimé. Eh bien! va-t'en, va-t'en, Rodrigue.... pour ceux qui +pensent que je t'adore, mon honneur sera justifié quand ils sauront +que je te poursuis. J'aurais pu justement sans t'entendre te faire +donner la mort; mais je ne suis ta partie que pour te poursuivre, et +non pour te tuer. Va-t'en, et fais en sorte de te retirer sans qu'on +te voie. C'est bien assez de m'avoir ôté ma vie sans m'ôter encore ma +renommée. + +--Satisfais mon juste desir: frappe.--Laisse-moi.--Écoute: songe que +me laisser ainsi est une dure vengeance; me tuer ne le serait pas.--Eh +bien, cela même est ce que je veux.--Tu me désespères, cruelle! ainsi +tu m'abhorres?--Je ne le puis: mon destin m'a trop enchaînée.--Dis-moi +donc ce que ton ressentiment veut faire.--Quoique femme, pour ma +gloire, je vais faire contre toi tout ce que je pourrai.... souhaitant +de ne rien pouvoir.--Ah! qui eût dit, Chimène?...--Ah! Rodrigue, qui +l'eût pensé?...--Que c'en était fait de ma félicité?...--Que mon +bonheur allait périr?... Mais, ô ciel! je tremble qu'on ne te voie +sortir.... (_Elle pleure_[596].)--Que vois-je?...--Pars, et laisse-moi +à mes peines.--Adieu donc, je m'en vais mourant.» + +On peut donc, et ce n'est que justice, reconnaître une rectitude de +développement, une précision de dessin beaucoup plus marquées ici que +dans Corneille. + + «_Rodrigue en ma maison!_ Rodrigue devant moi[597]!» + +C'est le premier hémistiche qui seul est traduit: et remarquez en +effet quelle plus grande place occupe dans la scène espagnole plus +courte, cette préoccupation si convenable, cet effroi de la jeune +fille, et même cette colère, d'être forcée de s'entretenir en un tel +moment, dans sa maison, avec Rodrigue. Quand il lui dit: + + «Quatre mots seulement: + Après, ne me réponds qu'avecque cette épée[598],» + +le sens, le motif de ces quatre mots, fort net dans l'espagnol, c'est +qu'il veut d'abord se faire absoudre par sa maîtresse, et puis +recevoir la mort de sa main. L'incident de _l'épée_ dont nous avons +parlé, et plusieurs autres détours, suspendent ou dénaturent un peu +cette inspiration tendre et naïve. Cet incident s'achève sur les +justes instances de Chimène, soit que l'odieuse épée rentre dans le +fourreau, soit que l'acteur la jette au loin. (A défaut d'une note de +l'auteur, la tradition est insuffisante.) Mais comment revenir à ces +_quatre mots_ qui ont été annonces plus haut, à ce motif qui a amené +Rodrigue et que Castro a si directement exprimé? + + «Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l'envie + De finir par tes mains ma déplorable vie; + Car enfin n'attends pas de mon affection + Un lâche repentir d'une bonne action. + De la main de ton père un coup irréparable + Déshonoroit du mien la vieillesse honorable[599].» + +Le développement donné à la phrase rend l'unité de trait plus +difficile ici et partout ailleurs, mais le spectateur charmé ne +remarque pas des sutures adroites, ou des soudures un peu plus +forcées, comme ce: _Car enfin n'attends pas_...; plus loin: _Ce n'est +pas qu'en effet_[600]...; et ces minutieuses observations n'empêchent +pas le lecteur attentif d'être enlevé par une merveilleuse éloquence, +après avoir goûté la beauté simple et plus réduite du motif original. + +La réponse de Chimène présente les mêmes qualités, les mêmes défauts +si l'on veut. On peut voir à quel point y est amplifié le _Como +caballero hiciste_, et la haute obligation de le _poursuivre_ pour +l'acquit de son honneur, exprimée dans l'espagnol en une forme plus +féminine. Continuons: + + «Hélas! _ton intérêt ici me désespère_: + Si quelque autre malheur m'avoit ravi mon père, etc.[601].» + +C'est là une idée touchante, exclusivement propre à Corneille, et +exprimée en vers admirables, sauf encore la transition: _ton +intérêt_.... très-hasardée logiquement, car il ne s'agit guère dans +cette plainte que de _son_ intérêt à elle-même: + + «.... j'aurois senti des charmes, + Quand une main si chère eût essuyé mes larmes[602].» + +Puis, pour rentrer dans l'idée dominante d'une vengeance de mort à +obtenir, c'est encore, comme transition, le vers: + + «Car enfin n'attends pas de mon affection[603],» + +répété littéralement du discours précédent de Rodrigue. + +L'inconvénient de l'argumentation oratoire, par laquelle Corneille +ressemble souvent à Euripide, sans l'imiter, paraît mieux encore dans +la discussion suivante, où Rodrigue veut prouver que Chimène doit le +tuer, tandis que son amante veut éluder cette preuve. L'espagnol +n'avait fait que glisser sur ce conflit; mais quiconque a lu et relu +de telles scènes, sait quel est le privilége de notre Corneille, +d'être réellement grand, émouvant et sublime, à travers toutes ses +exagérations d'emphase et de dialectique[604]. + +Désormais nous ne trouverons plus les deux poëtes aussi près l'un de +l'autre, si ce n'est dans une seule scène, qui suit immédiatement +celle-ci dans la _deuxième journée_, et qui terminera notre _troisième +acte_. Aussi, au delà, nous contenterons-nous de parcourir la fable, +ou, si l'on veut, l'histoire de Castro, en observant que Corneille n'y +emprunte plus que quelques circonstances, et qu'il en omet et dénature +un bien plus grand nombre. + +_Scène IIIe. Un lieu désert, la nuit_ (_près de Burgos_). Cet +endroit écarté devait être absolument indiqué aux spectateurs de +Corneille, quoiqu'il ne veuille en aucune manière violer ouvertement +_la règle_, ou que du moins il suppose ce lieu dans l'enceinte même de +Séville. Tout cela est mieux motivé dans l'espagnol. Il est naturel +que Rodrigue ait à se cacher après une telle affaire, que son père +soit convenu avec lui d'un lieu de rendez-vous pour aviser aux +conséquences. Une louable intention de variété a fait composer ce +monologue et le bel entretien qui suit en grands vers hendécasyllabes +à triples rimes croisées, comme le _capitolo_ de Dante par exemple. Ce +mode, traité avec aisance et fermeté, se rapproche sensiblement de la +grandeur du mode cornélien. + +Corneille imite de près le ton inquiet du vieux père qui attend son +fils. Il aurait même pu citer, en regard de ces vers: + + «A toute heure, en tous lieux, dans une nuit si sombre, + Je pense l'embrasser, et n'embrasse qu'une ombre[605],» + +les vers de Castro: + + Voy abrazando sombras descompuesto + entre la obscura noche que ha cerrado; + +et en regard de celui-ci: + + «Rodrigue ne vit plus, ou respire en prison[606],» + + Si es muerto, herido, ó preso? Ay, cielo santo! + +Enfin il entend le galop d'un cheval, voit le cavalier mettre pied à +terre, et Rodrigue paraît. + +Ici nous devons une justice au poëte espagnol. Chacun sait combien +sont véhéments et nobles dans Corneille les transports de don Diègue +embrassant son vengeur. Castro est cité sans doute au bas de la page +(voyez ci-dessus, p. 205 et 206); mais l'ensemble de sa tirade est +d'une vigueur et d'une éloquence qui méritent qu'elle soit transcrite +autrement que par fragments numérotés: + + Hijo!--Padre!--Es posible que me hallo + entre tus brazos?... Hijo!... Aliento tomo + para en tus alabanzas empleallo. + + Como tardaste tanto?... pues de plomo + te puso mi deseo.... y pues veniste + no he de cansarte preguntando el como. + + Bravamente probaste! Bien lo hiciste! + bien mis pasados brios imitaste, + bien me pagaste el ser que me debiste! + + Toca las blancas canas que me honraste; + llega la tierna boca á la mexilla + donde la mancha de mi honor quitaste! + + Soberbia el alma á tu valor se humilla, + come conservador de la nobleza + que ha honrado tantos Reyes en Castilla. + + RODRIGO. + + Dame la mano, y alza la cabeza, + á quien como la causa se atribuya + si hay en mí algun valor y fortaleza. + + DON DIEGO. + + Con mas razon besára yo la tuya, + pues si yo te dí el ser naturalmente + tú me le has vuelto á pura fuerza suya[607]. + +On peut parler de l'éloquence espagnole, surtout quand c'est un élan +vif et direct qui l'entraîne; mais en pareil cas sa diction, qui n'est +pas étudiée, dégénère facilement en négligences et en tours vulgaires. +C'est ce qu'on pourrait observer dans le reste de cette scène, d'un +très-bel effet d'ailleurs. + +Don Diègue veut que Rodrigue emploie sa valeur au service du Roi: + + No dirán que la mano te ha servido + Para vengar agravios solamente: + Sirve en la guerra al Rey, que siempre ha sido + Digna satisfaccion de un caballero + Servir al Rey á quien dexó ofendido; + +ce que Corneille eût pu citer en partie, quand il dit: + + «Ne borne pas ta gloire à venger un affront; + Porte-la plus avant: force par ta vaillance + Ce monarque au pardon[608]....» + +Don Diègue a amené non loin du lieu où il s'entretient avec Rodrigue +cinq cents gentilshommes de sa famille (_deudos_), montés et armés en +guerre, réunis par lui-même pour honorer la disgrâce de son fils exilé +(Corneille, placé dans d'autres conditions et au milieu de moeurs +différentes, a dû altérer un peu ces données). Tous veulent que +Rodrigue les commande: + + Que cada qual tu gusto solicita, + «C'est toi que veut pour chef leur généreuse bande[609].» + +L'ennemi, les Mores de la frontière, vient d'envahir la vieille +Castille, les montagnes d'Oca, de Naxera; c'est l'histoire même. +Chacun sait déjà combien il en coûte de frais d'invention et +d'anachronisme à Corneille pour sauver ses _unités_ de temps et de +lieu en portant la scène à Séville, afin que le reflux du Guadalquivir +puisse amener dans les limites voulues une bataille, une campagne de +quelques heures. + +Rodrigue, pressé d'aller rejoindre sa troupe, demande et reçoit à +genoux la bénédiction de son père. L'omission par Corneille de cette +noble circonstance résulte bien moins d'une différence de moeurs +nationales, que d'une différence entre les deux théâtres: l'espagnol +sans cesse sanctifié par des détails sacramentels, le français obligé +de s'interdire rigoureusement tout acte, toute parole, qu'on pourrait +regarder comme une profanation. + +Mais à d'autres égards une invention propre à Corneille lui fournit +dans cette scène un motif d'intérêt fort attachant, fort bien placé, +qui manque et fait faute chez son devancier. Corneille, on le sait, a +supposé l'amour pour Chimène, connu dès longtemps du père de Rodrigue. +Le rude vieillard a pu n'en pas tenir compte pour exiger le duel; +mais ici il est beau et dramatique que le jeune homme tout rempli de +son amour sacrifié, que le fils respectueux, quitte envers un devoir +si cruel, repousse, écarte avec une amertume contenue la pétulante +allégresse de son père. + +_Scène IVe._ C'est d'abord la mélancolique Infante qui, rêvant et +admirant la campagne, aperçoit du balcon d'un château la troupe de +Rodrigue: lui-même s'avance seul pour lui rendre hommage; Urraque, +sans oser lui dire qu'elle voudrait être la dame de ses pensées, bénit +son entreprise et ses exploits futurs. Un tour délicat, galant et +chevaleresque, fait le mérite de cet épisode de mode castillane. Un +signe de deuil, la couleur jaune des plumes et de l'armure du jeune +chevalier, est presque la seule allusion qui soit faite à sa tragique +situation. Il détourne adroitement le sens trop tendre des compliments +de cette royale amante dédaignée, que l'histoire lui attribue, et que +Corneille a introduite un peu péniblement sur la scène, comme on le +voit encore dans ses deux derniers actes. + +_Scène Ve._ Rapide tableau de guerre dans les montagnes. Un roi more, +traînant après lui ses captifs et son butin, est arrêté, vaincu, fait +prisonnier par Rodrigue, qui reçoit son hommage, et se met à la +poursuite de quatre autres rois. Tout se passe sous les yeux du +spectateur, moins la mêlée, que décrit un berger poltron monté sur un +arbre. C'est ici le seul endroit, très-court, où Castro ait fait usage +d'un personnage bouffon ou _gracioso_. L'intelligent poëte abrége +volontiers ces tumultueuses bagarres. Il suppose souvent ses +personnages à cheval, mais il use de tous ses artifices pour les faire +descendre à pied sur la scène. On conçoit la tentation offerte à +Corneille de traduire tout ce fracas en un grand récit d'épopée comme +celui du quatrième acte. + +La _scène VIe_ nous ramène au palais du Roi à Burgos, mais non pas +d'abord au véritable fond de l'action. Castro tient à traiter +l'histoire plus au large, à nous faire connaître les dispositions +irascibles du prince don Sanche, et dont le Cid verra plus tard +l'avénement et la catastrophe. Ce jeune furieux, agité par des +pressentiments et des horoscopes, est difficilement contenu par don +Diègue, son gouverneur, quand excité par le cliquetis des épées il +veut tuer son maître d'armes, et qu'ensuite il menace l'Infante sa +soeur à cause d'un épieu sanglant qu'elle rapporte de la chasse. + +Enfin entre le Roi, avec sa cour, joyeux des succès de Rodrigue: il en +entend d'abord le récit de la bouche du prince more; puis arrive le +vainqueur lui-même, admis à recevoir les félicitations du Roi, de son +père, du Prince et de l'Infante. + +Corneille n'a que légèrement modifié cette situation, mais il en a +relevé le caractère d'apparat par sa grande narration, dont les +beautés ne comportent ici aucun parallèle. + +Il suit encore Castro dans les combinaisons qui surviennent, mais en +les modifiant beaucoup. + +Chimène vient en grand deuil, accompagnée de ses écuyers, demander +justice au Roi. C'est déjà la seconde démarche qu'elle fait, et elle +la renouvelle encore dans la troisième journée. C'est trop sans doute +au point de vue de l'art; mais il ne s'agit que de réciter de vieux +romances de forme assez rude. L'art est suspendu; ce qui ailleurs +semblerait un expédient grossier et troublerait toute illusion, est +sans doute en Espagne ce qui charme le mieux les réminiscences du +spectateur. C'est ainsi que don Diègue décrit cette entrée de Chimène +dans les termes du narrateur populaire; Chimène récite de même sa +plainte; de même encore le Roi récite en partie sa clémente réponse; +et enfin, contrairement à tous les romances, Rodrigue assiste à tout +cela sans avoir rien à dire, ou peu s'en faut. Seulement il relève la +fin des plaintes traditionnelles de Chimène: elle dit que son ennemi +est content tandis qu'elle est affligée, qu'_il rit_ tandis qu'elle +pleure.... Il s'écrie: «Ah! pour vos larmes, beaux yeux, je vous +donnerois le sang de mes entrailles!» Le Roi conclut (ici l'auteur +reparaît), en exilant Rodrigue à la tête de ses troupes, et en +l'embrassant devant la plaintive orpheline, qui ne peut empêcher ses +yeux de se tourner vers son héros. Urraque est un peu jalouse de cet +échange de regards; le jeune prince veut que don Diègue l'emmène à +l'armée à la suite de Rodrigue. C'est la fin de la _seconde +journée_.--Toutes ces enluminures faciles et naïves, prodiguées pour +glorifier le héros national, ne pouvaient convenir à l'art de +Corneille. C'est assez pour lui d'avoir à renouveler (de trop près, +comme il en convient) une démarche déjà faite _la veille_ par Chimène, +tandis qu'en espagnol, il y a plus d'un an d'intervalle. + +Il suppose donc que la venue de Chimène est annoncée au Roi, mais un +peu avant son entrée; le Roi a ainsi le temps de congédier Rodrigue +honorablement en lui donnant l'accolade; puis, comme il a entendu dire +que Chimène aime Rodrigue, il se propose de l'éprouver, d'intelligence +avec don Diègue. Or cet artifice et la scène qui s'ensuit, Corneille +l'a été prendre dans la _troisième journée_, au moment d'une nouvelle +plainte de Chimène, la troisième, chez Castro, que le poëte français a +confondue avec la seconde, sentant bien que c'est déjà beaucoup de +deux en vingt-quatre heures. + +NOTES: + + [581] Acte II, scène VIII, vers 668-670. + + [582] Acte II, scène VIII, vers 676. + + [583] _Ibidem_, vers 693-696. + + [584] Ici un faux sens est donné par l'intelligent traducteur la + Beaumelle, d'après une édition fautive, qui devait être aussi + celle de Corneille: «Et dût l'_État_ perdre _ses plus précieux + appuis_....» Il lisait probablement, ainsi que Corneille: «y + aunque el _Reyno_....» + + [585] Acte II, scène VIII, vers 697. + + [586] Acte II, scène VIII, vers 732. + + [587] _Ibidem_, vers 736. + + [588] Acte III, scène I. + + [589] Acte III, scène III, vers 846-848. + + [590] Ceci est la fin du couplet de _quatre_ vers, qui est suivi + périodiquement dans ce système d'un couplet de _cinq_ vers, dont + l'un est de trois ou quatre syllabes; le couplet de cinq vers + commence ici à _Seguiréle_. La réponse de Chimène est interrompue + par Rodrigue, qui vient s'agenouiller devant elle, et lui + demander la mort. + + [591] Acte III, scène IV, vers 972. + + [592] _Ibidem_, vers 858. + + [593] Texte difficile: + + Pasa el mismo corazon, + que pienso que está en tu pecho + + [594] Le mot _canas_, «cheveux blancs,» était noblement rendu par + _vieillesse honorable_, dans cette leçon des premières éditions: + _De la main de ton père_[594-a], etc., que Corneille a changée, à + regret sans doute, à partir de 1660. + + [594-a] Voyez ci-dessus, p. 154, la variante des vers 873 et + 874. + + [595] Qu'on veuille bien nous pardonner ces rimes, qui seraient + un essai fort puéril, si elles n'étaient destinées à donner + quelque idée du mètre employé dans cette scène, alternativement + avec les quatrains rimés. + + [596] C'est ce dont le texte n'avertit point. Cette parenthèse + est duc à la Beaumelle; le cri: «Que vois-je?» n'a sans elle + aucun sens. Corneille n'a pas trouvé cette indication de scène, + ce mouvement de Rodrigue revenant sans doute sur ses pas; mais il + a aussi mis beaucoup de larmes dans cette séparation, qui _alors_ + en faisait tant couler, en cette première jeunesse de nos + émotions théâtrales. Les deux phrases entrecoupées qui précèdent + n'ont tout leur sens qu'accompagnées de sanglots. + + [597] Acte III, scène IV, vers 852. + + [598] _Ibidem_, vers 856 et 857. + + [599] Acte III, scène IV, vers 869-874. La fin, depuis: «De la + main de ton père,» se lit dans les éditions de 1637 à 1656. + L'avant-dernier vers, meilleur que celui qui l'a remplacé à + partir de 1660, se rattache enfin au texte cité par Corneille: + malheureusement le vers suivant aura paru faible par l'antithèse + des mots _déshonoroit_ et _honorable_: c'est la remarque d'un + habile critique (M. Géruzez, _Théâtre choisi de Corneille_, p. + 59). + + [600] Acte III, scène IV, vers 879. + + [601] _Ibidem_, vers 917 et suivants. + + [602] _Ibidem_, vers 921 et 922. + + [603] _Ibidem_, vers 927 et 871. + + [604] Corneille, dans l'_Examen_ du _Cid_ (voyez ci-dessus, p. 94 + et 95), fait sur cette scène et sur la première du cinquième + acte, qui en est comme une variation, des réflexions candides et + sages dont nous recommandons la lecture. + + [605] Acte III, scène V, vers 1013 et 1014. + + [606] _Ibidem_, vers 1020. + + [607] «Je t'ai donné la vie par l'entremise de la nature: toi, tu + me l'as rendue par sa seule vaillance (de ta main).» Cela est + beau, mais quel éclat incomparable dans ces mots: + + «Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire: + Je t'ai donné la vie, et tu me rends ma gloire[607-a]!» + + [607-a] Acte III, scène VI, vers 1053 et 1054. + + [608] Acte III, scène VI, vers 1092-1094. + + [609] _Ibidem_, vers 1086. + +SOMMAIRE DE LA TROISIÈME JOURNÉE. + +1º LE PALAIS, À BURGOS. _L'Infante, qui a perdu sa mère depuis un an, +fait confidence à don Arias du désir qu'elle aurait d'épouser le Cid; +mais elle reconnaît en même temps quel obstacle lui oppose la passion +toujours plus vive de son amie, et elle se résigne à oublier la +sienne._ + +_Le Roi apprend à don Diègue le rappel de Rodrigue, qui en ce moment +fait un pèlerinage en Galice. On annonce Chimène demandant justice +pour la troisième fois, démarche bien peu motivée, puisque Rodrigue +subit encore l'exil prononcé devant elle par le Roi dans la précédente +journée. Là-dessus, Arias découvre au Roi l'amour secret de Chimène, +et va préparer une ruse pour l'éprouver._ + +_Chimène, introduite, récite au Roi un second texte de romance d'un +effet plus bizarre encore que le précédent, sur ses griefs contre +Rodrigue[610]; alors un domestique, chargé de ce rôle par Arias, vient +annoncer que le Cid a péri dans une embuscade: douleur que Chimène +laisse voir, mais qu'elle désavoue aussitôt qu'elle est détrompée. +Elle obtient du Roi de faire appeler Rodrigue à un combat singulier, +promettant d'épouser celui qui le tuera._ + +2º FORÊT, ROUTE DE GALICE. _Halte du Cid; ses belles maximes sur la +piété du soldat. Un lépreux demande assistance du fond d'un fossé. +Rodrigue seul n'hésite pas à lui donner humblement des soins, et le +fait manger avec lui. Tombant ensuite dans un sommeil mystique, il +voit le lépreux transfiguré: c'est saint Lazare qui le bénit, lui +présage ses succès, et remonte au ciel._ + +3º PALAIS. _Il s'agit d'un différend entre la Castille et l'Aragon +pour la possession de Calahorra. Il pourrait être décidé par un combat +singulier à livrer sur la frontière des deux États contre le terrible +Aragonais don Martin Gonsalez; mais nul n'ose se présenter. Le Cid, de +retour, paraît devant le Roi en même temps que l'Aragonais, dont il +accepte le défi, et don Martin annonce qu'il profitera de ce duel pour +obtenir Chimène._ + +4º MAISON DE CHIMÈNE. _Elle explique à Elvire la violence qu'elle +s'est faite en demandant le combat contre Rodrigue. Une lettre où don +Martin lui fait part de ses arrogantes prétentions la met au +désespoir._ + +5º PALAIS. _Le Roi est préoccupé de son testament qu'il veut faire. Il +a des enfants puînés et des filles à pourvoir; le jeune infant don +Sanche manifeste encore ses dispositions violentes. Ce sont autant +d'emprunts à l'histoire, de souvenirs de faits réels très-répandus +dans la tradition, et rattachés plus tard à l'histoire du Cid_ (dans +la seconde partie des _Mocedades_). + +_Chimène paraît en habits de fête, avec une lettre venue d'Aragon, +dont elle affecte de se réjouir, et qui semble promettre que Rodrigue +succombera dans le combat; mais ce qui l'amène en réalité, c'est son +inquiétude même, dont elle convient à part pour le spectateur._ + +_Tandis qu'elle alarme le Roi et don Diègue par sa feinte assurance, +un dernier artifice assez puéril va terminer ce jeu de magnanimité et +dompter enfin sa constance. «Voici venir, dit un messager, un +chevalier qui arrive d'Aragon, qui_ porte la tête _de Rodrigue, et qui +vient l'offrir à Chimène.» Consternation générale. Chimène désespérée +confesse sans ménagement l'amour que sa vertu lui a fait dissimuler. +Elle implore du Roi la permission de se retirer dans un couvent pour +échapper à un hymen odieux, quand soudain Rodrigue paraît, vainqueur, +et offrant sa propre tête.... Lui-même il explique l'équivoque qu'il a +cru pouvoir employer. Le Roi et les grands pressent Chimène de subir +la_ condition _du combat ainsi retournée, et le mariage sera célébré le +soir même par l'évêque de Palencia, environ trois ans après le début +de l'action._ + +REMARQUES. + +Revenons à Corneille, fin du IVe acte. S'il modifie considérablement +son auteur, on voit qu'il l'a très-bien compris. Il lui emprunte le +noble congé donné par le Roi à Rodrigue; il improvise en quelques mots +l'idée moins noble de l'épreuve que le Roi va faire lui-même. La +fausse nouvelle qu'il donne est fort courte: + + «Il est mort à nos yeux des coups qu'il a reçus[611],» + +en place du récit que fait le domestique dans l'espagnol. Il est vrai +toutefois que le récit plus étendu d'un combat et d'une embuscade +donne le temps aux personnages présents d'observer l'émotion +croissante de Chimène. Le don Diègue espagnol consent à jouer +l'affliction plus qu'il ne fait chez Corneille, et convient à part +qu'une telle fiction l'émeut encore de douleur. Chimène, dans son +saisissement, prête à tomber en faiblesse, ne dit, en français, que +ces mots: _Quoi! Rodrigue est donc mort_[612]? L'espagnol est presque +aussi bref, et eût pu être cité: + + Muerto es Rodrigo? Rodrigo + es muerto?... No puedo mas.... + Jesus mil veces! + +Le Roi s'effrayant de son trouble, elle avoue qu'elle se sent la +gorge serrée et le coeur oppressé. + +Dès qu'elle est rassurée, nous voyons l'évolution soudaine et le hardi +mensonge de la pudeur se produire de même chez les deux poëtes, mais à +dire vrai, dans l'espagnol, avec une naïveté plus appropriée à cette +étrange inconséquence. C'est plus naturellement une jeune fille qui +s'effraye et s'irrite d'avoir été ainsi jouée et surprise. On voit +qu'elle ne veut pas rester sous le coup de cet affront, et tout d'une +haleine elle demande qu'on publie le ban d'un combat contre Rodrigue: +pour prix de cette tête, elle donnera sa main et tous ses biens, ou si +le champion n'est pas assez noble, la moitié de ses biens et sa +protection. Le Roi hésite un peu à consentir, et don Diègue le décide +en acceptant pour son fils le défi proposé[613]. + +Il est assez curieux d'observer les circonstances du temps qui rendent +ce pas plus difficile à Corneille, et qui imposent à Chimène +successivement deux requêtes sanglantes au lieu d'une. C'est d'abord +l'_échafaud_ que sollicite sa vengeance. C'est l'édit de Richelieu, la +sévère histoire du jour, dont il faut ici tenir compte avant la fable +espagnole. Après la réponse équitable et modérée du Roi, qui rend peu +probable l'application de l'_Édit_, Chimène peut invoquer le droit du +moyen âge, le duel; et il faut voir avec quel soin Corneille proteste +par la bouche du Roi contre _cette vieille coutume_ si funeste à +l'État, et si nécessaire à son drame. Il semble faire parler Louis +XIII lui-même: + + «Mais de peur qu'en exemple un tel combat ne passe, + Pour témoigner à tous qu'à regret je permets + Un sanglant procédé qui ne me plut jamais, + De moi ni de ma cour il n'aura la présence[614].» + +S'il ménage beaucoup les convenances du gouvernement, Corneille ménage +ici beaucoup moins que Castro la convenance morale et la délicatesse +de Chimène. C'est plus qu'une hardiesse de la part du roi Ferdinand de +tant insister sur la _flamme_ secrète de Chimène, et de dénaturer +jusqu'à ce point la loi du combat qu'elle vient d'obtenir: + + «_Qui qu'il soit_ (le vainqueur), même prix est acquis à sa peine: + Je le veux de ma main présenter à Chimène, + Et que pour récompense il reçoive sa foi. + --Quoi? Sire, m'imposer une si dure loi! + --Tu t'en plains; mais ton feu, loin d'avouer ta plainte, + Si Rodrigue est vainqueur, _l'accepte sans contrainte_. + Cesse de murmurer contre _un arrêt si doux_: + Qui que ce soit des deux, j'en ferai ton époux[615].» + +Ainsi l'acte se termine, sans réplique de la part de la fière Chimène. +Ce qu'elle ne semble pas avoir voulu entendre, l'admirable scène qui +ouvre l'acte suivant fera bien voir qu'elle l'a entendu. + +Mais que ne fait-on pas pour un dénoûment! C'est le moment pour le +poëte français de se soustraire à la fable absurde du dénoûment +espagnol; le temps presse, et il faudra absolument conclure par le +mariage. C'est à l'autorité royale à faire les frais d'un moyen de +force majeure. Corneille semble s'autoriser, comme d'un exemple, de +deux vers espagnols qu'il cite; il les prend à la fin d'un passage de +romance qui fournit la réponse du Roi aux plaintes de la deuxième +journée. Mais il n'y a point de parité réelle entre ces deux passages: + + «Et ta flamme en secret rend grâces à ton roi, + Dont la faveur conserve un tel amant pour toi[616].» + + No haya mas, Ximena; baste; + levantaos, no lloreis tanto: + que ablandarán vuestras quejas + antrañas de acero y marmol. + Que podrá ser que algun dia + troqueis en placer el llanto, + _y si he guardado á Rodrigo + quizá para vos le guardo_. + +Ce dernier langage n'est qu'en un rapport discret et d'allusion avec +les traditions dont toutes les mémoires sont remplies, à savoir un +mariage _historique_, très-postérieur à la querelle, et obtenu, selon +les variantes des divers âges, soit, en vertu du droit barbare, sur la +demande même de la plaignante, soit par l'entremise bénévole du Roi, +par une lettre de sa main adressée à l'indifférent guerrier. + +N'est-il pas remarquable que la troisième journée de Castro se passe +tout entière sans ramener Rodrigue en présence de Chimène, avant +l'expédient frivole et hasardé de son dénoûment? Ainsi disparaît et se +dissipe le fond tragique et passionné que Corneille ne veut pas perdre +de vue. Il a senti que la grande scène des deux jeunes gens au +troisième acte est le vrai triomphe de son oeuvre, et il se prévaut +d'un léger changement survenu dans la situation pour renouveler une si +touchante rencontre au commencement du cinquième. Nous laissons donc, +comme en dehors de notre parallèle, cette grande scène remplie de +beautés entièrement neuves, terminée par ce cri d'éternelle mémoire: +_Paraissez, Navarrois_[617]!... + +Après une telle émotion, le théâtre, au temps de Corneille, devait +être plein d'indulgence, de patience, peut-être même de sympathie pour +les scènes d'attente qui doivent fournir à Rodrigue le temps +strictement nécessaire à désarmer don Sanche en champ clos. Il nous +faut voir expirer le malheureux amour de la Princesse, d'abord dans un +monologue lyrique, ensuite dans un entretien avec sa confidente. Nous +n'insisterons pas sur ce qu'on peut dire du désavantage de ces +personnages secondaires auxquels la dignité trop uniforme du ton +retire ce qu'ils pourraient avoir d'agréable, dans leur air naturel, +au second plan. Dans cette mesure, doña Urraca paraît intéressante +chez Castro quand elle confie ses peines au vieil Arias Gonzalo avec +une résignation qui n'est pas sans grâce. + +A son tour Chimène, assistée aussi de sa confidente, nous demande un +nouveau délai nécessaire à la durée du combat, et il faut bien le +remplir par l'antithèse déjà trop prolongée de sentiments et +d'alternatives contraires. Il est permis de croire qu'au lieu de cette +dialectique traînante et forcée, l'étude directe du coeur humain +aurait pu mieux occuper ces instants de pénible attente. + +Voici enfin l'équivoque don Sanche avec son épée. Chimène, transportée +de colère, lui ferme la bouche, le croyant vainqueur; puis sans se +faire attendre, le Roi, entouré de sa cour, survient au milieu de son +illusion. C'est ce qu'il fallait pour faire éclater en vers immortels +l'aveu désormais irrécusable de son amour. Don Sanche peut alors +expliquer qu'on lui a coupé la parole[618]. A ce moment il est temps +de nous ramener le noble Rodrigue pour offrir sa tête une dernière +fois, mais de quel style incomparable! Voilà ce que doit être +l'achèvement des émotions tragiques, voilà ce qui détermine l'état de +l'âme dans lequel Corneille renvoie chez eux ses spectateurs. Nous ne +voulons pas prendre congé de don Guillem de Castro d'une façon peu +courtoise, mais il est utile, pour apprécier la différence générique +des deux systèmes de poésie, de reproduire ici le dernier discours de +ce Rodrigue devenu un peu trop vulgaire et facétieux: + + REY. + + De tan mentirosas nuevas + donde está quien fué el autor? + + RODRIGO. + + Antes fueron verdaderas: + que si bien lo adviertes, yo + no mandé decir en ellas + sino solo que venia + a presentarle á Ximena + la cabeza de Rodrigo, + en tu estado, en tu presencia, + de Aragon un caballero; + y esto es, señor, cosa cierta, + pues yo vengo de Aragon, + y no vengo sin cabeza, + y la de Martin Gonzalez + está en mi lanza allí fuera: + y esta le presenta ahora + en sus manos á Ximena. + Y pues ella en sus pregones + no dijo _viva_, ni _muerta_, + ni _cortada_; pues le doy + de Rodrigo la cabeza, + ya me debe el ser mi esposa; + mas si su rigor me niega + este premio, con mi espada + puede cortarla ella mesma. + + REY. + + Rodrigo tiene razon. + Yo pronuncio la sentencia + en su favor. + + XIMENA. + + Ay de mí! + Impídeme la vergüenza, etc. + +«_Le Roi_: Quel est l'auteur de ces fausses nouvelles? où +est-il?--_Rodrigue_: Ces nouvelles étaient très-vraies, au contraire. +Remarquez-le bien: tout ce que j'ai fait annoncer, c'est que d'Aragon +un chevalier venait pour offrir en hommage à Chimène la tête de +Rodrigue devant vous et en présence de votre cour. Or ce sont là +toutes choses bien vraies, car je viens d'Aragon, et je ne viens pas +sans ma tête. Pour celle de Martin Gonzalez, elle est là dehors au +bout de ma lance; mais celle-ci, je la présente en ce moment à +Chimène. Elle n'a point dit dans ses proclamations si elle la voulait +ou vivante, ou morte, ou coupée. Puisque je lui porte la tête de +Rodrigue, il est juste qu'elle soit mon épouse. Mais si sa rigueur me +refuse cette récompense, avec mon épée elle peut la trancher +elle-même.--_Le Roi_: Rodrigue a raison: je prononce le jugement en sa +faveur.--_Chimène_: Ah Dieu! je suis interdite de honte, etc.» + + V. + +NOTES: + + [610] Il faut se souvenir que ces premiers romances supposent + qu'elle était enfant quand Rodrigue, dont elle n'est pas connue, + l'a rendue orpheline. Elle a depuis attendu dans sa maison l'âge + convenable pour faire cette démarche devant le Roi. + + [611] Acte IV, scène V, vers 1340. + + [612] _Ibidem_, vers 1347. + + [613] Cette intervention de don Diègue, s'empressant d'accepter + au nom de son fils, est un détail noble et fort bien adapté, qui + s'offrait naturellement à l'imitation de Corneille. S'il l'a + omis, on peut en entrevoir la raison dans la gêne où le tenaient + les considérations dont il va être parlé. + + [614] Acte IV, scène V, vers 1450-1453. + + [615] Acte IV, scène V, vers 1457-1464. + + [616] _Ibidem_, vers 1391 et 1392. + + [617] Acte V, scène _I_, vers 1559 et suivants. + + [618] Un examen trop minutieux relèverait dans les deux vers + suivants une petite combinaison de circonstances que l'on ne + comprend guère, mais qui est indispensable à cette adroite + conduite de la scène: + + «Mais _puisque mon devoir m'appelle auprès du Roi_, + Va de notre combat l'entretenir (_Chimène_) pour moi[618-a].» + + [618-a] Acte V, scène VI, vers 1751 et 1752. + +NOTE SUR LE _CID_ DE DIAMANTE. + +Il n'est pas hors de propos d'ajouter ici quelques renseignements sur +la traduction espagnole de notre _Cid_, à laquelle Voltaire a donné +plus de réputation qu'elle ne mérite, en se vantant de l'avoir +découverte comme un premier original _antérieur_ à celui de Castro. + +J. B. Diamante, l'un des poëtes attachés à la chapelle et au théâtre +sous la direction de Calderon et du roi Philippe IV lui-même, est +l'auteur de cette oeuvre insignifiante. Elle a pour titre: _El +honrador de su padre_, le fils qui honore ou qui venge[619] son père. +On la trouve en tête d'un volume in-4º, le onzième d'un recueil mal +fait et très-mal imprimé sous la seule garantie des libraires et des +censeurs, intitulé: «Choix de Comédies nouvelles.... _Comedias nuevas +escogidas de los mejores ingenios de España._» Cette _onzième partie_ +renferme, selon l'usage, douze comédies ayant pour auteurs, célèbres +ou ignorés, outre l'obscur Diamante, Calderon, Moreto, Baeza, Coello, +etc. Au milieu du frontispice, on lit: _Año_ 1658, et au bas: _En +Madrid_. Une réimpression, avec mêmes approbations et privilége, +porte: _Año_ 1659. Il est douteux que la pièce de Diamante ait jamais +été publiée autrement en Espagne au dix-septième siècle. M. Eug. Ochoa +l'a comprise dans le tome V du _Tesoro del Teatro español_ (Paris, +Baudry, 1839, in-8º), où elle peut se lire plus nettement imprimée. + +Le traducteur ne fait aucune mention du poëte français qui lui fournit +son texte. Ce n'est point _plagiat_ dans la rigueur du mot: c'est +plutôt parfaite indifférence, suivant l'esprit de l'époque et du pays. +Mais pour concevoir quelles licences ce traducteur prend avec un +auteur dont il semble ignorer l'existence, il suffit de dire que cette +pièce est accommodée pour la scène espagnole. Tantôt, et le plus +ordinairement, jusqu'au IVe acte, scène Ve de Corneille, il traduit +d'assez près, suivant les pensées, le dialogue et la distribution du +maître; tantôt il s'écarte et divague, subtilise et paraphrase, d'une +manière fort puérile. Dans sa troisième journée, il semble, plus +scrupuleux que Corneille, s'arrêter devant l'invention du duel avec +don Sanche, quoiqu'il ait reproduit jusque-là ce vague personnage. +Quel sera donc le nouveau dénoûment? Une comédie que le Roi concerte +avec don Diègue et Rodrigue. On fait croire à Chimène que sa demande +est accordée, que le Cid est condamné à mort. Cachée dans sa prison, +elle entend ses plaintes simulées, et quand les gardes viennent comme +pour l'emmener au supplice, elle arrache une épée et se charge de +défendre son époux. Là-dessus arrivent le Roi et toute la cour. + +Jusqu'à ce bel artifice, Diamante n'a fait aucuns frais d'invention, +si ce n'est pour intercaler çà et là le caquet d'un valet _gracioso_ +très-froidement bouffon. Il mêle aussi au début de l'action les +démarches que fait Rodrigue pour se procurer un portrait de Chimène, +qui, dans une première entrevue à laquelle Corneille n'avait point +songé, lui refuse de se laisser peindre. + +La mode du jour avait, ce semble, mis dans l'ombre le drame du +Valencien G. de Castro, qui est pourtant resté populaire en Espagne +jusqu'à présent. Ce qui est certain, c'est que Diamante paraît n'avoir +pas pris la peine de le lire, et que pas un seul mot n'en réveille le +souvenir, si ce n'est au travers du texte de Corneille, autant que +celui-ci traduit ou imite son devancier. Plus d'une fois il eût été +tout simple de reprendre à sa source l'expression originelle: c'est ce +qui n'a jamais lieu, et il semble que ce soit un parti pris. + +Diamante supprime les sentiments, mais non le personnage de l'Infante, +par un ménagement de cour peut-être, plus que de goût. La scène est +naturellement rétablie à Burgos, et par suite le grand exploit de +Rodrigue contre les Mores a lieu dans les contrées historiques, seule +et tacite dérogation aux unités de Corneille. Mais quand le Cid +raconte au Roi sa campagne, il lui faut, ayant lui-même rompu une +lance avec le chef ennemi Sélim, plus de quarante vers d'une étonnante +recherche pour décrire la fringante jument que montait ce prince +arabe. A défaut d'autre indice de provenance, on peut reconnaître dans +cet extravagant hors-d'oeuvre en _estilo culto_ l'influence directe de +Philippe IV, si ce n'est même la royale main, dont tant de mauvais +vers sont restés confondus avec ceux de ses _ingenios_, ainsi qu'il +était arrivé plus d'une fois au grand Richelieu. + +Il est permis aussi de conjecturer, d'après les disparates heurtées du +fond et des accessoires, que l'origine de l'ouvrage dut être d'abord +quelque cahier de traduction commandé par une volonté imposante, et +qu'ensuite le conseil suprême jugea indispensable d'égayer et +d'enjoliver à la mode castillane cette pauvre muse française dont on +faisait tant de bruit à Paris et dans les Pays-Bas espagnols. + +C'était quelque chose d'étrange sans doute que le point de vue +_critique_ de ces arrangeurs et de leur public; mais il en est +toujours à peu près de même quand on a la prétention de transporter +une littérature hors de son sol ou de son temps[620]. + + V. + +NOTES: + + [619] C'est exactement le double sens du grec homérique [Grec: + timôros], analogie demeurée constante et bonne à noter dans + l'histoire des idées humaines. + + [620] On voit que l'étude consciencieuse qui précède conduit à + des résultats fort différents, sur plus d'un point, de ceux que + d'autres sources nous ont fournis (voyez p. 5 et suivantes). Elle + nous apprend, par exemple, qu'il y a une édition du _Cid_ de + Diamante antérieure à celle de 1659. En outre, nous nous fions + volontiers à l'autorité d'un examen attentif qui n'a trouvé dans + cette pièce ni _beautés du premier ordre_, sauf la part de + Corneille dans ce qui est faiblement traduit d'après lui, ni + emprunt direct fait à Castro. Enfin nous sommes tout disposé à + croire qu'il ne faut pas dire de Diamante qu'il a été «un _des + plus féconds_ et des plus _renommés_ poëtes dramatiques qu'ait + produits l'Espagne dans la seconde moitié du dix-septième + siècle.» (_Note de l'éditeur._) + + +III + +AUX AMATEURS DE LA LANGUE FRANÇOISE[621]. + + MESSIEURS, + +Le soin où m'engage le desir que j'ai de satisfaire à vos curiosités +(m'ayant fait découvrir cette excellente et ravissante pièce entre les +nouveaux ouvrages de nos écrivains) m'a porté dans le dessein de la +faire mettre sous la presse, pour vous en rendre participants. Je m'y +suis de plus senti provoqué par le peu d'exemplaires qui s'en est +trouvé en ces pays, et qui sembloit témoigner que la France fût +jalouse que cet oeuvre admirable tombât en la main des étrangers. Sa +lecture a charmé l'oreille des rois, de telle sorte que, même dans les +grands soins qui les environnent, il y en a qui l'ont fait réitérer +plusieurs fois, tant ils l'ont estimée digne de leur audience. Aussi +n'est-il point d'éloge assez relevé qui ne soit au-dessous de ses +beautés; et ce n'est rien dire d'égal à ses grâces que d'assurer +qu'elles expriment toutes celles qui sont les plus rares en l'élégance +françoise, qu'elles représentent les traits les plus vifs et les plus +beaux dont on puisse se servir pour expliquer la gloire des grandes +actions d'une âme parfaitement généreuse, et bref que les lire et les +admirer sont presque une même chose. Il faudroit imaginer d'autres +louanges que celles que l'on est accoutumé de donner aux ouvrages les +plus accomplis, pour les attribuer à celui-ci; les conceptions en sont +si sublimes qu'elles ont quelque chose de divin, et qui va surpassant +les efforts de la pensée humaine; enfin son excellence est telle, que +vous la comprendrez mieux en la lisant, que je ne vous la puis +décrire. Je n'y attache point d'argument, pource que l'auteur n'y en a +point fait et que sa lecture surprendra votre esprit avec bien plus de +douceur et de plaisir par la diversité de ses incidents inespérés, que +si elle étoit précédée par une connoissance confuse du sujet telle que +donneroit un argument qui ne seroit qu'un abrégé du contenu de toute +la pièce. Recevez-la, s'il vous plaît, et si elle vous apporte autant +de satisfaction que j'emploie de zèle à vous l'offrir, elle y trouvera +une récompense assez convenable à ses mérites. + + J. P. + +NOTES: + + [621] Cet avis, qui contient quelques renseignements curieux sur + l'accueil qui fut fait au _Cid_ à l'étranger, figure en tête du + rare volume qui a pour titre: _Le Cid_, tragi-comédie nouvelle, + par le sieur Corneille. _A Leyden_, _chez Guillaume Chrestien_, + 1638, in-12. + + + + + HORACE + + TRAGÉDIE + + 1640 + + + + +NOTICE. + + +Bien peu de personnes, même des plus lettrées, soupçonnent l'existence +de tragédies antérieures à celle de Corneille sur le combat des +Horaces et des Curiaces. Il y en a trois cependant; mais si elles ont +un instant attiré l'attention de quelque curieux, elles ne le doivent +qu'au chef-d'oeuvre dont elles ont été suivies. + +L'_Orazia_ qui donne son nom à la pièce que l'Arétin a faite sur ce +sujet et qui a été imprimée pour la première fois à Venise en 1546, +n'est autre que la soeur d'Horace. Cette tragédie a été curieusement +comparée à l'_Horace_ de Corneille, en Italie par Napoli +Signorelli[622], et en France par Ginguené[623]; mais ce parallèle, au +lieu de faire ressortir certaines analogies, n'a servi qu'à constater +entre les deux oeuvres de notables différences. + +La plus ancienne tragédie française d'_Horace_ se trouve, avec un +_Dioclétian_, dont le véritable sujet est le martyre de saint +Sébastien, dans un volume in-12, publié à Paris, chez David le Clerc, +en 1596, sous ce titre: «_Les Poësies de Pierre de Laudun +d'Aigaliers_, contenans deux tragedies, la Diane, meslanges et +acrostiches. OEuvre autant docte et plein de moralité que les matieres +y traictées sont doctes et recreatives.» + +Celle des deux tragédies d'Aigaliers qui doit seule nous occuper ici, +est intitulée simplement, en tête de la page 36: «_Horace_, tragédie;» +mais à la page 38 on trouve ce titre plus fastueux: «Tragédie +d'_Horace trigemine_.» La dédicace est adressée «à très-haut et +puissant seigneur Henry de Scipion, duc de Joyeuse.» Dans l'argument +qui figure en tête de la pièce, Laudun ne fait guère qu'analyser le +morceau de Tite Live que Corneille a placé au devant de la sienne et +que nous reproduisons plus loin[624]; mais après qu'Horace «appelé en +justice comme _sorricide_,» a été renvoyé absous, on trouve le +dénoûment fort inattendu que voici: «Metius Suffetius, qui avoit voulu +faire trahison au roi Tullius[625] à la suasion des citoyens d'Albe, +fut par le roi Tullius condamné d'être tiré à quatre chevaux, dont +l'exécution s'ensuivit; après, ce roi Tullius ayant régné trente-deux +ans, fut inopinément foudroyé avec ses domestiques, qui est la clôture +de la catastrophe de la tragédie; et pour te donner témoignage de mon +dire, lecteur, qui as envie de savoir l'histoire au vrai et au long, +je t'envoie ès auteurs suivants, desquels je me suis servi à composer +cette tragédie. Je mets les noms des auteurs en latin, de peur de te +tromper et moi aussi à la version française d'iceux. Plinius +Novocomensis, Titus Livius, Virgilius, Ptolomæus, Chronica +Chronicorum, Johannes Functius, Ovidius, Plutarchus, Alexarchus.» La +tardive punition de Tullus est annoncée dans la pièce par ce jeu de +scène: «Le foudre vient et le tue avec son gentilhomme.» Le dialogue +monosyllabique qui a lieu pendant le combat est plus étrange encore: + + Çà, çà, tue, tue, tue.--Çà, çà, çà, tue, tue, pif, paf. + +Si incomplète que soit cette analyse, si peu nombreux que soient ces +extraits, en voilà plus qu'il n'en faut pour prouver que Corneille n'a +rien puisé à une pareille source. + +Enfin le troisième _Horace_ antérieur à celui de Corneille, _el +Honrado hermano_, _tragi-comedia famosa_, a été publié par Lope de +Véga, âgé de soixante ans, dans le dix-huitième volume de son théâtre, +qui parut en 1622 et contient, comme le prouvent les dédicaces, des +ouvrages représentés longtemps auparavant. Le sujet de cette pièce se +détache à peine sur un canevas d'aventures bizarres. «Nous ne sommes +occupés, dit M. Saint-Marc Girardin dans la spirituelle analyse qu'il +en a donnée[626], que de filles qu'on veut faire religieuses, de +femmes déguisées en cavaliers, de ruses pour enlever la fille sous les +yeux mêmes du père, toutes scènes de comédie. Pourquoi les personnages +qui figurent dans ces scènes de comédie s'appellent-ils les Horaces et +les Curiaces? Je n'en sais rien en vérité. Ils pourraient aussi bien +s'appeler don Gusman, don Pèdre, don Gomez. L'histoire n'y perdrait +rien; car l'histoire n'est pour rien dans tout cela.» Néanmoins, bien +qu'on ne trouve dans cet ouvrage aucune intention de peindre le +caractère romain, Lope ramasse dans Tite Live divers détails matériels +qui servent plutôt à la bigarrure qu'à la vérité du tableau. Tels sont +l'_interregnum_, ce régime bizarre qui en attendant une élection +définitive donnait la royauté à une suite de sénateurs, souverains +chacun pendant cinq jours; les pillages dans les campagnes albaines, +conséquence de cette anarchie; deux ou trois ambassades d'Albe et de +Rome, conduites tout autrement que dans Tite Live; la harangue de +Metius entre les deux armées pour proposer le combat des six; l'appel +au peuple conseillé par Tullus après la condamnation d'Horace; enfin +sa défense par son père, faible imitation du magnifique thème oratoire +fourni par l'historien. Ce n'était pas la peine d'exposer sur la scène +le triple duel pour en retrancher, faute d'espace sans doute, la +poursuite inégale des champions blessés, la fuite simulée de l'Horace +survivant, qui accomplit sur place sa triple victoire avec une +jactance de matamore. Le dénoûment de cette _tragi-comédie_ exigeait +un mariage à l'espagnole, qui s'entremêle à la scène du forum sans en +abaisser le ton bien sensiblement. Horace a chez lui une fille de +sénateur, qu'il prétend toutefois avoir respectée. Le père exige qu'il +l'épouse avant de subir son supplice. On va la chercher, et pendant ce +temps Horace est absous par une acclamation populaire. + +A coup sûr, ici encore, nous ne trouvons rien qui puisse nous faire +supposer chez Corneille une imitation, un souvenir direct; la pièce de +Lope de Véga ne présente avec la tragédie de notre poëte d'autres +ressemblances que celles qui naissent de la communauté d'un sujet +populaire et classique en tout pays. La scène où Julie, la Camille de +Corneille, se trouve en face de son frère victorieux, est tout +indiquée par Tite Live. Il est vrai que lorsque Julie s'exprime de la +sorte: «Je ne viens pas avec allégresse célébrer ce jour, si ce n'est +par mes pleurs[627],» cette pensée, qui n'est pas dans Tite Live, +rappelle aussitôt ces vers: + + Et rends ce que tu dois à l'heur de ma victoire. + --Recevez donc mes pleurs, c'est ce que je lui dois[628]; + +mais c'est là une idée fort naturelle, et cette similitude passagère +est sans doute purement fortuite[629]. Toutefois, si Corneille n'a pas +eu de lui-même la pensée d'écrire une tragédie d'_Horace_, c'est +probablement l'ouvrage de Lope, plutôt que tout autre, qui la lui a +suggérée, car à cette époque il était naturel qu'il interrogeât le +théâtre espagnol avec une curiosité que ne pouvaient exciter en lui au +même degré de froides amplifications composées ailleurs pour la +lecture plutôt que pour la scène. + +Du reste, de quelque manière qu'il ait été amené à traiter ce sujet +d'_Horace_, il est certain que cette idée s'est présentée à son esprit +peu de temps après le succès du _Cid_. Nous n'essayerons pas de le +prouver, à l'aide d'une lettre écrite de Rouen, et datée du 14 juillet +1637, où Corneille dit à Rotrou: «M. Jourdy m'a conté les plus belles +choses de son voyage de Dreux, et me donne grande envie de venir vous +voir dans votre belle famille; mais c'est un plaisir que je ne saurai +avoir encore de longtemps, vu que je veux vous montrer une nouvelle +pièce qui est loin d'être finie.» Ce n'est pas là un témoignage +suffisant à nos yeux, car nous aurons plus tard à présenter contre +l'authenticité de ce document des objections sérieuses; mais notre +opinion se fonde sur la _Lettre du désintéressé au sieur Mairet_, +publiée vers la même époque, et réimprimée par nous à la suite du +_Cid_. Là, en effet, il est question de la pièce que prépare +Corneille, et le défenseur du poëte dit à ses adversaires: «Si par de +petites escarmouches vous amusiez un si puissant ennemi, vous +dissiperiez un nuage qui se forme en Normandie, et qui vous menace +d'une furieuse tempête pour cet hiver[630].» Cette pièce ainsi promise +pour la fin de 1637 ne parut, comme nous le verrons tout à l'heure, +qu'au commencement de 1640. + +Cependant la dispute du _Cid_ avait été close officiellement le 5 +octobre 1637, par la lettre que Boisrobert avait écrite à Mairet sur +l'ordre du Cardinal[631]. Ce ne fut donc pas la nécessité de la lutte, +mais seulement le découragement profond qu'elle avait causé à +Corneille, qui l'empêcha pendant plus de deux années de rien donner au +théâtre. C'est ce que nous apprend le passage suivant d'une lettre +écrite par Chapelain à Balzac, le 15 janvier 1639[632]: «Corneille est +ici depuis trois jours, et d'abord m'est venu faire un éclaircissement +sur le livre de l'Académie pour ou plutôt contre _le Cid_, m'accusant, +et non sans raison, d'en être le principal auteur. Il ne fait plus +rien, et Scudéry a du moins gagné cela, en le querellant, qu'il l'a +rebuté du métier, et lui a tari sa veine. Je l'ai, autant que j'ai pu, +réchauffé et encouragé à se venger, et de Scudéry et de sa +protectrice, en faisant quelque nouveau _Cid_ qui attire encore les +suffrages de tout le monde, et qui montre que l'art n'est pas ce qui +fait la beauté; mais il n'y a pas moyen de l'y résoudre; et il ne +parle plus que de règles et que des choses qu'il eût pu répondre aux +académiciens, s'il n'eût point craint de choquer les puissances, +mettant au reste Aristote entre les auteurs apocryphes lorsqu'il ne +s'accommode pas à ses imaginations.» + +Dans une autre lettre, du 9 mars 1640, Chapelain parle de la première +représentation d'_Horace_ comme d'un fait tout récent, et en fixe par +conséquent la date d'une manière fort approximative: «Pour le combat +des _Horaces_, dit-il, ce ne sera pas sitôt que vous le verrez, pource +qu'il n'a encore été représenté qu'une fois devant Son Éminence, et +que, devant que d'être publié, il faut qu'il serve six mois de +gagne-pain aux comédiens. Telles sont les conventions des poëtes +mercenaires, et tel est le destin des pièces vénales; mais vous le +verrez assez à temps[633].» + +Pour bien entendre ceci et se rendre compte de l'injustice des +accusations de Chapelain, il faut savoir que Corneille ne pouvait +conserver quelques mois ses droits d'auteur sur un ouvrage qu'en en +retardant l'impression. «L'usage observé de tout temps entre tous les +comédiens françois, étoit de n'entreprendre point de jouer, au +préjudice d'une troupe, les pièces dont elle étoit en possession, et +qu'elle avoit mises au théâtre, à ses frais particuliers, pour en +retirer les premiers avantages, jusqu'à ce qu'elles fussent rendues +publiques par l'impression[634].» + +Chapelain, par malheur, ne donne pas de détails à Balzac sur les +premières représentations, et ne lui nomme aucun des acteurs chargés +des principaux rôles. Nous trouvons bien dans l'édition de M. Lefèvre +les indications suivantes: LE VIEIL HORACE, _Baron père_; HORACE, +_Montfleury_; CURIACE, _Bellerose_; SABINE, _Mlle de Villiers_; +CAMILLE, _Mlle Beaupré_; mais, comme d'ordinaire, elles ne reposent +sur aucun document sérieux. + +Lemazurier avance, il est vrai, que Montfleury a joué d'original dans +_Horace_, mais sa seule autorité est un passage de Chapuzeau que nous +avons eu occasion de citer dans la _Notice_ du _Cid_[635], et qui ne +se prête nullement aux conséquences qu'on en veut tirer. + +Tout ce qui concerne les autres acteurs est de pure invention. + +Bien plus, aucun témoignage remontant à l'époque même des premières +représentations ne nous apprend où _Horace_ a été joué d'abord. +Seulement, comme nous savons d'une part que _Cinna_ fut donné à +l'hôtel de Bourgogne, de l'autre que Mondory fut frappé d'apoplexie +peu de temps après la première représentation du _Cid_ au Marais, et +que cette troupe se trouvait alors fort démembrée[636], il est +vraisemblable que Corneille, au moment de faire représenter _Horace_, +abandonna le théâtre du Marais pour celui de l'hôtel de Bourgogne, où +plusieurs de ses interprètes habituels étaient venus s'établir. Les +témoignages assez tardifs que nous fournissent les contemporains de +notre poëte sur les représentations d'_Horace_ se rapportent tous à +l'hôtel de Bourgogne. Le premier est un passage de _la Pratique du +Théâtre_, de l'abbé d'Aubignac, qu'il importe de rapporter +textuellement, car il n'est pas fort clair et se prête à diverses +interprétations; il se trouve au septième chapitre, intitulé: +_Du mélange de la représentation avec la vérité de l'action +théâtrale_[637]. «Que Floridor ou Beauchasteau (_deux acteurs de +l'hôtel de Bourgogne_) fassent, dit d'Aubignac, le personnage de +Cinna, qu'ils soient bons ou mauvais acteurs, bien ou mal vêtus.... +toutes ces choses sont, à mon avis, et dépendent de la représentation. + +«Ainsi, Floridor et Beauchasteau, en ce qu'ils sont en eux-mêmes, ne +doivent être considérés que comme représentants, et cet Horace et ce +Cinna qu'ils représentent, doivent être considérés à l'égard du poëme +comme véritables personnages.... + +«On n'approuveroit pas que Floridor, en représentant Cinna, s'avisât +de parler de ses affaires domestiques ni de la perte ou du gain que +les comédiens auroient fait en d'autres pièces....» + +On peut conclure, ce semble, de tout ce morceau, un peu embarrassé, +qu'au moment où d'Aubignac écrivait, c'est-à-dire vers 1657, Floridor +jouait les rôles d'Horace et de Cinna, comme chef d'emploi, suivant +l'expression aujourd'hui reçue au théâtre, et que Beauchâteau était du +nombre des comédiens qui se contentent «des seconds rôles, ou qui ont +l'alternative avec un camarade pour les premiers[638].» + +Il faut maintenant venir jusqu'à _l'Impromptu de Versailles_, +c'est-à-dire jusqu'à 1663, pour trouver de nouveaux détails sur les +représentations d'_Horace_ à l'hôtel de Bourgogne. Molière suppose +qu'un poëte demande à une troupe qu'il veut juger, de lui réciter une +scène d'amant et d'amante: «Là-dessus une comédienne et un comédien +auroient fait une scène ensemble, qui est celle de Camille et de +Curiace: + + Iras-tu, ma chère âme, et ce funeste honneur + Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur? + --Hélas! je vois trop bien, etc.[639]. + +....le plus naturellement qu'ils auroient pu. Et le poëte aussitôt: +«Vous vous moquez, vous ne faites rien qui vaille; et voici comme il +faut réciter cela (il imite Mlle de Beauchâteau, comédienne de l'hôtel +de Bourgogne): + + Iras-tu, ma chère âme, etc. + --Non, je te connois mieux, etc. + +Voyez-vous comme cela est naturel et passionné? Admirez ce visage +riant qu'elle conserve dans les plus grandes afflictions.» + +Dans l'édition de 1660, Corneille remplaça: «Iras-tu, ma chère âme?» +qui avait vieilli, par: «Iras-tu, Curiace?» Cela eût été sans doute +indifférent à la Beauchâteau; mais Mlle Clairon, qui était en droit +d'avoir ses préférences, n'hésita pas à rétablir «ma chère âme,» qui +en effet n'a ici rien de banal, ni de galant, et ajoute au contraire +l'expression d'une tendresse profonde au cri d'épouvante que laisse +échapper Camille. + +Si, dans l'histoire des représentations de la tragédie d'_Horace_, +nous avions voulu suivre un ordre purement chronologique, il eût +fallu, avant de nommer Mlle Clairon, raconter une anecdote souvent +reproduite, mais presque toujours défigurée. Peut-être à cause de +cela, y aura-t-il quelque nouveauté à la donner ici telle que la +raconte l'abbé Nadal[640]. Dans ses _Observations sur la tragédie +ancienne et moderne_, cet exact ami des règles, après avoir regretté +vivement que le meurtre de Camille s'accomplisse sur la scène, +continue en ces termes: «La demoiselle Duclos, une de nos plus +célèbres comédiennes, autant par les grâces de sa personne que par la +beauté de sa voix et la noblesse de son action, jouoit le rôle de +Camille, et lorsqu'après ses imprécations contre Rome victorieuse et +contre ce qu'elle se devoit à elle-même aussi bien qu'à sa patrie, +elle sortoit du théâtre avec une sorte de précipitation, elle fut +assez embarrassée dans la queue traînante de sa robe pour ne pouvoir +s'empêcher de tomber. L'acteur, plus civil qu'il ne convenoit à la +fureur d'Horace outré de tous les propos injurieux de sa soeur, ôta +son chapeau d'une main et lui présenta l'autre pour la relever, et +pour la conduire avec une grâce affectée dans la coulisse, où ayant +remis son chapeau, et même enfoncé, puis tiré son épée, il parut la +tuer avec brutalité. Baron certainement n'eût pas fait la même chose +que Beaubourg; il eût profité de l'occasion en grand comédien qui +jouoit avec noblesse, mais sans sortir de la nature: il n'eût pas +manqué de la tuer dans sa chute même; la singularité de l'incident eût +aux yeux des spectateurs corrigé peut-être l'atrocité de l'action, et +la faute même du poëte.» + +Dans les cours de déclamation, les imprécations de Camille, pour nous +servir du terme consacré, sont considérées à bon droit comme une +épreuve décisive pour les jeunes tragédiennes; c'est peut-être, en +effet, le morceau de notre répertoire classique où l'inexpérience +choque le moins, et où les grandes qualités dramatiques ressortent le +mieux; aussi Camille est-il le rôle de prédilection de la plupart des +débutantes[641]. + +Chapelain ne s'était pas trompé en écrivant, le 9 mars 1640, à Balzac, +que ce ne serait pas de sitôt qu'il verrait l'_Horace_: l'achevé +d'imprimer est du 15 janvier 1641[642]. Malgré ce retard, «il courut +un bruit, dit Pellisson[643], qu'on feroit encore des observations et +un nouveau jugement sur cette pièce.» A ce sujet Corneille, faisant +une allusion spirituelle, mais en même temps grave et ferme, à la +persécution suscitée contre _le Cid_ par le Cardinal et une autre +personne de grande qualité dont nous avons déjà vainement cherché à +découvrir le nom[644], écrivit à un de ses amis ces mots si souvent +cités: «Horace fut condamné par les duumvirs, mais il fut absous par +le peuple.» + +Corneille avait invité Chapelain, l'abbé d'Aubignac et plusieurs +autres beaux esprits à entendre la lecture d'_Horace_. C'est +d'Aubignac qui nous l'apprend: «M. Corneille, dit-il, n'a pas sujet de +se plaindre de moi, si j'use de cette liberté publique; je n'ai point +de commerce avec lui, et j'aurois peine à reconnoître son visage, ne +l'ayant jamais vu que deux fois: la première, quand, après son +_Horace_, il me vint prier d'assister à la lecture qu'il en devoit +faire chez feu M. de Boisrobert, en la présence de MM. Chapelain, +Barreau, Charpi, Faret et l'Estoile, dont il ne voulut pas suivre +l'avis que j'avois ouvert; et l'autre, quand, après son _OEdipe_, il +me vint remercier d'une visite que je lui avois rendue, et du bien que +j'avois dit de lui dans ma _Pratique_, où il ne trouvoit rien à +condamner que l'excès de ses louanges[645].» + +L'anecdote suivante, extraite du _Menagiana_[646], se rapporte sans +doute à cette lecture d'_Horace_: «M. Corneille reprochoit un jour à +M. de Boisrobert qu'il avoit mal parlé d'une de ses pièces, étant sur +le théâtre. «Comment pourrois-je avoir mal parlé de vos vers sur le +théâtre, lui dit M. de Boisrobert, les ayant trouvés admirables dans +le temps que vous les barbouilliez en ma présence?» Il vouloit dire +par là que M. Corneille lisoit mal ses vers, qui étoient d'ailleurs +très-beaux lorsqu'on les entendoit dans la bouche des meilleurs +acteurs du monde[647].» Si Boisrobert ne donna, pendant la réunion, +que des éloges à la pièce, les autres auditeurs présentèrent, au +contraire, de nombreuses et opiniâtres critiques, dont Corneille, +malgré ses promesses, ne tint jamais aucun compte, même au moment +décisif de l'impression. On trouve dans une lettre adressée par +Chapelain à Balzac, le 17 novembre 1640, et dont nous avons déjà eu +occasion de reproduire la première partie[648], de curieux détails sur +ce point. «Les poëtes, dit-il, sont bizarres et ne prennent point les +choses comme il faut jamais. Cettui-ci, après cette harangue, m'en fit +une autre bourrue. Dès l'année passée, je lui dis qu'il falloit +changer son cinquième acte des _Horaces_, et lui dis par le menu +comment; à quoi il avoit résisté toujours depuis, quoique tout le +monde lui criât que sa fin étoit brutale et froide, et qu'il en devoit +passer par mon avis. Enfin, de lui-même, il me vint dire qu'il se +rendoit et qu'il le changeroit, et que ce qu'il ne l'avoit pas fait +étoit pource qu'en matière d'avis, il craignoit toujours qu'on ne les +lui donnât par envie et pour détruire ce qu'il avoit bien fait. Vous +rirez sans doute de ce mauvais compliment, pour le moins si vous êtes +comme moi, qui me contente de connoître les sottises sans m'en +émouvoir ni fâcher....» + +L'abbé d'Aubignac avait aussi conseillé à Corneille de modifier la +fin de sa pièce; il dit dans sa _Pratique du théâtre_[649]: «La mort +de Camille par la main d'Horace, son frère, n'a pas été approuvée au +théâtre, bien que ce soit une aventure véritable, et j'avois été +d'avis, pour sauver en quelque sorte l'histoire, et tout ensemble la +bienséance de la scène, que cette fille désespérée, voyant son frère +l'épée à la main, se fût précipitée dessus: ainsi elle fût morte de la +main d'Horace, et lui eût été digne de compassion comme un malheureux +innocent; l'histoire et le théâtre auroient été d'accord.» + +Corneille, dans son _Examen_, publié trois ans après l'ouvrage de +d'Aubignac, établit très-bien que cet expédient, contraire à +l'histoire, serait en même temps fort éloigné de la vraisemblance, et +qu'Horace ne laisserait pas d'être criminel pour avoir tiré l'épée +contre Camille, «puisqu'il n'y a point de troisième personne sur le +théâtre à qui il pût adresser le coup qu'elle recevroit[650].» + +La critique que fait d'Aubignac de la conduite de Valère est +assurément mieux fondée, mais elle se termine par une objection fort +maladroite: «Dans _Horace_, dit-il, le discours mêlé de douleur et +d'indignation que Valère fait dans le cinquième acte s'est trouvé +froid, inutile et sans effet, parce que dans le cours de la pièce, il +n'avoit point paru touché d'un si grand amour pour Camille, ni si +empressé pour en obtenir la possession, que les spectateurs se dussent +mettre en peine de ce qu'il pense, ni de ce qu'il doit dire après sa +mort.... Selon l'humeur des François, il faut que Valère cherche une +plus noble voie pour venger sa maîtresse, et nous souffririons plus +volontiers qu'il étranglât Horace que de lui faire un procès. Un coup +de fureur seroit plus conforme à la générosité de notre noblesse, +qu'une action de chicane qui tient un peu de la lâcheté, et que nous +haïssons[651].» + +Corneille relève ces critiques une à une, sans nommer d'Aubignac, sans +même faire aucune allusion à un ouvrage imprimé: «Quelques-uns, +dit-il, ne veulent pas que Valère y soit un digne accusateur +d'Horace;» et il continue de la sorte, comme s'il répondait à de +simples bruits, à des observations recueillies dans le public; puis +il termine son examen en rappelant de la manière la plus piquante à +son adversaire la nécessité de se conformer à la vérité historique, si +mal observée de son temps: «S'il ne prend pas le procédé de France, il +faut considérer qu'il est Romain, et dans Rome, où il n'auroit pu +entreprendre un duel contre un autre Romain sans faire un crime +d'État; et que j'en aurois fait un de théâtre, si j'avois habillé un +Romain à la françoise.» + +NOTES: + + [622] _Storia critica de' teatri_, Napoli, V. Orsino, 1788, tomo + III, p. 121-126. + + [623] _Histoire littéraire d'Italie_, IIe partie, chapitre XXI, + 2e édition, tome VI, p. 128-143. + + [624] Voyez ci-après, p. 262-272. + + [625] Il y a _Tullius_, au lieu de _Tullus_, dans le texte de + Laudun. + + [626] _Journal des débats_ du 9 juin 1852. + + [627] _No vengo con alegria + á celebrar este dia, + sino con mi llanto triste._ + + [628] Acte IV, scène V, vers 1256 et 1257. + + [629] Nous nous plaisons à rappeler que M. Viguier a bien voulu + relire à notre profit les auteurs dramatiques espagnols qui ont + traité les mêmes sujets que Corneille; c'est à lui que nous + devons la plupart des considérations qui précèdent. + + [630] Voyez ci-dessus, p. 63. + + [631] Voyez ci-dessus, p. 42 et 43. + + [632] Recueil manuscrit de lettres de Chapelain appartenant à M. + Sainte-Beuve, cité par M. J. Taschereau, _Histoire de la vie et + des ouvrages de P. Corneille_, 2e édition, p. 94. + + [633] Recueil manuscrit de lettres de Chapelain appartenant à M. + Sainte-Beuve, cité par M. J. Taschereau, _Histoire de la vie et + des ouvrages de P. Corneille_, p. 95. + + [634] _Histoire du Théâtre françois_, tome IX, p. 105. + + [635] Voyez ci-dessus, p. 13 et la note 23. + + [636] Voyez ci-dessus, p. 13, et tome I, p. 258. + + [637] Pages 51-53. + + [638] _Théâtre françois_, par Chapuzeau, p. 93. + + [639] Voyez plus loin, p. 305, les vers 533 et suivants, et la + note 730. + + [640] _OEuvres mêlées_, 1738, tome II, p. 163 et 164. + + [641] Lemazurier cite Mme Lavoy le 30 juin 1705, Mlle Jouvenot en + décembre 1718, Mme Poisson en mai 1726, Mlle Rosalie le 14 mars + 1759. C'est dans Camille que Mlle Rachel a fait son premier début + le 12 juin 1838, avec une recette de sept cent cinquante-trois + francs cinq centimes. Voyez plus loin, p. 331, note 782, la manière + dont elle interprétait un passage de ce rôle. Enfin c'est encore + dans le rôle de Camille que Mlle Karoly a débuté à l'Odéon le 7 + septembre 1860. + + [642] Voici la description bibliographique de la première + édition: HORACE, TRAGEDIE. _A Paris_, _chez Augustin Courbé_.... + M.DC.XXXXI, _auec priuilege du Roy_, in-4º de 5 feuillets et 103 + pages, avec un frontispice de le Brun, gravé par Daret, + représentant la fin du combat. En haut se trouve un cartouche + dans lequel on lit: _Horace tragedie_. A l'entour est une + banderole portant: _Nec ferme res antiqua alia est nobilior_. + Titus Livius, l. Io (voyez ci-après, p. 265). Il y a eu, sous la + même date et chez le même libraire, une édition de format in-12. + + [643] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, + 1653, p. 218. + + [644] Voyez ci-dessus, p. 25 et 41. + + [645] _Troisième dissertation concernant le poëme dramatique, en + forme de remarques sur la tragédie de M. Corneille, intitulée + l_'OEdipe.... _par l'abbé d'Aubignac_, réimprimée dans le + _Recueil de dissertations_.... par l'abbé Granet, tome II, p. 8 + et 9. + + [646] Tome II, p. 162. + + [647] Parfois Corneille, mieux avisé, faisait lire ses ouvrages + avant le jour de la première représentation, par quelque grand + comédien. Tallemant des Réaux nous fait assister à une assemblée + de ce genre chez Gédéon Tallemant le maître des requêtes; mais, + par malheur, il ne nous apprend pas de quelle pièce il est + question: «Il (_G. Tallemant_) vouloit faire l'habile homme et ne + savoit rien. Une fois que Floridor, qui est son compère, lui vint + lire, pour faire sa cour, une pièce de Corneille qu'on n'avoit + point encore jouée, Mlle de Scudéry, Mlle Robilleau, Sablière, + moi et bien d'autres gens étions là; nous nous tenions les côtés + de rire de le voir décider et faire les plus saugrenus jugements + du monde; il n'y eut que lui à parler: vous eussiez dit qu'il + ordonnoit du quartier d'hiver dans une intendance de province, + comme il fit ensuite.» (Tome VI, p. 250.) + + [648] Voyez ci-dessus, p. 47 et 48. + + [649] Page 82. + + [650] Voyez plus loin, p. 274. + + [651] _Pratique du théâtre_, p. 433 et 436. + + + + +A MONSEIGNEUR + +LE CARDINAL DE RICHELIEU[652]. + + + MONSEIGNEUR, + + Je n'aurois jamais eu la témérité de présenter à VOTRE ÉMINENCE ce + mauvais portrait d'Horace, si je n'eusse considéré qu'après tant + de bienfaits que j'ai reçus d'elle, le silence où mon respect m'a + retenu jusqu'à présent passeroit pour ingratitude, et que quelque + juste défiance que j'aye de mon travail, je dois avoir encore plus + de confiance en votre bonté. C'est d'elle que je tiens tout ce que + je suis; et ce n'est pas sans rougir que pour toute + reconnoissance, je vous fais un présent si peu digne de vous, et + si peu proportionné à ce que je vous dois. Mais, dans cette + confusion, qui m'est commune avec tous ceux qui écrivent, j'ai cet + avantage qu'on ne peut, sans quelque injustice, condamner mon + choix, et que ce généreux Romain, que je mets aux pieds de V. É., + eût pu paroître devant elle avec moins de honte, si les forces de + l'artisan eussent répondu à la dignité de la matière. J'en ai pour + garant l'auteur dont je l'ai tirée, qui commence à décrire cette + fameuse histoire par ce glorieux éloge, «qu'il n'y a presque + aucune chose plus noble dans toute l'antiquité[653].» Je voudrois + que ce qu'il a dit de l'action se pût dire de la peinture que j'en + ai faite, non pour en tirer plus de vanité, mais seulement[654] + pour vous offrir quelque chose un peu moins indigne de vous être + offert. Le sujet étoit capable de plus de grâces, s'il eût été + traité d'une main plus savante; mais du moins il a reçu de la + mienne toutes celles qu'elle étoit capable de lui donner, et qu'on + pouvoit raisonnablement attendre d'une muse de province[655], qui + n'étant pas assez heureuse pour jouir souvent des regards de V. + É., n'a pas les mêmes lumières à se conduire qu'ont celles qui en + sont continuellement éclairées. Et certes, MONSEIGNEUR, ce + changement visible qu'on remarque en mes ouvrages depuis que j'ai + l'honneur d'être à V. É.[656], qu'est-ce autre chose qu'un effet + des grandes idées qu'elle m'inspire, quand elle daigne souffrir + que je lui rende mes devoirs? et à quoi peut-on attribuer ce qui + s'y mêle de mauvais, qu'aux teintures grossières que je reprends + quand je demeure abandonné à ma propre foiblesse? Il faut, + MONSEIGNEUR, que tous ceux qui donnent leurs veilles au théâtre + publient hautement avec moi que nous vous avons deux obligations + très-signalées: l'une, d'avoir ennobli le but de l'art; l'autre, + de nous en avoir facilité les connoissanccs. Vous avez ennobli le + but de l'art, puisqu'au lieu de celui de plaire au peuple que nous + prescrivent nos maîtres, et dont les deux plus honnêtes gens de + leur siècle, Scipion et Lælie, ont autrefois protesté de se + contenter[657], vous nous avez donné celui de vous plaire et de + vous divertir; et qu'ainsi nous ne rendons pas un petit service à + l'État, puisque contribuant à vos divertissements, nous + contribuons à l'entretien d'une santé qui lui est si précieuse et + si nécessaire. Vous nous en avez facilité les connoissances, + puisque nous n'avons plus besoin d'autre étude pour les acquérir + que d'attacher nos yeux sur V. É., quand elle honore de sa + présence et de son attention le récit de nos poëmes. C'est là que + lisant sur son visage ce qui lui plaît et ce qui ne lui plaît pas, + nous nous instruisons avec certitude de ce qui est bon et de ce + qui est mauvais, et tirons des règles infaillibles de ce qu'il + faut suivre et de ce qu'il faut éviter; c'est là que j'ai souvent + appris en deux heures ce que mes livres n'eussent pu m'apprendre + en dix ans; c'est là que j'ai puisé ce qui m'a valu + l'applaudissement du public; et c'est là qu'avec votre faveur + j'espère puiser assez pour être un jour une oeuvre digne de vos + mains. Ne trouvez donc pas mauvais, MONSEIGNEUR, que pour vous + remercier de ce que j'ai de réputation, dont je vous suis + entièrement redevable, j'emprunte quatre vers d'un autre Horace + que celui que je vous présente, et que je vous exprime par eux + les plus véritables sentiments de mon âme: + + _Totum muneris hoc tui est, + Quod monstror digito prætercuntium, + Scenæ non levis artifex: + Quod spiro et placeo, si placeo, tuum est_[658]. + + Je n'ajouterai qu'une vérité à celle-ci, en vous suppliant de + croire que je suis et serai toute ma vie, très-passionnément[659], + + MONSEIGNEUR, + De V. É., + Le très-humble, très-obéissant, + et très-fidèle[660] serviteur, + + CORNEILLE. + +NOTES: + + [652] Armand-Jean du Plessis, cardinal et duc de Richelieu, + ministre de Louis XIII, né à Paris le 5 septembre 1585, mot le 4 + décembre 1642. Nous nous sommes étendu longuement, dans la + _Notice_ de _la Comédie des Tuileries_ (tome II, p. 305 et + suivantes) et dans la _Notice_ du _Cid_, sur ses rapports avec + Corneille.--Dans l'édition originale et dans l'édition séparée de + 1655, le mot _Monseigneur_ est répété: A MONSEIGNEUR MONSEIGNEUR + LE CARDINAL, etc.--Cette épître dédicatoire ne se trouve que dans + les impressions de 1641-1656. + + [653] _Nec ferme res antiqua alia est nobilior._ (Lib. I, cap. + XXIV.) + + [654] Le mot _seulement_ est omis dans les recueils de 1648-1656. + + [655] A cette époque Corneille habitait encore Rouen; ce ne fut + qu'en 1662 qu'il vint s'établir à Paris. + + [656] «Je ne sais ce qu'on doit entendre par ces mots _être à V. + É._ Le cardinal de Richelieu faisait au grand Corneille une + pension de cinq cents écus, non pas au nom du Roi, mais de ses + propres deniers.... Cependant une pension de cinq cents écus que + le grand Corneille fut réduit à recevoir, ne paraît pas un titre + suffisant pour qu'il dît: _j'ai l'honneur d'être à V. É._» + (_Voltaire._) + + [657] On sait que Scipion et Lélius passaient pour les + collaborateurs de Térence, et même, aux yeux de quelques-uns, + pour les auteurs de ses comédies. Voilà pourquoi Corneille leur + prête ici ce que dit Térence lui-même, au commencement du + prologue de l'_Andrienne_: + + _Poeta quum primum animum ad scribendum appulit, + Id sibi negoti credidit solum dari, + Populo ut placerent quas fecisset fabulas._ + + «Lorsque notre poëte se décida à écrire, il crut que sa seule + tâche serait de faire que ses pièces plussent au peuple.»--Voyez + encore les vers 15 à 19 du prologue des _Adelphes_. + + [658] «C'est par ta faveur uniquement (_Horace parle à la muse_) + que les passants me montrent du doigt, _comme donnant au théâtre + des oeuvres qui ont leur prix_. Que je respire et que je plaise + (si vraiment je plais), c'est à toi que je le dois.» (Livre IV, + ode III, vers 21-24.) Dans Horace le troisième vers est: + + _Romanæ fidicen lyræ._ + + [659] «Cette expression _passionnément_ montre combien tout + dépend des usages. _Je suis passionnément_ est aujourd'hui la + formule dont les supérieurs se servent avec les inférieurs.» + (_Voltaire._) + + [660] VAR. (édit. de 1647 et de 1656): et très-obligé. + + + + +HORACE + +TITUS LIVIUS[661]. + + +(XXIII.) .... Bellum utrinque summa ope parabatur, civili simillimum +bello, prope inter parentes, natosque, Trojanam utramque prolem, quum +Lavinium ab Troja, ab Lavinio Alba, ab Albanorum stirpe regum oriundi +Romani essent. Eventus tamen belli minus miserabilem dimicationem +fecit, quod nec acie certatum est, et tectis modo dirutis alterius +urbis, duo populi in unum confusi sunt. Albani priores ingenti +exercitu in agrum romanum impetum fecere. Castra ab urbe haud plus +quinque millia passuum locant, fossa circumdant: fossa Cluilia ab +nomine ducis per aliquot secula appellata est, donec cum re nomen +quoque vetustate abolevit. In his castris Cluilius albanus rex +moritur; dictatorem Albani Metium Suffetium creant. Interim Tullus +ferox, præcipue morte regis, magnum que Deorum numen, ab ipso capite +orsum, in omne nomen albanum expetiturum poenas ob bellum impium +dictitans, nocte, præteritis hostium castris, infesto exercitu in +agrum albanum pergit. Ea res ab stativis excivit Metium; ducit quam +proxime ad hostem potest; inde legatum præmissum nuntiare Tullo jubet, +priusquam dimicent, opus esse colloquio: si secum congressus sit, +satis scire ea se allaturum, quæ nihilo minus ad rem romanam, quam ad +albanam pertineant. Haud aspernatus Tullus, tametsi vana afferrentur; +suos in aciem educit; exeunt contra et Albani. Postquam instructi +utrinque stabant, cum paucis procerum in medium duces procedunt. Ibi +infit Albanus injurias, et non redditas res ex foedere quæ repetitæ +sint, et: «Ego regem nostrum Cluilium causam hujusce esse belli +audisse videor, nec te dubito, Tulle, cadem præ te ferre. Sed si vera +potius quam dictu speciosa dicenda sunt, cupido imperii duos cognatos +vicinosque populos ad arma stimulat; neque recte an perperam +interpretor: fuerit ista ejus deliberatio qui bellum suscepit; me +Albani gerendo bello ducem creavere. Illud te, Tulle, monitum velim: +etrusca res quanta circa nos teque maxime sit, quo propior es Volscis, +hoc magis scis; multum illi terra, plurimum mari pollent. Memor esto, +jam quum signum pugnæ dabis, has duas acies spectaculo fore, ut fessos +confectosque, simul victorem ac victum aggrediantur. Itaque, si nos +Dii amant, quoniam non contenti libertate certa, in dubiam imperii +servitiique aleam imus, ineamus aliquam viam, qua utri utris +imperent, sine magna clade, sine multo sanguine utriusque populi +decerni possit.» Haud displicet res Tullo, quamquam tum indole animi, +tum spe victoriæ ferocior erat. Quærentibus utrinque ratio initur, cui +et fortuna ipsa præbuit materiam. + +(XXIV.) Forte in duobus tum exercitibus erant tergemini fratres, nec +ætate, nec viribus dispares. Horatios Curiatiosque fuisse satis +constat, NEC FERME RES ANTIQUA ALIA EST NOBILIOR; tamen in re tam +clara nominum error manet, utrius populi Horatii, utrius Curiatii +fuerint. Auctores utroque trahunt; plures tamen invenio, qui Romanos +Horatios vocent: hos ut sequar, inclinat animus. Cum tergeminis agunt +reges, ut pro sua quisque patria dimicent ferro: ibi imperium fore, +unde victoria fuerit. Nihil recusatur, tempus et locus convenit. +Priusquam dimicarent foedus ictum inter Romanos et Albanos est his +legibus: ut cujus populi cives eo certamine vicissent, is alteri +populo cum bona pace imperitaret.... + +(XXV.) Foedere icto, tergemini, sicut convenerat, arma capiunt. Quum +sui utrosque adhortarentur, Deos patrios, patriam ac parentes, +quidquid civium domi, quidquid in exercitu sit, illorum tunc arma, +illorum intueri manus, feroces et suopte ingenio, et pleni +adhortantium vocibus, in medium inter duas acies procedunt. +Consederant utrinque pro castris duo exercitus, periculi magis +præsentis, quam curæ expertes: quippe imperium agebatur, in tam +paucorum virtute atque fortuna positum. Itaque erecti suspensique in +minime gratum spectaculum animo intenduntur. Datur signum; infestisque +armis, velut acies, terni juvenes magnorum exercituum animos gerentes +concurrunt. Nec his, nec illis periculum suum, sed publicum imperium +servitiumque obversatur animo, futuraque ea deinde patriæ fortuna, +quam ipsi fecissent. Ut primo statim concursu increpuere arma, +micantesque fulsere gladii, horror ingens spectantes perstringit, et +neutro inclinata spe, torpebat vox spiritusque. Consertis deinde +manibus, quum jam non motus tantum corporum, agitatioque anceps +telorum armorumque, sed vulnera quoque et sanguis spectaculo essent, +duo Romani, super alium alius, vulneratis tribus Albanis, exspirantes +corruerunt. Ad quorum casum quum clamasset gaudio albanus exercitus, +romanas legiones jam spes tota, nondum tamen cura deseruerat, exanimes +vice unius, quem tres Curiatii circumsteterant. Forte is integer fuit, +ut universis solus nequaquam par, sic adversus singulos ferox. Ergo ut +segregaret pugnam eorum, capessit fugam, ita ratus secuturos, ut +quemque vulnere affectum corpus sineret. Jam aliquantum spatii ex eo +loco ubi pugnatum est aufugerat, quum respiciens videt magnis +intervallis sequentes, unum haud procul ab sese abesse. In eum magno +impetu rediit; et dum albanus exercitus inclamat Curiatiis, uti opem +ferant fratri, jam Horatius, cæso hoste victor, secundam pugnam +petebat. Tunc clamore, qualis ex insperato faventium solet, Romani +adjuvant militem suum; et ille defungi proelio festinat. Prius itaque +quam alter, qui nec procul aberat, consequi posset, et alterum +Curiatium conficit. Jamque æquato Marte singuli supererant, sed nec +spe, nec viribus pares: alterum intactum ferro corpus, et geminata +victoria ferocem in certamen tertium dabant; alter fessum vulnere, +fessum cursu trahens corpus, victusque fratrum ante se strage, victori +objicitur hosti. Nec illud proelium fuit. Romanus exsultans: «Duos, +inquit, fratrum manibus dedi: tertium causæ belli hujusce, ut Romanus +Albano imperet, dabo.» Male sustinenti arma gladium superne jugulo +defigit, jacentem spoliat. Romani ovantes ac gratulantes Horatium +accipiunt: eo majore cum gaudio, quo propius metum res fuerat. Ad +sepulturam inde suorum nequaquam paribus animis vertuntur: quippe +imperio alteri aucti, alteri ditionis alienæ facti. Sepulcra exstant, +quo quisque loco cecidit: duo romana uno loco propius Albam, tria +albana Romam versus; sed distantia locis, et ut pugnatum est. + +(XXVI.) Priusquam inde digrederentur, roganti Metio ex foedere icto +quid imperaret, imperat Tullus uti juventutem in armis habeat: usurum +se eorum opera, si bellum cum Veïentibus foret. Ita exercitus inde +domos abducti. Princeps Horatius ibat, tergemina spolia præ se gerens, +cui soror virgo, quæ desponsata uni ex Curiatiis fuerat, obviam ante +portam Capenam fuit; cognitoque super humeros fratris paludamento +sponsi, quod ipsa confecerat, solvit crines, et flebiliter nomine +sponsum mortuum appellat. Movet feroci juveni animum comploratio +sororis in victoria sua tantoque gaudio publico. Stricto itaque +gladio, simul verbis increpans, transfigit puellam. «Abi hinc cum +immaturo amore ad sponsum, inquit, oblita fratrum mortuorum vivique, +oblita patriæ. Sic eat quæcumque Romana lugebit hostem.» Atrox visum +id facinus patribus plebique, sed recens meritum facto obstabat: tamen +raptus in jus ad Regem. Rex, ne ipse tam tristis ingratique ad vulgus +judicii, aut secundum judicium supplicii auctor esset, concilio populi +advocato: «Duumviros, inquit, qui Horatio perduellionem judicent +secundum legem, facio.» Lex horrendi carminis erat: «Duumviri +perduellionem judicent. Si a duumviris provocarit, provocatione +certato; si vincent, caput obnubito, infelici arbori reste suspendito, +verberato, vel intra pomoerium, vel extra pomoerium.» Hac lege +duumviri creati, qui se absolvere non rebantur ea lege, ne innoxium +quidem, posse. Quum condemnassent, tum aller ex his: «P. Horati, tibi +perduellionem judico, inquit. I, lictor, colliga manus.» Accesserat +lictor, injiciebatque laqueum: tum Horatius, auctore Tullo clemente +legis interprete: «Provoco,» inquit. Ita de provocatione certatum ad +populum est. Moti homines sunt in eo judicio, maxime P. Horatio patre +proclamante se filiam jure cæsam judicare: ni ita esset, patrio jure +in filium animadversurum fuisse. Orabat deinde, ne se, quem paulo ante +cum egregia stirpe conspexissent, orbum liberis facerent. Inter hæc +senex, juvenem amplexus, spolia Curiatiorum fixa eo loco, qui nunc +Pila Horatia appellatur, ostentans: «Hunccine, aiebat, quem modo +decoratum ovantemque victoria incedentem vidistis, Quirites, cum sub +furca vinctum inter verbera et cruciatus videre potestis? quod vix +Albanorum oculi tam deforme spectaculum ferre possent. I, lictor, +colliga manus, quæ paulo ante armatæ imperium populo romano +pepererunt. I, caput obnube liberatoris urbis hujus; arbori infelici +suspende; verbera, vel intra pomoerium, modo inter illam pilam et +spolia hostium, vel extra pomoerium, modo inter sepulcra Curiatiorum. +Quo enim ducere hunc juvenem potestis, ubi non sua decora eum a tanta +foeditate supplicii vindicent?» Non tulit populus nec patris lacrimas, +nec ipsius parem in omni periculo animum; absolveruntque admiratione +magis virtutis quam jure causæ. Itaque, ut cædes manifesta aliquo +tamen piaculo lueretur, imperatum patri, ut filium expiaret pecunia +publica. Is, quibusdam piaeularibus sacrificiis factis, quæ deinde +genti Horatiæ tradita sunt, transmisso per viam tigillo, capite +adoperto, velut sub jugum misit juvenem. Id hodie quoque publice +semper refectum manet: sororium tigillum vocant. Horatiæ sepulcrum, +quo loco corruerat icta, constructum est saxo quadrato[662]. + +NOTES: + + [661] Livre I, chapitres XXIII-XXVI.--Cet extrait de Tite Live ne + se trouve que dans les recueils de 1648-1656.--Corneille, après + avoir donné, en tête de _Cinna_, le texte de Sénèque qui lui a + fourni le sujet de cette pièce, a eu l'heureuse idée d'y ajouter + l'imitation que Montaigne a faite de ce morceau avec son + originalité et son indépendance habituelles. A défaut d'un + traducteur aussi illustre pour le fragment de Tite Live qui sert + d'argument à _Horace_, nous avons choisi la version de Blaise de + Vigenère, la plus récente qui existât au temps où Corneille + écrivait sa tragédie. + + (XXIII.) «.... Déjà d'un très-grand effort d'une part et d'autre + s'apprêtoient à la guerre ressemblant à une civile, entre presque + les propres pères et les enfants, tous les deux peuples étant + descendus de la race troyenne, parce que la ville de Lavinium + avoit été fondée par les Troyens, et de Lavinium, venue et peuplée + celle d'Albane, et de la lignée des rois d'Albane, procédés ceux + de Rome. Mais l'issue en fin de la guerre retrancha beaucoup de la + compassion pitoyable qui eût pu succéder de cette querelle; pour + autant qu'il n'y eut aucune bataille donnée; ains seulement + l'habitation de l'une des villes étant démolie, les deux peuples + furent mêlés et confondus en un seul. Les Albaniens avec une + grosse armée furent les premiers à entrer dans le territoire de + Rome, où ils se campèrent à cinq mille pas seulement des + murailles, se remparant d'une bonne tranchée alentour, qui fut + depuis durant quelques siècles appelée la fosse Cluilienne, du nom + de leur chef; jusqu'à ce que par succession de temps il s'est + aboli et éteint avec l'ouvrage. En ce logis-là Cluilius, roi + d'Albane, fina ses jours, et l'armée créa Métius Suffétius + dictateur. Cependant Tullus encouragé spécialement de la mort du + Roi, et alléguant que la grande justice des Dieux avoit commencé + par le chef adversaire de prendre vengeance sur tout le nom + albanien de la guerre injustement par eux suscitée, se coule + secrètement une nuit avec son armée outre le camp des ennemis, si + bien qu'il entre dedans leurs confins à son tour; ce qui rappela + Métius du lieu où il étoit campé, pour s'approcher avec ses forces + le plus près des Romains qu'il lui fût possible: d'où il dépêcha + un héraut à Tullus pour lui faire entendre qu'avant de venir au + combat il s'entreverroit volontiers avec lui, et que s'ils + parlementoient ensemble, il s'assuroit bien de lui faire quelques + ouvertures qui ne lui importeroient moins qu'à ceux d'Albane. + Tullus ne le voulant éconduire de cette requête, encore qu'il + connût assez clairement que ce n'étoient que cassades, met ses + gens en bataille. Les Albaniens sortent aussi à l'encontre, et + après qu'ils se furent rangés en ordonnance d'une part et d'autre, + tous prêts à s'entre-choquer, les deux chefs avec aucuns des + principaux autour d'eux s'advancent au milieu des deux osts, là où + celui d'Albane commence ainsi à parler: «Les torts griefs qui ont + été faits et les choses qu'on a répétées suivant le traité, + lesquelles néanmoins on n'a voulu rendre, il me semble avoir + entendu que notre roi Cluilius en a été le seul motif, et par + conséquent de la guerre qui s'en est ensuivie, et si ne fais + doute, sire Tullus, que vous-même ne le croyez ainsi; mais pour en + parler à la vérité, plutôt que de chercher à dire je ne sais quoi + de belle et magnifique apparence, c'est une convoitise de régner + qui éperonne à prendre les armes deux peuples alliés et voisins. + Si à bon droit ou à tort, je ne veux rien gloser là-dessus, le + remettant à la conscience et secrète pensée de celui qui a suscité + cette guerre, durant laquelle les Abaniens m'ont élu pour leur + chef. Trop bien vous avertirois-je volontiers d'un seul point. Le + pouvoir des Thoscans combien il est grand tout autour de vous et + de nous, et de vous principalement, de tant plus que vous en êtes + plus proches, vous le devez tant mieux savoir. Ils ont de grandes + forces par terre, et par la mer encore plus; et souvenez-vous que + tout aussitôt que vous aurez donné le mot pour venir à la charge, + ces deux armées leur serviront de passe-temps et jouet; afin de se + ruer tout à coup sur les uns las et harassés du combat, et les + autres qui seront mis en route et défaits: le victorieux et vaincu + tout ensemble. Par quoi, si les Dieux nous aiment, au lieu que non + contents d'une liberté assurée, nous nous voulons de gaieté de + coeur précipiter à un douteux hasard de commander ou de servir, + cherchons à la bonne heure quelque autre expédient pour décider + lequel des deux peuples régnera sur l'autre, sans beaucoup de + perte, et sans guère répandre de sang.» Ce langage ne déplut à + Tullus, nonobstant que de son naturel, et de l'espérance de la + victoire, qui le rendoit tant plus haut à la main, il fût assez + difficile à ferrer; et comme ils étoient après d'une part et + d'autre à en chercher des moyens, la fortune leur en présenta + l'occasion. + + (XXIV.) «Car d'aventure se trouvèrent lors en chacune des deux + armées trois frères jumeaux ne différant comme en rien d'âge et de + force: les Horaces et Curiatiens. De cela on ne fait nulle doute; + _de tous les anciens beaux faits d'armes n'y en ayant point de + plus brave et renommé que cestui-ci_. Néanmoins en une chose si + manifeste et connue, il se trouve une incertitude des noms: de + quel peuple étoient les Horaces et de quel les Curiatiens, car les + auteurs varient en cet endroit: la plupart toutefois appellent les + Horaces Romains; par quoi je leur veux adhérer. Les rois moyennent + envers eux de leur faire accepter le combat, trois contre trois, + pour l'honneur et gloire de leur patrie; car la domination + demoureroit à celui dont les champions auroient le dessus.... + + (XXV.) «L'accord passé, les trois jumeaux s'en vont armer, suivant + ce qui avoit été arrêté; et comme chacun des deux peuples exhortât + les siens à bien faire, leur remettant devant les yeux les Dieux + du pays, la patrie, leurs progénitures, ensemble tout ce qui étoit + demeuré de citoyens à la ville, tout ce qui en étoit là présent au + camp; revisitant tantôt leurs armures, tantôt leurs bras et les + mains; eux hardis et de naturel, et renforcés d'abondant par le + courage qu'on leur donnoit, s'avancent au milieu des deux osts + étant en bataille, qui avoient fait haut d'une part et d'autre + devant leurs remparts, plus exempts du péril qui se présentoit que + de soin et travail d'esprit; car il y alloit de l'empire et + domination; le tout dépendant de la vaillance et fortune de si peu + d'hommes. Au moyen de quoi chacun demeure transporté en suspens + après ce mal plaisant spectacle. Finalement, le signal donné, ces + trois de chaque côté braves jeunes hommes se vont rencontrer la + tête baissée, tout ainsi que si c'eussent été deux bataillons qui + s'affrontassent, charriant quand et eux la même impétuosité et + furie de deux grosses et puissantes armées, sans se soucier ni + ceux-ci ni ceux-là de leur propre danger, ni que rien se présentât + à leurs coeurs que l'empire ou la servitude et conséquemment la + fortune que devoient courir leurs choses publiques, toute telle + qu'ils la leur feroient. Dès la première démarche et assaut, que + leurs harnois commencèrent à cliqueter et leurs flamboyantes épées + à tresluire, une grande horreur saisit soudain les regardants, et + ne balançant encore l'espérance de la victoire d'un côté ni de + l'autre, chacun demeuroit entrepris et de voix et d'haleine. Étant + de là venus aux mains, et que non-seulement l'agilité de leur + corps et la remuante escrime des glaives et armes tiroient à soi + les yeux de l'assistance, mais les plaies aussi et le sang qui en + découloit, les deux Romains, ayant blessé les trois Albaniens, + tombèrent tous roides morts l'un sur l'autre. A la chute desquels + comme toute l'armée d'Albane eut jeté un haut cri d'allégresse, + les légions romaines au rebours, hors de tout espoir de victoire, + mais non pas d'un poignant souci, demeurèrent éperdues et comme + transies de crainte pour celui qu'ils voyoient entorner par les + trois Curiatiens. Mais de bonheur il se trouva sain et entier de + ses membres; tellement que s'il n'étoit pour répondre lui tout + seul à l'encontre de trois, il leur pouvoit bien néanmoins tenir + pied l'un après l'autre. Au moyen de quoi, pour les séparer il se + met à fuir, jugeant en soi que chacun d'eux iroit après, selon que + leurs blessures le pourroient permettre. Et déjà s'étoit quelque + peu éloigné de la place où avoit été le conflit, quand détournant + la tête en arrière, il aperçoit qu'ils le poursuivoient fort + distants l'un de l'autre, dont le premier n'étoit désormais guère + loin de lui. Il retourne sur celui-là d'une très-grande âpreté et + furie; et comme l'armée d'Albane écriât à ses frères de le + secourir, déjà l'Horace l'ayant mis par terre se préparoit pour + donner au second. Les Romains lors par un cri tel qu'ont accoutumé + de jeter ceux qui inespérément se reviennent de la peur qu'ils ont + eue, donnent courage à leur champion, et il se hâte tant qu'il + peut de mettre fin à cette mêlée, si bien qu'avant que le tiers, + lequel n'étoit plus guère loin, y pût arriver à temps, il met à + mort le second Curiatien. Or par là étoit la partie rendue égale + de nombre; car ils ne restoient plus qu'un à un, mais non pas + égaux ni d'espérance, ni de force; car le corps de l'un non encore + touché de blessure, et sa double victoire, l'amenoient prompt et + gaillard au troisième combat, là où l'autre traînant une foible + carcasse jà élangourée de plaies, élangourée de courir, tout + abattu et déconfit pour la mort de ses frères, fut comme exposé à + la gueule d'un ennemi frais et victorieux. Parquoi il n'y eut + point de résistance; car le Romain tressaillant de joie: «J'ai, + dit-il, jà envoyé là-bas deux des frères; le troisième, avec la + cause de cette guerre, je l'y vais dépêcher aussi, à ce que + dorénavant le Romain commande sur l'Albanien.» Ce disant, il lui + met l'épée à la gorge, qu'à grand'peine pouvoit-il soutenir ses + armes, et le dépouille étant tombé du coup. Les Romains + triomphants d'éjouissement en leurs coeurs, lui font fort grand + fête, et le reçoivent avec autant plus d'allégresse que la chose + avoit presque été déplorée; puis se mettent à ensevelir chacun les + siens; mais non pas d'une même chère: comme ceux dont les uns + avoient accru leur domination, et les autres se voyoient réduits + sous la subjection et pouvoir d'autrui. Les sépultures en sont + encore debout au même endroit où chacun d'eux vint à rendre l'âme: + des deux Romains en un seul tombeau en tirant vers Albane, et des + trois Albaniens du côté de Rome, mais à la même distance et selon + qu'ils finèrent leurs jours. + + (XXVI.) «Avant que déloger de ce lieu, Métius, suivant l'accord + fait, demande à Tullus ce qu'il lui vouloit commander; il lui + ordonne de tenir la jeunesse en armes, parce qu'il se serviroit + d'eux s'il avoit la guerre contre les Veïentes. Et là-dessus les + deux armées se retirèrent chacune chez soi. Mais Horace marchoit + le premier, portant devant soi la dépouille des trois jumeaux; + lequel sa soeur, fille encore, qui avoit été accordée à l'un + d'eux, vint rencontrer hors de la porte Capène; et ayant reconnu + sur les épaules de son frère la cotte d'armes de son fiancé, + qu'elle avoit ouvrée de ses propres mains, se prend à déchirer le + visage et arracher ses cheveux, appelant lamentablement le défunt + par son nom. De quoi le jouvenceau, tout fier et superbe encore de + sa victoire, irrité en son coeur de voir ainsi les pleurs et + criailleries de sa soeur troubler une si grande joie publique, + mettant la main à l'épée, la lui passe à travers le corps d'outre + en outre, en disant ces aigres et piquantes paroles: «Va-t'en + doncques trouver ton époux avec ce hâtif et inconsidéré + amourachement; oublieuse que tu es de tes frères morts et de celui + qui reste en vie; oublieuse de la gloire de ton pays: qu'ainsi en + puisse-t-il prendre à quelconque Romaine qui fera deuil pour + l'ennemi!» Cet acte-là sembla inhumain et par trop cruel, tant aux + patriciens qu'au commun peuple. Mais ses mérites tous récents + supportoient aucunement le forfait. Si ne laissa il pas toutefois + d'en être appelé devant le Roi, lequel pour non être auteur d'un + si piteux jugement, désagréable à tout le peuple, ensemble de + l'exécution qui s'en ensuivroit, ayant fait assembler l'audience: + «Je commets (ce dit-il) deux hommes pour faire le procès à Horace + selon la loi du crime de perduellion.» Cette loi étoit d'une + teneur fort horrible pour lui: «Que les duumvirs jugent Horace + avoir commis perduellion et crime de félonie: s'il en appelle, + qu'il relève son appel, et le soutienne le mieux qu'il pourra. Si + la sentence des duumvirs obtient et l'emporte, qu'on lui bande le + chef, et soit pendu et étranglé d'un cordeau à un arbre + malencontreux, l'ayant auparavant fouetté au dedans des remparts + ou dehors.» Par cette loi les duumvirs ayant été premièrement + établis, parce qu'ils ne voyoient pas que suivant icelle ils + eussent pouvoir d'absoudre, même un innocent, le condamnèrent. Et + alors l'un d'eux prononçant la sentence: «Horace, dit-il, je te + déclare perduellion et condamne pour tel. Va, licteur, et lui lie + les mains.» Le licteur s'étoit déjà approché pour lui mettre la + hart au col, quand Horace par l'admonestement de Tullus, favorable + et benin interprétateur de la loi: «J'en appelle,» dit-il, et + relève quand et quand son appel devant le peuple, où la cause fut + de nouveau plaidée. Mais ce qui mut le plus les gens en ce + jugement, fut Horace le père du criminel, criant à haute voix + qu'il déclaroit sa fille avoir été justement mise à mort; et si + ainsi n'étoit, qu'il châtieroit son fils selon le droit et + autorité paternelle qu'il avoit sur lui. Requéroit puis après de + ne le vouloir point du tout priver d'enfants, lui que naguères on + avoit vu avec une si florissante lignée. Et là-dessus le pauvre + vieillard embrassant son fils, montroit les dépouilles des + Curiatiens, élevées en cet endroit que maintenant on appelle la + Pile Horatienne, avec telles autres paroles pleines d'une + grand'véhémence: «Pourrez-vous donc, seigneurs Quirites, souffrir + de voir celui-là lié, garrotté sous les fourches, expirer parmi + les coups de fouet et tourments, que vous avez vu tout + présentement marcher en un tel triomphe et honneur de victoire? + lequel si horrible et hideux spectacle à grand'peine les yeux des + Albaniens sauroient comporter. Va, licteur, et lui lie les mains, + qui naguères avec les armes ont acquis la domination au peuple + romain. Va lui bander le chef, qui a délivré cette cité de + servitude; pends-le par le col et étrangle à un arbre + malencontreux; bats-le à coups de verges au dedans des remparts, + pourvu que ce soit entre ces dards et dépouille ennemie, ou + dehors, pourvu que ce soit entre les sépultures des Curiatiens. + Car où pourroit-on mener ce jeune homme que les enseignes de sa + gloire, que les marques de son honneur ne le garantissent d'un si + cruel et honteux supplice?» Le peuple ne put supporter ne les + larmes du père, ne le courage du fils, se montrant égal en l'un et + l'autre péril, et l'absolurent plus par admiration de sa + vaillance, que pour le mérite et droit de la cause. Mais à ce + qu'un meurtre si manifeste fût au moins réparé par quelque forme + d'amende et punition, le père eut commandement de purger son fils + des deniers publics: lequel après certains sacrifices + propitiatoires, dont la charge fut depuis commise à la famille + horatienne, ayant tendu une perche au travers de la rue, fit + passer le jeune homme dessous, la tête bouchée, tout ainsi que + sous un gibet. On l'a toujours maintenu et refait depuis au dépens + du public jusqu'à l'heure présente, et s'appelle encore pour le + jourd'hui la perche ou chevron de la soeur; à qui l'on dressa une + sépulture de pierre de taille au propre lieu où elle expira.» + (_Les Décades qui se trouvent de Tite Live mises en françois; la + première par Blaise de Vigenère, Bourbonnois_.... A Paris, chez + Nicolas Chesneau, M.D.LXXXIII, in-fol., p. 19-23.) + + [662] Corneille n'a pas suivi, pour ces quatre chapitres, le + texte, fort amélioré, de son contemporain Gruter, dont le Tite + Live avait paru en 1608 et avait été réimprimé en 1619 et en + 1628, c'est-à-dire à la veille de la représentation et de + l'impression d'_Horace_. Attachant naturellement peu + d'importance, pour l'objet qu'il avait en vue, aux détails de + critique et de philologie, il a pris comme au hasard un texte + plus ancien, qui se rapproche beaucoup de celui de Badius (Paris, + 1537), et où se trouve mainte leçon rejetée depuis; entre autres, + vers la fin du chapitre XXIII, l'inintelligible _Volscis_, que + Vigenère n'a pas traduit. + + + + +EXAMEN. + +C'est une croyance assez générale que cette pièce pourroit passer pour +la plus belle des miennes, si les derniers actes répondoient aux +premiers. Tous veulent que la mort de Camille en gâte la fin, et j'en +demeure d'accord; mais je ne sais si tous en savent la raison. On +l'attribue communément à ce qu'on voit cette mort sur la scène; ce qui +seroit plutôt la faute de l'actrice que la mienne, parce que quand +elle voit son frère mettre l'épée à la main, la frayeur, si naturelle +au sexe, lui doit faire prendre la fuite, et recevoir le coup derrière +le théâtre, comme je le marque dans cette impression[663]. +D'ailleurs[664], si c'est une règle de ne le point ensanglanter, elle +n'est pas du temps d'Aristote, qui nous apprend que pour émouvoir +puissamment il faut de grands déplaisirs, des blessures et des morts +en spectacle[665]. Horace ne veut pas que nous y hasardions les +événements trop dénaturés, comme de Médée qui tue ses enfants[666]; +mais je ne vois pas qu'il en fasse une règle générale pour toutes +sortes de morts, ni que l'emportement d'un homme passionné pour sa +patrie, contre une soeur qui la maudit en sa présence avec des +imprécations horribles, soit de même nature que la cruauté de cette +mère. Sénèque l'expose aux yeux du peuple, en dépit d'Horace; et chez +Sophocle, Ajax ne se cache point au spectateur lorsqu'il se tue. +L'adoucissement[667] que j'apporte dans le second de ces discours pour +rectifier la mort de Clytemnestre[668] ne peut être propre ici à celle +de Camille. Quand elle s'enferreroit d'elle-même par désespoir en +voyant son frère l'épée à la main, ce frère ne laisseroit pas d'être +criminel de l'avoir tirée contre elle, puisqu'il n'y a point de +troisième personne sur le théâtre à qui il pût adresser le coup +qu'elle recevroit, comme peut faire Oreste à Égisthe. D'ailleurs +l'histoire est trop connue pour retrancher le péril qu'il court d'une +mort infâme après l'avoir tuée; et la défense que lui prête son père +pour obtenir sa grâce n'auroit plus de lieu, s'il demeuroit +innocent[669]. Quoi qu'il en soit, voyons si cette action n'a pu +causer la chute[670] de ce poëme que par là, et si elle n'a point +d'autre irrégularité que de blesser les yeux. + +Comme je n'ai point accoutumé de dissimuler mes défauts, j'en trouve +ici deux ou trois assez considérables. Le premier est que cette +action, qui devient la principale de la pièce, est momentanée, et n'a +point cette juste grandeur que lui demande Aristote, et qui consiste +en un commencement, un milieu, et une fin[671]. Elle surprend tout +d'un coup; et toute la préparation que j'y ai donnée par la peinture +de la vertu farouche d'Horace, et par la défense qu'il fait à sa soeur +de regretter qui que ce soit, de lui ou de son amant, qui meure au +combat, n'est point suffisante pour faire attendre un emportement si +extraordinaire, et servir de commencement à cette action. + +Le second défaut est que cette mort fait une action double, par le +second péril où tombe Horace après être sorti du premier. L'unité de +péril d'un héros dans la tragédie fait l'unité d'action; et quand il +en est garanti, la pièce est finie, si ce n'est que la sortie même de +ce péril l'engage si nécessairement dans un autre, que la liaison et +la continuité des deux n'en fasse qu'une action; ce qui n'arrive point +ici, où Horace revient triomphant, sans aucun besoin de tuer sa soeur, +ni même de parler à elle; et l'action seroit suffisamment terminée à +sa victoire. Cette chute d'un péril en l'autre, sans nécessité, fait +ici un effet d'autant plus mauvais, que d'un péril public, où il y va +de tout l'État, il tombe en un péril particulier, où il n'y va que de +sa vie, et pour dire encore plus, d'un péril illustre, où il ne peut +succomber que glorieusement, en un péril infâme, dont il ne peut +sortir sans tache. Ajoutez, pour troisième imperfection, que Camille, +qui ne tient que le second rang dans les trois premiers actes, et y +laisse le premier à Sabine, prend le premier en ces deux derniers, où +cette Sabine n'est plus considérable, et qu'ainsi s'il y a égalité +dans les moeurs, il n'y en a point dans la dignité des personnages, +où se doit étendre ce précepte d'Horace[672]: + + _Servetur ad imum + Qualis ab incepto processerit, et sibi constet._ + +Ce défaut en Rodélinde a été une des principales causes du mauvais +succès de _Pertharite_, et je n'ai point encore vu sur nos théâtres +cette inégalité de rang en un même acteur, qui n'ait produit un +très-méchant effet. Il seroit bon d'en établir une règle inviolable. + +Du côté du temps, l'action n'est point trop pressée, et n'a rien qui +ne me semble vraisemblable. Pour le lieu, bien que l'unité y soit +exacte, elle n'est pas sans quelque contrainte[673]. Il est constant +qu'Horace et Curiace n'ont point de raison de se séparer du reste de +la famille pour commencer le second acte; et c'est une adresse de +théâtre de n'en donner aucune, quand on n'en peut donner de bonnes. +L'attachement de l'auditeur à l'action présente souvent ne lui permet +pas de descendre à l'examen sévère de cette justesse, et ce n'est pas +un crime que de s'en prévaloir pour l'éblouir, quand il est malaisé de +le satisfaire. + +Le personnage de Sabine est assez heureusement inventé, et trouve sa +vraisemblance aisée dans le rapport à l'histoire, qui marque assez +d'amitié et d'égalité entre les deux familles pour avoir pu faire +cette double alliance. + +Elle ne sert pas davantage à l'action que l'Infante à celle du _Cid_, +et ne fait que se laisser toucher diversement, comme elle, à la +diversité des événements. Néanmoins on a généralement approuvé +celle-ci, et condamné l'autre. J'en ai cherché la raison, et j'en ai +trouvé deux. L'une est la liaison des scènes, qui semble, s'il m'est +permis de parler ainsi, incorporer Sabine dans cette pièce, au lieu +que, dans _le Cid_, toutes celles de l'Infante sont détachées, et +paroissent hors oeuvre: + + .... _Tantum series juncturaque pollet_[674]! + +L'autre, qu'ayant une fois posé Sabine pour femme d'Horace, il est +nécessaire que tous les incidents de ce poëme lui donnent les +sentiments qu'elle en témoigne avoir, par l'obligation qu'elle a de +prendre intérêt à ce qui regarde son mari et ses frères; mais +l'Infante n'est point obligée d'en prendre aucun en ce qui touche le +Cid; et si elle a quelque inclination secrète pour lui, il n'est point +besoin qu'elle en fasse rien paroître, puisqu'elle ne produit aucun +effet. + +L'oracle qui est proposé au premier acte[675] trouve son vrai sens à +la conclusion du cinquième. Il semble clair d'abord, et porte +l'imagination à un sens contraire; et je les aimerois mieux de cette +sorte sur nos théâtres, que ceux qu'on fait entièrement obscurs, parce +que la surprise de leur véritable effet en est plus belle. J'en ai usé +ainsi encore dans l'_Andromède_ et dans l'_OEdipe_[676]. Je ne dis pas +la même chose des songes, qui peuvent faire encore un grand ornement +dans la protase, pourvu qu'on ne s'en serve pas souvent. Je voudrois +qu'ils eussent l'idée de la fin véritable de la pièce, mais avec +quelque confusion qui n'en permît pas l'intelligence entière. C'est +ainsi que je m'en suis servi deux fois, ici[677] et dans +_Polyeucte_[678], mais avec plus d'éclat et d'artifice dans ce dernier +poëme, où il marque toutes les particularités de l'événement, qu'en +celui-ci, où il ne fait qu'exprimer une ébauche tout à fait informe de +ce qui doit arriver de funeste. + +Il passe pour constant que le second acte est un des plus pathétiques +qui soient sur la scène, et le troisième un des plus artificieux. Il +est soutenu de la seule narration de la moitié du combat des trois +frères, qui est coupée très-heureusement pour laisser Horace le père +dans la colère et le déplaisir, et lui donner ensuite un beau retour à +la joie dans le quatrième. Il a été à propos, pour le jeter dans cette +erreur, de se servir de l'impatience d'une femme qui suit brusquement +sa première idée, et présume le combat achevé, parce qu'elle a vu deux +des Horaces par terre, et le troisième en fuite. Un homme, qui doit +être plus posé et plus judicieux, n'eût pas été propre à donner cette +fausse alarme: il eût dû prendre plus de patience, afin d'avoir plus +de certitude de l'événement, et n'eût pas été excusable de se laisser +emporter si légèrement par les apparences à présumer le mauvais succès +d'un combat dont il n'eût pas vu la fin. + +Bien que le Roi n'y paroisse qu'au cinquième, il y est mieux dans sa +dignité que dans _le Cid_, parce qu'il a intérêt pour tout son État +dans le reste de la pièce; et bien qu'il n'y parle point, il ne laisse +pas d'y agir comme roi. Il vient aussi dans ce cinquième comme roi qui +veut honorer par cette visite un père dont les fils lui ont conservé +sa couronne et acquis celle d'Albe au prix de leur sang. S'il y fait +l'office de juge, ce n'est que par accident; et il le fait dans ce +logis même d'Horace, par la seule contrainte qu'impose la règle de +l'unité de lieu. Tout ce cinquième est encore une des causes du peu de +satisfaction que laisse cette tragédie: il est tout en plaidoyers, et +ce n'est pas là la place des harangues ni des longs discours; ils +peuvent être supportés en un commencement de pièce, où l'action n'est +pas encore échauffée; mais le cinquième acte doit plus agir que +discourir. L'attention de l'auditeur, déjà lassée, se rebute de ces +conclusions qui traînent et tirent la fin en longueur. + +Quelques-uns ne veulent pas que Valère y soit un digne accusateur +d'Horace[679], parce que dans la pièce il n'a pas fait voir assez de +passion pour Camille; à quoi je réponds que ce n'est pas à dire qu'il +n'en eût une très-forte, mais qu'un amant mal voulu ne pouvoit se +montrer de bonne grâce à sa maîtresse dans le jour qui la rejoignoit +à un amant aimé. Il n'y avoit point de place pour lui au premier +acte, et encore moins au second; il falloit qu'il tînt son rang à +l'armée pendant le troisième; et il se montre au quatrième, sitôt que +la mort de son rival fait quelque ouverture à son espérance: il tâche +à gagner les bonnes grâces du père par la commission qu'il prend du +Roi de lui apporter les glorieuses nouvelles de l'honneur que ce +prince lui veut faire; et par occasion il lui apprend la victoire de +son fils, qu'il ignoroit. Il ne manque pas d'amour durant les trois +premiers actes, mais d'un temps propre à le témoigner; et dès la +première scène de la pièce, il paroît bien qu'il rendoit assez de +soins à Camille, puisque Sabine s'en alarme pour son frère. S'il ne +prend pas le procédé de France, il faut considérer qu'il est Romain, +et dans Rome, où il n'auroit pu entreprendre un duel contre un autre +Romain sans faire un crime d'État, et que j'en aurois fait un de +théâtre, si j'avois habillé un Romain à la françoise. + +NOTES: + + [663] Et dans les précédentes et les suivantes. Voyez les + indications qui accompagnent les noms des personnages à la fin de + la scène V du IVe acte, p. 340. + + [664] _D'ailleurs_ est omis dans les éditions de 1660 et de 1663. + + [665] Voyez la _Poétique_, fin du chapitre XI. + + [666] _Ne pueros coram populo Medea trucidet._ + + (_Art poétique_, vers 185.) + + [667] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): L'adoucissement que j'ai + apporté à rectifier, etc. + + [668] Voyez tome I, p. 81. + + [669] Corneille répond ici à l'abbé d'Aubignac. Voyez la Notice + d'_Horace_, p. 256. + + [670] Ce mot _chute_ paraît bien fort et ne s'accorde guère avec + ce que nous lisons dans le reste de l'_Examen_. D'Aubignac a dit, + plus exactement sans doute: «La mort de Camille.... n'a pas été + approuvée au théâtre» (voyez la Notice d'_Horace_, p. 256); et + Corneille lui-même, un peu plus loin (p. 279): «Tout ce cinquième + est encore une des causes du peu de satisfaction que laisse cette + tragédie.» + + [671] Voyez tome I, p. 29. + + [672] _Art poétique_, vers 126 et 127. + + [673] VAR. (édit. de 1660): Pour le lieu, bien que l'unité y soit + exacte, j'y ai fait voir quelque contrainte, quand j'ai parlé de + la réduction de la tragédie au roman (_voyez tome I_, _p._ 85 + _et_ 86). Il est constant, etc.--Corneille fait remarquer dans le + _Discours des trois unités_ (tome I, p. 122) qu'il n'a pu réduire + que trois pièces à la stricte unité de lieu: _Horace_, + _Polyeucte_ et _Pompée_; mais dans son _Discours de la tragédie_ + (tome I, p. 85), il dit finement que, même dans _Horace_, l'unité + de lieu est bien artificielle, et que dans un roman on + procéderait tout autrement. L'abbé d'Aubignac, dans sa _Pratique + du théâtre_ (p. 140 et 141), s'était d'abord exprimé ainsi: «Hors + _les Horaces_ de M. Corneille, je doute que nous en ayons un seul + (_un seul poëme dramatique_) où l'unité du lieu soit + rigoureusement gardée; pour le moins est-il certain que je n'en + ai point vu.» Lorsqu'il se fut brouillé avec notre poëte, il + effaça, sans doute en vue d'une nouvelle édition, la première + phrase de ce passage sur un exemplaire que possède la + Bibliothèque impériale, et après ces mots: «que je n'en ai point + vu,» il écrivit ce qui suit: «Quand l'_Horace_ de Corneille fut + vu dans Paris, je crus que la scène étoit dans la salle du palais + du père, comme tout se peut assez bien accommoder; mais l'auteur + m'assura qu'il n'y avoit pas pensé, et que si l'unité de lieu s'y + trouvoit observée, c'étoit par hasard, et ce qu'il en a dit + longtemps après n'est qu'un galimatias auquel on ne comprend + rien, tant nos poëtes ont peu d'intelligence de leur art et de + leurs propres ouvrages.» + + [674] Horace, _Art poétique_, vers 242. + + [675] Voyez vers 187 et suivants. + + [676] Voyez la Ire scène du Ier acte d'_Andromède_, et la IIIe + scène du IIe acte d'_OEdipe_. + + [677] Voyez vers 215 et suivants. + + [678] Voyez la IIIe scène du Ier acte de _Polyeucte_. + + [679] Corneille répond encore ici à l'abbé d'Aubignac. Voyez la + Notice d'_Horace_, p. 256. + + + + +LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES +D'_HORACE_. + + +ÉDITIONS SÉPARÉES. + + 1641, in-4º; + 1641, in-12; + 1647, in-12; + 1648, in-12; + 1655, in-12; + +RECUEILS. + + 1648, in-12; + 1652, in-12; + 1654, in-8º; + 1655, in-12; + 1656, in-8º; + 1660, in-8º; + 1663, in-fol.; + 1664, in-8º; + 1668, in-8º. + +_N.B._--Pour distinguer, quand il y aura lieu, l'édition séparée de +1655 du recueil de la même année, nous désignerons celle-là par la +lettre A, celui-ci par la lettre B (1655 A., 1655 B.). + + + + +ACTEURS. + + + TULLE, roi de Rome. + LE VIEIL HORACE, chevalier romain. + HORACE, son fils. + CURIACE, gentilhomme d'Albe, amant de Camille. + VALÈRE, chevalier romain, amoureux de Camille. + SABINE, femme d'Horace et soeur de Curiace. + CAMILLE, amante de Curiace et soeur d'Horace. + JULIE, dame romaine, confidente de Sabine et de Camille. + FLAVIAN, soldat de l'armée d'Albe. + PROCULE, soldat de l'armée de Rome. + + +La scène est à Rome, dans une salle de la maison d'Horace[680]. + + + + +HORACE. + +TRAGÉDIE. + + + + +ACTE I. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +SABINE, JULIE. + + SABINE. + + Approuvez ma foiblesse, et souffrez ma douleur; + Elle n'est que trop juste en un si grand malheur: + Si près de voir sur soi fondre de tels orages, + L'ébranlement sied bien aux plus fermes courages; + Et l'esprit le plus mâle et le moins abattu 5 + Ne sauroit sans désordre exercer sa vertu. + Quoique le mien s'étonne à ces rudes alarmes, + Le trouble de mon coeur ne peut rien sur mes larmes, + Et parmi les soupirs qu'il pousse vers les cieux, + Ma constance du moins règne encor sur mes yeux: 10 + Quand on arrête là les déplaisirs d'une âme, + Si l'on fait moins qu'un homme, on fait plus qu'une femme. + Commander à ses pleurs en cette extrémité, + C'est montrer, pour le sexe, assez de fermeté. + + JULIE. + + C'en est peut-être assez pour une âme commune[681], 15 + Qui du moindre péril se fait une infortune[682]; + Mais de cette foiblesse un grand coeur est honteux[683]; + Il ose espérer tout dans un succès douteux. + Les deux camps sont rangés au pied de nos murailles; + Mais Rome ignore encor comme on perd des batailles. 20 + Loin de trembler pour elle, il lui faut applaudir: + Puisqu'elle va combattre, elle va s'agrandir. + Bannissez, bannissez une frayeur si vaine, + Et concevez des voeux dignes d'une Romaine. + + SABINE. + + Je suis Romaine, hélas! puisqu'Horace est Romain[684]; 25 + J'en ai reçu le titre en recevant sa main; + Mais ce noeud me tiendroit en esclave enchaînée, + S'il m'empêchoit de voir en quels lieux je suis née. + Albe, où j'ai commencé de respirer le jour, + Albe, mon cher pays, et mon premier amour; 30 + Lorsqu'entre nous et toi je vois la guerre ouverte[685], + Je crains notre victoire autant que notre perte. + Rome, si tu te plains que c'est là te trahir, + Fais-toi des ennemis que je puisse haïr[686]. + Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre, 35 + Mes trois frères dans l'une, et mon mari dans l'autre, + Puis-je former des voeux, et sans impiété + Importuner le ciel pour ta félicité? + Je sais que ton État, encore en sa naissance, + Ne sauroit, sans la guerre, affermir sa puissance; 40 + Je sais qu'il doit s'accroître, et que tes grands destins[687] + Ne le borneront pas chez les peuples latins; + Que les Dieux t'ont promis l'empire de la terre, + Et que tu n'en peux voir l'effet que par la guerre: + Bien loin de m'opposer à cette noble ardeur 45 + Qui suit l'arrêt des Dieux et court à ta grandeur, + Je voudrois déjà voir tes troupes couronnées, + D'un pas victorieux franchir les Pyrénées. + Va jusqu'en l'Orient pousser tes bataillons; + Va sur les bords du Rhin planter tes pavillons; 50 + Fais trembler sous tes pas les colonnes d'Hercule; + Mais respecte une ville à qui tu dois Romule. + Ingrate, souviens-toi que du sang de ses rois + Tu tiens ton nom, tes murs, et tes premières lois. + Albe est ton origine: arrête, et considère 55 + Que tu portes le fer dans le sein de ta mère. + Tourne ailleurs les efforts de tes bras triomphants; + Sa joie éclatera dans l'heur de ses enfants; + Et se laissant ravir à l'amour maternelle, + Ses voeux seront pour toi, si tu n'es plus contre elle. 60 + + JULIE. + + Ce discours me surprend, vu que depuis le temps + Qu'on a contre son peuple armé nos combattants, + Je vous ai vu pour elle autant d'indifférence + Que si d'un sang romain vous aviez pris naissance[688]. + J'admirois la vertu qui réduisoit en vous 65 + Vos plus chers intérêts à ceux de votre époux; + Et je vous consolois au milieu de vos plaintes, + Comme si notre Rome eût fait toutes vos craintes. + + SABINE. + + Tant qu'on ne s'est choqué qu'en de légers combats[689], + Trop foibles pour jeter un des partis à bas, 70 + Tant qu'un espoir de paix a pu flatter ma peine, + Oui, j'ai fait vanité d'être toute Romaine. + Si j'ai vu Rome heureuse avec quelque regret, + Soudain j'ai condamné ce mouvement secret; + Et si j'ai ressenti, dans ses destins contraires, 75 + Quelque maligne joie en faveur de mes frères, + Soudain, pour l'étouffer rappelant ma raison, + J'ai pleuré quand la gloire entroit dans leur maison. + Mais aujourd'hui qu'il faut que l'une ou l'autre tombe, + Qu'Albe devienne esclave, ou que Rome succombe, 80 + Et qu'après la bataille il ne demeure plus + Ni d'obstacle aux vainqueurs, ni d'espoir aux vaincus, + J'aurois pour mon pays une cruelle haine, + Si je pouvois encore être toute Romaine, + Et si je demandois votre triomphe aux Dieux, 85 + Au prix de tant de sang qui m'est si précieux. + Je m'attache un peu moins aux intérêts d'un homme: + Je ne suis point pour Albe, et ne suis plus pour Rome; + Je crains pour l'une et l'autre en ce dernier effort, + Et serai du parti qu'affligera le sort. 90 + Égale à tous les deux jusques à la victoire, + Je prendrai part aux maux sans en prendre à la gloire; + Et je garde, au milieu de tant d'âpres rigueurs[690], + Mes larmes aux vaincus, et ma haine aux vainqueurs. + + JULIE. + + Qu'on voit naître souvent de pareilles traverses, 95 + En des esprits divers, des passions diverses! + Et qu'à nos yeux Camille agit bien autrement[691]! + Son frère est votre époux, le vôtre est son amant; + Mais elle voit d'un oeil bien différent du vôtre + Son sang dans une armée, et son amour dans l'autre. 100 + Lorsque vous conserviez un esprit tout romain, + Le sien irrésolu, le sien tout incertain[692], + De la moindre mêlée appréhendoit l'orage, + De tous les deux partis détestoit l'avantage, + Au malheur des vaincus donnoit toujours ses pleurs, 105 + Et nourrissoit ainsi d'éternelles douleurs. + Mais hier, quand elle sut qu'on avoit pris journée, + Et qu'enfin la bataille alloit être donnée, + Une soudaine joie éclatant sur son front[693].... + + SABINE. + + Ah! que je crains, Julie, un changement si prompt! 110 + Hier dans sa belle humeur elle entretint Valère; + Pour ce rival, sans doute, elle quitte mon frère; + Son esprit, ébranlé par les objets présents, + Ne trouve point d'absent aimable après deux ans. + Mais excusez l'ardeur d'une amour fraternelle; 115 + Le soin que j'ai de lui me fait craindre tout d'elle; + Je forme des soupçons d'un trop léger sujet[694]: + Près d'un jour si funeste on change peu d'objet; + Les âmes rarement sont de nouveau blessées, + Et dans un si grand trouble on a d'autres pensées; 120 + Mais on n'a pas aussi de si doux entretiens, + Ni de contentements qui soient pareils aux siens. + + JULIE. + + Les causes, comme à vous, m'en semblent fort obscures; + Je ne me satisfais d'aucunes conjectures. + C'est assez de constance en un si grand danger 125 + Que de le voir, l'attendre, et ne point s'affliger; + Mais certes c'en est trop d'aller jusqu'à la joie. + + SABINE. + + Voyez qu'un bon génie à propos nous l'envoie. + Essayez sur ce point à la faire parler: + Elle vous aime assez pour ne vous rien celer. 130 + Je vous laisse. Ma soeur, entretenez Julie: + J'ai honte de montrer tant de mélancolie, + Et mon coeur, accablé de mille déplaisirs, + Cherche la solitude à cacher ses soupirs. + + +SCÈNE II + +CAMILLE, JULIE. + + CAMILLE. + + Qu'elle a tort de vouloir que je vous entretienne[695]! 135 + Croit-elle ma douleur moins vive que la sienne, + Et que plus insensible à de si grands malheurs, + A mes tristes discours je mêle moins de pleurs? + De pareilles frayeurs mon âme est alarmée; + Comme elle[696] je perdrai dans l'une et l'autre armée: 140 + Je verrai mon amant, mon plus unique bien, + Mourir pour son pays, ou détruire le mien, + Et cet objet d'amour devenir, pour ma peine, + Digne de mes soupirs, ou digne de ma haine[697]. + Hélas! + + JULIE. + + Elle est pourtant plus à plaindre que vous: 145 + On peut changer d'amant, mais non changer d'époux. + Oubliez Curiace, et recevez Valère, + Vous ne tremblerez plus pour le parti contraire; + Vous serez toute nôtre, et votre esprit remis + N'aura plus rien à perdre au camp des ennemis. 150 + + CAMILLE. + + Donnez-moi des conseils qui soient plus légitimes, + Et plaignez mes malheurs sans m'ordonner des crimes. + Quoiqu'à peine à mes maux je puisse résister, + J'aime mieux les souffrir que de les mériter. + + JULIE. + + Quoi! vous appelez crime un change raisonnable? 155 + + CAMILLE. + + Quoi! le manque de foi vous semble pardonnable! + + JULIE. + + Envers un ennemi qui peut nous obliger[698]? + + CAMILLE. + + D'un serment solennel qui peut nous dégager? + + JULIE. + + Vous déguisez en vain une chose trop claire: + Je vous vis encore hier entretenir Valère; 160 + Et l'accueil gracieux qu'il recevoit de vous + Lui permet de nourrir un espoir assez doux[699]. + + CAMILLE. + + Si je l'entretins hier et lui fis bon visage, + N'en imaginez rien qu'à son désavantage: + De mon contentement un autre étoit l'objet. 165 + Mais pour sortir d'erreur sachez-en le sujet; + Je garde à Curiace une amitié trop pure + Pour souffrir plus longtemps qu'on m'estime parjure. + Il vous souvient qu'à peine on voyoit de sa soeur[700] + Par un heureux hymen mon frère possesseur, 170 + Quand, pour comble de joie, il obtint de mon père + Que de ses chastes feux je serois le salaire. + Ce jour nous fut propice et funeste à la fois: + Unissant nos maisons, il désunit nos rois; + Un même instant conclut notre hymen et la guerre[701], 175 + Fit naître[702] notre espoir et le jeta par terre, + Nous ôta tout, sitôt qu'il nous eut tout promis, + Et nous faisant amants, il nous fit ennemis. + Combien nos déplaisirs parurent lors extrêmes! + Combien contre le ciel il vomit de blasphèmes! 180 + Et combien de ruisseaux coulèrent de mes yeux! + Je ne vous le dis point, vous vîtes nos adieux; + Vous avez vu depuis les troubles de mon âme; + Vous savez pour la paix quels voeux a faits ma flamme, + Et quels pleurs j'ai versés à chaque événement, 185 + Tantôt pour mon pays, tantôt pour mon amant. + Enfin mon désespoir, parmi ces longs obstacles, + M'a fait avoir recours à la voix des oracles. + Écoutez si celui qui me fut hier rendu + Eut droit de rassurer mon esprit éperdu. 190 + Ce Grec si renommé, qui depuis tant d'années + Au pied de l'Aventin prédit nos destinées, + Lui qu'Apollon jamais n'a fait parler à faux, + Me promit par ces vers la fin de mes travaux: + «Albe et Rome demain prendront une autre face; 195 + Tes voeux sont exaucés, elles auront la paix, + Et tu seras unie avec ton Curiace, + Sans qu'aucun mauvais sort t'en sépare jamais.» + Je pris sur cet oracle une entière assurance, + Et comme le succès passoit mon espérance, 200 + J'abandonnai mon âme à des ravissements + Qui passoient les transports des plus heureux amants. + Jugez de leur excès: je rencontrai Valère, + Et contre sa coutume, il ne put me déplaire[703]. + Il me parla d'amour sans me donner d'ennui: 205 + Je ne m'aperçus pas que je parlois à lui; + Je ne lui pus montrer de mépris ni de glace: + Tout ce que je voyois me sembloit Curiace; + Tout ce qu'on me disoit me parloit de ses feux; + Tout ce que je disois l'assuroit de mes voeux. 210 + Le combat général aujourd'hui se hasarde; + J'en sus hier la nouvelle, et je n'y pris pas garde: + Mon esprit rejetoit ces funestes objets, + Charmé des doux pensers d'hymen et de la paix. + La nuit a dissipé des erreurs si charmantes: 215 + Mille songes affreux, mille images sanglantes, + Ou plutôt mille amas de carnage et d'horreur, + M'ont arraché ma joie et rendu ma terreur. + J'ai vu du sang, des morts, et n'ai rien vu de suite; + Un spectre en paroissant prenoit soudain la fuite; 220 + Ils s'effaçoient l'un l'autre, et chaque illusion + Redoubloit mon effroi par sa confusion. + + JULIE. + + C'est en contraire sens qu'un songe s'interprète. + + CAMILLE. + + Je le dois croire ainsi, puisque je le souhaite; + Mais je me trouve enfin, malgré tous mes souhaits, 225 + Au jour d'une bataille, et non pas d'une paix. + + JULIE. + + Par là finit la guerre, et la paix lui succède. + + CAMILLE. + + Dure à jamais le mal, s'il y faut ce remède! + + Soit que Rome y succombe ou qu'Albe ait le dessous[704], + Cher amant, n'attends plus d'être un jour mon époux; + Jamais, jamais ce nom ne sera pour un homme[705] + Qui soit ou le vainqueur, ou l'esclave de Rome. + Mais quel objet nouveau se présente en ces lieux? + Est-ce toi, Curiace? en croirai-je mes yeux? + + +SCÈNE III. + +CURIACE, CAMILLE, JULIE. + + CURIACE. + + N'en doutez point, Camille, et revoyez un homme 235 + Qui n'est ni le vainqueur ni l'esclave de Rome; + Cessez d'appréhender de voir rougir mes mains + Du poids honteux des fers ou du sang des Romains. + J'ai cru que vous aimiez assez Rome et la gloire + Pour mépriser ma chaîne et haïr ma victoire; 240 + Et comme également en cette extrémité + Je craignois la victoire et la captivité.... + + CAMILLE. + + Curiace, il suffit, je devine le reste: + Tu fuis une bataille à tes voeux si funeste, + Et ton coeur, tout à moi, pour ne me perdre pas, 245 + Dérobe à ton pays le secours de ton bras. + Qu'un autre considère ici ta renommée, + Et te blâme, s'il veut, de m'avoir trop aimée; + Ce n'est point à Camille à t'en mésestimer: + Plus ton amour paroît, plus elle doit t'aimer; 250 + Et si tu dois beaucoup aux lieux qui t'ont vu naître, + Plus tu quittes pour moi, plus tu le fais paroître. + Mais as-tu vu mon père, et peut-il endurer + Qu'ainsi dans sa maison tu t'oses retirer[706]? + Ne préfère-t-il point l'État à sa famille? 255 + Ne regarde-t-il point Rome plus que sa fille? + Enfin notre bonheur est-il bien affermi? + T'a-t-il vu comme gendre, ou bien comme ennemi? + + CURIACE. + + Il m'a vu comme gendre, avec une tendresse + Qui témoignoit assez une entière allégresse; 260 + Mais il ne m'a point vu, par une trahison, + Indigne de l'honneur d'entrer dans sa maison. + Je n'abandonne point l'intérêt de ma ville, + J'aime encor mon honneur en adorant Camille. + Tant qu'a duré la guerre, on m'a vu constamment 265 + Aussi bon citoyen que véritable amant[707]. + D'Albe avec mon amour j'accordois la querelle: + Je soupirois pour vous en combattant pour elle; + Et s'il falloit encor que l'on en vînt aux coups, + Je combattrois pour elle en soupirant pour vous. 270 + Oui, malgré les desirs de mon âme charmée, + Si la guerre duroit, je serois dans l'armée: + C'est la paix qui chez vous me donne un libre accès, + La paix à qui nos feux doivent ce beau succès. + + CAMILLE. + + La paix! Et le moyen de croire un tel miracle? 275 + + JULIE. + + Camille, pour le moins croyez-en votre oracle, + Et sachons pleinement par quels heureux effets + L'heure d'une bataille a produit cette paix. + + CURIACE. + + L'auroit-on jamais cru? Déjà les deux armées[708], + D'une égale chaleur au combat animées, 280 + Se menaçoient des yeux, et marchant fièrement, + N'attendoient, pour donner, que le commandement, + Quand notre dictateur devant les rangs s'avance, + Demande à votre prince un moment de silence, + Et l'ayant obtenu: «Que faisons-nous, Romains, 285 + Dit-il, et quel démon nous fait venir aux mains[709]? + Souffrons que la raison éclaire enfin nos âmes: + Nous sommes vos voisins, nos filles sont vos femmes, + Et l'hymen nous a joints par tant et tant de noeuds, + Qu'il est peu de nos fils qui ne soient vos neveux. 290 + Nous ne sommes qu'un sang et qu'un peuple en deux villes: + Pourquoi nous déchirer par des guerres civiles, + Où la mort des vaincus affoiblit les vainqueurs, + Et le plus beau triomphe est arrosé de pleurs[710]? + Nos ennemis communs attendent avec joie 295 + Qu'un des partis défait leur donne l'autre en proie, + Lassé, demi-rompu, vainqueur, mais, pour tout fruit, + Dénué d'un secours par lui-même détruit. + Ils ont assez longtemps joui de nos divorces; + Contre eux dorénavant joignons toutes nos forces, 300 + Et noyons dans l'oubli ces petits différends + Qui de si bons guerriers font de mauvais parents. + Que si l'ambition de commander aux autres + Fait marcher aujourd'hui vos troupes et les nôtres, + Pourvu qu'à moins de sang nous voulions l'apaiser, 305 + Elle nous unira, loin de nous diviser. + Nommons des combattants pour la cause commune: + Que chaque peuple aux siens attache sa fortune; + Et suivant ce que d'eux ordonnera le sort, + Que le foible parti prenne loi du plus fort[711]; 310 + Mais sans indignité pour des guerriers si braves, + Qu'ils deviennent sujets sans devenir esclaves, + Sans honte, sans tribut, et sans autre rigueur + Que de suivre en tous lieux les drapeaux du vainqueur. + Ainsi nos deux États ne feront qu'un empire.» 315 + Il semble qu'à ces mots notre discorde expire[712]: + Chacun, jetant les yeux dans un rang ennemi, + Reconnoît un beau-frère, un cousin, un ami; + Ils s'étonnent comment leurs mains, de sang avides, + Voloient, sans y penser, à tant de parricides, 320 + Et font paroître un front couvert tout à la fois + D'horreur pour la bataille, et d'ardeur pour ce choix. + Enfin l'offre s'accepte, et la paix desirée + Sous ces conditions est aussitôt jurée: + Trois combattront pour tous; mais pour les mieux choisir, 325 + Nos chefs ont voulu prendre un peu plus de loisir: + Le vôtre est au sénat, le nôtre dans sa tente. + + CAMILLE. + + O Dieux, que ce discours rend mon âme contente! + + CURIACE. + + Dans deux heures au plus, par un commun accord, + Le sort de nos guerriers réglera notre sort. 330 + Cependant tout est libre, attendant qu'on les nomme: + Rome est dans notre camp, et notre camp dans Rome; + D'un et d'autre côté l'accès étant permis, + Chacun va renouer avec ses vieux amis. + Pour moi, ma passion m'a fait suivre vos frères; 335 + Et mes desirs ont eu des succès si prospères, + Que l'auteur de vos jours m'a promis à demain + Le bonheur sans pareil de vous donner la main. + Vous ne deviendrez pas rebelle à sa puissance? + + CAMILLE. + + Le devoir d'une fille est en l'obéissance. 340 + + CURIACE. + + Venez donc recevoir ce doux commandement[713], + Qui doit mettre le comble à mon contentement. + + CAMILLE. + + Je vais suivre vos pas, mais pour revoir mes frères, + Et savoir d'eux encor la fin de nos misères. + + JULIE. + + Allez, et cependant au pied de nos autels 345 + J'irai rendre pour vous grâces aux immortels. + + +FIN DU PREMIER ACTE. + +NOTES: + + [680] Voyez p. 276, note 673. + + [681] _Var._ C'en est assez et trop pour une âme commune. + (1641-56) + + [682] _Var._ Qui du moindre péril n'attend qu'une infortune. + (1641-48 et 55 A.) + + [683] _Var._ D'un tel abaissement un grand coeur est honteux. + (1641-56) + + [684] _Var._ Je suis Romaine, hélas! puisque mon époux l'est; + L'hymen me fait de Rome embrasser l'intérêt; + Mais il tiendroit mon âme en esclave enchaînée, + S'il m'ôtoit le penser des lieux où je suis née. (1641-56) + + [685] _Var._ Quand entre nous et toi je vois la guerre ouverte. + (1641-56) + + [686] «Ce vers admirable est resté en proverbe.» (_Voltaire._) + + [687] _Var._ Je sais qu'il doit s'accroître, et que tes bons destins. + (1641-55 et 60) + _Var._ Je sais qu'il doit s'accroître, et que ces bons destins. + (1656) + + [688] _Var._ Que si dedans nos murs vous aviez pris naissance. + (1641-56) + + [689] _Var._ Tant qu'on ne s'est choqué qu'en des légers combats. + (1656) + + [690] _Var._ Et garde, en attendant ses funestes rigueurs. (1641-55) + _Var._ Et garde, en attendant ces funestes rigueurs. (1656) + + [691] _Var._ Et qu'en ceci Camille agit bien autrement! (1641-56) + + [692] _Var._ Le sien irrésolu, tremblotant, incertain. (1641-56) + + [693] _Var._ Une soudaine joie éclata sur son front. (1641-56) + + [694] _Var._ Je forme des soupçons d'an sujet trop léger: + Le jour d'une bataille est mal propre à changer; + D'un nouveau trait alors peu d'âmes sont blessées, + [Et dans un si grand trouble on a d'autres pensées;] + Mais on n'a pas aussi de si gais entretiens. (1641-56) + + [695] _Var._ Pourquoi fuir, et vouloir que je vous entretienne? + (1641-56) + + [696] Dans l'édition de 1641 in-12, on a imprimé par erreur + _contre elle_, pour _comme elle_. + + [697] _Var._ Ou digne de mes pleurs, ou digne de ma haine. + (1641-56) + + [698] _Var._ Envers un ennemi qui nous peut obliger? + CAM. D'un serment solennel qui nous peut dégager? (1641-56) + + [699] _Var._ Lui permet de nourrir un espoir bien plus doux. + (1641-56) + + [700] _Var._ Quelques cinq ou six mois après que de sa soeur + L'hyménée eut rendu mon frère possesseur, + Vous le savez, Julie, il obtint de mon père. (1641-56) + + [701] _Var._ En même instant conclut notre hymen et la guerre. + (1641 in-4º) + + [702] L'édition de 1641 in-12 porte par erreur _fait naître_, + pour _fit naître_. + + [703] _Var._ Et contre sa coutume, il ne me put déplaire. + (1641-56) + + [704] On trouve dans l'édition de 1656 la singulière leçon que + voici: + + Soit que Rome y succombe, ou qu'Albe _aille dessous_. + + [705] _Var._ Mon coeur, quelque grand feu qui pour toi le consomme, + Ne veut ni le vainqueur ni l'esclave de Rome. (1641-48 + et 55 A.) + + [706] _Var._ Qu'ainsi dans la maison tu t'oses retirer? (1641 + in-12) + + [707] _Var._ Aussi bon citoyen comme fidèle amant. (1641-56) + + [708] _Var._ Dieux! qui l'eût jamais cru? Déjà les deux armées. + (1641-56) + + [709] «J'ose dire que, dans ce discours imité de Tite Live, + l'auteur français est au-dessus du romain, plus nerveux, plus + touchant....» (_Voltaire._)--Voyez ci-dessus, p. 263-265. + + [710] _Var._ Et le plus beau triomphe est arrousé de pleurs? + (1641 et 55 A.) + + [711] _Var._ Que le parti plus foible obéisse au plus fort. + (1641-56) + + [712] _Var._ A ces mots il se tait: d'aise chacun soupire. + (1641-64) + + [713] Ce vers et le précédent, comme Voltaire l'a fait remarquer, + se retrouvent, à un mot près, dans la comédie du _Menteur_ (acte + V, scène VII). + + + + +ACTE II + + +SCÈNE PREMIÈRE + +HORACE, CURIACE. + + CURIACE. + + Ainsi Rome n'a point séparé son estime; + Elle eût cru faire ailleurs un choix illégitime: + Cette superbe ville en vos frères et vous + Trouve les trois guerriers qu'elle préfère à tous; 350 + Et son illustre ardeur d'oser plus que les autres[714], + D'une seule maison brave toutes les nôtres: + Nous croirons, à la voir toute entière en vos mains[715], + Que hors les fils d'Horace il n'est point de Romains. + Ce choix pouvoit combler trois familles de gloire, 355 + Consacrer hautement leurs noms à la mémoire: + Oui, l'honneur que reçoit la vôtre par ce choix, + En pouvoit à bon titre immortaliser trois; + Et puisque c'est chez vous que mon heur et ma flamme + M'ont fait placer ma soeur et choisir une femme, 360 + Ce que je vais vous être et ce que je vous suis[716] + Me font y prendre part autant que je le puis; + Mais un autre intérêt tient ma joie en contrainte, + Et parmi ses douceurs mêle beaucoup de crainte: + La guerre en tel éclat a mis votre valeur, 365 + Que je tremble pour Albe et prévois son malheur: + Puisque vous combattez, sa perte est assurée; + En vous faisant nommer, le destin l'a jurée. + Je vois trop dans ce choix ses funestes projets, + Et me compte déjà pour un de vos sujets. 370 + + HORACE. + + Loin de trembler pour Albe, il vous faut plaindre Rome, + Voyant ceux qu'elle oublie, et les trois qu'elle nomme[717]. + C'est un aveuglement pour elle bien fatal, + D'avoir tant à choisir, et de choisir si mal. + Mille de ses enfants beaucoup plus dignes d'elle 375 + Pouvoient bien mieux que nous soutenir sa querelle; + Mais quoique ce combat me promette un cercueil, + La gloire de ce choix m'enfle d'un juste orgueil; + Mon esprit en conçoit une mâle assurance: + J'ose espérer beaucoup de mon peu de vaillance; 380 + Et du sort envieux quels que soient les projets, + Je ne me compte point pour un de vos sujets. + Rome a trop cru de moi; mais mon âme ravie + Remplira son attente, ou quittera la vie. + Qui veut mourir, ou vaincre, est vaincu rarement: 385 + Ce noble désespoir périt malaisément. + Rome, quoi qu'il en soit, ne sera point sujette, + Que mes derniers soupirs n'assurent ma défaite. + + CURIACE. + + Hélas! c'est bien ici que je dois être plaint. + Ce que veut mon pays, mon amitié le craint. 390 + Dures extrémités, de voir Albe asservie, + Ou sa victoire au prix d'une si chère vie, + Et que l'unique bien où tendent ses desirs + S'achète seulement par vos derniers soupirs! + Quels voeux puis-je former, et quel bonheur attendre? + De tous les deux côtés j'ai des pleurs à répandre; + De tous les deux côtés mes desirs sont trahis. + + HORACE. + + Quoi! vous me pleureriez mourant pour mon pays! + Pour un coeur généreux ce trépas a des charmes; + La gloire qui le suit ne souffre point de larmes, 400 + Et je le recevrois en bénissant mon sort, + Si Rome et tout l'État perdoient moins en ma mort[718]. + + CURIACE. + + A vos amis pourtant permettez de le craindre; + Dans un si beau trépas ils sont les seuls à plaindre: + La gloire en est pour vous, et la perte pour eux; 405 + Il vous fait immortel, et les rend malheureux: + On perd tout quand on perd un ami si fidèle. + Mais Flavian m'apporte ici quelque nouvelle. + + +SCÈNE II + +HORACE, CURIACE, FLAVIAN. + + CURIACE. + + Albe de trois guerriers a-t-elle fait le choix? + + FLAVIAN. + + Je viens pour vous l'apprendre[719]. + + CURIACE. + + Eh bien, qui sont les trois? + + FLAVIAN. + + Vos deux frères et vous. + + CURIACE. + + Qui? + + FLAVIAN. + + Vous et vos deux frères. + Mais pourquoi ce front triste et ces regards sévères? + Ce choix vous déplaît-il? + + CURIACE. + + Non, mais il me surprend: + Je m'estimois trop peu pour un honneur si grand. + + FLAVIAN. + + Dirai-je au dictateur, dont l'ordre ici m'envoie[720], 415 + Que vous le recevez avec si peu de joie? + Ce morne et froid accueil me surprend à mon tour. + + CURIACE. + + Dis-lui que l'amitié, l'alliance et l'amour + Ne pourront empêcher que les trois Curiaces + Ne servent leur pays contre les trois Horaces. 420 + + FLAVIAN. + + Contre eux! Ah! c'est beaucoup me dire en peu de mots. + + CURIACE. + + Porte-lui ma réponse, et nous laisse en repos. + + +SCÈNE III. + +HORACE, CURIACE. + + CURIACE. + + Que désormais le ciel, les enfers et la terre + Unissent leurs fureurs à nous faire la guerre; + Que les hommes, les Dieux, les démons et le sort 425 + Préparent contre nous un général effort! + Je mets à faire pis, en l'état où nous sommes, + Le sort, et les démons, et les Dieux, et les hommes. + Ce qu'ils ont de cruel, et d'horrible et d'affreux, + L'est bien moins que l'honneur qu'on nous fait à tous deux. + + HORACE. + + Le sort qui de l'honneur nous ouvre la barrière + Offre à notre constance une illustre matière; + Il épuise sa force à former un malheur + Pour mieux se mesurer avec notre valeur; + Et comme il voit en nous des âmes peu communes[721], 435 + Hors de l'ordre commun il nous fait des fortunes. + Combattre un ennemi pour le salut de tous, + Et contre[722] un inconnu s'exposer seul aux coups, + D'une simple vertu c'est l'effet ordinaire: + Mille déjà l'ont fait, mille pourroient le faire; 440 + Mourir pour le pays est un si digne sort, + Qu'on brigueroit en foule une si belle mort; + Mais vouloir au public immoler ce qu'on aime, + S'attacher au combat contre un autre soi-même, + Attaquer un parti qui prend pour défenseur 445 + Le frère d'une femme et l'amant d'une soeur, + Et rompant tous ces noeuds, s'armer pour la patrie + Contre un sang qu'on voudroit racheter de sa vie, + Une telle vertu n'appartenoit qu'à nous; + L'éclat de son grand nom lui fait peu de jaloux, 450 + Et peu d'hommes au coeur l'ont assez imprimée + Pour oser aspirer à tant de renommée. + + CURIACE. + + Il est vrai que nos noms ne sauroient plus périr. + L'occasion est belle, il nous la faut chérir. + Nous serons les miroirs d'une vertu bien rare; 455 + Mais votre fermeté tient un peu du barbare: + Peu, même des grands coeurs, tireroient vanité + D'aller par ce chemin à l'immortalité. + A quelque prix qu'on mette une telle fumée, + L'obscurité vaut mieux que tant de renommée. 460 + Pour moi, je l'ose dire, et vous l'avez pu voir, + Je n'ai point consulté pour suivre mon devoir; + Notre longue amitié, l'amour, ni l'alliance, + N'ont pu mettre un moment mon esprit en balance; + Et puisque par ce choix Albe montre en effet 465 + Qu'elle m'estime autant que Rome vous a fait, + Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome; + J'ai le coeur aussi bon, mais enfin je suis homme: + Je vois que votre honneur demande tout mon sang[723], + Que tout le mien consiste à vous percer le flanc, 470 + Près d'épouser la soeur, qu'il faut tuer le frère, + Et que pour mon pays j'ai le sort si contraire. + Encor qu'à mon devoir je coure sans terreur, + Mon coeur s'en effarouche, et j'en frémis d'horreur; + J'ai pitié de moi-même, et jette un oeil d'envie 475 + Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie[724], + Sans souhait toutefois de pouvoir reculer. + Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler: + J'aime ce qu'il me donne, et je plains ce qu'il m'ôte; + Et si Rome demande une vertu plus haute, 480 + Je rends grâces aux Dieux de n'être pas Romain, + Pour conserver encor quelque chose d'humain[725]. + + HORACE. + + Si vous n'êtes Romain, soyez digne de l'être; + Et si vous m'égalez, faites-le mieux paroître. + La solide vertu dont je fais vanité 485 + N'admet point de foiblesse avec sa fermeté; + Et c'est mal de l'honneur entrer dans la carrière + Que dès le premier pas regarder en arrière. + Notre malheur est grand; il est au plus haut point; + Je l'envisage entier, mais je n'en frémis point: 490 + Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie, + J'accepte aveuglément cette gloire avec joie; + Celle de recevoir de tels commandements + Doit étouffer en nous tous autres sentiments. + Qui, près de le servir, considère autre chose, 495 + A faire ce qu'il doit lâchement se dispose; + Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien. + Rome a choisi mon bras, je n'examine rien: + Avec une allégresse aussi pleine et sincère + Que j'épousai la soeur, je combattrai le frère; 500 + Et pour trancher enfin ces discours superflus, + Albe vous a nommé, je ne vous connois plus. + + CURIACE. + + Je vous connois encore[726], et c'est ce qui me tue; + Mais cette âpre vertu ne m'étoit pas connue; + Comme notre malheur elle est au plus haut point: 505 + Souffrez que je l'admire et ne l'imite point. + + HORACE. + + Non, non, n'embrassez pas de vertu par contrainte; + Et puisque vous trouvez plus de charme à la plainte, + En toute liberté goûtez un bien si doux; + Voici venir ma soeur pour se plaindre avec vous. 510 + Je vais revoir la vôtre, et résoudre son âme + A se bien souvenir qu'elle est toujours ma femme[727], + A vous aimer encor, si je meurs par vos mains, + Et prendre en son malheur des sentiments romains. + + +SCÈNE IV. + +HORACE, CURIACE, CAMILLE. + + HORACE. + + Avez-vous su l'état qu'on fait de Curiace, 515 + Ma soeur? + + CAMILLE. + + Hélas! mon sort a bien changé de face. + + HORACE. + + Armez-vous de constance, et montrez-vous ma soeur; + Et si par mon trépas il retourne vainqueur, + Ne le recevez point en meurtrier d'un frère, + Mais en homme d'honneur qui fait ce qu'il doit faire, 520 + Qui sert bien son pays, et sait montrer à tous, + Par sa haute vertu, qu'il est digne de vous. + Comme si je vivois, achevez l'hyménée; + Mais si ce fer aussi tranche sa destinée, + Faites à ma victoire un pareil traitement: 525 + Ne me reprochez point la mort de votre amant. + Vos larmes vont couler, et votre coeur se presse. + Consumez avec lui toute cette foiblesse[728], + Querellez ciel et terre, et maudissez le sort; + Mais après le combat ne pensez plus au mort. 530 + +(A Curiace[729].) + + Je ne vous laisserai qu'un moment avec elle, + Puis nous irons ensemble où l'honneur nous appelle. + + +SCÈNE V. + +CURIACE, CAMILLE. + + CAMILLE. + + Iras-tu, Curiace, et ce funeste honneur[730] + Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur? + + CURIACE. + + Hélas! je vois trop bien qu'il faut, quoi que je fasse, 535 + Mourir, ou de douleur, ou de la main d'Horace. + Je vais comme au supplice à cet illustre emploi, + Je maudis mille fois l'état qu'on fait de moi, + Je hais cette valeur qui fait qu'Albe m'estime; + Ma flamme au désespoir passe jusques au crime, 540 + Elle se prend au ciel, et l'ose quereller[731]; + Je vous plains, je me plains; mais il y faut aller. + + CAMILLE. + + Non; je te connois mieux, tu veux que je te prie + Et qu'ainsi mon pouvoir t'excuse à ta patrie. + Tu n'es que trop fameux par tes autres exploits: 545 + Albe a reçu par eux tout ce que tu lui dois. + Autre n'a mieux que toi soutenu cette guerre; + Autre de plus de morts n'a couvert notre terre[732]: + Ton nom ne peut plus croître, il ne lui manque rien; + Souffre qu'un autre ici puisse ennoblir le sien. 550 + + CURIACE. + + Que je souffre à mes yeux qu'on ceigne une autre tête + Des lauriers immortels que la gloire m'apprête, + Ou que tout mon pays reproche à ma vertu + Qu'il auroit triomphé si j'avois combattu, + Et que sous mon amour ma valeur endormie[733] 555 + Couronne tant d'exploits d'une telle infamie! + Non, Albe, après l'honneur que j'ai reçu de toi, + Tu ne succomberas ni vaincras que par moi; + Tu m'as commis ton sort, je t'en rendrai bon conte[734], + Et vivrai sans reproche, ou périrai sans honte[735]. 560 + + CAMILLE. + + Quoi! tu ne veux pas voir qu'ainsi tu me trahis! + + CURIACE. + + Avant que d'être à vous, je suis à mon pays. + + CAMILLE. + + Mais te priver pour lui toi-même d'un beau-frère, + Ta soeur de son mari! + + CURIACE. + + Telle est notre misère: + Le choix d'Albe et de Rome ôte toute douceur 565 + Aux noms jadis si doux de beau-frère et de soeur. + + CAMILLE. + + Tu pourras donc, cruel, me présenter sa tête[736], + Et demander ma main pour prix de ta conquête! + + CURIACE. + + Il n'y faut plus penser: en l'état où je suis, + Vous aimer sans espoir, c'est tout ce que je puis. 570 + Vous en pleurez[737], Camille[738]? + + CAMILLE. + + Il faut bien que je pleure: + Mon insensible amant ordonne que je meure; + Et quand l'hymen pour nous allume son flambeau[739], + Il l'éteint de sa main pour m'ouvrir le tombeau. + Ce coeur impitoyable à ma perte s'obstine, 575 + Et dit qu'il m'aime encore alors qu'il m'assassine. + + CURIACE. + + Que les pleurs d'une amante ont de puissants discours, + Et qu'un bel oeil est fort avec un tel secours! + Que mon coeur s'attendrit à cette triste vue! + Ma constance contre elle à regret s'évertue. 580 + N'attaquez plus ma gloire avec tant de douleurs[740], + Et laissez-moi sauver ma vertu de vos pleurs; + Je sens qu'elle chancelle, et défend mal la place: + Plus je suis votre amant, moins je suis Curiace. + Foible d'avoir déjà combattu l'amitié, 585 + Vaincroit-elle à la fois l'amour et la pitié? + Allez, ne m'aimez plus, ne versez plus de larmes, + Ou j'oppose l'offense à de si fortes armes; + Je me défendrai mieux contre votre courroux, + Et pour le mériter, je n'ai plus d'yeux pour vous: 590 + Vengez-vous d'un ingrat, punissez un volage. + Vous ne vous montrez point sensible à cet outrage! + Je n'ai plus d'yeux pour vous, vous en avez pour moi! + En faut-il plus encor? je renonce à ma foi. + Rigoureuse vertu dont je suis la victime, 595 + Ne peux-tu résister sans le secours d'un crime? + + CAMILLE. + + Ne fais point d'autre crime, et j'atteste les Dieux + Qu'au lieu de t'en haïr, je t'en aimerai mieux; + Oui, je te chérirai, tout ingrat et perfide, + Et cesse d'aspirer au nom de fratricide. 600 + Pourquoi suis-je Romaine, ou que n'es-tu Romain? + Je te préparerois des lauriers de ma main; + Je t'encouragerois, au lieu de te distraire; + Et je te traiterois comme j'ai fait mon frère. + Hélas! j'étois aveugle en mes voeux aujourd'hui; 605 + J'en ai fait contre toi quand j'en ai fait pour lui. + Il revient: quel malheur, si l'amour de sa femme + Ne peut non plus sur lui que le mien sur ton âme! + + +SCÈNE VI. + +HORACE, CURIACE, SABINE, CAMILLE. + + CURIACE. + + Dieux! Sabine le suit. Pour ébranler mon coeur, + Est-ce peu de Camille? y joignez-vous ma soeur? 610 + Et laissant à ses pleurs vaincre ce grand courage, + L'amenez-vous ici chercher même avantage? + + SABINE. + + Non, non, mon frère, non; je ne viens en ce lieu + Que pour vous embrasser et pour vous dire adieu. + Votre sang est trop bon, n'en craignez rien de lâche, + Rien dont la fermeté de ces grands coeurs se fâche: + Si ce malheur illustre ébranloit l'un de vous, + Je le désavouerois pour frère ou pour époux. + Pourrois-je toutefois vous faire une prière + Digne d'un tel époux et digne d'un tel frère? 620 + Je veux d'un coup si noble ôter l'impiété, + A l'honneur qui l'attend rendre sa pureté, + La mettre en son éclat sans mélange de crimes[741]; + Enfin je vous veux faire ennemis légitimes. + Du saint noeud qui vous joint je suis le seul lien: 625 + Quand je ne serai plus, vous ne vous serez rien. + Brisez votre alliance, et rompez-en la chaîne; + Et puisque votre honneur veut des effets de haine, + Achetez par ma mort le droit de vous haïr: + Albe le veut, et Rome; il faut leur obéir. 630 + Qu'un de vous deux me tue, et que l'autre me venge: + Alors votre combat n'aura plus rien d'étrange; + Et du moins l'un des deux sera juste agresseur, + Ou pour venger sa femme, ou pour venger sa soeur. + Mais quoi? vous souilleriez une gloire si belle, 635 + Si vous vous animiez par quelque autre querelle: + Le zèle du pays vous défend de tels soins[742]; + Vous feriez peu pour lui si vous vous étiez moins: + Il lui faut, et sans haine, immoler un beau-frère. + Ne différez donc plus ce que vous devez faire: 640 + Commencez par sa soeur à répandre son sang, + Commencez par sa femme à lui percer le flanc, + Commencez par Sabine à faire de vos vies + Un digne sacrifice à vos chères patries: + Vous êtes ennemis en ce combat fameux, 645 + Vous d'Albe, vous de Rome, et moi de toutes deux. + Quoi? me réservez-vous à voir une victoire + Où pour haut appareil d'une pompeuse gloire, + Je verrai les lauriers d'un frère ou d'un mari + Fumer encor d'un sang que j'aurai tant chéri? 650 + Pourrai-je entre vous deux régler alors mon âme, + Satisfaire aux devoirs et de soeur et de femme, + Embrasser le vainqueur en pleurant le vaincu? + Non, non, avant ce coup Sabine aura vécu: + Ma mort le préviendra, de qui que je l'obtienne; 655 + Le refus de vos mains y condamne la mienne. + Sus donc, qui vous retient? Allez, coeurs inhumains, + J'aurai trop de moyens pour y forcer vos mains. + Vous ne les aurez point au combat occupées, + Que ce corps au milieu n'arrête vos épées; 660 + Et malgré vos refus, il faudra que leurs coups + Se fassent jour ici pour aller jusqu'à vous. + + HORACE. + + O ma femme! + + CURIACE. + + O ma soeur! + + CAMILLE. + + Courage! ils s'amollissent. + + SABINE. + + Vous poussez des soupirs; vos visages pâlissent! + Quelle peur vous saisit? Sont-ce là ces grands coeurs, 665 + Ces héros qu'Albe et Rome ont pris pour défenseurs? + + HORACE. + + Que t'ai-je fait, Sabine, et quelle est mon offense[743] + Qui t'oblige à chercher une telle vengeance? + Que t'a fait mon honneur, et par quel droit viens-tu[744] + Avec toute ta force attaquer ma vertu? 670 + Du moins contente-toi de l'avoir étonnée[745], + Et me laisse achever cette grande journée. + Tu me viens de réduire en un étrange point; + Aime assez ton mari pour n'en triompher point. + Va-t'en, et ne rends plus la victoire douteuse; 675 + La dispute déjà m'en est assez honteuse: + Souffre qu'avec honneur je termine mes jours. + + SABINE. + + Va, cesse de me craindre: on vient à ton secours. + + +SCÈNE VII. + +LE VIEIL HORACE, HORACE, CURIACE, SABINE, CAMILLE. + + LE VIEIL HORACE. + + Qu'est-ce-ci, mes enfants? écoutez-vous vos flammes, + Et perdez-vous encor le temps avec des femmes? 680 + Prêts à verser du sang, regardez-vous des pleurs? + Fuyez, et laissez-les déplorer leurs malheurs. + Leurs plaintes ont pour vous trop d'art et de tendresse: + Elles vous feroient part enfin de leur foiblesse, + Et ce n'est qu'en fuyant qu'on pare de tels coups. 685 + + SABINE. + + N'appréhendez rien d'eux, ils sont dignes de vous. + Malgré tous nos efforts, vous en devez attendre + Ce que vous souhaitez et d'un fils et d'un gendre; + Et si notre foiblesse ébranloit leur honneur[746], + Nous vous laissons ici pour leur rendre du coeur. 690 + Allons, ma soeur, allons, ne perdons plus de larmes[747]: + Contre tant de vertus ce sont de foibles armes[748]. + Ce n'est qu'au désespoir qu'il nous faut recourir. + Tigres, allez combattre, et nous, allons mourir. + + +SCÈNE VIII. + +LE VIEIL HORACE, HORACE, CURIACE. + + HORACE. + + Mon père, retenez des femmes qui s'emportent, 695 + Et de grâce empêchez surtout qu'elles ne sortent. + Leur amour importun viendroit avec éclat + Par des cris et des pleurs troubler notre combat; + Et ce qu'elles nous sont feroit qu'avec justice + On nous imputeroit ce mauvais artifice. 700 + L'honneur d'un si beau choix seroit trop acheté, + Si l'on nous soupçonnoit de quelque lâcheté. + + LE VIEIL HORACE. + + J'en aurai soin. Allez, vos frères vous attendent; + Ne pensez qu'aux devoirs que vos pays demandent. + + CURIACE. + + Quel adieu vous dirai-je? et par quels compliments.... + + LE VIEIL HORACE. + + Ah! n'attendrissez point ici mes sentiments; + Pour vous encourager ma voix manque de termes; + Mon coeur ne forme point de pensers assez fermes; + Moi-même en cet adieu j'ai les larmes aux yeux. + Faites votre devoir, et laissez faire aux Dieux. 710 + + +FIN DU SECOND ACTE. + +NOTES: + + [714] _Var._ Et ne nous opposant d'autres bras que les vôtres. + (1641-56) + + [715] _Var._ Nous croirons, la voyant tout entière en vos mains. + (1641-56) + + [716] _Var._ Ce que je vous dois être et ce que je vous suis. + (1641-60) + + [717] _Var._ Vu ceux qu'elle rejette, et les trois qu'elle nomme. + (1641-56) + + [718] _Var._ Si Rome et tout l'État perdoient moins à ma mort. + (1641-56) + + [719] La scène commence à ce vers dans les éditions de 1641-56, + où le vers précédent termine la scène I. + + [720] _Var._ Dirai-je au dictateur, qui devers vous m'envoie. + (1641-56) + + [721] _Var._ Comme il ne nous prend pas pour des âmes communes. + (1641-56) + + [722] L'édition de 1682 porte, par erreur, _comme_, pour + _contre_. + + [723] _Var._ Je vois que votre honneur gît à verser mon sang. + (1641-56) + + [724] _Var._ Sur ceux dont notre guerre a consommé la vie. + (1641-48 et 55 A.) + + [725] «Cette tirade fit un effet surprenant sur tout le public, + et les deux derniers vers sont devenus un proverbe ou plutôt une + maxime admirable.» (_Voltaire._) + + [726] «A ces mots: «Je ne vous connois plus.--Je vous connois + encore,» on se récria d'admiration....» (_Voltaire._) + + [727] _Var._ A se ressouvenir qu'elle est toujours ma femme. + (1641-60) + + [728] _Var._ Consommez avec lui toute cette foiblesse. (1641-48 + et 55 A.) + + [729] Cette indication manque dans les éditions de 1641-48 et de + 1655 A. + + [730] _Var._ Iras-tu, ma chère âme[730-a], et ce funeste honneur. + (1641-56) + + [730-a] «_Chère âme_ ne révoltait point en 1639, et ces + expressions tendres rendaient encore la situation plus haute. + Depuis peu même une grande actrice a rétabli cette expression _ma + chère âme_.» (_Voltaire._)--Voyez la _Notice_, p. 252. + + [731] _Var._ Elle se prend aux Dieux, qu'elle ose quereller. + (1641-56) + + [732] _Var._ Autre de plus de morts n'a couvert cette terre. + (1641-56) + + [733] _Var._ Et que par mon amour ma valeur endormie. (1641-56) + + [734] Voyez tome I, p. 150, note 479-a. + + [735] _Var._ Et vivrai sans reproche, ou finirai sans honte. + (1641-56) + + [736] _Var._ Viendras-tu point encor me présenter sa tête. + (1641-56) + + [737] Voyez _Cinna_, acte III, scène V, vers 1070.--On a aussi + rapproché de ce passage des mouvements tout semblables, ou + très-voisins, qui se trouvent chez Racine et chez Voltaire: par + exemple dans _Bajazet_, acte III, scène I, et acte IV, scène V; + _Iphigénie_, acte IV, scène I; _Britannicus_, acte V, scène I; + _Zaïre_, acte II, scène III, et acte IV, scène II. + + [738] _Var._ Vous pleurez, ma chère âme? (1641-56) + + [739] _Var._ Et lorsque notre hymen allume son flambeau. + (1641-60) + + [740] _Var._ N'attaquez plus ma gloire avecque vos douleurs. + (1641-56) + + [741] On lit, dans l'édition de 1682, _des crimes_, pour _de + crimes_. + + [742] _Var._ Votre zèle au pays vous défend de tels soins. + (1641-60) + + [743] _Var._ Femme[743-a], que t'ai-je fait, et quelle est mon + offense. (1641-56) + + [743-a] Voltaire fait ici, au sujet du mot _femme_, une + remarque qu'on ne songerait plus, ce nous semble, à faire + aujourd'hui: «La naïveté, dit-il, qui régnait encore en ce + temps-là dans les écrits permettait ce mot. La rudesse romaine y + paraît même tout entière.» + + [744] _Var._ Que t'a fait mon honneur, femme, et pourquoi + viens-tu. (1641-56) + + [745] _Var._ Du moins contente-toi de l'avoir offensée. (1641) + + [746] _Var._ Et si notre foiblesse avoit pu les changer, + Nous vous laissons ici pour les encourager. (1641-64) + + [747] _Var._ Allons, ma soeur, allons, ne perdons point de + larmes. (1641-48 et 55 A.) + + [748] _Var._ Contre tant de vertu ce sont de foibles armes. + (1641, 48, 55 et 60) + + + + +ACTE III. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + + SABINE[749]. + + Prenons parti, mon âme, en de telles disgrâces: + Soyons femme d'Horace, ou soeur des Curiaces; + Cessons de partager nos inutiles soins; + Souhaitons quelque chose, et craignons un peu moins. + Mais, las! quel parti prendre en un sort si contraire? + Quel ennemi choisir, d'un époux ou d'un frère? + La nature ou l'amour parle pour chacun d'eux[750], + Et la loi du devoir m'attache à tous les deux. + Sur leurs hauts sentiments réglons plutôt les nôtres; + Soyons femme de l'un ensemble et soeur des autres: 720 + Regardons leur honneur comme un souverain bien; + Imitons leur constance, et ne craignons plus rien. + La mort qui les menace est une mort si belle, + Qu'il en faut sans frayeur attendre la nouvelle. + N'appelons point alors les destins inhumains; 725 + Songeons pour quelle cause, et non par quelles mains; + Revoyons les vainqueurs, sans penser qu'à la gloire + Que toute leur maison reçoit de leur victoire; + Et sans considérer aux dépens de quel sang + Leur vertu les élève en cet illustre rang, 730 + Faisons nos intérêts de ceux de leur famille: + En l'une je suis femme, en l'autre je suis fille, + Et tiens à toutes deux par de si forts liens, + Qu'on ne peut triompher que par les bras des miens. + Fortune, quelque maux que ta rigueur m'envoie, 735 + J'ai trouvé les moyens d'en tirer de la joie, + Et puis voir aujourd'hui le combat sans terreur[751], + Les morts sans désespoir, les vainqueurs sans horreur. + Flatteuse illusion, erreur douce et grossière, + Vain effort de mon âme, impuissante lumière, 740 + De qui le faux brillant prend droit de m'éblouir, + Que tu sais peu durer, et tôt t'évanouir! + Pareille à ces éclairs qui dans le fort des ombres + Poussent un jour qui fuit et rend les nuits plus sombres, + Tu n'as frappé mes yeux d'un moment de clarté 745 + Que pour les abîmer dans plus d'obscurité. + Tu charmois trop ma peine, et le ciel, qui s'en fâche, + Me vend déjà bien cher ce moment de relâche. + Je sens mon triste coeur percé de tous les coups + Qui m'ôtent maintenant un frère ou mon époux. 750 + Quand je songe à leur mort, quoi que je me propose, + Je songe par quels bras, et non pour quelle cause, + Et ne vois les vainqueurs en leur illustre rang + Que pour considérer aux dépens de quel sang. + La maison des vaincus touche seule mon âme: 755 + En l'une je suis fille, en l'autre je suis femme, + Et tiens à toutes deux par de si forts liens, + Qu'on ne peut triompher que par la mort des miens[752]. + C'est là donc cette paix que j'ai tant souhaitée! + Trop favorables Dieux, vous m'avez écoutée! 760 + Quels foudres lancez-vous quand vous vous irritez, + Si même vos faveurs ont tant de cruautés? + Et de quelle façon punissez-vous l'offense, + Si vous traitez ainsi les voeux de l'innocence? + + +SCÈNE II. + +SABINE, JULIE. + + SABINE. + + En est-ce fait, Julie, et que m'apportez-vous? 765 + Est-ce la mort d'un frère, ou celle d'un époux? + Le funeste succès de leurs armes impies[753] + De tous les combattants a-t-il fait des hosties[754], + Et m'enviant l'horreur que j'aurois des vainqueurs, + Pour tous tant qu'ils étoient demande-t-il mes pleurs[755]? 770 + + JULIE. + + Quoi? ce qui s'est passé, vous l'ignorez encore? + + SABINE. + + Vous faut-il étonner de ce que je l'ignore, + Et ne savez-vous point que de cette maison + Pour Camille et pour moi l'on fait une prison? + Julie, on nous renferme, on a peur de nos larmes; 775 + Sans cela nous serions au milieu de leurs armes, + Et par les désespoirs d'une chaste amitié, + Nous aurions des deux camps tiré quelque pitié. + + JULIE. + + Il n'étoit pas besoin d'un si tendre spectacle: + Leur vue à leur combat apporte assez d'obstacle. 780 + Sitôt qu'ils ont paru prêts à se mesurer, + On a dans les deux camps entendu murmurer[756]: + A voir de tels amis, des personnes si proches, + Venir pour leur patrie aux mortelles approches, + L'un s'émeut de pitié, l'autre est saisi d'horreur, 785 + L'autre d'un si grand zèle admire la fureur; + Tel porte jusqu'aux cieux leur vertu sans égale, + Et tel l'ose nommer sacrilége et brutale. + Ces divers sentiments n'ont pourtant qu'une voix; + Tous accusent leurs chefs, tous détestent leur choix; 790 + Et ne pouvant souffrir un combat si barbare, + On s'écrie, on s'avance, enfin on les sépare. + + SABINE. + + Que je vous dois d'encens, grands Dieux, qui m'exaucez! + + JULIE. + + Vous n'êtes pas, Sabine, encore où vous pensez: + Vous pouvez espérer, vous avez moins à craindre; 795 + Mais il vous reste encore assez de quoi vous plaindre. + En vain d'un sort si triste on les veut garantir; + Ces cruels généreux n'y peuvent consentir: + La gloire de ce choix leur est si précieuse, + Et charme tellement leur âme ambitieuse, 800 + Qu'alors qu'on les déplore ils s'estiment heureux, + Et prennent pour affront la pitié qu'on a d'eux[757]. + Le trouble des deux camps souille leur renommée; + Ils combattront plutôt et l'une et l'autre armée, + Et mourront par les mains qui leur font d'autres lois[758], + Que pas un d'eux renonce aux honneurs d'un tel choix. + + SABINE. + + Quoi? dans leur dureté ces coeurs d'acier s'obstinent[759]! + + JULIE. + + Oui, mais d'autre côté les deux camps se mutinent[760], + Et leurs cris, des deux parts poussés en même temps, + Demandent la bataille, ou d'autres combattants. 810 + La présence des chefs à peine est respectée, + Leur pouvoir est douteux, leur voix mal écoutée; + Le Roi même s'étonne; et pour dernier effort: + «Puisque chacun, dit-il, s'échauffe en ce discord, + Consultons des grands Dieux la majesté sacrée, 815 + Et voyons si ce change à leurs bontés agrée. + Quel impie osera se prendre à leur vouloir, + Lorsqu'en un sacrifice ils nous l'auront fait voir?» + Il se tait, et ces mots semblent être des charmes; + Même aux six combattants ils arrachent les armes; 820 + Et ce desir d'honneur qui leur ferme les yeux, + Tout aveugle qu'il est, respecte encor les Dieux. + Leur plus bouillante ardeur cède à l'avis de Tulle; + Et soit par déférence, ou par un prompt scrupule, + Dans l'une et l'autre armée on s'en fait une loi, 825 + Comme si toutes deux le connoissoient pour roi. + Le reste s'apprendra par la mort des victimes. + + SABINE. + + Les Dieux n'avoueront point un combat plein de crimes; + J'en espère beaucoup, puisqu'il est différé, + Et je commence à voir ce que j'ai desiré. 830 + + +SCÈNE III. + +SABINE, CAMILLE, JULIE. + + SABINE. + + Ma soeur, que je vous die une bonne nouvelle. + + CAMILLE. + + Je pense la savoir, s'il faut la nommer telle. + On l'a dite à mon père, et j'étois avec lui; + Mais je n'en conçois rien qui flatte mon ennui. + Ce délai de nos maux rendra leurs coups plus rudes; 835 + Ce n'est qu'un plus long terme à nos inquiétudes; + Et tout l'allégement qu'il en faut espérer, + C'est de pleurer plus tard ceux qu'il faudra pleurer. + + SABINE. + + Les Dieux n'ont pas en vain inspiré ce tumulte. + + CAMILLE. + + Disons plutôt, ma soeur, qu'en vain on les consulte. 840 + Ces mêmes Dieux à Tulle ont inspiré ce choix[761]; + Et la voix du public n'est pas toujours leur voix; + Ils descendent bien moins dans de si bas étages + Que dans l'âme des rois, leurs vivantes images, + De qui l'indépendante et sainte autorité[762] 845 + Est un rayon secret de leur divinité. + + JULIE. + + C'est vouloir sans raison vous former des obstacles + Que de chercher leur voix ailleurs qu'en leurs oracles[763]; + Et vous ne vous pouvez figurer tout perdu, + Sans démentir celui qui vous fut hier rendu. 850 + + CAMILLE. + + Un oracle jamais ne se laisse comprendre: + On l'entend d'autant moins que plus on croit l'entendre[764]; + Et loin de s'assurer sur un pareil arrêt, + Qui n'y voit rien d'obscur doit croire que tout l'est. + + SABINE. + + Sur ce qui fait pour nous prenons plus d'assurance, 855 + Et souffrons les douceurs d'une juste espérance. + Quand la faveur du ciel ouvre à demi ses bras, + Qui ne s'en promet rien ne la mérite pas; + Il empêche souvent qu'elle ne se déploie, + Et lorsqu'elle descend, son refus la renvoie. 860 + + CAMILLE. + + Le ciel agit sans nous en ces événements, + Et ne les règle point dessus nos sentiments. + + JULIE. + + Il ne vous a fait peur que pour vous faire grâce. + Adieu: je vais savoir comme enfin tout se passe. + Modérez vos frayeurs; j'espère à mon retour 865 + Ne vous entretenir que de propos d'amour, + Et que nous n'emploierons la fin de la journée + Qu'aux doux préparatifs d'un heureux hyménée. + + SABINE. + + J'ose encor l'espérer[765]. + + CAMILLE. + + Moi, je n'espère rien. + + JULIE. + + L'effet vous fera voir que nous en jugeons bien. 870 + + +SCÈNE IV. + +SABINE, CAMILLE. + + SABINE. + + Parmi nos déplaisirs souffrez que je vous blâme: + Je ne puis approuver tant de trouble en votre âme[766]; + Que feriez-vous, ma soeur, au point où je me vois, + Si vous aviez à craindre autant que je le dois, + Et si vous attendiez de leurs armes fatales 875 + Des maux[767] pareils aux miens, et des pertes égales? + + CAMILLE. + + Parlez plus sainement de vos maux et des miens: + Chacun voit ceux d'autrui d'un autre oeil que les siens; + Mais à bien regarder ceux où le ciel me plonge, + Les vôtres auprès d'eux vous sembleront un songe. 880 + La seule mort d'Horace est à craindre pour vous. + Des frères ne sont rien à l'égal d'un époux; + L'hymen qui nous attache en une autre famille + Nous détache de celle où l'on a vécu fille; + On voit d'un oeil divers des noeuds si différents[768], 885 + Et pour suivre un mari l'on quitte ses parents; + Mais si près d'un hymen, l'amant que donne un père + Nous est moins qu'un époux, et non pas moins qu'un frère; + Nos sentiments entre eux demeurent suspendus, + Notre choix impossible, et nos voeux confondus. 890 + Ainsi, ma soeur, du moins vous avez dans vos plaintes + Où porter vos souhaits et terminer vos craintes; + Mais si le ciel s'obstine à nous persécuter, + Pour moi, j'ai tout à craindre, et rien à souhaiter. + + SABINE. + + Quand il faut que l'un meure et par les mains de l'autre, + C'est un raisonnement bien mauvais que le vôtre. + Quoique ce soient, ma soeur, des noeuds bien différents, + C'est sans les oublier qu'on quitte ses parents: + L'hymen n'efface point ces profonds caractères; + Pour aimer un mari, l'on ne hait pas ses frères: 900 + La nature en tout temps garde ses premiers droits; + Aux dépens de leur vie on ne fait point de choix: + Aussi bien qu'un époux ils sont d'autres nous-mêmes; + Et tous maux sont pareils alors qu'ils sont extrêmes. + Mais l'amant qui vous charme et pour qui vous brûlez 905 + Ne vous est, après tout, que ce que vous voulez; + Une mauvaise humeur, un peu de jalousie, + En fait assez souvent passer la fantaisie[769]; + Ce que peut le caprice, osez-le par raison, + Et laissez votre sang hors de comparaison: 910 + C'est crime qu'opposer des liens volontaires + A ceux que la naissance a rendus nécessaires. + Si donc le ciel s'obstine à nous persécuter, + Seule j'ai tout à craindre, et rien à souhaiter; + Mais pour vous, le devoir vous donne, dans vos plaintes, + Où porter vos souhaits et terminer vos craintes. + + CAMILLE. + + Je le vois bien, ma soeur, vous n'aimâtes jamais; + Vous ne connoissez[770] point ni l'amour ni ses traits: + On peut lui résister quand il commence à naître, + Mais non pas le bannir quand il s'est rendu maître, 920 + Et que l'aveu d'un père, engageant notre foi, + A fait de ce tyran un légitime roi: + Il entre avec douceur, mais il règne par force; + Et quand l'âme une fois a goûté son amorce, + Vouloir ne plus aimer, c'est ce qu'elle ne peut, 925 + Puisqu'elle ne peut plus vouloir que ce qu'il veut: + Ses chaînes sont pour nous aussi fortes que belles. + + +SCÈNE V. + +LE VIEIL HORACE, SABINE, CAMILLE. + + LE VIEIL HORACE. + + Je viens vous apporter de fâcheuses nouvelles, + Mes filles; mais en vain je voudrois vous celer + Ce qu'on ne vous sauroit longtemps dissimuler: 930 + Vos frères sont aux mains, les Dieux ainsi l'ordonnent. + + SABINE. + + Je veux bien l'avouer, ces nouvelles m'étonnent; + Et je m'imaginois dans la divinité + Beaucoup moins d'injustice, et bien plus de bonté. + Ne nous consolez point: contre tant d'infortune[771] 935 + La pitié parle en vain, la raison importune[772]. + Nous avons en nos mains la fin de nos douleurs, + Et qui veut bien mourir peut braver les malheurs[773]. + Nous pourrions aisément faire en votre présence + De notre désespoir une fausse constance; 940 + Mais quand on peut sans honte être sans fermeté, + L'affecter au dehors, c'est une lâcheté[774]; + L'usage d'un tel art, nous le laissons aux hommes, + Et ne voulons passer que pour ce que nous sommes. + Nous ne demandons point qu'un courage si fort 945 + S'abaisse à notre exemple à se plaindre du sort. + Recevez sans frémir ces mortelles alarmes; + Voyez couler nos pleurs sans y mêler vos larmes; + Enfin, pour toute grâce, en de tels déplaisirs, + Gardez votre constance, et souffrez nos soupirs. 950 + + LE VIEIL HORACE. + + Loin de blâmer les pleurs que je vous vois répandre, + Je crois faire beaucoup de m'en pouvoir défendre, + Et céderois peut-être à de si rudes coups, + Si je prenois ici même intérêt que vous: + Non qu'Albe par son choix m'ait fait haïr vos frères, 955 + Tous trois me sont encor des personnes bien chères; + Mais enfin l'amitié n'est pas du même rang, + Et n'a point les effets de l'amour ni du sang; + Je ne sens point pour eux la douleur qui tourmente + Sabine comme soeur, Camille comme amante: 960 + Je puis les regarder comme nos ennemis, + Et donne sans regret mes souhaits à mes fils. + Ils sont, grâces aux Dieux, dignes de leur patrie; + Aucun étonnement n'a leur gloire flétrie; + Et j'ai vu leur honneur croître de la moitié, 965 + Quand ils ont des deux camps refusé la pitié. + Si par quelque foiblesse ils l'avoient mendiée, + Si leur haute vertu ne l'eût répudiée, + Ma main bientôt sur eux m'eût vengé hautement + De l'affront que m'eût fait ce mol consentement. 970 + Mais lorsqu'en dépit d'eux on en a voulu d'autres, + Je ne le cèle point, j'ai joint mes voeux aux vôtres. + Si le ciel pitoyable eût écouté ma voix, + Albe seroit réduite à faire un autre choix; + Nous pourrions voir tantôt triompher les Horaces 975 + Sans voir leurs bras souillés du sang des Curiaces, + Et de l'événement d'un combat plus humain + Dépendroit maintenant l'honneur du nom romain. + La prudence des Dieux autrement en dispose; + Sur leur ordre éternel mon esprit se repose: 980 + Il s'arme en ce besoin de générosité, + Et du bonheur public fait sa félicité. + Tâchez d'en faire autant pour soulager vos peines, + Et songez toutes deux que vous êtes Romaines: + Vous l'êtes devenue, et vous l'êtes encor; 985 + Un si glorieux titre est un digne trésor. + Un jour, un jour viendra que par toute la terre + Rome se fera craindre à l'égal du tonnerre, + Et que tout l'univers tremblant dessous ses lois, + Ce grand nom deviendra l'ambition des rois: 990 + Les Dieux à notre Énée ont promis cette gloire. + + +SCÈNE VI. + +LE VIEIL HORACE, SABINE, CAMILLE, JULIE. + + LE VIEIL HORACE. + + Nous venez-vous, Julie, apprendre la victoire? + + JULIE. + + Mais plutôt du combat les funestes effets: + Rome est sujette d'Albe, et vos fils sont défaits; + Des trois les deux sont morts, son époux seul vous reste. + + LE VIEIL HORACE. + + O d'un triste combat effet vraiment funeste! + Rome est sujette d'Albe, et pour l'en garantir + Il n'a pas employé jusqu'au dernier soupir! + Non, non, cela n'est point, on vous trompe, Julie; + Rome n'est point sujette, ou mon fils est sans vie: 1000 + Je connois mieux mon sang, il sait mieux son devoir. + + JULIE + + Mille, de nos remparts, comme moi l'ont pu voir. + Il s'est fait admirer tant qu'ont duré ses frères; + Mais comme il s'est vu seul contre trois adversaires, + Près d'être enfermé d'eux, sa fuite l'a sauvé. 1005 + + LE VIEIL HORACE. + + Et nos soldats trahis ne l'ont point achevé[775]? + Dans leurs rangs à ce lâche ils ont donné retraite? + + JULIE. + + Je n'ai rien voulu voir après cette défaite. + + CAMILLE. + + O mes frères! + + LE VIEIL HORACE. + + Tout beau, ne les pleurez pas tous; + Deux jouissent d'un sort dont leur père est jaloux. 1010 + Que des plus nobles fleurs leur tombe soit couverte; + La gloire de leur mort m'a payé de leur perte: + Ce bonheur a suivi leur courage invaincu, + Qu'ils ont vu Rome libre autant qu'ils ont vécu, + Et ne l'auront point vue obéir qu'à son prince, 1015 + Ni d'un État voisin devenir la province. + Pleurez l'autre, pleurez l'irréparable affront + Que sa fuite honteuse imprime à notre front; + Pleurez le déshonneur de toute notre race, + Et l'opprobre éternel qu'il laisse au nom d'Horace. 1020 + + JULIE. + + Que vouliez-vous qu'il fît contre trois? + + LE VIEIL HORACE. + + Qu'il mourût[776], + Ou qu'un beau désespoir alors le secourût. + N'eût-il que d'un moment reculé sa défaite, + Rome eût été du moins un peu plus tard sujette; + Il eût avec honneur laissé mes cheveux gris, 1025 + Et c'étoit de sa vie un assez digne prix. + Il est de tout son sang comptable à sa patrie; + Chaque goutte épargnée a sa gloire flétrie; + Chaque instant de sa vie, après ce lâche tour, + Met d'autant plus ma honte avec la sienne au jour. 1030 + J'en romprai bien le cours, et ma juste colère, + Contre un indigne fils usant des droits d'un père, + Saura bien faire voir dans sa punition + L'éclatant désaveu d'une telle action. + + SABINE. + + Écoutez un peu moins ces ardeurs généreuses, 1035 + Et ne nous rendez point tout à fait malheureuses. + + LE VIEIL HORACE. + + Sabine, votre coeur se console aisément; + Nos malheurs jusqu'ici vous touchent foiblement. + Vous n'avez point encor de part à nos misères: + Le ciel vous a sauvé votre époux et vos frères; 1040 + Si nous sommes sujets, c'est de votre pays; + Vos frères sont vainqueurs quand nous sommes trahis; + Et voyant le haut point où leur gloire se monte, + Vous regardez fort peu ce qui nous vient de honte. + Mais votre trop d'amour pour cet infâme époux 1045 + Vous donnera bientôt à plaindre comme à nous. + Vos pleurs en sa faveur sont de foibles défenses: + J'atteste des grands Dieux les suprêmes puissances + Qu'avant ce jour fini, ces mains, ces propres mains + Laveront dans son sang la honte des Romains. 1050 + + SABINE. + + Suivons-le promptement, la colère l'emporte. + Dieux! verrons-nous toujours des malheurs de la sorte? + Nous faudra-t-il toujours en craindre de plus grands, + Et toujours redouter la main de nos parents? + + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + +NOTES: + + [749] Voltaire fait ici une critique dont nous ne reproduisons + les termes que parce qu'ils ont trait à l'histoire de la scène + française: «Ce monologue de Sabine est, dit-il, absolument + inutile, et fait languir la pièce. Les comédiens voulaient alors + des monologues. La déclamation approchait du chant, surtout celle + des femmes; les auteurs avaient cette complaisance pour + elles....» + + [750] _Var._ La nature ou l'amour parlent pour chacun d'eux. + (1641 et 55 A.) + + [751] _Var._ Et puis voir maintenant le combat sans terreur. + (1641-56) + + [752] L'édition de 1663 porte _de miens_, pour _des miens_: c'est + très-vraisemblablement une erreur. + + [753] _Var._ Ou si le triste sort de leurs armes[753-a] impies + De tous les combattants a fait autant d'hosties? (1641-56) + + [753-a] L'édition de 1656 porte, par erreur, _âmes_, pour + _armes_. + + [754] _Var._ De tous les combattants fait-il autant + d'hosties[754-a]? (1663 et 64) + + [754-a] «_Hostie_ ne se dit plus, et c'est dommage; il ne + reste plus que le mot de _victime_....» (_Voltaire._) Voyez le + _Lexique_. + + [755] _Var._ Pour tous tant qu'ils étoient m'a condamnée aux + pleurs. (1641-56) + + [756] _Var._ Et l'un et l'autre camp s'est mis à murmurer. + (1641-56) + + [757] _Var._ Et prenant pour affront la pitié[757-a] qu'on a + d'eux. (1656) + + [757-a] Il y a _piété_, au lieu de _pitié_, dans l'édition + de 1656, mais c'est évidemment une erreur. + + [758] _Var._ Et mourront par les mains qui les ont séparés, + Que quitter les honneurs qui leur sont déférés. (1641-56) + + [759] _Var._ Quoi? dans leur dureté ces coeurs de fer + s'obstinent! (1641-60) + + [760] _Var._ Ils le font, mais d'ailleurs les deux camps se + mutinent. (1641-64) + + [761] _Var._ Les mêmes Dieux à Tulle ont inspiré ce choix. + (1641-48 et 55 A.) + + [762] _Var._ Et de qui l'absolue et sainte autorité. (1641-56) + + [763] _Var._ Que de chercher leurs lois ailleurs qu'en leurs + oracles. (1655 A.) + + [764] On lit dans _Psyché_ (acte II, scène III): + + Un oracle jamais n'est sans obscurité: + On l'entend d'autant moins que mieux on croit l'entendre. + + [765] _Var._ Comme vous je l'espère. CAM. Et je n'ose y songer. + JUL. L'effet nous fera voir qui sait mieux en juger. (1641-56) + + [766] _Var._ Je ne puis approuver tant de trouble en notre âme. + (1641 in-4º, 48-54 et 56) + _Var._ Je ne puis approuver tant de trouble en mon âme. + (1655 A.) + + [767] L'édition de 1641 in-12 donne _deux maux_, pour _des maux_: + c'est évidemment une erreur. + + [768] _Var._ On ne compare point des noeuds si différents. + (1641-56) + + [769] _Var._ Le peuvent mettre hors de votre fantaisie; + Ce qu'elles font souvent, faites-le par raison. (1641-56) + + [770] L'édition de 1682 porte: _connoissiez_, pour _connoissez_. + + [771] _Var._ Ne nous consolez point: la raison importune. + (1641-56) + + [772] _Var._ Quand elle ose combattre une telle infortune. (1641-54, + 55 B. et 56) + _Var._ Quand elle ose combattre une telle fortune. (1655 A.) + + [773] _Var._ Qui peut vouloir mourir peut braver les malheurs. + (1641-56) + + [774] _Var._ La vouloir contrefaire est une lâcheté. (1641-56) + + [775] _Var._ Et nos soldats trahis ne l'ont pas achevé? (1641-60) + + [776] «Voilà ce fameux _qu'il mourût_, ce trait du plus grand + sublime, ce mot auquel il n'en est aucun de comparable dans toute + l'antiquité[776-a]; tout l'auditoire fut si transporté, qu'on + n'entendit jamais le vers faible qui suit; et le morceau: + + N'eût-il que d'un moment retardé (_lisez_: reculé) sa défaite, + + étant plein de chaleur, augmente encore la force du _qu'il + mourût_....» (_Voltaire._) + + [776-a] Cela est vrai, et c'est en vain, nous le croyons, + qu'on a cherché un mot semblable dans les auteurs anciens. Le + _moriamur_, de Calpurnius (voyez Tite Live, livre XXII, chapitre + XCIX), n'a aucun rapport avec la réponse sublime du vieil Horace, + et nous ne comprenons pas qu'on l'en ait rapproché. Le + _moreretur_, _inquies_, de Cicéron, dans le _Discours pour C. + Rubirius Postumus_ (chapitre X, § 29), peut bien se traduire par: + «Que vouliez-vous qu'il fît?--Qu'il mourût, direz-vous;» mais la + ressemblance est toute superficielle: la pensée, le sentiment, la + situation, tout est différent.--Un rapprochement plus opportun, + mais bien propre à faire ressortir, quoiqu'au fond l'idée soit + semblable, l'originalité de Corneille, ce serait peut-être celui + de ces vers de la tragédie des _Juives_ (acte IV, vers 33 et + suivants) de notre vieux poëte Garnier: + + C'est vergongne à un roi de survivre vaincu: + Un bon coeur n'eût jamais son malheur survécu. + --Et qu'eussiez-vous pu faire?--Un acte magnanime, + Qui malgré le destin m'eût acquis de l'estime. + Je fusse mort en roi, fièrement combattant, + Maint barbare adversaire à mes pieds abattant. + + + + +ACTE IV. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +LE VIEIL HORACE, CAMILLE. + + LE VIEIL HORACE. + + Ne me parlez jamais en faveur d'un infâme; 1055 + Qu'il me fuie à l'égal des frères de sa femme: + Pour conserver un sang qu'il tient si précieux, + Il n'a rien fait encor s'il n'évite mes yeux. + Sabine y peut mettre ordre, ou derechef j'atteste + Le souverain pouvoir de la troupe céleste.... 1060 + + CAMILLE. + + Ah! mon père, prenez un plus doux sentiment[777]; + Vous verrez Rome même en user autrement; + Et de quelque malheur que le ciel l'ait comblée, + Excuser la vertu sous le nombre accablée. + + LE VIEIL HORACE. + + Le jugement de Rome est peu pour mon regard, 1065 + Camille; je suis père, et j'ai mes droits à part. + Je sais trop comme agit la vertu véritable: + C'est sans en triompher que le nombre l'accable; + Et sa mâle vigueur, toujours en même point, + Succombe sous la force, et ne lui cède point. 1070 + Taisez-vous, et sachons ce que nous veut Valère. + + +SCÈNE II. + +LE VIEIL HORACE, VALÈRE, CAMILLE. + + VALÈRE. + + Envoyé par le Roi pour consoler un père, + Et pour lui témoigner.... + + LE VIEIL HORACE. + + N'en prenez aucun soin: + C'est un soulagement dont je n'ai pas besoin; + Et j'aime mieux voir morts que couverts d'infamie 1075 + Ceux que vient de m'ôter une main ennemie. + Tous deux pour leur pays sont morts en gens d'honneur; + Il me suffit. + + VALÈRE. + + Mais l'autre est un rare bonheur; + De tous les trois chez vous il doit tenir la place. + + LE VIEIL HORACE. + + Que n'a-t-on vu périr en lui le nom d'Horace[778]! 1080 + + VALÈRE. + + Seul vous le maltraitez après ce qu'il a fait. + + LE VIEIL HORACE. + + C'est à moi seul aussi de punir son forfait. + + VALÈRE. + + Quel forfait trouvez-vous en sa bonne conduite? + + LE VIEIL HORACE. + + Quel éclat de vertu trouvez-vous en sa fuite? + + VALÈRE. + + La fuite est glorieuse en cette occasion. 1085 + + LE VIEIL HORACE. + + Vous redoublez ma honte et ma confusion[779]. + Certes, l'exemple est rare et digne de mémoire, + De trouver dans la fuite un chemin à la gloire. + + VALÈRE. + + Quelle confusion, et quelle honte à vous + D'avoir produit un fils qui nous conserve tous, 1090 + Qui fait triompher Rome, et lui gagne un empire? + A quels plus grands honneurs faut-il qu'un père aspire? + + LE VIEIL HORACE. + + Quels honneurs, quel triomphe, et quel empire enfin, + Lorsqu'Albe sous ses lois range notre destin? + + VALÈRE. + + Que parlez-vous ici d'Albe et de sa victoire? 1095 + Ignorez-vous encor la moitié de l'histoire? + + LE VIEIL HORACE. + + Je sais que par sa fuite il a trahi l'État[780]. + + VALÈRE. + + Oui, s'il eût en fuyant terminé le combat; + Mais on a bientôt vu qu'il ne fuyoit qu'en homme + Qui savoit ménager l'avantage de Rome. 1100 + + LE VIEIL HORACE. + + Quoi, Rome donc triomphe! + + VALÈRE. + + Apprenez, apprenez + La valeur de ce fils qu'à tort vous condamnez. + Resté seul contre trois, mais en cette aventure + Tous trois étant blessés, et lui seul sans blessure, + Trop foible pour eux tous, trop fort pour chacun d'eux, + Il sait bien se tirer d'un pas si dangereux[781]; + Il fuit pour mieux combattre, et cette prompte ruse + Divise adroitement trois frères qu'elle abuse. + Chacun le suit d'un pas ou plus ou moins pressé, + Selon qu'il se rencontre ou plus ou moins blessé; 1110 + Leur ardeur est égale à poursuivre sa fuite; + Mais leurs coups inégaux séparent leur poursuite. + Horace, les voyant l'un de l'autre écartés, + Se retourne, et déjà les croit demi-domptés: + Il attend le premier, et c'étoit votre gendre. 1115 + L'autre, tout indigné qu'il ait osé l'attendre, + En vain en l'attaquant fait paroître un grand coeur; + Le sang qu'il a perdu ralentit sa vigueur. + Albe à son tour commence à craindre un sort contraire; + Elle crie au second qu'il secoure son frère: 1120 + Il se hâte et s'épuise en efforts superflus; + Il trouve en les joignant que son frère n'est plus. + + CAMILLE. + + Hélas[782]! + + VALÈRE. + + Tout hors d'haleine il prend pourtant sa place, + Et redouble bientôt la victoire d'Horace: + Son courage sans force est un débile appui; 1125 + Voulant venger son frère, il tombe auprès de lui. + L'air résonne des cris qu'au ciel chacun envoie; + Albe en jette d'angoisse, et les Romains de joie. + Comme notre héros se voit près d'achever, + C'est peu pour lui de vaincre, il veut encor braver: 1130 + «J'en viens d'immoler deux aux mânes de mes frères; + Rome aura le dernier de mes trois adversaires, + C'est à ses intérêts que je vais l'immoler,» + Dit-il; et tout d'un temps on le voit y voler. + La victoire entre eux deux n'étoit pas incertaine; 1135 + L'Albain percé de coups ne se traînoit qu'à peine, + Et comme une victime aux marches de l'autel, + Il sembloit présenter sa gorge au coup mortel: + Aussi le reçoit-il, peu s'en faut, sans défense, + Et son trépas de Rome établit la puissance[783]. 1140 + + LE VIEIL HORACE. + + O mon fils! ô ma joie! ô l'honneur de nos jours! + O d'un État penchant l'inespéré secours! + Vertu digne de Rome, et sang digne d'Horace! + Appui de ton pays, et gloire de ta race! + Quand pourrai-je étouffer dans tes embrassements 1145 + L'erreur[784] dont j'ai formé de si faux sentiments? + Quand pourra mon amour baigner avec tendresse + Ton front victorieux de larmes d'allégresse? + + VALÈRE. + + Vos caresses bientôt pourront se déployer: + Le Roi dans un moment vous le va renvoyer, 1150 + Et remet à demain la pompe qu'il prépare[785] + D'un sacrifice aux Dieux pour un bonheur si rare; + Aujourd'hui seulement on s'acquitte vers eux + Par des chants de victoire et par de simples voeux. + C'est où le Roi le mène, et tandis il m'envoie 1155 + Faire office vers vous de douleur et de joie; + Mais cet office encor n'est pas assez pour lui; + Il y viendra lui-même, et peut-être aujourd'hui: + Il croit mal reconnoître une vertu si pure[786], + Si de sa propre bouche il ne vous en assure, 1160 + S'il ne vous dit chez vous combien vous doit l'État. + + LE VIEIL HORACE. + + De tels remercîments ont pour moi trop d'éclat, + Et je me tiens déjà trop payé par les vôtres + Du service d'un fils, et du sang des deux autres[787]. + + VALÈRE. + + Il ne sait ce que c'est d'honorer à demi; 1165 + Et son sceptre arraché des mains de l'ennemi + Fait qu'il tient cet honneur qu'il lui plaît de vous faire[788] + Au-dessous du mérite et du fils et du père. + Je vais lui témoigner quels nobles sentiments + La vertu vous inspire en tous vos mouvements, 1170 + Et combien vous montrez d'ardeur pour son service. + + LE VIEIL HORACE. + + Je vous devrai beaucoup pour un si bon office. + + +SCÈNE III. + +LE VIEIL HORACE, CAMILLE. + + LE VIEIL HORACE. + + Ma fille, il n'est plus temps de répandre des pleurs; + Il sied mal d'en verser où l'on voit tant d'honneurs; + On pleure injustement des pertes domestiques, 1175 + Quand on en voit sortir des victoires publiques. + Rome triomphe d'Albe, et c'est assez pour nous; + Tous nos maux à ce prix doivent nous être doux[789]. + En la mort d'un amant vous ne perdez qu'un homme + Dont la perte est aisée à réparer dans Rome[790]; 1180 + Après cette victoire, il n'est point de Romain + Qui ne soit glorieux de vous donner la main. + Il me faut à Sabine en porter la nouvelle[791]; + Ce coup sera sans doute assez rude pour elle, + Et ses trois frères morts par la main d'un époux 1185 + Lui donneront des pleurs bien plus justes qu'à vous; + Mais j'espère aisément en dissiper l'orage, + Et qu'un peu de prudence aidant son grand courage + Fera bientôt régner sur un si noble coeur + Le généreux amour qu'elle doit au vainqueur. 1190 + Cependant étouffez cette lâche tristesse; + Recevez-le, s'il vient, avec moins de foiblesse; + Faites-vous voir sa soeur, et qu'en un même flanc + Le ciel vous a tous deux formés d'un même sang. + + +SCÈNE IV. + + CAMILLE. + + Oui, je lui ferai voir, par d'infaillibles marques, 1195 + Qu'un véritable amour brave la main des Parques, + Et ne prend point de lois de ces cruels tyrans + Qu'un astre injurieux nous donne pour parents. + Tu blâmes ma douleur, tu l'oses nommer lâche; + Je l'aime d'autant plus que plus elle te fâche, 1200 + Impitoyable père, et par un juste effort + Je la veux rendre égale aux rigueurs de mon sort. + En vit-on jamais un dont les rudes traverses + Prissent en moins de rien tant de faces diverses, + Qui fût doux tant de fois, et tant de fois cruel, 1205 + Et portât tant de coups avant le coup mortel? + Vit-on jamais une âme en un jour plus atteinte + De joie et de douleur, d'espérance et de crainte, + Asservie en esclave à plus d'événements, + Et le piteux jouet de plus de changements? 1210 + Un oracle m'assure, un songe me travaille[792]; + La paix calme l'effroi que me fait la bataille; + Mon hymen se prépare, et presque en un moment + Pour combattre mon frère on choisit mon amant; + Ce choix me désespère, et tous le désavouent[793]; 1215 + La partie est rompue, et les Dieux la renouent; + Rome semble vaincue, et seul des trois Albains, + Curiace en mon sang n'a point trempé ses mains. + O Dieux! sentois-je alors des douleurs trop légères[794] + Pour le malheur de Rome et la mort de deux frères[795], + Et me flattois-je trop quand je croyois pouvoir[796] + L'aimer encor sans crime et nourrir quelque espoir? + Sa mort m'en punit bien, et la façon cruelle + Dont mon âme éperdue en reçoit la nouvelle: + Son rival me l'apprend, et faisant à mes yeux 1225 + D'un si triste succès le récit odieux, + Il porte sur le front une allégresse ouverte, + Que le bonheur public fait bien moins que ma perte; + Et bâtissant en l'air sur le malheur d'autrui, + Aussi bien que mon frère il triomphe de lui. 1230 + Mais ce n'est rien encore au prix de ce qui reste[797]: + On demande ma joie en un jour si funeste[798]; + Il me faut applaudir aux exploits du vainqueur, + Et baiser une main qui me perce le coeur. + En un sujet de pleurs si grand, si légitime, 1235 + Se plaindre est une honte, et soupirer un crime; + Leur brutale vertu veut qu'on s'estime heureux, + Et si l'on n'est barbare, on n'est point généreux. + Dégénérons, mon coeur, d'un si vertueux père; + Soyons indigne soeur d'un si généreux frère: 1240 + C'est gloire de passer pour un coeur abattu[799], + Quand la brutalité fait la haute vertu. + Éclatez, mes douleurs: à quoi bon vous contraindre? + Quand on a tout perdu, que sauroit-on plus craindre? + Pour ce cruel vainqueur n'ayez point de respect; 1245 + Loin d'éviter ses yeux, croissez à son aspect; + Offensez sa victoire, irritez sa colère, + Et prenez, s'il se peut, plaisir à lui déplaire. + Il vient: préparons-nous à montrer constamment + Ce que doit une amante à la mort d'un amant. 1250 + + +SCÈNE V. + +HORACE, CAMILLE, PROCULE. + +(Procule porte en sa main les trois épées des Curiaces[800].) + + HORACE. + + Ma soeur, voici le bras qui venge nos deux frères, + Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires, + Qui nous rend maîtres d'Albe; enfin voici le bras + Qui seul fait aujourd'hui le sort de deux États; + Vois ces marques d'honneur, ces témoins de ma gloire, + Et rends ce que tu dois à l'heur de ma victoire. + + CAMILLE. + + Recevez donc mes pleurs, c'est ce que je lui dois[801]. + + HORACE. + + Rome n'en veut point voir après de tels exploits, + Et nos deux frères morts dans le malheur des armes + Sont trop payés de sang pour exiger des larmes: 1260 + Quand la perte est vengée, on n'a plus rien perdu. + + CAMILLE. + + Puisqu'ils sont satisfaits par le sang épandu, + Je cesserai pour eux de paroître affligée, + Et j'oublierai leur mort que vous avez vengée; + Mais qui me vengera de celle d'un amant, 1265 + Pour me faire oublier sa perte en un moment? + + HORACE. + + Que dis-tu, malheureuse? + + CAMILLE. + + O mon cher Curiace! + + HORACE. + + O d'une indigne soeur insupportable audace[802]! + D'un ennemi public dont je reviens vainqueur + Le nom est dans ta bouche et l'amour dans ton coeur! + Ton ardeur criminelle à la vengeance aspire! + Ta bouche la demande, et ton coeur la respire! + Suis moins ta passion, règle mieux tes desirs, + Ne me fais plus rougir d'entendre tes soupirs; + Tes flammes désormais doivent être étouffées; 1275 + Bannis-les de ton âme, et songe à mes trophées: + Qu'ils soient dorénavant ton unique entretien. + + CAMILLE. + + Donne-moi donc, barbare, un coeur comme le tien; + Et si tu veux enfin que je t'ouvre mon âme, + Rends-moi mon Curiace, ou laisse agir ma flamme: 1280 + Ma joie et mes douleurs dépendoient de son sort; + Je l'adorois vivant, et je le pleure mort. + Ne cherche plus ta soeur où tu l'avois laissée; + Tu ne revois en moi qu'une amante offensée, + Qui comme une furie attachée à tes pas, 1285 + Te veut incessamment reprocher son trépas. + Tigre altéré de sang, qui me défends les larmes[803], + Qui veux que dans sa mort je trouve encor des charmes, + Et que jusques au ciel élevant tes exploits, + Moi-même je le tue une seconde fois! 1290 + Puissent tant de malheurs accompagner ta vie[804], + Que tu tombes au point de me porter envie; + Et toi, bientôt souiller par quelque lâcheté + Cette gloire si chère à ta brutalité! + + HORACE. + + O ciel! qui vit jamais une pareille rage! 1295 + Crois-tu donc que je sois insensible à l'outrage, + Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur? + Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur, + Et préfère du moins au souvenir d'un homme + Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome. 1300 + + CAMILLE. + + Rome, l'unique objet de mon ressentiment[805]! + Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant! + Rome qui t'a vu naître, et que ton coeur adore! + Rome enfin que je hais parce qu'elle t'honore! + Puissent tous ses voisins ensemble conjurés 1305 + Saper ses fondements encor mal assurés! + Et si ce n'est assez de toute l'Italie, + Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie; + Que cent peuples unis des bouts de l'univers + Passent pour la détruire et les monts et les mers! 1310 + Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles, + Et de ses propres mains déchire ses entrailles! + Que le courroux du ciel allumé par mes voeux[806] + Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux! + Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre[807], 1315 + Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre, + Voir le dernier Romain à son dernier soupir, + Moi seule en être cause, et mourir de plaisir! + +HORACE, mettant la main à l'épée[808], et poursuivant sa soeur qui +s'enfuit. + + C'est trop, ma patience à la raison fait place; + Va dedans les enfers plaindre ton Curiace[809]. 1320 + + CAMILLE, blessée derrière le théâtre[810]. + + Ah! traître! + + HORACE, revenant sur le théâtre. + + Ainsi reçoive un châtiment soudain + Quiconque ose pleurer un ennemi romain[811]! + + +SCÈNE VI. + +HORACE, PROCULE. + + PROCULE. + + Que venez-vous de faire? + + HORACE. + + Un acte de justice: + Un semblable forfait veut un pareil supplice. + + PROCULE. + + Vous deviez la traiter avec moins de rigueur. 1325 + + HORACE. + + Ne me dis point qu'elle est et mon sang et ma soeur. + Mon père ne peut plus l'avouer pour sa fille: + Qui maudit son pays renonce à sa famille; + Des noms si pleins d'amour ne lui sont plus permis; + De ses plus chers parents il fait ses ennemis: 1330 + Le sang même les arme en haine de son crime. + La plus prompte vengeance en est plus légitime[812]; + Et ce souhait impie, encore qu'impuissant, + Est un monstre qu'il faut étouffer en naissant. + + +SCÈNE VII. + +HORACE, SABINE, PROCULE. + + SABINE. + + A quoi s'arrête ici ton illustre colère? 1335 + Viens voir mourir ta soeur dans les bras de ton père; + Viens repaître tes yeux d'un spectacle si doux: + Ou si tu n'es point las de ces généreux coups[813], + Immole au cher pays des vertueux Horaces + Ce reste malheureux du sang des Curiaces. 1340 + Si prodigue du tien, n'épargne pas le leur; + Joins Sabine à Camille, et ta femme à ta soeur; + Nos crimes sont pareils, ainsi que nos misères; + Je soupire comme elle, et déplore mes frères: + Plus coupable en ce point contre tes dures lois, 1345 + Qu'elle n'en pleuroit qu'un, et que j'en pleure trois, + Qu'après son châtiment ma faute continue. + + HORACE. + + Sèche tes pleurs, Sabine, ou les cache à ma vue: + Rends-toi digne du nom de ma chaste moitié, + Et ne m'accable point d'une indigne pitié. 1350 + Si l'absolu pouvoir d'une pudique flamme + Ne nous laisse à tous deux qu'un penser et qu'une âme, + C'est à toi d'élever tes sentiments aux miens, + Non à moi de descendre à la honte des tiens. + Je t'aime, et je connois la douleur qui te presse; 1355 + Embrasse ma vertu pour vaincre ta foiblesse, + Participe à ma gloire au lieu de la souiller. + Tâche à t'en revêtir, non à m'en dépouiller. + Es-tu de mon honneur si mortelle ennemie, + Que je te plaise mieux couvert d'une infamie[814]? 1360 + Sois plus femme que soeur, et te réglant sur moi, + Fais-toi de mon exemple une immuable loi. + + SABINE. + + Cherche pour t'imiter des âmes plus parfaites. + Je ne t'impute point les pertes que j'ai faites, + J'en ai les sentiments que je dois en avoir, 1365 + Et je m'en prends au sort plutôt qu'à ton devoir; + Mais enfin je renonce à la vertu romaine[815], + Si pour la posséder je dois être inhumaine; + Et ne puis voir en moi la femme du vainqueur + Sans y voir des vaincus la déplorable soeur. 1370 + Prenons part en public aux victoires publiques; + Pleurons dans la maison nos malheurs domestiques, + Et ne regardons point des biens communs à tous, + Quand nous voyons des maux qui ne sont que pour nous. + Pourquoi veux-tu, cruel, agir d'une autre sorte? 1375 + Laisse en entrant ici tes lauriers à la porte; + Mêle tes pleurs aux miens. Quoi? ces lâches discours + N'arment point ta vertu contre mes tristes jours? + Mon crime redoublé n'émeut point ta colère? + Que Camille est heureuse! elle a pu te déplaire; 1380 + Elle a reçu de toi ce qu'elle a prétendu, + Et recouvre là-bas tout ce qu'elle a perdu. + Cher époux, cher auteur du tourment qui me presse, + Écoute la pitié, si ta colère cesse; + Exerce l'une ou l'autre, après de tels malheurs, 1385 + A punir ma foiblesse, ou finir mes douleurs: + Je demande la mort pour grâce, ou pour supplice; + Qu'elle soit un effet d'amour ou de justice, + N'importe: tous ses traits n'auront rien que de doux[816], + Si je les vois partir de la main d'un époux. 1390 + + HORACE. + + Quelle injustice aux Dieux d'abandonner aux femmes + Un empire si grand sur les plus belles âmes, + Et de se plaire à voir de si foibles vainqueurs + Régner si puissamment sur les plus nobles coeurs! + A quel point ma vertu devient-elle réduite! 1395 + Rien ne la sauroit plus garantir que la fuite. + Adieu: ne me suis point, ou retiens tes soupirs. + + SABINE, seule. + + O colère, ô pitié, sourdes à mes desirs, + Vous négligez mon crime, et ma douleur vous lasse, + Et je n'obtiens de vous ni supplice ni grâce! 1400 + Allons-y par nos pleurs faire encore un effort, + Et n'employons après que nous à notre mort. + + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + +NOTES: + + [777] _Var._ Eh! mon père, prenez un plus doux sentiment. + (1641-48 et 55 A.) + + [778] _Var._ Eût-il fait avec lui périr le nom d'Horace! + (1641-56) + + [779] Voltaire rapproche cet endroit d'_Horace_ de la scène V du + Ve acte du _Cid_: «Je ne sais s'il n'y a pas dans cette scène un + artifice trop visible, une méprise trop longtemps soutenue. Il + semble que l'auteur ait eu plus d'égards au jeu de théâtre qu'à + la vraisemblance. C'est le même défaut que dans la scène de + Chimène avec don Sanche dans _le Cid_....» + + [780] _Var._ Le combat par sa fuite est-il pas terminé? + VAL. Albe ainsi quelque temps se l'est imaginé; + Mais elle a bientôt vu que c'étoit fuir[780-a] en homme. + (1641-56) + + [780-a] L'édition de 1655 A. porte _fait_, au lieu de + _fuir_, et au premier vers de la variante _la fuite_, pour _sa + fuite_. + + [781] _Var._ Il sait bien se tirer d'un pas si hasardeux[781-a]. + (1641-63) + + [781-a] Voltaire a donné dans son édition l'ancienne leçon + _hasardeux_, au lieu de _dangereux_. + + [782] Depuis ce cri jusqu'à la scène IV il y a, suivant la + remarque que Voltaire fait sur le commencement de cette dernière + scène, «un long silence de Camille dont on ne s'est pas seulement + aperçu, parce que l'âme était toute remplie du destin des Horaces + et des Curiaces et de celui de Rome.» Mlle Rachel le faisait bien + apercevoir. «Elle a souvent créé des effets nouveaux, dit à cette + occasion M. Véron dans les _Mémoires d'un bourgeois de Paris_ + (tome IV, p. 165). Je citerai surtout la scène du fauteuil dans + le quatrième acte d'_Horace_. Sa pantomime, alors qu'elle apprend + la mort de son amant, est d'un grand effet scénique; mais elle + excite plutôt encore dans cette situation la terreur que les + larmes. Je tiens d'ailleurs de Mlle Rachel elle-même que ce fut à + un état de malaise physique qu'elle emprunta l'idée et les moyens + d'exécution de cette pantomime: elle venait d'être saignée; elle + ne fit que reproduire sur le théâtre l'abattement profond et les + menaces douloureuses de syncope qu'elle éprouva.» + + [783] Voyez plus haut, p. 266 et suivantes, le récit de Tite + Live. + + [784] Dans l'édition de 1656, on lit _l'horreur_, pour + _l'erreur_. + + [785] _Var._ Et remet à demain le pompeux sacrifice + Que nous devons aux Dieux pour un tel bénéfice. (1641-56) + + [786] _Var._ Cette belle action si puissamment le touche, + Qu'il vous veut rendre grâce, et de sa propre bouche, + D'avoir donné vos fils au bien de son État. (1641-56) + + [787] _Var._ Du service de l'un, et du sang des deux autres. + VAL. Le Roi ne sait que c'est d'honorer à demi. (1641-56) + + [788] _Var._ Fait qu'il estime encor l'honneur qu'il vous veut + faire. (1641-60) + + [789] _Var._ Tous nos maux à ce prix nous doivent être doux. + (1641-56) + + [790] Voyez ci-dessus, p. 162, vers 1058 et note 432. + + [791] _Var._ Je m'en vais à Sabine en porter la nouvelle. + (1641-56) + + [792] _Var._ Un oracle m'assure, un songe m'épouvante; + La bataille m'effraie, et la paix me contente. (1641-56) + + [793] _Var._ Les deux camps mutinés un tel choix désavouent; + Ils rompent la partie, et les Dieux la renouent. (1641-56) + + [794] _Var._ Dieux! sentois-je point lors des douleurs trop légères. + (1641-56) + _Var._ Ne sentois-je point lors des douleurs trop légères. + (1660) + + [795] _Var._ Pour le malheur de Rome et la mort des deux frères? + (1641 in-12) + + [796] _Var._ Me flattois-je point trop quand je croyois pouvoir. + (1641-56) + _Var._ Ne me flattois-je point quand je croyois pouvoir. + (1660) + + [797] _Var._ Mais ce n'est encor rien au prix de ce qui reste. + (1641-48 et 55 A.) + + [798] _Var._ On demande ma joie en un coup si funeste. (1641-56) + + [799] _Var._ C'est gloire de passer pour des coeurs abattus, + Quand la brutalité fait les hautes vertus. (1641-56) + + [800] _Var. Procule et deux autres soldats_[800-a] _portant + chacun une épée des Curiaces_. (1641-60) + + [800-a] _Et les deux autres soldats._ (1641 in-12 et 47) + + [801] Voyez la Notice d'_Horace_, p. 248 et note 627. + + [802] _Var._ O d'une indigne soeur l'insupportable audace! + (1641-60) + + [803] _Var._ Tigre affamé de sang, qui me défends les larmes. + (1641-48 et 55 A.) + + [804] _Var._ Puissent de tels malheurs accompagner ta vie. + (1641-56) + + [805] «Ces imprécations de Camille, dit Voltaire, ont toujours + été un beau morceau de déclamation, et ont fait valoir toutes les + actrices qui ont joué ce rôle.» Voyez la Notice d'_Horace_, p. + 253 et note 641. + + [806] _Var._ Que le courroux du ciel allumé par mes yeux. (1656) + + [807] _Var._ Puissé-je de mes yeux voir tomber cette foudre. + (1641-56) + + [808] _Var. Mettant l'épée à la main._ (1641-48 et 55 A.) + + [809] _Var._ Va dedans les enfers joindre ton Curiace. (1641-56) + + [810] _Var._ CAMILLE, _derrière le théâtre_. (1663) + + [811] Voyez la Notice d'_Horace_, p. 252 et 253. + + [812] _Var._ La plus prompte vengeance est la plus légitime. + (1647) + + [813] Racine a dit dans _Andromaque_ (acte IV, scène V) + + Que peut-on refuser à ces généreux coups? + + [814] _Var._ Que je te plaise mieux tombé dans l'infamie? + (1641-56) + + [815] _Var._ Mais aussi je renonce à la vertu romaine. (1641-48 + et 55 A.) + + [816] _Var._ N'importe: tous ses traits me sembleront fort doux. + (1641-56) + + + + +ACTE V. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +LE VIEIL HORACE, HORACE. + + LE VIEIL HORACE. + + Retirons nos regards de cet objet funeste, + Pour admirer ici le jugement céleste: + Quand la gloire nous enfle, il sait bien comme il faut + Confondre notre orgueil qui s'élève trop haut. + Nos plaisirs les plus doux ne vont point sans tristesse; + Il mêle à nos vertus des marques de foiblesse, + Et rarement accorde à notre ambition + L'entier et pur honneur d'une bonne action. 1410 + Je ne plains point Camille: elle étoit criminelle; + Je me tiens plus à plaindre, et je te plains plus qu'elle: + Moi, d'avoir mis au jour un coeur si peu romain; + Toi, d'avoir par sa mort déshonoré ta main. + Je ne la trouve point injuste ni trop prompte; 1415 + Mais tu pouvois, mon fils, t'en épargner la honte: + Son crime, quoique énorme et digne du trépas, + Étoit mieux impuni que puni par ton bras. + + HORACE. + + Disposez de mon sang, les lois vous en font maître[817]; + J'ai cru devoir le sien aux lieux qui m'ont vu naître. + Si dans vos sentiments mon zèle est criminel, + S'il m'en faut recevoir un reproche éternel, + Si ma main en devient honteuse et profanée, + Vous pouvez d'un seul mot trancher ma destinée: + Reprenez tout ce sang de qui ma lâcheté[818] 1425 + A si brutalement souillé la pureté. + Ma main n'a pu souffrir de crime en votre race; + Ne souffrez point de tache en la maison d'Horace. + C'est en ces actions dont l'honneur est blessé + Qu'un père tel que vous se montre intéressé: 1430 + Son amour doit se taire où toute excuse est nulle; + Lui-même il y prend part lorsqu'il les dissimule; + Et de sa propre gloire il fait trop peu de cas, + Quand il ne punit point ce qu'il n'approuve pas. + + LE VIEIL HORACE. + + Il n'use pas toujours d'une rigueur extrême; 1435 + Il épargne ses fils bien souvent pour soi-même; + Sa vieillesse sur eux aime à se soutenir, + Et ne les punit point, de peur de se punir[819]. + Je te vois d'un autre oeil que tu ne te regardes; + Je sais.... Mais le Roi vient, je vois entrer ses gardes. 1440 + + +SCÈNE II. + +TULLE, VALÈRE, LE VIEIL HORACE, HORACE, TROUPE DE GARDES[820]. + + LE VIEIL HORACE. + + Ah! Sire, un tel honneur a trop d'excès pour moi; + Ce n'est point en ce lieu que je dois voir mon roi: + Permettez qu'à genoux.... + + TULLE. + + Non, levez-vous, mon père: + Je fais ce qu'en ma place un bon prince doit faire. + Un si rare service et si fort important 1445 + Veut l'honneur le plus rare et le plus éclatant[821]. + Vous en aviez déjà sa parole pour gage; + Je ne l'ai pas voulu différer davantage. + J'ai su par son rapport, et je n'en doutois pas, + Comme de vos deux fils vous portez le trépas, 1450 + Et que déjà votre âme étant trop résolue, + Ma consolation vous seroit superflue; + Mais je viens de savoir quel étrange malheur + D'un fils victorieux a suivi la valeur, + Et que son trop d'amour pour la cause publique 1455 + Par ses mains à son père ôte une fille unique. + Ce coup est un peu rude à l'esprit le plus fort[822]; + Et je doute comment vous portez cette mort. + + LE VIEIL HORACE. + + Sire, avec déplaisir, mais avec patience. + + TULLE. + + C'est l'effet vertueux de votre expérience. 1460 + Beaucoup par un long âge ont appris comme vous + Que le malheur succède au bonheur le plus doux: + Peu savent comme vous s'appliquer ce remède, + Et dans leur intérêt toute leur vertu cède. + Si vous pouvez trouver dans ma compassion 1465 + Quelque soulagement pour votre affliction[823], + Ainsi que votre mal sachez qu'elle est extrême, + Et que je vous en plains autant que je vous aime[824]. + + VALÈRE. + + Sire, puisque le ciel entre les mains des rois + Dépose sa justice et la force des lois, 1470 + Et que l'État demande aux princes légitimes + Des prix pour les vertus, des peines pour les crimes, + Souffrez qu'un bon sujet vous fasse souvenir + Que vous plaignez beaucoup ce qu'il vous faut punir; + Souffrez.... + + LE VIEIL HORACE. + + Quoi? qu'on envoie un vainqueur au supplice? + + TULLE. + + Permettez qu'il achève, et je ferai justice: + J'aime à la rendre à tous, à toute heure, en tout lieu. + C'est par elle qu'un roi se fait un demi-dieu; + Et c'est dont je vous plains, qu'après un tel service + On puisse contre lui me demander justice. 1480 + + VALÈRE. + + Souffrez donc, ô grand Roi, le plus juste des rois, + Que tous les gens de bien vous parlent par ma voix. + Non que nos coeurs jaloux de ses honneurs s'irritent; + S'il en reçoit beaucoup, ses hauts faits[825] le méritent[826]; + Ajoutez-y plutôt que d'en diminuer: 1485 + Nous sommes tous encor prêts d'y contribuer; + Mais puisque d'un tel crime il s'est montré capable, + Qu'il triomphe en vainqueur, et périsse en coupable. + Arrêtez sa fureur, et sauvez de ses mains, + Si vous voulez régner, le reste des Romains: 1490 + Il y va de la perte ou du salut du reste. + La guerre avoit un cours si sanglant, si funeste[827], + Et les noeuds de l'hymen, durant nos bons destins, + Ont tant de fois uni des peuples si voisins, + Qu'il est peu de Romains que le parti contraire 1495 + N'intéresse en la mort d'un gendre ou d'un beau-frère, + Et qui ne soient forcés de donner quelques pleurs, + Dans le bonheur[828] public, à leurs propres malheurs. + Si c'est offenser Rome, et que l'heur de ses armes + L'autorise à punir ce crime de nos larmes, 1500 + Quel sang épargnera ce barbare vainqueur, + Qui ne pardonne pas à celui de sa soeur, + Et ne peut excuser cette douleur pressante[829] + Que la mort d'un amant jette au coeur d'une amante, + Quand près d'être éclairés du nuptial flambeau, 1505 + Elle voit avec lui son espoir au tombeau? + Faisant triompher Rome, il se l'est asservie; + Il a sur nous un droit et de mort et de vie; + Et nos jours criminels ne pourront plus durer + Qu'autant qu'à sa clémence il plaira l'endurer. 1510 + Je pourrois ajouter aux intérêts de Rome + Combien un pareil coup est indigne d'un homme; + Je pourrois demander qu'on mît devant vos yeux + Ce grand et rare exploit d'un bras victorieux: + Vous verriez un beau sang, pour accuser sa rage, 1515 + D'un frère si cruel rejaillir[830] au visage: + Vous verriez des horreurs qu'on ne peut concevoir; + Son âge et sa beauté vous pourroient émouvoir; + Mais je hais ces moyens qui sentent l'artifice. + Vous avez à demain remis le sacrifice: 1520 + Pensez-vous que les Dieux, vengeurs des innocents, + D'une main parricide acceptent de l'encens? + Sur vous ce sacrilége attireroit sa peine; + Ne le considérez qu'en objet de leur haine, + Et croyez avec nous qu'en tous ses trois combats[831] 1525 + Le bon destin de Rome a plus fait que son bras, + Puisque ces mêmes Dieux, auteurs de sa victoire, + Ont permis qu'aussitôt il en souillât la gloire, + Et qu'un si grand courage, après ce noble effort, + Fût digne en même jour de triomphe et de mort. 1530 + Sire, c'est ce qu'il faut que votre arrêt décide. + En ce lieu Rome a vu le premier parricide; + La suite en est à craindre, et la haine des cieux: + Sauvez-nous de sa main, et redoutez les Dieux. + + TULLE. + + Défendez-vous, Horace. + + HORACE. + + A quoi bon me défendre? 1535 + Vous savez l'action, vous la venez d'entendre[832]; + Ce que vous en croyez me doit être une loi. + Sire, on se défend mal contre l'avis d'un roi, + Et le plus innocent devient soudain coupable[833], + Quand aux yeux de son prince il paroît condamnable. + C'est crime qu'envers lui se vouloir excuser: + Notre sang est son bien, il en peut disposer; + Et c'est à nous de croire, alors qu'il en dispose, + Qu'il ne s'en prive point sans une juste cause. + Sire, prononcez donc, je suis prêt d'obéir; 1545 + D'autres aiment la vie, et je la dois haïr. + Je ne reproche point à l'ardeur de Valère + Qu'en amant de la soeur il accuse le frère[834]: + Mes voeux avec les siens conspirent aujourd'hui; + Il demande ma mort, je la veux comme lui. 1550 + Un seul point entre nous met cette différence, + Que mon honneur par là cherche son assurance, + Et qu'à ce même but nous voulons arriver, + Lui pour flétrir ma gloire, et moi pour la sauver. + Sire, c'est rarement qu'il s'offre une matière 1555 + A montrer d'un grand coeur la vertu toute entière. + Suivant l'occasion elle agit plus ou moins, + Et paroît forte ou foible aux yeux de ses témoins. + Le peuple, qui voit tout seulement par l'écorce, + S'attache à son effet pour juger de sa force[835]; 1560 + Il veut que ses dehors gardent un même cours, + Qu'ayant fait un miracle, elle en fasse toujours: + Après une action pleine, haute, éclatante, + Tout ce qui brille moins remplit mal son attente; + Il veut qu'on soit égal en tout temps, en tous lieux; 1565 + Il n'examine point si lors on pouvoit mieux, + Ni que, s'il ne voit pas sans cesse une merveille, + L'occasion est moindre, et la vertu pareille: + Son injustice accable et détruit les grands noms; + L'honneur des premiers faits se perd par les seconds; + Et quand la renommée a passé l'ordinaire, + Si l'on n'en veut déchoir, il faut ne plus rien faire[836]. + Je ne vanterai point les exploits de mon bras; + Votre Majesté, Sire, a vu mes trois combats: + Il est bien malaisé qu'un pareil les seconde, 1575 + Qu'une autre occasion à celle-ci réponde, + Et que tout mon courage, après de si grands coups, + Parvienne à des succès qui n'aillent au-dessous; + Si bien que pour laisser une illustre mémoire, + La mort seule aujourd'hui peut conserver ma gloire: 1580 + Encor la falloit-il sitôt que j'eus vaincu, + Puisque pour mon honneur j'ai déjà trop vécu. + Un homme tel que moi voit sa gloire ternie, + Quand il tombe en péril de quelque ignominie; + Et ma main auroit su déjà m'en garantir; 1585 + Mais sans votre congé mon sang n'ose sortir: + Comme il vous appartient, votre aveu doit se prendre; + C'est vous le dérober qu'autrement le répandre. + Rome ne manque point de généreux guerriers; + Assez d'autres sans moi soutiendront vos lauriers; 1590 + Que Votre Majesté désormais m'en dispense; + Et si ce que j'ai fait vaut quelque récompense, + Permettez, ô grand Roi, que de ce bras vainqueur + Je m'immole à ma gloire, et non pas à ma soeur. + + +SCÈNE III. + +TULLE, VALÈRE, LE VIEIL HORACE, HORACE, SABINE[837]. + + SABINE. + + Sire, écoutez Sabine, et voyez dans son âme 1595 + Les douleurs d'une soeur, et celles d'une femme, + Qui toute désolée, à vos sacrés genoux, + Pleure pour sa famille, et craint pour son époux. + Ce n'est pas que je veuille avec cet artifice + Dérober un coupable au bras de la justice: 1600 + Quoi qu'il ait fait pour vous, traitez-le comme tel, + Et punissez en moi ce noble criminel; + De mon sang malheureux expiez tout son crime; + Vous ne changerez point pour cela de victime: + Ce n'en sera point prendre une injuste pitié, 1605 + Mais en sacrifier la plus chère moitié. + Les noeuds de l'hyménée et son amour extrême + Font qu'il vit plus en moi qu'il ne vit en lui-même; + Et si vous m'accordez de mourir aujourd'hui, + Il mourra plus en moi qu'il ne mourroit en lui; 1610 + La mort que je demande, et qu'il faut que j'obtienne, + Augmentera sa peine, et finira la mienne. + Sire, voyez l'excès de mes tristes ennuis, + Et l'effroyable état où mes jours sont réduits. + Quelle horreur d'embrasser un homme dont l'épée 1615 + De toute ma famille a la trame coupée! + Et quelle impiété de haïr un époux + Pour avoir bien servi les siens, l'État et vous + Aimer un bras souillé du sang de tous mes frères! + N'aimer pas un mari qui finit nos misères! 1620 + Sire, délivrez-moi par un heureux trépas + Des crimes de l'aimer et de ne l'aimer pas; + J'en nommerai l'arrêt une faveur bien grande. + Ma main peut me donner ce que je vous demande; + Mais ce trépas enfin me sera bien plus doux, 1625 + Si je puis de sa honte affranchir mon époux; + Si je puis par mon sang apaiser la colère + Des Dieux qu'a pu fâcher sa vertu trop sévère, + Satisfaire en mourant aux mânes de sa soeur, + Et conserver à Rome un si bon défenseur. 1630 + + LE VIEIL HORACE, au Roi[838]. + + Sire, c'est donc à moi de répondre à Valère. + Mes enfants avec lui conspirent contre un père: + Tous trois veulent me perdre, et s'arment sans raison + Contre si peu de sang qui reste en ma maison. + +(A Sabine.) + + Toi qui par des douleurs à ton devoir contraires[839], + Veux quitter un mari pour rejoindre tes frères[840], + Va plutôt consulter leurs mânes généreux; + Ils sont morts, mais pour Albe, et s'en tiennent heureux: + Puisque le ciel vouloit qu'elle fût asservie, + Si quelque sentiment demeure après la vie, 1640 + Ce mal leur semble moindre, et moins rudes ses coups, + Voyant que tout l'honneur en retombe sur nous; + Tous trois désavoueront la douleur qui te touche, + Les larmes de tes yeux, les soupirs de ta bouche, + L'horreur que tu fais voir d'un mari vertueux. 1645 + Sabine, sois leur soeur, suis ton devoir comme eux. + +(Au Roi.) + + Contre ce cher époux Valère en vain s'anime: + Un premier mouvement ne fut jamais un crime; + Et la louange est due, au lieu du châtiment, + Quand la vertu produit ce premier mouvement. 1650 + Aimer nos ennemis avec idolâtrie, + De rage en leur trépas maudire la patrie, + Souhaiter à l'État un malheur infini, + C'est ce qu'on nomme crime, et ce qu'il a puni. + Le seul amour de Rome a sa main animée: 1655 + Il seroit innocent s'il l'avoit moins aimée. + Qu'ai-je dit, Sire? il l'est, et ce bras paternel + L'auroit déjà puni s'il étoit criminel: + J'aurois su mieux user de l'entière puissance + Que me donnent sur lui les droits de la naissance; 1660 + J'aime trop l'honneur, Sire, et ne suis point de rang + A souffrir ni d'affront ni de crime en mon sang. + C'est dont je ne veux point de témoin que Valère: + Il a vu quel accueil lui gardoit ma colère, + Lorsqu'ignorant encor la moitié du combat, 1665 + Je croyois que sa fuite avoit trahi l'État. + Qui le fait se charger des soins de ma famille? + Qui le fait, malgré moi, vouloir venger ma fille? + Et par quelle raison, dans son juste trépas, + Prend-il un intérêt qu'un père ne prend pas? 1670 + On craint qu'après sa soeur il n'en maltraite d'autres! + Sire, nous n'avons part qu'à la honte des nôtres, + Et de quelque façon qu'un autre puisse agir, + Qui ne nous touche point ne nous fait point rougir. + +(A Valère.) + + Tu peux pleurer, Valère, et même aux yeux d'Horace; + Il ne prend intérêt qu'aux crimes de sa race: + Qui n'est point de son sang ne peut faire d'affront + Aux lauriers immortels qui lui ceignent le front. + Lauriers, sacrés rameaux qu'on veut réduire en poudre, + Vous qui mettez sa tête à couvert de la foudre[841], 1680 + L'abandonnerez-vous à l'infâme couteau + Qui fait choir les méchants sous la main d'un bourreau? + Romains, souffrirez-vous qu'on vous immole un homme[842] + Sans qui Rome aujourd'hui cesseroit d'être Rome, + Et qu'un Romain s'efforce à tacher le renom 1685 + D'un guerrier à qui tous doivent un si beau nom? + Dis, Valère, dis-nous, si tu veux qu'il périsse[843], + Où tu penses choisir un lieu pour son supplice? + Sera-ce entre ces murs que mille et mille voix + Font résonner encor du bruit de ses exploits? 1690 + Sera-ce hors des murs, au milieu de ces places + Qu'on voit fumer encor du sang des Curiaces, + Entre leurs trois tombeaux, et dans ce champ d'honneur + Témoin de sa vaillance et de notre bonheur? + Tu ne saurois cacher sa peine à sa victoire; 1695 + Dans les murs, hors des murs, tout parle de sa gloire, + Tout s'oppose à l'effort de ton injuste amour, + Qui veut d'un si bon sang souiller un si beau jour. + Albe ne pourra pas souffrir un tel spectacle, + Et Rome par ses pleurs y mettra trop d'obstacle[844]. 1700 + +(Au Roi.) + + Vous les préviendrez[845], Sire; et par un juste arrêt + Vous saurez embrasser bien mieux son intérêt. + Ce qu'il a fait pour elle, il peut encor le faire[846]: + Il peut la garantir encor d'un sort contraire. + Sire, ne donnez rien à mes débiles ans: 1705 + Rome aujourd'hui m'a vu père de quatre enfants; + Trois en ce même jour sont morts pour sa querelle; + Il m'en reste encore un, conservez-le pour elle: + N'ôtez pas à ses murs un si puissant appui; + Et souffrez, pour finir, que je m'adresse à lui. 1710 + +(A Horace.) + + Horace, ne crois pas que le peuple stupide + Soit le maître absolu d'un renom bien solide: + Sa voix tumultueuse assez souvent fait bruit; + Mais un moment l'élève, un moment le détruit; + Et ce qu'il contribue à notre renommée 1715 + Toujours en moins de rien se dissipe en fumée. + C'est aux rois, c'est aux grands, c'est aux esprits bien faits, + A voir la vertu pleine en ses moindres effets; + C'est d'eux seuls qu'on reçoit la véritable gloire; + Eux seuls des vrais héros assurent la mémoire. 1720 + Vis toujours en Horace, et toujours auprès d'eux + Ton nom demeurera grand, illustre, fameux, + Bien que l'occasion, moins haute ou moins brillante, + D'un vulgaire ignorant trompe l'injuste attente. + Ne hais donc plus la vie, et du moins vis pour moi, 1725 + Et pour servir encor ton pays et ton roi. + Sire, j'en ai trop dit; mais l'affaire vous touche; + Et Rome toute entière a parlé par ma bouche. + + VALÈRE. + + Sire, permettez-moi.... + + TULLE. + + Valère, c'est assez: + Vos discours par les leurs ne sont pas effacés; 1730 + J'en garde en mon esprit les forces plus pressantes, + Et toutes vos raisons me sont encor présentes. + Cette énorme action faite presque à nos yeux + Outrage la nature, et blesse jusqu'aux Dieux. + Un premier mouvement qui produit un tel crime 1735 + Ne sauroit lui servir d'excuse légitime: + Les moins sévères lois en ce point sont d'accord; + Et si nous les suivons, il est digne de mort. + Si d'ailleurs nous voulons regarder le coupable, + Ce crime, quoique grand, énorme, inexcusable, 1740 + Vient de la même épée et part du même bras + Qui me fait aujourd'hui maître de deux États. + Deux sceptres en ma main, Albe à Rome asservie, + Parlent bien hautement en faveur de sa vie: + Sans lui j'obéirois où je donne la loi, 1745 + Et je serois sujet où je suis deux fois roi. + Assez de bons sujets dans toutes les provinces + Par des voeux impuissants s'acquittent vers leurs princes; + Tous les peuvent aimer, mais tous ne peuvent pas + Par d'illustres effets assurer leurs États; 1750 + Et l'art et le pouvoir d'affermir des couronnes + Sont des dons que le ciel fait à peu de personnes[847]. + De pareils serviteurs sont les forces des rois, + Et de pareils aussi sont au-dessus des lois. + Qu'elles se taisent donc; que Rome dissimule 1755 + Ce que dès sa naissance elle vit en Romule: + Elle peut bien souffrir en son libérateur + Ce qu'elle a bien souffert en son premier auteur. + Vis donc, Horace, vis, guerrier trop magnanime: + Ta vertu met ta gloire au-dessus de ton crime; 1760 + Sa chaleur généreuse a produit ton forfait[848]; + D'une cause si belle il faut souffrir l'effet. + Vis pour servir l'État; vis, mais aime Valère: + Qu'il ne reste entre vous ni haine ni colère; + Et soit qu'il ait suivi l'amour ou le devoir, 1765 + Sans aucun sentiment résous-toi de le voir. + Sabine, écoutez moins la douleur qui vous presse[849]; + Chassez de ce grand coeur ces marques de foiblesse: + C'est en séchant vos pleurs que vous vous montrerez + La véritable soeur de ceux que vous pleurez. 1770 + Mais nous devons aux Dieux demain un sacrifice; + Et nous aurions le ciel à nos voeux mal propice, + Si nos prêtres, avant que de sacrifier, + Ne trouvoient les moyens de le purifier: + Son père en prendra soin; il lui sera facile 1775 + D'apaiser tout d'un temps les mânes de Camille. + Je la plains; et pour rendre à son sort rigoureux + Ce que peut souhaiter son esprit amoureux, + Puisqu'en un même jour l'ardeur d'un même zèle + Achève le destin de son amant et d'elle, 1780 + Je veux qu'un même jour, témoin de leurs deux morts, + En un même tombeau voie enfermer leurs corps. + + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + +NOTES: + + [817] _Var._ Disposez de mon sort, les lois vous en font maître; + J'ai cru devoir ce coup aux lieux qui m'ont vu naître. + Si mon zèle au pays vous semble criminel. (1641-56) + + [818] _Var._ Reprenez votre sang de qui ma lâcheté + A si mal à propos souillé la pureté. (1641-56) + + [819] _Var._ Et ne les punit point, pour ne se pas punir. + (1641-60) + + [820] _Var._ TROUPE DES GARDES. (1655 A. et 56) + + [821] Entre ce vers et le suivant, Voltaire a ajouté cette + indication qui n'est point inutile: _montrant Valère_. + + [822] _Var._ Je sais que peut ce coup sur l'esprit le plus fort. + (1641-56) + + [823] _Var._ Quelque soulagement à votre affliction. (1641 in-12 + et 47) + + [824] _Var._ Et que Tulle vous plaint autant comme il vous aime. + (1641-56) + + [825] On lit _les hauts faits_, pour _ses hauts faits_, dans + l'édition de 1682.--L'édition de 1655 A. porte: «ses beaux + faits.» + + [826] L'édition de 1682 et celle de 1665 A. sont les seules qui + aient _le méritent_; toutes les autres portent: _les méritent_. + + [827] _Var._ Vu le sang qu'a versé cette guerre funeste, + Et tant de noeuds d'hymen dont nos heureux destins + Ont uni si souvent des peuples si voisins, + Peu de nous ont joui d'un succès si prospère, + Qu'ils n'aient perdu dans Albe un cousin, un beau-frère, + Un oncle, un gendre même, et ne donnent des pleurs. (1641-56) + + [828] L'édition de 1655 A. porte _trouble_, au lieu de _bonheur_. + + [829] _Var._ Et ne peut excuser la douleur véhémente. (1641-56) + + [830] Les éditions de 1641 et de 1660 ont seules _rejaillir_: + toutes les autres portent _rejallir_. + + [831] _Var._ Et croyez avec nous qu'en tous ces trois combats. + (1652, 54 et 56) + + [832] _Var._ Vous savez l'action, vous le venez d'entendre. (1641 + et 55 A.) + + [833] _Var._ Et le plus innocent que le ciel ait vu naître, + Quand il le croit coupable, il commence de l'être. (1641-56) + + [834] _Var._ Qu'en amant de sa soeur il accuse le frère. (1652, + 54 et 56) + + [835] _Var._ Prend droit par ses effets de juger de sa force, + Et s'ose imaginer, par un mauvais discours, + Que qui fait un miracle en doit faire toujours. (1641-56) + + [836] _Var._ Si l'on n'en veut déchoir, il ne faut plus rien + faire. (1641-56) + + [837] Les éditions de 1641-56 ajoutent JULIE aux personnages de + cette scène. + + [838] Ce jeu de scène et les suivants, jusqu'à la fin de la + pièce, manquent dans les éditions de 1641-48 et dans celle de + 1655 A. + + [839] _Var._ Toi qui par des douleurs à tes devoirs contraires. + (1641 et 55 A.) + + [840] _Var._ Veux quitter un mari pour rejoindre les frères. + (1641 in-12) + + [841] Don Arias dit au Comte dans _le Cid_, acte II, scène I, + vers 390: + + Avec tous vos lauriers craignez encor le foudre. + + [842] Voyez plus haut, p. 271 et 272, le discours du vieil Horace + dans Tite Live. + + [843] _Var._ Dis, Valère, dis-nous, puisqu'il faut qu'il périsse. + (1641-48 et 55 A.) + + [844] _Var._ Et Rome avec ses pleurs y mettra trop d'obstacle. + (1641-60) + + [845] L'édition de 1682 porte _vous le préviendrez_, pour _vous + les préviendrez_; c'est sans doute une erreur. + + [846] _Var._ Ce qu'il a fait pour elle, il le peut encor faire: + Il la peut garantir encor d'un sort contraire. (1641-60) + + [847] Ces deux vers rappellent, bien que la pensée soit toute + différente, la fin de cette phrase de Malherbe (voyez l'édition + de M.L. Lalanne, tome I, p. 188): + + Apollon à portes ouvertes + Laisse indifféremment cueillir + Les belles feuilles toujours vertes + Qui gardent les noms de vieillir; + Mais l'art d'en faire les couronnes + N'est pas su de toutes personnes.... + + [848] _Var._ Ta chaleur généreuse a produit ton forfait. + (1647 et 55 A.) + _Var._ Sa chaleur dangereuse a produit ton forfait. + (1656) + + [849] _Var. Le Roi se lève, et tous le suivent hormis Julie._ + + SCÈNE IV. + + JULIE. + + Camille, ainsi le ciel t'avoit bien avertie + Des tragiques succès qu'il t'avoit préparés; + Mais toujours du secret il cache une partie + Aux esprits les plus nets et les mieux éclairés. + Il sembloit nous parler de ton proche hyménée, + Il sembloit tout promettre à tes voeux innocents; + Et nous cachant ainsi ta mort inopinée, + Sa voix n'est que trop vraie en trompant notre sens: + «Albe et Rome aujourd'hui prennent une autre face; + Tes voeux sont exaucés, elles goûtent la paix; + Et tu vas être unie avec ton Curiace, + Sans qu'aucun mauvais sort t'en sépare jamais[849-a].» + (1641-56) + + + [849-a] Ce commentaire de Julie sur le sens de l'oracle, dit + Voltaire, est visiblement imité de la fin du _Pastor fido_. + + + + + CINNA + + TRAGÉDIE + + 1640 + + + + +NOTICE. + + + « .... Par les envieux un génie excité + Au comble de son art est mille fois monté; + Plus on veut l'affoiblir, plus il croît et s'élance: + Au _Cid_ persécuté _Cinna_ doit sa naissance,» + +dit Boileau dans son _Épître à Racine_ (vers 49-52). L'effort que fit +le génie de Corneille pour répondre dignement à ses détracteurs, est +peut-être en effet une des causes de la perfection de _Cinna_; mais +quel motif a porté le poëte à choisir ce sujet, à le développer avec +un soin si curieux, à conseiller avec tant d'autorité la clémence au +souverain et l'oubli aux conjurés?... C'est ce qu'aucun contemporain +ne nous a dit; on en est donc réduit sur ce point aux conjectures, et, +le premier, M. Édouard Fournier en a présenté tout récemment qui ont +le double mérite, assez rare, d'être à la fois fort ingénieuses et +très-plausibles. + +«C'est en 1640 que _Cinna_ fut joué d'abord, et c'est par conséquent +en 1639 qu'il fut écrit. Or que s'était-il passé cette année-là dans +la ville de Rouen, où Corneille menait la vie laborieuse et retirée +que vous connaissez déjà[850]? De sinistres événements l'avaient +agitée, ainsi que toute la province dont elle était la tête et le +coeur. Les habitants des campagnes, surchargés des taxes mises sur le +sel, sur le cuir, et même jusque sur le pain, avaient refusé de payer. + +«On avait arrêté les plus mutins; ils en avaient appelé devant le +parlement de Rouen et la cour des aides; le parlement les avait fait +mettre en liberté, et par suite la révolte se croyant ainsi autorisée +et se trouvant avoir un point d'appui, s'était étendue dans toute la +province. On avait couru sus aux commis, démoli leurs maisons, et +pendu même ceux qu'on avait pu trouver. Un chef mystérieux, que +personne n'avait vu, mais que tout le monde nommait et chantait, +conduisait cette jacquerie normande. C'était _Jean-va-nu-pieds_, +descendant direct du _Jacques Bonhomme_ des temps féodaux, et comme +lui personnification terrible de la misère furieuse[851]. + +«Richelieu veillait. Le danger, qui eût été grand partout, l'était là +plus qu'ailleurs, à cause du voisinage de l'Anglais toujours prompt à +profiter de nos troubles, et en raison aussi de certain désir mal +déguisé que les pays normands avaient toujours eu de se donner à un +duc[852]. + +«Il fallait donc un remède énergique et sûr. Le Cardinal n'était pas +homme à le faire attendre ni à l'employer mollement, une fois qu'il +l'aurait trouvé. Comme la première cause de cette révolte venait d'une +rébellion du parlement de Rouen, il voulut que cette magistrature +insubordonnée fût punie par la main d'un magistrat. Le chancelier +Seguier fut chargé de ses ordres. Il partit avec une armée, et +quelques jours après, Rouen était occupé militairement. + +«Le parlement, qui prévoyait ce qu'il devait attendre de la colère +d'un homme comme Richelieu, lui avait en hâte envoyé deux de ses +principaux magistrats pour supplier et demander pardon. Ils ne purent +rien obtenir. Rouen fut traité comme une ville prise d'assaut. On la +frappa d'une taxe d'un million quatre-vingt-cinq mille livres; son +conseil municipal fut dissous; le parlement, la cour des aides, le +lieutenant général du bailliage furent interdits. Ce n'est pas tout. +Il fallait du sang dans toutes les rigueurs qu'ordonnait Richelieu. Un +grand nombre d'habitants furent arrêtés; on leur fit leur procès, et +quarante-six furent condamnés: quatre à être rompus vifs, vingt au +gibet, vingt-deux au bannissement perpétuel. + +«Le chancelier, qui réglait toutes ces représailles sur la +connaissance qu'il avait des sévérités ordinaires à celui dont il +était l'exécuteur, ne se croyait pas satisfait encore. Après avoir +décimé la population, il voulait décapiter la ville elle-même, et +rêvait pour cela la démolition de sa maison commune. C'était trop de +zèle. Le Cardinal, à qui il envoya le menu de ses rigueurs, fit écrire +en marge: «Bon, à l'exception du rasement de l'hôtel de ville[853].» + +En sa qualité d'avocat aux siéges généraux de l'amirauté, Corneille +faisait partie du parlement; il comptait parmi les proscrits, des +amis, des parents peut-être, et devait avoir à coeur de calmer les +ressentiments de Richelieu. Est-ce à dire que nous ne voyions dans +_Cinna_ qu'un éloquent plaidoyer? Dieu nous en garde! A coup sûr, +Corneille voulait avant tout faire une belle tragédie; mais +rencontrant dans Sénèque le magnifique exemple de clémence qu'il a si +bien mis en scène, ne peut-il point, par un retour bien naturel sur +son temps, avoir souhaité pour sa ville natale un souverain aussi +magnanime qu'Auguste? S'il a eu cette idée, la Rome antique s'est tout +à coup animée à ses yeux, et l'émotion que lui avaient causée les +troubles dont il venait d'être le témoin fut la source de cette +inspiration passionnée avec laquelle il peignit, en contemporain, en +spectateur fidèle, les agitations qui accompagnèrent l'établissement +de l'empire. + +Le public était du reste admirablement préparé à goûter une oeuvre de +ce genre: «Les premiers spectateurs, dit Voltaire, furent ceux qui +combattirent à la Marfée, et qui firent la guerre de la Fronde. Il y a +d'ailleurs dans cette pièce un vrai continuel, un développement de la +constitution de l'empire romain qui plaît extrêmement aux hommes +d'État, et alors chacun voulait l'être[854].» + +La tragédie eut donc un grand succès; mais l'éloquente et indirecte +supplique qui, suivant l'hypothèse que nous avons adoptée, s'y +trouvait contenue, fut loin d'en avoir autant. Aucun des Rouennais +proscrits ne fut rappelé, et les rigueurs ordonnées suivirent leur +cours. Le destin de cette pièce, comme de presque tous les +chefs-d'oeuvre dramatiques, fut de causer une vive impression, mais +sans changer les coeurs, sans fléchir les volontés. D'après une +anecdote fort douteuse, Louis XIV, après avoir constamment refusé la +grâce du chevalier de Rohan, aurait été si ému en assistant à une +représentation de _Cinna_ la veille du jour où le chevalier de Rohan +devait être exécuté, que si on lui avait alors parlé de nouveau en +faveur du condamné, il n'eût pu, aurait-il dit lui-même, s'empêcher +d'accorder en ce moment la grâce qu'il avait jusqu'alors constamment +refusée[855]. Quoi qu'il en soit de cette émotion attribuée à Louis +XIV, il est certain que l'exemple d'Auguste ne tenta pas un instant +Richelieu. + +Suivant les frères Parfait[856], _Cinna_ aurait été joué pour la +première fois vers la fin de 1639. Mais cette pièce succéda à +_Horace_, qui, le 9 mars 1640, ainsi que nous l'avons vu plus +haut[857], venait à peine d'être joué; la première représentation de +_Cinna_ est donc sans contredit postérieure à cette date. + +L'auteur d'une _Lettre sur la vie et les ouvrages de Molière et sur +les comédiens de son temps_, publiée au mois de mai 1740[858], +s'exprime ainsi en parlant de Pierre Mercier, dit Bellerose: «On croit +que c'est lui qui a joué d'original le rôle de Cinna dans la tragédie +de ce nom;» et ce qui est avancé ici d'une manière dubitative est +établi par un témoignage formel de Chapuzeau, qui dit dans son +_Théâtre françois_[859]: «Comme les talents sont divers, l'un n'est +propre que pour le sérieux, l'autre que pour le comique; et Jodelet +auroit aussi mal réussi dans le rôle de Cinna, que Bellerose dans +celui de don Japhet d'Arménie[860].» + +Ce renseignement est d'autant plus précieux que Bellerose étant alors +chef de la troupe de l'hôtel de Bourgogne, nous apprenons ainsi à quel +théâtre _Cinna_ fut représenté. + +Nous savons de plus qu'en 1657 Floridor et Beauchâteau alternaient +dans ce même rôle[861]. Quant aux autres, nous ignorons par qui ils +étaient remplis. M. Aimé Martin affirme, mais sans en apporter de +preuves, que Baron père jouait Auguste, et la Beaupré Émilie. + +_Cinna_, pendant fort longtemps, a subi à la représentation des +mutilations analogues à celles qui ont encore lieu aujourd'hui pour +_le Cid_. Plusieurs actrices ne disaient point le monologue qui ouvre +la pièce; c'est à Voltaire qu'on en doit le rétablissement[862]. +D'autres altérations, encore plus graves, ont subsisté jusqu'à nos +jours. En 1746 les frères Parfait nous disent que d'ordinaire on +retranche au théâtre le rôle de Livie[863]. Dans son édition de +Corneille de 1764, Voltaire fait observer que cette suppression +remonte à plus de trente ans. + +Corneille cependant avait insisté à bon droit, dans le _Discours du +poëme dramatique_, sur l'importance de ce rôle: «La consultation +d'Auguste au second de _Cinna_, les remords de cet ingrat, ce qu'il en +découvre à Émilie, et l'effort que fait Maxime pour persuader à cet +objet de son amour caché de s'enfuir avec lui, ne sont que des +épisodes; mais l'avis que fait donner Maxime par Euphorbe à +l'Empereur, les irrésolutions de ce prince, et les conseils de Livie, +sont de l'action principale[864].» + +Ces suppressions non-seulement tronquaient la pièce, mais amenaient +des contre-sens inévitables. A l'occasion de ces deux vers: + + Vous ne connoissez pas encor tous les complices; + Votre Émilie en est, Seigneur, et la voici[865], + +Voltaire fait la remarque suivante: «Les acteurs ont été obligés de +retrancher Livie, qui venait faire ici le personnage d'un exempt, et +qui ne disait que ces deux vers. On les fait prononcer par Émilie, +mais ils lui sont peu convenables.» + +Napoléon, qui avait pour Corneille une si vive admiration, voulut +qu'on représentât à Saint-Cloud _Cinna_, avec Livie, le 29 mai 1806, +et Mlle Raucourt fut chargée de remplir ce rôle; mais cette heureuse +tentative, ainsi que celle qui fut également faite à Saint-Cloud, à +quelques jours de là, pour rétablir le personnage de l'Infante dans +_le Cid_[866], n'eut aucune influence sur les représentations +ordinaires, et ce fut seulement le 21 novembre 1860, sous la direction +de M. Édouard Thierry, que le rôle de Livie fut définitivement remis +au théâtre. A cette époque, l'habile directeur fit pratiquer dans +_Cinna_ des changements de décors analogues à ceux que le public avait +déjà accueillis favorablement dans _le Cid_[867]. L'_Examen_ de +_Cinna_ renferme sur ce point d'excellentes indications[868], un peu +contredites il est vrai par un passage d'un des _Discours_[869] qui +montre que Corneille n'était pas trop d'avis qu'on variât les +décorations pour marquer la diversité des lieux. Au reste ces +modifications n'eurent lieu alors qu'à la Comédie-Française; et +l'Odéon, qui deux jours après représentait _Cinna_ pour le début de +Mlle Karoly dans le rôle d'Émilie, ne rétablissait pas celui de Livie +et ne changeait rien à la décoration. + +_Cinna_ est la première pièce dont Corneille ait obtenu le privilége +en son nom avant d'avoir traité avec un libraire. Ce privilége, daté +de Fontainebleau, le 1er août 1642, est ainsi conçu: «Il est permis à +notre amé et féal Pierre Corneille, notre conseiller et avocat général +à la table de marbre des eaux et forêts de Rouen, de faire imprimer +une tragédie de sa composition intitulée: _Cinna ou la Clémence +d'Auguste...._» Il est suivi d'une mention de «la cession et +transport» fait par Corneille à Toussaint Quinet, et l'on trouve dans +les _Mémoires de Mathieu Molé_[870] l'arrêt du 16 juin qui autorise +Quinet à jouir de l'effet du privilége, et du transport fait à son +profit par Corneille. + +L'édition originale a pour titre: CINNA OV LA CLEMENCE D'AVGVSTE, +TRAGEDIE. _Imprimé à Roüen aux despens de l'Autheur et se vendent à +Paris chez Toussainct Quinet_.... M.DC.XLIII. _Auec priuilege du Roy._ +Sur le titre se trouvent comme épigraphe les vers 40 et 41 de l'_Art +poétique_ d'Horace: + + .... _Cui lecta potenter erit res, + Nec facundia deseret hunc, nec lucidus ordo._ + +Ce titre est précédé d'un frontispice gravé représentant Auguste sur +un trône, et Cinna, Maxime et Émilie à ses pieds; cette dernière lui +baise la main. Le volume, de format in-4º, se compose de 7 feuillets +et 110 pages. L'achevé d'imprimer est du 18 janvier; la cession à +Quinet, seulement du 27, comme on le voit dans l'arrêt du 16 juin; ce +qui explique la présence sur le titre de la formule: _Imprimé aux +despens de l'Autheur_. + +En tête de _Cinna_ se trouve le passage de Sénèque qui a donné à +Corneille l'idée de sa tragédie[871], et la traduction libre de ce +passage par Montaigne[872]. Cette coutume de rapprocher ainsi des +poëmes dramatiques nouveaux leurs origines historiques, fut imitée par +quelques poëtes et blâmée par d'autres, qui sans doute ne +s'astreignaient pas à une exactitude bien rigoureuse dans le récit des +événements et la peinture des caractères. C'est ce que nous apprend un +auteur fort inconnu et fort digne de l'être, qui cependant, si nous +l'en croyons, a eu la gloire d'être l'ami de Corneille. Ce poëte, qui +se nomme le Vert et qui avait le bonheur, fort grand alors pour un +poëte dramatique, d'appartenir à la Normandie[873], a fait imprimer +trois pièces: _le Docteur amoureux_, comédie, en 1638; _Aristotime_, +tragédie, en 1642; _Aricidie_, _ou le Mariage de Tite_, tragi-comédie, +en 1646. Dans l'avis _au Lecteur_ de ce dernier ouvrage, le Vert +s'exprime ainsi: «Les préfaces, que j'aime quand elles ne sont pas +trop longues, ne me semblent point absolument inutiles, +particulièrement dans les histoires peu connues, où le moindre +avertissement donne quelquefois beaucoup de lumière et d'intelligence. +Je n'ignore pas que cette mienne opinion ne puisse être condamnée de +quelques-uns; mais je sais bien aussi qu'elle est suivie de beaucoup +d'autres, et que j'ai pour modèle et pour partisan (comme pour ami et +pour compatriote, dont je ne tire pas une petite vanité) le grand +maître de l'art qui dans le _Cinna_ et le _Polyeucte_ n'a pas jugé +hors de propos de préparer ses lecteurs par des commencements +semblables.» + +Après _le Cid_, _Cinna_ est de toutes les pièces de Corneille celle +qui, de son vivant, a fait le plus de bruit. Il revient lui-même à +plusieurs reprises sur «les illustres suffrages» qu'elle a +obtenus[874]. Ne pas la bien connaître était une des plus grandes +marques d'ignorance que l'on pût donner; et en 1661, Dorimon, dans sa +_Comédie de la comédie_, faisait rire aux dépens d'un sot qui, pour +trancher de l'entendu, vantait la prose de _Cinna_. + +Nous avons dit à combien de parodies _le Cid_ avait donné lieu, et à +quel point Corneille s'irritait des moindres plaisanteries de ce +genre[875]. Pour _Cinna_, nous n'en trouvons aucune qui ait été +représentée. Seulement, à une époque bien postérieure à celle de la +représentation, l'abbé de Pure fit, ou du moins distribua une brochure +intitulée: _Boileau, ou la Clémence de M. Colbert_; c'est une +imitation burlesque de la scène où Auguste déclare à Cinna qu'il +connaît tous les détails du complot tramé contre lui. Gilles Boileau y +est convaincu par le ministre Colbert d'avoir composé des libelles. Si +ombrageux que fût Corneille, cette plaisanterie fort médiocre, qui +n'était d'ailleurs nullement dirigée contre son oeuvre, ne dut lui +causer aucun chagrin. + +NOTES: + + [850] Voyez la _Notice biographique_. + + [851] M. Rathery, _Des anciennes institutions judiciaires de la + Normandie_, dans la _Revue française_ du mois de mars 1839, p. + 269.--Voyez aussi l'_Introduction_ du _Diaire, ou Journal du + chancelier Seguier en Normandie après la sédition des nu-pieds, + et documents relatifs à ce voyage et à la sédition_, publiés pour + la première fois par A. Floquet. Rouen, 1842, in-8º. + + [852] Tallemant des Réaux, tome II, p. 47. + + [853] M. Rathery, p. 271.--M. Édouard Fournier, _Notes sur la vie + de Corneille_, p. CXVII-CXIX, en tête de _Corneille à la Butte + Saint-Roch_. + + [854] _Remarques sur Cinna_, acte V, scène III, vers 1701. + + [855] _Anecdotes dramatiques_, p. 103. + + [856] _Histoire du Théâtre françois_, tome V, p. 92. + + [857] Voyez la Notice d'_Horace_, p. 249 et 250. + + [858] _Mercure de France_, p. 847. + + [859] Page 123. + + [860] Pièce de Scarron, représentée en 1653. + + [861] Voyez ci-dessus, p. 251. + + [862] Voyez ci-après, p. 385, note 906. + + [863] Tome VI, p. 94, note _a_. + + [864] Tome I, p. 47. + + [865] Acte V, scène II, vers 1562 et 1563. + + [866] Voyez ci-dessus, p. 51. + + [867] Voyez ci-dessus, p. 52. + + [868] Voyez ci-après, p. 379 et 380. + + [869] Voyez tome I, p. 120. + + [870] Tome III, p. 66 et 67. + + [871] Le récit de Sénèque est traduit en entier dans l'_Histoire + romaine_ de Coeffeteau (1621), fort goûtée au temps de Corneille, + et de l'autorité de laquelle il s'appuie à la fin de + l'avertissement de _Polyeucte_. Voyez plus loin, p. 478. + + [872] Ces extraits, contrairement à l'usage ordinaire de + Corneille, se trouvent en tête de l'édition originale. La + première édition du _Cid_ n'a point les romances; ni la première + d'_Horace_, l'extrait de Tite Live. + + [873] Voyez tome II, p. 4. + + [874] Voyez plus loin, p. 378 et note 892. + + [875] Voyez ci-dessus, p. 17 et 107 note 250. + + + + +ÉPÎTRE. + +A MONSIEUR DE MONTORON[876]. + + + MONSIEUR, + + Je vous présente un tableau d'une des plus belles actions + d'Auguste. Ce monarque étoit tout généreux, et sa générosité n'a + jamais paru avec tant d'éclat que dans les effets de sa clémence + et de sa libéralité. Ces deux rares vertus lui étoient si + naturelles et si inséparables en lui, qu'il semble qu'en cette + histoire que j'ai mise sur notre théâtre, elles se soient tour à + tour entre-produites dans son âme. Il avoit été si libéral envers + Cinna, que sa conjuration ayant fait voir une ingratitude + extraordinaire, il eut besoin d'un extraordinaire effort de + clémence pour lui pardonner; et le pardon qu'il lui donna fut la + source des nouveaux bienfaits dont il lui fut prodigue, pour + vaincre tout à fait cet esprit qui n'avoit pu être gagné par les + premiers; de sorte qu'il est vrai de dire qu'il eût été moins + clément envers lui s'il eût été moins libéral, et qu'il eût été + moins libéral s'il eût été moins clément. Cela étant[877], à qui + pourrois-je plus justement donner le portrait de l'une de ces + héroïques vertus, qu'à celui qui possède l'autre en un si haut + degré, puisque, dans cette action, ce grand prince les a si bien + attachées et comme unies l'une à l'autre, qu'elles ont été tout + ensemble et la cause[878] et l'effet l'une de l'autre? Vous avez + des richesses, mais vous savez en jouir, et vous en jouissez + d'une façon si noble, si relevée, et tellement illustre, que vous + forcez la voix publique d'avouer que la fortune a consulté la + raison quand elle a répandu ses faveurs sur vous, et qu'on a plus + de sujet de vous en souhaiter le redoublement que de vous en + envier l'abondance. J'ai vécu si éloigné de la flatterie, que je + pense être en possession de me faire croire quand je dis du bien + de quelqu'un; et lorsque je donne des louanges (ce qui m'arrive + assez rarement), c'est avec tant de retenue, que je supprime + toujours quantité de glorieuses vérités, pour ne me rendre pas + suspect d'étaler de ces mensonges obligeants que beaucoup de nos + modernes savent débiter de si bonne grâce. Aussi je ne dirai rien + des avantages de votre naissance, ni de votre courage, qui l'a si + dignement soutenue dans la profession des armes[879], à qui vous + avez donné vos premières années: ce sont des choses trop connues + de tout le monde. Je ne dirai rien de ce prompt et puissant + secours que reçoivent chaque jour de votre main tant de bonnes + familles, ruinées par les désordres de nos guerres: ce sont des + choses que vous voulez tenir cachées. Je dirai seulement un mot de + ce que vous avez particulièrement de commun avec Auguste: c'est + que cette générosité qui compose la meilleure partie de votre âme + et règne sur l'autre, et qu'à juste titre on peut nommer l'âme de + votre âme, puisqu'elle en fait mouvoir toutes les puissances; + c'est, dis-je, que cette générosité, à l'exemple de ce grand + empereur, prend plaisir à s'étendre sur les gens de lettres, en un + temps où beaucoup pensent avoir trop récompensé leurs travaux + quand ils les ont honorés d'une louange stérile[880]. Et + certes[881], vous avez traité quelques-unes de nos muses avec tant + de magnanimité, qu'en elles vous avez obligé toutes les autres, et + qu'il n'en est point[882] qui ne vous en doive un remercîment. + Trouvez donc bon[883], Monsieur, que je m'acquitte de celui que je + reconnois vous en devoir, par le présent que je vous fais de ce + poëme, que j'ai choisi comme le plus durable des miens, pour + apprendre plus longtemps à ceux qui le liront que le généreux + Monsieur de Montoron, par une libéralité inouïe en ce siècle[884], + s'est rendu toutes les muses redevables, et que je prends tant de + part aux bienfaits dont vous avez surpris quelques-unes d'elles, + que je m'en dirai toute ma vie, + + MONSIEUR, + + Votre très-humble et très-obligé serviteur[885], + + CORNEILLE. + +NOTES: + + [876] Cette épître dédicatoire, ainsi que l'extrait de Sénèque + qui la suit, ne se trouvent que dans l'édition originale et dans + les recueils de 1648-1656.--Pierre du Puget, seigneur de + Montauron ou Montoron, des Carles et Caussidière, la Chevrette et + la Marche, premier président des finances au bureau de Montauban, + mourut à Paris le 23 juin 1664. Tallemant des Réaux nous apprend + dans son _Historiette sur Louis treizième_ (tome II, p. 248) que + «Montauron avoit donné deux cents pistoles à Corneille pour + _Cinna_.» Ce témoignage, qui émane d'un allié de Montauron, car + sa fille naturelle avait épousé Gédéon Tallemant, est beaucoup + plus digne de confiance que l'assertion du _Journal de Verdun_ + (juin 1701, p. 410), qui porte à mille pistoles le présent de + Montauron. La libéralité de ce financier envers les gens de + lettres et leur empressement à lui adresser des dédicaces étaient + devenus un sujet de plaisanteries et d'allusions de toutes + sortes. Dans son _Parnasse réformé_ (p. 132 et 133), Guéret + propose les réformes suivantes: «_Article X._ Défendons de mentir + dans les épîtres dédicatoires. _Article XI._ Supprimons tous les + panégyriques à la Montoron....» Ailleurs, dans sa _Promenade de + Saint-Cloud_ (imprimée dans les _Mémoires historiques et + critiques de Bruys_, Paris, 1751, in-12, tome II, p. 238), Guéret + se commente ainsi lui-même: «Si vous ignorez ce que c'est que les + _Panégyriques à la Montoron_, vous n'avez qu'à le demander à M. + Corneille, et il vous dira que son _Cinna_ n'a pas été la plus + malheureuse de ses dédicaces.»--Du reste, à cette époque, comme + le fait remarquer Tallemant (tome VI, p. 227, note 2), «tout + s'appeloit _à la Montauron_.» Pierre Gontier, dans un passage de + ses _Exercitationes hygiasticæ_ (Lyon, 1688, p. 111), cité par M. + Paulin Paris, parle de petits pains au lait _à la Montauron_; et + Tallemant nous raconte une sanglante allusion à cette façon de + parler, qui tombe fort directement sur un membre de sa famille: + «Une fois, dit-il, aux Comédiens du Marais, Monsieur d'Orléans y + étant, quelqu'un fut assez sot pour dire qu'on attendoit M. de + Moutauron. Les gens de Monsieur d'Orléans le firent jouer à la + farce, et il y avoit une fille _à la Montauron_ qu'on disoit être + mariée _Tallemant quellement_.» La fortune de Montauron ne suffit + pas longtemps à ses prodigalités insensées, et bientôt Scarron + put écrire le passage suivant, rapporté par M. Paulin Paris dans + son commentaire sur Tallemant des Réaux (tome VI, p. 235): + + Ce n'est que maroquin perdu + Que les livres que l'on dédie + Depuis que Montauron mendie; + Montauron dont le quart d'écu + S'attrapoit si bien à la glu + De l'ode ou de la comédie. + + [877] VAR. (édit. de 1648-1656): Cela étant, ne puis-je pas avec + justice donner le portrait de l'une de ces héroïques vertus à + celui qui.... + + [878] VAR. (édit. de 1648-1656): tout ensemble la cause et + l'effet l'une de l'autre? Je le puis certes d'autant plus + justement que je vois votre générosité, comme voulant imiter ce + grand empereur, prendre plaisir à s'étendre sur les gens de + lettres, en un temps, etc. (voyez p. 372). + + [879] C'est cette flatterie, supprimée par Corneille dès 1648 + (voyez la note précédente), qui a fait dire à Scarron: «Soit que + la nécessité soit mère de l'invention, ou que l'invention soit + partie essentielle du poëte, quelques poëtes au grand collier ont + eu celle d'aller chercher dans les Finances ceux qui dépensoient + leur bien aussi aisément qu'ils l'avoient amassé. Je ne doute + point que ces marchands poëtiques n'ayent donné à ces publicains + libéraux toutes les vertus, jusques aux militaires.» (Dédicace _A + très-honnête et très-divertissante chienne dame Guillemette, + petite levrette de ma soeur_, en tête de: _la Suite des OEuvres + burlesques de Mr Scarron_, seconde partie. Paris, T. Quinet, + 1648, in-4º.) + + [880] «Il y en a, dit Scarron dans la dédicace que nous venons de + citer, qui rendent de l'encens pour de l'encens, et des louanges + pour des louanges.» + + [881] Ces deux premiers mots de la phrase manquent dans les + éditions de 1648-1656. + + [882] VAR. (édit. de 1648-1656): de sorte qu'il n'en est point. + + [883] VAR. (édit. de 1648-1656): Trouvez bon. + + [884] Voyez p. 369, note 876. + + [885] VAR. (édit. de 1656): Votre très-humble, très obéissant et + très-obligé serviteur. + + +SENECA. + +Lib. I, _De Clementia_, cap. IX. + +Divus Augustus mitis fuit princeps, si quis illum a principatu suo +æstimare incipiat. In communi quidem republica[886], duodevicesimum +egressus annum, jam pugiones in sinu amicorum absconderat, jam +insidiis M. Antonii consulis latus petierat, jam fuerat collega +proscriptionis; sed quum annum quadragesimum transisset, et in Gallia +moraretur, delatum est ad eum indicium, L. Cinnam, stolidi ingenii +virum, insidias ei struere. Dictum est et ubi, et quando, et +quemadmodum aggredi vellet. Unus ex consciis deferebat; statuit se ab +eo vindicare. Consilium amicorum advocari jussit. Nox illi inquieta +erat, quum cogitaret adolescentem nobilem, hoc detracto integrum, Cn. +Pompeii nepotem damnandum. Jam unum hominem occidere non poterat, quum +M. Antonio proscriptionis edictum inler coenam dictarat. Gemens +subinde voces varias emittebat et inter se contrarias: «Quid ergo? ego +percussorem meum securum ambulare patiar, me sollicito? Ergo non dabit +poenas, qui tot civilibus bellis frustra petitum caput, tot navalibus, +tot pedestribus proeliis incolume, postquam terra marique pax parta +est, non occidere constituat, sed immolare?» Nam sacrificantem +placuerat adoriri. Rursus silentio interposito, majore multo voce sibi +quam Cinnnæ irascebatur: «Quid vivis, si perire te tam multorum +interest? Quis finis erit suppliciorum? quis sanguinis? Ego sum +nobilibus adolescentulis expositum caput, in quod mucrones acuant. Non +est tanti vita, si, ut ego non peream, tam multa perdenda sunt.» +Interpellavit tandem illum Livia uxor, et: «Admittis, inquit, muliebre +consilium? Fac quod medici solent; ubi usitata remedia non procedunt, +tentant contraria. Severitate nihil adhuc profecisti: Salvidienum[887] +Lepidus secutus est, Lepidum Muræna, Murænam Cæpio, Cæpionem Egnatius, +ut alios taceam quos tantum ausos pudet; nunc tenta quomodo tibi cedat +clementia. Ignosce L. Cinnæ; deprehensus est; jam nocere tibi non +potest, prodesse famæ tuæ potest[888].» Gavisus sibi quod advocatum +invenerat, uxori quidem gratias egit: renuntiari autem extemplo amicis +quos in consilium rogaverat imperavit, et Cinnam unum ad se accersit, +dimissisque omnibus e cubiculo, quum alteram poni Cinnæ cathedram +jussisset: «Hoc, inquit, primum a te peto, ne me loquentem +interpelles, ne medio sermone meo proclames; dabitur tibi loquendi +liberum tempus. Ego te, Cinna, quum in hostium castris invenissem, non +factum tantum mihi inimicum, sed natum, servavi; patrimonium tibi omne +concessi; hodie tam felix es et tam dives, ut victo victores +invideant: sacerdotium tibi petenti, præteritis compluribus quorum +parentes mecum militaverant, dedi. Quum sic de te meruerim, occidere +me constituisti.» Quum ad hanc vocem exclamasset Cinna, procul hanc ab +se abesse dementiam: «Non præstas, inquit, fidem, Cinna; convenerat ne +interloquereris. Occidere, inquam, me paras.» Adjecit locum, socios, +diem, ordinem insidiarum, cui commissum esset ferrum; et quum defixum +videret, nec ex conventione jam, sed ex conscientia tacentem: «Quo, +inquit, hoc animo facis? Ut ipse sis princeps? Male, mehercule, cum +republica agitur, si tibi ad imperandum nihil præter me obstat. Domum +tuam tueri non potes; nuper libertini hominis gratia in privato +judicio superatus es. Adeo nihil facilius putas quam contra Cæsarem +advocare? Cedo, si spes tuas solus impedio[889], Paulusne te et Fabius +Maximus et Cossi et Servilii ferent, tantumque agmen nobilium, non +inania nomina præferentium, sed eorum qui imaginibus suis decori +sunt?» Ne totam ejus orationem repetendo magnam partem voluminis +occupem, diutius enim quam duabus horis locutum esse constat, quum +hanc poenam qua sola erat contentus futurus, extenderet: «Vitam tibi, +inquit, Cinna, iterum do, prius hosti, nunc insidiatori ac parricidæ. +Ex hodierno die inter nos amicitia incipiat. Contendamus utrum ego +meliore fide vitam tibi dederim, an tu debeas.» Post hæc detulit ultro +consulatum, questus quod non auderet petere; amicissimum, +fidelissimumque habuit; hæres solus fuit illi; nullis amplius insidiis +ab ullo petitus est. + +NOTES: + + [886] Corneille a omis ici quelques mots. Voici quel est le texte + de Sénèque: _In communi quidem republica gladium movit: quum hoc + ætatis esset quod tu nunc es, duodevicesimum, etc._ Dans le reste + du morceau l'édition suivie par Corneille ne diffère que par un + petit nombre de leçons, insignifiantes pour la plupart, du texte + des impressions les plus modernes. + + [887] L'édition originale de _Cinna_ porte _Salvidientium_, pour + _Salvidienum_. + + [888] L'entretien d'Auguste et de Livie est beaucoup plus long + dans Dion Cassius, où il s'étend depuis le chapitre XIV jusqu'au + chapitre XXII du livre LV. + + [889] Nous suivons le texte de la première édition de _Cinna_, + qui a une virgule après _impedio_; c'est bien la ponctuation que + veut le sens. Dans l'impression de 1648, au lieu de la virgule, + il y a un point, ce qui altère la pensée de Sénèque, mais est + conforme à la traduction de Montaigne. + + +MONTAGNE[890]. + +Livre I de ses _Essais_, chapitre XXIII. + +L'empereur Auguste, estant en la Gaule, receut certain advertissement +d'une coniuration que luy brassoit L. Cinna: il delibera de s'en +venger, et manda pour cet effect au lendemain le conseil de ses amis. +Mais la nuict d'entre deux, il la passa avecques grande inquietude, +considerant qu'il avoit à faire mourir un ieune homme de bonne maison +et nepveu du grand Pompeius, et produisoit en se plaignant plusieurs +divers discours: «Quoy doncques, disoit il, sera il vray que ie +demeureray en crainte et en alarme, et que ie lairray mon meurtrier se +promener ce pendant à son ayse? S'en ira il quitte, ayant assailly ma +teste, que i'ay sauvee de tant de guerres civiles, de tant de +battailles par mer et par terre, et aprez avoir estably la paix +universelle du monde? sera il absoult, ayant deliberé non de me +meurtrir seulement, mais de me sacrifier?» car la coniuration estoit +faicte de le tuer comme il feroit quelque sacrifice. Aprez cela, +s'estant tenu coy quelque espace de temps, il recommenceoit d'une voix +plus forte, et s'en prenoit à soy mesme: «Pourquoy vis tu, s'il +importe à tant de gents que tu meures? N'y aura il point de fin à tes +vengeances et à tes cruautez? Ta vie vault elle que tant de dommage se +face pour la conserver?» Livia, sa femme, le sentant en ces angoisses: +«Et les conseils des femmes y seront ils receus? lui dict elle: fay +ce que font les medecins; quant les receptes accoustumees ne peuvent +servir, ils en essayent de contraires. Par severité, tu n'as iusques à +cette heure rien proufité: Lepidus a suyvi Salvidienus; Murena, +Lepidus; Caepio, Murena; Egnatius, Caepio: commence à experimenter +comment te succederont la doulceur et la clemence. Cinna est +convaincu, pardonne-luy; de te nuire desormais, il ne pourra, et +proufitera à ta gloire.» Auguste feut bien ayse d'avoir trouvé un +advocat de son humeur, et ayant remercié sa femme, et contremandé ses +amis qu'il avoit assignez au conseil, commanda qu'on feist venir à luy +Cinna tout seul; et ayant faict sortir tout le monde de sa chambre, et +faict donner un siege à Cinna, il luy parla en cette maniere: «En +premier lieu, ie te demande, Cinna, paisible audience; n'interromps +pas mon parler: ie te donray temps et loisir d'y respondre. Tu sçais, +Cinna, que t'ayant prins au camp de mes ennemis, non seulement +t'estant faict mon ennemy, mais estant nay tel, ie te sauvay, ie te +meis entre mains touts tes biens, et t'ay enfin rendu si accommodé et +si aysé, que les victorieux sont envieux de la condition du vaincu: +l'office du sacerdoce que tu me demandas, ie te l'octroyay, l'ayant +refusé à d'aultres, desquels les peres avoyent tousiours combattu +avecques moy. T'ayant si fort obligé, tu as entreprins de me tuer.» A +quoy Cinna s'estant escrié qu'il estoit bien esloingné d'une si +meschante pensee: «Tu ne me tiens pas, Cinna, ce que tu m'avois +promis, suyvit Auguste; tu m'avois asseuré que ie ne seroy pas +interrompu. Ouy, tu as entreprins de me tuer en tel lieu, tel iour, en +telle compaignie, et de telle façon.» Et le veoyant transi de ces +nouvelles, et en silence, non plus pour tenir le marché de se taire, +mais de la presse de sa conscience: «Pourquoy, adiousta il, le fais +tu? Est ce pour estre empereur? Vrayement il va bien mal à la chose +publicque, s'il n'y a que moy qui t'empesche d'arriver à l'empire. Tu +ne peux pas seulement deffendre ta maison, et perdis dernierement un +procez par la faveur d'un simple libertin[891]. Quoy! n'as tu pas +moyen ny pouvoir en aultre chose qu'à entreprendre Cesar? Ie le +quitte, s'il n'y a que moy qui empesche tes esperances. Penses tu que +Paulus, que Fabius, que les Cosseens et Serviliens te souffrent, et +une si grande troupe de nobles, non seulement nobles de nom, mais qui +par leur vertu honnorent leur noblesse?» Aprez plusieurs aultres +propos (car il parla à luy plus de deux heures entieres): «Or va, luy +dict il, ie te donne, Cinna, la vie à traistre et à parricide, que ie +te donnay aultrefois à ennemy; que l'amitié commence de ce iourd'huy +entre nous; essayons qui de nous deux de meilleure foy, moy t'aye +donné ta vie, ou tu l'ayes receue.» Et se despartit d'avesques luy en +cette maniere. Quelque temps aprez, il luy donna le consulat, se +plaignant dequoy il ne luy avoit osé demander. Il l'eut depuis pour +fort amy, et feut seul faict par luy heritier de ses biens. Or depuis +cet accident, qui adveint à Auguste au quarantiesme an de son aage, il +n'y eut iamais de coniuration ny d'entreprinse contre luy, et receut +une iuste recompense de cette sienne clemence[892]. + +NOTES: + + [890] Cet extrait des _Essais_ de Montaigne ne se trouve que dans + la première édition d'_Horace_. Corneille ne l'a pas reproduit à + la suite de l'extrait latin, dans ses recueils de 1648-1656. Il + tiendra lieu ici d'une traduction du morceau de Sénèque. + + [891] «_Affranchi_, du mot latin _libertus_, ou _libertinus_; car + ce dernier ne veut pas dire, comme on l'a cru longtemps, fils + d'affranchi.» (_Note de M. le Clerc sur Montaigne._) + + [892] Quand Corneille fit imprimer _Cinna_ dans la seconde partie + de ses _OEuvres_, en 1648, il le fit précéder d'une lettre de + Balzac, qui se trouve encore dans l'édition de 1656. Cette + lettre, qui est du 17 janvier 1643, avait déjà été comprise dans + le tome II des _Lettres choisies du sieur de Balzac_. Paris, Aug. + Courbé, 1647, in-8º, p. 437 et suivantes. Dans notre édition elle + figurera à sa date parmi les _Lettres_ de Corneille, auxquelles + nous avons joint celles qui lui ont été adressées. + + + + +EXAMEN. + +Ce poëme a tant d'illustres suffrages[893] qui lui donnent le premier +rang parmi les miens, que je me ferois trop d'importants ennemis si +j'en disois du mal: je ne le suis pas assez de moi-même pour chercher +des défauts où ils n'en ont point voulu voir, et accuser le jugement +qu'ils en ont fait, pour obscurcir la gloire qu'ils m'en ont donnée. +Cette approbation si forte et si générale vient sans doute de ce que +la vraisemblance s'y trouve si heureusement conservée aux endroits où +la vérité lui manque, qu'il n'a jamais besoin de recourir au +nécessaire[894]. Rien n'y contredit l'histoire, bien que beaucoup de +choses y soient ajoutées; rien n'y est violenté par les incommodités +de la représentation, ni par l'unité de jour, ni par celle de lieu. + +Il est vrai qu'il s'y rencontre une duplicité de lieu +particulier[895]. La moitié de la pièce se passe chez Émilie, et +l'autre dans le cabinet d'Auguste. J'aurois été ridicule si j'avois +prétendu que cet empereur délibérât avec Maxime et Cinna s'il +quitteroit l'empire ou non, précisément dans la même place où ce +dernier vient de rendre compte à Émilie de la conspiration qu'il a +formée contre lui. C'est ce qui m'a fait rompre la liaison des scènes +au quatrième acte, n'ayant pu me résoudre à faire que Maxime vînt +donner l'alarme à Émilie de la conjuration découverte, au lieu même où +Auguste en venoit de recevoir l'avis par son ordre, et dont il ne +faisoit que de sortir avec tant d'inquiétude et d'irrésolution. C'eût +été une impudence extraordinaire, et tout à fait hors du +vraisemblable, de se présenter dans son cabinet un moment après qu'il +lui avoit fait révéler le secret de cette entreprise[896] et porter la +nouvelle de sa fausse mort. Bien loin de pouvoir surprendre Émilie par +la peur de se voir arrêtée, c'eût été se faire arrêter lui-même, et se +précipiter dans un obstacle invincible au dessein qu'il vouloit +exécuter. Émilie ne parle donc pas où parle Auguste, à la réserve du +cinquième acte; mais cela n'empêche pas qu'à considérer tout le poëme +ensemble, il n'aye son unité de lieu, puisque tout s'y peut passer, +non-seulement dans Rome ou dans un quartier de Rome, mais dans le seul +palais d'Auguste, pourvu que vous y vouliez donner un appartement à +Émilie qui soit éloigné du sien. + +Le compte que Cinna lui rend de sa conspiration justifie ce que j'ai +dit ailleurs[897], que, pour faire souffrir une narration ornée, il +faut que celui qui la fait et celui qui l'écoute ayent l'esprit assez +tranquille, et s'y plaisent assez pour lui prêter toute la patience +qui lui est nécessaire. Émilie a de la joie d'apprendre[898] de la +bouche de son amant avec quelle chaleur il a suivi ses intentions; et +Cinna n'en a pas moins de lui pouvoir donner de si belles espérances +de l'effet qu'elle en souhaite: c'est pourquoi, quelque longue que +soit cette narration, sans interruption aucune, elle n'ennuie point. +Les ornements de rhétorique dont j'ai tâché de l'enrichir ne la font +point condamner de trop d'artifice, et la diversité de ses figures ne +fait point regretter le temps que j'y perds; mais si j'avois attendu à +la commencer qu'Évandre eût troublé ces deux amants par la nouvelle +qu'il leur apporte, Cinna eût été obligé de s'en taire ou de la +conclure en six vers, et Émilie n'en eût pu supporter davantage. + +Comme[899] les vers d'_Horace_[900] ont quelque chose de plus net et +de moins guindé pour les pensées que ceux du _Cid_, on peut dire que +ceux de cette pièce ont quelque chose de plus achevé[901] que ceux +d'_Horace_, et qu'enfin la facilité de concevoir le sujet, qui n'est +ni trop chargé d'incidents, ni trop embarrassé des récits de ce qui +s'est passé avant le commencement de la pièce, est une des causes sans +doute de la grande approbation qu'il a reçue. L'auditeur aime à +s'abandonner à l'action présente, et à n'être point obligé, pour +l'intelligence de ce qu'il voit, de réfléchir sur ce qu'il a déjà vu, +et de fixer sa mémoire sur les premiers actes, cependant que les +derniers sont devant ses yeux. C'est l'incommodité des pièces +embarrassées, qu'en termes de l'art on nomme _implexes_, par un mot +emprunté du latin, telles que sont _Rodogune_ et _Héraclius_. Elle ne +se rencontre pas dans les simples; mais comme celles-là ont sans doute +besoin de plus d'esprit pour les imaginer, et de plus d'art pour les +conduire, celles-ci, n'ayant pas le même secours du côté du sujet, +demandent plus de force de vers, de raisonnement, et de +sentiments[902] pour les soutenir. + +NOTES: + + [893] Corneille revient dans le _Discours des trois unités_ (tome + I, p. 105) sur ces «illustres suffrages» accordés à _Cinna_. + + [894] Voyez le commencement du _Discours du poëme dramatique_, + tome I, p. 14 et suivantes; et le _Discours de la tragédie_, p. + 81 et suivantes. + + [895] Ici Corneille répond à une question directe que lui avait + posée d'Aubignac: «Je ne puis approuver que dans la salle d'un + palais, où apparemment il y a toujours des gens qui vont et qui + viennent, on fasse une longue narration d'aventures secrètes et + qui ne pourroient être découvertes sans grand péril; d'où vient + que je n'ai jamais pu bien concevoir comment Monsieur Corneille + peut faire qu'en un même lieu Cinna conte à Émilie tout l'ordre + et toutes les circonstances d'une grande conspiration contre + Auguste, et qu'Auguste y tienne un conseil de confidence avec ses + deux favoris; car si c'est un lieu public, comme il le semble, + puisqu'Auguste en fait retirer les autres courtisans, quelle + apparence que Cinna vienne y faire visite à Émilie avec un + entretien et un récit de choses si périlleuses, qui pouvoient + être entendues de ceux de la cour qui passoient en ce lieu? Et si + c'est un lieu particulier, par exemple le cabinet de l'Empereur, + qui en fait retirer ceux qu'il ne veut pas rendre participants de + son secret, comment est-il vraisemblable qu'il soit venu faire ce + discours à Émilie? et moins encore qu'Émilie y fasse des plaintes + enragées contre l'Empereur? Voilà une difficulté que Monsieur + Corneille résoudra quand il lui plaira.» (_La Pratique du + théâtre_, p. 396 et 397.) + + [896] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): de cette entreprise, dont + il étoit un des chefs.--Le reste de la phrase manque dans + l'édition de 1660, qui continue ainsi: «et bien loin de pouvoir, + etc.» + + [897] Voyez l'Examen de _Médée_, tome II, p. 337. + + [898] VAR. (édit. de 1660-1664): Émilie a joie d'apprendre. + + [899] L'édition de 1660 a de plus, au commencement de ce + paragraphe, la phrase suivante: «C'est ici la dernière pièce où + je me suis pardonné de longs monologues: celui d'Émilie ouvre le + théâtre, Cinna en fait un au troisième acte, et Auguste et Maxime + chacun un au quatrième. + + [900] Voltaire, par un scrupule de clarté, a ainsi modifié, dans + son édition du _Théâtre de Corneille_ (1764), le commencement de + ce paragraphe: «Comme les vers de ma tragédie d'_Horace_....» + + [901] VAR. (édit. de 1660): on peut dire que ceux-ci ont quelque + chose de plus achevé. + + [902] VAR. (édit. de 1660): et de raisonnement, ou de sentiments. + + + + +LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE +_CINNA_. + +ÉDITIONS SÉPARÉES. + + 1643 in-4º; + 1643 in-12. + +RECUEILS. + + 1648 in-12; + 1652 in-12; + 1654 in-12; + 1655 in-12; + 1656 in-12; + 1660 in-8º; + 1663 in-fol.; + 1664 in-8º; + 1668 in-12; + 1682 in-12. + + + + +ACTEURS. + + OCTAVE-CÉSAR AUGUSTE, empereur de Rome. + LIVIE, impératrice. + CINNA, fils d'une fille de Pompée[903], chef de la conjuration + contre Auguste. + MAXIME, autre chef de la conjuration. + ÉMILIE, fille de C. Toranius, tuteur d'Auguste, et proscrit par + lui durant le triumvirat[904]. + FULVIE, confidente d'Émilie. + POLYCLÈTE, affranchi d'Auguste. + ÉVANDRE, affranchi de Cinna. + EUPHORBE, affranchi de Maxime. + + +La scène est à Rome[905]. + + + + +CINNA[906]. + +TRAGÉDIE. + + + + +ACTE I. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + + ÉMILIE[907]. + + Impatients desirs d'une illustre vengeance + Dont la mort de mon père a formé la naissance[908], + Enfants impétueux de mon ressentiment, + Que ma douleur séduite embrasse aveuglément, + Vous prenez sur mon âme un trop puissant empire[909]: 5 + Durant quelques moments souffrez que je respire, + Et que je considère, en l'état où je suis, + Et ce que je hasarde, et ce que je poursuis. + Quand je regarde Auguste au milieu de sa gloire[910], + Et que vous reprochez à ma triste mémoire 10 + Que par sa propre main mon père massacré + Du trône où je le vois fait le premier degré; + Quand vous me présentez cette sanglante image, + La cause de ma haine, et l'effet de sa rage, + Je m'abandonne toute à vos ardents transports, 15 + Et crois, pour une mort, lui devoir mille morts. + Au milieu toutefois d'une fureur si juste, + J'aime encor plus Cinna que je ne hais Auguste, + Et je sens refroidir ce bouillant mouvement + Quand il faut, pour le suivre, exposer mon amant[911]. 20 + Oui, Cinna, contre moi moi-même je m'irrite + Quand je songe aux dangers où je te précipite. + Quoique pour me servir tu n'appréhendes rien, + Te demander du sang, c'est exposer le tien[912]: + D'une si haute place on n'abat point de têtes 25 + Sans attirer sur soi mille et mille tempêtes; + L'issue en est douteuse, et le péril certain: + Un ami déloyal peut trahir ton dessein; + L'ordre mal concerté, l'occasion mal prise, + Peuvent sur son auteur renverser l'entreprise[913], 30 + Tourner sur toi les coups dont tu le veux frapper; + Dans sa ruine même il peut t'envelopper; + Et quoi qu'en ma faveur ton amour exécute, + Il te peut, en tombant, écraser sous sa chute[914]. + Ah! cesse de courir à ce mortel danger: 35 + Te perdre en me vengeant, ce n'est pas me venger. + Un coeur est trop cruel quand il trouve des charmes + Aux douceurs que corrompt l'amertume des larmes; + Et l'on doit mettre au rang des plus cuisants malheurs[915] + La mort d'un ennemi qui coûte tant de pleurs. 40 + Mais peut-on en verser alors qu'on venge un père? + Est-il perte à ce prix qui ne semble légère? + Et quand son assassin tombe sous notre effort, + Doit-on considérer ce que coûte sa mort? + Cessez, vaines frayeurs, cessez, lâches tendresses, 45 + De jeter dans mon coeur vos indignes foiblesses; + Et toi qui les produis par tes soins superflus, + Amour, sers mon devoir, et ne le combats plus: + Lui céder, c'est ta gloire, et le vaincre, ta honte: + Montre-toi généreux, souffrant qu'il te surmonte; 50 + Plus tu lui donneras, plus il te va donner, + Et ne triomphera que pour te couronner. + + +SCÈNE II + +ÉMILIE, FULVIE. + + ÉMILIE. + + Je l'ai juré, Fulvie, et je le jure encore, + Quoique j'aime Cinna, quoique mon coeur l'adore, + S'il me veut posséder, Auguste doit périr: 55 + Sa tête est le seul prix dont il peut m'acquérir. + Je lui prescris la loi que mon devoir m'impose. + + FULVIE. + + Elle a pour la blâmer une trop juste cause: + Par un si grand dessein vous vous faites juger + Digne sang de celui que vous voulez venger; 60 + Mais encore une fois souffrez que je vous die + Qu'une si juste ardeur devroit être attiédie[916]. + Auguste chaque jour, à force de bienfaits, + Semble assez réparer les maux qu'il vous a faits; + Sa faveur envers vous paroît si déclarée, 65 + Que vous êtes chez lui la plus considérée; + Et de ses courtisans souvent les plus heureux + Vous pressent à genoux de lui parler pour eux[917]. + + ÉMILIE. + + Toute cette faveur ne me rend pas mon père; + Et de quelque façon que l'on me considère, 70 + Abondante en richesse, ou puissante en crédit, + Je demeure toujours la fille d'un proscrit. + Les bienfaits ne font pas toujours ce que tu penses; + D'une main odieuse ils tiennent lieu d'offenses: + Plus nous en prodiguons à qui nous peut haïr, 75 + Plus d'armes nous donnons à qui nous veut trahir. + Il m'en fait chaque jour sans changer mon courage; + Je suis ce que j'étois, et je puis davantage, + Et des mêmes présents qu'il verse dans mes mains + J'achète contre lui les esprits des Romains; 80 + Je recevrois de lui la place de Livie + Comme un moyen plus sûr d'attenter à sa vie. + Pour qui venge son père il n'est point de forfaits, + Et c'est vendre son sang que se rendre aux bienfaits. + + FULVIE. + + Quel besoin toutefois de passer pour ingrate? 85 + Ne pouvez-vous haïr sans que la haine éclate? + Assez d'autres sans vous n'ont pas mis en oubli + Par quelles cruautés son trône est établi: + Tant de braves Romains, tant d'illustres victimes + Qu'à son ambition ont immolé ses crimes, 90 + Laissent à leurs enfants d'assez vives douleurs + Pour venger votre perte en vengeant leurs malheurs. + Beaucoup l'ont entrepris, mille autres vont les suivre: + Qui vit haï de tous ne sauroit longtemps vivre. + Remettez à leurs bras les communs intérêts, 95 + Et n'aidez leurs desseins que par des voeux secrets. + + ÉMILIE. + + Quoi? je le haïrai sans tâcher de lui nuire? + J'attendrai du hasard qu'il ose le détruire? + Et je satisferai des devoirs si pressants + Par une haine obscure et des voeux impuissants? 100 + Sa perte, que je veux, me deviendroit amère, + Si quelqu'un l'immoloit à d'autres qu'à mon père; + Et tu verrois mes pleurs couler pour son trépas, + Qui le faisant périr, ne me vengeroit pas[918]. + C'est une lâcheté que de remettre à d'autres 105 + Les intérêts publics qui s'attachent aux nôtres. + Joignons à la douceur de venger nos parents, + La gloire qu'on remporte à punir les tyrans, + Et faisons publier par toute l'Italie: + «La liberté de Rome est l'oeuvre d'Émilie; 110 + On a touché son âme, et son coeur s'est épris; + Mais elle n'a donné son amour qu'à ce prix.» + + FULVIE. + + Votre amour à ce prix n'est qu'un présent funeste + Qui porte à votre amant sa perte manifeste. + Pensez mieux, Émilie, à quoi vous l'exposez, 115 + Combien à cet écueil se sont déjà brisés; + Ne vous aveuglez point quand sa mort est visible. + + ÉMILIE. + + Ah! tu sais me frapper par où je suis sensible. + Quand je songe aux dangers que je lui fais courir[919], + La crainte de sa mort me fait déjà mourir; 120 + Mon esprit en désordre à soi-même s'oppose: + Je veux et ne veux pas, je m'emporte et je n'ose; + Et mon devoir confus, languissant, étonné, + Cède aux rébellions de mon coeur mutiné. + Tout beau, ma passion, deviens un peu moins forte; + Tu vois bien des hasards, ils sont grands, mais n'importe: + Cinna n'est pas perdu pour être hasardé. + De quelques légions qu'Auguste soit gardé, + Quelque soin qu'il se donne et quelque ordre qu'il tienne, + Qui méprise sa vie est maître de la sienne[920]. 130 + Plus le péril est grand, plus doux en est le fruit; + La vertu nous y jette, et la gloire le suit. + Quoi qu'il en soit, qu'Auguste ou que Cinna périsse, + Aux mânes paternels je dois ce sacrifice; + Cinna me l'a promis en recevant ma foi, 135 + Et ce coup seul aussi le rend digne de moi. + Il est tard, après tout, de m'en vouloir dédire. + Aujourd'hui l'on s'assemble, aujourd'hui l'on conspire; + L'heure, le lieu, le bras se choisit aujourd'hui; + Et c'est à faire enfin à mourir après lui. 140 + + +SCÈNE III. + +CINNA, ÉMILIE, FULVIE. + + ÉMILIE. + + Mais le voici qui vient. Cinna, votre assemblée + Par l'effroi du péril n'est-elle point troublée[921]? + Et reconnoissez-vous au front de vos amis + Qu'ils soient prêts à tenir ce qu'ils vous ont promis? + + CINNA. + + Jamais contre un tyran entreprise conçue 145 + Ne permit d'espérer une si belle issue; + Jamais de telle ardeur on n'en jura la mort[922], + Et jamais conjurés ne furent mieux d'accord; + Tous s'y montrent portés avec tant d'allégresse, + Qu'ils semblent, comme moi, servir une maîtresse[923]; 150 + Et tous font éclater un si puissant courroux, + Qu'ils semblent tous venger un père, comme vous. + + ÉMILIE. + + Je l'avois bien prévu, que pour un tel ouvrage + Cinna sauroit choisir des hommes de courage, + Et ne remettroit pas en de mauvaises mains 155 + L'intérêt d'Émilie et celui des Romains. + + CINNA. + + Plût aux Dieux que vous-même eussiez vu de quel zèle + Cette troupe entreprend une action si belle! + Au seul nom de César, d'Auguste, et d'empereur, + Vous eussiez vu leurs yeux s'enflammer de fureur[924], 160 + Et dans un même instant, par un effet contraire, + Leur front pâlir d'horreur et rougir de colère[925]. + «Amis, leur ai-je dit, voici le jour heureux + Qui doit conclure enfin nos desseins généreux: + Le ciel entre nos mains a mis le sort de Rome, 165 + Et son salut dépend de la perte d'un homme, + Si l'on doit le nom d'homme à qui n'a rien d'humain, + A ce tigre altéré de tout le sang romain. + Combien pour le répandre a-t-il formé de brigues! + Combien de fois changé de partis et de ligues, 170 + Tantôt ami d'Antoine, et tantôt ennemi, + Et jamais insolent ni cruel à demi!» + Là, par un long récit de toutes les misères + Que durant notre enfance ont enduré nos pères, + Renouvelant leur haine avec leur souvenir, 175 + Je redouble en leurs coeurs l'ardeur de le punir. + Je leur fais des tableaux de ces tristes batailles + Où Rome par ses mains déchiroit ses entrailles, + Où l'aigle abattoit l'aigle, et de chaque côté + Nos légions s'armoient contre leur liberté; 180 + Où les meilleurs soldats et les chefs les plus braves[926] + Mettoient toute leur gloire à devenir esclaves; + Où, pour mieux assurer la honte de leurs fers, + Tous vouloient à leur chaîne attacher l'univers; + Et l'exécrable honneur de lui donner un maître 185 + Faisant aimer à tous l'infâme nom de traître, + Romains contre Romains, parents contre parents, + Combattoient seulement pour le choix des tyrans. + J'ajoute à ces tableaux la peinture effroyable + De leur concorde impie, affreuse, inexorable[927]; 190 + Funeste aux gens de bien, aux riches, au sénat, + Et pour tout dire enfin, de leur triumvirat; + Mais je ne trouve point de couleurs assez noires + Pour en représenter les tragiques histoires. + Je les peins dans le meurtre à l'envi triomphants, 195 + Rome entière noyée au sang de ses enfants: + Les uns assassinés dans les places publiques, + Les autres dans le sein de leurs dieux domestiques; + Le méchant par le prix au crime encouragé; + Le mari par sa femme en son lit égorgé; 200 + Le fils tout dégouttant du meurtre de son père, + Et sa tête à la main demandant son salaire[928], + Sans pouvoir exprimer par tant d'horribles traits[929] + Qu'un crayon imparfait de leur sanglante paix. + Vous dirai-je les noms de ces grands personnages 205 + Dont j'ai dépeint les morts pour aigrir les courages, + De ces fameux proscrits, ces demi-dieux mortels[930], + Qu'on a sacrifiés jusque sur les autels? + Mais pourrois-je vous dire à quelle impatience, + A quels frémissements, à quelle violence, 210 + Ces indignes trépas, quoique mal figurés, + Ont porté les esprits de tous nos conjurés? + Je n'ai point perdu temps, et voyant leur colère + Au point de ne rien craindre, en état de tout faire, + J'ajoute en peu de mots: «Toutes ces cruautés, 215 + La perte de nos biens et de nos libertés, + Le ravage des champs, le pillage des villes, + Et les proscriptions, et les guerres civiles, + Sont les degrés sanglants dont Auguste a fait choix + Pour monter dans le trône[931] et nous donner des lois. 220 + Mais nous pouvons changer un destin si funeste[932], + Puisque de trois tyrans c'est le seul qui nous reste, + Et que juste une fois, il s'est privé d'appui, + Perdant, pour régner seul, deux méchants comme lui[933]. + Lui mort, nous n'avons point de vengeur ni de maître; + Avec la liberté Rome s'en va renaître; + Et nous mériterons le nom de vrais Romains, + Si le joug qui l'accable est brisé par nos mains. + Prenons l'occasion tandis qu'elle est propice: + Demain au Capitole il fait un sacrifice; 230 + Qu'il en soit la victime, et faisons en ces lieux + Justice à tout le monde, à la face des Dieux: + Là presque pour sa suite il n'a que notre troupe; + C'est de ma main qu'il prend et l'encens et la coupe[934]; + Et je veux pour signal que cette même main 235 + Lui donne, au lieu d'encens, d'un poignard dans le sein. + Ainsi d'un coup mortel la victime frappée + Fera voir si je suis du sang du grand Pompée; + Faites voir après moi si vous vous souvenez + Des illustres aïeux[935] de qui vous êtes nés.» 240 + A peine ai-je achevé, que chacun renouvelle, + Par un noble serment, le voeu d'être fidèle: + L'occasion leur plaît; mais chacun veut pour soi + L'honneur du premier coup, que j'ai choisi pour moi. + La raison règle enfin l'ardeur qui les emporte: 245 + Maxime et la moitié s'assurent de la porte; + L'autre moitié me suit, et doit l'environner, + Prête au moindre signal que je voudrai donner. + Voilà, belle Émilie, à quel point nous en sommes. + Demain j'attends la haine ou la faveur des hommes, 250 + Le nom de parricide ou de libérateur, + César celui de prince ou d'un usurpateur[936]. + Du succès qu'on obtient contre la tyrannie + Dépend ou notre gloire ou notre ignominie; + Et le peuple, inégal à l'endroit des tyrans, 255 + S'il les déteste morts, les adore vivants. + Pour moi, soit que le ciel me soit dur ou propice, + Qu'il m'élève à la gloire ou me livre au supplice, + Que Rome se déclare ou pour ou contre nous, + Mourant pour vous servir, tout me semblera doux. 260 + + ÉMILIE. + + Ne crains point de succès qui souille ta mémoire: + Le bon et le mauvais sont égaux pour ta gloire; + Et dans un tel dessein, le manque de bonheur + Met en péril ta vie, et non pas ton honneur. + Regarde le malheur de Brute et de Cassie: 265 + La splendeur de leurs noms en est-elle obscurcie? + Sont-ils morts tous entiers[937] avec leurs grands desseins[938]? + Ne les compte-t-on plus pour les derniers Romains? + Leur mémoire dans Rome est encor précieuse, + Autant que de César la vie est odieuse; 270 + Si leur vainqueur y règne, ils y sont regrettés, + Et par les voeux de tous leurs pareils souhaités. + Va marcher sur leurs pas où l'honneur te convie: + Mais ne perds pas le soin de conserver ta vie; + Souviens-toi du beau feu dont nous sommes épris, 275 + Qu'aussi bien que la gloire Émilie est ton prix, + Que tu me dois ton coeur, que mes faveurs t'attendent, + Que tes jours me sont chers, que les miens en dépendent. + Mais quelle occasion mène Évandre vers nous[939]? + + +SCÈNE IV. + +CINNA, ÉMILIE, ÉVANDRE, FULVIE. + + ÉVANDRE. + + Seigneur, César vous mande, et Maxime avec vous. 280 + + CINNA. + + Et Maxime avec moi? Le sais-tu bien Évandre? + + ÉVANDRE. + + Polyclète est encor chez vous à vous attendre, + Et fût venu lui-même avec moi vous chercher, + Si ma dextérité n'eût su l'en empêcher; + Je vous en donne avis, de peur d'une surprise. 285 + Il presse fort. + + ÉMILIE. + + Mander les chefs de l'entreprise! + Tous deux! en même temps! Vous êtes découverts. + + CINNA. + + Espérons mieux, de grâce. + + ÉMILIE. + + Ah! Cinna, je te perds! + Et les Dieux, obstinés à nous donner un maître, + Parmi tes vrais amis ont mêlé quelque traître. 290 + Il n'en faut point douter, Auguste a tout appris. + Quoi? tous deux! et sitôt que le conseil est pris! + + CINNA. + + Je ne vous puis celer que son ordre m'étonne; + Mais souvent il m'appelle auprès de sa personne; + Maxime est comme moi de ses plus confidents, 295 + Et nous nous alarmons peut-être en imprudents. + + ÉMILIE. + + Sois moins ingénieux à te tromper toi-même, + Cinna; ne porte point mes maux jusqu'à l'extrême; + Et puisque désormais tu ne peux me venger[940], + Dérobe au moins ta tête à ce mortel danger; 300 + Fuis d'Auguste irrité l'implacable colère. + Je verse assez de pleurs pour la mort de mon père; + N'aigris point ma douleur par un nouveau tourment, + Et ne me réduis point à pleurer mon amant[941]. + + CINNA. + + Quoi? sur l'illusion d'une terreur panique, 305 + Trahir vos intérêts et la cause publique! + Par cette lâcheté moi-même m'accuser, + Et tout abandonner quand il faut tout oser! + Que feront nos amis si vous êtes déçue? + + ÉMILIE. + + Mais que deviendras-tu si l'entreprise est sue? 310 + + CINNA. + + S'il est pour me trahir des esprits assez bas, + Ma vertu pour le moins ne me trahira pas: + Vous la verrez, brillante au bord des précipices, + Se couronner de gloire en bravant les supplices, + Rendre Auguste jaloux du sang qu'il répandra, 315 + Et le faire trembler alors qu'il me perdra. + Je deviendrois suspect à tarder davantage. + Adieu, raffermissez ce généreux courage. + S'il faut subir le coup d'un destin rigoureux, + Je mourrai tout ensemble heureux et malheureux: 320 + Heureux pour vous servir de perdre ainsi la vie[942], + Malheureux de mourir sans vous avoir servie. + + ÉMILIE. + + Oui, va, n'écoute plus ma voix qui te retient: + Mon trouble se dissipe, et ma raison revient. + Pardonne à mon amour cette indigne foiblesse. 325 + Tu voudrois fuir: en vain, Cinna, je le confesse + Si tout est découvert, Auguste a su pourvoir + A ne te laisser pas ta fuite en ton pouvoir. + Porte, porte chez lui cette mâle assurance, + Digne de notre amour, digne de ta naissance; 330 + Meurs, s'il y faut mourir, en citoyen romain, + Et par un beau trépas couronne un beau dessein. + Ne crains pas qu'après toi rien ici me retienne: + Ta mort emportera mon âme vers la tienne; + Et mon coeur, aussitôt percé des mêmes coups.... 335 + + CINNA. + + Ah! souffrez que tout mort je vive encore en vous; + Et du moins en mourant permettez que j'espère + Que vous saurez venger l'amant avec le père. + Rien n'est pour vous à craindre: aucun de nos amis[943] + Ne sait ni vos desseins, ni ce qui m'est promis; 340 + Et leur parlant tantôt des misères romaines, + Je leur ai tu la mort qui fait naître nos haines[944], + De peur que mon ardeur touchant vos intérêts[945] + D'un si parfait amour ne trahît les secrets: + Il n'est su que d'Évandre et de votre Fulvie. 345 + + ÉMILIE. + + Avec moins de frayeur je vais donc chez Livie, + Puisque dans ton péril il me reste un moyen + De faire agir pour toi son crédit et le mien; + Mais si mon amitié par là ne te délivre, + N'espère pas qu'enfin je veuille te survivre. 350 + Je fais de ton destin des règles à mon sort, + Et j'obtiendrai ta vie, ou je suivrai ta mort. + + CINNA. + + Soyez en ma faveur moins cruelle à vous-même. + + ÉMILIE. + + Va-t'en, et souviens-toi seulement que je t'aime. + +FIN DU PREMIER ACTE. + +NOTES: + + [903] Sénèque dit simplement petit-fils, mais c'est Dion (livre + LV, chapitre XIV) qui a appris à Corneille que Cinna, auquel il + donne le prénom de Cneius, et non de Lucius, comme Sénèque, était + fils d'une fille de Pompée. + + [904] Suétone nous apprend, dans sa _Vie d'Auguste_ (chapitre + XXVII), qu'Octavien proscrivit C. Toranius, son tuteur, qui avait + été le collègue de son père dans l'édilité; Valère-Maxime (livre + IX, chapitre XI, 5) raconte qu'une fois proscrit, Toranius fut + livré par son propre fils, lequel indiqua aux centurions qui le + cherchaient, la retraite où il était caché, son âge et les + marques auxquelles ils pourraient le reconnaître. Toranius avait + été préteur. + + [905] Pour le lieu particulier de chaque acte, voyez ci-dessus, + p. 366, 379 et 380. + + [906] L'édition originale a pour titre, comme nous l'avons dit + dans la _Notice_, CINNA, OV LA CLEMENCE D'AVGVSTE. + + [907] Émilie ne se trouve pas sur le théâtre; elle y entre au + commencement de la pièce; c'est Corneille qui nous l'apprend en + ces termes dans le _Discours des trois unités_ (tome I, p. 108 et + 109): «L'auditeur attend l'acteur; et bien que le théâtre + représente la chambre ou le cabinet de celui qui parle, il ne + peut toutefois s'y montrer qu'il ne vienne de derrière la + tapisserie, et il n'est pas toujours aisé de rendre raison de ce + qu'il vient de faire en ville avant que de rentrer chez lui, + puisque même quelquefois il est vraisemblable qu'il n'en est pas + sorti. Je n'ai vu personne se scandaliser de voir Émilie + commencer _Cinna_ sans dire pourquoi elle vient dans sa chambre: + elle est présumée y être avant que la pièce commence, et ce n'est + que la nécessité de la représentation qui la fait sortir de + derrière le théâtre pour y venir.»--Voyez sur ce monologue le + _Discours du poëme dramatique_ (tome I, p. 45).--«Plusieurs + actrices, dit Voltaire, ont supprimé ce monologue dans les + représentations. Le public même paraissait souhaiter ce + retranchement.... Cependant j'étais si touché des beautés + répandues dans cette première scène, que j'engageai l'actrice qui + jouait Émilie à la remettre au théâtre, et elle fut très-bien + reçue.» + + [908] _Var_. A qui la mort d'un père a donné la naissance. (1643-56) + _Var._ Que d'un juste devoir soutient la violence. (1660) + + [909] _Var._ Vous régnez sur mon âme avecque trop d'empire[909-a]: + Pour le moins un moment souffrez que je respire. (1643-56) + + [909-a] Ce vers, par une erreur d'impression, a été omis + dans l'édition de 1656. + + [910] _Var._ Quand je regarde Auguste en son trône de gloire. + (1643-56) + + [911] _Var._ Quand il faut, pour le perdre, exposer mon amant. + (1643-56) + + [912] _Var._ Te demander son sang, c'est exposer le tien. + (1643-56) + + [913] _Var._ Souvent dessus ton chef renverser l'entreprise, + Porter sur toi les coups dont tu le veux frapper. (1643-56) + + [914] _Var._ Il te peut, en tombant, accabler sous sa chute. + (1643-56) + + [915] _Var._ Et je tiens qu'il faut mettre au rang des grands malheurs + La mort d'un ennemi qui nous coûte des pleurs. (1643-56) + + [916] _Var._ Que cette passion dût être refroidie. (1643-56) + + [917] _Var._ Ont encore besoin que vous parliez pour eux. + (1643-56) + + [918] «Ce sentiment atroce et ces beaux vers ont été imités par + Racine dans _Andromaque_ (acte IV, scène IV): + + Ma vengeance est perdue + S'il ignore en mourant que c'est moi qui le tue.» + + (_Voltaire._) + + [919] _Var._ Quand je songe aux hasards que je lui fais courir. + (1643-56) + + [920] Sénèque a dit dans sa IVe _épître_: _Quisquis vitam + contempsit, tuæ dominus est._ «Quiconque méprise la vie est + maître de la tienne.» + + [921] _Var._ Des grandeurs du péril n'est-elle point troublée? + (1643-56) + + [922] _Var._ Jamais de telle ardeur on ne jura sa mort. (1643-56) + + [923] _Var._ Qu'ils semblent, comme moi, venger une maîtresse. + (1643) + + [924] _Var._ Vous eussiez vu leurs yeux s'allumer de fureur. + (1643-56) + + [925] On raconte que lorsque Michel Baron reparut au mois de mars + 1720, à l'âge de soixante-huit ans, dans le rôle de Cinna, on le + vit, dans la même minute, _pâlir_ et _rougir_ comme le vers + l'indiquait.--Larive, dans son _Cours de déclamation_ (tome II, + p. 6), nie obstinément la possibilité du fait; il semble + toutefois que les comédiens du dix-septième siècle aient eu le + secret de pâlir à volonté. Tallemant dit en parlant de Floridor + (tome VII, p. 176): «Il est toujours pâle, ainsi point de + changement de visage.» + + [926] _Var._ Où le but des soldats et des chefs les plus braves, + C'étoit d'être vainqueurs pour devenir esclaves[926-a]; + Où chacun trahissoit, aux yeux de l'univers, + Soi-même et son pays, pour assurer ses fers, + Et tâchant d'acquérir avec le nom de traître + L'abominable honneur de lui donner un maître. (1643-56) + + [926-a] Étoit d'être vainqueurs pour devenir esclaves. + (1648-56) + + [927] _Var._ De leur concorde affreuse, horrible, impitoyable. + (1643-56) + + [928] «Dufresne employa un jour une petite adresse qui produisit + un grand effet. En commençant ce récit, il cacha derrière lui une + de ses mains dans laquelle il tenait son casque surmonté d'un + panache rouge; et lorsqu'il fut arrivé à ces vers, il montra + subitement le casque et le panache rouge; et les agitant + vivement, il sembla présenter aux spectateurs la tête et la + chevelure sanglante dont il est question dans les vers de + Corneille. Les spectateurs furent saisis de terreur: Dufresne + avait réussi. Mais ces sortes de jeux de théâtre, fruits de la + combinaison et du calcul, ne peuvent être répétés.» (_Galerie + historique des acteurs du théâtre français_, par Lemazurier, tome + I, p. 510.) + + [929] _Var._ Sans exprimer encore avecque tous ces traits[929-a]. + (1643-56) + + [929-a] Les éditions de 1652-56 portent, par erreur, _ses + traits_, pour _ces traits_. + + [930] _Var._ Ces illustres proscrits, ces demi-dieux mortels. + (1643-56) + + [931] Voltaire, dans l'édition de 1764, a remplacé «dans le + trône» par «sur le trône.» + + [932] _Var._ Rendons toutefois grâce à la bonté céleste, + Que de nos trois tyrans c'est le seul qui nous reste. (1643-56) + + [933] Antoine et Lépide. + + [934] C'est une allusion à une circonstance historique, à la + dignité sacerdotale qu'Auguste avait conférée à Cinna: voyez + ci-dessus, p. 374. Sénèque nous apprend aussi (voyez p. 373) que + les conjurés voulaient attaquer Auguste pendant qu'il célébrerait + un sacrifice: _Sacrificantem placuerat adoriri_. + + [935] On lit _ayeuls_ dans l'édition de 1656. + + [936] _Var._ César celui de[936-a] prince ou bien d'usurpateur. + (1643-56) + + [936-a] L'édition de 1656 porte, par erreur, _du prince_, + pour _de prince_. + + [937] «Cette expression sublime: _mourir tout entier_, est prise + du latin d'Horace (Livre III, ode XXX, vers 6) _non omnis + moriar_, et _tout entier_ est plus énergique. Racine l'a imitée + dans sa belle pièce d'_Iphigénie_ (acte I, scène II): + + Ne laisser aucun nom et mourir tout entier.» + + (_Voltaire._) + + Pompée dit de même dans la _Pharsale_ de Lucain (livre VIII, vers + 266 et 267): + + _Non omnis in arvis + Emathiis cecidi,_ + + «Je n'ai pas succombé tout entier dans les champs de l'Émathie.» + + [938] _Var._ Ont-ils perdu celui de derniers des Romains? + Et sont-ils morts entiers avecque leurs desseins? (1643-56) + + [939] _Var._ Et que.... Mais quel sujet mène Évandre vers nous? + (1643-56) + + [940] _Var._ Et puisque désormais tu ne me peux venger. (1643-56) + + [941] _Var._ Et ne lui permets point de m'ôter mon amant. + (1643-56) + + [942] _Var._ Heureux pour vous servir d'abandonner la vie. + (1643-56) + + [943] _Var._ Dans un si grand péril vos jours sont assurés: + Vos desseins ne sont sus d'aucun des conjurés; + Et décrivant tantôt les misères romaines. (1643-56) + + [944] _Var._ La mort de Toranius, père d'Émilie. + + [945] _Var._ De peur que trop d'ardeur touchant vos intérêts + Sur mon visage ému ne peignît nos secrets: + Notre amour n'est connu que d'Évandre et Fulvie. (1643-56) + + + + +ACTE II. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +AUGUSTE, CINNA, MAXIME, troupe de Courtisans. + + AUGUSTE. + + Que chacun se retire, et qu'aucun n'entre ici. 355 + Vous, Cinna, demeurez, et vous, Maxime, aussi. + +(Tous se retirent, à la réserve de Cinna et de Maxime[946].) + + Cet empire absolu sur la terre et sur l'onde, + Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le monde[947], + + Cette grandeur sans borne et cet illustre rang[948], + Qui m'a jadis coûté tant de peine et de sang, 360 + Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune + D'un courtisan flatteur la présence importune, + N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit, + Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit. + L'ambition déplaît quand elle est assouvie, 365 + D'une contraire ardeur son ardeur est suivie; + Et comme notre esprit, jusqu'au dernier soupir, + Toujours vers quelque objet pousse quelque desir, + Il se ramène en soi, n'ayant plus où se prendre, + Et monté sur le faîte, il aspire à descendre[949]. 370 + J'ai souhaité l'empire, et j'y suis parvenu; + Mais en le souhaitant, je ne l'ai pas connu: + Dans sa possession j'ai trouvé pour tous charmes + D'effroyables soucis, d'éternelles alarmes, + Mille ennemis secrets, la mort à tous propos, 375 + Point de plaisir sans trouble, et jamais de repos. + Sylla m'a précédé dans ce pouvoir suprême; + Le grand César mon père en a joui de même: + D'un oeil si différent tous deux l'ont regardé[950], + Que l'un s'en est démis, et l'autre l'a gardé; 380 + Mais l'un, cruel, barbare, est mort aimé, tranquille, + Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville; + L'autre, tout débonnaire, au milieu du sénat + A vu trancher ses jours par un assassinat. + Ces exemples récents suffiroient pour m'instruire, 385 + Si par l'exemple seul on se devoit conduire: + L'un m'invite à le suivre, et l'autre me fait peur; + Mais l'exemple souvent n'est qu'un miroir trompeur, + Et l'ordre du destin qui gêne nos pensées + N'est pas toujours écrit dans les choses passées: 390 + Quelquefois l'un se brise où l'autre s'est sauvé, + Et par où l'un périt un autre est conservé. + Voilà, mes chers amis, ce qui me met en peine. + Vous, qui me tenez lieu d'Agrippe et de Mécène[951], + Pour résoudre ce point avec eux débattu, 395 + Prenez sur mon esprit le pouvoir qu'ils ont eu. + Ne considérez point cette grandeur suprême, + Odieuse aux Romains, et pesante à moi-même; + Traitez-moi comme ami, non comme souverain; + Rome, Auguste, l'État, tout est en votre main: 400 + Vous mettrez et l'Europe, et l'Asie, et l'Afrique, + Sous les lois d'un monarque, ou d'une république; + Votre avis est ma règle, et par ce seul moyen + Je veux être empereur, ou simple citoyen. + + CINNA. + + Malgré notre surprise, et mon insuffisance, 405 + Je vous obéirai, Seigneur, sans complaisance, + Et mets bas le respect qui pourrait m'empêcher + De combattre un avis où vous semblez pencher, + Souffrez-le d'un esprit jaloux de votre gloire, + Que vous allez souiller d'une tache trop noire, 410 + Si vous ouvrez votre âme à ces impressions[952] + Jusques à condamner toutes vos actions. + On ne renonce point aux grandeurs légitimes; + On garde sans remords ce qu'on acquiert sans crimes; + Et plus le bien qu'on quitte est noble, grand, exquis, 415 + Plus qui l'ose quitter le juge mal acquis. + N'imprimez pas, Seigneur, cette honteuse marque + A ces rares vertus qui vous ont fait monarque; + Vous l'êtes justement, et c'est sans attentat + Que vous avez changé la forme de l'État. 420 + Rome est dessous vos lois par le droit de la guerre, + Qui sous les lois de Rome a mis toute la terre; + Vos armes l'ont conquise, et tous les conquérants + Pour être usurpateurs ne sont pas des tyrans; + Quand ils ont sous leurs lois asservi des provinces[953], 425 + Gouvernant justement, ils s'en font justes princes: + C'est ce que fit César; il vous faut aujourd'hui + Condamner sa mémoire, ou faire comme lui. + Si le pouvoir suprême est blâmé par Auguste, + César fut un tyran, et son trépas fut juste, 430 + Et vous devez aux Dieux compte de tout le sang + Dont vous l'avez vengé pour monter à son rang. + N'en craignez point, Seigneur, les tristes destinées[954]; + Un plus puissant démon veille sur vos années: + On a dix fois sur vous attenté sans effet, 435 + Et qui l'a voulu perdre au même instant l'a fait. + On entreprend assez, mais aucun n'exécute; + Il est des assassins, mais il n'est plus de Brute: + Enfin, s'il faut attendre un semblable revers, + Il est beau de mourir maître de l'univers. 440 + C'est ce qu'en peu de mots j'ose dire, et j'estime + Que ce peu que j'ai dit est l'avis de Maxime. + + MAXIME. + + Oui, j'accorde qu'Auguste a droit de conserver + L'empire où sa vertu l'a fait seule arriver[955], + Et qu'au prix de son sang, au péril de sa tête, 445 + Il a fait de l'État une juste conquête; + Mais que sans se noircir, il ne puisse quitter + Le fardeau que sa main est lasse de porter, + Qu'il accuse par là César de tyrannie, + Qu'il approuve sa mort, c'est ce que je dénie. 450 + Rome est à vous, Seigneur, l'empire est votre bien; + Chacun en liberté peut disposer du sien: + Il le peut à son choix garder, ou s'en défaire; + Vous seul ne pourriez pas ce que peut le vulgaire, + Et seriez devenu, pour avoir tout dompté, 455 + Esclave des grandeurs où vous êtes monté! + Possédez-les, Seigneur, sans qu'elles vous possèdent. + Loin de vous captiver, souffrez qu'elles vous cèdent; + Et faites hautement connoître enfin à tous + Que tout ce qu'elles ont est au-dessous de vous. 460 + Votre Rome autrefois vous donna la naissance; + Vous lui voulez donner votre toute-puissance; + Et Cinna vous impute à crime capital + La libéralité vers le pays natal! + Il appelle remords l'amour de la patrie! 465 + Par la haute vertu la gloire est donc flétrie[956], + Et ce n'est qu'un objet digne de nos mépris, + Si de ses pleins effets l'infamie est le prix[957]! + Je veux bien avouer qu'une action si belle + Donne à Rome bien plus que vous ne tenez d'elle; 470 + Mais commet-on un crime indigne de pardon[958], + Quand la reconnoissance est au-dessus du don? + Suivez, suivez, Seigneur, le ciel qui vous inspire: + Votre gloire redouble à mépriser l'empire; + Et vous serez fameux chez la postérité, 475 + Moins pour l'avoir conquis que pour l'avoir quitté. + Le bonheur peut conduire à la grandeur suprême; + Mais pour y renoncer il faut la vertu même; + Et peu de généreux vont jusqu'à dédaigner, + Après un sceptre acquis, la douceur de régner. 480 + Considérez d'ailleurs que vous régnez dans Rome, + Où, de quelque façon que votre cour vous nomme, + On hait la monarchie; et le nom d'empereur, + Cachant celui de roi, ne fait pas moins d'horreur. + Ils passent[959] pour tyran quiconque s'y fait maître; 485 + Qui le sert, pour esclave, et qui l'aime, pour traître; + Qui le souffre a le coeur lâche, mol, abattu, + Et pour s'en affranchir tout s'appelle vertu. + Vous en avez, Seigneur, des preuves trop certaines: + On a fait contre vous dix entreprises vaines; 490 + Peut-être que l'onzième est prête d'éclater, + Et que ce mouvement qui vous vient agiter + N'est qu'un avis secret que le ciel vous envoie, + Qui pour vous conserver n'a plus que cette voie. + Ne vous exposez plus à ces fameux revers. 495 + Il est beau de mourir maître de l'univers; + Mais la plus belle mort souille notre mémoire, + Quand nous avons pu vivre et croître notre gloire[960]. + + CINNA. + + Si l'amour du pays doit ici prévaloir, + C'est son bien seulement que vous devez vouloir; 500 + Et cette liberté, qui lui semble si chère, + N'est pour Rome, Seigneur, qu'un bien imaginaire, + Plus nuisible qu'utile, et qui n'approche pas + De celui qu'un bon prince apporte à ses États. + Avec ordre et raison les honneurs il dispense, 505 + Avec discernement punit et récompense[961], + Et dispose de tout en juste possesseur, + Sans rien précipiter de peur d'un successeur. + Mais quand le peuple est maître, on n'agit qu'en tumulte: + La voix de la raison jamais ne se consulte; 510 + Les honneurs sont vendus aux plus ambitieux, + L'autorité livrée aux plus séditieux[962]. + Ces petits souverains qu'il fait pour une année, + Voyant d'un temps si court leur puissance bornée, + Des plus heureux desseins font avorter le fruit, 515 + De peur de le laisser à celui qui les suit. + Comme ils ont peu de part au bien dont ils ordonnent, + Dans le champ du public largement ils moissonnent[963], + Assurés que chacun leur pardonne aisément, + Espérant à son tour un pareil traitement: 520 + Le pire des États, c'est l'État populaire[964]. + + AUGUSTE. + + Et toutefois le seul qui dans Rome peut plaire. + Cette haine des rois, que depuis cinq cents ans + Avec le premier lait sucent tous ses enfants, + Pour l'arracher des coeurs, est trop enracinée. 525 + + MAXIME. + + Oui, Seigneur, dans son mal Rome est trop obstinée; + Son peuple, qui s'y plaît, en fuit la guérison: + Sa coutume l'emporte, et non pas la raison; + Et cette vieille erreur, que Cinna veut abattre, + Est une heureuse erreur dont il est idolâtre[965], 530 + Par qui le monde entier, asservi sous ses lois, + L'a vu cent fois marcher sur la tête des rois, + Son épargne s'enfler du sac de leurs provinces. + Que lui pouvoient de plus donner les meilleurs princes? + J'ose dire, Seigneur, que par tous les climats 535 + Ne sont pas bien reçus toutes sortes d'États; + Chaque peuple a le sien conforme à sa nature, + Qu'on ne sauroit changer sans lui faire une injure: + Telle est la loi du ciel, dont la sage équité + Sème dans l'univers cette diversité. 540 + Les Macédoniens aiment le monarchique[966], + Et le reste des Grecs la liberté publique; + Les Parthes, les Persans veulent des souverains, + Et le seul consulat est bon pour les Romains. + + CINNA. + + Il est vrai que du ciel la prudence infinie[967] 545 + Départ à chaque peuple un différent génie; + Mais il n'est pas moins vrai que cet ordre des cieux[968] + Change selon les temps comme selon les lieux. + Rome a reçu des rois ses murs et sa naissance; + Elle tient des consuls sa gloire et sa puissance, 550 + Et reçoit maintenant de vos rares bontés + Le comble souverain de ses prospérités. + Sous vous, l'État n'est plus en pillage aux armées; + Les portes de Janus par vos mains sont fermées, + Ce que sous ses consuls on n'a vu qu'une fois[969], 555 + Et qu'a fait voir comme eux le second de ses rois. + + MAXIME. + + Les changements d'État que fait l'ordre céleste + Ne coûtent point de sang, n'ont rien qui soit funeste. + + CINNA. + + C'est un ordre des Dieux qui jamais ne se rompt, + De nous vendre un peu cher les grands biens qu'ils nous font[970]. + L'exil des Tarquins même ensanglanta nos terres, + Et nos premiers consuls nous ont coûté des guerres. + + MAXIME. + + Donc votre aïeul Pompée au ciel a résisté + Quand il a combattu pour notre liberté? + + CINNA. + + Si le ciel n'eût voulu que Rome l'eût perdue, 565 + Par les mains de Pompée il l'auroit défendue[971]: + Il a choisi sa mort pour servir dignement + D'une marque éternelle à ce grand changement, + Et devoit cette gloire aux mânes d'un tel homme[972], + D'emporter avec eux la liberté de Rome. 570 + Ce nom depuis longtemps ne sert qu'à l'éblouir, + Et sa propre grandeur l'empêche d'en jouir. + Depuis qu'elle se voit la maîtresse du monde, + Depuis que la richesse entre ses murs abonde, + Et que son sein, fécond en glorieux exploits, 575 + Produit des citoyens plus puissants que des rois, + Les grands, pour s'affermir achetant les suffrages, + Tiennent pompeusement leurs maîtres à leurs gages, + Qui par des fers dorés se laissant enchaîner, + Reçoivent d'eux les lois qu'ils pensent leur donner. 580 + Envieux l'un de l'autre, ils mènent tout par brigues + Que leur ambition tourne en sanglantes ligues. + Ainsi de Marius Sylla devint jaloux; + César, de mon aïeul; Marc-Antoine, de vous; + Ainsi la liberté ne peut plus être utile 585 + Qu'à former les fureurs d'une guerre civile, + Lorsque par un désordre à l'univers fatal, + L'un ne veut point de maître, et l'autre point d'égal[973]. + Seigneur, pour sauver Rome, il faut qu'elle s'unisse + En la main d'un bon chef à qui tout obéisse[974]. 590 + Si vous aimez encore à la favoriser[975], + Otez-lui les moyens de se plus diviser. + Sylla, quittant la place enfin bien usurpée, + N'a fait qu'ouvrir le champ à César et Pompée, + Que le malheur des temps ne nous eût pas fait voir[976], 595 + S'il eût dans sa famille assuré son pouvoir. + Qu'a fait du grand César le cruel parricide, + Qu'élever contre vous Antoine avec Lépide, + Qui n'eussent pas détruit Rome par les Romains, + Si César eût laissé l'empire entre vos mains? 600 + Vous la replongerez, en quittant cet empire, + Dans les maux dont à peine encore elle respire, + Et de ce peu, Seigneur, qui lui reste de sang + Une guerre nouvelle épuisera son flanc. + Que l'amour du pays, que la pitié vous touche; 605 + Votre Rome à genoux vous parle par ma bouche. + Considérez le prix que vous avez coûté: + Non pas qu'elle vous croie avoir trop acheté; + Des maux qu'elle a soufferts elle est trop bien payée[977]; + Mais une juste peur tient son âme effrayée: 610 + Si jaloux de son heur, et las de commander, + Vous lui rendez un bien qu'elle ne peut garder, + S'il lui faut à ce prix en acheter un autre, + Si vous ne préférez son intérêt au vôtre, + Si ce funeste don la met au désespoir, 615 + Je n'ose dire ici ce que j'ose prévoir. + Conservez-vous, Seigneur, en lui laissant un maître[978] + Sous qui son vrai bonheur commence de renaître; + Et pour mieux assurer le bien commun de tous[979], + Donnez un successeur qui soit digne de vous. 620 + + AUGUSTE. + + N'en délibérons plus, cette pitié l'emporte. + Mon repos m'est bien cher, mais Rome est la plus forte; + Et quelque grand malheur qui m'en puisse arriver, + Je consens à me perdre afin de la sauver. + Pour ma tranquillité mon coeur en vain soupire: 625 + Cinna, par vos conseils je retiendrai l'empire; + Mais je le retiendrai pour vous en faire part. + Je vois trop que vos coeurs n'ont point pour moi de fard[980], + Et que chacun de vous, dans l'avis qu'il me donne, + Regarde seulement l'État et ma personne. 630 + Votre amour en tous deux fait ce combat d'esprits[981], + Et vous allez tous deux en recevoir le prix[982]. + Maxime, je vous fais gouverneur de Sicile: + Allez donner mes lois à ce terroir fertile; + Songez que c'est pour moi que vous gouvernerez, 635 + Et que je répondrai de ce que vous ferez. + Pour épouse, Cinna, je vous donne Émilie: + Vous savez qu'elle tient la place de Julie, + Et que si nos malheurs et la nécessité + M'ont fait traiter son père avec sévérité, 640 + Mon épargne depuis en sa faveur ouverte + Doit avoir adouci l'aigreur de cette perte. + Voyez-la de ma part, tâchez de la gagner: + Vous n'êtes point pour elle un homme à dédaigner[983]; + De l'offre de vos voeux elle sera ravie[984]. 645 + Adieu: j'en veux porter la nouvelle à Livie[985]. + + +SCÈNE II. + +CINNA, MAXIME. + + MAXIME. + + Quel est votre dessein après ces beaux discours? + + CINNA. + + Le même que j'avois, et que j'aurai toujours. + + MAXIME. + + Un chef de conjurés flatte la tyrannie! + + CINNA. + + Un chef de conjurés la veut voir impunie! 650 + + MAXIME. + + Je veux voir Rome libre. + + CINNA. + + Et vous pouvez juger + Que je veux l'affranchir ensemble et la venger. + Octave aura donc vu ses fureurs assouvies[986], + Pillé jusqu'aux autels, sacrifié nos vies, + Rempli les champs d'horreur, comblé Rome de morts, + Et sera quitte après pour l'effet d'un remords! + Quand le ciel par nos mains à le punir s'apprête, + Un lâche repentir garantira sa tête! + C'est trop semer d'appas[987], et c'est trop inviter + Par son impunité quelque autre à l'imiter. 660 + Vengeons nos citoyens, et que sa peine étonne + Quiconque après sa mort aspire à la couronne. + Que le peuple aux tyrans ne soit plus exposé: + S'il eût puni Sylla, César eût moins osé. + + MAXIME. + + Mais la mort de César, que vous trouvez si juste, 665 + A servi de prétexte aux cruautés d'Auguste. + Voulant nous affranchir, Brute s'est abusé: + S'il n'eût puni César, Auguste eût moins osé. + + CINNA. + + La faute de Cassie, et ses terreurs paniques, + Ont fait rentrer l'État sous des lois tyranniques[988]; 670 + Mais nous ne verrons point de pareils accidents, + Lorsque Rome suivra des chefs moins imprudents. + + MAXIME. + + Nous sommes encor loin de mettre en évidence + Si nous nous conduirons avec plus de prudence; + Cependant c'en est peu que de n'accepter pas 675 + Le bonheur qu'on recherche au péril du trépas. + + CINNA. + + C'en est encor bien moins, alors qu'on s'imagine + Guérir un mal si grand sans couper la racine; + Employer la douceur à cette guérison, + C'est, en fermant la plaie, y verser du poison. 680 + + MAXIME. + + Vous la voulez sanglante, et la rendez douteuse. + + CINNA. + + Vous la voulez sans peine, et la rendez honteuse. + + MAXIME. + + Pour sortir de ses fers jamais on ne rougit. + + CINNA. + + On en sort lâchement, si la vertu n'agit. + + MAXIME. + + Jamais la liberté ne cesse d'être aimable; 685 + Et c'est toujours pour Rome un bien inestimable. + + CINNA. + + Ce ne peut être un bien qu'elle daigne estimer, + Quand il vient d'une main lasse de l'opprimer: + Elle a le coeur trop bon pour se voir avec joie + Le rebut du tyran dont elle fut la proie; 690 + Et tout ce que la gloire a de vrais partisans + Le hait trop puissamment pour aimer ses présents. + + MAXIME. + + Donc pour vous Émilie est un objet de haine[989]? + + CINNA. + + La recevoir de lui me seroit une gêne. + Mais quand j'aurai vengé Rome des maux soufferts, 695 + Je saurai le braver jusque dans les enfers. + Oui, quand par son trépas je l'aurai méritée, + Je veux joindre à sa main ma main ensanglantée, + L'épouser sur sa cendre, et qu'après notre effort + Les présents du tyran soient le prix de sa mort. 700 + + MAXIME. + + Mais l'apparence, ami, que vous puissiez lui plaire, + Teint du sang de celui qu'elle aime comme un père? + Car vous n'êtes pas homme à la violenter. + + CINNA. + + Ami, dans ce palais on peut nous écouter, + Et nous parlons peut-être avec trop d'imprudence 705 + Dans un lieu si mal propre à notre confidence: + Sortons; qu'en sûreté j'examine avec vous, + Pour en venir à bout, les moyens les plus doux. + + +FIN DU SECOND ACTE. + +NOTES: + + [946] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1643-60. + + [947] Fénelon, dans sa _Lettre à l'Académie_ sur l'éloquence, + dit: «Il me semble qu'on a donné souvent aux Romains un discours + fastueux; je ne trouve point de proportion entre l'emphase avec + laquelle Auguste parle dans la tragédie de _Cinna_ et la modeste + simplicité avec laquelle Suétone le dépeint.» Il est vrai; mais + ne faut-il pas quelque chose de plus relevé sur le théâtre que + dans Suétone? Il y a un milieu à garder entre l'enflure et la + simplicité. Il faut avouer que Corneille a quelquefois passé les + bornes. L'archevêque de Cambrai avait d'autant plus raison de + reprendre cette enflure vicieuse, que de son temps les comédiens + chargeaient encore ce défaut par la plus ridicule affectation + dans l'habillement, dans la déclamation et dans les gestes. On + voyait Auguste arriver avec la démarche d'un matamore, coiffé + d'une perruque carrée qui descendait par devant jusqu'à la + ceinture; cette perruque était farcie de feuilles de laurier et + surmontée d'un large chapeau avec deux rangs de plumes rouges. + Auguste, ainsi défiguré par des bateleurs gaulois sur un théâtre + de marionnettes, était quelque chose de bien étrange. Il se + plaçait sur un énorme fauteuil à deux gradins, et Maxime et Cinna + étaient sur deux petits tabourets. La déclamation ampoulée + répondait parfaitement à cet étalage, et surtout Auguste ne + manquait pas de regarder Cinna et Maxime du haut en bas avec un + noble dédain, en prononçant ces vers: + + Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune, + D'un courtisan flatteur la présence importune. + + Il faisait bien sentir que c'était eux qu'il regardait comme des + courtisans flatteurs. En effet, il n'y a rien dans le commencement + de cette scène qui empêche que ces vers ne puissent être joués + ainsi. Auguste n'a point encore parlé avec bonté, avec amitié, à + Cinna et à Maxime; il ne leur a encore parlé que de son pouvoir + absolu sur la terre et sur l'onde.» (_Voltaire._) + + [948] _Var._ Cette grandeur sans borne et ce superbe rang. + (1643-56) + + [949] «Remarquez bien cette expression, disait Racine à son fils. + On dit aspirer à monter; mais il faut connoître le coeur humain + aussi bien que Corneille l'a connu pour pouvoir dire de + l'ambitieux qu'il aspire à descendre.»--Chaulmer écrivait en + 1638, dans sa _Mort de Pompée_ (acte I, scène I), ces vers qui, + bien qu'ils contiennent une idée fort différente, ont une grande + analogie d'expression avec ceux de notre poëte: + + Gardons la liberté de la chose publique, + Déjà presque soumise au pouvoir tyrannique + D'un enfant sans respect, ou d'un tigre plutôt + Qui sortant de son antre, ose aspirer si haut; + Qu'il sache en se perdant que qui veut y prétendre, + Plus il cherche à monter, plus il trouve à descendre. + + [950] _Var._ Sylla s'en est démis, mon père l'a gardé, + Différents en leur fin comme en leur procédé: + L'un, cruel et barbare, est mort aimé, tranquille. (1643-56) + + [951] Voyez dans le livre LII de Dion Cassius, chapitres I-XLI, + la délibération d'Auguste avec Agrippa et Mécène, et les longs + discours de ses deux conseillers. Cinna ouvre ici le même avis + que Mécène; et Maxime, le même qu'Agrippa. + + [952] _Var._ Si vous laissant séduire à ces impressions, + Vous-même condamnez toutes vos actions. (1643-56) + + [953] _Var._ Lorsque notre valeur nous gagne une province, + Gouvernant justement, on devient juste prince. (1643-56) + + [954] _Var._ Mais sa mort vous fait peur? Seigneur, les destinées + D'un soin bien plus exact veillent sur vos années. (1643-56) + + [955] Les éditions de 1652-56 portent: + + L'empire où sa vertu l'a fait _seul_ arriver. + + [956] _Var._ Par la même vertu la gloire est donc flétrie. + (1643-56) + + [957] _Var._ Si de ses plus hauts faits l'infamie est le prix! + (1643-56) + + [958] _Var._ Mais ce n'est pas un crime indigne de pardon. + (1643-56) + + [959] L'édition de 1655 seule porte: «Il passe,» au singulier. + + [960] _Var._ Quand nous avons pu vivre avecque plus de gloire. + (1643-56) + + [961] _Var._ Avecque jugement punit et récompense, + Ne précipite rien de peur d'un successeur, + [Et dispose de tout en juste possesseur.] (1643-56) + + [962] _Var._ Les magistrats donnés aux plus séditieux. (1643-56) + + [963] _Var._ Dedans le champ d'autrui largement ils moissonnent. + (1643-56) + + [964] _Var._ Le pire des États est l'État populaire[964-a]. + (1643) + + [964-a] Bossuet, dans son _cinquième Avertissement aux + protestants_, a dit presque dans les mêmes termes: «L'État + populaire, le pire de tous;» et Cyrano de Bergerac, dans sa + _Lettre contre les frondeurs_: «Le gouvernement populaire est le + pire fléau dont Dieu afflige un État quand il le veut châtier.» + Voyez les _Notes sur la vie de Corneille_, que M. Édouard + Fournier a placées en tête de sa comédie de _Corneille à la Butte + Saint-Roch_ (p. CXX). + + [965] _Var._ Est une heureuse erreur dont elle est idolâtre, + Par qui le monde entier, rangé dessous ses lois. (1643-56) + + [966] L'édition de 1655 porte: «_la_ monarchique.» + + [967] _Var._ S'il est vrai que du ciel la prudence infinie. + (1643-56) + + [968] _Var._ Il est certain aussi que cet ordre des cieux. + (1643-56) + + [969] _Var._ Ce que tous ses consuls n'ont pu faire deux fois, + Et qu'a fait avant eux le second de ses rois. (1643-56) + + [970] _Var._ De nous vendre bien cher les grands biens qu'ils + nous font. (1643-64) + + [971] Souvenir de Virgile (_Énéide_, livre II, vers 291 et 292): + + _Si Pergama dextra + Defendi possent, etiam hac defensa fuissent._ + + «Si Pergame (_dit Hector_) eût pu être défendu par la droite d'un + guerrier, elle l'aurait été par celle-ci.» + + [972] _Var._ Et devoit cet honneur aux mânes d'un tel homme. + (1643-56) + + [973] _Nec quemquam jam ferre potest, Cæsarve priorem, + Pompeiusve parem._ + + (Lucain, _Pharsale_, livre I, vers 125 et 126.) + + «Et César ne peut plus souffrir de supérieur, ni Pompée d'égal.» + + [974] On a rapproché de ces vers la phrase suivante de Tacite + (_Annales_, livre I, chapitre IX): ...._non aliud discordantis + patriæ remedium fuisse, quam ut ab uno regeretur_, «il n'y eut + pas d'autre remède pour la patrie en discorde que d'être + gouvernée par un seul;» et celle-ci de Florus (livre IV, chapitre + III): _Aliter salvus esse non potuit_ (populus romanus), _nisi + confugisset ad servitutem_, «le peuple romain ne put être sauvé + qu'en ayant recours à la servitude.» + + [975] _Var._ Et si votre bonté la veut favoriser. (1643-56) + + [976] _Var._ Que le malheur du temps ne nous eût pas fait voir. + (1643 in-4º) + + [977] C'est une flatterie semblable à celle que Lucain + (_Pharsale_, livre I, vers 37 et 38) adresse à Néron: + + _Jam nihil, o Superi, querimur: scelera ipsa nefasque + Hac mercede placent._ + + «Nous ne nous plaignons plus de rien, ô Dieux: les forfaits mêmes + et le crime nous plaisent à ce prix.» + + [978]_Var._ Conservez-vous, Seigneur, lui conservant un maître. + (1643-56) + + [979] _Var._ Et daignez assurer le bien commun de tous, + Laissant un successeur qui soit digne de vous. (1643-56) + + [980] _Var._ Je sais bien que vos coeurs n'ont point pour moi de + fard. (1643-56) + + [981] _Var._ Votre amour pour tous deux fait ce combat d'esprits. + (1643-56) + + [982] _Var._ Et je veux que chacun en reçoive le prix. (1643-60) + + [983] _Var._ Vous n'êtes pas pour elle un homme à dédaigner. + (1643-60) + + [984] _Var._ Je présume plutôt qu'elle en sera ravie. (1643-56) + + [985] _Var._ Adieu: j'en vais porter la nouvelle à Livie. (1643 + in-4º) + + [986] _Var._ Auguste aura soûlé ses damnables envies. (1643-56) + + [987] Voyez tome I, p. 148, note 3. + + [988] _Var._ Ont fait tomber l'État sous des lois tyranniques. + (1643) + + [989] _Var._ [Donc pour vous Émilie est un objet de haine,] + Et cette récompense est pour vous une peine? + CINNA. Oui, mais pour le braver jusque dans les enfers, + Quand nous aurons vengé Rome des maux soufferts, + Et que par son trépas je l'aurai méritée. (1643-56) + + + + +ACTE III. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +MAXIME, EUPHORBE. + + MAXIME. + + Lui-même il m'a tout dit: leur flamme est mutuelle; + Il adore Émilie, il est adoré d'elle; 710 + Mais sans venger son père il n'y peut aspirer; + Et c'est pour l'acquérir qu'il nous fait conspirer. + + EUPHORBE. + + Je ne m'étonne plus de cette violence + Dont il contraint Auguste à garder sa puissance: + La ligue se romproit s'il s'en étoit démis[990], 715 + Et tous vos conjurés deviendroient ses amis. + + MAXIME. + + Ils servent à l'envi la passion d'un homme[991] + Qui n'agit que pour soi, feignant d'agir pour Rome; + Et moi, par un malheur qui n'eut jamais d'égal, + Je pense servir Rome, et je sers mon rival. 720 + + EUPHORBE. + + Vous êtes son rival? + + MAXIME. + + Oui, j'aime sa maîtresse, + Et l'ai caché toujours avec assez d'adresse; + Mon ardeur inconnue, avant que d'éclater[992], + Par quelque grand exploit la vouloit mériter: + Cependant par mes mains je vois qu'il me l'enlève; 725 + Son dessein fait ma perte, et c'est moi qui l'achève; + J'avance des succès dont j'attends le trépas, + Et pour m'assassiner je lui prête mon bras. + Que l'amitié me plonge en un malheur extrême! + + EUPHORBE. + + L'issue en est aisée: agissez pour vous-même; 730 + D'un dessein qui vous perd rompez le coup fatal; + Gagnez une maîtresse, accusant un rival. + Auguste, à qui par là vous sauverez la vie, + Ne vous pourra jamais refuser Émilie. + + MAXIME. + + Quoi? trahir mon ami! + + EUPHORBE. + + L'amour rend tout permis; 735 + Un véritable amant ne connoît point d'amis, + Et même avec justice on peut trahir un traître + Qui pour une maîtresse ose trahir son maître: + Oubliez l'amitié, comme lui les bienfaits. + + MAXIME. + + C'est un exemple à fuir que celui des forfaits[993]. 740 + + EUPHORBE. + + Contre un si noir dessein tout devient légitime: + On n'est point criminel quand on punit un crime. + + MAXIME. + + Un crime par qui Rome obtient sa liberté! + + EUPHORBE. + + Craignez tout d'un esprit si plein de lâcheté. + L'intérêt du pays n'est point ce qui l'engage; 745 + Le sien, et non la gloire, anime son courage. + Il aimeroit César, s'il n'étoit amoureux, + Et n'est enfin qu'ingrat, et non pas généreux. + Pensez-vous avoir lu jusqu'au fond de son âme? + Sous la cause publique il vous cachoit sa flamme, 750 + Et peut cacher encor sous cette passion + Les détestables feux de son ambition. + Peut-être qu'il prétend, après la mort d'Octave, + Au lieu d'affranchir Rome, en faire son esclave, + Qu'il vous compte déjà pour un de ses sujets, 755 + Ou que sur votre perte il fonde ses projets. + + MAXIME. + + Mais comment l'accuser sans nommer tout le reste? + A tous nos conjurés l'avis seroit funeste, + Et par là nous verrions indignement trahis + Ceux qu'engage avec nous le seul bien du pays. 760 + D'un si lâche dessein mon âme est incapable: + Il perd trop d'innocents pour punir un coupable. + J'ose tout contre lui, mais je crains tout pour eux. + + EUPHORBE. + + Auguste s'est lassé d'être si rigoureux; + En ces occasions, ennuyé de supplices, 765 + Ayant puni les chefs, il pardonne aux complices. + Si toutefois pour eux vous craignez son courroux, + Quand vous lui parlerez, parlez au nom de tous. + + MAXIME. + + Nous disputons en vain, et ce n'est que folie + De vouloir par sa perte acquérir Émilie: 770 + Ce n'est pas le moyen de plaire à ses beaux yeux + Que de priver du jour ce qu'elle aime le mieux. + Pour moi j'estime peu qu'Auguste me la donne: + Je veux gagner son coeur plutôt que sa personne, + Et ne fais point d'état de sa possession, 775 + Si je n'ai point de part à son affection. + Puis-je la mériter par une triple offense? + Je trahis son amant, je détruis sa vengeance, + Je conserve le sang qu'elle veut voir périr; + Et j'aurois quelque espoir qu'elle me pût chérir? 780 + + EUPHORBE. + + C'est ce qu'à dire vrai je vois fort difficile. + L'artifice pourtant vous y peut être utile; + Il en faut trouver un qui la puisse abuser, + Et du reste le temps en pourra disposer. + + MAXIME. + + Mais si pour s'excuser il nomme sa complice, 785 + S'il arrive qu'Auguste avec lui la punisse, + Puis-je lui demander, pour prix de mon rapport, + Celle qui nous oblige à conspirer sa mort? + + EUPHORBE. + + Vous pourriez m'opposer tant et de tels obstacles + Que pour les surmonter il faudroit des miracles; 790 + J'espère, toutefois, qu'à force d'y rêver.... + + MAXIME. + + Éloigne-toi; dans peu j'irai te retrouver[994]: + Cinna vient, et je veux en tirer quelque chose, + Pour mieux résoudre après ce que je me propose[995]. + + +SCÈNE II + +CINNA, MAXIME. + + MAXIME. + + Vous me semblez pensif. + + CINNA. + + Ce n'est pas sans sujet. 795 + + MAXIME. + + Puis-je d'un tel chagrin savoir quel est l'objet[996]? + + CINNA. + + Émilie et César l'un et l'autre me gêne: + L'un me semble trop bon, l'autre trop inhumaine. + Plût aux Dieux que César employât mieux ses soins[997], + Et s'en fît plus aimer, ou m'aimât un peu moins; 800 + Que sa bonté touchât la beauté qui me charme, + Et la pût adoucir comme elle me désarme! + Je sens au fond du coeur mille remords cuisants[998], + Qui rendent à mes yeux tous ses bienfaits présents; + Cette faveur si pleine, et si mal reconnue, 805 + Par un mortel reproche à tous moments me tue. + Il me semble surtout incessamment le voir + Déposer en nos mains son absolu pouvoir, + Écouter nos avis, m'applaudir, et me dire: + «Cinna, par vos conseils je retiendrai l'empire; 810 + Mais je le retiendrai pour vous en faire part;» + Et je puis dans son sein enfoncer un poignard! + Ah! plutôt.... Mais, hélas! j'idolâtre Émilie; + Un serment exécrable à sa haine me lie; + L'horreur qu'elle a de lui me le rend odieux: 815 + Des deux côtés j'offense et ma gloire et les Dieux; + Je deviens sacrilége, ou je suis parricide, + Et vers l'un ou vers l'autre il faut être perfide. + + MAXIME. + + Vous n'aviez point tantôt ces agitations; + Vous paroissiez plus ferme en vos intentions; 820 + Vous ne sentiez au coeur ni remords ni reproche. + + CINNA. + + On ne les sent aussi que quand le coup approche, + Et l'on ne reconnoît de semblables forfaits + Que quand la main s'apprête à venir aux effets. + L'âme, de son dessein jusque-là possédée, 825 + S'attache aveuglément à sa première idée; + Mais alors quel esprit n'en devient point troublé? + Ou plutôt quel esprit n'en est point accablé? + Je crois que Brute même, à tel point qu'on le prise[999], + Voulut plus d'une fois rompre son entreprise, 830 + Qu'avant que de frapper elle lui fit sentir[1000] + Plus d'un remords en l'âme, et plus d'un repentir. + + MAXIME. + + Il eut trop de vertu pour tant d'inquiétude; + Il ne soupçonna point sa main d'ingratitude, + Et fut contre un tyran d'autant plus animé 835 + Qu'il en reçut de biens et qu'il s'en vit aimé. + Comme vous l'imitez, faites la même chose, + Et formez vos remords d'une plus juste cause, + De vos lâches conseils, qui seuls ont arrêté + Le bonheur renaissant de notre liberté. 840 + C'est vous seul aujourd'hui qui nous l'avez ôtée; + De la main de César Brute l'eût acceptée, + Et n'eût jamais souffert qu'un intérêt léger + De vengeance ou d'amour l'eût remise en danger. + N'écoutez plus la voix d'un tyran qui vous aime, 845 + Et vous veut faire part de son pouvoir suprême; + Mais entendez crier Rome à votre côté: + «Rends-moi, rends-moi, Cinna, ce que tu m'as ôté; + Et si tu m'as tantôt préféré ta maîtresse, + Ne me préfère pas le tyran qui m'oppresse.» 850 + + CINNA. + + Ami, n'accable plus un esprit malheureux + Qui ne forme qu'en lâche un dessein généreux[1001]. + Envers nos citoyens je sais quelle est ma faute, + Et leur rendrai bientôt tout ce que je leur ôte; + Mais pardonne aux abois d'une vieille amitié, 855 + Qui ne peut expirer sans me faire pitié, + Et laisse-moi, de grâce, attendant Émilie, + Donner un libre cours à ma mélancolie. + Mon chagrin t'importune, et le trouble où je suis + Veut de la solitude à calmer tant d'ennuis. 860 + + MAXIME. + + Vous voulez rendre compte à l'objet qui vous blesse + De la bonté d'Octave et de votre foiblesse; + L'entretien des amants veut un entier secret. + Adieu: je me retire en confident discret. + + +SCÈNE III. + + CINNA. + + Donne un plus digne nom au glorieux empire[1002] 865 + Du noble sentiment que la vertu m'inspire, + Et que l'honneur oppose au coup précipité + De mon ingratitude et de ma lâcheté; + Mais plutôt continue à le nommer foiblesse[1003], + Puisqu'il devient si foible auprès d'une maîtresse, 870 + Qu'il respecte un amour qu'il devroit étouffer, + Ou que s'il le combat, il n'ose en triompher[1004]. + En ces extrémités quel conseil dois-je prendre? + De quel côté pencher? à quel parti me rendre? + Qu'une âme généreuse a de peine à faillir! 875 + Quelque fruit que par là j'espère de cueillir, + Les douceurs de l'amour, celles de la vengeance, + La gloire d'affranchir le lieu de ma naissance, + N'ont point assez d'appas pour flatter ma raison, + S'il les faut acquérir par une trahison, 880 + S'il faut percer le flanc d'un prince magnanime + Qui du peu que je suis fait une telle estime, + Qui me comble d'honneurs, qui m'accable de biens, + Qui ne prend pour régner de conseils que les miens. + O coup! ô trahison trop indigne d'un homme! 885 + Dure, dure à jamais l'esclavage de Rome! + Périsse mon amour, périsse mon espoir, + Plutôt que de ma main parte un crime si noir! + Quoi? ne m'offre-t-il pas tout ce que je souhaite, + Et qu'au prix de son sang ma passion achète? 890 + Pour jouir de ses dons faut-il l'assassiner? + Et faut-il lui ravir ce qu'il me veut donner? + Mais je dépends de vous, ô serment téméraire, + O haine d'Émilie, ô souvenir d'un père! + Ma foi, mon coeur, mon bras, tout vous est engagé, 895 + Et je ne puis plus rien que par votre congé: + C'est à vous à régler ce qu'il faut que je fasse; + C'est à vous, Émilie, à lui donner sa grâce; + Vos seules volontés président à son sort, + Et tiennent en mes mains et sa vie et sa mort. 900 + O Dieux, qui comme vous la rendez adorable, + Rendez-la, comme vous, à mes voeux exorable; + Et puisque de ses lois je ne puis m'affranchir, + Faites qu'à mes desirs je la puisse fléchir. + Mais voici de retour cette aimable inhumaine[1005]. 905 + + +SCÈNE IV. + +ÉMILIE, CINNA, FULVIE. + + ÉMILIE. + + Grâces aux Dieux, Cinna, ma frayeur étoit vaine: + Aucun de tes amis ne t'a manqué de foi[1006], + Et je n'ai point eu lieu de m'employer pour toi. + Octave en ma présence a tout dit à Livie, + Et par cette nouvelle il m'a rendu la vie. 910 + + CINNA. + + Le désavouerez-vous, et du don qu'il me fait + Voudrez-vous retarder le bienheureux effet? + + ÉMILIE. + + L'effet est en ta main. + + CINNA. + + Mais plutôt en la vôtre. + + ÉMILIE. + + Je suis toujours moi-même, et mon coeur n'est point autre: + Me donner à Cinna, c'est ne lui donner rien, 915 + C'est seulement lui faire un présent de son bien. + + CINNA. + + Vous pouvez toutefois.... ô ciel! l'osé-je dire? + + ÉMILIE. + + Que puis-je? et que crains-tu? + + CINNA. + + Je tremble, je soupire, + Et vois que si nos coeurs avoient mêmes desirs[1007], + Je n'aurois pas besoin d'expliquer mes soupirs. 920 + Ainsi je suis trop sûr que je vais vous déplaire; + Mais je n'ose parler, et je ne puis me taire[1008]. + + ÉMILIE. + + C'est trop me gêner, parle. + + CINNA. + + Il faut vous obéir: + Je vais donc vous déplaire, et vous m'allez haïr. + Je vous aime, Émilie, et le ciel me foudroie 925 + Si cette passion ne fait toute ma joie, + Et si je ne vous aime avec toute l'ardeur + Que peut un digne objet attendre d'un grand coeur[1009]! + Mais voyez à quel prix vous me donnez votre âme: + En me rendant heureux vous me rendez infâme; 930 + Cette bonté d'Auguste.... + + ÉMILIE. + + Il suffit, je t'entends; + Je vois ton repentir et tes voeux inconstants: + Les faveurs du tyran emportent tes promesses; + Tes feux et tes serments cèdent à ses caresses; + Et ton esprit crédule ose s'imaginer 935 + Qu'Auguste, pouvant tout, peut aussi me donner. + Tu me veux de sa main plutôt que de la mienne; + Mais ne crois pas qu'ainsi jamais je t'appartienne: + Il peut faire trembler la terre sous ses pas, + Mettre un roi hors du trône, et donner ses États[1010], 940 + De ses proscriptions rougir la terre et l'onde, + Et changer à son gré l'ordre de tout le monde; + Mais le coeur d'Émilie est hors de son pouvoir[1011]. + + CINNA. + + Aussi n'est-ce qu'à vous que je veux le devoir[1012]. + Je suis toujours moi-même, et ma foi toujours pure: 945 + La pitié que je sens ne me rend point parjure; + J'obéis sans réserve à tous vos sentiments[1013], + Et prends vos intérêts par delà mes serments. + J'ai pu, vous le savez, sans parjure et sans crime, + Vous laisser échapper cette illustre victime. 950 + César se dépouillant du pouvoir souverain + Nous ôtoit tout prétexte à lui percer le sein; + La conjuration s'en alloit dissipée, + Vos desseins avortés, votre haine trompée: + Moi seul j'ai raffermi son esprit étonné, 955 + Et pour vous l'immoler ma main l'a couronné. + + ÉMILIE. + + Pour me l'immoler, traître! et tu veux que moi-même + Je retienne ta main! qu'il vive, et que je l'aime! + Que je sois le butin de qui l'ose épargner, + Et le prix du conseil qui le force à régner! 960 + + CINNA. + + Ne me condamnez point quand je vous ai servie: + Sans moi, vous n'auriez plus de pouvoir sur sa vie; + Et malgré ses bienfaits, je rends tout à l'amour, + Quand je veux qu'il périsse, ou vous doive le jour. + Avec les premiers voeux de mon obéissance 965 + Souffrez ce foible effort de ma reconnoissance, + Que je tâche de vaincre un indigne courroux, + Et vous donner pour lui l'amour qu'il a pour vous. + Une âme généreuse, et que la vertu guide, + Fuit la honte des noms d'ingrate et de perfide; 970 + Elle en hait l'infamie attachée au bonheur, + Et n'accepte aucun bien aux dépens de l'honneur. + + ÉMILIE. + + Je fais gloire, pour moi, de cette ignominie: + La perfidie est noble envers la tyrannie; + Et quand on rompt le cours d'un sort si malheureux[1014], 975 + Les coeurs les plus ingrats sont les plus généreux. + + CINNA. + + Vous faites des vertus au gré de votre haine. + + ÉMILIE. + + Je me fais des vertus dignes d'une Romaine. + + CINNA. + + Un coeur vraiment romain.... + + ÉMILIE. + + Ose tout pour ravir + Une odieuse vie à qui le fait servir[1015]: 980 + Il fuit plus que la mort la honte d'être esclave. + + CINNA. + + C'est l'être avec honneur que de l'être d'Octave; + Et nous voyons souvent des rois à nos genoux + Demander pour appui tels esclaves que nous[1016]. + Il abaisse à nos pieds l'orgueil des diadèmes, 985 + Il nous fait souverains sur leurs grandeurs suprêmes; + Il prend d'eux les tributs dont il nous enrichit, + Et leur impose un joug dont il nous affranchit. + + ÉMILIE. + + L'indigne ambition que ton coeur se propose! + Pour être plus qu'un roi, tu te crois quelque chose! 990 + Aux deux bouts de la terre en est-il un si vain[1017] + Qu'il prétende égaler un citoyen romain? + Antoine sur sa tête attira notre haine + En se déshonorant par l'amour d'une reine; + Attale, ce grand roi, dans la pourpre blanchi, 995 + Qui du peuple romain se nommoit l'affranchi, + Quand de toute l'Asie il se fût vu l'arbitre, + Eût encor moins prisé son trône que ce titre. + Souviens-toi de ton nom, soutiens sa dignité; + Et prenant d'un Romain la générosité, 1000 + Sache qu'il n'en est point que le ciel n'ait fait naître + Pour commander aux rois, et pour vivre sans maître. + + CINNA. + + Le ciel a trop fait voir en de tels attentats + Qu'il hait les assassins et punit les ingrats; + Et quoi qu'on entreprenne, et quoi qu'on exécute, 1005 + Quand il élève un trône, il en venge la chute; + Il se met du parti de ceux qu'il fait régner; + Le coup dont on les tue est longtemps à saigner; + Et quand à les punir il a pu se résoudre, + De pareils châtiments n'appartiennent qu'au foudre. 1010 + + ÉMILIE. + + Dis que de leur parti toi-même tu te rends, + De te remettre au foudre à punir les tyrans. + Je ne t'en parle plus, va, sers la tyrannie; + Abandonne ton âme à son lâche génie; + Et pour rendre le calme à ton esprit flottant, 1015 + Oublie et ta naissance et le prix qui t'attend. + Sans emprunter ta main pour servir ma colère[1018], + Je saurai bien venger mon pays et mon père. + J'aurois déjà l'honneur d'un si fameux trépas, + Si l'amour jusqu'ici n'eût arrêté mon bras: 1020 + C'est lui qui sous tes lois me tenant asservie, + M'a fait en ta faveur prendre soin de ma vie. + Seule contre un tyran, en le faisant périr, + Par les mains de sa garde il me falloit mourir: + Je t'eusse par ma mort dérobé ta captive; 1025 + Et comme pour toi seul l'amour veut que je vive, + J'ai voulu, mais en vain, me conserver pour toi, + Et te donner moyen d'être digne de moi. + Pardonnez-moi, grands Dieux, si je me suis trompée + Quand j'ai pensé chérir un neveu de Pompée, 1030 + Et si d'un faux-semblant mon esprit abusé + A fait choix d'un esclave en son lieu supposé. + Je t'aime toutefois, quel que tu puisses être[1019]; + Et si pour me gagner il faut trahir ton maître[1020], + Mille autres à l'envi recevroient cette loi, 1035 + S'ils pouvoient m'acquérir à même prix que toi[1021]. + Mais n'appréhende pas qu'un autre ainsi m'obtienne. + Vis pour ton cher tyran, tandis que je meurs tienne: + Mes jours avec les siens se vont précipiter, + Puisque ta lâcheté n'ose me mériter. 1040 + Viens me voir, dans son sang et dans le mien baignée, + De ma seule vertu mourir accompagnée, + Et te dire en mourant d'un esprit satisfait: + «N'accuse point mon sort, c'est toi seul qui l'as fait; + Je descends dans la tombe où tu m'as condamnée, 1045 + Où la gloire me suit qui t'étoit destinée: + Je meurs en détruisant un pouvoir absolu; + Mais je vivrois à toi, si tu l'avois voulu.» + + CINNA. + + Eh bien! vous le voulez, il faut vous satisfaire, + Il faut affranchir Rome, il faut venger un père, 1050 + Il faut sur un tyran porter de justes coups; + Mais apprenez qu'Auguste est moins tyran que vous: + S'il nous ôte à son gré nos biens, nos jours, nos femmes, + Il n'a point jusqu'ici tyrannisé nos âmes; + Mais l'empire inhumain qu'exercent vos beautés 1055 + Force jusqu'aux esprits et jusqu'aux volontés. + Vous me faites priser ce qui me déshonore; + Vous me faites haïr ce que mon âme adore; + Vous me faites répandre un sang pour qui je dois + Exposer tout le mien et mille et mille fois: 1060 + Vous le voulez, j'y cours, ma parole est donnée[1022]; + Mais ma main, aussitôt contre mon sein tournée, + Aux mânes d'un tel prince immolant votre amant, + A mon crime forcé joindra mon châtiment[1023], + Et par cette action dans l'autre confondue, 1065 + Recouvrera ma gloire aussitôt que perdue[1024]. + Adieu. + + +SCÈNE V. + +ÉMILIE, FULVIE. + + FULVIE. + + Vous avez mis son âme au désespoir. + + ÉMILIE. + + Qu'il cesse de m'aimer, ou suive son devoir. + + FULVIE. + + Il va vous obéir aux dépens de sa vie: + Vous en pleurez! + + ÉMILIE. + + Hélas! cours après lui, Fulvie, 1070 + Et si ton amitié daigne me secourir, + Arrache-lui du coeur ce dessein de mourir: + Dis-lui.... + + FULVIE. + + Qu'en sa faveur vous laissez vivre Auguste? + + ÉMILIE. + + Ah! c'est faire à ma haine une loi trop injuste. + + FULVIE. + + Et quoi donc? + + ÉMILIE. + + Qu'il achève, et dégage sa foi, 1075 + Et qu'il choisisse après de la mort, ou de moi. + + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + +NOTES: + + [990] _Var._ Sa ligue se romproit s'il en étoit démis. (1643) + _Var._ Sa ligue se romproit s'il s'en étoit démis. (1648-56) + + [991] _Var._ Ils servent, abusés, la passion d'un homme. + (1643-56) + + [992] _Var._ Mon amour inconnue, avant que d'éclater. (1643-56) + + [993] _Var._ Un exemple à faillir n'autorise jamais. + EUPH. Sa faute contre lui vous rend tout légitime. (1643-56) + + [994] _Var._ Va; devant qu'il soit peu, je t'irai retrouver. + (1643-56) + + [995] _Var._ Pour t'aller dire après ce que je me propose. + (1643-64) + + [996] _Var._ D'un penser si profond quel est le triste objet? + (1643-56) + + [997] _Var._ Plût aux Dieux que César, avecque tous ses soins, + Ou s'en fit plus aimer, ou m'aimât un peu moins! (1643-56) + + [998] _Var._ Je sens dedans le coeur mille remords cuisants. + (1643-56) + + [999] _Var._ Je crois que Brute même, à quel point qu'on le + prise. (1643-56) + + [1000] _Var._ Et qu'avant que frapper elle lui fit sentir. + (1643-63) + + [1001] _Var._ Qui même fait en lâche un acte généreux. (1643-64) + + [1002] _Var._ Que tu sais mal nommer le glorieux empire. + (1643-56) + + [1003] _Var._ Mais plutôt qu'à bon droit tu le nommes foiblesse. + (1643-56) + + [1004] _Var._ Ou s'il l'ose combattre, il n'ose en triompher. (1643) + _Var._ Et que s'il le combat, il n'ose en triompher. (1648-64) + + [1005] _Var._ Mais voici de retour cette belle inhumaine. + (1643-56) + + [1006] _Var._ Tes amis généreux n'ont point manqué de foi, + Et ne m'ont point réduite à m'employer pour toi. (1643-56) + + [1007] _Var._ Et si nos coeurs étoient conformes en desirs. + (1643-56) + + [1008] _Var._ Mais je n'ose parler, et je ne me puis taire. + (1643-56) + + [1009] _Var._ Que peut un bel objet attendre d'un grand coeur! + (1643-60) + + [1010] _Var._ Jeter un roi du trône, et donner ses États. + (1643-60) + + [1011] «Voilà une imitation admirable de ces beaux vers d'Horace + (livre II, ode 1, vers 23 et 24): + + _Et cuncta terrarum subacta, + Præter atrocem animum Catonis._ + + «Et tout l'univers subjugué, hormis l'âme indomptable de Caton.» + + (_Voltaire._) + + [1012] _Var._ Aussi n'est-ce qu'à vous que je le veux devoir. + (1643-56) + + [1013] _Var._ J'obéis sans réserve à tous vos mouvements. + (1643-56) + + [1014] _Var._ Et quand il faut répandre un sang si malheureux. + (1643-56) + + [1015] _Var._ Et le sang et la vie à qui le fait servir. + (1643-56) + + [1016] _Var._ Implorer la faveur d'esclaves tels que nous. + (1643-56) + + [1017] _Var._ Aux deux bouts de la terre en est-il d'assez vain + Pour prétendre égaler un citoyen romain? (1643-56) + + [1018] _Var._ Je saurai bien sans toi, dans ma noble colère, + Venger les fers de Rome et le sang de mon père. (1643-56) + + [1019] _Var._ Je t'aime toutefois, tel que tu puisses être. + (1643-60) + + [1020] _Var._ Tu te plains d'un amour qui te veut rendre traître. + (1643-56) + + [1021] Voyez tome I, p. 328, note 1083. + + [1022] _Var._ Je l'ai juré, j'y cours, et vous serez vengée; + Mais ma main, aussitôt dedans mon sein plongée. (1643-56) + + [1023] _Var._ A ce crime forcé joindra le châtiment[1023-a]. + (1643-56) + + [1023-a] Racine s'est rappelé ce passage dans _Andromaque_ + (acte IV, scène III) + + Et mes sanglantes mains, sur moi-même tournées, + Aussitôt, malgré lui, joindront nos destinées. + + [1024] _Var._ Recouvrera sa gloire aussitôt que perdue. (1643-56) + + + + +ACTE IV. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +AUGUSTE, EUPHORBE, POLYCLÈTE, GARDES[1025]. + + AUGUSTE. + + Tout ce que tu me dis, Euphorbe, est incroyable. + + EUPHORBE. + + Seigneur, le récit même en paroît effroyable: + On ne conçoit qu'à peine une telle fureur[1026], + Et la seule pensée en fait frémir d'horreur. 1080 + + AUGUSTE. + + Quoi? mes plus chers amis! quoi? Cinna! quoi? Maxime! + Les deux que j'honorois d'une si haute estime, + A qui j'ouvrois mon coeur, et dont j'avois fait choix + Pour les plus importants et plus nobles emplois! + Après qu'entre leurs mains j'ai remis mon empire, 1085 + Pour m'arracher le jour l'un et l'autre conspire! + Maxime a vu sa faute, il m'en fait avertir[1027], + Et montre un coeur touché d'un juste repentir; + Mais Cinna! + + EUPHORBE. + + Cinna seul dans sa rage s'obstine, + Et contre vos bontés d'autant plus se mutine; 1090 + Lui seul combat encor les vertueux efforts + Que sur les conjurés fait ce juste remords[1028], + Et malgré les frayeurs à leurs regrets mêlées, + Il tâche à raffermir leurs âmes ébranlées. + + AUGUSTE. + + Lui seul les encourage, et lui seul les séduit! 1095 + O le plus déloyal que la terre ait produit[1029]! + O trahison conçue au sein d'une furie! + O trop sensible coup d'une main si chérie! + Cinna, tu me trahis! Polyclète, écoutez. + +(Il lui parle à l'oreille[1030].) + + POLYCLÈTE. + + Tous vos ordres, Seigneur, seront exécutés. 1100 + + AUGUSTE. + + Qu'Éraste en même temps aille dire à Maxime + Qu'il vienne recevoir le pardon de son crime. + +(Polyclète rentre[1031].) + + EUPHORBE. + + Il l'a trop jugé grand pour ne pas s'en punir[1032]: + A peine du palais il a pu revenir, + Que les yeux égarés et le regard farouche[1033], 1105 + Le coeur gros de soupirs, les sanglots à la bouche, + Il déteste sa vie et ce complot maudit, + M'en apprend l'ordre entier tel que je vous l'ai dit, + Et m'ayant commandé que je vous avertisse, + Il ajoute: «Dis-lui que je me fais justice, 1110 + Que je n'ignore point ce que j'ai mérité[1034].» + Puis soudain dans le Tibre il s'est précipité; + Et l'eau grosse et rapide, et la nuit assez noire[1035], + M'ont dérobé la fin de sa tragique histoire. + + AUGUSTE. + + Sous ce pressant remords il a trop succombé[1036], 1115 + Et s'est à mes bontés lui-même dérobé; + Il n'est crime envers moi qu'un repentir n'efface. + Mais puisqu'il a voulu renoncer à ma grâce, + Allez pourvoir au reste, et faites qu'on ait soin + De tenir en lieu sûr ce fidèle témoin. 1120 + + +SCÈNE II. + + AUGUSTE[1037]. + + Ciel, à qui voulez-vous désormais que je fie + Les secrets de mon âme et le soin de ma vie? + Reprenez le pouvoir que vous m'avez commis, + Si donnant des sujets il ôte les amis, + Si tel est le destin des grandeurs souveraines 1125 + Que leurs plus grands bienfaits n'attirent que des haines, + Et si votre rigueur les condamne à chérir + Ceux que vous animez à les faire périr. + Pour elles rien n'est sûr; qui peut tout doit tout craindre. + Rentre en toi-même, Octave, et cesse de te plaindre. + Quoi! tu veux qu'on t'épargne, et n'as rien épargné! + Songe aux fleuves de sang où ton bras s'est baigné, + De combien ont rougi les champs de Macédoine, + Combien en a versé la défaite d'Antoine, + Combien celle de Sexte[1038], et revois tout d'un temps 1135 + Pérouse au sien noyée, et tous ses habitants[1039]; + Remets dans ton esprit, après tant de carnages, + De tes proscriptions les sanglantes images, + Où toi-même, des tiens devenu le bourreau, + Au sein de ton tuteur enfonças le couteau[1040]: 1140 + Et puis ose accuser le destin d'injustice[1041], + Quand tu vois que les tiens s'arment pour ton supplice, + Et que par ton exemple à ta perte guidés, + Ils violent des droits que tu n'as pas gardés[1042]! + Leur trahison est juste, et le ciel l'autorise: 1145 + Quitte ta dignité comme tu l'as acquise; + Rends un sang infidèle à l'infidélité[1043], + Et souffre des ingrats après l'avoir été. + Mais que mon jugement au besoin m'abandonne! + Quelle fureur, Cinna, m'accuse et te pardonne? 1150 + Toi, dont la trahison me force à retenir + Ce pouvoir souverain dont tu me veux punir, + Me traite en criminel, et fait seule mon crime, + Relève pour l'abattre un trône illégitime, + Et d'un zèle effronté couvrant son attentat, 1155 + S'oppose, pour me perdre, au bonheur de l'État! + Donc jusqu'à l'oublier je pourrois me contraindre! + Tu vivrois en repos après m'avoir fait craindre[1044]! + Non, non, je me trahis moi-même d'y penser: + Qui pardonne aisément invite à l'offenser; 1160 + Punissons l'assassin, proscrivons les complices. + Mais quoi? toujours du sang, et toujours des supplices[1045]! + Ma cruauté se lasse, et ne peut s'arrêter; + Je veux me faire craindre, et ne fais qu'irriter. + Rome a pour ma ruine une hydre trop fertile[1046]: 1165 + Une tête coupée en fait renaître mille, + Et le sang répandu de mille conjurés + Rend mes jours plus maudits, et non plus assurés. + Octave, n'attends plus le coup d'un nouveau Brute; + Meurs, et dérobe-lui la gloire de ta chute; 1170 + Meurs: tu ferois pour vivre un lâche et vain effort, + Si tant de gens de coeur font des voeux pour ta mort, + Et si tout ce que Rome a d'illustre jeunesse + Pour te faire périr tour à tour s'intéresse[1047]; + Meurs, puisque c'est un mal que tu ne peux guérir; 1175 + Meurs enfin, puisqu'il faut ou tout perdre, ou mourir. + La vie est peu de chose, et le peu qui t'en reste + Ne vaut pas l'acheter par un prix si funeste[1048]. + Meurs; mais quitte du moins la vie avec éclat; + Éteins-en le flambeau dans le sang de l'ingrat[1049]; 1180 + A toi-même en mourant immole ce perfide; + Contentant ses desirs, punis son parricide; + Fais un tourment pour lui de ton propre trépas, + En faisant qu'il le voie et n'en jouisse pas. + Mais jouissons plutôt nous-même[1050] de sa peine, 1185 + Et si Rome nous hait, triomphons de sa haine. + O Romains, ô vengeance, ô pouvoir absolu, + O rigoureux combat d'un coeur irrésolu + Qui fuit en même temps tout ce qu'il se propose! + D'un prince malheureux ordonnez quelque chose. 1190 + Qui des deux dois-je suivre, et duquel m'éloigner? + Ou laissez-moi périr, ou laissez-moi régner. + + +SCÈNE III. + +AUGUSTE, LIVIE[1051]. + + AUGUSTE. + + Madame, on me trahit, et la main qui me tue + Rend sous mes déplaisirs ma constance abattue. + Cinna, Cinna, le traître.... + + LIVIE. + + Euphorbe m'a tout dit, 1195 + Seigneur, et j'ai pâli cent fois à ce récit. + Mais écouteriez-vous les conseils d'une femme[1052]? + + AUGUSTE. + + Hélas! de quel conseil est capable mon âme? + + LIVIE. + + Votre sévérité, sans produire aucun fruit[1053], + Seigneur, jusqu'à présent a fait beaucoup de bruit. + Par les peines d'un autre aucun ne s'intimide: + Salvidien à bas a soulevé Lépide; + Murène a succédé, Cépion l'a suivi; + Le jour à tous les deux dans les tourments ravi + N'a point mêlé de crainte à la fureur d'Égnace[1054], 1205 + Dont Cinna maintenant ose prendre la place; + Et dans les plus bas rangs les noms les plus abjets[1055] + Ont voulu s'ennoblir par de si hauts projets. + Après avoir en vain puni leur insolence, + Essayez sur Cinna ce que peut la clémence[1056]; 1210 + Faites son châtiment de sa confusion; + Cherchez le plus utile en cette occasion: + Sa peine peut aigrir une ville animée, + Son pardon peut servir à votre renommée[1057]; + Et ceux que vos rigueurs ne font qu'effaroucher 1215 + Peut-être à vos bontés se laisseront toucher. + + AUGUSTE. + + Gagnons-les tout à fait en quittant cet empire + Qui nous rend odieux, contre qui l'on conspire. + J'ai trop par vos avis consulté là-dessus; + Ne m'en parlez jamais, je ne consulte plus. 1220 + Cesse de soupirer, Rome, pour ta franchise: + Si je t'ai mise aux fers, moi-même je les brise, + Et te rends ton État, après l'avoir conquis, + Plus paisible et plus grand que je ne te l'ai pris; + Si tu me veux haïr, hais-moi sans plus rien feindre; 1225 + Si tu me veux aimer, aime-moi sans me craindre: + De tout ce qu'eut Sylla de puissance et d'honneur, + Lassé comme il en fut, j'aspire à son bonheur. + + LIVIE. + + Assez et trop longtemps son exemple vous flatte; + Mais gardez que sur vous le contraire n'éclate: 1230 + Ce bonheur sans pareil qui conserva ses jours + Ne seroit pas bonheur, s'il arrivoit toujours. + + AUGUSTE. + + Eh bien! s'il est trop grand, si j'ai tort d'y prétendre[1058], + J'abandonne mon sang à qui voudra l'épandre. + Après un long orage il faut trouver un port; 1235 + Et je n'en vois que deux, le repos, ou la mort. + + LIVIE. + + Quoi? vous voulez quitter le fruit de tant de peines? + + AUGUSTE. + + Quoi? vous voulez garder l'objet de tant de haines? + + LIVIE. + + Seigneur, vous emporter à cette extrémité, + C'est plutôt désespoir que générosité. 1240 + + AUGUSTE. + + Régner et caresser une main si traîtresse, + Au lieu de sa vertu, c'est montrer sa foiblesse. + + LIVIE. + + C'est régner sur vous-même, et par un noble choix, + Pratiquer la vertu la plus digne des rois. + + AUGUSTE. + + Vous m'aviez bien promis des conseils d'une femme: 1245 + Vous me tenez parole, et c'en sont là, Madame. + Après tant d'ennemis à mes pieds abattus, + Depuis vingt ans je règne, et j'en sais les vertus; + Je sais leur divers ordre, et de quelle nature[1059] + Sont les devoirs d'un prince en cette conjoncture[1060]. 1250 + Tout son peuple est blessé par un tel attentat, + Et la seule pensée est un crime d'État, + Une offense qu'on fait à toute sa province, + Dont il faut[1061] qu'il la venge, ou cesse d'être prince. + + LIVIE. + + Donnez moins de croyance à votre passion. 1255 + + AUGUSTE. + + Ayez moins de foiblesse, ou moins d'ambition. + + LIVIE. + + Ne traitez plus si mal un conseil salutaire. + + AUGUSTE. + + Le ciel m'inspirera ce qu'ici je dois faire. + Adieu: nous perdons temps. + + LIVIE. + + Je ne vous quitte point, + Seigneur, que mon amour n'aye obtenu ce point. 1260 + + AUGUSTE. + + C'est l'amour des grandeurs qui vous rend importune. + + LIVIE. + + J'aime votre personne, et non votre fortune. + +(Elle est seule[1062].) + + Il m'échappe: suivons, et forçons-le de voir[1063] + Qu'il peut, en faisant grâce, affermir son pouvoir, + Et qu'enfin la clémence est la plus belle marque 1265 + Qui fasse à l'univers connoître un vrai monarque. + + +SCÈNE IV. + +ÉMILIE, FULVIE. + + ÉMILIE. + + D'où me vient cette joie? et que mal à propos + Mon esprit malgré moi goûte un entier repos! + César mande Cinna sans me donner d'alarmes! + Mon coeur est sans soupirs, mes yeux n'ont point de larmes, + Comme si j'apprenois d'un secret mouvement + Que tout doit succéder à mon contentement! + Ai-je bien entendu? me l'as-tu dit, Fulvie? + + FULVIE. + + J'avois gagné sur lui qu'il aimeroit la vie, + Et je vous l'amenois, plus traitable et plus doux, 1275 + Faire un second effort contre votre courroux[1064]; + Je m'en applaudissois, quand soudain Polyclète, + Des volontés d'Auguste ordinaire interprète, + Est venu l'aborder et sans suite et sans bruit, + Et de sa part sur l'heure au palais l'a conduit. 1280 + Auguste est fort troublé, l'on ignore la cause; + Chacun diversement soupçonne quelque chose: + Tous présument qu'il aye un grand sujet d'ennui, + Et qu'il mande Cinna pour prendre avis de lui. + Mais ce qui m'embarrasse, et que je viens d'apprendre[1065], + C'est que deux inconnus se sont saisis d'Évandre, + Qu'Euphorbe est arrêté sans qu'on sache pourquoi, + Que même de son maître on dit je ne sais quoi: + On lui veut imputer un désespoir funeste; + On parle d'eaux, de Tibre, et l'on se tait du reste. 1290 + + ÉMILIE. + + Que de sujets de craindre et de désespérer, + Sans que mon triste coeur en daigne murmurer! + A chaque occasion le ciel y fait descendre + Un sentiment contraire à celui qu'il doit prendre: + Une vaine frayeur tantôt m'a pu troubler[1066], 1295 + Et je suis insensible alors qu'il faut trembler. + Je vous entends, grands Dieux! vos bontés que j'adore + Ne peuvent consentir que je me déshonore; + Et ne me permettant soupirs, sanglots, ni pleurs, + Soutiennent ma vertu contre de tels malheurs. 1300 + Vous voulez que je meure avec ce grand courage + Qui m'a fait entreprendre un si fameux ouvrage; + Et je veux bien périr comme vous l'ordonnez, + Et dans la même assiette où vous me retenez. + O liberté de Rome! ô mânes de mon père! 1305 + J'ai fait de mon côté tout ce que j'ai pu faire: + Contre votre tyran j'ai ligué ses amis, + Et plus osé pour vous qu'il ne m'étoit permis. + Si l'effet a manqué, ma gloire n'est pas moindre; + N'ayant pu vous venger, je vous irai rejoindre, 1310 + Mais si fumante encor d'un généreux courroux, + Par un trépas si noble et si digne de vous, + Qu'il vous fera sur l'heure aisément reconnoître[1067] + Le sang des grands héros dont vous m'avez fait naître. + + +SCÈNE V. + +MAXIME, ÉMILIE, FULVIE. + + ÉMILIE. + + Mais je vous vois, Maxime, et l'on vous faisoit mort! + + MAXIME. + + Euphorbe trompe Auguste avec ce faux rapport: + Se voyant arrêté, la trame découverte, + Il a feint ce trépas pour empêcher ma perte. + + ÉMILIE. + + Que dit-on de Cinna? + + MAXIME. + + Que son plus grand regret + C'est de voir que César sait tout votre secret[1068]; 1320 + En vain il le dénie et le veut méconnoître, + Évandre a tout conté pour excuser son maître, + Et par l'ordre d'Auguste on vient vous arrêter. + + ÉMILIE. + + Celui qui l'a reçu tarde à l'exécuter: + Je suis prête à le suivre et lasse de l'attendre. 1325 + + MAXIME. + + Il vous attend chez moi. + + ÉMILIE. + + Chez vous! + + MAXIME. + + C'est vous surprendre; + Mais apprenez le soin que le ciel a de vous: + C'est un des conjurés qui va fuir avec nous. + Prenons notre avantage avant qu'on nous poursuive; + Nous avons pour partir un vaisseau sur la rive[1069]. 1330 + + ÉMILIE. + + Me connois-tu, Maxime, et sais-tu qui je suis? + + MAXIME. + + En faveur de Cinna je fais ce que je puis, + Et tâche à garantir de ce malheur extrême + La plus belle moitié qui reste de lui-même. + Sauvons-nous, Émilie, et conservons le jour, 1335 + Afin de le venger par un heureux retour. + + ÉMILIE. + + Cinna dans son malheur est de ceux qu'il faut suivre, + Qu'il ne faut pas venger, de peur de leur survivre: + Quiconque après sa perte aspire à se sauver + Est indigne du jour qu'il tâche à conserver. 1340 + + MAXIME. + + Quel désespoir aveugle à ces fureurs vous porte? + O Dieux! que de foiblesse en une âme si forte! + Ce coeur si généreux rend si peu de combat, + Et du premier revers la fortune[1070] l'abat! + Rappelez, rappelez cette vertu sublime; 1345 + Ouvrez enfin les yeux, et connoissez Maxime: + C'est un autre Cinna qu'en lui vous regardez; + Le ciel vous rend en lui l'amant que vous perdez; + Et puisque l'amitié n'en faisoit plus qu'une âme, + Aimez en cet ami l'objet de votre flamme; 1350 + Avec la même ardeur il saura vous chérir, + Que.... + + ÉMILIE. + + Tu m'oses aimer, et tu n'oses mourir! + Tu prétends un peu trop; mais quoi que tu prétendes, + Rends-toi digne du moins de ce que tu demandes: + Cesse de fuir en lâche un glorieux trépas, 1355 + Ou de m'offrir un coeur que tu fais voir si bas; + Fais que je porte envie à ta vertu parfaite; + Ne te pouvant aimer, fais que je te regrette; + Montre d'un vrai Romain la dernière vigueur, + Et mérite mes pleurs au défaut de mon coeur. 1360 + Quoi! si ton amitié pour Cinna s'intéresse[1071], + Crois-tu qu'elle consiste à flatter sa maîtresse[1072]? + Apprends, apprends de moi quel en est le devoir, + Et donne-m'en l'exemple, ou viens le recevoir. + + MAXIME. + + Votre juste douleur est trop impétueuse. 1365 + + ÉMILIE. + + La tienne en ta faveur est trop ingénieuse. + Tu me parles déjà d'un bienheureux retour, + Et dans tes déplaisirs tu conçois de l'amour! + + MAXIME. + + Cet amour en naissant est toutefois extrême: + C'est votre amant en vous, c'est mon ami que j'aime, 1370 + Et des mêmes ardeurs dont il fut embrasé.... + + ÉMILIE. + + Maxime, en voilà trop pour un homme avisé. + Ma perte m'a surprise, et ne m'a point troublée; + Mon noble désespoir ne m'a point aveuglée. + Ma vertu toute entière agit sans s'émouvoir, 1375 + Et je vois malgré moi plus que je ne veux voir. + + MAXIME. + + Quoi? vous suis-je suspect de quelque perfidie? + + ÉMILIE. + + Oui, tu l'es, puisqu'enfin tu veux que je le die; + L'ordre de notre fuite est trop bien concerté + Pour ne te soupçonner d'aucune lâcheté: 1380 + Les Dieux seroient pour nous prodigues en miracles, + S'ils en avoient sans toi[1073] levé tous les obstacles. + Fuis sans moi, tes amours sont ici superflus. + + MAXIME. + + Ah! vous m'en dites trop. + + ÉMILIE. + + J'en présume encor plus. + Ne crains pas toutefois que j'éclate en injures; 1385 + Mais n'espère non plus m'éblouir de parjures. + Si c'est te faire tort que de m'en défier[1074], + Viens mourir avec moi pour te justifier. + + MAXIME. + + Vivez, belle Émilie, et souffrez qu'un esclave.... + + ÉMILIE. + + Je ne t'écoute plus qu'en présence d'Octave. 1390 + Allons, Fulvie, allons. + + +SCÈNE VI. + + MAXIME. + + Désespéré, confus, + Et digne, s'il se peut, d'un plus cruel refus, + Que résous-tu, Maxime? et quel est le supplice + Que ta vertu prépare à ton vain artifice? + Aucune illusion ne te doit plus flatter: 1395 + Émilie en mourant va tout faire éclater; + Sur un même échafaud la perte de sa vie + Étalera sa gloire et ton ignominie, + Et sa mort va laisser à la postérité[1075] + L'infâme souvenir de ta déloyauté. 1400 + Un même jour t'a vu, par une fausse adresse, + Trahir ton souverain, ton ami, ta maîtresse, + Sans que de tant de droits en un jour violés, + Sans que de deux amants au tyran immolés, + Il te reste aucun fruit que la honte et la rage[1076] 1405 + Qu'un remords inutile allume en ton courage. + Euphorbe, c'est l'effet de tes lâches conseils; + Mais que peut-on attendre enfin de tes pareils[1077]? + Jamais un affranchi n'est qu'un esclave infâme; + Bien qu'il change d'état, il ne change point d'âme[1078]; 1410 + La tienne, encor servile, avec la liberté + N'a pu prendre un rayon de générosité[1079]: + Tu m'as fait relever une injuste puissance; + Tu m'as fait démentir l'honneur de ma naissance; + Mon coeur te résistoit, et tu l'as combattu 1415 + Jusqu'à ce que ta fourbe ait souillé sa vertu. + Il m'en coûte la vie, il m'en coûte la gloire, + Et j'ai tout mérité pour t'avoir voulu croire; + Mais les Dieux permettront à mes ressentiments + De te sacrifier aux yeux des deux amants, 1420 + Et j'ose m'assurer qu'en dépit de mon crime + Mon sang leur servira d'assez pure victime, + Si dans le tien mon bras, justement irrité, + Peut laver le forfait de t'avoir écouté. + + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + +NOTES: + + [1025] GARDES manque dans l'édition de 1643.--TROUPE DE GARDES. + (1648-60) + + [1026] _Var._ On ne conçoit qu'à force une telle fureur. + (1643-56) + + [1027] _Var._ Encore pour Maxime, il m'en fait avertir[1027-a], + Et s'est laissé toucher à quelque repentir. (1643-56) + + [1027-a] _Unus ex conseiis deferebat_, «c'était un des + complices qui dénonçait la conjuration:» voyez ci-dessus, p. 373. + + [1028] _Var._ Que sur les conjurés fait un juste remords. + (1643-56) + + [1029] _Var._ O le plus déloyal que l'enfer ait produit! + (1643-56) + + [1030] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1643-60. + + [1031] Ce jeu de scène manque dans les deux éditions de 1643. Il + se trouve deux vers plus haut dans les éditions de 1648-60. + + [1032] _Var._ Il l'a jugé trop grand pour se le pardonner: + A peine du palais il a pu retourner. (1643-60) + + [1033] _Var._ Que de tous les côtés lançant un oeil farouche. + (1643-56) + + [1034] _Var._ Que je n'ignore pas ce que j'ai mérité. (1643-60) + + [1035] _Var._ Et l'eau grosse et rapide, et la nuit survenue, + L'ont dérobé sur l'heure à ma débile vue. + AUG. Sous ses justes remords il a trop succombé. (1643-56) + _Var._ Dont l'eau grosse et rapide et la nuit assez noire. + (1660-64) + + [1036] _Var._ Sous le pressant remords il a trop succombé. (1660) + + [1037] AUGUSTE, _seul._ (1648-60) + + [1038] Sextus Pompée. + + [1039] Dans la guerre entre Octave et les adhérents d'Antoine, + après la bataille de Philippes. + + [1040] Voyez p. 384, note 903. + + [1041] _Var._ Et puis ose accuser ton destin d'injustice, + Si les tiens maintenant s'arment pour ton supplice, + Et si par ton exemple à ta perte guidés. (1643-56) + + [1042] _Var._ Ils violent les droits que tu n'as pas gardés! + (1643-64) + + [1043] Ce vers rappelle, mais par les mots et par le son plutôt + que par la pensée, la fin de la première strophe des _Larmes de + saint Pierre_ de Malherbe: + + Fait de tous les assauts que la rage peut faire + Une fidèle preuve à l'infidélité. + + (Voyez le Malherbe de M. Lalanne, tome I, p. 4.) + + [1044] Voyez ci-dessus, p. 373: _Quid ergo! ego percussorem meum + securum ambulare patiar, me sollicito?_ + + [1045] _Quis finis erit suppliciorum? quis sanguinis?_ (P. 374.) + + [1046] _Var._ Rome a pour ma ruine un hydre trop fertile. + (1652-56) + + [1047] _Ego sum nobilibus adolescentulis expositum caput, in quod + mucrones acuant._ (P. 374.) + + [1048] _Non est tanti vita, si, ut ego non peream, tam multa + perdenda sunt._ (_Ibidem._) + + [1049] _Var._ Éteins-en le flambeau dans le sang d'un ingrat. + (1643-60) + + [1050] Toutes les éditions publiées du vivant de Corneille + portent _nous-mêmes_, avec une _s_, à l'exception de celle de + 1643 in-4º, qui donne _nous-même_. + + [1051] Voyez la _Notice_, p. 365. + + [1052] _Admittis muliebre consilium?_ (P. 374.) + + [1053] _Var._ Seigneur, jusques ici votre sévérité + A fait beaucoup de bruit, et n'a rien profité. (1643-56) + + [1054] _Var._ N'a point mis de frayeur dedans l'esprit + d'Égnace[1054-a], + Dont Cinna maintenant ose imiter l'audace. (1643-56) + + [1054-a] Tous ces noms sont aussi empruntés à Sénèque: voyez + p. 374. + + [1055] Voyez tome I, p. 169, note 560. + + [1056] _Nunc tenta quomodo tibi cedat clementia._ (P. 374.) + + [1057] _Jam nocere tibi non potest, prodesse famæ tuæ potest._ + (_Ibidem._) + + [1058] _Var._ Aussi dedans la place où je m'en vais descendre. + (1643-56) + + [1059] _Var._ Je sais les soins qu'un roi doit avoir de sa vie, + A quoi le bien public, en ce cas, le convie. (1643-56) + + [1060] L'édition de 1682 porte, par erreur, _conjecture_, pour + _conjoncture_. + + [1061] Les éditions de 1643 in-4º, de 1648-54, de 1656 et de 1660 + portent _il fait_, pour _il faut_. Quel que soit le nombre des + éditions qui reproduisent cette leçon, ce ne peut être qu'une + faute typographique. + + [1062] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1643-60. + + [1063] _Var._ Il m'échappe: suivons, et le forçons de voir. + (1643-56) + + [1064] _Var._ Faire un second effort contre ce grand courroux; + J'en rendois grâce aux Dieux, quand soudain Polyclète. + (1643-56) + + [1065] _Var._ Mais ce qui plus m'étonne, et que je viens + d'apprendre. (1643-56) + + [1066] _Var._ Une vaine frayeur m'a pu tantôt troubler. (1643-56) + + [1067] _Var._ Que d'abord son éclat vous fera reconnoître. + (1643-56) + + [1068] _Var._ Est de voir que César sait tout votre secret. + (1643-56) + + [1069] _Var._ Nous avons un vaisseau tout prêt dessus la rive. + (1643-56) + + [1070] Les éditions de 1668 et de 1682 portent, par erreur, _de + fortune_, pour _la fortune_. + + [1071] _Var._ Quoi! si ton amitié pour Cinna t'intéresse. + (1643-63) + + [1072] Les éditions de 1652-56 portent _ta maîtresse_, pour _sa + maîtresse_, ce qui est certainement une erreur. + + [1073] L'édition de 1643 in-4º porte _sans loi_, pour _sans toi_. + + [1074] _Var._ Si c'est te faire tort que de me défier. (1643-56) + + [1075] _Var._ Et porte avec son nom à la postérité. (1643-56) + + [1076] _Var._ Il te reste autre fruit que la honte et la rage. + (1643 et 48) + + [1077] _Var._ Mais que peut-on attendre aussi de tes pareils? + (1643-56) + + [1078] _Var._ Et pour changer d'état, il ne change point d'âme. + (1643-56) + + [1079] _Var._ N'a su prendre un rayon de générosité. (1660) + + + + +ACTE V. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +AUGUSTE, CINNA. + + AUGUSTE. + + Prends un siége, Cinna, prends, et sur toute chose 1425 + Observe exactement la loi que je t'impose: + Prête, sans me troubler, l'oreille à mes discours; + D'aucun mot, d'aucun cri, n'en interromps le cours; + Tiens ta langue captive; et si ce grand silence + A ton émotion fait quelque violence, 1430 + Tu pourras me répondre après tout à loisir[1080]: + Sur ce point seulement contente mon desir. + + CINNA. + + Je vous obéirai, Seigneur. + + AUGUSTE. + + Qu'il te souvienne + De garder ta parole, et je tiendrai la mienne. + Tu vois le jour, Cinna; mais ceux dont tu le tiens 1435 + Furent les ennemis de mon père, et les miens: + Au milieu de leur camp tu reçus la naissance[1081]; + Et lorsqu'après leur mort tu vins en ma puissance, + Leur haine enracinée au milieu de ton sein + T'avoit mis contre moi les armes à la main; 1440 + Tu fus mon ennemi même avant que de naître[1082], + Et tu le fus encor quand tu me pus connoître, + Et l'inclination jamais n'a démenti[1083] + Ce sang qui t'avoit fait du contraire parti: + Autant que tu l'as pu, les effets l'ont suivie. 1445 + Je ne m'en suis vengé qu'en te donnant la vie; + Je te fis prisonnier pour te combler de biens: + Ma cour fut ta prison, mes faveurs tes liens; + Je te restituai d'abord ton patrimoine[1084]; + Je t'enrichis après des dépouilles d'Antoine, 1450 + Et tu sais que depuis, à chaque occasion, + Je suis tombé pour toi dans la profusion. + Toutes les dignités que tu m'as demandées, + Je te les ai sur l'heure et sans peine accordées; + Je t'ai préféré même à ceux dont les parents 1455 + Ont jadis dans mon camp tenu les premiers rangs[1085], + A ceux qui de leur sang m'ont acheté l'empire[1086], + Et qui m'ont conservé le jour que je respire. + De la façon enfin qu'avec toi j'ai vécu, + Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu[1087]. 1460 + Quand le ciel me voulut, en rappelant Mécène, + Après tant de faveur montrer un peu de haine[1088], + Je te donnai sa place en ce triste accident, + Et te fis, après lui, mon plus cher confident. + Aujourd'hui même encor, mon âme irrésolue 1465 + Me pressant de quitter ma puissance absolue, + De Maxime et de toi j'ai pris les seuls avis, + Et ce sont, malgré lui, les tiens que j'ai suivis. + Bien plus, ce même jour je te donne Émilie, + Le digne objet des voeux de toute l'Italie, 1470 + Et qu'ont mise si haut mon amour et mes soins, + Qu'en te couronnant roi je t'aurois donné moins. + Tu t'en souviens, Cinna: tant d'heur et tant de gloire + Ne peuvent pas sitôt sortir de ta mémoire; + Mais ce qu'on ne pourroit jamais s'imaginer, 1475 + Cinna, tu t'en souviens, et veux m'assassiner[1089]. + + CINNA. + + Moi, Seigneur! moi, que j'eusse une âme si traîtresse; + Qu'un si lâche dessein.... + + AUGUSTE. + + Tu tiens mal ta promesse: + Sieds-toi, je n'ai pas dit encor ce que je veux; + Tu te justifieras après, si tu le peux. 1480 + Écoute cependant, et tiens mieux ta parole. + Tu veux m'assassiner[1090] demain, au Capitole, + Pendant le sacrifice, et ta main pour signal + Me doit, au lieu d'encens, donner le coup fatal; + La moitié de tes gens doit occuper la porte, 1485 + L'autre moitié te suivre et te prêter main-forte. + Ai-je de bons avis, ou de mauvais soupçons[1091]? + De tous ces meurtriers te dirai-je les noms? + Procule, Glabrion, Virginian, Rutile, + Marcel, Plaute, Lénas, Pompone, Albin, Icile, 1490 + Maxime, qu'après toi j'avois le plus aimé[1092]; + Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé: + Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes, + Que pressent de mes lois les ordres légitimes, + Et qui désespérant de les plus éviter, 1495 + Si tout n'est renversé, ne sauroient subsister. + Tu te tais maintenant, et gardes le silence, + Plus par confusion que par obéissance. + Quel étoit ton dessein[1093], et que prétendois-tu + Après m'avoir au temple à tes pieds abattu? 1500 + Affranchir ton pays d'un pouvoir monarchique! + Si j'ai bien entendu tantôt ta politique, + Son salut désormais dépend d'un souverain + Qui pour tout conserver tienne tout en sa main; + Et si sa liberté te faisoit entreprendre, 1505 + Tu ne m'eusses jamais empêché de la rendre; + Tu l'aurois acceptée au nom de tout l'État, + Sans vouloir l'acquérir par un assassinat. + Quel étoit donc ton but? D'y régner en ma place? + D'un étrange malheur son destin le menace, 1510 + Si pour monter au trône et lui donner la loi + Tu ne trouves dans Rome autre obstacle que moi[1094], + Si jusques à ce point son sort est déplorable, + Que tu sois après moi le plus considérable, + Et que ce grand fardeau de l'empire romain 1515 + Ne puisse après ma mort tomber mieux qu'en ta main. + Apprends à te connoître, et descends en toi-même: + On t'honore dans Rome, on te courtise, on t'aime, + Chacun tremble sous toi, chacun t'offre des voeux, + Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux; 1520 + Mais tu ferois pitié même à ceux qu'elle irrite[1095], + Si je t'abandonnois à ton peu de mérite[1096]. + Ose me démentir, dis-moi ce que tu vaux, + Conte-moi tes vertus, tes glorieux travaux, + Les rares qualités par où tu m'as dû plaire, 1525 + Et tout ce qui t'élève au-dessus du vulgaire. + Ma faveur fait ta gloire, et ton pouvoir en vient: + Elle seule t'élève, et seule te soutient; + C'est elle qu'on adore, et non pas ta personne: + Tu n'as crédit ni rang qu'autant qu'elle t'en donne, 1530 + Et pour te faire choir je n'aurois aujourd'hui + Qu'à retirer la main qui seule est ton appui. + J'aime mieux toutefois céder à ton envie: + Règne, si tu le peux, aux dépens de ma vie; + Mais oses-tu penser que les Serviliens, 1535 + Les Cosses, les Métels, les Pauls, les Fabiens, + Et tant d'autres enfin de qui les grands courages + Des héros de leur sang sont les vives images, + Quittent le noble orgueil d'un sang si généreux + Jusqu'à pouvoir souffrir que tu règnes sur eux[1097]? 1540 + Parle, parle, il est temps. + + CINNA. + + Je demeure stupide; + Non que votre colère ou la mort m'intimide: + Je vois qu'on m'a trahi, vous m'y voyez rêver, + Et j'en cherche l'auteur sans le pouvoir trouver. + Mais c'est trop y tenir toute l'âme occupé[1098]: 1545 + Seigneur, je suis Romain, et du sang de Pompée; + Le père et les deux fils, lâchement égorgés, + Par la mort de César étoient trop peu vengés. + C'est là d'un beau dessein l'illustre et seule cause; + Et puisqu'à vos rigueurs la trahison m'expose, 1550 + N'attendez point de moi d'infâmes repentirs, + D'inutiles regrets, ni de honteux soupirs. + Le sort vous est propice autant qu'il m'est contraire; + Je sais ce que j'ai fait, et ce qu'il vous faut faire: + Vous devez un exemple à la postérité, 1555 + Et mon trépas importe à votre sûreté. + + AUGUSTE. + + Tu me braves, Cinna, tu fais le magnanime, + Et loin de t'excuser, tu couronnes ton crime. + Voyons si ta constance ira jusques au bout. + Tu sais ce qui t'est dû, tu vois que je sais tout: 1560 + Fais ton arrêt toi-même, et choisis tes supplices. + + +SCÈNE II. + +AUGUSTE, LIVIE, CINNA, ÉMILIE, FULVIE. + + LIVIE. + + Vous ne connoissez pas encor tous les complices: + Votre Émilie en est, Seigneur, et la voici. + + CINNA. + + C'est elle-même, ô Dieux! + + AUGUSTE. + + Et toi, ma fille, aussi! + + ÉMILIE. + + Oui, tout ce qu'il a fait, il l'a fait pour me plaire[1099], 1565 + Et j'en étois, Seigneur, la cause et le salaire. + + AUGUSTE. + + Quoi? l'amour qu'en ton coeur j'ai fait naître aujourd'hui + T'emporte-t-il déjà jusqu'à mourir pour lui? + Ton âme à ces transports un peu trop s'abandonne, + Et c'est trop tôt aimer l'amant que je te donne. 1570 + + ÉMILIE. + + Cet amour qui m'expose à vos ressentiments + N'est point le prompt effet de vos commandements; + Ces flammes dans nos coeurs sans votre ordre étoient nées[1100], + Et ce sont des secrets de plus de quatre années; + Mais quoique je l'aimasse et qu'il brulât pour moi, 1575 + Une haine plus forte à tous deux fit la loi; + Je ne voulus jamais lui donner d'espérance, + Qu'il ne m'eût de mon père assuré la vengeance; + Je la lui fis jurer; il chercha des amis: + Le ciel rompt le succès que je m'étois promis, 1580 + Et je vous viens, Seigneur, offrir une victime, + Non pour sauver sa vie en me chargeant du crime: + Son trépas est trop juste après son attentat, + Et toute excuse est vaine en un crime d'État: + Mourir en sa présence, et rejoindre mon père, 1585 + C'est tout ce qui m'amène, et tout ce que j'espère. + + AUGUSTE. + + Jusques à quand, ô ciel, et par quelle raison + Prendrez-vous contre moi des traits dans ma maison? + Pour ses débordements j'en ai chassé Julie; + Mon amour en sa place a fait choix d'Émilie, 1590 + Et je la vois comme elle indigne de ce rang. + L'une m'ôtoit l'honneur, l'autre a soif de mon sang; + Et prenant toutes deux leur passion pour guide, + L'une fut impudique, et l'autre est parricide. + O ma fille! est-ce là le prix de mes bienfaits? 1595 + + ÉMILIE. + + Ceux de mon père en vous firent mêmes effets[1101]. + + AUGUSTE. + + Songe avec quel amour j'élevai ta jeunesse. + + ÉMILIE. + + Il éleva la vôtre avec même tendresse; + Il fut votre tuteur, et vous son assassin; + Et vous m'avez au crime enseigné le chemin: 1600 + Le mien d'avec le vôtre en ce point seul diffère, + Que votre ambition s'est immolé mon père, + Et qu'un juste courroux, dont je me sens brûler, + A son sang innocent vouloit vous immoler. + + LIVIE. + + C'en est trop, Émilie: arrête, et considère 1605 + Qu'il t'a trop bien payé les bienfaits de ton père: + Sa mort, dont la mémoire allume ta fureur, + Fut un crime d'Octave, et non de l'Empereur, + Tous ces crimes d'État qu'on fait pour la couronne, + Le ciel nous en absout alors qu'il nous la donne, 1610 + Et dans le sacré rang où sa faveur l'a mis, + Le passé devient juste et l'avenir permis. + Qui peut y parvenir ne peut être coupable; + Quoi qu'il ait fait ou fasse, il est inviolable: + Nous lui devons nos biens, nos jours sont en sa main, 1615 + Et jamais on n'a droit sur ceux du souverain. + + ÉMILIE. + + Aussi dans le discours que vous venez d'entendre, + Je parlois pour l'aigrir, et non pour me défendre. + Punissez donc, Seigneur, ces criminels appas + Qui de vos favoris font d'illustres ingrats; 1620 + Tranchez mes tristes jours pour assurer les vôtres. + Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres[1102]; + Et je suis plus à craindre, et vous plus en danger, + Si j'ai l'amour ensemble et le sang à venger[1103]. + + CINNA. + + Que vous m'ayez séduit, et que je souffre encore 1625 + D'être déshonoré par celle que j'adore! + Seigneur, la vérité doit ici s'exprimer: + J'avois fait ce dessein avant que de l'aimer. + A mes plus saints desirs la trouvant inflexible[1104], + Je crus qu'à d'autres soins elle seroit sensible: 1630 + Je parlai de son père et de votre rigueur, + Et l'offre de mon bras suivit celle du coeur. + Que la vengeance est douce à l'esprit d'une femme! + Je l'attaquai par là, par là je pris son âme; + Dans mon peu de mérite elle me négligeoit, 1635 + Et ne put négliger le bras qui la vengeoit: + Elle n'a conspiré que par mon artifice; + J'en suis le seul auteur, elle n'est que complice. + + ÉMILIE. + + Cinna, qu'oses-tu dire? est-ce là me chérir, + Que de m'ôter l'honneur quand il me faut mourir? 1640 + + CINNA. + + Mourez, mais en mourant ne souillez point ma gloire. + + ÉMILIE. + + La mienne se flétrit, si César te veut croire. + + CINNA. + + Et la mienne se perd, si vous tirez à vous + Toute celle qui suit de si généreux coups. + + ÉMILIE. + + Eh bien! prends-en ta part, et me laisse la mienne; 1645 + Ce seroit l'affoiblir que d'affoiblir la tienne: + La gloire et le plaisir, la honte et les tourments, + Tout doit être commun entre de vrais amants. + Nos deux âmes, Seigneur, sont deux âmes romaines; + Unissant nos desirs, nous unîmes nos haines; 1650 + De nos parents perdus le vif ressentiment + Nous apprit nos devoirs en un même moment; + En ce noble dessein nos coeurs se rencontrèrent; + Nos esprits généreux ensemble le formèrent; + Ensemble nous cherchons l'honneur d'un beau trépas: + Vous vouliez nous unir, ne nous séparez pas. + + AUGUSTE. + + Oui, je vous unirai, couple ingrat et perfide, + Et plus mon ennemi qu'Antoine ni Lépide; + Oui, je vous unirai, puisque vous le voulez: + Il faut bien satisfaire aux feux dont vous brûlez, 1660 + Et que tout l'univers, sachant ce qui m'anime, + S'étonne du supplice aussi bien que du crime. + + +SCÈNE III. + +AUGUSTE, LIVIE, CINNA, MAXIME, ÉMILIE, FULVIE. + + AUGUSTE. + + Mais enfin le ciel m'aime, et ses bienfaits nouveaux[1105] + Ont enlevé[1106] Maxime à la fureur des eaux. + Approche, seul ami que j'éprouve fidèle. 1665 + + MAXIME. + + Honorez moins, Seigneur, une âme criminelle. + + AUGUSTE. + + Ne parlons plus de crime après ton repentir, + Après que du péril tu m'as su garantir: + C'est à toi que je dois et le jour et l'empire. + + MAXIME. + + De tous vos ennemis connoissez mieux le pire: 1670 + Si vous régnez encor, Seigneur, si vous vivez, + C'est ma jalouse rage à qui vous le devez. + Un vertueux remords n'a point touché mon âme; + Pour perdre mon rival j'ai découvert sa trame. + Euphorbe vous a feint que je m'étois noyé, 1675 + De crainte qu'après moi vous n'eussiez envoyé: + Je voulois avoir lieu d'abuser Émilie, + Effrayer son esprit, la tirer d'Italie, + Et pensois la résoudre à cet enlèvement + Sous l'espoir du retour pour venger son amant; 1680 + Mais au lieu de goûter ces grossières amorces, + Sa vertu combattue a redoublé ses forces. + Elle a lu dans mon coeur; vous savez le surplus, + Et je vous en ferois des récits superflus. + Vous voyez le succès de mon lâche artifice. 1685 + Si pourtant quelque grâce est due à mon indice, + Faites périr Euphorbe au milieu des tourments[1107], + Et souffrez que je meure aux yeux de ces amants. + J'ai trahi mon ami, ma maîtresse, mon maître, + Ma gloire, mon pays, par l'avis de ce traître, 1690 + Et croirai toutefois mon bonheur infini, + Si je puis m'en punir après l'avoir puni. + + AUGUSTE. + + En est-ce assez, ô ciel! et le sort, pour me nuire, + A-t-il quelqu'un des miens qu'il veuille encor séduire? + Qu'il joigne à ses efforts le secours des enfers: 1695 + Je suis maître de moi comme de l'univers; + Je le suis, je veux l'être. O siècles, ô mémoire, + Conservez à jamais ma dernière victoire! + Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux + De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous. 1700 + Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie: + Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie, + Et malgré la fureur de ton lâche destin[1108], + Je te la donne encor comme à mon assassin. + Commençons un combat qui montre par l'issue 1705 + Qui l'aura mieux de nous ou donnée ou reçue[1109]. + Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler; + Je t'en avois comblé, je t'en veux accabler: + Avec cette beauté que je t'avois donnée, + Reçois le consulat pour la prochaine année[1110]. 1710 + Aime Cinna, ma fille, en cet illustre rang, + Préfères-en la pourpre à celle de mon sang; + Apprends sur mon exemple à vaincre ta colère[1111]: + Te rendant un époux, je te rends plus qu'un père. + + ÉMILIE. + + Et je me rends, Seigneur, à ces hautes bontés; 1715 + Je recouvre la vue auprès de leurs clartés: + Je connois mon forfait, qui me sembloit justice; + Et, ce que n'avoit pu la terreur du supplice, + Je sens naître en mon âme un repentir puissant, + Et mon coeur en secret me dit qu'il y consent. 1720 + Le ciel a résolu votre grandeur suprême; + Et pour preuve, Seigneur, je n'en veux que moi-même[1112]: + J'ose avec vanité me donner cet éclat, + Puisqu'il change mon coeur, qu'il veut changer l'État. + Ma haine va mourir, que j'ai crue immortelle; 1725 + Elle est morte, et ce coeur devient sujet fidèle; + Et prenant désormais cette haine en horreur, + L'ardeur de vous servir succède à sa fureur. + + CINNA. + + Seigneur, que vous dirai-je après que nos offenses + Au lieu de châtiments trouvent des récompenses? 1730 + O vertu sans exemple! ô clémence qui rend + Votre pouvoir plus juste, et mon crime plus grand! + + AUGUSTE. + + Cesse d'en retarder un oubli magnanime; + Et tous deux avec moi faites grâce à Maxime: + Il nous a trahis tous; mais ce qu'il a commis 1735 + Vous conserve innocents, et me rend mes amis. + +(A Maxime[1113].) + + Reprends auprès de moi ta place accoutumée; + Rentre dans ton crédit et dans ta renommée; + Qu'Euphorbe de tous trois ait sa grâce à son tour; + Et que demain l'hymen couronne leur amour. 1740 + Si tu l'aimes encor, ce sera ton supplice. + + MAXIME. + + Je n'en murmure point, il a trop de justice; + Et je suis plus confus, Seigneur, de vos bontés + Que je ne suis jaloux du bien que vous m'ôtez. + + CINNA. + + Souffrez que ma vertu dans mon coeur rappelée 1745 + Vous consacre une foi lâchement violée, + Mais si ferme à présent, si loin de chanceler, + Que la chute du ciel ne pourroit l'ébranler. + Puisse le grand moteur des belles destinées, + Pour prolonger vos jours, retrancher nos années; 1750 + Et moi, par un bonheur dont chacun soit jaloux, + Perdre pour vous cent fois ce que je tiens de vous! + + LIVIE. + + Ce n'est pas tout, Seigneur: une céleste flamme + D'un rayon prophétique illumine mon âme. + Oyez ce que les Dieux vous font savoir par moi; 1755 + De votre heureux destin c'est l'immuable loi. + Après cette action vous n'avez rien à craindre: + On portera le joug désormais sans se plaindre; + Et les plus indomptés, renversant leurs projets, + Mettront toute leur gloire à mourir vos sujets; 1760 + Aucun lâche dessein, aucune ingrate envie + N'attaquera le cours d'une si belle vie; + Jamais plus d'assassins ni de conspirateurs[1114]: + Vous avez trouvé l'art d'être maître des coeurs. + Rome, avec une joie et sensible et profonde, 1765 + Se démet en vos mains de l'empire du monde; + Vos royales vertus lui vont trop[1115] enseigner + Que son bonheur consiste à vous faire régner: + D'une si longue erreur pleinement affranchie, + Elle n'a plus de voeux que pour la monarchie, 1770 + Vous prépare déjà des temples, des autels, + Et le ciel une place entre les immortels; + Et la postérité, dans toutes les provinces, + Donnera votre exemple aux plus généreux princes. + + AUGUSTE. + + J'en accepte l'augure, et j'ose l'espérer: 1775 + Ainsi toujours les Dieux vous daignent inspirer! + Qu'on redouble demain les heureux sacrifices + Que nous leur offrirons sous de meilleurs auspices; + Et que vos conjurés entendent publier + Qu'Auguste a tout appris, et veut tout oublier. 1780 + + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + +NOTES: + + [1080] Voyez ci-dessus, p. 374: _Quum alteram poni Cinnæ + cathedram jussisset: «Hoc, inquit, primum a te peto, ne me + loquentem interpelles, ne medio sermone meo proclames; dabitur + tibi loquendi liberum tempus._» + + [1081] _Var._ Ce fut dedans leur camp que tu pris la naissance; + Et quand après leur mort tu vins en ma puissance, + Leur haine héréditaire, ayant passé dans toi, + T'avoit mis à la main les armes contre moi. (1643-56) + + [1082] _Ego te, Cinna, quum in hostium castris invenissem, non + factum tantum mihi inimicum, sed natum, servavi._ (P. 374) + + [1083] _Var._ Et le sang t'ayant fait d'un contraire parti, + Ton inclination ne l'a point démenti: + Comme elle l'a suivi, les effets l'ont suivie. (1643-56) + + [1084] _Patrimonium tibi omne concessi._ (P. 374.) + + [1085] _Sacerdotium tibi petenti, præteritis compluribus quorum + parentes mecum militaverant, dedi._ (_Ibidem._) + + [1086] _Var._ M'ont conservé le jour qu'à présent je respire, + Et m'ont de tout leur sang acheté cet empire. (1643-56) + + [1087] _Hodie tam felix es et tam dives, ut victo victores + invideant._ (P. 374.) + + [1088] _Var._ Après tant de travaux montrer un peu de haine. + (1643 in-4º) + _Var._ Après tant de faveurs montrer un peu de haine. + (1643 in-12 et 48-56) + + [1089] _Quum sic de te meruerim, occidere me constituisti._ (P. + 374.) + + [1090] _Quum ad hanc vocem exclamasset Cinna, procul hanc ab se + abesse dementiam: «Non præstas, inquit, fidem, Cinna; convenerat + ne interloquereris. Occidere, inquam, me paras._» (P. 374 et + 375.) + + [1091] _Var._ Assurée au besoin du secours des premiers. + Te dirai-je les noms de tous ces meurtriers? (1643-56) + + [1092] Monvel comptait ici les conjurés sur ses doigts; après le + nom de Maxime, il laissait retomber sa main en disant la fin du + vers, puis il semblait s'apprêter à reprendre son compte, qu'il + abandonnait définitivement en disant: + + Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé. + + Talma admirait fort ce jeu de scène très-familier, mais d'un effet + saisissant, et il fut longtemps avant d'oser le pratiquer. + + [1093] _Et quum defixum videret, nec ex conventione jam, sed ex + conscientia tacentem: «Quo, inquit, hoc animo facis?_» (P. 375.) + + [1094] _Ut ipse sis princeps? Male, mehercule, cum republica + agitur, si tibi ad imperandum nihil præter me obstat._ + (_Ibidem._) + + [1095] _Var._ Mais en un triste état on la verroit réduite. + (1643-56) + + [1096] «Ces vers et les suivants occasionnèrent un jour une + saillie singulière. Le dernier maréchal de la Feuillade, étant + sur le théâtre, dit tout haut à Auguste: «Ah! tu me gâtes le + _soyons amis_, _Cinna_.» Le vieux comédien qui jouait Auguste se + déconcerta et crut avoir mal joué. Le maréchal, après la pièce, + lui dit: «Ce n'est pas vous qui m'avez déplu, c'est Auguste, qui + dit à Cinna qu'il n'a aucun mérite, qu'il n'est propre à rien, + qu'il fait pitié, et qui ensuite lui dit: «Soyons amis.» Si le + Roi m'en disait autant, je le remercierais de son amitié.» + (_Voltaire._) + + [1097] _Cedo, si spes tuas solus impedio, Paulusne te et Fabius + Maximus et Cossi et Servilii ferent, tantumque agmen nobilium, + non inania nomina præferentium, sed eorum qui imaginibus suis + decori sunt?_ (P. 375.) + + [1098] _Var._ Cette stupidité s'est enfin dissipée. (1643-56) + + [1099] _Var._ Oui, Seigneur, du dessein je suis la seule cause: + C'est pour moi qu'il conspire, et c'est pour moi qu'il ose. + (1643-56) + + [1100] _Var._ Ces flammes dans nos coeurs dès longtemps étoient + nées. (1643-56) + + [1101] _Var._ Mon père l'eut pareil de ceux qu'il vous a faits. + (1643-64) + + [1102] Voyez acte III, scène IV, vers 1035 et 1036. + + [1103] _Var._ Ayant avec un père un amant à venger. (1643-56) + + [1104] _Var._ A mes chastes desirs la trouvant inflexible. + (1643-60) + + [1105] _Var._ Mais enfin le ciel m'aime, et parmi tant de maux + Il m'a rendu Maxime, et l'a sauvé des eaux. (1643-56) + + [1106] Voltaire, dans l'édition de 1786, a remplacé _enlevé_ par + _arraché_. Il fait commencer la scène au vers 1665. + + [1107] _Var._ A vos bontés, Seigneur, j'en demanderai deux, + Le supplice d'Euphorbe, et ma mort à leurs yeux. (1643-56) + + [1108] Il y a _destin_ dans toutes les éditions de Corneille, et + même encore dans celle de 1692. Le mot paraît être pris dans un + sens conforme à celui de _se proposer_, _résoudre_, qu'avait + autrefois le verbe _destiner_ (voyez le _Lexique_). Voltaire a + substitué _dessein_ à _destin_. + + [1109] Voyez ci-dessus, p. 375: _Vitam tibi, inquit, Cinna, + iterum do, prius hosti, nunc insidiatori ac parricidæ. Ex + hodierno die inter nos amicitia incipiat. Contendamus utrum ego + meliore fide vitam tibi dederim, an tu debeas._ + + [1110] _Post hæc detulit ultro consulatum._ (P. 375.)--Cinna fut + consul l'an 5 avant Jésus-Christ. + + [1111] _Var._ Apprends, à mon exemple, à vaincre ta colère. + (1643-56) + + [1112] _Var._ Et pour preuve, Seigneur, je ne veux que moi-même. + (1643-56) + + [1113] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1643-60. + + [1114] _Nullis amplius insidiis ab ullo petitus est._ (P. 375.) + + [1115] L'édition de 1682 porte, par erreur, _tout_, pour _trop_. + + + + + POLYEUCTE, MARTYR + + TRAGÉDIE CHRÉTIENNE + + 1640 + + + + +NOTICE. + + +En 1637, l'auteur d'un _Traité de la disposition au poëme dramatique_, +dont nous avons déjà eu occasion de parler[1116], s'exprime ainsi à +l'égard des sujets sacrés: «L'Amour et la Guerre, l'un ou l'autre +séparément, ou les deux ensemble, fournissent aux auteurs tous les +sujets profanes du théâtre. Je dis profanes, pource qu'on y peut +mettre d'autres beaux sujets tirés des livres saints, où les passions +humaines peuvent jouer leurs rôles, et où les vertus des grands +personnages peuvent triompher des vices et des cruautés des tyrans; +mais tels arguments n'étant pas le gibier de nos poëtes ni de nos +sages mondains, sont plus propres en particulier qu'en public, et dans +les colléges de l'Université, ou dans les maisons privées, qu'à la +cour ou à l'hôtel de Bourgogne.» + +Cette opinion d'un inconnu est la fidèle expression d'un sentiment +alors général; mais s'il était un endroit à Paris où un tel sujet ne +dût pas paraître du bel air, c'était assurément l'hôtel de +Rambouillet. Ce fut là pourtant que Corneille, qui, comme nous l'avons +vu à propos d'_Horace_[1117], croyait utile de donner à ses ouvrages +cette demi-publicité, lut d'abord son _Polyeucte_, peut-être dans +l'espoir de se concilier des juges qu'il sentait prévenus. Cette +précaution n'eut pas les résultats qu'il s'était sans doute promis: +«La pièce, dit Fontenelle, y fut applaudie autant que le demandoient +la bienséance et la grande réputation que l'auteur avoit déjà; mais +quelques jours après, M. de Voiture vint trouver M. Corneille, et +prit des tours fort délicats pour lui dire que _Polyeucte_ n'avoit pas +réussi comme il pensoit, que surtout le christianisme avoit +extrêmement déplu[1118].» + +Voltaire expose ainsi quelques-unes des objections qu'on avait faites, +en y mêlant peut-être un peu les siennes: «C'est une tradition, que +tout l'hôtel de Rambouillet, et particulièrement l'évêque de Vence, +Godeau, condamnèrent cette entreprise de Polyeucte (_celle de +renverser les idoles_). On disait que c'est un zèle imprudent; que +plusieurs évêques et plusieurs synodes avaient expressément défendu +ces attentats contre l'ordre et contre les lois; qu'on refusait même +la communion aux chrétiens qui par des témérités pareilles avaient +exposé l'Église entière aux persécutions. On ajoutait que Polyeucte et +même Pauline auraient intéressé bien davantage, si Polyeucte avait +simplement refusé d'assister à un sacrifice idolâtre, fait en +l'honneur de la victoire de Sévère[1119].» + +«Corneille, alarmé, continue Fontenelle, voulut retirer la pièce +d'entre les mains des comédiens qui l'apprenoient; mais enfin il la +leur laissa, sur la parole d'un d'entre eux qui n'y jouoit point, +parce qu'il étoit trop mauvais acteur. Étoit-ce donc à ce comédien à +juger mieux que tout l'hôtel de Rambouillet?» + +Les avis sont partagés à l'égard du comédien qui ranima si à propos le +courage de Corneille: les uns nomment Hauteroche[1120], les autres +Laroque[1121]; mais quelle que soit l'opinion qu'on adopte, elle cadre +mal avec le témoignage de Fontenelle; en effet, de l'aveu même de +Lemazurier, qui pense qu'il s'agit de Laroque, ces deux comédiens +n'appartenaient pas encore à l'hôtel de Bourgogne au moment où l'on +joua _Polyeucte_; or le récit de Fontenelle désigne un comédien +faisant partie de la troupe qui représentait cette tragédie, et, d'un +autre côté, les témoignages contemporains établissent d'une manière +formelle qu'elle fut jouée à l'hôtel de Bourgogne[1122]. + +«Depuis peu d'années, dit l'abbé d'Aubignac, Barreau mit sur le +théâtre de l'hôtel de Bourgogne le martyre de saint Eustache, et +Corneille ceux de Polyeucte et de Théodore[1123].» + +L'abbé de Villiers n'est pas moins explicite, dans son _Entretien sur +les tragédies de ce temps_, publié en 1675 et reproduit dans le +_Recueil de dissertations_.... de l'abbé Granet. Le passage où il +parle de _Polyeucte_ est assez curieux pour qu'il nous paraisse utile +de le reproduire tout entier: + +«TIMANTE. Vous croyez donc qu'on ne peut faire de bonnes tragédies sur +des sujets saints? + +CLÉARQUE. Je crois du moins qu'on ne voudroit pas se hasarder à en +faire. Quoique l'hôtel de Bourgogne n'ait été donné aux comédiens que +pour représenter les histoires saintes, je ne crois pas que ces +Messieurs voulussent reprendre aujourd'hui leur ancienne coutume. Ils +se sont trop bien trouvés des sujets profanes pour les quitter. + +TIMANTE. J'ai ouï dire qu'ils ne s'étoient pas plus mal trouvés des +sujets saints, et qu'ils avoient gagné plus d'argent au _Polyeucte_ +qu'à quelque autre tragédie qu'ils ayent représentée depuis. + +CLÉARQUE. Il est vrai que cette tragédie réussit bien. M. Corneille la +hasarda sur sa réputation, et il crut, par le succès qu'elle eut, +qu'il en pouvoit hasarder encore une autre. Il donna _Théodore_; cette +dernière ne réussit point, et depuis personne n'a osé tenter la même +chose. On a renvoyé ces sortes de sujets dans les colléges, où tout +est bon pour exercer les enfants, et où l'on peut impunément +représenter tout ce qui est capable d'inspirer ou de la dévotion, ou +la crainte des jugements de Dieu.» + +Nous avons vu qu'_Horace_ et _Cinna_, souvent considérés comme joués +en 1639, ne l'ont été qu'en 1640; c'est vers la fin de la même année +qu'on a représenté _Polyeucte_. Jamais aucun doute ne s'est élevé à ce +sujet. + +L'édition originale de cette pièce a pour titre: + +POLYEVCTE MARTYR, TRAGEDIE. _A Paris, chez Antoine de Sommauille_.... +_et Augustin Courbé_.... M.DC.XLIII, in-4º, 8 feuillets, 121 pages et +1 feuillet. + +Elle est imprimée en vertu d'un privilége accordé à Corneille le +trentième janvier, à la suite duquel on lit: «Acheué d'imprimer à +Roüen pour la premiere fois, aux dépens de l'Autheur, par Laurens +Maurry, ce 20. iour d'octobre 1643.» + +On trouve en tête du volume un curieux frontispice gravé qui +représente Polyeucte vêtu d'un pourpoint espagnol, d'un +haut-de-chausse à crevés, et coiffé d'une toque à plumes, brisant les +idoles à coups de marteau; ce costume était probablement la +reproduction exacte de celui qui était alors en usage au théâtre, et +qui ne fut modifié que longtemps après, au moins d'une manière +sensible: «Je me souviens, dit Voltaire[1124], qu'autrefois l'acteur +qui jouait Polyeucte, avec des gants blancs et un grand chapeau, ôtait +ses gants et son chapeau pour faire sa prière à Dieu.» Plus loin il +ajoute[1125]: «Quand les acteurs représentaient les Romains avec un +chapeau et une cravate, Sévère arrivait le chapeau sur la tête, et +Félix l'écoutait chapeau bas, ce qui faisait un effet ridicule.» + +L'admirable rôle de Pauline a toujours excité l'émulation et trop +souvent le découragement de nos meilleures tragédiennes[1126]; mais +elle n'a été pour aucune d'elles l'occasion d'un triomphe aussi +prématuré que pour Adrienne le Couvreur. + +«En 1705, âgée d'environ quinze ans, elle fit partie avec quelques +jeunes gens de jouer la tragédie de _Polyeucte_ et la petite comédie +du _Deuil_. Les répétitions qu'ils en firent chez un épicier, au bas +de la rue Férou, faubourg Saint-Germain, firent du bruit; plusieurs +personnes de considération y vinrent voir la jeune le Couvreur, qui +était chargée du rôle de Pauline. La présidente le Jay leur prêta pour +la représentation la belle cour de son hôtel, rue Garancière. La cour, +la ville, la comédie y accoururent; la porte, qui étoit gardée par +huit suisses, fut forcée. On joua à la françoise, parce que notre +actrice et quelques autres de ses camarades ne se trouvèrent pas en +état de louer des habits à la romaine. Elle avoit emprunté un habit de +la femme de chambre de Mme la présidente le Jay, dans lequel elle ne +parut pas avantageusement; mais elle charma tout le monde par une +façon de réciter toute nouvelle, mais si naturelle et si vraie, qu'on +disoit d'une voix unanime qu'elle n'avoit plus qu'un pas à faire pour +devenir la plus grande comédienne qui eût jamais été sur le +Théâtre-François. Elle ne fut pas la seule qui méritât des +applaudissements. Un jeune homme nommé Minou, qui par la suite est +devenu un très-grand comédien dans les pays étrangers, joua le rôle de +Sévère avec un feu, un pathétique et une intelligence parfaite; il +entra même tellement dans l'esprit de son rôle, qu'il tomba en +défaillance en disant à Fabian, son confident: «Soutiens-moi, ce coup +de foudre est grand.» Il fallut lui ouvrir les veines; on ne court +plus de ces risques sur le Théâtre-François. Minou se remit et finit +son rôle. La tragédie étoit à peine achevée, qu'apparemment sur les +plaintes des comédiens, M. d'Argenson envoya des archers pour arrêter +la petite troupe, qui se crut perdue; mais elle en fut quitte pour +l'alarme. Mme la présidente le Jay envoya chez ce magistrat, qui +révoqua à l'instant son ordre, à condition que ces représentations +cesseroient[1127].» + +Le gouvernement révolutionnaire, qui avait proscrit _le Cid_ parce +qu'on y voyait un roi[1128], devait redouter l'expression des +sentiments religieux qui éclatent dans _Polyeucte_ avec tant de +vivacité et d'élévation à la fois; aussi la représentation en fut-elle +interdite, comme le remarque M. Hallays-Dabot dans son _Histoire de la +censure_[1129]. Toutefois cette interdiction ne dura pas aussi +longtemps qu'il le croit, et il s'est trompé lorsqu'il a dit que +_Polyeucte_ ne fut pas remis au théâtre avant l'époque du Consulat: la +reprise réelle est du 13 floréal de l'an II[1130]. Depuis lors +_Polyeucte_ n'a plus disparu du répertoire courant; mais trop souvent, +il faut le reconnaître, le manque d'interprètes dignes d'une si grande +oeuvre en a interrompu pendant fort longtemps les représentations. + +NOTES: + + [1116] Voyez ci-dessus, p. 38. Le passage que nous reproduisons + ici est extrait de la page 87 de cet ouvrage. + + [1117] Voyez ci-dessus, p. 254 et 255. + + [1118] _OEuvres_, Paris, B. Brunet, 1742, tome III, p. 103. + + [1119] Note de Voltaire sur la scène VI de l'acte II de + _Polyeucte_. + + [1120] M. Guizot, _Corneille et son temps_, p. 200. + + [1121] Voyez la fin de la note 1 de la page + suivante.--Lemazurier, _Galerie des acteurs du théâtre français_, + tome I, p. 317.--Aimé Martin, _OEuvres de Corneille_, tome I, p. + XLI, note 1.--M. Édouard Fournier, _Notes sur la vie de + Corneille_, p. XL. + + [1122] On trouve dans l'édition de M. Lefèvre la distribution de + rôles suivante, qui, si elle était authentique, établirait que la + pièce a été jouée au Marais: POLYEUCTE, _d'Orgemont_; SÉVÈRE, + _Floridor_; NÉARQUE, _Desurlis_; PAULINE, _Mlle Duclos_; mais + nous avons déjà eu bien souvent l'occasion de voir que les + renseignements de ce genre ne reposent dans cette édition sur + aucun document certain. Nous ne citerons que pour mémoire une + autre source tout aussi peu sûre: un _Journal du Théâtre_ + françois manuscrit qui se trouve aujourd'hui à la Bibliothèque + impériale et qui appartenait autrefois à M. Beffara. Une note de + cet amateur, placée en tête du premier volume, attribue avec + beaucoup de vraisemblance l'ouvrage à de Mouhy, auteur des + _Tablettes dramatiques_. On y lit (tome II, folio 804 recto): + «Les acteurs qui jouèrent d'original dans _Polyeucte_ furent + Baron, Champmeslé, la Thuillerie, Hauteroche, Beauval, Guérin, + Hubert, le Comte, et les demoiselles le Comte et Guyot.» + + [1123] _Pratique du théâtre_, livre IV, nouveau chapitre VI + manuscrit, intitulé: _des Discours de piété_, dirigé + principalement contre _Polyeucte_ et _Théodore_, et ajouté à + l'exemplaire que nous avons déjà cité ci-dessus, p. 276, note 2. + + [1124] Note sur la scène III de l'acte IV. + + [1125] Note sur la scène VI de l'acte V. + + [1126] Voyez, dans les _Mémoires d'Hippolyte Clairon_ (p. 110 et + suivantes), une _Étude de Pauline dans Polyeucte_, et dans les + _Mémoires pour Marie-Françoise Dumesnil en réponse aux Mémoires + d'Hippolyte Clairon_ (p. 168 et suivantes), une critique + très-vive, mais fort juste, de cette _Étude_. + + [1127] _Lettre à Mylord*** sur Baron et Mlle Lecouvreur_, p. + 23-25. + + [1128] _Histoire du Théâtre françois_, par _C. G. Étienne_ et _B. + Martainville_, tome III, p. 56 et note. + + [1129] Page 215. + + [1130] Le 1er mai 1794.--Lemazurier, tome I, p. 555. + + + + +A LA REINE RÉGENTE[1131]. + + + MADAME, + + Quelque connoissance que j'aye de ma foiblesse, quelque profond + respect[1132] qu'imprime VOTRE MAJESTÉ dans les âmes de ceux qui + l'approchent, j'avoue que je me jette à ses pieds sans timidité et + sans défiance, et que je me tiens assuré de lui plaire, parce que + je suis assuré de lui parler de ce qu'elle aime le mieux. Ce n'est + qu'une pièce de théâtre que je lui présente, mais qui[1133] + l'entretiendra de Dieu: la dignité de la matière est si haute, que + l'impuissance de l'artisan ne la peut ravaler; et votre âme + royale se plaît trop à cette sorte d'entretien pour s'offenser des + défauts d'un ouvrage où elle rencontrera les délices de son coeur. + C'est par là, MADAME, que j'espère obtenir de VOTRE MAJESTÉ le + pardon du long temps que j'ai attendu à lui rendre cette sorte + d'hommages[1134]. Toutes les fois que j'ai mis sur notre scène des + vertus morales ou politiques, j'en ai toujours cru les tableaux + trop peu dignes de paraître devant Elle, quand j'ai considéré + qu'avec quelque soin que je les pusse choisir dans l'histoire, et + quelques ornements dont l'artifice les pût enrichir, elle en + voyoit de plus grands exemples dans elle-même. Pour rendre les + choses proportionnées, il falloit aller à la plus haute espèce, et + n'entreprendre pas de rien offrir de cette nature à une reine + très-chrétienne, et qui l'est beaucoup plus encore par ses actions + que par son titre, à moins que de lui offrir un portrait des + vertus chrétiennes dont l'amour et la gloire de Dieu formassent + les plus beaux traits, et qui rendît les plaisirs qu'elle y pourra + prendre aussi propres à exercer sa piété qu'à délasser son esprit. + C'est à cette extraordinaire et admirable piété, MADAME, que la + France est redevable des bénédictions qu'elle voit tomber sur les + premières armes de son roi; les heureux succès qu'elles ont + obtenus en sont les rétributions éclatantes, et des coups du ciel, + qui répand abondamment sur tout le royaume les récompenses et les + grâces que VOTRE MAJESTÉ a méritées. Notre perte sembloit + infaillible après celle de notre grand monarque; toute l'Europe + avoit déjà pitié de nous, et s'imaginoit que nous nous allions + précipiter dans un extrême désordre, parce qu'elle nous voyoit + dans une extrême désolation: cependant la prudence et les soins de + VOTRE MAJESTÉ, les bons conseils qu'elle a pris, les grands + courages qu'elle a choisis pour les exécuter, ont agi si + puissamment dans tous les besoins de l'État, que cette première + année de sa régence a non-seulement égalé les plus glorieuses de + l'autre règne, mais a même effacé, par la prise de + Thionville[1135], le souvenir du malheur qui, devant ses murs, + avoit interrompu une si longue suite de victoires. Permettez que + je me laisse emporter au ravissement que me donne cette pensée, et + que je m'écrie dans ce transport: + + Que vos soins, grande REINE, enfantent de miracles! + Bruxelles et Madrid en sont tous interdits; + Et si notre Apollon me les avoit prédits, + J'aurois moi-même osé douter de ses oracles. + + Sous vos commandements on force tous obstacles; + On porte l'épouvante aux coeurs les plus hardis, + Et par des coups d'essai vos États agrandis + Des drapeaux ennemis font d'illustres spectacles. + + La victoire elle-même accourant à mon roi, + Et mettant à ses pieds Thionville et Rocroi, + Fait retentir ces vers sur les bords[1136] de la Seine: + + «France, attends tout d'un règne ouvert en triomphant, + Puisque tu vois déjà les ordres de ta reine + Faire un foudre en tes mains des armes d'un enfant.» + + Il ne faut point douter que des commencements si merveilleux ne + soient soutenus par des progrès encore plus étonnants. Dieu ne + laisse point ses ouvrages imparfaits: il les achèvera, MADAME, et + rendra non-seulement la régence de VOTRE MAJESTÉ, mais encore + toute sa vie, un enchaînement continuel de prospérités. Ce sont + les voeux de toute la France, et ce sont ceux que fait avec plus + de zèle, + + MADAME, + + De VOTRE MAJESTÉ, + + Le très-humble, très-obéissant et très-fidèle + serviteur et sujet, + + CORNEILLE. + +NOTES: + + [1131] Anne d'Autriche, fille aînée de Philippe III, roi + d'Espagne, mariée à Louis XIII le 25 décembre 1615, devint + régente du royaume quatre jours après la mort du Roi, le 18 mai + 1643, c'est-à-dire entre l'époque où Corneille obtint le + privilége de _Polyeucte_ et celle où cette pièce fut imprimée + (voyez plus haut, p. 468). On trouve ici l'expression fort + naturelle de la reconnaissance de Corneille envers la Reine, qui + s'était montrée très-favorable au _Cid_ et à son auteur (voyez + ci-dessus, p. 15 et 16). C'était d'abord à Louis XIII que cette + dédicace devait être adressée. On lit dans l'_Historiette_ que + lui a consacrée Tallemant des Réaux (tome II, p. 248): «Depuis la + mort du Cardinal, M. de Schomberg lui dit que Corneille vouloit + lui dédier la tragédie de _Polyeucte_. Cela lui fit peur, parce + que Montauron avoit donné deux cents pistoles à Corneille pour + _Cinna_. «Il n'est pas nécessaire, dit-il.--Ah! Sire, reprit M. + de Schomberg, ce n'est point par intérêt.--Bien donc, dit-il, il + me fera plaisir.» Ce fut à la Reine qu'on la dédia, car le Roi + mourut entre deux.»--Cette épître et l'_Abrégé du martyre_, qui + la suit, se trouvent dans les éditions antérieures à 1660 et dans + une édition in-12 de 1664 que possède la Bibliothèque impériale. + + [1132] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): et quelque + respect. + + [1133] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): mais une pièce + de théâtre qui.... + + [1134] Les éditions de 1648-1655 portent: «hommage,» au + singulier. + + [1135] Le 18 août 1643. + + [1136] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): sur le bord. + + + + +ABRÉGÉ + +DU MARTYRE DE SAINT POLYEUCTE, + +ÉCRIT PAR SIMÉON MÉTAPHRASTE, ET RAPPORTÉ PAR SURIUS[1137]. + + +L'ingénieuse tissure des fictions avec la vérité, où consiste le plus +beau secret de la poésie, produit d'ordinaire deux sortes d'effets, +selon la diversité des esprits qui la voient. Les uns se laissent si +bien persuader à cet enchaînement, qu'aussitôt qu'ils ont remarqué +quelques événements véritables, ils s'imaginent la même chose des +motifs qui les font naître et des circonstances qui les accompagnent; +les autres, mieux avertis de notre artifice, soupçonnent de fausseté +tout ce qui n'est pas de leur connoissance; si bien que quand nous +traitons quelque histoire écartée dont ils ne trouvent rien dans leur +souvenir, ils l'attribuent toute entière à l'effort de notre +imagination, et la prennent pour une aventure de roman. + +L'un et l'autre de ces effets seroit dangereux en cette rencontre: il +y va de la gloire de Dieu, qui se plaît dans celle de ses saints, dont +la mort si précieuse devant ses yeux ne doit pas passer pour fabuleuse +devant ceux des hommes. Au lieu de sanctifier notre théâtre par sa +représentation, nous y profanerions la sainteté de leurs souffrances, +si nous permettions que la crédulité des uns et la défiance des +autres, également abusées par ce mélange, se méprissent également en +la vénération qui leur est due, et que les premiers la rendissent mal +à propos à ceux qui ne la méritent pas, cependant que les autres la +dénieroient à ceux à qui elle appartient. + +Saint Polyeucte est un martyr dont, s'il m'est permis de parler ainsi, +beaucoup ont plutôt appris le nom à la comédie qu'à l'église. Le +_Martyrologe romain_ en fait mention sur le 13e de février, mais en +deux mots, suivant sa coutune[1138]; Baronius, dans ses _Annales_, +n'en dit qu'une ligne[1139]; le seul Surius[1140], ou plutôt Mosander, +qui l'a augmenté dans les dernières impressions, en rapporte la mort +assez au long sur le 9e de janvier; et j'ai cru qu'il étoit de mon +devoir d'en mettre ici l'abrégé. Comme il a été à propos d'en rendre +la représentation agréable, afin que le plaisir pût insinuer plus +doucement l'utilité, et lui servir comme de véhicule pour la porter +dans l'âme du peuple, il est juste aussi de lui donner cette lumière +pour démêler la vérité d'avec ses ornements, et lui faire reconnoître +ce qui lui doit imprimer du respect comme saint, et ce qui le doit +seulement divertir comme industrieux. Voici donc ce que ce dernier +nous apprend: + +Polyeucte et Néarque étoient deux cavaliers étroitement liés ensemble +d'amitié; ils vivoient en l'an 250, sous l'empire de Décius; leur +demeure étoit dans Mélitène, capitale d'Arménie; leur religion +différente: Néarque étant chrétien, et Polyeucte suivant encore la +secte des gentils, mais ayant toutes les qualités[1141] dignes d'un +chrétien, et une grande inclination à le devenir. L'Empereur ayant +fait publier un édit très-rigoureux contre les chrétiens, cette +publication donna un grand trouble à Néarque, non pour la crainte des +supplices dont il étoit menacé, mais pour l'appréhension qu'il eut que +leur amitié ne souffrît quelque séparation ou refroidissement par cet +édit, vu les peines qui y étoient proposées à ceux de sa religion, et +les honneurs promis à ceux du parti contraire. Il en conçut un si +profond déplaisir, que son ami s'en aperçut; et l'ayant obligé de lui +en dire la cause, il prit de là occasion de lui ouvrir son coeur: «Ne +craignez point, lui dit-il[1142], que l'édit de l'Empereur nous +désunisse; j'ai vu cette nuit le Christ que vous adorez; il m'a +dépouillé d'une robe sale pour me revêtir d'une autre toute lumineuse, +et m'a fait monter sur un cheval ailé pour le suivre: cette vision m'a +résolu entièrement à faire ce qu'il y a longtemps que je médite; le +seul nom de chrétien me manque; et vous-même, toutes les fois que vous +m'avez parlé de votre grand Messie[1143], vous avez pu remarquer que +je vous ai toujours écouté avec respect; et quand vous m'avez lu sa +vie et ses enseignements, j'ai toujours admiré la sainteté de ses +actions et de ses discours. O Néarque! si je ne me croyois pas indigne +d'aller à lui sans être initié de ses mystères et avoir reçu la grâce +de ses sacrements, que vous verriez éclater l'ardeur que j'ai de +mourir pour sa gloire et le soutien de ses éternelles vérités!» +Néarque l'ayant éclairci du scrupule où il étoit[1144] par l'exemple +du bon larron, qui en un moment mérita le ciel, bien qu'il n'eût pas +reçu le baptême, aussitôt notre martyr, plein d'une sainte ferveur, +prend l'édit de l'Empereur, crache dessus, et le déchire en morceaux +qu'il jette au vent; et voyant des idoles que le peuple portoit sur +les autels pour les adorer, il les arrache à ceux qui les portoient, +les brise contre terre, et les foule aux pieds, étonnant tout le monde +et son ami même, par la chaleur de ce zèle, qu'il n'avoit pas espéré. + +Son beau-père Félix, qui avoit la commission de l'Empereur pour +persécuter les chrétiens, ayant vu lui-même ce qu'avoit fait son +gendre, saisi de douleur de voir l'espoir et l'appui de sa famille +perdus, tâche d'ébranler sa constance, premièrement par de belles +paroles, ensuite par des menaces, enfin par des coups qu'il lui fait +donner par ses bourreaux sur tout le visage; mais n'en ayant pu venir +à bout, pour dernier effort il lui envoie sa fille Pauline, afin de +voir si ses larmes n'auroient point plus de pouvoir sur l'esprit d'un +mari que n'avoient eu ses artifices et ses rigueurs. Il n'avance rien +davantage par là; au contraire, voyant que sa fermeté convertissoit +beaucoup de païens, il le condamne à perdre la tête. Cet arrêt fut +exécuté sur l'heure; et le saint martyr, sans autre baptême que de son +sang, s'en alla prendre possession de la gloire que Dieu a promise à +ceux qui renonceroient à eux-mêmes pour l'amour de lui. + +Voilà en peu de mots ce qu'en dit Surius. Le songe de Pauline, l'amour +de Sévère, le baptême effectif de Polyeucte, le sacrifice pour la +victoire de l'Empereur, la dignité de Félix, que je fais gouverneur +d'Arménie, la mort de Néarque, la conversion de Félix et de Pauline, +sont des inventions et des embellissements de théâtre. La seule +victoire de l'Empereur contre les Perses a quelque fondement dans +l'histoire; et sans chercher d'autres auteurs, elle est rapportée par +M. Coëffeteau dans son _Histoire romaine_[1145]; mais il ne dit pas, +ni qu'il leur imposa tribut, ni qu'il envoya faire des sacrifices de +remercîment en Arménie. + +Si j'ai ajouté ces incidents et ces particularités selon l'art, ou +non, les savants en jugeront: mon but ici n'est pas de les justifier, +mais seulement d'avertir le lecteur de ce qu'il en peut croire. + +NOTES: + + [1137] Siméon Métaphraste, ainsi nommé parce qu'il a paraphrasé + les vies des saints, est né dans le dixième siècle, à + Constantinople. Ce fut, dit-on, Constantin Porphyrogénète qui + l'engagea à rassembler les vies des saints. Louis Lippomani, né à + Venise vers 1500, publia, de 1551 à 1558, 6 volumes in-4º de vies + des saints. Les deux derniers contiennent la traduction latine de + celles qui avaient été recueillies par Métaphraste; enfin Laurent + Surius, né en 1522 à Lubeck, publia en 1570 un recueil en 6 + volumes in-folio intitulé: _Vitæ sanctorum ab Aloysio Lipomanno + olim conscriptæ_, qui fut ensuite augmenté par Mosander.--Nous + n'avons pas besoin de faire remarquer que le titre: _Abrégé du + martyre de saint Polyeucte_, ne s'applique qu'aux deux + paragraphes de cet Avertissement qui commencent l'un par: + «Polyeucte et Néarque,» et l'autre par: «Son beau-père Félix.» + + [1138] _Melitinæ, in Armenia, sancti Polyeucti martyris, qui, in + persecutione ejusdem Decii, multa passus, martyrii coronam + adeptus est._ + + [1139] _Nicomediæ vero in Bithynia Quadratus est passus, Melitinæ + in Armenia Polyeuctus._ (_Annales ecclesiastici_.... _Romæ_, + 1594, in-fol., tome II, p. 459, ann. 254.) + + [1140] L'édition de 1656 et celle de 1664 in-12 portent, par + erreur, _Superius_, pour _Surius_. + + [1141] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): Néarque étoit + chrétien, et Polyeucte suivoit encore la secte des gentils, mais + avec toutes les qualités.... + + [1142] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): lui dit + Polyeucte. + + [1143] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): de votre + Messie. + + [1144] Voltaire, dans l'édition de 1764, a ainsi modifié ce + passage: «Néarque l'ayant éclairci sur l'illusion du scrupule où + il était.» + + [1145] «Il (_Décius_) commença son voyage, qui lui fut si + heureux, qu'il remporta une glorieuse victoire sur les Perses et + apaisa les tumultes qui s'étoient élevés en Orient.» (Paris, N. + et J. de la Coste, 1637, in-fol., livre XVII, p. 716.) + + + + +EXAMEN[1146]. + +Ce martyre est rapporté par Surius sur le neuvième de janvier. +Polyeucte vivoit en l'année 250, sous l'empereur Décius. Il étoit +Arménien, ami de Néarque, et gendre de Félix, qui avoit la commission +de l'Empereur pour faire exécuter ses édits contre les chrétiens. Cet +ami l'ayant résolu à se faire chrétien, il déchira ces édits qu'on +publioit, arracha les idoles des mains de ceux qui les portoient sur +les autels pour les adorer, les brisa contre terre, résista aux larmes +de sa femme Pauline, que Félix employa auprès de lui pour le ramener à +leur culte, et perdit la vie par l'ordre de son beau-père, sans autre +baptême que celui de son sang. Voilà ce que m'a prêté l'histoire; le +reste est de mon invention. + +Pour donner plus de dignité à l'action, j'ai fait Félix gouverneur +d'Arménie, et ai pratiqué un sacrifice public, afin de rendre +l'occasion plus illustre, et donner un prétexte à Sévère de venir en +cette province, sans faire éclater son amour avant qu'il en eût l'aveu +de Pauline. Ceux qui veulent arrêter nos héros dans une médiocre +bonté, où quelques interprètes d'Aristote bornent leur vertu, ne +trouveront pas ici leur compte, puisque celle de Polyeucte va jusqu'à +la sainteté, et n'a aucun mélange de foiblesse. J'en ai déjà parlé +ailleurs[1147]; et pour confirmer ce que j'en ai dit par quelques +autorités, j'ajouterai ici que Minturnus[1148], dans son _Traité du +Poëte_, agite cette question, _si la Passion de Jésus-Christ et les +martyres des saints doivent être exclus du théâtre, à cause qu'ils +passent cette médiocre bonté_, et résout en ma faveur[1149]. Le +célèbre Heinsius, qui non-seulement a traduit la _Poétique_ de notre +philosophe, mais a fait un _Traité de la constitution de la tragédie_ +selon sa pensée[1150], nous en a donné une sur le martyre des +Innocents[1151]. L'illustre Grotius a mis sur la scène la Passion même +de Jésus-Christ et l'histoire de Joseph[1152]; et le savant Buchanan a +fait la même chose de celle de Jephté, et de la mort de saint +Jean-Baptiste[1153]. C'est sur ces exemples que j'ai hasardé ce poëme, +où je me suis donné des licences qu'ils n'ont pas prises, de changer +l'histoire en quelque chose, et d'y mêler des épisodes d'invention: +aussi m'étoit-il plus permis sur cette matière qu'à eux sur celle +qu'ils ont choisie. Nous ne devons qu'une croyance pieuse à la vie des +saints, et nous avons le même droit sur ce que nous en tirons pour le +porter sur le théâtre, que sur ce que nous empruntons des autres +histoires; mais nous devons une foi chrétienne et indispensable à tout +ce qui est dans la Bible, qui ne nous laisse aucune liberté d'y rien +changer. J'estime toutefois qu'il ne nous est pas défendu d'y ajouter +quelque chose, pourvu qu'il ne détruise rien de ces vérités dictées +par le Saint-Esprit. Buchanan ni Grotius ne l'ont pas fait dans leurs +poëmes; mais aussi ne les ont-ils pas rendus assez fournis pour notre +théâtre, et ne s'y sont proposé pour exemple que la constitution la +plus simple des anciens. Heinsius a plus osé qu'eux dans celui que +j'ai nommé: les anges qui bercent l'enfant Jésus, et l'ombre de +Mariane avec les furies qui agitent l'esprit d'Hérode, sont des +agréments qu'il n'a pas trouvés dans l'Évangile. Je crois même qu'on +en peut supprimer quelque chose, quand il y a apparence qu'il ne +plairoit pas sur le théâtre, pourvu qu'on ne mette rien en la place; +car alors ce seroit changer l'histoire, ce que le respect que nous +devons à l'Écriture ne permet point. Si j'avois à y exposer celle de +David et de Bersabée[1154], je ne décrirois pas comme il en devint +amoureux en la voyant se baigner dans une fontaine, de peur que +l'image de cette nudité ne fît une impression trop chatouilleuse dans +l'esprit de l'auditeur; mais je me contenterois de le peindre avec de +l'amour pour elle, sans parler aucunement de quelle manière cet amour +se seroit emparé de son coeur. + +Je reviens à _Polyeucte_, dont le succès a été très-heureux. Le style +n'en est pas si fort ni si majestueux que celui de _Cinna_ et de +_Pompée_[1155], mais il a quelque chose de plus touchant, et les +tendresses de l'amour humain y font un si agréable mélange avec la +fermeté du divin, que sa représentation a satisfait tout ensemble les +dévots et les gens du monde. A mon gré, je n'ai point fait de pièce où +l'ordre du théâtre soit plus beau et l'enchaînement des scènes mieux +ménagé. L'unité d'action, et celles de jour et de lieu, y ont leur +justesse; et les scrupules qui peuvent naître touchant ces deux +dernières se dissiperont aisément, pour peu qu'on me veuille prêter de +cette faveur que l'auditeur nous doit toujours, quand l'occasion s'en +offre, en reconnoissance de la peine que nous avons prise à le +divertir. + +Il est hors de doute que si nous appliquons ce poëme à nos coutumes, +le sacrifice se fait trop tôt après la venue de Sévère; et cette +précipitation sortira du vraisemblable par la nécessité d'obéir à la +règle. Quand le Roi envoie ses ordres dans les villes pour y faire +rendre des actions de grâces pour ses victoires, ou pour d'autres +bénédictions qu'il reçoit du ciel, on ne les exécute pas dès le jour +même; mais aussi il faut du temps pour assembler le clergé, les +magistrats et les corps de ville, et c'est ce qui en fait différer +l'exécution. Nos acteurs n'avoient ici aucune de ces assemblées à +faire. + +Il suffisoit de la présence de Sévère et de Félix, et du ministère du +grand prêtre; ainsi nous n'avons eu aucun besoin de remettre ce +sacrifice en un autre jour. D'ailleurs, comme Félix craignoit ce +favori, qu'il croyoit irrité du mariage de sa fille, il étoit bien +aise de lui donner le moins d'occasion de tarder qu'il lui étoit +possible, et de tâcher, durant son peu de séjour, à gagner son esprit +par une prompte complaisance, et montrer tout ensemble une impatience +d'obéir aux volontés de l'Empereur. + +L'autre scrupule regarde l'unité de lieu, qui est assez exacte, +puisque tout s'y passe dans une salle ou antichambre commune aux +appartements de Félix et de sa fille. Il semble que la bienséance y +soit un peu forcée pour conserver cette unité au second acte, en ce +que Pauline vient jusque dans cette antichambre pour trouver Sévère, +dont elle devroit attendre la visite dans son cabinet. A quoi je +réponds qu'elle a eu deux raisons de venir au-devant de lui: l'une, +pour faire plus d'honneur à un homme dont son père redoutoit +l'indignation, et qu'il lui avoit commandé d'adoucir en sa faveur; +l'autre, pour rompre plus aisément la conversation avec lui, en se +retirant dans ce cabinet, s'il ne vouloit pas la quitter à sa prière, +et se délivrer, par cette retraite, d'un entretien dangereux pour +elle, ce qu'elle n'eût pu faire, si elle eût reçu sa visite dans son +appartement. + +Sa confidence avec Stratonice, touchant l'amour qu'elle avoit eu pour +ce cavalier[1156], me fait faire une réflexion sur le temps qu'elle +prend pour cela. Il s'en fait beaucoup sur nos théâtres, d'affections +qui ont déjà duré deux ou trois ans, dont on attend à révéler le +secret justement au jour de l'action qui se présente[1157], et +non-seulement sans aucune raison de choisir ce jour-là plutôt qu'un +autre pour le déclarer, mais lors même que vraisemblablement on s'en +est dû ouvrir beaucoup auparavant avec la personne à qui on en fait +confidence. Ce sont choses dont il faut instruire le spectateur en les +faisant apprendre par un des acteurs à l'autre; mais il faut[1158] +prendre garde avec soin que celui à qui on les apprend ait eu lieu de +les ignorer jusque-là aussi bien que le spectateur, et que quelque +occasion tirée du sujet oblige celui qui les récite à rompre enfin un +silence qu'il a gardé si longtemps. L'Infante, dans _le Cid_, avoue à +Léonor l'amour secret qu'elle a pour lui[1159], et l'auroit pu faire +un an ou six mois plus tôt. Cléopatre, dans _Pompée_, ne prend pas des +mesures plus justes avec Charmion; elle lui conte la passion de César +pour elle, et comme + + Chaque jour ses courriers + Lui portent en tribut ses voeux et ses lauriers[1160]. + +Cependant, comme il ne paroît personne avec qui elle aye plus +d'ouverture de coeur qu'avec cette Charmion, il y a grande apparence +que c'étoit elle-même dont cette reine se servoit[1161] pour +introduire ces courriers, et qu'ainsi elle devoit savoir déjà tout ce +commerce entre César et sa maîtresse. Du moins il falloit marquer +quelque raison qui lui eût laissé ignorer[1162] jusque-là tout ce +qu'elle lui apprend, et de quel autre ministère cette princesse +s'étoit servie pour recevoir ces courriers. Il n'en va pas de même +ici. Pauline ne s'ouvre avec Stratonice que pour lui faire entendre le +songe qui la trouble, et les sujets qu'elle a de s'en alarmer; et +comme elle n'a fait ce songe que la nuit d'auparavant, et qu'elle ne +lui eût jamais révélé son secret sans cette occasion qui l'y oblige, +on peut dire qu'elle n'a point eu lieu de lui faire cette confidence +plus tôt qu'elle ne l'a faite[1163]. + +Je n'ai point fait de narration de la mort de Polyeucte, parce que je +n'avois personne pour la faire ni pour l'écouter, que des païens qui +ne la pouvoient ni écouter ni faire, que comme ils avoient fait et +écouté celle de Néarque, ce qui auroit été une répétition et marque de +stérilité, et en outre n'auroit pas répondu à la dignité de l'action +principale, qui est terminée par là. Ainsi j'ai mieux aimé la faire +connoître par un saint emportement de Pauline[1164], que cette mort a +convertie, que par un récit qui n'eût point eu de grâce dans une +bouche indigne de le prononcer[1165]. Félix son père se convertit +après elle; et ces deux conversions, quoique miraculeuses, sont si +ordinaires dans les martyres, qu'elles ne sortent point de la +vraisemblance, parce qu'elles ne sont pas de ces événements rares et +singuliers qu'on ne peut tirer en exemple; et elles servent à remettre +le calme dans les esprits de Félix, de Sévère et de Pauline, que sans +cela j'aurois eu bien de la peine à retirer du théâtre dans un état +qui rendît la pièce complète, en ne laissant rien à souhaiter à la +curiosité de l'auditeur. + +NOTES: + + [1146] L'édition de 1664 in-12, conforme en ceci aux éditions + antérieures à 1660, et non au recueil de même date, qu'elle + contient, comme nous l'avons dit, les deux pièces préliminaires + qui précèdent, et ne contient pas l'_Examen_. + + [1147] Voyez tome I, p. 59. + + [1148] Les éditions de 1660 et de 1663 portent: «Mirturnus.» + + [1149] «Mors.... illa salutaris, quam Christus, ut vitam + mortalibus restitueret, non invitus ac libenter sane oppetivit, + non esset profecto tragice deploranda, si minus in theatrum + afferri deberent quæ viro probo accidissent, ac ferenda indigne + potius quam miseranda esse viderentur. Quum enim ille sit Deus, + est etiam is homo, quem quid probum, quid justum, quid summa + virtute præditum dicam?...» etc. (_Antonii Sebastiani Minturni de + Poeta_.... _libri sex_. Venetiis, 1559, in-4º, livre III, p. 182 + et 183.) + + [1150] Voyez tome I, p. 34, note 269. + + [1151] _Ibidem_, p. 102, note 395. + + [1152] _Ibidem_, p. 102, note 394. + + [1153] _Ibidem_, p. 102, note 393. + + [1154] Il y a _Bersabée_, et non, comme dans la Bible, + _Bethsabée_, dans toutes les éditions publiées du vivant de + Corneille, et encore dans celle de 1692. + + [1155] _Polyeucte_ ne fut imprimé qu'après la représentation de + _Pompée_. Voyez la Notice de cette dernière tragédie. + + [1156] Voyez acte I, scène III. + + [1157] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): qui se représente. + + [1158] VAR. (édit. de 1660-1664): en les apprenant à un des + acteurs; mais il faut.... + + [1159] Voyez _le Cid_, acte I, scène II. + + [1160] Acte II, scène I, vers 391 et 392. Le passage est ici un + peu modifié. Il y a dans la pièce: + + Et depuis, jusqu'ici chaque jour ses courriers + M'apportent en tribut ses voeux et ses lauriers. + + [1161] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): dont elle se servoit. + + [1162] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): qui l'eût laissée + ignorer. + + [1163] VAR. (édit. de 1660-1664): plus tôt qu'elle ne la fait. + + [1164] Voyez acte V, scène V. + + [1165] VAR. (édit. de 1660-1664): indigne de le faire. + + + + +LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE +_POLYEUCTE_. + +ÉDITIONS SÉPARÉES. + + 1643 in-4º; + 1648 in-4º; + 1664 in-12. + +RECUEILS. + + 1648 in-12; + 1652 in-12; + 1654 in-12; + 1655 in-12; + 1656 in-12; + 1660 in-8º; + 1663 in-fol.; + 1664 in-8º; + 1668 in-12; + 1682 in-12. + + + + +ACTEURS. + + FÉLIX, sénateur romain, gouverneur d'Arménie. + POLYEUCTE, seigneur arménien[1166], gendre de Félix. + SÉVÈRE, chevalier romain, favori de l'empereur Décie[1167]. + NÉARQUE, seigneur arménien, ami de Polyeucte. + PAULINE, fille de Félix et femme de Polyeucte. + STRATONICE, confidente de Pauline. + ALBIN, confident de Félix. + FABIAN, domestique de Sévère. + CLÉON, domestique de Félix. + TROIS GARDES. + + +La scène est à Mélitène, capitale d'Arménie, dans le palais de Félix. + + + + +POLYEUCTE, MARTYR. + +TRAGÉDIE CHRÉTIENNE[1168]. + + + + +ACTE I. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +POLYEUCTE, NÉARQUE. + + NÉARQUE. + + Quoi? vous vous arrêtez aux songes d'une femme! + De si foibles sujets troublent cette grande âme! + Et ce coeur tant de fois dans la guerre éprouvé + S'alarme d'un péril qu'une femme a rêvé! + + POLYEUCTE. + + Je sais ce qu'est un songe, et le peu de croyance 5 + Qu'un homme doit donner à son extravagance, + Qui d'un amas confus des vapeurs de la nuit + Forme de vains objets que le réveil détruit; + Mais vous ne savez pas ce que c'est qu'une femme: + Vous ignorez quels droits elle a sur toute l'âme[1169], 10 + Quand après un long temps qu'elle a su nous charmer, + Les flambeaux de l'hymen viennent de s'allumer. + Pauline, sans raison, dans la douleur plongée, + Craint et croit déjà voir ma mort qu'elle a songée; + Elle oppose ses pleurs au dessein que je fais, 15 + Et tâche à m'empêcher de sortir du palais. + Je méprise sa crainte, et je cède à ses larmes; + Elle me fait pitié sans me donner d'alarmes; + Et mon coeur, attendri sans être intimidé, + N'ose déplaire aux yeux dont il est possédé. 20 + L'occasion, Néarque, est-elle si pressante + Qu'il faille être insensible aux soupirs d'une amante[1170]? + Par un peu de remise épargnons son ennui, + Pour faire en plein repos ce qu'il trouble aujourd'hui. + + NÉARQUE. + + Avez-vous cependant une pleine assurance 25 + D'avoir assez de vie ou de persévérance? + Et Dieu, qui tient votre âme et vos jours dans sa main[1171], + Promet-il à vos voeux de le pouvoir demain[1172]? + Il est toujours tout juste et tout bon; mais sa grâce + Ne descend pas toujours avec même efficace; 30 + Après certains moments que perdent nos longueurs, + Elle quitte ces traits qui pénètrent les coeurs; + Le nôtre s'endurcit, la repousse, l'égare: + Le bras qui la versoit en devient plus avare, + Et cette sainte ardeur qui doit porter au bien 35 + Tombe plus rarement, ou n'opère plus rien. + Celle qui vous pressoit de courir au baptême, + Languissante déjà, cesse d'être la même, + Et pour quelques soupirs qu'on vous a fait ouïr, + Sa flamme se dissipe, et va s'évanouir. 40 + +POLYEUCTE. + + Vous me connoissez mal: la même ardeur me brûle, + Et le desir s'accroît quand l'effet se recule[1173]. + Ces pleurs, que je regarde avec un oeil d'époux, + Me laissent dans le coeur aussi chrétien que vous; + Mais pour en recevoir le sacré caractère, 45 + Qui lave nos forfaits dans une eau salutaire, + Et qui purgeant notre âme et dessillant nos yeux[1174], + Nous rend le premier droit que nous avions aux cieux, + Bien que je le préfère aux grandeurs d'un empire[1175], + Comme le bien suprême et le seul où j'aspire, 50 + Je crois, pour satisfaire un juste et saint amour, + Pouvoir un peu remettre, et différer d'un jour. + +NÉARQUE. + + Ainsi du genre humain l'ennemi vous abuse: + Ce qu'il ne peut de force, il l'entreprend de ruse. + Jaloux des bons desseins qu'il tâche d'ébranler, 55 + Quand il ne les peut rompre, il pousse à reculer; + D'obstacle sur obstacle il va troubler le vôtre, + Aujourd'hui par des pleurs, chaque jour par quelque autre; + Et ce songe rempli de noires visions[1176] + N'est que le coup d'essai de ses illusions: 60 + Il met tout en usage, et prière, et menace; + Il attaque toujours, et jamais ne se lasse; + Il croit pouvoir enfin ce qu'encore il n'a pu, + Et que ce qu'on diffère est à demi rompu. + Rompez ses premiers coups; laissez pleurer Pauline. + Dieu ne veut point d'un coeur où le monde domine[1177], + Qui regarde en arrière, et douteux en son choix, + Lorsque sa voix l'appelle, écoute une autre voix. + +POLYEUCTE. + + Pour se donner à lui faut-il n'aimer personne? + +NÉARQUE. + + Nous pouvons tout aimer: il le souffre, il l'ordonne; 70 + Mais à vous dire tout, ce seigneur des seigneurs[1178] + Veut le premier amour et les premiers honneurs. + Comme rien n'est égal à sa grandeur suprême, + Il faut ne rien aimer qu'après lui, qu'en lui-même[1179], + Négliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang[1180], + Exposer pour sa gloire et verser tout son sang. + Mais que vous êtes loin de cette ardeur parfaite[1181] + Qui vous est nécessaire, et que je vous souhaite! + Je ne puis vous parler que les larmes aux yeux[1182]. + Polyeucte, aujourd'hui qu'on nous hait en tous lieux, 80 + Qu'on croit servir l'État quand on nous persécute, + Qu'aux plus âpres tourments un chrétien est en butte, + Comment en pourrez-vous surmonter les douleurs, + Si vous ne pouvez pas résister à des pleurs? + +POLYEUCTE. + + Vous ne m'étonnez point: la pitié qui me blesse 85 + Sied bien aux plus grands coeurs, et n'a point de foiblesse[1183]. + Sur mes pareils, Néarque, un bel oeil est bien fort: + Tel craint de le fâcher qui ne craint pas la mort; + Et s'il faut affronter les plus cruels supplices, + Y trouver des appas, en faire mes délices, 90 + Votre Dieu, que je n'ose encor nommer le mien, + M'en donnera la force en me faisant chrétien. + +NÉARQUE. + + Hâtez-vous donc de l'être. + +POLYEUCTE. + + Oui, j'y cours, cher Néarque, + Je brûle d'en porter la glorieuse marque; + Mais Pauline s'afflige, et ne peut consentir, 95 + Tant ce songe la trouble! à me laisser sortir. + +NÉARQUE. + + Votre retour pour elle en aura plus de charmes; + Dans une heure au plus tard vous essuierez ses larmes; + Et l'heur de vous revoir lui semblera plus doux, + Plus elle aura pleuré pour un si cher époux. 100 + Allons, on nous attend. + +POLYEUCTE. + + Apaisez donc sa crainte, + Et calmez la douleur dont son âme est atteinte. + Elle revient. + +NÉARQUE. + + Fuyez. + +POLYEUCTE. + + Je ne puis. + +NÉARQUE. + + Il le faut: + Fuyez un ennemi qui sait votre défaut, + Qui le trouve aisément, qui blesse par la vue, 105 + Et dont le coup mortel vous plaît quand il vous tue. + + +SCÈNE II. + +POLYEUCTE, NÉARQUE, PAULINE, STRATONICE. + + POLYEUCTE. + + Fuyons, puisqu'il le faut. Adieu, Pauline; adieu: + Dans une heure au plus tard je reviens en ce lieu. + + PAULINE. + + Quel sujet si pressant à sortir vous convie? + Y va-t-il de l'honneur? y va-t-il de la vie? 110 + + POLYEUCTE. + + Il y va de bien plus. + + PAULINE. + + Quel est donc ce secret? + + POLYEUCTE. + + Vous le saurez un jour: je vous quitte à regret; + Mais enfin il le faut. + + PAULINE. + + Vous m'aimez? + + POLYEUCTE. + + Je vous aime, + Le ciel m'en soit témoin, cent fois plus que moi-même; + Mais.... + + PAULINE. + + Mais mon déplaisir ne vous peut émouvoir! 115 + Vous avez des secrets que je ne puis savoir! + Quelle preuve d'amour! Au nom de l'hyménée, + Donnez à mes soupirs cette seule journée. + + POLYEUCTE. + + Un songe vous fait peur! + + PAULINE. + + Ses présages sont vains, + Je le sais; mais enfin je vous aime, et je crains. 120 + + POLYEUCTE. + + Ne craignez rien de mal pour une heure d'absence. + Adieu: vos pleurs sur moi prennent trop de puissance; + Je sens déjà mon coeur prêt à se révolter, + Et ce n'est qu'en fuyant que j'y puis résister. + + +SCÈNE III. + +PAULINE, STRATONICE. + + PAULINE. + + Va, néglige mes pleurs, cours, et te précipite 125 + Au-devant de la mort que les Dieux m'ont prédite; + Suis cet agent fatal de tes mauvais destins, + Qui peut-être te livre aux mains des assassins. + Tu vois, ma Stratonice, en quel siècle nous sommes[1184]: + Voilà notre pouvoir sur les esprits des hommes; 130 + Voilà ce qui nous reste, et l'ordinaire effet + De l'amour qu'on nous offre, et des voeux qu'on nous fait. + Tant qu'ils ne sont qu'amants, nous sommes souveraines, + Et jusqu'à la conquête ils nous traitent de reines[1185]; + Mais après l'hyménée ils sont rois à leur tour. 135 + + STRATONICE. + + Polyeucte pour vous ne manque point d'amour; + S'il ne vous traite ici d'entière confidence, + S'il part malgré vos pleurs, c'est un trait de prudence; + Sans vous en affliger, présumez avec moi + Qu'il est plus à propos qu'il vous cèle pourquoi; 140 + Assurez-vous sur lui qu'il en a juste cause. + Il est bon qu'un mari nous cache quelque chose, + Qu'il soit quelquefois libre, et ne s'abaisse pas + A nous rendre toujours compte de tous ses pas. + On n'a tous deux qu'un coeur qui sent mêmes traverses; + Mais ce coeur a pourtant ses fonctions diverses, + Et la loi de l'hymen qui vous tient assemblés + N'ordonne pas qu'il tremble alors que vous tremblez. + Ce qui fait vos frayeurs ne peut le mettre en peine: + Il est Arménien, et vous êtes Romaine, 150 + Et vous pouvez savoir que nos deux nations + N'ont pas sur ce sujet mêmes impressions: + Un songe en notre esprit passe pour ridicule, + Il ne nous laisse espoir, ni crainte, ni scrupule; + Mais il passe dans Rome avec autorité 155 + Pour fidèle miroir de la fatalité. + + PAULINE. + + Quelque peu de crédit que chez vous il obtienne[1186], + Je crois que ta frayeur égaleroit la mienne, + Si de telles horreurs t'avoient frappé l'esprit, + Si je t'en avois fait seulement le récit. 160 + + STRATONICE. + + A raconter ses maux souvent on les soulage. + + PAULINE. + + Écoute; mais il faut te dire davantage, + Et que pour mieux comprendre un si triste discours, + Tu saches ma foiblesse et mes autres amours: + Une femme d'honneur peut avouer sans honte 165 + Ces surprises des sens que la raison surmonte; + Ce n'est qu'en ces assauts qu'éclate la vertu, + Et l'on doute d'un coeur qui n'a point combattu. + Dans Rome, où je naquis, ce malheureux visage + D'un chevalier romain captiva le courage; 170 + Il s'appeloit Sévère: excuse les soupirs + Qu'arrache encore un nom trop cher à mes desirs. + + STRATONICE. + + Est-ce lui qui naguère aux dépens de sa vie + Sauva des ennemis votre empereur Décie, + Qui leur tira mourant la victoire des mains, 175 + Et fit tourner le sort des Perses aux Romains? + Lui qu'entre tant de morts immolés à son maître, + On ne put rencontrer, ou du moins reconnoître; + A qui Décie enfin, pour des exploits si beaux, + Fit si pompeusement dresser de vains tombeaux? 180 + + PAULINE. + + Hélas! c'étoit lui-même, et jamais notre Rome + N'a produit plus grand coeur, ni vu plus honnête homme. + Puisque tu le connois, je ne t'en dirai rien. + Je l'aimai, Stratonice: il le méritoit bien; + Mais que sert le mérite où manque la fortune? 185 + L'un étoit grand en lui, l'autre foible et commune; + Trop invincible obstacle, et dont trop rarement + Triomphe auprès d'un père un vertueux amant! + + STRATONICE. + + La digne occasion d'une rare constance! + + PAULINE. + + Dis plutôt d'une indigne et folle résistance. 190 + Quelque fruit qu'une fille en puisse recueillir, + Ce n'est une vertu que pour qui veut faillir. + Parmi ce grand amour que j'avois pour Sévère, + J'attendois un époux de la main de mon père, + Toujours prête à le prendre; et jamais ma raison 195 + N'avoua de mes yeux l'aimable trahison. + Il possédoit mon coeur, mes desirs, ma pensée; + Je ne lui cachois point combien j'étois blessée: + Nous soupirions ensemble, et pleurions nos malheurs; + Mais au lieu d'espérance, il n'avoit que des pleurs; 200 + Et malgré des soupirs si doux, si favorables, + Mon père et mon devoir étoient inexorables. + Enfin je quittai Rome et ce parfait amant, + Pour suivre ici mon père en son gouvernement; + Et lui, désespéré, s'en alla dans l'armée 205 + Chercher d'un beau trépas l'illustre renommée. + Le reste, tu le sais: mon abord en ces lieux + Me fit voir Polyeucte, et je plus à ses yeux; + Et comme il est ici le chef de la noblesse, + Mon père fut ravi qu'il me prît pour maîtresse, 210 + Et par son alliance il se crut assuré + D'être plus redoutable et plus considéré: + Il approuva sa flamme, et conclut l'hyménée; + Et moi, comme à son lit je me vis destinée, + Je donnai par devoir à son affection 215 + Tout ce que l'autre avoit par inclination. + Si tu peux en douter, juge-le par la crainte + Dont en ce triste jour tu me vois l'âme atteinte[1187]. + + STRATONICE. + + Elle fait assez voir à quel point vous l'aimez. + Mais quel songe, après tout, tient vos sens alarmés? 220 + + PAULINE. + + Je l'ai vu cette nuit, ce malheureux Sévère, + La vengeance à la main, l'oeil ardent de colère: + Il n'étoit point couvert de ces tristes lambeaux + Qu'une ombre désolée emporte des tombeaux; + Il n'étoit point percé de ces coups pleins de gloire 225 + Qui retranchant sa vie, assurent sa mémoire; + Il sembloit triomphant, et tel que sur son char + Victorieux dans Rome entre notre César. + Après un peu d'effroi que m'a donné sa vue: + «Porte à qui tu voudras la faveur qui m'est due, 230 + Ingrate, m'a-t-il dit; et ce jour expiré, + Pleure à loisir l'époux que tu m'as préféré.» + A ces mots, j'ai frémi, mon âme s'est troublée; + Ensuite des chrétiens une impie assemblée, + Pour avancer l'effet de ce discours fatal, 235 + A jeté Polyeucte aux pieds de son rival. + Soudain à son secours j'ai réclamé mon père; + Hélas! c'est de tout point ce qui me désespère, + J'ai vu mon père même, un poignard à la main, + Entrer le bras levé pour lui percer le sein: 240 + Là ma douleur trop forte a brouillé ces images; + Le sang de Polyeucte a satisfait leurs rages[1188]. + Je ne sais ni comment ni quand ils l'ont tué, + Mais je sais qu'à sa mort tous ont contribué: + Voilà quel est mon songe. + + STRATONICE. + + Il est vrai qu'il est triste; 245 + Mais il faut que votre âme à ces frayeurs résiste: + La vision, de soi, peut faire quelque horreur, + Mais non pas vous donner une juste terreur. + Pouvez-vous craindre un mort? pouvez-vous craindre un père + Qui chérit votre époux, que votre époux révère, 250 + Et dont le juste choix vous a donnée[1189] à lui, + Pour s'en faire en ces lieux un ferme et sûr appui? + + PAULINE. + + Il m'en a dit autant, et rit de mes alarmes; + Mais je crains des chrétiens les complots et les charmes, + Et que sur mon époux leur troupeau ramassé 255 + Ne venge tant de sang que mon père a versé. + + STRATONICE. + + Leur secte est insensée, impie, et sacrilége[1190], + Et dans son sacrifice use de sortilége; + Mais sa fureur ne va qu'à briser nos autels: + Elle n'en veut qu'aux Dieux, et non pas aux mortels. 260 + Quelque sévérité que sur eux on déploie, + Ils souffrent sans murmure, et meurent avec joie; + Et depuis qu'on les traite en criminels d'État, + On ne peut les charger d'aucun assassinat. + + PAULINE. + + Tais-toi, mon père vient. + + +SCÈNE IV. + +FÉLIX, ALBIN, PAULINE, STRATONICE. + + FÉLIX. + + Ma fille, que ton songe[1191] 265 + En d'étranges frayeurs ainsi que toi me plonge[1192]! + Que j'en crains les effets, qui semblent s'approcher! + + PAULINE. + + Quelle subite alarme ainsi vous peut toucher[1193]? + + FÉLIX. + + Sévère n'est point mort. + + PAULINE. + + Quel mal nous fait sa vie? + + FÉLIX. + + Il est le favori de l'empereur Décie. 270 + + PAULINE. + + Après l'avoir sauvé des mains des ennemis, + L'espoir d'un si haut rang lui devenoit permis; + Le destin, aux grands coeurs si souvent mal propice, + Se résout quelquefois à leur faire justice. + + FÉLIX. + + Il vient ici lui-même. + + PAULINE. + + Il vient! + + FÉLIX. + + Tu le vas voir. 275 + + PAULINE. + + C'en est trop; mais comment le pouvez-vous savoir? + + FÉLIX. + + Albin l'a rencontré dans la proche campagne; + Un gros de courtisans en foule l'accompagne, + Et montre assez quel est son rang et son crédit; + Mais, Albin, redis-lui ce que ses gens t'ont dit. 280 + + ALBIN. + + Vous savez quelle fut cette grande journée, + Que sa perte pour nous rendit si fortunée, + Où l'Empereur captif, par sa main dégagé, + Rassura son parti déjà découragé, + Tandis que sa vertu succomba sous le nombre; 285 + Vous savez les honneurs qu'on fit faire à son ombre, + Après qu'entre les morts on ne le put trouver: + Le roi de Perse aussi l'avoit fait enlever. + Témoin de ses hauts faits et de son grand courage[1194], + Ce monarque en voulut connoître le visage; 290 + On le mit dans sa tente, où tout percé de coups, + Tout mort qu'il paroissoit, il fit mille jaloux[1195]; + Là bientôt il montra quelque signe de vie: + Ce prince généreux en eut l'âme ravie[1196], + Et sa joie, en dépit de son dernier malheur, 295 + Du bras qui le causoit honora la valeur; + Il en fit prendre soin, la cure en fut secrète; + Et comme au bout d'un mois sa santé fut parfaite[1197], + Il offrit dignités, alliance, trésors, + Et pour gagner Sévère il fit cent vains efforts. 300 + Après avoir comblé ses refus de louange, + Il envoie à Décie en proposer l'échange; + Et soudain l'Empereur, transporté de plaisir, + Offre au Perse son frère et cent chefs à choisir. + Ainsi revint au camp le valeureux Sévère 305 + De sa haute vertu recevoir le salaire; + La faveur de Décie en fut le digne prix. + De nouveau l'on combat, et nous sommes surpris. + Ce malheur toutefois sert à croître sa gloire: + Lui seul rétablit l'ordre, et gagne la victoire, 310 + Mais si belle, et si pleine, et par tant de beaux faits, + Qu'on nous offre tribut, et nous faisons la paix. + L'Empereur, qui lui montre une amour infinie[1198], + Après ce grand succès l'envoie en Arménie; + Il vient en apporter la nouvelle en ces lieux, 315 + Et par un sacrifice en rendre hommage aux Dieux[1199]. + + FÉLIX. + + O ciel! en quel état ma fortune est réduite! + + ALBIN. + + Voilà ce que j'ai su d'un homme de sa suite, + Et j'ai couru, Seigneur, pour vous y disposer. + + FÉLIX. + + Ah! sans doute, ma fille, il vient pour t'épouser: 320 + L'ordre d'un sacrifice est pour lui peu de chose; + C'est un prétexte faux dont l'amour est la cause. + + PAULINE. + + Cela pourroit bien être: il m'aimoit chèrement. + + FÉLIX. + + Que ne permettra-t-il à son ressentiment? + Et jusques à quel point ne porte sa vengeance 325 + Une juste colère avec tant de puissance? + Il nous perdra, ma fille. + + PAULINE. + + Il est trop généreux. + + FÉLIX. + + Tu veux flatter en vain un père malheureux: + Il nous perdra, ma fille. Ah! regret qui me tue + De n'avoir pas aimé la vertu toute nue! 330 + Ah! Pauline, en effet, tu m'as trop obéi; + Ton courage étoit bon, ton devoir l'a trahi. + Que ta rébellion m'eût été favorable! + Qu'elle m'eût garanti d'un état déplorable! + Si quelque espoir me reste, il n'est plus aujourd'hui 335 + Qu'en l'absolu pouvoir qu'il te donnoit sur lui; + Ménage en ma faveur l'amour qui le possède, + Et d'où provient mon mal fais sortir le remède. + + PAULINE. + + Moi, moi! que je revoie un si puissant vainqueur, + Et m'expose à des yeux qui me percent le coeur! 340 + Mon père, je suis femme, et je sais ma foiblesse; + Je sens déjà mon coeur qui pour lui s'intéresse, + Et poussera sans doute, en dépit de ma foi, + Quelque soupir indigne et de vous et de moi. + Je ne le verrai point. + + FÉLIX. + + Rassure un peu ton âme. 345 + + PAULINE. + + Il est toujours aimable, et je suis toujours femme; + Dans le pouvoir sur moi que ses regards ont eu, + Je n'ose m'assurer de toute ma vertu[1200]. + Je ne le verrai point. + + FÉLIX. + + Il faut le voir, ma fille, + Ou tu trahis ton père et toute ta famille. 350 + + PAULINE. + + C'est à moi d'obéir, puisque vous commandez; + Mais voyez les périls où vous me hasardez. + + FÉLIX. + + Ta vertu m'est connue. + + PAULINE. + + Elle vaincra sans doute; + Ce n'est pas le succès que mon âme redoute: + Je crains ce dur combat et ces troubles puissants 355 + Que fait[1201] déjà chez moi la révolte des sens; + Mais puisqu'il faut combattre un ennemi que j'aime, + Souffrez que je me puisse armer contre moi-même, + Et qu'un peu de loisir me prépare à le voir. + + FÉLIX. + + Jusqu'au-devant des murs je vais le recevoir; 360 + Rappelle cependant tes forces étonnées, + Et songe qu'en tes mains tu tiens nos destinées. + + PAULINE. + + Oui, je vais de nouveau dompter mes sentiments, + Pour servir de victime à vos commandements. + + +FIN DU PREMIER ACTE. + +NOTES: + + [1166] VAR. (édit. de 1643-1663 et de 1664 in-12): seigneur + d'Arménie. + + [1167] VAR. (édit. de 1643-1664): favori de l'Empereur. + + [1168] Le mot _chrétienne_ ne se trouve pas dans les deux + éditions in-4º (1643 et 1648). + + [1169] _Var._ Ni le juste pouvoir qu'elle prend sur une âme. + (1643-56) + + [1170] _Var._ Pour ne rien déférer aux soupirs d'une amante? + Remettons ce dessein qui l'accable d'ennui; + Nous le pourrons demain aussi bien qu'aujourd'hui. + NÉARQUE. Oui, mais où prenez-vous l'infaillible assurance. + (1643-56) + + [1171] _Var._ Ce Dieu, qui tient votre âme et vos jours dans sa + main. (1643-56) + + [1172] _Var._ Vous a-t-il assuré du pouvoir de demain? (1643) + _Var._ Vous a-t-il assuré de le pouvoir demain? (1648-56) + _Var._ Le bras qui la versoit s'arrête et se courrouce; + Notre coeur s'endurcit, et sa pointe s'émousse, + Et cette sainte ardeur qui nous emporte au bien + Tombe sur un rocher, et n'opère plus rien. (1643-56) + + [1173] Malherbe a dit: + + A des coeurs bien touchés tarder la jouissance, + C'est infailliblement leur croître le desir. + + (Édition de M. Lalanne, tome I, p. 237.) + + + [1174] _Var._ Et d'un rayon divin nous dessillant les yeux. + (1643-56) + + [1175] _Var._ Quoique je le préfère aux grandeurs d'un empire. + (1643-56) + + [1176] _Var._ Ce songe si rempli de noires visions[1176-a]. + (1643-56) + + [1176-a] On lit: «des noires visions,» dans l'édition de + 1656. + + [1177] _Var._ Dieu ne veut point d'un coeur que le monde domine. + (1643-56) + + [1178] _Var._ Mais ce grand roi des rois, ce seigneur des + seigneurs. (1643-56) + + [1179] _Var._ Il ne faut rien aimer qu'après lui, qu'en lui-même. + (1654 et 56) + + [1180] Molière ne se rappelait-il point ce passage lorsqu'il + faisait dire à Orgon: + + De toutes amitiés il détache mon âme; + Et je verrois mourir frère, enfants, mère et femme, + Que je m'en soucierois autant que de cela. + + _(Tartuffe_, acte I, scène VI.) + + [1181] _Var._ Mais que vous êtes loin de cette amour parfaite. + (1643-68) + + [1182] _Var._ Je ne vous puis parler que les larmes aux yeux. + (1643-56) + + [1183] _Var._ Est grandeur de courage aussitôt que foiblesse. + (1643 et 48 in-4º) + _Var._ Digne des plus grands coeurs, n'est rien moins + que foiblesse. + (1648 in-12 et 52-56) + + [1184] _Var._ Voilà, ma Stratonice, en ce siècle où nous sommes, + Notre empire absolu sur les esprits des hommes. (1643-56) + + [1185] _Var._ Et jusqu'à la conquête ils nous traitent en reines. + (1643-60) + + [1186] _Var._ Le mien est bien étrange, et quoique Arménienne. + (1643-56) + _Var._ Quelque peu de crédit qu'entre vous il obtienne. + (1660-64) + + [1187] _Var._ Dont encore pour lui tu me vois l'âme atteinte. + STRAT. Je crois que vous l'aimez autant qu'on peut aimer. + Mais quel songe, après tout, a pu vous alarmer? (1643-56) + + [1188] «Plusieurs personnes ont entendu dire au marquis de + Saint-Aulaire, mort à l'âge de cent ans, que l'hôtel de + Rambouillet avait condamné ce songe de Pauline. On disait que, + dans une pièce chrétienne, ce songe est envoyé par Dieu même, et + que, dans ce cas, Dieu, qui a en vue la conversion de Pauline, + doit faire servir ce songe à cette même conversion; mais qu'au + contraire il semble uniquement fait pour inspirer à Pauline de la + haine contre les chrétiens; qu'elle voit des chrétiens qui + assassinent son mari, et qu'elle devait voir tout le contraire.» + (_Voltaire._)--Sur l'appréciation de l'hôtel de Rambouillet, + voyez ci-dessus, la _Notice_, p. 465 et 466.--M. Parelle a fait + remarquer que Néarque a d'avance, dans la scène I, vers 53, 59 et + 60, répondu à cette critique: + + Ainsi du genre humain l'ennemi vous abuse, + ......................................... + Et ce songe rempli de noires visions + N'est que le coup d'essai de ses illusions. + + [1189] Les éditions de 1648 in-4º et de 1652-56 portent _donné_, + au masculin, ce qui, sans parler du défaut d'accord, fait un + hiatus. + + [1190] Voyez plus loin, p. 524 note 1244. + + [1191] _Var._ Que depuis peu ton songe. (1648 in-12 et 52-56) + + [1192] _Var._ En d'étranges frayeurs depuis un peu me plonge! + (1643 et 48 in-4º) + + [1193] _Var._ De grâce, apprenez-moi ce qui vous peut toucher. + (1643 et 48 in-4º) + + [1194] _Var._ Témoin de ses hauts faits, encor qu'à son dommage, + Il en voulut tout mort connoître le visage. (1643-56) + + [1195] _Var._ Chacun plaignit son sort, bien qu'il en fût jaloux. + (1643-56) + + [1196] _Var._ Ce généreux monarque en eut l'âme ravie, + Et vaincu qu'il étoit, oublia son malheur, + Pour dans son auteur même honorer la valeur. (1643-56) + + [1197] _Var._ Et comme au bout du mois sa santé fut parfaite. + (1664 in-8º) + + [1198] _Var._ L'Empereur lui témoigne une amour infinie, + Et ravi du succès, l'envoie en Arménie. (1643-56) + + [1199] _Var._ Et par un sacrifice en rendre grâce aux Dieux. + (1643-56) + + [1200] _Var._ Je ne me réponds pas de toute ma vertu. (1643-60) + + [1201] Au lieu de «Que fait,» les éditions de 1648-54 portent + «Qui fait;» celle de 1655, «Qui font.» + + + + +ACTE II. + +SCÈNE PREMIÈRE. + +SÉVÈRE, FABIAN. + + SÉVÈRE. + + Cependant que Félix donne ordre au sacrifice, 365 + Pourrai-je prendre un temps à mes voeux si propice? + Pourrai-je voir Pauline, et rendre à ses beaux yeux + L'hommage souverain que l'on va rendre aux Dieux? + Je ne t'ai point celé que c'est ce qui m'amène, + Le reste est un prétexte à soulager ma peine[1202]; 370 + Je viens sacrifier, mais c'est à ses beautés + Que je viens immoler toutes mes volontés. + + FABIAN. + + Vous la verrez, Seigneur. + + SÉVÈRE. + + Ah! quel comble de joie! + Cette chère beauté consent que je la voie[1203]! + Mais ai-je sur son âme encor quelque pouvoir? 375 + Quelque reste d'amour s'y fait-il encor voir[1204]? + Quel trouble, quel transport lui cause ma venue? + Puis-je tout espérer de cette heureuse vue? + Car je voudrois mourir plutôt que d'abuser + Des lettres de faveur que j'ai pour l'épouser; 380 + Elles sont pour Félix, non pour triompher d'elle: + Jamais à ses desirs mon coeur ne fut rebelle; + Et si mon mauvais sort avoit changé[1205] le sien, + Je me vaincrois moi-même, et ne prétendrois rien. + + FABIAN. + + Vous la verrez, c'est tout ce que je vous puis dire. 385 + + SÉVÈRE. + + D'où vient que tu frémis, et que ton coeur soupire? + Ne m'aime-t-elle plus? éclaircis-moi ce point. + + FABIAN. + + M'en croirez-vous, Seigneur? ne la revoyez point[1206]; + Portez en lieu plus haut l'honneur de vos caresses: + Vous trouverez à Rome[1207] assez d'autres maîtresses; 390 + Et dans ce haut degré de puissance et d'honneur, + Les plus grands y tiendront votre amour à bonheur. + + SÉVÈRE. + + Qu'à des pensers si bas mon âme se ravale! + Que je tienne Pauline à mon sort inégale! + Elle en a mieux usé, je la dois imiter; 395 + Je n'aime mon bonheur que pour la mériter. + Voyons-la, Fabian; ton discours m'importune; + Allons mettre à ses pieds cette haute fortune: + Je l'ai dans les combats trouvée heureusement, + En cherchant une mort digne de son amant; 400 + Ainsi ce rang est sien, cette faveur est sienne, + Et je n'ai rien enfin que d'elle je ne tienne. + + FABIAN. + + Non, mais encore un coup ne la revoyez point. + + SÉVÈRE. + + Ah! c'en est trop, enfin éclaircis-moi ce point; + As-tu vu des froideurs quand tu l'en as priée? 405 + + FABIAN. + + Je tremble à vous le dire; elle est.... + + SÉVÈRE. + + Quoi? + + FABIAN. + + Mariée. + + SÉVÈRE. + + Soutiens-moi, Fabian; ce coup de foudre est grand, + Et frappe d'autant plus que plus il me surprend. + + FABIAN. + + Seigneur, qu'est devenu ce généreux courage? + + SÉVÈRE. + + La constance est ici d'un difficile usage: 410 + De pareils déplaisirs accablent un grand coeur; + La vertu la plus mâle en perd toute vigueur; + Et quand d'un feu si beau les âmes sont éprises, + La mort les trouble moins que de telles surprises. + Je ne suis plus à moi quand j'entends ce discours[1208]. 415 + Pauline est mariée! + + FABIAN. + + Oui, depuis quinze jours, + Polyeucte, un seigneur des premiers d'Arménie, + Goûte de son hymen la douceur infinie. + + SÉVÈRE. + + Je ne la puis du moins blâmer d'un mauvais choix, + Polyeucte a du nom, et sort du sang des rois. 420 + Foibles soulagements d'un malheur sans remède! + Pauline, je verrai qu'un autre vous possède! + O ciel, qui malgré moi me renvoyez au jour. + O sort, qui redonniez l'espoir à mon amour, + Reprenez la faveur que vous m'avez prêtée, 425 + Et rendez-moi la mort que vous m'avez ôtée. + Voyons-la toutefois, et dans ce triste lieu + Achevons de mourir en lui disant adieu; + Que mon coeur, chez les morts emportant son image, + De son dernier soupir puisse lui faire hommage[1209]! 430 + + FABIAN. + + Seigneur, considérez.... + + SÉVÈRE. + + Tout est considéré. + Quel désordre peut craindre un coeur désespéré? + N'y consent-elle pas? + + FABIAN. + + Oui, Seigneur, mais.... + + SÉVÈRE. + + N'importe. + + FABIAN. + + Cette vive douleur en deviendra plus forte. + + SÉVÈRE. + + Et ce n'est pas un mal que je veuille guérir; 435 + Je ne veux que la voir, soupirer, et mourir. + + FABIAN. + + Vous vous échapperez sans doute en sa présence: + Un amant qui perd tout n'a plus de complaisance; + Dans un tel entretien il suit sa passion[1210], + Et ne pousse qu'injure et qu'imprécation. 440 + + SÉVÈRE. + + Juge autrement de moi: mon respect dure encore; + Tout violent qu'il est, mon désespoir l'adore. + Quels reproches aussi peuvent m'être permis? + De quoi puis-je accuser qui ne m'a rien promis? + Elle n'est point parjure, elle n'est point légère: 445 + Son devoir m'a trahi, mon malheur, et son père. + Mais son devoir fut juste, et son père eut raison: + J'impute à mon malheur toute la trahison; + Un peu moins de fortune, et plus tôt arrivée, + Eût gagné l'un par l'autre, et me l'eût conservée; 450 + Trop heureux, mais trop tard, je n'ai pu l'acquérir: + Laisse-la-moi donc voir, soupirer, et mourir. + + FABIAN. + + Oui, je vais l'assurer qu'en ce malheur extrême + Vous êtes assez fort pour vous vaincre vous-même. + Elle a craint comme moi ces premiers mouvements 455 + Qu'une perte imprévue arrache aux vrais amants, + Et dont la violence excite assez de trouble, + Sans que l'objet présent l'irrite et le redouble[1211]. + + SÉVÈRE. + + Fabian, je la vois. + + FABIAN. + + Seigneur, souvenez-vous.... + + SÉVÈRE. + + Hélas! elle aime un autre, un autre est son époux. 460 + + +SCÈNE II. + +SÉVÈRE, PAULINE, STRATONICE, FABIAN. + + PAULINE. + + Oui, je l'aime, Seigneur, et n'en fais point d'excuse[1212]; + Que tout autre que moi vous flatte et vous abuse, + Pauline a l'âme noble, et parle à coeur ouvert: + Le bruit de votre mort n'est point ce qui vous perd. + Si le ciel en mon choix eût mis mon hyménée, 465 + A vos seules vertus je me serois donnée, + Et toute la rigueur de votre premier sort + Contre votre mérite eût fait un vain effort. + Je découvrois en vous d'assez illustres marques[1213] + Pour vous préférer même aux plus heureux monarques; + Mais puisque mon devoir m'imposoit d'autres lois, + De quelque amant pour moi que mon père eût fait choix, + Quand à ce grand pouvoir que la valeur vous donne + Vous auriez ajouté l'éclat d'une couronne, + Quand je vous aurois vu, quand je l'aurois haï, 475 + J'en aurois soupiré, mais j'aurois obéi, + Et sur mes passions ma raison souveraine + Eût blâmé mes soupirs et dissipé ma haine. + + SÉVÈRE. + + Que vous êtes heureuse, et qu'un peu de soupirs + Fait un aisé remède à tous vos déplaisirs[1214]! 480 + Ainsi de vos desirs toujours reine absolue, + Les plus grands changements vous trouvent résolue; + De la plus forte ardeur vous portez vos esprits[1215] + Jusqu'à l'indifférence et peut-être au mépris; + Et votre fermeté fait succéder sans peine 485 + La faveur au dédain, et l'amour à la haine[1216]. + Qu'un peu de votre humeur ou de votre vertu + Soulageroit les maux de ce coeur abattu! + Un soupir, une larme à regret épandue + M'auroit déjà guéri de vous avoir perdue; 490 + Ma raison pourroit tout sur l'amour affoibli, + Et de l'indifférence iroit jusqu'à l'oubli; + Et mon feu désormais se réglant sur le vôtre, + Je me tiendrois heureux entre les bras d'une autre[1217]. + O trop aimable objet, qui m'avez trop charmé, 495 + Est-ce là comme on aime, et m'avez-vous aimé? + + PAULINE. + + Je vous l'ai trop fait voir, Seigneur; et si mon âme[1218] + Pouvoit bien étouffer les restes de sa flamme, + Dieux, que j'éviterois de rigoureux tourments! + Ma raison, il est vrai, dompte mes sentiments[1219]; 500 + Mais quelque autorité que sur eux elle ait prise, + Elle n'y règne pas, elle les tyrannise; + Et quoique le dehors soit sans émotion, + Le dedans n'est que trouble et que sédition. + Un je ne sais quel charme encor vers vous m'emporte; 505 + Votre mérite est grand, si ma raison est forte: + Je le vois encor tel qu'il alluma mes feux, + D'autant plus puissamment solliciter mes voeux, + Qu'il est environné de puissance et de gloire, + Qu'en tous lieux après vous il traîne la victoire, 510 + Que j'en sais mieux le prix, et qu'il n'a point déçu + Le généreux espoir que j'en avois conçu. + Mais ce même devoir qui le vainquit dans Rome, + Et qui me range ici dessous les lois d'un homme, + Repousse encor si bien l'effort de tant d'appas, 515 + Qu'il déchire mon âme et ne l'ébranle pas. + C'est cette vertu même, à nos desirs cruelle, + Que vous louiez alors en blasphémant contre elle: + Plaignez-vous-en encor; mais louez sa rigueur, + Qui triomphe à la fois de vous et de mon coeur; 520 + Et voyez qu'un devoir moins ferme et moins sincère[1220] + N'auroit pas mérité l'amour du grand Sévère. + + SÉVÈRE. + + Ah! Madame, excusez une aveugle douleur[1221], + Qui ne connoît plus rien que l'excès du malheur: + Je nommois inconstance, et prenois pour un crime[1222] 525 + De ce juste devoir l'effort le plus sublime. + De grâce, montrez moins à mes sens désolés + La grandeur de ma perte et ce que vous valez; + Et cachant par pitié cette vertu si rare, + Qui redouble mes feux lorsqu'elle nous sépare, 530 + Faites voir des défauts qui puissent à leur tour + Affoiblir ma douleur avecque mon amour. + + PAULINE. + + Hélas! cette vertu, quoique enfin invincible, + Ne laisse que trop voir une âme trop sensible. + Ces pleurs en sont témoins, et ces lâches soupirs 535 + Qu'arrachent de nos feux les cruels souvenirs: + Trop rigoureux effets d'une aimable présence + Contre qui mon devoir a trop peu de défense! + Mais si vous estimez ce vertueux devoir, + Conservez-m'en la gloire, et cessez de me voir. 540 + Épargnez-moi des pleurs qui coulent à ma honte; + Épargnez-moi des feux qu'à regret je surmonte; + Enfin épargnez-moi ces tristes entretiens, + Qui ne font qu'irriter vos tourments et les miens. + + SÉVÈRE. + + Que je me prive ainsi du seul bien qui me reste! 545 + + PAULINE. + + Sauvez-vous d'une vue à tous les deux funeste. + + SÉVÈRE. + + Quel prix de mon amour! quel fruit de mes travaux! + + PAULINE. + + C'est le remède seul qui peut guérir nos maux. + + SÉVÈRE. + + Je veux mourir des miens: aimez-en la mémoire. + + PAULINE. + + Je veux guérir des miens: ils souilleroient ma gloire. 550 + + SÉVÈRE. + + Ah! puisque votre gloire en prononce l'arrêt, + Il faut que ma douleur cède à son intérêt. + Est-il rien que sur moi cette gloire n'obtienne[1223]? + Elle me rend les soins que je dois à la mienne. + Adieu: je vais chercher au milieu des combats 555 + Cette immortalité que donne un beau trépas, + Et remplir dignement, par une mort pompeuse, + De mes premiers exploits l'attente avantageuse, + Si toutefois, après ce coup mortel du sort, + J'ai de la vie assez pour chercher une mort. 560 + + PAULINE. + + Et moi, dont votre vue augmente le supplice, + Je l'éviterai même en votre sacrifice[1224]; + Et seule dans ma chambre enfermant mes regrets, + Je vais pour vous aux Dieux faire des voeux secrets. + + SÉVÈRE. + + Puisse le juste ciel, content de ma ruine, 565 + Combler d'heur et de jours Polyeucte et Pauline! + + PAULINE. + + Puisse trouver Sévère, après tant de malheur, + Une félicité digne de sa valeur! + + SÉVÈRE. + + Il la trouvoit en vous. + + PAULINE. + + Je dépendois d'un père. + + SÉVÈRE. + + O devoir qui me perd et qui me désespère! 570 + Adieu, trop vertueux objet, et trop charmant. + + PAULINE. + + Adieu, trop malheureux et trop parfait amant. + + +SCÈNE III. + +PAULINE, STRATONICE. + + STRATONICE. + + Je vous ai plaints[1225] tous deux, j'en verse encor des larmes; + Mais du moins votre esprit est hors de ses alarmes: + Vous voyez clairement que votre songe est vain; 575 + Sévère ne vient pas la vengeance à la main. + + PAULINE. + + Laisse-moi respirer du moins, si tu m'as plainte: + Au fort de ma douleur tu rappelles ma crainte; + Souffre un peu de relâche à mes esprits troublés, + Et ne m'accable point par des maux redoublés. 580 + + STRATONICE. + + Quoi? vous craignez encor! + + PAULINE. + + Je tremble, Stratonice; + Et bien que je m'effraye avec peu de justice[1226], + Cette injuste frayeur sans cesse reproduit + L'image des malheurs que j'ai vus cette nuit. + + STRATONICE. + + Sévère est généreux. + + PAULINE. + + Malgré sa retenue, 585 + Polyeucte sanglant frappe toujours ma vue. + + STRATONICE. + + Vous voyez ce rival faire des voeux pour lui[1227]. + + PAULINE. + + Je crois même au besoin qu'il seroit son appui; + Mais soit cette croyance ou fausse ou véritable, + Son séjour en ce lieu m'est toujours redoutable; 590 + A quoi que sa vertu puisse le disposer[1228], + Il est puissant, il m'aime, et vient pour m'épouser. + + +SCÈNE IV. + +POLYEUCTE, NÉARQUE, PAULINE, STRATONICE. + + POLYEUCTE. + + C'est trop verser de pleurs: il est temps qu'ils tarissent, + Que votre douleur cesse, et vos craintes finissent; + Malgré les faux avis par vos Dieux envoyés, 595 + Je suis vivant, Madame, et vous me revoyez. + + PAULINE. + + Le jour est encor long, et ce qui plus m'effraie, + La moitié de l'avis se trouve déjà vraie: + J'ai cru Sévère mort, et je le vois ici. + + POLYEUCTE. + + Je le sais; mais enfin j'en prends peu de souci. 600 + Je suis dans Mélitène, et quel que soit Sévère, + Votre père y commande, et l'on m'y considère; + Et je ne pense pas qu'on puisse avec raison + D'un coeur tel que le sien craindre une trahison. + On m'avoit assuré qu'il vous faisoit visite, 605 + Et je venois lui rendre un honneur qu'il mérite. + + PAULINE. + + Il vient de me quitter assez triste et confus; + Mais j'ai gagné sur lui qu'il ne me verra plus. + + POLYEUCTE. + + Quoi! vous me soupçonnez déjà de quelque ombrage? + + PAULINE. + + Je ferois à tous trois un trop sensible outrage. 610 + J'assure mon repos, que troublent ses regards. + La vertu la plus ferme évite le hasards: + Qui s'expose au péril veut bien trouver sa perte; + Et pour vous en parler avec une âme ouverte, + Depuis qu'un vrai mérite a pu nous enflammer, 615 + Sa présence toujours a droit de nous charmer. + Outre qu'on doit rougir de s'en laisser surprendre, + On souffre à résister, on souffre à s'en défendre; + Et bien que la vertu triomphe de ces feux, + La victoire est pénible, et le combat honteux. 620 + + POLYEUCTE. + + O vertu trop parfaite, et devoir trop sincère, + Que vous devez coûter de regrets à Sévère! + Qu'aux dépens d'un beau feu vous me rendez heureux, + Et que vous êtes doux à mon coeur amoureux! + Plus je vois mes défauts et plus je vous contemple, 625 + Plus j'admire.... + + +SCÈNE V. + +POLYEUCTE, PAULINE, NÉARQUE, STRATONICE, CLÉON. + + CLÉON. + + Seigneur, Félix vous mande au temple: + La victime est choisie, et le peuple à genoux, + Et pour sacrifier on n'attend plus que vous. + + POLYEUCTE. + + Va, nous allons te suivre. Y venez-vous, Madame? + + PAULINE. + + Sévère craint ma vue, elle irrite sa flamme: 630 + Je lui tiendrai parole, et ne veux plus le voir. + Adieu: vous l'y verrez; pensez à son pouvoir, + Et ressouvenez-vous que sa faveur est grande[1229]. + + POLYEUCTE. + + Allez, tout son crédit n'a rien que j'appréhende; + Et comme je connois sa générosité, 635 + Nous ne nous combattrons que de civilité. + + +SCÈNE VI. + +POLYEUCTE, NÉARQUE. + + NÉARQUE. + + Où pensez-vous aller? + + POLYEUCTE. + + Au temple, où l'on m'appelle. + + NÉARQUE. + + Quoi? vous mêler aux voeux d'une troupe infidèle! + Oubliez-vous déjà que vous êtes chrétien? + + POLYEUCTE. + + Vous par qui je le suis, vous en souvient-il bien? 640 + + NÉARQUE. + + J'abhorre les faux Dieux. + + POLYEUCTE. + + Et moi, je les déteste. + + NÉARQUE. + + Je tiens leur culte impie. + + POLYEUCTE. + + Et je le tiens funeste. + + NÉARQUE. + + Fuyez donc leurs autels. + + POLYEUCTE. + + Je les veux renverser[1230], + Et mourir dans leur temple, ou les y terrasser[1231]. + Allons, mon cher Néarque, allons aux yeux des hommes + Braver l'idolâtrie, et montrer qui nous sommes + C'est l'attente du ciel, il nous la faut remplir; + Je viens de le promettre, et je vais l'accomplir[1232]. + Je rends grâces au Dieu que tu m'as fait connoître + De cette occasion qu'il a sitôt fait naître, 650 + Où déjà sa bonté, prête à me couronner, + Daigne éprouver la foi qu'il vient de me donner. + + NÉARQUE. + + Ce zèle est trop ardent, souffrez qu'il se modère. + + POLYEUCTE. + + On n'en peut avoir trop pour le Dieu qu'on révère. + + NÉARQUE. + + Vous trouverez la mort. + + POLYEUCTE. + + Je la cherche pour lui. 655 + + NÉARQUE. + + Et si ce coeur s'ébranle? + + POLYEUCTE. + + Il sera mon appui. + + NÉARQUE. + + Il ne commande point que l'on s'y précipite. + + POLYEUCTE. + + Plus elle est volontaire, et plus elle mérite. + + NÉARQUE. + + Il suffit, sans chercher, d'attendre et de souffrir. + + POLYEUCTE. + + On souffre avec regret quand on n'ose s'offrir. 660 + + NÉARQUE. + + Mais dans ce temple enfin la mort est assurée. + + POLYEUCTE. + + Mais dans le ciel déjà la palme est préparée. + + NÉARQUE. + + Par une sainte vie il faut la mériter[1233]. + + POLYEUCTE. + + Mes crimes, en vivant, me la pourroient ôter. + Pourquoi mettre au hasard ce que la mort assure? 665 + Quand elle ouvre le ciel, peut-elle sembler dure? + Je suis chrétien, Néarque, et le suis tout à fait; + La foi que j'ai reçue aspire à son effet. + Qui fuit croit lâchement, et n'a qu'une foi morte. + + NÉARQUE. + + Ménagez votre vie, à Dieu même elle importe[1234]: 670 + Vivez pour protéger les chrétiens en ces lieux. + + POLYEUCTE. + + L'exemple de ma mort les fortifiera mieux. + + NÉARQUE. + + Vous voulez donc mourir? + + POLYEUCTE. + + Vous aimez donc à vivre? + + NÉARQUE. + + Je ne puis déguiser que j'ai peine à vous suivre: + Sous l'horreur des tourments je crains de succomber. + + POLYEUCTE. + + Qui marche assurément n'a point peur de tomber: + Dieu fait part, au besoin, de sa force infinie. + Qui craint de le nier, dans son âme le nie: + Il croit le pouvoir faire, et doute de sa foi. + + NÉARQUE. + + Qui n'appréhende rien présume trop de soi. 680 + + POLYEUCTE. + + J'attends tout de sa grâce, et rien de ma foiblesse. + Mais loin de me presser, il faut que je vous presse! + D'où vient cette froideur? + + NÉARQUE. + + Dieu même a craint la mort. + + POLYEUCTE. + + Il s'est offert pourtant: suivons ce saint effort; + Dressons-lui des autels sur des monceaux d'idoles. 685 + Il faut (je me souviens encor de vos paroles[1235]) + Négliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang, + Exposer pour sa gloire et verser tout son sang. + Hélas! qu'avez-vous fait de cette amour parfaite + Que vous me souhaitiez, et que je vous souhaite? 690 + S'il vous en reste encor, n'êtes-vous point jaloux + Qu'à grand'peine chrétien, j'en montre plus que vous? + + NÉARQUE. + + Vous sortez du baptême, et ce qui vous anime, + C'est sa grâce qu'en vous n'affoiblit aucun crime; + Comme encor toute entière, elle agit pleinement, 695 + Et tout semble possible à son feu véhément; + Mais cette même grâce, en moi diminuée, + Et par mille péchés sans cesse exténuée, + Agit aux grands effets avec tant de langueur, + Que tout semble impossible à son peu de vigueur. 700 + Cette indigne mollesse et ces lâches défenses + Sont des punitions qu'attirent mes offenses; + Mais Dieu, dont on ne doit jamais se défier, + Me donne votre exemple à me fortifier. + Allons, cher Polyeucte, allons aux yeux[1236] des hommes + Braver l'idolâtrie, et montrer qui nous sommes; + Puissé-je vous donner l'exemple de souffrir, + Comme vous me donnez celui de vous offrir! + + POLYEUCTE. + + A cet heureux transport que le ciel vous envoie, + Je reconnois Néarque, et j'en pleure de joie. 710 + Ne perdons plus de temps: le sacrifice est prêt; + Allons-y du vrai Dieu soutenir l'intérêt; + Allons fouler aux pieds ce foudre ridicule + Dont arme un bois pourri ce peuple trop crédule; + Allons en éclairer l'aveuglement fatal; 715 + Allons briser ces Dieux de pierre et de métal: + Abandonnons nos jours à cette ardeur céleste; + Faisons triompher Dieu: qu'il dispose du reste! + + NÉARQUE. + + Allons faire éclater sa gloire aux yeux de tous, + Et répondre avec zèle à ce qu'il veut de nous[1237]. 720 + + +FIN DU SECOND ACTE. + + +NOTES: + + [1202] _Var._ Du reste mon esprit ne s'en met guère en peine. (1643-56) + + [1203] _Var._ Cet adorable objet consent que je le voie! (1643-56) + + [1204] _Var._ En lui parlant d'amour, l'as-tu vu s'émouvoir? + (1643) + _Var._ En lui parlant de moi, l'as-tu vu s'émouvoir? + (1648-60) + + [1205] On lit _chargé_, pour _changé_, dans l'édition de 1660. + + [1206] _Var._ Me croyez-vous, Seigneur? ne la revoyez point. + (1655) + + [1207] Voyez ci-dessus, p. 162, note 432, où l'on a imprimé, par + inadvertance _dans Rome_, pour _à Rome_. + + [1208] _Var._ J'ai de la peine encore à croire tes discours. + (1643-60) + + [1209] _Var._ De son dernier soupir lui puisse faire hommage. + (1643-56 et 68) + + [1210] _Var._ Dans un tel désespoir il suit sa passion. (1643 et + 48 in-4º) + + [1211] _Var._ Sans que l'objet présent l'irrite et la redouble. + (1643-60) + + [1212] _Var._ Oui, je l'aime, Sévère, et n'en fais point + d'excuse. (1643-64) + + [1213] _Var._ Je découvris en vous d'assez illustres marques. + (1648 in-4º) + + [1214] _Var._ Vous acquitte aisément de tous vos déplaisirs! + (1643-56) + + [1215] _Var._ De la plus forte amour vous portez vos esprits. + (1643-56) + + [1216] _Var._ La faveur au mépris, et l'amour à la haine. + (1643-56) + + [1217] _Var._ Je me tiendrois heureux entre les bras d'un autre. + (1643-60) + --Voyez tome I, p. 228, note 759-a. + + [1218] _Var._ Je vous aimai, Sévère; et si dedans mon âme + Je pouvois étouffer les restes de ma flamme. (1643-56) + + [1219] _Var._ Ma raison, il est vrai, dompte mes mouvements. + (1643-56) + + [1220] _Var._ De plus bas sentiments n'auroient pas méritée + Cette parfaite amour que vous m'avez portée. (1643 et 48 in-4º) + _Var._ De plus bas sentiments d'une ardeur moins discrète + N'auroient pas mérité cette amour si parfaite. (1648 in-12-56) + + [1221] _Var._ Ah! Pauline, excusez une aveugle douleur. (1643-60) + + [1222] _Var._ Je nommais inconstance, et prenois pour des crimes + D'un vertueux devoir les efforts légitimes. (1643-56) + + [1223] _Var._ D'un coeur comme le mien qu'est-ce qu'elle n'obtienne? + Vous réveillez les soins que je dois à la mienne. (1643-56) + _Var._ Il n'est rien que sur moi cette gloire n'obtienne. + (1660-64) + + [1224] _Var._ Je la veux éviter, mêmes au sacrifice. (1643-56) + + [1225] Les éditions de 1668 et de 1682 portent: «Je vous ai + plaint,» avec le participe invariable. + + [1226] _Var._ Et quoique je m'effraye avec peu de justice. + (1643-56) + + [1227] _Var._ Vous-même êtes témoin des voeux qu'il fait pour + lui. (1643-56) + + [1228] _Var._ A quoi que sa vertu le puisse disposer. (1643-64) + + [1229] _Var._ Et vous ressouvenez que sa faveur est grande. + (1643-56) + + [1230] Voyez la _Notice_, p. 466. + + [1231] _Var._ Et mourir dans leur temple, ou bien les en chasser. + (1643-56) + + [1232] _Var._ Je le viens de promettre, et je vais l'accomplir. + (1643-60) + + [1233] _Var._ Par une sainte vie il la faut mériter. (1643-56) + + [1234] _Var._ Voyez que votre vie à Dieu mêmes importe. (1643-56) + + [1235] Les deux vers suivants sont la reproduction textuelle des + vers 75 et 76. + + [1236] L'édition de 1682 porte, par erreur: «aux pieds,» pour + «aux yeux.» + + [1237] _Var._ Allons mourir pour lui, comme il est mort pour + nous[1237-a]. (1643 et 48 in-4º) + + [1237-a] «Néarque ne fait ici que répéter en deux vers + languissants ce qu'a dit Polyeucte; aussi j'ai vu souvent + supprimer ces vers à la représentation.» + + (_Voltaire._) + + + + +ACTE III. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + + PAULINE. + + Que de soucis flottants, que de confus nuages + Présentent à mes yeux d'inconstantes images! + Douce tranquillité, que je n'ose espérer, + Que ton divin rayon tarde à les éclairer! + Mille agitations, que mes troubles produisent[1238], 725 + Dans mon coeur ébranlé tour à tour se détruisent: + Aucun espoir n'y coule où j'ose persister; + Aucun effroi n'y règne où j'ose m'arrêter. + Mon esprit, embrassant tout ce qu'il s'imagine, + Voit tantôt mon bonheur, et tantôt ma ruine[1239], 730 + Et suit leur vaine idée avec si peu d'effet[1240], + Qu'il ne peut espérer ni craindre tout à fait. + Sévère incessamment brouille ma fantaisie: + J'espère en sa vertu, je crains sa jalousie; + Et je n'ose penser que d'un oeil bien égal 735 + Polyeucte en ces lieux puisse voir son rival. + Comme entre deux rivaux la haine est naturelle, + L'entrevue aisément se termine en querelle: + L'un voit aux mains d'autrui ce qu'il croit mériter, + L'autre un désespéré qui peut trop attenter[1241]. 740 + Quelque haute raison qui règle leur courage, + L'un conçoit de l'envie, et l'autre de l'ombrage; + La honte d'un affront, que chacun d'eux croit voir + Ou de nouveau reçue[1242], ou prête à recevoir, + Consumant dès l'abord toute leur patience, 745 + Forme de la colère et de la défiance, + Et saisissant ensemble et l'époux et l'amant, + En dépit d'eux les livre à leur ressentiment. + Mais que je me figure une étrange chimère, + Et que je traite mal Polyeucte et Sévère! 750 + Comme si la vertu de ces fameux rivaux + Ne pouvoit s'affranchir de ces communs défauts! + Leurs âmes à tous deux d'elles-mêmes maîtresses + Sont d'un ordre trop haut pour de telles bassesses. + Ils se verront au temple en hommes généreux; 755 + Mais las! ils se verront, et c'est beaucoup pour eux. + Que sert à mon époux d'être dans Mélitène, + Si contre lui Sévère arme l'aigle romaine, + Si mon père y commande, et craint ce favori, + Et se repent déjà du choix de mon mari? 760 + Si peu que j'ai d'espoir ne luit qu'avec contrainte; + En naissant il avorte, et fait place à la crainte; + Ce qui doit l'affermir sert à le dissiper. + Dieux! faites que ma peur puisse enfin se tromper! + + +SCÈNE II + +PAULINE, STRATONICE. + + PAULINE. + + Mais sachons-en l'issue. Eh bien! ma Stratonice, 765 + Comment s'est terminé ce pompeux sacrifice? + Ces rivaux généreux au temple se sont vus? + + STRATONICE. + + Ah! Pauline! + + PAULINE. + + Mes voeux ont-ils été déçus? + J'en vois sur ton visage[1243] une mauvaise marque. + Se sont-ils querellés? + + STRATONICE. + + Polyeucte, Néarque, 770 + Les chrétiens.... + + PAULINE. + + Parle donc: les chrétiens.... + + STRATONICE. + + Je ne puis. + + PAULINE. + + Tu prépares mon âme à d'étranges ennuis. + + STRATONICE. + + Vous n'en sauriez avoir une plus juste cause. + + PAULINE. + + L'ont-ils assassiné? + + STRATONICE. + + Ce seroit peu de chose. + Tout votre songe est vrai, Polyeucte n'est plus.... 775 + + PAULINE. + + Il est mort! + + STRATONICE. + + Non, il vit; mais, ô pleurs superflus! + Ce courage si grand, cette âme si divine, + N'est plus digne du jour, ni digne de Pauline. + Ce n'est plus cet époux si charmant à vos yeux; + C'est l'ennemi commun de l'État et des Dieux, 780 + Un méchant, un infâme, un rebelle, un perfide, + Un traître, un scélérat, un lâche, un parricide, + Une peste exécrable à tous les gens de bien, + Un sacrilége impie: en un mot, un chrétien[1244]. + + PAULINE. + + Ce mot auroit suffi sans ce torrent d'injures. 785 + + STRATONICE. + + Ces titres aux chrétiens sont-ce des impostures? + + PAULINE. + + Il est ce que tu dis, s'il embrasse leur foi; + Mais il est mon époux, et tu parles à moi. + + STRATONICE. + + Ne considérez plus que le Dieu qu'il adore. + + PAULINE. + + Je l'aimai par devoir: ce devoir dure encore. 790 + + STRATONICE. + + Il vous donne à présent sujet de le haïr: + Qui trahit tous nos Dieux auroit pu vous trahir[1245]. + + PAULINE. + + Je l'aimerois encor, quand il m'auroit trahie; + Et si de tant d'amour tu peux être ébahie[1246], + Apprends que mon devoir ne dépend point du sien: 795 + Qu'il y manque, s'il veut; je dois faire le mien. + Quoi? s'il aimoit ailleurs, serois-je dispensée[1247] + A suivre, à son exemple, une ardeur insensée? + Quelque chrétien qu'il soit, je n'en ai point d'horreur; + Je chéris sa personne, et je hais son erreur. 800 + Mais quel ressentiment en témoigne mon père? + + STRATONICE. + + Une secrète rage, un excès de colère, + Malgré qui toutefois un reste d'amitié + Montre pour Polyeucte encor quelque pitié. + Il ne veut point sur lui faire agir sa justice, 805 + Que du traître Néarque il n'ait vu le supplice. + + PAULINE. + + Quoi? Néarque en est donc? + + STRATONICE. + + Néarque l'a séduit: + De leur vieille amitié c'est là l'indigne fruit. + Ce perfide tantôt, en dépit de lui-même, + L'arrachant de vos bras, le traînoit au baptême. 810 + Voilà ce grand secret et si mystérieux + Que n'en pouvoit tirer votre amour curieux. + + PAULINE. + + Tu me blâmois alors d'être trop importune. + + STRATONICE. + + Je ne prévoyois pas une telle infortune. + + PAULINE. + + Avant qu'abandonner mon âme à mes douleurs, 815 + Il me faut essayer la force de mes pleurs: + En qualité de femme ou de fille, j'espère + Qu'ils vaincront un époux, ou fléchiront un père. + Que si sur l'un et l'autre ils manquent de pouvoir, + Je ne prendrai conseil que de mon désespoir. 820 + Apprends-moi cependant ce qu'ils ont fait au temple. + + STRATONICE. + + C'est une impiété qui n'eut jamais d'exemple; + Je ne puis y penser sans frémir à l'instant, + Et crains de faire un crime en vous la racontant. + Apprenez en deux mots leur brutale insolence. 825 + Le prêtre avoit à peine obtenu du silence, + Et devers l'orient assuré son aspect, + Qu'ils ont fait éclater leur manque de respect[1248]. + A chaque occasion de la cérémonie, + A l'envi l'un et l'autre étaloit sa manie, 830 + Des mystères sacrés hautement se moquoit, + Et traitoit de mépris les Dieux qu'on invoquoit. + Tout le peuple en murmure, et Félix s'en offense; + Mais tous deux s'emportant[1249] à plus d'irrévérence: + «Quoi? lui dit Polyeucte en élevant sa voix, 835 + Adorez-vous des Dieux ou de pierre ou de bois?» + Ici dispensez-moi du récit des blasphèmes + Qu'ils ont vomis tous deux contre Jupiter mêmes. + L'adultère et l'inceste en étoient les plus doux. + «Oyez, dit-il ensuite, oyez, peuple, oyez tous[1250]. 840 + Le Dieu de Polyeucte et celui de Néarque + De la terre et du ciel est l'absolu monarque, + Seul être indépendant, seul maître du destin[1251], + Seul principe éternel, et souveraine fin. + C'est ce Dieu des chrétiens qu'il faut qu'on remercie 845 + Des victoires qu'il donne à l'empereur Décie; + Lui seul tient en sa main le succès des combats; + Il le veut élever, il le peut mettre à bas[1252]; + Sa bonté, son pouvoir, sa justice est immense; + C'est lui seul qui punit, lui seul qui récompense. 850 + Vous adorez en vain des monstres impuissants.» + Se jetant à ces mots sur le vin et l'encens, + Après en avoir mis les saints vases par terre, + Sans crainte de Félix, sans crainte du tonnerre, + D'une fureur pareille ils courent à l'autel. 855 + Cieux! a-t-on va jamais, a-t-on rien vu de tel? + Du plus puissant des Dieux nous voyons la statue + Par une main impie à leurs pieds abattue, + Les mystères troublés, le temple profané, + La fuite et les clameurs d'un peuple mutiné, 860 + Qui craint d'être accablé sous le courroux céleste. + Félix.... Mais le voici qui vous dira le reste. + + PAULINE. + + Que son visage est sombre et plein d'émotion! + Qu'il montre de tristesse et d'indignation! + + +SCÈNE III. + +FÉLIX, PAULINE, STRATONICE. + + FÉLIX. + + Une telle insolence avoir osé paroître! 865 + En public! à ma vue! il en mourra, le traître. + + PAULINE. + + Souffrez que votre fille embrasse vos genoux. + + FÉLIX. + + Je parle de Néarque, et non de votre époux. + Quelque indigne qu'il soit de ce doux nom de gendre, + Mon âme lui conserve un sentiment plus tendre: 870 + La grandeur de son crime et de mon déplaisir + N'a pas éteint l'amour qui me l'a fait choisir. + + PAULINE. + + Je n'attendois pas moins de la bonté d'un père. + + FÉLIX. + + Je pouvois l'immoler à ma juste colère; + Car vous n'ignorez pas à quel comble d'horreur 875 + De son audace impie a monté la fureur; + Vous l'avez pu savoir du moins de Stratonice. + + PAULINE. + + Je sais que de Néarque il doit voir le supplice. + + FÉLIX. + + Du conseil qu'il doit prendre il sera mieux instruit, + Quand il verra punir celui qui l'a séduit. 880 + Au spectacle sanglant d'un ami qu'il faut suivre, + La crainte de mourir et le desir de vivre + Ressaisissent une âme avec tant de pouvoir, + Que qui voit le trépas cesse de le vouloir. + L'exemple touche plus que ne fait la menace: 885 + Cette indiscrète ardeur tourne bientôt en glace, + Et nous verrons bientôt son coeur inquiété[1253] + Me demander pardon de tant d'impiété. + + PAULINE. + + Vous pouvez espérer qu'il change de courage? + + FÉLIX. + + Aux dépens de Néarque il doit se rendre sage. 890 + + PAULINE. + + Il le doit; mais, hélas! où me renvoyez-vous, + Et quels tristes hasards ne court point mon époux, + Si de son inconstance il faut qu'enfin j'espère + Le bien que j'espérois de la bonté d'un père? + + FÉLIX. + + Je vous en fais trop voir, Pauline, à consentir[1254] 895 + Qu'il évite la mort par un prompt repentir. + Je devois même peine à des crimes semblables[1255]; + Et mettant différence entre ces deux coupables, + J'ai trahi la justice à l'amour paternel; + Je me suis fait pour lui moi-même criminel; 900 + Et j'attendois de vous, au milieu de vos craintes, + Plus de remercîments que je n'entends de plaintes. + + PAULINE. + + De quoi remercier qui ne me donne rien? + Je sais quelle est l'humeur et l'esprit d'un chrétien: + Dans l'obstination jusqu'au bout il demeure; 905 + Vouloir son repentir, c'est ordonner qu'il meure. + + FÉLIX. + + Sa grâce est en sa main, c'est à lui d'y rêver. + + PAULINE. + + Faites-la toute entière. + + FÉLIX. + + Il la peut achever. + + PAULINE. + + Ne l'abandonnez pas aux fureurs de sa secte. + + FÉLIX. + + Je l'abandonne aux lois, qu'il faut que je respecte. 910 + + PAULINE. + + Est-ce ainsi que d'un gendre un beau-père est l'appui? + + FÉLIX. + + Qu'il fasse autant pour soi comme je fais pour lui. + + PAULINE. + + Mais il est aveuglé. + + FÉLIX. + + Mais il se plaît à l'être: + Qui chérit son erreur ne la veut pas connoître. + + PAULINE. + + Mon père, au nom des Dieux.... + + FÉLIX. + + Ne les réclamez pas, + Ces Dieux dont l'intérêt demande son trépas. + + PAULINE. + + Ils écoutent nos voeux. + + FÉLIX. + + Eh bien! qu'il leur en fasse. + + PAULINE. + + Au nom de l'Empereur dont vous tenez la place.... + + FÉLIX. + + J'ai son pouvoir en main; mais s'il me l'a commis, + C'est pour le déployer contre ses ennemis. 920 + + PAULINE. + + Polyeucte l'est-il? + + FÉLIX. + + Tous chrétiens sont rebelles. + + PAULINE. + + N'écoutez point pour lui ces maximes cruelles: + En épousant Pauline il s'est fait votre sang. + + FÉLIX. + + Je regarde sa faute, et ne vois plus son rang[1256]. + Quand le crime d'État se mêle au sacrilége[1257], 925 + Le sang ni l'amitié n'ont plus de privilége. + + PAULINE. + + Quel excès de rigueur! + + FÉLIX. + + Moindre que son forfait. + + PAULINE. + + O de mon songe affreux trop véritable effet! + Voyez-vous qu'avec lui vous perdez votre fille[1258]? + + FÉLIX. + + Les Dieux et l'Empereur sont plus que ma famille. 930 + + PAULINE. + + La perte de tous deux ne vous peut arrêter! + + FÉLIX. + + J'ai les Dieux et Décie ensemble à redouter. + Mais nous n'avons encore à craindre rien de triste: + Dans son aveuglement pensez-vous qu'il persiste? + S'il nous sembloit tantôt courir à son malheur, 935 + C'est d'un nouveau chrétien la première chaleur. + + PAULINE. + + Si vous l'aimez encor, quittez cette espérance, + Que deux fois en un jour il change de croyance: + Outre que les chrétiens ont plus de dureté, + Vous attendez de lui trop de légèreté. 940 + Ce n'est point une erreur avec le lait sucée[1259], + Que sans l'examiner son âme ait embrassée[1260]: + Polyeucte est chrétien, parce qu'il l'a voulu, + Et vous portoit au temple un esprit résolu. + Vous devez présumer de lui comme du reste: 945 + Le trépas n'est pour eux ni honteux ni funeste; + Ils cherchent de la gloire à mépriser nos Dieux[1261]; + Aveugles pour la terre, ils aspirent aux cieux; + Et croyant que la mort leur en ouvre la porte, + Tourmentés, déchirés, assassinés, n'importe, 950 + Les supplices leur sont ce qu'à nous les plaisirs, + Et les mènent au but où tendent leurs desirs: + La mort la plus infâme, ils l'appellent martyre. + + FÉLIX. + + Eh bien donc! Polyeucte aura ce qu'il désire: + N'en parlons plus. + + PAULINE. + + Mon père.... + + +SCÈNE IV. + +FÉLIX, ALBIN, PAULINE, STRATONICE. + + FÉLIX. + + Albin, en est-ce fait? + + ALBIN. + + Oui, Seigneur, et Néarque a payé son forfait. + + FÉLIX. + + Et notre Polyeucte a vu trancher sa vie? + + ALBIN. + + Il l'a vu, mais, hélas! avec un oeil d'envie. + Il brûle de le suivre, au lieu de reculer; + Et son coeur s'affermit, au lieu de s'ébranler. 960 + + PAULINE. + + Je vous le disois bien. Encore un coup, mon père, + Si jamais mon respect a pu vous satisfaire, + Si vous l'avez prisé, si vous l'avez chéri.... + + FÉLIX. + + Vous aimez trop, Pauline, un indigne mari. + + PAULINE. + + Je l'ai de votre main: mon amour est sans crime; 965 + Il est de votre choix la glorieuse estime; + Et j'ai, pour l'accepter, éteint le plus beau feu[1262] + Qui d'une âme bien née ait mérité l'aveu. + Au nom de cette aveugle et prompte obéissance + Que j'ai toujours rendue aux lois de la naissance, 970 + Si vous avez pu tout sur moi, sur mon amour, + Que je puisse sur vous quelque chose à mon tour! + Par ce juste pouvoir à présent trop à craindre, + Par ces beaux sentiments qu'il m'a fallu contraindre, + Ne m'ôtez pas vos dons: ils sont chers à mes yeux, 975 + Et m'ont assez coûté pour m'être précieux. + + FÉLIX. + + Vous m'importunez trop: bien que j'aye un coeur tendre[1263], + Je n'aime la pitié qu'au prix que j'en veux prendre; + Employez mieux l'effort de vos justes douleurs: + Malgré moi m'en toucher, c'est perdre et temps et pleurs; + J'en veux être le maître, et je veux bien qu'on sache + Que je la désavoue alors qu'on me l'arrache. + Préparez-vous à voir ce malheureux chrétien, + Et faites votre effort quand j'aurai fait le mien. + Allez: n'irritez plus un père qui vous aime, 985 + Et tâchez d'obtenir votre époux de lui-même. + Tantôt jusqu'en ce lieu je le ferai venir[1264]: + Cependant quittez-nous, je veux l'entretenir. + + PAULINE. + + De grâce, permettez.... + + FÉLIX. + + Laissez-nous seuls, vous dis-je: + Votre douleur m'offense autant qu'elle m'afflige. 990 + A gagner Polyeucte appliquez tous vos soins; + Vous avancerez plus en m'importunant moins. + +SCÈNE V. + +FÉLIX, ALBIN. + + FÉLIX. + + Albin, comme est-il mort? + + ALBIN. + + En brutal, en impie, + En bravant les tourments, en dédaignant la vie, + Sans regret, sans murmure, et sans étonnement, 995 + Dans l'obstination et l'endurcissement, + Comme un chrétien enfin, le blasphème à la bouche. + + FÉLIX. + + Et l'autre? + + ALBIN. + + Je l'ai dit déjà, rien ne le touche. + Loin d'en être abattu, son coeur en est plus haut; + On l'a violenté pour quitter l'échafaud. 1000 + Il est dans la prison où je l'ai vu conduire; + Mais vous êtes bien loin encor de le réduire[1265]. + + FÉLIX. + + Que je suis malheureux! + + ALBIN. + + Tout le monde vous plaint. + + FÉLIX. + + On ne sait pas les maux dont mon coeur est atteint: + De pensers sur pensers mon âme est agitée, 1005 + De soucis sur soucis elle est inquiétée; + Je sens l'amour, la haine, et la crainte, et l'espoir, + La joie et la douleur tour à tour l'émouvoir; + J'entre en des sentiments qui ne sont pas croyables: + J'en ai de violents, j'en ai de pitoyables, 1010 + J'en ai de généreux qui n'oseroient agir, + J'en ai même de bas, et qui me font rougir. + J'aime ce malheureux que j'ai choisi pour gendre, + Je hais l'aveugle erreur qui le vient de surprendre; + Je déplore sa perte, et le voulant sauver, 1015 + J'ai la gloire des Dieux ensemble à conserver; + Je redoute leur foudre et celui de Décie; + Il y va de ma charge, il y va de ma vie: + Ainsi tantôt pour lui je m'expose au trépas[1266], + Et tantôt je le perds pour ne me perdre pas. 1020 + + ALBIN. + + Décie excusera l'amitié d'un beau-père; + Et d'ailleurs Polyeucte est d'un sang qu'on révère. + + FÉLIX. + + A punir les chrétiens son ordre est rigoureux; + Et plus l'exemple est grand, plus il est dangereux. + On ne distingue point quand l'offense est publique; 1025 + Et lorsqu'on dissimule un crime domestique, + Par quelle autorité peut-on, par quelle loi, + Châtier en autrui ce qu'on souffre chez soi? + + ALBIN. + + Si vous n'osez avoir d'égard à sa personne, + Écrivez à Décie afin qu'il en ordonne. 1030 + + FÉLIX. + + Sévère me perdroit, si j'en usois ainsi: + Sa haine et son pouvoir font mon plus grand souci. + Si j'avois différé de punir un tel crime, + Quoiqu'il soit généreux, quoiqu'il soit magnanime, + Il est homme, et sensible, et je l'ai dédaigné; 1035 + Et de tant de mépris son esprit indigné[1267], + Que met au désespoir cet hymen de Pauline, + Du courroux de Décie obtiendroit ma ruine. + Pour venger un affront tout semble être permis, + Et les occasions tentent les plus remis. 1040 + Peut-être, et ce soupçon n'est pas sans apparence, + Il rallume en son coeur déjà quelque espérance; + Et croyant bientôt voir Polyeucte puni, + Il rappelle un amour à grand'peine banni. + Juge si sa colère, en ce cas implacable, 1045 + Me feroit innocent de sauver un coupable, + Et s'il m'épargneroit, voyant par mes bontés + Une seconde fois ses desseins avortés. + Te dirai-je un penser indigne, bas et lâche? + Je l'étouffe, il renaît; il me flatte, et me fâche: 1050 + L'ambition toujours me le vient présenter, + Et tout ce que je puis, c'est de le détester. + Polyeucte est ici l'appui de ma famille; + Mais si, par son trépas, l'autre épousoit ma fille, + J'acquerrois bien par là de plus puissants appuis, 1055 + Qui me mettroient plus haut cent fois que je ne suis. + Mon coeur en prend par force une maligne joie; + Mais que plutôt le ciel à tes yeux me foudroie, + Qu'à des pensers si bas je puisse consentir, + Que jusque-là ma gloire ose se démentir! 1060 + + ALBIN. + + Votre coeur est trop bon, et votre âme trop haute. + Mais vous résolvez-vous à punir cette faute? + + FÉLIX. + + Je vais dans la prison faire tout mon effort + A vaincre cet esprit par l'effroi de la mort; + Et nous verrons après ce que pourra Pauline[1268]. 1065 + + ALBIN. + + Que ferez-vous enfin, si toujours il s'obstine? + + FÉLIX. + + Ne me presse point tant: dans un tel déplaisir + Je ne puis que résoudre, et ne sais que choisir. + + ALBIN. + + Je dois vous avertir, en serviteur fidèle, + Qu'en sa faveur déjà la ville se rebelle, 1070 + Et ne peut voir passer par la rigueur des lois + Sa dernière espérance et le sang de ses rois. + Je tiens sa prison même assez mal assurée[1269]: + J'ai laissé tout autour une troupe éplorée; + Je crains qu'on ne la force. + + FÉLIX. + + Il faut donc l'en tirer, 1075 + Et l'amener ici pour nous en assurer. + + ALBIN. + + Tirez-l'en donc vous-même, et d'un espoir de grâce + Apaisez la fureur de cette populace. + + FÉLIX. + + Allons, et s'il persiste à demeurer chrétien, + Nous en disposerons sans qu'elle en sache rien. 1080 + + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + +NOTES: + + [1238] _Var._ Mille pensers divers, que mes troubles produisent, + Dans mon coeur incertain à l'envi se détruisent: + Nul espoir ne me flatte où j'ose persister; + Nulle peur ne m'effraye où j'ose m'arrêter. (1643-56) + + [1239] _Var._ Veut tantôt mon bonheur, et tantôt ma ruine. (1643 + et 48 in-4º) + + [1240] _Var._ L'un et l'autre le frappe avec si peu d'effet. + (1643-56) + + [1241] _Var._ L'autre un désespéré qui le lui veut ôter. + (1643-56) + + [1242] On lit: «_Ont_ de nouveau reçue,» dans les éditions de + 1663 et de 1664. + + [1243] On lit: «sur _son_ visage,» dans les éditions de 1648-54 + et de 1656. + + [1244] Dans sa _Pratique du théâtre_ (nouveau chapitre manuscrit + du livre VI), l'abbé d'Aubignac fait la remarque suivante: «Dans + le _Polyeucte_ de Corneille.... Stratonice, qui n'est qu'une + simple suivante, et quelques autres acteurs font plusieurs + discours en faveur de la religion des païens et disent une + infinité d'injures contre le christianisme, qu'ils ne traitent + que de crimes et d'extravagances, et l'auteur n'introduit aucun + acteur capable d'y répondre et d'en détruire la fausseté; cela + fit un si mauvais effet que feu M. le cardinal de Richelieu ne le + put jamais approuver.» + + [1245] _Var._ Qui trahit bien les Dieux auroit pu vous trahir. + (1643-56) + + [1246] _Var._ Et si de cette amour tu peux être ébahie. (1643-56) + + [1247] Voyez tome I, p. 208, note 692. + + [1248] _Var._ Que l'on s'est aperçu de leur peu de respect. + (1643-56) + + [1249] Les éditions de 1643-63 donnent: «s'emportants,» avec une + _s_. + + [1250] _Var._ Oyez, Félix, suit-il, oyez, peuple, oyez, tous. + (1643-56) + + [1251] _Var._ Seul maître du destin, seul être indépendant, + Substance qui jamais ne reçoit d'accident. (1643-56) + + [1252] _Var._ Il le veut élever, il le peut mettre bas. (1643-63) + + [1253] _Var._ N'en ayez plus l'esprit si fort inquiété: + Il se repentira de son impiété. + PAUL. Quoi? vous espérez donc qu'il change de courage? + (1643-56) + + [1254] _Var._ Je lui fais trop de grâce encor de consentir. + (1643-56) + + [1255] _Var._ La même peine est due à des crimes semblables. + (1643-56) + + [1256] L'édition de 1648 in-4º donne, par erreur, _son sang_, + pour _son rang_. + + [1257] _Var._ Où le crime d'État se mêle au sacrilége. (1643-56) + + [1258] _Var._ Voyez qu'avecque lui vous perdez votre fille. + (1643-56) + + [1259] Toutes les éditions portent _succée_. + + [1260] _Var._ Que sans examiner son âme ait embrassée. (1643-64) + + [1261] _Var._ Ils cherchent de la gloire à mépriser les Dieux. + (1643-64 in-8º) + _Var._ Ils cherchent de la gloire à mépriser des Dieux. + (1664 in-12) + + [1262] _Var._ Et j'ai, pour l'accepter, éteint les plus beaux feux + Qui d'une âme bien née aient mérité les voeux. (1643-56) + + [1263] _Var._ Vous m'importunez trop. + PAUL. Dieux! que viens-je d'entendre? + FÉL. [Je n'aime la pitié qu'au prix que j'en veux prendre:] + Par tant de vains efforts malgré moi m'en toucher, + C'est perdre avec le temps des pleurs à me fâcher. + Vous m'en avez donné, mais je veux bien qu'on sache. (1643-56) + + [1264] _Var._ Tantôt jusques ici je le ferai venir. (1643-56) + + [1265] _Var._ Mais vous n'êtes pas prêt encor de le réduire. + (1643-56) + + [1266] _Var._ Aussi tantôt pour lui je m'expose au trépas. (1655) + + [1267] _Var._ Et des mépris reçus son esprit indigné. (1643-56) + + [1268] _Var._ J'emploierai puis après le pouvoir de Pauline. + (1643-56) + + [1269] _Var._ Et même sa prison n'est pas fort assurée. (1643-56) + + + + +ACTE IV. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +POLYEUCTE, CLÉON, TROIS AUTRES GARDES. + + POLYEUCTE. + + Gardes, que me veut-on? + + CLÉON. + + Pauline vous demande. + + POLYEUCTE. + O présence, ô combat que surtout j'appréhende! + Félix, dans la prison j'ai triomphé de toi, + J'ai ri de ta menace, et t'ai vu sans effroi: + Tu prends pour t'en venger de plus puissantes armes; + Je craignois beaucoup moins tes bourreaux que ses larmes. + Seigneur, qui vois ici les périls que je cours, + En ce pressant besoin redouble ton secours; + Et toi qui, tout sortant encor de la victoire, + Regardes mes travaux du séjour de la gloire, 1090 + Cher Néarque, pour vaincre un si fort ennemi, + Prête du haut du ciel la main à ton ami. + Gardes, oseriez-vous me rendre un bon office[1270]? + Non pour me dérober aux rigueurs du supplice: + Ce n'est pas mon dessein qu'on me fasse évader; 1095 + Mais comme il suffira de trois à me garder, + L'autre m'obligeroit d'aller querir Sévère; + Je crois que sans péril on peut me satisfaire[1271]: + Si j'avois pu lui dire un secret important, + Il vivroit plus heureux, et je mourrois content. 1100 + + CLÉON. + + Si vous me l'ordonnez, j'y cours en diligence[1272]. + + POLYEUCTE. + + Sévère, à mon défaut, fera ta récompense. + Va, ne perds point de temps, et reviens promptement. + + CLÉON. + + Je serai de retour, Seigneur, dans un moment. + + +SCÈNE II. + +POLYEUCTE. + +(Les gardes se retirent aux coins du théâtre[1273].) + + Source délicieuse, en misères féconde[1274], 1105 + Que voulez-vous de moi, flatteuses voluptés? + Honteux attachements de la chair et du monde, + Que ne me quittez-vous, quand je vous ai quittés? + Allez, honneurs, plaisirs, qui me livrez la guerre: + Toute votre félicité, 1110 + Sujette à l'instabilité, + En moins de rien tombe par terre; + Et comme elle a l'éclat du verre, + Elle en a la fragilité[1275]. + + Ainsi n'espérez pas qu'après vous je soupire: 1115 + Vous étalez en vain vos charmes impuissants; + Vous me montrez en vain par tout ce vaste empire + Les ennemis de Dieu pompeux et florissants. + Il étale à son tour des revers équitables + Par qui les grands sont confondus; 1120 + Et les glaives qu'il tient pendus + Sur les plus fortunés coupables[1276] + Sont d'autant plus inévitables, + Que leurs coups sont moins attendus. + + Tigre altéré de sang, Décie impitoyable[1277], 1125 + Ce Dieu t'a trop longtemps abandonné les siens; + De ton heureux destin vois la suite effroyable: + Le Scythe va venger la Perse et les chrétiens[1278]; + Encore un peu plus outre, et ton heure est venue; + Rien ne t'en sauroit garantir; 1130 + Et la foudre qui va partir, + Toute prête à crever la nue, + Ne peut plus être retenue + Par l'attente du repentir. + + Que cependant Félix m'immole à ta colère; 1135 + Qu'un rival plus puissant éblouisse ses yeux[1279]; + Qu'aux dépens de ma vie il s'en fasse beau-père, + Et qu'à titre d'esclave il commande en ces lieux: + Je consens, ou plutôt j'aspire à ma ruine. + Monde, pour moi tu n'as plus rien[1280]: 1140 + Je porte en un coeur tout chrétien + Une flamme toute divine; + Et je ne regarde Pauline + Que comme un obstacle à mon bien. + + Saintes douceurs du ciel, adorables idées, 1145 + Vous remplissez un coeur qui vous peut recevoir: + De vos sacrés attraits les âmes possédées + Ne conçoivent plus rien qui les puisse[1281] émouvoir. + Vous promettez beaucoup, et donnez davantage: + Vos biens ne sont point inconstants; 1150 + Et l'heureux trépas que j'attends + Ne vous sert que d'un doux passage + Pour nous introduire au partage + Qui nous rend à jamais contents. + + C'est vous, ô feu divin que rien ne peut éteindre, 1155 + Qui m'allez faire voir Pauline sans la craindre. + Je la vois; mais mon coeur, d'un saint zèle enflammé, + N'en goûte plus l'appas dont il étoit charmé; + Et mes yeux, éclairés des célestes lumières, + Ne trouvent plus aux siens leurs grâces coutumières. + + +SCÈNE III. + +POLYEUCTE, PAULINE, GARDES. + + POLYEUCTE. + + Madame, quel dessein vous fait me demander? + Est-ce pour me combattre, ou pour me seconder? + Cet effort généreux de votre amour parfaite[1282] + Vient-il à mon secours, vient-il à ma défaite? + Apportez-vous ici la haine, ou l'amitié, 1165 + Comme mon ennemie, ou ma chère moitié? + + PAULINE. + + Vous n'avez point ici d'ennemi que vous-même: + Seul vous vous haïssez, lorsque chacun vous aime[1283]; + Seul vous exécutez tout ce que j'ai rêvé: + Ne veuillez pas vous perdre, et vous êtes sauvé. 1170 + A quelque extrémité que votre crime passe, + Vous êtes innocent si vous vous faites grâce. + Daignez considérer le sang dont vous sortez, + Vos grandes actions, vos rares qualités: + Chéri de tout le peuple, estimé chez le prince, 1175 + Gendre du gouverneur de toute la province; + Je ne vous compte à rien le nom de mon époux: + C'est un bonheur pour moi qui n'est pas grand pour vous; + Mais après vos exploits, après votre naissance, + Après votre pouvoir, voyez notre espérance, 1180 + Et n'abandonnez pas à la main d'un bourreau + Ce qu'à nos justes voeux promet un sort si beau. + + POLYEUCTE. + + Je considère plus; je sais mes avantages, + Et l'espoir que sur eux forment les grands courages: + Ils n'aspirent enfin qu'à des biens passagers, 1185 + Que troublent les soucis, que suivent les dangers; + La mort nous les ravit, la fortune s'en joue; + Aujourd'hui dans le trône, et demain dans la boue; + Et leur plus haut éclat fait tant de mécontents, + Que peu de vos Césars en ont joui longtemps. 1190 + J'ai de l'ambition, mais plus noble et plus belle: + Cette grandeur périt, j'en veux une immortelle, + Un bonheur assuré, sans mesure et sans fin, + Au-dessus de l'envie, au-dessus du destin. + Est-ce trop l'acheter que d'une triste vie 1195 + Qui tantôt, qui soudain me peut être ravie, + Qui ne me fait jouir que d'un instant qui fuit, + Et ne peut m'assurer de celui qui le suit? + + PAULINE. + + Voilà de vos chrétiens les ridicules songes; + Voilà jusqu'à quel point vous charment leurs mensonges: + Tout votre sang est peu pour un bonheur si doux! + Mais pour en disposer, ce sang est-il à vous? + Vous n'avez pas la vie ainsi qu'un héritage; + Le jour qui vous la donne en même temps l'engage: + Vous la devez au prince, au public, à l'État. 1205 + + POLYEUCTE. + + Je la voudrais pour eux perdre dans un combat; + Je sais quel en est l'heur, et quelle en est la gloire. + Des aïeux de Décie on vante la mémoire; + Et ce nom, précieux encore à vos Romains, + Au bout de six cents ans lui met l'empire aux mains. + Je dois ma vie au peuple, au prince, à sa couronne; + Mais je la dois bien plus au Dieu qui me la donne: + Si mourir pour son prince est un illustre sort, + Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort! + + PAULINE. + + Quel Dieu! + + POLYEUCTE. + + Tout beau, Pauline: il entend vos paroles, + Et ce n'est pas un Dieu comme vos Dieux frivoles, + Insensibles et sourds, impuissants, mutilés, + De bois, de marbre, ou d'or, comme vous les voulez: + C'est le Dieu des chrétiens, c'est le mien, c'est le vôtre; + Et la terre et le ciel n'en connoissent point d'autre, 1220 + + PAULINE. + + Adorez-le dans l'âme, et n'en témoignez rien. + + POLYEUCTE. + + Que je sois tout ensemble idolâtre et chrétien! + + PAULINE. + + Ne feignez qu'un moment, laissez partir Sévère, + Et donnez lieu d'agir aux bontés de mon père. + + POLYEUCTE. + + Les bontés de mon Dieu sont bien plus à chérir: 1225 + Il m'ôte des périls que j'aurois pu courir, + Et sans me laisser lieu de tourner en arrière, + Sa faveur me couronne entrant dans la carrière; + Du premier coup de vent il me conduit au port, + Et sortant du baptême, il m'envoie à la mort. 1230 + Si vous pouviez comprendre et le peu qu'est la vie, + Et de quelles douceurs cette mort est suivie! + Mais que sert de parler de ces trésors cachés + A des esprits que Dieu n'a pas encor touchés? + + PAULINE. + + Cruel, car il est temps que ma douleur éclate, 1235 + Et qu'un juste reproche accable une âme ingrate, + Est-ce là ce beau feu? sont-ce là tes serments? + Témoignes-tu pour moi les moindres sentiments? + Je ne te parlois point de l'état déplorable + Où ta mort va laisser ta femme inconsolable; 1240 + Je croyois que l'amour t'en parleroit assez, + Et je ne voulois pas de sentiments forcés; + Mais cette amour si ferme et si bien méritée + Que tu m'avois promise, et que je t'ai portée, + Quand tu me veux quitter, quand tu me fais mourir, + Te peut-elle arracher une larme, un soupir? + Tu me quittes, ingrat, et le fais avec joie[1284]; + Tu ne la caches pas, tu veux que je la voie; + Et ton coeur, insensible à ces tristes appas, + Se figure un bonheur où je ne serai pas! 1250 + C'est donc là le dégoût qu'apporte l'hyménée? + Je te suis odieuse après m'être donnée! + + POLYEUCTE. + + Hélas! + + PAULINE. + + Que cet hélas a de peine à sortir! + Encor s'il commençoit un heureux repentir[1285], + Que tout forcé qu'il est, j'y trouverois de charmes! 1255 + Mais courage, il s'émeut, je vois couler des larmes. + + POLYEUCTE. + + J'en verse, et plût à Dieu qu'à force d'en verser + Ce coeur trop endurci se pût enfin percer! + Le déplorable état où je vous abandonne + Est bien digne des pleurs que mon amour vous donne; + Et si l'on peut au ciel sentir quelques douleurs[1286], + J'y pleurerai pour vous l'excès de vos malheurs; + Mais si, dans ce séjour de gloire et de lumière, + Ce Dieu tout juste et bon peut souffrir ma prière, + S'il y daigne écouter un conjugal amour, 1265 + Sur votre aveuglement il répandra le jour. + Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne[1287]; + Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne: + Avec trop de mérite il vous plut la former, + Pour ne vous pas connoître et ne vous pas aimer, 1270 + Pour vivre des enfers esclave infortunée, + Et sous leur triste joug mourir comme elle est née. + + PAULINE. + + Que dis-tu, malheureux? qu'oses-tu souhaiter? + + POLYEUCTE. + + Ce que de tout mon sang je voudrois acheter. + + PAULINE. + + Que plutôt.... + + POLYEUCTE. + + C'est en vain qu'on se met en défense: + Ce Dieu touche les coeurs lorsque moins on y pense. + Ce bienheureux moment n'est pas encor venu; + Il viendra, mais le temps ne m'en est pas connu. + + PAULINE. + + Quittez cette chimère, et m'aimez. + + POLYEUCTE. + + Je vous aime, + Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même. + + PAULINE. + + Au nom de cet amour ne m'abandonnez pas. + + POLYEUCTE. + + Au nom de cet amour, daignez suivre mes pas[1288]. + + PAULINE. + + C'est peu de me quitter, tu veux donc me séduire? + + POLYEUCTE. + + C'est peu d'aller au ciel, je vous y veux conduire. + + PAULINE. + + Imaginations! + + POLYEUCTE. + + Célestes vérités! 1285 + + PAULINE. + + Étrange aveuglement! + + POLYEUCTE. + + Éternelles clartés! + + PAULINE. + + Tu préfères la mort à l'amour de Pauline! + + POLYEUCTE. + + Vous préférez le monde à la bonté divine! + + PAULINE. + + Va, cruel, va mourir: tu ne m'aimas jamais. + + POLYEUCTE. + + Vivez heureuse au monde, et me laissez en paix. 1290 + + PAULINE. + + Oui, je t'y vais laisser; ne t'en mets plus en peine; + Je vais.... + + +SCÈNE IV. + +POLYEUCTE, PAULINE, SÉVÈRE, FABIAN. GARDES. + + PAULINE. + + Mais quel dessein en ce lieu vous amène, + Sévère? auroit-on cru qu'un coeur si généreux[1289] + Pût venir jusqu'ici braver un malheureux? + + POLYEUCTE. + + Vous traitez mal, Pauline, un si rare mérite: 1295 + A ma seule prière il rend cette visite. + Je vous ai fait, Seigneur, une incivilité[1290], + Que vous pardonnerez à ma captivité. + Possesseur d'un trésor dont je n'étois pas digne, + Souffrez avant ma mort que je vous le résigne[1291], 1300 + Et laisse la vertu la plus rare à nos yeux + Qu'une femme jamais pût recevoir des cieux + Aux mains du plus vaillant et du plus honnête homme + Qu'ait adoré la terre et qu'ait vu naître Rome. + Vous êtes digne d'elle, elle est digne de vous; 1305 + Ne la refusez pas de la main d'un époux: + S'il vous a désunis, sa mort vous va rejoindre. + Qu'un feu jadis si beau n'en devienne pas moindre: + Rendez-lui votre coeur, et recevez sa foi; + Vivez heureux ensemble, et mourez comme moi; 1310 + C'est le bien qu'à tous deux Polyeucte desire. + Qu'on me mène à la mort, je n'ai plus rien à dire. + Allons, gardes, c'est fait. + + +SCÈNE V. + +SÉVÈRE, PAULINE, FABIAN. + + SÉVÈRE. + + Dans mon étonnement, + Je suis confus pour lui de son aveuglement; + Sa résolution a si peu de pareilles, 1315 + Qu'à peine je me fie encore à mes oreilles, + Un coeur qui vous chérit (mais quel coeur assez bas + Auroit pu vous connoître, et ne vous chérir pas?), + Un homme aimé de vous, sitôt qu'il vous possède, + Sans regret il vous quitte; il fait plus, il vous cède; 1320 + Et comme si vos feux étoient un don fatal, + Il en fait un présent lui-même à son rival! + Certes ou les chrétiens ont d'étranges manies, + Ou leurs félicités doivent être infinies, + Puisque, pour y prétendre, ils osent rejeter 1325 + Ce que de tout l'empire il faudroit acheter. + Pour moi, si mes destins, un peu plus tôt propices, + Eussent de votre hymen honoré mes services, + Je n'aurois adoré que l'éclat de vos yeux, + J'en aurois fait mes rois, j'en aurois fait mes Dieux; 1330 + On m'auroit mis en poudre, on m'auroit mis en cendre, + Avant que.... + + PAULINE. + + Brisons là: je crains de trop entendre, + Et que cette chaleur, qui sent vos premiers feux, + Ne pousse quelque suite indigne de tous deux. + Sévère, connoissez Pauline toute entière. 1335 + Mon Polyeucte touche à son heure dernière; + Pour achever de vivre il n'a plus qu'un moment: + Vous en êtes la cause encor qu'innocemment. + Je ne sais si votre âme, à vos desirs ouverte, + Auroit osé former quelque espoir sur sa perte; 1340 + Mais sachez qu'il n'est point de si cruels trépas + Où d'un front assuré je ne porte mes pas, + Qu'il n'est point aux enfers d'horreurs que je n'endure[1292], + Plutôt que de souiller une gloire si pure, + Que d'épouser un homme, après son triste sort, 1345 + Qui de quelque façon soit cause de sa mort; + Et si vous me croyiez d'une âme si peu saine, + L'amour que j'eus pour vous tourneroit toute en haine. + Vous êtes généreux; soyez-le jusqu'au bout. + Mon père est en état de vous accorder tout, 1350 + Il vous craint; et j'avance encor cette parole, + Que s'il perd mon époux, c'est à vous qu'il l'immole; + Sauvez ce malheureux, employez-vous pour lui; + Faites-vous un effort pour lui servir d'appui. + Je sais que c'est beaucoup que ce que je demande; 1355 + Mais plus l'effort est grand, plus la gloire en est grande. + Conserver un rival dont vous êtes jaloux, + C'est un trait de vertu qui n'appartient qu'à vous; + Et si ce n'est assez de votre renommée, + C'est beaucoup qu'une femme autrefois tant aimée, 1360 + Et dont l'amour peut-être encor vous peut toucher, + Doive à votre grand coeur ce qu'elle a de plus cher: + Souvenez-vous enfin que vous êtes Sévère. + Adieu: résolvez seul ce que vous voulez faire[1293]; + Si vous n'êtes pas tel que je l'ose espérer, 1365 + Pour vous priser encor je le veux ignorer. + + +SCÈNE VI. + +SÉVÈRE, FABIAN. + + SÉVÈRE. + + Qu'est-ce-ci, Fabian? quel nouveau coup de foudre + Tombe sur mon bonheur, et le réduit en poudre? + Plus je l'estime près, plus il est éloigné; + Je trouve tout perdu quand je crois tout gagné; 1370 + Et toujours la fortune, à me nuire obstinée, + Tranche mon espérance aussitôt qu'elle est née: + Avant qu'offrir des voeux je reçois des refus; + Toujours triste, toujours et honteux et confus + De voir que lâchement elle ait osé renaître, 1375 + Qu'encor plus lâchement elle ait osé paroître, + Et qu'une femme enfin dans la calamité[1294] + Me fasse des leçons de générosité. + Votre belle âme est haute autant que malheureuse, + Mais elle est inhumaine autant que généreuse, 1380 + Pauline, et vos douleurs avec trop de rigueur + D'un amant tout à vous tyrannisent le coeur. + C'est donc peu de vous perdre, il faut que je vous donne, + Que je serve un rival lorsqu'il vous abandonne, + Et que par un cruel et généreux effort, 1385 + Pour vous rendre en ses mains, je l'arrache à la mort. + + FABIAN. + + Laissez à son destin cette ingrate famille; + Qu'il accorde, s'il veut, le père avec la fille, + Polyeucte et Félix, l'épouse avec l'époux. + D'un si cruel effort quel prix espérez-vous? 1390 + + SÉVÈRE. + + La gloire de montrer à cette âme si belle + Que Sévère l'égale, et qu'il est digne d'elle; + Qu'elle m'étoit bien due, et que l'ordre des cieux + En me la refusant m'est trop injurieux. + + FABIAN. + + Sans accuser le sort ni le ciel d'injustice, 1395 + Prenez garde au péril qui suit un tel service: + Vous hasardez beaucoup, Seigneur, pensez-y bien. + Quoi? vous entreprenez de sauver un chrétien! + Pouvez-vous ignorer pour cette secte impie + Quelle est et fut toujours la haine de Décie? 1400 + C'est un crime vers lui si grand, si capital, + Qu'à votre faveur même il peut être fatal. + + SÉVÈRE. + + Cet avis seroit bon pour quelque âme commune. + S'il tient entre ses mains ma vie et ma fortune, + Je suis encor Sévère, et tout ce grand pouvoir 1405 + Ne peut rien sur ma gloire, et rien sur mon devoir. + Ici l'honneur m'oblige, et j'y veux satisfaire; + Qu'après le sort se montre ou propice ou contraire, + Comme son naturel est toujours inconstant, + Périssant glorieux, je périrai content. 1410 + Je te dirai bien plus, mais avec confidence: + La secte des chrétiens n'est pas ce que l'on pense; + On les hait; la raison, je ne la connois point, + Et je ne vois Décie injuste qu'en ce point. + Par curiosité j'ai voulu les connoître: 1415 + On les tient pour sorciers dont l'enfer est le maître, + Et sur cette croyance on punit du trépas + Des mystères secrets que nous n'entendons pas; + Mais Cérès Éleusine et la Bonne Déesse + Ont leurs secrets, comme eux, à Rome et dans la Grèce; + Encore impunément nous souffrons en tous lieux, + Leur Dieu seul excepté, toutes sortes de Dieux: + Tous les monstres d'Égypte ont leurs temples dans Rome; + Nos aïeux à leur gré faisoient un Dieu d'un homme; + Et leur sang parmi nous conservant leurs erreurs, 1425 + Nous remplissons le ciel de tous nos empereurs; + Mais à parler sans fard de tant d'apothéoses, + L'effet est bien douteux de ces métamorphoses. + Les chrétiens n'ont qu'un Dieu, maître absolu de tout, + De qui le seul vouloir fait tout ce qu'il résout; 1430 + Mais si j'ose entre nous dire ce qui me semble, + Les nôtres bien souvent s'accordent mal ensemble; + Et me dût leur colère écraser à tes yeux, + Nous en avons beaucoup pour être de vrais Dieux[1295]. + Enfin chez les chrétiens les moeurs sont innocentes, + Les vices détestés, les vertus florissantes; + Ils font des voeux pour nous qui les persécutons[1296]; + Et depuis tant de temps que nous les tourmentons, + Les a-t-on vus mutins? les a-t-on vus rebelles? + Nos princes ont-ils eu des soldats plus fidèles? 1440 + Furieux dans la guerre, ils souffrent nos bourreaux, + Et lions au combat, ils meurent en agneaux. + J'ai trop de pitié d'eux pour ne les pas défendre. + Allons trouver Félix; commençons par son gendre; + Et contentons ainsi, d'une seule action, 1445 + Et Pauline, et ma gloire, et ma compassion. + + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + +NOTES: + + [1270] _Var._ [Gardes, oseriez-vous me rendre un bon office?] + CLÉON. Nous n'osons plus, Seigneur, vous rendre aucun service. + POL. Je ne vous parle pas de me faire évader. (1643-56) + + [1271] _Var._ Je crois que sans péril cela se peut bien faire. + (1643-56) + + [1272] _Var._ Puisque c'est pour Sévère, à tout je me dispense. + POL. Lui-même, à mon défaut, fera ta récompense. + Le plus tôt vaut le mieux; va donc, et promptement. + CLÉON. J'y cours, et vous m'aurez ici dans un moment. + (1643-56) + + [1273] _Var._ POLYEUCTE, _seul_, _ses gardes s'étant retirés aux + coins du théâtre_. (1643-56) + + [1274] Cette figure rappelle ces vers de Lucrèce (livre IV, vers + 1129 et 1130): + + .... _Medio de fonte leporum + Surgit amari aliquid, quod in ipsis floribus angat._ + + [1275] «J'ai ouï dire souvent à M. Corneille qu'il avoit fait, + dans son _Polyeucte_, au sujet de la Fortune, ces deux vers si + célèbres: + + Et comme elle a l'éclat du verre, + Elle en a la fragilité, + + sans savoir qu'ils fussent de M. Godeau, évêque de Vence; car ils + sont originairement de M. Godeau, qui les avoit faits, dans son + _Ode_ au cardinal de Richelieu, quinze ans avant que M. Corneille + les eût faits dans son _Polyeucte_. Il est assez ordinaire de se + rencontrer ainsi dans la pensée et dans l'expression des autres.» + (Observation de Ménage, p. 116 des _Poésies de Malherbe avec les + Observations de Ménage_, _segonde édition_, 1689, in-12.) Ménage, + comme le fait remarquer M. Taschereau, cite ici de mémoire. La + pièce de Godeau, fort louangeuse, il est vrai, pour le cardinal de + Richelieu, est toutefois intitulée: _Au Roy. Ode._ Elle est in-4º. + On lit à la fin de la trente-troisième strophe: + + Mais leur gloire tombe par terre, + Et comme elle a l'éclat du verre, + Elle en a la fragilité. + + Publius Syrus avait dit: + + _Fortuna vitrea est; tum quum splendet, frangitur._ + + [1276] _Var._ Dessus ces illustres coupables[1276-a]. (1643-56) + + [1276-a] On a rapproché de cet endroit les vers bien connus + d'Horace (livre III, ode 1, vers 17 et 18): + + _Destrictus ensis cui super impia + Cervice pendet...._ + + [1277] _Var._ Tigre affamé de sang, Décie impitoyable. (1643-48 + in-4º) + + [1278] L'empereur Décius périt, comme l'on sait, dans sa guerre + contre les Goths. + + [1279] _Var._ Qu'un rival plus puissant lui donne dans les yeux. + (1643-56) + + [1280] _Var._ Vains appas, vous ne m'êtes rien. (1643-56) + + [1281] L'édition de 1682 porte, par erreur, _qui le puisse_, pour + _qui les puisse_. + + [1282] _Var._ Et l'effort généreux de cette amour parfaite + Vient-il à mon secours, ou bien à ma défaite? (1643-56) + + [1283] _Var._ Vous seul vous haïssez, lorsque chacun vous aime; + Vous seul exécutez tout ce que j'ai rêvé. (1643-56) + + [1284] _Var._ Tu me quittes, ingrat, et mêmes avec joie. + (1643-56) + + [1285] _Var._ Encore s'il marquoit un heureux repentir. (1643-56) + + [1286] _Var._ Et si l'on peut au ciel emporter des douleurs, + J'en emporte de voir l'excès de vos malheurs. (1643-56) + + [1287] Voyez la Notice de _Polyeucte_, p. 468. + + [1288] _Var._ Au nom de cet amour, venez suivre mes pas. + (1643-56) + + [1289] _Var._ Sévère? est-ce le fait d'un homme généreux, + De venir jusqu'ici braver un malheureux? (1643-56) + + [1290] _Var._ Je vous ai fait, Sévère, une incivilité[1290-a]. + (1643-56) + + [1290-a] Les éditions de 1654 et de 1656 donnent, par + erreur, _infidélité_, pour _incivilité_. + + [1291] _Var._ Souffrez, avant mourir, que je vous le résigne. + (1643-56) + + [1292] _Var._ Qu'il n'est point aux enfers d'horreur que je + n'endure. (1664) + + [1293] _Var._ Je m'en vais sans réponse après cette prière, + Et si vous n'êtes tel que je l'ose espérer. (1643-56) + _Var._ Adieu: résolvez seul ce que vous devez faire. + (1660-64) + + [1294] _Var._ Et qu'une femme enfin dans l'infélicité. (1643-64) + + [1295] _Var._ [Nous en avons beaucoup pour être de vrais + Dieux[1295-a].] + Peut-être qu'après tout ces croyances publiques + Ne sont qu'inventions de sages politiques, + Pour contenir un peuple ou bien pour l'émouvoir, + Et dessus sa foiblesse affermir leur pouvoir[1295-b]. + [Enfin chez les chrétiens les moeurs sont innocentes, + Les vices détestés, les vertus florissantes;] + Jamais un adultère, un traître, un assassin; + Jamais d'ivrognerie, et jamais de larcin: + Ce n'est qu'amour entre eux, que charité sincère; + Chacun y chérit l'autre, et le secourt en frère; + [Ils font des voeux pour nous qui les persécutons.] (1643-56) + + [1295-a] Lemazurier rapporte (tome I, p. 92) que quand Baron + arrivait à ce vers, «il s'approchait de Fabian, comme lorsqu'on + craint d'être entendu; et pour obliger ce confident à ne pas + perdre un mot de ce qu'il allait lui dire, il lui mettait la main + sur l'épaule.» + + [1295-b] «Quoique ces vers n'expriment que le doute vague + d'un païen, à qui les extravagances de sa religion rendoient + suspectes toutes les autres religions, et qui n'avoit aucune + connoissance des preuves évidentes de la nôtre, M. Corneille + s'est reproché plusieurs fois de les avoir fait imprimer.» + (_OEuvres de Corneille_, édition de 1738, _Avertissement_ de + Jolly, tome I, p. XXX.) + + [1296] «Remarquez ici que Racine, dans _Esther_ (acte III, scène + IV), exprime la même chose en cinq vers: + + Pendant que votre main, sur eux appesantie, + A leurs persécuteurs les livroit sans secours, + Ils conjuroient ce Dieu de veiller sur vos jours, + De rompre des méchants les trames criminelles, + De mettre votre trône à l'ombre de ses ailes.» + + (_Voltaire._) + + + + +ACTE V. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +FÉLIX, ALBIN, CLÉON. + + FÉLIX. + + Albin, as-tu bien vu la fourbe de Sévère? + As-tu bien vu sa haine? et vois-tu ma misère? + + ALBIN. + + Je n'ai rien vu en lui qu'un rival généreux, + Et ne vois rien en vous qu'un père rigoureux. 1450 + + FÉLIX. + + Que tu discernes mal le coeur d'avec la mine[1297]! + Dans l'âme il hait Félix et dédaigne Pauline; + Et s'il l'aima jadis, il estime aujourd'hui + Les restes d'un rival trop indignes de lui. + Il parle en sa faveur, il me prie, il menace, 1455 + Et me perdra, dit-il, si je ne lui fais grâce; + Tranchant du généreux, il croit m'épouvanter: + L'artifice est trop lourd pour ne pas l'éventer. + Je sais des gens de cour quelle est la politique[1298], + J'en connois mieux que lui la plus fine pratique. 1460 + C'est en vain qu'il tempête et feint d'être en fureur: + Je vois ce qu'il prétend auprès de l'Empereur. + De ce qu'il me demande il m'y feroit un crime: + Épargnant son rival, je serois sa victime; + Et s'il avoit affaire à quelque maladroit, 1465 + Le piège est bien tendu, sans doute il le perdroit; + Mais un vieux courtisan est un peu moins crédule[1299]: + Il voit quand on le joue, et quand on dissimule; + Et moi j'en ai tant vu de toutes les façons, + Qu'à lui-même au besoin j'en ferois des leçons. 1470 + + ALBIN. + + Dieux! que vous vous gênez par cette défiance! + + FÉLIX. + + Pour subsister en cour c'est la haute science: + Quand un homme une fois a droit de nous haïr, + Nous devons présumer qu'il cherche à nous trahir; + Toute son amitié nous doit être suspecte. 1475 + Si Polyeucte enfin n'abandonne sa secte, + Quoi que son protecteur ait pour lui dans l'esprit, + Je suivrai hautement l'ordre qui m'est prescrit. + + ALBIN. + + Grâce, grâce, Seigneur! que Pauline l'obtienne! + + FÉLIX. + + Celle de l'Empereur ne suivroit pas la mienne, 1480 + Et loin de le tirer de ce pas dangereux[1300], + Ma bonté ne feroit que nous perdre tous deux. + + ALBIN. + + Mais Sévère promet.... + + FÉLIX. + + Albin, je m'en défie, + Et connois mieux que lui la haine de Décie: + En faveur des chrétiens s'il choquoit son courroux, 1485 + Lui-même assurément se perdroit avec nous. + Je veux tenter pourtant encore une autre voie: + Amenez Polyeucte; et si je le renvoie[1301], + S'il demeure insensible à ce dernier effort, + Au sortir de ce lieu qu'on lui donne la mort[1302]. 1490 + + ALBIN. + + Votre ordre est rigoureux. + + FÉLIX. + + Il faut que je le suive, + Si je veux empêcher qu'un désordre n'arrive. + Je vois le peuple ému pour prendre son parti; + Et toi-même tantôt tu m'en as averti. + Dans ce zèle pour lui qu'il fait déjà paroître, 1495 + Je ne sais si longtemps j'en pourrois être maître; + Peut-être dès demain, dès la nuit, dès ce soir, + J'en verrois des effets que je ne veux pas voir; + Et Sévère aussitôt, courant à sa vengeance, + M'iroit calomnier de quelque intelligence. 1500 + Il faut rompre ce coup, qui me seroit fatal. + + ALBIN. + + Que tant de prévoyance est un étrange mal[1303]! + Tout vous nuit, tout vous perd, tout vous fait de l'ombrage; + Mais voyez que sa mort mettra ce peuple en rage, + Que c'est mal le guérir que le désespérer. 1505 + + FÉLIX. + + En vain après sa mort il voudra murmurer; + Et s'il ose venir à quelque violence, + C'est à faire[1304] à céder deux jours à l'insolence: + J'aurai fait mon devoir, quoi qu'il puisse arriver[1305]. + Mais Polyeucte vient, tâchons à le sauver[1306]. 1510 + Soldats, retirez-vous, et gardez bien la porte. + + +SCÈNE II. + +FÉLIX, POLYEUCTE, ALBIN. + + FÉLIX. + + As-tu donc pour la vie une haine si forte, + Malheureux Polyeucte? et la loi des chrétiens + T'ordonne-t-elle ainsi d'abandonner les tiens? + + POLYEUCTE. + + Je ne hais point la vie, et j'en aime l'usage, 1515 + Mais sans attachement qui sente l'esclavage, + Toujours prêt à la rendre au Dieu dont je la tiens: + La raison me l'ordonne, et la loi des chrétiens; + Et je vous montre à tous par là comme il faut vivre, + Si vous avez le coeur assez bon pour me suivre. 1520 + + FÉLIX. + + Te suivre dans l'abîme où tu te veux jeter? + + POLYEUCTE. + + Mais plutôt dans la gloire où je m'en vais monter. + + FÉLIX. + + Donne-moi pour le moins le temps de la connoître: + Pour me faire chrétien, sers-moi de guide à l'être, + Et ne dédaigne pas de m'instruire en ta foi, 1525 + Ou toi-même à ton Dieu tu répondras de moi. + + POLYEUCTE. + + N'en riez point, Félix, il sera votre juge; + Vous ne trouverez point devant lui de refuge: + Les rois et les bergers y sont d'un même rang. + De tous les siens sur vous il vengera le sang. 1530 + + FÉLIX. + + Je n'en répandrai plus, et quoi qu'il en arrive, + Dans la foi des chrétiens je souffrirai qu'on vive: + J'en serai protecteur. + + POLYEUCTE. + + Non, non, persécutez, + Et soyez l'instrument de nos félicités: + Celle d'un vrai chrétien n'est que dans les souffrances[1307]; + Les plus cruels tourments lui sont des récompenses. + Dieu, qui rend le centuple aux bonnes actions, + Pour comble donne encor les persécutions. + Mais ces secrets pour vous sont fâcheux à comprendre: + Ce n'est qu'à ses élus que Dieu les fait entendre. 1540 + + FÉLIX. + + Je te parle sans fard, et veux être chrétien. + + POLYEUCTE. + + Qui peut donc retarder l'effet d'un si grand bien? + + FÉLIX. + + La présence importune.... + + POLYEUCTE. + + Et de qui? de Sévère? + + FÉLIX. + + Pour lui seul contre toi j'ai feint tant de colère: + Dissimule un moment jusques à son départ. 1545 + + POLYEUCTE. + + Félix, c'est donc ainsi que vous parlez sans fard? + Portez à vos païens, portez à vos idoles + Le sucre empoisonné que sèment vos paroles[1308]. + Un chrétien ne craint rien, ne dissimule rien: + Aux yeux de tout le monde il est toujours chrétien. 1550 + + + FÉLIX. + + Ce zèle de ta foi ne sert qu'à te séduire, + Si tu cours à la mort plutôt que de m'instruire. + + POLYEUCTE. + + Je vous en parlerois ici hors de saison: + Elle est un don du ciel, et non de la raison; + Et c'est là que bientôt, voyant Dieu face à face, 1555 + Plus aisément pour vous j'obtiendrai cette grâce. + + FÉLIX. + + Ta perte cependant me va désespérer. + + POLYEUCTE. + + Vous avez en vos mains de quoi la réparer: + En vous ôtant un gendre, on vous en donne un autre, + Dont la condition répond mieux à la vôtre; 1560 + Ma perte n'est pour vous qu'un change avantageux. + + FÉLIX. + + Cesse de me tenir ce discours outrageux. + Je t'ai considéré plus que tu ne mérites; + Mais malgré ma bonté, qui croît plus tu l'irrites[1309], + Cette insolence enfin te rendroit odieux, 1565 + Et je me vengerois aussi bien que nos Dieux. + + POLYEUCTE. + + Quoi? vous changez bientôt d'humeur et de langage! + Le zèle de vos Dieux rentre en votre courage! + Celui d'être chrétien s'échappe! et par hasard + Je vous viens d'obliger à me parler sans fard! 1570 + + FÉLIX. + + Va, ne présume pas que quoi que je te jure, + De tes nouveaux docteurs je suive l'imposture: + Je flattois ta manie, afin de t'arracher + Du honteux précipice où tu vas trébucher; + Je voulois gagner temps, pour ménager ta vie 1575 + Après l'éloignement d'un flatteur de Décie; + Mais j'ai fait trop d'injure à nos Dieux tout-puissants: + Choisis de leur donner ton sang, ou de l'encens. + + POLYEUCTE. + + Mon choix n'est point douteux. Mais j'aperçois Pauline. + O ciel! + + +SCÈNE III. + +FÉLIX, POLYEUCTE, PAULINE, ALBIN. + + PAULINE. + + Qui de vous deux aujourd'hui m'assassine? 1580 + Sont-ce tous deux ensemble, ou chacun à son tour? + Ne pourrai-je fléchir la nature ou l'amour? + Et n'obtiendrai-je rien d'un époux ni d'un père? + + FÉLIX. + + Parlez à votre époux. + + POLYEUCTE. + + Vivez avec Sévère. + + PAULINE. + + Tigre, assassine-moi du moins sans m'outrager. 1585 + + POLYEUCTE. + + Mon amour, par pitié, cherche à vous soulager[1310]: + Il voit quelle douleur dans l'âme vous possède, + Et sait qu'un autre amour en est le seul remède[1311]. + Puisqu'un si grand mérite a pu vous enflammer, + Sa présence toujours a droit de vous charmer: 1590 + Vous l'aimiez, il vous aime, et sa gloire augmentée.... + + PAULINE. + + Que t'ai-je fait, cruel, pour être ainsi traitée, + Et pour me reprocher, au mépris de ma foi, + Un amour si puissant que j'ai vaincu pour toi? + Vois, pour te faire vaincre un si fort adversaire, 1595 + Quels efforts à moi-même il a fallu me faire; + Quels combats j'ai donnés pour te donner un coeur + Si justement acquis à son premier vainqueur; + Et si l'ingratitude en ton coeur ne domine, + Fais quelque effort sur toi pour te rendre à Pauline: + Apprends d'elle à forcer ton propre sentiment; + Prends sa vertu pour guide en ton aveuglement; + Souffre que de toi-même elle obtienne ta vie, + Pour vivre sous tes lois à jamais asservie. + Si tu peux rejeter de si justes desirs, 1605 + Regarde au moins ses pleurs, écoute ses soupirs; + Ne désespère pas une âme qui t'adore. + + POLYEUCTE. + + Je vous l'ai déjà dit, et vous le dis encore, + Vivez avec Sévère, ou mourez avec moi. + Je ne méprise point vos pleurs ni votre foi; 1610 + Mais de quoi que pour vous notre amour m'entretienne, + Je ne vous connois plus, si vous n'êtes chrétienne. + C'en est assez, Félix, reprenez ce courroux, + Et sur cet insolent vengez vos Dieux et vous. + + PAULINE. + + Ah! mon père, son crime à peine est pardonnable; 1615 + Mais s'il est insensé, vous êtes raisonnable. + La nature est trop forte, et ses aimables traits + Imprimés dans le sang ne s'effacent jamais: + Un père est toujours père, et sur cette assurance + J'ose appuyer encore un reste d'espérance. 1620 + Jetez sur votre fille un regard paternel: + Ma mort suivra la mort de ce cher criminel; + Et les Dieux trouveront sa peine illégitime, + Puisqu'elle confondra l'innocence et le crime, + Et qu'elle changera, par ce redoublement, 1625 + En injuste rigueur un juste châtiment; + Nos destins, par vos mains rendus inséparables, + Nous doivent rendre heureux ensemble, ou misérables; + Et vous seriez cruel jusques au dernier point, + Si vous désunissiez ce que vous avez joint. 1630 + Un coeur à l'autre uni jamais ne se retire, + Et pour l'en séparer il faut qu'on le déchire. + Mais vous êtes sensible à mes justes douleurs, + Et d'un oeil paternel vous regardez mes pleurs. + + FÉLIX. + + Oui, ma fille, il est vrai qu'un père est toujours père; + Rien n'en peut effacer le sacré caractère: + Je porte un coeur sensible, et vous l'avez percé; + Je me joins avec vous contre cet insensé. + Malheureux Polyeucte, es-tu seul insensible? + Et veux-tu rendre seul ton crime irrémissible? 1640 + Peux-tu voir tant de pleurs d'un oeil si détaché[1312]? + Peux-tu voir tant d'amour sans en être touché? + Ne reconnois-tu plus ni beau-père, ni femme, + Sans amitié pour l'un, et pour l'autre sans flamme? + Pour reprendre les noms et de gendre et d'époux, 1645 + Veux-tu nous voir tous deux embrasser tes genoux? + + POLYEUCTE. + + Que tout cet artifice est de mauvaise grâce! + Après avoir deux fois essayé la menace, + Après m'avoir fait voir Néarque dans la mort, + Après avoir tenté l'amour et son effort, 1650 + Après m'avoir montré cette soif du baptême, + Pour opposer à Dieu l'intérêt de Dieu même, + Vous vous joignez ensemble! Ah! ruses de l'enfer! + Faut-il tant de fois vaincre avant que triompher? + Vos résolutions usent trop de remise: 1655 + Prenez la vôtre enfin, puisque la mienne est prise. + Je n'adore qu'un Dieu, maître de l'univers, + Sous qui tremblent le ciel, la terre, et les enfers, + Un Dieu qui, nous aimant d'une amour infinie, + Voulut mourir pour nous avec ignominie, 1660 + Et qui par un effort de cet excès d'amour[1313], + Veut pour nous en victime être offert chaque jour. + Mais j'ai tort d'en parler à qui ne peut m'entendre. + Voyez l'aveugle erreur que vous osez défendre: + Des crimes les plus noirs vous souillez tous vos Dieux; + Vous n'en punissez point qui n'ait son maître aux cieux: + La prostitution, l'adultère, l'inceste, + Le vol, l'assassinat, et tout ce qu'on déteste, + C'est l'exemple qu'à suivre offrent vos immortels. + J'ai profané leur temple, et brisé leurs autels; 1670 + Je le ferois encor, si j'avois à le faire[1314], + Même aux yeux de Félix, même aux yeux de Sévère, + Même aux yeux du sénat, aux yeux de l'Empereur. + + FÉLIX. + + Enfin ma bonté cède à ma juste fureur: + Adore-les, ou meurs. + + POLYEUCTE. + + Je suis chrétien. + + FÉLIX. + + Impie! 1675 + Adore-les, te dis-je, ou renonce à la vie. + + POLYEUCTE. + + Je suis chrétien. + + FÉLIX. + + Tu l'es? O coeur trop obstiné[1315]! + Soldats, exécutez l'ordre que j'ai donné. + + PAULINE. + + Où le conduisez-vous? + + FÉLIX. + + A la mort. + + POLYEUCTE. + + A la gloire[1316]. + Chère Pauline, adieu: conservez ma mémoire. 1680 + + PAULINE. + + Je te suivrai partout, et mourrai si tu meurs[1317]. + + POLYEUCTE. + + Ne suivez point mes pas, ou quittez vos erreurs. + + FÉLIX. + + Qu'on l'ôte de mes yeux, et que l'on m'obéisse: + Puisqu'il aime à périr, je consens qu'il périsse. + + +SCÈNE IV. + +FÉLIX, ALBIN. + + FÉLIX. + + Je me fais violence, Albin; mais je l'ai dû: 1685 + Ma bonté naturelle aisément m'eût perdu. + Que la rage du peuple à présent se déploie[1318], + Que Sévère en fureur tonne, éclate, foudroie, + M'étant fait cet effort, j'ai fait ma sûreté. + Mais n'es-tu point surpris de cette dureté? 1690 + Vois-tu comme le sien des coeurs impénétrables, + Ou des impiétés à ce point exécrables? + Du moins j'ai satisfait mon esprit affligé[1319]: + Pour amollir son coeur je n'ai rien négligé; + J'ai feint même à tes yeux des lâchetés extrêmes; 1695 + Et certes sans l'horreur de ses derniers blasphèmes, + Qui m'ont rempli soudain de colère et d'effroi, + J'aurois eu de la peine à triompher de moi. + + ALBIN. + + Vous maudirez peut-être un jour cette victoire, + Qui tient je ne sais quoi d'une action trop noire, 1700 + Indigne de Félix, indigne d'un Romain, + Répandant votre sang par votre propre main. + + FÉLIX. + + Ainsi l'ont autrefois versé Brute et Manlie; + Mais leur gloire en a crû, loin d'en être affoiblie[1320]; + Et quand nos vieux héros avoient de mauvais sang, 1705 + Ils eussent, pour le perdre, ouvert leur propre flanc. + + ALBIN. + + Votre ardeur vous séduit; mais quoi qu'elle vous die, + Quand vous la sentirez une fois refroidie, + Quand vous verrez Pauline, et que son désespoir + Par ses pleurs et ses cris saura vous émouvoir[1321].... 1710 + + FÉLIX. + + Tu me fais souvenir qu'elle a suivi ce traître, + Et que ce désespoir qu'elle fera paroître + De mes commandements pourra troubler l'effet: + Va donc; cours y mettre ordre et voir ce qu'elle fait[1322]; + Romps ce que ses douleurs y donneroient d'obstacle; + Tire-la, si tu peux, de ce triste spectacle; + Tâche à la consoler. Va donc: qui te retient? + + ALBIN. + + Il n'en est pas besoin, Seigneur, elle revient. + + +SCÈNE V. + +FÉLIX, PAULINE, ALBIN. + + PAULINE. + + Père barbare, achève, achève ton ouvrage: + Cette seconde hostie est digne de ta rage; 1720 + Joins ta fille à ton gendre; ose: que tardes-tu? + Tu vois le même crime, ou la même vertu: + Ta barbarie en elle a les mêmes matières. + Mon époux en mourant m'a laissé ses lumières; + Son sang, dont tes bourreaux viennent de me couvrir, + M'a dessillé les yeux, et me les vient d'ouvrir. + Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée: + De ce bienheureux sang tu me vois baptisée; + Je suis chrétienne enfin, n'est-ce point assez dit? + Conserve en me perdant ton rang et ton crédit; 1730 + Redoute l'Empereur, appréhende Sévère: + Si tu ne veux périr, ma perte est nécessaire; + Polyeucte m'appelle à cet heureux trépas; + Je vois Néarque et lui qui me tendent les bras. + Mène, mène-moi voir tes Dieux que je déteste: 1735 + Ils n'en ont brisé qu'un, je briserai le reste; + On m'y verra braver tout ce que vous craignez, + Ces foudres impuissants qu'en leurs mains vous peignez[1323], + Et saintement rebelle aux lois de la naissance, + Une fois envers toi manquer d'obéissance. 1740 + Ce n'est point ma douleur que par là je fais voir; + C'est la grâce qui parle, et non le désespoir. + Le faut-il dire encor, Félix? je suis chrétienne! + Affermis par ma mort ta fortune et la mienne: + Le coup à l'un et l'autre en sera précieux, 1745 + Puisqu'il t'assure en terre en m'élevant aux cieux. + + +SCÈNE VI[1324]. + +FÉLIX, SÉVÈRE, PAULINE, ALBIN, FABIAN. + + SÉVÈRE. + + Père dénaturé, malheureux politique, + Esclave ambitieux d'une peur chimérique, + Polyeucte est donc mort! et par vos cruautés + Vous pensez conserver vos tristes dignités! 1750 + La faveur que pour lui je vous avois offerte, + Au lieu de le sauver, précipite sa perte! + J'ai prié, menacé, mais sans vous émouvoir; + Et vous m'avez cru fourbe ou de peu de pouvoir! + Eh bien! à vos dépens vous verrez que Sévère[1325] 1755 + Ne se vante jamais que de ce qu'il peut faire; + Et par votre ruine il vous fera juger + Que qui peut bien vous perdre eût pu vous protéger. + Continuez aux Dieux ce service fidèle; + Par de telles horreurs montrez-leur votre zèle. 1760 + Adieu; mais quand l'orage éclatera sur vous, + Ne doutez point du bras dont partiront les coups. + + FÉLIX. + + Arrêtez-vous, Seigneur, et d'une âme apaisée[1326] + Souffrez que je vous livre une vengeance aisée. + Ne me reprochez plus que par mes cruautés 1765 + Je tâche à conserver mes tristes dignités: + Je dépose à vos pieds l'éclat de leur faux lustre. + Celle où j'ose aspirer est d'un rang plus illustre; + Je m'y trouve forcé par un secret appas; + Je cède à des transports que je ne connois pas; 1770 + Et par un mouvement que je ne puis entendre, + De ma fureur je passe au zèle de mon gendre. + C'est lui, n'en doutez point, dont le sang innocent + Pour son persécuteur prie un Dieu tout-puissant; + Son amour épandu sur toute la famille 1775 + Tire après lui le père aussi bien que la fille. + J'en ai fait un martyr, sa mort me fait chrétien: + J'ai fait tout son bonheur, il veut faire le mien. + C'est ainsi qu'un chrétien se venge et se courrouce. + Heureuse cruauté dont la suite est si douce! 1780 + Donne la main, Pauline. Apportez des liens; + Immolez à vos Dieux ces deux nouveaux chrétiens: + Je le suis, elle l'est, suivez votre colère. + + PAULINE. + + Qu'heureusement enfin je retrouve mon père! + Cet heureux changement rend mon bonheur parfait. + + FÉLIX. + + Ma fille, il n'appartient qu'à la main qui le fait. + + SÉVÈRE. + + Qui ne seroit touché d'un si tendre spectacle? + De pareils changements ne vont point sans miracle. + Sans doute vos chrétiens, qu'on persécute en vain, + Ont quelque chose en eux qui surpasse l'humain: 1790 + Ils mènent une vie avec tant d'innocence, + Que le ciel leur en doit quelque reconnoissance: + Se relever plus forts, plus ils sont abattus, + N'est pas aussi l'effet des communes vertus. + Je les aimai toujours, quoi qu'on m'en ait pu dire; 1795 + Je n'en vois point mourir que mon coeur n'en soupire[1327]; + Et peut-être qu'un jour je les connoîtrai mieux. + J'approuve cependant que chacun ait ses Dieux, + Qu'il les serve à sa mode, et sans peur de la peine. + Si vous êtes chrétien, ne craignez plus ma haine; 1800 + Je les aime, Félix, et de leur protecteur + Je n'en veux pas sur vous faire un persécuteur[1328]. + Gardez votre pouvoir, reprenez-en la marque; + Servez bien votre Dieu, servez notre monarque[1329]. + Je perdrai mon crédit envers Sa Majesté, 1805 + Ou vous verrez finir cette sévérité[1330]: + Par cette injuste haine il se fait trop d'outrage. + + FÉLIX. + + Daigne le ciel en vous achever son ouvrage, + Et pour vous rendre un jour ce que vous méritez, + Vous inspirer bientôt toutes ses vérités[1331]! 1810 + Nous autres, bénissons notre heureuse aventure: + Allons à nos martyrs donner la sépulture, + Baiser leurs corps sacrés, les mettre en digne lieu, + Et faire retentir partout le nom de Dieu. + + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + +NOTES: + + [1297] _Var._ Que tu le connois mal! tout son fait n'est que mine. + (1643-56) + + [1298] _Var._ Je connois avant lui la cour et ses intriques, + J'en connois les détours, j'en connois les pratiques. + (1643-56) + + [1299] _Var._ Mais un vieux courtisan n'est pas si fort crédule. + (1643-56) + + [1300] _Var._ Et loin de le tirer de ce pas hasardeux. (1643-63) + + [1301] En marge, dans les éditions de 1643 et de 1648 in-4º: _Il + parle à Cléon._ + + [1302] En marge, dans les éditions de 1643 et de 1648 in-4º: + _Cléon rentre_. + + [1303] _Var._ Que votre défiance est un étrange mal! (1643-56) + + [1304] Il y a _à faire_, et non _affaire_, dans toutes les + éditions qui ont paru du vivant de Corneille, et de même dans + l'impression de 1692, et dans celle de 1764, publiée par + Voltaire. + + [1305] _Var._ J'aurai fait mon devoir, quoi qui puisse arriver. + (1660-64) + + [1306] En marge, dans les éditions de 1643 et de 1648 in-4º: + _Polyeucte vient avec ses gardes, qui soudain se retirent_. + + [1307] _Var._ Aussi bien un chrétien n'est rien sans les souffrances; + Les plus cruels tourments nous sont des récompenses. (1643-56) + + [1308] _Var._ Le sucre empoisonné que versent vos paroles. + (1643-56) + + [1309] _Var._ Mais malgré ma bonté, qui croît quand tu l'irrites. + (1643-56) + + [1310] _Var._ Ma pitié, tant s'en faut, cherche à vous soulager: + Notre amour vous emporte à des douleurs si vraies. (1643-56) + + [1311] _Var._ Que rien qu'un autre amour ne peut guérir ces plaies. + (1643) + _Var._ Que rien qu'un autre amour ne peut guérir ses plaies. + (1648-56) + + [1312] _Var._ Peux-tu voir tant de pleurs d'un coeur si détaché? + (1643-56) + + [1313] _Var._ Et qui par un excès de cette même amour. (1643-56) + + [1314] «Ce vers est dans _le Cid_ (vers 878), et est à sa place + dans les deux pièces.» (_Voltaire._) + + [1315] En marge, dans les éditions de 1643 et de 1648 in-4º: + _Cléon et les autres gardes sortent et conduisent Polyeucte; + Pauline le suit_. + + [1316] Du Vair a dit à la fin du Livre II de son _Traité de la + constance_: «S'il nous mène aux coups, il nous mène à la gloire.» + + [1317] _Var._ Je te suivrai partout et mêmes au trépas. + POL. Sortez de votre erreur, ou ne me suivez pas. (1643-56) + + [1318] _Var._ Que la rage d'un peuple à présent se déploie. + (1643-60) + + [1319] _Var._ Du moins j'ai satisfait à mon coeur affligé: + Pour amollir le sien je n'ai rien négligé. (1643-56) + + [1320] _Var._ Et leur gloire en a crû, loin d'en être affoiblie. + Jamais nos vieux héros n'ont eu de mauvais sang, + Qu'ils n'eussent, pour le perdre, ouvert leur propre flanc. + (1643-56) + + [1321] _Var._ Par ses pleurs et ses cris pourra vous émouvoir.... + (1643-60) + + [1322] _Var._ Va donc y donner ordre et voir ce qu'elle fait. + (1643-63) + + [1323] L'édition de 1648 in-4º porte, par erreur, _vous + plaignez_, pour _vous peignez_. + + [1324] Voyez la Notice de _Polyeucte_, p. 468. + + [1325] _Var._ Eh bien! à vos dépens vous saurez que Sévère. + (1643-60) + + [1326] _Var._ Arrêtez-vous, Sévère, et d'une âme apaisée. + (1643-56) + + [1327] _Var._ Je n'en vois point mourir que ce coeur n'en + soupire. (1643-56) + + [1328] _Var._ Je n'en veux pas en vous faire un persécuteur. + (1643-63) + + [1329] «La manière dont le fameux Baron récitait ces vers en + appuyant sur _servez votre_[1329-a] _monarque_, était reçue avec + transport.» (_Voltaire_, édition de 1764.) + + [1329-a] Dans le texte, Voltaire ne donne pas _votre_, mais + _notre_, comme les éditions publiées par Corneille. + + [1330] _Var._ Ou bien il quittera cette sévérité. (1643-56) + + [1331] _Var._ Vous inspire bientôt toutes ses vérités! (1643 et + 48 in-4º) + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +CONTENUES DANS LE TROISIÈME VOLUME. + + + LE CID, tragédie 1 + + Notice 3 + + ÉCRITS EN FAVEUR DU CID, attribués à Corneille par Niceron + ou par les frères Parfait: + + I. L'Ami du Cid 53 + + II. Lettre pour M. de Corneille, contre ces mots de la + lettre sous le nom d'Ariste: _Je fis donc résolution + de guérir ces idolâtres_ 56 + + III. Réponse de *** à *** sous le nom d'Ariste 59 + + IV. Lettre du désintéressé au sieur Mairet 62 + + V. Avertissement au Besançonnois Mairet 67 + + A Madame de Combalet 77 + + Extrait de Mariana et Avertissement 79 + + _Romance primero_ 87 + + _Romance segundo_ 90 + + Examen 91 + + Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes + du _Cid_ 102 + + LE CID 105 + + APPENDICE: + + I. Passages des _Mocedades del Cid_ de Guillem de Castro, + imités par Corneille et signalés par lui 199 + + II. Analyse comparative du drame de Guillem de Castro: + _la Jeunesse du Cid_ 207 + + III. Aux amateurs de la langue françoise (Avertissement + de l'édition de Leyde) 240 + + + HORACE, tragédie 243 + + Notice 245 + + A Monseigneur le cardinal duc de Richelieu 258 + + Extrait de Tite Live 262 + + Examen 273 + + Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes + d'_Horace_ 281 + + HORACE 283 + + + CINNA, tragédie 359 + + Notice 361 + + A Monsieur de Montoron 369 + + Extrait de Sénèque 373 + + Extrait de Montagne 376 + + Examen 379 + + Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes + de _Cinna_ 383 + + CINNA 385 + + + Polyeucte, MARTYR, tragédie chrétienne 463 + + Notice 465 + + A la Reine régente 471 + + Abrégé du martyre de saint Polyeucte 474 + + Examen 478 + + Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes + de _Polyeucte_ 485 + + POLYEUCTE 487 + + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. + + +Paris.--Imprimerie de Ch. Lahure et Cie, rue de Fleurus, 9. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres de P. Corneille, Tome III, by +Pierre Corneille + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE P. CORNEILLE, TOME III *** + +***** This file should be named 36011-8.txt or 36011-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/0/1/36011/ + +Produced by Hélène de Mink, Carlo Traverso and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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